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27 avril 2013

Alignement

 

 

 

Ce nom, dérivé du verbe aligner, lequel est dérivé de ligne, ne soulève pas de véritables difficultés sémantiques dans les emplois qui en sont faits actuellement. Il s’est dit dès le début du XVe siècle des maisons, bâtiments, rues et de la voierie en général. C’est ainsi que Furetière (1690, Dictionnaire universel) définit alignement : « action par laquelle on met les choses en ligne droite, soit avec la règle ou le cordeau, soit en se servant de points marqués par des rayons visuels ». Il précise que le mot « se dit aussi du plan que donnent les voyers et architectes pour construire la face (comprendre la « façade ») des maisons qui sont sur la rue, pour en marquer les longueurs, les angles, et autres dispositions suivant lesquelles on est obligé de bâtir à peine de démolition ». Comme l’alignement relève de la loi ou de règlements d’urbanisme, un alignement défectueux ou non conforme peut être sanctionné. C’est pourquoi, ajoute Furetière, « les officiers de Justice assistent les voyers dans les alignements qu’ils donnent pour les maisons des coins des rues ».

Des choses aux hommes, plus particulièrement aux soldats. Alignement s’est employé pour désigner les lignes droites que doivent former les soldats lorsqu’ils défilent ou qu’ils présentent les armes. Signifiant « action d’aligner ou de s’aligner », il « s’emploie surtout en parlant d’une troupe », indiquent les académiciens (DAF, 1835). Littré (DLF, 1863-77) décrit alignement dans des termes semblables : « l’action d'aligner, en parlant de soldats », qu’il illustre de cet exemple « après chaque mouvement, on rectifie l’alignement » et de cet emploi « alignement ! Terme de commandement militaire pour régulariser l’alignement ».

 

Le sens figuré, à savoir « adhésion, volontaire ou forcée, aux idées, à la conduite d’une personne, d’une collectivité, d’un État » (DAF, neuvième édition, en cours de publication ; exemple : l’alignement sur les positions d’un parti politique) est tout récent et tout à fait conforme aux oukases de la modernité. Les académiciens l’ignorent dans la huitième édition (1932-35) du DAF et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) y consacrent une courte entrée. Par analogie avec l’emploi en urbanisme (la ligne droite) et dans les armées (former une seule ligne), alignement prend le sens de « conformité à une règle rigide » dans le domaine de la morale, de l’esthétique, des finances publiques (ah bon ?) et de la politique.

Ce sens figuré est l’oriflamme de la modernité triomphante. Mais qu’est-ce que la modernité ? Question presque aussi vaste que le programme « mort aux cons », remis au goût du jour par Sa Majesté le SM.

Pour ce qui est de l’essence de la modernité, la langue, elle, « ne ment pas ». Le sens originel d’alignement n’est pas celui des voyers (ou « officiers préposés pour avoir soin de raccommoder les chemins à la campagne et faire garder les alignements dans les villes », DAF, 1694), mais celui des généalogistes. C’est La Curne de Sainte-Palaye qui évente la mèche dans le dictionnaire historique de la langue française qu’il a commencé à établir au cours de la seconde moitié du XVIIIe siècle. Pour lui, alignement signifie non seulement « lignage », mais « par extension, vertu héréditaire, et qui indique le lignage d'un homme, la ligne dont il descend ». Pour cela, il se fonde sur cet emploi : « On disait figurément en parlant de ceux qui n’avoient pas hérité de cette vertu qu'ils étaient lignée délignée, qu'ils n'avoient point d'alignement ». Il illustre ce sens de ce poème du début du XIVe siècle : « Elle est trop en mœurs déparée / Et de ces devanciers sevrée / Qui se menèrent noblement. / Ils sont lignée délignée / Contrefaite et mal alignée / En eux n’a (il n’y a) point d’alignement ».

En somme, l’alignement, entendu dans le sens figuré qu’il a en politique ou dans la morale, c’est la volonté de s’accrocher ou se raccrocher à un lignage ou de se fondre dans une lignée - une « race », aurait-on dit au XIXe siècle, c’est-à-dire de se chercher des ancêtres, non pas ceux dont on a tout hérité et que l’on a reniés, mais de nouveaux ancêtres, tout purs, parfaits, sans tache ni souillure, auxquels on s’empresse de jurer fidélité. La modernité célébrée des partis communistes, écolos, gauchistes ou socialistes ou de la « morale laïque » à Payons ou de son vivre-ensemble ou du pourtoussisme de M. de Hollande a tout des archaïques mœurs féodales, suivant lesquelles chaque vassal devait s’agenouiller pour baiser l’anneau du suzerain.

