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21 septembre 2013

Lumière des livres : 38

 

 

Henri Lopes, Dossier Classé, roman, Seuil, 2002.

 

Longtemps, nous avons cru qu’il était impossible de dire quelque vérité que ce fût sur l’Afrique, soit parce que nous étions « blancs », donc suspects a priori de racisme, soit parce que nous étions Français, donc nécessairement nostalgiques de l’ordre colonial révolu. Condamnés au silence, nous espérions qu’enfin, un Africain libre, « libre » comme il y a eu la France libre, courageux, intelligent, soucieux du Bien commun, dirait la Vérité sans tabou ni censure. Hélé Béji l’a fait pour l’Afrique du Nord. Un jour viendrait où un Africain déchirerait l’épais voile de mensonges dont les « sciences humaines et sociales », les media bien pensants et toute l’Université couvrent l’Afrique depuis quarante ans ou plus, de sorte que, quand nous savons, nous préférons nous taire, arguant qu’après tout, les affaires de l’Afrique sont l’affaire des Africains.

Un écrivain, romancier qui plus est, Henri Lopes, auteur de sept romans publiés, prouve, dans une œuvre de « fiction », Dossier classé, qui se déroule au Mossika, pays imaginaire, qui pourrait se nommer aussi bien Guinée que Togo ou Congo ou Bénin ou Mali, qu’on peut dire la vérité, à condition de s’affranchir de la censure qu’imposent les biens pensants, les tiers-mondistes, les marxistes non repentis, les antiracistes de profession et les haïsseurs sans limite de la France. Paradoxe : alors que les « sciences » humaines et sociales (sociologie,  ethnologie, anthropologie, etc.) mentent à qui mieux mieux, sans vergogne ni scrupule, le roman atteint le vrai. Or, ces sciences prétendent détenir seules la vérité, le roman sait qu’il est fiction et que les histoires qu’il raconte sont inventées. Henri Lopes a le courage ou l’audace ou l’inconscience (qu’on lui fera payer à n’en pas douter, ne serait-ce qu’en occultant son oeuvre) d’emprunter les voies de la fiction romanesque pour dire la Vérité. Quelle cure de jouvence, quelle séance d’oxygénation, quel moment d’allégresse que la lecture de son roman !

Dossier classé est tout à l’opposé du Cahier d’un retour au pays natal, cet ouvrage de Césaire qui a fait basculer tant d’intellectuels des années 1950 et 60 dans le politiquement correct. Ce serait plutôt horresco referens le cahier de la fuite du pays natal sans retour possible. Lazare Mayélé, universitaire récemment naturalisé américain, reporter à African Heritage, journal afro-américain identitaire, revient dans son pays, la République du Mossika, après un long exil en France, puis aux Etats-Unis, à la fois pour rédiger une série de reportages sur « l’ouverture à la démocratie » (nous sommes en 1992) après trente années de régime dictatorial et policier de parti unique, mais « progressiste » comme il se doit, et pour élucider les circonstances dans lesquelles son père, Bossuet Mayélé, avocat, ancien leader de la Fédération des Etudiants Africains en France et l’un des esprits les plus brillants de sa génération, a été enlevé en 1966, puis assassiné, par des miliciens au service du régime.

La réalité que Lazare découvre est politiquement très incorrecte. Le Mossika va à vau-l’eau. Rien ne fonctionne. Les routes, les rues, les voies ferrées, les bâtiments publics, plus rien n’est entretenu. Les droits élémentaires ne s’obtiennent que par la corruption ou les affinités claniques ou ethniques. La catastrophe que vit l’Afrique est sous-évaluée ou dissimulée. Si on en parle, c’est pour accuser l’Occident, les Blancs, la France,  l’impérialisme. « Il ne suffit pas de tout mettre sur le compte du colonialisme, de l’impérialisme et de faire l’apologie de nos sociétés communautaires… Nous ne sommes pas de bons sauvages, nous sommes des êtres aux mentalités médiévales ». Le narrateur, lui, regarde, observe, dit. Comme il n’est pas Tartufe, il ne s’embarrasse pas de précautions oratoires. « A trop répéter les conflits de l’époque coloniale, on risque de confondre les Français d’aujourd’hui avec les colons d’hier. Dois-je continuer de récriminer contre un ami sous prétexte que son grand-père a jadis giflé le mien ? Cet engouement irréfléchi pour le devoir de mémoire m’insupporte ». La crise économique et sociale dans laquelle s’est abîmé le Mossika est la conséquence de la gabegie, de l’incompétence, de l’inconscience, de la promotion à des postes de responsabilité d’individus cupides à partir des seuls critères de clan, ethnie, famille, etc.

