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23 février 2012

Traite

 

 

 

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-94) ont choisi d’étudier le mot traite dans trois entrées distinctes – autrement dit, de distinguer trois homonymes, le premier au sens de « commerce », le second au sens de « parcours effectué en une seule fois », le troisième au sens « d’action de traire les vaches ». Pourtant, ces trois noms féminins ont pour même « étymon » le participe passé, employé comme un nom, du verbe traire, ayant le sens de « tirer ». Aujourd’hui, ces traites semblent si éloignées les unes des autres que les liens qui pouvaient exister entre elles ont fini par s’effacer, mais pendant quatre siècles, la polysémie de traite (en fait, une véritable hétérogénéité sémantique) ne gênait en rien les lexicographes qui énuméraient dans le même article les sens de « commerce » (attesté au milieu du XIVe siècle), de « parcours effectué » (attesté à la fin du XIVe siècle) et « d’action de traire vaches, brebis, chèvres » (attesté dans la première moitié du XVIe siècle). 

Attardons-nous sur l’emploi de traite au sens de commerce d'êtres humains. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), il n’est pas indiqué que des êtres humains puissent être achetés ou vendus : « il signifie transport de certaines marchandises, comme de blés, de vins, etc. d’une province en une autre » et « certain droit qu’on lève sur les marchandises qui entrent dans le Royaume ou qui en sortent » (« traites foraines, domaniales ; on paie la traite en Bretagne, en Dauphiné ; commis à la recette des traites »). C’est à partir de la quatrième édition (1762) qu’est cité l'exemple de la traite des nègres : « transport de certaines marchandises, comme de blés, de vins, etc. d’une province à une autre ou d’un État à un autre ». Les exemples sont « il s’est fait de grandes traites de vins ; on a permis la traite des blés ; la traite des nègres » (1762, 1798). Dans la sixième édition (1832-35), traite des nègres sort des exemples et entre dans la définition de traite : « traite se dit particulièrement, et plus ordinairement, du trafic que font des bâtiments de commerce sur les côtes d'Afrique, en échangeant leurs marchandises contre des dents d’éléphants, de la gomme, de la poudre d’or, etc., ou même contre des esclaves ». Les exemples sont « ce bâtiment fait la traite ; il va en traite, il est en traite ; la traite des nègres, ou absolument la traite, est abolie ». C’est le choix que fait Littré dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : « en particulier, trafic que font les bâtiments de commerce sur les côtes d’Afrique ». Les exemples sont les mêmes que ceux des Académiciens : « ce bâtiment fait la traite ; il va en traite ; il est en traite ». Le mot « se disait autrefois de tout commerce d’échange qui se faisait avec des peuples sauvages ». Enfin, le sens de traite des nègres est exposé : « la traite des nègres, et, absolument, la traite, l’achat et la vente d’esclaves noirs ». Le même exemple que celui du DAF (1835) annonce que « la traite est abolie », ce qu’elle est effectivement depuis la fin du XVIIIe siècle, l’esclavage, en revanche, restant légal jusqu’en 1848.

            Dans la huitième édition (1932-35), les Académiciens se contentent de dépoussiérer la définition de 1832-35 : les dents d’éléphant, qui faisaient un peu ignare, sont remplacées par ivoire ; et enfin, les mots traite des nègres, traite des noirs et absolument la traite sont définis : c’est le « commerce des esclaves noirs », dont il est précisé ceci : « la traite des noirs est interdite ». Balzac (Eugénie Grandet) expose froidement la raison de ce commerce : « il s’aperçut que le meilleur moyen d’arriver à la fortune était, dans les régions intertropicales, aussi bien qu’en Europe, d’acheter et de vendre des hommes. Il vint donc sur les côtes d’Afrique et fit la traite des nègres, en joignant à son commerce d’hommes celui des marchandises les plus avantageuses à échanger sur les divers marchés où l’amenaient ses intérêts ». Balzac est peut-être cynique, mais il ne cache pas la réalité sous de spécieux fards. La traite est un commerce. Faire le commerce de personnes est ignoble ; mais il y a plus ignoble : réduire des personnes à l’esclavage. Les négriers ont acheté des esclaves pour les revendre cher ; ils ont perpétué les esclaves dans leur état d’esclave.