 

 

 

24 avril 2013

Pour tous !

 

 

Personne n’est dupe. Jamais le « mariage », dit « pour tous », ne sera réellement « pour tous ». Il n’est pas pour les polygames, encore moins pour les polyandres, ni pour les vieillards qui voudraient épouser des fillettes âgées de six ans ou des bébés, ni pour les mineur(e)s, ni pour des frères et des sœurs, ni pour les amateurs de parties carrées ou de partouzes, ni pour les zoophiles, ni pour les choses (une femme mariée à son lit ou inversement), ni pour les animaux de compagnies (la mémère à son petit chien), ni pour plusieurs : six hommes ou six femmes ensemble, etc. Du moins pas encore. Quand les bornes sont franchies, il n’y a plus de limite.

En attendant qu’il devienne réellement « pour tous », examinons ce que le sens de ce tous, qui est la véritable oriflamme de la loi, dévoile de l’imaginaire ou du paradigme dogmatique de M. de Hollande, de la baronne Bitaura, de MM et Mmes Ayrault de Saint-Herblain, Delanoë de Carthage, Valse de Catalogne, de la femme-lige de Sa Majesté M6, etc. Ce que dit « tout(e,s) » ou « tous », qu’ils soient adjectifs ou pronoms, c’est un résumé du système idéologique du Pouvoir. La définition du XVIIe siècle (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) condense ce que pensent, font, décident, imaginent les socialos, écolos, gauchos, cocos : « qui comprend entièrement, universellement et sans exception, les différentes parties, les différentes qualités de la chose dont on parle, les différents individus d’une espèce, les différentes espèces d'un genre, les différentes unités d’une multitude, d’un nombre, etc. ». En somme, tout et tous sont contre l’exclusion, comme la loi homonyme qu’a fait voter Dame Aubry en 1998 ou 1999, Jospin étant le premier des ministres. Le mariage, dit « pour tous », est une extension au code civil de la loi contre l’exclusion.

Pour illustrer ce sens, admirablement « moderne », à moins que les socialos ne soient de simples blocs chus de la Monarchie absolue de droit divin, les académiciens citent les exemples suivants : « tout l’univers », « tout le monde », « toute la terre », « tous les hommes », « tous les animaux », « toutes les plantes », « tous les êtres créés », « tout le peuple », « toutes les nations de la terre », etc. Rien n’échappe à tous ; tous englobe tout, ce qui ne signifie pas nécessairement que tout est dans tout et réciproquement, mais que, pour le pouvoir en place, il n’y a pas de limite, pas de mesure, pas de barrière, pas de borne, pas de différence : c’est le règle de l’indifférenciation généralisée. Comme les enfants de six ans qui veulent posséder tout ce qu’ils voient, le désir qu’expriment les hommes de pouvoir est de tout promettre à tous.

Féraud (1788) résume le sens de tout ainsi : « il se dit de l’universalité d’une chose considérée en son entier » et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) de cette manière : « qui comprend la totalité, l’intégrité, qui ne laisse rien en dehors ». Il n’y a pas d’égalité là-dedans, mais un grand pastis. Ces définitions révèlent à la fois l’idéologie du pouvoir et l’imposture de cette idéologie du « pourtoussisme », car le mariage, dit pour tous, ne sera jamais pour tous, mais pour les seuls millionnaires qui ont assez d’argent et d’entregent pour faire les lois ou les acheter : ce qu’ils veulent, c’est préserver leur fortune. Ce n’est pas le mariage pour tous, mais pour quelques happy few. De même, il n’y aura pas de croissance pour tous, ni de prospérité pour tous, ni de travail pour tous (seulement du chômage pour tous), ni de changement pour tous, ni de vacances pour tous, ni de culture pour tous, ni de bonheur pour tous, ni d’école (digne de ce nom) pour tous, mais tout cela sera réservé aux seuls mêmes nantis et privilégiés du socialisme…

 

 

19 avril 2013

Part d'ombre

 

 

"Nous avons tous notre part d’ombre", dixit M. le comte de Cahuzac, ex futur premier ministre et ex futur président de la République, tombé dans la fange médiatique pour avoir voulu échapper à l’enfer fiscal en lequel lui-même et ses camarades ont transformé la malheureuse France. « Nous avons tous notre part d’ombre, première, deuxième, troisième génération… », voilà un beau slogan pour manifestants écervelés.  

