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10 février 2012

Civilisation

 

 

 

            Quand ils (comprendre les progressistes et les héritiers des Lumières) entendent le mot civilisation, ils dressent sur les places publiques des guillotines pour couper toutes les têtes qui dépassent ; et à ce rythme, des têtes qui dépassent, la France n’en a plus beaucoup. Certes, ces guillotineurs sont des enfants et, comme les enfants, ils ne savent pas ce qu’ils font, en particulier qu’ils jettent aux orties tout ce dont ils ont hérité et dont, dans d’autres circonstances, ils sont très fiers. Car, dans la langue française, il n’existe pas de terme plus progressiste que civilisation et, dans la pensée politique, il n’y a pas de concept qui émane plus directement que celui de civilisation de la philosophie (ou de l’idéologie ?) des Lumières.

            Le mot a d’ailleurs été forgé en 1756 par un homme des Lumières (« plus Lumières que lui, tu meurs »), au moment même où les Lumières triomphaient en France et dans toute l’Europe éclairée : c’est Mirabeau, dans un opuscule intitulé « L’Ami des Hommes » (évidemment). Un siècle plus tard, dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré note que « civilisation n’est dans le Dictionnaire de l’Académie qu’à partir de l’édition de 1835, et n’a été beaucoup employé que par les écrivains modernes, quand la pensée publique s’est fixée sur le développement de l’histoire ». Tous les mots de la définition disent le progressisme : « écrivains modernes », « pensée publique », « développement de l’histoire » ; et encore plus la répugnance mise par les académiciens, qui étaient et sont plutôt antimodernes, à l’enregistrer dans le Dictionnaire de l’Académie Française. A part cela, tout a été dit sur ce mot et ce concept et sur leur histoire, d’abord par des historiens et des linguistes progressistes : Lucien Febvre (Civilisation. Le mot et l’idée, 1930), Ferdinand Brunot (Histoire de la langue française, tome VI, 1930), Joachim Moras (Ursprung und Entwickelung des Begriffs der Zivilisation in Frankreich, 1756-1830, Hambourg, 1930), Emile Benveniste (« Civilisation. Contribution à l’histoire du mot », Hommage à Lucien Febvre, Paris, 1954, et Problèmes de Linguistique générale, tome I, 1966).

Le progressisme, inhérent ou consubstantiel au mot et au concept, se lit à livre ouvert dans les processus linguistiques. A l’adjectif civil, au sens de « sociable », « poli », « urbain », et désignant des urbains établis en bons « citoyens » dans une cité (attention, pas une de ces « cités sensibles » de France, où l’on est tout ce que l’on veut, sauf civil), a été ajouté le suffixe verbal iser qui signifie « rendre » et exprime un changement d’état. Civiliser un ou des individus, venus de la campagne ou sortis de la forêt ou nomadisant dans les déserts, c’est les changer en bien, les amender, les améliorer, les polir, ce qui implique qu’ils soient la cible d’un processus d’éducation ou d’instruction, de réflexion ou d’acquisition de connaissances. Puis, au verbe civiliser a été ajouté le suffixe nominal ation qui exprime une action et suppose un processus. Autrement dit, ce à quoi réfèrent les suffixes iser et ation, c’est un double processus ou un second processus qui s’ajoute à un premier processus, un processus au carré en quelque sorte, comme l’exprime Benveniste : « de la barbarie originelle à la condition présente de l’homme en société, on découvrait une gradation universelle, un lent procès d’éducation et d’affinement, pour tout dire un progrès constant dans l’ordre de ce que la civilité, terme statique, ne suffisait plus à exprimer et qu’il fallait bien appeler la civilisation pour en définir ensemble le sens et la continuité. Ce n’était pas seulement une vue historique de la société ; c’était aussi une interprétation optimiste et résolument non théologique de son évolution qui s’affirmait, parfois à l’insu de ceux qui la proclamaient ». De fait, civilisation, parce que ce mot était apte, par ses formes mêmes, à exprimer une évolution, des changements, une mobilité, s’est substitué peu à peu à civilité – emprunté au latin civilitas, lequel, parce qu’il est formé à partir de l’adjectif civilis auquel a été ajouté le suffixe – tas (le français a adopté ce mode de formation latin), est apte à exprimer une qualité, et non un processus, un attribut sinon inné, du moins stable ou permanent ou constant.

Le concept appartient en propre au progressisme moderne : disons, pour faire bref, à la Gauche ou aux idéologies qui se classent à Gauche, c’est-à-dire à tous ceux qui, aujourd’hui, le renient ou font semblant de le renier (la tartufferie est aux reniements ce que la Roche tarpéienne est au Capitole), après que des non-idéologues leur ont montré que les processus, jadis célébrés, avaient produit souvent l’exact contraire de ce qui était attendu ou espéré.

Ce n’est pas la seule ambiguïté, non pas du mot, mais de ces progressistes honteux qui, aujourd’hui, s’en indignent ou s’en effarouchent. Mirabeau a forgé civilisation en 1756 pour remplacer le vieux mot de civilité, tout en donnant à civilisation un sens proche de celui de civilité. Il suffit de lire Mirabeau pour s’en convaincre. « La Religion, écrit-il, est sans contredit le premier et le plus utile frein de l’humanité ; c’est le premier ressort de la civilisation ; elle nous prêche et nous rappelle sans cesse la confraternité, adoucit notre cœur, etc. ». Dans un autre manuscrit imprégné de progressisme universaliste, que Mirabeau a intitulé L’Ami des femmes ou Traité de la civilisation, il définit civilisation ainsi : « si je demandais à la plupart en quoi faites-vous consister la civilisation, on me répondrait (que) la civilisation est l'adoucissement de ses mœurs, l’urbanité, la politesse, et les connaissances répandues de manière que les bienséances y soient observées et y tiennent lieu de lois de détail ; la civilisation ne fait rien pour la société si elle ne lui donne le fonds et la forme de la vertu ».

L’idéologie progressiste en faisant de civilisation son oriflamme en a changé le sens. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), la civilisation est « l’ensemble des connaissances, des croyances, des institutions, des mœurs, des arts et des techniques d’une société ». Selon Mirabeau, ce sont les mœurs adoucies, l’urbanité, la politesse, les connaissances, les bienséances tenant lieu de lois, la vertu qui font la civilisation. Selon les Académiciens actuels, ce qui prime dans la civilisation, ce sont les arts, les connaissances, les techniques. Certes, les mœurs sont citées, mais englobées dans un ensemble de réalités matérielles. Pour Littré (DLF, 1863-77), la civilisation est « l’ensemble des opinions et des mœurs », mais dans la mesure où ces mœurs « résultent de l’action réciproque des arts industriels, de la religion, des beaux-arts et des sciences ». Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), un lien est établi entre les « valeurs » et le progrès matériel ou technique : « l’ensemble transmissible des valeurs (intellectuelles, spirituelles, artistiques) et des connaissances scientifiques ou réalisations techniques qui caractérisent une étape des progrès d'une société en évolution ». En 1756, au moment où Mirabeau invente le nom civilisation pour désigner les mœurs douces, la politesse ou l’urbanité, les académiciens définissent la civilité comme « l’honnêteté, la courtoisie, la manière honnête de vivre et de converser dans le monde » ou « les actions, paroles civiles, compliments et des autres semblables devoirs de la vie ». La différence entre l’un et l’autre terme est mince. Ils sont l’un et l’autre en rapport avec les mœurs, ce qu’un peuple ou une nation ou une société ont de singulier ou de spécifique.

En fait, le sens technique ou matériel de civilisation, à la suite duquel la civilisation va se distinguer de la civilité, apparaît quelques années plus tard chez le célèbre Adam Smith, autre homme des Lumières, qui écrit, dans An inquiry into the Nature and Causes of Wealth of Nations (1776), ceci : « It is only by means of a standing army, therefore, that the civilization of any country can be perpetuated or even preserved for any considerable time » (II, p. 310) ; « the invention of fire-arms, an invention which at first sight appears to be so pernicious, is certainly favorable to the permanency and to the extension of civilization » (II, p. 313). Adam Smith ne définit plus la civilisation par les mœurs adoucies ou la civilité, mais par les faits matériels, une invention ou des nouveautés techniques : by means of a standing army ou fire-arms. Dès lors, la civilisation peut s’étendre à d’autres pays ou à d’autres peuples et être universalisée, ce à quoi se sont attelés les progressistes du monde entier, laïques ou communistes, socialistes ou athées, libéraux ou hostiles au libéralisme, et ce à quoi ils continuent à s’atteler, en dépit de quelques dénégations indignées pour la seule montre – car, en deux siècles, les victoires leur ont enseigné la tartufferie.

 

13 janvier 2012

Guerre sainte

 

Comme la plupart des mots qui se rapportent à l’islam, tels, et pour n’en citer que quelques-uns, Allah, islamiste, islam, islamisme, mahométan, matraque, séide, algèbre, protégé, etc., l’expression guerre sainte, qui traduit souvent le nom arabe djihad du moins dans les dictionnaires modernes ou dans les éditions modernes du Dictionnaire de l’Académie française, est un terrain miné, dangereux, truffé de traquenards et de tabous.

Il n’en était pas ainsi dans les éditions anciennes du DAF. L’expression guerre sainte est enregistrée et définie dès la première édition de ce dictionnaire en 1694 : « on appelle ainsi la guerre qui s’est faite autrefois contre les infidèles pour reconquérir la Terre sainte ». La guerre sainte est un phénomène historique, clos et fini depuis longtemps et relégué dans les temps révolus de l’Histoire (« elle s’est faite autrefois »). C’est ce que les historiens modernes nomment croisades. Les académiciens prennent acte de la nature historique de la guerre sainte sans porter de jugement défavorable sur ce qu’elle a été : une guerre qui fut défensive, au sens où elle avait pour but de rendre aux fidèles des territoires conquis et soumis par la force. Cette même définition est répétée, sans modification aucune, dans les éditions suivantes : 1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1897, 1932-35 ; et dans chacune de ces éditions, la guerre sainte est soigneusement distinguée de la ou des guerres de religion (« celles que les dissensions religieuses allument dans un pays », 1932-35).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend la distinction entre les guerres de religion (le mot est toujours au pluriel dans les dictionnaires) et la guerre sainte (toujours au singulier, elle), laquelle est propre à un passé lointain et révolu (« elle se faisait autrefois contre les infidèles »), mais à la différence des académiciens, le verbe reconquérir des définitions du DAF est remplacé par le verbe conquérir : « guerre qui se faisait autrefois contre les infidèles pour conquérir la terre sainte ». La différence entre conquérir et reconquérir a beau être infime, elle n’est pas mince. L’absence du préfixe re – est une prise de position ou un engagement. De toute évidence, Littré ne croit pas que la guerre sainte soit une guerre défensive, à moins qu’il n’ait supprimé le préfixe pour que l’expression guerre sainte puisse être appliquée aux guerres saintes menées dès le Xe siècle par les musulmans, arabes, seldjoukides, ottomans, circassiens, etc. pour conquérir au profit du seul islam la terre du Christ et des juifs.

Ce sont les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ce chef d’œuvre du progressisme aveugle, qui vont le plus loin dans la négation de toute différence entre les diverses guerres ou types de guerre. Pour eux, guerres de religion, guerre(s) religieuse(s), guerre sainte sont synonymes. Ces mots et expressions désignent un seul et même phénomène, à savoir une « lutte armée entre partisans de religions différentes ».  

Il est une édition du DAF dans laquelle le tabou relatif à la guerre sainte est levé, mais éphémèrement : c’est la huitième édition, celle qui a été publiée en 1932-35. L’expression, précisent les académiciens, a deux sens ou désigne deux phénomènes historiques distincts : une guerre défensive ou de reconquête, mais révolue, celle « qui s’est faite autrefois contre les infidèles pour reconquérir la Terre sainte », et une guerre offensive, de haine ou d’extermination, propre à l’islam : « guerre sainte désigne aussi le soulèvement religieux ordonné contre les chrétiens par les chefs de l’Islam » (proclamer la guerre sainte).

Cette lucidité a sans doute été jugée inutilement ou imprudemment insolente, puisque, dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, cette distinction, éclairante et pertinente, est supprimée. Il n’est plus fait référence aux croisades de l’Europe historique, mais au seul présent. Ce qui définit la guerre sainte, c’est que l’on y appelle « les peuples à la défense de leur religion, des lieux, des personnes, des symboles qui lui sont attachés ». Autrement dit, quand les musulmans d’Afrique ou d’Asie déclarent la guerre à la France et aux Français sur leur propre sol, à l’Espagne et aux Espagnols dans leur pays, au Royaume-Uni et aux Britanniques sur leur territoire, etc. ils défendraient leur religion, leurs mosquées, leur Coran. Mais que ne le font-ils pas chez eux…     

 

07 janvier 2012

nauséabond

 

En latin nauseabundus, dérivé du verbe nauseare (« avoir le mal de mer »), est un adjectif qui qualifie ceux qui n’ont pas le pied marin et qui, dès qu’ils montent sur une barque, ont le mal de mer.

Du mal de mer, l’adjectif, en latin, s’est étendu aux nausées (« qui éprouve des nausées ») ou au dégoût (« dégoûté »). Il est attesté dans la seconde moitié du XVIIIe siècle dans le sens propre de « qui cause des nausées », mais assez rapidement, il se rapporte aux idées, propos, discours, paroles, thèses, etc., toujours celles de ces parias que sont les ennemis « de classe » (et de classe, ils ne manquent pas !).

 

A en juger par les innombrables emplois de cet adjectif en français « moderne », si nombreux que cet adjectif pourrait dire, s’il parlait, « je suis partout », on peut légitimement penser que nombre de nos contemporains qui n’ont à la bouche que nauséabond, comme s’ils le vomissaient,surtout s’ils font dans la science du social, dans la sous-culture de médias, dans l’idéologie de bas étage, celle de Libé, NO, Le Monde, Médiapart, etc. sont sujets au mal de mer, même quand ils font de la bicyclette ou qu’ils sont allongés sur une chaise longue ou que le mal de mer est endémique chez eux, même en pleine terre.

 

Le mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la sixième édition (1835), où il a deux sens, un sens « propre », « qui cause des nausées » (aliment, remède, odeur, saveur nauséabonds) et un sens figuré : « il se dit des ouvrages littéraires qui déplaisent, rebutent, excitent le dégoût » (discours, ouvrage nauséabond). A partir de là, tous les lexicographes distinguent deux sens, un sens « propre », « qui cause des nausées » (Littré, 1863-77), « qui provoque des nausées, qui écoeure ou qui incommode » (Trésor de la langue française, 1971-94), « qui cause des nausées, et, par extension, qui inspire de la répugnance » (DAF, neuvième édition, en cours de publication), et un sens « figuré » : « qui déplaît en excitant le dégoût » (Littré), « qui inspire une profonde répugnance (dans l’ordre intellectuel ou moral) » (TLF, synonymes dégoûtant, écoeurant, immonde, rebutant, repoussant, répugnant), « qui est vil, bas, excite le dégoût » (DAF, neuvième édition).

 

Cet adjectif trace les limites entre le camp du Bien, le camp de ceux qui abondent dans le nauséabond, et le camp du Mal, celui de l’enfer et du Diable, d’où s’exhale une odeur qui déplaît au Bien. Il définit un ordre moral, celui des bien pensants, des puissants, des dominants et il relègue dans les culs de basse-fosse tous ceux qui regimbent à cet ordre nouveau. En 1835, les académiciens avaient comme « ennemis de classe » les jeunes écrivains, les ouvriers, les paysans – en bref, le peuple. Ils qualifiaient donc de nauséabond tout ce qui venait des classes inférieures et dont l’infériorité était sociale et raciale. En 2012,  rien n’a changé : les nauséabondeurs, qui sentent partout, sont les mêmes nantis, vaniteux et arrogants, pleins de morgue et de bêtise, à l’odorat trop habitué aux parfums délicats de chez YSL ou JP Gaultier ou Kenzo ou Chanel, etc. ou au marbre, à l’or, à la soie, au santal, etc. qui vomissent ce qui ne pue pas le luxe, le fric facile, la corruption élitaire, le porno chic sur papier glacé, l’islam de l’or et des dollars, le m² à 20000 €, etc.

29 décembre 2011

Guerre de religion

 

De l’abus du terme guerre de religion pour désigner les massacres de masse dont les chrétiens sont les victimes dans le monde

 

 

            Le mardi 27 décembre, à « C’est dans l’air », France 5, de 17 h 49 à 18 h 50, le débat entre quatre docteurs, prétendus ou avérés, ou experts, labellisés ou non, ès religions, Keymayou, Dumont, Colosimo, Vallet, portait sur les guerres de religion.

 

            A l’article guerre, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) définissent la guerre de religion comme la « lutte armée entre partisans de religions différentes ». Cette définition est pertinente. Il en va de même de celle que l’on peut lire dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) : la guerre de religion « oppose des adversaires guidés par les passions religieuses ou les dissensions confessionnelles ». Pour qu’il y ait « guerre de religion », il faut, comme dirait le Sapeur Camembert, 1° qu’il y ait une guerre et 2° que la religion soit la cause et le but de la guerre. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rappelle cette vérité élémentaire, se contentant de déployer le syntagme « guerre de religion » en « guerre qui se fait à cause de la religion ».

Au XVIe siècle, les Français ont fait l’expérience tragique des guerres de religion, lesquelles, écrit Littré, « désolèrent la France sous François II, Charles IX et Henri III ». Ils savent donc ce qu’est une guerre dite « de religion ». « En France, écrivent les auteurs du TLF (op. cit.), guerres de religion s’applique aux guerres qui ont opposé les catholiques aux protestants durant le XVIe siècle ». On s’entretue parce qu’on n’est pas d’accord sur la foi ou la croyance ou la messe, on tue son voisin, lequel a tué un autre de ses voisins, chacun est armé, celui qui est tué aurait pu tuer son assassin, etc.

 

Au cours de l’émission de France 5, il n’a pas été question de guerre, bien que le vocable « guerre de religion » ait été utilisé, mais de tueries. On peut tuer des hommes sans leur faire la guerre. Dans les événements qui déchirent certains pays, Nigéria, Egypte, Tunisie, Irak, Turquie, Philippines, Indonésie, etc., et qui ont fait l’objet d’un débat entre « experts » ou « spécialistes » (experts en religion peut-être, mais pas en langue française), il n’y a pas deux armées qui se font ou se feraient face, ou deux groupes également armés. Les tueurs tuent, ils ne courent pas le risque d’être tués à leur tour par les membres de la famille de ceux qu’ils ont assassinés. Il y a des meurtres, des massacres, de pogroms, des attentats, des bombes qui explosent dans des églises ou près d’églises, des tueries, mais pas de guerre, et à chaque événement, quasiment quotidien, le bilan s’élève à 20, 30, 40, 50, 100, 200 morts et mille ou deux mille blessés, des enfants, des femmes, des vieillards, des hommes aussi, tous désarmés et paisibles, dont certains conserveront jusqu’à leur mort des séquelles douloureuses. Dans le site internet de cette émission, le débat, tel qu’il est présenté, n’est pas supposé consécutif à des guerres, mais à des pogroms et des massacres visant des chrétiens : « Après une série d’attentats meurtriers le jour de Noël et d’attaques visant la communauté chrétienne, des centaines de personnes ont fui le nord du Nigeria. Exprimant « sa profonde tristesse », le pape a déploré les persécutions auxquelles sont exposés les chrétiens dans divers endroits du monde... ». Là tout est dit. Pourtant, dans le titre du débat et pendant la bonne heure qu’il a duré, il n’a été question que de « guerres de religion » et aucun des haut-parleurs présents n’a jugé bon de critiquer ce « guerres de religion », pourtant impropre et même contraire à toute réalité.

La question qui se pose est la suivante : pourquoi, quand on pense bien, on nomme « guerres de religion » ces tueries et massacres d’innocents ? Il ne viendrait à l’esprit d’aucun de nos journaleux, experts, spécialistes, etc. de qualifier de « guerre de religion » le génocide par les Allemands de six millions de juifs, qui ne professaient pas la même foi qu’eux. Pourquoi le négationnisme se porte-t-il aussi bien quand les victimes sont des chrétiens ? La véritable raison est l’excessive complaisance des « haut-parleurs » envers l’islam et les musulmans. Ce serait les stigmatiser que de leur attribuer, conformément à la vérité des choses, les massacres dont ils sont responsables. Ne nous leurrons pas. Si l’Allemagne n’avait pas perdu la guerre ou s’il n’y avait pas eu de tribunal de Nuremberg, à la télévision française, soixante ans ou soixante-dix ans plus tard, on qualifierait le génocide de « guerre de religion » et on laisserait accroire que, si responsabilité il y a eu, elle était également partagée entre les deux camps. Le négationnisme est la seule mamelle des médias.    

 

 

 

 

26 décembre 2011

Modéré et islamistes modérés

 

 

Il est fait de cet adjectif un usage immodéré, comme si la réalité devait nécessairement infirmer ou contredire le sens que les hommes donnent ou croient donner aux mots qu’ils emploient. Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première édition (1694) à la neuvième (en cours de publication depuis 1994), il signifie, quand il est adjectif, « qui est sage et retenu, qui n’est point emporté » en parlant des personnes et « éloigné de toute sorte d’excès », en parlant de choses (1694 et 1762). La définition en quatre siècles ne change guère : aujourd’hui, c’est « qui est éloigné de l’excès, qui est contenu dans une juste mesure » (au sujet de chaleur, vents, prix, loyer) et « qui s’abstient de tout excès, se tient dans une juste mesure », en parlant de personnes.

C’est en 1798 dans l’édition dite « révolutionnaire » du DAF qu’est enregistré l’emploi de modéré comme nom et dans un contexte politique : « terme pour désigner ceux qui, en Révolution, professaient des principes modérés ». Ils n’étaient guère nombreux, ces révolutionnaires modérés, qui n’étaient décidés qu’à couper une tête sur deux, alors que les autres, les révolutionnaires immodérés, en coupaient deux sur deux et étaient prêts à en couper trois sur deux. Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), être modéré, en parlant des personnes, c’est « se tenir dans une juste mesure » (mais qu’est-ce que la « mesure » et qu’est-ce qu’une « juste » mesure ?), tandis que les « modérés » (en politique) sont « ceux qui ont la prétention d’appartenir au parti ennemi des extrêmes ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) font de modéré, entendu dans ce sens politique (« qui professe des opinions éloignées des extrêmes (et souvent conservatrices)) », l’antonyme d’extrémiste ou d’intransigeant.

Un extrait de Jean-Christophe, roman oublié aujourd’hui de Romain Rolland, illustre ironiquement l’ambiguïté de cet adjectif ou nom, quand il s’applique à la politique et qu’il sert de masque social ou socialement correct à l’extrémisme : « comme la plupart des hommes de la petite ville, la politique tenait une grande place dans sa pensée. Il était républicain ardemment modéré, libéral avec intolérance, patriote, et, à l’exemple de son père, extrêmement anticlérical ».

Il en est ainsi dans « islamistes modérés », ce syntagme figé qu’affectionnent les sciencieux du social, les sociologues, les islamologues et bien entendu, à leur suite, journaleux et politiciens, et dont les deux mots qui le composent sont de la fausse monnaie. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94, volume 10, 1983) n’enregistrent ni l’adjectif islamiste, ni le nom islamiste qui qualifient ou désignent les musulmans cherchant à instaurer la loi de l’islam partout dans le monde. Et pour cause, il n’existe pas dans la langue arabe. C’est une pure création verbale française ou occidentale, récente, contingente et conjoncturelle. Jusqu’à une date récente, ce mot était absent des dictionnaires. Le correcteur orthographique fourni avec les logiciels Word de 1997 soulignait en rouge sur l’écran islamiste. En français, il se substitue aux noms et adjectifs musulman, adaptés de l’arabe mouslim (pluriel mouslimoun, dérivé d’islam), et islamique, au sens de « relatif à l’islam », qui correspond à l’adjectif arabe islamiyya, qui est dérivé d’islam. Islamique signifie « relatif à l’islam », aussi bien en arabe (islamiyya) qu’en anglais (islamic), alors que islamiste semble signifier « relatif à l’islamisme », réalité dont les spécialistes essaient de faire accroire qu’elle est distincte de l’islam, alors que islamisme a été forgé en 1697 par l’orientaliste Herbelot pour désigner la religion des mahométans et servir de synonyme à islam, mot arabe que ce même Herbelot a introduit à la place du mot français courant alors mahométisme ou mahométanisme. Les musulmans qui ambitionnent d’imposer partout la charia sont dits islamistes ; eux, ils se disent musulmans. Les désigner par des noms fabriqués par on ne sait qui ou pour on ne sait quelle raison, qui n’existent pas dans leur langue et qu’ils récusent à juste titre, c’est effacer ce qu’ils sont. Quant à les qualifier de « modérés », c’est ajouter un cache-sexe à un masque.

 

 

 

 

 

23 décembre 2011

localiser, délocaliser, relocaliser

 

 

Le verbe localiser, dérivé par suffixation de l’adjectif local, fait partie de ces innombrables néologismes qui ont fleuri à la fin du XVIIIe siècle, pendant et après la Révolution. C’est l’inventeur de l’idéologie, au sens de « science des idées », Destutt de Tracy, qui y a donné en 1801 son sens, qui a été longtemps le seul et en usage en médecine, à savoir « placer, par la pensée, dans un lieu déterminé » (localiser les maladies). Ce sens est glosé ainsi par Littré : « placer, par la pensée, dans un siège déterminé » (« les facultés localisées par la phrénologie dans des parties déterminées du cerveau ; « on a essayé de localiser les fièvres dans le tube intestinal, dans les nerfs, dans le sang », Dictionnaire de la langue française, 1863-77), alors que les académiciens, qui enregistrent ce « terme didactique » dans la septième édition (1879) de leur dictionnaire, s’efforcent dans la huitième édition (1932-35) de distinguer le sens « général » (« placer par la pensée dans un endroit déterminé, rapporter à une date », localiser un fait, une légende, un souvenir dans le temps) du sens médical : « en termes de médecine, il signifie désigner l’endroit où réside une cause morbide et, par extension, délimiter une chose pour en réduire les effets » (localiser un incendie, localiser une affection morbide). Le nom localisation, attesté en 1816, a les sens du verbe dont il dérive : « terme didactique, action de localiser ; la localisation des facultés intellectuelles et morales qui, d’après Gall, appartiennent chacune à une partie distincte du cerveau ; terme de médecine, production, en un lieu déterminé du corps, d’une lésion consécutive à un état général morbide, dit diathésique ; la localisation, à la peau, de l'infection variolique » (Littré, op. cit.).

Le sens moderne du verbe et de ses dérivés localisation, délocaliser, délocalisation, relocaliser, relocalisation, qui sont dans toutes les bouches journaleuses, médieuses et cultureuses, comme l’étaient naguère Dieu, Sainte Trinité, Immaculée Conception, etc. dans les bouches des fidèles, est celui de l’économie. Le phénomène peut être daté. Il se produit dans le courant des années 1950-60, quand l’économie devient la science des sciences, comme dans cet extrait d’un économiste (1963) : « l’industrie française est actuellement très mal localisée ; malgré les efforts de décentralisation, malgré des abattements de zone excessifs, la plupart des usines se sont construites, depuis 1945, à proximité des grandes villes, et spécialement de Paris ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce processus est défini ainsi : « implantation d’une industrie dans un emplacement choisi pour des raisons géographiques ou économiques » et illustré de cet extrait (1963) : « surtout à partir de 1950, on reconnaît la nécessité d’une planification et d’un aménagement du territoire, et le mot localisation prend la premier sens : attribution de l’espace aux installations industrielles ».
            Quant au verbe délocaliser, attesté en 1863, il est défini ainsi par Littré en 1877 dans le Supplément à son Dictionnaire de la langue française : « ôter le caractère local », mais l’emploi qui en est fait est limité à la politique : « l’expédient monarchique, nationalisant le clergé et délocalisant les grands vassaux, après avoir eu, au début de la crise, qualité pour.... ». C’est en 1964 qu’il est employé dans un ouvrage sur l’économie du XXe siècle : « telle firme est localisée par la matière première ou la source d’énergie ; elle se délocalise par les réseaux de l’échange ». De ce verbe est dérivé le nom délocalisation, qui est employé pour la première fois en 1964 dans ce même ouvrage d’économie et dans un contexte dans lequel se lit, comme à livre ouvert, la tragédie que subit l’économie de la France : « Seul, le libéralisme, dans la vigueur de ses origines, a compris la fécondité de la délocalisation des activités économiques ». La délocalisation des activités féconde sans doute d’énormes profits pour quelques-uns, mais elle féconde surtout des malheurs sans nom pour les autres.  

On souhaite un peu moins de cynisme à tous les politiciens qui promettent (mais les promesses n’engagent que ceux qui les croient) de relocaliser (en France) les activités économiques dont ils ont accepté en toute connaissance de cause et le cœur léger que, dans les années 1980-1990-2000, elles soient délocalisées vers leurs pays chéris du tiers-monde.   

 

19 décembre 2011

Hormone

 

 

            Ce mot, devenu usuel, nous paraît aujourd’hui aller de soi, comme s’il était dans la langue depuis des siècles. Il n’est rien de plus faux ou trompeur. Le mot a cent ans, ce qui est jeune pour un mot. Il est attesté en français depuis 1911, emprunté à l’anglais, où il a été forgé en 1904, à partir d’un verbe grec (ormao, orman) signifiant « mettre en mouvement », « exciter », « diriger ». C’est à cause de ce sens là, impliquant des restrictions importantes à la liberté des individus quand ils sont « agis » par leurs hormones, que ce verbe grec a été choisi pour former un mot du vocabulaire médical et de la physiologie désignant, comme l’exposent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), une « substance chimique élaborée par une glande endocrine (ou un groupe de cellules à fonction endocrine), déversée dans le sang circulant qui la transporte vers un appareil récepteur où elle déclenche une réponse spécifique, intervenant ainsi dans l’équilibre physiologique et psychologique de l’individu ». Les connaissances en biologie progressant, on a distingué d’innombrables hormones : femelle, folliculinique, génitale, gonadotrope, hypophysaire, lactogène, lutéinique, masculinisante, œstrogène, ovarienne, parathyroïdienne, sexuelle, somatotrope, surrénale, testiculaire; hormone de croissance; carence, déficit, excès, (hyper)sécrétion d'hormone; synthèse d'une hormone; doser, sécréter une hormone.

