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05 octobre 2013

La nouvelle langue française selon Nodier

 

 

 

 

Les néologismes recensés à la fin du XVIIIe siècle et au début du XIXe siècle coïncident avec les événements révolutionnaires, de 1789 à 1815, puis avec les transformations économiques et sociales qui affectent la France à compter de 1820, au point que des historiens, dont François Furet, tenant compte des régimes opposés et contraires, monarchie absolue, monarchie constitutionnelle, république, consulat, empire, monarchie absolue atténuée, monarchie constitutionnelle, république, république autoritaire, empire, république…, qui se sont succédé entre 1787 et 1876, élargissent la Révolution à ces deux dates et à tout un siècle. Ces néologismes sont attestés par les lexicographes et par les écrivains, dont Balzac et même Hugo, qui a mis « un bonnet rouge » au « vieux dictionnaire », et par un écrivain et philologue talentueux, Charles Nodier (1780-1844), qui les a interprétés en avançant une thèse qu’il désigne par les termes de « nouvelle langue française », langue apparue, selon Nodier, à la toute fin du XVIIIe siècle et qui, dans l’histoire de la langue française, formerait le troisième état de cette langue, après la vieille langue française, qui dure jusqu’au XVIe siècle, et la langue classique des XVIIe et XVIIIe siècles. 

L’étude de Nodier, qui s’étend sur une vingtaine de pages, est intitulée sobrement « langue française ». Elle figure dans le tome XXVIII, publié en 1836, du Dictionnaire de la conversation et de la lecture (1832-1855), édité par le libraire Belin-Mandar et dont les rédacteurs ont voulu diffuser auprès d’un large public des connaissances encyclopédiques qui n’auraient pas été déformées par des partis pris idéologiques ou polémiques et qui sont exposées dans les formes aimables de la « conversation », peut-être en hommage au XVIIIe siècle qui a su porter à son plus haut degré l’art de la conversation cultivée.

Nodier est romantique. Il partage, avec les linguistes ou grammairiens romantiques, quelques a priori ou présupposés, en particulier sur les langues. Celles-ci sont, pour ceux qui les étudient, intimement liées aux peuples qui les parlent ; elles sont le miroir où se reflètent les mentalités, les sensibilités, l’esprit d’un peuple, son imaginaire, ses croyances ; elles sont étroitement liées aux sociétés où elles sont en usage : « la langue naît, elle vit, elle vieillit, elle meurt comme les hommes, comme les sociétés, comme les mondes. Sa durée, sa vitalité, ses modifications, sont en raison de celles de la société particulière dont elle est l’expression (…) La destinée d’une nation est tracée dans son langage. Tant vaut la parole, tant vaut le pays ». Nodier est romantique encore en ceci qu’il est convaincu de la nécessité de connaître l’origine des langues et des peuples et, comme l’indique le titre de la troisième partie de cette étude (après « son origine » et « ses progrès et ses vicissitudes », « sa décadence »), du destin tragique des langues, lesquelles sont appelées à mourir, épuisées ou rendues caduques par l’histoire. Voilà pourquoi le premier état de la langue française, du Moyen Age au XVIe siècle, qui est celui des commencements, est suivi d’un deuxième état, celui de la grande langue classique et que le troisième état, la nouvelle langue française, celui de la décadence, à peine commencé, ne saurait durer très longtemps : « Nous sommes bien jeunes encore dans la troisième langue française pour hasarder sa grammaire et sa syntaxe, mais on ne saurait s’y prendre trop tôt pour constater l’existence de ce qui ne durera pas longtemps », puisque, à peine commencée, « cette troisième langue française (…) se meurt, sans espoir de résurrection », prédiction qui ne s’est pas avérée, puisque cette nouvelle langue française est plus vivace et plus forte aujourd’hui qu’elle ne l’a jamais été.

