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06 janvier 2014

Vandalisme, musée, patrimoine

 

 

 

Le vol d’œuvres d’art, qu’elles soient publiques ou appartiennent à des personnes privées, et le vol d’objets qui n’ont peut-être pas de grande valeur marchande, mais qui peuvent être tenus pour des fragments du patrimoine national, les objets de culte par exemple, prennent en France et cela depuis des décennies des proportions inquiétantes, au point que l’on peut se demander si, dans l’avenir, hors des musées bien protégés, la notion de « patrimoine » aura encore une réalité pour nos compatriotes. Et si, à ces vols, on ajoute l’exportation autorisée d’œuvres d’art acquises légalement par des étrangers, les chiffres estimés qui sont parfois rendus publics – 250000 œuvres d’art ou du patrimoine quitteraient légalement ou illégalement le territoire national -, c’est un pillage qui se produit, ainsi qu’un transfert du butin vers des pays moins bien lotis peut-être en matière de patrimoine et d’histoire, ou plus prospères et moins affectés par la crise, ou dont le patrimoine est mieux protégé.

Or, ces faits avérés ne suscitent guère d’inquiétude ou de protestations parmi les élus, dans l’élite sociale, dans les médias, chez les intellectuels, pourtant si prompts à réprouver, s’indigner, dénoncer, condamner, etc. à tout propos et à longueur de journée, le pillage d’œuvres d’art dont les nations d’Occident se seraient rendues coupables à l’encontre des pays du tiers-monde. Il est une coïncidence troublante, qui peut expliquer cette indifférence. Le pays où le nom patrimoine a pris son sens figuré moderne, à savoir « ensemble des biens, des richesses matérielles ou immatérielles qui appartiennent à une communauté, une nation et constituent un héritage commun » (Dictionnaire de l’Académie française), et où a été établi en 1797 le premier musée public du monde occidental (le Musée central des Arts au Louvre, devenu « musée royal » en 1815), est aussi celui où a été formé pour la première fois en 1794 le terme de vandalisme pour désigner ce qui nous semble inconcevable aujourd’hui ou digne des seuls talibans afghans ou des gardes rouges surexcités de la prétendue « révolution » « culturelle » chinoise, à savoir la destruction systématique et volontaire d’œuvres d’art, d’églises, de tableaux, d’objets du culte, d’armoiries, etc. Y a-t-il un lien, de quelque nature qu’il soit, entre ces phénomènes ? Ou encore ces phénomènes qui ont été concomitants dans l’histoire de notre pays sont-ils comme l’avers et le revers d’une même médaille ?

 

Vandalisme, patrimoine, musée forment une triade qui semble quasiment éternelle, comme si elle était consubstantielle de notre pays, le vandalisme qui a bouleversé la France de 1792 à 1795 s’étant poursuivi jusqu’à aujourd’hui, et cela en dépit des musées et des incitations à protéger le patrimoine. En 1796, les armées françaises ont fait main basse en Italie sur des tableaux, sculptures, œuvres d’art, qu’elles ont transportés en France, et cela pour enrichir le musée du Louvre, à peine fondé. Ainsi, les individus qui, à Paris, ont saccagé des statues de cathédrales ou des châteaux historiques ou des archives vieilles de plusieurs siècles ont-ils pu, à peine deux ou trois ans plus tard, s’ils étaient soldats dans l’armée d’Italie, s’emparer des biens culturels d’un autre peuple pour enrichir les collections du musée de leur propre nation. Moins d’un siècle après la Terreur, le vandalisme a repris lors de la Commune : incendie du Palais des Tuileries et de sa bibliothèque qui contenait des milliers de livres rares et de manuscrits de très grand prix, destruction de la colonne Vendôme, etc. Le même phénomène a failli se produire lors des « événements » de mai 1968, quand des enragés maoïstes, qui avaient pour mot d’ordre « brûler les livres », ont voulu mettre le feu à la bibliothèque de l’Ecole Normale Supérieure.