Le mot n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, et avec un sens voisin de celui qu’y donnent les auteurs du TLF : « substance sécrétée à faibles doses par une glande endocrine, et apportée par le sang jusqu’aux cellules d’un autre organe dont elle assure la régulation ». Les exemples du poulet et du veau aux hormones, dont les médias ont amplement parlé au cours des trois dernières décennies, contribuant au succès du mot, illustrent assez bien ce que sont les hormones, à savoir des substances qui agissent sur les êtres vivants, à leur insu ou contre leur volonté, peut-être l'avatar moderne du fatum antique.   

 

28 novembre 2011

Humanité

 

 

 

Emprunté au latin humanitas, ce nom est attesté au début du XIIe siècle dans les sens qu’avait le nom latin : « nature humaine », « affabilité, bienveillance », « culture de l’esprit » et « politesse des mœurs, savoir-vivre »… Ces sens sont relevés dans les éditions classiques du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1798 : « nature humaine, les faiblesses, les imperfections de l'humanité », « douceur, honnêteté, bonté, sensibilité pour les malheurs d’autrui », « ce qu’on apprend dans les écoles jusques à la philosophie exclusivement » (1694, 1762, 1798). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève ces trois mêmes sens : « nature humaine », « sentiment actif de bienveillance pour tous les hommes », « au pluriel, classes, dans les collèges et lycées, comprenant l’enseignement au-dessus de la grammaire jusqu’à la philosophie exclusivement, et dites aujourd'hui classes des lettres ». Ceux-ci sont aussi relevés dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « ensemble des caractères spécifiques de la nature humaine », « caractère d’une personne (ou de son comportement) qui manifeste pleinement son appartenance au genre humain », « bonté, bienveillance de l’homme pour ses semblables », « au pluriel, formation scolaire où l’étude des langues et littératures latines et grecques, considérées comme particulièrement formatrices, est prépondérante » et « contenu de cet enseignement »), ainsi que dans la neuvième édition du DAF, en cours de publication depuis 1994 : « la nature propre de l’homme, ce qui caractérise l’espèce humaine ; la condition d’homme », « bonté, sensibilité, compassion pour les malheurs d’autrui » et « au pluriel, anciennement, cycle d’études fondé principalement sur l’enseignement littéraire classique (grec et latin), et qui allait des classes de grammaire à la classe de philosophie ». Certes, entendu dans ce sens scolaire et au pluriel, humanités est tombé en désuétude, mais, contrairement à ce que qu’affirment Littré et, à la suite de celui-ci, les lexicographes du Trésor de la langue française, les « classes de lettres » ou les « lettres » qui ont succédé aux « humanités » ne les continuent en rien, pour ce qui est du champ des savoirs et des contenus et méthodes d’enseignement. Il y a eu rupture que marque le changement de dénomination.

Pourtant, la véritable rupture dans le concept d’humanité ne tient pas à ce qui a bouleversé l’enseignement, mais à un élargissement conceptuel inédit, que Littré remarque en ces termes : humanité désigne « en un sens assez nouveau et qui n’est pas dans le latin, le genre humain, les hommes en général considérés comme formant un être collectif plus grand que la patrie ». De la nature humaine ou du sentiment spécifiquement humain ou tenu pour tel de bienveillance, le mot s’est élargi à l’ensemble des hommes, comme dans ces extraits du poète Béranger : « L’humanité manque de saints apôtres / Qui leur aient dit : enfants, suivez sa loi ; / Aimer, aimer, c’est être utile à soi ; / Se faire aimer, c’est être utile aux autres » ou encore : « Humanité, règne, voici ton âge, / Que nie en vain la voix des vieux échos ». Jusqu’alors, l’humanité se limitait au seul groupe proche. Ainsi ceux qui sont nommés « manouches » ou « gitans » se disent dans leur langue « roms », ce qui signifie « hommes ». Ils sont seuls hommes ou, pour eux, l’humanité se réduit à leur seule ethnie ou tribu. Ils ne sont pas les seuls peuples de la terre pour qui l’humanité a pour bornes les bornes mêmes de la race. Au-delà, ce ne sont plus des hommes, mais des animaux ou des sous-chiens. Les Français, rendons-leur cette grâce, ne procèdent pas ainsi : l’humanité, pour eux, ne s’arrête pas au Rhin ou à la Méditerranée.

Les académiciens en 1835 (DAF, sixième édition) ont défini ce nouveau sens ainsi : « le genre humain, les hommes en général » (idem en 1879 et en 1935). L’émergence dans les dictionnaires de ce nouveau sens, attesté à la fin du XVe siècle, mais rare jusqu’au XIXe siècle, coïncide avec le nouveau sens que prend universalité (qui s’étend à tous les hommes) et avec l’affaiblissement du catholicisme (catholicos en grec et en latin signifiant « universel », « bon pour tous les hommes », la religion de l’humanité se substituant à la religion du Christ), ces faits sémantiques traduisant dans la langue les séismes qui ont affecté, à la fin du XVIIIe siècle et au début du siècle qui a suivi, la pensée, la sensibilité, les croyances des Européens, leur façon de voir le monde, leurs idéologies et sans doute l’expansion mondiale de ce continent.

 

 

25 novembre 2011

Grands ensembles

 

 

 

            L’adverbe ensemble s’emploie comme un nom depuis la fin du XVIIe siècle. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), cet emploi est relevé : “ ensemble s’emploie substantivement pour dire ce qui résulte de l’union des parties différentes qui composent un tout ”, comme dans ces phrases : “ il y a de belles figures dans ce tableau, de beaux morceaux dans ce bâtiment, mais l’ensemble n’en vaut rien ”. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), ajoute à cet emploi (“ union des parties dans un tout ; l’effet qui en résulte ”) le terme de musique, le terme militaire (“ cohésion qui est entre les parties d’un corps de troupe ”) et l’emploi d’ensemble au sens de “ totalité ” : “ l’ensemble des hommes qui peuplent la terre, l’ensemble des nations européennes, l’ensemble des ordonnances des anciens rois de France ”.

            Au XXe siècle, le nom ensemble s’étend à de nouvelles réalités, surtout sociales. L’article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) est beaucoup plus long que celui du Dictionnaire de Littré ou que les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française. La modernité pense en termes de totalité, d’assemblage, de cohésion. Elle a fait du mot ensemble, qu’il soit nom, au singulier et au pluriel, ou qu’il soit adverbe (“ ensemble, tous ensemble, tous ” des supporteurs de l’OM ou “ ensemble, tout devient possible ”, slogan d’un candidat à l’élection présidentielle), une de ses oriflammes, comme l’exprime assez justement Flaubert : “ car le monde, (...) forme un ensemble dont toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes d’un seul corps ” (1874).

Le nom s’emploie dans l’ameublement (“ ensemble Empire, Louis XVI ; la salle à manger est un de ces ensembles Renaissance ; ensemble de style, plaqué bois de rose, traité en ébénisterie ”) et surtout dans l’architecture, ou bien dans le sens de “ corps de monuments civils ” (“ ensemble architectural, immobilier, ces beaux ensembles comme la Place Vendôme, la Place de la Concorde ”), ou bien, précédé de l’adjectif grand, dans le sens de “ corps de bâtiments d’habitation couvrant une grande superficie et comportant les services commerciaux nécessaires à la vie quotidienne des résidents ”. Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini, comme terme d’architecture, de la même façon : “ un grand ensemble, groupe d’immeubles d’habitation disposant d’équipements collectifs communs ”.

Le mot grand ensemble date du début des années 1960 : “ un second cercle de 12 km de rayon environ peut délimiter la zone d’influence GEH (grand ensemble d’habitation) situé à moins d’une demi-heure de trajet du centre. Dans cette zone, les habitants du grand ensemble peuvent être desservis en partie par les équipements généraux du grand ensemble ”. Voilà comment des architectes d’avant-garde, inspirés par le génial Le Corbusier, formalistes et progressistes à tout crin, ont construit en lieu et place de villes des “ paradis ” ou des mondes nouveaux, qui se sont révélés rapidement être des enfers. Ces architectes avaient beau être à l’avant-garde du progrès en marche, ils ont été sages : ils ont prudemment évité de s’installer, eux, leur famille et leurs descendants, dans ces “ paradis ”.

 

22 novembre 2011

Vivre-ensemble

 

 

L'adverbe ensemble est l’un des plus anciens mots de la langue française, non seulement parce qu’il continue l’adverbe latin insimul ayant les deux mêmes acceptions que l’adverbe français, mais aussi parce qu’il est attesté dès le XIe siècle dans Saint Alexis et qu’en dix siècles ou plus, il n’a pas changé de sens. Il suffit, pour s’en convaincre, de comparer la définition de la première édition, en 1694, du Dictionnaire de l’Académie française, « l’un avec l’autre » et « tout à la fois, tout d’un temps », à celle de la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, « l’un avec l’autre, les uns avec les autres » et « l’un en même temps que l’autre, les uns en même temps que les autres ». En plus de trois cents ans, le sens est resté stable : c’est ou bien la présence de deux êtres dans un même lieu ou bien la simultanéité de deux actions. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose ces deux sens : « l’un avec l’autre, les uns avec les autres » (« sortir, chanter, danser ensemble ») et « à la fois, en même temps, simultanément » (« il fut convenu que les deux adversaires tireraient ensemble »).

Cette définition ramenée à « les uns avec les autres », même si elle explique assez bien le triomphe de l’intimation idéologique sous la forme d’un infinitif substantivé, infinitif qui exprime une injonction et non un constat, et de l’adverbe ensemble, le vivre-ensemble, répété par tous et partout et porté jusqu’aux quatre « coins » de l’univers par tous les vents du monde, comme un braiement d’âne en rut, est moins éloquente pour rendre compte de la bêtise idéologique de cette intimation que l’exégèse du Trésor de la langue française (1971-94) : « (l’accent est mis sur l’idée de coexistence dans l’espace suggéré ou postulé par le verbe), l’un avec l’autre, les uns avec les autres, de manière à former une unité enveloppante ou groupante, les éléments composants étant des personnes, des objets ou des valeurs ». Les synonymes en sont de compagnie, de concert, de conserve, en commun, conjointement, et les antonymes individuellement, isolément, séparément. Vivre ensemble, c’est ne pas vivre individuellement, isolément, séparément et c’est former un groupe, se grouper, se regrouper, « groupieren », comme disent les « schleus » d’opérette dans la série des films dont la 7e compagnie est le « héros ». Très prudemment ou très naturellement, les sciencieux du social, les notoires, les milliardaires du showbiz et les puissants de la télé et du PS qui enjoignent aux Français à vivre avec les immigrés de la première ou de la deuxième ou de la troisième génération, avec les clandestins, avec les burkas, les turbans, les djellabas, avec les imams, avec les égorgeurs de moutons, avec les dealers et avec les voleurs, avec les violeurs, avec les  musulmans, avec les haïsseurs, avec les nazis de l’islam, et à partager avec la lie riche et prospère de l’humanité ce qu’ils n’ont pas et ce dont ils sont privés, se gardent bien, eux, d’aller vivre dans « les grands ensembles » des quartiers islamisés pour appliquer à eux-mêmes les délires qu’ils imposent aux autres. Ces sciencieux et consciencieux du social et tous les puissants de l’heure ont peut-être lu (mais on en doute, tant ils sont bêtes et incultes) Montesquieu qui, dans De l’esprit des lois, met en garde contre l’idéologie ensembliste : « Plus il y a d’hommes ensemble, plus ils sont vains, et sentent naître en eux l’envie de se signaler par de petites choses ». On ne saurait mieux définir le vivre-ensemble. 

Il est un écrivain du XVIIIe siècle qui peut être tenu pour la matrice de cette idéologie monstrueuse. C’est l’inévitable Rousseau, celui de l’homme ah qu’il est bon, du « contrat » dit social, mais dont aucun sociétaire n’a eu connaissance, que même Jean-Jacques en personne n’a pas lu et que personne n’a signé, le Rousseau du larmoiement stupide, de l’éjaculation précoce, de la femme engrossée à la va vite et de la progéniture abandonnée. Les emplois qu’il fait d’ensemble sont prémonitoires : « Rien ne lie tant les cœurs que de pleurer ensemble » (Confessions) et « l’habitude de vivre ensemble fit naître les plus doux sentiments qui soient parmi les hommes, l’amour conjugal et l’amour fraternel » (Discours sur l’origine et les fondements de l’inégalité parmi les hommes). Seuls les disciples de Rousseau peuvent devenir ces gogos modernes qui croient que le vivre-ensemble fera naître de « doux sentiments », à moins d’entendre ces « doux sentiments » comme une antiphrase et d’y donner le sens de guerre civile ou de guerre de tous contre tous. Entre Rousseau et Hobbes, il y a une large rue passante sans péage ni barrière.

Le bon peuple français, lui, n’est pas dupe. L’expérience lui a appris ce que cachait la moraline du vivre-ensemble, à savoir la valise ou le cercueil, le chômage, l’humiliation, la précarité, etc. Dans la langue qu’il s’est forgé au fil des siècles, vivre ensemble, jugé familier et vulgaire par les lexicographes du TLF, c’est se mettre ensemble, c’est-à-dire « vivre en concubinage, hors mariage » et « vivre maritalement, en concubinage » selon les académiciens (neuvième édition du DAF, en cours de publication).   

Dans la scène deuxième de l’Acte II du Tartuffe, Orgon, qui est tout confit en dévotion et ne jure que par Tartuffe, son directeur de conscience, décide de marier sa fille au nom prédestiné Marianne à ce même Tartuffe. Et bien entendu il légitime ce mariage par le verbe vivre et l’adverbe ensemble : « Ensemble vous vivrez dans vos ardeurs fidèles // Comme deux vrais enfants, comme deux tourterelles ».

Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, un personnage de théâtre, entièrement soumis à un ordre idéologique tyrannique, impose à Marianne de vivre avec un monstre d’hypocrisie, de ladrerie, de cupidité, d’inhumanité. Trois siècles plus tard, les sciencieux du social, les milliardaires des médias, les puissants du PS reprennent ce programme et l’étendent cyniquement à tous les Jacques, François, Marianne, Marie… de France. A la fin de la pièce de Molière, Tartuffe est démasqué et arrêté ; Orgon est désabusé. Mais au début de ce millénaire, il n’y a plus personne pour démasquer les tartuffes du vivre-ensemble.

 

 

27 octobre 2011

Allah akbar

 

 

 

Le mot arabe Allah est dans quelques dictionnaires : sixième, septième, huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35, 1879, 1932-35), Complément au DAF (Barré, 1842), Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-1877), Trésor de la langue française (1971-94). Les premiers lexicographes qui l’ont enregistré sont, en 1704, les rédacteurs (tous ou quasiment tous jésuites) du Dictionnaire universel, dit « de Trévoux » : « C’est le nom de Dieu chez les arabes, et chez tous ceux qui font profession du mahométisme, quelque langue qu’ils parlent ». La définition est un constat. Elle est toute neutre. Dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, où est reprise la définition de Trévoux (« nom que les mahométans donnent à Dieu », DAF, « Dieu en arabe », Barré, 1842, « nom que les arabes donnent à Dieu », Littré, op. cit.), ce qui attire l’attention et qui serait tenu sans doute aujourd’hui pour un blasphème (pardon un « dérapage ») par les bienpensants de l’intellocratie, c’est l’emploi singulier, étrange mais révélateur, de ce mot comme « interjection » : « nom que les mahométans donnent à Dieu, et qui est leur exclamation ordinaire de joie, de surprise, de crainte, etc. » (DAF), cet emploi étant illustré de cet exemple de toute évidence guerrier : Ils crièrent, Allah ! et fondirent sur nous. Barré (1842, op. cit.) est plus explicite : « (philologie) Dieu en arabe ; cri de guerre des mahométans ». Allah n’est pas seulement l’équivalent très approximatif et très largement inexact de Dieu (sur cela, les lexicographes ne se prononcent pas), mais c’est aussi un cri de guerre : comprendre un cri poussé depuis quatorze siècles et par lequel commencent meurtres, pillages, conquêtes, qui sont par cet Allah crié bénis ou sanctifiés.

De tous les auteurs de dictionnaires, les plus imprudents sont les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), dans lequel Allah n’est pas relevé comme nom, ni comme nom propre, mais comme « interjection », c’est-à-dire comme un cri qui n’a pas d’autre sens que l’action qu’il accompagne ou à laquelle il incite : « exclamation, d’après le nom donné à Dieu par les musulmans, traduisant divers sentiments comme la joie, la crainte, la surprise, etc. ou servant d’appel à la prière, au combat ». Plus que tout long et savant discours, cet appel au combat exprimé par Allah dévoile la nature de ce dieu ainsi nommé, de son envoyé (ou, en arabe, rasoul) qui fut chef de guerre et conquérant, de la din (ou « religion ») que ce dernier a établie et dont l’emblème est un sabre coupant comme un rasoir (sayf Allah : « le sabre d’Allah »). Dans ce dernier dictionnaire, l’emploi d’Allah comme appel à la guerre et au meurtre est illustré de ces alexandrins de Leconte de l’Isle :

Allah ! Dans la rumeur d’une foudre aux nuées,
À travers le buisson, le roc et le ravin,
Contre ces vils mangeurs de porc, gorgés de vin,
Nos vaillantes tribus, dix fois, toujours en vain,
Coup sur coup, et le rire aux dents, se sont ruées.

Quand les bienpensants prétendent (mais sans éclater de rire) que l’islam est une religion d’amour, de tolérance et de paix, ils font de l’ironie sans en avoir conscience. Il faudrait leur conseiller de consulter les dictionnaires. Encore faudrait-il qu’ils sussent lire.

 

Le mot akbar est la forme que prend l’adjectif kebir quand il est mis au degré comparatif : kebir signifie « grand », akbar « plus grand ». Dans la phrase « ana akbar menak » (en français : « je suis plus grand que toi »), deux individus, je et tu, se comparent. La comparaison est relative : elle porte sur la taille. Dans ce cas, akbar est suivi d’un complément introduit par préposition men et qui désigne le second individu, ak (« tu »). Dans Allah akbar, akbar n’est pas suivi de complément. Ce n’est pas un comparatif, puisqu’il n’y a qu’une seule réalité nommée, mais ce que l’on nomme en grammaire un superlatif absolu. Allah ne peut être mis en relation avec quoi que ce soit d’autre, il est incomparable. De fait, la phrase devrait être traduite, non par « Dieu est grand », ni « Allah est grand », mais par « Allah est le plus grand ». Ce qui est sous-entendu ou implicite, c’est qu’il est le plus « grand » de tous les dieux, tous tant qu’ils sont. Parce qu’il est absolu, irréductible à tout autre, sans pareil, Allah est le seul qui mérite le qualificatif akbar. Ce qui est affirmé haut et fort, c’est la supériorité d’Allah. Aucun autre dieu, qu’il soit unique et qu’il se nomme Jéhovah, Yahvé, le Christ, ou qu’il soit un parmi d’autres et qu’il se nomme Mithra, Zeus, Cérès, etc. ne peut lui être comparé, ni opposé. On comprend dès lors pourquoi Allah akbar est le cri de ralliement de tous ceux qui veulent que l’islam domine le monde. C’est leur Deutschland über alles.

 

 

20 octobre 2011

Aliénation

 

 

En latin, alienatio, auquel est emprunté aliénation, est un terme de droit. Il a pour premier sens "transmission" d’un bien ou d’un propriété et pour second sens "éloignement" ou "désaffection" (au sens de rupture ou de séparation entre deux personnes). Il signifie aussi "folie". Longtemps, le mot français a conservé ces sens latins. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), il est relevé au sens de "transport de la propriété d'un fonds, ou de ce qui tient lieu de fonds" (on aliène un domaine ou une terre), au sens "d’éloignement que des personnes ont les unes pour les autres" (aliénation des volontés ou des esprits ou des coeurs) et enfin au sens de "folie" dans aliénation d’esprit. Les académiciens reprennent, dans les éditions suivantes, ces trois sens, notant cependant, en 1932 (huitième édition) qu’on "l’emploie surtout en termes de jurisprudence". Dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré expose ces trois sens : "vente d’une propriété", "aversion que des personnes ont les unes pour les autres" (aliénation des cœurs ou des esprits) et "folie" (aliénation mentale).

La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) rompt avec les éditions précédentes. Le sens juridique est relevé : "transfert à autrui d’un droit ou d’un bien, à titre gratuit ou onéreux", mais le sens "d’éloignement" a disparu. Quant au sens de "folie" ("altération des facultés mentales qui prive l’individu de la pleine conscience de ses actes et de leurs conséquences"), il est vieilli. Le principal changement tient à l’apparition d’un nouveau sens, social ou sociologique, imposé par les experts et spécialistes en sciences sociales. C’est, écrivent les académiciens, "le fait d’être ou de se sentir opprimé ou privé de son autonomie, de sa souveraineté, par les contraintes de la vie sociale" et "l’état de dépendance" qui en résulte. Du droit, le mot a basculé dans le social et, de la psychiatrie, il est passé à la sociologie. Il avait un sens juridique, il a aujourd’hui comme sens principal, ou jugé comme tel par les auteurs de dictionnaires, un sens social. Il n'est rien de tel qu'un mot aux origines noires (propriété bourgeoise et folie mentale) pour fabriquer à la chaîne des victimes imaginaires de la société mauvaise. Bien entendu, ce basculement est enregistré dans le Trésor de la Langue française, où l’article aliénation fait le plus de place possible à ce nouvel ordre social. Selon les experts en sciences sociales, l’aliénation est la "privation de libertés, de droits humains essentiels éprouvée par une personne ou un groupe social sous la pression de facteurs permanents (Hegel) ou historiques (Marx) qui l’asservissent à la nature ou à une classe dominante". L’aliénation est économique, politique, religieuse. "Pour Hegel, écrit un scoliaste, tout lien humain a son origine dans la dialectique du maître et de l'esclave, dans cette lutte pour la vie et la mort qui ne cessera jamais, tandis que pour Marx l’aliénation a sa source dans une exploitation de l’homme par l’homme, qui ne tient pas à l’essence même de l’humanité et qui donc peut prendre fin". Mon Dieu, où Hegel et Marx ont-ils observé tout cela ? En eux sans doute. Il semble qu’ils aient étendu leur propre aliénation (et d’abord d’esprit) à tous les hommes et qu’ils en aient fait la nouvelle nature de l’humanité. Si l’on se reporte aux choses réelles et aux lois qui régissent le monde, on est obligé de constater que l’extension de l’aliénation au social est une hypothèse assez juste, puisque les pays régis par le marxisme léninisme ont tous fini par ressembler ou finissent tous par ressembler (car il y en a encore, la Corée, Cuba, les départements de sciences sociales des universités d’Occident) à des asiles d’aliénés. L’aliénation économique serait même, si l’on en croit Marx, renforcée par la religieuse. C’est la totale. Les croyants en marxisme sont des aliénés – id est des fous à lier : on est heureux de l’apprendre, mais on s’en doutait un peu quand même.

Pour couronner le tout, les auteurs du Trésor de la Langue française citent pour illustrer le sens marxiste d’aliénation un long texte d’un dénommé Birou, tout confit en dévotion à Marx. Ce texte n’illustre pas un sens mais il propage des idées, comme si ce Trésor était une encyclopédie soviétique ou comme si l’objectif de ces lexicographes était d’apprendre à leurs lecteurs non pas le sens des mots, mais le catéchisme de la nouvelle religion. Voici ce joyau de la Bêtise : "Selon Marx, l’aliénation fondamentale réside dans les rapports de production : la division du travail et l’appropriation individuelle des moyens collectifs de production provoquent une situation infra-humaine où l’homme est exploité par l’homme. Le produit de l’activité humaine est séparé de son producteur et accaparé par une minorité : la substance humaine est absorbée par les choses produites, au lieu de revenir à l’homme. Des formes abstraites, l’argent, la marchandise, le capital s’érigent en idoles, deviennent étrangères à l’homme et l’écrasent de leur puissance absorbante. (...) L’aliénation politique est la projection de l’aliénation économique dans l’organisation de la société civile : l’État est l’instrument dont se sert la classe capitaliste pour assurer politiquement sa domination et son oppression sur la classe asservie. L’aliénation religieuse est le reflet imaginaire dans les cerveaux humains des forces extérieures (d’abord de la nature, puis de la société) qui écrasent les hommes. C’est parce que l’existence sociale de l’homme est une existence malade que la conscience humaine élabore des rêves compensatoires qui anesthésient ses souffrances : la religion est ainsi l’opium du peuple". Si les élucubrations du docteur Marx n’avaient pas causé 85 millions (ou plus) de morts, elles auraient de quoi faire rire les pensionnaires des asiles d’aliénés pendant trois millénaires.

Le cocasse de l’affaire reste la stupidité des auteurs du Trésor de la Langue française, quasiment tous docteurs en lexicographie, qui n’ont pas hésité à illustrer un sens minuscule, faux et délirant, non pas par une phrase d’écrivain, mais par des pensums ineptes pondus par de rances idéologues. Si tous les dictionnaires français sont faits suivant ces méthodes, il n’y a plus à s’étonner que la langue qu’ils sont censés défendre soit menacée.

 

 

 

09 octobre 2011

« Primaires : le scrutin inédit qui va changer la gauche », dixit Le Monde, le journal le plus bête du monde.

 

 

            Non, ce scrutin ne change pas la gauche, il en révèle l’essence. Primaire est emprunté au latin, langue tenue aujourd’hui, non seulement pour morte, mais encore pour archaïque. Il est attesté en 1789 : c’est donc un mot « révolutionnaire » qui, en deux siècles, s’est étendu à d’innombrables réalités. L’article qui y est consacré en 1835 dans le Dictionnaire de l’Académie française comprend une seule acception ; dans la neuvième édition en cours de publication depuis 1994, ce sont quatorze emplois qui sont distingués. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en recense quatre ou cinq ; un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), on en dénombre une trentaine. Primaire est d’un usage immodéré dans tout ce qui fait la modernité : le social, l’administratif, le politique, l’économique, le juridique. Il y a des assemblées, élections, écoles, enseignements, délinquants, etc. primaires ; une caisse primaire de sécurité sociale ; un secteur primaire de l’économie, etc. Les sciences l’ont agrégé à leur vocabulaire. La botanique (structure primaire d’une plante), l’électricité (circuit primaire), la géologie (ère primaire), les mathématiques (nombre primaire, entier primaire), la mécanique (arbre primaire), la médecine et la pathologie (symptôme, lésion, etc. primaires), l’ornithologie (penne, rémige primaire), la physique (rayonnement, source (d’énergie, de lumière, couleur, etc. primaire), l’informatique et la documentation (enregistrement, sélection, travail, publication, etc. primaire), la linguistique (morphème, forme, formation primaire), la philosophie, la psychologie, la psychanalyse (qualité primaire (de la matière, divisions primaires, narcissisme primaire, etc.) en usent.

            Il est moderne aussi, parce que, comme tout ce qui est prétendu ou présumé « moderne », le sens dont il est porteur fait l’objet de manipulations innombrables. Ainsi, les auteurs du Traité de sociologie, publié en 1968, grande année « révolutionnaire » s’il en fut, écrivent ceci, qui n’étonnera pas ceux qui savent que sous le vocable sociologie se dissimulent les pires blagues qui aient jamais été racontées : « l’U.R.S.S. approche d’une situation d’abondance relative, où non seulement les besoins primaires de tous les hommes (nourriture, logement, vêtements), mais même leurs besoins secondaires (confort, culture, loisir) pourront être à peu près satisfaits ». Ah, que voilà de la propagande digne de la sociologie ! Les Soviétiques éclairés qui ont lu ce Traité de sociologie ont dû se marrer et faire se marrer leurs amis de l’inénarrable « science » sociale, qui faisait alors (et fait encore) la gloire de l’Université française. 

            Il est moderne enfin à cause de l’usage qui en est fait depuis cinq ou six ans au Parti socialiste et affidés, lorsque sont organisées des « élections primaires » ou, mieux, des « primaires ». C’est un emploi qui vient directement des Etats-Unis d’Amérique, lesquels, comme chacun sait, ont cent ans d’avance, si ce n’est plus, parfois trois ou quatre siècles, sur la France, raison pour laquelle les politiciens mettent les bouchées doubles pour rattraper ce retard : « Dans le système électoral des États-Unis, élection primaire et, par ellipse, une primaire, scrutin qui sert à la nomination des candidats d’un parti aux élections proprement dites ». Les élections en France, comme aux Etats-Unis, sont à deux tours. Le premier tour, en France, est nommé premier tour ; aux Etats-Unis, primaires. En ajoutant des primaires aux deux tours existants, socialistes et Verts inventent les élections à trois tours ; et dans trente ans, insatisfaits du système, ils ajouteront un quatrième tour, puis un cinquième tour, etc. Les primaires ont été instituées aux Etats-Unis au début du XXe siècle pour éviter que les candidats ne soient désignés parmi les seuls notables. Au début du XXIe siècle, en France, les primaires des socialistes n’ont pour but que de choisir entre deux ou trois notables.

            En 1835, les académiciens écrivaient de primaire « qu’il n’est guère usité que dans ces locutions : assemblée primaire, école primaire, instruction primaire, enseignement primaire, instituteur primaire ». En un siècle et demi, le mot, adjectif puis nom, a conquis d’innombrables citadelles, qui semblaient imprenables. Même la psychanalyse est tombée. Il a connu un succès si vif que, employé par ironie à partir du sens premier (« qui est du premier degré en commençant »), il a désigné « en mauvaise part » « quelqu’un qui n’a reçu qu’une instruction primaire, d’après laquelle il juge de toutes choses avec une sorte de dogmatisme » (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35). C’est « péjorativement » « une personne, qui fait montre d’un dogmatisme simpliste, d’idées toutes faites et d’une culture limitée » ou « une idéologie, une doctrine, un courant de pensée, qui montre un sectarisme étroit, de courte vue » (Trésor de la langue française, 1971-94), ou encore « qui témoigne d’un état d’esprit dogmatique, borné ou simpliste » (DAF, neuvième édition, en cours de publication). Ce que montrent aujourd’hui les faits, c’est que les « primaires » cuisinées par les socialistes depuis près d’un an et dont nous sommes informés, mal gré que nous en ayons, chaque jour, les journaleux ne nous faisant grâce ni des embûches, ni des peaux de banane et autres subterfuges, magouilles, tricheries, etc. méritent l’épithète de primaires dans le sens péjoratif des dictionnaires.

