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12 février 2014

Historiens des ténèbres

 

 

 

A propos de Maurice Agulhon, De Gaulle, Histoire, symbole, mythe, Plon, 2000 et La République de 1880 à nos jours, tome V de l’Histoire de France en cinq volumes, Hachette, 1990

 

 

Maurice Agulhon, né en 1926, est un historien à qui ont été prodigués honneurs et récompenses, dont une élection en 1986 au Collège de France à la chaire d’Histoire de la France contemporaine. Ses recherches, travaux, études ont porté sur la République, non pas seulement le régime politique nommé république, mais l’idéologie républicaine qui a marqué la France au cours des deux derniers siècles d’une empreinte indélébile et que M. Agulhon a étudiée sous toutes ses formes et dans toutes ses manifestations, politiques, morales, symboliques, imaginaires, iconiques ou sémiologiques, dont les statues et les bustes de Marianne. De tous les historiens français qui se disent attachés à la « République », à ses œuvres, à ses institutions et à ses pompes, il est apparemment l’un des moins sectaires ou l’un des plus ouverts. 

Pourtant, dans le chapitre I, qui s’étend de la page 9 à la page 20, de son avant-dernier ouvrage intitulé De Gaulle et qu’il consacre, non pas à la carrière ou à la vie ou à l’œuvre de cet homme politique, n’étant ni gaulliste, ni gaullâtre, ni gaullophile (en bref, il n’a jamais adhéré à ce qu’a fait De Gaulle, étant un « opposant », ce qui est parfaitement son droit), il se croit obligé, alors qu’il est âgé de plus de soixante-dix ans et que, parvenu au sommet de la carrière, il n’a de compte à rendre à personne, d’exposer en détail les raisons pour lesquelles il a pris pour objet d’étude De Gaulle, comme si cela n’allait pas de soi pour un historien. Ce chapitre est intitulé « Rencontres ». L’objectif de Maurice Agulhon est de montrer que son intérêt pour De Gaulle est conjoncturel, qu’il est dû au « hasard » et non à l’histoire. Cet objet d’étude est contingent, sans nécessité aucune, consécutif à un petit détour par Colombey-les-deux Eglises, alors que M. Agulhon était à la recherche des ateliers de Haute-Marne où les statues de la République avaient été fondues, et à un livre de commande : le tome V de l’Histoire de France qui a été conçue par François Furet comme une histoire politique, rompant avec plusieurs décennies d’histoire économique et sociale. Il se croit obligé en outre de s’exonérer, comme si cela n’allait pas de soi, quand on connaît les pratiques de l’édition, de toute responsabilité dans le choix de la couverture de ce Tome V, sur laquelle figurent son nom « Agulhon », le titre « République » (« La République de 1880 à nos jours ») et un portrait de De Gaulle, trois « faits » qui, selon ses « amis » historiens, sont aussi détonants que la rencontre d’un parapluie et d’une machine à coudre sur une table de dissection. Cette couverture ne serait pas de son fait, mais de l’éditeur, ce qui l’innocente de ce crime. On est dans les années 1990. De Gaulle, né en 1890, est mort en 1970 : il est entré dans l’histoire, qu’il a faite ou contribué à faire, en 1940, puis entre 1944 et 1946 et enfin entre 1958 et 1969. Il n’y a donc rien d’inconvenant à ce qu’un historien reconnu fasse de De Gaulle un objet d’étude partiel et abordé d’un point de vue singulier : l’imaginaire, le mythe ou la symbolique. Le choix de M. Agulhon n’a rien d’anormal, ni de déshonorant : il fait son métier d’historien, d’autant plus qu’il le fait avec rigueur, s’en tenant aux faits et en proposant une interprétation.

Or, en 1990, selon M. Agulhon lui-même, il s’est trouvé des « historiens », reconnus eux aussi, qui ont jugé ces choix déshonorants. Faire son métier, fût-ce à la suite d’une série de hasards, c’est-à-dire involontairement ou contre son penchant naturel, est tenu par des historiens pour un crime. Ce ne sont pas les gardiens du cimetière communal de Nevers ou de Montreuil, qui ont hérité du plaçou qu’ils occupent du chef de la bannière socialiste ou communiste dont ils sont les clients et qui, pour complaire à leurs maîtres, sont tenus à l’obéissance servile, mais des professeurs d’université, qui délivrent des diplômes et des grades, recrutent leurs semblables, décident de sujets de recherche, c’est-à-dire des individus prétendument autonomes, censés être libres et souverains, supposés n’avoir d’autre objectif que la connaissance et la progression du savoir. Or, ces gens-là, en 1990 encore, tiennent De Gaulle pour un objet d’étude indigne des universitaires qu’ils se targuent d’être. Qu’ils détestent De Gaulle, qu’ils n’adhèrent pas aux principes de la Ve République, qu’ils aient en horreur la France libre et y préfèrent Vichy ou ses disciples de l’ombre, tout cela se conçoit. Ces opinions leur appartiennent et ils ont le droit de les exprimer publiquement. Mais ce n’est pas de cela qu’il s’agit dans cette affaire : ce qu’ils refusent, c’est que De Gaulle soit un objet d’étude, parce que tout historien qui en ferait un objet d’étude serait immédiatement suspecté de partis pris hostiles à la république et serait tenu pour un avorton de la Bête immonde, ce qui suppose, selon eux et dans leur système « déontologique », qu’un historien choisit comme objet d’étude une période, une idéologie, des faits en accord avec ses propres engagements personnels. De fait, les objets d’étude n’ont pour raison d’être que de valider les passions, haines, ressentiments d’un individu.