M. de Cahuzac, au demeurant le meilleur homme qui fût au gouvernement, a répété six fois en vingt-cinq minutes part d’ombre, faisant de ces mots à la fois l’explication de ses malheurs et l’absolution de sa « folle bêtise ». Il n’est pas le seul à parler d’abondance de part d’ombre. Une journaleuse du Monde a marché sur les brisées de Cahuzac, lequel avait marché sur les brisées du Robespierre de Médiapart (ce part final – et pas très finaud - n’est pas celui de part d’ombre, mais celui de partisan, M. Plenel étant un partisan et un tireur assez peu franc) et antérieurement du Monde (qui se ressemble s’assemble), quand il avait écrit sur les parts d’ombre de la carrière de Mitterrand, carrière publique qui fut totalement claire et limpide, du moins pour ceux qui avaient fait l’effort de la connaître. La ou les part(s) d’ombre semble(nt) être la spécialité des hommes « de gauche », surtout quand ceux-ci doivent se justifier de leurs vilenies.

Pourtant, cette profusion de parts d’ombre « à gauche » n’explique en rien d’où viennent toutes ces parts d’ombre. Les mots évidemment, pas la chose. S’ils viennent de quelque part, ce n’est pas de la langue française, car ils ne sont relevés dans aucun des grands dictionnaires (DAF, Féraud, Littré, TLF), et cela bien que les emplois figurés du nom ombre soient innombrables et occupent plusieurs colonnes : ombres du tombeau, la vie des hommes passe comme l'ombre, les grandeurs du monde ne sont qu’ombre et que fumée, suivre quelqu’un comme l’ombre fait le corps, être l’ombre de quelqu’un, avoir peur de son ombre, faire ombre, porter ombre à quelqu’un, l’ombre d’un puissant maître le met à couvert, attraper bien des gens sous ombre de dévotion, sous ombre de piété, il n’y a pas ombre de doute, ombre de douter, prendre l’ombre pour le corps, les ombres des mystères et des vérités, l'ombre d’Alexandre, de César, du grand Pompée, le royaume des ombres, etc.

Part d’ombre est de l’allemand. Ces mots viennent de Carl, pas Karl Marx, mais Carl Jung, celui de la psychologie des profondeurs (la psycho qui a dépassé les profondeurs de la bêtise : en allemand, ce n’est pas difficile, un des principaux junguiens ayant été Göring, c’est tout dire) et celui de l’archétype. La part d’ombre, selon Jung, est tout ce que la conscience a écarté, parce que cette part d’ombre serait incompatible avec le beau moi, le moi idéal, le moi parfait qui rend si fiers d’eux les hommes « de gauche », et pas seulement Plenel, Chemin, Cahuzac, Mitterrand. Evidemment, quand on est « de gauche », on a le droit de revendiquer, pour quelque sujet que ce soit, ce charabia sorti des latrines des sciences sociales… D’ailleurs, quand on est « de gauche », on a tous les droits ! C’est ce qui définit la gauche.  

La langue française, elle, pue moins que l’allemande. La consultation de l’article ombre du Dictionnaire de l’Académie française (1762) est un plaisir pour l’intelligence. L’ombre, c’est « l’obscurité causée par un corps opposé à la lumière » ; poétiquement (« les ombres de la nuit », « les ombres de la mort »), « les ténèbres » et la « mort ». C’est sans doute cela, du moins en français, qui attend ce malheureux cerf aux abois qu’est M. le comte de Cahuzac déchiré par ses camarades aux dents acérées : les ténèbres sociales et la mort civile. Chassé du PS, de l’Assemblée nationale, de la franc-maçonnerie (qui n’est pas très franche sur ce sujet), de l’ordre des médecins, de l’équipe de XIII de Villeneuve, etc. Il va lui être notifié bientôt l’interdiction de respirer. Désormais, tout lui fait ombre et il va devoir se défier de tout le monde, surtout de ses anciens amis. Ils seront sa part d’ombre, mais une grosse part. Il est vrai qu’il leur faisait beaucoup d’ombre, étant le seul, parmi les élus et les ministres socialistes et écolos, qui sût compter jusqu’à dix ! Il a donc perdu leur ombre (leur protection, leur faveur), ce qui doit lui faire une belle jambe.

