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28 février 2012

Le diable au cerveau

 

 

En 1685, quand Louis XIV a décidé par l’Edit de Fontainebleau de « révoquer », c’est-à-dire d’annuler, l’Edit de Nantes, près de deux cent mille artisans, paysans, marchands, médecins, petits industriels, dont le seul crime était de « protester » ou, comme on disait alors, d’être de la RPR ou Religion Prétendument Réformée, ont quitté la France et cherché un refuge sous des cieux moins hostiles. Pendant trois siècles, les écrivains, les penseurs, les hommes politiques de « gauche » ont jugé, à l’instar de Voltaire et à juste titre, que cette révocation avait été la pire des catastrophes que la France ait connues depuis qu’elle existe.

Or, pendant les vingt années que la gauche a exercé le pouvoir, près de deux millions de Français ont été contraints aussi de s’exiler, pour échapper au chômage ou parce que l’augmentation des prélèvements obligatoires, décidée après 1981, leur a fait comprendre que, comme aux protestants en 1685, leur présence n’était plus souhaitée en France et ils ont préféré exercer leurs talents sous des cieux plus cléments. Entre 1679 et 1685, l’Edit de Fontainebleau a été précédé de décisions économiques dont l’objectif, identique en cela à la politique annoncée par Hollande, était d’empêcher des catégories données de la population de travailler et de prospérer. Aujourd'hui, la religion n'est plus ce qu'elle était : dans ce rôle, l'économie l'a remplacée. Apparaît une réalité détestable mais éloquente, à savoir que la gauche a contraint à l’exil dix fois plus de Français que ne l’avaient fait les très honnis Mme de Maintenon, Louvois et Louis XIV. Ce qui aggrave la catastrophe, c’est que les émigrés actuels qui font profiter de leurs mérites ou de leurs capitaux la Grande Bretagne, les Etats-Unis, le Canada, la Suisse, la Belgique, l'Australie, etc. sont remplacés par des ayant droits analphabètes ou simplement cupides venus de tous les horizons du tiers monde. L’échange inégal, c’est la France qui, plus que tout autre pays au monde, en pâtit. Pour la première fois de notre histoire, des hommes politiques ont remplacé, subrepticement ou, pis, sans en prendre conscience, des générations de jeunes autochtones bien formés, instruits, dynamiques, désireux de produire des biens et des services ou de contribuer à la création de richesses, par des fantômes déboussolés dont l’instruction est proche de zéro et la volonté de s’agréger à une démocratie, solidaire et développée, encore plus faible.

Apparemment Hollande n’a rien compris à l’Histoire. Peut-être ne sait-il pas lire ou n’a-t-il lu dans sa vie que les Aventures de Bécassine ; ou bien, il a le diable, non pas au corps, mais à la cervelle et dans les pois chiches dont elle est composée. Ou bien il se prend pour Louvois et Mme de Maintenon. Il annonce que le fisc va piquer aux « riches » 75% de leur revenu. Un vrai racket. Voilà une bonne nouvelle qui va inciter les quelques riches qui n'ont pas fui la France à faire dare-dare leurs valises pour se réfugier en Suisse, en Belgique, à Londres, dans des pays qui ne sont pas gouvernés par des fous ou par des débiles. Dans deux ou trois ans, Hollande, s'il est élu, annoncera qu’il n’y a plus de riches en France, sauf lui et ses potes, et qu’il pourra donc révoquer la richesse, la prospérité, le bien être, la France aussi évidemment.

 

On objectera qu’un peuple n’a que ce qu’il mérite et que s’il aspire à l’esclavage, cela le regarde. En 1981, Mitterrand a accordé une cinquième semaine de congés payés (soit 40 h) et a fait réduire à 39 h la durée légale de la semaine de travail - soit, si l’on compte 47 semaines de travail dans l’année, 47 h de travail en moins. Si l’on ajoute le 8 mai, déclaré férié, cela a mis à la charge des entreprises, mais des seules entreprises française ou établies en France : 40 h + 47 h + 8 h = 95 h. Les résultats ne se sont pas fait attendre. Pour faire face à ces charges nouvelles, les entreprises ont ou bien fermé les usines en France et les ont reconstruites à l’étranger, ou bien acheté des machines et des robots pour remplacer les ouvriers. En l’espace de quinze ans, le nombre de chômeurs a triplé, malgré l’abaissement à 60 ans de l’âge de la retraite, le recours systématique aux départs en pré retraite, le recrutement massif de fonctionnaires en surnombre, les TUC et CES et autres faux emplois de « solidarité » larmoyante. Pendant la même période, on estime que quelque deux millions de jeunes Français ont dû s’exiler pour ne pas être condamnés à la mendicité.

En 1997, alors que les entreprises recommençaient à créer des emplois, Aubry, Jospin, DSK et leurs acolytes socialos gauchistes ont cru qu’ils devaient renouveler les expériences suicidaires de 1981 et se sont mis à favoriser à nouveau les salariés marocains, polonais, mexicains, etc. au détriment des salariés français. Sont-ils trop stupides pour tirer les leçons des débâcles du passé ou bien haïssent-ils les Français au point de leur préférer en toute circonstance les étrangers ? Les 35 heures, outre qu’elles ont coûté en année pleine près de cent milliards de francs au budget de l’Etat, qui alourdissent la dette, qu’un jour, il faudra que nos enfants paient, coûtent aux entreprises 4 heures pendant 47 semaines, soit 188 heures, par an et par salarié, soit le double des décisions de 1981. 188 h équivalent à cinq semaines de congé supplémentaires, qui s’ajoutent à celles qui existent déjà. Aubry, Jospin, DSK et leurs acolytes ont déclaré la guerre aux entreprises françaises, et aux seules entreprises françaises. S’ils avaient voulu qu’elles s’installent toutes à l’étranger, ils ne s’y seraient pas pris autrement. En attendant, les salariés français paient la facture. Elle est lourde et se présente sous la forme de plans de restructuration, de suppressions massives d’emplois, de fermetures d’usines, de transferts d’activités à l’étranger, de délocalisations à l’infini. Même les services sont touchés, même les activités d’ingénierie et de marketing.

Ce qui fait plaisir quand on écoute les socialistes, communistes, gauchistes, écologistes, etc. ce n’est pas qu’ils délirent, c’est qu’ils comptent. Entendons-nous : ils comptent, et très bien, sans jamais se tromper, sinon à leur avantage, leur propre argent, leurs propres biens, leurs propres sources de revenus, etc. Quand leur intérêt personnel est en jeu, ils comptent juste. Mitterrand n’a pas pris sa retraite à 60 ans ; il a continué à travailler jusqu’à près de 80 ans ; Mauroy a 82 ans, il est toujours en activité ; Rocard a plus de 80 ans, il est gâteux, mais il n’a pas pris sa retraite, etc. Si Aubry n’avait travaillé que 35 heures par semaine, elle n’aurait jamais intégré l’ENA, elle n’aurait jamais été députée, jamais été ministre, jamais été maire, jamais été premier secrétaire du PS. Mais, quand l’argent est public, les comptes justes se dissipent.

Avec Hollande et Aubry cachée dans la sacoche de sa bicyclette, la retraite à 35 heures est sans doute pour bientôt en même temps que cette nouvelle Révocation de l’Edit de Nantes qu’est la moderne Révocation des Riches.

 

27 février 2012

Ville Lumière

 

 

Naguère Paris était encore qualifiée de "Ville Lumière" - lumière des nations et des civilisations. Tout cela appartient à l'histoire ancienne, comme l'apprend le journal Le Parisien de ce jour, lundi 27 février 2012 (mais l'an 1430 ou 40 de l'hégire). Un musulman, dénommé Ali, âgé de près de 50 ans, de nationalité tunisienne - pote à Delanoë, Maire (ou mairesse) de Paris, le protecteur des Tunisiens - a aspergé d'essence sa fille de 23 ans et a tenté d'y mettre le feu, comme si cette jeune femme n'était qu'un vieux torchon ou un Coran en mauvais état.

