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30 octobre 2011

Post-littérature

 

 

De la post-littérature

 

 

George Steiner, Réelles présences, « les arts du sens », Gallimard, 1991 et Errata, récit d’une pensée, Gallimard, 1998 ; Peter Sloterdijk, Règles pour le parc humain, Mille et Une Nuits, 2000 ; Alain Finkielkraut, Nous autres, modernes, Ellipses, 2007 ; Renaud Camus, La grande déculturation, Fayard, 2008 ; François Taillandier, La langue française au défi, Flammarion, 2009 ; Richard Millet, L’enfer du roman. Réflexions sur la postlittérature, nrf, Gallimard, 2010.

 

             Il est un sujet qui, depuis plus de vingt ans, est traité sous diverses dénominations, entre autres, « défaite de la pensée », « épilogue », « ère post-épistolaire » ou « post-littéraire » ou « post-humaniste », « grande déculturation » », « postmodernité », « post-littérature », par divers écrivains, Steiner, Sloterdijk, Renaud Camus, Finkielkraut, Taillandier, Millet, avec des modulations de l’un à l’autre. Ce sujet récurrent est celui de la post-littérature. Pour Steiner, l’épilogue, c’est ce qui vient « à la fin » (épi en grec) du « logos », c’est-à-dire la fin du langage et de ce Verbe qui était au commencement, et ce qui se caractérise par le langage devenu fou, qui est à lui-même sa propre fin et prolifère dans d’innombrables commentaires, ainsi que par la destruction de la culture et sa réduction au silence, commencée par les nationaux socialistes et les communistes et continuée en Occident par d’autres moyens, sous couvert de déconstruction, dans un cataclysme de commentaires et de délires verbaux. C’est aussi ce que le philosophe allemand Peter Sloterdijk nomme la « fin de la civilisation littéraire et postale » (Règles pour le parc humain, 2000). Les sociétés humanistes, celles qui placent l’homme au centre de leurs préoccupations et où les hommes sont éduqués par leurs semblables, tiennent la lettre, que l’on écrit, que l’on envoie et que l’on publie, comme l’ont fait Cicéron, Sénèque, Saint Paul, Mme de Sévigné, Montesquieu, Voltaire, etc., afin de communiquer avec leurs semblables, comme le modèle d’une société dont le centre est l’homme ; et il n’est pas insignifiant que cette ère nouvelle commence en même temps que la lente dégradation des services postaux et de l’abandon de la lettre, au profit du téléphone, du SMS, de la télévision, etc. comme mode de communication. Dans l’Enfer du roman, Richard Millet expose les raisons de fond pour lesquelles il se détourne de ce genre universel qu’est le roman, amplifiant les idées qu’il a exprimées dans Le dernier Ecrivain, dans le Désenchantement de la littérature et dans L’Opprobre. Une épigraphe résume ces idées : « La littérature, de tous les arts, apparue la dernière. Et un jour, sans doute, la première à s’éclipser » (Gracq). Le titre est expliqué dans le fragment 34, dans lequel Richard Millet rappelle que Borges, en 1957, tenait l’histoire du roman pour « achevée » et que celui-ci se perpétue dans un « mauvais infini » qui est « son enfer », à savoir « la production contemporaine elle-même, dans son nombre comme dans sa médiocrité mimétique ». Le roman, la narration, leur triomphe absolu, c’est ce en quoi s’absorbe la littérature et disparaît la langue littéraire. « La littérature, écrit Richard Millet, se retire du monde civilisé, comme la nature s’est définitivement éloignée de nous, ne nous laissant que des terres dévastées et des gens appliqués à jouer leur rôle d’humains », et si elle s’éteint, c’est « pour avoir noué avec le seul roman un pacte servile… la littérature ne pouvant plus rendre compte de sa propre disparition autrement que par l’inflation romanesque où s’achève l’immense songe qu’elle fut (et sinon le songe même, du moins une manière de s’y abandonner) ».

            Le triomphe du roman ouvre une nouvelle ère que Richard Millet désigne, dans le sous-titre de son livre, par post-littérature. Le préfixe post – est devenu d’un usage courant dans l’univers des idées, comme l’attestent postmoderne, post-épistolaire, post-humaniste, etc. Dans ces termes, il signifie certes « ce qui vient après » (le moderne, la lettre, l’humanisme, la littérature), mais aussi « ce qui nie » et renvoie au néant le moderne, la lettre, l’humanisme, la littérature : « Que nous soyons entrés dans l’ère post-littéraire se vérifie non seulement par l’inflation d’un genre hégémonique, le roman, mais aussi par la mort quasi clinique des autres genres, le théâtre, la poésie (eux-mêmes hantés par le roman comme celui-ci l’est pas le cinéma) et surtout ces textes dits inclassables dans lesquels réside souvent le meilleur de la littérature » (fragment 6) ; ou encore cette autre réflexion, plus insolente encore (fragment 211) :  « La disparition de la guerre en Europe (…) est concomitante de celle de la culture, donc de la littérature. La post-littérature est à l’expérience intérieure ce que l’humanitaire est à la guerre : un édulcorant éthique ». C’est aussi un édulcorant verbal ou langagier, la langue française, dans la post-littérature, perdant tout sacré et se transformant en mauvaises traductions de l’anglo-américain, langue dans laquelle triomphe la narration post-littéraire. « Ni Kafka ni Gracq ne pouvaient prévoir l’extraordinaire entreprise de désaffection des principes mêmes de la langue à l’œuvre dans la post-littérature et qui l’éloigne du sacré autant que de l’imaginaire » (fragment 257). A l’opposé de la narration mondialisée qui se développe à partir d’une matrice anglo-américaine, « le national », « contrairement aux idées reçues » (fragment 262), « garde ceci d’intéressant qu’il permet de s’interroger sur le sol, le sang, le natal, l’identité, autrement que selon la gnose antiraciste. Que la nation soit ruinée en tant qu’idée, ou idéalité politico-économique, ce n’est là qu’une suggestion du capitalisme mondialisé. En vérité, le national, dans la mesure où il n’épouse pas forcément la nation ou la patrie, suscite une rêverie des marges, des zones frontalières, des marches, des provinces oubliées, des confins plus ou moins perdus ou sensibles, et cette respiration entre le centre et la périphérie, le singulier et l’universel, par quoi la littérature trouve à se délocaliser, suffit à invalider la doxa éthique ». La nation évanouie, la langue rabaissée, la littérature reléguée dans les marges, il n’y a plus rien à opposer au triomphe du roman. 

