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15 février 2014

Nauséabond et nauséabonderies

Nauséabond

 

S’il fallait choisir parmi les mots qui forment le vocabulaire de base des organes médiatiques et politiques celui qui en exprime l’essence et qui, en même temps, dévoile la réalité de ces organes (ce qu’ils sont réellement, tels qu’en eux-mêmes l’éternité ne les changera pas, ce qui fait leur « nature »), c’est sur l’adjectif nauséabond que devrait porter le choix. Ce mot est à la fois moderne, puisqu’il est attesté en français dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, et ancien, puisque, emprunté au latin, il est une sorte de calque de nauseabundus, adjectif qui se traduit par « qui éprouve le mal de mer, qui a des nausées ». Nauséabond est du latin d’instruits : le mot est donc savant.

Les auteurs de dictionnaires l’enregistrent dans les éditions de leurs ouvrages publiées au XIXe siècle : sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française en 1835 et Dictionnaire de la Langue française (Littré, 1863-77). Il y est donné deux significations : « qui cause des nausées » (aliment, remède, odeur, saveur nauséabonds) et, au figuré, « qui déplaît en excitant le dégoût ». De cet emploi figuré, les académiciens, en 1835, précisent qu’il se rapporte aux « ouvrages littéraires qui déplaisent, rebutent, excitent le dégoût ». Auquel cas, ce sont des discours, des ouvrages, des propos, une certaine littérature, etc. qui peuvent être qualifiés de nauséabonds. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-94), qui sont des hommes de progrès hygiénique et ont donc l’odorat aiguisé, enchérissent sur les académiciens dans l’expression du dégoût : « Au figuré, qui inspire une profonde répugnance dans l’ordre intellectuel ou moral ». Les synonymes en sont dégoûtant, écoeurant, immonde, rebutant, repoussant, répugnant. Dans l’édition en cours de publication de leur dictionnaire, les académiciens se mettent au diapason. Est nauséabond, selon eux et dans un sens figuré, ce « qui est vil, bas, excite le dégoût ».

La raison d’être de cet emploi figuré, très moralisant, c’est-à-dire saturé, non pas en morale, mais en moraline, et très vertuiste, c’est-à-dire saturé de vertu affectée, à l’instar de ce qu’affectait M. Tartuffe, est l’existence d’un code entièrement binaire de postures, toutes subjectives, et qui se répartissent à gauche et à droite de l’axe qui sépare le Bien du Mal. A gauche, le Bien, érigé en Empire absolu de la moraline ; à droite, le Mal, celui de Satan, du Diable, d’Iblis, de l’Autre… L’adjectif nauséabond trace la ligne, jaune évidemment, à ne pas franchir. Les gens de Bien (tous honnêtes, vertueux, bien pensants, bons, très comme il faut) ne l’emploient que pour rejeter dans le camp du Mal ce qui leur déplait. Autrement dit, nauséabond stigmatise, pointe du doigt, montre le Mal ou ce qui est susceptible d’être le Mal, tout en valorisant, bénissant, couvrant d’éloges les hommes de Bien qui l’emploient à satiété et à en donner la nausée à ceux qui, parce qu’ils sont pauvres, sont condamnés à les entendre.

Ce n’est pas tout. Le dégoût précède l’élimination, la disparition, l’extermination. Grâce à des produits chimiques, les odeurs nauséabondes s’éliminent : pschitt, et elles s’évanouissent. Un bel autodafé, et les livres nauséabonds sont réduits en cendres. Une balle dans la tête, et les discours nauséabonds disparaissent. La stigmatisation est le prodrome de bûchers, de meurtres, d’élimination de masse.  Pour le moment, les inquisiteurs, les commissaires politiques, les scienceux en nauséabonderies s’en tiennent aux mots. Quelque chose les retient encore (la peur du gendarme ?) de passer à l’acte.

Un des premiers écrivains à employer nauséabond dans un sens figuré et à propos des idées est Madame Aurore Dupin, baronne Dudevant, qui s’est fait connaître sous le nom de plume de George Sand, écrivain prolifique, confus, persuadé de sortir des cuisses du Bien et dont Nietzsche, qui se connaissait en moraline, disait qu’elle écrivait comme une grosse vache laitière : jugement nauséabond évidemment. Les idées politiques de Mme Sand sont une mixture d’occultisme et de socialisme, de tables tournantes et de paysannes que l’on engrosse, d’insolence et de fermages à encaisser à date fixe. Très vite, la mixture a tourné au vinaigre. Quand les électeurs n’ont pas renouvelé leur confiance à son cher fils Maurice en 1849 et en 1871, quand l’armée de la République a été mobilisée pour en finir avec les communards, elle a applaudi aux massacres.  « La politique, écrit-elle en 1855, dans Histoire de ma vie, me devenait nauséabonde, Nohant n’était plus aussi recueilli et aussi intime que par le passé ». La bonobo (bourgeoise no bohème) avant l’heure avait son domaine, ses terres, ses biens, ses fermages, sa richesse.

 

Commentaires

Peut-être lassés par l'effet de répétition, beaucoup de petits soldats du bien substituent désormais (sous l'effet de la proximité phonétique ?) "nauséeux" à "nauséabond" (ex. Le Monde.fr du 6 juin 2013 : "Mort de Clément Méric : la presse déplore un “un climat nauséeux”"). Manifestement sans savoir qu'une idée "nauséeuse" n'est pas une idée "qui donne la nausée" mais une idée — curieuse image — qui aurait la nausée...

Écrit par : Charral | 15 février 2014

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