Paris n'est plus la ville lumière, mais celle des brasiers (humains) ou celle des bûchers - brasiers et bûchers qui agréent évidemment aux bobos qui y vivent.

Justification des sciencieux du social : les musulmans, dont tous sont victimes de l'oppression française, n'ont pas d'autre moyen que le bûcher, à cause de la France, pour se réchauffer un peu quand il fait froid. 

 

11:50 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (0) | Tags : politique, ps, société

26 février 2012

Décivilisation

 

 

Renaud Camus, Décivilisation, Fayard, 2011, 214 pages, 17 €.

 

 

Alors que Le Grand Remplacement, ouvrage de moins de 120 pages, réunit quatre études ou discours intitulés « Le Grand Remplacement », « La Nocence, instrument du Grand Remplacement », « Qu’est-ce qu’une pensée libre aujourd’hui ? », « Le changement de peuple », ce Décivilisation est un texte continu, sans divisions, ni parties, de plus de 200 pages, un texte d’un « seul jet », pourrait-on dire, dans lequel la pensée de Renaud Camus se développe dans un style lumineux et merveilleux de fluidité. Il est vrai que beaucoup d’idées ou d’analyses exprimées là sont reprises d’ouvrages publiés antérieurement et recombinées, reformulées et intégrées à la thèse qui apparaît dès le titre et sur lequel il faut s’attarder un instant. Décivilisation, formé du nom civilisation et du préfixe – qui indique un processus inverse à celui que désigne le nom ou le verbe auquel ce préfixe est ajouté, est un néologisme dont le sens est clair et dont la création se justifie. La civilisation étant un lent et long processus qui s’étale sur des dizaines de générations, comme le dit la formation même du mot avec deux suffixes – iser et –ation, qui désignent l’un et l’autre un processus, une action, des transformations, car il faut du temps pour faire un homme disaient naguère les moralistes, il est juste de nommer décivilisation le processus inverse qui consiste à défaire ce qui a été lentement fait.

La force de Renaud Camus tient à ce qu’il reste fidèle à la vieille conception, morale et liée au savoir vivre, que les Français se sont faite et se font encore de la civilisation, différente de la conception anglaise, plus matérialiste et axée sur la production de biens, les machines, le progrès technique. C’est la conception qu’expose Mirabeau, celui-là même qui a fabriqué au milieu du XVIIIe siècle le nom civilisation, qu’il définit ainsi dans un manuscrit au titre éloquent, L’Ami des femmes ou Traité de la civilisation : « Si je demandais à la plupart en quoi faites-vous consister la civilisation, on me répondrait (que) la civilisation est l'adoucissement de ses mœurs, l’urbanité, la politesse, et les connaissances répandues de manière que les bienséances y soient observées et y tiennent lieu de lois de détail ; la civilisation ne fait rien pour la société si elle ne lui donne le fonds et la forme de la vertu ». Le grand penseur allemand Norbert Elias (1897-1990) conçoit lui aussi la civilisation comme un processus qui adoucit les mœurs et rend les hommes, d’une génération à l’autre, plus humains, comme s’il fallait les faire se rapprocher d’un peu plus près de l’idéal d’humanité, et cela dans un livre admirable, écrit en 1939, mais traduit et publié en français en 1973 et en 1977 dans deux volumes éblouissants : La civilisation des mœurs (1973) et La dynamique de l'occident (1977).

De ce point de vue, Renaud Camus continue, même s’il étudie un processus négatif ou régressif, plus Mirabeau et Elias que les libéraux pragmatiques anglais. Pour lui, le processus de civilisation suppose une éducation, qui peut contenir de l’instruction certes, mais qui est antérieure à l’école ou comme en amont de celle-ci, de sorte qu’éduquer, quand ce processus continue à l’école, va parfois à l’encontre de ce qui a été acquis dans la famille ou dans le milieu social et qu’il peut consister en une amputation ou en un ou des retranchement(s), non pas en un plus, mais en un moins ou en un beaucoup moins : chacun doit s’imposer du moins pour que tous jouissent d’un plus. Le Grand Remplacement accentue la décivilisation : comment un maître peut-il apprendre le processus de la civilisation des mœurs, qui a fondé une civilisation millénaire, à une classe dont les élèves viennent tous d’ailleurs et ont acquis dans leur famille des règles de civilité ou d’incivilité toutes différentes ? Dans ces classes « multiculturelles », ce sont les élèves « de souche » qui renoncent à ce que leur famille a tenté de leur enseigner pour se « déculturer » et adhérer aux rapports de force et à la brutalité des rapports entre filles et garçons qui sont en usage dans la « civilité » importée. Le processus de décivilisation se lit comme à livre ouvert dans les manières de table de moins en moins souvent suivies (coudes sur la table, couteaux et fourchettes brandies, discours tenus la bouche pleine, mastication voyante, etc.). Ce ne sont pas ces manières, toutes convenues qui importent, mais le fait qu’elles imposent à tout individu une forme, qu’elles l’obligent à prendre conscience qu’il n’est pas seul au monde et que l’autre existe, dont il convient de tenir compte ou de lui laisser une place en soi ; en bref, à se départir un peu de soi-même. Ce processus est manifeste dans l’affaissement de la langue elle-même, dans le triomphe du cestvraiquisme et du soimêmisme et dans le rejet de la syntaxe, celle-ci étant un « détour » faisant une place à l’autre. Asserter, c’est poser comme vrai ce que l’on dit. Si chaque individu ressent le besoin de faire précéder toute assertion d’un « c’est vrai que » qui la redouble ou la renforce, c’est que le rapport de la parole à la vérité s’est affaibli. La parole a perdu de son crédit, elle se démonétise, on ne tient plus aucun engagement, la confiance s’effrite, le lien social se distend, peu à peu l’ancienne société de la confiance se mue en société de la défiance généralisée, le processus de civilisation s’enraye. Le décivilisation se lit aussi dans le refus de toute transmission et de tout héritage. Sinon toute la culture, du moins une très grande partie de celle-ci s’hérite. Et pour rétablir une « égalité » fantasmée, on nie l’héritage ou le patrimoine, dans les deux sens, privé et public, de ce terme, on brise la transmission qui, pendant deux ou trois millénaires, a nourri le processus de civilisation.

Cet ouvrage est admirable par son contenu, mais aussi par sa méthode ou par le « discours de la méthode » qui y donne sens, même si cette méthode n’est pas exposée dans un « discours » qui prendrait cette méthode pour objet. Ce qui importe à Renaud Camus, c’est la connaissance de la réalité et du monde. Or, les « sciences » qui ont pour objectif de nous faire connaître le réel, à savoir la sociologie et autres sciences sociales, y échouent triomphalement et remplacent la connaissance par des slogans ressassés par tous ou par des chiffres biaisés  ou par des statistiques trafiquées – c’est-à-dire par de la pure idéologie. M. Mucchieli est libre d’avoir une idéologie à laquelle il croit dur comme fer. Le problème n’est pas là, mais dans le fait qu’il présente cette idéologie pour de la connaissance et la tératologie qu’elle engendre pour la réalité, et cela grâce à d’importants moyens financiers que lui prodigue un Etat aveugle, digne en cela de l’Etat français. A cette prétendue « science sociale », Renaud Camus oppose les arts, le regard, les paysages, l’architecture, la langue, la littérature qui en disent beaucoup plus que les « sciences sociales », subventionnées jusqu’à plus soif, sur la réalité des choses. Ce qu’il nous apprend, c’est à regarder le monde, à être sensible aux formes, à écouter le bruissement des choses, à entendre l’autre ou les autres… C’est sur l’attention aux formes visibles, aux réalités tangibles, à tous les phénomènes, à tout ce qui se produit et arrive, à tout ce qui est sensible que l’on parvient à une connaissance solide du réel, et non sur le prêt à discourir sociologique.

