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01 janvier 2012

Blasphème

 

 

            Ce qui caractérise la prétendue modernité et ce en quoi elle est plus archaïque ou ringarde qu’elle ne le pense, c’est le retour du blasphème, non pas le blasphème comme fait, mais le blasphème comme crime.

            Le mot, emprunté au latin d’Eglise, lui-même emprunté du grec, langue dans laquelle il signifie « injure » ou « diffamation », est attesté à la fin du XIIe siècle au sens de « parole qui outrage la divinité ». Dans les dictionnaires, c’est la « parole impie, discours tenu contre l’honneur de Dieu, ou contre les choses divines et sacrées » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694), la « parole impie, discours tenu contre le respect dû à Dieu et aux choses sacrées » (1762), la « parole ou discours qui outrage la Divinité ou qui insulte à la Religion » (1798, 1835, 1935, neuvième édition en cours de publication). Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), ce sont les « paroles qui outragent la Divinité, la religion » ; pour les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) la « parole, discours outrageant à l’égard de la divinité, de la religion, de tout ce qui est considéré comme sacré ».

            En huit siècles, le sens est resté stable. Ce n’est donc pas le sens du mot qui « fait problème », comme on dit dans le Modernistan, non plus que la chose nommée blasphème : les hommes ont toujours blasphémé, ils blasphèmeront toujours, car il vaut mieux blasphémer que de sacrifier à on ne sait quelle divinité dix, cent, mille, cent mille, etc. innocents, comme cela est la règle dans le monde moderne. Blasphémer est la chose au monde la mieux partagée : c’est ce qu’il y a de plus traditionnel, de plus ringard, de plus conformiste, et même si le blasphème « moderne » et antichrétien se pare d’objectifs « révolutionnaires » (mais la révolution dans ce cas, c’est revenir au point de départ, comme les astres, et s’inscrire dans un cycle sans fin), c’est faire ce que les hommes ont toujours fait, c’est imiter, répéter, réitérer, ressasser.

            Le problème est ailleurs. Il est dans l’extension du sens de ce mot, ce qui se comprend, vu que Dieu est mort. Dieu et sa religion étant à l’agonie, il faut que le blasphème, pour qu’il continue sur son erre, s’applique à autre chose ou à une autre divinité ou à la religion qui s’est substituée en France au christianisme, à savoir le social, le socialisme, la morale sociale, le vivre ensemble, la sacralisation de certains « droits » accordés à certains hommes et à eux seuls, etc. Les académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, en cours de publication depuis 1994, ont conscience de ce phénomène, qu’ils décrivent ainsi : « par extension, discours ou propos injuste, déplacé, qui outrage une personne ou une valeur unanimement respectée et tenue pour sacrée ». En fait cet unanimement est quelque peu aventuré et devrait être remplacé par quelque chose comme « valeur qu’il est obligatoire de respecter, même si elle n’est pas respectable, parce que quelques importants et notoires la tiennent pour sacrée et aimeraient que tous les citoyens les imitassent ».

Non seulement le blasphème est étendu à d’innombrables réalités, autres que le Christ, la Vierge et la religion chrétienne, mais encore, dans sa nouvelle version, la version moderne, il est sanctionné. N’importe qui peut outrager le Christ autant que cela est possible, il ne court aucun risque. En revanche, le droit de blasphémer s’arrête aux nouveaux sacrés : homosexualité, gitans, islam, Mahomet ou des faits historiques épouvantables en soi certes, mais dont la seule évocation peut valoir aux imprudents un séjour prolongé en prison, peut-être même aux oubliettes. Dans ces cas et dans d’autres, le blasphème devient un crime, et même le plus abominable des crimes qui entraîne procès à répétition, ruine, déshonneur. Que les blasphémateurs modernes ne se plaignent pas : jadis ils auraient été soumis à la question.

De tous ces sacrés, le sacré le moins saint, le plus terre à terre, celui qui est couvert de dollars et d’or, mais qui est, en dépit de cela, le sacré le plus sacré, donc intouchable et si intouchable qu’il est conseillé de baisser les yeux et de courber l’échine à son approche, c’est, surtout en France « patrie des libertés et des droits de l’homme » (enfin n’exagérons rien – supposée patrie…), l’islam, le fait musulman, la religion mahométane, Mahomet, les fidèles de cette religion. Eux, ils sont le sacré du sacré et toute parole, qui ne serait pas pure flatterie, est tenue pour un blasphème et donc punie de mort, conformément aux lois islamiques. Robert Redeker, qui est pourtant français, est condamné à mort pour avoir dit deux ou trois mots jugés peu amènes sur l’islam. Il a commis le blasphème des blasphèmes et il n’est vivant que parce qu’il est protégé par la police.

            Au XIIe siècle, Pierre Abélard, théologien et homme de cœur, a fait avancer le droit d’un pas de géant, quand il a distingué le péché du crime et qu’il a démontré que seul le crime, avéré, prouvé et prouvable, c’est-à-dire les atteintes aux personnes et aux biens, relevait de la justice humaine et devait être sanctionné, tandis que le péché relevait du « for » (ou tribunal) « intérieur », c’est-à-dire de la foi qui lie le pécheur à son Dieu. Huit siècles plus tard, toute la construction d’Abélard, celle qui est à l’origine de la civilisation française, a été démantelée par les lois Pleven, Gayssot, Perben, Boyer, etc. La civilisation a tellement progressé qu’elle a été projetée d’un coup dans les temps obscurs qui ont précédé le XIIe siècle.

 

 

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