Ce qui caractérise cette langue nouvelle, ce sont les solécismes (ou constructions syntaxiques incorrectes), les barbarismes (mots mal formés), les emprunts à l’anglais (dandy par exemple) et l’abus de nouveaux termes scientifiques : ceux de la chimie (la terminologie de Lavoisier), de la botanique (la classification de Linné) ou de la médecine. De ces mots nouveaux et en partie artificiels, comme ceux de la « nomenclature » scientifique (chimie et botanique, par exemple) qui étaient en usage depuis la fin du XVIIIe siècle, Nodier aurait pu, ou même dû, conclure à l’enrichissement de la langue. Objectivement, Lavoisier, en créant une nouvelle langue de la chimie et en abandonnant le vieux lexique, sans doute pittoresque ou poétique, mais imprécis et inexact, de l’alchimie, a enrichi la langue française et toutes les langues qui ont emprunté ce vocabulaire nouveau. De même, la décision de nommer les espèces de plantes ou d’animaux par deux noms latins a rationalisé la nomenclature sans perturber vraiment la langue. L’hypothèse d’une « nouvelle langue française », qui serait le troisième état de la langue, après le français en usage au Moyen Age et le français classique des XVIIe et XVIIIe siècles, relève d’une intuition juste, mais les concepts, solécismes, barbarismes, emprunts, nomenclature, auxquels il est recouru pour en rendre compte, ne sont guère opératoires et les quelques exemples analysés, pour amusants qu’ils sont, ne sont pas probants. Nodier se gausse de cette nouvelle langue française, se contentant d’épingler quelques exemples pittoresques.

 

 

Solécisme

Emprunté au latin soloecismus, lui-même emprunté au grec au sens de « faute contre les règles du langage », du nom d’une colonie d’Athéniens établis à Soles en Cilicie, en Asie mineure, qui étaient célèbres pour parler un grec de mauvaise qualité, solécisme est attesté dès le XIIIe siècle comme un terme de grammaire. Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini comme une « faute contre les règles de la grammaire » (1694), une « faute grossière contre la syntaxe » (1762, 1798), une « faute contre la syntaxe » (1832-35), « une faute contre les règles de la syntaxe » (1932-35). Si, dans ces définitions, le nom faute soit suivi de la préposition contre, c’est que, dans l’esprit des académiciens, il existe un code de règles, connu de tous ou de la plupart des sujets parlants, qui fixe ce qu’il faut dire et la façon de le dire et qui tient pour des infractions les constructions ou les emplois ou les façons de parler qui s’écartent de la règle énoncée. Dans les dictionnaires, des exemples illustrent l’emploi du nom solécisme, mais aucun exemple de solécisme n’est cité, bien qu’un exemple eût été plus éloquent qu’une définition. Même les éminents linguistes du Trésor de la Langue française (1971-94) ne citent pas d’exemple de solécisme. Il est quelques lexicographes qui citent des solécismes. Ainsi Jean-Baptiste de La Curne de Sainte-Palaye (Dictionnaire historique de l’ancien langage français, à compter de 1749) écrit au sujet de l’élision de la voyelle du déterminant possessif ma : « C’est dans le courant du XIVe siècle qu’on a cessé d’élider a dans ma, comme nous l’élidons dans la ; Froissart donne « ma imagination » (II, 13), et même « men esperance » (II, 305). C’est cette forme picarde men qui nous a conduits au solécisme mon ». Dans le Dictionnaire Quillet de la Langue française en trois volumes (1948) figure cet exemple, qui n’est tiré ni de l’ancien français, ni du latin, mais du français moderne : « c’est nous qui vont » (pour c’est nous qui allons) ». Le verbe n’est pas accordé avec le sujet qui, pronom relatif, mis pour nous, pronom de la première personne du pluriel, et, au lieu d’être à la première personne du pluriel, il est à la troisième personne du pluriel.

Les linguistes contemporains définissent le solécisme avec plus de rigueur : « on appelle solécisme une construction de phrase qui n’est pas générée par les règles de la grammaire d’une langue à une époque donnée ou bien qui n’est pas acceptée dans une norme ou un usage jugé correct » (article solécisme du Dictionnaire de linguistique, sous la direction de Jean Dubois, Larousse, 1973). Si l’on émonde cette définition de son jargon, on obtient à peu près la définition canonique de « faute contre la syntaxe ». Les auteurs de ce dictionnaire font suivre la définition de deux exemples éloquents. « Ainsi, un groupe nominal comme *tous plusieurs personnes est un solécisme (agrammaticalité) du point de vue des règles de la grammaire ; des cravates pour 20 francs chaque est jugé un solécisme par les grammairiens puristes au regard de la norme qu’ils définissent ».

Les exemples relevés ci-dessus montrent que les solécismes sont de tout temps, de tout lieu et de toute langue. Ils ne peuvent en aucun cas produire une nouvelle langue française ou un nouvel état de la langue française.

