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16 juillet 2012

Inquisition

 

 

En latin, inquisitio, auquel est emprunté inquisition, a deux significations. C’est un terme de philosophie qui désigne la « faculté de rechercher ». Une phrase de Cicéron illustre ce sens : hominis est propria inquisitio atque investigatio, que l’on peut traduire par « l’inquisition (la recherche) et l’enquête (ou l’investigation : la volonté de savoir) sont le propre de l’homme ». C’est aussi un terme de justice, dont le sens est « investigation » ou « enquête », comme dans les phrases traduites : « demander une enquête contre quelqu’un » et « obtenir pour un an les pouvoirs d’enquête ». Autrement dit, c’est un mot chargé de hautes valeurs morales ou de civilisation.

Tel n’est plus le cas dans la représentation, toute polémique ou caricaturale, et a posteriori que les modernes se font de l’Inquisition, cette « représentation » ayant pour matrice l’Histoire de l’Inquisition en France publié en 1829 par le baron de Lamothe-Langon, ouvrage prétendument « historique », mais dont les sources sont imaginaires ou controuvées. C’est à cet ouvrage de fantaisie que sont dues les « valeurs » toutes négatives ou les connotations de barbarie désormais attachées à ce mot, bien que l’Inquisition ait adopté des méthodes d’enquête qui tranchaient par leur humanité (relative, évidemment) avec les ordalies, les accusations sans preuve, la vengeance ou la désignation arbitraire d’un bouc émissaire.  

A l’article inquisition, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), sous la mention « histoire », écrivent ceci : « Tribunal de l’Inquisition, Sainte Inquisition : juridiction instituée par l’Église catholique au début du XIIIe siècle dans divers pays d’Europe pour lutter contre les hérésies et la sorcellerie avec l’appui du bras séculier et qui connut un développement tout particulier en Espagne ; ensemble des membres de cette juridiction ». Dans les exemples illustrant ce sens, Inquisition commence par une majuscule : « cachots de l’Inquisition », « l’Espagne de Philippe II où l’Inquisition brûle, tenaille et roue ». De ce mot, la langue française ne retient aujourd’hui que le sens « historique ». Autrement dit, Inquisition est un nom propre spécifique d’une réalité judiciaire du passé, que les cultureux de la télévision ressuscitent comme les propagandistes des années 1940 ont ressuscité le Juif Süss. Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française expliquent ce en quoi elle consistait : « tribunal établi en certains pays pour rechercher et pour punir ceux qui ont des sentiments contraires à la foi ». Ils ajoutent que ce tribunal est parfois nommé Saint Office. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), reprend cette définition : « juridiction ecclésiastique érigée par le Saint Siége en Italie, en Espagne, en Portugal, et plus tard aux Indes même, pour rechercher et extirper les hérétiques, les juifs et les infidèles ». L’Inquisition a suscité en France de la répulsion, ainsi que l’atteste ce jugement d’un prince de Condé du XVIe siècle : « l’inquisition d’Espagne (…) a été jugée si inique par toutes les autres nations qu’il n’y en a pas une qui l’ait voulu accepter ». De même, en 1762, les académiciens font de l’Inquisition un phénomène espagnol ou italien, qui a ou aurait épargné la France : « l’Inquisition est établie en Italie, en Espagne » et « il n’y a point heureusement d’Inquisition en France ». Les philosophes du XVIIIe siècle ont été, c’est tout à leur honneur, hostiles à l’Inquisition. Montesquieu, dans L’Esprit des Lois, en fait un vestige de la vieille barbarie : « nous devons au code des Wisigoths toutes les maximes, tous les principes et toutes les vues de l’inquisition d’aujourd’hui ». Voltaire se réjouit de son « anéantissement » en Espagne : « l’inquisition vient d’être anéantie en Espagne ; il n’en reste plus que le nom ; c’est un serpent dont on a empaillé la peau » (lettre datée de 1770).