 

 

 

26 septembre 2011

Hantise

 

 

Le mot est ancien. Dérivé du verbe hanter signifiant « fréquenter un lieu », il est attesté au début du XIIIe siècle au sens de « action de fréquenter un lieu » ou de celui de « compagnie, société, accointance » (« La hantise fait l’amour », Froissart ; « Messire Jacques de Harcourt, qui se tenait au Crotoy et faisait guerre aux Anglais, s’abstint fort d’avoir hantise de communication avec le duc de Bourgogne »). C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française, de la première édition (1694 : « fréquentation, commerce familier avec quelqu’un », « il se prend ordinairement en mauvaise part », ajoutent les académiciens) à la huitième édition (1932-35 : « fréquentation, commerce familier chez quelqu’un ; il ne se dit guère qu’en mauvaise part ; la  hantise d’un tel ne vaut rien », « il a vieilli » selon les académiciens). Les lexicographes actuels confirment la désuétude du mot, aussi bien les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « vieilli, fréquentation, commerce familier chez quelqu’un, lieu que l’on hante ») que les académiciens dans l’édition en cours du DAF : « Très vieilli, action de hanter un lieu, des personnes ; fréquentation habituelle ; la hantise des courtisans ne lui a guère été profitable ».

C’est dans la seconde moitié du XIXe siècle que le mot a pris le sens figuré et psychologique moderne « d’obsession », sens attesté en 1860 chez Baudelaire, sinon le premier « moderne » du XIXe siècle, du moins celui qui a donné à moderne le sens qu’il a dans l’art et dans l’esthétique. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) n’était pas assez moderne pour relever ce nouveau sens. Il s’en tient donc à « action de hanter ; commerce familier ». En revanche, dans la huitième édition (1932-35) du DAF, ce sens moderne est glosé ainsi : « il se dit surtout aujourd’hui, au sens figuré, pour obsession, souvenir involontaire ou obstiné » et illustré de ces exemples : la hantise d’un souvenir, d’un air, d’une idée, d’un projet. Dans la neuvième édition, la définition est légèrement différente : ce n’est plus seulement un souvenir qui hante les esprits modernes, mais des idées, des craintes, des préoccupations, des fantasmes, en bref ce qui fait la vie de l’esprit : « préoccupation constante que l’on a d’une chose que l’on redoute (ce départ était chez elle une hantise ; la hantise de la guerre, de la maladie, de la mort, de l'échec), ce à quoi les académiciens ajoutent : « lorsque l’idée de crainte est moins nette, on dit plutôt obsession », faisant apparaître ce qui définit la modernité, non pas dans les réalités matérielles, techniques, tangibles, mais dans l’esprit même des hommes, à savoir des existences humaines qui se réduisent à des entrelacs de craintes, de peurs, d’échecs, de désirs non satisfaits, de mécontentements, d’obsessions. Et si l’homme moderne n’était fait que de hantises ou « d’idées, d’images, de mots qui occupent de façon obsédante » (TLF) son esprit ?

 

 

18 septembre 2011

Spirite et spiritisme

 

 

Ces deux mots sont empruntés à l’anglais ou à l’anglo-américain, langues de pays dont les habitants lassés des ingénieurs, des rationalistes, des techniciens, des ratiocineurs de toute sorte, etc. se sont enivrés, au XIXe siècle, en « pleine révolution industrielle », de communications avec les esprits frappeurs ou hurleurs ou dérangés, en faisant tourner les tables, annonçant en même temps Hugo et Breton. Ils sont attestés en 1857 dans Le Livre des esprits contenant les principes de la doctrine spirite de Kardec, espèce de druide et de barde mi prophète, mi poète voyant. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) tient un spirite pour une « personne qui prétend communiquer avec les esprits des morts par l'intermédiaire d’un médium » et le spiritisme pour la « superstition des spirites », laissant entendre par le mot superstition qu’il ne croyait guère que les vivants communiquent avec les morts ou avec les esprits. Il est l’un des rares lexicographes de la modernité qui exprime des réserves sur le spiritisme.     

            Les autres lexicographes modernes sont moins insolents ou moins audacieux, ou bien parce qu’ils entendent rester objectifs et ne pas prendre parti pour ou contre ces doctrines, ou bien parce qu’ils sont relativistes et que, pour eux, tout se vaut. Pour les académiciens (DAF, 1932-35), un ou une spirite est un « partisan (e) du spiritisme » qui « en admet les principes et en pratique les méthodes et les procédés », le spiritisme étant une « doctrine dont les partisans prétendent communiquer avec les esprits des morts, par le moyen d’un intermédiaire appelé médium ». Il en va de même des auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Adjectif, relatif au spiritisme et à ses adeptes » ; « substantif, adepte du spiritisme ; personne qui a la faculté d’entrer en communication avec les esprits », le spiritisme étant une « science occulte qui a pour objet de provoquer la manifestation des esprits par l’intermédiaire d’un médium » et « l’ensemble des pratiques destinées à mettre les vivants en relation avec les morts ; l’évocation des esprits ».

            Cette relative complaisance envers les spirites et leurs croyances s’explique aisément par le fait que le XIXe et le XXe siècles sont façonnés par l’idéologie ou par les croyances socialistes et occultistes, le socialisme, science des sciences, subsumant toutes les sciences, allant de pair avec le spiritiste, la nécromancie, l’occultisme, les tables tournantes, la descente dans l’Enfer du Panthéon, c’est-à-dire son exact contraire ou son véritable jumeau. Pourtant, ce qu’il y a de plus éloquent dans cette affaire, ce n’est pas l’alliage entre le socialisme et l’occultisme, mais le fait que le spiritisme ait émergé dans des pays marqués par la révolution industrielle, comme si la communication avec les esprits était censée compenser l’arraisonnement du monde naturel et des êtres vivants par la technique et que les modernes préféraient parler aux esprits plutôt qu’aux machines.

 

 

13 septembre 2011

Gender Studies ? Etudes de genre ou de gendres, id est de beaufs qui ont fait des études

 

 

            Chacun sait que les « gender studies » sont désormais inscrites au programme des Sciences de la Vie et de la Terre ou SVT (dites naguère « sciences naturelles ») des classes de première des lycées français et que le mot gender se traduit ou est transposé dans la NLF des médias et des cultureux par genre. Les « études de genre », dit-on avec genre sans déterminant, et non « étude du genre » des mots, comme à l’école communale de jadis, ce qui aurait fait ringard et bien sûr dépassé, archaïque, conservé dans le formol, passéiste, moyenâgeux ou inutilement insolent. En anglais, gender a deux sens. C’est, si l’on se réfère au Dictionnaire Oxford (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English) : « 1. grammatical grouping of words, nouns and pronouns, into classes (masculine, feminine and neuter). 2 sex (being male ou female) ». La moins mauvaise traduction de ces gender studies (ou theory) pourrait être « études (ou théorie) de sexe », ce mot étant entendu dans le sens de « sexuation » ou de « devenir sexuel ».

            Là, pourtant, n’est pas le problème, mais l’origine commune ou lointainement identique de genre ou en anglais de gender, au sens « d’ensemble d’êtres ou d’objets ayant la même origine ou liés par la similitude d’un ou de plusieurs caractères » (Trésor de la langue française, 1971-94) et de gendre, au sens de « celui qui a épousé la fille de quelqu’un, et à qui l’on donne ce nom par rapport au père et à la mère de la fille » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762). Ces deux mots, qui se ressemblent, ont le même étymon latin ou indo-européen, l’un et l’autre ayant un rapport avec la génération et le sexe. Gendre se dit en latin gener (génitif generi) ; genre, genus (génitif generis). Le mot latin genus a pour sens « origine, naissance, lignée, famille, race, souche, extraction, sang » ou « peuple, nation » et par extension « espèce, genre, sorte, manière » ou « rejeton, fils, enfant », tandis que le gener (ou gendre) est celui qui, à la suite d’une alliance matrimoniale, donne des descendants à la lignée et fait se maintenir la famille, la race, la souche.

Dans l’histoire de la langue française, il est arrivé que genre se soit dit gendre : ainsi au début du XIIe siècle, le gendre, dans l’ancien française d’alors, n’était pas l’époux de la fille de la famille, mais avait pour sens « sorte » ou « type ». Ou encore, ce même mot a signifié aussi au XIIIe siècle « sexe », comme en anglais. Littré, dans la définition qu’il donne du « terme de grammaire » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), s’abuse quand il renvoie le genre (grammatical) au sexe : « propriété qu’ont les noms de représenter les sexes, et, dans certaines langues, l’absence de sexe », proposition qui n’a de validité que pour les noms désignant des êtres vivants. Elle ne se vérifie que pour quelques animaux : alouette est de genre féminin, même quand ce nom désigne un mâle. Elle ne se vérifie pas toujours chez les êtres humains : recrue et sentinelle désignent des êtres humains de sexe masculin, et les noms de fonction ont toujours été « neutres » pour ce qui est du sexe, en dépit de M. Jospin et de Mme Trautmann, qui ne fut jamais ministresse. La remarque finale de M. Littré est exacte pour ce qui est du fait : « les langues romanes ont supprimé le genre neutre qui appartenait au latin », mais aventurée pour ce qui est des causes : « qui en effet ne répondait plus à aucune distinction effective entre mâle et femelle ».

Gendre, terme de parenté, ne présente guère d’ambiguïté sémantique. Il en va différemment de genre. C’est un terme de taxinomie ou de classement qui consiste, non pas le mot bien entendu, mais l’opération intellectuelle à laquelle il réfère, à distinguer, séparer, discriminer, établir des classes et des hiérarchies et à y confiner des êtres humains. C’est ce que montre sinon une étude de genre, du moins un rappel de quelques acceptions, telles que « ce qui est commun à diverses espèces, ce qui a sous soi plusieurs espèces différentes ; on dit en termes de logique la définition est composée du genre et de la différence ; il se prend quelquefois simplement pour espèce ; on appelle genre humain tous les hommes pris ensemble ; il se prend encore pour espèce, mais dans un sens plus général, et il signifie à peu près sorte, manière ». Le mot désigne aussi des distinctions que l’on fait dans les arts : « genre signifie encore la manière, le goût particulier dans lequel travaille un peintre, un sculpteur ; il se prend aussi pour le style et la manière d’écrire ; la rhétorique divise le discours oratoire en trois genres, le démonstratif, le délibératif et le judiciaire ; la grammaire latine divise les noms en trois genres, le masculin, le féminin et le neutre ». Ou bien on désigne « par genre nerveux en anatomie tous les nerfs pris ensemble et considérés comme un assemblage de parties similaires distribuées par tout le corps » et en botanique, c’est « l’assemblage de plusieurs plantes qui ont un caractère commun, établi sur la situation de certaines parties qui distinguent essentiellement ces plantes de toutes les autres » (Dictionnaire de l'Académie française, 1762).  

            Le genre, c’est de la discrimination et des classements. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le confirme : « caractère commun à diverses espèces ; ce qui comprend plusieurs espèces », surtout dans les exemples qui illustrent ce sens : « sous le genre être vivant, il y a deux espèces comprises, l’animal et le végétal ; genre supérieur, celui qui a plus d’extension qu’un autre ; genre suprême, celui qui ne peut plus devenir espèce relativement à un genre supérieur ». Les classements apparaissent dans le deuxième sens distingué par Littré : « terme d’histoire naturelle, assemblage de corps organiques ou inorganiques qui constituent des espèces, et qui se ressemblent par quelques caractères communs » (« dans le système de Linné, les classes se divisent en ordres, les ordres en genres et les genres en espèces et toute plante a deux noms, celui du genre et celui de l’espèce »). La consultation de l’article genre du Trésor de la langue française donne des résultats encore plus convaincants pour ce qui est de la nature taxinomique de genre. C’est « l’idée générale ou la classe d’êtres ou d'objets qui possèdent un ou plusieurs caractères communs » et, en taxinomie, biologie animale et végétale, le « niveau de la classification des êtres vivants, placé sous la famille au-dessus des espèces ». Cette citation, extraite d’une Histoire des sciences (1957), illustre ces emplois : « c’est à Charles de Linné, savant suédois, que l’on doit d’avoir mis de l’ordre dans l’énorme matériel zoologique et botanique que l’on possédait à son époque » ou « répartissant le monde animé en classes, ordres, genres et espèces, il aboutit à un rangement plutôt qu’à une véritable classification, mais qui rendait les recherches plus faciles ». Les locuteurs ont assimilé le principe classificateur qui est à l’œuvre dans genre, puisqu’ils emploient dans la langue courante d’innombrables locutions qui réfèrent à ce principe : être le genre de quelqu’un, du même genre, de tous (les) genres, de tout genre, en tout genre, en tous genres, dans tous les genres, dans le genre, dans, en + possessif + genre, dans le genre de, etc.

            De toute évidence, la théorie du « devenir sexuel » des êtres humains a été élaborée (« construite ») dans ces cervelles progressistes qui, conscientes qu’elles ne feront jamais la révolution sociale, la seule qui vaille, se sont rabattues sur des ersatz, où le risque de se voir défoncer le crâne à coups de piolet est nul et où l’on peut faire la révolution en pantoufles et robe de chambre : les sciences humaines, le langage, la littérature, les arts, la sexualité, etc. Le problème, justement, est que le progressisme affiché (faire table rase, tout se vaut, on ne discrimine pas, pas de distinction, etc.) est contredit par l’inconscient de la langue, à savoir, pour ce qui est de genre et de gendre, le retour à la lignée, la race, à la souche, aux classements, aux hiérarchies, à la distinction et aux distinctions de tout ordre. Cette révolution du « genre » est d’un genre impayable, comme on n’en a jamais vu encore. C’est le retour à l’archaïque. On fait la révolution pour revenir dare-dare là d’où le genre humain est parti. Beau programme de « déconstruction », à dire vrai.

Cette « révolution » dans les concepts se résume à deux ou trois propositions assez banales (banales par rapport au corpus théorique du progressisme), du type « ce sont les rapports ou les codes sociaux qui déterminent le sexe d’un individu ou le choix sexuel d’un individu » ; en bref, on ne naît pas mâle (ou femelle), on le devient. La même soupe idéologique a été servie il y a une vingtaine d’années dans la revue Social Texts et qui se ramenait à un brouet du type « les connaissances données par les sciences ne viennent pas des faits ou d’une étude des faits, mais des conditions sociales à un moment donné » ; en bref, c’est la société qui fait la science, ce qui n’est qu’une resucée des thèses de Staline, Lyssenko ou Mao. Il a suffi que deux véritables scientifiques (pas des sciencieux comme Latour), Sokal et Bricmont, démontrent l’absurdité de ces thèses (Impostures intellectuelles, 1997) pour que, d’un coup, elles apparaissent à tous pour ce qu’elles sont, de la fumée, de la bonne blague, du foutage de gueule, etc. Les gender studies sont de la même farine. Que des aigrefins essaient de les fourguer à l’Educ nat est dans l’ordre des choses. Le comique de l’affaire est le nombre infini de gogos qui se sont laissés prendre : des « inspecteurs » de SVT, des profs de sciences nat, des sciencieux et des cultureux, mais aussi quelques chercheurs, pas très nombreux, que l’on croyait vaccinés contre l’idéologie, Kahn et Picq, par exemple, dont la réputation de Tartarin des SVT est désormais bien établie. Ils sont les gendres de la grande famille idéologique - c'est-à-dire des beaufs, mais des beaufs instruits. 

 

 

09 septembre 2011

Spectre

 

 

Emprunté au latin spectrum, ce mot est attesté dans le premier quart du XVIe siècle pour désigner, comme c’était le cas en latin, une apparition : « imagination d’une substance sans corps qui se présente sensiblement aux hommes contre l’ordre de nature et leur donne frayeur » (1586).

C’est la définition de spectre dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française : « figure étrange et surprenante, qui apparaît quand on veille » (1694) ; « fantôme, figure surprenante que l’on voit ou que l’on croit voir » (1762) ; « fantôme, apparition d’un mort » (1932-35). C’est aussi celle de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « figure fantastique d’un mort, d’un esprit que l’on croit voir ») et du Trésor de la langue française (1971-94 : « apparition fantastique, généralement effrayante, d’un mort, d’un esprit »). Par figure, le mot s’étend à des personnes qui ressemblent physiquement à des spectres : « il se prend quelquefois pour toute sorte de fantôme » (DAF, 1694), « on dit familièrement et par exagération d’une personne qui est fort grande, have et maigre que c’est un spectre » (DAF, 1762), « figuré et par exagération, c’est un spectre se dit d’une personne maigre, pâle » (Littré, DLF), « personne très pâle et très maigre, évoquant une apparition par son apparence » (TLF). Il s’étend aussi à des choses : « spectre signifie figurément évocation, apparition effrayante, le spectre de la famine, de la guerre civile » (DAF, 1932-35), « image effrayante, peur obsessionnelle » (TLF).

            En 1671, Newton emploie le mot latin spectrum, non plus dans le sens de « fantôme, apparition, vision », mais pour désigner les « rayons colorés résultant de la décomposition de la lumière » (attesté en français en 1720 dans la traduction d’Opticks de Newton sous le titre Traité d’optique), l’audace verbale et conceptuelle ayant consisté à employer un terme qui n’a désigné que les fantômes ou des illusions des sens pour désigner des réalités physiques. Les académiciens relèvent ce nouveau sens à partir de la quatrième édition de leur dictionnaire (1762, 1798, 1835, 1879, 1932-35) : « en physique, on appelle spectre l’image colorée et oblongue que forment sur la muraille d’une chambre obscure les rayons de lumière rompus et écartés par le prisme ». Littré ne pouvait être en reste : « terme de physique ; spectre solaire ou, simplement, spectre, image oblongue, teinte des plus vives couleurs de l’arc-en-ciel et résultant de la décomposition de la lumière blanche qui traverse un prisme de verre ; cette image est formée de bandes parallèles diversement colorées et disposées dans l’ordre suivant, en allant de haut en bas : rouge, orangé, jaune, vert, bleu, indigo, violet » (1863-77). Ce qui caractérise ce mot dans la langue du XXe siècle, c’est l’explosion de ses emplois dans la langue des sciences : « Spectre (solaire, visible), spectre (de la lumière blanche), image colorée comportant les sept couleurs de l’arc-en-ciel, produite par la décomposition soit de la lumière émise par le soleil, soit de la lumière blanche (…, TLF). Le spectre peut être aussi atomique, cannelé, continu, discontinu, électrique, électromagnétique, magnétique, normal, éclair, d’absorption, d’arc, de bandes, de diffusion, d’émission, d’étincelle, de flamme, de fuite, de lignes, de masse, de raies, de réflexion, acoustique, biologique, de fréquence(s), (d'un antibiotique), d’activité (d’un bactériophage).

En deux siècles, spectre a basculé de l’imagination vaine, où il est resté confiné pendant deux millénaires ou plus, vers les sciences dures. Serait-ce une manière élégante de dire de la science (la science dure des chercheurs scientifiques) qu’elle est illusion ? Ce basculement abonderait-il dans le sens des thèses de la revue Social Texts et la théorie du gender (le gendre ou le beauf ?) ? Le débat a de quoi faire parler les épistémologues pendant des décennies.  

 

 

 

06 septembre 2011

Hanter

 

Pendant deux ou trois siècles, hanter a fait l’objet d’études, de remarques, de recherches, qui ont porté, non pas sur le ou les sens (Furetière, Dictionnaire universel, 1690 : « être souvent en la compagnie de quelqu’un, soit qu’on lui fasse des visites, soit qu’on reçoive les siennes (…) Il se dit aussi des lieux où on va ordinairement »), mais sur l’origine. Diverses étymologies ont été suggérées, versari, ventare, habitare, hantieren, verbes latins ou allemand qui ont un sens proche de celui de « fréquenter » (des personnes ou un lieu). Attesté au début du XIIe siècle, ce verbe, semble-t-il, est un emprunt à un verbe de l’ancien scandinave (la langue des Vikings) qui signifie « conduire à la maison », dérivé de heim « maison », fréquent en Normandie.

Quoi qu’il en soit, il a conservé le même sens, celui que Furetière définit, jusqu’au début du XIXe siècle. C’est « fréquenter » (Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) ou encore « fréquenter, visiter souvent et familièrement ; il se dit des lieux aussi bien que des personnes (hanter le barreau, le Palais, les foires, les cabarets, les mauvais lieux) ; on dit proverbialement dis-moi qui tu hantes, et je te dirai qui tu es, pour dire qu’on juge aisément des mœurs d’un homme par les personnes qu’il fréquente ; on dit proverbialement qu’un homme a hanté les foires pour dire qu’à force de courir le monde, il est devenu fin et rusé » (Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1932-35).

Au tout début du XIXe siècle apparait le sens « moderne », sous l’influence de l’anglais to haunt (emprunté au français) et à la suite du succès des traductions des romans de Mme Radcliffe. C’est toujours « fréquenter » un lieu, mais l’identité de celui ou de ceux qui fréquentent ce lieu a changé : ce ne sont plus des êtres humains, mais des spectres, des revenants, des spirites, des fantômes, des zombies, des esprits et toutes les autres forces occultes possibles et imaginables. Le lieu aussi a changé : ce n’est plus le Barreau, le Palais, les estaminets, les bordels, etc., mais les châteaux isolés, les maisons abandonnées, les cimetières, les manoirs construits à l’orée des forêts. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne relève pas ce sens, qui est enregistré dans la septième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1879) : « hanter se dit particulièrement en parlant des esprits qu’on suppose revenir de l’autre monde ou des êtres fabuleux qui, suivant les fictions populaires, fréquentent de préférence les endroits retirés, sombres (château, maison, bois, etc. hantés) » (même définition en 1932-35).

Il se dit partout que le XIXe siècle a (ou aurait) été le siècle de la « science », à cause du positivisme, des chemins de fer, du scientisme, de l’hélice, des progrès de l’hygiène, de la fin des croyances dans la génération spontanée, de la découverte des microbes ou des bactéries, du vaccin contre la rage, etc. Flaubert qui a tourné en dérision cette croyance dans Bouvard et Pécuchet n’était pas dupe ; Musset non plus. En réalité, ce prétendu siècle de la science a été celui des maisons hantées, des tables tournantes, des spirites, du retour des esprits, des elfes et des kobolds, des sorciers, des fantômes, des nécromanciens, de la poésie comme voyance, des magiciens du verbe et des choses – en bref, ce qui fait l’essence du XIXe siècle, c’est l’occultisme, mêlé d’ailleurs au socialisme. Le verbe hanter est emporté par ce maelstrom : lui aussi, il s’acoquine aux esprits frappeurs et aux tables tournantes. C’est « occuper de sa présence un lieu fréquenté ou désert, en particulier en parlant de fantômes, d’esprits » (Trésor de la langue française, 1971-94) et « spécialement, en parlant des esprits, des spectres, des fantômes, apparaître habituellement dans un lieu » (DAF, neuvième édition, en cours de publication). Le siècle de l’occultisme est aussi celui de la psychologie, ce qui est dans l’ordre des choses, l’âme (la psyché) étant aussi bien cachée que les fantômes ou les esprits frappeurs : « occuper de façon obsédante la pensée, l’esprit, l’imagination, un moment de la vie de quelqu’un » (TLF, op. cit.) et « il se dit de ce qui occupe la pensée, tourmente l’esprit sans répit » (DAF, neuvième édition, op. cit.).

Il n’est pas rare que la langue condense en elle l’esprit du temps ou qu’en elle se cristallisent les croyances les plus bêtasses des hommes.

 

31 août 2011

Niche

 

Niches de toute sorte et niches fiscales

 

 

            Le mot, qui est ou bien un emprunt à l’italien, ou bien un dérivé du verbe nicher, est attesté à la toute fin du XIVe siècle ; et pendant trois siècles environ, il a été employé comme un terme d’architecture ou de décoration intérieure : « enfoncement pratiqué dans l’épaisseur d’un mur pour y placer une statue » (Dictionnaires de l’Académie française de 1694 à la neuvième édition en cours de publication). Dans la niche peuvent être disposés une statue (de saint ou de grand homme), un vase, un buste ou tout autre objet décoratif. Par extension, niche s’est dit dès la seconde moitié du XVIIe siècle « d’un petit réduit pratiqué dans un appartement pour y mettre un lit, ou dans un jardin pour s’y retirer en particulier ». C’est à la fin du XVIIe siècle qu’apparaît le sens qui est familier à beaucoup de Français aujourd’hui, celui de « petite cabane où couche un chien » et qui est relevé à compter de la sixième édition du DAF (1835) : « petit meuble portatif dans lequel se retire et couche un chien d’appartement, un chat favori ».

 

La métaphore de la « niche fiscale » est récente. Elle n’est pas enregistrée dans le Trésor de la langue française (1971-94) et la première mention qui en est faite dans le Dictionnaire de l’Académie française est celle de la neuvième édition, en cours de publication : « spécialement, dans le vocabulaire de l’économie et des finances, régime avantageux résultant d’une disposition particulière en matière fiscale, budgétaire, etc. ». Récente, d’elle suinte aussi la modernité, qui multiplie les dénominations impropres (le fisc serait une statue ou un objet décoratif !), car si « avantage » il y a, il ne revient pas au  fisc, auquel les niches suppriment d’innombrables recettes. C’est pourquoi elles devraient être dites niches a-fiscales ou niches non-fiscales, c’est-à-dire enfoncement dans lequel se réfugient ceux qui veulent réduire leurs impôts, au point que l’on se demande si le sens de niche, dans niche fiscale, n’est pas plutôt « tour facétieux et sans malice que l’on fait à quelqu’un » (DAF, neuvième édition), au fisc en l’occurrence.  Il est un emploi relevé dans le Trésor de la langue française qui peut éclairer la métaphore de la « niche fiscale ». C’est celui de l’écologie. Une niche écologique est la « place qu’occupe une espèce vivante à l’intérieur d’un écosystème ». Il en va ainsi de la niche fiscale : c’est la place qu’occupe l’espèce singulière des privilégiés dans un « système » inégalitaire.  

 

 

26 août 2011

Ecologie

 

 

Ecologie est un mot trois fois savant. Ce n’est pas un mot grec, mais un mot allemand. Les Allemands l’ont fabriqué en 1866 à partir de deux mots grecs, oikos et logos, signifiant respectivement « maison » et « discours » (ou science), les Allemands en question étant l’Allemand Ernst Haeckel (1834-1919), docteur en médecine, mais aussi zoologiste et biologiste (ouille, ça sent mauvais), défenseur de l’évolution des espèces et surtout de la sélection naturelle, propagandiste du pangermanisme, d’une classification hiérarchisée des races humaines, de l’eugénisme et qui définissait la politique comme de la biologie appliquée. Bien entendu, son œuvre en grande partie idéologique a été tenue pour matricielle par les idéologues nazis. Ce qui a suffi à la sanctifier en dépit de sa descendance, c’est l’hostilité viscérale de cet idéologue au catholicisme et sa dévotion à la libre pensée. Il est donc dans l’ordre des choses que, protégé par ce double blindage, il ait échappé à l’inquisition et que l’écologie qu’il a inventée soit devenue, à la différence de ses cousins racisme, darwinisme social, sociobiologie, la science intouchable du XXIe siècle, celle qui subsume, comme le marxisme de jadis toutes les sciences.    

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce mot, qui n’est pas dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), est un terme de biologie désignant la « science qui étudie les relations entre les êtres vivants (humains, animaux, végétaux) et le milieu organique ou inorganique dans lequel ils vivent » et par extension « toute étude des conditions d’existence et des comportements des êtres vivants en fonction de l’équilibre biologique et de la survie des espèces » ; c’est aussi (ouille, ça craint) un terme de sciences sociales désignant « (en parlant de communautés humaines) l’étude des relations réciproques entre l’homme et son environnement moral, social, économique ». De la biologie, où il a sans doute (Arouet le Jeune ne se prononce pas là-dessus) un intérêt ou une utilité, il bascule dans les (prétendues) « sciences de la société », comme l’ont fait la biologie sociale, la sociobiologie, le racisme, l’eugénisme, etc. On peut s’étonner cependant que ce cousinage ne suscite pas l’indignation convenue de tous ceux qui pensent bien.

Dans ce Trésor, qui a commencé à être rédigé à la fin des années 1960, il n’est pas fait état de l’emploi d’écologie en politique, ni de l’existence de partis écologistes, qui auraient pour objectifs, s’ils accédaient au pouvoir, d’appliquer dans l’ordre de la cité cette « science de la maison », imaginée et conçue par un sociobiologiste allemand. Il est vrai qu’alors, dans le vocabulaire politique, environnement (défense ou protection de l’environnement) était d’un usage plus courant et plus largement répandu qu’écologie. C’est lors du septennat (écourté) de Georges Pompidou qu’a été créé le premier Ministère de l’Environnement. Les hommes politiques d’alors (de jadis ?) avaient la vertu aristotélicienne de prudence : si firent que sages, comme on disait au Moyen Age. A juste titre, ils se défiaient des mots savants, se doutant que ces mots charrient immondices et ordures, parce qu’ils avaient constaté les horreurs qu’ont causées ces autres choses savantes que sont le racisme, le marxisme, le socialisme, et que vont causer, à n’en pas douter, leurs avatars modernes culturalisme et multiculturalisme. Quand la politique singe la science, ce sont les citoyens qui trinquent.

Même les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire minimisent l’emploi politique du mot écologie. L’écologie ne se cantonne pas à « l’étude des conditions nécessaires au développement harmonieux des êtres vivants » ; elle préconise aussi des « mesures propres à assurer la survie des espèces existantes » et elle consiste en « l’élimination des facteurs qui menacent l’équilibre biologique, etc. » (les tenants de l’écologie estiment que le progrès technique provoquera, s’il est incontrôlé, une rupture dangereuse entre l’homme et son milieu). C’est l’emploi du nom élimination dans cette définition qui révèle ce qui, dans la pensée sociobiologiste d’Haeckel, est au fondement de l’écologie, comme un lapsus ou un acte manqué ou le coq à l’âne dans les associations d’idées dévoile le discours de l’inconscient. 

 

23 août 2011

Détecter, détection, détecteur

 

 

 

            « Ah que voilà des choses modernes et tout à fait comme il faut ! », dirait l’Idole des Jeunes, si, un jour, il s’égarait dans le maquis des mots - ce qui, ne soyons pas inquiets, n’est pas près de se produire. Ces mots sont modernes pour quatre raisons. Ils sont récents, ils sont anglais, ils ne sont enregistrés dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française et n’apparaissent que dans la neuvième édition en cours de publication depuis 1994, ils ont commencé à être employés par des techniciens ou des ingénieurs dont l’ambition était de faire savant. Le plus ancien des trois est détecteur, attesté en 1870 dans le Grand Dictionnaire Larousse du XIXe siècle, emprunté de l’anglais detector (attesté au milieu du XVIe siècle) et qui désigne, dès qu’il est employé en français une chose (« serrure de sûreté ») et une personne (« celui qui découvre »), sens qu’il a conservés dans la NLF : « appareil servant à déceler la présence d’un corps ou d’un phénomène caché et éventuellement à le mesurer » (Trésor de la langue française, 1971-94 : détecteur colorant, magnétique, radioélectrique, thermique; à contact, à cristal, à galerie, à jonction; de brume, de grisou, d’incendie, de métaux, d’oxyde de carbone, de particules, de température) et « au figuré, personne qui s’attache à découvrir quelque chose de caché » (idem, emploi illustré par cette phrase inoubliable qui n’a pas écrite par M. de la Palice, mais par M. Sartre, « philosophe » : « si nous savons que nous sommes les détecteurs de l’être, nous savons aussi que nous n’en sommes pas les producteurs », extraite, il est vrai, de Situations II qui est à la philosophie ce que les saillies de Bouvard et Pécuchet sont à la science).