Il n’y a pas contre les historiens de France d’acte d’accusation plus implacable que les quelques pages de ce livre. Evidemment, Maurice Agulhon, tout historien reconnu qu’il soit, ne sort pas grandi de cette affaire : il s’est abaissé à justifier ces choix d’étude par le prétexte du hasard, ce qui est indigne d’un historien ou d’un savant. De fait, il rend suspects ses propres choix, ses préférences, ses objets d’étude et la république dont il s’est fait le héraut. Soit l’exemple du Panthéon. Selon Agulhon, c’est un bâtiment dans lequel se cristalliserait le meilleur de la ferveur républicaine. De fait, il ne se passe pas de mois sans que des historiens, idéologues, publicistes, journalistes « culturels » proposent de « panthéoniser » Mme X… ou M. Y… aux « mérites » immenses, ce qui présenterait l’avantage, à leurs yeux, de raviver des braises presque froides. Or, il suffit de consulter la liste des « grands hommes » (ou prétendus « grands hommes ») à qui la patrie exprime sa reconnaissance pour dissuader tout grand homme ou futur grand homme, même le plus fervent républicain, de se faire ou laisser inhumer aux côtés d’individus qui, pour la plupart d’entre eux, n’ont jamais manifesté le moindre intérêt pour les droits de l’homme, la liberté des peuples, l’émancipation des femmes (et des hommes), pour la connaissance et le savoir et même pour la France… Bernanos a écrit les Grands Cimetières sous la lune, le Panthéon est le petit cimetière de l’obscurantisme. C’est dire à quel point la vénération du Panthéon relève chez Agulhon et les républicains de la superstition religieuse la plus obtuse qui soit.

Maurice Agulhon a une conception mystique de la république, ce qui l’autorise à gommer, parmi les réalités les plus gênantes, celles-ci : le peu de goût de la république pour la démocratie ; le génocide dont elle s’est rendue coupable en 1793 et 1794 contre les femmes, les enfants, les vieillards de l’Ouest de la France ; les massacres de civils à Paris, An III ; la répression sanglante des manifestations ouvrières de juin 1848 ; les vingt ou trente mille morts de la Commune ; la répression par l’armée des mineurs en colère ; les guerres coloniales ; la volonté d’arracher les « races inférieures » à leur prétendue sauvagerie, etc. Tout ce qui pourrait être mis au débit de la république est édulcoré ou tu. A aucun moment, Maurice Agulhon ne remet en question la « rupture » ou la prétendue rupture que les régimes républicains auraient constituée dans la continuité historique de la France. Et si tout avait changé pour que, justement, rien ne changeât jamais, comme aurait pu dire le prince Salina ? La division de la société en trois ordres, clergé, noblesse, tiers état, a sans doute disparu dans le vocabulaire, mais la langue est la pire et la meilleure des choses, puisqu’elle trompe, abuse, ment autant qu’elle dévoile, révèle, éclaire. Une classe politique composée d’élus quasiment professionnels et qui ne se renouvelle jamais, sinon par recrutement endogène, n’est rien d’autre qu’une nouvelle noblesse à privilèges exorbitants ; des clercs ou des instruits (de faux instruits évidemment) qui sont rémunérés pour encadrer, « formater », bourrer le crâne des enfants, des adolescents, des « citoyens », etc. et cela du berceau au tombeau, ne sont rien d’autre qu’un clergé, plus avide, plus nombreux, plus cynique que celui de l’Ancien Régime. Le tiers-état est le seul des trois anciens ordres à n’avoir pas changé : il paie impôts sur impôts pour que la noblesse et le clergé s’ébattent dans la soie ou sous les ors. En faisant de la république un Absolu, une nouvelle Sainte Vierge, le Sacré par excellence, une Statue parfaite, etc., le professeur Agulhon écarte tout examen, fût-il un peu critique, de ce que sont ou ont été les cinq républiques qui se sont succédé depuis 1792.    

La biographie de Maurice Agulhon, qui, de tous les historiens, est le moins indigne, est un véritable papier de tournesol. Il a été pendant de longues années membre du Parti communiste, quand le PC était stalinien, et faisait l’apologie des crimes contre l’humanité dont se rendaient coupables l’URSS et ses satellites ; il a soutenu d’un cœur léger Mitterrand, qui fut pétainiste, antisémite, complice de criminels contre l’humanité, partisan des guerres coloniales à outrance, etc. Tout cela jette une ombre sur ses travaux. Dans ces conditions, il est dans l’ordre des choses, des choses d’Agulhon évidemment, que De Gaulle soit tenu, même vingt ans après sa mort, pour un objet d’étude indigne des petits messieurs qui ont trempé dans toutes les saloperies du siècle des ténèbres qu’a été le XXe siècle. Il est sans doute préférable qu’il en soit ainsi : c’est tout à l’honneur de De Gaulle que d’avoir de pareils ennemis.  

 

 

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