L’Europe est entrée dans une ère nouvelle d’hyper-démocratie qui se caractérise par la lente disparition de la littérature ou par l’interminable discrédit dans lequel elle s’abîme. Notre univers mental n’est plus nourri de littérature. Quelle importance, objecterez-vous ? Sans doute.  Le problème ou le « hic », c’est que la France forme une nation façonnée par la littérature, où les lettres et la lettre, l’humanisme, les livres, le « commerce » entre semblables, c’est-à-dire le plaisir de la conversation, que cette conversation soit orale ou écrite, ont contribué à l’éducation de millions de Français depuis près de dix siècles. De fait, la France perd un de ses piliers. Dans la France libre, De Gaulle mettait sur le même plan l’épée et la plume : pour rendre aux Français leur liberté, il fallait une force armée (l’épée) et une pensée (la plume). La plume disparaît, l’épée est émoussée depuis longtemps. Il n’est pas étonnant que l’ère post-littéraire soit concomitante du lent effacement de notre pays de la scène internationale et du concert des nations, mais aussi du mépris dont il est accablé aussi bien à l’intérieur de ses frontières qu’à l’extérieur.

 

 

27 octobre 2011

Allah akbar

 

 

 

Le mot arabe Allah est dans quelques dictionnaires : sixième, septième, huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35, 1879, 1932-35), Complément au DAF (Barré, 1842), Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-1877), Trésor de la langue française (1971-94). Les premiers lexicographes qui l’ont enregistré sont, en 1704, les rédacteurs (tous ou quasiment tous jésuites) du Dictionnaire universel, dit « de Trévoux » : « C’est le nom de Dieu chez les arabes, et chez tous ceux qui font profession du mahométisme, quelque langue qu’ils parlent ». La définition est un constat. Elle est toute neutre. Dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, où est reprise la définition de Trévoux (« nom que les mahométans donnent à Dieu », DAF, « Dieu en arabe », Barré, 1842, « nom que les arabes donnent à Dieu », Littré, op. cit.), ce qui attire l’attention et qui serait tenu sans doute aujourd’hui pour un blasphème (pardon un « dérapage ») par les bienpensants de l’intellocratie, c’est l’emploi singulier, étrange mais révélateur, de ce mot comme « interjection » : « nom que les mahométans donnent à Dieu, et qui est leur exclamation ordinaire de joie, de surprise, de crainte, etc. » (DAF), cet emploi étant illustré de cet exemple de toute évidence guerrier : Ils crièrent, Allah ! et fondirent sur nous. Barré (1842, op. cit.) est plus explicite : « (philologie) Dieu en arabe ; cri de guerre des mahométans ». Allah n’est pas seulement l’équivalent très approximatif et très largement inexact de Dieu (sur cela, les lexicographes ne se prononcent pas), mais c’est aussi un cri de guerre : comprendre un cri poussé depuis quatorze siècles et par lequel commencent meurtres, pillages, conquêtes, qui sont par cet Allah crié bénis ou sanctifiés.

De tous les auteurs de dictionnaires, les plus imprudents sont les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), dans lequel Allah n’est pas relevé comme nom, ni comme nom propre, mais comme « interjection », c’est-à-dire comme un cri qui n’a pas d’autre sens que l’action qu’il accompagne ou à laquelle il incite : « exclamation, d’après le nom donné à Dieu par les musulmans, traduisant divers sentiments comme la joie, la crainte, la surprise, etc. ou servant d’appel à la prière, au combat ». Plus que tout long et savant discours, cet appel au combat exprimé par Allah dévoile la nature de ce dieu ainsi nommé, de son envoyé (ou, en arabe, rasoul) qui fut chef de guerre et conquérant, de la din (ou « religion ») que ce dernier a établie et dont l’emblème est un sabre coupant comme un rasoir (sayf Allah : « le sabre d’Allah »). Dans ce dernier dictionnaire, l’emploi d’Allah comme appel à la guerre et au meurtre est illustré de ces alexandrins de Leconte de l’Isle :

Allah ! Dans la rumeur d’une foudre aux nuées,
À travers le buisson, le roc et le ravin,
Contre ces vils mangeurs de porc, gorgés de vin,
Nos vaillantes tribus, dix fois, toujours en vain,
Coup sur coup, et le rire aux dents, se sont ruées.