Ouvrez les dictionnaires. Vous y lirez des centaines d’emplois du nom ombre qui illustrent tous cocassement les malheurs de M. de Cahuzac et de ses anciens amis.

 

13 avril 2013

Transparence

      

 

      Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, la définition de transparence est expédiée en une courte phrase : « qualité de ce qui est transparent », laquelle ne fait que gloser la formation de ce nom dérivé de l’adjectif transparent (« diaphane, au travers de quoi l’on voit les objets », DAF 1694-1935), et elle est illustrée du même exemple « la transparence de l’eau, du verre ».

L’adjectif transparent, dont est dérivé le nom, a, il est vrai, un sens « transparent ». Il est composé, en latin du Moyen-âge, de la préposition trans, qui signifie « à travers », et du participe du verbe parere, « apparaître ». Même Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), répète cette définition, qu’il illustre de quatre citations d’écrivains classiques.

            Au XXe siècle, tout change. Le nom transparence s’étend à d’innombrables réalités, comme l’atteste l’article transparence du Trésor de la Langue française (1971-1994). Dans la dernière édition publiée (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article transparence s’étend sur moins trois lignes ; dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), il fait près de deux pages de grand format et quatre colonnes. D’un coup, le mot devient moderne. Les sens techniques sont plus nombreux. Le mot est en usage en peinture (« couleur,  motif, etc. vu(e) à travers une seconde couche transparente » et « l’impression de luminosité, d’immatérialité que produit l’application de couches transparentes »), en optique, au cinéma (« procédé consistant à projeter par derrière sur un écran transparent un plan qui sert de décor et à filmer une scène jouée devant cet écran »).

Pourtant, ce qui fait la modernité de transparence, ce n’est pas la technique, mais la morale ; ce sont ses emplois figurés, étendus aux êtres, aux institutions, à la presse, à la politique, à la société. La transparence est l’idéal d’une société qui n’a plus ni secret, ni zone d’ombre, ni refuge, ni asile, idéal qui ne tient pas de la démocratie, quoi qu’on en dise, sinon dans les discours, mais d’une organisation totalitaire. C’est la « qualité d’une personne dont les pensées et les sentiments sont faciles à comprendre, à deviner » et surtout la « qualité d’une institution qui informe complètement sur son fonctionnement, ses pratiques », comme dans et exemple : « au niveau de l’entreprise de presse, l’esprit a été de concevoir, dès 1936, une réglementation par laquelle serait obtenue la « transparence » (connaître le véritable responsable et les véritables ressources), condition de la loyauté ». Non seulement les êtres et les institutions doivent être transparents, bien entendu aux yeux des inquisiteurs qui fourrent leur nez partout, mais aussi le style et les discours ont pour qualité la transparence : c’est la « qualité de ce qui est facilement compréhensible, intelligible ». La transparence n’est plus une propriété physique, c’est une affaire de morale. Les revenus et les impôts sont aussi touchés par la nouvelle exigence : la transparence fiscale est un « régime fiscal particulier de certaines sociétés qui ne sont pas assujetties à l’impôt sur les bénéfices, mais dont on impose les activités comme si elles étaient directement le fait des associés ».

            Pendant trois siècles, du XVIIe au XXe siècle, transparence ne se disait que de la matière, verre ou eau. Le nom est resté sans prétention, jusqu’à ce que la Restauration socialiste se l’approprie pour en faire une exigence de morale publique. D’un coup, il s’est opacifié et est devenu trouble, obscur, inquiétant, à l’opposé du sens dont il a été longtemps porteur. D’ailleurs les exhortateurs à la transparence, eux, ne s’y trompent pas, qui refusent de s’y plier. Le baron Bartolone juge que la transparence n’est bonne que pour les adversaires, pas pour les siens. Sa « terreur », comme l’écrit Féraud en 1788 à propos des Anglais, « est de voir son administration devenir transparente et ses mystères dévoilés aux étrangers ». Il ne se laisse pas abuser par les mots d’ordre qu’il lance aux citoyens et se garde prudemment d’appliquer à lui-même et aux siens ce qu’il exige des citoyens normaux. Les journaleux font de même : ils veulent tout savoir des autres, mais ils tiennent à ce que leurs sources soient protégées, évoquant la déontologie, parlant de secret – de leurs secrets enfermés derrière les hautes murailles de la forteresse des rédactions, etc. En bref, la transparence n’est rien d’autre que l’ample et archaïque manteau qui couvre tous les vices.

