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15 mars 2012

Sans distinction de race est désormais tabou

 

 

            La Constitution de la Ve République, approuvée par le peuple français en 1958, porte dans son article 2 ceci : « La France assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ». C’est un des plus nobles principes politiques qui soient. Il émane du premier article de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Cet article 2 invalide les discriminations, le racisme, les inégalités en droits, les injustices, les atteintes à la liberté de conscience : il est l’essence de la France.

Certains voudraient le biffer. Le mot race leur déplaît, ce qui éventuellement se conçoit ; mais ce mot honni est complément de « sans distinction de ». La France ne distingue pas les citoyens en fonction de leur origine, de leur race ou de leur religion – ce que tant de pays font à l’envi et sans que les indignés de la race s’en indignent. La raison tient sans doute à ce que ces indignés et les politiciens qui renchérissent sur ces indignations aiment la distinction de race ou sont des distingués de race, fiers de la race à laquelle ils s’assignent eux-mêmes. L’homme est capable de tout, surtout du pire. Il est donc prêt à alléguer les plus nobles raisons pour atteindre ce pire.

 

Emprunté au latin, distinction est attesté au XIIe siècle. Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, il a deux sens. C’est une division ou une séparation ou une différence (« écrire sans distinction de chapitres », « faire distinction de l’ami et de l’ennemi », « on a tout passé au fil de l’épée, sans distinction d’âge ni de sexe ») ; c’est aussi une préférence, une prérogative, une singularité avantageuse, comme le montrent les exemples : « aimer les distinctions », « traiter quelqu’un avec distinction, « les distinctions plaisent à celui qui les reçoit et offensent les autres ». Au XIXe siècle, quand commence, dans la langue et partout ailleurs, la longue domination du social, substitut de la religion, distinction prend le sens de « manières élégantes dans le langage ou la tenue ». Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) relève ce nouveau sens social. C’est « ce qui, dans la tenue, a un caractère d’élégance, de noblesse et de bon ton ». Littré note que « ce sens paraît être récent, car on ne le trouve pas dans les auteurs anciens ». De fait, il est attesté pour la première fois en 1831 dans un roman de Balzac. Dans les huitième et neuvième éditions (1932 et en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, ces sens sont clairement exposés : « action de séparer nettement une chose d’une autre », « séparation des divers sens qu’une proposition peut recevoir », « action de mettre une différence entre des personnes ou des choses ou d’avoir égard à la différence qui est entre elles », « prérogative, honneur, marque de préférence, d’estime, d’égard », « bon ton, élégance, dignité des manières ».

            Or, depuis que Bourdieu a purifié la culture de France, pour que rien n’y pousse plus, le nom distinction est devenu un synonyme de culture. Plus exactement, Bourdieu réduit la culture à une marque de distinction, c’est-à-dire à des préjugés sociaux. Quand on consulte un dictionnaire, on comprend, à lire les sens déplaisants qui sont donnés à distinction, que ce mot ait désigné ce que les sociologues honnissent plus que tout, à savoir la culture des arts, des lettres et des sciences. Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), ce nom a tout pour faire « gerber ». C’est la singularité qui place quelqu’un ou quelque chose à part ou au-dessus des autres. Certes ce sens est vieilli. Cela n’empêche pas qu’il soit illustré de l’exemple « la distinction de la naissance » : de cela, on est en droit d’inférer que la distinction appartiendrait en propre aux aristocrates. Un autre sens relevé, usuel celui-là, est « marque d’honneur qui distingue le mérite ou le rang d’une personne et la désigne à l’attention respectueuse d’autrui ». Les synonymes sont faveur, privilège, prérogative. L’exemple qui illustre ce sens atteste le caractère « antisocial » de la distinction. « La maréchale était la personne la plus infatuée de l’avantage d’une haute naissance et des distinctions attachées à son rang ». La distinction, ce sont aussi des « manières élégantes dans le langage, la tenue qui distinguent une personne des autres ». A l’aune de ces définitions et exemples, on peut évaluer l’ampleur du mépris que le démocrate Bourdieu portait à la culture, qu’il entend comme une somme de préjugés stupides propres à des aristocrates bornés et imbus de leur race. Bourdieu n’a pas exprimé ses thèses en 1450, quand existait une vraie noblesse, sotte et inculte, mais dans les années 1960-70 : près de deux siècles après que les nobles ont renoncé à leurs privilèges et sont devenus des citoyens comme les autres. Il a beau haïr la noblesse disparue, plus que Lénine, par exemple, ne la haïssait, il n’en a pas moins continué à manger avec une fourchette, dans sa propre assiette, comme les aristocrates l’ont appris aux Français, bourgeois et paysans, et non à se servir de nourriture à pleines mains directement dans un plat collectif. La haine de la noblesse ne suffit pas à faire un démocrate. S’il est une institution aristocratique, c’est le Collège de France. Or, Bourdieu a tant fait des mains et des dents qu’il a fini, à force de brigues, par se faire élire dans ce palais, d’où il a criblé de ses piques la malheureuse culture et tous ceux qui, démocrates et hommes du peuple, s’y adonnaient.

