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12 septembre 2007

Utopie

 

 

 

 

 

Le mot utopie est du latin de la Renaissance : utopia n’est pas enregistré dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot. Il est formé de l’élément grec ou, de sens négatif, et du nom topos, entendu au sens de "lieu, endroit, région". C’est, à l’origine, le nom propre donné par l’humaniste et homme d’État anglais Thomas More ou Morus (1478-1535) à une île de fiction soumise à un ordre social et politique idéal. Ce nom propre a servi de titre, Utopia, à son ouvrage paru en latin en 1516 et traduit en français en 1550. Le mot est employé par Rabelais, dans Pantagruel, en 1532 : "finalement arrivèrent au port de Utopie, distant de la ville des Amaurotes par trois lieues", Rabelais ayant lu ou ayant eu connaissance de l’œuvre de More en latin. Il n’est enregistré ni dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690), ni dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65).

Le nom est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762). Dans les éditions des XVIIIe et XIXe siècles (quatrième, cinquième, sixième), la définition est neutre : les Académiciens ne portent pas de jugement sur la chose nommée utopie. C’est en 1762 : "titre d’un ouvrage ; on le dit figurément du plan d’un gouvernement imaginaire, à l’exemple de la République de Platon" (exemple : l’Utopie de Thomas Morus) ; en 1798 : "plan de gouvernement imaginaire, où tout est parfaitement réglé pour le bonheur commun, comme dans le pays fabuleux d’Utopie décrit dans un livre de Thomas Morus qui porte ce titre" (exemple éloquent : "chaque rêveur imagine son Utopie") ; en 1832-35 : "il signifie ce qui n’est en aucun lieu, nulle part, et se dit en général d’un plan de gouvernement imaginaire", etc. (même définition qu’en 1798) ; deux exemples illustrent ce sens, l’un positif : "chaque rêveur imagine son utopie", l’autre négatif : "de vaines utopies".

Avec Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77), positiviste et qui n’aimait pas les rêveurs, tout change : utopie a deux sens ou, plus exactement, deux emplois. C’est un nom propre : "pays imaginaire où tout est réglé au mieux, décrit dans un livre de Thomas Morus qui porte ce titre ; chaque rêveur imagine son Utopie - avec majuscule, précise Littré; et c'est un nom commun : au "figuré", écrit Littré (en fait, par antonomase), "plan de gouvernement imaginaire, où tout est parfaitement réglé pour le bonheur de chacun, et qui, dans la pratique, donne le plus souvent des résultats contraires à ce qu’on espérait". Le mot, qui s’écrit "avec une minuscule", comme dans les exemples "se créer une utopie, de vaines utopies", est un synonyme de projet imaginaire. L’étymologie confirme ou confirmerait, selon Littré, le sens défavorable qu’il donne à utopie, "nom forgé par Thomas Morus, du grec "non" et "lieu", c’est-à-dire chose qui ne se rencontre en aucun lieu", alors que, par sa formation, il signifie "non lieu" ou "lieu qui n’existe pas", et non "chose qui ne se rencontre dans aucun lieu".

Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens distinguent, comme Littré, deux sens, mais la distinction est fondée sur d’autres critères que l’emploi comme nom propre ou nom commun. C’est, dans un premier sens "objectif", la "conception imaginaire d’un gouvernement, d’une société idéale" et, par extension, dans un second sens, "négatif" ou "hostile", "une chimère, la conception d’un idéal irréalisable", illustré par l’exemple éloquent : "beaucoup de gens estiment que l’organisation de la paix universelle n’est qu’une utopie".

 

Il est dans la langue quelques mots, peu nombreux, qui démêlent le monde, comme dirait Diderot, et qui sont de vrais discriminants idéologiques ou moraux. Il suffit de consulter les articles utopie des différents dictionnaires pour constater que la modernité se distingue, non pas de son contraire, mais de ce qui n’est pas elle ou de son négatif ou des siècles qui l’ont précédée, par l’usage quasiment religieux qu’elle fait du nom utopie et surtout par le sens affectueux et plein de bienveillance qu’elle y donne. A l’opposé de Littré, les Modernes s’éprennent de l’utopie : c’est en cela, souvent, qu’ils se reconnaissent. En 1821, l’inénarrable Saint-Simon écrit dans Du système industriel : "les hommes seront aussi heureux que leur nature puisse le comporter et la science politique aura réalisé ce que, jusqu'à ce jour, on n’avait considéré que comme une utopie" ; en 1846, Proudhon évoque l’utopie socialiste et l’utopie communiste.

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), l’allusion de Littré au plan qui, dans la pratique, donne le plus souvent des résultats contraires à ce qu’on espérait, a disparu. En revanche, les divers sens d’utopie sont exposés avec une bienveillance de bon aloi. C’est en "socio-politique" (voilà le socio de mauvais augure) un "plan imaginaire de gouvernement pour une société future idéale, qui réaliserait le bonheur de chacun". Hugo est cité (1842), qui envisage positivement l’utopie : "dégager de tout la vertu, construire des utopies, déranger le présent, arranger l’avenir (...), c’est la liberté de l’Allemand. Le Napolitain a la liberté matérielle, l’Allemand a la liberté morale". Par extension, c’est un "système de conceptions idéalistes des rapports entre l’homme et la société, qui s’oppose à la réalité présente et travaille à sa modification". Proudhon, qui rêvait d’utopie socialiste ou communiste, distingue deux utopies : la bonne utopie est la régénération sociale ; la mauvaise, celle qui trompe les prolétaires, est la démocratie : "le peuple remplira tout à la fois le rôle de prince et celui de souverain. Voilà en deux mots l’utopie des démocrates, l’éternelle mystification dont ils abusent le prolétariat" (1846). Le chrétien Maritain trouve utiles les utopies : "en opposant ainsi idéal historique concret et utopie, nous ne méconnaissons pas, du reste, le rôle historique des utopies" (1936). Outre le sens de "plan" et de "système de conceptions", utopie prend, ou prendrait aussi, selon les auteurs du Trésor, par métonymie et au pluriel, le sens "d’idées qui participent à la conception générale d’une société future idéale à construire, généralement jugées chimériques car ne tenant pas compte des réalités". Ces idées ne sont pas chimériques, elles sont jugées chimériques : par qui ? Les réactionnaires, les conservateurs, les réalistes, tous ceux qui ne veulent pas que le monde change ? Les utopies, qualifiées de sociales et d’humanitaires, sont nécessairement bonnes. Il en va de même du socialisme dans cet extrait de Renan (1890) : "le socialisme ne finira pas. Mais sûrement le socialisme qui triomphera sera bien différent des utopies de 1848". En effet, c’est ce qui s’est produit en Russie et ailleurs. Enfin, au figuré, mais seulement "au figuré", non dans la réalité des choses, utopie prend le sens de "ce qui appartient au domaine du rêve, de l’irréalisable" et a pour synonymes chimère, fiction, illusion, rêve.

Le mot est moderne, non pas par sa forme (il est attesté en 1516), ni même par son sens (pays imaginaire où tout est parfait), mais par les jugements qui sont portés sur la chose qu’il désigne : un autre monde, meilleur, parfait, sans faute ni péché, une sorte d’Eden. Le mot connaît un tel succès qu’il est la base dont dérivent des adjectifs ou d’autres noms : utopique, utopien, utopienne, synonyme d’utopique, employé par les révolutionnaires de 1793-94 : "toutes ces pensées n’ont jamais eu pour objet que la liberté politique et individuelle des citoyens, une constitution utopienne" ; utopisme et cette citation de Jaurès, l’incontournable : "la gloire de Marx est d’avoir été le plus net, le plus puissant de ceux qui mirent fin à ce qu’il y avait d’empirisme dans le mouvement ouvrier, à ce qu’il y avait d’utopisme dans la pensée socialiste". Gloire à Marx donc, qui mérite en effet d’être glorifié, non pas pour les raisons assez minables que Jaurès expose, mais pour de bonnes raisons. L'humanité (pas son journal, l'autre, la vraie, la réunion des hommes) devrait lui être reconnaissante d’avoir montré la nature de l’utopie : non le paradis, mais l’enfer sur la terre, et d’avoir discrédité à jamais le mouvement ouvrier, qui ne méritait pas cette infamie.

 

 

11 septembre 2007

Egalité

 

 

 

Il existait dans l’ancienne langue française deux formes populaires, qui continuent le nom latin aequalitatem (accusatif de aequalitas), oelté et egauté ou igauté, attestées au XIIe et au XIIIe siècles et une forme savante, equalité, calquée sur aequalitas (début du XIIIe siècle) : "(Nature) les met tous en equalité quant à l’état d’humanité" ; "le droit est art de bien et de igauté" ; "sans monnaie, le monde ne pourrait bonnement être gouverné, ne faire droite egauté à chacun de ce qui est sien" ; "souveraine egauté" ; et, chez Montaigne, "l’équalité est la première pièce de l’équité" ; "nous verrions reluire en sa vie une equalité de mœurs". Ces formes ont été refaites : égalité, dérivé de égal sur les modèles féodal, féodalité, quel, qualité, réel, réalité, frugal, frugalité, est attesté dans la première moitié du XVe siècle, à propos de choses ("relation entre deux choses ne présentant aucune différence de grandeur, de qualité") ; puis au XVIIe siècle, à propos de personnes ("de conditions égales") et dans le sens de "stabilité, constance dans les dispositions du caractère".

 

L’amour de l’égalité est attesté dans les dictionnaires. Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens d’égalité ("conformité, ressemblance, proportion, rapport entre choses pareilles ; distribuer avec égalité ; l’égalité des personnes et des conditions" et il "il signifie aussi uniformité : égalité d’esprit, d’humeur, de style, de conduite") sont expédiés en deux courtes phrases. Dans la neuvième édition (en cours de publication), il faut aux Académiciens une longue page pour décrire les deux acceptions ("qualité de ce qui est égal, en nombre, en quantité en dimension, en qualité, en valeur" et "qualité de ce qui ne varie pas, de ce qui est constant, de ce qui est uniforme") et les emplois d’égalité en mathématiques, en géométrie, logique, grammaire, au tennis, dans différents jeux ou sports, en droit (dans le droit) et en droits (les citoyens ont les mêmes droits), aux courses de chevaux ou dans diverses locutions : à égalité, à égalité de mérite, de chances, être, se retrouver, jouer à égalité. Deux phrases suffisent en 1694 pour gloser égalité et en décrire les emplois : trois siècles plus tard, il faut près de trois colonnes et une page et demie grand format aux auteurs du Trésor de la Langue française pour en épuiser les sens et les emplois.

 

C’est dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (publiée en 1798, en pleine Révolution) que le sens juridique est enregistré : "égalité de droits : elle consiste en ce que la loi est la même pour tous, soit qu’elle protège, soit qu’elle punisse" (citation partielle de article 4 de la Constitution de 1793). Ce sens n’est qu’une glose de l’article premier de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen du 26 août 1789 : "les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune". Ce sens politique est admirable. Il fonde d’ailleurs les lois, les constitutions, le droit depuis deux siècles. L’égalité a longtemps été un droit ; elle est un fait depuis un siècle et demi environ. Elle façonne les réalités de la France ; elle est entrée dans les mœurs, les mentalités, la sensibilité des Français.

L'égalité est le saint sacrement que les Modernes qui modernisent en tout exhibent ou brandissent dans toutes les processions publiques. Lorsque, dans les discours ou dans les actes, il est revendiqué de l’égalité, plus d’égalité, les mêmes droits pour tous, de l’égalité dans les hasards de la vie ou dans les aléas de la condition humaine (ce que sont les chances), ou bien ces mots d’ordre sont du psittacisme religieux (c'est le fétiche nommé égalité qui est invoqué), ou bien le paradis de l’égalité espérée ou rêvée n’a rien en commun avec l’égalité en droits et dans le droit qui est la réalité de la France.

Ce qui caractérise l’égalité, c’est qu’elle renferme deux sens, sinon opposés ou contraire, du moins situés loin l’un de l’autre sur la palette sémantique : de même valeur, qualité ou quantité et uniforme, plan, uni. La présence de ces deux sens distincts et difficilement conciliables favorise le transfert de l’égalité vers l’uniformité et l’emploi d’égalité au sens d’uniformité : de "les hommes sont égaux devant la loi" à "tout se vaut" ; de la suppression des privilèges à la société arasée, nivelée, sans une tête qui dépasse.

Dans l’esprit de ceux qui ont rédigé la Déclaration de 1789 ("les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits. Les distinctions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune"), l’égalité en droits n’abolit pas les distinctions : les hommes sont égaux devant la loi, mais ils ne sont pas tous pareils ou tous identiques. Même si beaucoup d’hommes, dont la tête dépassait du rang, ont été guillotinés en 1793 et en 1794, l’égalité ne signifie pas, ni n’a jamais signifié, "table rase", "uniforme obligatoire, comme à l'armée", "identité de valeur ou de mérites", "tout se vaut" ou "tout est égal", sens que, pourtant, prend le mot égalité dans les processions publiques et qu’invoquent les nantis qui exigent de conserver leurs privilèges et autres avantages acquis. Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), un sens nouveau est enregistré : "l’égalité d’un terrain, d’une surface, se dit en parlant d’un terrain, d’une surface plane et unie, sans aspérités". La société rêvée des Modernes est à l’image d’un terrain arasé : tout y est plan, uni, de même niveau, sans aspérités, uniformément triste et égal comme la plaine du Nord, où rien ne dépasse et où les éminences de quelques mètres, quand il y en a, sont perçues comme des montagnes escarpées. Le paradoxe (apparent) est que les Modernes qui rêvent d’une société arasée sont aussi ceux qui magnifient les différences. Les tartuffes procèdent toujours ainsi. Ils interdisent aux femmes de montrer leurs seins parce qu’ils réservent ces seins pour leur propre plaisir : de même, ils exaltent les différences pour cacher qu’ils rêvent de les gommer toutes.

10 septembre 2007

Gymnase

 

 

 

 

Emprunté au latin classique gymnasium, au sens de "lieu public chez les Grecs destiné aux exercices du corps", lui-même emprunté au grec, le mot gymnase est attesté au XIIIe siècle comme terme spécifique de la civilisation grecque de l’Antiquité et, à la toute fin du XVIe siècle, pour désigner un établissement d’enseignement ou collège, mais en Allemagne et en Suisse seulement. Il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la troisième édition (1740) et jusqu’à la sixième édition, 1832-35, il est relevé comme un terme spécifique de l’ancienne civilisation grecque : "lieu où les Grecs s’exerçaient à lutter, à jeter le disque, et à d’autres jeux propres à dénouer le corps, et à le fortifier" (1762, exemple : "il allait tous les jours au gymnase"). Dans la France de jadis, les lieux où les jeunes gens s’adonnaient aux exercices physiques étaient la salle d’armes et le tripot ou jeu de paume.

Dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35), les Académiciens complètent la définition de gymnase d’un court exposé encyclopédique : "les portiques extérieurs des gymnases étaient particulièrement destinés aux conférences philosophiques et aux exercices littéraires", mais ils ne cherchent pas à démêler l’incongruité apparente du mélange d’exercices du corps et de conférences philosophiques ou d’exercices littéraires. Ils notent aussi que gymnase n’est plus propre à la civilisation de la Grèce antique et que, en France, ont été construits des lieux où les jeunes gens s’adonnent aux exercices physiques : "il se dit également, chez les modernes, de certains établissements où l’on forme la jeunesse aux exercices du corps". Les salles d’armes et les tripots ou jeux de paume (qui peu à peu ferment ou se transforment en salles de jeu) passent de mode. Ils ne sont plus les seuls lieux où la jeunesse se forme aux exercices du corps. Les exemples cités sont "le gymnase d’un collège"  (c’est effectivement un gymnase) et "les gymnases d’Allemagne" : ce ne sont pas des gymnases, mais des lycées. L’erreur des Académiciens tient sans doute à la nouveauté du lieu nommé gymnase et à leur ignorance de ce qui se faisait en Allemagne. Ils la corrigent dans la huitième édition (1932-35) : "gymnase se dit également aujourd’hui de certains établissements où l’on forme la jeunesse aux exercices du corps" ("il y a plusieurs gymnases dans cette ville") ; "il se dit aussi, dans un collège, une école, d’une grande salle aménagée pour les exercices du corps"  ("les gymnases militaires") et "on donne, dans certains pays étrangers, le nom de gymnase (en réalité, le nom latin gymnasium) à des établissements d’enseignement secondaire".

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) ne confond pas gymnase et gymnasium et ne commet pas l’erreur des Académiciens : "lieu où les Grecs s’exerçaient à lutter, à jeter le disque, et autres jeux de force" ; "par analogie, établissement où l’on forme la jeunesse aux exercices du corps" ; "gymnase ou gymnasium, nom que l’on donne en Allemagne aux collèges ou écoles latines". Littré relève même l’emploi de gymnase comme nom propre : Gymnase dramatique, où n’étaient jouées que des comédies et qui a créé un genre, dit "genre du Gymnase". Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), deux emplois sont distingués : l’un, propre à l’antiquité ; l’autre, moderne. Chez les modernes, le gymnase est un "bâtiment comprenant une vaste salle pourvue des installations et des appareils permettant la pratique des exercices du corps" et "dans certains pays, notamment en Allemagne et en Suisse", c’est une "école d’enseignement secondaire". Chez les Grecs, c’était un "édifice public comprenant bâtiments et portiques où l’on se rencontrait pour parler et pour pratiquer les exercices du corps". Alors, la philosophie et la gymnastique n’étaient pas incompatibles. Ou, pour dire les choses plus précisément, c’est dans (ou près des) les gymnases que Socrate rencontrait les jeunes gens qu’il initiait à la maïeutique. L’horreur que Sartre et autres "philosophes" vouent aux exercices du corps et aux sports atteste qu’ils sont à des années-lumière de leurs prétendus modèles grecs, qui, eux, ne versaient ni dans l’idéologie sociale, ni dans la théologie laïque de bas étage.

 

09 septembre 2007

Manifeste


Manifeste, nom commun



Le nom manifesto est attesté en italien dès le XVe siècle, au sens de "dénonciation publique", lequel exhale un fumet nauséabond qui empeste son Savonarole. Le nom manifeste qui y est emprunté est employé en 1574 dans une lettre d’un ambassadeur de France à Venise, qui y donne le sens de «écrit public par lequel un ou des responsables politiques font connaître leurs vues ou expliquent leur conduite». En 1623, par extension, il prend le sens de "écrit public destiné à faire connaître des idées nouvelles dans un domaine quelconque".
C’est dans le sens politique qu’il est relevé dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française : "écrit public par lequel un prince, un État, un parti, ou une personne de grande considération rend raison de sa conduite en quelque affaire d’importance". Les exemples sont "publier un manifeste ; un tel prince, avant que de déclarer la guerre, fit publier un manifeste ; le manifeste du Roi d’Espagne ; le manifeste des États de Hollande, vous en verrez les raisons dans son manifeste".
Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), reproduit cette définition, mais il distingue deux types de manifeste, suivant qu’ils émanent d’un prince (ou d’un Etat) ou d’un parti. Dans le premier emploi, un manifeste est une "déclaration publique par laquelle un prince, un État explique les raisons de sa conduite à l’égard d’un autre prince ou État, surtout lorsqu’il s’agit de guerre". Massillon, prononçant dans l’oraison funèbre de Louis XIV, déclare : "la Flandre est d’abord revendiquée comme le patrimoine de Thérèse (l’épouse de Louis XIV), et, tandis que les manifestes éclaircissent notre droit, nos victoires le décident". Voltaire, qui était parfois insolent, tient les manifestes des princes pour des libelles : "rien ne ressemble plus à des libelles que certains manifestes des souverains ; les secrétaires du cabinet de Moustapha, empereur des Osmanlis, ont fait un libelle de leur déclaration de guerre". Dans le second emploi, manifeste "se dit aussi des déclarations publiques d’un parti", comme dans ces extraits de Naudé ("l’an 1615, Jean Bringern imprima à Francfort un livre contenant deux opuscules intitulés : Manifeste et Confession de foi des frères de la rose-croix") et du cardinal de Retz ("vous savez que je crains les apologies, mais vous allez voir que je ne crains pas les manifestes"). Le nom s’étend à d’autres réalités, par exemple aux "écrits, publications qui annoncent de nouvelles manières de voir dans la littérature, dans les arts", comme chez Sainte-Beuve : "L’Illustration de la langue française par Joachim du Bellay est comme le manifeste de cette insurrection soudaine". Peu à peu, avec "manifeste" et "insurrection", la littérature est contaminée par la sous-langue de la politique.

La distinction de Littré entre le manifeste d’un Etat et celui d’un parti est reprise dans le Trésor de la Langue française (1972-94), mais formulée différemment : "déclaration écrite, publique et solennelle, dans laquelle un homme, un gouvernement, un parti politique expose une décision, une position ou un programme". Les synonymes sont adresse, proclamation, profession de foi et les exemples "afficher, lancer, rédiger un manifeste ; manifeste de Brunswick, du parti communiste". Cet emploi est illustré par "il fut tout à fait inquiet quand La Croix publia le manifeste des candidats nationalistes" (France, 1901) et "un certain esprit de gauche reprend conscience de lui-même ; mais cet esprit se manifeste... par des manifestes, précisément par des signatures au bas de textes" (Mauriac, 1961). Le sens "déclaration écrite, publique et solennelle transmise par la voie diplomatique d’un État à un autre État" n’est qu’un emploi particulier de ce sens général, comme dans "la Turquie, c’est-à-dire la Russie, n’est-elle pas d’accord avec l’Angleterre, puisque dans son manifeste elle reproche au Pacha d’avoir refusé aux Anglais Aden et Suez ?" (Michelet, 1839), le Pacha en question semblant être Mohammed Ali, pacha d’Egypte.


Le sens, considéré par Littré comme une extension du sens premier, est, selon les auteurs du Trésor de la Langue française, dû à l'analogie. C'est une "déclarations écrites dans lesquelles un artiste ou un groupe d’artistes expose une conception ou un programme artistique" : "manifeste littéraire", "manifeste(s) du surréalisme", "aux premières années de la révolution russe, il existait une quantité surprenante d’écoles littéraires publiant des manifestes et des déclarations" (1936. La reprise en main par Lénine, puis Jdanov, a tari toute velléité de manifeste), "ce manifeste futuriste, qui est contenu dans une lettre adressée par le peintre Russolo au musicien Balilla Pratella (...) fut édité sous le titre d’Art des Bruits" (1962). Des artistes ont choisi en toute connaissance de cause le terme politique manifeste pour désigner un texte dans lequel ils expriment leurs intentions : l'art se politise, la politique le pervertit, il devient politique. le progrès est une régression. C'est un concentré de modernité que cette volonté de tout politiser, même le dessin et la couleur. Manifeste a connu un succès si vif dans les arts qu’il a pris, par extension, le sens de "œuvre exemplaire d’un courant artistique". Les Pestiférés de Jaffa n’est pas seulement un tableau de Delacroix, c’est aussi "le premier manifeste de l’orientalisme" (1930).

C’est ainsi que des œuvres, mêmes quelconques, des prospectus anodins, des discours banals, etc. deviennent des manifestes. Un rien se mue en manifeste. Les manifestes sont les refuges des idéologues, qui se disent l’avant-garde de l’humanité ou du seul prolétariat et qui nomment manifeste un texte dans lequel ils croient bon ou urgent de révéler les fondements premiers et les fins dernières de leur art ou de leur pensée, se tenant pour Marx écrivant Le manifeste du PC ou Mahomet Le Coran.

07 septembre 2007

Génocide

 

 

 

 

 

Ce mot récent est un mot factice, au sens où il a été fabriqué en 1944 par un juriste américain d’origine polonaise (Raphaël Lemkin) et où il n’est d’aucune langue en propre, mais de toutes les langues. "Par génocide, écrit Lemkin, nous entendons la destruction d’une nation ou d’un groupe ethnique". A l’élément grec genos au sens de "race" ou "d’espèce", a été ajouté l’élément d’origine latine cide, du verbe caedere, "tuer". Les racines grecques et latines sont en usage en anglais, en français et dans de nombreuses autres langues. A un Italien, comme à un Américain ou à un Français ou à un Espagnol, génocide semble familier. Ce mot, international en quelque sorte et presque universel, a désigné les crimes contre l’humanité, du type de ceux qui ont été perpétrés contre les peuples juif et tzigane entre 1942 et 1945. Dans la Convention pour la prévention et la répression du crime de génocide, adoptée par l’ONU, le 9 décembre 1948, ce terme juridique est clairement défini : "le génocide s’entend de l’un quelconque des actes ci-après commis dans l’intention de détruire, ou tout ou en partie, un groupe national, ethnique, racial ou religieux, comme tel : a) meurtre de membres du groupe ; b) atteinte grave à l’intégrité physique ou mentale de membres du groupe ; c) soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle ; d) mesures visant à entraver les naissances au sein du groupe ; e) transfert forcé d’enfants du groupe à un autre groupe".

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), ce n’est pas le crime, mais le mot qui est défini : "extermination systématique d’un groupe humain de même race, langue, nationalité ou religion par racisme ou par folie". Un exemple illustre ce sens : "le génocide des Juifs par les nazis". Les deux mots holocauste et génocide sont coordonnés dans la phrase nominale qui suit, "holocauste et génocide", sans doute pour signifier qu’ils s’emploient l’un pour l’autre. La définition est moins ample et surtout moins précise que celle de la convention de 1948. Ainsi le sens de même dans "groupe humain de même race" n’est pas clair : ce groupe est-il de la même race que ses bourreaux ? Ou est-il uniforme d’un point de vue racial ? De même, les causes supposées des génocides ont pour effet de restreindre les réalités ainsi désignées : "par racisme", sans conteste pour ce qui est des génocides juif et tzigane; mais le racisme n'est pas invoqué comme une cause de génocide ni par Lemkin, ni dans la Convention de 1948, l’essentiel étant de définir un crime, non de disserter sur ses causes, et surtout de ne pas réduire à un seul exemple historique le crime de génocide. Dans la même définition du Trésor de la Langue française, la mention de la "folie" comme une cause de génocide est d’autant plus incongrue que dans les codes modernes, quand la folie est avérée, le criminel n’est pas jugé responsable et un non lieu est prononcé. Il est fou sans doute de vouloir exterminer un groupe humain ; mais la cause des génocides n’est pas la folie des bourreaux : un projet politique, un rêve de pureté, une volonté de domination, oui, et toutes ces causes, parfaitement rationnelles, excluent la folie. En 1972, quand le Trésor de la Langue française a été rédigé, les causes du génocide dont les juifs et les tziganes ont été les victimes étaient connues : parmi elles, il n’y avait pas la folie. Au contraire. Le génocide projeté était raisonné et il a été rationnellement mis en œuvre.

Dans Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (1974), genocide (prononcé djénesaid) est suivi d’une définition plus resserrée, moins idéologique, plus proche que la définition du Trésor de la langue française de la définition juridique de 1948 : "extermination of a race or community by mass murder, or by imposing conditions that make survival impossible". Racisme et folie ne sont pas invoqués et by imposing conditions that make survival impossible (soit : "en imposant des conditions qui rendent la survie (du groupe) impossible") fait référence à un des actes qui, dans le texte de 1948, relèvent du crime de génocide : la "soumission intentionnelle du groupe à des conditions d’existence devant entraîner sa destruction physique totale ou partielle". De fait, les famines organisées et systématiques (Ukraine, 1933, sept millions de morts; Ethiopie, 1975, près de deux millions de morts; Chine, années 1950-60, des dizaines de millions de morts; Corée du Nord récemment) sont, suivant les termes mêmes de la Convention de 1948, des génocides. La définition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication, neuvième édition) est plus courte et moins sujette à contestation que celle du Trésor de la langue française : "entreprise d’extermination systématique d’un groupe humain". Les exemples cités sont ceux de génocides reconnus du XXe siècle : "le génocide des Arméniens par les Turcs, le génocide perpétré par le régime nazi sur les populations juive et tzigane".

 

Le nom génocide a connu un succès si vif qu’il a été étendu à d’autres réalités que l’extermination d’un groupe humain. Ainsi, il est employé à propos de la destruction de populations entières par les armes nucléaires ou même pour désigner "la mort violente et rapide d’un grand nombre de personnes" (synonyme hécatombe) : ainsi les victimes des accidents de la route (plus 16000 par an en France dans les années 1970) ; ou bien il est suivi d’adjectifs, tels que (génocide) politique, scientifique, culturel. Les Académiciens jugent abusive cette extension, ce en quoi ils ont objectivement raison : "le génocide est un crime défini en droit international. Il est abusif d’employer le terme de génocide en dehors de son acception la plus rigoureuse". Mais alors pourquoi les Académiciens ne se sont-ils pas contentés de reproduire tel quel le texte de la Convention de 1948, cité plus haut ? Ils condamnent avec véhémence l’extension de génocide hors de la langue du droit et pour désigner autre chose qu’un crime contre l’humanité : "des expressions comme génocide culturel, génocide des campagnes, etc., écrivent-ils en caractères gras, sont à proscrire". Ces condamnations ne servent à rien : les Académiciens savent ou devraient savoir qu’il n’est pas de sujet parlant qui désigne les choses du mot qui y est propre et que l’histoire de la langue et ce qui fait qu’elle évolue ne sont qu’une répétition d’extensions de ce type.

 

 

 

 

06 septembre 2007

Traite

 

 

 

 

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) ont choisi de distinguer trois traites : le premier au sens de "commerce" (1690, traite des nègres) ; le second au sens de "parcours effectué en une seule fois" ; le troisième au sens "d’action de traire les vaches". On en comprend la raison : ces traites semblent si éloignées les unes des autres que l’on ne perçoit plus de lien entre elles. Pourtant, ces trois noms féminins ont pour même "étymon" le participe passé, employé comme un nom, du verbe traire ("tirer"). Pendant quatre siècles, la polysémie de traite (une véritable hétérogénéité sémantique) ne gênait en rien les lexicographes qui énuméraient dans le même article les sens de "commerce" (attesté au milieu du XIVe siècle), de "parcours effectué" (attesté à la fin du XIVe siècle) et "d’action de traire vaches, brebis, chèvres" (attesté dans la première moitié du XVIe siècle).

Attardons-nous sur traite des Noirs (des nègres, comme on a dit longtemps) au sens de "commerce". Ce mot est enregistré dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : "il signifie transport de certaines marchandises, comme de blés, de vins, etc. d’une province en une autre" et "certain droit qu’on lève sur les marchandises qui entrent dans le Royaume ou qui en sortent" ("traites foraines, domaniales ; on paie la traite en Bretagne, en Dauphiné ; commis à la recette des traites"). C’est à partir de la quatrième édition (1762) qu’est discrètement citée dans les exemples la traite des nègres : "transport de certaines marchandises, comme de blés, de vins, etc. d’une province à une autre ou d’un État à un autre" ; exemples : "il s’est fait de grandes traites de blés, de grandes traites de vins ; la traite des nègres" (1762, 1798).

 

Dans la sixième édition (1832-35), traite des nègres sort des exemples et devient le sens "ordinaire" de traite : "traite se dit particulièrement, et plus ordinairement, du trafic que font des bâtiments de commerce sur les côtes d'Afrique, en échangeant leurs marchandises contre des dents d’éléphants, de la gomme, de la poudre d’or, etc., ou même contre des esclaves". Les exemples sont : "ce bâtiment fait la traite ; il va en traite, il est en traite ; la traite des nègres, ou absolument la traite, est abolie". C’est le choix que fait Littré dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : "en particulier, trafic que font les bâtiments de commerce sur les côtes d’Afrique". Les exemples sont les mêmes que ceux des Académiciens : "ce bâtiment fait la traite ; il va en traite ; il est en traite". Le mot "se disait autrefois de tout commerce d’échange qui se faisait avec des peuples sauvages". Enfin, le sens de traite des nègres est exposé : "la traite des nègres, et, absolument, la traite, l’achat et la vente d’esclaves noirs". Exemple : "la traite est abolie".