Quand les bienpensants prétendent (mais sans éclater de rire) que l’islam est une religion d’amour, de tolérance et de paix, ils font de l’ironie sans en avoir conscience. Il faudrait leur conseiller de consulter les dictionnaires. Encore faudrait-il qu’ils sussent lire.

 

Le mot akbar est la forme que prend l’adjectif kebir quand il est mis au degré comparatif : kebir signifie « grand », akbar « plus grand ». Dans la phrase « ana akbar menak » (en français : « je suis plus grand que toi »), deux individus, je et tu, se comparent. La comparaison est relative : elle porte sur la taille. Dans ce cas, akbar est suivi d’un complément introduit par préposition men et qui désigne le second individu, ak (« tu »). Dans Allah akbar, akbar n’est pas suivi de complément. Ce n’est pas un comparatif, puisqu’il n’y a qu’une seule réalité nommée, mais ce que l’on nomme en grammaire un superlatif absolu. Allah ne peut être mis en relation avec quoi que ce soit d’autre, il est incomparable. De fait, la phrase devrait être traduite, non par « Dieu est grand », ni « Allah est grand », mais par « Allah est le plus grand ». Ce qui est sous-entendu ou implicite, c’est qu’il est le plus « grand » de tous les dieux, tous tant qu’ils sont. Parce qu’il est absolu, irréductible à tout autre, sans pareil, Allah est le seul qui mérite le qualificatif akbar. Ce qui est affirmé haut et fort, c’est la supériorité d’Allah. Aucun autre dieu, qu’il soit unique et qu’il se nomme Jéhovah, Yahvé, le Christ, ou qu’il soit un parmi d’autres et qu’il se nomme Mithra, Zeus, Cérès, etc. ne peut lui être comparé, ni opposé. On comprend dès lors pourquoi Allah akbar est le cri de ralliement de tous ceux qui veulent que l’islam domine le monde. C’est leur Deutschland über alles.

 

 

25 octobre 2011

Piqûre de rappel

 

 

 Note du 1 février 2011: révolution arabe : l’hénaurme blague

 

 

Une même et unique rumeur bruit dans les media depuis trois semaines et met en transe les journaleux : la Révolution. Nihil novi sub sole. Il y a trente-deux ans déjà, en 1979, les mêmes journaleux, dans les mêmes media, saluaient le fait que l’ayatollah Khomeiny avait posé ses grosses fesses sur le trône de Perse comme un grand bond en avant, celui de l’humanité se libérant de ses chaînes. En fait de chaînes brisées, c’est dans un cul de basse fosse que Khomeiny et ses séides laissent croupir les Iraniens. L’histoire n’échaude même pas les media. De cela, on peut tirer deux maximes : il n’y a pas d’eau assez bouillante qui puisse échauder un journaleux ou tout journaleux échaudé en redemande. Ils concluent leurs « papiers » d’un « vive la Révolution arabe » martial, mais ce n’est pas par prudence, car ils ignorent que le subjonctif « vive » signifie le souhait et relève de l’exorcisme. On souhaite que cette révolution vive, parce qu’elle ne va pas durer ou qu’elle est tout ce que l’on veut, sauf une révolution, à moins d’entendre révolution dans son vrai sens, le sens que le mot a en astronomie, à savoir « retour à son point de départ ».

En effet, depuis quatorze siècles, l’histoire (ou la prétendue histoire) de ce que l’on nomme les pays arabes, et qui sont, à l’exception des pays de la péninsule arabique, des pays arabisés de force et par la terreur, est une non-histoire. A partir de 642-643, ces pays qui, tels la Mésopotamie, la Syrie, la Perse, l’Egypte, étaient les berceaux et les phares de la civilisation ont été envahis, conquis, colonisés, razziés, exploités, régis par des soudards arabes islamisés qui se sont « ouvert » ces pays riches et prospères pour les soumettre au sabre d’Allah, liquidant toutes les élites qui leur résistaient.

Le résultat est qu’il n’y a que deux forces politiques dans ces pays : l’armée ou l’islam ou l’armée et l’islam, l’armée secondée par l’islam ou l’islam appuyé par l’armée. C’est ce qui se passe au Soudan, en Egypte, en Jordanie, en Algérie, au Maroc, en Libye, en Turquie, etc. C’est un invariant, qui n’a pas changé d’un kasra depuis quatorze siècles. Parfois, l’armée essaie de mener une politique autonome en y soumettant l’islam, comme l’a fait Mustapha Kemal en Turquie pendant trente ans ; aujourd’hui, c’est Erdogan qui soumet l’armée turque à la loi de l’islam. Ben Ali et Moubarak étaient l’un et l’autre généraux ; Sadate était militaire, comme Nasser, les mamelouks, Salah el din, les Soliman et autres Mehmet, sultans ottomans, etc.

Deux pays ont échappé à ce destin : le Liban, qui n’en a plus pour longtemps, et l’Egypte, de 1860 à 1950, mais le colonel Nasser et ses soudards, admirateurs du cheikh Abdou, ont remis l’Egypte dans le droit chemin en chassant les élites juives et chrétiennes qui constituaient un embryon de société civile et avaient contribué à faire de l’Egypte un Etat de droit. Bien entendu, en 1952, l’intelloterie française, en transe, a applaudi ce coup d’Etat, qui a été tenu alors pour une révolution arabe – en fait, une simple « révolution de palais » qui a remis l’Egypte sur la juste voie, tracée en 643.