 

Barbarisme

            Le mot, emprunté du latin barbarismus, « expression vicieuse », lui-même emprunté du grec, est attesté dès la seconde moitié du XIIIe siècle (« écrire sans vice de barbarisme et de solécisme »), dans le sens qui est le sien en français classique et moderne : « Faute qu’on fait contre la pureté de la langue, en se servant de mauvais mots ou de mauvaises phrases » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762). Alors qu’ils n’ont illustré la définition de solécisme d’aucun exemple, les académiciens, à compter de la cinquième édition (1798) de leur Dictionnaire, multiplient les exemples de barbarisme : « Faute de diction (comprendre « de vocabulaire ») : 1° en se servant de mots inusités comme un visage rébarbaratif pour rébarbatif ; aigledon, pour édredon, duvet de certains oiseaux du nord ; ils réduirent pour ils réduisirent ; 2° en donnant à des mots un sens contraire au bon usage : il a pour vous des boyaux de père pour des entrailles de père ; il a recouvert la vue pour il a recouvré la vue ; 3° en associant les mots d’une manière choquante et extraordinaire : je suis froid pour j’ai froid » (1798). César Chesneau du Marsais, grammairien philosophe de la première moitié du XVIIIe siècle, expose, dans L’Encyclopédie (1751-64), en quoi consiste le barbarisme : « Ce mot vient de ce que les Grecs et les Romains appelaient les autres peuples barbares, c’est-à-dire étrangers ; par conséquent tout mot étranger mêlé dans la phrase grecque ou latine était appelé barbarisme. Il en est de même de tout idiotisme ou façon de parler et de toute prononciation qui a un air étranger ; par exemple, un Anglais qui dirait à Versailles : est pas le roi allé à la chasse, pour dire le roi n'est-il pas allé à la chasse ? ou je suis sec, pour dire j'ai soif, ferait autant de barbarismes par rapport au français ». Du Marsais dresse un parallèle entre le barbarisme et le solécisme pour mieux distinguer le premier du second. « Ainsi il ne faut pas confondre le barbarisme avec le solécisme ; le barbarisme est une élocution étrangère, au lieu que le solécisme est une faute contre la régularité de la construction d’une langue, faute que les naturels du pays peuvent faire par ignorance ou par inadvertance, comme quand ils se trompent dans le genre des noms ou qu’ils font quelque autre faute contre la syntaxe de leur langue ». Le la est donné. Le linguiste Jules Marouzeau (Lexique de la terminologie linguistique, 1933) reprend la distinction canonique : « Faute caractéristique d’un étranger (en grec, barbaros), particulièrement celle qui consiste dans l’emploi d’une forme inexistante, par opposition avec le solécisme, qui est l’emploi fautif dans un cas donné d’une forme par ailleurs correcte ».

 

Emprunts

            Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le phénomène linguistique, dit emprunt, est défini ainsi : « fait pour une langue d’incorporer une unité linguistique, en particulier un mot, d’une autre langue ; par métonymie, l’unité de langue incorporée ». On le sait sans doute, le français est une langue romane, dite parfois latine ou néo latine, au sens où de nombreux mots français sont empruntés directement au latin, comme le rappelle Rémy de Gourmont (Esthétique de la langue française, 1899, p. 22) : « les mots les plus servilement latins sont les moins illégitimes parmi les intrus du dictionnaire. Il était naturel que le français empruntât au latin, dont il est le fils, les ressources dont il se jugeait dépourvu et, d’autre part, quelques-uns de ces emprunts sont si anciens qu’il serait fort ridicule de les vouloir réprouver. Il y a des mots savants dans la chanson de Roland ».

C’est pour cette raison que les linguistes prennent le soin de distinguer l’emprunt de l’héritage : « par exemple (...) le mot table est issu du latin tabula : on ne peut pas dire qu’il y ait emprunt au latin ; il s’agit d’une évolution normale de la langue, le terme employé est un héritage. Par contre, à des époques diverses, certains mots, surtout des mots savants, ont été empruntés au latin et refaits sur le modèle morphologique français (...) : nullité = emprunt du latin médiéval nullitas (1973) ».

