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27 octobre 2013

L'Identité malheureuse : discours des malheurs de ce temps

 

 

 

Le livre d'Alain Finkielkraut (L'Identité malheureuse, Stock, 2013) se lit facilement et aussi rapidement qu'un long article de bon journal (mais il n'y a plus de bon journal) ou qu'une brillante dissertation de classes préparatoires. Pourtant, il est un peu décevant, bien que chacun des sujets abordé (la laïcité, l’école qui instruit, la dignité de la femme, le respect des formes et de la politesse, la profondeur historique de l’expérience française, la République) soit exposé dans une belle langue claire. C'est le livre de professeur, et même d’un grand professeur (pas d'un docteur de l'université, et heureusement, car si tel avait été le cas, il aurait été illisible comme tous les pensums pondus par les docteurs incultes) qui s'inscrit dans la grande tradition des Lumières, telle qu’elle a été revue par les idéologues du type Destutt, qui a inventé une « science des idées considérées en elles-mêmes, c’est-à-dire comme phénomènes de l’esprit humain » (Littré, DLF, 1863-79). Cette science a pour but l’analyse des idées, sur le modèle de la chimie de Lavoisier : l’objectif est d’isoler les divers éléments dont elles sont composées.

Voilà pourquoi l’exposé d’Alain Finkielkraut est assez impartial. Il analyse les idées qui lui sont étrangères ou auxquelles il est hostile (rabaissement des femmes, multiculturalisme, obscurantisme, islam...) avec le même soin ou la même bienveillance que les idées auxquelles il adhère, celles des Républicains de progrès, qui formaient naguère encore le cœur de la gauche politique. Ce livre de professeur talentueux n'est pas un livre d'écrivain, en tout cas pas celui d’un grand écrivain. De belles formules sont ciselées dans lesquelles sont condensées ou résumées les analyses, mais la principale utilité de ces formules est d’être transformables en slogans, qui pourront être ânonnés par les disciples...

La principale faiblesse du livre tient à la conception que son auteur se fait de l'identité de la France. Il réduit la France à la République issue de 1792, une république une et indivisible (ce que n’était pas la France avant 1792), mais aussi impériale et impérialiste (le contraire de ce qu’est dans son essence la France), qui, de 1792 à 1962, a fait la guerre au monde entier ou à quasiment tous les peuples du monde et qui, pis encore, n'a pas hésité à retourner ses armes contre son peuple : génocide de Vendée, massacres de Vendémiaire An III, massacres de juin 1948, Semaine sanglante en 1871, répression par l'armée des grèves ouvrières, massacre de la rue d'Isly. C'est à cette demi France ou à cette France réduite ou lacunaire ou hémiplégique qu’il est attaché, celle de l'école qu'il a fréquentée et où il a enseigné, des maîtres qui lui ont appris les rudiments, etc. et c'est cette France-là qui est malheureuse, puisque, peu à peu, elle rejoint les poubelles de l'Histoire où elle est jetée par ceux-là mêmes qu'elle a formés et à qui elle a prodigué avantages et privilèges... Elle est en train de connaître le destin de la France royaliste et catholique.

 

L’Identité malheureuse commence par un rappel des années gauchistes qui ont fait le bonheur d’Alain Finkielkraut, jusqu’à ce qu’il découvre les horreurs du bloc de l’Est. Là est le problème. Pendant dix ans, la France a été gouvernée, de 1959 à 1969, par des hommes et des femmes qui exprimaient régulièrement une vive gratitude à la France libre et qui appliquaient, non pas à la lettre, mais dans son esprit, les objectifs fixés par De Gaulle à Londres de 1940 à 1944. Or, c'est contre ce régime, qui réconciliait les deux France par l'institution d'une France forte et qui a redonné à l'Etat une dignité et son efficacité, que Finkielkraut s'est révolté, manipulé par on ne sait qui, prenant avec ses camarades de manifs pour cible celui qui le 17 juin 1940 avait dit non à la défaite, à l'armistice et à la collaboration avec la puissance occupante. En 1968, quelques semaines avant que ne commencent les événements de mai, Christian Bourgois a publié de François Augiéras (1925-1971), écrivain gidien talentueux, un livre de souvenirs : Une adolescence au temps du Maréchal. Tous les thèmes de mai 68 s’y retrouvent : esprit de communauté, soif de convivialité, chaleur de la génération (la jeunesse, les jeunes des sociologues soixante-huitards), retour à la terre, autocélébration ou auto-contentement, soi-mêmisme, dynamisation culturelle des campagnes par le théâtre ambulant ou par des spectacles « engagés ». La France de 1941-44 que décrit Augiéras, celle des organisations de jeunesse de la Révolution nationale, des camps dans la nature et des chantiers, est étrangement semblable à celle de 1968. Mai 68 a eu lieu une première fois de mai et juin 41 à mai 44 : voilà ce que montre Augiéras, avant même que ne commencent les événements de mai 68.