Et si le vandalisme était un mal français ? Dans deux lettres qu’il a adressées du lazaret de Toulon le 26 décembre 1829, où il était retenu en quarantaine, au Baron de la Bouillerie, Intendant général de la Maison du Roi Charles X, et au Vicomte de La Rochefoucauld, directeur du département des Beaux Arts de la Maison du Roi, Champollion  rend compte des résultats de la mission scientifique et archéologique en Egypte de juillet 1828 à décembre 1829 : « Sous le rapport des recherches scientifiques qui en étaient l’objet principal, mes espérances ont été pour ainsi dire surpassées : la richesse de mes portefeuilles ne laisse rien à désirer (…) ». Champollion, alors que son bateau avait fait escale à Thèbes, où il est resté six mois, s’est livré à ce que l’on qualifierait aujourd’hui de vandalisme ou de pillage : « C’était un devoir pour moi d’enrichir la division égyptienne du Musée Royal de divers genres de monuments qui lui manquent et de ceux qui peuvent compléter les belles séries qu’il renferme déjà (…). J’ai fait scier à grand peine et tirer, du fond d’une des catacombes royales de Thèbes, un très grand bas-relief conservant encore presque toute sa peinture antique. Ce superbe morceau (...) pourra seul donner une juste idée de la somptuosité et de la magnificence des sépultures pharaoniques ». Quatre jours plus tard, dans une lettre à son ami Dubois, il parle de cet acte en des termes qui prouvent qu’il avait conscience de profaner un patrimoine : « J’ai osé, dans l’intérêt de l’art, porter une scie profane dans le plus frais de tous les tombeaux royaux de Thèbes. J’ai détaché de la muraille, avec assez de bonheur, ce fameux bas-relief... ». Or, dans le même temps, Champollion a soumis au maître de l’Egypte d’alors, Mehemet Ali, un programme de protection du patrimoine (« note remise au vice-roi pour la conservation des monuments de l’Egypte », datée de novembre 1829). Dans cette note, il propose des mesures : « Dans ce but désirable, Son Altesse pourrait ordonner ...  1° Qu’on n’enlevât, sous aucun prétexte, aucune pierre ou brique, soit ornée de sculptures, soit non sculptée, dans les constructions et monuments antiques existant encore dans les lieux suivants » (suit une énumération de quarante trois lieux visités par Champollion) ; 2° Les monuments antiques creusés et taillés dans les montagnes sont tout aussi importants à conserver que ceux qui sont construits en pierres tirées de ces mêmes montagnes ». Bien que Champollion soit conservateur des salles égyptiennes du Musée Royal de Paris (le Louvre), il ne suggère pas à Mehemet Ali de créer une administration qui aurait pour but de conserver ces monuments ou de créer un musée. Il faudra attendre plusieurs décennies, 1857 exactement, pour que l’égyptologue Mariette fonde au Caire le Musée des Antiquités égyptiennes. La logique patrimoniale n’apparaît pas non plus dans la note. Certes, il y est question de conserver, mais pour qui et pourquoi faut-il conserver ces monuments ? La réponse de Champollion est sans ambiguïté. Il faut les conserver pour la science et pour les Européens : « le séjour prolongé (des voyageurs visitant ces monuments) tourne à la fois au profit de la science qu’ils enrichissent de leurs observations et à celui du pays lui-même, par leurs dépenses personnelles, soit pour les travaux qu’ils font exécuter, soit pour satisfaire leur active curiosité, soit même pour l’acquisition de divers produits de l’art antique ». Champollion a le désir naturel de faire avancer la science qu’il a fondée en déchiffrant les hiéroglyphes. Or cette science a besoin de documents, de faits, de réalités : « L’intérêt bien entendu de la science exige non que les fouilles soient interrompues, puisque la science acquiert chaque jour, par ces travaux, de nouvelles certitudes et des lumières inespérées, mais qu’on soumette les fouilles à un règlement tel que la conservation des monuments découverts aujourd’hui et à l’avenir soit pleinement assurée et bien garantie contre les atteintes de l’ignorance et d’une aveugle cupidité ». A son ami Mimaut, nommé en 1829 consul à Alexandrie, il conseille, bien que cet ami ne soit qu’un amateur, de demander au Pacha un permis de fouiller et de s’adonner moins à une activité scientifique qu’au plaisir de constituer une collection d’objets rares et précieux à moindre coût. Les objectifs de Champollion apparaissent quand il évoque le bénéfice politique que Mehemet Ali retirera de l’adoption de ces mesures : « L’Europe entière sera reconnaissante des mesures actives que Sa Majesté voudra bien prendre pour assurer la conservation des temples, des palais, des tombeaux ».