   

 

23 février 2012

Traite

 

 

 

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-94) ont choisi d’étudier le mot traite dans trois entrées distinctes – autrement dit, de distinguer trois homonymes, le premier au sens de « commerce », le second au sens de « parcours effectué en une seule fois », le troisième au sens « d’action de traire les vaches ». Pourtant, ces trois noms féminins ont pour même « étymon » le participe passé, employé comme un nom, du verbe traire, ayant le sens de « tirer ». Aujourd’hui, ces traites semblent si éloignées les unes des autres que les liens qui pouvaient exister entre elles ont fini par s’effacer, mais pendant quatre siècles, la polysémie de traite (en fait, une véritable hétérogénéité sémantique) ne gênait en rien les lexicographes qui énuméraient dans le même article les sens de « commerce » (attesté au milieu du XIVe siècle), de « parcours effectué » (attesté à la fin du XIVe siècle) et « d’action de traire vaches, brebis, chèvres » (attesté dans la première moitié du XVIe siècle). 

Attardons-nous sur l’emploi de traite au sens de commerce d'êtres humains. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), il n’est pas indiqué que des êtres humains puissent être achetés ou vendus : « il signifie transport de certaines marchandises, comme de blés, de vins, etc. d’une province en une autre » et « certain droit qu’on lève sur les marchandises qui entrent dans le Royaume ou qui en sortent » (« traites foraines, domaniales ; on paie la traite en Bretagne, en Dauphiné ; commis à la recette des traites »). C’est à partir de la quatrième édition (1762) qu’est cité l'exemple de la traite des nègres : « transport de certaines marchandises, comme de blés, de vins, etc. d’une province à une autre ou d’un État à un autre ». Les exemples sont « il s’est fait de grandes traites de vins ; on a permis la traite des blés ; la traite des nègres » (1762, 1798). Dans la sixième édition (1832-35), traite des nègres sort des exemples et entre dans la définition de traite : « traite se dit particulièrement, et plus ordinairement, du trafic que font des bâtiments de commerce sur les côtes d'Afrique, en échangeant leurs marchandises contre des dents d’éléphants, de la gomme, de la poudre d’or, etc., ou même contre des esclaves ». Les exemples sont « ce bâtiment fait la traite ; il va en traite, il est en traite ; la traite des nègres, ou absolument la traite, est abolie ». C’est le choix que fait Littré dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : « en particulier, trafic que font les bâtiments de commerce sur les côtes d’Afrique ». Les exemples sont les mêmes que ceux des Académiciens : « ce bâtiment fait la traite ; il va en traite ; il est en traite ». Le mot « se disait autrefois de tout commerce d’échange qui se faisait avec des peuples sauvages ». Enfin, le sens de traite des nègres est exposé : « la traite des nègres, et, absolument, la traite, l’achat et la vente d’esclaves noirs ». Le même exemple que celui du DAF (1835) annonce que « la traite est abolie », ce qu’elle est effectivement depuis la fin du XVIIIe siècle, l’esclavage, en revanche, restant légal jusqu’en 1848.

            Dans la huitième édition (1932-35), les Académiciens se contentent de dépoussiérer la définition de 1832-35 : les dents d’éléphant, qui faisaient un peu ignare, sont remplacées par ivoire ; et enfin, les mots traite des nègres, traite des noirs et absolument la traite sont définis : c’est le « commerce des esclaves noirs », dont il est précisé ceci : « la traite des noirs est interdite ». Balzac (Eugénie Grandet) expose froidement la raison de ce commerce : « il s’aperçut que le meilleur moyen d’arriver à la fortune était, dans les régions intertropicales, aussi bien qu’en Europe, d’acheter et de vendre des hommes. Il vint donc sur les côtes d’Afrique et fit la traite des nègres, en joignant à son commerce d’hommes celui des marchandises les plus avantageuses à échanger sur les divers marchés où l’amenaient ses intérêts ». Balzac est peut-être cynique, mais il ne cache pas la réalité sous de spécieux fards. La traite est un commerce. Faire le commerce de personnes est ignoble ; mais il y a plus ignoble : réduire des personnes à l’esclavage. Les négriers ont acheté des esclaves pour les revendre cher ; ils ont perpétué les esclaves dans leur état d’esclave.

Les auteurs du Trésor de la Langue française font subir à ce mot des réductions inutiles et dommageables. Ainsi, la traite serait une réalité de la seule « histoire coloniale » : « trafic effectué du XVIe au XIXe siècle par certains navires de commerce, principalement sur les côtes d’Afrique, qui consistait à échanger des denrées contre des marchandises et des spécialités locales ». C’est réduire la traite dans le temps et dans l’espace. Or, elle a existé avant le XVIe siècle et elle perdure au XIXe siècle et au-delà ; et elle n’est pas propre aux colonies. La traite entre l’Afrique noire et l’Afrique du Nord ou la péninsule arabique a duré quatorze siècles et elle a été le fait de tribus arabes et musulmanes spécialisées dans les razzias humaines. Elles capturaient des hommes, des femmes, des enfants ; elles en faisaient des esclaves ; les mâles étaient châtrés, les enfants des filles engrossées étaient tués ou châtrés à leur tour, ce qui explique (mais ne justifie évidemment pas) qu’un propriétaire d’esclaves, Baudry des Lozières, qui a fui Saint-Domingue en 1793 quand l’esclavage y a été aboli pour se réfugier en Louisiane, légitime l’esclavage par des arguments humanitaires, du type les esclaves victimes de la traite transatlantique ont échappé à un sort plus cruel encore, celui que leur réservaient  les guerriers arabes et musulmans (1802, Voyage en Louisiane) : « la traite est favorable aux Africains ; elle les soustrait au plus pénible esclavage, à tout ce que la barbarie a de plus cruel parmi eux, et elle devient un des moyens de population pour un continent immense : ainsi, la politique, d’accord avec l’humanité, exige que l’esclavage y soit continué ». Cet extrait prouve que l’humanitairerie peut justifier n’importe quelle activité criminelle. La seconde réduction apparaît dans le texte même de la définition : la traite est définie comme un trafic, c’est-à-dire comme une activité illégale – ce qui est partiellement faux. Pendant deux siècles environ, la traite des Noirs entre l’Afrique et l’Amérique a été parfaitement légale ; quant à la traite qui prospérait entre Zanzibar et l’Arabie ou à travers le Sahara, elle était justifiée par le droit musulman et par la charia. Elle n’a été interdite qu’à une date récente ; parfois elle perdure.

Dans L’Encyclopédie de l’Alembert et Diderot (1751-69), un bel article, généreux et profond, est consacré à la traite : « c’est l’achat des nègres que font les Européens sur les côtes d’Afrique, pour employer ces malheureux dans leurs colonies en qualité d’esclaves : négoce qui viole la religion, la morale, les lois naturelles et tous les droits de la nature humaine (…) Si un commerce de ce genre peut être justifié par un principe de morale, il n’y a point de crime, quelque atroce qu’il soit, qu’on ne puisse légitimer. Les rois, les princes, les magistrats ne sont point les propriétaires de leurs sujets, ils ne sont donc pas en droit de disposer de leur liberté et de les vendre pour esclaves ». Ce texte serait parfait s’il n’était pas borgne ou hémiplégique : prolixe sur la traite transatlantique, mais silencieux sur les deux autres traites (de Zanzibar en Arabie et à travers le Sahara), qui ont fait plus de victimes que la traite transatlantique.