            Les deux autres mots, le verbe et le nom d’action, sont plus récents encore. Attestés en 1929 dans le Dictionnaire Larousse du XXe siècle et en usage depuis à peine plus de quatre-vingts ans, ils semblent pourtant aller de soi, familiers et sans façon, comme s’ils étaient entrés dans la langue française dès son origine, si tant est qu’elle en ait une. La définition qui en est donnée en 1929 est « déceler » et « action de déceler ou de découvrir ce qui est caché ». Ce qui les nimbe d’une aura de bon aloi, c’est l’emprunt à l’anglais (to detect et detection) et leur premier emploi dans les discours techniques. Détecter, c’est (Trésor de la langue française) « déceler la présence d’un corps, d’un phénomène caché, à l’aide d'un appareil généralement perfectionné » (une base, un gaz, une maladie, un minerai, les sous-marins, une trajectoire) et « par extension, découvrir par intuition, rendre perceptible ce qui est caché », comme dans cet exemple très bien pensant de Camus (Actuelles, 1944-48), qu’on croirait extrait d’un manuel d’inquisition moderne : « Il s’agit de détecter les signes d’un racisme qui déshonore tant de pays déjà et dont il faudrait au moins préserver le nôtre » (Brrrrr, voilà qui fait froid dans le dos ! Quels sont les « signes de racisme » ? Le fait de porter des lunettes, d’être un intellectuel, de ne pas être noir, d’aller à la Messe ? Aux armes, policiers !), tandis que la détection est « l’action de mettre en évidence un phénomène peu perceptible à l’aide d'un appareil généralement perfectionné » ou « l’action visant à découvrir une chose cachée" : les talents du showbiz qui feront tinter le tiroir caisse, les fouteux d’avenir, etc.

            Il existe en latin les noms detectio (« manifestation, révélation ») et detector (« qui découvre ») et le verbe detegere, detexi, detectum (« découvrir, dévoiler, révéler »), dérivé de tegere (« couvrir, recouvrir ») et le préfixe de – (qui indique un processus inverse), à partir desquels le français aurait pu emprunter ou fabriquer des noms et un verbe sans être contraint de les emprunter à l’anglais récemment, et cela dès les XIIe ou XIIIe siècles, comme d’ailleurs l’anglais l’a fait. Qu’est-ce qui l’a en empêché ? Personne, à moins que ces faits ne confirment l’hypothèse, avancée par certains linguistes ou grammairiens, d’une raideur congénitale ou originelle qui serait propre à la langue française.    

 

 

16 août 2011

Economie

 

 

 

En latin, oeconomia est attesté dans le De institutione oratoria de Quintilien au seul sens de « disposition, arrangement (dans une œuvre littéraire) ». Alors que la forme est empruntée du latin, le sens en français est emprunté du grec : « ce mot, écrit Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) vient de deux mots grecs, oikos, maison, et nomos, loi et il ne signifie originairement que le sage et légitime gouvernement de la maison, pour le bien commun de toute la famille ». C’est Oresme, ce penseur du XIVe siècle, qui l’emploie le premier en français et dans ce sens : « l’économie est art de gouverner un hôtel (id est une grande maison) et les appartenances pour acquérir richesses ». C’est ce sens qui est défini dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 (première édition : « l’ordre, la règle qu’on apporte dans la conduite d’un ménage, dans la dépense d’une maison : avoir de l’oeconomie - le mot s’écrit ainsi jusqu’en 1740 -, entendre l’oeconomie, il a de l’oeconomie dans sa dépense, il n’a point d’oeconomie) à 1832-35 (sixième édition : « ordre, règle qu’on apporte dans la conduite d’un ménage, dans la dépense d’une maison, dans l’administration d’un bien ; entendre l’économie, on voit régner chez lui une économie admirable, l’économie domestique »). De la maison, le mot s’étend à l’Etat : « oeconomie se dit figurément de l’ordre par lequel un corps politique subsiste principalement » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, exemple : « c’est renverser toute l’oeconomie d’un Etat, d’une République »).

C’est en 1665, dans La Rochefoucauld, que le mot, qui, jusque-là, désignait l’art de gérer son ménage, désigne une vertu morale, à savoir « l’épargne dans la dépense », dont la bourgeoisie a fait une vertu sociale, du moins jusqu’à ce qu’elle fasse entrer l’Occident et le monde entier dans l’ère de la consommation sans limite. La noblesse d’Ancien Régime se démarque de cette vertu, comme l’attestent les réserves exprimées par les académiciens en 1694 : « on dit qu’un homme vit avec trop d’oeconomie, pour dire qu’il vit avec trop d’épargne » et « on dit des retranchements qu’on fait mal à propos sur certaines petites choses que c’est une oeconomie mal entendue, une mauvaise oeconomie » (1762, 1798), les académiciens en 1832-35 (sixième édition) se contentant de citer les exemples vivre avec trop d’économie, une économie mal entendue, une mauvaise économie et renonçant à (mal) juger cette vertu bourgeoise, signe sans doute qu’en 1830, la bourgeoisie, qui a éliminé la noblesse, a imposé aussi ses valeurs morales. Le premier sens défini dans la huitième édition (1932-35) est « épargne dans la dépense ». Les académiciens ont fait leurs les valeurs bourgeoises. C’est aussi dans la sixième édition qu’est relevé l’emploi d’économies au pluriel : « on l’applique surtout à la chose même qui est épargnée, mise en réserve; faire des économies ;. proverbialement et figurément, c’est une économie de bouts de chandelles se dit d’une épargne sordide en de petites choses ».

Le sens latin, relevé par Quintillien, n’a pas disparu. Les académiciens le relèvent de la première édition (1694 : « il se dit aussi figurément de l’harmonie qui est entre les différentes parties, les différentes qualités du corps physique ; il se dit encore figurément de la disposition d’un dessein, de la distribution d’un discours d’une pièce d’éloquence ») à la neuvième édition, en cours de publication : « harmonie existant entre les différentes parties d’un corps organisé, tendant à en assurer le bon fonctionnement » et « spécialement, disposition équilibrée des parties qui composent un ouvrage littéraire ou scientifique, une œuvre d’art ».

Telle est jusqu’au début du XIXe siècle « l’économie » de ce mot. Certes en 1788, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française) note que le sens originel (« le sage et légitime gouvernement de la maison, pour le bien commun de toute la famille ») « a été étendu au gouvernement de la grande famille, qui est l’État » et que « pour distinguer ces deux acceptions, on l’appelle, dans ce dernier sens, économie générale ou politique (le second est plus usité) ; et dans l’autre, économie domestique ou particulière », si bien que « quand on dit économie tout seul, on entend toujours la dernière ». Autrement dit, le développement des significations politiques et sociales, puis morales, d’économie, fait peu à peu éclater l’unité sémantique du mot. Cela apparait clairement dans l’article que Littré y consacre dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Le premier sens défini est celui des économistes, et non plus celui des chefs de famille. C’est « le bon ordre dans la conduite et l’administration de tout établissement qui s’alimente par la production et la consommation », ce qu’illustrent des extraits de Jean-Baptiste Say, le grand économiste français du XIXe siècle : « l’économie est le jugement appliqué aux consommations » ; « l’économie ne veut rien consommer en vain ; l’avarice ne veut rien consommer du tout ». L’économie domestique ou privée (celle d’Oresme) est distinguée de l’économie rurale (« ensemble des règles et des moyens qui font obtenir de la terre la plus grande somme de produits, aux moindres frais, et pendant un temps indéterminé »), de « l’économie politique » : « science qui traite de la production, de la distribution et de la consommation des richesses » (Say : « l’économie politique regarde les intérêts de quelque nation que ce soit, ou de la société en général » ; « l’économie politique n’est pas autre chose que l’économie de la société »), de l’économie publique ou nationale (« observations et règles qui concernent les intérêts d’une nation considérée en particulier »), de l’économie sociale (« ensemble des conditions morales et matérielles des sociétés »), de l’économie industrielle (« ensemble des moyens et des règles de la production industrielle » : « l’économie industrielle n’est, selon J-B Say, que l’application de l’économie politique aux choses qui tiennent à l’industrie »).

Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, l’économie est l’affaire des seuls ménages ; au XIXe siècle, elle cesse d’être une affaire privée pour devenir la grande affaire publique, au point qu’elle finit par absorber la politique et le social. L’économie était un art (de gérer ces propres affaires) et une vertu. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) décident de séparer définitivement les deux sens en distinguant deux homonymes : économie au sens « d’art de gérer » et économie au sens « d’art de réduire la dépense ». Certes, le mot art sert à gloser les deux sens : longtemps, l’économie a été un savoir faire, une habileté, un acquis de l’expérience. Ces temps sont accomplis : elle est aujourd’hui une science et même la science des sciences. Il est naturel qu’elle soit séparée de la morale. D’ailleurs, le sens premier, dans lequel Oresme emploie économie (« art de gérer sagement une maison, un ménage, d’administrer un bien »), est mentionné comme vieilli. Les sens qui sont attachés à l’ancienne France disparue peu à peu s’évanouissent, à jamais sans doute. A la différence des linguistes du Trésor de la langue française, les académiciens (neuvième édition) décident de ne pas scinder économie en deux homonymes et préfèrent traiter dans un même article les divers sens du mot, qu’ils répartissent dans trois ensembles : « domaine privé » ; « domaine public » et « harmonie entre les parties d’un corps organisé ». Si firent que sages, auraient conclu des poètes du Moyen Age. Ils ont conservé le lien ténu entre une vertu et un art de gérer les choses, privées ou publiques, ce dont les économistes devraient se souvenir, ainsi que ceux des hommes politiques qu’ils ont formés à cet « art de gérer ».

11 août 2011

Relance

 

 

Dérivé du verbe relancer, ce nom n’est enregistré ni dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées aux XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles, de la première (1694) à la septième (1878), ni dans le Dictionnaire critique de la langue française de Féraud (1788), ni dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), où sont définis relancer et relancé (« lancé de nouveau », selon Littré). Relance est donc de la dernière modernité. Il est attesté en 1894 comme un terme de sports avec le sens « d’action de relancer une balle, un mouvement offensif » et en 1923 comme un terme de jeux avec le sens « d’action de relancer » et de « somme qui constitue la relance ». C’est ce seul dernier sens que définissent les académiciens dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : « Terme de jeu, action de relancer, de mettre un enjeu supérieur ». Le sens propre à l’économie, et dont il est question d’abondance dans les gazettes et les conversations (les innombrables « plans de relance » de Giscard, Barre, Mitterrand, Chirac, Rocard, Jospin, Raffarin, Sarkozy et autres), n’est attesté qu’en 1953, dans le journal Le Monde, évidemment, qui dissertait alors aussi doctement qu’il le fait aujourd’hui sur la relance de l’économie. Depuis que l’économie est relancée, elle n’arrête plus d’être relancée dans des plans de relance. Quand s’arrêtera-t-elle enfin ?  

Les emplois de relance dans la langue actuelle sont plus nombreux. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il en est relevé quatre. Les sportifs en usent (relance du jeu, « action de relancer une balle ») ; les joueurs de cartes (de poker, entre autres) aussi : « action de mettre une mise supérieure à celle d’un joueur précédent ; par métonymie, montant de la relance ». Les boutiquiers ne sont pas en reste : pour eux, la relance est un « rappel adressé à un fournisseur en retard ou à un débiteur ». Enfin, relance est en usage dans le vocabulaire de la technique : c’est « l’action de faire repartir (ce qui était au ralenti) », par exemple le feu ou une machine. Par métaphore, le nom, extrait des machines, fleurit le vocabulaire des économistes et, en conséquence, celui des hommes politiques, pour qui la politique se ramène à l’économie. C’est une « impulsion nouvelle » que l’on donne au commerce extérieur, à la consommation, à la construction de logements, à l’industrie nucléaire, etc. La relance se décline en mesures : moins il y a de mesure, plus il y a de mesures, comme l’atteste un journaliste du Monde en 1986 : « Les comptes extérieurs atteignaient le record historique de 93 milliards de francs en 1982, à la suite de la malencontreuse relance opérée par le nouveau gouvernement de gauche ». Pourvu que la relance de 2011 ne subisse pas d’aussi tragiques aléas que celle de 1982.

 

 

04 août 2011

Unanimité

 

Emprunté du latin unanimitas, dont le sens en français est, selon M. Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934), « accord, harmonie, concorde » et qui est dérivé de l’adjectif unanimus (« qui est de mêmes sentiments », idem), unanimité est attesté en 1374 chez Oresme au sens de « conformité d’opinion », laquelle conformité peut ne toucher que quelques personnes. C’est ce sens qui est relevé par les académiciens dans les éditions de leur Dictionnaire publiées entre 1694 et 1798 : « conformité de sentiments » (1694 : « il y avait une grande unanimité en cette compagnie »), « conformité de sentiment » (1762 et 1798 : sentiment est écrit à juste titre au singulier et le sens est illustré du même exemple : « il y avait une grande unanimité dans cette société »).

Au XIXe siècle, tout change avec l’irruption des foules, des masses, du collectif : l’opinion devient la reine du nouveau monde, phénomène que les auteurs de dictionnaires notent prudemment quand ils définissent unanimité. En 1827, à « conformité de sentiment », s’ajoute un nouveau sens : « caractère unanime d’une opinion » - ce dont il faut comprendre que l’opinion est partagée par tous, annonçant de fait le début de l’ère du consensus obligatoire sur le Bien. Balzac, que cette unanimité d’un nouveau type hérisse, étend en 1833 le mot à d’autres réalités que l’opinion : « effrayante unanimité d’intonation » (Le Médecin de campagne). Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le nom unanimité a une extension limitée, en dépit de la première allusion au vote « à l’unanimité », prodrome des futures dictatures : « conformité de sentiments, accord de suffrages entre plusieurs personnes ». Les exemples sont « il y avait une grande unanimité dans cette société ; on a décidé à l’unanimité que... ; il a obtenu l’unanimité des suffrages » - ce que les académiciens semblent tenir pour naturel. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne se limite pas à la « conformité de sentiment » ; il étend l’unanimité à la conformité « d’opinion et de suffrage », citant un extrait de Bossuet, dans lequel unanimité est encore employé dans un sens restreint : « Quand nous parlons des saints Pères, nous parlons de leur consentement et de leur unanimité ». Encore dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), l’unanimité, étendue aux suffrages, reste d’extension limitée : « conformité de sentiments, accord complet de suffrages entre plusieurs personnes ». Elle ne touche que plusieurs personnes, et non pas tout un pays ou un corps électoral dans son entier.

Tout change dans la seconde moitié du XXe siècle, quand il est acquis que l’Opinion est solidement établie. Pour les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), l’unanimité n’est pas seulement une qualité ou un caractère ; elle a une positivité, elle peut être établie, elle relève des faits. C’est le « fait que des personnes réunies en groupe ou appartenant à une collectivité soient toutes du mêmes avis, aient toutes la même réaction devant un événement ». Ce sens est illustré de cet exemple, qui s’ajuste parfaitement à l’état des media aujourd’hui dans l’Empire du Bien, à condition de remplacer poètes par journalistes et hommes politiques par écrivains ou dissidents : « J’aime cette unanimité des poètes (des « journalistes ») contre nos hommes d’État politiques (les « écrivains » ou les « dissidents ») ; savez-vous qu’à ce signe-là seul un gouvernement est jugé quand il a Hugo, Chateaubriand, M. de Lamennais contre lui ? » (Sainte-Beuve, 1832). L’unanimité est aussi, dans les régimes d’assemblée, le fait « que des personnes ayant à se prononcer sur une question ou à effectuer un choix soient toutes du même avis », signe annonciateur du despotisme, comme l’écrit, en 1817, Mme de Staël, dans ses Considérations sur la Révolution française : « Dans tout pays où vous verrez une assemblée d’hommes constamment d’accord, soyez sûr qu’il y a despotisme, ou que le despotisme sera le résultat de l’unanimité, s’il n’en est pas la cause ». Il est vrai que les années 1792-1815 ont eu de quoi éveiller les soupçons de Mme de Staël à l’encontre des foules, des masses, des courtisans, etc.

Les media s’affichaient jadis comme des contre-pouvoirs. Cette belle ère est close depuis quelque temps déjà. Ils sont devenus le royaume de l’unanimité : ils sont tous « antiracistes », sans que jamais le mot racisme soit défini ni sans que soient désignés les racistes avérés ; ils étaient tous pour la Constitution européenne de 2005 ; ils sont tous, comme un seul homme, derrière Obama ; ils étaient tous ou pour Mme Royal ou pour M. Sarkozy ; ils sont tous pour le Bien obligatoire, pour la fête, pour les prides, pour les techno parades, pour les festivals rocks et rap, pour les banlieues, etc. Ils n’ont plus rien, si tant est qu’ils aient eu un jour quelque chose, d’un contre-pouvoir. L’unanimité qui les unit et qu’ils exigent de ceux à qui ils s’imposent les transforme en seul et vrai Pouvoir – le Pouvoir non élu, le Pouvoir qui s’est institué de son propre chef, le Pouvoir qui ne rend de comptes à personne, le Pouvoir qui n’a pas de limite, l’Hyper-Pouvoir en somme : celui de l’unanimité obligatoire.

 

25 juillet 2011

Terrorisme, terroriste, terroriser

 

 

Terrorisme, terroristes, terroriser sont des mots français, bien français hélas, trop français même. Dérivés du nom terreur, plus exactement de la base savante de ce nom, ils ont été fabriqués en France en 1794  et c’est de France qu’ils ont été diffusés dans le monde, puisqu’ils sont en usage dans presque toutes les langues. Pendant près d’un siècle, ils désignent sans ambiguïté aucune, non pas des poseurs de bombe ou des illuminés qui tirent dans une foule désarmée, mais le « système de la terreur, pendant la Révolution française » (Littré, dans le Dictionnaire de la langue française, 1863-77, article terrorisme) et un « partisan ou un agent du système de la terreur » (id, article terroriste). Quant au verbe terroriser, il est enregistré par Littré avec la seule signification de « établir le régime de la terreur » ou de « soumettre au régime de la terreur ». Dans une remarque, Littré critique l’emploi de terroriser à la place de terrifier, comme dans la phrase qu’il relève dans Le XIXe siècle du 3 novembre 1872 : « La mort de l’ouvrier a été causée par la chute qu’il a faite, en reculant, terrorisé, sur le bord d’une chaudière ». Littré précise : « Cela n’est pas bon. Terroriser veut dire non terrifier, mais établir le terrorisme, le système de la terreur ». Ces trois mots ont été fabriqués en 1794 pour désigner de façon univoque un système inédit de gouvernement, celui qu’ont imposé Robespierre et le Comité de Salut public, ainsi que les partisans ou les agents de ce système, quand sévissait la Terreur, comme l’attestent les académiciens dès 1798 (DAF, cinquième édition : « terrorisme, système, régime de la terreur » ; « terroriste, agent ou partisan du régime de la Terreur qui avait lieu par l’abus des mesures révolutionnaires »), Barré (Complément au DAF, 1842 : « (histoire) système de la terreur, pendant la révolution française »), Littré (cité ci-dessus). La consultation du Trésor de la langue française (1971-94, volume 16) confirme que le mot terrorisme désigne la « politique de terreur pratiquée pendant la Révolution », qu’un terroriste est quelqu’un qui « a soutenu ou appliqué pendant la Révolution française une politique de terreur » et que terroriser, c’est « soumettre au régime de la terreur au moyen de mesures d’exception prises par un pouvoir absolu ou par un gouvernement révolutionnaire ».  

 

Le terrorisme consiste donc, de la part de gouvernants de hasard ou de rencontre issus d’un coup d’Etat, à utiliser la force publique, la police, l’armée, les milices, la justice, non pas pour faire appliquer la loi, mais pour terrifier les citoyens et les forcer à adhérer, fût-ce en apparence, à une politique. Cette réalité est ancrée dans l’histoire de France et aussi dans celle d’URSS, quand Lénine, après avoir réussi son coup d’Etat, n’a pas eu d’autre moyen pour se maintenir au pouvoir que de terroriser les Russes et les ressortissants des colonies de l’empire russe. A leur tour, Trotski, Staline, Mao, Pol Pot, Hitler, etc. ont imité Lénine, ils l’ont même dépassé, à la fois parce que leur système terroriste a duré plus longtemps et parce qu’il a été plus brutal et plus cruel, n’épargnant ni les enfants, ni les étrangers, ni les femmes, ni les vieillards. 

            C’est dans la seconde moitié du XIXe siècle que ces mots, extrêmement déplaisants aux yeux des nostalgiques de la Révolution, ont été le champ de bataille d’une véritable « guerre sémantique » et ont fait l’objet de manipulations. Un de ceux qui contribué, avec ardeur et sans doute efficacité, à effacer le sens historique, premier, originel, véritable, etc. de terrorisme et de ses dérivés est Pierre Larousse. Dans le Grand Larousse du XIXe siècle, le mot est correctement défini : « régime de terreur politique », mais il est illustré d’un exemple lointain, qui n’a aucun rapport avec le terreau révolutionnaire où il a poussé : « le gouvernement prussien se crut obligé de prendre des mesures énergiques contre le terrorisme du parti d’action polonais ». Autrement dit, ce n’est plus du pouvoir qu’émane le régime de la terreur, mais c’est le pouvoir, impérial ou colonial, qui en est la cible et de la part de mouvements de résistance ou de libération. Ainsi est justifié l’emploi de ces mots par lesquels les puissances d’occupation (Allemagne nazie en France et dans toute l’Europe ; République française en Algérie ; etc.) désignent ceux qui veulent se libérer du joug imposé. Larousse pousse encore plus loin la manipulation sémantique dans la rubrique « encyclopédie » de l’article terroriste. Il prétend que cette dénomination n’a été appliquée aux révolutionnaires qu’après la chute de Robespierre et pour justifier que les royalistes (ou ceux qui avaient survécu aux Massacres de Septembre, puis à la politique de la terreur imposée à la France en 1793-94) égorgent dans les prisons où ils avaient été enfermés les derniers partisans de Robespierre. Autrement dit, ces « révolutionnaires » n’auraient été déclarés terroristes que pour légitimer des vengeances. 

 

C’est aussi par abus que terrorisme, terroristes, terroriser ont servi à désigner à la fin du XIXe siècle les anarchistes qui lançaient des bombes dans la foule ou, dans les années 1980, les fous furieux d’Action directe ou l’illuminé d’Oslo. Ces tueurs ont peut-être terrifié des citoyens, ils n’ont terrorisé personne. Comme ils avaient tué des innocents au hasard, ils auraient été capables d’en sacrifier des milliers ou des millions si, accédant au pouvoir, ils avaient commandé à la police, à la milice, à l’armée et à la justice. Ils étaient terroristes en puissance ou en intention, non dans les crimes qu’ils ont commis. C’est par anticipation qu’ils ont été qualifiés de terroristes.

Il est tout aussi faux d’appliquer ces mots aux musulmans qui posent des bombes ou jettent une voiture pleine d’explosifs dans la foule, ici ou là, que d’en qualifier Ravachol. Nommer les musulmans terroristes est impropre, parce que ces gens sont étrangers à l’histoire de France ou au communisme. Les accuser de gouverner par la terreur, à la manière de Pol Pot ou de Lénine, est une marque de mépris. C’est de l’ethnocentrisme culturel. On efface leur singularité, en les ramenant à ce que nous sommes ou à ce que certains d’entre nous ont fait jadis en Europe. Sans doute, l’histoire de l’islam est, plus que l’histoire de France, remplie de tyrans fous furieux qui ont terrorisé les peuples soumis. Pendant deux siècles ou plus, en Egypte, les Mamelouks circassiens ont tranché plus de têtes innocentes que Robespierre et ont terrorisé pendant plus longtemps que Lénine ou Staline ou Pol Pot ou Mao ou Kim Il Sung les populations qu’ils opprimaient. Mais rien n’est plus faux ou trompeur que de nommer l’Autre par des mots qui ne sont pas les siens, d’autant plus qu’en Europe, pour le moment du moins, les musulmans ne commandent ni à la police, ni à l’armée, ni à la justice. Ils ne disposent pas des moyens de répression légaux pour imposer la terreur. En bref, aucun d’eux n’est un terroriste. Les désigner par des mots inadéquats et faux, c’est s’exposer à ne pas comprendre ce qu’ils font. C’est aussi s’aveugler sur les vrais dangers qui menacent la France et l’Europe.  

 

18 juillet 2011

Multiculturel et multiculturalisme

            Il existe deux adjectifs dérivés du nom culture : cultural et culturel. Cultural signifie « relatif à la mise en valeur du sol en vue de la production agricole, à l’ensemble des soins appropriés par lesquels on assure et éventuellement améliore la production d’un végétal » (Trésor de la Langue française, 1971-94). Culturel est relatif à la culture de l’esprit. En anglais, il n’existe qu’un seul adjectif dérivé de culture, dans les deux sens, agricole ou spirituel, du terme : c’est cultural. Le nom culturalisme en est dérivé. Quant au préfixe multi, au sens de « having many of » (Oxford Advanced Learner’s Dictionnary of Current English,, 1973), il est illustré par « a multi-racial country » : « with many races of people ».

            Le nom multiculturalisme n’est pas relevé dans le Trésor de la Langue française. En revanche, culturalisme l’est, inclus dans l’article culturel, non dans l’article cultural. C’est une « doctrine sociologique d’origine américaine consistant à mettre en évidence le rôle des phénomènes économiques, sociaux et éducatifs qui conditionnent l’évolution psychoaffective des individus appartenant à différentes cultures ». Quant à  culturaliste, adjectif ou nom, il a pour sens « qui rattache à la théorie du culturalisme » ou « qui professe le culturalisme ».

Le culturalisme est donc une hypothèse qui explique ou qui est censée expliquer des faits sociaux. Ce n’est pas un fait ou une réalité, mais une théorie. Selon les sociologues qui recourent à l’hypothèse culturaliste, les individus sont déterminés en partie ou en totalité par la culture à laquelle ils appartiennent ou dont ils sont issus. Ainsi, on ne peut pas, pour mesurer l’intelligence d’individus, quels qu’ils soient, noirs, asiatiques, arabes, etc. à partir de questionnaires élaborés par des savants appartenant à une culture donnée, caucasiens par exemple, et qui seraient destinés, selon les mêmes sociologues, aux seuls individus de type (race, ethnie, culture, origine, etc.) caucasien et inadaptés aux individus d’autres cultures. Le QI d’un noir mesuré à partir de critères caucasiens sera toujours inférieur à celui d’un caucasien. Chacun chez soi et les moutons seront bien gardés ou encore on ne mélange pas les torchons aux serviettes. « Les écoles américaines culturalistes ont insisté avec raison sur les variations considérables (...) selon les structures familiales et les cultures », assènent avec leur arrogance coutumière les auteurs du Traité de sociologie (1968).

L’hypothèse culturaliste, souvent contestée (cf. les admirables travaux de Steven Pinker), n’est admise comme valide que par une partie des psychologues, des sociologues, des anthropologues et autres spécialistes en sciences sociales. Pourtant, cette théorie, propre à la vie intellectuelle et qui n’a d’existence qu’hypothétique, est transportée dans la politique où elle devient un dogme, un horizon politique indépassable, un nouveau mode d’organisation des sociétés - en bref un « ordre nouveau ». Le multiculturalisme, comme le disent aussi les termes de société multiculturelle, bascule de l’explication (partielle, dogmatique, courte, attendue, convenue, un peu stupide) dans la prescription obligatoire et hautaine. Tel ou tel fait n’est plus expliqué par la « culture » ou la pluralité de cultures, mais c’est la pluralité de cultures qui est imposé à un pays autoritairement, sans que les citoyens soient consultés. Ce n’est plus une tentative pour rendre compte de la marche du monde, c’est l’imposition d’un ordre auquel les citoyens doivent se plier, l’échine bien courbe. 

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire politique qu’un concept dont la validité (faible, courte, aléatoire, supposée, etc.) se limite à quelques cantons extrémistes des sciences sociales investit la société pour la réorganiser. A plusieurs reprises, en Europe, des savants imbus d’eux-mêmes, arborant leurs prétendues connaissances comme une oriflamme de victoire, mal instruits à coup sûr, bornés, à œillères, etc. ont fait d’une hypothèse instable et à validité restreinte le paradigme obligatoire d’une société nouvelle. Ce qui expliquait, et mal, des faits est devenue une règle pour tous. Au XIXe siècle, Auguste Comte prétendait régler tous les problèmes moraux, sociaux, religieux, scientifiques, etc. à grands coups de positivisme, c’est-à-dire en appliquant à la société les lumières des sciences de la nature, comme si les hommes étaient des cafards ou des pissenlits. Le marxisme, ou prétendue science des sciences, censée subsumer toutes les sciences, expliquait l’histoire, l’économie, la littérature, l’accumulation du capital, l’idéologie, l’art, la littérature, etc. par la lutte des classes. Appliqué aux sociétés, il a produit crimes de masse sur crimes de masse et il a laissé les pays dont il s’est emparé dans la misère absolue. C’est aussi ce qui s’est produit avec le racisme. Au début du XXe siècle, le racisme était une hypothèse, délirante certes, mais qui expliquait, ou prétendait le faire, des faits humains ou sociaux par la seule race, comme aujourd’hui on le fait (toujours) par la culture. A partir du moment où cette hypothèse est devenue un principe social, l’humanité a été entraînée à l’abîme.