Les auteurs du Trésor de la Langue française font subir à ce mot des réductions inutiles et dommageables. Ainsi, la traite serait une réalité de la seule « histoire coloniale » : « trafic effectué du XVIe au XIXe siècle par certains navires de commerce, principalement sur les côtes d’Afrique, qui consistait à échanger des denrées contre des marchandises et des spécialités locales ». C’est réduire la traite dans le temps et dans l’espace. Or, elle a existé avant le XVIe siècle et elle perdure au XIXe siècle et au-delà ; et elle n’est pas propre aux colonies. La traite entre l’Afrique noire et l’Afrique du Nord ou la péninsule arabique a duré quatorze siècles et elle a été le fait de tribus arabes et musulmanes spécialisées dans les razzias humaines. Elles capturaient des hommes, des femmes, des enfants ; elles en faisaient des esclaves ; les mâles étaient châtrés, les enfants des filles engrossées étaient tués ou châtrés à leur tour, ce qui explique (mais ne justifie évidemment pas) qu’un propriétaire d’esclaves, Baudry des Lozières, qui a fui Saint-Domingue en 1793 quand l’esclavage y a été aboli pour se réfugier en Louisiane, légitime l’esclavage par des arguments humanitaires, du type les esclaves victimes de la traite transatlantique ont échappé à un sort plus cruel encore, celui que leur réservaient  les guerriers arabes et musulmans (1802, Voyage en Louisiane) : « la traite est favorable aux Africains ; elle les soustrait au plus pénible esclavage, à tout ce que la barbarie a de plus cruel parmi eux, et elle devient un des moyens de population pour un continent immense : ainsi, la politique, d’accord avec l’humanité, exige que l’esclavage y soit continué ». Cet extrait prouve que l’humanitairerie peut justifier n’importe quelle activité criminelle. La seconde réduction apparaît dans le texte même de la définition : la traite est définie comme un trafic, c’est-à-dire comme une activité illégale – ce qui est partiellement faux. Pendant deux siècles environ, la traite des Noirs entre l’Afrique et l’Amérique a été parfaitement légale ; quant à la traite qui prospérait entre Zanzibar et l’Arabie ou à travers le Sahara, elle était justifiée par le droit musulman et par la charia. Elle n’a été interdite qu’à une date récente ; parfois elle perdure.

Dans L’Encyclopédie de l’Alembert et Diderot (1751-69), un bel article, généreux et profond, est consacré à la traite : « c’est l’achat des nègres que font les Européens sur les côtes d’Afrique, pour employer ces malheureux dans leurs colonies en qualité d’esclaves : négoce qui viole la religion, la morale, les lois naturelles et tous les droits de la nature humaine (…) Si un commerce de ce genre peut être justifié par un principe de morale, il n’y a point de crime, quelque atroce qu’il soit, qu’on ne puisse légitimer. Les rois, les princes, les magistrats ne sont point les propriétaires de leurs sujets, ils ne sont donc pas en droit de disposer de leur liberté et de les vendre pour esclaves ». Ce texte serait parfait s’il n’était pas borgne ou hémiplégique : prolixe sur la traite transatlantique, mais silencieux sur les deux autres traites (de Zanzibar en Arabie et à travers le Sahara), qui ont fait plus de victimes que la traite transatlantique.

Ce que montre la consultation des dictionnaires, c’est l’habitude prise, depuis trois siècles, par les bien instruits de voiler les réalités qui pourraient ébrécher les statues qu’ils ont érigées à la gloire de la très parfaite civilisation arabo-islamique, laquelle, selon des politiciens de France, est supérieure à tout ce qui existe, a existé, existera sur terre.  

 

 

 

 

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