Les choses étant ce qu’elles sont, on ne peut attendre de ces révolutions qu’un rappel de la règle millénaire : l’islam ou l’armée, ou l’armée et l’islam. Tant que ces pays arabisés n’auront pas brisé le sabre d’Allah pour se libérer enfin de la double occupation qu’il impose depuis quatorze siècles, ils resteront ce qu’ils sont, conformes à ce qui leur a été imposé par la force et la terreur.  

 

 

 

Les Tunisiens résidant en France ou les Français ayant la double nationalité ont voté à près de 40% pour un parti fasciste, raciste, xénophobe, misogyne... : ça en fait des mecs et des meufs racistes, xénophobes, fascistes en France. Mais que font les antiracistes ? Béats, ils applaudissent évidemment. C'est que ces Tunisiens qui ont la double nationalité votent en France pour Jospin, Royal, Mélenchon, Joly. Ils sont donc intouchables, leurs maîtres aussi. 

 

 

 

18:09 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (1) | Tags : politique, société, france

20 octobre 2011

Aliénation

 

 

En latin, alienatio, auquel est emprunté aliénation, est un terme de droit. Il a pour premier sens "transmission" d’un bien ou d’un propriété et pour second sens "éloignement" ou "désaffection" (au sens de rupture ou de séparation entre deux personnes). Il signifie aussi "folie". Longtemps, le mot français a conservé ces sens latins. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), il est relevé au sens de "transport de la propriété d'un fonds, ou de ce qui tient lieu de fonds" (on aliène un domaine ou une terre), au sens "d’éloignement que des personnes ont les unes pour les autres" (aliénation des volontés ou des esprits ou des coeurs) et enfin au sens de "folie" dans aliénation d’esprit. Les académiciens reprennent, dans les éditions suivantes, ces trois sens, notant cependant, en 1932 (huitième édition) qu’on "l’emploie surtout en termes de jurisprudence". Dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré expose ces trois sens : "vente d’une propriété", "aversion que des personnes ont les unes pour les autres" (aliénation des cœurs ou des esprits) et "folie" (aliénation mentale).

La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) rompt avec les éditions précédentes. Le sens juridique est relevé : "transfert à autrui d’un droit ou d’un bien, à titre gratuit ou onéreux", mais le sens "d’éloignement" a disparu. Quant au sens de "folie" ("altération des facultés mentales qui prive l’individu de la pleine conscience de ses actes et de leurs conséquences"), il est vieilli. Le principal changement tient à l’apparition d’un nouveau sens, social ou sociologique, imposé par les experts et spécialistes en sciences sociales. C’est, écrivent les académiciens, "le fait d’être ou de se sentir opprimé ou privé de son autonomie, de sa souveraineté, par les contraintes de la vie sociale" et "l’état de dépendance" qui en résulte. Du droit, le mot a basculé dans le social et, de la psychiatrie, il est passé à la sociologie. Il avait un sens juridique, il a aujourd’hui comme sens principal, ou jugé comme tel par les auteurs de dictionnaires, un sens social. Il n'est rien de tel qu'un mot aux origines noires (propriété bourgeoise et folie mentale) pour fabriquer à la chaîne des victimes imaginaires de la société mauvaise. Bien entendu, ce basculement est enregistré dans le Trésor de la Langue française, où l’article aliénation fait le plus de place possible à ce nouvel ordre social. Selon les experts en sciences sociales, l’aliénation est la "privation de libertés, de droits humains essentiels éprouvée par une personne ou un groupe social sous la pression de facteurs permanents (Hegel) ou historiques (Marx) qui l’asservissent à la nature ou à une classe dominante". L’aliénation est économique, politique, religieuse. "Pour Hegel, écrit un scoliaste, tout lien humain a son origine dans la dialectique du maître et de l'esclave, dans cette lutte pour la vie et la mort qui ne cessera jamais, tandis que pour Marx l’aliénation a sa source dans une exploitation de l’homme par l’homme, qui ne tient pas à l’essence même de l’humanité et qui donc peut prendre fin". Mon Dieu, où Hegel et Marx ont-ils observé tout cela ? En eux sans doute. Il semble qu’ils aient étendu leur propre aliénation (et d’abord d’esprit) à tous les hommes et qu’ils en aient fait la nouvelle nature de l’humanité. Si l’on se reporte aux choses réelles et aux lois qui régissent le monde, on est obligé de constater que l’extension de l’aliénation au social est une hypothèse assez juste, puisque les pays régis par le marxisme léninisme ont tous fini par ressembler ou finissent tous par ressembler (car il y en a encore, la Corée, Cuba, les départements de sciences sociales des universités d’Occident) à des asiles d’aliénés. L’aliénation économique serait même, si l’on en croit Marx, renforcée par la religieuse. C’est la totale. Les croyants en marxisme sont des aliénés – id est des fous à lier : on est heureux de l’apprendre, mais on s’en doutait un peu quand même.