Le journal afro-américain très politically correct où travaille Lazare diffuse la bonne parole des cultural studies élaborée dans les universités WHASP, blanches, anglo-saxonnes, protestantes : l’Afrique y est présentée comme le continent de la tolérance, du respect d’autrui, de la joie de vivre, des grands ancêtres, de l’innocence. Bien entendu, la réalité dément l’utopie. Lazare est métis. Au Mossika, il subit les plaisanteries racistes de ses « frères de couleur ». Il le dit et il l’écrit. Il observe les haines inter ethniques : il le dit et il l’écrit. Il constate aussi l’attachement des Africains à la France. Il l’écrit : « Au pays, les gens vivent le regard rivé sur la France, comme si elle demeurait la Métropole. Elle ne l’est plus administrativement, mais dans les cœurs, si. Saurais-je expliquer cette réalité à mes collègues d’African Heritage ? La France n’avait pas besoin de s’affûter une stratégie pour nous happer. Dans notre pirogue, nous pagayons de toutes nos forces, ivres de nous amarrer à elle ».   

Pour ce qui est de l’histoire récente, qui commence avec l’Indépendance, les personnages – sauf ceux qui jouissent des bienfaits du pouvoir – ne se gênent pas pour dire que tout allait mieux du temps des Blancs, que la société d’alors était moins injuste et que le peuple était mieux traité. « Du temps des Blancs, le mérite déterminait les promotions ; maintenant, (c’est) la tribu ». Le malheur a commencé avec l’accession au pouvoir de jeunes gens nourris de marxisme et des modèles cubains, algériens et tiers-mondistes : ils ont conduit leur pays à l’abîme. Bossuet Mayalé fut l’un de ces jeunes révolutionnaires marxistes. « Elle a décrit l’atmosphère révolutionnaire qui régnait à l’époque au Mossika. Les modèles étaient ce qu’on appelait les « démocraties populaires : le Viêt-nam, la Chine, Cuba, le « Che ». (…) Outre la tribu, votre père a été victime des idéologies de son temps. Des idées que lui-même avait semées à Paris, à Likolo (capitale du Mossika), dans la tête de ceux qui devinrent ses ennemis ». Il a été assassiné. « Dossier classé » conclut son fils, en rentrant chez lui, aux Etats Unis d’Amérique.

De ce roman noir (dans tous les sens du terme : les faits racontés se passent en Afrique noire, Lazare se fait « policier » pour enquêter sur l’assassinat de son père, l’analyse de la situation qui prévaut au Mossika est d’un pessimisme effrayant, compensé heureusement par une grande allégresse d’écriture), émerge un personnage positif : Monsieur Babéla, le vieux maître d’école à l’ancienne, qui cite Homère, Platon et Socrate, attaché à la France républicaine et laïque, au raisonnement, à la langue française. A Lazare qui développe devant lui la thèse de la langue française imposée par les maîtres à leurs sujets, il objecte : « Vous aussi…, vous répétez ces sornettes ? Cela fait partie des idées reçues. Mon père était déjà interprète à l’époque coloniale. Il avait perçu l’importance du français : langue clé pour notre instruction mais aussi langue de pouvoir. Ses enfants n’avaient le droit de s’adresser à lui qu’en français. (…) Nous avons poursuivi la conversation sur l’utilisation des langues au pays. Il les appelait autochtones et moi (Lazare) nationales. En fait, j’écoutais surtout Maître Babéla. Ses propos, à contre-courant, tant du discours officiel que des opinions de nos intellectuels, me permettaient de mieux saisir des comportements de la vie quotidienne qui m’avaient désarçonné ». C’est ce vieux maître d’école qui révèle à Lazare à la fin du roman ce que devrait être une nouvelle littérature africaine « Le roman n’a pas pour objectif d’informer, mais de former. Je lis pour me construire, m’amender. La lecture, c’est la prière ».

La chape de silence qui plombe l’Afrique est provisoirement levée. Les malheurs de l’Afrique viennent des Africains eux-mêmes certes, mais aussi des intellectuels européens qui ont insufflé aux jeunes instruits, dont Bossuet Mayélé, qui en est mort, des théories tiers-mondistes, marxistes, gauchistes, internationalistes, etc., qui, si elles avaient reçu un début d’application en France auraient conduit notre pays à l’abîme. Aussi ont-ils fait subir aux malheureux cobayes consentants d’Afrique l’expérience destructrice de soi, de ce que l’on est, de son être. Dire la vérité sur l’Afrique, comme le fait Henri Lopes, c’est nommer les inspirateurs idéologiques de sa destruction, c’est aussi jeter la suspicion sur les idéologies dominantes en Europe : multiculturalisme, tribalisme, communautarisme. L’Afrique préfigure ce que sera ou veut devenir l’Europe : un agrégat de tribus ou de communautés se haïssant les unes les autres, enfermées dans une identité fantasmée, parlant la langue des ancêtres, fût-ce un patois, etc. C’est la raison pour laquelle la réalité de l’Afrique est volontairement occultée. Henri Lopes ouvre un dossier. Gageons qu’il ne soit bientôt fermé et très vite classé, comme l’a été l’enquête sur l’assassinat de Bossuet Mayélé.

 

 

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