 

10 avril 2013

Moralisation, moraliser

 

 

            Moralisation, attesté dans la première moitié du XIXe siècle, est tenu par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 ; il n’est pas dans les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française), pour un « néologisme » et il le définit comme « l’action de moraliser, de rendre moral, de donner des principes moraux ». Si l’on rapporte le nom moralisation, tel qu’il est employé par MM. de Hollande et Ayrault de Saint-Herblain, grands vertueux devant l’Eternel et sermonneurs prolixes, et tel que le répètent les perroquets des media à tête de linotte (« choc de moralisation », « moralisation de la vie politique », « moralisation du gouvernement », etc.), aux milieux de la politique, le seul prononcé de ce nom suppose que les hommes politiques n’ont aucun principe moral, puisqu’il est urgent de leur en donner, comme s’ils étaient des enfants, et qu’ils mettent à la charge des finances publiques l’existence immorale ou amorale qu’ils mènent. Ces sermonneurs vertueux se défendent d’accuser les hommes politiques d’être « tous pourris ». Or, c’est l’accusation que porte « le choc de moralisation », c’est-à-dire la politique qui consisterait à rendre « moraux » les hommes politiques.

Littré illustre le sens de moralisation de cet exemple qui suinte la condescendance de la bonne conscience : « la moralisation des masses par l'instruction ». Ce qui est supposé, c’est que les « masses » (id est les classes populaires) sont immorales, parce qu’elles sont ignorantes. Ces deux propositions sont évidemment fausses, mais elles révèlent une vérité ou une seule vérité : le mépris sans limite que les concepteurs de cette campagne de moralisation (M. de Hollande, ses conseillers, ses ministres, etc.) vouent à leurs collègues députés ou sénateurs et au peuple que ceux-ci représentent, à moins que ce « choc » ne soit de la « poudre » qu’un pouvoir aux abois jette « aux yeux » du bon peuple de France.

Du temps de Littré, moralisation était un néologisme : il ne l’est plus aujourd’hui. Il est dans le Trésor de la Langue française (1971-94) et dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication depuis 1994), dont les définitions sont assez semblables : « action d’élever l’homme dans l’ordre de la morale, résultat de cette action » et « action de rendre une chose conforme à la morale, soumission à des règles morales » (TLF) ; « action de moraliser, de rendre moral ; résultat de cette action » (DAF). Arouet souhaite beaucoup de courage à ceux qui veulent élever députés, sénateurs, ministres, élus locaux, présidents de ceci et de cela, conseillers en tout genre et de tout genre, etc. dans l’ordre de la morale. Il leur en faudra (du courage, de la persévérance, de la lucidité : pas de panique, la choc de moralisation, ce ne sont que des mots), surtout de l’inconscience.

 

Dans l’article qu’il consacre à moralisation, Littré ajoute ceci, en guise de remarque : « autrefois on disait : « le théâtre est une école de mœurs » ; un néologue dirait « une école de moralisation » ». Cet ajout révèle que moralisation a un autre sens, que les auteurs du TLF glosent ainsi : « (par métonymie) réflexions morales, développements moraux ». Ce sens, relativement rare, est dû au verbe moraliser, dont dérive moralisation. Ce verbe, attesté au milieu du XIVe siècle, a longtemps été « intransitif ». Il s’employait de façon absolue, sans complément. On faisait des réflexions morales, on ne cherchait pas à moraliser son voisin ou son semblable, ni même la « société ». Le seul sens que distinguent les académiciens de 1694 à 1798 est « faire des réflexions morales », que ceux-ci illustrent de cet exemple : « il y a bien de quoi moraliser sur les événements qui arrivent tous les jours dans le monde ». C’est dans ce sens que le théâtre (aujourd'hui, la politique, comme école de moralisation", a remplacé le théâtre") serait, selon les néologues cités par Littré « une école de moralisation », c’est-à-dire une occasion de faire des réflexions morales. C’est dans l’édition de 1835 du DAF, postérieure à la Révolution (1789-1815), période où chacun était contraint d’afficher sa soumission à la vertu publique et où, en conséquence, l’hypocrisie était reine, qu’est enregistré l’emploi transitif de ce verbe, dont les académiciens précisent qu’il est « familier » : « activement et familièrement, moraliser quelqu’un : lui faire de la morale ou une morale ». L’exemple illustrant ce sens et qui suinte la condescendance est éloquent, surtout s’il est appliqué à la situation désespérante ou inamendable de M. de Hollande et de son gouvernement : « on a beau le moraliser, il n'en continue pas moins son train de vie ». Littré (1863-77) relève lui aussi cet emploi transitif. Moraliser quelqu'un, c’est « (familièrement) lui faire de la morale ou une morale » ou « (néologisme) rendre moral, perfectionner l’homme au point de vue moral ».

