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12 septembre 2012

Parasite

 

           

C’est un mot qui appartient à la vieille civilisation de l’Antiquité. Il a été emprunté au tout début du XVIe siècle du latin parasitus (« invité », « convive », mais aussi « écornifleur » ou « pique-assiette» »), mot qui est emprunté au grec, langue dans laquelle il a pour sens « qui mange avec quelqu’un d’autre », « commensal » et même « parasite payant son repas de flatteries et de bouffonneries ». C’est dans ce sens latin et grec de « pique-assiette » qu’il est employé en français : « écornifleur, qui fait métier d’aller manger à la table d’autrui » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1835, Féraud 1788, Littré 1872-77). « Il désigne simplement aujourd’hui celui qui cherche à se nourrir, à vivre aux dépens d’autrui » (DAF, 1932-35), une « personne qui vit aux dépens d’autrui » (DAF, neuvième édition, en cours de publication).

Quelques auteurs de dictionnaires tentent de distinguer l’emploi « moderne » de parasite des emplois que l’étymon latin ou grec avait dans l’Antiquité, comme le fait Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Le sens moderne (« aujourd’hui celui qui fait métier d’aller manger à la table d’autrui ») est distingué des sens historiques : « chez les anciens, sorte d’écornifleur qui faisait métier de manger à la table de quelque riche en l’amusant par des flatteries et par des plaisanteries » ou « nom officiel des hommes qui, dans certaines républiques de la Grèce, étaient admis à partager les victimes avec les prêtres et à s'asseoir à la table des magistrats ». Il en va de même dans le Trésor de la langue française (1971-94). Dans l’Antiquité, c’était « l’assistant d’un prêtre, qui prenait soin des provisions des dieux et qui était invité à prendre part aux repas communs » ou, dans un sens péjoratif, une « personne qui recherchait les repas publics au Prytanée et, par la suite, les tables bien servies chez les riches, payant son écot en empressements, en complaisances, en bassesses » et, au théâtre, un « type de personnage de la comédie gréco-latine ». Dans la France moderne, c’est ou bien une insulte ou bien une « personne qui vit prospère aux dépens d’une autre personne ou d’un groupe de personnes » ou encore, quand il est employé adjectivement (industrie parasite), quelque chose « qui coûte plus qu’il ne rapporte, qui exploite, tire profit sans rien rapporter, qui se pratique au détriment de la société ». Dans ces deux sens modernes, les emplois sont innombrables, comme si la France n’était peuplée que de parasites (sociaux, économiques, du budget, du pouvoir, etc.), ce succès expliquant peut-être les innombrables emplois métaphoriques de ce terme en biologie, parasitologie, minéralogie et dans les télécommunications, etc.

            Les politiciens et les journaleux en raffolent aussi. Ils ont l’injure facile. En conséquence de quoi ils tiennent tous ceux qui leur déplaisent – soit x % des Français – pour des parasites et ils les accusent de parasitisme. C’est sur cette pente glissante que se sont hasardés récemment M. Mélenchon et les journaleux de Libé. Pour eux, M. Arnaud est un parasite. Pourquoi pas dans l’absolu ? Mais en décider est impossible. En revanche, il est possible de dresser un parallèle entre M. Arnaud et M. Mélenchon et entre M. Arnaud et les journaleux de Libé. M. Arnaud a, semble-t-il, toujours travaillé ; M. Mélenchon n’a jamais travaillé, sinon maître (d’école) auxiliaire pendant deux ou trois ans. M. Arnaud emploie plusieurs dizaines de milliers de personnes à qui il donne chaque mois un salaire correct ; M. Mélenchon n’emploie personne et il a toujours vécu avec l’argent des autres – en particulier celui des pauvres. M. Arnaud est peut-être un parasite, mais M. Mélenchon est un parasite à la puissance mille. Il en va de même des journaleux de Libé dont le salaire, très confortable, vient des aides et subventions de l’Etat. Autrement dit, ils vivent aux crochets des travailleurs – c’est sans doute pour cette raison qu’ils les haïssent.

