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02 juillet 2013

Discriminer

 

 

 

 

En latin, discriminare a pour sens « séparer » ou « diviser ». D’une route, on disait en latin qu’elle discrimine, c’est-à-dire sépare en deux parties, une région ; ou d’une route éclairée par des torches, qu’elle « discrimine les champs contigus », la lumière des torches séparant nettement la route éclairée des champs obscurs.

En 1876, le verbe discriminer, emprunté au latin, sous la forme du participe présent et adjectif discriminant, est attesté en français comme terme de mathématique (Littré, Supplément au Dictionnaire de la Langue française). Voici la phrase citée que les mathématiciens comprendront : « si on différentie une forme à k variables, le résultant de ces k dérivées prend le nom de discriminant de la forme x (fonctions homogènes à un nombre quelconque d’inconnues). Il n’est pas nécessaire d’avoir l’expression du discriminant pour construire la solutive ». Ce verbe est donc de la dernière modernité. Il n’est relevé dans aucune des huit éditions (1694-1935) du Dictionnaire de l’Académie française. En revanche, à ce verbe, il est consacré un article dans le Trésor de la Langue française (1972-1994). Le sens n’est pas très différent du sens du verbe latin. Discriminer, c’est « différencier en vue d’un traitement séparé, un élément des autres ou plusieurs éléments les uns des autres en (le ou les) identifiant comme distinct(s) », c’est-à-dire s’adonner à une des plus hautes activités de l’esprit. Le verbe a pour synonyme distinguer. Ainsi on discrimine les problèmes, les rhumatismes infectieux, les choses, les sujets normaux des sujets présentant un syndrome mental donné, etc.

 

Le drame est que ce verbe ressemble au verbe anglais to discriminate, attesté en anglais depuis 1638, et qui, lui, a les deux sens que voici : « discriminate ong thing from another, between two things : make, see a difference between » (distinguer une chose d’une d’autre, entre deux choses, faire ou voir une différence entre deux choses) et « discriminate against ; treat differently, make distinctions. Laws which do not discriminate against anyone, treat all people in the same way » (discriminer quelqu’un, le traiter différemment. Lois qui ne discriminent personne, qui traitent tout le monde de la même manière).

Autrement dit, le verbe discriminer, au sens de violer le principe constitutionnel d’égalité des citoyens devant la loi, est un néologisme sémantique. Ce sens est étranger à la France, à son histoire, à sa civilisation. C’est un sens propre à l’anglais, langue dans laquelle to discriminate a désigné les déplaisantes réalités juridiques de la ségrégation raciale spécifique des Etats-Unis d’Amérique ou de l’Afrique du Sud. En France, les discriminations sont interdites depuis deux siècles ou plus. Introduire en français ce sens pour en faire une réalité sociale de la France, c’est une escroquerie. Mais la barrière de l’escroquerie n’arrête pas les sciencieux du social, ni les cultureux et autres journaleux, ni les politiqueux. L’importer pour le plaquer sans vergogne sur les réalités de la France est peut-être conforme aux règles du libre échange ou du commerce international, mais doublement inutile : la langue française est libéralement pourvue en monstres et la discrimination n’a pas de réalité en France, sinon dans les plus hautes activités intellectuelles, quand l’esprit s’efforce de distinguer des propriétés différentes ou de séparer l’une de l’autre des molécules, comme Lavoisier l’a appris à faire aux chimistes modernes.

Employer des mots impropres ou réciter des formules obscures pour faire advenir des réalités qui n’existent pas, c’est de la magie. C’est sans doute aussi ça les sciences sociales et la culture des cultureux.

 

 

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