Pour couronner le tout, les auteurs du Trésor de la Langue française citent pour illustrer le sens marxiste d’aliénation un long texte d’un dénommé Birou, tout confit en dévotion à Marx. Ce texte n’illustre pas un sens mais il propage des idées, comme si ce Trésor était une encyclopédie soviétique ou comme si l’objectif de ces lexicographes était d’apprendre à leurs lecteurs non pas le sens des mots, mais le catéchisme de la nouvelle religion. Voici ce joyau de la Bêtise : "Selon Marx, l’aliénation fondamentale réside dans les rapports de production : la division du travail et l’appropriation individuelle des moyens collectifs de production provoquent une situation infra-humaine où l’homme est exploité par l’homme. Le produit de l’activité humaine est séparé de son producteur et accaparé par une minorité : la substance humaine est absorbée par les choses produites, au lieu de revenir à l’homme. Des formes abstraites, l’argent, la marchandise, le capital s’érigent en idoles, deviennent étrangères à l’homme et l’écrasent de leur puissance absorbante. (...) L’aliénation politique est la projection de l’aliénation économique dans l’organisation de la société civile : l’État est l’instrument dont se sert la classe capitaliste pour assurer politiquement sa domination et son oppression sur la classe asservie. L’aliénation religieuse est le reflet imaginaire dans les cerveaux humains des forces extérieures (d’abord de la nature, puis de la société) qui écrasent les hommes. C’est parce que l’existence sociale de l’homme est une existence malade que la conscience humaine élabore des rêves compensatoires qui anesthésient ses souffrances : la religion est ainsi l’opium du peuple". Si les élucubrations du docteur Marx n’avaient pas causé 85 millions (ou plus) de morts, elles auraient de quoi faire rire les pensionnaires des asiles d’aliénés pendant trois millénaires.

Le cocasse de l’affaire reste la stupidité des auteurs du Trésor de la Langue française, quasiment tous docteurs en lexicographie, qui n’ont pas hésité à illustrer un sens minuscule, faux et délirant, non pas par une phrase d’écrivain, mais par des pensums ineptes pondus par de rances idéologues. Si tous les dictionnaires français sont faits suivant ces méthodes, il n’y a plus à s’étonner que la langue qu’ils sont censés défendre soit menacée.

 

 

 

16 octobre 2011

Essor

 

 

 

Ce nom, dérivé du verbe essorer, est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle pour désigner l’air libre (cf. Furetière, Dictionnaire universel, 1690 « Air découvert et libre qui cause de la sécheresse. Mettre du linge à l’essor ») ; puis il s’applique aux oiseaux : « Action de l’oiseau qui s’élève librement dans l’étendue de l’air ; il se dit particulièrement des oiseaux de proie, qui prennent l’essor, quand ils volent fort haut ». C’est la définition du Dictionnaire de l’Académie française de 1694, « vol qu’un oiseau de proie prend en montant fort haut en l’air et s’abandonnant au vent », à aujourd’hui, « élan, mouvement d’un oiseau qui part librement pour s’élever dans les airs » (DAF, neuvième édition).

Ce qui fait l’intérêt de ce mot, ce sont les emplois figurés, d’abord ceux de la langue classique : « il se dit figurément en choses spirituelles et morales, quand son génie prend l’essor, il fait la plus belle poésie du monde » (Furetière) ou : « il se dit figurément d’un jeune homme qui tout d’un coup se tire de la sujétion de ses parents pour être en liberté » et « on dit aussi figurément donner l'essor à son esprit, à sa plume, pour dire parler ou écrire avec quelque sorte d’élévation et de liberté » (DAF, 1694).

C’est à compter du début du XIXe siècle que la métaphore idéaliste de l’essor s’étend à des réalités matérielles, qui, grâce à cette onction, sont guindées au niveau des activités de l’esprit humain : « il se dit figurément de l’action de débuter en quelque chose avec énergie, avec hardiesse et liberté ; les arts, l'industrie, prirent bientôt leur essor » (DAF, 1835). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève aussi cet emploi : « développement qui a quelque chose de rapide comme le vol de l’oiseau ; essor des sciences, des arts, de l’industrie ». Avec la « révolution industrielle », la science économique se forge un vocabulaire valorisant, ce qu’elle fait en recourant cyniquement aux métaphores idéalistes. Dès lors, le succès du sens métaphorique d’essor est assuré, comme en témoigne l’entrée essor du Trésor de la langue française (1971-94) : « mouvement par lequel quelque chose se développe rapidement et progresse de façon soutenue ; l’essor démographique, économique, industriel, du commerce et des techniques, d’une ville, d’un pays », ou comme en témoignent ces citations, la première de J-B Say, le fondateur de la science économique moderne (« les entraves compriment l’essor de la production ; le défaut de sûreté la supprime tout à fait », Économie politique, 1832), la seconde d’un spécialiste de l’histoire économique (« l’essor du capitalisme libéral et l’énorme accroissement du volume du commerce international au XIXe siècle coïncident avec la stabilité de la monnaie », 1968). Cette trompeuse génération sémantique entre idéalisme et matérialisme est dévoilée par les auteurs du Trésor de la langue française qui exposent le sens d’essor dans la langue de l’économie après avoir exposé le premier sens qui se rapporte au développement personnel : « en parlant d’une chose ou d’une personne envisagée dans son développement, son évolution, de l’homme, de ses facultés, de ses idées, etc., fait de se donner libre cours, de commencer à donner sa mesure et de s’acheminer vers un épanouissement ». Il n’est pas certain que ces deux sens soient aussi étroitement liés que cela n’est dit, sauf à se référer à une conception toute matérielle du monde et de l’homme. Les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), eux, prennent soin de distinguer le sens idéaliste (« figuré, favoriser l’essor d’un talent ; donner libre essor à son imagination, à sa fantaisie ») du sens étendu de l’économie : « par extension, progrès, développement, expansion, l’essor d’une entreprise, u ne industrie en plein essor, l’essor de la recherche médicale, l’essor démographique d’un pays).