Une des fables que l'on nous assène sur les années d'occupation est qu'elles furent des années de puritanisme imposé par le pouvoir pétainiste. C'est sur cette thèse que Miller s'est acquis une petite célébrité. Or, les documents dans les deux volumes de 1940-1944 Années érotiques infirment cela. La libération des mœurs s'est faite entre 1940 et 1944 - plus de vingt ans avant 1968. Ce sont les résistants qui, par réaction contre cette liberté sexuelle, étaient, eux, puritains. C'est eux qui étaient pour le travail (retrousser ses manches), pour la famille (très forte remontée de la natalité), pour la patrie. De Gaulle résumait cela en trois mots cruels à l'encontre de Pétain : il n'a jamais travaillé de sa vie, il a toujours baisé la femme des autres et la patrie, il l'a trahie. Ce qui révèle la vérité des événements (confus, bavards, une révolution introuvable) de mai 68, ce ne sont pas les discours contradictoires ou sans contenu que l'on a entendus, c’est le réel : ce qu'ont fait réellement les soixante-huitards, tous étudiants alors (et fils de bourgeois ou de petit-bourgeois nantis), qui méprisaient les ouvriers, les paysans et le peuple de France. Ils ont porté au pouvoir Mitterrand (dont la carrière – antisémitisme, pétainisme, esprit collabo, soutien aux guerres coloniales - est éloquente) ; en 1983 ils ont renié un siècle de lutte en faveur de l'émancipation du peuple, préférant au peuple délaissé et maudit le tiers-monde et ses représentants en France ; ils ont contribué activement au changement de peuple. Ce fut à la fois une farce et une tragédie pour la France. Si Alain Finkielkraut, dès son enfance, avait été attaché au Non du 17 juin 1940 (au lieu de faire le gauchiste en 1968 et dans la décennie qui a suivi avec les pétainistes ou les fils de pétainistes et à leur seul profit), il aurait eu sans doute une autre conception de la France et de son identité - et son livre aurait été très différent.

 

Le véritable sujet (une identité en faillite ou en voie de disparition) n'est pas dans le contenu de ce livre, mais dans la façon dont il a été reçu. Ce qui illustre à merveille les analyses d’Alain Finkielkraut, ce sont les réactions qu’il a suscitées, celles de MM. du Poirier, Lévy et des autres abrutis haineux qui l'ont agressé lors d'une émission de télévision ou de ceux qui éructent dès que son nom est prononcé... Il serait sans doute trop simple de coller l'étiquette "post-littéraire" (post-historique, postcolonial, etc.) sur ce qui se passe. Le fait est que la France a été pendant huit siècles ou plus une nation que l'on peut qualifier de littéraire, dans le sens ancien (érudit, savant, attaché aux lettres : cf. l'Histoire littéraire de la France, oeuvre des mauristes du XVIIIe siècle) et dans le sens moderne de ce terme : une nation qui existe dans et par les "lettres" et dans laquelle la littérature a toujours joué un rôle déterminant. Cela avait un mérite : les écrivains étaient lus avec bienveillance ou, comme l'écrit Finkielkraut lui-même, avec « un cœur intelligent ». Même si l'on était hostile à ce qu'ils écrivaient, on s’efforçait de restituer leur pensée impartialement ou d’analyser leur art sans que le crachat tienne lieu de critique. Ces temps-là sont clos, une ère est terminée : cette France se meurt. Les points de vue de MM Birnbaum, Lévy, Darfi, etc. sonnent le triomphe des Lénine, Hitler, Béria, Goebbels, Staline, etc., ou de la rhétorique qu'ils ont inventée, et cela dans un pays, dit « démocratique » et, plus d'un demi-siècle après leur mort, alors que leurs disciples sont tous discrédités. Tous ceux qui ne partagent pas le point de vue de Birnbaum (ou du Monde, de Libé, du NO, de France-Cul, de Canal, etc.) sont des fascistes. Mme Le Pen est une fasciste, Renaud Camus qui a voté pour elle en est un aussi, Alain Finkielkraut, qui cite Renaud Camus parmi des dizaines d’autres auteurs, dont Hume, dans sa longue dissertation, en est un aussi. C'est une vraie chasse aux sorcières, dont ont été victimes dans un passé récent Renaud Camus, Sylvain Gouguenheim, Maurice Dantec, Richard Millet et maintenant Alain Finkielkraut. Dantec s'est exilé ; Millet songe à l'exil ; Renaud Camus est un exilé de l'intérieur ; Gouguenheim aussi... Sans parler de tous ceux qui se taisent ou qui sont condamnés au silence. Or, ce sont là les écrivains, les penseurs, les professeurs les plus brillants du siècle. Maudit soit un pays qui condamne (au nom de l'arasement ?) au silence, à l'exil, au pilori, à la honte les plus brillants de ses écrivains, penseurs, professeurs ! Il n’a plus d’identité. Il n’est plus rien. Combien d'années pourra-t-il survivre à ces infamies ?               

 

 

Commentaires

Critique très intéressante. La preuve la plus fralgrante que le Système devient totalement fou, c'est que suite à la publication de son livre même Alain Finkielkraut juif et fils d'un père immigré déporté est l'objet de reducti ad Hitler.um par des médias...

Écrit par : Sebastien | 27 octobre 2013

désolé pour la coquille, je corrige: "flagrante"

Écrit par : Sebastien | 27 octobre 2013

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