 

Les relations entre le vandalisme, le patrimoine et les musées ne sont pas aussi simples qu’il ne semble. Le musée du Louvre aurait été fondé, a-t-on prétendu, pour « exorciser le vandalisme » dans le peuple français. Or, non seulement les musées n’empêchent pas le vandalisme, mais encore ils sont la cible d’une forme insidieuse de vandalisme. Dans la Grèce antique, le musée était le nom de la petite colline d’Athènes où était érigé le temple des Muses ; à Alexandrie, sous les Ptolémée, un lieu consacré aux arts qu’inspiraient les Muses, à la fois une académie, une bibliothèque, un musée. Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877), après avoir rappelé le sens historique de musée (« anciennement et proprement, temple des Muses » et « par extension, édifice où l’on se livre à l’art, à la poésie, à l’érudition, etc. » et « particulièrement, le grand établissement fondé par les Ptolémées à Alexandrie pour la culture des lettres et des sciences »), énonce le sens moderne : « aujourd'hui, lieu destiné soit à l’étude, soit à rassembler les monuments des beaux-arts et des sciences, les objets antiques, etc. » (musée du Louvre, musée britannique, musée du Vatican). Or, aujourd’hui, le concept de musée s’étend quasiment à l’infini à toute sorte de réalités. Tout est musée : les objets de la vie courante, la vie d’autrefois, des meubles, des maisons, une ville, un quartier, une usine désaffectée, une mine, un pont tournant, un vieux navire, les herbes, les simples, les plantes, les fruits et légumes anciens, les costumes, les horreurs, etc. Il y a des rues musées, des églises musées, des palais musées, des villes musées, des écomusées, etc. censés attirer les touristes oisifs et avides de pittoresque. Quand un pays ne produit plus rien, il n’a plus qu’à vendre ses paysages, ses plages, ses villages, ses rues, son patrimoine et à se transformer en Disneyland ou en parc d’attractions pour élites mondialisées. Les auteurs du Trésor de la Langue française reprennent la conception que les académiciens se font du musée : « établissement ouvert au public où sont conservés, répertoriés, classés des objets, des documents, des collections d’intérêt artistique, scientifique ou technique ». Aux finalités de savoir, sciences, arts, ils ajoutent, comme il fallait s’y attendre, un but social. Ce n’est plus seulement pour approfondir la connaissance des arts et des sciences que l’on établit un musée, c’est aussi, et de plus en plus souvent, pour divertir les oisifs, combler les flux touristiques, offrir à tous des loisirs, satisfaire les RTT obligatoires : « dans un but socioculturel, scientifique et pédagogique », est-il écrit dans le Trésor de la Langue française.

Dans ce contexte, le concept de « musée » comme lieu d’étude et de connaissance ne peut pas résister au règne de la marchandise et du tourisme. Les musées, qui étaient consacrés à la connaissance, tels les musées de l’Homme, des Arts et Traditions populaires, des Arts d’Asie et d’Océanie, sont devenus, en vingt-cinq années d’agit-prop post-moderne, ringards, démodés, sans intérêt. Même le Louvre est touché. Pour faire, comme Lang, dans l’agit-prop, ses conservateurs montrent les collections et le savoir-faire français dans une vaste zone commerciale de luxe, et toute climatisée, établie en plein désert. Les chameliers repus et drogués au kat qui y habitent n’ont que faire des Noces de Cana, mais ils ont du fric à ne savoir qu’en faire. Le musée n’a plus d’autre raison d’être que de le leur prendre. Il est vrai que fric mal acquis ne profite jamais.