Ce que montre la consultation des dictionnaires, c’est l’habitude prise, depuis trois siècles, par les bien instruits de voiler les réalités qui pourraient ébrécher les statues qu’ils ont érigées à la gloire de la très parfaite civilisation arabo-islamique, laquelle, selon des politiciens de France, est supérieure à tout ce qui existe, a existé, existera sur terre.  

 

 

 

 

20 février 2012

Autisme

 

C’est le psychiatre suisse Bleuler qui a formé en 1911 le mot autisme, sous la forme autismus, à partir du mot grec autos « soi-même », pour désigner un trouble du comportement qui a été jugé proche de ce que Freud nomme auto-érotisme : « Autismus ist ungefähr das gleiche, was Freud Autoerotismus nennt », ce qui, vu l’état de nos connaissances, relève du pur délire obscurantiste – mais ce délire est bien peu de chose, comparé à l’obscurantisme dans lequel se complaisent depuis plus d’un siècle « sciences » humaines et sociales. De l’allemand, le mot passe en français en 1923, où cette maladie – car c’en est une - devient un thème de la philosophie morale et un argument de dissertation de potaches, comme dans cette définition du Traité du caractère (Emmanuel Mounier, 1946, Le Seuil) : « psychisme qui rompt le contact vital avec la réalité et renferme l’individu sur le développement en vase clos, dans une solitude de plus en plus totale, de thèmes intérieurs progressivement mécanisés ».  

Longtemps, l’autisme a été l’affaire des seuls psychologues, psychiatres, psychanalystes et autres spécialistes en sciences humaines et sociales. Dans le Dictionnaire de Médecine et de Biologie (quatre volumes, Masson, 1970-1972), l’autisme n’est pas une maladie, mais une « attitude mentale spéciale aux schizophrènes », qui se caractérise « par le repliement sur soi-même, un mode de pensée détaché de la réalité et une prédominance de la vie intérieure » (volume 1, 1970). Les mots maladie ou désordre génétique sont bannis, bien qu’un abîme sépare une maladie d’une attitude, fût-elle de l’esprit. Maladie, affection, trouble ou désordre sont inquiétants, attitude (de l’esprit) est anodin. Les mots ne servent qu’à nier la maladie, comme dans cet autre extrait du Traité du caractère : « Quand (l’intelligence) se replie à l’excès, elle divague bientôt vers le monde clos de l’autisme. C’est le sort de toute pensée qui s’enivre de sa suffisance et fuit la confrontation, s’amollit et glisse à la rêverie, se raidit et tourne à l’idée fixe, ou s’obscurcit et s’embrume de nuées ».

L’autisme est une maladie grave qui est due à un désordre neurologique ou une malformation génétique qui affecte dans le cerveau la zone de l’audition. Les dernières hypothèses cliniques – en voie de confirmation – portent sur des bactéries qui passent dans le sang et affectent le cerveau, ce qui entrouvre la voie d’une guérison possible. Ce dont on est sûr, c’est que l’incapacité à communiquer par quoi se manifeste l’autisme n’est pas un fait psychologique ou mental, encore moins le caprice d’un sujet replié sur lui-même. La zone du cerveau qui commande l’audition est altérée, de sorte que l’autiste ne distingue pas la voix humaine d’un cri animal ou d’un bruit du monde extérieur.

C’est dans les (sinistres) années 1960-1970 que l’explication psychologique et psychanalytique de l’autisme a connu une immense diffusion hors du cercle fermé des psys, bien que cette explication ne reposât sur aucun fait établi, ni aucun examen neurologique et qu’elle fût tout entière idéologique. L’obscurantisme a triomphé grâce, entre autres « penseurs », à Bettelheim, qui a usé de son aura pour abuser son monde. Pour lui, c’était la famille, et la seule famille, qui provoquait l’autisme : c’est elle qui aurait fabriqué et instillé chez les enfants la maladie. Elle en serait responsable et coupable. L’autisme aurait été une réaction de défense contre l’ordre familial, lequel serait tout autant répressif ou totalitaire que la prison, l’école, le droit, l’asile, la loi et que tout ce qui est institué en Occident (dans le seul Occident bien entendu) pour entraver l’épanouissement des individus et les empêcher d’être heureux. De ce fait, des pères et des mères de famille ont été accusés, sans preuve, sans le moindre indice, sans le moindre témoignage à charge, d’avoir martyrisé leurs propres enfants, comme jadis on brûlait pour sorcellerie (imaginaire, cela va sans dire) des femmes après les avoir soumises à la question. Non seulement les autistes n’ont pas été soignés, sinon par des charlatans verbeux (et véreux), mais leurs parents ont été culpabilisés à mort.

L’obscurantisme n’a pas touché le seul autisme, mais toute une série d’activités humaines : la lecture par exemple. Les mêmes charlatans (« mêmes » parce qu’ils illustrent les mêmes sciences humaines) ont convaincu des milliers de maîtres que la lecture, cette si belle activité et toute récente dans l’histoire de l’humanité, était affaire de globalité et que l’on pouvait lire un texte en se contentant de le parcourir des yeux, sans même reconnaître les traits, les points, les boucles dont il était fait. Il a fallu attendre Stanislas Dehaene (cf. Les Neurones de la lecture, 2007, Odile Jacob) pour que soit enfin démontré que la lecture dite globale, infligée pendant près de quarante ans à des millions d’élèves, n’était qu’une illusion et que tout le fonctionnement réel des aires du cerveau infirmait ces billevesées, que l’Education nationale a érigées en vérité absolue pendant près d’un demi-siècle. Dans l’enseignement de l’histoire, le même obscurantisme sévit, quand les « problèmes » (qui ne sont que de l’idéologie) se substituent à la chronologie disparue, laquelle a été pendant des siècles le pilier de l’histoire.

 

Le XXe siècle serait, dit-on ou croit-on, celui du progrès : tout aurait progressé, affirme-t-on. Ce qui a progressé surtout, c’est ce que les Lumières pensaient avoir terrassé, à savoir les ténèbres, comme si les éclairés des sciences humaines et sociales d’aujourd’hui n’étaient plus que des illuminés qui ramènent la connaissance à quelques formules magiques.  

17 février 2012

Désintégration

 

 

Ce nom, dérivé du verbe désintégrer, est récent. C’est donc un mot moderne, attesté en 1871 et que Littré enregistre dans le Supplément publié en 1877 de son Dictionnaire de la langue française (1863-72). C’est un « néologisme », écrit-il, qu’il définit comme « l’action qui détruit l’intégrité d’un tout ». Les exemples qui en illustrent le sens sont extraits d’ouvrages de géologues et d’anatomistes. Moderne et savant, les spécialistes de sciences politiques en font aussitôt leur miel. L’un d’eux écrit en 1875 : « les théoriciens politiques, depuis plusieurs années, annoncent comme imminente la désintégration de l’empire turc », laquelle survient en 1920, avec quatre ou cinq siècles de retard pour le malheur des peuples que cet empire a soumis.

Les académiciens ignorent désintégration dans les septième et huitième éditions (1879 et 1932-35) de leur Dictionnaire. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il a pour synonymes désagrégation et destruction, en particulier quand il est employé par les atomistes : « réaction nucléaire spontanée ou provoquée (...) aboutissant à la transformation d’un noyau atomique en un ou plusieurs noyaux ou particules et s’accompagnant d’une émission d’énergie ». Ce sens est exposé ainsi par les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) du DAF : « destruction spontanée ou provoquée du noyau d’un élément chimique, qui se transforme en d’autres éléments de masse atomique plus faible, avec libération d’énergie sous forme de radiations ».