 

05 septembre 2012

Esclavage

 

 

C’est en 1599, chez un écrivain méconnu, Blaise de Vigenère, que le nom esclavage, dérivé de l’adjectif et nom esclave, est employé pour la première fois. Malherbe disait et écrivait esclavitude, qu’il préférait à esclavage, sans doute parce que le suffixe age sert à former des noms d’action à partir d’un verbe (nettoyer, nettoyage ; brosser, brossage ; etc.) ou à former des noms désignant un ensemble (feuilles, feuillage ; branches, branchage ; langues, langage ; etc.). C’est oublier que age peut former aussi des noms, à partir d’adjectifs ou de noms, tels serf, esclave, veuve, pour désigner un état : servage, esclavage, veuvage. Vaugelas n’aimait ni esclavage, ni esclavitude. On ne sait si son aversion était due aux mots mal formés ou à la chose, l’état d’esclave, qu’ils désignent : « il faut éviter l’un et l’autre, tant qu’il est possible, et je ne suis pas seul de cet avis », écrit-il dans ses Remarques sur la langue française. De cela, Littré conclut triomphalement que « le puriste s’est trompé sur le sort d’un de ces mots ; esclavage est entré pleinement dans l’usage ». Pour les malheureux qui ont eu à endurer l’état d’esclave (certains l’endurent encore), il eût mieux valu que le nom n’entrât point dans l’usage : cela aurait signifié que la chose n’a pas existé.

            Le nom esclavage est enregistré dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première (1694) à la neuvième, celle qui est en cours de publication. D’une édition à l’autre, la définition est identique : en 1694 comme en 1932-35, c’est « état, condition d’un esclave ». Les adjectifs qui qualifient esclavage sont « rude, dur, cruel, perpétuel » (de 1694 à 1935). En revanche, dans l’édition en cours de publication de leur Dictionnaire, la neuvième, les Académiciens donnent des gages à leur époque. Ils se croient obligés de « généraliser ». L’esclavage n’est plus la « condition d’un esclave », mais la « condition de l’esclave ». Un esclave, c’est un homme (ou une femme) réel, vivant, en chair et en os. L’esclave, c’est déjà une idée. On voit un esclave, on ne voit pas l’esclave. De l’abstraction, la définition bascule dans le sociologisme : « condition de l’esclave et, par extension, institution sociale fondée sur l’existence d’une classe d’esclaves », avec les trois mots fétiches, institution, sociale, classe, de la grande religion sociale moderne.

            En revanche, ce qui a changé, surtout à compter du milieu du XIXe siècle, ce sont les exemples qui illustrent l’esclavage. De 1694 à 1798, dans les cinq premières éditions, la définition est suivie de ces deux phrases : « il était en esclavage en Turquie » et « il aima mieux mourir que de tomber en esclavage » ; dans la sixième édition, en 1832-35, la Turquie est remplacée par Tunis : « il était en esclavage à Tunis », mais le second exemple est maintenu : « il aima mieux mourir que de tomber en esclavage ». Autrement dit, pendant près de deux siècles, les seuls exemples d’esclavage qui vinssent à l’esprit de nos ancêtres étaient ceux de chrétiens, français, italiens, espagnols ou autres, capturés, mis aux fers et vendus dans les pays d’islam : Turquie et Tunisie. Il y a deux siècles, l’infibulation, que l’on peut résumer par la maxime motus et bouche cousue, n’était pas obligatoire : on était autorisé à dire les faits, tels qu’ils étaient établis. Aujourd’hui, ces faits vaudraient à l’imprudent qui oserait les rappeler procès à répétition, mise au pilori à vie, séjour prolongé dans les camps de rééducation forcée du PCF, de la LCR, de Sauce raciste, du PS, de la HALDE ou du MRAP.

Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), un long et très bel article, inspiré par De l’esprit des lois de Montesquieu est consacré à l’esclavage. Toutes les formes d’esclavage, religieuses ou profanes, antiques ou modernes, sont jugées contraires à l’état de nature, au droit naturel, à la bonne marche de la société et sont condamnées au nom de la morale, du droit, de la politique, de l’économie. « La loi du plus fort, le droit de la guerre injurieux à la nature, l’ambition, la soif des conquêtes, l’amour de la domination et de la mollesse, introduisirent l’esclavage, qui, à la honte de l’humanité, a été reçu par presque tous les peuples du monde ». Voilà qui est bien. Pourtant, l’auteur, qui s’étend longuement sur l’esclavage dans la Grèce, l’Italie, Israël, l’Europe antiques et sur l’esclavage des Noirs, est discret sur l’esclavage islamique, auquel il ne consacre qu’un seul court paragraphe. Cet esclavage qui a duré près de quatorze siècles et qui a touché au moins près de vingt millions de malheureux est réduit au seul esclavage des femmes dans les harems : « dans tous les états mahométans, la servitude est récompensée par la paresse dont on fait jouir les esclaves qui servent à la volupté. C’est cette paresse qui rend les sérails d’Orient des lieux de délices pour ceux mêmes contre qui ils sont faits. Des gens qui ne craignent que le travail, peuvent trouver leur bonheur dans ces lieux tranquilles ». Passées à la trappe les formes multiples de l’esclavage islamique (travail, humiliation, domesticité, mines, guerre, etc.), le rapt d’enfants d’infidèles, les garçons, pour en faire des janissaires ou des mamelouks ; les fillettes, des putes.