Dans la huitième édition (1932-35), les Académiciens se contentent de dépoussiérer la définition de 1832-35 : les dents d’éléphant, qui faisaient un peu ignare, sont remplacées par ivoire ; et enfin, les mots traite des nègres, traite des noirs et absolument la traite sont définis : c’est le "commerce des esclaves noirs", dont il est précisé ceci : "la traite des noirs est interdite". Balzac (Eugénie Grandet) expose froidement la raison de ce commerce : "il s’aperçut que le meilleur moyen d’arriver à la fortune était, dans les régions intertropicales, aussi bien qu’en Europe, d’acheter et de vendre des hommes. Il vint donc sur les côtes d’Afrique et fit la traite des nègres, en joignant à son commerce d’hommes celui des marchandises les plus avantageuses à échanger sur les divers marchés où l’amenaient ses intérêts". Balzac est peut-être cynique, mais il ne cache pas la réalité sous de spécieux fards, à la différence du philanthrope (1802, Voyage en Louisiane), dont voici une perle : "la traite est favorable aux Africains ; elle les soustrait au plus pénible esclavage, à tout ce que la barbarie a de plus cruel parmi eux, et elle devient un des moyens de population pour un continent immense : ainsi, la politique, d’accord avec l’humanité, exige que l’esclavage y soit continué". Cet extrait prouve que l’humanitairerie peut justifier n’importe quelle activité criminelle. La traite est un commerce. Faire le commerce de personnes est ignoble ; mais il y a plus ignoble : c'est réduire des personnes à l’esclavage. Les négriers ont acheté des esclaves pour les revendre cher ; ils ont perpétué les esclaves dans leur état d’esclave.

Les auteurs du Trésor de la Langue française font subir à ce mot des déviations inutiles et dommageables. Ainsi, la traite serait une réalité de la seule "histoire coloniale" : "trafic effectué du XVIe au XIXe siècle par certains navires de commerce, principalement sur les côtes d’Afrique, qui consistait à échanger des denrées contre des marchandises et des spécialités locales". C’est réduire la traite dans le temps et dans l’espace : or, elle a existé avant le XVIe siècle et elle perdure après le XIXe siècle ; et elle n’est pas propre à la colonisation occidentale. La traite entre l’Afrique noire et l’Afrique du Nord ou la péninsule arabique a duré quatorze siècles et elle a été le fait de tribus spécialisées dans les razzias humaines : on vendait les hommes, femmes, enfants que l’on avait capturés et réduits à l’état d’esclaves. Il n’y a pas de raison pour que ces traites-là soient dissimulées, fût-ce dans un dictionnaire.

La seconde réduction apparaît dans le texte même de la définition : la traite est définie comme un trafic, c’est-à-dire comme une activité illégale – ce qui est partiellement faux. Pendant deux siècles environ, la traite des Noirs entre l’Afrique et l’Amérique a été un commerce  légal ; quant à la traite qui prospérait entre Zanzibar et l’Arabie ou à travers le Sahara, elle n’a été interdite qu’à une date récente.

Dans L’Encyclopédie de l’Alembert et Diderot (1751-69), un bel article, généreux et profond, est consacré à la traite des nègres : "c’est l’achat des nègres que font les Européens sur les côtes d’Afrique, pour employer ces malheureux dans leurs colonies en qualité d’esclaves : négoce qui viole la religion, la morale, les lois naturelles et tous les droits de la nature humaine (…) Si un commerce de ce genre peut être justifié par un principe de morale, il n’y a point de crime, quelque atroce qu’il soit, qu’on ne puisse légitimer. Les rois, les princes, les magistrats ne sont point les propriétaires de leurs sujets, ils ne sont donc pas en droit de disposer de leur liberté et de les vendre pour esclaves". Ce texte serait parfait, s’il n'était pas borgne ou hémiphlégique : prolixe sur la traite transatlantique, il est silencieux sur les deux autres traites (de Zanzibar en Arabie et à travers le Sahara), qui ont fait plus de victimes que la traite transatlantique.

Ce que montre la consultation des dictionnaires, c’est l’habitude prise, depuis trois siècles, par les clercs et instruits de France de voiler les réalités qui pourraient ébrécher les statues qu’ils ont érigées à la gloire du tiers monde pur et du très parfait univers arabo-islamique.

 

 

 

 

05 septembre 2007

Esclavage

 

 

 

 

C’est en 1599, chez un écrivain méconnu, Blaise de Vigenère, que ce nom, dérivé de l’adjectif et nom esclave, est employé pour la première fois. Malherbe disait et écrivait esclavitude, qu’il préférait à esclavage, sans doute parce que le suffixe age sert habituellement à former des noms d’action à partir d’un verbe (nettoyer, nettoyage ; brosser, brossage ; etc.) ou à former des noms désignant un ensemble (feuilles, feuillage ; branches, branchage ; langues, langage ; etc.). C’était oublier que age peut former aussi des noms, à partir d’adjectifs ou de noms, tels serf, esclave, veuve, pour désigner un état : servage, esclavage, veuvage. Vaugelas n’aimait ni esclavage, ni esclavitude. On ne sait si son aversion était due aux mots mal formés ou à la chose, l’état d’esclave, qu’ils désignent : "il faut éviter l’un et l’autre, tant qu’il est possible, et je ne suis pas seul de cet avis", écrit-il dans ses Remarques sur la langue française. De cela, Littré conclut triomphalement que "le puriste s’est trompé sur le sort d’un de ces mots ; esclavage est entré pleinement dans l’usage". Pour les malheureux qui ont eu à endurer l’état d’esclave (certains l’endurent encore), il eût mieux valu que le nom n’entrât point dans l’usage : cela aurait signifié que la chose n’a pas existé.

Le nom esclavage est enregistré dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première (1694) à la neuvième, celle qui est en cours de publication. D’une édition à l’autre, la définition est identique : en 1694 comme en 1932-35, c’est "état, condition d’un esclave". Les adjectifs qui qualifient esclavage sont "rude, dur, cruel, perpétuel" (de 1694 à 1935). En revanche, dans l’édition en cours de publication de leur Dictionnaire, la neuvième, les Académiciens donnent des gages à leur époque. Ils se croient obligés de "généraliser". L’esclavage n’est plus la "condition d’un esclave", mais la "condition de l’esclave". Un esclave, c’est un homme (ou une femme) réel, vivant, en chair et en os. L’esclave, c’est déjà une idée. On voit un esclave, on ne voit pas l’esclave. De l’abstraction, la définition bascule dans le sociologisme : "condition de l’esclave et, par extension, institution sociale fondée sur l’existence d’une classe d’esclaves", avec les trois mots fétiches, institution, sociale, classe, de la grande religion sociale moderne.

En revanche, ce qui a changé, surtout à compter du milieu du XIXe siècle, ce sont les exemples qui illustrent l’esclavage. De 1694 à 1798, dans les cinq premières éditions, la définition est suivie de ces deux phrases : "il était en esclavage en Turquie" et "il aima mieux mourir que de tomber en esclavage" ; dans la sixième édition, en 1832-35, la Turquie est remplacée par Tunis : "il était en esclavage à Tunis", mais le second exemple est maintenu : "il aima mieux mourir que de tomber en esclavage". Autrement dit, pendant près de deux siècles, les seuls exemples d’esclavage qui vinssent à l’esprit de nos ancêtres étaient ceux de chrétiens, français, italiens, espagnols ou autres, capturés, mis aux fers et vendus dans les pays d’islam : Turquie et Tunisie. Il y a deux siècles, l’infibulation, que l’on peut résumer par la maxime motus et bouche cousue, n’était pas obligatoire : on était autorisé à dire les faits, tels qu’ils étaient établis. Aujourd’hui, ces faits vaudraient à l’imprudent qui oserait les rappeler procès à répétition, mise au pilori à vie, séjour prolongé dans les camps de rééducation forcée du PCF, de la LCR, de Sauce raciste, du PS, de la HALDE ou du MRAP.

 

Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), un long et très bel article, inspiré par De l’esprit des lois de Montesquieu, est consacré à l’esclavage. Toutes les formes d’esclavage, religieuses ou profanes, antiques ou modernes, sont jugées contraires à l’état de nature, au droit naturel, à la bonne marche de la société et sont condamnées au nom de la morale, du droit, de la politique, de l’économie : "la loi du plus fort, le droit de la guerre injurieux à la nature, l’ambition, la soif des conquêtes, l’amour de la domination et de la mollesse, introduisirent l’esclavage, qui, à la honte de l’humanité, a été reçu par presque tous les peuples du monde". Voilà qui est bien. Pourtant, l’auteur, qui s’étend longuement sur l’esclavage dans la Grèce, l’Italie, Israël, l’Europe antiques et sur l’esclavage des Noirs, est discret sur l’esclavage islamique, auquel il ne consacre qu’un seul court paragraphe. Cet esclavage qui a duré près de quatorze siècles et qui a touché au moins près de vingt millions de malheureux est réduit au seul esclavage des femmes dans les harems : "dans tous les états mahométans, la servitude est récompensée par la paresse dont on fait jouir les esclaves qui servent à la volupté. C’est cette paresse qui rend les sérails d’Orient des lieux de délices pour ceux mêmes contre qui ils sont faits. Des gens qui ne craignent que le travail, peuvent trouver leur bonheur dans ces lieux tranquilles". Passées à la trappe les formes multiples de l’esclavage islamique (travail, humiliation, domesticité, mines, guerre, etc.), le rapt d’enfants d’infidèles, les garçons, pour en faire des janissaires ou des mamelouks ; les fillettes, des putes.

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) est l’un des premiers lexicographes qui aient renouvelé les exemples d’esclavage au sens de "état d’esclave dans l’antiquité" ou "état d’esclave chez les modernes" : ce sont "l’esclavage chez les Grecs et chez les Romains, emmener, réduire en esclavage des femmes, des enfants" et "l’esclavage des nègres", qui efface la Turquie ou Tunis. A partir de la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens lui emboîtent le pas. Il est vrai que l’affaiblissement, puis la disparition, de l’Empire ottoman a rendu impossible, en Méditerranée du moins, l’esclavage arabe et islamique, qui a perduré en Mauritanie, au Niger et, bien entendu, dans la péninsule arabique et dans la chère Arabie saoudite de la tolérance obligatoire. Le sens "état, condition d’un esclave" n’est plus illustré par "il était en esclavage en Turquie" et "il aima mieux mourir que de tomber en esclavage", mais par "l’esclavage chez les Grecs et les Romains, l’esclavage des nègres, emmener, réduire en esclavage, l’abolition de l’esclavage" et, dans la neuvième édition, par "l’esclavage chez les Grecs et les Romains, l’esclavage des Indiens d’Amérique, l’esclavage des Noirs, du XVIe siècle au XIXe siècle, emmener, réduire en esclavage des ennemis vaincus, la lutte contre l’esclavage, l’abolition de l’esclavage". Ces exemples, en particulier "l’abolition de l’esclavage", laissent accroire que l’esclavage est une réalité disparue ou historique, propre à une période close de l’humanité, laquelle aurait avancé en un siècle sur la voie du progrès infini. Rien n’est moins vrai. L’esclavage prospère un peu partout, même en France. Les associations qui viennent en aise à ceux ou à celles qui tentent de se libérer de ce joug évaluent à plusieurs dizaines de millions (deux cents millions, disent certains : soit plus de trois fois la population de la France) les enfants, les femmes, les vieillards, même les hommes dans la force de l’âge, qui endurent une condition d’esclave, sans que leur esclavage soit, comme l’écrivent si joliment les Académiciens, une "institution sociale fondée sur l’existence d’une classe d’esclaves". Même les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94), qui se réclament d’une science objective et impartiale, occultent, dans les exemples qui illustrent le sens "état d’esclave", les formes d’esclavage moderne ("l’esclavage antique, l’esclavage des nègres, abolir l’esclavage") et la réalité, pourtant attestée pendant près de quatorze siècles, de l’esclavage arabe ou islamique : est cité "l’esclavage aux Etats-Unis" ou "la transformation de l’esclavage antique en servage", comme sous la plume de Jaurès, l’incontournable : "quand, après l’effondrement de la société antique et du régime romain fondé sur la conquête, l’esclavage fut amendé en servage, les serfs aussi furent sur la glèbe objets de quelque propriété individuelle" (1901). Même dans la liste des syntagmes ou groupes de mots dans lesquels s’emploie le nom esclavage ("esclavage civil, domestique, dur, pénible, vil, les chaînes de l’esclavage, abolition, suppression de l’esclavage, partisans de l’esclavage, tomber, réduire, soumettre en esclavage, affranchir de l’esclavage, arracher à l’esclavage"), il n’est fait aucune allusion à l’esclavage arabe et islamique, qu’une fatwa a rétabli au Soudan dans les années 1980-90 lors de la guerre faite aux populations animistes ou chrétiennes du Sud, ni même à l’esclavage moderne, pourtant avéré par d’innombrables faits. Quand on est progressiste en diable, on rejette l’esclavage dans les périodes sombres et closes de l’humanité.

 

L’esclavage est en France, pays des hommes francs, c’est-à-dire libres de toute sujétion, une réalité si étrange et tellement incongrue que le nom esclavage a été transporté à d’autres réalités que l’état d’un esclave et qu’il a désigné, par analogie ou par extension, des états ou des conditions, peut-être malheureux, mais qui n’ont rien à voir avec l’esclavage, comme l’attestent les définitions de tous les dictionnaires, aussi bien le Dictionnaire l’Académie française (première édition, 1694 : "il se dit figurément de la trop grande dépendance et soumission que l’on a pour un maître ; sa sujétion auprès d’un tel est un esclavage" et "aussi à l’égard des emplois, des passions, etc. ; cet emploi est lucratif, mais c’est un véritable esclavage ; l’amour est un esclavage"), que le Dictionnaire critique de la Langue française (Féraud, 1788 : "il s’emploie élégamment au figuré ; l’esclavage des passions ; l’amour est un esclavage ; la Royauté n’est rien qu’un brillant esclavage"), que Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77 : "par extension, assujettissement, dépendance ; être en esclavage sous un despote ; figuré, ce qui assujettit, subjugue, l’esclavage des passions ; l’esclavage de la rime, la gêne, la contrainte qu’elle impose ; ce qui laisse peu de liberté, de loisir, cet emploi est lucratif, mais c’est un esclavage"), que le Trésor de la Langue française (1972-94 : "par extension, état de dépendance totale d’une personne à l’égard de quelqu’un ou de quelque chose" et "état d’une personne ou d’une collectivité soumise au pouvoir tyrannique d’une autre personne ou d’un groupe de personnes dans l’ordre politique et social : esclavage politique, nazi, d’une nation, du peuple, des femmes, réduire les citoyens en esclavage" ; "état de celui dont la volonté, la liberté personnelle sont dominées par des forces contraignantes intérieures ou extérieures à lui-même, l’esclavage de l’âme, de l’esprit, du péché, de l’habitude, des passions, du monde, de la rime"), que le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication : "par analogie, état, condition de ceux qui sont soumis à une tyrannie, à une autorité arbitraire ; asservissement, servitude" et "figuré, se dit de tout ce qui tient dans un état d’assujettissement, de dépendance ; l’esclavage du tabac, de la mode, des passions").

Il est un emploi qui résume cette dérive sémantique. Il est relevé dans les dictionnaires à compter de 1832-35 : c’est une "sorte de chaîne, ordinairement ornée de diamants ou de pierres précieuses, qui descend sur la poitrine en demi-cercle, dite ainsi parce qu’on la compare à la chaîne portée par l’esclave" (Littré) ; "il se dit aussi d’une parure de diamants ou d’autres pierres précieuses, qui descend sur la poitrine" (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-1932) ; "par référence à la chaîne portée par l’esclave, l’objet de parure féminine, chaîne ou collier orné de diamants ou de pierres précieuses, descendant en demi-cercle sur la poitrine" (Trésor de la Langue française). Il faut vraiment que l’esclavage ait été une réalité étrangère à la France pour que le nom qui désigne cet état infamant ait fini par désigner une parure de pierres précieuses.

 

 

 

 

04 septembre 2007

Prolifération

 

 

 

 

Dérivé du verbe proliférer, prolifération est attesté pour la première fois en 1842 comme terme de botanique, puis en 1869 comme terme de biologie. Littré, qui est le premier lexicographe à l’enregistrer (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77), précise "terme de physiologie", tout en le définissant de façon vague : "production par une sorte d’engendrement". Les deux exemples qu’il cite se rapportent l’un à la biologie ("la prolifération des cellules épithéliales"), l’autre à la botanique ("la prolifération tuberculeuse"). Il est enregistré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35). La définition est plus claire que celle de Littré, le phénomène désigné par le mot étant mieux connu : "terme de physiologie, multiplication par division des cellules". Il est illustré d’un des deux exemples cités par Littré ("la prolifération tuberculeuse"), dont on est en droit de se demander ce qu’il désigne précisément dans la réalité : la prolifération des pommes de terre ou des topinambours ?

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) y donnent une définition plus précise, qui tient compte des connaissances nouvelles en matière de science. Le terme n’est plus spécifique de la physiologie, mais de la biologie : "multiplication, normale ou pathologique, d’éléments biologiques, d’une cellule, d’une bactérie, d’un tissu, d’un organisme ; la masse tissulaire qui en résulte". Les divers adjectifs qui qualifient prolifération, à savoir bactérienne, cellulaire, microbienne, osseuse, montrent que le phénomène affecte tout élément vivant et qu’il est général, de même que cet extrait du biologiste Jean Rostand : "dans tout organisme adulte, et même vieillissant, il subsiste une quantité d’éléments immortels, et qu’il suffirait d’isoler pour les amener à manifester leur pouvoir de prolifération indéfinie" (La Vie et ses problèmes, 1939). Les connaissances médicales progressant, surtout en matière de cancer, le terme prolifération est employé au milieu du XXe siècle par les écrivains pour désigner la progression de la maladie : Martin du Gard ("Mauvaise radio. La prolifération du tissu fibreux s’est considérablement accélérée depuis le dernier examen. Surtout poumon droit", Les Thibault, 1940) et Bernanos ("les hideuses proliférations du cancer", Mauvais rêve, 1948). Alors, le nom métastase, plus précis, n’est pas sorti du domaine de la médecine.

Dans ce dictionnaire, le sens technique de prolifération en biologie est nettement distingué de celui qu’il conserve en botanique : "apparition d’une production surnuméraire sur un organe prolifère ; multiplication cellulaire rapide, qui ne s’accompagne d’aucune différenciation", ce qui semble être le sens de la "prolifération tuberculeuse".

 

Comme d’autres termes de science, prolifération s’étend au XXe siècle, "par analogie", disent les lexicographes, à des réalités qui ne sont pas celles de la science. Valéry (1926) l’emploie, au sens de "multiplication rapide et anarchique", en parlant "d'objets de pensée") et Cendrars (1949), en parlant "d’êtres vivants" ("vie, totems, bêtes, serpents, végétaux, etc."). De là, le nom s’étend à des réalités sociales : les prix littéraires que Mauriac rend "responsables de la prolifération cancéreuse dont souffre la librairie" (Nouveaux Bloc Notes, 1961) ; les "armes atomiques" (1971), dont la prolifération massive est si lourde de périls qu’est fabriqué le quasi antonyme non-prolifération ; les entreprises ("le prolifération de ses entreprises indochinoises avait engagé tout entier le groupe Ferral dans la pénétration commerciale du bassin du Yang-Tsé", Malraux, La Condition humaine, 1933) ; les petites organisations ("il convient d’éviter la prolifération de multiples petites organisations qui risqueraient de se gêner mutuellement, de susciter des rivalités et de créer la confusion", De Gaulle, Mémoires de guerre, 1956) ; les commerces, les pavillons, les résidences de tourisme, etc. ; et les poils au menton : "Hubert Baudoin aurait bientôt achevé sa toilette et (…) allait paraître au grand jour, le menton pur de toute prolifération superflue", Duhamel, Suzanne, 1941.

 

 

 

 

03 septembre 2007

Voile

 

Voile, nom masculin 

 

 

 

En latin, velum a pour sens "voile, toile, tenture, rideau". Il s’emploie aussi au figuré. Le mot français voile qui en est issu est employé au XIIe siècle pour désigner, dans un contexte religieux, une "pièce d’étoffe qui couvre la tête des religieuses" ("un voile et une blanche gone comme recluse et comme nonne"). D’où en 1571 prendre le voile et en 1667 quitter le voile. Les lexicographes du XVIIe siècle relèvent le sens religieux de ce mot, aussi bien Nicot (Trésor de la Langue française, 1606 : "voile, c’est un habillement de tête à religieuse ou veuve") que les Académiciens (première édition, 1694) : "pièce de toile ou autre étoffe déliée dont les femmes se couvrent la tête et les épaules, particulièrement les religieuses et les veuves". Dans les exemples cités en 1694, la "pièce de toile" est liée à la religion : "cette fille s’est consacrée à Dieu et a pris le voile dans un tel monastère ; on lui a donné le voile ; bénir le voile ; la bénédiction du voile ; elle est encore novice et n’a que le voile blanc". Les autres emplois, à propos de choses, tiennent aussi à la religion : "on appelle voile de calice cette pièce de taffetas, de satin, d’ouvrage dont on couvre le calice à la messe" et "voile signifie quelquefois un grand rideau, comme en ces phrases : le voile du temple à la mort de Jésus-Christ se déchira en deux parts de haut en bas, on met dans les cathédrales un grand voile qui sépare l’autel du chœur".

C’est en 1721, dans les Lettres persanes, que Montesquieu applique le mot voile à l’islam ("vivre sous le voile"), afin de traduire les mots arabes ou persans qui désignent la "pièce d’étoffe avec laquelle les femmes musulmanes se masquent le visage", emploi auquel les Académiciens font référence (1762, quatrième édition) dans les exemples qui illustrent le sens de voile : "les femmes en Orient ne sortent point qu’elles ne soient couvertes d’un voile", sans préciser la religion que professent ces femmes et les pays dans lesquels cette règle est appliquée.

 

Le nom voile a pris aussi des sens figurés qui sont relevés par les Académiciens, dès la première édition (1694) de leur Dictionnaire : "voile signifie au figuré apparence, couleur spécieuse, prétexte" ("un scélérat qui se couvre du voile de la piété, de la dévotion ; il faut lui arracher le voile dont il se couvre, et faire connaître sa méchanceté"). Le deuxième sens figuré est "aveuglement" : "on dit qu’un homme a un voile devant les yeux, quand l’amour, la haine ou quelque autre passion l’empêche de voir les choses comme elles sont" ; et le troisième : "voile se dit figurément des fables, des figures, des allégories, et de tous autres discours inventés pour faire entendre autre chose que ce qu’ils signifient naturellement" ("Esope couvrait sa morale sous le voile de ses fables ; plusieurs vérités du christianisme ont été cachées sous le voile des cérémonies de la Loi de Moïse"). Ces emplois sont éloquents. Le voile ne sert pas seulement à cacher quelque chose de sacré ou de tabou ou, comme il faut dire aujourd’hui en français islamisé, de haram, mais c’est un prétexte spécieux destiné à tromper autrui, une marque d’aveuglement ou une fiction trompeuse. Voilà qui devrait inciter les puissants du jour et les commentateurs d’office à réfléchir (mis en sont-ils capables ?) sur le sens politique ou idéologique du voile islamique, dont les mâles, eux, ne se couvrent pas le visage.

 

A partir de 1798 (cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française), deux sens sont distingués : un usage social et un usage religieux. C’est une "pièce de toile ou d’étoffe destinée à cacher quelque chose" ("voile de mousseline, de gaze, de tulle, de dentelle") et la "couverture de tête que portent les religieuses". Les Académiciens, dans les sixième et huitième éditions de leur Dictionnaire, illustrent l’usage social du voile par l’exemple des veuves, mais aussi par celui des femmes en Orient ou en Turquie : "les femmes, en Turquie, ne sortaient pas qu’elles ne fussent couvertes d’un voile".

 

La modernité se voue à la transparence. Rien n’est caché, rien ne doit rester secret, tout doit être dévoilé. Or, jamais les emplois de voile, au sens de "pièce d’étoffe" qui recouvre ou masque ou dissimule, n’ont été aussi nombreux que dans la langue moderne. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) en relèvent neuf, dont sept se rapportent à des personnes, alors que, trois siècles plus tôt, Nicot et les Académiciens en relevaient un ou deux. Une femme peut porter un voile lors de cérémonies, mariage ou communion. Ce peut être l’ornement d’un chapeau : en ce cas, le synonyme en est voilette. Ce peut être la pièce d’un vêtement religieux, dans la religion islamique ("pièce d’étoffe légère mais opaque que portent en public les femmes musulmanes" et "pièce d’étoffe qui recouvre la chevelure des femmes musulmanes"), dans la religion catholique ("pièce d’étoffe que les religieuses et les novices portent sur la tête et dont elles se couvrent parfois le visage"), la pièce d’un vêtement professionnel ("coiffure de tissu sous laquelle, dans certaines professions, les femmes enferment leurs cheveux par mesure d’hygiène"), par extension un "tissu très léger fait de laine, de coton, de soie, de fibres synthétiques, utilisé dans la confection de vêtements ou dans la fabrication de rideaux" et enfin, souvent au pluriel et d’un usage littéraire, le "vêtement léger qui recouvre le corps de la femme" (la "danse des sept voiles").

Qu’ils soient modernes ou ringards, les lexicographes s’accordent à faire du voile une pièce du seul vêtement féminin. Le voile, nom msculin, est propre aux femmes. Seules les femmes doivent cacher une partie de ce qu’elles sont et se dissimuler. Il n’est pas exigé des hommes de porter un voile. Ce serait les humilier que de le faire, sauf si ce sont des truands ou des voyous en opération. Auquel cas, ils ne portent pas un voile, mais une cagoule ou un passe-montagne ou un masque.

 

 

 

02 septembre 2007

Polémique

 

 

 

 

Emprunté à un adjectif grec qui a pour sens "relatif à la guerre" (en parlant de choses) ou "disposé à la guerre" (en parlant de personnes) et, par extension, "batailleur, querelleur", l’adjectif polémique est attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle, alors que se déchaînent les passions religieuses : en 1578 chanson polémique, au sens de "guerrière" et en 1584, au sens de "relatif à la dispute par écrit". Le premier à l’employer comme un nom, au sens de "controverse par écrit", est Agrippa d’Aubigné, poète qui, plus que tout autre, a jeté de l'huile sur le feu des passions religieuses (préface des Tragiques, 1619). Il est enregistré à partir de la deuxième édition (1718) du Dictionnaire de l’Académie française, uniquement comme adjectif, du moins jusqu’à la sixième édition (1832-35). Il signifie "qui appartient à la dispute" et "il se dit des disputes par écrit, soit en matière de religion, soit en d’autres matières", comme dans "ouvrage polémique, traité polémique, style polémique" (1762, 1798). De même, Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) ne relève que l’emploi d’adjectif : "qui appartient à la dispute, à une guerre, à un combat littéraire". Il juge aussi, se fondant sur l’origine grecque de ce mot, que "guerre polémique est un pléonasme, une répétition d’idées" et que l’on doit dire ouvrages polémiques et guerres littéraires.

Dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’emploi de polémique comme nom est relevé : "il est aussi substantif féminin et signifie dispute, querelle de plume" (exemples : "il excelle dans la polémique, la polémique littéraire"). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) et les Académiciens (huitième édition) reprennent les définitions de 1832-35 : "1, adjectif, qui appartient à la dispute par écrit" et "2, substantif féminin, la polémique, dispute par écrit".

Voltaire, qui a été un écrivain polémique (talentueux certes) et qui n’appréciait guère les ouvrages polémiques, non pas les siens, mais ceux des autres ou ceux qui le prenait pour cible, définit ainsi, avec beaucoup de mauvaise foi sans doute, les livres polémiques : ce sont "ceux dans lesquels on dit des injures à son prochain pour gagner de l’argent". La polémique est belle, sauf quand on en est la cible.

 

Dans la langue moderne, de profonds changements affectent l’emploi de polémique, comme l’atteste l’article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1792-94). Les auteurs de ce Trésor exposent d’abord l’emploi comme nom, contrairement aux lexicographes antérieurs, ensuite l’emploi adjectif. Alors que, dans les dictionnaires antérieurs, polémique, nom ou adjectif, était borné à la seule littérature, dans la langue moderne, il s’est étendu à toutes sortes de réalités, dont la plupart sont étrangères à la littérature. C’est "une discussion ou un débat ou une controverse qui traduit de façon violente ou passionnée, et le plus souvent par écrit, des opinions contraires sur toutes espèces de sujets : politique, scientifique, littéraire, religieux, etc.". C’est même "un genre dont relèvent ces discussions". Les exemples sont "engager, poursuivre une polémique avec quelqu’un, aimer la polémique, faire de la polémique". Albert Camus (Actuelles I, 1948) a compris que la polémique était sortie du domaine borné et policé des lettres et que son extension à toute société était la marque de l’expression d’une haine sans limite qui déteint sur le monde : "il n’y a pas de vie sans dialogue, écrit-il. Et sur la plus grande partie du monde, le dialogue est remplacé aujourd’hui par la polémique". Il poursuit ainsi : "le XXe siècle est le siècle de la polémique et de l’insulte (...) Des milliers de voix jour et nuit, poursuivant chacune de son côté un tumultueux monologue, déversent sur les peuples un torrent de paroles mystificatrices, attaques, défenses, exaltations". La modernité n’est pas seulement l’ère de l’obscurantisme épais et des crimes de masse et sans nom, de sorte qu’il a fallu fabriquer des mots nouveaux, génocide, purification, nettoyage ethnique, ou d'employer dans un sens nouveau de vieux termes de religion, holocauste, shoah, pour les nommer ; elle a cru aussi qu’elle devait réaliser son essence ou son être par la polémique généralisée et l’insulte obligatoire.

 

 

01 septembre 2007

Bienséance

 

 

 

 

Formé à partir de l’adjectif bienséant, bienséance est attesté en 1534 comme terme de droit ou de prétendu droit, sans fondement juridique (droit de bien séance : "droit fondé sur la commodité, la convenance", Rabelais). Cet emploi est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française : 1694, 1762, 1798, 1832-35, "on dit qu’une chose est à la bienséance de quelqu’un pour dire qu’il lui conviendrait de l’avoir à cause de quelque convenance particulière". Les exemples sont : "cette charge, cette terre est à votre bienséance à cause du voisinage" et "telle province est fort à la bienséance de ce prince-là". Dans la huitième édition (1932-35), les Académiciens jugent que cet emploi de bienséance est désuet. Ils l’évoquent au passé : "être à la bienséance de quelqu’un se disait de ce qu’il conviendrait à quelqu’un d’avoir" (exemples : "cet emploi, ce poste est à votre bienséance, cette terre est à votre bienséance, à cause du voisinage") et ils précisent "qu’on dit plutôt aujourd’hui être à la convenance de...". Dans la neuvième édition (en cours de publication), il n’est plus fait référence à cet emploi.