L’atome étant ce qu’il est, surtout la fission, à la fois fascinante et terrifiante, le mot désintégration est passé dans les sciences sociales : pas de panique, non pas sciences, mais des idéologies psycho et socialisantes, pour désigner (tenez-vous bien !) la « perte de la cohésion intime, de la personnalité profonde » (TLF) ou une « destruction » psychologique. Ce sens figuré est illustré dans le DAF par la désintégration de la personnalité sous l’effet de la torture, exemple qui est aussi cité dans le TLF et qui est extrait de L’Homme révolté de Camus. Oui, là est le cœur de la modernité. Moderne et savant, barbouillé de sciences psycho sociales, désintégration a tout pour plaire aux modernes modernissimes et aux modernes modernisant à l’envi et dernier cri. On comprend qu’il ait été choisi comme titre par un cinéaste qui, si son nom commençait par vrai, serait à coup sûr chef d’escadrille de bombardiers nucléaires et qui, pendant qu’il ne vole pas, touille les chaudrons bouillonnants de haine des officines idéologiques du gauchisme pleurnichard. Son film, qui traite du djihad, se résume à cette grande leçon de moraline assénée dans tous les médias : si des musulmans vivant dans des colonies islamiques établies en France s’engagent dans un djihad sans fin pour aller égorger ici ou là des chrétiens ou des juifs ou faire exploser des bombes au milieu d’infidèles, de femmes, d’enfants, de vieillards ou de prétendus koufars, c’est la faute de la France ou de la République ou des Français ou de la laïcité. Oui, si Mahomet a commencé à prêcher ses messages de haine en 611 et a lancé en 622 ses fidèles sur l’éternel sentier de la guerre, c’est la faute de la France. Oui, si le mouvement prétendument piétiste ou de réislamisation, dit tabligh, a été fondé en Inde dans les années 1920 et s’est diffusé dans le monde entier, c’est évidemment la faute de Hortefeux ou de Guéant, qui n’étaient pas encore nés. Oui, si la confrérie des Frères musulmans a été fondée en 1928 en Egypte par le grand-père à Ramadan, c’est évidemment la faute de pas de chance ou de Voltaire ou de Sarkozy.

Voilà comment des filmeurs de musulmans écrivent l’histoire du monde. C’est du délire, mais ce délire s’explique parfaitement, car le carburant qui fait avancer ces filmeurs est un mélange de H et d’alcool à 90°.

 

 

14 février 2012

Lumière des livres : Richard Millet

 

 

 

Richard Millet, Fatigue du sens, essai, Pierre Guillaume de Roux, 2011, 155 pages, 16 €.

 

Dans cet essai, Richard Millet reste fidèle à l’esthétique « moderne » du fragment qu’il a illustrée dans quelques-uns de ses ouvrages, essentiellement des « essais », publiés depuis plus de vingt ans, Le Sentiment de la langue, L’Opprobre ou L’Enfer du roman, pour ne citer que les plus connus. Cette esthétique est « moderne » parce que, fondée sur le discontinu, le provisoire, le non définitif, le non architecturé, elle offre aux lecteurs d’innombrables ouvertures et qu’elle se défie de l’idéologie, du ce qui va sans dire et des discours lourdement convaincants assénés comme des coups de massue. Fatigue du sens est fait de plusieurs centaines de fragments d’une dizaine de lignes, parfois moins, lesquels, à la différence de ceux de l’Enfer du roman (Gallimard, 2010), ne sont pas numérotés. Ce dont il est question dans ces cent cinquante-cinq pages, c’est un sujet que Richard Millet a abordé à plusieurs reprises aussi bien dans ses romans que dans ses essais, à savoir, comme il l’écrit lui-même dans le chapitre intitulé « Liminaire » (p 9), le « post-démocratique », lequel est le pendant, dans l’ordre de la cité, de la « post-littérature » analysée dans l’Enfer du roman, ou de ce « postmoderne », dont les gazettes raffolent depuis deux ou trois décennies : « Nous sommes entrés dans un monde post-démocratique, que j’appelle aussi monde horizontal, lequel se caractérise par le renoncement à toutes les valeurs de la verticalité », transcendance, idéal, culture, littérature, art. Et ce que Richard Millet nomme fatigue du sens « est un des attributs de l’horizontalité », c’est-à-dire de l’immanence généralisée, du relativisme absolu (« tout se vaut »), du triomphe des valeurs marchandes sur la vie de l’esprit, du dégoût de soi…    

Pourtant, même si la question est éminemment idéologique, au sens où elle est la proie facile de tous les vautours et requins des médias, des partis politiques, des professionnels de l’indignation, des autorisés de la parole, des puissants et des notoires, etc., Richard Millet ne l’aborde pas par l’idéologie, dont il a horreur, quelque forme qu’elle prenne (« à la différence de la plupart des Français, je ne fais pas de politique, ne croyant pas que la situation actuelle puisse être changée par les urnes ni par les hommes », écrit-il, page 44), mais par l’art, les sens, le regard, la prise en compte des choses telles qu’elles sont, exposant la douleur que cette horizontalité triomphante suscite en lui : « Je ne cherche même pas une morale à opposer à l’éthique du Bien ; je cultive le sain désespoir de ceux qui savent que tout est perdu » (p 44).

La fatigue du sens, c’est certes la lassitude causée en nous par le sens qui a trop servi ou auquel on a eu trop souvent recours. C’est encore l’épuisement de ce même sens, qui, à force d’être ressassé, se ramène à des slogans creux. Mais la « fatigue » est aussi une réalité que connaissent les peintres, du moins les peintres de jadis, lorsqu’ils disaient d’un tableau qu’il était « fatigué », pour dire qu’à force d’être nettoyé, « il avait perdu quelque chose de ses demi-teintes » ou des couleurs qu’elles étaient « fatiguées », lorsqu’à force d’être retouchées, elles avaient « perdu leur fraîcheur ». Richard Millet traite de cela à partir de « l’exil intérieur » dans lequel il se réfugie ou de « l’apartheid volontaire » auquel il a été condamné ou il s’est condamné, n’ayant plus aucun goût pour les réalités de la France horizontale ou « couchée », dont le relief a été aplani et les beautés ou les spécificités niées et en conséquence arasées, vandalisées ou nivelées : « Ainsi me sentant français par le sang, le sol, l’histoire, la culture, la religion, je ne pourrais désormais en jouir que dans la dérision, la mauvaise conscience, le reniement, l’amnésie volontaire » (page 66). Etre français allait naguère encore de soi ; désormais cette qualité-là semble impossible sinon à revendiquer, du moins à vivre : « Il y a donc, ou il y avait, une évidence française : elle relève autant d’une identité culturelle donnée par naissance que d’un consensus sur un ensemble de qualités définissant cette culture, cette civilisation » (p 66). Alors que l’évidence française s’efface lentement ou pour disparaître dans les oubliettes de l’histoire, ou pour survivre dans les marges, les franges, les forêts épaisses, les nuits profondes et sans lune, la clandestinité, les autres évidences ou les évidences de l’Autre, de l’immigré, du musulman, de l’étranger, du néo-Français, des racines exotiques, des nations lointaines ou périphériques, etc. ont seules droit à la fierté glorieuse, à l’exhibition obscène, aux éloges assourdissants. La nuit glaciale pour l’une dans son propre pays ; les lumières de la rampe, même en plein soleil, pour toutes les autres, à condition qu’elles soient anti-françaises ou qu’elles écrasent de leur morgue la malédiction d’être autochtone, c’est-à-dire rien : « (…) l’autre (l’étranger aux valeurs d’origine préservées, à l’altérité souveraine, à la religion conquérante) me main(tient) soit dans le secret de mon identité, soit dans l’opprobre du refus que j’oppose à ce mouvement qui tend à me nier » (p 66). Etre français, c’est « être coupable d’être » ce que l’on est ; c’est devenu une malédiction, LA malédiction. Il y avait les poètes maudits, les artistes maudits, les Juifs maudits. Toutes ces malédictions ont disparu pour faire place à la seule qui compte et qui pèse : non pas « ces maudits Français » de la légende noire britannique ou nord-américaine, mais les Français maudits, et d’abord par les derniers arrivés et leur Allah.

