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26 décembre 2011

Modéré et islamistes modérés

 

 

Il est fait de cet adjectif un usage immodéré, comme si la réalité devait nécessairement infirmer ou contredire le sens que les hommes donnent ou croient donner aux mots qu’ils emploient. Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première édition (1694) à la neuvième (en cours de publication depuis 1994), il signifie, quand il est adjectif, « qui est sage et retenu, qui n’est point emporté » en parlant des personnes et « éloigné de toute sorte d’excès », en parlant de choses (1694 et 1762). La définition en quatre siècles ne change guère : aujourd’hui, c’est « qui est éloigné de l’excès, qui est contenu dans une juste mesure » (au sujet de chaleur, vents, prix, loyer) et « qui s’abstient de tout excès, se tient dans une juste mesure », en parlant de personnes.

C’est en 1798 dans l’édition dite « révolutionnaire » du DAF qu’est enregistré l’emploi de modéré comme nom et dans un contexte politique : « terme pour désigner ceux qui, en Révolution, professaient des principes modérés ». Ils n’étaient guère nombreux, ces révolutionnaires modérés, qui n’étaient décidés qu’à couper une tête sur deux, alors que les autres, les révolutionnaires immodérés, en coupaient deux sur deux et étaient prêts à en couper trois sur deux. Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), être modéré, en parlant des personnes, c’est « se tenir dans une juste mesure » (mais qu’est-ce que la « mesure » et qu’est-ce qu’une « juste » mesure ?), tandis que les « modérés » (en politique) sont « ceux qui ont la prétention d’appartenir au parti ennemi des extrêmes ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) font de modéré, entendu dans ce sens politique (« qui professe des opinions éloignées des extrêmes (et souvent conservatrices)) », l’antonyme d’extrémiste ou d’intransigeant.

Un extrait de Jean-Christophe, roman oublié aujourd’hui de Romain Rolland, illustre ironiquement l’ambiguïté de cet adjectif ou nom, quand il s’applique à la politique et qu’il sert de masque social ou socialement correct à l’extrémisme : « comme la plupart des hommes de la petite ville, la politique tenait une grande place dans sa pensée. Il était républicain ardemment modéré, libéral avec intolérance, patriote, et, à l’exemple de son père, extrêmement anticlérical ».

Il en est ainsi dans « islamistes modérés », ce syntagme figé qu’affectionnent les sciencieux du social, les sociologues, les islamologues et bien entendu, à leur suite, journaleux et politiciens, et dont les deux mots qui le composent sont de la fausse monnaie. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94, volume 10, 1983) n’enregistrent ni l’adjectif islamiste, ni le nom islamiste qui qualifient ou désignent les musulmans cherchant à instaurer la loi de l’islam partout dans le monde. Et pour cause, il n’existe pas dans la langue arabe. C’est une pure création verbale française ou occidentale, récente, contingente et conjoncturelle. Jusqu’à une date récente, ce mot était absent des dictionnaires. Le correcteur orthographique fourni avec les logiciels Word de 1997 soulignait en rouge sur l’écran islamiste. En français, il se substitue aux noms et adjectifs musulman, adaptés de l’arabe mouslim (pluriel mouslimoun, dérivé d’islam), et islamique, au sens de « relatif à l’islam », qui correspond à l’adjectif arabe islamiyya, qui est dérivé d’islam. Islamique signifie « relatif à l’islam », aussi bien en arabe (islamiyya) qu’en anglais (islamic), alors que islamiste semble signifier « relatif à l’islamisme », réalité dont les spécialistes essaient de faire accroire qu’elle est distincte de l’islam, alors que islamisme a été forgé en 1697 par l’orientaliste Herbelot pour désigner la religion des mahométans et servir de synonyme à islam, mot arabe que ce même Herbelot a introduit à la place du mot français courant alors mahométisme ou mahométanisme. Les musulmans qui ambitionnent d’imposer partout la charia sont dits islamistes ; eux, ils se disent musulmans. Les désigner par des noms fabriqués par on ne sait qui ou pour on ne sait quelle raison, qui n’existent pas dans leur langue et qu’ils récusent à juste titre, c’est effacer ce qu’ils sont. Quant à les qualifier de « modérés », c’est ajouter un cache-sexe à un masque.

 

 

 

 

 

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