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09 mai 2012

L'Autre

 

 

L’Autre avec un A majuscule

 

Au XIXe siècle, quand le pronom l’autre était écrit avec un A majuscule à l’initiale, il désignait le diable, Satan, le démon, le Mal. Ainsi chez Mérimée : « Il prononça hardiment la formule bien connue : Si tu es de Dieu, parle ; si tu es de l’Autre, laisse-nous en paix ». Pendant les années de la Restauration - en fait, pendant la tentative avortée de restaurer l’Ancien Régime de 1814 à 1830, Louis XVIII puis Charles X étant rois de France, l’Autre, avec un A majuscule, désignait Napoléon. Cette désignation était méprisante, Napoléon étant assimilé au diable, mais elle était surtout le fait, non des républicains, mais des partisans de ces seuls souverains légitimes qu’ont été Louis XVIII et Charles X : « M. de Saint-Robert était, du temps de l’Autre, officier supérieur ».

Les lexicographes du Trésor de la Langue française (1971-94) jugent que cet emploi nominal de l’Autre avec un A majuscule est vieux. Il est ou il serait sorti de l’usage, ou bien il serait en passe de sortir de l’usage. Mais ce Trésor a près de vingt ans et en vingt ans, il se produit de grands bouleversements. On croyait le socialisme mort, Monsieur de Hollande l’a ressuscité ; on pensait qu’il était enfoui pour toujours dans les poubelles de l’Histoire. Que nenni. Monsieur de Hollande l’a restauré, et en le restaurant, il a ressuscité aussi L’Autre dans cet emploi nominal de mépris, puisque, dans un des discours qu’il a prononcés à la fin du mois d’avril 2012, il a désigné d’un L’Autre cinglant le Président de la République en exercice, que certains appelaient justement le petit Napoléon ou Sarkoléon. On savait que Monsieur de Hollande était ringard. Il en a donné la preuve, en ouvrant l’ère de la Nouvelle Restauration an I et en ressuscitant Satan dans le discours politique, mais aussi en exhumant des culs de basse fosse de la langue ce L’Autre de mépris que l’on pensait à jamais oublié.

 

Il est vrai que depuis plusieurs décennies, l’Autre est ressuscité, non pas dans le sens négatif de Satan (ça, c’est l’œuvre de Monsieur de Hollande), mais dans un sens positif, comme si désormais ce pronom référait à une entité sacralisée et comme si le jugement que ce mot énonce avait été retourné de méprisant en élogieux.

Ces emplois s’observent aujourd’hui dans les discours qui enjoignent les Français à se métisser ou à devenir des Autres, sauf si ces Français sont déjà autres, qu’ils soient noirs, arabes ou musulmans – auquel cas l’injonction est au non métissage. Robert Jaulin, qui a inventé il y a plus d’un demi siècle, le concept de génocide culturel ou ethnocide, qu’il fait porter au débit du seul Occident colonial, n’écrit pas autrui pour désigner celui ou ceux qui ne lui ressemblent pas, mais l’Autre avec un A majuscule. « (En 1954), je pénétrai chez l’Autre dans la foulée de possession du monde d’où je venais » (La Mort Sara, Plon). De fait, ce mot est un nom propre. Celui qui n’est pas soi relève d’une humanité autre, différente et évidemment supérieure. Chez les Sara, Robert Jaulin vit sa nuit de la destinée : « Je voyais que la qualité de vivre est une fin, que cette fin n’est pas une invention individuelle, mais le fruit d’un ordre collectif, la donnée d’une alliance avec le monde ». La culture Sara n’a rien en commun avec quelque autre culture que ce soit. Pour en saisir l’altérité, Jaulin participe, non en observateur, mais en « acteur », à cet « ordre collectif » : il se fait initier. Intégrant la communauté Sara, il se contente d’y être un élément parmi d’autres, s’agrégeant à un tout, comme un grain de sable à un tas.

Ainsi défini, l’Autre s’écrit avec un A majuscule, comme un concept ou une entité sacralisée, Etat ou Dieu, ce qu’il est aujourd’hui dans la langue française. La sacralisation de l’Autre n’est pas sans conséquence sur le moi. Le moi est le mal, sinon le Mal en personne, du moins l’un de ses avatars. Ou il s’efface, n’étant rien, ou il s’abaisse et s’humilie devant la majesté de l’Autre. Quoi qu’il en soit, il est l’objet d’un procès, dans les deux sens de ce terme, juridique (devant les tribunaux) et phénoménal (c’est un processus), dont le but est d’en obtenir la destitution. « Assurément, j’avais de la difficulté à être blanc – et cela ne m’a guère passé (…) La froideur de ce métier (de la « science » et « ailleurs » !…) allait peut-être avec une difficulté à être « blanc » - non de peau, mais de civilisation » (La Mort Sara).

Pendant des siècles, celui qui n’était pas soi était nommé autrui. Ainsi l’impératif catégorique de la morale universelle intime « ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fût fait ». Autrui, qui est ou qui devrait être la fin de nos actions, et non le moyen de parvenir à nos buts, s’efface. Il était le prochain. Désormais, il a cédé sa place à l’Autre, à celui qui est irréductiblement différent et qui n’a plus rien en commun avec le moi. Ce que dit cette substitution de l’Autre à autrui, c’est la fin de toute morale universelle. L’humanité a cessé d’être l’horizon de la morale. Monsieur de Hollande à peine élu, ses électeurs se sont tous posés comme Autres en brandissant les drapeaux de leur nation et en exaltant leur race ou leur religion. Satan vaincu, l’Autre parade. Monsieur de Hollande fera bientôt le paon dans sa nouvelle cour…     

 

 

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