Les hypothèses « scientifiques » sur le racisme et sur le multiculturalisme ont été énoncées, à un siècle de distance, par les mêmes spécialistes en anthropologie. Au début du XXe siècle, ces spécialistes s’adonnaient à l’anthropologie physique : la race expliquait tout. A la fin du XXe siècle, ils font dans l’anthropologie sociale ou culturelle : tout est expliqué par les cultures. Le vide laissé par la disparition du racisme est comblé par le multiculturalisme. Le racisme a été élaboré par les anthropologues européens alors que le multiculturalisme est une affaire américaine. Le premier est dû à la bonne conscience triomphante, le second à la mauvaise conscience repentante. Ce dont ont pris conscience les sectateurs du multiculturalisme, c’est que les Etats-Unis d’Amérique ont été fondés sur l’élimination des populations autochtones. Il est apparu à ces WASP – whites, anglo-saxons, protestants – qu’ils tenaient leur pouvoir, leur bien être, leur force, leur argent, la belle vie qu’ils menaient de l’extermination de millions d’Indiens, les premiers occupants du pays, et du travail des esclaves importés d’Afrique. Pour mettre fin à cette blessure historique, la solution aurait été de restituer aux victimes leurs terres et leur pouvoir. C’était trop demander aux WASP. Pour préserver leurs privilèges, ils ont préféré faire du culturalisme le principe de l’ordre nouveau. La France est fondée sur un principe autre : c’est l’indifférence aux différences. En quinze siècles, la culture y a été élaborée par les autochtones. Elle n’est pas le fait de colons ou d’envahisseurs, mais d’indiens. Si le multiculturalisme y est introduit, c’est pour nier ces autochtones dans leur être et leur retirer les libertés et les droits naturels qu’ils ont défendus jadis contre les conquérants, les tyrans ou les envahisseurs.

 


 

29 juin 2011

Islamophobie

 

Islamophobie est un terme récent. Il n’est enregistré ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994). Il est dans Le Petit Robert depuis sept ou huit ans et défini comme le définissent les musulmans, les militants de l’islam politique, les salafistes et tous ceux qui se prosternent devant les barbus de Téhéran, et qui tentent, en usant de ce mot frelaté, d’imputer du racisme à tous ceux qui osent (mais ils ne sont pas nombreux) émettre la moindre critique à l'encontre de l’islam ou des musulmans. La présence d’islamophobie dans ce « dictionnaire » Robert est tout à fait dans l’ordre des choses qu’impose son éditeur, célèbre pour son esprit collabo.

La relation existant entre les deux « mots », islam et phobie,  qui composent islamophobie est ambiguë, islam étant complément du nom phobie : c’est, mot à mot, la phobie de l’islam. Phobie n’est pas neutre. En effet, la phobie n’est pas une répugnance ou une peur ordinaire : c’est un « symptôme névrotique », qui se caractérise par « une réaction d’angoisse ou une répulsion ressentie devant le même objet, la même personne ou une situation bien déterminée » (Trésor de la langue française). Chaque fois qu’un citoyen ose dire ce qui doit rester tabou ou a l’audace de penser ce qu’il est interdit de dire, c’est-à-dire chaque fois qu’il fait usage de sa liberté, que lui garantit la Déclaration des droits de l’homme (1789), il est accusé de maladie mentale. L’objectif n’est pas seulement de faire taire, il est de faire honte. Se livrer à un examen critique de l’islam et de l’Islam, comme on le fait, sans la moindre retenue, du christianisme ou de la Chrétienté (abolie depuis des siècles), est folie. La critique de l’islam en tant que religion (avec un i minuscule) ou de l’Islam (avec un I majuscule) en tant que civilisation, devient taboue à partir du moment où elle est qualifiée d’islamophobie. Ce qui menace en France, c’est l’obligation de renoncer à l’exercice du libre examen devant les forteresses islam et Islam. La stigmatisation islamophobe est le prodrome de futurs bûchers.

Or, les exemples de grammaire célèbres comme la « crainte » ou « la peur des ennemis » prouvent que ces constructions « nom (désignant un sentiment) + de + nom (désignant des personnes, une religion ou une entité composée d'êtres humains) » portent en elles deux sens opposés suivant que les personnes (les ennemis dans l'exemple ci-dessus) éprouvent de la haine ou en sont la cible. De la même manière, l'islamophobie peut désigner la haine vouée à l'islam et aux sectateurs de cette religion ou bien la haine phobique et même rabique que l'islam et les musulmans vouent aux juifs, aux païens, aux koufars et aux « associateurs » des traductions du Coran, c'est-à-dire aux chrétiens.

La première de ces haines est avérée dans de nombreux pays au monde : en Inde, en Afrique australe, en Arménie, en Europe du Sud-est et elle est justifiée par les innombrables crimes contre l'humanité, dont les musulmans se sont rendus coupables au cours de l'histoire, et jusqu'à aujourd'hui. Mais elle n'est guère avérée en France, sinon dans les discours des musulmans et affidés. Ce qui est attesté, c'est le contraire, l'islamophilie, l’amour de l’islam, la complaisance envers l’islam, l’impunité totale dont jouissent l’islam et les musulmans.

La seconde de ces haines, à savoir la haine que les musulmans vouent à ce qui n’est pas islam, est avérée depuis plus de quatorze siècles dans les faits, les événements, les textes fondateurs, le Coran, les hadiths, la Sunna, les textes de loi et les règlements en vigueur dans les pays musulmans. De fait, c’est l’islam qui nourrit une islamophobie délirante et ce sont les musulmans qui accablent d’une haine sans limite et sans fin leurs voisins, les étrangers, les autochtones, tous ceux qui n’ont pas prononcé la chouhada. Le racisme, le vrai, le racisme brut, primaire, le racisme des bas instincts et des tripes, le racisme pulsionnel, est là, consubstantiel à l’islam et à l’islamophobie qui nourrit les musulmans.

21 juin 2011

Primaires

 

 

            Voilà encore un mot moderne, bien qu’il ait été emprunté au latin, langue tenue aujourd’hui, non seulement pour morte, mais encore pour archaïque. Il est moderne, parce qu’il est récent, étant attesté en 1789 seulement (c’est donc un mot « révolutionnaire »), et qu’en deux siècles, le mot s’est étendu à d’innombrables réalités. L’article qui y est consacré en 1835 dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française compte une seule acception ; dans la neuvième édition en cours de publication depuis 1994, ce sont quatorze emplois qui sont distingués. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en recense quatre ou cinq ; un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), on en dénombre une trentaine. Il est moderne encore parce qu’il en est fait un usage immodéré dans tout ce qui fait la modernité (domaines social, administratif, politique, économique, juridique : assemblée, élection, école, enseignement, délinquant, etc. primaire ; caisse primaire de sécurité sociale ; secteur primaire, etc.) et que les sciences l’ont agrégé à leur vocabulaire : la botanique (structure primaire d’une plante), l’électricité (circuit primaire), la géologie (ère primaire), les mathématiques (nombre primaire, entier primaire), la mécanique (arbre primaire), la médecine et la pathologie (symptôme, lésion, etc. primaires), l’ornithologie (penne, rémige primaire), la physique (rayonnement, source (d’énergie, de lumière), couleur, etc. primaire), l’informatique et la documentation (enregistrement, sélection, travail, publication, etc. primaire), la linguistique (morphème, forme, formation primaire), la philosophie, la psychologie, la psychanalyse (qualité primaire (de la matière), divisions primaires, narcissisme primaire, etc.).

            Il est moderne aussi, parce que, comme tout ce qui est prétendu ou présumé « moderne », le sens dont il est porteur fait l’objet de manipulations qui laissent pantois. Ainsi, dans le Traité de sociologie, publié en 1968, grande année « révolutionnaire » s’il en fut, il est écrit ceci, qui n’étonnera pas ceux qui savent que sous le vocable sociologie se dissimulent les pires blagues qui aient jamais été racontées : « l’U.R.S.S. approche d’une situation d’abondance relative, où non seulement les besoins primaires de tous les hommes (nourriture, logement, vêtements), mais même leurs besoins secondaires (confort, culture, loisir) pourront être à peu près satisfaits ». Ah, encore de la propagande digne de la Grosse Bertha ! Les Soviétiques éclairés qui ont lu ce Traité de sociologie ont dû se marrer et faire se marrer leurs amis de l’inénarrable « science » sociale, qui faisait alors (et fait encore) la gloire de l’Université française. 

            Il est moderne enfin à cause de l’usage qui en est fait depuis cinq ou six ans au Parti socialiste et affidés, lorsque sont organisées des « élections primaires » ou, mieux, des « primaires ». C’est un emploi qui vient directement des Etats-Unis d’Amérique, lesquels, comme chacun sait, ont vingt ans d’avance, si ce n’est plus, parfois trois ou quatre siècles, sur la France, raison pour laquelle les politiciens mettent les bouchées doubles pour rattraper ce retard : « Dans le système électoral des États-Unis, élection primaire et, par ellipse, une primaire, scrutin qui sert à la nomination des candidats d’un parti aux élections proprement dites ». Les élections en France, comme aux Etats-Unis, sont à deux tours. Le premier tour, en France, est nommé premier tour ; aux Etats-Unis, primaires. En ajoutant des primaires aux deux tours existants, socialistes et Verts inventent les élections à trois tours ; et dans trente ans, insatisfaits du système, ils ajouteront un quatrième tour, puis un cinquième tour, etc. Si des primaires ont été instituées aux Etats-Unis au début du XXe siècle, c’était pour éviter que les candidats ne soient désignés parmi les seuls notables. Au début du XXIe siècle, en France, les primaires n’ont pour but que de choisir entre deux ou trois notables.

            En 1835, les académiciens définissaient primaire ainsi : « qui est au premier degré en commençant », et ils ajoutaient : « il n’est guère usité que dans ces locutions : assemblée primaire, école primaire, instruction primaire, enseignement primaire, instituteur primaire ». En un siècle et demi, que de chemin parcouru ! Le mot, adjectif puis nom, a conquis d’innombrables citadelles, qui semblaient imprenables. Même la psychanalyse est tombée. Le mot a eu un succès si vif que, employé comme nom, par ironie et sans doute à partir du sens premier : « qui est du premier degré en commençant », il a désigné « en mauvaise part » « quelqu’un qui n’a reçu qu’une instruction primaire, d’après laquelle il juge de toutes choses avec une sorte de dogmatisme » (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35) ou « péjorativement », « en parlant d’une personne, qui fait montre d’un dogmatisme simpliste, d’idées toutes faites et d’une culture limitée » et « en parlant d’une idéologie, d’une doctrine, d’un courant de pensée, qui montre un sectarisme étroit, de courte vue » (Trésor de la langue française, 1971-94) ; ou encore « qui témoigne d’un état d’esprit dogmatique, borné ou simpliste » (DAF, neuvième édition, en cours de publication). Ce que craignent aujourd’hui les mécréants, non pas pour eux, mais pour leur pays, c’est que les « primaires » cuisinées par les Verts et les socialistes depuis près d’un an (et dont nous sommes informés, mal gré que nous en ayons, des embûches, peaux de banane, subterfuges, magouilles, etc. grâce aux journaleux et médieux complaisants) ne méritent bientôt l’épithète de primaires dans le sens péjoratif qu’en indiquent les lexicographes.

 

 

 

11 juin 2011

Purifier, purification

 

 

Emprunté au latin purificare, ce verbe est attesté à la fin du XIIe siècle et, pendant huit siècles, il n’a pas eu, comme d’ailleurs le nom purification, le sens politique qui est le sien dans le Modernistan depuis quelques décennies, par exemple dans les emplois « purifier un pays » ou « purification ethnique ».

Ces deux mots ont appartenu d’abord au vocabulaire de la religion et à celui de la morale. Dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680), la purification est la « cérémonie que pratiquaient les Juifs par laquelle ils se purifiaient de leurs souillures » et « l’une des fêtes de la Vierge que l’Eglise célèbre en mémoire de l’ancienne purification prescrite par la loi des Juifs » et le verbe purifier s’emploie suivi de compléments tels que « âme » ou « cœurs » ou « soi-même » (« se purifier de ses taches »). Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), la purification « est une oblation que les femmes qui relèvent de couches offrent au prêtre avant que d’entrer à l’Eglise » et « c’est aussi une fête qu’on célèbre le 2 février en mémoire de la purification que fit la Sainte Vierge après ses couches au Temple de Jérusalem suivant les cérémonies observées dans la Loi de Moïse », tandis que « purifier se dit figurément en choses spirituelles » (exemples : « l’âme se purifie par les sacrements ; un cœur contrit et purifié est une agréable offrande à Dieu ; les Turcs et les Indiens croient qu’en se lavant et purifiant le corps, ils purifient aussi leurs âmes »). C’est aussi le sens que relèvent les académiciens dans les différentes éditions du DAF, par exemple dans la quatrième, en 1762 : « on dit aussi purifier le cœur, purifier les intentions pour dire en retrancher tout ce qu’il peut y avoir de contraire à la vertu, à l’innocence et à la droiture. Les orateurs chrétiens disent quelquefois, en s’adressant à Dieu, Seigneur, daignez purifier mes lèvres, pour dire faites en sorte que mes discours soient purs et salutaires ».

De ce point de vue, les emplois du verbe purifier suivi de compléments tels que langue ou style (DAF, 1762 : « on dit purifier la langue, purifier le style pour dire en ôter les défauts ») sont extrêmement valorisants pour la langue et le style qui, de ce fait, sont haussés au niveau de l’âme, du cœur, des intentions et exigent autant de soins et même de respect sacré de la part des usagers – c’est-à-dire des desservants – que le culte, les cérémonies, la liturgie, la religion. De cela, les modernes, évidemment, n’ont que faire, puisque, pour eux, le sacré, le culte, la culture n’ont pas plus d’importance qu’un ciron.

Ce sens moral et religieux, qui est historiquement premier et de toute évidence plus important que les autres, va finir par passer au second plan au fil des siècles, concurrencé qu’il est par le sens matériel et l’emploi en chimie : « opération chimique par laquelle on rend plus pur quelque métal » (Richelet, op. cit.) ; « nettoyer, ôter ce qu’il y a de sale et d’impur dans quelque corps » (Furetière, 1690) ; « rendre pur, nettoyer ce qu’il y a d’impur et de grossier ; purifier l’air, l’eau, les métaux, le sang ». Les modernes sont en quête d’air pur ou d’eau pure, mais ils se gaussent de la langue pure ou du style pur. L’air pur est synonyme de beauté et de plaisir ; la langue pure de laideur ou de fascisme. Ils abhorrent la seconde pureté, qui tient du culte et de la culture, pour mieux adorer la première, qui relève de la matière ou de la chimie. Cela ne les a pas retenus non plus de louer les peuples, arabes ou noirs ou turcs, etc. qui ont mis en œuvre la purification ethnique et raciale ou religieuse sur une grande échelle et qui continuent à la pratiquer.  

 

 

 

07 juin 2011

Prolétaire

 

 

 

            Le mot, qu’il soit adjectif ou nom, est emprunté au latin proletarius, terme qui désignait la dernière des classes sociales, « dernière » dans une échelle hiérarchisée, c’est-à-dire celle qui était tout en bas et qui regroupait les citoyens qui n’avaient d’utilité sociale que par les nombreux enfants (« proles ») qu’ils engendraient. C’est dans ce sens-là que prolétaire est attesté à la fin du XIVe siècle : « prolétaires (…) laissés en la cité de Rome pour engendrer enfants », et qu’il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la sixième édition (1835 – même définition en 1879, 1932-35) : « (terme d’antiquité romaine) ceux qui formaient la sixième et dernière classe du peuple, et qui, étant fort pauvres et exempts d’impôts, n’étaient utiles à la république que par les enfants qu’ils engendraient » (les prolétaires étaient exempts d’aller à la guerre), ainsi que par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Chez les anciens Romains, citoyen pauvre, appartenant à la sixième et dernière classe du peuple, et ne pouvant être utile à l'État que par sa famille ».

D’un lexicographe à l’autre, à mesure que l’on se rapproche du présent, les définitions font de plus en plus souvent référence (cf. ci-dessous) aux droits civiques et politiques, dont les prolétaires de Rome étaient privés. Ainsi, dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « (Antiquité romaine) citoyen de la dernière des six classes du peuple, sans droit et sans propriété, et qui était exclu de la plupart des charges politiques ». Ce statut, assurément déplaisant, si on le rapporte à nos normes, fait l’objet d’un jugement a posteriori dans une sorte de téléologie rétrospective, laquelle est fondée sur l’idée que les sociétés humaines ont un horizon, un but, une direction qu’elles doivent absolument suivre de peur de se voir démonisées. Or, si nous avions été des prolétaires de la Rome antique, nous aurions sans doute été satisfaits de notre sort et heureux de ne pas être des esclaves ; et aujourd’hui, dans la belle France des droits de l’homme, de nombreux citoyens ou ex-citoyens ont renoncé à leurs droits civiques et politiques, ne votent pas, si tant est qu’ils aient jamais voté, et s’abstiennent massivement à toutes les élections, quelles qu’elles soient, ou même pis, ne sont même pas inscrits sur les listes électorales. Et pourtant, ces citoyens qui se sont dépouillés de leurs droits civiques continuent à payer des impôts et même impôts sur impôts, et si la conscription n’avait pas été supprimée, ils n’auraient été exemptés ni du service militaire, ni de la guerre. Ces prolétaires du tout dernier barreau de l’échelle envieraient sans doute la condition des prolétaires de l’antiquité, s’ils la connaissaient.

 

            Pendant de longs siècles, le sens de prolétaire n’a pas évolué, tant que le mot est resté spécifique d’une civilisation révolue. Mais, à partir du moment où, à la fin du XVIIIe siècle (à la Révolution exactement), le mot a cessé d’être uniquement un terme d’antiquité romaine et est devenu un terme désignant une classe ou une catégorie sociale de la France et de l’Europe modernes, il a changé de sens pour la bonne raison qu’il n’a plus désigné les mêmes individus ou les mêmes groupes d’individus que le mot latin. Ce changement de sens est noté dans les dictionnaires, dès 1835 : « Il se dit, par extension, dans les États modernes, de ceux qui n’ont ni fortune ni profession suffisamment lucrative » (DAF, sixième édition) ; « Chez les modernes, membre de la classe la plus indigente » (Littré, op. cit.).

Peu à peu, la définition évolue à son tour, non parce que les personnes désignées ont changé, mais parce qu’une idéologie – le marxisme ou ses avatars – s’est emparé de ce terme. Dans les dictionnaires du XIXe siècle, c’est l’indigence ou la faiblesse des revenus ou le manque de sources de revenus qui définissait le prolétaire ; dans la huitième édition du DAF (1932-35), c’est le travail manuel : « Il se dit, par analogie, dans les États modernes, de ceux dont les ressources proviennent uniquement de leur travail manuel ». Au travail manuel, les auteurs du Trésor de la langue française ajoutent le statut de salarié et la faiblesse du salaire perçu : « Personne qui ne possède pour vivre que les revenus que lui procure une activité salariée manuelle, et dont le niveau de vie, par rapport à l’ensemble du groupe social, est bas ; par extension, travailleur manuel de la grande industrie ; synonyme : ouvrier, paysan, salarié, travailleur ; antonyme : bourgeois, patron » (Trésor de la langue française, 1971-94). Ces traits définitoires se retrouvent dans l’édition en cours de publication du DAF : « Personne exerçant un travail manuel en échange d’un salaire relativement bas qui constitue son seul revenu ; par extension, ouvrier salarié de l’industrie. Les prolétaires d’une usine, d’une exploitation » (DAF, neuvième édition). C’est que le marxisme a fait des prolétaires une classe élue, la seule qui fût à même de transformer le monde réel pour y établir non pas le paradis sur terre, mais quelque chose qui en tînt lieu : « (Dans la théorie marxiste, à propos des sociétés industrielles caractérisées par le mode de production capitaliste) travailleur appartenant à la classe sociale ne possédant pas les moyens de production et qui doit pour vivre vendre sa force de travail pour laquelle il perçoit un salaire et par laquelle il crée de la plus-value », sens qui est illustré de cet extrait de Jaurès (1901 : « Le même système capitaliste qui exploite la force de travail de l’ouvrier attente à la liberté du travailleur. Et la personnalité du prolétaire est diminuée, comme sa subsistance ») et de cet autre de Merleau-Ponty (1945 : « Il suffit que je sois né et que j’existe pour éprouver ma vie comme difficile et contrainte (...) mais les choses peuvent en rester là sans que je passe à la conscience de classe, que je me comprenne comme prolétaire et que je devienne révolutionnaire »). Même les académiciens exposent ce sens marxiste dans l’édition en cours de publication de leur dictionnaire : « Spécialement, dans la doctrine marxiste, celui, celle qui, ne possédant pas les capitaux, vend sa force de travail ». Ce sens s’étend même au gratte-papier et aux fonctionnaires : « par extension, s’applique aussi au travail intellectuel » (ouf, les profs ont le droit de se dire « prolétaires » : les voilà légitimés et rendus nécessaires).

Evidemment, cette grande construction idéologique a perdu tout crédit dans le monde, et cela grâce aux disciples de Marx, à savoir Lénine, Mao, Pol Pot, Castro, etc. qui ont transformé sans le moindre scrupule, et avec la bénédiction de l’intelligentsia d’Occident, les prolétaires en esclaves, esclaves de l’Etat, comme en Corée et dans feu l’URSS, ou du capitalisme le plus cupide qui soit, comme en Chine ou au Vietnam. De l’ancienne classe élue du marxisme, il ne reste en France que des vestiges désemparés, qui reviennent peu à peu aux origines romaines, comme si l’Histoire n’était que cycles ou éternel recommencement ou retour au point de départ : des citoyens de la dernière classe sans utilité, puisqu’ils ne font presque plus d’enfants, sauf si ce sont des immigrés musulmans. Auquel cas, c’est une tout autre histoire qui s’écrit en France et en Europe, celle des conquêtes invisibles et des colonisations lentes par remplacement d’un peuple par d’autres.

 

 

26 mai 2011

Oligarchie

 

 

Oligarchie est un emprunt au grec, langue dans laquelle il a pour sens « pouvoir exercé par un petit nombre de personnes » ou « gouvernement politique où l’autorité souveraine est entre les mains d’un petit nombre de personnes ». Ce mot est attesté à la fin du XIVe siècle dans les traductions qu’a faites Oresme des grands écrivains de l’Antiquité : « Et de l’aristocratie on tourne par transgression ou corruption en oligarchie » ou « de peu de gens vient le prince pour le bien commun, et c’est aristocratie, ou pour leur propre profit et c’est oligarchie ». Autrement dit, selon Oresme, ce qui fait converger l’aristocratie et l’oligarchie, c’est le « petit nombre de ceux qui exercent le pouvoir » ; ce qui les distingue, c’est le bien commun, objectif à atteindre dans la première, absent dans la seconde, où il est remplacé par le seul « intérêt ».

Il est enregistré dans les anciens dictionnaires, celui de Richelet (1680) : « mot qui vient du grec et qui veut dire le gouvernement de peu de personnes » ; Furetière (1690) : « empire, gouvernement de peu de personnes » (exemples : « les politiques de l’Ecole disputent si l’oligarchie est préférable à la démocratie ou à la monarchie » ; « les Républiques de Gênes, de Venise sont des Etats oligarchiques, qui sont gouvernés par les nobles seulement ») ; les académiciens (de 1694 à aujourd’hui : « forme de gouvernement où l’autorité souveraine est détenue par un petit nombre de personnes, de familles ; l’oligarchie de Sparte ; par métonymie, ceux qui détiennent le pouvoir dans ce type de gouvernement, une oligarchie constituée de propriétaires terriens) ; Littré (1863-77 : « gouvernement politique où l’autorité est entre les mains de peu de personnes ».

Les anciens lexicographes tentent généralement de rester neutres et évitent d’exprimer la répulsion que leur inspire l’oligarchie. Il n’en va pas de même dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-72), dictionnaire dans lequel la définition est aussi une condamnation : « la puissance usurpée d’un petit nombre de citoyens qui se sont emparés du pouvoir, qui suivant la constitution d’un Etat devait résider soit dans le peuple, soit dans un conseil ou sénat. Il est bien difficile qu’un peuple soit bien gouverné, lorsque son sort est entre les mains d’un petit nombre d’hommes, dont les intérêts diffèrent, et dont la puissance est fondée sur l’usurpation. Chez les Romains le gouvernement a plusieurs fois dégénéré en oligarchie ; il était tel sous les décemvirs, lorsqu’ils parvinrent à se rendre les seuls maîtres de la république. Cet odieux gouvernement se fit encore sentir d'une façon plus cruelle aux Romains sous les triumvirs, qui après avoir tyrannisé leurs concitoyens, avoir abattu leur courage et éteint leur amour pour la liberté, préparèrent la voie au gouvernement despotique et arbitraire des empereurs ». Il est vrai que cette répulsion est partagée trois siècles plus tard par les modernes que nous sommes, comme l’atteste le Trésor de la langue française (1971-94) dans lequel se condensent quelques-uns des traits négatifs (petit nombre, classe sociale restreinte, privilégiés) prêtés au système oligarchique : « système politique dans lequel le pouvoir appartient à un petit nombre d’individus ou de familles, à une classe sociale restreinte et privilégiée », ce qui rend compte que ce terme, par analogie, ait pu s’étendre hors de la politique : « (dans une entreprise, un organisme, etc.) organisation dans laquelle le pouvoir de décider, de diriger appartient à un petit nombre d’individus » et « groupe restreint de personnes dominant l’activité d’un pays dans un secteur donné ». Ces traits négatifs se rencontrent aussi dans la définition du DAF (neuvième édition, en cours de publication) : « par extension, dans une entreprise, un organisme, un secteur d’activité, mode de fonctionnement donnant le pouvoir de décision à un groupe restreint de personnes ».

Le succès de ce nom dans la langue actuelle tient, non pas à son sens propre ou premier, puisque de très nombreux pays au monde sont des démocraties et que les oligarchies, au sens politique de ce terme, ne se rencontrent que dans quelques pays, dont l’Arabie saoudite (chut, il n’est pas conseillé de le dire), mais à son sens étendu et au fait que les affaires, les médias, la production de richesses, les décisions qui engagent des milliards d’hommes, relèvent d’un petit groupe de quelques milliers ou dizaines de milliers de personnes : la nouvelle oligarchie ou les nouveaux oligarques, lesquels ne sont pas nécessairement russes ou anciennement membres du PCUS, mais dirigent des groupes de pression, président l’OMC, le FMI, la Banque mondiale, dirigent des banques et des sociétés de communication ou des chaînes de télévision, font dans le show biz ou dans le charity business.  

23 mai 2011

Présomption d'innocence et présumé innocent

 

 

           

            Au seul prononcé du mot culture, Goebbels (ou l’un de ses sbires : il y a contestation sur l’identité de l’auteur de ce bon mot) était près, disait-il, de sortir son revolver. De même, dès que sont évoquées des affaires sensibles, ces affaires qui, contrairement à ce que laisse supposer le sens de l’adjectif, ne font pas pleurer, il est objecté présumé. Les policiers ne mettent pas en garde en vue un islamiste, mais un islamiste présumé, ils n’arrêtent pas un assassin ou un violeur, mais un assassin ou un violeur présumé, non pas un terroriste, mais un terroriste présumé, non un poseur de bombes, mais un poseur de bombes présumé, etc.

Il y a même des victimes présumées : c’est tout nouveau, ça vient de sortir. Présumées quoi ? Innocentes ou coupables ? Cabotines ou fictives ?

Quand elle était garde des sceaux (des sots et des sottes), Mme Guigou a contribué à rendre cet adjectif furieusement à la mode. Chacun était présumé quelque chose, sauf elle-même ou ses collègues du gouvernement, dont elle évitait de dire qu’ils étaient des ministres présumés, alors qu’elle accablait de ce même présumé les autres citoyens.

 

Une présomption est une « opinion fondée sur des indices, des apparences, des commencements de preuves », et cela conformément à la plus ancienne attestation en français du verbe présumer (circa 1200), à savoir « croire d’après certains indices, considérer comme probable ». Une présomption n’est donc pas arbitraire. Ce qui la rend fragile et donc révisable, c’est ce sur quoi elle est fondée : des faits connus, mais qui ne sont pas établis, des indices, mais pas des preuves. Dire de quelqu’un qu’il est « un violeur », c’est se fonder sur des faits connus ou des indices. L’affirmer n’a rien d’arbitraire. De toute façon, désigner x ou y de violeur, ce n’est pas lui imputer un crime. Même si ça l’était, il serait inutile d’ajouter présumé, comme il est inutile de l’ajouter à tout autre nom. Un nom désigne, il ne qualifie pas. Il ne porte donc pas de jugement, il réfère seulement à une réalité. On ne peut pas, sauf à verser dans le relativisme absolu, ajouter présumé à tout nom et dire d’un journaliste qu’il est un journaliste présumé, d’un homme qu’il est le mari présumé de Mme Z…, d’une femme qu’elle est l’épouse présumée de M. Y, d’un maître d’école qu’il est l’instituteur présumé de tel ou tel village, de Paris qu’elle est la capitale présumée de la France, de la Seine qu’elle est le fleuve présumé dont la source se trouve au présumé Mont Tasselot, etc. Les islamiste, tueur, terroriste, violeur (et désormais l’insupportable victime) présumés, dont les media nous rebattent les oreilles, sont de la french novlangue, au même titre que les journalistes ou écrivains ou ministres présumés, qu’on n’entend pas encore : mais, au train où vont les choses, cela ne devrait pas tarder.

 

Le comique de l’affaire est que le relativisme dogmatique et absolu qui sous-tend l’emploi généralisé de présumé s’oppose à l’autre acception de présomption, que les auteurs de dictionnaires expriment ainsi : « Opinion très favorable que l’on a de ses propres facultés physiques ou intellectuelles » et « grande confiance en soi ». D’une part, l’emploi généralisé de  présumé résulte de la suspicion portée sur les désignations, comme si désigner était juger, seul le jugement défavorable étant proscrit, alors que désigner et juger s’excluent mutuellement dans leur principe ; d’autre part, le nom présomption exprime l’arrogance, la confiance inébranlable en soi et en ce que l’on assène, la certitude sans doute, la suffisance. C’est le cas de la célébrissime présomption d’innocence, laquelle est invoquée à tout instant quand un grand Seigneur ithyphallique, puissant, cynique, mais « de gauche » (ce qui change tout), est impliqué dans une minable et sinistre affaire de « crime sexuel ».

Freud croyait que les langues primitives, dont il ne savait rien, sinon ce qu’en disait le philologue allumé Karl Abel, violaient le principe de non contradiction, parce que, comme les rêves, les mots auraient eu des significations sinon contraires, du moins hétérogènes, et voulaient dire en même temps « blanc » et « noir », « grand » et « petit », « eau et feu », un peu comme dans les oxymores « aigre-doux », « sucré salé » ou « obscure clarté ». Le verbe présumer, le nom présomption et l’adjectif présumé illustrent-ils ces théories qui n’ont pas reçu le moindre début de confirmation mais qui, comme c’est souvent le cas de tout ce qui est incertain, ont été assénées avec une assurance de converti, destinée à pallier les faits absents ? Non, bien sûr. Il n’y a pas de contradiction entre le présumé servi à tous les repas et la présomption haïssable. Le rapprochement de ces deux mots est révélateur, comme l’est, au sens propre de ce terme, l’apocalypse que subit notre langue : il dévoile la vraie nature du relativisme absolu. « Tout se vaut », dit-on, sauf, bien entendu, la proposition « tout se vaut », qui a plus de valeur que toutes les autres et échappe ainsi à la réduction relativiste. Ce qui donne de la force à « tout se vaut » et au relativisme, c’est le vieil argument d’autorité : celui qui l’énonce est docteur en ethnologie ou en sciences sociales et, comme dans l’armée, le grade obtenu transforme le présumé fragile en présomption hautaine. En bref, le présumé est présomptueux.

