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25 janvier 2014

Entrepreneur

 

 

On se souvient peut-être de la saillie d’un président des Etats- Unis d’Amérique qui, voulant discréditer la France (il est vrai que ses gouvernants offrent généreusement les verges pour faire battre le pays qu'ils administrent), s’était écrié que la langue française ignorait jusqu'au mot entrepreneur, persuadé que ce dernier mot était américain. Il croyait démontrer ainsi que la France était un pays placé sous la tyrannie d’un Etat tout puissant – ce qui n’est pas totalement faux. Il y a quelques jours, la correspondante à Paris de Newsweek a repris, dans un article traitant de la « chute de la France », cet argument linguistique, qui n’est pas linguistique et qui n’est pas un argument non plus, plutôt un contre-argument ou un anti-argument, qui s’est retourné contre ceux qui s’en servent, puisque les rieurs ont immédiatement rappelé à cette journaliste, ce qu’ils avaient fait antérieurement à M. Bush (W ou Bush junior), que entrepreneur était un mot français et même formé par des Français, et que les Anglais s’étaient contentés de l’emprunter paresseusement au français.

Ce mot est attesté au XIIIe siècle, à une époque où les Etats-Unis d’Amérique n’avaient pas d’existence et où l’Angleterre était une petite puissance, tout entière confite en dévotion pour la France. Les auteurs de dictionnaires l’enregistrent dès le XVIIe siècle avec un sens qui est toujours en usage dans entrepreneur en maçonnerie, par exemple : « Qui entreprend un bâtiment pour un certain prix » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) ; « Celui, celle qui entreprend à forfait quelque ouvrage considérable, comme des fortifications, un pont, le pavé d’une ville, la fourniture des vivres, etc. » (idem, 1762). Richelet dans son Dictionnaire des Mots et des Choses (1680) relève l’emploi de ce nom au féminin : une entrepreneuse, nom défini ainsi en 1762 dans le DAF : « Il s’emploie quelquefois au féminin, en parlant d’une femme qui entreprend quelque besogne et qui a plusieurs ouvrières sous elle ». Au XVIIIe siècle, les philosophes des « Lumières » étaient libéraux ; au XXe siècle, les philosophes des ténèbres sont marxistes léninistes maoïstes, etc. Condillac, un de ces philosophes éclairés, explique comment créer des emplois : « Veut-on établir une manufacture ? Un homme riche ou une compagnie fournit les fonds, un entrepreneur la conduit et des ouvriers travaillent sous sa direction ». Cette leçon vaut bien un fromage, mais de Hollande, dirait-on aujourd’hui si l’on n’était pas complaisant envers le pouvoir.

En français ou dans quelque autre langue que ce soit, il n’y a pas de mot qui se conforme aussi bien qu’entrepreneur et entrepreneuse au libéralisme, dont M. Bush et la journaliste de Newsweek sont les chantres, au point de donner des leçons de libéralisme aux Français, qui en ont sans doute besoin – mais là est un autre sujet. Le principal théoricien de l’entreprise est français : il se nomme Jean-Baptiste Say et vivait dans la première moitié du XIXe siècle. En 1841, il écrit : un entrepreneur est « celui qui dirige pour son compte une exploitation industrielle et qui emploie les ouvriers » ou encore « c’est l’agriculteur, le manufacturier, le commerçant, ou, pour les désigner par une dénomination commune à tous les trois, c’est l'entrepreneur d’industrie, celui qui entreprend de créer pour son compte, à son profit et à ses risques, un produit quelconque ».  
Tout était dit en 1841. Si la journaliste de Newsweek avait été cultivée (mais elle réside en France depuis dix ans : comment pourrait-elle l’être, cultivée évidemment, dans l'antre de l’obscurantisme, dont elle n'est que l'ombre portée ?), elle aurait rappelé, pour arguer en faveur de « la chute de la France », que, si la France est tombée si bas (ce qui n’est sans doute pas terminé), c’est d’abord parce qu’elle a renié ce qu’elle a inventé et appris au monde, de la fin du Moyen-âge au XIXe siècle, à savoir l’entreprise, l’activité d’entrepreneur, la pensée libérale qui refuse de considérer les hommes comme des esclaves, le fussent-ils de l’Etat ou d’un parti ou d’un ordre ou d’une corporation, et que, pour sortir de l’abîme où elle risque de disparaître, elle ferait mieux de défroquer, en jetant aux orties le fardeau socialiste et obscurantiste qu’elle a emprunté par aveuglement aux Allemands, aux Russes et aux Chinois, et cela pour renouer dare-dare avec son passé des Lumières.

 

 

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