 

 

Le nom vandalisme, dérivé de vandale, a été formé en 1794, en pleine tourmente révolutionnaire, alors que les églises, les monastères, les cathédrales, les palais, les châteaux, etc. étaient pillés ou détruits ou brûlés ou transformés en grange, en caserne, en prison ou en poudrière, des livres et manuscrits anciens dérobés ou déchirés, des tableaux volés ou saccagés, etc. et que toutes les traces de l'histoire de France risquaient de disparaître, par un révolutionnaire éclairé, l’abbé Grégoire, celui-là même qui avait exprimé l’intention dans un proposition de loi, présenté à la Convention, « d’anéantir les patois de France », sans même avoir conscience que, s’il avait réalisé cet objectif, il aurait fait œuvre de vandale. Dans ses Mémoires (édition posthume de 1837), l’abbé Grégoire, qui était devenu évêque, affirme qu’il « a créé le mot vandalisme pour tuer la chose ». Bien entendu, le nom n’a rien tué, même pas le vandalisme, qui prospère depuis deux siècles, le journal Le Figaro informant ses lecteurs en 1952 que « des actes de vandalisme ont été commis l’autre nuit dans la basilique de Saint-Denis et dans l’église Saint-Denis de l’Estrées ».

En 1798, dans le Dictionnaire de l’Académie française, le vandalisme est défini comme un système : « système, régime destructif des sciences et des arts, par allusion aux Vandales ». Ce que les académiciens ont compris, c’est que ces destructions « des sciences et des arts » (et pas seulement des œuvres ou des monuments) ne sont pas un phénomène anodin : c’est quelque chose de pensé et de voulu, les destructions appelant d’autres destructions. Celles-ci ne sont pas arbitraires, ni dues au hasard, ni l’effet de la seule cupidité. Formant un « système », elles émanent d’une volonté de faire table rase, à savoir détruire tout ce qui a été légué par les générations antérieures, afin de préparer l’avènement d’un monde meilleur, politique que résume assez bien ce vers de l’Internationale : « Du passé faisons table rase ». Le Pays d’Aigues, qui s’étend au sud de la chaîne du Luberon, semble être béni des Dieux. Il jouit en abondance d’eau, de soleil, de terres fertiles, de beaux vergers, de vignes. Là pourtant le vandalisme a été féroce. Peu de choses ont échappé à la fureur des vandales. A Pertuis, l’église qui seule subsiste du couvent des Grands Carmes, datant de 1521, a été vendue comme bien national en 1793, transformée en théâtre et, à la fin du XIXe siècle, en magasin de quincaillerie ; la Chapelle Saint-Eloi, datant de la seconde moitié du XVIIe siècle, a été vendue en 1793 pour être détruite et sur le terrain ainsi libéré, a été construite une maison. A La Tour d’Aigues, un splendide château, avec un donjon de la fin du XIIIe siècle, et d’apparence Renaissance, a été incendié en 1792. Depuis la fin du XIXe siècle, il appartient au Conseil général du Vaucluse. Il n’a plus de toiture, plus de planchers, plus d’huisseries. Il ne reste que des murs nus de belles pierres encore blanches qui se dressent vers le ciel comme des fantômes du passé, au milieu du bourg. Les chapelles aussi ont souffert : la chapelle Notre-Dame de Piété, a été vendue en 1794, puis transformée en maison ; la chapelle de Pénitents blancs, désaffectée en 1795, a été détruite ; la chapelle Saint-Christophe a été privatisée à la Révolution et la façade dénaturée dans les années 1970 ; l’église paroissiale Notre-Dame de Romegas (XIIIe siècle) a été acquise par la commune en 1791 et transformée en mairie ; etc. 

L’abbé Grégoire a été ou aurait été le premier à isoler le beau concept de patrimoine national, mais dans la réalité des faits, il semble bien que les changements de régimes politiques que la France a connus au cours des deux derniers siècles, changements avérés par le nombre de constitutions (près de 20), aient été l’occasion pour les tenants des nouveaux régimes d’effacer ce que le régime précédent a accumulé et légué, œuvres d’art, manuscrits, monuments, statues, cénotaphes, etc. Laissons de côté le vandalisme dû à la cupidité. Aujourd’hui, les édifices religieux sont vandalisés dans l’indifférence générale, mais le patrimoine issu de la Révolution ou tenu pour révolutionnaire ou républicain est sacré. Ce serait un crime que de le profaner. Voilà sans doute pourquoi l’intelligentsia incroyante se lave les mains du vol d’objets du culte ou d’œuvres religieuses.

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