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) est l’un des premiers lexicographes qui aient renouvelé les exemples d’esclavage au sens de « état d’esclave dans l’antiquité » ou « état d’esclave chez les modernes » : ce sont « l’esclavage chez les Grecs et chez les Romains, emmener, réduire en esclavage des femmes, des enfants » et « l’esclavage des nègres », qui efface la Turquie ou Tunis. A partir de la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens lui emboîtent le pas. Il est vrai que l’affaiblissement, puis la disparition, de l’Empire ottoman a rendu impossible, en Méditerranée du moins, l’esclavage arabe et islamique, qui a perduré en Mauritanie, au Niger et, bien entendu, dans la péninsule arabique et dans la chère Arabie saoudite de la tolérance obligatoire. Le sens « état, condition d’un esclave » n’est plus illustré par « il était en esclavage en Turquie », mais par « l’esclavage chez les Grecs et les Romains, l’esclavage des nègres, emmener, réduire en esclavage, l’abolition de l’esclavage » et, dans la neuvième édition, par « l’esclavage chez les Grecs et les Romains, l’esclavage des Indiens d’Amérique, l’esclavage des Noirs, du XVIe siècle au XIXe siècle, emmener, réduire en esclavage des ennemis vaincus, la lutte contre l’esclavage, l’abolition de l’esclavage ». Ces exemples, en particulier « l’abolition de l’esclavage », laissent accroire que l’esclavage est une réalité disparue ou historique, propre à une période close de l’humanité, laquelle aurait avancé en un siècle sur le chemin du progrès infini. Rien n’est moins vrai. L’esclavage prospère un peu partout, même en France. Les associations qui viennent en aise à ceux ou à celles qui tentent de se libérer de ce joug évaluent à plusieurs dizaines de millions les enfants, les femmes, les vieillards, même les hommes dans la force de l’âge, qui endurent une condition d’esclave, et non pas la « condition de l’esclave », sans que l’esclavage soit, comme l’écrivent si joliment les Académiciens, une « institution sociale fondée sur l’existence d’une classe d’esclaves ». Même les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-94), qui se réclament d’une science objective et impartiale, occultent, dans les exemples qui illustrent le sens « état d’esclave », les formes d’esclavage moderne (« l’esclavage antique, l’esclavage des nègres, abolir l’esclavage ») et la réalité, pourtant attestée pendant près de quatorze siècles, de l’esclavage arabe ou islamique. Ils citent « l’esclavage aux Etats-Unis » ou « la transformation de l’esclavage antique en servage », comme sous la plume de Jaurès, l’incontournable : « quand, après l’effondrement de la société antique et du régime romain fondé sur la conquête, l’esclavage fut amendé en servage, les serfs aussi furent sur la glèbe objets de quelque propriété individuelle » (1901). Même dans la liste des syntagmes ou groupes de mots dans lesquels s’emploie le nom esclavage (« esclavage civil, domestique, dur, pénible, vil, les chaînes de l’esclavage, abolition, suppression de l’esclavage, partisans de l’esclavage, tomber, réduire, soumettre en esclavage, affranchir de l’esclavage, arracher à l’esclavage »), il n’est fait aucune allusion à l’esclavage arabe et islamique, qu’une fatwa a rétabli au Soudan dans les années 1980-90 lors de la guerre faite aux populations animistes ou chrétiennes du Sud, ni même à l’esclavage moderne, pourtant avéré par d’innombrables faits.