Cet emploi transitif et le sens qu’il prend dans la langue sont des marqueurs de la modernité, c’est-à-dire qu’ils révèlent ce qu’elle est vraiment, non pas dans les discours hâbleurs des sciencieux de l’homme et du social, les panseurs, ceux qui couvrent la réalité de pansements pour éviter qu’elle ne soit pensée, mais quand cette modernité s’affiche d’elle-même, sans chichis ni contrainte, dans la langue même. « Faire, donner une leçon de morale à quelqu’un dans le but de l’instruire ou de le réprimander » ou « rendre l’homme moral ou plus moral, l’inciter à agir moralement, l’élever ou l’aider à s’élever dans l’ordre de la morale » ou « rendre conforme à la morale, soumettre quelque chose à des règles morales » (TLF), c’est un condensé des politiques que fixent les prophètes, les guides et autres chefs de parti, conducator, ayatollah, premier secrétaire, duce, führer, des organisations politiques modernes, c’est-à-dire totalitaires : prendre en charge non pas le monde ou les institutions, mais les hommes eux-mêmes, leur intimité, leur existence, leurs mœurs et faire en sorte que tout cela soit conforme aux normes que ces organisations imposent.    

 

 

08 avril 2013

Choc et chocs en séries

 

 

Le nom choc, dérivé du verbe choquer, est attesté au XVIe siècle comme terme militaire. Un choc, c’est la rencontre de deux armées.

Jusqu’au milieu du XXe siècle, ce qui caractérise les emplois de ce nom, c’est la stabilité sémantique. En 1762, les académiciens distinguent quatre sens : « heurt d’un corps contre un autre corps », « rencontre et combat de deux troupes de gens de guerre » et « figurément (…) malheur, disgrâce qui arrive dans la fortune d’un homme » et « quelque attaque fâcheuse (de) santé » (DAF, 1762). En trois siècles, rien ne change vraiment, puisque ces sens se retrouvent quasiment tels quels, avec quelques extensions, dans la neuvième édition du même DAF, en cours de publication depuis 1994. Un choc, c’est la « rencontre brusque d’un corps avec un autre », la « rencontre et le combat de deux troupes qui s’affrontent ou qui se chargent », un « conflit, une opposition plus ou moins violente », un « état aigu et préoccupant comportant une insuffisance circulatoire soudaine », un « (figuré) évènement malheureux qui porte atteinte à l’équilibre physique et moral » et une « (familier) émotion violente causée par un fait inopiné ».

M. de Hollande, l’homme du socialisme restauré, n’a que le mot choc à la bouche. Il ne promet plus monts et merveilles (les promesses, c’était « avant »), il ne promet plus que des chocs (le choc, c’est maintenant) : choc de compétitivité, choc de simplification, choc de moralisation. Bientôt ce sera le choc de remaniement, le choc de dissolution, le choc de démission, etc. Tous les chocs sont possibles.

