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03 mai 2012

Envie

 

 

Si un mot, un seul mot, devait être choisi pour cristalliser l’esprit du temps et la modernité dernier cri, ce serait envie. Le mot est court, en apparence anodin, presque insignifiant ; et pourtant il est le condensé de ce que les temps actuels ont de plus sinistre. C’est une injonction de marchands, de « commerciaux », de gourous du marketing : l’envie qu’il faut susciter chez les clients et l’envie dont il faut être habité pour vendre des vêtements de fourrure sous les Tropiques. C’est une pulsion de politiciens, de gagneurs, de requins : l’envie, c’est ce qui les fait agir. C’est aussi un cri de sportifs - même les joueurs de rugby, qui ont conservé quelque chose d’archaïque, l’ont adopté : c’est l’envie qui fait gagner les matches ou, pour vaincre, il faut avoir plus d’envie que les adversaires. C’est le moteur des chaubiseux, des filmeurs, des sciencieux du social, etc. Tous célèbrent à l’envi l’envie sans mesure ni limite, comme l’alpha et l’oméga de la France nouvelle, celle de la Restauration socialiste du XXIe siècle.

            Le mot a une histoire qui dit clairement ce qu’est la société contemporaine. En latin, invidia, dont envie est une adaptation, signifie « malveillance, antipathie, jalousie ». Au XIIe siècle, l’envie est le « sentiment de jalousie haineuse devant les avantages d’autrui » et aussi le « désir de quelque chose ». C’est ainsi que le mot est défini dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « déplaisir que l’on a du bien d’autrui » (avoir une mortelle envie contre quelqu’un, être rongé d’envie, l’envie le dévore) et aussi « désir, volonté ». Ces deux sens apparaissent dans tous les dictionnaires. Dans le Dictionnaire critique de la langue française (1788), Féraud distingue l’envie de la jalousie : « on est jaloux de ce qu’on possède et envieux de ce que possèdent les autres ». Il ajoute ceci : « Quand ces deux mots sont relatifs à ce que possèdent les autres, envieux dit plus que jaloux. Le premier marque une disposition habituelle et de caractère ; l’autre peut désigner un sentiment passager ». Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées au XIXe siècle, la définition se présente ainsi : « chagrin qu’on ressent du bonheur, des succès, des avantages d’autrui ». Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), c’est le « chagrin et la haine qu’on ressent du bonheur, des succès, des avantages d’autrui ».

On frémit à la pensée que l’envie – cette haine que l’on ressent du bonheur, des succès, des avantages d’autrui – soit devenue l’horizon indépassable de la morale contemporaine. Certes, c’est la morale des politiciens, des marchands, des publicitaires, des sportifs, mais elle anime des milliers de militants politiques.

Les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), qui sont progressistes et croient que l’homme est né bon, tentent de cacher toutes les saletés charriées par l’envie, en distinguant un sens neutre d’un sens péjoratif. Quand le sens neutre, l’envie est, selon eux, un « désir naturel de posséder le bien qui appartient à autrui ». Si c’est naturel, c’est presque bon. Quand le sens est péjoratif, c’est la « tendance négative, la passion mauvaise qui consiste à s’affliger de la réussite ou du bonheur d’autrui, et pouvant aller jusqu’à lui désirer du mal et chercher à lui nuire ». Les académiciens procèdent de la même manière dans la neuvième édition en cours de publication de leur dictionnaire. Ils distinguent un sens premier d’un sens affaibli, le « désir mêlé de dépit et de ressentiment, inspiré par les avantages, les biens, les succès d’autrui » du « désir de connaître le même bonheur qu’autrui, d’être à sa place ». Tout est fait dans les dictionnaires pour rendre l’envie acceptable ou tolérable et pour en faire l’alpha et l’oméga de l’époque. Mais ces fards ne cachent ou cachent mal la boue que charrie l’extension quasiment à l’infini du domaine de l’envie.    

 

 

Commentaires

Bravo.

Écrit par : Gas | 04 mai 2012

Vivant comme la langue, tel est votre site importantissime.

Écrit par : Brassac | 09 mai 2012

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