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22 avril 2012

Multiculturalisme

 

 

            Du nom culture, sont dérivés cultural et culturel. Cultural signifie « relatif à la mise en valeur du sol en vue de la production agricole, à l’ensemble des soins appropriés par lesquels on assure et éventuellement améliore la production d’un végétal » (in Trésor de la Langue française, 1971-94). Culturel est relatif à la culture, au sens spirituel du terme. En anglais, il existe un seul adjectif dérivé de culture, dans les deux sens, agricole ou spirituel, du terme, c’est cultural. Le nom culturalisme en est dérivé.

Le nom multiculturalisme n’est pas relevé dans le Trésor de la Langue française. En revanche, culturalisme l’est, mais dans l’article culturel, non dans l’article cultural. C’est une « doctrine sociologique d’origine américaine consistant à mettre en évidence le rôle des phénomènes économiques, sociaux et éducatifs qui conditionnent l’évolution psycho-affective des individus appartenant à différentes cultures ». Quant à culturaliste, adjectif ou nom, il a pour sens « qui rattache à la théorie du culturalisme » ou « qui professe le culturalisme ». Le culturalisme est donc une hypothèse de sociologue ou d’anthropologue qui explique ou est destinée à expliquer ou est censée expliquer des faits sociaux. Ce n’est pas un fait, ni une réalité, mais une théorie. Selon les sociologues qui croient au culturalisme, les individus sont déterminés en partie ou en totalité par la culture à laquelle ils appartiennent ou dont ils sont issus. Ainsi, on ne peut pas, pour mesurer l’intelligence ou pour étudier les comportements d’une population donnée, appliquer à tous ceux qui composent cette population, surtout si cette population n’est pas homogène, les critères, concepts et méthodes élaborés par des savants appartenant à une culture donnée et destinés à des individus qui partagent la culture de ces savants. « Les écoles américaines culturalistes ont insisté avec raison sur les variations considérables (...) selon les structures familiales et les cultures » (Traité de sociologie, 1968).

L’hypothèse culturaliste est contestée (cf. les admirables travaux de Steven Pinker). Elle n’est admise comme valide que par une partie des spécialistes en sciences sociales. Pourtant, cette théorie, propre à la vie intellectuelle et qui n’a de valeur qu’hypothétique, a été transportée dans la politique où elle est devenue un horizon politique ou un mode d’organisation des sociétés. Le multiculturalisme, comme le disent aussi les termes de société multiculturelle, a basculé de l’explication dans la prescription. Tel fait n’est plus expliqué par la « culture » ou la pluralité de cultures, mais c’est la pluralité de cultures qui est imposé à un pays autoritairement, sans que les citoyens soient consultés. Ce n’est plus une tentative pour rendre compte de la marche du monde, c’est l’imposition d’un ordre nouveau dans lequel les citoyens sont contraints de vivre.

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire politique qu’un terme dont la validité est limitée aux sciences sociales est utilisé pour refaçonner une société ou pour organiser un pays. A plusieurs reprises, en Europe, des savants imbus d’eux-mêmes, arborant leurs prétendues connaissances comme une oriflamme de victoire, arrogants, mal instruits à coup sûr, ont fait d’une hypothèse intellectuelle instable et à validité restreinte le paradigme obligatoire d’une société en gestation. Ce qui expliquait des faits est devenu obligatoire pour tous, et cela au nom de la (prétendue) supériorité de la science sur tout le reste. Au XIXe siècle, Auguste Comte réglait les problèmes sociaux par le positivisme, c’est-à-dire par l’application à la société des méthodes des sciences naturelles. Le marxisme, ou prétendue science des sciences qui était censée subsumer toute science, expliquait l’histoire, l’économie, la littérature, l’accumulation du capital, l’idéologie, etc. par la lutte des classes, par l’appropriation de la plus-value, par l’exploitation de l’homme par l’homme. Appliqué aux sociétés, il a produit crimes de masse sur crimes de masse. C’est ainsi qu’il en va avec le racisme. Au début du XXe siècle, c’était une hypothèse délirante mais qui expliquait, ou prétendait le faire, des faits humains ou sociaux par la seule race. A partir du moment où cette hypothèse est devenue un principe social, l’humanité a été entraînée à l’abîme.

Les hypothèses « scientifiques » sur le racisme comme sur le multiculturalisme ont été énoncées, à un siècle de distance, par les mêmes spécialistes en anthropologie. Au début du XXe siècle, ces spécialistes s’adonnaient à l’anthropologie physique : la différence raciale expliquait tout. A la fin du XXe siècle, ils font dans l’anthropologie sociale ou culturelle : tout est expliqué par la différence des cultures. La disparition scientifique du racisme a laissé un vide que comble le multiculturalisme. Le racisme a été élaboré par les Européens alors que le multiculturalisme est une affaire américaine. Le premier est dû à la bonne conscience triomphante, le second à la mauvaise conscience repentante. Ce dont ont pris conscience les partisans du multiculturalisme, c’est que les Etats-Unis d’Amérique ont été fondés sur l’élimination de nombreuses populations autochtones. Il est apparu à ces WASP – whites, anglo-saxons, protestants – qu’ils tenaient leur pouvoir, leur bien être, leur force, leur argent, la belle vie qu’ils menaient de la négation de millions d’Indiens, les premiers occupants du pays, et d’esclaves noirs. Une solution aurait été de restituer à ces Indiens spoliés leurs biens et leur pouvoir. Il n’en a rien été. Les partisans du multiculturalisme tiennent à leurs privilèges, fussent-ils indus et dus à des crimes de masse. Le culturalisme leur a servi de bouclier et d’écran. De la « science », il a basculé dans la politique. On fait donc vivre côte à côte, mais séparées par d’invisibles barrières infranchissables, des communautés ou des cultures inconciliables et que tout oppose, c’est-à-dire des dominants et des dominés. Ce fut la ruse des dominants ou des exploiteurs. Ainsi ils ont conservé leurs privilèges et leurs pouvoirs, après les avoir enrobés de bonnes intentions.

En France, la « culture » n’est pas le fait de WASP, mais d’Indiens. Le multiculturalisme, s’il y était introduit, nierait ces autochtones dans leur être et leur retirerait les droits qu’ils ont arrachés jadis aux colons et aux envahisseurs.

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