Soit les chocs des derniers jours : compétitivité, simplification, moralisation. Dans quel sens faut-il entendre choc ? « Etat aigu et préoccupant comportant une insuffisance circulatoire soudaine » ? « Evènement malheureux qui porte atteinte à l’équilibre physique et moral » ? « Emotion violente causée par un fait inopiné » ? M. de Hollande promettrait-il des événements malheureux ? Sans doute. Annoncerait-il un « état aigu et préoccupant » ? C’est fort possible. Voudrait-il ébranler les citoyens en leur causant des émotions violentes ? C’est probable. Ou bien il ne sait pas le français, ce dont les habiles ont pris conscience, à moins qu’il n’emploie choc dans un sens que Littré (1863-77) glose ainsi : « atteinte, revers subit » et qu’il illustre de cet exemple, inutilement insolent si l’on pense aux malheurs de M. de Hollande et de ses ministres : « ce choc ébranla sa fortune ». Oui, tout ce que dit (ou ne dit pas), décide (ou ne décide pas), pense (ou ne pense pas) M. de Hollande se retourne contre lui. Quand il traitait son prédécesseur de sale mec, de salopard, de l’Autre, il a lancé dans les airs, comme un personnage du Dîner de cons, un boomerang qui, quelques mois plus tard, lui revient au visage : c’est ça, le vrai choc.

 

02 avril 2013

Stigmatiser

 

 

Stigmate, stigmatiser, stigmatisation

 

En latin, stigmata, ce sont des « marques au fer rouge » et des « marques d’infamie ». Le nom stigmate qui en est emprunté est attesté au milieu du XVe siècle pour désigner « les marques des cinq plaies faites par la crucifixion sur le corps de Jésus », puis des « marques semblables à celles des plaies de Jésus, portées par des saints » ou « marques des cinq plaies du corps de Jésus-Christ miraculeusement imprimées sur le corps de certains saints ».

Pour les auteurs des anciens dictionnaires, stigmates est parfois uniquement un terme « de piété ». Richelet (1680, Dictionnaire des mots et des choses) le définit ainsi : « marques des clous des mains et des pieds de Jésus-Christ qui ont été imprimées sur le corps de quelques personnes saintes ; les glorieux stigmates de Saint François ». Il en va de même chez les autres lexicographes, tels Furetière (1690, Dictionnaire universel : « terme que les cordeliers ont mis en usage pour exprimer les marques et impressions que Notre Seigneur avait fait de ses plaies sur le corps de leur séraphique père saint François »), Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences : « aujourd’hui ce terme n’est plus en usage que pour signifier les marques des clous des mains et des pieds de Notre Seigneur, qui ont été imprimées sur le corps de saint François et d’autres personnes saintes »), les académiciens (1694 et 1762, DAF : « Marques des plaies de notre Seigneur Jésus-Christ », Féraud (1788, Dictionnaire critique de la langue française : « en français, ce mot est peu employé dans le langage ordinaire, et l’on ne s’en sert guère qu’au pluriel en parlant des stigmates de St. François, de qui l’on dit aussi qu’il a été stigmatisé »).

Au XIXe siècle, la nouvelle religion commence à effacer la vieille transcendance chrétienne. Dans les articles de dictionnaire, à l’exception de celui de l’Académie française, le sens religieux de stigmates, qui est le premier à être attesté dans l’histoire du mot, est dégradé au troisième ou au quatrième rang des sens recensés par le positiviste Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), le premier étant celui de « marque que laisse une plaie » et le sens religieux n’étant qu’un emploi particulier, propre à la religion. Littré va jusqu’à mettre en doute la réalité physique du phénomène des stigmates : « particulièrement, les marques des cinq plaies de Notre-Seigneur Jésus-Christ qu’on prétend avoir été imprimées, par faveur du ciel, sur le corps de saint François d’Assise ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) enfoncent le clou et confirment le choix de Littré. Le sens de stigmate est « marque durable sur la peau », « les cinq plaies de Jésus crucifié » ou « les mêmes plaies portées par certains mystiques » n’étant qu’un avatar de ce sens, mais borné à la seule religion.

            Ce serait une insolence que de penser que les consciencieux du social, petits et gros ou autres sociologueux, scienceux de l’homme, politiqueux, médieux, cultureux et sociaux cultureux, associateux, etc. qui emploient à tout instant le verbe stigmatiser et le nom stigmatisation, aient présent à l’esprit ce sens religieux, pourtant historiquement avéré, et tiennent les Roms, les innombrables Mohammed, les musulmans, les arabes, les Noirs, les Africains, les bambaras, les Papous, les Inuits et les lapons établis légalement ou illégalement en France pour de nouveaux Christs ou de nouveaux saints François, et les Français ou la France pour ces soldats romains qui ont cloué le Christ sur sa croix et enfoncé leur lance dans son corps sanglant.

