Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

02 janvier 2014

Le mythe de la crise

 

 

 

A partir du milieu du XIXe siècle, quand l’économie est devenue la science majeure de la modernité, le concept de crise s’est appliqué à toute réalité, quelle qu’elle soit, même la plus insignifiante, au point qu’il n’est rien au monde qui ne soit pas affecté par la crise. Les nerfs le sont, mais aussi le foie, la foi, les vers, les valeurs, le théâtre, les affaires, la production, le roman, la république, le PS, les IIIe et IVe Internationales, l’agriculture, les finances, le capitalisme, etc. Dans ces cas et dans d’autres, la crise est accouplée à des événements graves, qu’elle est censée expliquer : « heures sombres » de l’Histoire, « tragédie », « malheur », « catastrophe », « désordre », suicides, « no future », chômage de masse, émeutes, pillages, « révolutions », délinquance, etc.

Il n’en est pas toujours allé ainsi. Dans la France d’avant, la crise, limitée à la santé, n’avait pas le sens nécessairement négatif qui est obligatoirement le sien aujourd’hui. Ce pouvait être un phénomène positif, comme l’exprime clairement Richelet dans son Dictionnaire français des mots et des choses (1680) : « parmi les médecins, on le prend pour un changement soudain qui arrive dans les maladies, et même on le prend d’ordinaire en bonne part, et alors on peut dire que la crise n’est qu’un prompt et salutaire effort de la nature contre la maladie, suivi de quelque évacuation favorable ». La positivité de la crise n’est pas propre à la médecine. Il est des économistes actuels, à dire vrai plutôt ou même très « libéraux », qui tiennent toute crise pour une bénédiction, puisqu’elle fait disparaître les entreprises mal gérées ou les services inutiles, laissant ainsi le champ libre aux entreprises viables et bien gérées. C’est pourquoi il est éclairant d’interpréter les événements actuels à la lumière de ce concept positif de crise, non pas pour le plaisir facile d’aller à contre-courant, mais pour essayer de savoir à qui profite la crise ou pour qui, institutions, organismes, ensemble de pays, elle est positive, d’en analyser les enjeux « géopolitiques » et de comprendre ce qui se passe.

            Un des symptômes, pour employer un terme médical, ou un des signes de la crise – les faits tangibles par lesquels elle se manifeste et en lesquels nous sommes incités à reconnaître la crise – est la baisse des valeurs mobilières, en France du moins. Cette baisse résulte du déséquilibre entre l’offre et la demande, l’offre d’actions à vendre étant supérieure à la demande d’actions à acheter. Cela annonce-t-il des malheurs futurs ? Rien n’est moins sûr, car les actions mises en vente, c’est-à-dire les parts de capital des entreprises cotées, trouvent preneurs. Il y a des acheteurs qui font de très bonnes affaires. Ils peuvent augmenter leur participation dans le capital de telle ou telle banque ou compagnie d’assurances et un jour, peut-être plus proche qu’on ne le croit, décider des stratégies à court, moyen et long terme et faire main basse sur les actifs de ces banques ou compagnies d’assurances, lesquelles, quand elles sont cotées à Paris, comptent parmi les plus belles affaires qui soient au monde. La baisse des cours est donc une aubaine pour des financiers avisés, dont il est interdit de dévoiler l’identité mais que l’on peut entrevoir si l’on se souvient qu’en une décennie de baisses des cours (2000, 2008, 2011) suivies d’une vive reprise, des fonds « souverains » (chinois, saoudiens, qataris, norvégiens, koweitis, etc.) ou des fonds de pension anglo-américains ou des groupes financiers internationaux sont entrés massivement, et à peu de frais, dans le capital de multinationales françaises, et cela sans que le peuple français en soit conscient.

            Le second symptôme est ce que certains nomment la « spéculation », terme qui désigne habituellement un exercice intellectuel, philosophique ou mathématique, ambitieux et de haute tenue. Quand les philosophes s’y adonnent, la spéculation est jugée « bonne » ; quand ce sont des « financiers », elle est prise pour Satan ou ses innombrables équivalents. « Spéculent » tous ceux qui sont susceptibles d’acheter des obligations qu’émettent les Etats pour financer leurs dépenses courantes (traitement des fonctionnaires, frais de fonctionnement, paiement des retraites et des déficits sociaux) ou leurs investissements. La dette grecque a été, semble-t-il, rentable. Avant la crise, l’Etat grec empruntait à 3% ; après la crise, ces taux d’intérêt sont montés à 12 ou 13%. Quand on a un milliard d’euros à placer, 10% de plus par an font gagner en moins de dix ans un nouveau milliard. C’est la réalisation du rêve dénoncé naguère par Mitterrand : s’enrichir en dormant. Au cours des dernières années, ce gisement colossal de profits a été étendu au Portugal, à l’Eire, à l’Espagne, à l’Italie ; il le sera bientôt à la France, qui va être dans les années à venir le plus gros émetteur d’obligations d’Europe. Si les taux d’intérêt passaient de 2 à 6% en quelques mois, la dette française serait, pour les financiers, un eldorado pendant vingt ans ou plus – et avec un risque nul ou quasiment nul.

