Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

30 avril 2014

Adaptation

 

 

 

Emprunté au latin médiéval, adaptation est attesté au début du XVIe siècle dans le sens « d’ajustement », et cela en parlant de choses. Les académiciens le définissent par le nom application, synonyme au sens incertain, et l’illustrent d’un exemple au sens obscur : « l’adaptation de ce passage est juste » (1694). Dans les éditions suivantes de 1740 à 1835, la définition est fruste : « action d’adapter », c’est-à-dire « d’appliquer, d’ajuster une chose à une autre » (adapter un récipient au chapiteau d’une cornue). Quoi qu’il en soit, pour les académiciens, ce mot « n’est guère en usage » (1762, 1798, 1832-35), ce que répètent Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « ce mot est peu usité ») et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

C’est au XXe siècle que se mettent en place les emplois modernes. Le sens « action d’adapter » est illustré dans le Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) par ces emplois : « adaptation d’un roman au théâtre ; adaptation d’un ouvrage dramatique à une scène étrangère » et par cet exemple tiré de la science, qui explique le succès d’adaptation au XXe siècle : « en termes de physiologie : l’adaptation d’un organe à ses fonctions ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) renchérissent sur les académiciens. Adaptation est un terme de biologie et le sens biologique est défini en premier dans ce dictionnaire moderne : « appropriation d’un organe ou d’un organisme à l’accomplissement d’une fonction vitale dans des conditions données ». Les exemples qui illustrent ce sens sont tirés d’ouvrages de biologistes, comme Jean Rostand, ou de philosophes professionnels ou du dimanche (Renouvier, Ménard).

Des choses, le mot s’applique aux hommes et, de la biologie, il s’étend à la société, où il en vient à désigner le processus social par excellence. A quoi sert-il de s’indigner contre la sociobiologie si l’on applique sans examen à la société le vocabulaire de la biologie ? Le résultat est explicite : l’homme n’a plus de destinée, sa liberté est sans cesse réduite, il a à s’adapter à la société dans laquelle il est placé, souvent contre son gré. C’est le « processus par lequel un être ou un organe s’adapte naturellement à de nouvelles conditions d’existence ». Pour le géographe Vidal de la Blache, l'adaptation est l'effet du grand processus biologique : « l’adaptation équivaut à une économie d’efforts qui, une fois réalisée, assure à chaque être, à moins de frais, l’accomplissement paisible et régulier de ses fonctions » (1921).

Les philosophes modernes n’étant plus que des spécialistes de sciences sociales, l’adaptation devient le seul horizon qu’ils soient en mesure de penser. C’est « la modification des fonctions psychiques de l’individu qui, sans altérer sa nature, le rendent apte à vivre en harmonie avec les nouvelles données de son milieu ou un nouveau milieu ». En 1946, Mounier écrit ceci : « L’âge adulte est l’âge propre de l’adaptation. Mûrir, c’est trouver sa place dans le monde, l’aménager en renonçant à tous les impossibles, enrichir et assouplir indéfiniment la multiplicité de nos rapports avec le réel. Mais l’accomplissement de l’adaptation est un suicide vital, si l’adaptation joue trop serré ».

            L’adaptation, partie des choses, revient aux choses. En sociologie, c’est, en parlant d’une institution, la « rendre plus conforme à une situation ». Les auteurs du Trésor de la langue française citent les mots auxquels adaptation est fréquemment associé : c’est accommodement, accoutumance, ajustement, changement, concordance, conformation, coordination, déformation, déplacement, habitude, rapport (invariant), régulation, qui forment tous la même facette d’un même horizon social. A qui voudrait expliquer les lois de la « modernité » à des enfants, il suffirait d’exposer les sens du nom adaptation, tel qu’il est défini dans les dictionnaires du XVIIe siècle à aujourd’hui.

            Les académiciens sont moins « idéologisés » que les lexicographes du Trésor de la langue française. Ils ne tiennent pas la société pour l’horizon indépassable de l’homme. Aussi évoquent-ils à peine le sens social d’adaptation, insistant sur le sens de ce nom en biologie : « propriété commune aux êtres vivants d’acquérir ou de développer les organes ou les fonctions qui leur permettent de vivre et de se reproduire dans différents milieux » ou les emplois dans les différents arts : « action de transposer une œuvre pour lui donner une nouvelle destination ; la nouvelle œuvre qui en résulte ; faire l’adaptation d’un roman au théâtre, au cinéma ». Ce qu’ils montrent, c’est qu’il est possible de libérer en partie la langue de la gangue sociale dans laquelle elle s’étiole.

Les commentaires sont fermés.