Ce pseudo droit ayant fait l’objet d’innombrables abus, le mot a été employé ironiquement pour désigner l’usage illicite qu’en ont fait les puissants : "on dit, en raillant, qu’un prince, qu’un seigneur s’est approprié un pays, une terre, un héritage par droit de bienséance, pour dire qu’il n’a eu d’autre droit de les prendre que parce que ce pays, cette terre, cet héritage l’accommodaient" (1694) et "on dit par droit de bienséance pour dire sans avoir aucun autre droit que celui de sa propre convenance, de sa propre commodité" (1762, 1798). Dans les sixième et huitième éditions (1832-35, 1932-35), l’expression "par droit de bienséance" est jugée "familière". Elle n’est plus relevée dans la neuvième édition.

Outre ce sens, bienséance prend, dans la seconde moitié du XVIe siècle, un sens moral. Chez Montaigne, c’est "ce qui convient" ("la grâce et bienséance des vêtements") et "le respect de certaines formes" : "je veux que la bienséance extérieure et l’entregent et la disposition de la personne se façonnent quand et quand l’âme". C’est dans ce sens qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762) : "convenance de ce qui se dit, de ce qui se fait par rapport aux personnes, à l’âge, au sexe, aux temps, aux lieux, etc." (exemples : "cela choque la bienséance, n’est pas dans la bienséance, est contre la bienséance ; il sait ce qui est de la bienséance ; observer la bienséance, les bienséances ; les règles, les lois de la bienséance"). D’une édition à l’autre, la définition est affinée ou amplifiée : "convenance, rapport de ce qui se dit, de ce qui se fait, avec ce qui est dû aux personnes, à l’âge, au sexe, et avec ce qui convient aux usages reçus et aux mœurs publiques, etc." (1798) ; "convenance, rapport de ce qui se dit ou se fait, avec ce qui est dû aux personnes, à l’âge, au sexe, à la condition, et avec les usages reçus, les mœurs publiques, le temps, le lieu, etc." (1832-35 ; 1932-35 ; neuvième édition en cours). De même, les exemples se multiplient, en particulier ceux qui se rapportent à l’inobservation des bienséances, comme si cette inobservation était aussi grave que la violation des lois : "négliger les bienséances, pécher contre la bienséance" (1762 : l’inobservation est un péché), auxquels est ajouté dans les éditions suivantes "se mettre au-dessus des bienséances".

Alors que les Académiciens se sont efforcés moins de définir le nom que de cerner la notion qu’il désigne et qui fait de la bienséance une vertu de l’homme vivant dans une société policée, Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) en expédie la définition en quatre mots "ce qui sied bien", se contentant de paraphraser la formation du mot bienséant (adverbe bien et verbe seoir, "convenir") et tablant sur les citations, brèves à dire vrai et allusives, d’écrivains classiques pour en illustrer le sens. Or, les extraits cités ("on peut rire des erreurs sans blesser la bienséance", "nous sommes prêts d’offenser la bienséance", "il n’y a rien qui choque tant la bienséance que ces sortes de conduites", "il était de la bienséance qu’il liât société avec ses semblables", "les belles choses le sont moins hors de leur place ; les bienséances mettent la perfection, et la raison met les bienséances", "Ulysse préférait l’intérêt commun de la Grèce et la victoire à toutes les raisons d’amitié et de bienséance particulière", "un homme qui remplisse toutes les bienséances", "il y a des règles de bienséance et d’honneur qui doivent être gardées inviolablement, même à l’égard des ennemis", "vous êtes d'un sexe et d’un rang qui vous met dans les bienséances du monde", etc.) illustrent le sens ("ce qui sied bien") de bienséance, mais ils n’analysent pas la notion.

 

L’article bienséance du Trésor de la Langue française (1972-94) exhale les parfums capiteux de la modernité relativiste, sociologique et très bien pensante. Ce qui était une vertu, définissant l’homme ou la nature humaine chez Montaigne et chez les meilleurs auteurs classiques devient, dans ce dictionnaire, une norme propre à une société donnée, bourgeoise ou aristocratique : "qualité de ce qui répond aux normes morales d’une société donnée". Autrement dit, la morale est quelque chose de fluctuant – une sorte d’épiphénomène qui évolue en même temps que la société. On reconnaît là les vieilles croyances rabougries du léninisme et du trotskisme : "notre morale", à nous, les nouveaux puissants du monde, n’a rien en commun "avec la leur" - celle des hommes ordinaires. Pauvres lexicographes, faut-il qu’ils soient aliénés pour faire de ce credo débile leur horizon indépassable ! Le "phare" du rien qu’était Sainte-Beuve est cité pour illustrer cette conception relativiste de la bienséance, mais à contretemps ou de façon incongrue. En effet, Sainte-Beuve traite de la bienséance dans les lettres ou dans l’expression poétique, et non d’une norme sociale, encore moins d’une vertu de l’homme vivant dans une société policée : "avec le XVIIe siècle commencent des mœurs sociales, sinon meilleures au fond, du moins plus sévères en apparence ; le mot de pudeur, inventé par Desportes, représente désormais quelque chose, et le sentiment de la bienséance va naître et se développer. Il n’est plus permis de tout nommer avec une sorte d’effronterie naïve, et l’obscénité, qui a conscience d’elle-même, devient clandestine en même temps que coupable" (Poésies, 1829).

Même bienséances au pluriel est défini d’un point de vue relativiste : "ensemble de règles correspondant à l’éthique d’une époque". Las Cases parle "d’infraction aux bienséances publiques" (Le Mémorial de Sainte-Hélène, 1823) et Guéhenno de "la tyrannie des bienséances" au sujet de Rousseau (Jean-Jacques, Roman et vérité, 1950). Pourtant, les synonymes et les antonymes cités dans le Trésor de la Langue française, à savoir convenance, correction, décence, honnêteté, cynisme, immodestie, impudeur, inconvenance, indécence, messéance, attestent que la notion de bienséance se rapporte à une morale qui est valable en tout lieu et à tout moment, du moins dans une civilisation digne de ce nom. Le même relativisme imprègne la seconde définition de bienséance : "qualité de ce qui est conforme aux usages de la politesse" (sous-entendu, la politesse est une réalité variable et fluctuante) : "le même moi qui m’avait fait la saluer avant que je l’eusse identifiée, (...), me faisait lui tenir par bienséance jusqu’à l’heure où elle s’en allait, mille propos aimables et insignifiants" (Proust, Du côté de chez Swann, 1913). Les Académiciens se gardent bien dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire de verser dans ce relativisme d’époque. Ils reproduisent la définition des éditions antérieures et ils continuent à en faire, nonobstant les sociologues, une vertu de l’homme vivant dans une société policée.

 

 

Dans les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, il n’est pas fait allusion aux bienséances dans l’art classique, à l’exception de l’exemple bienséances oratoires cité dans la seule édition de 1832-35. Le premier à traiter de la question est Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788). La bienséance est étendue au style : elle "consiste à employer des termes et des expressions qui conviennent aux genres des sujets qu’on traite ou des ouvrages qu’on écrit ; à éviter, par exemple, les expressions pompeuses dans la comédie et les expressions basses dans la tragédie". Cette règle est ignorée, selon Féraud, des "prédicateurs, qui ne cherchent qu’à enluminer leurs sermons des mots du jour, mots souvent de ruelle, et à employer des expressions pleines d’affèterie, et ridiculement figurées". Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré en fait un "terme de littérature", mais il n’en définit pas le sens, ni ne cherche à cerner la notion : c’est "ce qui convient". Il cite les "bienséances oratoires" et illustre ce sens d’extraits d’écrivains : Boileau ("La scène demande une exacte raison ; L’étroite bienséance y veut être gardée") ; Corneille ("Il semble que la bienséance y soit un peu forcée") ; Bouhours ("Le Tasse ne garde pas aussi exactement que Virgile les bienséances des moeurs, mais il ne s’égare pas comme l’Arioste"). Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) relèvent cet emploi, qu’ils jugent rare : c’est la "qualité de ce qui répond à certains critères d’appréciation esthétique", mais ces critères ne sont pas exposés, ni ne sont explicites dans cet extrait de Marmontel : "il était du bel air, et presque de la bienséance, pour un homme aimable, ou qui prétendait l'être, d'avoir ce qu'on appelait une petite maison" (Essai sur les romans, 1799). Le sens qui serait spécifique à la littérature classique est défini, toujours dans une perspective relativiste : "qualité d’une œuvre qui répond aux lois du genre, aux exigences du sujet, des personnages, au goût dominant d’une époque", comme si cette règle était désuète et qu’aucun écrivain moderne ne la respectât. Les bienséances oratoires, qui seraient propre à la rhétorique, sont mentionnées, sans être définies, et illustrées de cet extrait de Chateaubriand : "je le peindrais à la tête d’un des premiers corps de l’État, prononçant ces discours qui sont des chefs-d’œuvre de bienséance, de mesure et de noblesse"  (Mémoires d’outre-tombe, 1848). Les Académiciens, eux, signalent, à juste titre, que bienséance est un terme d’histoire littéraire : "pour la critique classique", c’est "la conformité aux normes du genre littéraire ou artistique, ainsi qu’à la sensibilité et au goût du public". Ils font l’effort de définir la notion en la replaçant dans l’époque où elle a vu le jour.

 

 

31 août 2007

Mythologies intellotes 22

 

 

Le Monde, quotidien de l’intelligentsia ?

 

 

 

Lire Le Monde, c’est faire une étrange expérience. La lecture terminée, il ne reste que des mots ou des phrases, comme si ce journal de référence (ou de révérence ?) avait le pouvoir d’escamoter le monde. Il est le prestidigitateur de la réalité. Elle s’évanouit, disparaît, n’existe plus. Elle est comme les seins : il est interdit de la montrer. Le passe-passe se fait, comme au bonneteau, suivant différents tours, que voici exposés, à partir d’une lecture critique, évidemment partiale, de l’édition datée du vendredi 17 août 2007 : 22 pages, 1 € 30 cts, soit un peu moins de 6 cts d’euros la page.

 

 

1. La vulgarité de l’expression

Titre de la page 6 (rubrique " Environnement & Sciences ") : " l’auto japonaise dédommage des victimes de la pollution ". Dans cette rubrique dite " sciences ", l’expression verbale n’a rien de scientifique. Ce n’est pas " l’auto " qui dédommage des victimes (comment le ferait-elle ?), mais des constructeurs d’automobiles. Dans cette phrase, la métonymie de la chose (le nom d’un objet manufacturé – l’auto en l’occurrence – désigne celui qui l’a fabriqué : le constructeur) se double de la synecdoque du nombre (le singulier est mis pour le pluriel). Ces deux tropes ou transferts de sens sont considérés, dans les arts rhétoriques, comme la ressource principale du langage poétique. Dans ce titre, la mauvaise poésie couronne, comme cela est montré plus bas, de la fausse science.

Titre de la page 12 : " le décor dans la peau ". " Avoir quelque chose ou quelqu’un dans la peau " est jugée familière ou populaire dans les dictionnaires. L’expression désigne ce qui pousse un individu à agir. Dans le titre, l’individu qui a " le décor dans la peau " est Peduzzi, décorateur. Bien entendu, ce qui le fait agir, c’est le lucre, le sens du beau, une commande, etc. non le décor : il réalise seulement les décors du régisseur Chéreau. Une expression populaire est détournée de son sens pour faire le titre d’un article sur la culture. Ce détournement est nommé parodie : c’est un jeu de mots ou de sens, désinvolte, prétendument insolent ou anticonformiste. Depuis trente ans, les ultras de la presse gauchiste, Libération en particulier, y recourent dans tous les titres. Le Monde les singe et se plie à la mode : plus elle est bête, plus elle a de succès.

Page 1, titre " pollution : des géants de l’auto plaident coupable ". Le " plaider coupable " du titre est à la fois impropre : une transaction avec les plaignants n’a rien à voir avec le " plaider coupable " et il n’est pas sûr que le droit japonais ait adopté cette procédure, et vulgaire, puisque Le Monde se complaît à citer une expression des feuilletons télé US (est-ce sa culture ?), pays où le plaider coupable existe dans les procédures.

 

 

2. L’écart entre les mots et les choses.

Dans Cratyle, Socrate montre que les mots sont bien formés, quand ils sont ajustés aux choses, c’est-à-dire quand ils désignent les réalités du monde sinon fidèlement, du moins le moins infidèlement possible. Il semble que Le Monde n’ait jamais entendu cette leçon.

Page 1, titre " pollution : des géants de l’auto plaident coupable ". Ce titre n’a pas de rapport avec les faits. L’article apprend que les constructeurs japonais ont préféré une transaction avec des plaignants (ils ont indemnisé des asthmatiques habitant au bord d’une autoroute) à un long procès, qu’ils ont gagné dans un premier temps, mais dont la durée et l’écho qu’il aurait eu dans les media auraient été catastrophiques pour leur image commerciale. Le sous-titre de la page 1 " Japon : sept constructeurs, dont Nissan, indemnisent 520 habitants de Tokyo " et le titre de la page 6 " l’auto japonaise dédommage des victimes de la pollution " sont à peu de choses près conformes aux faits.

Page 21, titre : " verbatim de messe ". Adverbe faussement latin, verbatim a pour sens " textuellement ". Employé comme nom, il désigne une citation. L’homélie que l’évêque de Namur a prononcée au cours de la messe de l’Assomption, diffusée le 15 août, à 11 heures, sur France 2, est citée. La voici résumée. L’évêque, conformément à la doctrine de l’Eglise, condamne les injustices sociales, la famine, le travail forcé des enfants, le saccage de la terre, le marché colossal de la drogue, de la pornographie, de l’exploitation sexuelle (il n’accuse pas les drogué(e)s, les pornographes, les prostitué(e)s, mais ceux qui, par lucre, les exploitent), la violence aveugle de la guerre et du terrorisme, etc. faits réels qui seraient les signes " d’une culture de la mort " et dans lesquels l’évêque voit l’œuvre de Satan. Il cite " la banalisation de l’avortement, avec ses dizaines de millions de victimes annuelles " (il ne dénonce pas l’avortement, mais sa banalisation ; il n’accuse pas les femmes qui avortent, mais il déplore le nombre élevé de victimes) et " la destruction légale du couple humain et de la famille " (il vise la loi, non les personnes). Voici le commentaire du Monde : " Satan donc, et diabolisées les femmes qui avortent, les femmes qui divorcent ". L’évêque n’a rien dit de cela. Peut-être le pense-t-il dans son for intérieur, bien que cette pensée soit contraire à l’obligation de charité, c’est-à-dire d’amour, qui fonde le christianisme. Le verbatim devient un manipulatim, un caricaturatim ou un désinformatim. Le Monde fait dire à l’évêque ce qu’il n’a pas dit. L’évêque a peut-être le tort de voir dans ces faits l’œuvre de Satan, ce qui est du dernier ringard, mais il parle sans haine. Le tort du Monde est de faire de l’évêque un nouveau Satan. Une personne (l’évêque) et une institution qui prend le parti des pauvres (l’Eglise) sont diabolisées, sans doute par une bobo ( ?). Ces détournements de sens, de mots, de textes sont ce que l’on nomme fièrement au Monde la déontologie, au nom de laquelle on s’arroge le droit d’asséner à la France et à l’humanité tout entière de pesantes leçons de morale.

Page 1 : " les évacués de Cachan ". Le verbe évacuer s’emploie suivi d’un nom désignant un lieu : on évacue un territoire, une salle. C’est le gymnase de Cachan qui a été évacué, pas les clandestins qui l’occupaient en violation de la loi. Ce verbe peut être suivi aussi d’un nom désignant des personnes. En 1940, des enfants, des femmes, des vieillards, vivant dans des zones menacées par les armées ennemies, ont été évacués vers l’arrière. Les clandestins occupant le gymnase n’étaient pas menacés par une armée ennemie, à moins que Le Monde pense, comme quelques ultras fous furieux, que la police française forme une armée ennemie sur le sol de la France. Ils en ont été légalement expulsés. L’article est illustré d’une photo en couleurs montrant des Noirs portant des sacs et des valises, l’un sur la tête, l’autre dans un chariot. Ce seraient les images convenues de flots de réfugiés fuyant la guerre, si ces réfugiés n’étaient pas encadrés par des CRS blancs. L’image ne montre plus un flot de réfugiés, mais une rafle, comme celle de juillet 1942. La distorsion entre ce qui se passe – les faits ou les événements - et ce qui en est dit est condensée dans le syntagme " les évacués de Cachan ", qui reprend le titre d’un tableau du XIXe siècle " les énervés de Jumièges ", ces suppliciés, dont tous les nerfs (à savoir les tendons et les muscles) ont été sectionnés, afin qu’ils ne puissent plus se tenir ni debout, ni assis. Ainsi, les prétendus évacués deviennent les éternelles victimes d’un Etat sans cœur, comme l’étaient au haut Moyen Age les énervés.

 

 

3. Le positivisme (ou le scientisme ?)

Le positivisme ne consiste pas seulement à établir des faits, serait-ce dans une langue déformante ; il consiste aussi à en faire les cas particuliers d’une loi générale. Le fait divers japonais (indemnisation d’asthmatiques : dans le monde, chaque jour, des millions de plaignants sont indemnisés, sans que Le Monde en fasse sa Une) devient l’expression d’une loi générale, grâce à un pseudo article de fond, qui est censé lier ce fait singulier à d’autres faits établis dans des statistiques ersatz de science : " l’environnement serait en cause dans 40% des décès " (dans le monde), ce qui implique que la cause principale de la mortalité humaine ne serait pas la mort, mais " l’environnement ". Pour qu’une affirmation aussi énorme ait valeur de loi, il faut ôter toute limite au sens du mot d’environnement. Il englobe tout, tout est environnement : cancers, sida, tuberculose, eaux insalubres, malnutrition.

 

 

4. Ecrire l’histoire.

Le Monde ne se contente pas de rapporter des faits, comme n’importe quel journal, il écrit l’histoire. L’autre titre de la Une est " Vœux exaucés, rêves déçus, les évacués de Cachan un an après ". Cet article (qui ne contient aucune information, mais rappelle un fait divers passé) fait entrer ce fait divers dans l’histoire de France. L’événement historique (ce qu’il n’est pas) est célébré dans " l’éditorial " de la page 2 " Cachan, un an après ", comme si était célébré l’An I de la capitulation de l’Allemagne ou l’an CC de la République. La mémoire de la France est, on le sait, un champ de bataille : Le Monde y guerroie, s’y bat, y lutte, y ferraille. L’enjeu est d’importance : qui établit la mémoire d’un peuple décide de son destin.

 

 

5. Le grand justicier

Le " plaider coupable " du titre et d’autres phrases citées dans la page 6, celle-ci en particulier : " les constructeurs sont des persécuteurs et il y a des victimes ", révèlent le rôle croissant de la justice dans les sociétés occidentales. La politique s’étant évanouie, il reste la justice, comme si l’envie de pénal structurait l’inconscient de la France et comme si la paranoïa (ceux qui me font du tort, à peu près tout le monde, vont payer) était le seul ressort des actions humaines. Or, les procès à répétition ne résolvent rien, ils nourrissent les ressentiments, le délire psychique, la vengeance, la recherche de boucs émissaires. L’article de la page 3, annoncé par ce titre de Une " la rebelle du vol Paris Bamako ", est dans la rubrique : " immigration " : en l’occurrence, le fait exposé n’a qu’un lointain rapport avec l’immigration, les clandestins renvoyés chez eux n’immigrent pas au Mali, ils retournent au pays, et gratuitement. Bien entendu, la prétendue " rebelle " a tout d’une conformiste à tout crin. Permanente de l’organisation bien pensante Léo-Lagrange, elle s’en est prise à des flics qui ramenaient chez eux deux ou trois Maliens. Le Monde ne se demande pas qui a payé le billet de cette rebelle : les subventions publiques ? A Conakry, des pogroms ont été organisés contre de malheureux policiers français blancs ; la rebelle de Léo Lagrange a donné le la. Il suffit de lire ce long article, tout en larmoiements sulpiciens, pour en comprendre la raison d’être : la justicière de Léo Lagrange, celle qui voulait rendre elle-même sa propre justice, est poursuivie par la justice, la vraie. Elle risque une peine de prison et, au civil, d’avoir à verser des dommages à Air France (l’avion Paris-Bamako a été retardé de plusieurs heures) et aux policiers injuriés et frappés, alors qu’ils ne faisaient qu’appliquer une décision de justice. Voilà qui pourrait lui coûter quelques dizaines de milliers d’euros. Mais le justicier est là. Zorro, c’est Le Monde, qui se substitue à la justice, en publiant une longue page à la décharge de la " rebelle ", afin que la vox populi incite les juges à prononcer la relaxe.

 

 

6. Commentaires délirants

Page 12, le titre racoleur et vulgaire " le décor dans la peau " est celui d’un article qui loue sans frein un décorateur : pardon, un " scénographe ". C’est dans la rubrique " décryptages " (au pluriel, on ne se prive de rien). Décrypter, c’est " traduire un texte chiffré dont on ne possède pas le code " et par analogie " déchiffrer une écriture inconnue " et " trouver le sens d’un texte obscur ou difficilement lisible ". Bien entendu, le mot décryptages est impropre. La page est un éloge, rien n’y est décrypté, bien que le sujet s’y prêtât à merveille. Peduzzi exerce son art dans le théâtre public, secteur qui prospère grâce aux subventions, c’est-à-dire grâce à l’argent des pauvres. L’article commence ainsi : " Les magnifiques appartements (au pluriel, ça fait encore plus magnifique) parisiens de Peduzzi, rue d’Auvergne " (Paris 9e, quartier Opéra). La réalité à décrypter est celle-ci : les subventions serviraient-elles à faire vivre comme des nababs ceux qui en bénéficient ? C’est Peduzzi lui-même qui le dit : " je passais devant (ces appartements) tous les matins et je me disais : quel est le salopard qui habite ici ? " (sic). Il n’y a donc pas plus de décryptage dans cet article qu’il n’y en avait dans les communiqués du Comité central de feu le PCUS. Peduzzi raconte sa rencontre avec Chéreau en 1967 : " un type, tout seul, au milieu d’une incroyable machinerie théâtrale, un capharnaüm de planches, roues dentelées, de fils, le tout peint en laque bleue ". Voici le décryptage du Monde : " Peduzzi reconnaît tout de suite la Renaissance, les Encyclopédistes ". On ne rêve pas, on a bien lu : les Encyclopédistes se reconnaîtraient aux " roues dentelées " " peintes " en " bleu " ! Le décryptage serait-il un délire ?

 

 

7. Les illusions du passé ne se sont pas évanouies. 

Page 2, une analyse a pour titre " Castro light peut-il changer Cuba ? ". Le Castro light en question est le frère du tyran qui, depuis 47 ans, opprime un malheureux peuple. Il n’a rien de light, bien entendu. Il est la copie du tyran. Le Monde invente un nouveau concept : le tyran light, comme d’autres les islamistes modérés, comme d’autres jadis le socialisme à visage humain, comme d’autres n’ont jamais osé inventer la concept de " nazi modéré ". Trente ans d’illusions envolées (Khmers rouges, révol cul en Chine pop, socialisme à visage humain, socialisme démocratique, etc.) n’ont servi à rien. Le Monde est indécrottable. Cuba est un " pays de l’Est " perdu sous les tropiques. Il changera quand les tyrans seront chassés du pouvoir, par la violence ou non, comme en Pologne, en Hongrie, en Tchécoslovaquie, etc. Alors, le peuple cubain recouvrera sa liberté, sa souveraineté, sa dignité

 

 

8. Noyer le poisson.

La page 13 est consacrée à une " rétrocontroverse ". Il faut comprendre par ce terme, non pas une controverse rétro, ni une controverse à contre-courant, mais un retour (ou une rétrospective) sur une controverse : " fallait-il juger Maurice Papon ? " La controverse de 1998, tranchée depuis longtemps, portait sur l’opportunité d’un procès intenté à un vieillard, qui fut dans sa jeunesse, non pas préfet, mais, à compter de juillet 1942, secrétaire de préfecture. L’historien de l’IEP de Bordeaux, qui a découvert en 1981 dans les archives de sa ville un document qu’il a cru dans un premier temps être un ordre d’arrestation et qui était en fait une minute signée de Papon et destinée aux divers services de la préfecture, s’est depuis plus de dix ans, dès qu’il a compris qu’il s’était trompé, désolidarisé de l’action en justice qu’il avait contribué à engager. La question que Le Monde aurait dû poser en raison est : " la justice a-t-elle condamné un innocent ? " ou encore " le bouc émissaire Papon a-t-il payé pour Vichy ? " ou encore, question plus insolente, " Mitterrand, qui était un pilier de Vichy, a-t-il livré un innocent à la vindicte publique pour s’exonérer de toute responsabilité dans les crimes commis par le régime qu’il servait ? ". Une controverse est évoquée, mais en des termes tellement faux que la réalité est occultée. Dormez tranquilles, bonnes gens, Le Monde pense pour vous et il pense bien.

 

 

9. La religiosité latente

Soit le titre de couverture " Vœux exaucés, rêves déçus, les évacués de Cachan un an après ". Vœux exaucés sont des termes religieux : un vœu est une " promesse faite au ciel par laquelle on s’engage à quelque œuvre non obligée " et " il se dit dans toutes les religions " (Littré) et exaucer a pour sens " écouter favorablement celui qui prie, qui supplie " (Littré). Ces termes sont impropres pour désigner de vulgaires exigences politiciennes : des " papiers pour tous ", c’est tout ou rien, aucun compromis n’est possible. On fait chanter l’Etat. Quant aux mots rêves déçus, ils laissent entendre que les clandestins ne seraient mus que par un idéal élevé, et non par le fric, le lucre, l’envie, la cupidité, et que, victimes, ils restent des victimes, même quand leurs vœux ont été exaucés. La rubrique " Logement " de la page 7 est consacrée à des reportages, qui traitent des " acteurs " (comme on dit aujourd’hui) de 2006 : " la nouvelle vie des ex-squatteurs de Cachan " et " une majorité de clandestins de la " Cité U " ont été régularisés ". Les mots nouvelle vie, à connotation religieuse, laissent accroire que ces clandestins sont nés à nouveau ou " renés ", grâce aux papiers et autres avantages (logements sociaux) qui leur ont été prodigués. On n’est plus dans la réalité, mais dans le ciel de la religion. Bien entendu, il n’est rien dit des infractions répétées aux lois démocratiquement votées par les élus d’un peuple souverain, dont se sont rendus coupables les clandestins. Il est vrai que, si leurs délits innombrables avaient été rappelés, les lecteurs en auraient peut-être conclu qu’en France, les délinquants bénéficient de récompenses, de primes, d’avantages divers, etc. au détriment des seules et vraies victimes.

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Les journaux paroissiaux, les bulletins de sacristie et autres organes diocésains, etc. ne sont pas grand chose, mais ils sont sans autre prétention que de maintenir un lien ténu entre les croyants. Dans leurs lignes, la réalité s’efface, disparaît, n’existe plus, comme dans Le Monde, où le réel est remplacé par un simulacre : sa représentation idéologique. Pour le distinguer des bulletins de paroisse (est-il leur organe de référence ou vice-versa ?), il faudrait employer des mots qui n’existent pas dans la langue : pourquoi pas paroissial de bénitier ou sacristial de paroisse ou diocésal du soir ?

 

 

30 août 2007

Théodicée

 

 

 

 

 

Ce mot est composé de deux mots grecs, le premier signifiant "Dieu" et le second "manière d’agir, justice, règle, droit". C’est Leibniz qui l’a fabriqué en 1710. Il y donne le sens de "justification" ou de "bonté de Dieu", dans Essais de théodicée concernant la bonté de Dieu, la liberté de l'homme et l'origine du mal, où il justifie la providence, malmenée par le penseur protestant Bayle. Le mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française, à partir de la sixième édition (1832-35). Par extension, à partir de 1819, le mot désigne la partie de la théologie qui traite de l’existence et des attributs de Dieu. De fait, il prend le sens de théologie naturelle ou "science de Dieu établie par les seules lumières de la raison, sans recours à la Révélation".

Ces deux sens sont exposés par Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : "justice de Dieu" et "partie de la philosophie qui traite de l’existence et des attributs de Dieu, de ses rapports avec l’homme". Littré s’efforce d’expliquer en quoi consiste la "justice de Dieu", malgré le mal qui mine le monde, citant Fontenelle : "partie de la théologie naturelle qui traite de la justice de Dieu, et qui a pour but de justifier sa providence, en réfutant les objections tirées de l’existence du mal ; on connaît assez les difficultés que M. Bayle avait proposées sur l’origine du mal, soit physique, soit moral". Voltaire, qui est cité, était, on le sait, un adversaire de Leibniz et de ses disciples, qui sont caricaturés dans le personnage de Pangloss, dont la maxime favorite est "tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possibles".

Littré a beau être positiviste et sans doute incroyant, il a conscience que le second sens de théodicée n’est qu’une extension aventurée, œuvre sans doute de philosophes qui n’ont pas lu Leibniz ou qui l’ont lu en diagonale. Pour lui, ce sens résulte d’un "abus" : "abusivement, dans le langage de l’école éclectique moderne", écrit-il. On ne sait qui est inclus dans cette "école éclectique moderne", mais on comprend, aux deux adjectifs éclectique et moderne, que Littré ne s’en faisait pas une haute idée.

Dans la huitième édition de leur Dictionnaire, les Académiciens, qui ne sont pas de grands philosophes, se contentent d’avaliser le sens de l’école éclectique moderne : "terme didactique, partie de la philosophie qui traite de l’existence, des attributs et en particulier de la justice de Dieu", se référant à Leibniz cavalièrement et sans relever le sens premier du mot : "il se dit encore d’un traité composé sur cette partie de la théologie", citant en exemple le titre du traité, La Théodicée de Leibnitz, mais de façon erronée, le véritable titre étant : Essais de théodicée concernant la bonté de Dieu, la liberté de l'homme et l'origine du mal, qui définit de façon claire le sens du mot théodicée : "la bonté de Dieu" par rapport à la "liberté de l’homme" et à "l’origine du mal". Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), cette confusion est effacée. Deux sens sont distingués : "chez Leibnitz, justification de la bonté de Dieu en dépit du mal qui existe dans le monde" et "partie de la métaphysique qui traite, d’après les seules lumières de l’expérience et de la raison, de l’existence et de la nature de Dieu", les synonymes étant théologie naturelle et théologie rationnelle. Les auteurs de ce Trésor ajoutent que, par métonymie, théodicée prend le sens de "traité, manuel de théodicée".

L'oeuvre de Leibniz, souvent admirable, méritait un modeste hommage, se ramenât-il à rétablir le sens d’un mot qu’il a fabriqué.

 

 

29 août 2007

Vacances

 

Vacance et vacances

 

 

 

Dérivé de vacant, vacance est attesté au début du XIVe siècle au sens de "état d’une charge qui est sans titulaire" et vacances (au pluriel), à la fin du XVIe siècle, dans le sens de "période où les tribunaux interrompent leurs travaux" et, suivi de l’adjectif scolaires, dans L’Histoire comique de Francion, roman de Sorel (1623).

Les Académiciens (première édition, 1694, de leur Dictionnaire) ne relèvent que le sens de vacance attesté au XIVe siècle : "état de la dignité, de la charge, de l’emploi qui est à remplir", comme dans les fragments de phrase "durant la vacance du saint Siège", "la vacance d’une abbaye, d’un bénéfice, etc." La définition et les exemples de la huitième édition (1932-35) sont étrangement semblables ("état d’une charge, d’une dignité, d’un poste vacant, durant la vacance du Saint Siège, la vacance d’une abbaye, d’un bénéfice"), bien que, depuis la Révolution et la nationalisation des biens du clergé et la loi de 1905, les "bénéfices" qu’un abbé et un évêque pouvaient tirer d’une abbaye ou d’un diocèse aient été réduits à rien, et comme si les Académiciens jugeaient que les événements historiques n’avaient pas d’effet sur la langue (ce en quoi ils s’abusent). Dans cette huitième édition, les exemples sont cependant plus variés que dans la première édition. Ainsi "l’Académie a déclaré la vacance de ce fauteuil" et "il y a trois vacances à remplir dans cette université".