 

Dans la langue française, présumé ne porte que sur une qualification, non pas sur ce qui est désigné, précisément sur la qualification de coupable ou d’innocent, comme le stipule l’article 9 de la Déclaration des droits de l’Homme : « Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi ». C’est aussi ce qu’établissent, au sujet de la présomption d’innocence, les auteurs de dictionnaires : « en matière pénale, toute personne poursuivie est considérée comme innocente des faits qui lui sont reprochés, tant qu’elle n’a pas été déclarée coupable par la juridiction compétente ». La présomption est une simple énonciation, la présomption d’innocence est un principe. La première relève de l’expérience commune, la seconde de la loi. L’une est large, illimitée, elle fonde toute désignation, l’autre est étroite et restreinte à la seule qualification d’innocent ou de coupable. Elles ne sont pas du même ordre. Il y a un abîme entre la langue commune et la langue de la justice. Il y a trop de jeu (au sens d’ajustement) dans la langue commune pour lui faire désigner les réalités du droit : voilà pourquoi il existe une langue juridique. Inversement, il est absurde de nommer une réalité du monde avec la langue de la justice. C’est confondre le fait et le droit, ou c’est introduire dans la langue suspicions, accusations, incriminations, procès à l’infini.

Ce qui rend suspect l’usage abusif de présumé, c’est qu’il est à géométrie variable. Un violeur est un présumé violeur, un islamiste un présumé islamiste, un assassin un présumé assassin. Or ce relativisme est borné – au sens de « stupide » et de « limité » - ce qui ne laisse pas de surprendre pour un principe qui énonce que « tout se vaut ». Il s’arrête à fasciste, à nazi, à raciste, à xénophobe, etc. et même à français (quand ce mot désigne des musulmans partis en Irak ou ailleurs faire le djihad : id est massacrer le plus possible de malheureux autochtones) : présumé alors disparaît. Il n’y a pas de raciste présumé, mais des racistes tout court ; il n’y a plus un Français présumé, mais des Français tout court. La nocivité de ce présumé n’est pas nouvelle : elle a été illustrée il y a plus de deux siècles, en 1792, trois ans après que le principe de « présomption d’innocence » a été formulé avec pompe dans la Déclaration des droits de l’Homme. Lors du procès de Louis XVI, Robespierre déclare ceci : « Si Louis peut être encore l’objet d’un procès, Louis peut être absous ; il peut être innocent. Que dis-je ? Il est présumé l’être jusqu’à ce qu’il soit jugé. Mais si Louis est absous, si Louis peut être présumé innocent, que devient la Révolution ? » Si les violeurs étaient effectivement des violeurs (et pas de jeunes gens égarés), les assassins des assassins (et pas les victimes de l’injustice sociale), les tueurs des tueurs, etc. que deviendrait la société juste et parfaite que Mitterrand et ses affidés sont censés avoir établie en France et à laquelle DSK devait redonner les couleurs de l’arc-en-ciel ?

 

17 mai 2011

Franc-maçon, franc-maçonnerie

    

 

        Le mot est attesté en 1735 sous la forme maçons-libres (Confrérie des Maçons-Libres) et deux ans plus tard sous les formes free-maçons et francs-massons. C’est un emprunt de l’anglais freemason (free « libre » et mason « maçon »), attesté depuis la fin du Moyen Age pour désigner des ouvriers itinérants et qualifiés qui utilisaient entre eux des signes conventionnels secrets et dont les confréries ont accepté d’intégrer des personnes qui n’exerçaient pas un métier du bâtiment.

            Le mot français entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1835 (sixième édition) et suivi d’une définition rudimentaire : « qui est initié à la franc-maçonnerie » (il a été reçu franc-maçon ; une loge de francs-maçons), laquelle est exprimée ainsi dans la huitième édition (1932-35) : « membre de la franc- maçonnerie », tout en étant illustrée des mêmes exemples qu’en 1835. La définition qu’en donne Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est tout à fait identique : « celui qui est initié à la franc-maçonnerie » (« une loge de francs-maçons »). C’est dans les articles consacrés dans ces mêmes dictionnaires à la franc-maçonnerie, articles sommaires, mais de type encyclopédique, que l’on peut prendre connaissance de ce qu’est la franc-maçonnerie et de ce que sont les francs-maçons : « Association secrète qui fait un emploi symbolique des instruments à l’usage de l'architecte et du maçon, et dont les membres se réunissent dans des lieux qu'ils appellent Loges » (DAF, 1835, 1879, 1932-35) et « Association philanthropique, secrète autrefois, qui fait un emploi symbolique des instruments à l’usage de l’architecte et du maçon, et dont les lieux de réunion sont appelés loges » (Littré, 1863-77). Ces définitions sont, comme l’exige la déontologie lexicographique, objectives, sans parti-pris, pleines de retenue. Il est impossible de trancher sur les sympathies ou les antipathies que pourraient nourrir leurs auteurs à l’encontre de la franc-maçonnerie ou des francs-maçons. Il n’en va pas tout à fait de même dans les dictionnaires actuels, entre les lignes desquels perce une admiration discrète pour la chose décrite, admiration discrète qui est sans commune mesure avec les articles « militants », « engagés » et dithyrambiques que Pierre Larousse consacre aux francs-maçons et à la franc-maçonnerie dans son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle (1863-90). Ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94), c’est une « association ésotérique visant à l’édification d’une société rationnelle, la construction du Temple, qui professe la fraternité entre ses membres organisés en loges et qui se reconnaissent par des signes et des emblèmes symboliques pris aux maçons du Moyen Âge » et, dans la neuvième édition (en cours de publication) du DAF, une « association de caractère spiritualiste et d’inspiration philanthropique, visant au progrès moral, matériel et social de l’humanité, dont les structures sont apparentées aux corporations du Moyen Âge ; ses membres sont reçus par cooptation, dans des loges d’orientations philosophiques diverses et selon un rituel initiatique et secret », les termes à connotation méliorative (« société rationnelle », « fraternité », « philanthropique », « progrès moral, matériel et social de l’humanité »).

            C’est dans la définition des sens figurés et étendus que les lexicographes modernes laissent voir les faces sombres et obscures de la franc-maçonnerie : « Entente, complicité, solidarité qui règne entre personnes ayant entre elles quelque chose de commun : sexe, profession, idée, sentiment, idéal » (TLF) et surtout : « Par analogie et souvent péjoratif, solidarité agissante qui s’exerce entre les membres de certains groupements d’intérêts, de certaines professions » (DAF, neuvième édition), face sombre à laquelle Maistre fait allusion dans cet extrait de 1782 : « Souffrez, Monseigneur, qu’on vous exhorte, au nom de tous les maçons qui ne déshonorent pas ce titre, d’employer pour le bonheur de l’humanité l’influence impérieuse que vous aurez nécessairement sur l’assemblée projetée ».

09 mai 2011

Quota : il y a quota et quota

 

            Voilà un mot qui empeste la modernité. Il n’est ni dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-77). Il est attesté la première fois en 1927 dans Les États-Unis d'aujourd'hui, ouvrage d’André Siegfried, qui était professeur à l’Ecole libre des Sciences politiques. C’est un emprunt à l’anglais quota, attesté en 1668 et utilisé par abréviation de quota pars (en français quote-part : « fraction d’une chose ou d’une masse indivise » et, au figuré, « part proportionnelle »). Il a été introduit en français à propos de la loi de 1921 sur le contingentement de l’immigration aux Etats-Unis, nommée loi du quota ; puis en économie, à propos du contingentement des films en Grande-Bretagne ; enfin dans les enquêtes d’opinion. 

            En français, les domaines dans lequel il est en usage sont sensibles : c’est l’économie et la politique. Quota y a le sens de « contingent » et de « pourcentage déterminé, imposé ou autorisé » (Trésor de la Langue française, 1971-1994). Etablir un quota d'immigration consiste à limiter le nombre d’immigrants admis dans un pays : le quota est établi en fonction de la nationalité des impétrants ou de leur qualification professionnelle. Une phrase de Paul Morand (New York, 1930) illustre dans le Trésor de la Langue française ce sens : « depuis la nouvelle loi d'immigration de 1921, dite loi du quota, le ministère du travail fait examiner dans chaque consulat américain d’Europe les candidats à l'immigration ; le visa ne leur est accordé que lorsqu’ils ont été reconnus dignes d’entrer ». Fixer un quota d’importation, c’est limiter en volume ou en valeur, les biens et les services autorisés à être importés dans un pays. Quant au quota de vente, c’est le chiffre d’affaires que doit réaliser un représentant, un VRP, un agent, un attaché de clientèle, un service quelconque dans une zone ou dans un territoire donné. Le nom quota est aussi employé par les sciencieux du social. Dès que la sociologie met le nez à la fenêtre, à la manière de la belette de la fable, le temps se gâte comme chez Pierre Loti. La méthode des quotas consiste, dans un sondage, à choisir les individus à « sonder » en fonction de leur âge, de leur profession, de leur niveau d’études, etc., en veillant à ce que le pourcentage de chaque catégorie de la population réelle (actifs, non-actifs, jeunes, vieux, professions diverses, etc.) se retrouve dans l’échantillon, à savoir la liste des individus dont l’opinion a été sondée. Cette méthode est distincte de la méthode aléatoire où les individus à sonder sont choisis au hasard.

            En français actuel, quota est tantôt diabolique, tantôt angélique. Il est le Mal quand il se rapporte à l’immigration : fixer des quotas d’immigration, ou plus innocemment des quotas d’importation, comme les Américains l’ont fait en 1921 ou comme Jobert a tenté de le faire en 1982, c’est du « racisme », s’indignent les antiracistes, leurs affidés et leurs séides. On se demande ce que le racisme vient faire dans cette galère, sinon diaboliser ceux qui ont émis le vœu de fixer des quotas. En revanche, quand quota a un sens sociologique, comme pour ce qui est de la représentation des « minorités visibles » à la télévision ou dans la haute fonction publique ou dans les grandes écoles ou à l’Assemblée nationale ou au gouvernement, alors quota est la panacée, la manne céleste, la solution ultime et finale, etc. donc le Bien absolu - sauf, bien entendu, s’il s’agit, non pas de l’exiger, ce qui serait obscène et même suicidaire, mais de suggérer qu’il fût appliqué dans les équipes nationales de sport. C’est donc une idéologie de pacotille qui décide, comme la théologie jadis, de ce qui est le Bien et de ce qui est le Mal et qui, ce faisant, contamine la langue et ses pauvres mots – lesquels, en théorie, n’ont rien à voir ni avec le Bien, ni avec le Mal. 

 

 

 

05 mai 2011

Discrimination

 

 

            Ce nom est attesté pour la première fois chez le psychologue Ribot dans la seconde moitié du XIXe siècle. Littré l’enregistre dans le supplément (1877) de son Dictionnaire de la Langue française (1863-77). C’est un terme de psychologie qui désigne une des plus hautes facultés humaines, celle-là même qui définit l’intelligence : la « faculté de discerner, de distinguer », écrit Littré, qui cite Robot : « ce changement d’état par lequel la conscience passe d’une modification à une autre, c’est la discrimination, et c’est le fondement de notre intelligence ». Il entre dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) avec le seul sens de « action de distinguer avec précision ». Le sens est positif, comme cela apparaît dans les exemples : « faire la discrimination de telles ou telles choses mêlées », « il y a là une discrimination difficile à opérer ».

            Le sens « idéologique » actuel se développe dans les années 1960, emprunté à l’anglais discrimination et au verbe to discriminate, lesquels ont l’un et l’autre deux sens, l’un positif, l’autre négatif (make a difference between good and bad books ; treat differently somebody). Ce sens défavorable est étranger à l’histoire et à la civilisation de la France, mais cela ne dissuade pas les académiciens de le relever dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie. Le sens historique, « action de distinguer deux ou plusieurs éléments d’après les caractères distinctifs » (« discrimination entre le vrai et le faux »), est complété par le sens idéologique : «  action de distinguer une personne, une catégorie de personnes ou un groupe humain en vue d’un traitement différent d’après des critères variables ». Les exemples cités se rapportent, le premier, à la Constitution (« la loi s’applique à tous sans discrimination »), le second aux Etats-Unis ou à l’Afrique du Sud ou à tout pays régi par l’apartheid : « la discrimination raciale ».

            Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), ce qui distingue les deux sens, c’est l’absence ou la présence d’un « traitement inégal ». S’il n’y a pas de « traitement inégal », le sens est positif, comme dans « il est nécessaire de faire une discrimination entre des documents de valeur inégale ». Sinon, il est défavorable, quand des personnes en sont la cible : « souvent péjoratif : traitement différencié, inégalitaire, appliqué à des personnes sur la base de critères variables », comme dans les exemples « on a pu reprocher aux syndicats d’exercer à leur tour une discrimination devant les demandes du personnel, selon qu’il est syndiqué ou non » et « le gouvernement australien établit une discrimination raciale en n’acceptant que des blancs ». Les auteurs de ce Trésor n’ont pas trouvé dans la loi d’exemples qui pourraient illustrer ce sens : seulement au sujet de l’Australie ou des habitudes un peu mafieuses des syndicats.

Le succès de ce nom en France, pays où les discriminations n’ont pas d’existence et où discrimination devrait avoir conservé le seul sens qu’il avait en 1877, tient à la seule urgence idéologique et à la volonté mafieuse des consciencieux du social de diaboliser tout ce qui se rapporte à la France. Aussi on fabrique de toutes pièces des discriminations et la lutte contre les discriminations imaginaires est un fromage pour les associations lucratives sans autre but que le lucre. La preuve de ce caractère fictif des discriminations a été apportée par les études qui portent sur les CV anonymes qui sont obligatoires dans huit départements. Dans les départements où ces CV ne sont pas en usage, les personnes dont on prétend qu’elles sont victimes de discriminations, c’est-à-dire celles qui ont un nom et un prénom qui ne sont pas français et qui sont immigrées ou enfants d’immigrés, ont autant de chance d’obtenir un entretien d’embauche que celles qui ont un nom français et qui sont d’ascendance française. En revanche, avec des CV anonymes, les postulants à un emploi, dont les employeurs ne savent pas qu’ils sont « issus de la diversité », ont trois fois moins de chances d’obtenir un entretien d’embauche que ceux qui sont français, mais dont les employeurs ne savent pas qu’ils sont français. La raison en est simple : les CV anonymes sont mal rédigés, bourrés de fautes de syntaxe et d’orthographe, pleines de « trous », etc. et ils attestent un très faible niveau de formation de la part des postulants.

Donc, les imputations de discrimination portées contre la France et les Français et venant d’étrangers ou de « divers » sont des imputations injurieuses et ouvertement racistes, du même ordre que celles qui tiennent les Juifs pour des mangeurs d’enfants (musulmans), des buveurs de sang (arabe) ou qui les tenaient pour les membres d’un peuple déicide.  

 

02 mai 2011

Colonie

En latin, le nom colonia, auquel est emprunté colonie, attesté au début du XIVe siècle, désignait un domaine agricole et l’établissement de Romains hors de Rome et d’Italie.

C’est ce sens que prend colonie en français à compter du XVIIe siècle (« peuplade des personnes allant habiter et peupler un nouveau pays et lieu où habite la nouvelle peuplade », 1635) et c’est ainsi qu’il est défini dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « Peuple et habitants d’un pays qui se sont établis dans un autre » (il y a plusieurs colonies françaises dans le nouveau monde). Cette définition se retrouve, amplifiée certes, mais quasiment identique pour ce qui est du sens, dans la sixième édition de 1835 : « il se dit proprement d’une réunion d’hommes sortis d’un pays pour aller en habiter un autre ; et, par extension, de la population qui s’est formée et qui se perpétue dans le lieu de leur établissement ; il se dit aussi d’un lieu, d’un pays habité par une colonie ».

Si les académiciens jugent utile d’indiquer que le sens qu’ils exposent est le sens « propre » (cf. « il se dit proprement »), c’est que le mot colonie était à leur époque déjà un enjeu, que l’on peut résumer ainsi : l’établissement de peuples ou de fragments de peuples dans un pays qui n’est pas le leur est-il « volontaire » et ou l’effet d’un rapport de forces favorable aux peuples qui migrent ? Ainsi, dès la deuxième édition du DAF (1718), la première définition, celle de 1694, est légèrement modifiée : « Nombre de personnes de l’un et de l’autre sexe que l’on envoie d’un pays pour en habiter un autre » (1740, 1762, 1798). Autrement dit, une colonie ne serait pas due à la seule volonté d’individus, qui peuvent être très nombreux et dépasser plusieurs millions de personnes, de chercher ailleurs que dans leur pays un travail ou de meilleures conditions de vie, mais aussi à la volonté d’un Etat qui décide de s’étendre ou d’étendre sa souveraineté à de nouveaux territoires, là où l’Etat en expansion décide d’envoyer sa population en surnombre. Ce sens est exposé par Richelet en 1680 (Dictionnaire français des mots et des choses : « Gens qu’on envoie en un pays pour le peupler »), par Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « Transport de peuple en un lieu désert et éloigné, ou dont on a chassé les habitants, afin de l’habiter, de le défricher et le cultiver »), par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88 : « 1° les personnes de l’un et de l’autre sexe qu’on envoie d’un pays, pour en habiter un autre » et « 2° les lieux où l’on envoie des habitants », Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « établissement fondé par une nation dans un pays étranger », « possession d’une nation européenne dans une autre partie du monde »).

Ce sens-là est contingent, puisqu’il dénote un phénomène historique, clos aujourd’hui et qui a eu pour résultat de peupler les divers territoires d’Amérique, puis quelques portions du continent africain. Mais le sens, que les académiciens tiennent pour « propre » (1835, 1879, 1932-35), se rapporte à un processus « pur », au sens où ce processus est saisi en dehors de toute effectuation dans l’histoire : « Réunion d’hommes sortis d’un pays pour aller en habiter un autre : et, par extension, population qui s’est formée et qui se perpétue dans le lieu de leur établissement ». Littré relève aussi ce sens : « Réunion d’individus qui ont quitté un pays pour en peupler un autre. Le lieu où ils se sont transportés ». Le verbe coloniser et le nom colonisation sont attestés l’un et l’autre à la fin du XVIIIe siècle en anglais d’abord, puis en français : « Former en colonie ; établir une colonie, des colonies dans un pays » et « Action de coloniser ou le résultat de cette action » (Dictionnaire de l’Académie française, 1835).

Ces concepts établis, il reste à examiner si, oui ou non, ils peuvent s’appliquer à l’état de la France aujourd’hui et à celui de toute l’Europe pour décrire et comprendre ce qui s’y passe. Bien entendu, les immigrés ne sont pas des « colons » au sens propre, latin et même historique, de ce terme : ce ne sont pas des cultivateurs, ils ne mettent pas en valeur des terrains incultes ou dont les propriétaires légitimes ont été dépossédés, mais ce sont des « hommes sortis de (leur) pays pour aller en habiter un autre ». Ainsi ils forment des colonies et contribuent à un processus de colonisation. Littré note que colonie désigne aussi « les gens d’un même pays habitant une localité étrangère », ce que les académiciens expriment ainsi en 1932-35 : « (colonie) se dit, par extension, de l’ensemble des étrangers d’un même pays qui séjournent à demeure dans une région, dans une ville ». Certes, les réalités de la France et de l’Europe, quand elles sont nommées avec les termes justes, adéquats ou propres, de colonie, coloniser, colonisation, ont quelque chose de très désagréable et même nauséabond (les réalités évidemment, et non ce qui en est dit). Mais la description qu’elles esquissent est source de lumière. La colonisation est le moteur de l’histoire. Ainsi va le monde. Pourquoi la France y échapperait-elle ? 

 

26 avril 2011

Cathare

 

 

Ce mot, emprunté au latin catharus, lui-même emprunté au grec katharos, qui a pour sens « pur », est d’un emploi rare en français jusque dans les années 1960, pendant lesquelles, à la suite d’une émission de télévision, le « mythe » cathare connaît un immense succès, surtout dans le sud de la France, au point que, partout, aujourd’hui, des plaques signalent le pays cathare, une ville cathare, un parcours découverte cathare ou des monuments sont érigés à la gloire des chevaliers cathares.

Rare pendant des siècles, il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994), et il est suivi d’une définition ambiguë, pour ne pas dire fausse : « Adepte d’une secte religieuse d’inspiration manichéenne, qui fut particulièrement active dans le Midi de la France, entre la fin du XIe siècle et le XIIIe siècle ». Ce ne sont pas les dates qui sont fausses, ni le lieu, mais la caractérisation de « secte » et de « manichéenne », comme cela sera montré plus bas. Le mot est attesté en latin au XIIe siècle dans l’œuvre du moine allemand Eckbert, Sermones adversus catharos. Ce dernier, pour discréditer ces fervents chrétiens qui protestaient contre la politisation des évêques et la pompe ou la richesse de l’Eglise, s’est contenté de démarquer dans ces « discours contre les cathares » des pamphlets écrits au début du christianisme par les Pères de l’Eglise, en particulier Saint-Augustin, contre les « hérésies » novatiennes et manichéennes. Autrement dit, il caractérise des chrétiens de son temps, chrétiens dont il ne partage ni les idées, ni les prises de position, avec les mots utilisés sept ou huit siècles plus tôt par des Pères de l’Eglise, qui combattaient des hérésies qui n’ont rien en commun avec celles des XIIe et XIIIe siècles.

Les premiers lexicographes qui aient enregistré ce mot sont les auteurs du Dictionnaire universel, dit Dictionnaire de Trévoux (plusieurs éditions entre 1704 et 1771), œuvre des jésuites : « Nom d’anciens hérétiques qui ont été ainsi appelés du mot grec katharoi qui signifie « purs », parce que qu’ils se croyaient plus purs que les autres chrétiens. Eusèbe, libre VI de son Histoire ecclésiastique et Saint Epiphane, Hérétiques 59, font de Novatien le père de la secte des cathares. On a donné dans la suite le nom de cathares à quelques autres hérétiques qui se sont voulu distinguer par la pureté de leurs mœurs. Les principales sectes qui ont pris ce nom fastueux sont les apotactiques parce qu’ils faisaient profession de renoncer à tout ; plusieurs montanistes parce qu’ils ne recevaient jamais parmi eux ceux qui avaient renoncé à leur foi dans les tourments », ces hérétiques, est-il besoin de le préciser, n’ayant rien en commun avec ceux que le moine allemand Eckbert nomme cathares et qui, aux XIIe et XIIIe siècles, sont nommés albigeois (« membres de la secte religieuse hérétique répandue dans le Midi de la France au XIIe siècle, notamment aux environs d’Albi et dans le Bas Languedoc », Trésor de la langue française, 1971-94),  patarins (« membre d’une secte de chrétiens hérétiques dualistes de l’Italie du Nord, aux XIIe et XIIIe siècles, héritiers du manichéisme », TLF, idem) ou bonshommes (des « hommes bons », Renan : « Bonshommes désignait autrefois plusieurs sortes de religieux », 1863). Autrement dit, ces chrétiens fervents ont été désignés d’un nom qu’ils ignoraient ou qu’ils n’utilisaient pas, mais qui a servi à désigner dans l’histoire de l’Eglise des hérétiques, manichéens ou novatiens ou apotactiques ou autres, avec lesquels les dissidents des XIIe et XIIIe siècles n’ont rien en commun, comme le dévoilent les auteurs du Dictionnaire de Trévoux : « On a donné le même nom (à savoir cathares) par antiphrase ou par ironie aux patarins ou albigeois ».

            Pourtant, c’est par ce nom controuvé et donné par leurs ennemis que ces chrétiens des XIIe et XIIIe siècles ont été désignés par les historiens et idéologues modernes, lesquels sont même allés, pour définir ces (pseudo) cathares, jusqu’à reprendre la caractérisation qu’en donnaient leurs ennemis de l’Eglise. Ainsi les auteurs du Trésor de la langue française, bien qu’ils s’efforcent de distinguer les vrais cathares de l’Antiquité des pseudo-cathares du second Moyen Age : « Membre de différentes sectes religieuses hérétiques se disant composées de « purs » refusant le monde en tant que créé par le principe du Mal » et « en particulier, membre d’une des sectes héritières du manichéisme, répandues en Europe au Moyen Âge et combattues dans le midi de la France par le pape Innocent III » (ces sectes ne sont pas manichéennes, mais évangélistes) ; les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) : « Adepte d’une secte religieuse d’inspiration manichéenne (ce qu’elle n’est pas) » et dans les exemples censés illustrer la doctrine cathare : « Pour les cathares, le principe du Bien et le principe du Mal s’opposent sans mélange » (faux, ils ne sont pas manichéens) ; « Les cathares se répartissaient en deux classes : les très rares purs, dits « parfaits », et la masse des impurs, dits « croyants ». C’est la téléologie rétrospective qui a fait de la doctrine des bonshommes ou des albigeois une resucée de Mani, Novatien ou Eutychès. Ces albigeois, ayant lu les Evangiles, ont pris conscience que la société dans laquelle ils vivaient n’avait rien à voir avec les principes posés par le Christ et que l’Eglise, par ses mœurs et sa pompe, n’était plus fidèle avec l’assemblée des disciples que Christ avait réunis autour de lui. Ils n’étaient ni purs, ni parfaits, ni manichéens, ni puritains. Les auteurs du Dictionnaire de Trévoux le reconnaissent indirectement : « ceux que l’on appelle plus communément cathares et dans l’Antiquité et en notre langue, ce sont les novatiens » (et non les albigeois). Les calvinistes de Grande-Bretagne, surtout ceux d’Ecosse, s’appellent puritains, qui est le même nom en français que celui de cathares en grec » (s’il faut absolument trouver des « cathares » en Europe, ce sont les puritains des Sorcières de Salem ou les Pilgrim Fathers). Quant à Barré (Complément au DAF, 1842), il indique clairement que le terme cathare est propre aux mythologies antiques (« il se disait des dieux de l’Arcadie ») ou à la philosophie platonicienne (« (le mot) se dit, dans les doctrines platoniciennes, des notions pures ou des types ; le cathare de Platon répond à ce que les Allemands appellent Das Reine »), ce qui explique que les Pères de l’Eglise, Augustin, Eusèbe, Epiphane, aient réprouvé avec énergie les sectes « puristes » ou « puritaines » comme surgeons de paganisme. Barré ajoute que, dans l’histoire religieuse, on a souvent désigné sous ce nom tous les sectaires qui affectaient une grande pureté » et que « l’on nomme aussi de cette manière les novatiens ». Cela n’empêche pas les lexicographes modernes de citer des sommités qui donnent du crédit à cette vision faussée de la doctrine évangélique des albigeois, proche de celle des vaudois : « (in TLF) Le midi de la France et le nord de l’Italie avaient hérité d’une sorte de gnosticisme manichéen venu de l’est par les Balkans pendant le haut Moyen âge : l’albigéisme ou catharisme. (...) Le catharisme est pessimiste. Il fait du monde l’œuvre du diable : tout est mauvais en ce monde » et « DuXe au XIIIe siècle, les bogomiles, albigeois, cathares, vaudois, etc., renouvelèrent les erreurs manichéennes, à savoir la distinction des deux principes, du Dieu de l’Ancien Testament et du Dieu du Nouveau, et la création du monde par le principe du Mal ».

Renan, en 1863, ne fait pas de contre-sens sur les bonshommes. Il écrit : les innombrables sectes communistes du moyen-âge (...) bégards, bonshommes (...) vrais disciples de Jésus). Il a compris que ces chrétiens voulaient imiter le Christ en tout et devenir, douze siècles plus tard, ses véritables disciples. Certes, il les qualifie de « communistes », mais en 1863, le terme n’avait pas encore le sens qu’il a pris avec le marxisme et le léninisme, ce qui explique sans doute le succès du mythe cathare dans les années 1960-2000, au moment où, l’utopie communiste forgée par le marxisme étant morte, leurs fidèles déçus en cherchent une qui ne soit pas contaminée par des crimes sans nom et qui, au lieu d’être inventée par des bourreaux, l’eût été par des victimes ou des martyrs. C’est cette conjoncture idéologique singulière qui rend compte du triomphe actuel de cathare, lequel, comme tout ce qui est idéologique, repose sur un malentendu, pour ne pas dire un contre-sens. Mais aujourd’hui, il est impossible de se débarrasser de ce cathare frelaté qui a été ancré dans la langue par des armées d’idéologues et de spécialistes de la déformation historique.   

 

22 avril 2011

Célébrité et célébrités

 

 

Le mot, emprunté au latin, est attesté au XIVe siècle dans le sens de « célébration » ou de « cérémonie solennelle ». « Célébrité n’a pas toujours été bien distinct de célébration », écrit Edmond Huguet dans la préface à son Dictionnaire de la langue française du seizième siècle (1928-1967), illustrant ce sens de cet exemple tiré d’Amyot : « Elle s’en alla vers les sages... les priant... qu’ils voulussent tant faire... que d’honorer la célébrité des sacrifices de leur présence ». C’est dans ce sens qu’il entre dans les dictionnaires, celui de Richelet (Dictionnaire français des morts et des choses, 1680) : « Solennité » (et à l’article solennité : « ce mot veut dire célébrité ») et des académiciens (1694) : « Solennité » (cette cérémonie se fit avec grande célébrité). Ce n’est qu’à compter de la troisième édition du DAF (1740) qu’est relevé le sens moderne, attesté pourtant au XVIe siècle : « il signifie aussi grande réputation » (1762) ; en 1798, c’est « grande réputation ou célébrité d’un nom, d’une personne, d’un ouvrage, d’un événement » ; en 1835, « réputation qui s’étend au loin ». Dans cette dernière édition, il est indiqué que l’acception « pompe » et « solennité » « a vieilli » et qu’on « dit solennité ».