Pour ce qui est de la définition de l’emprunt, Nodier semble hésiter, dans un premier temps du moins, entre « une manière de renouveler une langue » ou « plutôt (une manière) de composer une langue nouvelle qui n’aura presque aucun rapport avec l’autre ». L’emprunt se résume en « la naturalisation des mots exotiques, et surtout de ceux qui n’ont point d’analogues nationaux ». Pour illustrer ce phénomène, il cite l’exemple de petit-maître (« franc et naïf gallicisme dont on se servait pour désigner un homme soumis à l’empire de la mode, avantageux auprès des femmes, et un peu trop prévenu en faveur de son mérite ») qui est tombé en désuétude pendant la Révolution et qui a été remplacé par des mots anglais : fashionable (« en revanche, nous avons gagné le fashionable, c’est-à-dire l’homme qui suit la fashion, néologisme-énigme dont le moindre inconvénient est de reposer sur une articulation inarticulable d’ici à Douvres ou à Brighton ») et dandy, lequel s’est rapidement acclimaté en français, puisque, de ce mot, ont été dérivés, en suivant les règles de la morphologie du français, de nouveaux mots, bien français : « nous avons le dandy, qui vient de nous donner le dandysme, lequel nous donnera dandyser quand on voudra, comme fanatisme, fanatiser, dans la langue révolutionnaire. Je crois, Dieu me pardonne, que nous avons déjà de la littérature dandyque ou dandystique, et des poètes, d’ailleurs pleins de grâce et d’esprit, qui composent dandyquement ou dandystiquement, je ne saurais dire lequel, parce que je suis peu versé dans ces mystères. Nous sommes tout au plus en mesure pour protester à temps contre dandyfier, dandyfication et dandystification, qui seraient moins bons, à mon avis, mais qui viendront nécessairement leur tour ».

Le phénomène touche le vocabulaire, dans des proportions très importantes, et le vocabulaire de la quasi-totalité des langues du monde. Seules les langues, dites « mortes », n’empruntent plus rien. L’emprunt peut être jugé en termes positifs et être tenu, comme chez de nombreux linguistes, grammairiens, essayistes, pour un « enrichissement », non pas de la langue, mais du seul lexique. Dans sa réflexion, Nodier saute toute une série d’étapes pour en conclure à la formation de nouvelles langues : « cet exemple, pris entre cent, n’est ici que pour faire voir la manière dont les langues nouvelles se forment, en pliant le mot étranger ou barbare aux modes et aux flexions de la vieille langue qui s’en va ». Il est vrai que le pessimisme historique qui l’anime et qui est une idéologie parmi d’autres, pas plus, ni moins, honorable que d’autres le pousse à sauter directement du fait observé, rapidement interprété, à la conclusion conforme à ses propres présupposés historiques : « Cette horrible révolution (l’emprunt) ne s’était jamais accomplie jusqu’ici qu’à des époques de décadence où tout menace de finir à la fois. Nous sommes heureux de pouvoir la saisir sur le fait dans nos jours de progrès et de perfectionnement ».

 

Nomenclature

En fait, l’ire de Nodier s’accroît à mesure qu’il avance dans l’analyse des quatre faits de langue, solécisme, barbarisme, emprunt, nomenclature, qu’il classe dans un ordre tératologique croissant, du plus anodin (solécisme) à celui qui suscite en lui la plus forte indignation : la nomenclature. « Mais toutes ces parodies insensées de la langue humaine (id est solécisme, barbarisme, emprunt) ne sont rien, encore une fois, auprès de la langue babélique des sciences, qui a tout subverti, tout changé ; qui a pris l’exact contre-pied du procédé d’Adam, pour imposer aux êtres des noms qui ne sont pas leurs noms véritables, et qui a si parfaitement réussi dans ce dessein que l’être est devenu méconnaissable, du moment où elle l’a baptisé. Nous en sommes à ce point qu’il ne reste pas une existence sensible, pas un phénomène du ciel et de la terre qui ne soit à jamais déguisé sous un sobriquet impénétrable pour quiconque répugne à ramasser dans la poussière de l’école la clé de ce mystérieux argot. Ce qui nous avait été donné, c’était la puissance d’attacher aux choses des noms propres expressifs, que tout le monde adoptait sans résistance et retenait sans effort. C’était la faculté d’étendre ces dénominations à des sens abstraits ou moraux, en figurant le mot sous l’inspiration de quelque ingénieux rapprochement qui se formait dans la pensée, et c’est ainsi qu’il parvenait intelligible à tous, parce que tous l’auraient conçu de la même manière […]. Aujourd’hui, ce n’est plus tout cela ; c’est ce que Boileau n’entendrait pas, et ce que nous, nous n’entendons guère ; le fluide électrique, le gaz hydrogène, qui se combine avec l’oxygène par la combustion ; un immense amas d’eau saturée d’hydrochlorate de soude, et peut-être d’autre chose, si la nomenclature a changé ; un air vibrant qui se heurte et se réfléchit. Que parliez-vous des dieux ? Les dieux sont partis du langage comme de la Rome de Constance et de Galère, mais les savants ne partiront pas, ils n’ont garde ».

