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28 janvier 2012

Investiture

 

 

            Décembre et janvier sont les mois au cours desquels sont décidées les investitures, lesquelles se résument pour les impétrants à une course aux places et sinécures, les plus avides étant les écolos et, chez les écolos, les femmes, et pour les sujets de France, qui n’en peuvent mais, l’obligation de subvenir aux caprices de luxe et autres de tous ces investis.

            Il suffit d’étudier le mot, son histoire, les sens qu’il a eus et qu’il a encore, pour comprendre ce qu’est réellement, et aussi symboliquement, le « champ » politique, le mot champ n’étant pas entendu dans le sens que la bourdieuserie y donne, mais dans le sens de champ clos ou de lieu d’affrontement – la lice où les féodaux s’affrontent pour avoir le droit sacré d'ouvrir en grand, et surtout de détourner, le robinet de l’argent public.

            Emprunté du latin médiéval, il est attesté à la fin du XVe siècle. La définition qu’en donne Furetière (1690, Dictionnaire universel) n’est pas très claire (« droit d’investir un fief »), mais les exemples qui l’illustrent sont lumineux : « Un tel prince donne l’investiture d’un tel duché » et « il a pris son investiture de l’Empereur ». En revanche, les définitions des différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française sont lumineuses. En 1694, c’est « l’acte par lequel on est investi d’un fief par le Seigneur dominant » ; en 1762 et 1798, « l’acte par lequel le Seigneur dominant investit d’un fief son vassal » ; en 1835, « l’acte par lequel on investit quelqu’un d’un fief ou d’une dignité ecclésiastique » (même définition chez Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; en 1932-35, c’est « l’acte par lequel on investit quelqu’un d’un titre ou d’une dignité ». Dans ces emplois, les compléments du nom investiture sont fief (électoral), bénéfice (toujours lié au fief), évêché (ce qui est destiné aux seuls hommes), dignité ecclésiastique.

Racontons avec les mots de l’ancienne France ce à quoi les sujets de France assistent bouche bée : le Seigneur (pardon la Seigneuresse) Aubry (« seigneur dominant », évidemment) a donné à son vassal Duflot le fief bobo (le boboland) du XVIIIe arrondissement.

 

Selon les auteurs très bien pensants du Trésor de la langue française (1971-94), les investitures (« mise en possession officielle d’un fief, d’un apanage, se déroulant le plus souvent par une cérémonie symbolique ») sont ou seraient propres à une histoire révolue ou au droit canon. Mais ces lexicographes s’abusent. Ils ne regardent pas le monde réel et ne le voient pas tel qu’il est, dans sa réalité atroce. « L’acte par lequel un parti politique ou un syndicat désigne un candidat à une fonction élective » (sens moderne d’investiture en politique selon les auteurs du TLF) est-il si différent en nature (il doit bien y avoir de minimes différences de degré) de « l’acte par lequel le Seigneur dominant investit d’un fief son vassal » ? Rien n’est moins sûr. Ces deux actes se répondent l’un l’autre. Ils sont l’un à l’autre les deux faces d’une même pièce de monnaie. Ce sont les seigneurs dominants eux-mêmes qui parlent d’investitures depuis un moins d’un siècle et s’ils le font, ils le font en toute connaissance de ce qu’ils sont, tenant les circonscriptions électorales pour des fiefs, qu’ils concèdent pendant une durée limitée à leurs vassaux les plus fidèles.

La seule différence entre la féodalité et la politique actuelle est dans la durée de jouissance des fiefs : à perpétuité au XVe siècle, pour cinq ans aujourd’hui. Un emploi est souvent cité, pour rappeler l’emploi d’investiture dans le sens de « cadeau d’un fief à un vassal par son suzerain », est caduc : c’est la querelle des investitures ou « conflit d’autorité qui opposa l’Église aux souverains temporels, notamment à l’empereur germanique, aux XI et XIIe siècles à propos de l’investiture des abbés et des évêques » (TLF). Mais cette querelle perdure entre Copé et Dati au sujet du fief juteux et très rentable du VIIe arrondissement ou entre Aubry et Lang au sujet d’un fief assez pauvre, mais sûr.

 

Commentaires

Je découvre avec la stupeur déshydratée du naufragé apercevant terre votre remarquable blog et me demande par quel miracle de malchance, d'inculture ou d'aveuglement j'avais pu ne pas y arriver avant.

Votre rigueur est appréciable, votre sens de l'humour exquis, et votre désespoir si subtil qu'il confine à l'allégresse.

n'arrêtez pas.

Écrit par : PLycurgue | 29 janvier 2012

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