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10 février 2012

Civilisation

 

 

 

            Quand ils (comprendre les progressistes et les héritiers des Lumières) entendent le mot civilisation, ils dressent sur les places publiques des guillotines pour couper toutes les têtes qui dépassent ; et à ce rythme, des têtes qui dépassent, la France n’en a plus beaucoup. Certes, ces guillotineurs sont des enfants et, comme les enfants, ils ne savent pas ce qu’ils font, en particulier qu’ils jettent aux orties tout ce dont ils ont hérité et dont, dans d’autres circonstances, ils sont très fiers. Car, dans la langue française, il n’existe pas de terme plus progressiste que civilisation et, dans la pensée politique, il n’y a pas de concept qui émane plus directement que celui de civilisation de la philosophie (ou de l’idéologie ?) des Lumières.

            Le mot a d’ailleurs été forgé en 1756 par un homme des Lumières (« plus Lumières que lui, tu meurs »), au moment même où les Lumières triomphaient en France et dans toute l’Europe éclairée : c’est Mirabeau, dans un opuscule intitulé « L’Ami des Hommes » (évidemment). Un siècle plus tard, dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré note que « civilisation n’est dans le Dictionnaire de l’Académie qu’à partir de l’édition de 1835, et n’a été beaucoup employé que par les écrivains modernes, quand la pensée publique s’est fixée sur le développement de l’histoire ». Tous les mots de la définition disent le progressisme : « écrivains modernes », « pensée publique », « développement de l’histoire » ; et encore plus la répugnance mise par les académiciens, qui étaient et sont plutôt antimodernes, à l’enregistrer dans le Dictionnaire de l’Académie Française. A part cela, tout a été dit sur ce mot et ce concept et sur leur histoire, d’abord par des historiens et des linguistes progressistes : Lucien Febvre (Civilisation. Le mot et l’idée, 1930), Ferdinand Brunot (Histoire de la langue française, tome VI, 1930), Joachim Moras (Ursprung und Entwickelung des Begriffs der Zivilisation in Frankreich, 1756-1830, Hambourg, 1930), Emile Benveniste (« Civilisation. Contribution à l’histoire du mot », Hommage à Lucien Febvre, Paris, 1954, et Problèmes de Linguistique générale, tome I, 1966).

Le progressisme, inhérent ou consubstantiel au mot et au concept, se lit à livre ouvert dans les processus linguistiques. A l’adjectif civil, au sens de « sociable », « poli », « urbain », et désignant des urbains établis en bons « citoyens » dans une cité (attention, pas une de ces « cités sensibles » de France, où l’on est tout ce que l’on veut, sauf civil), a été ajouté le suffixe verbal iser qui signifie « rendre » et exprime un changement d’état. Civiliser un ou des individus, venus de la campagne ou sortis de la forêt ou nomadisant dans les déserts, c’est les changer en bien, les amender, les améliorer, les polir, ce qui implique qu’ils soient la cible d’un processus d’éducation ou d’instruction, de réflexion ou d’acquisition de connaissances. Puis, au verbe civiliser a été ajouté le suffixe nominal ation qui exprime une action et suppose un processus. Autrement dit, ce à quoi réfèrent les suffixes iser et ation, c’est un double processus ou un second processus qui s’ajoute à un premier processus, un processus au carré en quelque sorte, comme l’exprime Benveniste : « de la barbarie originelle à la condition présente de l’homme en société, on découvrait une gradation universelle, un lent procès d’éducation et d’affinement, pour tout dire un progrès constant dans l’ordre de ce que la civilité, terme statique, ne suffisait plus à exprimer et qu’il fallait bien appeler la civilisation pour en définir ensemble le sens et la continuité. Ce n’était pas seulement une vue historique de la société ; c’était aussi une interprétation optimiste et résolument non théologique de son évolution qui s’affirmait, parfois à l’insu de ceux qui la proclamaient ». De fait, civilisation, parce que ce mot était apte, par ses formes mêmes, à exprimer une évolution, des changements, une mobilité, s’est substitué peu à peu à civilité – emprunté au latin civilitas, lequel, parce qu’il est formé à partir de l’adjectif civilis auquel a été ajouté le suffixe – tas (le français a adopté ce mode de formation latin), est apte à exprimer une qualité, et non un processus, un attribut sinon inné, du moins stable ou permanent ou constant.