De cela, il conclut à l’existence parallèle souhaitable de deux langues (en fait, de deux vocabulaires) : « Les savants conserveront (…) les mots qu’ils ont faits sans nécessité, qu’ils modifient sans règles, qu’ils renouvellent sans motif, et leur Dictionnaire sera dix fois plus volumineux que le nôtre, mais nous ne leur envierons point ses richesses (…) ; qu’ils ne mêlent plus leurs langues aux langues que Dieu nous a données. Hors de cette limite, la science est la plus vaine et la plus absurde des aristocraties ».

Or, c’est bien à cette coexistence des vocabulaires que l’on assiste, sans que cela soulève de vraies difficultés et altère en quoi que ce soit la langue française.

 

 

Une hypothèse heuristique

De toutes les hypothèses avancées par Nodier, il n’en est aucune qui puisse rendre compte ou aider à rendre compte des séismes verbaux de la Nouvelle langue française. Il est cependant chez Nodier une intuition juste exprimée dans l’extrait que voici et dans lequel est employé le terme éloquent de cataclysme :

« Une des premières règles de la nouvelle langue française, c’est le solécisme, c’est-à-dire l’emploi d’un mot des deux langues antérieures dans une acception inusitée de genre, de nombre ou de cas ; d’un terme enlevé à son étymologie, d’une conjugaison brutalement déplacée de son temps, par je ne sais quel cataclysme logique, qui a subverti, de force ou de gré, l’opération naturelle de la pensée ; et je ne dis pas, Dieu m’en garde, solécisme d’ignorant et d’écolier, mais solécisme oratoire, solécisme poétique, voire solécisme de pédant, solécisme intentionnel et prémédité, sans circonstances atténuantes. Le solécisme pur et simple est celui dont on dit : voilà qui est beau ! Mais quand le solécisme a pénétré jusqu’au sens, quand il a contraint le mot à dire autre chose que ce qu’il signifie, quand il l’a malicieusement cousu à la phrase, sans égard à sa valeur, le solécisme devient sublime ».

De fait, Nodier, dans ce paragraphe au style fleuri, imagé ou figuré, extrait le solécisme de la syntaxe ou de la grammaire, qui est son domaine propre, et il l’étend au sens ou il le tient pour un fait de sens : « quand le solécisme a pénétré jusqu’au sens, quand il a contraint le mot à dire autre chose que ce qu’il signifie, quand il l’a malicieusement cousu à la phrase, sans égard à sa valeur, le solécisme devient sublime ».

Il y a solécisme quand un mot « dit autre chose que ce qu’il signifie », c’est-à-dire quand le sens est forcé ou quand un mot désigne des réalités que, par convention, il ne désigne pas, ou quand les sujets parlants se livrent, pour une raison ou une autre, à des manipulations sémantiques.

 

Ces phénomènes sont attestés au XXe siècle, ce dont quelques linguistes ont témoigné, les plus connus étant Klemperer, qui a analysé la langue du Troisième Reich, ou Jacques Rossi, la novlangue de l’Union soviétique. Ces brutaux changements de sens, volontaires ou conscients, que Nodier nomme solécismes, peuvent, à la différence des erreurs de syntaxe, donner naissance à une langue nouvelle, ce que Klemperer et Rossi ont exprimé en donnant un nom propre à cette langue, signalant son caractère artificiel par le sigle qui la désigne : LTI ou Lingua Tertii Imperii (« langue du Troisième Reich ») et TFT (initiales des mots russe Travail Physique Pénible), sigle prononcé « toufta ». Ce concept-là, singulier et inédit, de solécisme peut servir à rendre compte de la NLF ou nouvelle langue française.

 

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