Appliqué à ces deux événements, le concept de crise, entendu dans son sens catastrophique, obscurcit l’entendement. En revanche, s’il est entendu dans le sens qu’il avait dans la médecine des siècles classiques, il éclaire les événements. Les changements que l’on observe depuis une décennie sont les signes de la belle santé des « spéculateurs » ou des financiers du monde entier. Il est un « paradoxe », qui n’en est un que pour les esprits légers, qui montre que la crise, même en économie, n’est en rien synonyme de calamités ou de malheurs. Les deux derniers siècles, et surtout le XXe siècle, auraient été scandés, selon les historiens ou les économistes, par une succession de crises, toutes plus graves les unes que les autres, et dont certaines auraient débouché sur des guerres mondiales. Or, pour ne prendre que l’exemple de la France, en un peu plus d’un siècle, le revenu par habitant a été multiplié par 10, tandis que le patrimoine moyen des Français d’aujourd’hui équivaut en monnaie constante au patrimoine moyen des 10% des Français les plus riches de la Restauration (1814-1830). De fait, ce qu’avèrent les chiffres, c’est l’enrichissement régulier des Français malgré – ou grâce à - ces crises répétées. Certes, en trente ans, la France en paix a accumulé plus de dettes qu’entre 1914 et 1944 ou 1962, si la période commençant en 1914 est continuée jusqu’en 1962, avec deux guerres mondiales et deux ou trois guerres coloniales ou de décolonisation. Ces montagnes de dettes n’ont pas empêché le patrimoine moyen des Français de croître depuis 1981 : elles ont maintenu la prospérité, dopé l’enrichissement collectif, accru les revenus, etc. En 1918 et en 1945, la reconstruction d’une grande partie de la France (ponts, villes, ports, usines, routes, hôpitaux, etc.) a englouti les emprunts, que les Français ont fini par rembourser en se « retroussant les manches » ou en se privant du superflu et en travaillant plus que d’habitude, par la « sueur » et par les « larmes ». Là est la grande différence avec les décennies actuelles. Au cours des trente dernières années, les Français, sinon tous les Français, du moins une grande partie d’entre eux, n’ont aspiré qu’à la retraite, aux congés payés, aux RTT, aux loisirs, au farniente, etc. – en bref, à sortir de l’histoire. Pendant deux siècles, ils se sont enrichis par le travail ; depuis trente ans, ils dilapident leur capital en faisant payer à leurs enfants ou leurs petits-enfants les avantages de toute sorte qu’ils s’accordent. Cela pourrait réussir éventuellement, si la part de la France et de l’Europe dans la population du globe et dans les richesses produites ne cessait pas de baisser depuis trente ans. L’axe du monde a basculé du Nord au Sud. Au début du XXe siècle, les Européens ou les Français qui voyageaient en Afrique, en Asie, en Amérique du Sud, en Océanie, constatant la pauvreté de ces continents, pauvreté relative comparée à la prospérité de l’Europe, en cherchaient les causes dans l’indolence naturelles des peuples ou dans l’émollience des climats tropicaux, quand ce n’était pas dans l’aspiration aux seules jouissances immédiates. Aujourd’hui, des Chinois ou des Indiens ou des Brésiliens, voyageant en France, attribuent la pauvreté croissante qu’ils constatent en France à la brièveté du temps de travail. C’est là un renversement total. Ce qui était nommé naguère le « tiers monde », les zones sous-développées, les pays émergents ou le « Sud » prend sa revanche sur le Nord – une revanche historique, qui, pour notre pays et pour les pays d’Europe, sonne le glas de l’Histoire. En l’espace de trente ans, la production de richesses s’est délocalisée : elle est à Shanghai, Bombay, Brasilia, Singapour ; les capitaux ne sont plus à Paris, sinon pour contrôler les entreprises françaises ou souscrire aux obligations d’Etat, mais au Qatar, à Abu Dhabi, au Koweit, à Singapour, en Chine, en Inde, dans les paradis fiscaux. Au Sud, les populations sont jeunes ; au Nord, vieillissantes et fatiguées, elles attendent la fin de l’Histoire.

Les investissements industriels se faisant ailleurs, les Occidentaux, après quatre siècles de travail incessant, se contentent de gérer ou de faire gérer leur épargne : d’où la croissance délirante des marchés financiers, du MATIF, de la spéculation, de la spéculation sur les indices, l’argent n’étant plus investi dans la production de biens matériels, mais dans la spéculation immatérielle. C’est le seul gisement de richesses de l’Europe, et il attire naturellement les financiers du monde entier. Pour eux, ce que nous tenons pour une « crise », entendue dans un sens catastrophique, est une manne. Grâce à elle, sous peu, ils ne se contenteront plus des palaces, du PSG, des sacs Vuitton : ils feront main basse sur les richesses nationales, les vraies, les banques, les assurances, les contructeurs automobiles, les fabricants d’avions. Ils auraient tort de s’en priver. Dans le partage du monde qui s’opère sous nos yeux, comme dans tout échange inégal, il y a des gagnants et des perdants. On ne sait pas encore qui sont les gagnants, même si on peut deviner leur identité. En revanche, les perdants sont connus : ce sont les cigales d’Europe et leur descendance, si tant est que les cigales fassent encore des enfants.

 

 

   

Les commentaires sont fermés.