La situation de la France est désespérante, mais il n’est pas possible de tomber plus bas, sauf à disparaître complètement. C’est pourquoi le chant que fait entendre Richard Millet est l’un des plus beaux et des plus purs qui soient : « Il est possible que je n’aie fait que dire une douleur : celle de voir que tout ce qui m’a fait ce que je suis est aujourd’hui la chose du monde la mieux méprisée » (p 11). 

 

 

10 février 2012

Civilisation

 

 

 

            Quand ils (comprendre les progressistes et les héritiers des Lumières) entendent le mot civilisation, ils dressent sur les places publiques des guillotines pour couper toutes les têtes qui dépassent ; et à ce rythme, des têtes qui dépassent, la France n’en a plus beaucoup. Certes, ces guillotineurs sont des enfants et, comme les enfants, ils ne savent pas ce qu’ils font, en particulier qu’ils jettent aux orties tout ce dont ils ont hérité et dont, dans d’autres circonstances, ils sont très fiers. Car, dans la langue française, il n’existe pas de terme plus progressiste que civilisation et, dans la pensée politique, il n’y a pas de concept qui émane plus directement que celui de civilisation de la philosophie (ou de l’idéologie ?) des Lumières.

            Le mot a d’ailleurs été forgé en 1756 par un homme des Lumières (« plus Lumières que lui, tu meurs »), au moment même où les Lumières triomphaient en France et dans toute l’Europe éclairée : c’est Mirabeau, dans un opuscule intitulé « L’Ami des Hommes » (évidemment). Un siècle plus tard, dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré note que « civilisation n’est dans le Dictionnaire de l’Académie qu’à partir de l’édition de 1835, et n’a été beaucoup employé que par les écrivains modernes, quand la pensée publique s’est fixée sur le développement de l’histoire ». Tous les mots de la définition disent le progressisme : « écrivains modernes », « pensée publique », « développement de l’histoire » ; et encore plus la répugnance mise par les académiciens, qui étaient et sont plutôt antimodernes, à l’enregistrer dans le Dictionnaire de l’Académie Française. A part cela, tout a été dit sur ce mot et ce concept et sur leur histoire, d’abord par des historiens et des linguistes progressistes : Lucien Febvre (Civilisation. Le mot et l’idée, 1930), Ferdinand Brunot (Histoire de la langue française, tome VI, 1930), Joachim Moras (Ursprung und Entwickelung des Begriffs der Zivilisation in Frankreich, 1756-1830, Hambourg, 1930), Emile Benveniste (« Civilisation. Contribution à l’histoire du mot », Hommage à Lucien Febvre, Paris, 1954, et Problèmes de Linguistique générale, tome I, 1966).

Le progressisme, inhérent ou consubstantiel au mot et au concept, se lit à livre ouvert dans les processus linguistiques. A l’adjectif civil, au sens de « sociable », « poli », « urbain », et désignant des urbains établis en bons « citoyens » dans une cité (attention, pas une de ces « cités sensibles » de France, où l’on est tout ce que l’on veut, sauf civil), a été ajouté le suffixe verbal iser qui signifie « rendre » et exprime un changement d’état. Civiliser un ou des individus, venus de la campagne ou sortis de la forêt ou nomadisant dans les déserts, c’est les changer en bien, les amender, les améliorer, les polir, ce qui implique qu’ils soient la cible d’un processus d’éducation ou d’instruction, de réflexion ou d’acquisition de connaissances. Puis, au verbe civiliser a été ajouté le suffixe nominal ation qui exprime une action et suppose un processus. Autrement dit, ce à quoi réfèrent les suffixes iser et ation, c’est un double processus ou un second processus qui s’ajoute à un premier processus, un processus au carré en quelque sorte, comme l’exprime Benveniste : « de la barbarie originelle à la condition présente de l’homme en société, on découvrait une gradation universelle, un lent procès d’éducation et d’affinement, pour tout dire un progrès constant dans l’ordre de ce que la civilité, terme statique, ne suffisait plus à exprimer et qu’il fallait bien appeler la civilisation pour en définir ensemble le sens et la continuité. Ce n’était pas seulement une vue historique de la société ; c’était aussi une interprétation optimiste et résolument non théologique de son évolution qui s’affirmait, parfois à l’insu de ceux qui la proclamaient ». De fait, civilisation, parce que ce mot était apte, par ses formes mêmes, à exprimer une évolution, des changements, une mobilité, s’est substitué peu à peu à civilité – emprunté au latin civilitas, lequel, parce qu’il est formé à partir de l’adjectif civilis auquel a été ajouté le suffixe – tas (le français a adopté ce mode de formation latin), est apte à exprimer une qualité, et non un processus, un attribut sinon inné, du moins stable ou permanent ou constant.

Le concept appartient en propre au progressisme moderne : disons, pour faire bref, à la Gauche ou aux idéologies qui se classent à Gauche, c’est-à-dire à tous ceux qui, aujourd’hui, le renient ou font semblant de le renier (la tartufferie est aux reniements ce que la Roche tarpéienne est au Capitole), après que des non-idéologues leur ont montré que les processus, jadis célébrés, avaient produit souvent l’exact contraire de ce qui était attendu ou espéré.

Ce n’est pas la seule ambiguïté, non pas du mot, mais de ces progressistes honteux qui, aujourd’hui, s’en indignent ou s’en effarouchent. Mirabeau a forgé civilisation en 1756 pour remplacer le vieux mot de civilité, tout en donnant à civilisation un sens proche de celui de civilité. Il suffit de lire Mirabeau pour s’en convaincre. « La Religion, écrit-il, est sans contredit le premier et le plus utile frein de l’humanité ; c’est le premier ressort de la civilisation ; elle nous prêche et nous rappelle sans cesse la confraternité, adoucit notre cœur, etc. ». Dans un autre manuscrit imprégné de progressisme universaliste, que Mirabeau a intitulé L’Ami des femmes ou Traité de la civilisation, il définit civilisation ainsi : « si je demandais à la plupart en quoi faites-vous consister la civilisation, on me répondrait (que) la civilisation est l'adoucissement de ses mœurs, l’urbanité, la politesse, et les connaissances répandues de manière que les bienséances y soient observées et y tiennent lieu de lois de détail ; la civilisation ne fait rien pour la société si elle ne lui donne le fonds et la forme de la vertu ».

L’idéologie progressiste en faisant de civilisation son oriflamme en a changé le sens. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), la civilisation est « l’ensemble des connaissances, des croyances, des institutions, des mœurs, des arts et des techniques d’une société ». Selon Mirabeau, ce sont les mœurs adoucies, l’urbanité, la politesse, les connaissances, les bienséances tenant lieu de lois, la vertu qui font la civilisation. Selon les Académiciens actuels, ce qui prime dans la civilisation, ce sont les arts, les connaissances, les techniques. Certes, les mœurs sont citées, mais englobées dans un ensemble de réalités matérielles. Pour Littré (DLF, 1863-77), la civilisation est « l’ensemble des opinions et des mœurs », mais dans la mesure où ces mœurs « résultent de l’action réciproque des arts industriels, de la religion, des beaux-arts et des sciences ». Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), un lien est établi entre les « valeurs » et le progrès matériel ou technique : « l’ensemble transmissible des valeurs (intellectuelles, spirituelles, artistiques) et des connaissances scientifiques ou réalisations techniques qui caractérisent une étape des progrès d'une société en évolution ». En 1756, au moment où Mirabeau invente le nom civilisation pour désigner les mœurs douces, la politesse ou l’urbanité, les académiciens définissent la civilité comme « l’honnêteté, la courtoisie, la manière honnête de vivre et de converser dans le monde » ou « les actions, paroles civiles, compliments et des autres semblables devoirs de la vie ». La différence entre l’un et l’autre terme est mince. Ils sont l’un et l’autre en rapport avec les mœurs, ce qu’un peuple ou une nation ou une société ont de singulier ou de spécifique.