 

12 octobre 2011

Emplettes

 

            Dans la NLF, ce mot au sens « d’achat de marchandises, d’objets d’usage courant et d’une valeur peu importante » est tenu pour vieilli dans le Trésor de la langue française (1971-94) et pour littéraire par les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication). On en comprend les raisons : c’est le nom anglais shopping, employé dans la locution franglaise « faire du shopping », et très en vogue dans les milieux bourgeois ou chez ceux qui succombent aux mirages de la consommation (ou de la consumation ?), qui, en concurrençant inutilement, pour les seules paillettes de la frime, emplettes, faire des emplettes, faire une emplette, a rendu caducs ces mots et expressions, lesquels vont finir dans les oubliettes de la langue. Il a existé le verbe empletter, dérivé d’emplette et employé naguère dans quelques régions de France, qui a suivi le nom emplettes dans la voie de l’opprobre et de l’oubli. Voilà qui est fort dommage ! Les Français retrouveraient un peu de dignité s’ils décidaient de renoncer à shopping et à faire du shopping pour renouer avec emplettes, faire des emplettes et même empletter.

            Emplette est attesté au début du XIIIe siècle sous la forme emploite et dans le sens d’usage ou d’emploi. Il est dans le Dictionnaire de l’Académie française depuis la première édition en 1694 et avec le sens « d’achat de marchandise ». C’est à compter de la sixième édition (1835) que les académiciens relèvent le sens figuré ou métonymique d’emplette, non plus l’action d’acheter, mais le résultat de cette action, à savoir « la chose achetée » ou la « marchandise ». Ces deux sens sont relevés par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Aujourd’hui en un sens plus restreint, achat de marchandises, d’objets de peu de conséquence ou d’usage et de service ordinaire » et « l’objet acheté ».

            Ce dont ce mot a pâti sans doute, c’est la concurrence avec acquisition et achat. Dans son Dictionnaire critique de la langue française (1787-88), Féraud tente de les distinguer : « Emplette, acquisition, achat (synonymes) : ces trois mots ne sont synonymes que par l’idée générale qui leur est commune, mais ils n’ont pas le même emploi. On dit emplette, des petits meubles et des marchandises prises en détail ; acquisition, des meubles ; achat, de toute sorte de choses. Plusieurs confondent ces mots, surtout le premier avec le deuxième. Ils disent à un homme qui a acheté une terre : vous avez fait une bonne emplette ; et à celui qui a acheté une montre : vous avez fait une jolie acquisition. En transposant les mots, tout ira bien. L’Académie définit emplette « achat de marchandises ». Le dirait-elle des marchandises en gros ? Je ne le crois pas ». C’est à peu de chose près l’opinion qu’exprime Littré : « Achat est plus général qu’emplette ; il peut se dire non seulement des objets considérables, mais aussi des menus objets, au lieu que emplette ne peut se dire que de ceux-ci. J’ai fait l’achat ou l’emplette d’un chapeau ; mais j’ai fait l’achat et non l’emplette d’une maison, d’un domaine ». De fait, à force de désigner l’achat de petites choses, sans grande importance, le mot emplette a fini par devenir une de ces petites choses sans importance, franchissant ainsi le seuil d’où il a basculé dans l’oubli.

Pourtant, d’après les rédacteurs du Trésor de la langue française, tout n’est pas vieilli dans emplette. Certes au sens « d’achat de marchandises, d’objets d’usage courant et d’une valeur peu importante », le mot est en train de sortir de l’usage ; mais au sens métonymique « d’objet acheté », il n’a pas ou il n’aurait pas encore sombré dans l’oubli. C’est peut-être le moment de ressusciter emplette dans tous ses emplois et dans ses deux sens, propre et figuré.  

 

 

09 octobre 2011

« Primaires : le scrutin inédit qui va changer la gauche », dixit Le Monde, le journal le plus bête du monde.

 

 

            Non, ce scrutin ne change pas la gauche, il en révèle l’essence. Primaire est emprunté au latin, langue tenue aujourd’hui, non seulement pour morte, mais encore pour archaïque. Il est attesté en 1789 : c’est donc un mot « révolutionnaire » qui, en deux siècles, s’est étendu à d’innombrables réalités. L’article qui y est consacré en 1835 dans le Dictionnaire de l’Académie française comprend une seule acception ; dans la neuvième édition en cours de publication depuis 1994, ce sont quatorze emplois qui sont distingués. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en recense quatre ou cinq ; un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), on en dénombre une trentaine. Primaire est d’un usage immodéré dans tout ce qui fait la modernité : le social, l’administratif, le politique, l’économique, le juridique. Il y a des assemblées, élections, écoles, enseignements, délinquants, etc. primaires ; une caisse primaire de sécurité sociale ; un secteur primaire de l’économie, etc. Les sciences l’ont agrégé à leur vocabulaire. La botanique (structure primaire d’une plante), l’électricité (circuit primaire), la géologie (ère primaire), les mathématiques (nombre primaire, entier primaire), la mécanique (arbre primaire), la médecine et la pathologie (symptôme, lésion, etc. primaires), l’ornithologie (penne, rémige primaire), la physique (rayonnement, source (d’énergie, de lumière, couleur, etc. primaire), l’informatique et la documentation (enregistrement, sélection, travail, publication, etc. primaire), la linguistique (morphème, forme, formation primaire), la philosophie, la psychologie, la psychanalyse (qualité primaire (de la matière, divisions primaires, narcissisme primaire, etc.) en usent.