            Le second sens moderne est attesté en 1831 chez Balzac : « M. de Valentin, reprit-il en me désignant, est un de mes amis, que je vous présente comme l'une de nos futures célébrités littéraires » (La Peau de chagrin). Qu’il apparaisse après la Révolution française est un symptôme de l’effondrement des anciennes valeurs de la noblesse, à savoir le « nom », l’honneur, la bonne réputation que donnait l’inscription dans une longue lignée. Tout cela ayant disparu après 1830, la bourgeoisie remplace l’ancienne reconnaissance sociale fondée sur le nom ou la lignée par un nouvel ordre assis sur le mérite et les talents. Il est vrai que, dès le milieu du XVIIIe siècle, les philosophes ont substitué l’idéal du « grand homme » (c'est parce qu'il dépasse les autres par ses mérites qu'il faut le célébrer) à celui du gentilhomme (il tient sa réputation de la « gens », famille ou « race », à laquelle il appartient). De fait, ce sens entre en 1842 dans le Complément de Barré au DAF : « (néologisme) personne célèbre » (célébrité littéraire ; c’est une des célébrités de l’époque) et en 1863-77 dans le Dictionnaire de la langue française de Littré : « néologisme, personne célèbre » (« les célébrités de notre temps »), sens qui apparait dans le DAF en 1932-35 : « par extension, une célébrité, une personne illustre » (les célébrités de cette ville). Dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles, était tenu pour une célébrité un grand écrivain, un homme illustre, un poète de talent, un grand médecin (consulter les célébrités médicales, Zola), quelqu’un qui sort des rangs par ses mérites et ses talents, qu’il met au service de tous, comme le précisent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ou les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) : « par métonymie, personne très connue » (une célébrité du monde des arts).

Tout a changé dans l’ère d’hyper- ou de post- démocratie dans laquelle nous pataugeons malgré nous – celle des médias, de la télévision, de la « vidéosphère », du cinéma – en bref, de l’Opinion. La tyrannie de l’Opinion a renversé l’ancienne hiérarchie sur laquelle était assise la célébrité. Désormais sont tenus pour des célébrités, à la fois des personnes connues et qu’il convient de célébrer solennellement devant des caméras, les people, les hurleurs de rock ou de rap, les fouteux, les milliardaires du showbiz, les « créatifs » de pub ou de com, les acteurs de feuilletons télévisés de quatrième ordre, en bref les histrions. Ils ou elles sont célèbres pendant un jour, une semaine, un mois, un an, le temps d’un buzz, lequel peut se répéter pendant dix ou quinze ans ; et ces célébrités de la peoplerie qu'il nous est enjoint de célébrer quasi religieusement font basculer dans les culs de basse fosse de l’oubli ou de l’ingratitude les grands hommes, au sens que jadis l’on donnait à ces termes. Jamais un mot n'a cristallisé aussi limpidement l'essence de nos modernités. 

 

18 avril 2011

Déterritorialisation

 

 

Voilà un néologisme de la dernière modernité et qui, selon des « philosophes » (philosophes ? N’exagérons rien, ce mot est trop noble pour désigner de simples idéologues travestis en penseurs), serait un « concept » - autrement dit, un « levier » grâce auquel on peut ou on pourrait expliquer le monde, la société, les choses, etc. et, pourquoi pas ? remplacer tout ce qui est vieux par du neuf. Ce concept a été formé en 1972 dans L'Anti-Oedipe par deux idéologues dénommés, non pas Roux et Combaluzier ou Jacob & Delafon ou Dubrulle et Pélisson ou Gault et Millau, mais Deleuze et Guattari. La déterritorialisation, selon eux, caractérise le corps sans organes (sic). Qu’est-ce qu’un « corps sans organes » ? Un couteau sans manche ni lame, sans doute, ou un non-corps ou, mieux, un zombie. Ce concept s’étend aussi aux objets, aux animaux, aux gestes, aux signes, etc. Déterritorialisés, ces objets, animaux, gestes, signes, etc. sont libérés de leurs usages conventionnels et destinés à d’autres usages ou d’autres vies. Un coquillage, à partir du moment où il sert de cendrier, est extrait de son « territoire », la mer ou l’océan, et il est transporté dans l’univers des hommes pour servir à leur usage. Pourquoi pas ? Comprenne qui pourra ou qui voudra. Quoi qu’il en soit, il est difficile de voir dans ce changement de classe ou de fonction les prémisses d’un changement social d’importance ou d’un renversement symbolique, encore moins que quelque révolution que ce soit. Autrement dit, ce « concept » tient du couteau sans lame ni manche avec lequel on peut faire n’importe quoi, même s’asseoir dessus.

La formation de ce mot de l’extrême modernité est simple. De l’adjectif territorial, lui-même dérivé du nom territoire, est dérivé le verbe territorialiser, par adjonction du suffixe – iser, qui désigne un processus, comme on forme, à partir des adjectifs central, départemental, libéral, social, autonome, etc. les verbes centraliser, départementaliser, libéraliser, socialiser, autonomiser, etc. Il n’y a rien qui soit plus commun. Puis, de ce verbe est dérivé le nom territorialisation, à partir duquel est formé, avec le préfixe -, le néologisme déterritorialisation qui indique le processus opposé à celui de territorialisation. Décentraliser, c’est en finir avec le centre : il n'y a plus de centre. Il en va de même de déterritorialiser : c’est en finir avec le territoire, c’est-à-dire avec le sol, la terre, les terres que l’on culture, le terrain, le terreau, les racines, la propriété, les limites, les frontières, les tracés, puisque ce qui définit le territoire, c’est qu’il est circonscrit. Ici, à nous ; là-bas, à eux.

De ce point de vue, le mot est simple et il n’est pas besoin des Roux et Combaluzier de l'idéologie pour le définir ou en expliquer le sens, lequel se dévoile lorsque le concept s’applique, non plus à des « corps sans organes » ou à des « objets », mais à de vrais territoires, ceux que les animaux, chiens, félins, lions, etc. délimitent pour signifier qu’ils sont leurs. C’est donc un concept lumineux de géographie ou de géopolitique qui désigne la rupture de tout lien entre un groupe humain et un territoire. L’exemple de la déportation des Acadiens, qui est aussi nommée par les Acadiens ou Cajuns Le Grand Dérangement, illustre de façon lumineuse le processus de déterritorialisation. Le dictionnaire Reverso le définit comme le « fait de chasser un peuple loin de son territoire, technique fréquemment utilisée en Amérique Latine, durant la conquête et, actuellement, vis-à-vis des Indiens encore vivants », tandis que le verbe a pour sens « chasser un peuple loin de son territoire ».

C’est exactement ce qui se passe en France et même en Europe, où des peuples sont peu à peu chassés des territoires qu’ils ont façonnés. C’est cela la déterritorialisation.

 

 

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15 avril 2011

Humanisme

 

 

 

Ce nom est moderne, non seulement parce qu’il s’emploie couramment à partir du milieu du XIXe siècle, mais encore parce qu’il est revendiqué comme une oriflamme idéologique à peu près par tout le monde. L’humanisme est l’horizon indépassable de notre siècle.

Humanisme est attesté en 1765 au sens de « amour de l’humanité », mais cette attestation reste isolée pendant un siècle. Entendu dans ce sens, il concurrence inutilement philanthropie, attesté en 1551 dans le même sens « amour de l’humanité » et défini dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-1772) ainsi : « (Morale) la philanthropie est une vertu douce, patiente et désintéressée, qui supporte le mal sans l’approuver. Elle se sert de la connaissance de sa propre faiblesse pour compatir à celle d’autrui. Elle ne demande que le bien de l’humanité et ne se lasse jamais dans cette bonté désintéressée ; elle imite les dieux qui n’ont aucun besoin d’encens ni de victimes. Il y a deux manières de s’attacher aux hommes ; la première est de s’en faire aimer par ses vertus, pour employer leur confiance à les rendre bons, et cette philanthropie est toute divine. La seconde manière est de se donner à eux par l’artifice de la flatterie pour leur plaire, les captiver et les gouverner. Dans cette dernière pratique, si commune chez les peuples polis, ce n’est pas les hommes qu’on aime, c’est soi-même ». Quant aux académiciens, ils le définissent comme le « caractère du philanthrope » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798), c’est-à-dire de « celui qui par disposition et bonté naturelle est porté à aimer tous les hommes ». Les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, notent l’ancienne synonymie : « humanisme, XVIIIe siècle, au sens de philanthropie ».

 

Humanisme entre dans l’usage au XIXe siècle, comme un terme de philosophie d’abord, ayant le sens de « doctrine qui prend pour fin la personne humaine » (Proudhon) et en 1877, comme un terme d’histoire, pour désigner le mouvement intellectuel européen des XVe et XVIe siècles qui préconise un retour aux sources antiques de la culture par défiance vis-à-vis de la scolastique médiévale. En 1877, dans le Supplément à son Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872, Littré le définit ainsi : « la culture des belles-lettres, des humanités » (exemples : « du XVIe au XVIIIe siècle, Raguse vit fleurir dans ses murs toute une école de poètes élégants qui développèrent leur génie sous la double influence de l’humanisme et de la renaissance italienne » et « le XVIe s. s’acheminait, par découragement, vers la culture intellectuelle et l’humanisme »). Entendu dans ce sens, le mot est précis, mais anachronique, puisqu’il est formé en 1874 pour désigner des phénomènes antérieurs de trois siècles. Certes, cet anachronisme est compensé par humaniste, attesté à la fin du XVIe siècle, au sens de « homme érudit et lettré » qui s’adonne aux humanités. 

Il en va tout autrement du premier sens, philosophique, celui de Proudhon : « théorie philosophique qui rattache les développements historiques de l’humanité à l’humanité elle-même » (in Revue critique, 1874, cité par Littré dans le Supplément) et que les académiciens ne relèvent pas dans les éditions publiées à ce jour de leur Dictionnaire (en 1932-35, huitième édition, c’est la « culture d’esprit et d’âme qui résulte de la familiarité avec les littératures classiques, notamment la grecque et la latine, et goût qu’on a pour ces études » et « le mouvement du retour aux études grecques et latines, qui se produisit dans l’Europe occidentale au XVe et au XVIe siècles »), mais que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) glosent ainsi « attitude philosophique qui tient l’homme pour la valeur suprême et revendique pour chaque homme la possibilité d’épanouir librement son humanité, ses facultés proprement humaines ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens reprennent cette définition en ces termes : « doctrine, attitude philosophique, mouvement de pensée qui prend l’homme pour fin et valeur suprême, qui vise à l’épanouissement de la personne humaine et au respect de sa dignité ». Les adjectifs qui qualifient cet humanisme sont athée, classique, existentialiste, intégral, métaphysique, marxiste, moderne (in Trésor) et chrétien, athée (in Dictionnaire de l’Académie française). Le fait que humanisme puisse être suivi d’adjectifs contraires ou opposés l’un à l’autre, à savoir athée et chrétien, classique et moderne, existentialiste et intégral, métaphysique et marxiste, prouve, s’il en était besoin, à quel point cette doctrine est floue, ambiguë, contradictoire. Le mot cache des notions hétérogènes, qui s’excluent l’une l’autre. Il ne met rien d’autre en lumière qu’une illusion. C’est un écran rhétorique, comme l’attestent les exemples cités dans le Trésor de la Langue française pour illustrer ce sens, en particulier cet extrait (1954) de Mme de Beauvoir, à propos de Sartre, qui tenait, sans rire, le marxisme et l’existentialisme pour de nouveaux humanismes : « il opposait au vieil humanisme qui avait été le sien un humanisme neuf, plus réaliste, plus pessimiste, qui faisait une large place à la violence, et presque aucune aux idées de justice, de liberté, de vérité ». « Large place à la violence » (85 millions de morts, record qui, on l’espère, ne sera jamais battu) et aucune place à la « justice » (seule la mort est juste !), à la « liberté » (le Goulag pour tous), à la « vérité » (mentir est glorieux) : il n’y a rien à ajouter à l’imposture humaniste.

La véritable nature de l’humanisme est dévoilée par Proudhon, l’inventeur du sens philosophique de ce mot : « il m’est impossible, plus j’y pense, de souscrire à cette déification de notre espèce (...) qui sous le nom d’humanisme réhabilitant et consacrant le mysticisme, ramène dans la science le préjugé ». Déification de notre espèce, préjugé ramené dans la science, mysticisme consacré disent   clairement que l’humanisme a été et est encore un substitut de théologie et que, plus exactement, l’humanisme a chassé du ciel de France l’ancienne transcendance chrétienne. Dieu est mort, le Christ est oublié, le ciel est désert, il ne reste plus que l’homme. L’humanisme est un ersatz. « L’humanisme a prêché l’homme », écrit Saint-Exupéry en 1942, qui nimbe de brume ce mot. Il ajoute, en usant de termes mystiques : « l’humanisme s’est donné pour mission exclusive d’éclairer et de perpétuer la primauté de l’homme sur l’individu » - ce en quoi il s’égare : ce n’est pas la primauté de « l’homme sur l’individu » que perpétue l’humanisme, mais la primauté de « l’homme » sur « Dieu ». Humanisme n’est pas un terme laïque, encore moins un terme philosophique, mais un terme religieux. Ce qui est nouveau, c’est la religion prêchée. Ce n’est plus la vieille religion chrétienne, mais la nouvelle religion sociale. Ce n’est plus la transcendance, mais l’immanence. Ce n’est plus la charité (ou « amour divin »), mais l’immersion de tous dans la boue sociale.

 

12 avril 2011

Pacifier, pacification

 

 

 

Pour ce qui est de ce verbe et du nom qui en dérive, ce n’est ni le sens (« établir la paix »), ni l’origine (en latin, c’est facere pacem, « faire la paix »), ni l’histoire (le verbe est attesté au XIIIe siècle et le nom au XIVe siècle et en sept siècles, le sens n’a guère évolué), qui soulèvent des difficultés, mais l’emploi qui en est fait dans la novlangue des médias à propos des banlieues, dites « sensibles », et autres quartiers ou « cités », dits ou dites « populaires » ou « en difficulté » ou « défavorisés (es) », banlieues et quartiers ou cités que l’on souhaite voir enfin pacifiés (es) ou dans lesquels (les) il est demandé aux « communautés » d’entretenir entre elles des relations « pacifiées »…

Or, contrairement à ce que l’on pourrait croire, c’est bien ce seul emploi qui est relevé par les auteurs de dictionnaires, et cela depuis le XIIIe siècle, le processus de pacification s’appliquant, non pas entre deux ou plus de deux Etats en guerre, mais à l’intérieur d’un même Etat : pacifier les différends, un Etat, les troubles, les esprits, quand il eut pacifié toutes choses, Henri IV pacifia le royaume, une province pacifiée (exemples du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à la neuvième édition en cours de publication) ; « édits de pacification, édits promulgués par les rois de France, au XVIe siècle, pour tenter de mettre fin aux guerres de Religion » (DAF, neuvième édition, le mérite des académiciens étant de rappeler que l’Edit, dit « de Nantes » (1598), a pour dénomination exacte « édit de pacification »). Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il en va de même : pacifier, c’est « rétablir la paix » dans un espace politique donné, mais c’est aussi faire cesser des différends ou des troubles et « rétablir le calme » (pacifier les esprits) dans une région ou dans une ville. Tout cela est dit avec beaucoup de fermeté dans l’article pacification du DAF (quatrième édition, 1762) : « le rétablissement de la paix dans un État agité par des dissensions intestines » (édit de pacification ; travailler à la pacification des troubles) et « il se dit aussi en parlant du soin qu’on prend pour apaiser des dissensions domestiques ou des différends entre des particuliers ; et c’est dans ce sens qu’on dit c’est lui qui a travaillé à la pacification de leurs différends ». Ces sens sont aussi relevés à l’article pacifier de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) de ce même dictionnaire : « rétablir la paix, l’ordre dans un pays, une région » et « apaiser, ramener au calme ». La seule guerre qui puisse être interrompue (ou continuée) par un processus de pacification est la guerre civile ; les autres guerres, celles qui opposent des Etats, s’achèvent par la défaite d’un camp ou sa capitulation ou par un armistice. En 1945, il n’a pas été nécessaire de pacifier l’Allemagne ; il a suffi de la menacer d’une destruction totale pour empêcher toute nouvelle guerre.   

Ainsi, l’emploi de pacifier et de pacification dans la novlangue des médias est conforme à l’histoire de la langue française. La raison d’être de l’Etat français, ce n’est pas de rétablir la paix en Libye ou en Côte d’Ivoire, mais de la rétablir là où elle est menacée, dans les cités, les quartiers, les banlieues. Il est un emploi éloquent de pacification que relèvent les académiciens et dont ils notent qu’il est un euphémisme : c’est celui qui a été en usage dans l’ancien empire colonial. En Algérie, entre 1954 et 1959, il n’y a pas eu de guerre, mais une campagne de pacification ; de même dans le Maroc, alors sous mandat français : « (pacification) est parfois utilisé par euphémisme pour légitimer des opérations de répression brutale, des interventions en pays étranger » (la pacification du Rif). C’est au sujet de l’Algérie que De Gaulle a employé en 1959 ce terme, mais sans euphémisme : « grâce au progrès de la pacification, au progrès démocratique, au progrès social, on peut maintenant envisager le jour où les hommes et les femmes qui habitent l’Algérie seront en mesure de décider de leur destin, une fois pour toutes, librement, en connaissance de cause ». En Algérie, l’ironie de l’histoire a voulu que tous ces progrès (pacification, démocratie, progrès social), voulus par la France, s’interrompent brutalement en 1962 et que, par un effet de vases communicants et à mesure que les populations du Maghreb se déversaient en France, l’ardente nécessité de la pacification traverse la Méditerranée pour devenir la seule urgence de la France. Les emplois médiatiques de pacifier et de pacification sont un moyen de dire les « non-dits » ou de briser les tabous : c’est une façon détournée ou indirecte de dire que la guerre civile menace ou mine la France.

04 avril 2011

Laïcité

 

 

Ce nom est vieux d’à peine plus d’un siècle. Dérivé de l’adjectif laïc, il est attesté le 11 novembre 1871 dans le journal La Patrie au sujet d’un vote du Conseil général de la Seine qui a repoussé « la proposition de laïcité » qui lui était soumise. Littré le relève six ans après dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Il le définit a minima, se contentant d’en déployer la formation : « caractère laïque », écrit-il sobrement, sans cerner la notion de laïcité, comme si justement ce mot ne désignait rien : du moins aucune notion.

L’adjectif a deux orthographes, laïc ou laïque, auxquelles s’en ajoute une troisième, lai, féminin laie, attesté dès 1150 au sens de « illettré » et qui survit, bien qu’il soit vieux , dans les expressions frère lai (ou convers) ou sœur laie (ou converse) – id est religieux accueillis dans un monastère ou un couvent sans qu’ils aient prononcé leurs vœux. Lai, laïc, laïque ont pour étymon laicus, emprunté au grec laikos, dérivé du nom laos (« peuple »). Lai continue le latin laicus ; laïc, emprunté au latin laicus, est plus tardif (1487). Ils ont le même sens (cf. Trésor de la Langue française, 1971-1994, « synonyme de laïque »). Littré mentionne que laïc est parfois employé au masculin et les académiciens que laïc est une variante de laïque. Le sens est identique : c’est « qui n’est ni ecclésiastique ni religieux » (DAF, 1762), et chez Littré, « 1° qui n’est ni ecclésiastique ni religieux » et « 2° qui est propre aux personnes laïques ». Le sens est illustré par cet extrait de Chateaubriand : « le nom laïque fut inventé pour distinguer l’homme qui n’était pas engagé dans les ordres du corps général du clergé » (Génie du christianisme, 1803). Lai, laïc, laïque, laïcité sont donc des mots propres à la religion chrétienne et en usage pour distinguer les clercs, ou « instruits », entrés au service de l’Eglise - prêtres, moines, moniales, religieux – des gens du peuple (le peuple de Dieu), souvent illettrés.

Le sens de ces mots chrétiens a été scindé en deux : l’ancien, celui que l’histoire a légué, « qui n’est ni ecclésiastique, ni religieux, ni du clergé séculier, ni du clergé régulier », et le nouveau, celui qui a été introduit par l’institution de la laïcité, « qui est étranger à toute confession ou doctrine religieuse » (DAF, 1935 et neuvième édition, en cours de publication). Même dans l’édition en cours de publication de leur dictionnaire, les académiciens ne distinguent pas les deux sens par l’orthographe. Les exemples qu’ils citent le montrent : « Les membres laïques du conseil paroissial » et « réduction d’un prêtre à l’état laïque » (les militants de la laïcité instituée auraient écrit ou exigé que l’on écrivît : « les membres laïcs du conseil paroissial » et « réduction d’un prêtre à l’état laïc ») ; et « morale laïque », « un État laïque » (« qui ne reconnaît aucune religion comme religion d’État »), « les lois laïques de Jules Ferry », « l’enseignement laïque » (« conforme aux principes de la laïcité »), « l’école laïque ». Les académiciens notent : « on écrit quelquefois laïc au masculin », mais sans préciser si c’est pour exprimer le sens ancien ou le sens nouveau. Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), l’entrée laïque est écrite dans les deux orthographes : laïque et laïc, sans qu’une orthographe soit affectée en propre à l’un ou l’autre sens. Il est vrai que l’usage des écrivains est flottant. Ainsi pour désigner un homme sans religion, soucieux du bonheur de l’humanité, Bourget écrit saint laïque et Aragon saint laïc. Les auteurs de ce dictionnaire citent une remarque d’un bon grammairien, auteur d’un ouvrage sur les difficultés de la langue française, Dupré (1972) : « depuis la crise de 1880-1910 entre l’Église et l’État, l’usage s’est établi en France, de réserver les deux orthographes du mot à deux significations différentes : laïc s’écrit des chrétiens qui n’appartiennent pas au clergé ni aux ordres religieux (le nom correspondant est laïcat, « ensemble des laïcs ») ; laïque s’écrit de ce qui respecte strictement la neutralité vis-à-vis des diverses religions ».

Ainsi, il est exigé que la loi de 1905 se manifeste jusque dans l’orthographe, domaine où la loi de séparation ne s’applique pas et n’a donc pas lieu d’être, puisqu’elle ne porte que sur l’interdiction faite aux collectivités publiques de financer les cultes. L’usage, pourtant, ne se généralise pas. Beaucoup ne le suivent pas, soit qu’ils l’ignorent, soit qu’ils ne veuillent pas qu’on leur impose un diktat. De fait, les académiciens et les auteurs du Trésor de la Langue française ont raison de ne pas se prononcer sur la bonne orthographe de laïque. Ainsi ils ne plient pas la langue à l’idéologie, fût-elle bonne ou instituée.

 

Les académiciens enregistrent laïcité pour la première fois dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire en y donnant un sens plus précis que Littré et presque conforme à ce qu’est la laïcité institutionnelle : « caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution », employant quatre mots, instruction, assistance, loi, institution, qui désignent le champ d’application de la loi. En revanche, pour les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), la laïcité est un « caractère » et un « principe ». En faire un principe, c’est l’étendre, ou tenter de l’étendre, à des domaines qui en étaient préservés et qui ne devraient pas revêtir ce caractère singulier, du moins d’après la loi. La définition comme « principe de séparation dans l’État de la société civile et de la société religieuse » (in Trésor de la langue française) appelle plusieurs commentaires. La loi de 1905 n’a pas séparé l’Eglise de l’Etat, pour la seule et bonne raison qu’ils n’ont jamais été confondus et que, pendant un millénaire et demi, depuis Clovis, ils ont été distincts. La « société civile » et la « société religieuse » (si tant est que la « société religieuse » ait quelque existence que ce soit et qu’elle ne soit pas un fantôme inventé par des lexicographes en perdition) ne sont pas « dans l’Etat », elles en sont exclues par définition. L’exemple tiré d’un ouvrage sur la pédagogie (1972) et censé illustrer le principe laïque est de la même farine : « la laïcité est un des grands principes sur lesquels repose, avec l’obligation et la gratuité, l’enseignement public français ». Ce n’est pas l’enseignement public qui est fondé sur la laïcité, mais l’instruction publique. La brume idéologique qui masque la laïcité a perverti la notion même de laïcité : en devenant un principe, vague et flou, mais que les idéologues peuvent opposer à tous ceux qui leur déplaisent, fût-ce pour les « stigmatiser », elle peut cesser de caractériser les écoles, les hôpitaux, la législation, les institutions publiques ; en bref, les domaines d’application de la laïcité.

Dans le Trésor de la langue française, même la définition du « caractère laïque » fait l’objet de déformations : « caractère des institutions, publiques ou privées, qui, selon ce principe, sont indépendantes du clergé et des Églises » et « impartialité, neutralité de l’État à l’égard des Églises et de toute confession religieuse ». Il suffit de comparer cette définition et celle, presque contemporaine, de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication : « caractère de neutralité religieuse, d’indépendance à l’égard de toutes Églises et confessions ») à celle de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35, citée ci-dessus : « caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution ») pour prendre conscience que la laïcité, qui est d’application restreinte, s’est étendue à d’innombrables domaines. Ainsi, aucun des auteurs de dictionnaires actuels ne s’interroge sur la réalité de « l’indépendance » proclamée des « institutions publiques », auxquelles sont ajoutées les « institutions privées », ce qui n’est pas prévu par la loi, à l’égard « du clergé et des Eglises » ou de « toutes confessions ». On sait que la République a créé son propre clergé d’éducateurs, de médiateurs, d’agitateurs stipendiés ou subventionnés, d’illuminés des « sciences de l’éducation » ou de la LFE, etc. qu’elle rémunère ou finance, en contradiction avec la loi de 1905 ; on sait aussi qu’elle impose sa propre religion sociale et occultiste à tous les citoyens, violant ainsi le caractère laïque, c’est-à-dire la neutralité religieuse, qui, en théorie, la définit. Rien de cela n’est évoqué dans les articles de dictionnaires, ni dans les définitions, ni dans les exemples.

Littré définit la laïcité en deux mots (« caractère laïque »), les académiciens en une phrase. Dans les dictionnaires, le mot occupe une place minime, même si, dans le Trésor de la langue française, la notion est déformée. Or, dans la société, il en va tout autrement. Une notion minuscule, non pas au sens où elle est insignifiante (au contraire), mais au sens où elle a un champ d’application étroit (l’instruction publique, les institutions publiques), a fini, en devenant un principe fondamental, par s’étendre à tout : même à la vie privée des personnes.

 

 

01 avril 2011

Harcèlement

 

 

Ah que voilà, comme dirait un grand penseur des médias, un mot moderne qu’on croirait sorti directement d’un manuel de survie destinés à des socialistes et gauchistes égarés ne sachant plus à quel saint se vouer.

Il est attesté en 1632, mais il est enregistré pour la première fois en 1842 dans le Complément au DAF de Barré : « action de harceler ; résultat de cette action », définition que reprend Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « action de harceler », qu’il illustre de cet exemple éloquent : « ce n’est pas nous qui contesterions.... à M. Périer l’esprit d’opposition et de harcèlement le plus varié, le plus ardent, le plus fécond qui ait paru sur nos bancs de gauche depuis 1815 », faisant de la « gauche » la matrice des harcèlements de tout type et de toute sorte qui prolifèrent depuis trente ans.

Le mot est moderne, mais la racine est ancienne : c’est le verbe harceler (« tourmenter, inquiéter par de petites mais de fréquentes attaques », Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), lui-même dérivé du verbe herser ayant au XIIe siècle le sens de « malmener ». La preuve que le mot est du dernier moderne : il n’est le Dictionnaire de l’Académie française que depuis quelques années (neuvième édition, en cours de publication). La définition est fruste : « dérivé de harceler ; action de harceler », mais les exemples cités illustrent l’origine martial des emplois : une guerre de harcèlement ; tir de harcèlement. Car les emplois les plus courants relèvent, comme l’écrivent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), de « l’art militaire » : harcèlement de l’ennemi ;  tactique de harcèlement ; guerre de harcèlement  guerre dont la tactique est d’épuiser l’ennemi en d’incessantes attaques », le synonyme étant guérilla), tir de harcèlement (« tir incessant destiné à ne laisser aucun répit à l’ennemi »).

C’est à partir de ces emplois propres à l’art de la guerre, ou plus exactement de la guérilla, que se sont développés les emplois que l’on qualifier de « sociétaux » : subir le harcèlement sexuel d’un supérieur » ou « d’une supérieure », évidemment (in DAF, neuvième édition). De guerrier, le harcèlement est devenu social, sexuel, scolaire. Il est – ou il serait - partout : dans les entreprises, dans les associations, dans les partis, à la télé, au tribunal, à l’école : 10% des élèves de l’école primaire estiment qu’ils sont victimes de harcèlement – dans les écoles de la « République », sans que les fonctionnaires exerçant dans ces écoles s’en émeuvent, comme si le harcèlement était la règle d’une France malade (et la fraternité, qu’en fait-on ? Aurait-on jeté ce froc aux orties ?) ou le prétexte choisi par des hypocondriaques mal embouchés pour accéder au statut enviable de victimes (être victime des méchants : voilà qui vaut mieux qu’une Légion d’honneur et qui peut rapporter gros avec de bons avocats) ou le nouveau et énième fonds de commerce des sciencieux du social.

Muray pensait que l’envie du pénal avait remplacé dans l’inconscient collectif l’envie du pénis ; il aurait pu ajouter que le harcèlement est la guerre continuée par d’autres moyens – que ce soit de la part des harceleurs ou de celle des harcelés. Tout cela donne à la France un air haïssable, celui de cette guerre de tous contre tous, une guerre sans merci, sans compassion, sans pitié, qui couve et germe dans la chaleur des consciences silencieuses.

  

 

25 mars 2011

Frappe

 

 

Ce mot, dérivé du verbe frapper, est attesté au XIIe siècle, mais il n’entre dans les dictionnaires qu’à partir de 1690 (Furetière, Dictionnaire universel) : « terme des monnaies, qui se dit de la marque qu’on imprime sur les espèces avec un marteau » (exemple : « la fausseté des monnaies est souvent connue à la frappe ») et dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’en 1762, et dans le même sens singulier que celui que glose Furetière : « empreinte que le balancier fait sur la monnaie », y ajoutant en 1798 et 1835 le sens en usage dans l’imprimerie : « assortiment complet de matrices pour fondre des caractères d’imprimerie ». Trois sens sont distingués par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et par les académiciens après lui : « empreinte que le balancier fait sur la monnaie et sur les médailles » ; « la transformation d’une certaine quantité de métal en monnaie » ; « assortiment complet de matrices pour fondre des caractères d'imprimerie ».

Aucun de ces lexicographes ne recense les emplois qui font fureur actuellement dans les médias au sujet du bombardement à distance de sites militaires en Libye : « un week-end de frappes en Libye ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent les emplois de frappe en dactylographie (« fait ou manière de taper à la machine à écrire »), en informatique (frappe en lacet), en fonderie (« opération de fabrication des monnaies et médailles; empreinte du poinçon sur la matrice »), en imprimerie (« assortiment complet de matrices pour fondre des caractères d’imprimerie »), en musique (« action de frapper un instrument de musique à percussion ou la touche d’un instrument de musique à clavier ; qualité du son produit par cette action »), en technologie (« pression de la platine ou du cylindre d’une presse à imprimer sur une forme »), dans les sports (football et boxe : « puissance du coup de poing que décoche le boxeur »).