En fait, le sens technique ou matériel de civilisation, à la suite duquel la civilisation va se distinguer de la civilité, apparaît quelques années plus tard chez le célèbre Adam Smith, autre homme des Lumières, qui écrit, dans An inquiry into the Nature and Causes of Wealth of Nations (1776), ceci : « It is only by means of a standing army, therefore, that the civilization of any country can be perpetuated or even preserved for any considerable time » (II, p. 310) ; « the invention of fire-arms, an invention which at first sight appears to be so pernicious, is certainly favorable to the permanency and to the extension of civilization » (II, p. 313). Adam Smith ne définit plus la civilisation par les mœurs adoucies ou la civilité, mais par les faits matériels, une invention ou des nouveautés techniques : by means of a standing army ou fire-arms. Dès lors, la civilisation peut s’étendre à d’autres pays ou à d’autres peuples et être universalisée, ce à quoi se sont attelés les progressistes du monde entier, laïques ou communistes, socialistes ou athées, libéraux ou hostiles au libéralisme, et ce à quoi ils continuent à s’atteler, en dépit de quelques dénégations indignées pour la seule montre – car, en deux siècles, les victoires leur ont enseigné la tartufferie.

 

08 février 2012

Encore un effort, camarades, vous n'avez pas touché le fond des abîmes

 

 

 

 

            Il était entendu, du moins jusqu’à la fin des années 1970, que la liberté de parole, de pensée, d’expression était un des fondements de la France et qu’en conséquence, tout citoyen, et a fortiori si ce citoyen était un homme public, avait le droit inaliénable de s’exprimer librement sans encourir le risque du déshonneur, de procès à répétition, de la prison, etc. et sans que quiconque, fût-il flic, inquisiteur, commissaire politique aux armées, puisse lui imposer quelque omerta que ce soit.

 

Il semble que cet âge d’or soit clos.

Au cours d’une réunion de travail à huis clos, donc interdite aux journaleux, organisée par une association d’étudiants, un ministre de la République, prenant la parole à la tribune pendant une vingtaine de minutes, a déclaré ceci :

« Les civilisations (….) qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l’égalité et la fraternité nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique ».

En un mot, il a ânonné le catéchisme qui a cours en France depuis plus de deux siècles et qui était en germe aux origines mêmes de la France chez Clovis ou Hugues Capet, et même en Gaule. Ministre de la République française, s’adressant à des citoyens français, à Paris, au cœur même de leur pays, il leur a rappelé ce qui faisait l’essence et l’histoire de la France. Rien d’autre…

A peine cette déclaration fut-elle connue qu’elle a déclenché chez les flics, les inquisiteurs, les commissaires politiques aux armées, etc. une tempête d’accusations indignées et d’indignations accusatoires, de condamnations éructées et d’éructations condamnatoires, tout cela mêlé à des réprobations en boucle et à des suspicions en cascade, faisant de ce ministre, qui s’est contenté de rappeler ce qu’est la France, le suppôt de Satan, la nouvelle Bête immonde, la ça rampant, la vipère lubrique, Iblis, le Mal, le Démon, Chitan, l’Antéchrist, Hitler, Béria, Pol Pot, Khomeiny, Assad, Kadhafi, Lénine, Staline, etc.

Autrement dit, si on a bien compris ce qui a causé leurs éructations, les écolos tiennent la tyrannie pour supérieure à la liberté. On savait que l’écologie était le dernier vestige idéologique du nazisme, mais on ignorait que les écologistes étaient des nostalgiques de l’ordre hitlérien.

La femme Royale, Dame Aubry, la gendarmette Duflot préfèrent des femmes enfermées à double tour dans leur cuisine aux femmes libres. Que ne vont-elles pas se réfugier en Arabie saoudite pour y jouir des raffinements de la civilisation islamique ?

Pour Désir et ses potes, le racisme est supérieur à l’amour de l’humanité. On se doutait que les antiracistes étaient des racistes travestis : ils nous en donnent la preuve. Merci à eux.       

 

 

06 février 2012

Changement

 

 

Ce nom, dérivé du verbe changer, est attesté au début du XIIe siècle et en un peu plus de neuf siècles, rien en lui n’a changé, ni la forme, ni le sens. Aux premiers balbutiements de la langue française, c’était « l’action de changer » ou la « mutation » ; en 1694, pour les académiciens, c’était « la mutation », « le change d’une chose pour une autre » ; en 1762, 1798, 1835, « la mutation, la conversion, l’action de changer » ; en 1932-35, « l’action de changer ou le résultat de cette action » ; aujourd’hui (neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie Française, en cours de publication), c’est la même chose : « action de changer, résultat de cette action ». Rien ne change, rien n’a changé, rien ne changera à changement. Le mot est identique à lui-même, malgré les aléas, les vicissitudes, les bouleversements, les révolutions ; et il persévère dans son être. Il a été, il est et il sera, tel que l’humanité bien pensante ne le changera jamais. Même au CNRS, sur le trottoir d’en face, en face du Quai Conti, non pas du point de vue de l’emplacement (les lieux sont très éloignés l’un de l’autre), mais d’un point de vue « idéologique » et moral, le changement est « l’action », le « fait de changer » et le « résultat de cette action ». Le changement ne change pas en changeant de boutique et en passant de Tocqueville à Marx ou de Vaugelas à Rey, il reste ce qu’il est et a été.

Quelque chose – oh, pas grand-chose à peine plus gros qu’un ciron, dirait Pascal, mais c’est à ces minuscules ruisseaux que l’on peut juger des fleuves – a cependant changé : ce sont les compléments qui suivent habituellement le nom changement ; autrement dit, ce sur quoi porte l’action ou le fait de changer. Dans les siècles classiques, c’était, et ça l’est encore parfois aujourd’hui (il ne faut quand même exagérer l’amplitude de ces changements minuscules), la vie, la conduite, l’état, la condition, le théâtre, la scène, la saison… A ces changements, le XIXe siècle, quand commence la modernité, ajoute la décoration, les vues, le système et toutes les choses possibles et imaginables (costume, chemise, idées, parti, nom, prénom, etc.). Il est vrai que les académiciens indiquent dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) que « tout est sujet au changement », ce qu’ils résument par cet emploi, « aimer le changement », comme s’ils anticipaient de plus d’un siècle sur la grande loi qu’énonce le prince Salinas dans le Guépard, « tout changer pour que rien ne change ». S’il avait rédigé cette note, Proust aurait précisé ironiquement « Le Guépard est de Lampedusa » et reprécisé « Lampedusa n’est pas seulement une île dont les Tunisiens ont fait leur havre, c’est aussi un écrivain italien ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) dresse de ces changements, avant l’heure, presque anachroniquement pourrait-on dire, un inventaire à la Prévert : « (terme de chemin de fer) changement de voie » ; « (terme de manège) changement de main » ; « (terme de danse) changement de jambe » ; « (terme militaire) changement de direction » (inventaire que complètent les académiciens en 1932-35 par changement de vitesse dans les autos et les vélos et les auteurs du Trésor de la langue française, en 1971-94, par changement de fréquence, de sens, de projet, de voiture, de ton, etc.) ; et ces délicieuses expressions, dont l’une fut proverbiale, changement de temps : « entretien de sot, c’est-à-dire mettre la conversation sur le beau ou vilain temps est d’une personne qui ne sait que dire » et changement de propos réjouit l’homme : « il est bon de parler de choses diverses ».

