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15 novembre 2011

Partage et partageux

 

 

On ne compte plus les incitations au partage qu’assènent à chaque minute des responsables qui pensent bien, très ouverts et très compatissants, d’associations de tout type, religieuses ou humanitaires, généralement très bien dotées en argent public et qui pansent les maux d’autrui, par le partage justement – non pas de leur biens, à eux responsables, mais des biens des autres. Protestants, catholiques, athées, humanistes, humanitaristes, bienfaiteurs de l’humanité, philanthropes, tous invitent au partage, comme s'ils étaient les héritiers des partageux de jadis. Il n’y a que les musulmans qui ne partagent ce qu’ils ont acquis en France qu’avec les leurs restés au pays ou qu'ils font venir dans le patrie des droits en partage.

Cela méritait une étude de l’histoire de ce mot, attesté dans la langue française depuis le XIIIe siècle, mais jamais dans le sens qui y est donné depuis deux ou trois décennies.

Dans aucun dictionnaire des siècles classiques, le mot n’a le sens moralineux qui est le sien aujourd’hui. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à aujourd’hui, comme dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), le partage est la « division de quelque chose entre plusieurs personnes », ce quelque chose étant une succession, un butin, des meubles achetés en communs. C’est aussi la portion d’une chose partagée qui revient à tel ou tel ou encore le fait que dans une assemblée, les voix se sont réparties également ou inégalement entre plusieurs candidats à élire, plusieurs avis à donner, plusieurs décisions à prendre. Les académiciens précisent que, pris dans un sens figuré, c’est la « distribution des biens et des maux que la nature et la fortune semblent avoir faite à tous les hommes » (partage inégal ou égal des dons, des faveurs, des misères, des maladies, etc.).  

Même le Trésor de la langue française (1971-94), pourtant enclin à faire de la moraline moderne le nec plus ultra de la langue, ne relève que des emplois juridiques (« opération qui met fin à une indivision, en substituant aux droits indivis sur l’ensemble des biens une pluralité de droits privatifs sur des biens déterminés ») ou des emplois techniques en chimie (coefficient de partage), en droit civil (partage des voix), en droit public, en géographie (ligne de partage des eaux), en informatique (partage de/du temps, des fichiers), en mathématiques (partage d'une longueur, d'une surface en parties égales). Le seul emploi recensé qui puisse être qualifié de « politiquement correct » apparaît dans deux exemples partage avec les plus pauvres, inciter au partage. Même l’emploi jugé littéraire, « part qui revient à quelqu’un », « ce qui est attribué à quelqu’un par la nature, le hasard, le sort » et qui est toujours inégalitaire, ne donne lieu à aucune indignation convenue ou attendue.

C’est dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, que perce, mais timidement, la moraline moderne : « par extension, le fait de prendre part avec d’autres à quelque entreprise, d’exercer conjointement avec une ou plusieurs personnes un droit, une jouissance, etc. ». Ce sens est illustré des exemples devenus sacrés et donc intouchables du partage du travail (entre chômeurs), du partage des tâches dans les familles, du partage du pouvoir, ce qui n’est pas près d’arriver : qui a le pouvoir le garde, du partage des responsabilités, partage qui n’est jamais invoqué par les moralineux quand ils essaient de vous apitoyer sur le sort (enviable de plus d’un point de vue) des bien plus heureux ou des bien mieux lotis que vous. Au moins, dans les dictionnaires anciens, langue et morale sont nettement séparées et cela pour le bien de tous et de chacun.

 

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