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27 mars 2012

Présumé

 

Un tueur présumé ?  

 

           

            Dès que se produisent des affaires sensibles, ces affaires qui, contrairement à ce que laisse supposer le sens de l’adjectif, ne font pas pleurer, il est opposé aux citoyens désireux de connaître la réalité l’adjectif présumé. Les policiers n’arrêtent pas un tueur, mais un tueur présumé ; ils ne mettent pas en garde en vue un islamiste, mais un islamiste présumé, ils n’arrêtent pas un assassin ou un voleur, mais un assassin ou un voleur présumé, non pas un terroriste, mais un terroriste présumé, non un poseur de bombes, mais un poseur de bombes présumé, etc. La « gauche » (présumée, évidemment) a mis cet adjectif furieusement à la mode.

Une présomption est une « opinion fondée sur des indices, des apparences, des commencements de preuves », et cela conformément à la plus ancienne attestation en français du verbe présumer (circa 1200), à savoir « croire d’après certains indices, considérer comme probable ». Une présomption n’est donc pas arbitraire. Ce qui la rend fragile et donc révisable, c’est ce sur quoi elle est fondée : des faits connus, mais qui ne sont pas établis, des indices, mais pas des preuves. Dire de quelqu’un qu’il est « un tueur », c’est se fonder sur des faits connus ou des indices. L’affirmer n’a rien d’arbitraire. Un nom désigne, il ne qualifie pas. Il ne porte donc pas de jugement, il réfère seulement à une réalité : ce qui est connu de tel ou tel ou de telle ou telle chose. On ne peut pas, sauf à verser dans le relativisme absolu, ajouter présumé à tout nom et dire d’un journaliste qu’il est un journaliste présumé, de Monsieur Z. qu’il est le mari présumé de Mme Z…, de Madame Z. qu’elle est l’épouse présumée de Monsieur Z., d’un maître d’école qu’il est l’instituteur présumé de tel ou tel village, de Paris qu’elle est la capitale présumée de la France, de la Seine qu’elle est le fleuve présumé dont la source se trouve au présumé Mont Tasselot, etc. Les islamiste, tueur, terroriste, violeur présumés, dont les media nous rebattent les oreilles, sont donc de la french novlangue frelatée, au même titre que les journalistes ou écrivains ou ministres présumés, qu’on n’entend pas encore. Mais, au train où vont les choses, cela ne devrait pas tarder.

L’amusant de l’affaire est que le relativisme qui sous-tend l’emploi généralisé de présumé s’oppose à la deuxième acception, plutôt morale, de présomption, que les auteurs de dictionnaires expriment ainsi : « Opinion très favorable que l’on a de ses propres facultés physiques ou intellectuelles » et « grande confiance en soi ». D’une part, présumé résulte du doute généralisé ou de la suspicion portée sur les désignations, comme si désigner était juger, seul le jugement défavorable étant proscrit, alors que désigner et juger s’excluent mutuellement dans leur principe ; d’autre part, le nom présomption exprime l’arrogance, la confiance inébranlable en soi et en ce que l’on assène, la certitude sans doute, la suffisance. En réalité, il n’y a pas de contradiction entre le présumé servi à tous les repas et la présomption haïssable. Le rapprochement de ces deux mots est révélateur, comme l’est, au sens propre de ce terme, l’apocalypse que subit notre langue. Il lève le voile sur la vraie nature du relativisme absolu. « Tout se vaut », dit-on, sauf, bien entendu, la proposition « tout se vaut », qui a plus de valeur que toutes les autres et échappe ainsi à la réduction relativiste. Ce qui donne de la force à « tout se vaut » et au relativisme, c’est le vieil argument d’autorité : celui qui l’énonce est docteur en sciences sociales et, comme dans une armée d’opérette, le grade obtenu transforme le présumé fragile en présomption hautaine. En bref, le présumé est présomptueux.

Présumé ne porte que sur la qualification de coupable ou d’innocent, comme le stipule l’article 9 de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 : « Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi ». C’est aussi ce qu’établissent, au sujet de la présomption d’innocence, les auteurs de dictionnaires : « en matière pénale, toute personne poursuivie est considérée comme innocente des faits qui lui sont reprochés, tant qu’elle n’a pas été déclarée coupable par la juridiction compétente ». La présomption est une simple énonciation, la présomption d’innocence est un principe. La première relève de l’expérience commune, la seconde de la loi. L’une est large, illimitée, elle fonde toute désignation, la seconde est étroite et restreinte à la seule qualification d’innocent ou de coupable. Elles ne sont pas du même ordre. Il y a un abîme entre la langue commune et la langue de la justice. Les faire se recouvrir est source d’abus innombrables. Il y a trop de jeu (au sens d’ajustement) dans la langue commune pour lui faire désigner les réalités du droit : voilà pourquoi il existe une langue juridique. Inversement, il est absurde de nommer une réalité du monde avec la langue de la justice. C’est confondre le fait et le droit, ou c’est introduire dans la langue suspicions, accusations, incriminations, procès à l’infini. L’usage abusif du faux présumé confirme que la France se transforme en un tribunal permanent. Peu à peu, elle s’abîme dans l’ère judiciaire forcenée, où elle perd son âme : elle n’est plus la terre de la liberté, mais le tribunal permanent des procès en cascade.  

Présumé est à géométrie variable. Un tueur est un tueur présumé quand il est musulman ; un islamiste est toujours présumé. Ce relativisme borné, au sens de « stupide », s’arrête à fasciste, à raciste, à xénophobe, etc. et même à français, quand ce mot désigne des musulmans partis au Pakistan apprendre le djihad et assassiner à leur retour de malheureux autochtones : présumé alors disparaît. Il n’y a pas de raciste présumé, mais des racistes tout court ; il n’y a plus des Français présumés, mais des Français tout court. Du tueur d’enfants juifs, on ne présume pas qu’il soit autre que français, bien qu’il soit né de parents algériens.

Ces manipulations ont été illustrées il y a plus de deux siècles, en 1792, trois ans après que le principe de « présomption d’innocence » a été formulé dans la Déclaration des droits de l’Homme. Lors du procès de Louis XVI, Robespierre déclare : « Si Louis peut être encore l’objet d’un procès, Louis peut être absous ; il peut être innocent. Que dis-je ? Il est présumé l’être jusqu’à ce qu’il soit jugé. Mais si Louis est absous, si Louis peut être présumé innocent, que devient la Révolution ? » Si les tueurs étaient effectivement des tueurs (et pas de gentils jeunes égarés), les assassins des assassins (et pas les victimes de l’injustice sociale), les islamistes des musulmans, etc. que deviendrait la société juste et parfaite que la République est censée avoir établie ?

 

Commentaires

Excellent et éclairant billet, une fois de plus.

Écrit par : D.F. | 27 mars 2012

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