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23 décembre 2011

localiser, délocaliser, relocaliser

 

 

Le verbe localiser, dérivé par suffixation de l’adjectif local, fait partie de ces innombrables néologismes qui ont fleuri à la fin du XVIIIe siècle, pendant et après la Révolution. C’est l’inventeur de l’idéologie, au sens de « science des idées », Destutt de Tracy, qui y a donné en 1801 son sens, qui a été longtemps le seul et en usage en médecine, à savoir « placer, par la pensée, dans un lieu déterminé » (localiser les maladies). Ce sens est glosé ainsi par Littré : « placer, par la pensée, dans un siège déterminé » (« les facultés localisées par la phrénologie dans des parties déterminées du cerveau ; « on a essayé de localiser les fièvres dans le tube intestinal, dans les nerfs, dans le sang », Dictionnaire de la langue française, 1863-77), alors que les académiciens, qui enregistrent ce « terme didactique » dans la septième édition (1879) de leur dictionnaire, s’efforcent dans la huitième édition (1932-35) de distinguer le sens « général » (« placer par la pensée dans un endroit déterminé, rapporter à une date », localiser un fait, une légende, un souvenir dans le temps) du sens médical : « en termes de médecine, il signifie désigner l’endroit où réside une cause morbide et, par extension, délimiter une chose pour en réduire les effets » (localiser un incendie, localiser une affection morbide). Le nom localisation, attesté en 1816, a les sens du verbe dont il dérive : « terme didactique, action de localiser ; la localisation des facultés intellectuelles et morales qui, d’après Gall, appartiennent chacune à une partie distincte du cerveau ; terme de médecine, production, en un lieu déterminé du corps, d’une lésion consécutive à un état général morbide, dit diathésique ; la localisation, à la peau, de l'infection variolique » (Littré, op. cit.).

Le sens moderne du verbe et de ses dérivés localisation, délocaliser, délocalisation, relocaliser, relocalisation, qui sont dans toutes les bouches journaleuses, médieuses et cultureuses, comme l’étaient naguère Dieu, Sainte Trinité, Immaculée Conception, etc. dans les bouches des fidèles, est celui de l’économie. Le phénomène peut être daté. Il se produit dans le courant des années 1950-60, quand l’économie devient la science des sciences, comme dans cet extrait d’un économiste (1963) : « l’industrie française est actuellement très mal localisée ; malgré les efforts de décentralisation, malgré des abattements de zone excessifs, la plupart des usines se sont construites, depuis 1945, à proximité des grandes villes, et spécialement de Paris ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce processus est défini ainsi : « implantation d’une industrie dans un emplacement choisi pour des raisons géographiques ou économiques » et illustré de cet extrait (1963) : « surtout à partir de 1950, on reconnaît la nécessité d’une planification et d’un aménagement du territoire, et le mot localisation prend la premier sens : attribution de l’espace aux installations industrielles ».
            Quant au verbe délocaliser, attesté en 1863, il est défini ainsi par Littré en 1877 dans le Supplément à son Dictionnaire de la langue française : « ôter le caractère local », mais l’emploi qui en est fait est limité à la politique : « l’expédient monarchique, nationalisant le clergé et délocalisant les grands vassaux, après avoir eu, au début de la crise, qualité pour.... ». C’est en 1964 qu’il est employé dans un ouvrage sur l’économie du XXe siècle : « telle firme est localisée par la matière première ou la source d’énergie ; elle se délocalise par les réseaux de l’échange ». De ce verbe est dérivé le nom délocalisation, qui est employé pour la première fois en 1964 dans ce même ouvrage d’économie et dans un contexte dans lequel se lit, comme à livre ouvert, la tragédie que subit l’économie de la France : « Seul, le libéralisme, dans la vigueur de ses origines, a compris la fécondité de la délocalisation des activités économiques ». La délocalisation des activités féconde sans doute d’énormes profits pour quelques-uns, mais elle féconde surtout des malheurs sans nom pour les autres.  

On souhaite un peu moins de cynisme à tous les politiciens qui promettent (mais les promesses n’engagent que ceux qui les croient) de relocaliser (en France) les activités économiques dont ils ont accepté en toute connaissance de cause et le cœur léger que, dans les années 1980-1990-2000, elles soient délocalisées vers leurs pays chéris du tiers-monde.   

 

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