Littré essaie même de rendre compte des emplois de trois noms concurrents : changement, mutation, variation, « qui s’appliquent à tout ce qui altère et modifie ». « Le premier et le second marquent le passage d’un état à un autre (…) ; le troisième marque le passage rapide par plusieurs états », écrit-il, et il poursuit : « quant à changement et à mutation, ils ne diffèrent que parce qu’ils ne sont pas du même style ; changement est du langage général ; mutation est d’un langage plus didactique. L’histoire nous fait assister aux changements des empires ; elle nous enseigne les lois des mutations que subissent progressivement les sociétés ».

Ce que les hommes politiques contemporains ont infligé à la France et veulent à nouveau lui infliger, comme si une première catastrophe n’avait pas suffi, c’est une mutation de société ou « de civilisation », comme l’a écrit récemment Dame Aubry fille Delors épouse Brochen, changement qu’elle ne s’est pourtant pas appliqué à elle-même, puisqu’elle se veut trine, reste trine ou se présente ainsi, comme l’est le Dieu des chrétiens. En 1981, c’était « changer la vie ». Dans les faits, ça a été « changer de vie » : les militants et les apparatchiks roulaient en Renault 4 L, ils se sont convertis à la R 30 ; ils habitaient des HLM de banlieue ou de province, ils se sont installés, noblesse oblige, dans les VIe et VIIe arrondissements de Paris – poussant le cynisme à faire du XVIe leur quartier ; ils avaient des livrets d’épargne étiques, ils ont des portefeuilles boursiers sans doute épais, mais gonflés à l’éthique…

En 1981, le changement était transitif ; trente ans plus tard, il est intransitif. Il avait un complément, il n’en a plus. Il devait s’appliquer à une réalité du monde – la « vie » -, il ne s’applique plus à rien. Il annonçait un avenir radieux, qui n’est pas survenu, il doit se produire « maintenant », c’est-à-dire jamais, puisque maintenant, à peine énoncé, bascule dans le passé. A peine a-t-on dit le mot qu’il réfère à quelque chose qui n’est plus. Le changement est à lui-même sa propre fin, l’alpha et l’oméga : c’est le changement pour le changement. Changement de quoi ? On ne doit rien en dire. L’essentiel est que tout change, sans doute pour que rien ne change et que les privilèges entassés sous Mitterrand soient conservés et même, pourquoi pas ?, étendus, amplifiés, accrus, consolidés sous Hollande, Aubry, Joly, Moscovici et tous les autres, dont chacun connaît les noms.

 

03 février 2012

Frantz Fanon ressuscité à Londres

 



A lire ces extraits des (Nouveaux) Damnés de la Terre de Frantz Fanon. Le style en est lourdaud et massif, très sciences sociales, assez peu élégant, verbeux, mais c'est la pensée d'un rebelle, d'un insoumis, d'un révolté, d'un enragé, d'un anticonformiste, d'un révolutionnaire qui ne vit pas dans les boudoirs parfumés des duchesses, marquises et autres comtesses du Faubourg Saint-Germain. 

 


 

L’*** colonial impose la répétition de l'identique culturel comme un destin, fonctionnel à sa propre stabilité. Comme conséquence la culture de la France, autrefois vivante et ouverte sur l’avenir, pillée, razziée, écrasée par le racisme économique et symbolique de l’***, se ferme, prise dans le carcan de l'oppression. A la fois présente et momifiée elle atteste contre ses membres.

 

L’*** se bat pour renforcer sa domination et l'exploitation humaine et économique. Il se bat aussi pour maintenir identiques l’image méprisante qu’il a du Français et l’image dépréciée que le Français a de lui-même.

 

Le peuple français est idéologiquement présenté comme un peuple arrêté dans son évolution, imperméable à la raison, incapable de diriger ses propres affaires, exigeant la présence permanente d’une direction. L’histoire des peuples colonisés est transformée en agitation sans aucune signification et, de ce fait, pour le peuple français, l’humanisation aurait commencé avec l’arrivée des colons de l’***.

 

Le langage du colon ***, quand il parle des Français, est un langage zoologique. On fait allusion aux mouvements de reptation du sous-chien, aux émanations nauséeuses des villes françaises, à la puanteur, aux pullulements, aux grouillements, aux gesticulations. Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire.

 

Chaque fois qu'il est question de valeurs françaises, il se produit, chez le colon, une sorte de raidissement. [...] Or il se trouve que lorsqu’un colonisé entend un discours sur la culture ***, il lui est fait interdiction de réagir. La violence avec laquelle s'est affirmée la suprématie des valeurs ***, l'agressivité qui a imprégné la confrontation victorieuse de ces valeurs avec les modes de vie ou de pensée des Français font que le colon ricane quand on évoque devant lui ce peuple.

 

L’*** fait l'histoire. Son histoire est une épopée, une odyssée. Il est le commencement absolu : « Cette France, c'est nous qui l'avons faite ». Il est la cause continuée : « Nous ne partirons jamais de chez nous ». En face, des êtres engourdis, travaillés de l'intérieur par les fièvres du mépris, constituent un cadre quasi minéral au mercantilisme ***.

 

Les nations *** se vautrent dans l'opulence la plus ostentatoire. Cette opulence est littéralement scandaleuse car elle a été bâtie sur la razzia, le vol, le pillage, elle se nourrit de la lâcheté des esclaves, elle vient en droite ligne du sol et du sous-sol de ce monde européen. Le bien-être et le progrès de l'*** ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des Français, des Indiens, des Serbes, des Européens, des Noirs et des Jaunes.

 

Si la colonisation n’est pas interrompue, il faudra des siècles pour humaniser ce monde rendu animal par les forces ***.

 

Le colonialisme *** ne sera pas quitte avec nous quand il aura retiré de France ses oriflammes et ses moudjahidin. Pendant des siècles, il s’est comporté dans le monde en criminel de guerre. Les déportations, les massacres, le travail forcé, l'esclavage ont été les principaux moyens utilisés par l’*** pour augmenter ses réserves d'or et de $, ses richesses et pour établir sa puissance. Jadis, le nazisme a transformé la totalité de l'Europe en véritable colonie. Les gouvernements des différentes nations européennes ont exigé des réparations et demandé la restitution en argent et en nature des richesses qui leur avaient été volées [...]. Pareillement nous disons que l’*** commettrait une grave erreur s'il se contentait de retirer du sol de France ses cohortes militaires et ses masses de mouhajiroun dont la fonction est de piller les richesses et de les expédier vers la terre d’***. La richesse des pays d’*** est nôtre. Qu’elle nous soit restituée.

 

Politiser le peuple, ce n'est pas, ce ne peut pas être « faire un discours politique ». C'est s'acharner avec rage à faire comprendre au peuple que tout dépend de lui, que si nous stagnons c’est de sa faute et que si nous avançons c'est aussi de sa faute, qu'il n'y a pas de démiurge, qu'il n'y a pas d'homme illustre responsable de tout, mais que le démiurge c'est le peuple et que les mains magiciennes ne sont en définitive que celles du peuple.

 

Au bout d'un ou deux siècles d'exploitation se produit une véritable émaciation du panorama culturel national. La culture nationale devient un stock d'habitudes motrices, de traditions vestimentaires, d'institutions morcelées. On y décèle peu de mobilité. Il n'y a pas de créativité vraie, pas d'effervescence. Misère du peuple, oppression nationale et inhibition de la culture sont une seule et même chose. Après un demi-siècle de domination ***, on trouve une culture rigidifiée à l'extrême, sédimentée, minéralisée.

 

L’*** n'est pas une machine à penser. C'est la violence à l'état de nature et ne peut s'incliner que devant une plus grande violence.