 

Quel cheminement sémantique a conduit frappe de la fabrication des monnaies à la destruction à distance de chars ou de DCA ? Il semble que l’origine en soit l’emploi de frappe dans le vocabulaire de la boxe : « puissance du coup de poing ». Cette extension hors de la boxe et des sports a commencé lorsqu’il s’est agi de nommer la fabrication à des fins militaires de la bombe atomique. La force de dissuasion (elle ne doit pas servir, mais dissuader tout ennemi d’attaquer) a été nommée métaphoriquement force de frappe : « capacité d’intimidation et de défense que procure à un État la possession d’armes nucléaires à long rayon d’action, pouvant infliger à tout agresseur éventuel des destructions massives (on dit dans le même sens force de frappe ou force nucléaire stratégique) » (DAF, neuvième édition, en cours de publication). Les frappes aériennes, c’est-à-dire les missiles, qu’ils soient ou non de croisière, lancés d’avions volant à haute altitude ou de navires de guerres, s’apparentent à un violent coup de poing.

Il y a pourtant au moins deux différences entre les frappes aériennes et la force de frappe ou de dissuasion. Il était entendu que l’on ne se servirait pas de la seconde (et de fait, depuis soixante ans, elle n’a pas servi), alors que les premières sont utilisées à tout bout de champ : Serbie, Afghanistan, Libye. Qui sera la prochaine cible ? Un missile est censé mettre la Libye (et d’autres pays) K.O., comme un violent coup de poing. La seule incertitude porte sur le terme (quand surviendra le K.O. ?) et sur d’éventuels « dégâts collatéraux ». La force de frappe (nucléaire) est censée interdire toute riposte ; il n’en va pas de même des frappes aériennes, qui peuvent appeler des frappes en retour ou des vengeances aveugles.

 

22 mars 2011

Coalition

 

 

Un premier coalition dérive du participe passé du verbe latin coalescere au sens de « se lier, se développer » et au figuré, « se réunir, se fondre, se coaliser, se réconcilier » ; un second est emprunté à l’anglais coalition (emprunté lui-même au latin du Moyen Age) ayant le sens politique de « réunion de partis ». Le premier est attesté au milieu du XVIe siècle dans des contextes théologique ou scientifique au sens de « union de substances différentes » ; l’autre est attesté au XVIIIe siècle à propos de l’Angleterre au sens de « réunion de partis opposés », mélange de « whigs et de tories ».

Coalition est relevé dans les dictionnaires à compter de la fin du XVIIIe siècle (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Seul le sens anglais est défini : « confédération, réunion de deux partis opposés ». Le Dictionnaire de l’Académie française (cinquième édition, 1798) est plus complet, puisqu’il relève les deux sens de coalition, que les académiciens distinguent suivant qu’ils sont matériels ou moraux : « il se dit en physique pour signifier l’union intime de plusieurs substances » et « il se dit au moral de la réunion de différents partis, de la ligue de plusieurs puissances ».

Dans le sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le sens « physique » disparaît (relevé comme vieux dans le Trésor de la Langue française, 1971-1994 : « agrégation de plusieurs substances »), remplacé par le sens social : « il se dit aussi en parlant d’un concert de mesures pratiqué par plusieurs personnes dans la vue de nuire à d’autres ou à l’État », comme dans coalition d’ouvriers (« les ouvriers formèrent une coalition pour obtenir une augmentation de salaire », « punir les chefs ou moteurs d’une coalition »), sens que Littré expose à son tour (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) : « dans l’ordre économique, union soit des patrons ou maîtres, soit des ouvriers ou domestiques, pour modifier à leur profit les conditions du travail et particulièrement les salaires, soit des producteurs soit des consommateurs, pour modifier les prix et en général les conditions de l’échange » ; de même les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935) : « il se dit aussi, dans l’ordre économique, d’une union concertée entre ouvriers, patrons, industriels, commerçants, etc., en vue de modifier ou de maintenir certaines conditions de travail ou d’échange » (« entente des membres dispersés d’un même groupe social ou politique pour obtenir certains avantages », Trésor de la langue française, 1971-94). Les académiciens, dans la neuvième édition (en cours en publication), le mentionnent comme vieilli (« entente entre ouvriers, entre patrons, entre industriels ou entre commerçants, en vue de modifier ou de maintenir certaines conditions de travail ou d’échange »). Il est vrai que « la loi sur les coalitions, qui punissait la grève, a été abrogée en 1864 ».

Il est un autre sens, à la fois politique et « historique », apparu lors des guerres contre Napoléon, que les académiciens glosent à partir de la sixième édition, 1835, de leur Dictionnaire, comme une extension du sens « réunion de différents partis » : la « ligue de plusieurs puissances », comme dans cet exemple de la huitième édition (1935) : « la coalition des grandes puissances de l'Europe contre l’empereur Napoléon ». Littré relève ce sens, citant d’abord la coalition des puissances, comme si le sens politique ancien, emprunté à l’anglais, n’était plus qu’une extension du sens « réunion de puissances, de partis ou de personnes qui poursuivent un intérêt commun ». Il est illustré par «  la coalition des puissances contre la France » et « dans le langage politique, la coalition, celle des puissances contre la France en 1813, ou celle de diverses fractions de la chambre des députés contre le ministère en 1838 ». Dans le Trésor de la Langue française, ce sens géopolitique et historique est qualifié d’usuel : « union momentanée de peuples, d’États, de puissances, en vue d’une action politique ou militaire contre un ennemi commun » comme dans l’exemple : « la Hollande, comme si elle n’avait attendu que ce prétexte, se réconcilia avec l’Angleterre, chercha même à entraîner notre vieille alliée la Suède dans une coalition contre la France » (Bainville, 1924).

            Quand coalition est employé à propos d’Etats ou d’armées dans un contexte géopolitique, il implique de la part de ceux qui se coalisent contre un autre pays de l’agressivité, de l’hostilité, voire une volonté destructrice. Il aurait été insolent de laisser entendre que, dans une société policée ou supposée telle, les revendications sociales ne sont que la guerre continuée par d’autres moyens. Pendant deux ou trois siècles, c’est contre la France que se liguaient (cf. la « Ligue d’Augsbourg »), puis se coalisaient les nations européennes. Aussi le nom coalition avait-il dans les dictionnaires un sens défavorable, qu’il s’appliquât à l’union de pays étrangers contre la France ou à l’union de corporations cupides contre l’intérêt général (« dans la vue de nuire à d’autres ou à l’État »). Il semble que cette époque soit close. Désormais, la France se ligue avec d’autres Etats contre tel ou tel régime ou pays. Certes, objectera-t-on, c’est pour une bonne cause. Peut-être, mais seul l’avenir dira si la cause était bonne ou haïssable. Le fait est que quelque chose a changé et que, jadis cible de coalitions hétérogènes, la France est désormais à la tête ou tout près de la tête pensante de coalitions encore plus hétérogènes et plus divisées que celles qu’elle affrontait dans le passé.

 

 

16 mars 2011

Nucléaire

 

            Ce mot, qu’il soit employé comme adjectif en botanique ou en physique (énergie, centrale nucléaire) ou comme nom commun (le nucléaire), est récent, bien qu’il soit formé à partir d’une base latine, nucleus « noyau », nucleus étant un diminutif de nux « noix ». Il est attesté pour la première fois en 1840 comme terme de botanique et en 1857 comme terme de biologie : « relatif au noyau de la cellule ». Il est enregistré en 1842 par Barré dans le Complément du DAF : « adjectif des deux genres (botanique), qui a rapport au noyau ou à son contenu », définition que Littré reprend textuellement dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77). .

            C’est en 1919 qu’il est employé comme terme de physique et de chimie après les découvertes du radium. Dès lors, les emplois sont en rapport avec les recherches sur l’atome et avec  les applications industrielles qui en sont faites, comme l’atteste l’assez long article du Trésor de la langue française (1971-94) : « relatif au noyau de l’atome » ; « énergie nucléaire, énergie dégagée par la fission du noyau d’atomes lourds ou la fusion de noyaux d’éléments légers » ; « emploi substantif masculin, le nucléaire : l’énergie nucléaire ; l’ensemble de ses utilisations » ; « qui se rapporte à l’énergie nucléaire, à sa production, à son utilisation » ; « qui concerne l’utilisation militaire de l’énergie nucléaire » ; « médecine nucléaire, utilisation de produits radioactifs dans l’exploration du corps humain ».

            Le mot est enregistré dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, en cours de publication depuis 1994. C’est la première fois qu’il apparaît dans ce dictionnaire. L’article est relativement long, ce qui témoigne du succès du mot. Trois acceptions sont distinguées : « (biologie) qui se rapporte au noyau d’une cellule » : « (physique) qui se rapporte au noyau de l’atome » (physique nucléaire, fission nucléaire, fusion nucléaire, énergie nucléaire, le nucléaire civil, le nucléaire stratégique, centrale nucléaire, arme nucléaire, guerre nucléaire, essai nucléaire, puissance nucléaire) ; « (sociologie) famille nucléaire, famille constituée autour du noyau parental et composée des parents et de leurs enfants ».

Qu'un mot aussi récent et la chose qu'il désigne suscitent autant de peurs incontrôlées et irrationnelles (l'extraction du charbon entraîne des milliers de morts chaque année sans que cette activité soit tenue pour diabolique) peut se comprendre, tout au moins chez les personnes qui habitent près des centrales nucléaires. Dans le cas d'individus qui se trouvent à des milliers de kilomètres de toute centrale et qui sont Bac + 5 ou + 15, "instruits", sciencieux "éclairés", diplômés en sociologie, ces peurs sont assez peu compréhensibles, à moins qu'elles ne soient destinées à attiser les angoisses millénaristes et à ressusciter les terreurs de l'an mil. C'est que ces toutes petites "réalités" que sont le noyau, la cellule, l'atome et que l'on ne voit pas à l'oeil nu sont, du moins dans l'esprit des terrifiés de l'an deux mil, les suppôts de Satan ou les inventions du Malin.   

 

            Face à la tragédie qui s’abat sur eux, les Japonais, qui sont conscients depuis toujours de vivre non pas under the volcano, comme dans ce roman surfait de Lowry, mais sur des volcans en activité, et qui s’en sont fait une raison, font preuve collectivement d’une dignité exemplaire. On aimerait qu’il en fût de même en France. Or, quarante-huit heures après le séisme de magnitude 9, alors que l’on apprenait que le raz de marée consécutif à ce séisme avait fait au moins dix mille morts et détruit toutes les villes de la côte Nord Est du pays, et que ce raz de marée avait endommagé les systèmes de refroidissement des réacteurs arrêtés d’une centrale nucléaire, ce qui pourrait entraîner une fusion du combustible, des politiciens français et allemands sans scrupules, les Mamère, Duflot, Cohn-Bendit, Joly (pas jolie la Joly), Lepage, Aubry, Villepin, etc. en ont profité pour faire leur propagande sur le dos des malheureux Japonais. Pourquoi pas un référendum contre les raz de marée ? Et contre les tremblements de la terre ? Ils seraient sûrs d’obtenir des résultats de tyranneaux africains. Pas de compassion, pas de solidarité, on surfe sur la tragédie d’un pays pour engranger le plus de suffrages possible. Il est vrai que ces politiciens sont des professeurs de vertuisme et des prescripteurs de moraline – en bref, de vrais tartuffes. Dans les années 1930, un Juif était-il mêlé à une escroquerie nationale, tous les Juifs étaient montrés du doigt. En 2011, rien n’a changé. Les vautours ont trouvé des charognes à ronger ; ils ont posé leurs dents dessus ; ils ne lâcheront rien, tant qu’ils n’auront pas nettoyé les carcasses.

01 mars 2011

Diplomatie

 

 

 

Diplomatie est un mot relativement récent dans l’histoire de la langue française. Dérivé du nom diplomatique, « science qui a pour objet l’étude des diplômes », c’est-à-dire des « pièces officielles émanant d’une autorité souveraine et établissant un droit » (Trésor de la langue française, 1971-94), il est attesté pour la première fois en 1790, pendant la Révolution, comme des centaines d’autres mots qui sont alors entrés dans la langue : vandalisme, terrorisme, terroriser, nationalisme, bureaucratie, etc. Ce mot sent fort la modernité. Enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1798 (cinquième édition), il a un seul et unique sens : « science des rapports, des intérêts de puissance à puissance ». Dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, de ce même dictionnaire, l’entrée diplomatie, relativement longue, comprend, non pas une, mais six acceptions : « connaissance des règles, des traditions et des usages qui régissent les rapports entre les États ; art de concilier leurs intérêts respectifs » ; « pratique de ces rapports entre États ; représentation de ces intérêts dont les ministres, les ambassadeurs, etc., ont la charge » ; « le corps des diplomates » ; « la carrière diplomatique ; le métier, la profession de diplomate » ; « politique extérieure d’un pays » ; « figuré, adresse, finesse que l’on apporte dans la conduite d’une affaire » (user de diplomatie ; que de diplomatie dépensée en pure perte !).

L’histoire de ce mot, au cours des deux derniers siècles, est donc l’histoire de son extension graduelle à différentes réalités : en 1835 (DAF, sixième édition), à la « science des rapports mutuels, des intérêts respectifs des États et des souverains entre eux », s’ajoutent ces deux autres sens : « il se dit aussi, collectivement, de ces rapports et de ces intérêts mêmes, ainsi que des ministres, des ambassadeurs, etc., qui les règlent, qui les traitent », auxquels Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77)  ajoute celui-ci : « figuré, manèges dans la vie privée comparés à ceux des diplomates » et les académiciens (DAF, 1932-35) cet autre : « il se dit aussi de la carrière diplomatique ».

Il semble que, du moins si l’on en croit les gazettes qui publient des points de vue de diplomates qui cachent leur identité derrière des noms collectifs plaisants « Marly », « Rostand » (lequel ? le biologiste ou l’auteur de l’Aiglon ?), « Albert Camus » (prendre le nom d’un professeur de vertu, ça vous pose des diplomates, dont on pensait naïvement qu’ils ne tenaient compte que des rapports de force ou des « intérêts de puissance à puissance »), la diplomatie de la France serait à l’agonie – non pas la science des relations internationales, ni la carrière ou la fonction de diplomate, ni le corps diplomatique (encore que…), mais sa « politique extérieure ». Faut-il s’en étonner ? Non, bien entendu. Depuis trois ou quatre ans, et sans doute plus, l’Union européenne a décidé d’assumer elle-même les politiques extérieures des pays membres et de confier la conception de cette politique à un super ministre qui se nomme en ce moment Mme Ashton. La diplomatie européenne étouffe peu à peu la diplomatie de la France. Les pétitionnaires des groupes Marly, Rostand, Camus le savent et, plutôt que de s’en prendre aux lampistes, ils devraient cibler les responsables de cet état de choses.  

 

25 février 2011

Directive

 

 

L’adjectif directif, dérivé de la forme latine directum à laquelle a été ajouté le suffixe – if, est attesté au milieu du XVe siècle. Il est, avec des milliers d’autres mots, le produit de la latinisation de notre langue, processus qui s’est effectué du XIVe au XVIe siècle.  Il a pour sens « qui dirige » (« prudence est directive des vertus morales ») ou « règle » (« une communauté n’est jamais bien ordonnée s’il n’y a aucun dirigeant et aucun directif »). Rarement employé pendant les siècles « classiques », il n’est enregistré dans aucune des éditions publiées entre 1694 et 1935 du Dictionnaire de l’Académie française, ni par Richelet, Furetière, Féraud ou Barré. Littré est le seul grand lexicographe qui le fasse entrer dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « Qui a la force, la propriété de diriger », illustrant cette définition d’un extrait de Bossuet : « Les princes ne sont pas soumis aux peines des lois ; ou, comme parle la théologie, ils sont soumis aux lois, non quant à la puissance coactive, mais quant à la puissance directive ».

Dans la NLF, directif connaît un vrai succès, à la fois comme adjectif et comme nom commun, de genre féminin, directive. Ce qui en a assuré le succès, ce n’est pas l’adjectif à proprement parler, mais l’antonyme non-directif. Directif ayant très mauvaise presse chez les psys surtout comme épithète de pédagogie (Madame le Comtesse, vous n’y songez pas, apprendre quelque chose à quelqu’un, mais c’est de la très, très, très, très haïssable pédagogie directive !),  ceux-ci ont fabriqué un contraire, et de la façon la moins élégante qui soit (des psys sachant le français sont aussi rares qu’un ours blanc au Sahara), en ajoutant devant directif l’adverbe non. Pour la première fois dans l’histoire de France, des psys ont dit « non » - enfin, n’exagérons rien, uniquement pour qualifier un entretien ou une méthode : « entretien, méthode non-directif-ive, entretien, méthode d’enquête dans lesquels l’enquêteur observe une attitude neutre » (Trésor de la langue française, 1971-94), cette définition étant illustrée d’un extrait de l’illustrissime Passeron (illustrissime par sa sottise qui dépasse de mille coudées celle de Fréron) : « l’enseignement non-directif coûte (...), pour être efficace, plus d’efforts et plus de travail aux professeurs comme aux étudiants... ». En bref, il demande tellement d’efforts qu’il est la sieste des Corses.

Le succès de non-directif s’étend à directif, ce qui réveille les académiciens, qui, dans la neuvième édition, en cours de publication, du DAF, consacrent une assez longue entrée à ces deux adjectifs : « qui indique une direction, une orientation ; méthode, thérapeutique, entretien, questionnaire directif : forme d’entretien, de questionnaire, dont le contenu et l’orientation sont imposés par la personne qui interroge » et dans les télécommunications, « dont le rayonnement est plus concentré ou dont la sensibilité à la réception est meilleure dans certaines directions » (antenne directive ; microphone directif ou directionnel) ; non-directif-ive : « qui n’est pas directif, qui ne cherche pas à imposer des orientations, des comportements déterminés ; pédagogie non-directive, faisant appel à la spontanéité ; thérapeutique non-directive, entretien non-directif, n’imposant aucune direction, aucune orientation au patient ».

Autrement dit, le succès de cet adjectif est parallèle aux triomphes des grandes idéologies libertaires ou anarchisantes, c’est-à-dire au laissez-faire et au laisser-aller qui impriment une marque indélébile à la France pour ce qui de l’enseignement, de l’application des lois ou des lois elles-mêmes, de la relation à autrui, de l’Etat, des institutions, de la République, tous domaines dans lesquels la non-directivité est la norme.

Or, au moment où triomphe la non-directivité, voilà que l’administration, l’Etat, la République, les magistrats, etc. sont submergés de directives – mot qu’il faudrait écrire à l’allemande : Direktive. En effet, le mot est doublement allemand, parce qu’il a été emprunté à la langue allemande et que c’est un terme, en allemand et aussi en français, des grandes hiérarchies militaires ou militaristes et même impériales ou impérialistes. Il entre dans la langue française à la fin du XIXe siècle sous l’influence du terme militaire allemand Direktive. Il n’est enregistré dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935. Dans la neuvième édition du DAF, en cours de publication depuis 1994, où directive enfin est enregistré, ces deux emplois sont nettement distingués : « (militaire) instruction générale, ordre d’opérations émanant du haut commandement » (prescrire une manœuvre par une directive précise) et « par extension, surtout au pluriel, indications générales données par une autorité à ceux qui sont chargés de les exécuter » (demander, donner, recevoir, transmettre des directives ; suivre les directives ; se conformer aux directives ; enfreindre, transgresser les directives).

Il y a un siècle, c’était un mot du haut commandement militaire, celui de Guillaume II ou de Bismarck. Aujourd’hui, c’est un mot du Nouveau Reich, le IVe de la liste, l’Union européenne. Il y a un siècle, quand c’était un mot de boche, il s’employait au singulier, puisqu’il émanait d’une seule tête ; aujourd’hui, il s’emploie au pluriel, puisqu’il émane d’une hydre à vingt-sept têtes. Les emplois qui, dans le DAF, illustrent ce sens ne citent pas l’Union européenne qui est, pourtant, de toutes les autorités qui soient au monde celle qui produit, chaque jour et à la chaîne, le plus de directives, presque immédiatement transposées par les « parlements » complaisants des vingt-sept pays membres en lois nationales. Le Reich transmet des Direktiven ; tous s’y conforment, le doigt sur la couture du pantalon. En 2008, le Reich a pondu une Direktive obligeant les Etats membres à proposer à tout clandestin arrêté par la police un délai d’une vingtaine de jours avant de lui notifier son expulsion – sans doute pour lui permettre de s’égailler dans la nature. C’est cette Direktive que des « magistrats » du Tribunal administratif de Nîmes ont invoquée pour remettre en liberté une quarantaine de clandestins tunisiens venus de Lampedusa, sous le prétexte que la police française ne leur aurait pas offert ce délai de réflexion. Cette Direktive n’a pas encore été transposée dans le droit français, mais cela n’empêche pas des fonctionnaires, qui sont censés rendre la justice au nom du peuple français, de tenir, comme ils le faisaient entre 1940 et 1944,  un oukase du Reich pour une loi de la République.

 

 

28 janvier 2011

Euthanasie

 

 

Le mot a été fabriqué à partir de deux mots grecs (« doux, agréable » et « mort ») en 1605 par un écrivain, philosophe et homme politique anglais, Francis Bacon. L’objectif de la médecine, explique-t-il, n’est pas seulement de rétablir la santé des malades, mais de leur offrir, lorsqu’il n’y a plus d’espoir de guérison, une « mort douce et paisible »… Les moyens par lesquels cette mort douce pourrait survenir ne sont pas dévoilés, Francis Bacon ne se prononçant que sur la nécessité et la justesse d’une mort sans souffrance. Les auteurs, tous ou quasiment tous jésuites, du Dictionnaire universel français et latin, dit de Trévoux, enregistrent euthanasie dans l’édition de 1771 (volume 5) en y donnant le sens de « mort paisible », sans autre commentaire.

Le mot appartient à la philosophie et aussi à la médecine. Barré le fait entrer comme « terme de philosophie » dans le Complément de 1842 au Dictionnaire de l’Académie française : « art de rendre la mort douce » et en commente ainsi l’origine : « nom par lequel François Bacon désigne une science qui lui paraissait à créer », et aussi comme terme de médecine signifiant « mort douce, sans douleur, sans agonie », définition que reprennent Pierre Larousse dans son Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle (médecine : « mort douce, sans souffrance » ; philosophie : « art de rendre la mort douce selon F. Bacon ») et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « bonne mort, mort douce et sans souffrance ». Au XIXe siècle, Renan a essayé de développer cet art ou cette science qu’est l’euthanasie : « les recherches que j’ai commencées, écrit-il en 1878, sur une science qui s’appellera euthanasie mettront l’homme au-dessus de la plus triste servitude, la servitude de la mort. L’homme ne sera jamais immortel ; mais finir n’est rien, quand on est sûr que l’œuvre à laquelle on s’est dévoué sera continuée ; ce qui est honteux, c’est la souffrance, la laideur, l’affaiblissement successif, la lâcheté qui fait disputer à la mort des bouts de chandelle quand on a été flambeau. Je trouverai un moyen pour que la mort soit accompagnée de volupté ». Il semble que les recherches de Renan n’aient pas abouti, puisque euthanasie, terme de philosophe entendu dans le sens de « science de rendre la mort douce », est tenu pour vieux dans le Trésor de la langue française (1971-94) : sur ce terrain, la philosophie a été supplantée par la médecine et par la pharmacologie qui connaissent les molécules qui tuent un homme en quelques instants, sans qu’il en ait conscience et sans qu’il souffre.

Apparemment, aussi bien chez Littré que chez Barré, l’euthanasie est une mort naturelle et elle ne résulte pas d’une prescription médicale. Du moins, ces deux lexicographes se gardent bien de poser le dilemme qui touche les consciences, lesquelles, pour nombre d’entre elles, refusent que la mort soit donnée par un médecin ou qu’elle résulte de l’absorption d’un médicament prescrit. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui sont des modernes, n’ont pas ces scrupules. Ils envisagent les deux sortes de mort douce, naturelle et artificielle : « mort douce, de laquelle la souffrance est absente, soit naturellement, soit par l'effet d'une thérapeutique dans un sommeil provoqué ».

 

De toute évidence, l’euthanasie est sortie de la langue ; elle est devenue depuis la fin du XXe siècle une question dite de « société » ou « sociétale », c’est-à-dire une image ou un miroir de la modernité, comme son condensé, là où la modernité apparaît dans sa nature véritable, avec sa haine de la mort, son obsession d’utiliser toutes les ressources de la médecine pour dominer la nature, sa volonté de pureté en cachant tout ce que la condition humaine a de vil ou de tragique. Les académiciens ont ignoré euthanasie dans les huit éditions publiées de leur Dictionnaire de 1694 à 1935 ; en revanche, dans la neuvième édition, en cours de publication, ils y consacrent un article relativement long et distinguent trois sens : « mort, douce et sans douleur, survenant de façon spontanée, sans autre intervention éventuelle que l’administration d’analgésiques » ; « action destinée à donner la mort à un malade incurable qui demande ou a demandé que l’on abrège ses souffrances ou sa déchéance physiologique » (« euthanasie active, administration de substances hâtant par elles-mêmes le décès ; euthanasie passive, suspension du traitement ou de la réanimation ») ; et enfin, « abusivement », indiquent prudemment les académiciens, en « politique », « élimination des individus ou groupes humains considérés comme tarés » (Platon préconisait l’euthanasie pour l’équilibre de sa République). Ce qui est déterminant, c’est que le mot euthanasie n’est plus seulement un terme de médecine ou de philosophie : il est entré dans le vocabulaire courant : « usuel », écrivent les auteurs du TLF, et, dans ces emplois-là, il désigne le « fait de donner délibérément la mort à un malade (généralement incurable ou qui souffre atrocement) ». De fait, le mot s’est chargé de sens divers et situés à l’opposé l’un de l’autre : le refus de maintenir en vie par tous les moyens un mourant, les soins intensifs et le fait de donner délibérément la mort à un malade, sans parler de l’usage qu’en ont fait les partisans de l’eugénisme pour « supprimer les sujets tarés afin de satisfaire des exigences de nature collective » et qu’elle a été sociale et eugénique, le mot étant contaminé par l’analogie fâcheuse que les deux dernières syllabes (nazi) établissent avec un régime qui a usé et abusé de l’euthanasie à l’encontre, non pas des mourants, mais d’hommes, de femmes, d’enfants en excellente santé.

 

25 janvier 2011

Dogmatique

 

 

 

Dans la langue actuelle, l’adjectif dogmatique est péjoratif quand il qualifie une personne ou son comportement : « qui affirme avec autorité, à la manière du magistère ecclésiastique » (Trésor de la langue française, 1971-94 ; dans ces emplois, il a pour synonymes doctoral, impérieux, tranchant, péremptoire) ; « par extension, qui exprime ses opinions d’une manière impérieuse et tranchante » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication). Dans la langue classique, cet adjectif, employé parfois comme nom, n’était pas l’objet de jugements méprisants.

Emprunté du latin dogmaticus, « relatif aux dogmes » et chez les chrétiens, « qui concerne la foi », il est attesté chez le médecin de la Renaissance Jean Canappe (1537). Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) y donne le sens « d’instructif », sens que Furetière (Dictionnaire universel, 1690) glose ainsi : « qui appartient à quelque opinion ou à quelque science », précisant qu’on « le dit dans toutes les sciences ». Les académiciens, dans les trois premières éditions du DAF (1694, 1718, 1740), font de dogmatique un terme de science : « qui regarde les dogmes de quelque science » et « on appelle philosophe dogmatique celui qui établit des dogmes dans une science » (les philosophes dogmatiques sont opposés aux sceptiques). Certes, Richelet (1680) note que le verbe dogmatiser ou le nom dérivé dogmatiseur « se prend en mauvaise part ou se dit en riant », mais dogmatique fait l’objet d’appréciations flatteuses, les dogmes étant des « maxime, axiome ou principe ou propositions en quoi consistent les sciences » (DAF, première version, 1687).

C’est dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-64) que dogmatique est exclu de la science pour être relégué dans la religion, plus exactement dans la Grammaire et la Théologie. C’est « ce qui appartient au dogme, ce qui concerne le dogme… On dit fait dogmatique pour dire un fait qui a rapport au dogme : par exemple, de savoir quel est le véritable sens de tel ou tel auteur ecclésiastique ». Cependant, dogmatique survit en médecine, où il désigne « la méthode d’enseigner et d’exercer l’art de guérir les maladies du corps humain, fondée sur la raison et l’expérience ». Les encyclopédistes poursuivent en ces termes : « Hippocrate est regardé comme l’auteur de la médecine dogmatique ou rationnelle, parce qu’il a le premier réuni ces deux fondements, dont il a fait une doctrine particulière qui n’était point connue avant lui ; car parmi les médecins de son temps, les uns s’arrêtaient à la seule expérience, sans raisonner, et c’était le plus grand nombre, et les autres au seul raisonnement sans aucune expérience ».

A partir de 1762, les académiciens suivent les leçons des encyclopédistes et bornent dogmatique à la seule religion : « qui regarde les dogmes de la religion », séparant de fait et nettement la science de la religion. Dès lors, ce qui est dogmatique est considéré comme peu scientifique ou pas du tout scientifique, souvent en rapport avec l’école et les enseignements qui y sont dispensés (« plus ordinairement, par extension, qui est consacré, usité dans l’école », DAF 1835, 1879, 1932-35), tandis que dogmatique commence à être pris en mauvaise part : « il signifie aussi qui dogmatise, qui exprime ses opinions d’une manière impérieuse et tranchante » (DAF, 1835, 1879), prélude à une lente descente vers l’enfer de la péjoration, dans laquelle s’abîment peu à peu les mots qui, de près ou de loin, se rapportent à la religion ou à la théologie, péjoration qui affecte au XIXe siècle toute philosophie idéaliste, même celle de Platon : « qui attache de la certitude à un certain nombre d’opinions, particulièrement d’opinions philosophiques » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77, illustre ce sens de cet exemple : « Platon est un philosophe dogmatique »), Littré traitant dans la même rubrique la « théologie dogmatique » ou « exposition des croyances chrétiennes » et « la philosophie dogmatique », qui « se dit, par opposition à philosophie sceptique, de celle qui établit des dogmes ». Le discrédit de la religion chrétienne (la seule qui ait perdu tout crédit) a affecté le sens de dogmatique certes, mais la religion et la théologie ont entraîné dans leur descente aux Enfers la philosophie idéaliste et tous les systèmes qu’elle a conçus.