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11 novembre 2011

Raboter

         

 

  Il y a de moins en moins d’artisans menuisiers qui rabotent le bois à la main. La plupart des huisseries sont en aluminium ou dans des matériaux synthétiques imitant la couleur du bois ou encore dans des bois exotiques rabotés à la machine. C’est peut-être cette lente désuétude du verbe raboter entendu dans son sens « propre », celui qui est le sien depuis le tout début du XVe siècle, qui explique la floraison de ses emplois figurés. Jamais des gens qui ne savent rien faire de leurs dix doigts et ont en horreur le travail manuel n’ont autant raboté qu’en ce début du XXIe siècle ; mais au lieu de raboter les planches, ils rabotent les niches, non celles de leur chien, mais celles que le fisc aménage pour rentiers ou investisseurs avisés.

            Dans tous les dictionnaires anciens, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, c’est le seul sens propre qui prévaut : « Polir, rendre uni avec le rabot » (DAF, 1694), sens illustré de ces deux exemples : « du bois noueux et malaisé à raboter ; on n’a pas bien raboté cela ». Ce sens se maintient dans les éditions suivantes : « rendre uni et poli avec le rabot » (DAF, 1762, 1798) ; « dresser, aplanir, rendre uni avec le rabot » (DAF, 1835) ; « dresser, aplanir avec le rabot » (Littré, 1863-77) ; « terme d’arts, aplanir, rendre uni avec le rabot » (DAF, 1932-35). La définition du Trésor de la langue française (1971-94), plus ample, tient compte des progrès techniques intervenus depuis le début du XXe siècle. On peut raboter du métal et le rabotage peut se faire avec des machines : « aplanir, amincir ou moulurer une pièce de bois ou de métal en se servant d’un rabot ou d’une machine-outil (raboteuse pour le bois, étau-limeur pour le métal) ».

            Ce verbe commence à être employé dans un sens figuré, « métaphorique », au XVIIIe siècle, comme l’atteste le DAF en 1762 : « raboter se dit figurément et familièrement, en parlant des ouvrages d’esprit où il y a beaucoup à retrancher, à réformer » et « en parlant d’un homme qui n’est pas encore formé, façonné pour le monde, on dit aussi, que c’est un jeune homme où il y a bien encore à raboter » (Ibid. en 1798, 1835, chez Littré). Dans l’édition du DAF de 1935, l’exemple du jeune homme mal raboté ou à raboter est supprimé, et le premier sens métaphorique tombe peu à peu en désuétude. Les rédacteurs du TLF le tiennent pour vieux et littéraire : « (le complément d’objet désigne une œuvre littéraire) supprimer ce qui dans le style est inégal, rude ». Il est vrai que l’on voit mal un écrivain passer son style ou ses phrases dans ces énormes machines à raboter qu’utilisent les industriels du bois. S’il le faisait, il n’en resterait rien.

            Aucun de ces lexicographes ne relève les délicieuses métaphores des journalistes, énarques et gouvernants : raboter les niches fiscales, raboter les avantages ou les privilèges fiscaux, raboter les tranches, etc. Pourtant, se représenter le M. le Ministre des Finances et du Budget à son établi, le rabot (ancien) dans la main, et essayer de réduire l’épaisseur des avantages fiscaux est une scène désopilante – ce qui n’empêche en rien ministres, énarques, journalistes, etc. d’employer à satiété la métaphore. On est là au coeur de ce qu'il y a de risible dans la modernité. 

 

Commentaires

ne pas oublier le mont Rabot et ses
célèbres bulles

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http://decadence-europa.over-blog.com/article-mots-88604237.html

Écrit par : Amédée | 13 novembre 2011

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