Voilà pour le nom propre. Or, inquisition est aussi un nom commun. Dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1762, il est indiqué que le premier sens en est, comme en latin, « recherche » et « enquête », les académiciens ajoutant que ce mot « n’a guère d’usage en ce sens ». Ce n’est pas le point de vue de Littré (Dictionnaire de la Langue française), qui cite une phrase, citée par Richelet dans son Dictionnaire français de 1680 (les auteurs de dictionnaires se citent parfois les uns les autres), dans laquelle inquisition a un sens d’enquête judiciaire : « (il faut) faire une inquisition sommaire du jour et du vrai temps de la mort d’une personne ». Ce sens « positif » est rare, car le mot a été employé dans un deuxième sens, plus large, tout négatif : « perquisition rigoureuse où il se mêle de l’arbitraire ». Ce sens est illustré par des emplois, dans lesquels inquisition est un synonyme de censure : du philosophe Bayle : « l’inquisition est devenue effroyable en France contre les bons livres » et de Voltaire : « s’il y avait eu une inquisition littéraire à Rome, nous n’aurions aujourd’hui ni Horace, ni Juvénal, ni les œuvres philosophiques de Cicéron ». Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-1994) donnent à inquisition les mêmes significations que Littré : « enquête, recherche méthodique, rigoureuse », mais aussi « enquête indiscrète, arbitraire menée par une autorité politique ou religieuse contre une personne, une catégorie de personnes, parfois contre leurs biens » et celle qui est propre à « l’histoire » de « juridiction instituée par l’Église catholique »…

Dans son Dictionnaire, Littré rappelle qu’a existé dans la République de Venise une « inquisition de l’État », laïque, indépendante de l’Eglise, composée de trois magistrats dont l’identité était gardée secrète. C’est cette inquisition qui a fait arrêter Giordano Bruno (auteur prolifique de la Renaissance et ancien dominicain) et l’a fait condamner au bûcher. Cette inquisition disposait d’un pouvoir illimité de contrainte et pouvait ainsi persécuter en toute impunité les citoyens. Elle préfigure les commissaires politiques ou les polices de la pensée des Etats totalitaires du XXe siècle et même ceux des « démocraties » comme la France, ce qui montre que la réalité de l’inquisition, même si le nom est quasiment réservé au seul tribunal de l’Inquisition mis en place par l’Eglise, n’a pas disparu, hélas, comme l’annonçait Voltaire en 1770, quand fut anéantie l’Inquisition espagnole. Elle survit, tout autant redoutable, sous d’autres formes et sous d’autres noms.

Comme nom propre, ce que désigne Inquisition est établi. Comme nom commun, il en va autrement, que l’inquisition se manifeste dans l’Inquisition religieuse (ou Saint Office), dans le tribunal laïque et secret de la République de Venise et dans les polices politiques et les tribunaux de la pensée des Etats totalitaires. En latin, inquisitio est un terme de philosophie. Les dominicains qui ont formé et dirigé le Saint Office, étaient souvent de grands intellectuels, ayant suivi à l’Université les enseignements des maîtres, Albert le Grand ou Saint Thomas d’Aquin, pour ne citer que les plus connus. Les Etats modernes qui ont institué des polices de la pensée sont aussi totalitaires que la République de Venise et plus encore que le Saint Office : ce sont des idéocraties dans lesquelles il est fait obligation à tous les citoyens de se plier, sur quelque objet que porte leur pensée, à l’idéologie officielle. Ce qui sous-tend l’esprit d’inquisition et donne un sens véritable à inquisition, c’est l’arrogance intellectuelle, la prééminence donnée à l’idée, la volonté de soumettre la vie des hommes à une théorie qui leur est imposée d’en haut et sur laquelle ils n’ont pas de prise. En ce sens, inquisition ne devrait pas désigner uniquement l’institution disparue du tribunal du Saint Office. Il s’applique admirablement bien à l’imposition, par la contrainte ou la terreur, d’une idée, d’une idéologie, d’une théorie, d’un corps de doctrine, d’un dogme, qu’ils soient ceux du métissage obligatoire, du multiculturalisme mondialisé, de la globalisation totale ou du prétendu « antiracisme » d’associations dévoyées qui se mettent au service des dominants, des puissants, des nantis, des exploiteurs.

 

 

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