Dans la quatrième édition (1762), les Académiciens notent que, "en ce sens" (à savoir "le temps pendant lequel un bénéfice, une dignité, une place n’est pas remplie"), vacance "n’est d’usage qu’au singulier". De fait, ils distinguent le singulier du pluriel et il donnent à vacances deux sens, ceux qui sont attestés au XVIIe et au XVIe siècles : "le temps auquel les études cessent dans les écoles, dans les collèges" et "le temps que les tribunaux cessent". Le moment de l’année où ces vacances sont fixées est précisé : "c’est ordinairement pendant l’automne" (dans les éditions suivantes, cette précision disparaît) et "ils (les écoliers et les collégiens) ont six semaines de vacances". En deux siècles et demi, ce qui a changé dans les écoles, c’est le moment de l’année où les cours vaquent : en été, et non plus en automne, mais aussi à la Toussaint, à Noël, en février et en Pâques ; et la durée de ces mêmes vacances : ce n’est plus six semaines, mais dix-huit semaines. Quant à l’emploi de vacances des tribunaux, il est noté que le nom est en concurrence avec vacations : "on parle autrement (de) vacations". Cet usage est critiqué par Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) : "vacances se dit pour le collège et vacations pour le palais", alors que "l’Académie dit l’un et l’autre pour celui-ci" (le palais). Féraud conteste aussi le point de vue de deux grammairiens (Beauzée et Bouhours), selon qui "on ne doit pas dire vacations, en parlant des études ; mais on peut dire vacances, en parlant des séances des gens de Justice, parce qu’ils peuvent à leur gré employer ce temps à leurs affaires personnelles ou à leur récréation : dans le premier sens ("affaires personnelles"), ils sont en vacations ; dans le second sens ("récréation"), ils sont en vacances". Ce qui, selon Féraud, est déterminant, ce ne sont pas les affaires personnelles ou les loisirs des gens de justice pendant la fermeture temporaire des tribunaux, mais la pluralité des usages propre à la langue : "j’y trouve une autre différence, qui me parait plus simple, c’est qu’en parlant du même temps et des mêmes personnes (la cessation du service et les gens de justice), on dit vacations, en langage du palais, et vacances dans le discours ordinaire. Un Avocat dira, dans son plaidoyer, durant le temps des vacations, et il dira dans le monde j’ai fait cet ouvrage pendant les vacances".

La critique de Féraud porte aussi sur l’emploi possible de vacance au singulier pour désigner le temps de repos. "Vacances, écrit-il, ne se dit ordinairement que d’une suite de jours ; et quand on veut parler d’un seul jour, il faut se servir du mot congé", alors que "l’Académie observe pourtant qu’on dit, au singulier, un jour de vacance". Même la définition la plus ancienne ("le temps pendant lequel un bénéfice, une dignité n’est pas remplie") est l’objet de critiques, parce que "l’Académie le dit aussi d’une place". Féraud précise : "elle entend sans doute une place ecclésiastique" et il ajoute : "ces sortes de places, quand elles sont inamovibles, sont des bénéfices ; quand elles ne le sont pas, on ne leur applique pas le nom de vacance : on dit seulement qu’elles ne sont pas remplies".

Il fut un temps (révolu, à coup sûr) où les vacances ne faisaient pas l’objet de dissertations sociologiques, parce que la réalité désignée (fermeture temporaire des écoles et des tribunaux) était restreinte dans une société de labeur. Dans l’édition de 1832-35, les exemples cités laissent penser que les vacances tendent à prendre de plus en plus d’importance en France. Certes, les écoliers et les collégiens ont ou auraient toujours "six semaines de vacances", mais il est envisagé la possibilité de "prolonger les vacances" et de "ne pas reprendre le travail aussitôt après que les vacances sont finies". Lentement, la France entre dans une nouvelle civilisation, qui va être nommée dans la seconde moitié du XXe siècle civilisation des loisirs. Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) décrit les emplois du mot vacance, qu’il soit au singulier ou au pluriel, comme les Académiciens et il avalise, contrairement à Féraud, la concurrence entre vacances et vacations dans la langue de la justice : "temps, dit aussi vacations, où les tribunaux interrompent leurs fonctions".

C’est dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) que, dans les exemples cités, sont distinguées "les vacances de Pâques" des "grandes vacances" et surtout que le nom vacances est étendu à des réalités, qui ne sont plus seulement celles de l’école ou de la justice. "Par extension, écrivent les Académiciens, vacances s’emploie en parlant du temps de repos qui est accordé à des employés dans un magasin, dans une banque, dans un établissement public ou privé, quel qu’il soit" (exemple : "les employés de cette maison ont droit à un mois de vacances"). Le mot s’étend aussi aux assemblées élues : "les vacances parlementaires". Les congés payés ayant été institués en 1936, le mot vacances n’est pas encore entré dans l’usage à propos des ouvriers. Les réalités de la campagne étant ce qu’elles sont, il n’est pas en usage non plus, même aujourd’hui, à propos des paysans ou, comme on dit depuis que les paysans ont disparu, des agriculteurs.

Ce que notent les Académiciens, c’est aussi l’extension du sens de vacances, puisque le mot "se dit, dans une acception plus générale encore, de toute interruption que l’on s’accorde dans ses occupations ordinaires" (exemples : "je ne travaillerai pas à mon livre ces jours-ci : je prends des vacances ; je me suis donné des vacances"). Peu à peu, la notion de vacances est recouverte par celle de loisirs. Si l’on devait qualifier la seconde moitié du XX siècle, on pourrait dire qu’elle est le temps des vacances de masse obligées ou même obligatoires. Après s’être adonnée pendant un demi siècle ou plus aux massacres de masse et aux génocides, l’humanité s’apaise. En Occident du moins, elle n’aspire plus qu’à se reposer. Peut-être pour régénérer sa fureur.

Le long article qui est consacré à vacances dans le Trésor de la Langue française (1972-94) célèbre le triomphe social des vacances. Les vacances diplomatiques complètent les vacances des tribunaux et du parlement : en France, celles-ci sont longues : "du premier juillet au premier octobre et du 21 décembre au premier avril" (1981). Les vacances scolaires et universitaires se multiplient : "vacances de Noël, de Pâques, de Pentecôte, de printemps, de la Toussaint, les grandes vacances, les vacances d’été". Elles sont si nombreuses et si longues que l’on institue, en compensation, "des cours et des devoirs de vacances". Elles s’étendent à toute la société : "congé rémunéré (généralement cinq semaines) auquel ont droit les salariés selon les critères régis par la législation du travail". Le synonyme en est congés payés. Un extrait analyse le phénomène : "le développement social des vacances tient à la fois à celui des communications et à celui du niveau de vie (et a été évidemment favorisé depuis 1936 par l’institution des congés payés)"  (Gouvernement et administration en France, 1967). De fait, apparaissent les "camps, colonies, centres, clubs, villages de vacances", les "maisons (familiales) de vacances" ("structures accueillant les individuels (sic) et les familles selon des formules et des prestations diverses, animation, garde d’enfants, etc.)". Ces réalités sont décrites : "les villages de vacances" sont des "installations de type pavillonnaire qui reçoivent dans des sites touristiques des clients désireux de faire des séjours en pension complète dans une atmosphère de vie collective" (Le Tourisme en France, 1960) et "les maisons familiales de vacances dont la première date de la fin du siècle dernier n’ont pris de développement réel qu’à une époque récente, à la suite de l’essor des associations familiales" (Tourisme et Action de l’État, 1966). De fait, les vacances sont des produits de consommation ("les vacances à crédit ou formule de vacances permettant l’échelonnement des paiements") qu’il faut financer : "une caisse nationale de vacances a été créée en France sur le modèle de la caisse suisse". On délivre donc des "bons (de) vacances" ou des "chèques vacances" à "certaines familles, généralement modestes". Ainsi "les bons vacances sont distribués par les caisses d’Allocations familiales à leurs cotisants dont les ressources sont inférieures à un certain seuil". Les vacances suscitent une économie nouvelle : "produits-vacances" ou "prestations liées à l’organisation et à la réalisation des vacances". La publicité s’en mêle : une "opération(-)vacances" est une "campagne médiatique ayant pour objet le tourisme et les vacances".

L’assomption des vacances ne s’arrête pas là. Ce n’est plus seulement le temps pendant lequel des institutions publiques sont fermées, ni même les congés payés ; c’est aussi, comme le notaient les Académiciens en 1932-35, la "période plus ou moins longue pendant laquelle une personne cesse toute activité professionnelle pour se reposer, se détendre". Les emplois de vacances dans ce sens sont innombrables : "avoir besoin de vacances ; vacances passées, vacances prochaines ; agréables, belles, bonnes, courtes, dernières, heureuses, longues, petites, prochaines, vraies vacances ; l’approche, le début, l’époque, la fin, la période, le retour, le temps, la veille des vacances ; un mois, une semaine de vacances ; la joie, le repos des vacances ; l’étalement des vacances ; voyage de vacances ; départs en vacances ; passer ses vacances à la montagne, au bord de la mer, à la campagne, à la neige, en France, à l’étranger".

Dans le meilleur des mondes possibles, pourtant, tout n’est pas parfait. Vacance et vacances prennent des sens qui révèlent l’ambiguïté des innombrables réalités que désignent ces mots. Ainsi, entendu dans un sens figuré, vacance a aussi, dans la langue moderne, le sens de "vide affectif, moral ou intellectuel". Le synonyme en est vacuité. Ce ne sont pas les sociologues qui emploient le mot dans ce sens, mais les écrivains, qui comprennent mieux le monde moderne que les pauvres sociologues qui égrènent le chapelet des idées reçues ou font tourner le moulin à prières du catéchisme social : "la vacance est une chose que l’extrême jeunesse est inapte à apprécier : elle lui apparaît toujours soit sous la catégorie du vide, soit sous celle du sentimental" (Du Bos, 1928) et "l’être pensant qui n’a que soi pour but souffre d’une vacance abominable" (Gide, 1931). L’humanité moderne est entrée dans l’ère du post-travail. Elle s’en réjouit stupidement, elle devrait s’en affliger. Aussi vacance prend-il le sens de "état de repos, d’inaction". En 1956, un romancier a écrit cette phrase messianique : "aucun homme ne doit demeurer inemployé ; il anémierait dans la vacance sa valeur". Il n’a pas été entendu.

 

28 août 2007

Solécisme

 

 

 

 

Emprunté au latin soloecismus, lui-même emprunté au grec (au sens de "faute contre les règles du langage"), du nom d’une colonie d’Athéniens établis à Soles en Cilicie (en Asie mineure), qui parlaient un mauvais patois, le nom solécisme est attesté dès le XIIIe siècle comme un terme de grammaire. Il est enregistré dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française et défini comme une "faute contre les règles de la grammaire" (1694), puis comme une "faute grossière contre la syntaxe" (1762, 1798), comme "faute contre la syntaxe" (1832-35 : l’adjectif grossière a disparu de la définition), enfin comme "une faute contre les règles de la syntaxe" (1932-35). Les autres lexicographes reprennent la définition de 1762 et de 1798 (Féraud, Dictionnaire critique de la Langue française, 1788 : "faute grossière contre la syntaxe") ou celle de 1832-35 (Littré, Dictionnaire de la Langue française, 1863-77 : "faute contre la syntaxe").

A partir de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), est relevé l’emploi figuré de solécisme, lequel est pourtant attesté trois siècles auparavant chez Rabelais et surtout deux siècles environ plus tôt dans un vers célèbre des Femmes savantes de Molière : "Le moindre solécisme en parlant vous irrite ; Mais vous en faites, vous, d’étranges en conduite". "Solécisme, écrivent les Académiciens, se dit quelquefois, figurément et par plaisanterie, d’une faute quelconque"  ("un solécisme en conduite, il fait dans cette science d’étranges solécismes", emploi que Littré reproduit : "figurément et familièrement, faute quelconque", l’illustrant du vers de Molière et de cet extrait : "il est parlé, dans les anciens auteurs, de solécismes en fait de gestes".

Dans tous ces dictionnaires, les exemples cités illustrent l’emploi du nom ; Féraud : "la contrainte de la mesure et de la rime a occasionné beaucoup de solécismes dans les vers" ; Académie, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 : "faire un solécisme, il y a un solécisme dans cette phrase" ; Littré, citant Vaugelas ("sur ce qui est observé que l’usage favorise souvent des solécismes, M. Chapelain dit qu’alors ces solécismes sont des élégances"), Boileau ("Mon esprit n’admet point un pompeux barbarisme, Ni d’un vers ampoulé l’orgueilleux solécisme"), d’Olivet ("combien de lettres supprimées par la prononciation, mais dont la suppression dans l’écriture serait un solécisme !"), d’Alembert ("tant pis pour qui ne fait pas de solécisme en parlant ; on pourrait dire que ces personnes-là lisent toujours et ne parlent jamais"), Delille ("Quelquefois à la langue, en dépit du purisme, Ose faire présent d’un heureux solécisme, Scandale du grammairien") ; mais aucun de ces lexicographes ne cite d’exemple de ces fautes contre les règles de la syntaxe qui sont nommées solécismes. Un solécisme effectif aurait été plus éloquent qu’une définition vague et générale. Il faut consulter le Dictionnaire Quillet de la Langue française en trois volumes (1948) pour lire enfin un exemple de solécisme : "faute contre les règles de la syntaxe d’une langue. Exemple : c’est nous qui vont" (pour qui allons). Le mérite des auteurs de ce dictionnaire est aussi de relever ce qu’ils nomment l’antonyme de solécisme : "barbarisme, faute contre le vocabulaire".

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) se piquent de linguistique. Pourtant, ils ne citent pas d’exemple de solécisme, se contentant de citer des emplois du nom : "solécisme grossier", "il a malheureusement fait deux solécismes" (Hugo, 1839), "ce lettré qui avait accompagné de son éloquence châtiée et mélancolique tant de cadavres obscurs, n’eut sur sa tombe que la harangue pleine de solécismes d’un maire bègue et libre penseur" (Arnoux, 1923) et, par métonymie, "le mot fautif lui-même", comme chez Maistre : "ce mot nous, dans l’Église catholique, est un solécisme, s’il ne se rapporte pas à tous" (1819).

Pour tous les lexicographes, les règles de la syntaxe sont absolues : y déroger, c’est faire une faute, qu’elle soit ou non grossière. Les auteurs du Trésor de la Langue française relativisent tout cela. C’est "une faute contre la syntaxe au regard de la grammaire ou de l’usage jugé correct à une époque donnée", mais ce n’est pas une faute au regard de la linguistique, ni hors de toute époque donnée. Autrement dit, s’il y a faute, elle incombe à la grammaire, à l’époque ou à ceux qui décident si un usage est correct ou non. L’absolu est chassé de l’horizon de la langue, comme il est chassé de tout lieu, domaine, discipline, art, science. La science moderne est celle de la relativité, mais son arrogance la rend incapable de comprendre qu’elle aussi est relative.

L’insolence consisterait donc aujourd’hui à la soumettre aux traitements qu’elle inflige aux autres : il n’y a pas à se gêner ou à prendre des gants. Qu’elle soit relativisée en toutes choses.

 

 

 

 

27 août 2007

Fanatisme

 

 

 

 

 

Formé à partir de fanatique, le nom fanatisme est attesté en 1688, chez Bossuet, dans un sens proche de celui de fanatique ("disposition d’esprit des fanatiques qui se croient inspirés de la divinité"), et qui est aujourd’hui jugé vieux (Trésor de la Langue française, 1972-94 : "comportement, état d’esprit de celui qui se croit inspiré par la divinité", exemple : "fanatisme d’illuminé") ou vieilli (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication : "disposition d’esprit, comportement d’une personne qui se croit inspirée par la divinité"). Entendu dans ce sens, le fanatisme est une illusion, dommageable certes pour l’illuminé qu’elle fait vivre, mais sans conséquence meurtrière pour ses voisins. Enregistré pour la première fois dans la deuxième édition (1718) du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini dans le sens qu’y donne Bossuet : "erreur du fanatique". C’est une erreur, ce n’est pas un crime. Les Académiciens ajoutent (1762, quatrième édition) : "on appelle aussi fanatisme un entêtement outré et bizarre". Non seulement c’est erreur, mais c’est aussi une persistance dans l’erreur.

C’est au XVIIIe siècle que fanatisme s’enrichit d’un nouveau sens. En 1729, il est attesté au sens de "excès en faveur d’une foi religieuse ou d'une croyance" et "passion excessive que l’on porte à une personne ou à quelque chose". Dans la cinquième édition (1798) de leur Dictionnaire, les Académiciens enregistrent ce nouveau sens : "zèle outré en matière de religion" et, comme ils ont constaté les effets du fanatisme durant les événements dits révolutionnaires, ils ajoutent : "ou un attachement opiniâtre et violent à un parti, à une opinion, etc.". Il est vrai aussi que Voltaire a multiplié les critiques contre toutes les formes de fanatisme et que son œuvre est une encyclopédie du fanatisme : "on entend aujourd’hui par fanatisme une folie religieuse, sombre et cruelle ; c’est une maladie qui se gagne comme la petite vérole" ; "le fanatisme est à la superstition ce que le transport est à la fièvre, ce que la rage est à la colère" ; "le plus grand exemple de fanatisme est celui des bourgeois de Paris qui coururent assassiner, égorger, jeter par les fenêtres, mettre en pièces la nuit de la Saint-Barthélemy leurs concitoyens qui n’allaient point à la messe" (anachronisme, puisqu’en 1572, le nom fanatisme n’existait pas encore dans la langue). Comme tous les progressistes, Voltaire imagine un avenir radieux, façonné par la philosophie, dans lequel les racines du fanatisme seraient extirpées (lettre du 30 juillet 1768) : "heureusement le fanatisme est sur son déclin d’un bout de l’Europe à l’autre". Un peu plus de vingt ans plus tard, le déclin est devenu l’apogée. On n’ose pas non plus objecter à Voltaire le fanatisme imbécile du sinistre XXe siècle.

D’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie, le sens premier ("illusion") est relégué au second plan au profit du sens moderne. En 1832-35, les Académiciens écrivent : "fanatisme se dit plus ordinairement d’un zèle outré, et souvent cruel, pour une religion, ou d’un attachement opiniâtre et violent à un parti, à une opinion, etc." Les exemples cités se rapportent aux deux grands types de fanatisme, religieux et politique ou idéologique : "être animé du plus ardent fanatisme ; les excès du fanatisme religieux, du fanatisme ; le fanatisme de la liberté ; ce n’est plus en eux une passion, c’est un vrai fanatisme".

Les auteurs du Trésor de la Langue française opposent au sens ancien ("état d’esprit de l’illuminé, illusion") le sens moderne "souvent péjoratif", précisent-ils. C’est, par extension, le "comportement, l’état d’esprit d’une personne ou d’un groupe de personnes qui manifestent pour une doctrine ou pour une cause un attachement passionné et un zèle outré conduisant à l’intolérance et souvent à la violence" ("fanatisme politique, religieux, pour quelque chose, contre quelque chose ; brutal, farouche, féroce ; catholique, chrétien, militaire, national, patriotique, républicain ; fanatisme de secte ; les fureurs du fanatisme ; combattre, exciter le fanatisme"). Les extraits d’écrivains cités sont affligeants. En 1937, au moment où se déchaînent en Allemagne et en URSS les deux fanatismes les plus sanguinaires de l’histoire, Duhamel est persuadé que l’humanité est délivrée du fanatisme ("si nous sommes enfin délivrés de toutes les superpositions misérables et de tous les fanatismes répugnants, c’est quand même à la fermeté d’un sage rationalisme que nous le devons"), attribuant cette délivrance aux mérites du rationalisme, lequel a produit autant de hordes fanatiques que la religion. Un essayiste, nommé Gaultier, décrit en 1902 (dans Bovarysme) le fanatisme : "en politique, en morale, en sociologie, en religion, en philosophie, le conservateur de la doctrine ancienne et le révolutionnaire le plus acharné à détruire les vérités présentes se confondent dans l’identité d’une même foi. Leur fanatisme est de même ordre ; car ils croient l’un et l’autre qu’il existe une vérité objective, propre, à l’exclusion de toute autre conception, à assurer le bonheur humain", admirable leçon que les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, n’ont pas retenue, puisqu’ils distinguent le sens religieux de fanatisme de son sens politique ou idéologique : "zèle outré et intolérant pour une religion, une croyance" et "attachement exclusif et intraitable à une doctrine, à un parti, à une opinion".

Ce qu’il y a d’admirable chez les auteurs de dictionnaires, c’est leur aveuglement. Ils ont pour tropisme de ne pas voir la réalité ou, s’ils l’ont vue, de ne pas la nommer. Quand le fanatisme touche la religion, il est qualifié de catholique ou de chrétien, jamais de musulman ou d’islamique, alors que, de toutes les religions qui sévissent sur la terre, la plus fanatique, dans sa doctrine et dans les faits ou dans les actes qu’elle inspire, est incontestablement l’islam. Pourtant, les exemples avérés et effrayants de fanatisme islamique n’ont pas manqué au XXe siècle : mais les auteurs de dictionnaires ne les ont pas constatés. Ou bien ils ont la vue courte, ou bien ils s’interdisent de dire du mal de ce qui les effraie ou les menace. Dans les années 1930, le chancelier allemand était nommé Monsieur Hitler. Il fallait exorciser le mal. Il en va de même aujourd’hui : on ne sait jamais, au cas où.

 

 

26 août 2007

Clandestin

 

 

 

 

Emprunté à l’adjectif du latin classique clandestinus, a, um, que M. Gaffiot traduit (Dictionnaire latin français, 1934) par "qui se fait en cachette" et "qui agit en secret", clandestin est attesté en français au XIVe siècle au sens de "tenu secret". Dans tous les dictionnaires, du Trésor de la Langue française de Nicot (1606) à la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, il est enregistré comme un adjectif ayant le sens de "caché" (Nicot), "qui se fait en cachette et contre les lois" (Académie, 1694, 1762, 1798), les Académiciens ajoutant en 1832-35 et en 1932-35 "ou la morale". Les exemples cités dans ces éditions sont "mariage clandestin, assemblées clandestines", complétés dans les sixième et huitième éditions par "démarches clandestines, relations clandestines, écrit clandestin". Dans les éditions publiées entre 1694 et 1798, les Académiciens notent que l’usage de cet adjectif est restreint et qu’il ne s’emploie guère en dehors des deux "phrases" (en fait deux syntagmes) : "mariage clandestin, assemblées clandestines". Dans le Dictionnaire critique de la Langue française (1788), Féraud distingue le propre du figuré. Au propre ("ce qui se fait en cachette et contre les lois"), l’usage de ce mot "est borné aux phrases assemblée clandestine, mariage clandestin" ; "au figuré, il a plus d’étendue" : ainsi, on dit "démarches, intrigues clandestines, etc." Pourtant, dans "démarches ou intrigues clandestines", le sens n’est pas figuré, mais propre : c’est "qui se fait en cachette". Les emplois de clandestin recensés par Littré (in Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) sont à peine plus larges que ceux des Académiciens : clandestin qualifie écrit, réunion, mariage, hymen et, par extension, employé avec le sens de "caché", il qualifie lieu ou magasin.

Le seul emploi de nom relevé dans les éditions anciennes du Dictionnaire de l’Académie française est clandestine ou "herbe cachée" : "on la nomme ainsi, parce que ses feuilles sont en partie cachées dans la terre" (1762) et "on l’appelle encore l’herbe à la matrice, parce qu’elle est bonne pour certaines maladies de femme".

 

Dans la langue moderne, clandestin s’extrait du mariage et des assemblées dans lesquels il était confiné : il sort en quelque sorte de la clandestinité. Ses emplois s’étendent sans cesse à de nouvelles réalités, comme celles que citent les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94), assemblées, démarches, relations, journaux, presses, libelles, éditions, activités, mariages, possessions, amours, lectures, rendez-vous, marchés, travail, bar, poste de radio, passagers, travailleurs.

Dans les années 1970, le nom clandestin était d’un usage rare. L’adjectif peut être substantivé au masculin et désigner une qualité ou une propriété de choses : "le goût du clandestin, avoir horreur du clandestin, la manie du clandestin et du bobard confidentiel" et, quand il désigne des personnes, c’est un "résistant pendant la période 1939-1944". De Gaulle l’emploie dans ce sens dans ses Mémoires de guerre.

Si l’on compare au Trésor de la Langue française l’édition en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française (une vingtaine d’années les sépare), on constate que ce qui a changé, ce n’est pas le sens de clandestin, mais l’emploi du nom désignant des personnes. Ce n’est plus un résistant, mais une personne qui a une activité secrète, en marge de la légalité ; et même quand il est entendu dans ce sens, les exemples cités sont restreints par rapport à l’usage réel de ce nom que chacun peut constater. Les Académiciens citent les passagers clandestines et les travailleurs clandestins, avec clandestins adjectif, mais ils ne citent pas les emplois courants du nom clandestins désignant des étrangers, des immigrés, des travailleurs qui enfreignent la loi ou qui vivent en marge de la légalité. Depuis une vingtaine d'années, le phénomène est devenu si massif qu'il n'a pu être enregistré dans les dictionnaires, même les plus récents.

Les bien-pensants, qui, en toute occasion, prennent le parti des clandestins, quels qu’ils soient, fous furieux, barbus, colons cupides, délinquants, etc., sous le prétexte que ces hommes sont supérieurs aux sous-chiens (comme on dit dans les quartiers où l’on ne fait pas de quartier), préfèrent les nommer sans papiers. L'euphémisme est beau. Ce qu'il cache, c’est l’illégalité et l’infraction aux lois. Etre dépourvu de papiers, c’est presque une qualité : ça désigne même des personnes, ça devient une essence. La lacune, le défaut, le manque de peu de chose ou de presque rien, tout cela masque la violation de lois démocratiquement débattues et votées par les délégués du peuple souverain. En réalité, des papiers, les prétendus sans papiers en ont à foison, mais de leur pays. Ce qui leur manque, ce sont des papiers portant le cachet d’une bureaucratie écervelée qui prodigue au monde entier des papiers, lesquels, à force d’être copiés, reproduits, distribués, vendus, falsifiés, ne signifient plus rien.

 

 

 

25 août 2007

Créole

 

 

 

Dans les dictionnaires, l’étymologie de criollo, mot espagnol auquel a été emprunté criole, modifié au XVIIIe siècle en créole, et celle du portugais crioulo (emprunté par les Espagnols), et surtout le référent de ces mots : qui désignent-ils ? des autochtones indiens, déportés noirs ou européens ?, sont sources d’hésitations, de divergences ou de contestations : l’idéologie n’est pas loin. Selon Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77), "l’origine criollo est douteuse : si on le fait venir de l’espagnol criar, élever, nourrir, la formation est tout à fait irrégulière ; d’autres prétendent que c’est un mot caraïbe ; l’Académie espagnole dit que c’est un mot inventé par les conquérants des Indes occidentales et transmis par eux". Origine douteuse, mot caraïbe (ou autochtone), mot inventé, voilà trois hypothèses situées à l’opposé l’une de l’autre et inconciliables. Dans le Supplément (1877), Littré cite Garcilaso de la Vega, Histoire des Incas, traduit en français en 1704, qui tranche les difficultés exposées dans le Dictionnaire : "les enfants des Espagnols qui sont nés aux Indes sont appelés criollo ou criolla ; les nègres donnaient ce nom aux enfants qui leur étaient nés aux Indes, pour les distinguer de ceux qui étaient nés dans la Guinée, leur patrie.... Les Espagnols ont emprunté d’eux ce nom". Les lexicographes modernes font leur cette hypothèse, aussi bien les Académiciens (neuvième édition, en cours de publication : "créole, emprunté, par l’intermédiaire de l’espagnol, du portugais crioulo, métis, Noir né au Brésil, serviteur né dans la maison") que les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) : "emprunté à l’espagnol criollo, attesté depuis 1590, lui-même emprunté au portugais crioulo, noir né dans les colonies, dont le sens originel, plus archaïque, semble être serviteur élevé dans la maison de son maître".

Les attestations en français, sous la forme crollo, puis criole, enfin créole, qu’elles soient ou non enregistrées dans les dictionnaires, infirment l’hypothèse étymologique moderne. En 1598, crollo est employé dans l’Histoire naturelle et morale des Indes (traduite de l’espagnol) au sens de "Espagnol de pure race blanche né aux colonies" ; en 1670, dans une lettre d’un gouverneur des Antilles à Colbert, créole désigne une "personne de pure race blanche née aux colonies". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) relève criole avec le sens suivant : "c’est le nom que les Espagnols donnent à leurs enfants qui sont nés aux Indes". Il ne précise pas si ces enfants sont blancs, métis ou mulâtres, se contentant d’ajouter que "les Espagnols qui viennent d’Espagne sont des ennemis des crioles et empêchent qu’ils ne parviennent dans les charges". Ces charges étant rémunératrices, les concurrents locaux en sont écartés.

C’est à partir de 1762 (quatrième édition) que créole est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française, et dans un sens contraire à celui de l’hypothèse étymologique adoptée par les lexicographes actuels : "nom qu’on donne à un Européen d’origine qui est né en Amérique" (1762, 1798, 1832-35). Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) reproduit la définition de l’Académie en 1762 et il précise : "on a dit aussi autrefois criole, mais aujourd’hui on ne dit plus que créole". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) abonde dans le sens des Académiciens : "homme blanc, femme blanche originaire des colonies". Dans la huitième édition (1932-35), les Académiciens renchérissent sur l’origine blanche des créoles : "homme ou femme de race blanche, né dans les colonies intertropicales" ; mais, dans la neuvième édition (en cours de publication), ils gomment le sens racial donné dans l’édition précédente (1932-35) à créole : "originellement, personne de famille européenne, née dans une des anciennes colonies des régions tropicales de l’Amérique et de l’Océan indien, et plus particulièrement aux Antilles". Les exemples sont "une jeune Créole, une belle Créole" et "adjectivement, l’impératrice Joséphine était créole, un planteur créole, une famille créole".

Littré est le premier à rapprocher la définition de créole du sens qu’auraient eu, en espagnol et en portugais, les étymons criollo et crioulo : "nègre créole, nègre né aux colonies, par opposition au nègre qui provient de la traite". C’est la leçon qu’adoptent les auteurs du Trésor de la langue française (1972-94). Le sens de "personne de race blanche, d’ascendance européenne, originaire des plus anciennes colonies d’outre-mer" est complété par le sens étendu : "nègre, noir créole, né dans les colonies (et non en Afrique)", dans lequel Hugo l’emploie : "les noirs créoles de Saint-Domingue professaient (...) le plus profond mépris pour les nègres congos" (1826). Les Académiciens (neuvième édition, en cours, de leur Dictionnaire) suivent cette leçon : "par extension, toute personne née dans ces régions, quelle que soit son ascendance" (exemple : "un Noir créole, né dans ces colonies et non en Afrique"). En un siècle, la question, qui semblait tarauder nos lointains ancêtres, de l’origine, raciale ou ethnique, des créoles est passée au second plan, comme l’expriment les Académiciens : "toute personne née aux Antilles, quelle que son ascendance", c’est-à-dire, si l’on traduit en français clair, le nom ascendance, quelle que soit la couleur de sa peau. Pour les Occidentaux modernes, l’identité se réduit à un lieu de naissance : le reste (parents, ancêtres, lignée, etc.) est sans importance ; c’est un épiphénomène. Tout serait pour le mieux dans le meilleur des mondes possible si tous les hommes en jugeaient ainsi. Or, les seuls qui acceptent cette réduction, la jugent bonne, l’imposent à eux-mêmes et aux autres, mais à l’insu de ceux-ci, sont les Occidentaux. Pour les autres hommes, c’est tout le contraire : le lieu de naissance est un épiphénomène ; seuls comptent la lignée, les ancêtres, l’ethnie, les parents, la culture, la race, les différences, la couleur de la peau et autres particularités physiques. Un jour ou l’autre, des visions du monde aussi opposées et même contraires déboucheront sur une conflagration : "si tous les gars du monde voulaient se donner le main "risque de se muer en "si tous les gars du monde voulaient s’arracher les mains, les yeux, les oreilles, les tripes".

