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16 avril 2014

Réaction et réactionnaires

 

 

 

Dans le latin des universités du Moyen Age était en usage le terme scientifique, reactio, qui n’est pas attesté en latin classique, ni en bas latin. Dérivé du nom du latin classique actio, il a donné en anglais reaction et en français réaction.

Ce terme de physique est attesté pour la première fois en 1616. Furetière l’enregistre (Dictionnaire universel) en 1690 : « action du corps qui pâtit contre le corps qui agit ». Les académiciens le relèvent dans leur Dictionnaire à compter de 1740 : « Terme de physique, résistance du corps frappé à l’action du corps qui le frappe ». Dans L’Encyclopédie (1751-1772, d’Alembert et Diderot éditeurs), le sens physique est clairement exposé : « (pour les péripatéticiens) la réaction est l’impression que fait un corps sur celui qui l’a affecté, impression qu’il exerce sur la partie même de l’agent qui l’a affecté, et dans le temps que l’agent l’affecte ; comme fait l’eau jetée sur du feu, qui en même temps qu’elle s’y échauffe, éteint le feu. C’était un axiome dans les écoles qu’il n’y a point d’action sans réaction […]. Mais on ignorait que la réaction est toujours égale à l’action. C’est M. Newton qui a fait le premier cette remarque, et qui nous a appris que les actions de deux corps qui se heurtent l’un l’autre, sent exactement égales, mais s’exercent en sens contraire ; ou, ce qui est la même chose, que l’action et la réaction de deux corps l’un sur l’autre produisent des changements égaux sur tous les deux ; et que ces changements sont dirigés en sens contraires ».

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1740 et 1762) et chez Furetière, la définition de réaction est expédiée en une phrase courte et sommaire. Dans la huitième édition (1932-35), les académiciens distinguent neuf sens ou emplois : en chimie, en physique, en physiologie, en équitation, dans le langage courant (« émotion que provoque un reproche, une menace, une nouvelle heureuse ou fâcheuse, etc. »), en science sociale, en politique. A partir du XIXe siècle, siècle de la bêtise et du scientisme aveugle, réaction (cf. Trésor de la Langue française, 1971-1994) s’étend à toutes les sciences, qu’elles soient dures ou molles, exactes ou humaines : chimie (« action d’un corps agissant sur un autre corps et pouvant entraîner une ou des transformations chimiques » ; réaction en chaîne, réactions photochimiques »), en cybernétique, électronique  (« retour sur un circuit précédent d’une partie de l’énergie plus ou moins en phase »), en mécanique (« action qu’un corps exerce en retour sur un autre corps », barre de réaction, réaction d'appui, propulsion à ou par réaction, avion ou moteur à réaction »), en médecine et en pathologie (« modification de l’organisme sous l’effet d'un agent étranger, faire une réaction; réactions neurovégétatives, organiques, inflammatoires, thermiques ;  résultat de toute méthode visant à un diagnostic ; la méthode elle-même, réaction immunitaire, réaction de dégénérescence, réactions tuberculiniques, cuti-réaction, réaction négative, positive »), en physiologie (« réponse à un stimulus »), en psychologie (« comportement qui répond à une excitation »), en psychanalyse (« réaction thérapeutique négative : forme de résistance à l’analyse qui se traduit par une aggravation, là où on attendrait une amélioration, et qui semble liée à un sentiment de culpabilité inconscient du sujet »), en physique nucléaire (« phénomène provoquant la modification d’un ou de plusieurs noyaux, réaction en chaîne, réaction nucléaire, réaction thermonucléaire »).

C’est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que l’extension triomphale de réaction commence, alors que ce mot était circonscrit à la physique. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) en témoigne : « ces mots (réaction et d’autres termes de science), d’abord employés en physique seulement, sont devenus à la mode, et sont employés dans des écrits sur toutes sorte de matières. La plupart des écrits modernes ne sont remplis que de sommes, de masse, de calculs, de combinaisons et de réactions ». Le phénomène est illustré de cet exemple : « la Pologne a souvent éprouvé les pertes qu’elle essuie aujourd’hui, et autant de fois elle a recouvré tout, en réagissant avec courage contre la violence étrangère ».