            Il est moderne aussi, parce que, comme tout ce qui est prétendu ou présumé « moderne », le sens dont il est porteur fait l’objet de manipulations innombrables. Ainsi, les auteurs du Traité de sociologie, publié en 1968, grande année « révolutionnaire » s’il en fut, écrivent ceci, qui n’étonnera pas ceux qui savent que sous le vocable sociologie se dissimulent les pires blagues qui aient jamais été racontées : « l’U.R.S.S. approche d’une situation d’abondance relative, où non seulement les besoins primaires de tous les hommes (nourriture, logement, vêtements), mais même leurs besoins secondaires (confort, culture, loisir) pourront être à peu près satisfaits ». Ah, que voilà de la propagande digne de la sociologie ! Les Soviétiques éclairés qui ont lu ce Traité de sociologie ont dû se marrer et faire se marrer leurs amis de l’inénarrable « science » sociale, qui faisait alors (et fait encore) la gloire de l’Université française. 

            Il est moderne enfin à cause de l’usage qui en est fait depuis cinq ou six ans au Parti socialiste et affidés, lorsque sont organisées des « élections primaires » ou, mieux, des « primaires ». C’est un emploi qui vient directement des Etats-Unis d’Amérique, lesquels, comme chacun sait, ont cent ans d’avance, si ce n’est plus, parfois trois ou quatre siècles, sur la France, raison pour laquelle les politiciens mettent les bouchées doubles pour rattraper ce retard : « Dans le système électoral des États-Unis, élection primaire et, par ellipse, une primaire, scrutin qui sert à la nomination des candidats d’un parti aux élections proprement dites ». Les élections en France, comme aux Etats-Unis, sont à deux tours. Le premier tour, en France, est nommé premier tour ; aux Etats-Unis, primaires. En ajoutant des primaires aux deux tours existants, socialistes et Verts inventent les élections à trois tours ; et dans trente ans, insatisfaits du système, ils ajouteront un quatrième tour, puis un cinquième tour, etc. Les primaires ont été instituées aux Etats-Unis au début du XXe siècle pour éviter que les candidats ne soient désignés parmi les seuls notables. Au début du XXIe siècle, en France, les primaires des socialistes n’ont pour but que de choisir entre deux ou trois notables.

            En 1835, les académiciens écrivaient de primaire « qu’il n’est guère usité que dans ces locutions : assemblée primaire, école primaire, instruction primaire, enseignement primaire, instituteur primaire ». En un siècle et demi, le mot, adjectif puis nom, a conquis d’innombrables citadelles, qui semblaient imprenables. Même la psychanalyse est tombée. Il a connu un succès si vif que, employé par ironie à partir du sens premier (« qui est du premier degré en commençant »), il a désigné « en mauvaise part » « quelqu’un qui n’a reçu qu’une instruction primaire, d’après laquelle il juge de toutes choses avec une sorte de dogmatisme » (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35). C’est « péjorativement » « une personne, qui fait montre d’un dogmatisme simpliste, d’idées toutes faites et d’une culture limitée » ou « une idéologie, une doctrine, un courant de pensée, qui montre un sectarisme étroit, de courte vue » (Trésor de la langue française, 1971-94), ou encore « qui témoigne d’un état d’esprit dogmatique, borné ou simpliste » (DAF, neuvième édition, en cours de publication). Ce que montrent aujourd’hui les faits, c’est que les « primaires » cuisinées par les socialistes depuis près d’un an et dont nous sommes informés, mal gré que nous en ayons, chaque jour, les journaleux ne nous faisant grâce ni des embûches, ni des peaux de banane et autres subterfuges, magouilles, tricheries, etc. méritent l’épithète de primaires dans le sens péjoratif des dictionnaires.

 

 

 

05 octobre 2011

Titulaire

 

 

Ce nom et adjectif, attesté au début du XVIe siècle et dérivé savant de titulus « titre », ne soulève aucune difficulté pour ce qui est de son sens. C’est « qui a le titre et le droit d’une dignité sans en avoir la possession ou sans en faire la fonction » et « celui qui est revêtu d’un titre, d’une charge, d’un office, qu’il en fasse ou non la fonction » (Dictionnaire de l’Académie française, toutes éditions, de 1694 à 1932-35). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose les deux mêmes sens : « qui a rapport à un titre, à une inscription » et « qui a le titre et le droit d’une dignité, d’une fonction, sans la possession et l’exercice ».