 

 

01 septembre 2012

Cet éloge de Richard Millet n'est pas littéraire

 

Il y a plus de deux siècles, à toute menace de procès ou d'interdiction de publier ou d'emprisonnement ou de limitation de la liberté d'expression, les philosophes des Lumières rétorquaient : "Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dîtes, mais je ferai tout pour que vous puissiez le dire, l'écrire, le publier". Depuis 1750, la liberté d'expression n'a cessé de régresser en France. Désormais, la règle est la suivante : "Ce que moi, journaleux, ou moi, plumitif, ou moi, commissaire politique, ou moi, flic de l'opinion, dis, pense, écris, publie, est ce qu'il faut dire, penser, écrire, publier et tous les écrivains qui y contreviennent doivent être interdits, réprimés, sanctionnés, brûlés vifs". C'est ainsi qu'en usent les crétins, dont de vrais racistes, comme le censeur du NO, les plumitifs du Monde, dame Ernaux de la Bourdivinité, Ben Jelloun, les journaleux de France Cul, les flics de Libération, etc. quand ils exigent du patron de Gallimard qu'il licencie son employé Millet ou que les livres de celui-ci soient brûlés devant l'Arche des Droits de l'Homme, comme les nazis brûlaient les livres écrits par des juifs ou les musulmans détruisent tous les livres autres que le Coran. 

 

Richard Millet aurait, aux dires de ces sbires, commis deux crimes : fait un éloge de Breivik et décrit l'antiracisme comme la forme moderne de la Terreur. 

A cela, on peut répondre ceci : Millet n'approuve en rien Breivik, il en fait un éloge ironique ou distancié ou à contre-courant. Cet éloge s'inscrit dans son oeuvre, laquelle est, depuis plus de trente ans, une exploration du Mal et du Mal moderne. Breivik étant une figure du Mal, Millet s'y est intéressé. Son analyse,  littéraire ou métaphysique, fait trop grand cas de Breivik.

Je me réjouis qu'elle soit publiée, mais je ne la partage pas. Pour deux raisons. Ce que prouve le coup que Breivik a réussi, ce n'est pas son génie, génie du Mal en l'occurrence, mais la nullité crasse des services de police et de renseignements norvégiens. N'importe quel service de police, faisant correctement son travail, aurait empêché Breivik de passer à l'acte ou, s'il était passé à l'acte, l'aurait arrêté : il y aurait eu dix morts, pas 77.

Les crimes de Breivik ne sont pas politiques. Le père de Breivik est un militant social-démocrate; il a fait une belle carrière dans la diplomatie grâce à son parti; sa mère est une militante social-démocrate, son beau-père aussi. Breivik a fait exploser le siège du gouvernement social-démocrate et il a assassiné 70 jeunes militants de ce parti. Il n'a pas assassiné des étrangers, mais les siens. Il n'y a ni racisme, ni haine de l'Autre dans ces tueries, mais haine de soi : c'est à lui-même, à ce qui lui a été enseigné pendant des années, à sa famille qu'il s'est attaqué. Il aurait pu comme Pierre Rivière tuer père, mère et beau-père ; il s'en est pris à ce que l'on a voulu faire de lui. Voilà qui tient d'une tragédie à l'antique et qui est à mille années lumière de la politique. C'est ce en quoi Millet s'abuse. 

 

 

Quant aux thèses que Millet développe sur l'antiracisme, comment ne pas les approuver ? Il n'y a pas de racisme en France, et pas de raciste non plus, du moins chez les Français de souche. Si les lois et les moeurs de France comportaient 1% du racisme en vigueur en Arabie, en Iran, au Mali, en Algérie, au Maroc, en Indonésie, etc. on pourrait dire que la France est un peu raciste, pas beaucoup, un tout petit peu seulement. Or, il n'en est rien : pas de trace, pas de vestige, pas le début de la moindre esquisse de racisme. La seule réalité, c'est l'accusation de racisme. Si la France et les Français sont stigmatisés comme racistes, c'est que les mots racisme et raciste ont changé de sens : ils ne signifient plus "qui est persuadé de la supériorité de sa religion, race, nation, peuple, civilisation, etc. et qui, au nom de cette supériorité fantasmée, s'arroge le droit d'estourbir ou d'égorger tous ceux qui ne sont pas de cette religion, race, nation, etc.", mais "qui est d'une sale race, d'une race inférieure, d'une race à exterminer". C'est cette accusation de racisme qui, elle, non seulement est inspirée par un racisme primaire, viscéral, pulsionnel, mais aussi diffuse et répand partout en France ce racisme.