            En réalité, ce à quoi se réfèrent les sciencieux du social, c’est au sens judiciaire et moral de stigmates qui se développe à partir du XVIe siècle : « trace honteuse que laisse dans le coupable une faute morale » et « marque imprimée au fer rouge ». Furetière (1690) relève en partie ces sens : « chez les Anciens, stigmates était une marque qu’on mettait sur l’épaule gauche des soldats qu’on enrôlait » et stigmatiser, c’est « marquer une personne au front. On stigmatisait autrefois les serfs fugitifs ». Ce sens est exposé dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64 : « (Histoire ancienne) signes ou caractères dont on marquait ordinairement les esclaves qui avaient été fugitifs... On se contentait quelquefois de leur mettre un collier ou un bracelet, sur lequel on gravait le nom du maître »), par Féraud (1788 : « Marque empreinte sur le corps d’un homme, d'un animal. On le disait des anciens Esclaves »), par les académiciens (1835 : « Les stigmates de la justice, les marques du fer rouge imprimées sur l’épaule des voleurs »). A partir de ce sens se sont développés des emplois figurés propres à la morale : « Figuré et familièrement, il en porte encore les stigmates se dit d’un homme qui vient d’être maltraité publiquement, d’essuyer en public des reproches humiliants ; figuré, un stigmate flétrissant, honteux, une note d’infamie » (DAF, 1835, 1879 ; Littré, 1863-77). Dans la huitième édition du DAF (1932-35), les marques au fer rouge étaient laissées sur la peau des « galériens » et non plus des « voleurs » : « Les stigmates de la justice se disait des marques du fer rouge sur l’épaule des galériens », sens propre à l’Ancien Régime selon les rédacteurs du Trésor de la langue française, lesquels recensent les emplois modernes et victimaires de stigmates : « Par analogie ou au figuré, littéraire, généralement au pluriel, marque visible, signe apparent de quelque chose de pénible, d’accablant ou d’avilissant » (stigmates de l’alcoolisme, de la douleur, du vice, de souffrances intérieures). Alors que le verbe stigmatiser est attesté dans un sens religieux au XVIIIe siècle encore (« qui porte des marques semblables aux plaies de Jésus », Dictionnaire de Trévoux), il est relevé dans les dictionnaires dans son sens judiciaire : « marquer une personne au front ; les esclaves fugitifs étaient autrefois stigmatisés » (Corneille, 1694) ; « marquer une personne avec un fer rouge ou autrement » et « il signifie figurément blâmer, critiquer quelqu’un avec dureté et publiquement » (DAF, 1835) ; « marquer avec un fer rouge ou autrement, on stigmatisait autrefois les esclaves fugitifs » et « figuré, imprimer à quelqu’un un blâme sévère, une flétrissure publique » (Littré, 1863-77) ; « marquer d’un stigmate » et surtout « au figuré, blâmer, critiquer, ridiculiser quelqu’un avec dureté et publiquement » (Trésor de la langue française, 1971-94), ce dernier dictionnaire relevant aussi  le nom stigmatisation : « (histoire) opération consistant à marquer d’une façon indélébile le corps d’une personne pour lui imprimer un signe distinctif, une marque d’infamie » et « au figuré, accusation sévère et publique, flétrissure morale portée à l’encontre d’une personne, de ses actes, de sa conduite » et rappelant aussi les sens religieux et « pathologique » de ce nom : « (religion) fait de recevoir les stigmates du Christ crucifié » et « (pathologie, psychologie) stigmatisation mystique, plaies rappelant les blessures infligées au Christ au cours de la Passion et qui peuvent s’observer en pathologie mentale chez les pathomimes et les simulateurs ».

            Ce que cherchent les consciencieux du social et les politiqueux à la Wieviorka, Liogier, Mucchielli, Dubet, Aubry, Duflot, Besancenot, et autres grands stigmatisateurs de la France et des Français, c’est faire accroire que les musulmans, les clandestins, les Roms, les noirs, und so weiter, sont marqués au fer rouge par ces garde-chiourmes cruels et inhumains que sont les Français. Ces accusations sont tellement grotesques qu’elles peuvent être retournées comme une crêpe. Les stigmatisés ne sont pas les Roms, encore moins les mahométans, mais les seuls Français ; et par qui sont-ils stigmatisés ? Par les bons médias bien pensants, les gros consciencieux du social, les cultureux de toute sauce et les politiqueux à leurs bottes.