 

L’adjectif et nom créole ne se rapporte pas seulement à des personnes. En 1688, il est attesté comme adjectif qualifiant le nom langue. La langue créole est le "portugais corrompu parlé au Sénégal" et en 1826, Hugo l’emploie comme épithète de patois : "patois créole, français corrompu parlé dans les colonies". Cet emploi n’est enregistré dans les dictionnaires qu’à compter de 1932-35 (huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française), encore que ce soit dans le seul exemple "accent créole". C’est dans la langue moderne de la seconde moitié du XXe siècle et dans les sciences humaines que se produit l’assomption de créole : le mot, qu’il soit adjectif ou nom, et la chose (langue, manière, culture, etc.) ou les personnes désignées par ce mot. C’est ce qu’exposent avec justesse et beaucoup de ferveur militante les auteurs du Trésor de la Langue française : "spécialement, en ethnographie et en linguistique, manière propre aux créoles", comme dans ces emplois, d’adjectif ou de nom : "accent, dialecte, chanson créole, le(s) (parlers) créole(s), le créole haïtien, anglais, portugais". Ils ajoutent cette remarque encyclopédique : "la notion de créole a évolué avec les connaissances linguistiques ; d’abord péjoratif, le mot désigne aujourd’hui un système linguistique autonome, d’origine mixte, issu du contact d’une langue européenne avec des langues indigènes ou importées (Antilles), devenu langue maternelle et langue principale d’une communauté (par opposition à pidgin et à sabir)". Les Académiciens (neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire) se contentent d’enregistrer les faits de langue. Ils sont moins fervents. "Créole, nom et adjectif : qui est relatif aux populations de ces anciennes colonies". Exemples : "cuisine, accent, parlers créoles", ces derniers étant "les langues mixtes formées à partir des langues européennes, en usage à l’origine chez les esclaves noirs des territoires colonisés, devenues ensuite langue maternelle des indigènes". L’explication manque de rigueur, puisque la mixité n’est pas expliquée. Le mot est aussi substantif : "le créole français, anglais, espagnol, portugais, le créole de la Guadeloupe, de la Martinique, de la Louisiane, de l’île de la Réunion".

Le succès de créole est si vif que les linguistes ont jugé bon de fabriquer l’adjectif et nom créolophone, au sens de "qui parle habituellement (en tant que langue maternelle ou principale) un créole", et même de redresser, en le rendant vertueux, le verbe se créoliser, jugé vieilli dans le sens qu’il avait au XIXe siècle, à savoir "s’adapter aux mœurs et à la manière d’être des créoles" ou (péjoratif) "s’abandonner à la nonchalance qui caractérise les créoles" (Littré, 1863-77) ou "prendre certains caractères d’un créole" ("français créolisé, abâtardi", "la langue des grands écrivains de l’Angleterre s'est créolisée, provincialisée, barbarisée, sans avoir rien gagné en énergie au milieu de la nature vierge"). Chez les Modernes, le verbe a le noble sens, quand il se rapporte aux langues vernaculaires, de "prendre le statut de langue principale d’une communauté".

Dans l’ancienne langue, créole énonçait un fait, peut-être regrettable et sans doute haïssable, mais rien d’autre ; dans la langue moderne, il est une oriflamme idéologique. Flaubert aurait écrit s’en défier.

 

 

 

 

24 août 2007

Révisionniste

 

 

 

 

 

Ce mot, qu’il soit nom ou adjectif, est moderne. Il a été fabriqué par Victor Hugo en 1851, le 17 juin exactement, dans un discours qu’il a prononcé à l’Assemblée nationale, dont il était un élu, afin de désigner ceux des députés qui étaient partisans d’une révision de la constitution de la IIe République. Dans le Supplément (1877) à son Dictionnaire de la Langue française (1863-72), Littré relève l’emploi, attesté en 1872, de révisionniste comme adjectif dans assemblée révisionniste. En revanche, les Académiciens ne le relèvent pas, même dans les éditions de leur Dictionnaire publiées après 1851 (la septième : 1878 ; la huitième : 1932-35).

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), les sens sont répartis suivant que le mot est adjectif ou nom. Adjectif, il a pour sens, en parlant d’une personne, "favorable à la révision d’une constitution ou d’un procès", et, en parlant de choses, "relatif à une révision d’une constitution ou d’un procès". Il a été couramment employé au moment de l’affaire Dreyfus, en particulier quand les partisans de ce capitaine de l’armée française ont demandé que soit révisé son procès. Quand il est un nom, révisionniste désigne le partisan d’une révision de la constitution ou d’un procès, comme chez Proust : "toute la Chambre étant à un certain moment devenue révisionniste, c’était forcément parmi d’anciens révisionnistes (...) qu’on avait été obligé de recruter le parti de l’ordre social, de la tolérance religieuse, de la préparation militaire" (1922 : les révisionnistes en question étant les partisans de Dreyfus).

Au XXe siècle, les crises, ruptures, bifurcations, réinterprétations, révisions, etc. se multipliant dans la vulgate idéologique du marxisme, surtout à partir du moment où les marxistes se sont emparés par la violence du pouvoir dans de nombreux pays, le nom révisionniste a désigné les partisans de doctrines nouvelles ou adaptées, nommées révisionnisme (ce mot est attesté dans la logorrhée socialiste en 1903), comme si le marxisme devait tenir lieu, où que ce soit, de constitution, et qu’un dévot en 1981 définit (c'est de la NLF pur jus) comme la " pratique politique qui, sous couvert d’adapter la théorie marxiste à la conjoncture, en dénature le caractère révolutionnaire ". Révisionniste ayant un sens défavorable pour les marxistes purs et durs ou vrais de vrais, les ultras l’ont raccourci en un méprisant réviso : "ce mot constitue, de la part des gauchistes, une injure à l’adresse des communistes, regardés comme infidèles à l’intransigeance révolutionnaire", écrivent très sérieusement les auteurs du Trésor de la Langue française, sans distance, sans ironie, sans avoir envie de pouffer de rire non plus.

 

 

 

23 août 2007

Génétique

 

Génétique et génésique

 

 

 

Emprunté directement, sans intermédiaire latin, comme beaucoup d’autres mots, au mot grec gennetikos ("propre à la génération"), génétique est attesté comme adjectif au sens de "qui a rapport aux fonctions de la génération" (1865, Littré) et comme nom au sens de "branche de la biologie qui étudie les phénomènes de l’hérédité" (1911, Larousse). Il n’est relevé dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1932-35. Il est vrai que le nom gène, emprunté à l’allemand Gene, mot fabriqué à partir du grec genos "naissance, famille, race" par un biologiste danois en 1909, n’est attesté en français qu’en 1935 (Alexis Carrel) : "élément du chromosome qui commande la transmission et la manifestation d’un ou plusieurs caractères héréditaires".

C’est la langue (hyper) moderne qui fait à génétique et à gène aussi les succès que l’on connaît.

 

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) expédie la définition en une phrase : "qui a rapport aux fonctions de génération". C’est un "terme didactique". Les exemples cités "facultés génétiques, sens génétique" n’éclairent pas vraiment le sens, non plus que le synonyme génésique : "on dit aussi génésique" (attesté en 1825, dérivé de genèse). L’origine du mot (du grec, engendrement) indique que génétique, chez Littré, est entendu dans un sens qu’il n’a plus en français moderne : la science génétique n’a pas pour objet la sexualité ou la procréation, mais les gènes ou l’hérédité. Pour ne pas confondre les deux réalités, la synonymie établie par Littré entre génétique et génésique a été brisée. Au XXe siècle, génétique se rapporte, dans son sens propre, à l’hérédité et génésique à la sexualité : "qui tient, qui a rapport aux faits physiologiques de la génération ; l’instinct génésique, le sens génésique" (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35 – dans cette huitième édition, génétique n’est pas relevé) ; "qui ressortit à la reproduction sexuée et, par extension, à la sexualité ; synonymes génétique, génital, sexuel" (Trésor de la Langue française, 1972-94 : génétique n’est synonyme de génésique que dans la langue du XIXe siècle, la langue d’avant la découverte des lois de l’hérédité) ; "qui se rapporte à la génération, à la sexualité ; l’instinct génésique"  (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours).

 

C’est dans les dictionnaires actuels, le Trésor de la Langue française et la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, que la définition de l’adjectif et du nom génétique est conforme aux emplois de ces mots en biologie, avec des divergences, apparemment anodines, mais riches en signification, entre ces deux dictionnaires, en particulier pour ce qui est de l’emploi de ces mots dans des domaines étrangers à la biologie. Selon les auteurs du Trésor de la Langue française, l’adjectif génétique est emprunté au grec gennetikos. Les Académiciens (édition en cours) affirment que l’adjectif génétique est certes emprunté au grec gennetikos au sens de "qui engendre" et de "propre à la génération", mais par l’intermédiaire de l’allemand genetisch, langue dans laquelle a été formé le mot gène avec un sens biologique univoque.

Les Académiciens exposent exhaustivement le sens que l’adjectif et le nom génétique ont en biologie ; adjectif : "qui se rapporte à l’hérédité, aux gènes". Ils multiplient les exemples pour en éclairer le sens : "les caractères génétiques, le patrimoine génétique d’un individu, d’une espèce" ; "l’information génétique est portée par les gènes situés sur les chromosomes ; les molécules d’A.D.N. sont le support matériel de l’information génétique" ; "le matériel génétique d’un virus, d’une cellule" ; "code génétique, voir code" ; "la carte génétique est la représentation graphique de la position des gènes les uns par rapport aux autres" ; "les empreintes génétiques sont obtenues par électrophorèse et utilisées dans les recherches en paternité ou dans certaines identifications" ; "une maladie génétique est transmise par hérédité" ; "certaines myopathies sont des maladies génétiques" ; "une manipulation génétique ou, mieux, génie génétique, est un ensemble d’opérations qui permettent de modifier le patrimoine génétique d’un organisme". La génétique est la "science de l’hérédité ou la branche de la biologie qui a pour objet l’étude de la nature, de la transmission et de la variation des caractères héréditaires". Exemples : "les lois de la génétique ont été énoncées par le moine botaniste morave Gregor Mendel" ; "génétique humaine, des populations, médicale, moléculaire, laboratoire de génétique".

L’article génétique du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours) est plus ample, plus complet, plus précis, que celui du Trésor de la Langue française. Il est vrai qu’une vingtaine d’années sépare la rédaction de ces deux dictionnaires et que, dans ce laps de temps, objectivement fort court, la génétique a multiplié dans des proportions inouïes les connaissances qui ont, de fait, élargi l’emploi des mots, adjectif et nom, génétique dans la langue.

Les divergences entre le Trésor de la Langue française et le Dictionnaire de l’Académie française portent sur les sens étendus ou figurés de génétique. Pour les Académiciens, qui relèvent le seul emploi, en littérature, de critique génétique, au sens de critique qui étudie la genèse des œuvres, l’adjectif, dans cet emploi, est étendu à des réalités étrangères à la biologie, aux gènes, à l’hérédité "par analogie" : ainsi, génétique, dans critique génétique, serait une métaphore. L’analyse des auteurs du Trésor de la Langue française est différente et, semble-t-il, plus convaincante. Ils distinguent deux emplois : l’un propre à la biologie, qui correspond à gène ; l’autre, dit didactique, qui correspond à genèse et qui est glosé ainsi : "qui concerne la genèse d’une réalité abstraite ou concrète", comme quand il qualifie les noms analyse, méthode, théorie - ainsi dans la phrase "l’étude pétrographique des roches sédimentaires tend également vers une classification génétique ; l’étude de la genèse des roches, de leur évolution, (...) demande le secours de la thermodynamique et de la géochimie" (Histoire générale des sciences, 1964). "L’épistémologie génétique est la théorie de la connaissance scientifique établie par Jean Piaget et fondée sur l’étude de la genèse et du développement de cette connaissance". La psychologie génétique est la "science du développement psychique, c’est-à-dire connaissances des transformations de l’enfant, des étapes qu'il traverse. La psychologie génétique est aussi l’histoire de la formation du psychisme de l’adulte" (1960).

Dans ces emplois, l’adjectif génésique aurait été propre et plus juste que génétique. La critique "qui étudie la genèse des œuvres" aurait dû être nommée critique génésique, et non pas critique génétique. Mais, dans ce cas, le prestige de la biologie nouvelle n’aurait pas nimbé ces épistémologie, critique, psychologie, qui auraient semblé bien ternes. Les sociologues, pour faire accroire qu’ils ne font pas dans la superstition, mais dans la science, au même titre que les physiciens, les chimistes, les biologistes, se griment du vocabulaire de ces sciences. C’est un leurre, mais les gogos font de cette vessie leur propre lanterne.

 

 

22 août 2007

Exposition

 

 

 

Emprunté au latin expositio, "exposé, explication" et "abandon (d’un enfant)", le nom exposition est attesté au début du XIIe siècle dans le sens du mot latin, à savoir "exposé, présentation, explication". Plus tard, au XVIe siècle, et surtout au XVIIe siècle, le nom s’enrichit de nouveaux sens, et cela en relation avec les divers sens du verbe exposer : en 1565 "action de présenter, d’étaler, de mettre à vue (en particulier des marchandises)" ; en 1636 "abandon (d’un enfant)" ; en 1676, "situation, orientation (d’un bâtiment)" ; en 1690, dans le Dictionnaire universel de Furetière, "situation de risque, position découverte ou dangereuse".

Ces divers sens sont définis dès la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694). C’est "l’action ou l’effet de l’action par laquelle une chose est exposée en vue", la chose en question pouvant être des biens, un tableau, des meubles, le Saint Sacrement, des reliques et aussi "des choses qu’on étale pour vendre" ("il a fait aujourd’hui exposition de ses plus belles étoffes"). Le deuxième sens est "situation" (exemples : "ce palais est dans une belle exposition ; l’exposition de cette maison n’est pas saine"). Le troisième sens est "narration, récit, déduction d’un fait" ("il a fait l’exposition du fait fort nettement") et "interprétation, explication" ("l’exposition du texte de l’Ecriture, l’exposition littérale, les différentes expositions, l’exposition des auteurs"). Le dernier sens exposé est le premier apparu dans l’histoire du mot : "exposition se dit aussi en parlant des enfants qui sont abandonnés par les mères qui s’en veulent défaire". Les exemples cités montrent que l’abandon d’enfant suscitait l’horreur morale dans la société ancienne et que, contrairement à ce qui était répété il y a une trentaine d’années comme vérité d’évangile, l’amour maternel et l’attachement qui liait des parents à leurs enfants ou même aux enfants ont existé bien avant que l’ancien monde ne fût transformé en paradis moderne : "l’exposition des enfants est contraire à l’humanité ; l’exposition des enfants est contraire aux lois". De tous les sens attestés aux XVIe et XVIIe siècles, seul celui que relève Furetière en 1690 ("situation de risque") n’est pas recensé par les Académiciens.

D’une édition à l’autre, les définitions ne varient guère. Dans la sixième édition (1832-35), la définition est illustrée de cet exemple : "on fit, dans cette salle, l’exposition de plusieurs tableaux", qui esquisse le sens moderne, tandis que le sens "narration, récit" est illustré d’exemples précis : "l’exposition d’une pièce de théâtre est la partie du drame où l’auteur expose les faits principaux qui ont précédé et préparé l’action". Les Académiciens complètent l’exemple par cet autre : "on dit aussi l’exposition du sujet dans un poème".

C’est Littré qui, le premier, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), relève l’une des extensions modernes du sens d’exposition (ou "action d’exposer aux regards ; état de la chose exposée, mise en vue"), à savoir "exposition de peinture ou, simplement, exposition, mise sous les regards du public, de tableaux, en un lieu approprié". L’exposition (d’art, d’objets divers, de tableaux, etc.) a été inventée au XIXe siècle. C’est une réalité moderne. Littré précise que le mot "se dit, dans le même sens, des produits de l’art et de l’industrie", l’exposition universelle étant "celle dans laquelle sont reçus les produits de tous les pays" ("la première exposition universelle eut lieu à Londres, en 1851"). Le mot désigne aussi par métonymie le "lieu où se fait l’exposition" : ainsi on va à l’exposition.

Il suffit de comparer les exemples cités dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française à ceux de la sixième (1832-35) pour prendre conscience du succès du mot exposition dans le domaine de l’art. En 1832, c’était "on fit, dans cette salle, l’exposition de plusieurs tableaux" ; un siècle plus tard, c’est "exposition de peinture, d’automobiles, rétrospective, des produits de l’industrie française, des Arts décoratifs, coloniale" et l’inévitable "exposition universelle". La définition de la neuvième édition (en cours de publication) est plus éloquente encore : une exposition est la "présentation publique d’œuvres d’art, de produits commerciaux, etc.". Elle peut être temporaire, permanente, rétrospective, scientifique, commerciale, horticole, coloniale universelle. Ce qui fait l’objet de cette présentation publique, ce peut être de la peinture, mais aussi de la sculpture, des monnaies, des manuscrits, etc. Toute exposition a son catalogue, comme une maison de commerce.

Il n’est rien qui ne puisse pas être exposé : même la foire est exposition. Cet ultime sens, à savoir "opération commerciale consistant à mettre en vente une grande quantité d’articles d’une catégorie donnée, à un moment précis de la saison" ("l’exposition de blanc d’un grand magasin"), révèle le but de toute exposition : vendre. On vend de tout, des tableaux et du linge, et même soi-même ; on vend de la bonne réputation, les succès d’un régime politique, les produits d’une industrie, les activités d’une administration. La marchandise triomphe dans l’art et de l’art, comme l’atteste l’article exposition du Trésor de la Langue française (1972-94), dans lequel aucune distinction n’est faite entre la "présentation publique, pour une durée déterminée en un certain lieu, d’œuvres d’art" et la "présentation publique, pour une durée déterminée en un certain lieu, de produits agricoles, manufacturés" : l’agriculture et l’industrie sont guindées au niveau de l’art. Les Goncourt écrivent en 1889 dans leur Journal : "vendredi 12 juillet. Exposition centennale. Je ne sais si ça tient à ce jour, fait pour des expositions de machines et non pour des expositions de tableaux, mais la peinture, depuis David jusqu’à Delacroix, me paraît la peinture du même peintre, une peinture bilieuse".
Tout ce qui dépasse, tout ce qui est haut, tout ce qui est ambitieux, est émondé, nivelé, arasé. La culture, ce sont de vieilles croyances ou des savoir-faire transmis par les mères à leurs filles depuis la nuit des temps. L’art ne se distingue plus des machines agricoles ou des herbes médicinales. Là où tout (et le contraire de tout) "se vaut", l’herbe ne repousse plus.

 

19 juillet 2007

Filière

 

 

 

 

Il suffit de comparer l’article filière du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) à celui du Trésor de la Langue française (1972-94) pour constater qu’en moins de trente ans les emplois de ce nom se sont étendus à d’innombrables réalités, toutes, ou quasiment toutes, sociales. Alors que les auteurs du Trésor de la Langue française ne distinguent que deux sens figurés ou étendus ou sociaux ("succession de degrés à franchir, de voies à suivre pour arriver à un but", comme dans passer par la filière ou "franchir successivement les degrés d'une hiérarchie", et "suite de personnes en rapport les unes avec les autres, servant d’intermédiaires à une activité, le plus souvent illicite : filière de la drogue, remonter une filière"), les Académiciens en relèvent six, soit trois fois plus. Ce sont :

1 - "suite ordonnée et progressive d’éléments, conduisant à un objectif déterminé" ;

2 - "dans l’administration, suite des conditions, des formalités, des étapes prévues pour l’acheminement d’un dossier ; passer par la filière, suivre la filière, votre demande suivra la filière normale" ;

3 - "dans l’enseignement, voie que peut choisir un élève, un étudiant, et qui se définit par la nature et la durée des études qu’elle comporte, s’engager dans une filière scientifique, technique, créer des filières courtes, longues, cette filière est réservée aux bacheliers" ;

4 - "en économie, processus de production permettant la transformation de la matière première en objet fini, la filière du bois, du fer" ;

5 - "dans l’industrie nucléaire, type de réacteur nucléaire, caractérisé notamment par la nature du combustible employé, et, par métonymie, ensemble de réacteurs construits selon un même modèle, la filière à uranium naturel, à uranium enrichi" ;

6 - "familier, chaîne des intermédiaires qui se livrent à un trafic, généralement clandestin, les filières de la drogue, une filière de contrebande, d’immigration clandestine, les enquêteurs ont remonté la filière et découvert l’origine du trafic".

Il est une règle implicite qui régit le Dictionnaire de l’Académie française depuis 1694 : c’est la réserve vis-à-vis des usages nouveaux, alors que les lexicographes du Trésor de la Langue française, comme tous les linguistes qui observent la langue sans juger ce qu’ils constatent, relèvent tous les faits de langue, quels qu’ils soient, familiers, nouveaux, de mode, argotiques, etc. A l’Académie, les usages nouveaux sont enregistrés avec prudence, s’ils sont massifs, récurrents, de longue date dans la langue. Si, aujourd’hui, les Académiciens relèvent trois fois plus d’emplois figurés, étendus et sociaux de filière que les lexicographes trente ans auparavant, c’est, de toute évidence, que ces emplois sont entrés dans tous les usages, et surtout dans le bon usage, celui de l’Etat ou de l’administration.

La filière, comme cela est montré ci-dessous, désigne une technique ancienne qui présente quelque analogie avec le formatage ou l’usinage. On comprend que ce mot connaisse une vive faveur dans les appareils d’Etat et administratifs modernes : il est à l’image de la technique bureaucratique de contrôle des individus. Dans l’Antiquité, les vainqueurs faisaient passer les vaincus sous les fourches caudines ; aujourd’hui, l’Etat et les grandes administrations font passer les individus dans les filières, pour les orienter et mieux les contrôler.

Dérivé de fil, le nom filière est attesté depuis le XIIIe siècle dans des sens techniques : "pelote de fil", "méthode pour dresser et faire voler les oiseaux" (Montaigne : "comme l’oiseau prend son vol, mais sous la bride de filière"), (commerce) "ordre de livraison avant l’échéance, qui est délivré à l’acheteur et peut se transmettre par voie d’endos", et surtout, au XIVe siècle, "instrument pour réduire les métaux en fil"  (1640 : "filières de fer, servant à tirer le fil d’archal, le cent pesant estimé à 15 livres").

Les dictionnaires anciens ne relèvent que ces emplois techniques. Pour Nicot (Trésor de la Langue française, 1606), filière "en fauconnerie est une menue corde ou ligne attachée à la longe par laquelle le fauconnier, quand il a lâché l’oiseau pour le leurrer, le tient toujours si (aussi) long ou si court qu’il veut, pour le retirer (le ramener) à soi, si l’oiseau d’aventure se voulait jeter au vent et s’en aller". Le mot n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la deuxième édition (1718), et dans le seul sens technique apparu au XIVe siècle (à savoir "instrument pour réduire les métaux en fil") : "morceau d’acier percé d’un ou de plusieurs trous inégaux, par lesquels on fait passer l’or, l’argent, le cuivre, etc. qu’on file" (1762, 1798, 1832-35, exemple : "il faut faire passer cet argent par la filière"). La description de cet instrument est assez claire chez Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) : "morceau d’acier percé de trous d’inégale grandeur, par où l’on fait passer l’or, l’argent, le cuivre, etc. pour les réduire en fils". Il s’agit d’un processus préindustriel désigné par le verbe tréfiler ("passer du fer ou du laiton par la filière", Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35) ou par le nom tréfilerie ("action de tréfiler", Littré).

Dans l’édition de 1932-35, la filière ne sert pas à étirer le métal en fils, mais à mesurer la grosseur des fils étirés : "terme d’arts, plaque de fer, d’acier percée de trous de calibres variés par lesquels on fait passer l’or, l’argent, le cuivre, etc., plus ou moins étirés pour mesurer leur grosseur". Dans l’édition en cours, les Académiciens rétablissent la fonction qu’ils exposaient en 1718 : "instrument percé de trous de calibres variés, permettant d’obtenir, par filage ou par extrusion, des fils de métal, des fibres de verre, des fibres textiles artificielles, des tubes de matière plastique, etc.". Cette définition éclaire l’analogie entre les instruments de tréfilerie et les procédures administratives visant à calibrer les personnes, qui nourrit les sens figurés et sociaux de filière.

En usage en fauconnerie et en métallurgie, filière s’étend à d’autres techniques : la charpente ("pièce de bois qui sert aux couvertures des bâtiments et sur laquelle portent les chevrons", Académie, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 : ce sens n’est pas relevé dans l’édition en cours) ; au XIXe siècle, "il se dit également, en termes de serrurerie, d’arquebuserie, d’horlogerie, etc., d’un morceau d’acier percé de plusieurs trous inégaux taillés intérieurement en spirale, de manière que le bout de fer, de cuivre, etc., qu’on y fait passer en tournant, prend la forme d’une vis ; la filière et les tarauds" (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35, 1932-35 ; édition en cours). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) distingue une dizaine d’emplois techniques : "le sens propre est corde, ficelle, ce qui est fait en forme de fil", "terme de marine, cordage qu’on tend d’un bord à l’autre, et sur lequel on monte une tente en deux parties", "terme de fauconnerie, ficelle longue d’environ dix toises, qu’on tient attachée au pied de l’oiseau, jusqu’à ce qu’il soit assuré", "terme de blason, bordure étroite qui n’a qu’un tiers d’une des sept parties de la largeur de l’écu", "en charpenterie, nom de petites pièces de bois, sur lesquelles portent les chevrons, dans les couvertures des bâtiments", "au pluriel, bois de sapin de France, lorsqu’ils sont équarris", "plaque d’acier percée de plusieurs trous, par lesquels on fait passer les métaux pour les réduire en fils", "plaque de cuivre percée de trous pour calibrer les bougies", "terme de bourse, ordre de livraison écrit que le vendeur peut remettre à son acheteur, même quand l’échéance du marché à terme n’est pas arrivée, pour lui faire prendre livraison de la marchandise vendue", "instrument qui sert à faire le vermicelle", "pore par lequel les araignées et les chenilles font sortir la matière qui sert à tisser leurs toiles et leurs coques", "instrument d'acier percé de trous qui sont intérieurement taillés en spirale, de sorte que le bout de fer, de cuivre, etc. qu’on y fait passer, en ressort avec la forme de vis", "jauge pour le fil de fer", "outil pour faire les dents d’un peigne", "dans les carrières, crevasses et veines qui interrompent les fils des pierres", "veine de métal dans une mine".

A ces emplois, il convient d’ajouter celui qui est relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "il se dit encore, en termes de chirurgie, d’un instrument qui sert à déterminer le diamètre des sondes et des bougies". Tous ces emplois techniques sont relevés dans le Trésor de la Langue française (1972-94) ; et quelques-uns d’entre eux seulement, dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française : "technique, instrument percé de trous de calibres variés, etc.", "en mécanique, appareil percé de trous taraudés qui permet d’exécuter le filetage d’une pièce", "en chirurgie, instrument percé de trous permettant de calibrer sondes et cathéters", "en zoologie, chacun des orifices par lesquels les araignées, les chenilles émettent le fil qu’elles sécrètent", "dans le commerce, titre contenant une offre de livraison transmissible par endossement à plusieurs acheteurs successifs, et servant pour la liquidation des marchés à terme dans les Bourses de commerce". 

Le sens figuré est attesté pendant la Révolution, quand a commencé le grand usinage des citoyens. Il apparaît sous la plume de Louis-Claude de Saint-Martin (1743-1803), dit "Philosophe inconnu" (aujourd’hui célèbre, surtout chez les rosicruciens, d’avoir été si longtemps méconnu), auteur de L’homme de désir (1790) et du Nouvel homme (1792 : le titre est éloquent), théosophe et illuminé partisan de l’illuminisme, la forme spiritualiste des Lumières : "ne faut-il pas que toute la postérité humaine passe par les filières de la renaissance et de la restauration ?". Filière est la métaphore qui désigne la "succession de lieux, d’états, de degrés à franchir avant d’arriver à un résultat". Mirabeau aussi l’emploie ; mais alors que la Révolution renforçait les filières, Mirabeau émettait le vœu (sans lendemain) de les supprimer : "le droit de choisir son représentant par soi-même diffère si essentiellement du droit de déléguer ce choix à un autre qu’il importe de supprimer toutes les filières qui permettent de détourner le choix des premiers mandants".

Le sens figuré de filière est lentement, timidement, peu à peu enregistré dans les dictionnaires : celui de l’Académie française (1832-35), seulement les expressions : "figuré et familier, passer par la filière, subir une longue, une rude épreuve" ; "on dit aussi faire passer quelqu’un par toutes les filières, lui susciter toutes sortes de chicanes, de difficultés" ; "une filière de gens se dit d’un grand nombre de gens par les mains desquels passe une même affaire". L’exemple est éloquent : "il faudra que votre pétition passe par toute une filière de commis, d’employés". Peu à peu, la France se dote d’organes bureaucratiques que le mot filière désigne. Littré reproduit ces expressions qu’il ne juge pas, contrairement aux Académiciens, familières (passer par la filière, faire passer quelqu’un par toutes les filières, filière de gens), sans jamais définir avec précision le sens figuré de filière. Les Académiciens (huitième édition, 1932-35) ne sont pas plus explicites que Littré, sinon dans les exemples cités : "figuré et familier, passer par la filière, passer successivement par les degrés d’une hiérarchie ; il a obtenu ce poste sans passer par la filière, toute demande d’emploi doit passer par la filière". Ce n’est que dans le Trésor de la Langue française (1972-94) que le sens figuré est établi avec précision : "succession de degrés à franchir, de voies à suivre pour arriver à un but".

Alors commencent la multiplication des voies de triage, comme à la SNCF, service marchandises, dans la société bureaucratisée et, concomitante, l'assomption du nom filière dans la langue. Quand auront été formés le verbe filiariser et les noms filiariseur(e) ou filiarisateur(trice), filiarisation, filarisé(e,s,es), le processus, commencé sous la plume du théosophe Saint-Martin, sera achevé.

17 juillet 2007

Universalité

 

 

 

 

 

 

La notion d’universalité, telle que nous l’entendons aujourd’hui (ce qui est répandu dans le monde), est récente. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (éditions publiées entre 1694 et 1835), universalité est glosé par le quasi synonyme généralité, signifiant "le plus grand nombre de" ou "la totalité", comme l’expriment les exemples cités : "généralité, l’universalité des hommes, des sciences, des arts" (première édition, 1694 : les Académiciens ajoutent qu’il "est de peu d’usage") et "généralité, ce qui renferme les différentes espèces, l'universalité des êtres, des sciences, des arts" (quatrième, cinquième, sixième éditions, 1762, 1798, 1832-35), les Académiciens ajoutant que "c’est aussi un terme de droit, qui signifie totalité, l’universalité des biens". Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière glose aussi universalité par généralité : ce terme collectif "comprend toutes les choses de même nature", comme quand on dit universalité des biens pour dire "tous les biens d’une succession". Furetière cite l’exemple de l’Eglise, mais sans préciser en quoi consiste son universalité, l’illustrant d’un exemple qui n’explique pas le sens du mot : "l’universalité de l’Eglise est une marque de la vérité de sa doctrine".

