Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

23 novembre 2013

Gamme, bas de gamme, entrée de gamme

 

 

 

 

Attesté au milieu du XIIe siècle comme terme de musique, le mot gamme a eu pendant près de huit siècles une seule et même signification, que relèvent les académiciens en 1694 (« table contenant les noms des notes de musique, disposées par ordre »), en 1762 (« table contenant les notes de musique disposées selon l’ordre des tons naturels »), en 1932-35 (« la suite des sept notes principales de la musique, disposées selon leur ordre naturel, dans l'intervalle d'une octave ») et dans la neuvième édition en cours de publication depuis 1994 (« suite de sons de l’échelle musicale, couvrant une octave, disposés selon des intervalles définis par un mode donné ». La définition du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) ne s’écarte en rien de celle des académiciens : « les sept notes principales de la musique disposées selon leur ordre naturel dans l’intervalle d’une octave », non plus que celle du Trésor de la langue française (1971-94) : « suite des notes d'un système musical donné (mode), comprises dans les limites d'une octave, séparées par des intervalles déterminés et disposées dans l'ordre des fréquences croissantes ou décroissantes ».

La seule nuance qui a été apportée au XIXe siècle, c’est l’emploi métaphorique de gamme pour désigner des couleurs, si bien qu’en peinture une gamme de tons est une « succession de couleurs qui s'harmonisent ».

 

Tout ce bel édifice sémantique, parfaitement cohérent, a été bouleversé dans la seconde moitié du XXe siècle, pendant laquelle les commerçants, les marchands, les commerciaux, les publicitaires, tous ceux qui ont pour seul horizon le fric, ont commencé à employer gamme pour désigner autre chose que des sons ou des couleurs, phénomène que les auteurs du Trésor de la langue française remarquent : « emploi très vivant actuellement dans le domaine du commerce et des services ». Et de citer les gammes de spots publicitaires, de services, de voitures, d’hôtels, ce que confirment les académiciens dans la neuvième édition de leur dictionnaire : « dans le langage du commerce et de la publicité, [gamme] désigne un ensemble d'articles, de produits, classés en fonction de leurs caractéristiques et de leur prix ».

 

C’est dans cet emploi et dans ce sens que les « économistes », commentateurs et autres journalistes, tous savants et bien sachant, ont employé à propos des produits agricoles bretons, non pas gamme, mais le très condescendant bas de gamme ou l’assez méprisant entrée de gamme, faisant porter sur ces produits la responsabilité des difficultés économiques de la région, euphémisme pour désigner les innombrables fermetures d’entreprises (abattoirs, volaillers, marchands de viande, éleveurs de porcs, etc.) qui sont annoncées quotidiennement, socialistibus regnantibus. Les Allemands produisent du plus bas de gamme en matière de charcuterie industrielle que les Bretons ; et pourtant les Allemands sont tenus pour des modèles en tout et ils arrivent à écouler sans difficulté leur production agroalimentaire bas de gamme ou d’entrée de gamme partout en Europe et jusqu’en France. Mais ce sont les Bretons et les Français qui sont « stigmatisés ».

Peut-être pourrait-on rappeler qu’à la fin de la deuxième guerre mondiale, la France n’était pas autosuffisante en matière alimentaire et qu’elle devait importer chaque année d’importantes quantités de blé, de viandes, de fruits, de légumes, de poissons pour nourrir sa population. Les paysans bretons ont pensé qu’ils devaient mettre un terme à cela, et ils l’ont fait. Il est vrai qu’ils ont été aidés dans cette entreprise par tous ceux qui, les socialistes en premier, ont décidé qu’il serait indécent d’augmenter les salaires, mais que, pour maintenir le niveau de vie des travailleurs à un niveau constant, il fallait faire baisser les prix des produits agricoles – ce qui a été réalisé, grâce à des importations massives de Nouvelle-Zélande, Australie, Brésil, Etats-Unis, Maroc, Turquie, etc. et grâce au « bas de gamme ». Grâce à ces produits, les pauvres, les précaires, les chômeurs, les travailleurs peuvent se nourrir et nourrir leur famille – ce qui déplaît fortement aux distingués « économistes », experts, politiciens et autres journalistes, qui aimeraient sans doute condamner à la disette les populations pauvres, ne serait-ce que pour qu’elles acceptent d’être payés comme des Bengalais ou des Roumains.

C’est que ces savants en économie connaissent leur gamme.

 

 

Les commentaires sont fermés.