             

Dans le Dictionnaire de la Langue française que Littré a publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, le nom race n’a pas de sens infâme. Alors racisme et raciste n’existaient pas. En se fondant sur l’usage des écrivains, du XVIIe au XIXe siècle, Littré donne à race le sens de « famille » et « d’espèce ». « La race, écrit-il, est la famille considérée dans la durée. De plus elle est la lignée purement naturelle et physique, tandis que la famille implique un rapport social et moral ». Le mot a un sens défavorable quand « il se dit (ce qui arrive quelquefois, précise-t-il) d’hommes se ressemblant ou par la profession ou par les habitudes ou par les inclinations : en ce sens il a quelque chose d’ironique ou même d’injurieux » dans « la race des poètes », « les philosophes, race crédule », « ô imitateurs, race servile ». A propos de race pris dans le sens « d’espèce », Littré précise : « Dans le langage de la zoologie, espèce est plus étendu que race. L’espèce galline en général, et, en particulier, la race galline qu’on élève en Normandie ou en Bresse ». Comme Littré tient à ce que les mots soient employés dans le sens que fixe la convention, il continue ainsi : « C’est une faute où l’on tombe souvent de dire la race bovine, ovine, porcine, chevaline, pour l’espèce. Il faut dire, en général, l’espèce bovine, et, particularisant, la race bovine de Durham, la race normande ; la race (de chevaux) percheronne, etc. » Terme de zoologie, la race est « la réunion d’individus appartenant à la même espèce, ayant une origine commune et des caractères semblables, transmissibles par voie de génération ». L’infamie apparaît quand race « se dit des hommes ». Littré cite des emplois qui ne sont pas périlleux en soi, mais qui peuvent le devenir, si l’idéologie s’en mêle : ainsi dans « les populations de race germanique », « la race caucasienne », « la race juive ».

Racisme et raciste sont donc, en français, des mots jeunes. Le premier est attesté pour la première fois en 1902, le second en 1892. Le racisme est une idée moderne qui est infâme par l’usage délirant qu’en a fait la science, non pas les sciences exactes, mais l’anthropologie. Ce mot formé de mots grecs signifie « science de l’homme » ou science « humaine » : humaine est employé par ironie, cette science méritant tous les qualificatifs possibles, dont inhumaine, mais pas celui dont elle s’affuble. C’est elle qui a fait de race une source d’opprobre. Fascinés par les sciences de la nature, les savants en sciences de l’homme ont transféré aux hommes ce que les zoologistes ont établi à propos des animaux. La race percheronne a des caractères physiques précis, visibles, tangibles, qui font que les percherons sont différents de chevaux d’autres races, les chevaux arabes, par exemple, plus petits, plus nerveux, plus rapides. Sur ce modèle, les hommes ont été répartis en races, en fonction de leur robe (la couleur de leur peau), de leurs cheveux, de leurs yeux, de la forme du crâne ou de l’angle sphénoïdal. Classer implique deux opérations : distinguer, ce qui en soi n’a rien d’infâme, et ordonner hiérarchiquement, ce qui l’est ou peut le devenir. On classe des élèves, en les répartissant en fonction de leur âge dans des niveaux différents, mais on peut aussi les échelonner dans une hiérarchie, du meilleur au moins bon, en fonction des notes, comme on le fait dans les concours - ce qui n’a rien d’infâme, mais peut le devenir, si le classement se fait en fonction de la « race » ou de l’origine. Ce n’est pas la comparaison en soi qui est dangereuse, mais les conclusions qu’on en tire. On compare deux devoirs d’arithmétique. L’un est farci d’erreurs, l’autre n’en contient aucune. Le premier est noté 1, le second 19. Nous, hommes, nous ne croyons pas que « tout se vaut » et nous savons que 2 + 2 = 5 ne valent pas 2 + 2 = 4. Ce qui est abject, c’est de tirer de ces résultats des conclusions, du type les arabes sont supérieurs en mathématiques aux juifs ou aux aryens ou aux « jaunes » ou inversement. Pourtant, c’est ce à quoi les spécialistes labellisés ont cru bon de conclure. Ce faisant, ils ont discrédité à jamais l’anthropologie, laquelle s’évertue à effacer cette tache originelle. Mais l’anthropologie n’est pas Omo ; elle ne sait pas laver blanc.

La suppression d’un ou de deux mots d’un article de la Constitution donnera bonne conscience à quelques politiciens honteux, dont la famille était Algérie française, d’extrême-droite et sans doute raciste ; mais elle ne changera rien ni à distinction, ni à race.

 

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