L’universalité, sur quelque objet qu’elle porte (raison, culture, homme, science, civilisation, droit, démocratie), serait propre à la philosophie des Lumières. Or, L’Encyclopédie (1751-1765), dont d’Alembert et Diderot sont les maîtres d’œuvre et qui est considérée, à juste titre, comme un monument de ces mêmes Lumières, ne comprend pas d’article universalité, ni d’article universalisme, mot qui est attesté pour la première fois en 1823 et relevé à la fin du XIXe siècle seulement par Littré dans le Dictionnaire de la Langue française, 1863-77. Universalité, en usage depuis le XIVe siècle, ne fait pas partie du vocabulaire des Encyclopédistes. Que le nom universalité et le sens moderne d’universel soit ignoré dans L’Encyclopédie est peut-être paradoxal, eu égard à l’idée que nous nous faisons a posteriori des Lumières. Celles-ci sont d’abord relativistes. Elles naissent de la prise de conscience que, en dépit de l’adjectif catholique qui la qualifie, l’Eglise n’est pas, dans les faits, universelle, non plus que les dogmes du christianisme. Des centaines de millions d’hommes en ignorent tout et des continents entiers ne sont pas touchés par les dogmes chrétiens.

En revanche, l’adjectif universel, dans tous les articles de L’Encyclopédie, a le sens de "général", que ce soit dans l’arithmétique universelle (id est l’algèbre), en logique, en physique, en théologie, en médecine, en gnomonique ou dans le droit (charges, donataire, donation, fidéicommis, héritier universels). Qualifiant le nom Eglise, l’adjectif n’a pas pour sens, dans L’Encyclopédie, "qui s’étend partout" ou "dont les valeurs sont partagées par tous les hommes", mais le sens de "qui regroupe toutes les églises". L’universalité n’est que de la généralité : "Eglise universelle, c’est (…) le corps de toutes les églises catholiques, apostoliques et romaines". Quant à universaliste, "terme d’histoire ecclésiastique", c’est le "nom qu’on a donné parmi les protestants à ceux d’entre leurs théologiens qui soutiennent qu’il y a une grâce universelle et suffisante, offerte à tous les hommes pour opérer leur salut". Certes, dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, à la différence du nom universalité, l’adjectif universel a un sens moderne, "général, qui s’étend à tout, qui s’étend partout", qu’illustrent les exemples : "un bien universel, un mal universel, déluge universel, famine, peste, désolation universelle, remède universel : qui s’applique à tous maux, méthode universelle : qui s’applique à tous les cas de même espèce" (éditions de 1694, 1762, 1798, 1832-35). La notion moderne d’universalité est peut-être en germe au XVIIIe siècle dans le sens de l’adjectif universel, mais elle n’a pas de nom qui y soit propre, autre qu’au sens de "généralité".

En fait, le sens moderne d’universalité n’est défini dans les dictionnaires qu’à compter de la seconde moitié du XIXe siècle ; d’abord dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré, 1863-77) : "caractère de ce qui s’étend à un ensemble de lieux, de temps, d’êtres" ; puis dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "universalité signifie aussi caractère de ce qui est universel, de ce qui s’étend à un très grand nombre de pays, d’hommes". Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), le sens moderne d’universalité est exposé en premier : "I. Caractère de ce qui s’étend à tout, de ce qui embrasse tout (universalité d’une vérité, d’une explication, de la méthode scientifique), caractère de ce qui s’étend à la terre entière, de ce qui est répandu partout, caractère de ce qui s’étend à l’ensemble des hommes, de ce qui est commun à tous les hommes (universalité d’une croyance, de la raison : "cette identification fondamentale de la démocratie et de la liberté entraîne une autre conséquence, qui est l’universalité, nécessaire de l’idéal démocratique", Vedel, Droit constitutionnel, 1949)". L’ordre dans lequel les sens sont apparus au cours de l’histoire est renversé, au point que le sens moderne efface le sens ancien de "généralité" ou de "totalité", qui, longtemps, a été le seul à être relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française.

 

Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens moderne d’universalité est illustré par l’exemple de "l’universalité de la langue française". C’est aussi le titre de la dissertation que Rivarol a rédigée à l’occasion du concours organisé en 1783 par l’Académie de Berlin : "Qu’est-ce qui a rendu la langue française universelle. Pourquoi mérite-elle cette prérogative ? Est-il à présumer qu’elle la conserve ?". Tel qu’il est employé dans ce contexte, l’adjectif universel a pour sens "qui est largement répandue" ou "dont l'usage est courant en Europe", et cela, conformément à l’un des sens de cet adjectif au XVIIIe siècle : "qui s’étend à tout, qui s’étend partout" (cf. ci-dessus). Rivarol défend une tout autre thèse que celle qui est suggérée dans le sujet. Il entend universalité dans le sens qui était le sien au XVIIIe siècle (cf. ci-dessus), à savoir "généralité" ou "ce qui renferme les différentes espèces"  (l'universalité des êtres, des sciences, des arts) ou, comme le définit Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690, cf. ci-dessus), qui "comprend toutes les choses de même nature", et non dans le sens moderne, enregistré pour la première fois par Littré, à savoir "caractère de ce qui s’étend à un ensemble de lieux, de temps, d’êtres" (cf. ci-dessus). Le nombre de locuteurs parlant français ou la diffusion du français en France et dans le monde importe peu. Le français est, selon Rivarol, la langue de la "République des lettres" ou "les gens de lettres en général, considérés comme s’ils faisaient un corps" (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694). C’est la langue d’une communauté ou d’une corporation. En use l’ensemble des hommes de lettres, des écrivains, des poètes, des gens de culture, d’amateurs de belles lettres, des savants pour commercer ou converser entre eux. Tel est son domaine restreint. C’est pourquoi la clarté est si importante. L’essence ou la nature du français, selon Rivarol, est la clarté. Ce qui est énoncé en français est clair, ce qui n’est pas énoncé en français n’est pas clair. C’est cette essence ou nature qui rend le français apte à être la langue de la République des lettres. Au XVIIIe siècle, la langue française pouvait paraître "universelle", dans la mesure où les élites, en Europe, parlaient le français. Il est un penseur qui a pris conscience de la fragilité de cette prétendue universalité : c’est l’abbé Grégoire. Dans son "Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française" (18 prairial, an deuxième de la République, une et indivisible), il écrit : "la langue française a conquis l’estime de l’Europe et depuis un siècle elle y est classique... Mais cet idiome, admis dans les transactions politiques, usité dans plusieurs villes d’Allemagne, d’Italie, des Pays-Bas, dans une partie du pays de Liège, du Luxembourg, de la Suisse, même dans le Canada et sur les bords du Mississipi, par quelle fatalité est-il encore ignoré d’une très grande partie des Français ?" De fait, il estime que les citoyens qui ignorent le français sont majoritaires en France et que le nombre de ceux qui le parlent couramment n’excède pas six millions de personnes. Même aujourd’hui, l’universalité qui est prêtée à la langue française est relative : elle est parlée par 140 millions d’individus environ, peut-être par 200 millions : soit 3% de la population mondiale.

 

Le seul emploi d’universalité entendu dans le sens moderne que l’on rencontre dans la langue classique est de Bossuet. Il se rapporte au catholicisme : "Jésus-Christ, écrit Bossuet à la fin du XVIIe siècle, régla la destinée de l’Église sur la terre (qu’on me permette ce mot), en lui promettant une double universalité, l’une dans les lieux, et la seconde dans les temps". L’universalité dans les lieux est liée à la diffusion de cette Eglise dans le monde. Le sens moderne a été exprimé à propos de l’Eglise catholique : catholicus, dans le latin de l’église, a pour sens, comme en grec, "universel", au sens de qui s’étend à tous les lieux, à tous les temps, à tous les hommes.

 

 

16 juillet 2007

Spectacle et société du spectacle

 

 

 

 

Emprunté au latin spectaculum, le mot français spectacle est attesté au début du XIIIe siècle. Il a pour sens "ce qui s’offre aux regards" et "ce qui est susceptible d’éveiller des sentiments, des réactions". Le sens de "divertissement offert au public" est attesté à la fin de ce même siècle. Au XIVe siècle, Oresme l’emploie pour désigner les jeux du cirque dans le monde antique. Dès le XVe siècle, les principales significations de ce mot sont en place.

La consultation des anciens dictionnaires montre que, dans la langue classique, la notion de spectacle était plus large et plus ample que de nos jours ou que les lexicographes étaient conscients de l’importance que le spectacle avait prise dans leur propre société. Ainsi, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), cinq sens ou emplois sont exposés. Les sens classiques sont toujours en usage aujourd’hui : "représentation que l’on donne au public pour le divertir" (exemples : "l’opéra est un beau spectacle, la comédie est un agréable spectacle, aller aux spectacles, les spectacles sont nécessaires pour amuser les peuples, il aime les spectacles, assister à un spectacle") et "tout objet extraordinaire, qui attire les regards, l’attention, qui arrête la vue" ("beau, triste, horrible spectacle ; Job sur un fumier fut un grand spectacle ; la constance d’un martyr est un beau spectacle ; c’est un spectacle fort édifiant qu’un homme offensé qui pardonne à ses ennemis"). Ces sens ne sont pas les plus intéressants, surtout si on les compare aux trois autres sens exposés, qui sont en relation avec la société, le pouvoir et la politique. De 1694 à 1798, de la première à la cinquième édition, les Académiciens relèvent cet emploi : "spectacle se dit de certaines grandes actions et cérémonies publiques". Les exemples sont éloquents : "l’entrée d’un roi dans sa capitale est un beau spectacle", "c’est un grand et beau spectacle que le couronnement du pape". Cet emploi a rendu possible l’expression être en spectacle, au sens de "être exposé à l’attention publique", comme dans cet exemple de norme sociale : "quand un homme est dans une grande charge, dans un emploi considérable, il doit songer qu’il est en spectacle à tout le monde". Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) a conscience du fondement politique du spectacle, en particulier quand il glose les expressions "être en spectacle" et "donner et se donner en spectacle" en les illustrant d’extraits tirés de l’œuvre de Massillon : "les princes et les grands ne semblent nés que pour les autres ; le même rang, qui les donne en spectacle, les propose pour modèles" ; "les grands sont en spectacle à tout l’univers", "la France est encore plus en spectacle qu’aucune autre nation".

Cet emploi semble propre à l’Ancien Régime, puisque les Académiciens ne le relèvent que partiellement à partir de la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire et que, dans la huitième édition (1932-35), l’exemple du roi est remplacé par celui-ci : "le défilé de la victoire fut un magnifique spectacle". La décollation de Louis XVI a sans doute mis à cette mise en scène particulière du pouvoir royal, laissant le champ libre à l’émergence d’autres formes de spectacle.

Debord, on le sait sans doute, est célébré pour avoir inventé la "société du spectacle". Or, la notion se trouve dans les dictionnaires des XVIIe et XVIIIe siècles. Debord, qui les a peut-être lus, a transféré dans la société qu’il accuse d’être libérale ou capitaliste une réalité de la monarchie française et même de la papauté. Comme les anciens lexicographes, les écrivains des siècles classiques que cite Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) avaient une claire conscience de la nature politique du spectacle. Ainsi Bossuet : "auguste journée où les deux rois d’Espagne et de France, avec leur cour d’une grandeur, d’une politesse et d’une magnificence aussi bien que d’une conduite si différente, furent l’un à l’autre et à tout l’univers un si grand spectacle" ; La Bruyère : "Louis XIV ouvre son palais à ses courtisans.... et, dans des lieux où la vue seule est un spectacle, il leur fait voir d’autres spectacles" ; Massillon : "les personnes nées dans l’élévation deviennent comme un spectacle public sur lequel tous les regards sont attachés" et "il faut du spectacle et de l’appareil pour rendre les titres qui élèvent les hommes les uns sur les autres respectables". L’usage politique du spectacle était de règle aussi dans les sociétés antiques : "que dirai-je de la pompe des triomphes, des cérémonies de la religion, des jeux et des spectacles qu’on donnait au peuple ?", écrit Bossuet.

Chez Littré, "représentation théâtrale" n’est qu’un sens particulier du sens général "ce qui attire les regards". Le mot spectacle prend même le sens de "mise en scène", ce qui n’est pas étonnant, puisque la mise en scène participe de la définition même de la notion de spectacle. Il est employé dans ce sens par La Bruyère : "les machines, les ballets, les vers, la musique, tout le spectacle" et Littré l’illustre par ces phrases de son cru : "il y a beaucoup de spectacle dans cette pièce" et "beaucoup de pompe, de magnificence est déployée dans la représentation de cette pièce" ou par l’emploi "une pièce à spectacle, à grand spectacle".

 

Dans L’Encyclopédie (1751-69), un assez long article est consacré aux spectacles, cette réalité étant rangée parmi les "inventions anciennes et modernes". Le spectacle n’est pas un fait de société ; il tient de la nature humaine. C’est ce que pense Batteux, cité par l’auteur de l’article : "l’homme est né spectateur ; l’appareil de tout l’univers que le Créateur semble étaler pour être vu et admiré nous le dit assez clairement". La nature humaine est celle de l’organisation sensorielle du corps : "aussi de tous nos sens, n’y en a-t-il point de plus vif, ni qui nous enrichisse d’idées, plus que celui de la vue ; mais plus ce sens est actif, plus il a besoin de changer d’objets : aussitôt qu’il a transmis à l’esprit l’image de ceux qui l’ont frappé, son activité le porte à en chercher de nouveaux, et s’il en trouve, il ne manque point de les saisir avidement. C’est de là que sont venus les spectacles établis chez presque toutes les nations". Autrement dit, c’est l’homme, sa nature, la façon dont il est fait qui expliquent la multiplication des spectacles et surtout des spectacles divers : "il en faut aux hommes de quelque espèce que ce soit : et s’il est vrai que la nature dans ses effets, la société dans ses événements, ne leur en fournissent de piquants que de loin à loin, ils auront grande obligation à quiconque aura le talent d’en créer pour eux, ne fût-ce que des fantômes et des ressemblances, sans nulle réalité". Ces spectacles sont les "grimaces d’un charlatan", "quelque animal peu connu, ou instruit à quelque manège extraordinaire", "les effets de la nature : rivière débordée, rochers escarpés, plaines, forêts, villes, combats d’animaux". Ces spectacles ont "peu de rapport avec notre être" : ces "pures curiosités ne frappent que la première fois, et parce qu’ils sont nouveaux". L’objet le mieux approprié au spectacle est l’homme lui-même : "qu’on nous fasse voir dans d’autres hommes, ce que nous sommes, c’est de quoi nous intéresser, nous attacher, nous remuer vivement". Deux types de spectacle sont distingués : ceux du corps et ceux de l’âme, de sorte que "les nations qui ont cultivé le corps plus que l’esprit ont donné la préférence aux spectacles où la force du corps et la souplesse des membres se montraient" et "celles qui ont cultivé l’esprit plus que le corps ont préféré les spectacles où on voit les ressources du génie et les ressorts des passions". "Il y en a qui ont cultivé l’un et l’autre également, et les spectacles des deux espèces ont été également en honneur chez eux". Dans les spectacles du corps, "les choses peuvent s’y passer sans feintes et tout de bon, comme dans les spectacles des gladiateurs, où il s’agissait pour eux de la vie", alors que, dans les spectacles de l’âme, "il n’est pas possible qu’il y ait autre chose qu’imitation, parce que le dessein seul d’être vu contredit la réalité des passions", de sorte que "toute passion, dès qu’elle n’est que pour le spectacle, est nécessairement passion imitée, feinte, contrefaite".

La vraie différence entre ces deux sortes de spectacle tient à l’art : "les spectacles (…) du corps ne demandent presque point d’art, puisque le jeu en est franc, sérieux et réel", alors que "ceux où l’on voit l’action de l’âme demandent un art infini, puisque tout y est mensonge, et qu’on veut le faire passer pour vérité". Ainsi "les spectacles du corps doivent faire une impression plus vive, plus forte ; les secousses qu’ils donnent à l’âme doivent la rendre ferme, dure, quelquefois cruelle", alors que "les spectacles de l’âme font une impression plus douce, propre à humaniser, à attendrir le cœur plutôt qu’à l’endurcir". C’est pourquoi "la plupart des peuples polis ne goûtent plus que les spectacles mensongers qui ont rapport à l’âme, les opéras, les comédies, les tragédies, les pantomimes".

 

L’article spectacle du Trésor de la Langue française (1972-94) a beau être long, il est moins riche d’enseignements que les cinq premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à 1798), sauf pour ce qui est de l’extension du nom spectacle au social. Trois sens sont exposés : "ce qui se présente au regard ; vue d’ensemble qui attire l’attention et / ou éveille des réactions", "représentation de théâtre, de danse, de cinéma, d’opéra, de numéros de variétés, qui est donnée en public", "mise en scène". Le mot n’échappe pas à la règle qui régit, à compter de la fin du XVIIIe siècle, l’évolution de la langue française, à savoir la "socialisation" du vocabulaire ou, dit en jargon marxiste, l'appropriation des moyens sémantiques ou des moyens de production de sens par la caste cléricale. Le spectacle sort des théâtres et s’étend à diverses réalités :  manifestation sportive", "catch ", "pancrace", "audience publique ayant un aspect spectaculaire", "supplice, exécution capitale fait en public", "réception accompagnée d’un spectacle" : dîner spectacle, thé-spectacle, lecture-spectacle, meeting-spectacle, sport-spectacle, cinéma spectacle, voile-spectacle, délinquance spectacle, protestation-spectacle, information spectacle, État-spectacle, violence spectacle, politique spectacle, monde, professionnels, industrie du spectacle. Le phénomène est si massif qu’il a été fabriqué, pour le désigner, le mot spectacularisation, ou "fait de transformer un événement, une action en spectacle, de le rendre spectaculaire" ou même, plus rare, spectacularité ou "fait de se présenter comme un spectacle, d’être ressenti comme un spectacle". La notion que l’on croit nouvelle de "société du spectacle" était dans la langue du XVIIe siècle ; elle est aussi dans la langue moderne.

 

 

15 juillet 2007

Appartenance

 

 

 

 

Dérivé du verbe appartenir, le nom appartenance est attesté au XIIe siècle. Il a pour sens "ce qui appartient à quelque chose" et il désigne les dépendances d’un bien foncier : "toutes les choses qui furent (à) Saül et à son ménil (son domaine) et toutes les appartenances". L’Encyclopédie (1751-69) enregistre l’emploi spécifique d’appartenance en équitation : "il se dit de toutes les choses nécessaires pour composer entièrement le harnois d’un cheval de selle ; on dit une selle avec toutes ses appartenances, qui sont les sangles, la croupière, etc.". En 1536, Calvin emploie appartenance dans son sens moderne : c’est le "fait d’appartenir à, de faire partie de" dans la phrase suivante : "la rémission des péchés sans laquelle nous n’avons aucune alliance ni appartenances avec Dieu".

En ancien français, le premier sens est courant : au XIIIe siècle, chez Villehardouin ("ils auraient Andrinople et toutes les appartenances"), Beaumanoir ("s’il brise une chose qui est des appartenances du pressoir"), Joinville ("ces deux frères tinrent du conte Henri tout leur héritage et leur appartenances") ; au XIVe siècle, chez Oresme ("l’économie est art de gouverner un hôtel et les appartenances pour acquérir (des) richesses") ; au XVe siècle, chez Froissart ("Lille, Douai et Béthune et toutes les appartenances qui doivent être tenues de la comté de Flandres") ; au XVIe siècle, chez d’Aubigné ("ils avaient une maison spacieuse accompagnée de grands jardins et appartenances"), Amyot ("seulement on lui laissa par pitié le royaume de la Macédoine avec les appartenances") et, dans un sens figuré, chez Montaigne ("la béatitude remplit toutes les appartenances et avenues de la vertu").

Nicot (Trésor de La langue française, 1606) illustre ce mot de deux exemples, relatifs aux choses et aux personnes, qui correspondent à aux deux sens, du XIIe et du XVIe siècles : "la maison et ses appartenances" (les choses, biens, terres, annexes qui en dépendent) et "il est de notre appartenance, c’est-à-dire de notre parenté" (il fait partie de notre (grande) famille ou de notre parentèle). En revanche, les Académiciens, dans toutes les éditions publiées de leur Dictionnaire, de 1694 à 1932-35, ne relèvent que le premier sens, relatif aux choses : "dépendance, ce qui appartient à une chose, ce qui dépend d’une chose" ("vendre une maison avec toutes ses appartenances et dépendances, cette métairie est une des appartenances de ma terre, ce village est une appartenance d’une telle châtellenie", 1762). Dans la première édition (1694), ils remarquent qu’appartenance "n’est guère usité qu’en cette phrase", à savoir "une maison et ses appartenances". Dans les éditions ultérieures, la remarque disparaît.

Les auteurs de dictionnaires adoptent la définition des Académiciens, aussi bien Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : "dépendance ; ce moulin est une des appartenances d’une telle terre ; on a fait union de ce bénéfice à un tel évêché avec toutes les appartenances et dépendances") que Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788 : "dépendance, ce qui appartient à, ce qui dépend de ; vendre une maison avec ses appartenances et dépendances") ou Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77 : "ce qui appartient à une chose, ce qui en dépend"). Littré est le premier auteur de dictionnaire à relever, après les Encyclopédistes, l’emploi d’appartenances en équitation : "les appartenances de la selle sont les sangles, le surfaix, le poitrail, la croupière, les étriers ; la housse est un accessoire", ce en quoi les Académiciens l’imitent dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : "par analogie, on dit, en termes d’équitation, les appartenances de la selle pour désigner les étriers, la croupière, les sangles". Dans cette même édition, il est donné à appartenance son sens moderne, à savoir "fait d’appartenir à", mais cette définition est infirmée par les exemples : "il se dit spécialement de la dépendance d’une propriété foncière" et les Académiciens se contentent de reproduire les exemples des éditions antérieures de leur Dictionnaire : "vendre une maison avec toutes ses appartenances et dépendances, cette métairie est une des appartenances de ma terre, ce village était une appartenance de telle châtellenie", phrases dans lesquelles appartenance, qu’il soit au singulier ou au pluriel, ne signifie pas "le fait d’appartenir", mais désigne un bien (terre, maison, village, etc.) qui dépend d’un domaine plus grand et est employé comme synonyme de dépendances.

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) mentionnent le sens de l’ancien français ("dépendances, ce qui appartient à") comme vieux : "vx, propriété, enfin notre plus proche voisin habitait et habite encore un joli château de la Renaissance, ancienne appartenance de Diane de Poitiers" (Sand) et "droit, vx, synonyme de dépendances : Monseigneur l’évêque d’A. possédait une terre voisine de celle de Vernyct, et les appartenances de ces deux propriétés étaient tellement encadrées les unes dans les autres, que Maxendi et Vernyct se rendirent exprès à A, pour acheter la propriété de monseigneur l’évêque d’A." (Balzac, 1824). Le sens moderne, à savoir "le fait d’appartenir à", est un sens social, comme le notent les Académiciens dans l’édition en cours de publication de leur Dictionnaire : "le fait (pour une personne) d’appartenir à un ensemble constitué, à une collectivité, à une société secrète, à un parti, etc." ; et, comme dans le Trésor de la Langue française, le sens "dépendances d’un domaine, d’une propriété foncière" est jugé vieilli.

De fait, le nom était un terme de droit (du droit de propriété), il est un terme de société. C’est, en parlant de personnes, le fait d’appartenir à un milieu, une collectivité, un parti, etc., comme dans ces extraits de Barrès ("le statut territorial de la région rhénane n’est pas fixé définitivement et la constitution allemande elle-même permet à ses ressortissants de décider de leur appartenance territoriale et politique", 1919-20) ou de Goldschmidt (in L’Aventure atomique, 1962 : "de son côté, Joliot-Curie attaquait la politique gouvernementale, lié par son appartenance au parti communiste"). Il est dans l’ordre des choses que les sociologues accentuent la socialisation sémantique de ce mot. Pour eux, il n’est pas d’individu autonome ou libre, mais des atomes agrégés à des groupes. Tout homme est dans un "groupe d’appartenance" ; dans un "groupe primaire", "chaque membre connaît tous les autres" et "les relations entre eux sont directes".

Cet extrait est un concentré de pensée sociologique : "chacun de nous a plusieurs groupes d’appartenance (famille, village, groupe professionnel, équipe sportive, cellule politique ou religieuse, etc.). Par son appartenance à un groupe, l’individu participe à une vie collective qui l’imprègne de certaines valeurs, de normes (règles de conduite), de stéréotypes (jugements tout faits sur les autres groupes), etc. et subit une pression de conformité à laquelle il se plie habituellement sans problème. Un conflit surgit si l’individu prend pour valeurs, normes, critères de jugement et de conduite, les idées et les idéaux d’un autre groupe (appelé alors groupe de référence) représentant ses aspirations personnelles ou morales. Des conflits intérieurs peuvent aussi surgir de l’incompatibilité entre les pressions des différents groupes d’appartenance d’une même personne" (Sciences sociales, 1969). Comme elles sont belles ces sciences qui réduisent l’homme à un mouton bêlant dans un troupeau !

La preuve de la modernité de ce mot, c’est l’usage qui en est fait dans les sciences humaines, en linguistique ("le rapport d’appartenance est exprimé par exemple par le génitif ou, en français, par la préposition de") ou en psychologie ("notion introduite par Thomdike dans sa théorie de l’apprentissage : il y a appartenance entre deux éléments quand ceux-ci font partie d’un même ensemble constituant une unité", 1963) et dans les sciences exactes. En mathématiques, "la relation d’appartenance exprime la propriété pour certains objets d’être éléments d’un ensemble, c’est-à-dire de lui appartenir" (1956). Ces définitions dites scientifiques exhalent un divin fumet de tautologie. On croirait lire du Monsieur Prud’homme ou du Pécuchet (l’ami de Bouvard) : l’appartenance est le fait pour des objets d’appartenir à un ensemble, comme la bravoure est le fait pour des personnes d’être braves ou l’avarice d’être avares, la cupidité d’être cupides, etc. Il arrive ainsi que la science offre aux habiles (dans le sens que Pascal donnait à ce nom) de belles rigolades.

 

 

 

13 juillet 2007

Fanatique

 

 

 

 

 

En latin classique, le nom fanum désigne un lieu consacré ou un temple et l’adjectif fanaticus, qui en dérive, a pour sens (Dictionnaire latin français, Hachette, 1934) : "inspiré ou rempli d’enthousiasme" et "exalté en délire ou frénétique". L’adjectif fanatique, emprunté au latin, est attesté pour la première fois au milieu du XVIe siècle, dans Le Cinquième Livre, attribué à Rabelais, au sens de "qui se croit inspiré de l’esprit divin et pris de fureur poétique". En 1580, alors que les guerres de religion ensanglantent la France depuis 1562, Montaigne, dans les Essais, l’emploie dans un sens différent : "qui est animé d’un zèle aveugle envers une religion ou une doctrine". C’est le sens moderne de fanatique.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première, quatrième éditions, 1694, 1762), fanatique est glosé par "fou, extravagant, aliéné d’esprit, qui croit avoir des visions, des inspirations". Le sens est plus proche de Rabelais que de Montaigne. Cet adjectif, précisent les Académiciens, "ne se dit guère qu’en fait de religion", comme l’illustre l’exemple "les illuminés, les trembleurs sont fanatiques". L’emploi de fanatique comme nom est noté : "il est aussi substantif ; c’est un fanatique". A la fin du XVIIIe siècle, le champ d’action des fanatiques s’accroît. Ils ne se contentent pas de la religion, ils investissent la société et la politique, phénomène qui est concomitant du remplacement de l’ancienne religion catholique par la nouvelle religion sociale. Dans la cinquième édition, dite "révolutionnaire", du Dictionnaire de l’Académie française (1798), les nouveaux sens de fanatique sont exposés. En matière de religion, ce n’est plus seulement celui ou celle qui croit avoir des visions ou croit recevoir son inspiration du ciel, c’est aussi celui "qui est emporté par un zèle outré, violent, et souvent cruel, pour une religion vraie ou fausse". Il est des prédicateurs fanatiques. Le fanatique cesse d’être fou ou extravagant ou aliéné ; il raisonne, il argumente, il prêche le vrai, il milite pour une cause : "on dit par extension de celui qui se passionne à l’excès pour un parti, pour une opinion, pour un auteur, etc. qu’il est fanatique de ce parti, de cette opinion, de cet auteur". Les événements révolutionnaires ont remplacé la charité ou l'amour de Dieu par la cause politique. De fait, fanatique qualifie aussi des passions, des doctrines, etc. : "un zèle, une rage, des opinions, des doctrines fanatiques" (sixième édition, 1832-35).

Le sens social s’est répandu au point de rendre désuet le vieux sens de "fou, extravagant, aliéné d’esprit", comme le notent les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : "fanatique signifiait autrefois qui est aliéné d’esprit, qui croit avoir des apparitions, des inspirations". L’exemple cité est à l’imparfait : "les illuminés, les trembleurs étaient fanatiques". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), relève le sens ancien, qu’il ne juge pas encore désuet ("qui croit avoir des inspirations divines") et qu’il illustre de cet extrait de Bossuet : "les opinions des anabaptistes mêlées au calvinisme ont fait naître les indépendants, qui n’ont point eu de bornes ; parmi lesquels on voit les trembleurs, gens fanatiques qui croient que toutes leurs rêveries leur sont inspirées". Certes, il relève aussi le sens social et politique : "qui se passionne à l’excès pour une opinion" ("homme fanatique de la liberté"), mais sans mentionner, comme les Académiciens le faisaient en 1798, la passion fanatique pour un parti ; et il fait de ce sens une extension du sens religieux, attesté chez Montaigne, pendant les guerres de religion : "qui est animé d’un zèle outré pour la religion" ("un prédicateur fanatique"). Au XVIIIe siècle, Voltaire a souvent exprimé son hostilité aux fanatiques de tout poil : "moi de ce fanatique (il parle de Mahomet) encenser les prestiges !" et "les philosophes sont les médecins des âmes dont les fanatiques sont les empoisonneurs" (mais il est des philosophes fanatiques qui ont empoisonné plus d’âmes que les prédicateurs zélés).

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) confirment, par la mention vieux, que le sens le plus ancien de fanatique, à savoir "qui se croit inspiré par la Divinité" ou, comme nom, "personne qui se croit inspirée par la Divinité", illustré d’une phrase de l’Académie ("les illuminés, les trembleurs étaient fanatiques", 1878-1932), est sorti de l’usage du français moderne et que, dans l’usage actuel, prédomine le seul sens social, "souvent péjoratif", précisent les auteurs du Trésor : "qui est porté au fanatisme, qui adhère à une cause ou à une doctrine religieuse, politique ou philosophique avec une conviction absolue et irraisonnée et un zèle outré poussant à l’intolérance et pouvant entraîner des excès" ou, s’il est un nom, il désigne "celui, celle qui adhère à une cause, à une doctrine religieuse, politique ou philosophique avec une conviction absolue et manifeste à leur égard un zèle aveugle pouvant entraîner des excès".