Le concept appartient en propre au progressisme moderne : disons, pour faire bref, à la Gauche ou aux idéologies qui se classent à Gauche, c’est-à-dire à tous ceux qui, aujourd’hui, le renient ou font semblant de le renier (la tartufferie est aux reniements ce que la Roche tarpéienne est au Capitole), après que des non-idéologues leur ont montré que les processus, jadis célébrés, avaient produit souvent l’exact contraire de ce qui était attendu ou espéré.

Ce n’est pas la seule ambiguïté, non pas du mot, mais de ces progressistes honteux qui, aujourd’hui, s’en indignent ou s’en effarouchent. Mirabeau a forgé civilisation en 1756 pour remplacer le vieux mot de civilité, tout en donnant à civilisation un sens proche de celui de civilité. Il suffit de lire Mirabeau pour s’en convaincre. « La Religion, écrit-il, est sans contredit le premier et le plus utile frein de l’humanité ; c’est le premier ressort de la civilisation ; elle nous prêche et nous rappelle sans cesse la confraternité, adoucit notre cœur, etc. ». Dans un autre manuscrit imprégné de progressisme universaliste, que Mirabeau a intitulé L’Ami des femmes ou Traité de la civilisation, il définit civilisation ainsi : « si je demandais à la plupart en quoi faites-vous consister la civilisation, on me répondrait (que) la civilisation est l'adoucissement de ses mœurs, l’urbanité, la politesse, et les connaissances répandues de manière que les bienséances y soient observées et y tiennent lieu de lois de détail ; la civilisation ne fait rien pour la société si elle ne lui donne le fonds et la forme de la vertu ».

L’idéologie progressiste en faisant de civilisation son oriflamme en a changé le sens. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), la civilisation est « l’ensemble des connaissances, des croyances, des institutions, des mœurs, des arts et des techniques d’une société ». Selon Mirabeau, ce sont les mœurs adoucies, l’urbanité, la politesse, les connaissances, les bienséances tenant lieu de lois, la vertu qui font la civilisation. Selon les Académiciens actuels, ce qui prime dans la civilisation, ce sont les arts, les connaissances, les techniques. Certes, les mœurs sont citées, mais englobées dans un ensemble de réalités matérielles. Pour Littré (DLF, 1863-77), la civilisation est « l’ensemble des opinions et des mœurs », mais dans la mesure où ces mœurs « résultent de l’action réciproque des arts industriels, de la religion, des beaux-arts et des sciences ». Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), un lien est établi entre les « valeurs » et le progrès matériel ou technique : « l’ensemble transmissible des valeurs (intellectuelles, spirituelles, artistiques) et des connaissances scientifiques ou réalisations techniques qui caractérisent une étape des progrès d'une société en évolution ». En 1756, au moment où Mirabeau invente le nom civilisation pour désigner les mœurs douces, la politesse ou l’urbanité, les académiciens définissent la civilité comme « l’honnêteté, la courtoisie, la manière honnête de vivre et de converser dans le monde » ou « les actions, paroles civiles, compliments et des autres semblables devoirs de la vie ». La différence entre l’un et l’autre terme est mince. Ils sont l’un et l’autre en rapport avec les mœurs, ce qu’un peuple ou une nation ou une société ont de singulier ou de spécifique.

En fait, le sens technique ou matériel de civilisation, à la suite duquel la civilisation va se distinguer de la civilité, apparaît quelques années plus tard chez le célèbre Adam Smith, autre homme des Lumières, qui écrit, dans An inquiry into the Nature and Causes of Wealth of Nations (1776), ceci : « It is only by means of a standing army, therefore, that the civilization of any country can be perpetuated or even preserved for any considerable time » (II, p. 310) ; « the invention of fire-arms, an invention which at first sight appears to be so pernicious, is certainly favorable to the permanency and to the extension of civilization » (II, p. 313). Adam Smith ne définit plus la civilisation par les mœurs adoucies ou la civilité, mais par les faits matériels, une invention ou des nouveautés techniques : by means of a standing army ou fire-arms. Dès lors, la civilisation peut s’étendre à d’autres pays ou à d’autres peuples et être universalisée, ce à quoi se sont attelés les progressistes du monde entier, laïques ou communistes, socialistes ou athées, libéraux ou hostiles au libéralisme, et ce à quoi ils continuent à s’atteler, en dépit de quelques dénégations indignées pour la seule montre – car, en deux siècles, les victoires leur ont enseigné la tartufferie.

 

Commentaires

Excellent billet comme d'habitude. Merci.

Écrit par : D.F. | 10 février 2012

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