Ce qui est nouveau, moderne, inouï, c’est l’emploi de ce mot. Jusqu’au début du XIXe siècle, il est réservé à des dignitaires de l’Eglise ou à des princes : « les princes de cette maison ont été longtemps empereurs titulaires de Constantinople ; ce prélat est archevêque titulaire de Corinthe » sont les exemples avec lesquels les académiciens, de 1694 à 1935, illustrent le sens du mot. « Les princes de la maison de Savoie ont été longtemps rois titulaires de Jérusalem », écrit Littré. L’exemple cité dans le DAF en 1935 est encore plus éloquent : « archevêchés, évêchés titulaires, sièges épiscopaux qui existèrent jadis dans les pays conquis par l’Islam et dont on donne le titre à des prélats ; il s’oppose à archevêchés et évêchés résidentiels ».

Or, au début du XIXe siècle, quand commencent la grande assomption de l’Etat, des administrations, des bureaucraties, le mot, jusque-là réservé au (haut) clergé et à la noblesse princière, s’étend, naturellement pourrait-on dire, si la nature avait quelque cause à cela, aux fonctionnaires, et l’Eglise s’affaiblissant, aux seuls fonctionnaires, comme si ces derniers devaient suppléer le clergé agonisant. Les dictionnaires attestent ce changement dès 1835 (DAF, sixième, septième et huitième éditions) : « il se dit aussi de quiconque est revêtu d'un titre, soit qu’il en remplisse, soit qu’il n’en remplisse pas la fonction : professeur titulaire, les membres titulaires d’une société savante ; il s’emploie souvent comme substantif, dans le même sens : cette chaire d'anatomie a été supprimée depuis la mort du dernier titulaire ». Littré, quant à lui, sans doute conscient de cette proximité entre le clergé et la fonction publique, juxtapose les deux mots professeur et chanoine, qu’il sépare d’une virgule, pour illustrer les emplois modernes de titulaire. En 1835, les académiciens suggèrent même une analyse plus fine encore en écrivant, après avoir cité les professeurs titulaires, que ce mot « se disait de même autrefois en parlant de charges, d’offices, de bénéfices », comme si les fonctionnaires continuaient les anciens officiers et bénéficiers de l’Ancien Régime – ce qui n’est pas faux, d’un strict point de vue historique. L’Etat prétendant tout régir des existences humaines, le mot titulaire s’étend à tout individu qui possède un droit reconnu par l’Etat : « qui possède juridiquement un droit, qui a droit d’avoir, qui a titre à avoir quelque chose » : titulaire du baccalauréat, du permis de conduire, d’une rente, d’une médaille, du doctorat, etc.

Les deux mamelles de la France d’avant étaient le clergé et la noblesse ; celles de la France d’aujourd’hui sont l’Etat et le sport. L’Etat tient lieu du clergé et le sport est notre nouvelle noblesse – non pas de sang, ni de robe (sinon de maillot), mais d’argent. Comme il y avait des princes titulaires, il y a donc naturellement des titulaires dans toutes les équipes et dans tous les sports, chaque titulaire ayant son remplaçant, lequel peut devenir titulaire à la place du titulaire. Le titre, c’est peut-être ce qui exprime la permanence de la France par delà évolutions, changements, bouleversements, et autres phénomènes pompeusement nommés révolutions…  

 

 

 

02 octobre 2011

Variole

 

 

Ce nom, emprunté au latin variola ayant le sens de « maladie infectieuse », est attesté en 1811 pour désigner la « maladie infectieuse, contagieuse, caractérisée par une éruption de taches rouges devenant des pustules, qui, après guérison, laissent des cicatrices indélébiles ». Enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la sixième édition (1835), il est pourvu de cette définition quelque peu sommaire, « nom que les médecins donnent à la petite vérole », laquelle, dans la huitième édition (1932-35), est plus consistante et moins fruste : « (terme de médecine) maladie générale, infectieuse et contagieuse, caractérisée par une éruption de boutons pustuleux, qui laissent ordinairement de petits creux dans la peau après la guérison ; on la nomme aussi petite vérole ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en avait donné une définition assez juste : « (terme de médecine) genre de maladie générale fébrile, avec éruption pustuleuse à la peau, qu’on n’a ordinairement qu’une fois, qui est quelquefois sporadique, et souvent épidémique ; elle est contagieuse et miasmatique ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) renchérissent en scientificité : « maladie infectieuse et épidémique, très contagieuse, due à un ultravirus, caractérisée par des symptômes généraux plus ou moins graves (malaise, fièvre, vomissements, douleurs), par une éruption de pustules formant des croûtes qui, en tombant, laissent des cicatrices déprimées, notamment sur le visage, et ayant à peu près disparu de nos jours grâce à la vaccination ».

Il n’y a rien à dire de ce mot, dont l’histoire est établie et dont le sens s’est affiné à mesure que la connaissance de la maladie progressait, si ce n’est son étymon, latin évidemment, à savoir l’adjectif varius, dont dérive variola : « du latin varius, « varié », à cause des taches et boutons que cette maladie produit sur la peau », écrit Littré. A l’entrée varius, les auteurs de dictionnaires latin-français (Lebaigue, Gaffiot) indiquent les traductions suivantes : « qui est de différentes couleurs, varié, tacheté, bigarré, moucheté », « varié, divers, différent », « mobile, changeant, inconstant, capricieux ». C’est donc d’un adjectif de couleur ou indiquant des couleurs diverses ou des variations d’une même couleur qu’a été dérivé le nom de cette maladie, en vertu d’une ressemblance entre les symptômes de la variole et cet effet esthétique que produit la variation de couleurs. Voilà une dénomination propre à l’Europe classique, celle qui s’attachait aux apparences des choses et à l’expérience sensible du monde.