Pendant la Révolution, le mot colonise le vocabulaire politique (Dictionnaire de l’Académie française, 1798, 1835) : « réaction se dit figurément d’un parti opprimé qui se venge et agit à son tour ». Ce terme de physique, devenu terme de société, était « neutre », au sens où une action déclenche une réaction opposée, mais d’égale force. Il avait une valeur explicative, la société étant régie (ou supposée l’être) par les mêmes lois que la nature, comme chez Mirabeau en 1790 : « la réaction est un mouvement d’opinion qui agit dans le sens opposé au mouvement d’opinion qui a précédé ». Aucun jugement moral n’était porté sur ce « mouvement » : il n’est ni bien, ni mal, il est. Littré, qui était progressiste et engagé, l’applique aux partis qui ne sont pas tenus pour progressistes : « après la chute de Robespierre, la réaction royaliste fut très violente dans le midi de la France ». Il couronne le sens neutre d’un jugement de valeur : « plus particulièrement », la réaction est « le parti conservateur considéré comme s’opposant à l’action de la révolution ». La réaction n’est plus une force naturelle, transposée dans la société des hommes, c’est un principe a priori maléfique, parce qu’il s’oppose en fait à la nouvelle religion sociale. Le sens engagé de réaction justifie la Terreur, les procès politiques, les nettoyages ethniques, les génocides, les camps de concentration ou de la mort, les crimes d’opinion, et toutes les horreurs sans nom de la modernité : il suffit d’accuser de réaction ceux dont on tranche la tête. C’est le mot le plus réactionnaire, le plus conservateur, le plus archaïque qui soit.

Dans le Trésor de la langue française est rappelée la religion idéologique, qui donne à ce mot son sens moderne : « courant d’idées hostiles aux principes libéraux issus de la Révolution française de 1789 » (si les auteurs de ce dictionnaire très progressiste emploient libéral dans un sens positif, c’est pour diaboliser la réaction) et « mouvement politique ayant pour but de rétablir l'état politique et social existant avant 1789 ». Parmi les écrivains et idéologues qui ont fait en sorte que le sens idéologique sature l’éventail sémantique de réaction, il y a Hugo, qui faisait tourner les tables : « Soyez le journal acceptant pleinement la Révolution (…), combattant la réaction littéraire comme la réaction politique » (1868), et Clemenceau, qui a fait tirer par l’armée sur des mineurs en grève : « les partis de réaction ont de trop puissantes racines dans ce que l’ancien régime nous a laissé d’oligarchies cléricales et militaires pour s’accommoder sans de vives résistances au triomphe de l’impartiale justice sur la violence et sur l’arbitraire » (1899). On ne saurait mieux dire que réaction est l’autre nom du Mal ou du Diable ou de Satan ou du Malin.

Dérivé du nom réaction, entendu, non pas dans son sens scientifique ancien, mais dans son sens politique apparu en 1790, l’adjectif et nom réactionnaire est attesté pour la première fois en 1794 au sens de « partisan de la politique de réaction » (c’est-à-dire de l’arrêt de la Révolution). Il est, selon Littré (1863-77), un néologisme. Comme adjectif, il qualifie, dans son sens propre, ce « qui coopère à la réaction contre l’action de la révolution » (« pouvoir réactionnaire ») et, comme nom, il désigne ceux qui s’opposent à la Révolution. Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), la définition de réactionnaire, adjectif ou nom, terme de la politique, est précédée de la mention péjoratif, laquelle suppose que les réalités qualifiées de réactionnaires ou les personnes nommés réactionnaires font l’objet de jugements a priori, d’ordre moral ou moralisateur, qui dévaluent les réalités ainsi qualifiées ou les personnes ainsi désignées : elles ne font pas partie de l’Empire du Bien ; elles sont même le Mal en personne ou le Diable. Autrement dit, ce qui donne à réactionnaire ce sens déprécié, c’est la seule idéologie, quelle que soit la réalité évoquée. Est réactionnaire qui est opposé au changement ou qui cherche à restaurer le passé, comme si ce qui est passé pouvait être autre que passé ou révolu ou fini. Ainsi l’idéologie trace un champ (ou un camp) manichéen : d’un côté, les idées, lois, mesures, opinions, livres, journaux, gouvernements, partis réactionnaires ; de l’autre, le Bien.

            Le nom réactionnaire, un peu long, a produit par apocope le très péjoratif réac, entendu dans le sens de ce qui n’est pas moderne ou de celui qui regimbe contre la domination absolue, dans les idées ou dans les mœurs, du nouvel ordre social, si anticonformiste qu’il est devenu la seule conformité tolérée : « la fidélité, en face de la liberté sexuelle, ça sonne anachronique. Et même un peu « réac », comme le militarisme ou l’impérialisme » (Elle, 1970).

En l’espace de quelques décennies, réactionnaire et réac ont désigné ce qui n’est pas conforme au iota près à l’injonction postmoderne, c’est-à-dire ce qui s’écarte de la nouvelle religion, sociale, solidaire, occultiste et qui ne se soumet pas à ses dogmes. En bref, le réactionnaire est révolutionnaire : il rompt avec l’ordre nouveau et avec tous les actionnaires à qui cet ordre verse des dividendes élevés. 

 

 

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