Les exemples cités révèlent le fossé qui en l’espace d’un demi siècle s’est creusé entre la France de naguère et la France actuelle. Naguère, étaient fanatiques des républicains et des royalistes : aujourd’hui, s’ils ne sont pas morts, ce sont des vieillards en pantoufles, qui n’éprouvent plus le moindre zèle pour quoi que ce soit. Il est même, dans les exemples du Trésor de la Langue française (1972-94), des apôtres et des prêtres fanatiques : où sont-ils passés ? Leurs successeurs boivent des tisanes. Si tant qu’il ait existé des "fanatiques de justice, de liberté, de démocratie, d’égalité", il semble qu’il n’y en ait plus, sinon à l’Université. Même les exemples cités par les Académiciens dans la neuvième édition, en cours, de leur Dictionnaire semblent référer à un monde disparu ou à l’agonie : "un patriotisme fanatique, l’attachement fanatique à un chef politique". Très étrangement, il est un fanatisme religieux et politique qui fait des milliers de morts chaque année et qui étouffe sous le béton de la stupidité des centaines de millions d’hommes et de femmes, même en France : c’est l’islam. Il est le seul qui ne soit pas nommé dans les exemples. Il est partout, les auteurs de dictionnaires ne le voient nulle part. Seraient-ils aveugles ?

 

12 juillet 2007

Motivation

 

 

 

 

 

En voilà un mot moderne à la fois parce qu’il est un concentré de nouvelle religion scientiste, sociale et humanitaire et parce qu’il est récent. Attesté seulement dans la seconde moitié du XIXe siècle, il est ignoré de Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) et des Académiciens (éditions publiées de leur Dictionnaire, de 1694 à 1932-35). Dans la neuvième édition (en cours), il a deux sens : un sens juridique ("le fait de justifier par un motif ; motivation d’un acte administratif") et un sens social et scientiste ("ce qui meut, ensemble de motifs ; motivation consciente, inconsciente du comportement"). Il est dérivé du verbe motiver, enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de la troisième édition (1740), dans un sens juridique : "alléguer, rapporter les motifs d’un avis, d’un arrêt, d’une déclaration". Le sens moderne de ce verbe, "servir de motif à", n’apparaît que dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : "motiver signifie aussi quelquefois servir de motif à ; voilà ce qui a motivé cette mesure" et "motiver les entrées et les sorties dans une pièce de théâtre, faire que les entrées et les sorties des personnages paraissent naturelles et raisonnables".

Le verbe to motivate (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, 1974) est relevé avec le sens de "be the motive of ; give a motive or incentive to ; act as an incentive" et ces sens du nom motivation sont attestés en anglais depuis 1873. Il semble que le français, par facilité, paresse ou commodité, les ait empruntés à l’anglais – ce qui explique, anglophilie et soumission à l’ordre nouveau aidant, le succès étonnant et rapide de motivation, motiver, motivé(e)(s) dans la langue moderne – surtout celle des imbéciles.

L’article motivation de la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française est court (trois lignes) ; celui du Trésor de la Langue française (1972-94) s’étend sur une page grand format faite de deux colonnes. Etrangement, alors que les Académiciens relèvent le sens juridique ou administratif ("motivation d’un acte administratif"), les auteurs du Trésor de la Langue française l’ignorent et ne notent que les emplois dans les sciences humaines, philosophie, psychologie, linguistique, économie, psychopédagogie et pédagogie, lesquelles sont à la nouvelle religion sociale et scientiste ce que la théologie était à l’ancienne religion chrétienne, à savoir ce qui la justifie en théorie.

En philosophie, la motivation consiste à "alléguer les considérations qui servent de justification à un acte, a posteriori", comme dans cet exemple de Birou : "toute action libre et volontaire se base sur une motivation plus ou moins consciente ; ce sont les raisons que l’on se donne pour agir" (1966). En psychologie, c’est "l’ensemble des facteurs dynamiques qui orientent l’action d’un individu vers un but donné, etc.". Ainsi, dans cette science humaine et sociale, la motivation, qui a un "champ", peut être consciente, économique, électorale, individuelle, professionnelle. Cet extrait du Traité de sociologie (1967) illustre parfaitement le scientisme de la nouvelle religion sociale : "entre les capacités d’un individu et son rendement réel s’interposent ses motivations (...). Qu’est-ce qui définit l’intérêt d’un travail ? Qu’est-ce qui fait que le contenu même du travail soit une motivation à travailler ou au contraire un obstacle qu’il faut vaincre ? C’est bien entendu un certain rapport entre la tâche et les aptitudes et intérêts de celui qui l’accomplit". En économie, dans les études de marché, la motivation est "l’ensemble des facteurs qui déterminent le comportement d’un agent économique (qu’il soit acheteur ou vendeur) face à un produit ou un service donné". Ces facteurs sont le plus souvent "l’intérêt" et "les besoins". Est-il besoin d’études pour démontrer ce que tout le monde sait depuis qu’il existe un marché ? En tout cas, prolifèrent "les études de motivation", qui "percent le mystère de l’acte de l’achat et orientent l’effort de publicité" (1958) : tout ce charabia pour enfoncer des portes ouvertes ! En linguistique, c’est le "lien plus ou moins étroit entre un signe et la réalité qu’il désigne". Les auteurs du Trésor de la Langue française sont linguistes ; ils sont intarissables sur la linguistique. La motivation existe aussi entre le signifiant (les sons) et le signifié (le sens). Elle touche le lexique et elle se présente sous divers degrés ; elle est phonétique, directe ou indirecte, morphologique, sémantique. En pédagogie, c’est "l’ensemble des facteurs dynamiques qui suscitent chez un élève ou un groupe d’élèves le désir d’apprendre". La motivation, qu’elle soit à l’expression écrite ou primaire ou tout autre, fait un tabac dans les IUFM et autres instituts de pédagogie. On comprend aisément pourquoi. La pédagogie nouvelle (ou new pedagogy : en anglais, ça en jette) fait de la "centration sur l’enfant" le nec plus ultra de l’acte d’apprendre : peu importe ce qu’il y a à apprendre, l’essentiel est l’apprenant, chez qui il faut susciter "le désir d’apprendre". Pauvre désir, il faut vraiment qu’il soit réduit à rien pour se cacher dans les écoles !

Voici un extrait qui illustre l’obscurantisme de la nouvelle religion sociale et scientiste : "la motivation primaire est évidemment liée au besoin ; l’une et l’autre sont le produit de changements dans l’équilibre biologique entre l’organisme et son milieu, exigeant la recherche d’un autre équilibre. Il n’y a pas identité entre besoin et motivation : le premier est un certain état de l’organisme ou d’une partie de celui-ci (...) ; la seconde est un état du système nerveux résultant du premier, de façon directe ou par l’intermédiaire de stimulus, externes ou internes, et susceptibles de pousser l’organisme à une activité. Il n’y a pas de relation simple, linéaire, entre le besoin et la motivation". Sans commentaire, sinon celui-ci : ce charabia est écrit dans le mensuel Le Français dans le Monde (1974), l'organe scientiste de la diffusion du français dans le monde. Ce français-là, il serait bon de le garder en France, confiné dans quelques asiles spécialisés, plutôt que de le diffuser dans le monde : il tue toute "motivation" d’apprendre le français.

 

 

 

 

05 juillet 2007

Solidarité

 

 

 

 

 

 

Dérivé de l’adjectif solidaire, solidarité (qualifié de savant, parce que la forme régulière de ce nom aurait dû être solidaireté), est attesté en 1693 : c’est un terme de droit employé dans un "arrêt (une décision) de justice", reproduit dans le Recueil général des anciennes lois françaises, et qui a le sens de "ce qui unit les personnes tenues par une obligation solidaire". Il est enregistré dans les dictionnaires à la fin du XVIIIe s : en 1788 dans le Dictionnaire critique de la Langue française de Féraud et en 1798 dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française. Féraud note que solidarité remplace solidité : "solidarité, qualité qui rend solidaire ; on dit ordinairement solidité en ce sens : ce contrat porte solidité" ; de même en 1798, les Académiciens : "terme de pratique, qualité de solidaire ; je ne veux point partager la solidarité avec cet homme" et ils ajoutent : "voyez plus bas solidité", lequel est défini ainsi dans la cinquième édition : "solidité, ou solidarité, signifie, en termes de pratique, engagement par lequel plusieurs personnes s’obligent les unes pour les autres, et chacune pour toutes, s’il est nécessaire"  (exemples : "ce contrat, cette obligation porte solidité ; quand une ville, un bourg, une communauté sont obligés, la solidité tombe sur chacun des habitants"). Les Académiciens  ajoutent : "on dit communément solidarité". De fait, dans l’édition suivante, celle de 1832-35, ils avalisent le remplacement de solidité par solidarité, comme terme de droit : "solidité s’est dit autrefois figurément, en jurisprudence, pour solidarité". Autrefois, c’était à peine trente-cinq ans auparavant. Pour nous, ce serait les années 1970, qui semblent si proches. Les esprits, alors, concevaient la Révolution comme une rupture profonde et brutale dans la continuité temporelle et tout ce qui avait cours avant 1789 ou même en 1798 était renvoyé à un monde révolu ou disparu. Aujourd’hui, pour les historiens dignes de ce nom (Furet par exemple), la Révolution n’a fait que continuer la centralisation de la France commencée sous Richelieu et poursuivie par Colbert.

Féraud défend la substitution de solidarité à solidité : "il serait à souhaiter que l’usage préférât solidarité pour prévenir l’équivoque ; car la solidité d’un débiteur et sa solidarité sont deux choses fort différentes. Un débiteur solide est celui qui est en état de payer ; un débiteur solidaire est celui qui est obligé de payer pour ses coobligés, quand ceux-ci ne payent pas". Alors, la substitution n’était pas acquise : "Desgrouais (1703-66, professeur parisien originaire de Toulouse et auteur d’un ouvrage intitulé Les gasconismes corrigés et publié en 1766) traite solidarité de gasconisme. Je serais bien plus tenté de traiter solidité de barbarisme, reçu, à la vérité, en termes de pratique, où il y a déjà tant de termes barbares. Solidarité n’est pas dans les dictionnaires. J’avoue que l’usage ne l’admet pas. Je souhaite seulement qu’il l’adopte". Féraud va rapidement être exaucé, et bien au-delà de ce qu’il souhaitait.

En effet, dans le courant du XVIIIe siècle, solidarité, terme de droit, s’enrichit (ou s’appauvrit ?) d’un sens social ("rapport de dépendance réciproque entre des personnes") et d’un sens descriptif, amorce d’un emploi de solidarité dans les sciences : "rapport d’interdépendance entre les choses".

Le sens social est décrit par les Académiciens dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35) : "il se dit quelquefois, dans le langage ordinaire, de la responsabilité mutuelle qui s’établit entre deux ou plusieurs personnes" (exemples : "la solidarité qui nous lie, je ne veux point qu’il y ait de solidarité entre cet homme et moi"). Le recours dans la définition à l’adjectif mutuelle qualifiant responsabilité atteste que le nom solidarité a basculé du droit dans le social. C’est ce sens-là qu’expose Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : "dans le langage ordinaire, responsabilité mutuelle qui s’établit entre deux ou plusieurs personnes". Il n’y a qu’un exemple : "la solidarité qui nous lie", comme si l’emploi de solidarité dans ce sens social et moderne était balbutiant alors. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les deux sens modernes sont exposés : l’un relatif aux personnes, donc social ("il se dit dans le langage courant de la responsabilité mutuelle qui s’établit entre deux ou plusieurs personnes"), l’autre aux choses, donc scientifique : "il se dit aussi, au figuré, de la dépendance réciproque des idées, des sciences, des choses ou des êtres tellement liés les uns aux autres que ce qui arrive à l’un a des répercussions sur les autres". Les Académiciens citent deux exemples qui montrent que le sens moderne de solidarité est établi dans la langue et que la nouvelle religion, solidaire et sociale, est bien acclimatée en France. Ces exemples éloquents sont "devoir de solidarité" et "morale de la solidarité".

L’article qui est consacré au nom solidarité dans le plus moderne de nos dictionnaires, le Trésor de la Langue française (1972-94), est un péan à la solidarité. A propos de personnes physiques ou morales, c’est la "dépendance mutuelle entre les êtres humains, existant à l’état naturel et due au besoin qu’ils ont les uns des autres". La responsabilité (in Dictionnaire de l’Académie et chez Littré) est transformée en dépendance. La responsabilité est digne : elle suppose un sujet qui sait ce qu’il fait quand il agit et qui peut répondre de ses actes. La dépendance transforme le sujet en grain de sable agrégé au grand tout social. Cette dépendance existerait même à "l’état naturel". Le nom solidarité a été fabriqué à la fin du XVIIe siècle, il a été employé dans un sens social un siècle plus tard. Malgré cela, selon les auteurs du Trésor de la Langue française, ce qu’il désigne, à savoir la dépendance mutuelle, tiendrait à un hypothétique "état naturel" et aurait eu une existence (pure conjecture), avant même que l’homme soit homme et avant même qu’il ait fait société avec ses semblables ! La lexicographie n’est plus une science, elle se fait la servante de la dogmatique religieuse.

Les exemples qui illustrent solidarité sont "solidarité de fait, humaine, mutuelle, naturelle, des hommes, avec les hommes, des âmes, dans le mal, étroite, profonde, réciproque ; lien, sentiment de solidarité". Il en est deux qui dévoilent le lien de la solidarité à la nouvelle religion : "des âmes privilégiées ont surgi qui se sentaient apparentées à toutes les âmes et qui, au lieu de rester dans les limites du groupe et de s’en tenir à la solidarité établie par la nature, se portaient vers l’humanité en général dans un élan d’amour" (Bergson, 1932) et "qu’on le sente ou non, qu’on le veuille ou non, une solidarité universelle unit tous les gestes et toutes les images des hommes, non seulement dans l’espace, mais aussi et surtout dans le temps" (Elie Faure, 1927). Diantre, quel charabia religieux !

Les auteurs de ce dictionnaire ne s’en tiennent pas à cette seule définition religieuse. La solidarité est aussi la "responsabilité mutuelle qui s’établit entre les membres d’un groupe social". Les exemples renchérissent dans le social. La solidarité est étroite ou profonde, il existe un sens, un sentiment, un esprit de solidarité, de sorte que les hommes dans le besoin peuvent "faire appel à la solidarité de quelqu’un ou d’un groupe". Un extrait du très radical et anticlérical Anatole France fait de ce trait de la nouvelle religion sociale et solidaire un travers noir des prêtres : "Cornemuse, pensait-il, ne pouvant empêcher le complot, voudra le faire réussir, et donnera de l’argent. Agaric ne se trompait pas. Telle était, en effet, la solidarité des prêtres et des moines, que les actes d’un seul d’entre eux les engageaient tous" (L’île aux pingouins, 1908). La sociologie s’est emparée, bien entendu, de la solidarité : elle est de classe ou de race. Chez Durkheim, elle est même mécanique, ce qui est dans l’ordre des choses pour une dépendance mutuelle : "le lien de solidarité sociale auquel correspond le droit répressif est celui dont la rupture constitue le crime". Elle est aussi organique : "caractère des sociétés où la division du travail a diversifié les tâches et les a rendues interdépendantes", comme chez cet un autre sociologue : "si primitivement le passage de l’être à la représentation, de la solidarité mécanique à la solidarité organique indiquait la mutation de la transcendance sociologique en l’immanence psychologique, désormais l’interprétation inverse se dessine" (1949). La solidarité étant la société par excellence, ce nom désigne par métonymie un "groupe social solidaire" (double pléonasme) : "une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore" (Renan, 1882).

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) ne se contentent pas de constater que la solidarité est un fait de société ; ils en font une injonction : "devoir moral, résultant de la prise de conscience de l’interdépendance sociale étroite existant entre les hommes ou dans des groupes humains, et qui incite les hommes à s’unir, à se porter entraide et assistance réciproque et à coopérer entre eux, en tant que membres d’un même corps social". Etendu à tout, le nom solidarité est un synonyme de fraternité. C’est aussi un "acte concret qui met en application ce devoir moral" qui s’étend au "domaine humanitaire". La solidarité est professionnelle ou régionale ; il existe des caisses et des élans de solidarité. Elle est aussi dans le domaine socio-économique, dans le droit ("fonds national de solidarité, fonds budgétaire de l’État, créé en 1956 et qui verse une allocation aux personnes âgées dont le montant de ressources est inférieur au minimum vieillesse"), dans le droit du travail ("contrat de solidarité"), dans la fiscalité ("impôt de solidarité").

La solidarité ne s’arrête pas au social. Elle touche aussi les choses : c’est la "dépendance très étroite ou rapport de causalité", comme chez Comte : "cette intime solidarité naturelle entre le génie propre de la vraie philosophie et le simple bon sens universel montre l’origine spontanée de l’esprit positif" (1844). De là, la solidarité s’incruste dans la science ou dans les discours prétendument scientifiques : c'est la "dépendance réciproque très étroite", comme chez Hugo : "c’est cette dispersion qui fait la solidarité des vents et l’unité de l’atmosphère. Une molécule déplacée déplace l'autre. Tout le vent remue ensemble" (Hugo, 1866). Le mot apparaît en linguistique ("rencontre entre deux unités, telle que la présence de l’une oblige celle de l’autre, par exemple père / fils"), en mécanique ("caractère solidaire de deux organes, de deux pièces de mécanisme"), en physiologie et en biologie ("relation existant entre deux actes organiques essentiellement différents, mais se produisant sous l’influence d’une même cause").

Sciences et social étant les deux mamelles de la religion moderne, il est dans l’ordre des choses que solidarité, mot du social et de la science (sociale, évidemment) en devienne la clef ou le mot de passe ou, pour parler comme dans les vieux contes, le sésame ouvre-toi.

 

 

04 juillet 2007

Rénovation

 

 

 

 

Emprunté au latin renovatio, dérivé du verbe renovare, le nom rénovation est attesté au XIVe siècle dans un manuscrit de Vie des Saints. Le sens est "action de renouveler, de proroger". Au XVe siècle, toujours dans un contexte religieux, relatif aux Juifs, il a le sens de "rétablissement" et de "reconstruction". Calvin l’emploie dans le sens religieux qu’il a alors en français : "il régénère l’homme en nouvelle créature ; par sa parole il émeut et incite l’homme à désirer et chercher cette rénovation".

C’est ainsi que Furetière le définit dans son Dictionnaire universel (1690) : "rétablissement d’une chose en l’état où elle était autrefois". La définition n’est pas très claire, mais elle est illustrée d’exemples éloquents : "la rénovation du monde se fit après le Déluge" et "la rénovation des lois et de la discipline se doit faire de temps en temps". Le mot est sans aucun doute rare et d’un emploi limité à quelques contextes – religieux pour la plupart -, ce qui explique, entre autres causes, que les auteurs de dictionnaires ne s’accordent pas sur la bonne définition. Pour Furetière, la rénovation est une sorte de restauration ; ses collègues académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694) exposent un sens différent : c’est le "changement d’une chose vieille en une nouvelle". Les exemples qui illustrent ce sens se rapportent tous à la religion et, plus particulièrement, à la métaphysique religieuse. Ce sont "la rénovation du genre humain par la grâce" et "la rénovation du monde après le jour du Jugement".

Les Encyclopédistes (1751-69) ne consacrent pas d’entrée à ce mot ; les Académiciens, dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, y donnent le sens nouveau de "renouvellement", qu’ils illustrent de "la rénovation des vœux" (en parlant de moniales et de moines) et "la rénovation de l’homme intérieur par la grâce" (la grâce fabriquait des hommes nouveaux : aujourd'hui, c'est le communisme qui prétend le faire - on sait avec quel succès). Les Académiciens, conscients que ce nom est d’un emploi rare et limité, précisent qu’il "n’a guère d’usage qu’en ces sortes de phrases" (rénovation des vœux, de l’homme par la grâce, du monde après le Déluge). Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788), qui juge que rénovation a pour synonyme renouvellement, conteste le bien-fondé de l’article que les Académiciens consacrent à rénovation : "renouvellement, rénovation des vœux. C’est l’usage de ce mot. L’Académie ajoute la rénovation de l’homme intérieur par la grâce : mais il me parait vieux dans cette phrase, et je crois que dans l’usage actuel on dit renouvellement". Dans la cinquième édition (1798), les Académiciens ne tiennent pas compte des remarques de Féraud ; ils se contentent de reproduire l’article de 1762 : "renouvellement. la rénovation des vœux, la rénovation de l’homme intérieur par la grâce", tout en y ajoutant cet exemple "la rénovation d’un terrier, d’un titre" (au sens de "remise à jour d’un terrier, d’un titre"), qui fait référence à la publication par "le savant feudiste Edme de Fréminville (...), trente ans avant la révolution française, (…) d’un gros livre sur les droits féodaux et sur la rénovation des terriers" (Tocqueville, L’Ancien Régime et la Révolution, 1856). Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), il n’est pas consacré d’article à rénovation, cette absence confirmant sans doute que ce nom, dont il n’a pas été aisé d’établir le sens exact, est sorti de l’usage, du moins quand il est entendu dans un sens religieux.

 

La nouvelle religion sociale, solidaire et progressiste qui s’établit au XIXe siècle s’empare de rénovation et y donne un sens nouveau, en relation avec ses propres dogmes. Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré expose ce nouveau sens triomphal : c’est la "transformation en mieux par la nouveauté, par l’innovation" et il cite, pour illustrer ce sens, deux extraits : le premier, parfaitement conforme à la religion nouvelle, celui du "célèbre" Destutt de Tracy, qui a fabriqué le mot idéologie : "on nous présente la doctrine de Kant comme une rénovation complète de l’esprit humain" (rien de moins !) ; le second, qui n’a aucun rapport avec ce sens nouveau et qui n’est rien d’autre que le sens mystique de l’ancienne religion (Littré a donc fait un contresens sur l’extrait qu’il cite), "l’Éternel révéla à son Fils bien aimé ses desseins sur l’Amérique : il préparait au genre humain, dans cette partie du monde, une rénovation d’existence" (Chateaubriand, Les Natchez). Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens renouent avec les habitudes prises dans les cinq premières éditions (1694-1798) : ils consacrent une entrée à rénovation, dans laquelle ils font une petite place au sens moderne ("régénération physique et morale") à côté du sens ancien "renouvellement, régénération physique ou morale". Les exemples sont mystiques : "la rénovation des vœux d’un religieux", "la rénovation de l’homme intérieur par la grâce" ; ou scientifiques et sociaux : "la rénovation d’un organisme affaibli par une maladie", "la rénovation des lois de la discipline". C’est cette édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) que le verbe rénover est relevé pour la première fois, non dans le sens religieux parallèle à celui de rénovation, mais dans le sens moderne de "renouveler, remettre en vigueur", comme dans les phrases rénover une doctrine, un enseignement.

 

La langue moderne fait un triomphe au sens social. Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), le sens religieux est encore noté, comme un vestige d’une ancienne langue en voie de disparition. C’est "l’action de réaffirmer". La rénovation est "l’affirmation par les enfants des promesses de baptême prononcées jadis pour eux par leurs parrains" et aussi le "fait de prononcer de nouveau solennellement ses vœux dans les Instituts religieux où les vœux ne sont émis que pour un temps". Même le très ancien sens de rénovation de l’homme par la grâce est relevé. Mais, ce qui domine dans le Trésor, c’est le sens social et le sens scientifique – en bref, ce qui fait la modernité. La rénovation porte les stigmates du progrès. Elle est une transformation et une amélioration ; elle porte sur l’art, la peinture, le roman ; elle est artistique, technique, militaire ; elle touche les idées, les méthodes, la doctrine ; elle est intellectuelle, mentale, morale ; elle a pour cibles les mœurs, un pays, une société – et même, depuis un mois, le parti socialiste. De fait, rénovation s’étend à toute réalité et, ce faisant, le mot prend le sens de "remise en état ou à neuf" : "rénovation des bâtiments", "rénovation routière, urbaine, forestière".

Le sens social n’empêche pas que se développe un sens scientifique. Rénovation, chez Comte, signifie régénération : "la première loi de végétalité, base nécessaire de toutes les études vitales, sans excepter le cas humain, consiste dans la rénovation matérielle à laquelle est constamment assujetti tout être vivant" (1852, Catéchisme positiviste). C’est un retour au bercail. Rénovation a été banni du catéchisme catholique pour entrer dans le catéchisme scientiste : seule la nature du catéchisme a changé. Il n’y a rien gagné au change ; il a seulement perdu son âme.

 

 

03 juillet 2007

Réactionnaire

 

 

 

 

 

Dérivé du nom réaction, entendu, non pas dans son sens scientifique ancien (cf. l’article réaction du 27 février 2007), mais dans son sens politique (apparu en 1790), l’adjectif et nom réactionnaire est attesté pour la première fois en 1794 au sens de "partisan de la politique de réaction", c’est-à-dire de l’arrêt de la Révolution. En 1831, Chateaubriand emploie l’adjectif, au sens de "qui tend à revenir en arrière", pour désigner par anachronisme "le mouvement réactionnaire du paganisme sous Julien".

Il est relevé par Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) comme un néologisme. Comme adjectif, il qualifie, dans son sens propre, ce "qui coopère à la réaction contre l’action de la révolution" ("pouvoir réactionnaire") et, comme nom, il désigne ceux qui s’opposent à la Révolution. L’exemple qui illustre cet emploi est : "substantivement, les réactionnaires de l’an III (1794-95 dans le comput actuel) désolèrent le midi de la France". Ces réactionnaires ont tenté de neutraliser les partisans de la Terreur ou terroristes. En fait, ils étaient au mieux des démocrates, au pis des contre-révolutionnaires. Quoi qu’il en soit, ils n’étaient pas, au regard de nos valeurs démocratiques, des monstres.

L’adjectif et nom réactionnaire est aussi relevé par les Académiciens, à la même époque que Littré, dans la septième édition (1878) du Dictionnaire de l’Académie française : "terme du langage politique, qui sert à opérer une réaction, qui travaille à une réaction" ("des lois, des mesures réactionnaires, un parti réactionnaire") et "il s’emploie aussi substantivement : c’est un réactionnaire" (1932-35).

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), la définition de réactionnaire, adjectif ou nom, terme de la politique, est précédée de la mention péjoratif, laquelle suppose que les réalités qualifiées de réactionnaires ou les personnes nommées réactionnaires font l’objet de jugements a priori, d’ordre moral ou moralisateur, qui dévaluent les réalités ainsi qualifiées ou les personnes ainsi désignées : elles ne font pas partie de l’Empire du Bien ; elles sont même le Mal en personne ou le Diable. Autrement dit, ce qui donne à réactionnaire ce sens déprécié, c’est la seule idéologie, quelle que soit la réalité évoquée : est réactionnaire ce qui est opposé au changement ou ce qui cherche à restaurer le passé, comme si ce qui est passé pouvait être autre que passé ou révolu ou fini. Les synonymes en sont conservateur et l’adjectif, jugé vieux, réacteur ; les contraires sont novateur, progressiste, révolutionnaire. Ainsi dans la langue, l’idéologie trace un champ (ou un camp) manichéen : d’un côté, les idées, lois, mesures, opinions, livres, journaux, gouvernements, partis réactionnaires ; de l’autre, le Bien.

Même Bainville, qui connaît bien la langue française et emploie rarement un mot pour un autre, fait de réactionnaire un usage anachronique, puisqu’il s’en sert pour qualifier une situation politique antérieure à l’invention de ce mot : "Turgot ne pouvait combattre les abus sans blesser des intérêts et rencontrer des résistances, celle du Parlement, en premier lieu, qui, à peine réintégré avec promesse de ne pas retomber dans son ancienne opposition, manifestait de nouveau son bizarre esprit, à la fois réactionnaire et frondeur" (1924). En revanche, l’emploi que Sainte-Beuve en 1862, fait du nom réactionnaire n’est pas anachronique ("la Révolution a produit de brillants et vigoureux réactionnaires, des restaurateurs ou des prédicateurs du passé, Bonald, de Maistre, Chateaubriand"), et il est conforme au sens idéologique, qui n’est pas neutre, de ce nom.

Le nom réactionnaire, un peu long, a produit par apocope le très péjoratif réac, entendu dans le sens de ce qui n’est pas moderne ou de celui qui regimbe contre la domination absolue, dans les idées ou dans les mœurs, du nouvel ordre social, si anticonformiste qu’il est devenu la seule conformité tolérée : "la fidélité, en face de la liberté sexuelle, ça sonne anachronique. Et même un peu "réac", comme le militarisme ou l’impérialisme" (Elle, 1970) et "il y a de vilains réacs qui sont de prodigieux comédiens" (Signoret, La Nostalgie n’est plus ce qu’elle était, 1975-78). En l’espace de quelques décennies, réactionnaire s’est étendu au social pour désigner ce qui n’est pas conforme au iota près à l’injonction moderne, c’est-à-dire ce qui s’écarte de la nouvelle religion, sociale, solidaire, occultiste et qui ne se soumet pas à ses dogmes. Le réactionnaire est révolutionnaire : il rompt avec l’ordre nouveau.

 

 

02 juillet 2007

Bourgeois (suite)

 

Bourgeois (sens modernes de ce mot)

 

 

 

Dans la langue française classique, le nom et adjectif bourgeois ne désignait pas ou ne qualifiait pas seulement les citoyens d’une ville. Il avait d’autres sens, parfois méprisants, parfois partiaux, qui expliquent aussi que ce mot ait pris, dans la langue moderne, des sens péjoratifs. Au XIVe siècle déjà, un auteur écrit : "comme le bourgeois veille pour acquérir richesses à lui et à ses enfants, le chevalier et le noble veillent pour acquérir prix (valeur) et louange au monde".

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), il est donné à bourgeois un sens politique en relation avec la division de la société en trois ordres : "bourgeois signifie aussi une personne du tiers-état" ("les bourgeois ont leurs privilèges, aussi bien que les ecclésiastiques et la noblesse"), et un sens social : "bourgeois veut dire encore un homme qui n’est pas de la Cour" ("cela sent bien son bourgeois" ; "en ce sens, il est le plus souvent adjectif : une manière bourgeoise, une conversation bourgeoise, il a l’air bourgeois"). Il n’y a pas que les aristocrates qui méprisent les bourgeois ; les ouvriers aussi : "ils appellent le bourgeois les personnes pour qui ils travaillent, soit qu’elles soient de la Cour ou de la Ville" (exemples : "il faut servir le bourgeois, il ne faut pas tromper le bourgeois").

Ces oppositions sont reprises et, parfois, amplifiées dans les éditions suivantes : en 1762, entre les ouvriers et les personnes qui les emploient (le bourgeois) ; entre les roturiers et les gentilshommes ("bourgeois se dit aussi pour roturier, et par opposition à gentilhomme"), emploi qui est souvent méprisant : "bourgeois se dit aussi par mépris pour reprocher à un homme, ou qu’il n’est pas gentilhomme, ou qu’il n’a nul usage des manières du monde" (exemples : "ce n’est qu’un bourgeois, cela sent bien son bourgeois"). Dans l’édition de 1762, les emplois de l’adjectif sont distingués suivant qu’ils sont "en bien et en mal". En bien, ce sont caution bourgeoise ("caution solvable, et facile à discuter") ; ordinaire bourgeois, soupe bourgeoise ("un bon ordinaire, une bonne soupe") ; vin bourgeois ("vin non frelaté, et qu’on a dans sa cave, par opposition au vin de cabaret"). En mal, ce sont air bourgeois, mine bourgeoise, manières bourgeoises ("mauvais air, mine basse, manières différentes de celles du monde").

Il semble qu’au XVIIIe siècle, le sens social de bourgeois prédomine sur les autres sens, comme l’atteste Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) : "bourgeois annonce l’état mitoyen entre la noblesse et le paysan", comme si le tiers-état était en train de se scinder en deux états, ou classes comme on dit parfois, suivant que leurs membres habitent la ville ou la campagne. Il confirme que l’adjectif bourgeois est pris "ordinairement en mauvaise part et se dit par mépris".

Dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), il est noté que "dans les différents métiers, les garçons appellent leur bourgeois le maître chez lequel ils travaillent" : c’est la préfiguration de l’opposition entre patrons et employés et du sens marxiste que bourgeois prend au XIXe siècle. L’ancien régime a beau avoir disparu, la langue en conserve des traces : "bourgeois se dit aussi pour roturier, et par opposition à gentilhomme" et "il se dit aussi par mépris pour reprocher à un homme, ou qu’il n’est pas gentilhomme, ou qu’il n’a nul usage du grand monde". La Révolution n’a pas eu d’effet sur les mentalités. Le mépris pour les états jugés, à tort, inférieurs perdure, comme on l’a observé en URSS et en Chine, où les nouvelles classes dirigeantes ont continué à mépris les classes, dites basses, moujiks ou paysans. Dans la sixième édition (1832-35), le sens social est encore plus nettement exprimé : "bourgeois se dit, parmi les ouvriers, des personnes pour lesquelles ils travaillent, quelle que soit leur qualité" (exemples : "il ne faut pas tromper le bourgeois, travailler chez les bourgeois"), tandis qu’une nouvelle opposition apparaît : "bourgeois se dit aussi par opposition à noble ou à militaire" ("les militaires et les bourgeois") et que les emplois de d’adjectif bourgeois s’étendent à la comédie (comédie bourgeoise : "représentation d’une ou de plusieurs pièces de théâtre, donnée par des personnes qui ne jouent la comédie que pour leur amusement"), à la cuisine ("cuisine bourgeoise, cuisine bonne et simple"), à la maison ("maison bourgeoise, maison simple et propre, sans luxe ni recherche : on le dit aussi d’une maison quelconque par opposition aux hôtels, aux maisons garnies"), aux vêtements ("habit bourgeois se dit par opposition à l’uniforme militaire et aux costumes des différents états ; l’habit bourgeois ne sied pas aussi bien à cet officier que son uniforme ; les juges ne mettent la robe qu’au palais, ils vont dans la société en habit bourgeois"). Littré (Dictionnaire de La langue française, 1863-77) récapitule les emplois sociaux de bourgeois : "personne appartenant à la classe moyenne d’une ville", "patron ou maître chez lequel un ouvrier travaille", "se dit par opposition à noble, à militaire", "par dénigrement, homme sans distinction" et "bourgeois considéré à différents points de vue : le bourgeois du troupier, c’est tout ce qui ne porte pas l’uniforme ; le bourgeois du campagnard, c’est l’habitant des villes qui porte un habit ; l’ouvrier qui habite la ville n "en connaît qu’un : le bourgeois de l’atelier, c’est son bourgeois à lui, ou, si vous l’aimez mieux, son maître, son patron".

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le sens social est amplifié par rapport aux éditions antérieures : "bourgeois se dit aussi, par opposition à ouvrier, d’un homme qui ne travaille pas de ses mains, ou encore d’un homme qui, ayant acquis une certaine aisance, a cessé de travailler". Le mot est défini "par opposition à ouvrier". Ce qui est déterminant, c’est le travail : ou bien le bourgeois fait travailler les autres, ou bien il vit de ses rentes. Ce qui disparaît, c’est l’opposition entre les bourgeois et les gentilshommes, comme si la Révolution de 1789 commençait à produire ses effets dans la langue plus d’un siècle après qu’elle a eu lieu. En revanche, cette ancienne opposition a été remplacée par une opposition nouvelle : "les artistes, depuis l’époque romantique, emploient ce mot pour désigner quelqu’un qui est peu versé dans les arts et qu’ils accusent d’avoir le goût vulgaire", comme si les artistes avaient pris la place, dans la hiérarchie sociale, de l’aristocratie défunte ou comme si l’aristocratie avait ressuscité dans un avatar artiste.

Presque tous les emplois modernes de bourgeois, relevés dans le Trésor de la Langue française (1972-94), sont péjoratifs. Certes, la définition usuelle de ce mot est à peu près neutre : "personne appartenant à la classe moyenne et dirigeante, n’exerçant aucun métier manuel et jouissant d’une situation aisée, par opposition au monde ouvrier ou paysan". Les exemples sont moins neutres : "grand, gros bourgeois", "Vichy est peuplé de Rouennais et d’une quantité de bourgeois ignobles" (Flaubert, 1863), "l’ouvrier ne pouvait pas tenir le coup, la révolution n’avait fait qu’aggraver ses misères, c’étaient les bourgeois qui s’engraissaient depuis 89, si goulûment qu’ils ne lui laissaient même pas le fond des plats à torcher" (Zola, 1885), "cette affreuse petite bourgeoise empâtée" (Montherlant). Le sens péjoratif est clairement exposé : "le bourgeois considéré dans son caractère, sa conduite, etc., personne soucieuse de sa tranquillité et de son bien-être, dépourvue de grandeur d’âme et d’ouverture d’esprit". Les exemples sont : "bourgeois étroits, précautionneux, trembleurs", "le bourgeois de Florence est plus mouton que celui de Paris", (Stendhal, 1826), "le bourgeois est avare, la bourgeoisie est prude" (Hugo, 1862), ou encore les expressions effaroucher, épouvanter, épater le(s) bourgeois, traiter quelqu’un de bourgeois. Dans le "domaine esthétique", c’est une "personne à l’esprit terre-à-terre, qui n’entend rien ou peu aux choses de l’art". Les exemples sont : "aux yeux des bourgeois la caricature fait beauté" (Stendhal, 1839) et "dans tout homme qui tient une plume (...) le bourgeois voit un inutile" (Vallès, 1865). Les temps ont bien changé. Aujourd’hui, les bourgeois sont bohèmes : les bobos ne jurent plus que par l’art, la subversion, ce qui dérange, l’anticonformisme, la révolution (de salon), etc. à la condition que leurs biens ne soient pas menacés. Quand il est adjectif, bourgeois classe : "qui est relatif, qui est propre aux bourgeois ; qui est typique de la classe des bourgeois". C’est la classe ou la société qui sont bourgeoises ou encore : "l’horreur des bourgeois est bourgeoise"  (Renard, 1889) ; "l’athéisme est un produit de la décadence bourgeoise" (Maritain, 1936) ; "grand-père m’avait élevé dans le respect de la démocratie bourgeoise", écrit Sartre en 1964 (il aurait mieux fait de rester fidèle à ce que son grand-père lui avait enseigné) ; "l’énormité du risque n’empêchera sûrement pas la société bourgeoise de faire encore la guerre. Et la guerre nous délivrera de la société bourgeoise" (Duhamel, 1934 ; le Pasquier qui annone cela ajoute : "il n’y aura de paix que dans l’ordre socialiste" : ce gogo est un bobo en herbe). L’emploi substantivé de l’adjectif dans du dernier bourgeois, au sens de "très vulgaire", concentre tout le mépris que les franchouillards vouent aux bourgeois.

 

30 juin 2007

Nouvelle Langue Française

 

DE LA NOUVELLE LANGUE FRANCAISE EST MAINTENANT UN LIVRE

 

 

Depuis plus de deux ans, Arouet le Jeune est l’hôte du site Nouvelle Langue Française, qu’il a nourri de plusieurs centaines de contributions riches et régulières. Voici désormais une centaine de ses articles réunis sous la forme d’un glossaire et publié par les éditions Muychkine, un nouvel éditeur indépendant et soucieux de montrer que la pensée critique n’est pas encore morte en France.

 

Quatrième de couverture :

"L'Allemagne nazie a eu la LTI (Lingua Tertii Imperii); la Russie soviétique, la TFT (toufta); le communisme et les pays où il a régné, la novlangue; les organisations socialistes ou autres, la langue de bois; la France a aujourd'hui sa NLF ou Nouvelle Langue Française, la camisole de force des bien pensants qui, en nous imposant des mots frelatés, veulent nous interdire de saisir le réel et de le penser.

La langue est aussi un champ de bataille.

Il existe un phénomène inquiétant car à peine sensible. Ce sont les changements de sens, soit qu’ils sont liés à la vie de l’esprit et à la culture, soit qu’ils se rapportent à des principes publics ou des valeurs privées. Les sens anciens peu à peu s’effacent et disparaissent ; de nouveaux sens s’y substituent, sans que les locuteurs en aient une claire connaissance.

En France, dans notre beau pays libre, démocratique, laïque, etc. comme dans l’ancienne URSS ou dans l’actuelle Corée du Nord, des membres d’institutions savantes mettent en circulation des mots dont la seule raison d’être est de cacher les réalités du monde, surtout celles qui sont désagréables. Ainsi, se forme une nouvelle langue française ou NLF.

Il est possible de la décrire. L’objectif de ce glossaire est d’en rendre compte à travers une étude érudite aussi bien que polémique de la perversion du sens des mots."

 

 

C’est en philologue qu’Arouet analyse jour après jour l’évolution du sens des mots et leur dérive au service d’une langue idéologisée n’ayant rien à envier à la novlangue décrite par Orwell il y a quelques décennies. Il s’agit d’exhumer le réel que ces mots tentent de toute force d’évacuer pour y substituer une vision du monde bien-pensante et dénuée de la négativité inhérente à la vie.

 

 

Comment se le procurer ?

En envoyant un chèque de 18 euros TTC par volume commandé à l’ordre d’Aurélien Daimé, au 30 bis, rue des Sablons, 60200 Compiègne.

Les frais de port sont inclus dans le prix.

 

 

Pour tout renseignement, veuillez contacter Aurélien Daimé, soit par téléphone (06.81.13.94.01 ou 03.44.20.49.56), soit par mail (aurelien.daime@edhec.com)

 

 

Au programme de ce volume de 260 pages, outre une préface inédite, l’on pourra retrouver les articles suivants :

 

Acteurs sociaux / militants ; Activistes ; Aliénation ; Allah akbar et autres mots traduits de l’arabe ; An quarante ;  Antiracisme et racisme ; Apartheid ; Assassin ; Association et associateur ; Autogestion ; Autonomie, autonome ; Avancée ; Beauf ; Born again islamistes ; Caricatures ; Ce pays : nommer la France ; Chances (égalité des chances) ; Citoyen ; Colon, colonie, coloniser, colonisation ; Combat et autres mots de la guerre ; Conservateur ; Cosmopolite ; Créateur ; Création ;  Culture ;  Démocratie associative ; Discrimination ; Discrimination positive ; Double peine ;  Dresser, dressage ; Echange inégal ; Echec scolaire ; Emigrer, émigrés, immigrer, immigrés ; Ethnocentrisme ; Extirper ; Fierté ;  Fondamentalisme ; Gaulois ; Gouvernance ; Histoire avec un H majuscule ; Humanitairerie ;  Identité ; Idéologie ; Illuminé, illuminisme, éclairé, Lumières ; Incivilités (actes) ; Indigène ;  Inquisition ; Instruction ;  Intégrisme ; Intermittents et précaires ; Intervention ; Intime, intimer, intimation ; Islamisme ; Islamiste ; Jeûne ; Jeunes occidentalisés ; Laïc ou laïque ? ; Lapidation, lapider, lapidateur ; Légitime ;  Libéral ;  Liquider ; Lutte ; Maître ; Manifestation ; Martyr, martyre ; Ménage, management, manager, ménager ; Métissage ;  Mouvance islamiste ; Moyen-Orient arabe ; Multiculturalisme ; Nationalisme, nationaliste ; Nazi, nazisme ; Norme, normatif ; Parité ; Phobie et – phobe ; Plébiscite ; Pogrom ; Positif ;  Pratique ; Présumé ; Propagande ; Prophète ou messager ? ;  Protégé ;  Race ; Raid ; Ratonnade ; Réfugiés ;  Relégation :  Religions du Livre ; Répression ; Respect ; Ressentiment ; Ressortissant ; Revendication ;  Révolution ;  Ségrégation ;  Senior ; Sensible : quartiers dits sensibles ou cités dites sensibles ; Sioniste, sionisme ; Socialisme ;  Socialisme national ou national-socialisme ? ; Stigmate, stigmatiser, stigmatisation ; Symbole ;  Système ; Système éducatif ; Terrorisme ; Tiers monde ; Tolérance ; Tourisme, touriste ;  Violence scolaire

 

 

 

25 juin 2007

Groupe (suite)

 

 

La nom groupe aux XIXe et XXe siècles

 

 

 

Le nouveau sens de groupe, qui se substitue peu à peu au premier sens pictural, est exposé dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : "il se dit également, dans le langage ordinaire, d’un certain nombre de personnes réunies et rapprochées". Les exemples sont : "des groupes se formèrent sur la place publique, disperser les groupes, un groupe de cinq personnes, un groupe de curieux, un groupe de danseurs". Il se dit aussi des choses, comme dans cet emploi descriptif ("réunion quelconque d’objets formant un tout distinct", "cette mer est semée de plusieurs groupes d’îles, un groupe d’arbres, un groupe de collines"), qui prépare l’extension de groupe aux sciences, sociales ou descriptives, du XXe siècle.

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) confirme que groupe s’est étendu au XIXe siècle à des réalités sociales ("un certain nombre de personnes réunies" ; "un groupe de curieux, des groupes menaçants se formaient dans la rue ; la force armée les dissipa") et il en révèle un des fondements idéologiques : "terme de fouriérisme, réunion d’individus, attirés les uns vers les autres par une des quatre passions affectives". L’exemple cité est encore plus éloquent : "dans la phalange, les groupes sont les éléments des séries". Le sens descriptif de groupe ("réunion d’objets formant un tout distinct") s’étend aux sciences : la géologie ("groupe crétacé, roches du terrain crétacé, groupe oolithique, terrain jurassique"), la botanique ("agrégation, dite plus communément sore, des petites capsules qui constituent la fructification des fougères"), la lexicographie ("la lettre ou les lettres placées en tête des colonnes d’un dictionnaire, et servant d’initiales aux mots contenus dans chaque colonne") et au vocabulaire technique des chemins de fer : "réunion de plusieurs petits colis en une seule expédition".

Le social renforcé par la science : il n’en fallait pas plus pour assurer le succès définitif de groupe au XXe siècle, dans tous les domaines de la science et de la société. Les Académiciens restent un peu en retrait de cette vague de fond. Aux définitions de 1832-35, ils se contentent, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), d’ajouter l’emploi de groupe "dans le langage de la politique" : c’est "l’ensemble plus ou moins considérable des députés, sénateurs, etc., d’une même opinion"  (exemples : "les groupes de gauche se réunirent, il préside un groupe important"). En revanche, dans le Trésor de la Langue française, c’est l’apothéose. Aux sens anciens, sont ajoutés des emplois nouveaux, comme l’atteste le longue liste de "syntagmes" (ou "groupes de mots") dans lesquels groupe est d’usage courant : groupe familial, humain, national, naturel, social, professionnel ; groupe d’étude, de travail ; groupe de tête, de queue ; groupe d’intérêt(s) ; membres d’un groupe ; appartenir à un groupe, faire partie d’un groupe ; médecine, psychothérapie de groupe ; répartir des élèves en groupes de niveau ; argots de groupe ; cabinet de groupe ; dynamique de groupe ; groupe de combat, groupe de choc, groupe franc ; groupe d’aviation, de bombardement, de chasse ; groupes alpins de réserve ; groupe aérien ; groupe de reconnaissance ; groupe d’artillerie à deux batteries ; groupe de divisions, de corps d’armée, d’armées ; groupe sanguin ; groupe parlementaire communiste, monarchiste, républicain, radical, socialiste ; groupe de pression (le groupe de pression pouvant être agricole, industriel, commercial) ; etc.

La sociologie croit bon d’en rajouter. Les groupes humains ou sociaux sont complétés par les groupes  d’appartenance : groupe primaire ("personnes se connaissant entre elles, connaissant toutes les autres personnellement"), groupe secondaire ("dans lequel les relations entre les membres sont indirectes (...) et passent par un intermédiaire : profession, (...) institution, (...) ville, (...) nation"). Le sport n’est pas en reste. Un groupe est un "peloton de coureurs", ou inversement.

 

Du social, le nom groupe s’étend aux sciences et aux techniques. Un groupe est "un ensemble de choses concrètes ayant une fonction déterminée et réunies en un même lieu" : convertisseur, générateur, motopropulseur, le groupe peut aussi être imprimant, turboalternateur, moto-treuil, électrogène, scolaires, d’habitation, résidentiel, de mots (ou syntagme), complément, sujet, verbal, nominal, prépositionnel, de notes. En mathématiques, c’est un "ensemble G muni d’une loi de composition interne satisfaisant aux trois conditions suivantes : cette loi est associative ; elle admet un élément neutre ; rout élément de G est symétrisable". Le groupe est abélien, additif, bipolaire, commutatif, multiplicatif, continu, discontinu ; il existe un groupe de permutations, une structure de groupe, une théorie des groupes. Le groupe peut être aussi biologique, botanique, chimique, zoologique, de vertébrés, des langues sémitiques, indo-européennes ; les vitamines sont du groupe A ou du groupe B. L’économie est aussi de la partie. Un groupe est un "ensemble d’entreprises ayant des liens, des intérêts communs" ("groupe financier, industriel"), comme dans cet exemple : "les prix d’un grand nombre de produits industriels sont soumis à la fois à des interventions multiples de l’État et aux pratiques des groupes et ententes" (1964).

 

Surnage au milieu de ces groupes un emploi social, mais en relation avec les arts et les lettres. C’est un "ensemble d’artistes, d’écrivains, d’intellectuels partageant (hélas !) les mêmes idées sur l’art, sur la littérature" : "groupe surréaliste, des XX, symboliste".

 

La succès de groupe est si vif que les sociologues se sont crus obligés de fabriquer le dérivé groupal, -ale, -aux, et qui a pour sens "qui concerne ou qui caractérise le groupe primaire". Comme c’est écrit dans le Traité de sociologie (1968, millésime inoubliable), "les phénomènes psychiques sont "totaux" parce qu’ils impliquent à la fois la mentalité collective, la mentalité interpersonnelle ou groupale et la mentalité individuelle". Les sociologues ont mérité d’être nommés groupistes et leur prétendue science groupisme ou groupologie ou, mieux, groupalisme.

 

L’article qui est consacré à groupe dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française est presque aussi long que celui du Trésor de la Langue française. Les sens relevés sont innombrables : "ensemble de personnes réunies par une communauté de caractères, d’intérêts, d’objectifs, associées pour une activité déterminée ou un but commun" (groupe ethnique, familial, social, appartenir à un groupe littéraire, artistique, etc. etc.) ; "ensemble d’éléments analogues ou complémentaires, qui forme un tout et qui remplit une fonction déterminée" (groupe de lettres, de mots, sujet, verbal, scolaire, bancaire, financier, industriel, de sociétés, de presse, etc.) ; "catégorie d’une classification dans laquelle on fait entrer des êtres ou des choses ayant une ou plusieurs caractéristiques communes" (groupe des langues slaves, les verbes du premier groupe, le groupe des carnivores, groupe sanguin, etc.) ; en algèbre, "ensemble défini par une loi associative admettant un élément neutre et telle qu’à chaque élément correspond un élément symétrique" (groupe commutatif, additif, théorie des groupes, etc.). Dans d’autres articles, les Académiciens se montrent réservés vis-à-vis de la modernité groupiste, sociale, solidariste et solidaire. Il semble que les groupes et l’amour des groupes leur aient anesthésié toute lucidité.

Quant au sage, face à ces groupes déferlants, il sent le besoin de crier : "bande à part, c’est ma règle, et j’y tiens".

 

24 juin 2007

Groupe

 

 

Le nom groupe jusqu’au début du XIXe siècle

 

 

 

Emprunté à l’italien gruppo, terme de peinture et de sculpture, attesté en italien à la fin du XVe siècle dans le seul sens pictural que ce mot a longtemps eu en français, groupe est employé en français en 1668 (dans le Journal des Savants) comme un terme des Beaux-Arts, au sens de "réunion de plusieurs figures formant, dans une œuvre d’art, un ensemble".

C’est dans ce seul sens que groupe est relevé de la première à la cinquième édition (1694-1798) du Dictionnaire de l’Académie française : "assemblage de plusieurs corps les uns auprès des autres" (1694 : "un groupe de deux ou trois figures"). Les Académiciens précisent que ce mot "ne se dit qu’en matière de peinture et de sculpture" : "terme de sculpture et de peinture, qui signifie l’assemblage de plusieurs objets tellement rapprochés ou unis, que l’œil les embrasse à la fois" (1762 et 1798 : "un groupe d’enfants, ces figures font un beau groupe, un groupe d’animaux, un groupe de fruits"). Dans ces deux dernières éditions, est relevé groupe de cristaux employé dans en science ("se dit d’un assemblage de colonnes de cristaux réunis sur une même base").

A partir de la sixième édition (1832-35), ce premier sens, défini dans les mêmes termes, est complété par de nouveaux sens, sans cesse plus nombreux, de sorte que dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens ancien de groupe n’est plus mentionné que comme un emploi spécial ou spécifique, limité aux seuls Beaux-Arts : "œuvre peinte ou sculptée où sont réunies plusieurs figures formant un ensemble", comme dans les exemples "groupe de marbre, de bronze, le groupe de Laocoon, La Danse est un groupe de Carpeaux".

A compter de la seconde moitié du XVIIIe siècle, groupe est accaparé par les sectateurs de la nouvelle religion sociale, solidaire et occultiste, en voie de constitution et qui remplace peu à peu au XIXe siècle l’ancienne religion chrétienne. C’est le cas aussi d’autres mots, tels site, paysage, simulacre, modèle (cf. les articles qui y sont consacrés). Le pillage de ces termes d’art n’est pas dû au hasard. Les sectateurs de la nouvelle foi veulent faire accroire que ce qu’ils professent est meilleur et surtout plus beau que l’ancienne croyance. Les mots qu’ils empruntent à l’art servent d'enjoliveurs ou de cache-misère.

La nouveau sens de groupe est "ensemble d’êtres ou de choses ayant des caractères communs dont on se sert pour les classer". Point avec le verbe classer la problématique des sciences sociales en gestation : grouper, regrouper, classer, étiqueter, c’est là toute l’activité du nouveau savant (cf. la grande classification de Linné) ou du sociologue. Ce sera aussi l’activité principale des Etats totalitaires. L’étiquette, une fois les groupes établis, peut être une étoile jaune. C’est encore, attesté en 1755, le sens "ensemble de personnes ou de choses réunies" et surtout en 1790, chez Marat, dans un pamphlet dénonçant Necker, "ensemble de personnes liées par un point commun (opinions, goûts, activités, etc.)".

Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), note le succès de groupe et de grouper entendus dans un sens social. Il définit "ces termes des arts du dessin" en répétant la définition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) : "assemblage de plusieurs objets tellement rapprochés que l’œil les embrasse à la fois" (exemples : "groupe d’enfants, d’animaux, de fruits" dans un tableau). De la même manière, grouper signifie "mettre en groupe", comme l’illustrent les exemples "ce peintre sait bien grouper ses figures" et "ces figures groupent bien". Or, au moment où Féraud rédige son dictionnaire, ces termes commencent à sortir du domaine des arts pour désigner des réalités sociales anciennes qui étaient nommées jusque-là communauté, paroisse ou assemblée (des fidèles - ce qu’est l’église). Les mots groupe et grouper, note Féraud, "sont en faveur chez les néologues" (les inventeurs d'une autre nouvelle langue), comme dans l’exemple qu’il cite : "la société nécessairement dissoute n’offrirait que la masse énorme d’un corps sans mouvement. Ce serait moins un corps organisé, qu’un groupe d’automates". Pour Féraud, cet emploi de groupe est de l’amphigouri. S’il reconnaît qu’il n’en comprend pas la raison, c’est qu’il ne perçoit pas la vague de fond de la nouvelle religion qui légitime l'emploi social de ces mots de peintre. Ou cet autre exemple : "en élaguant ainsi une foule de branches dispendieuses, je parviens à diminuer le groupe effrayant des impôts". Féraud ramène ces façons de parler à un effet de mode détestable : "groupe des impôts et diminuer le groupe, quel langage ! Et ce que c’est que de vouloir employer les mots à la mode !". En réalité, ce qu’il estime être la mode devient au XIXe siècle le monde : le social y épuise le monde ou ce que l’on peut en dire.

 

 

 

 

23 juin 2007

Transe

 

 

 

 

 

 

Déverbal du verbe transir, emprunté au latin classique transire, "passer, partir, traverser", le nom transe est attesté au XIIe siècle dans la transe de la mer, à savoir "le passage, la traversée de la mer", et à la fin du XIIIe siècle dans le transe de la vie, "le cours de la vie". Au XVe siècle, peut-être sous l’influence du mot anglais trance, emprunté au français, il prend le sens de "anxiété, appréhension" ("être en grandes transes", Froissart) : la transe est un état de grande anxiété et, au début du XVIe siècle, une inquiétude mortelle, comme chez Amyot ("jamais mon esprit, étant toujours en transe aux écoutes de l’avenir pour le regard du bien public, n’a jeté cette crainte arrière de soi") et Montaigne ("selon les règles de l’art, à tout danger qu’on approche, il faut être quarante jours en transe de ce mal, la peste").

C’est dans ce sens qu’il est relevé dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française : (1694, première édition) : "grande appréhension d’un mal qu’on croit prochain" ("il est toujours en transe, il est dans de grandes transes, dans des transes mortelles, dans les transes de la mort" : les Académiciens précisent que "son plus grand usage est au pluriel") ; "frayeur, grande appréhension d’un mal qu’on croit prochain" (1762, 1798, 1832-35 : mêmes exemples, la remarque "son plus grand usage est au pluriel" disparaît) ; "frayeur, angoisse très vive, appréhension d’un malheur, d’un accident" (1932-35, exemples : "il est toujours en transe, il est dans les transes, dans des trames mortelles à la pensée de ce qui pourrait arriver"). C’est aussi ce sens que donnent à transe les auteurs de L’Encyclopédie ("peur violente qui glace" ; "on dit les transes de la mor", "un bon chrétien doit toujours vivre en transe"), Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788 : "frayeur, grande appréhension d’un mal qu’on croit prochain" ; "être toujours en transe, dans de grandes transes, dans des transes mortelles; dans les transes de la mort" ; "Moi, je suis dans des transes Que tout ceci ne soit cruel pour vous", Voltaire), Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77 : "grande appréhension d’un mal qu’on croit prochain" ; exemple de Madame de Sévigné : "laissez-vous aller un peu à la douceur de n’être plus dans les transes et dans les justes frayeurs d’un péril qui est passé").

 

A compter de 1825, le mot anglais trance prend le sens de "ravissement d’esprit, exaltation, transport" chez les occultistes. L’Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, 1974 le définit ainsi : "sleep-like condition" et "abnormal, dreamy state ; hypnotic state". C'est le sens qu'a pris le nom transe à la fin du XIXe s. Ce sens moderne est exposé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "en termes de spiritisme, état de transe ou simplement transe : état particulier d’hypnose et d’angoisse où les médiums prétendent se trouver au moment où l’esprit se manifesterait en eux". L’exemple cité est "entrer en transe".

L’évolution sémantique de transe, de "frayeur" à "hypnose", confirme la justesse d’une des thèses que développe Muray dans Le XIXe siècle à travers les âges, à savoir que la religion de l’ère moderne, commencée à la fin du XVIIIe siècle, est un mixte d’idéologie sociale et de délire occultiste. Aux prophètes ou visionnaires, il incombe, en faisant tourner les tables, d’avoir commerce avec les esprits, de prédire l’avenir ou de révéler des choses cachées. Flaubert qui avait perçu cela écrit insolemment : "la Magie croit aux transformations immédiates par la vertu des formules, exactement comme le Socialisme". Les Surréalistes, les sectateurs les plus virulents de cette nouvelle religion, touillaient la salade de leur révolution socialiste avec la vinaigrette de leur confiance aveugle dans les prédictions ou visions des médiums et des voyantes.

Le nouveau sens de transe est le papier tournesol de la Modernité. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) l’exposent en détail. En parapsychologie, c’est "l’état du médium sensible aux effets de phénomènes parapsychiques" (exemples : "transe médiumnique, entrer en transe"). Cendrars en 1949 établit un parallèle la nouvelle religion sociale et occultiste et l’ancienne religion chrétienne, sans noter la substitution lente de la première à la seconde : "chez le mystique l’extase, chez le médium la transe. L’un et l’autre phénomènes peuvent comporter des symptômes organiques communs : aliénation des sens, refroidissement des extrémités, ralentissement de la respiration, souvent rigidité, anesthésie totale, catalepsie". Aux XIXe et XXe siècles, les Occidentaux voyagent à travers le monde qu’ils contrôlent et ils découvrent avec stupeur et fascination des peuples dits "primitifs", qui participaient régulièrement à des cérémonies de transe collective. Leiris, écrivain voyageur et ethnographe, décrit en détail la transe (cf. Afrique fantôme) : c’est "l’état d’exaltation d’une personne qui se sent comme transportée hors d’elle-même et en communion avec un au-delà". Camus n’était pas un "étonnant voyageur", mais il avait des lumières en ethnographie. Il écrit ainsi dans L’Exil et le Royaume (1957) : "les jeunes négresses, surtout, entraient dans la transe la plus affreuse, les pieds collés au sol et le corps parcouru, des pieds à la tête, de soubresauts de plus en plus violents à mesure qu’ils gagnaient les épaules".

Avec le succès de l’ethnographie et de l’occultisme, le nom transe s’étend au social. La poésie est touchée. Transe remplace inspiration (1929, Valéry, Variétés II : "j’avais pensé et naïvement noté (...) que si je devais écrire, j’aimerais infiniment mieux écrire en toute conscience et dans une entière lucidité quelque chose de faible que d’enfanter à la faveur d’une transe et hors de moi-même un chef-d’œuvre d’entre les plus beaux"). La médecine fait de la transe une "sorte de sommeil pathologique ou d’altération de la conscience avec indifférence aux événements extérieurs et dont il est difficile de faire sortir le sujet". Non seulement, la transe est "hypnotique", mais elle est aussi "alcoolique" ou même "hystérique", comme chez Giono : "un homme d’une trentaine d’années, bien bâti, aux cheveux bouclés, au grand nez, était agité d’une sorte de transe hystérique (...). Les yeux lui sortaient de la tête. Il finit par s'engouer dans sa fureur et par tousser" (Le Hussard, 1951). Elle saisit les savants quand ils se lancent dans de vifs débats : "chaque fois qu’une étymologie m’intéresse, me retient, m’amuse, les spécialistes entrent en transe et me démontrent aussitôt que cette étymologie est fantaisiste" (Duhamel, Manuel du protestataire, 1952).

La nouvelle religion sociale et occultiste accapare ce qu’il y a de primitif ou d’exotique dans un monde en voie d’uniformisation totale. La transe fait partie du butin. Elle tient le haut du pavé de la dogmatique moderne.

 

22 juin 2007

Commerce

 

 Commerce et commerce équitable

 

 

En latin, commercium a pour sens propre "trafic, négoce, commerce" (le fait d’acheter et de vendre des marchandises) et pour sens figuré "rapports, relations, échanges" et même "relations charnelles". Le français a emprunté au latin la forme commerce et les deux sens de commercium. Le sens propre est attesté dans la seconde moitié du XIVe siècle et, à la fin de ce même siècle, le sens figuré : commerce du peuple.

Ce sont ces sens que relèvent les lexicographes : "trafic, négoce de marchandises, d’argent, en gros ou en détail" et "communication, correspondance ordinaire avec quelqu’un, soit pour la société seulement, soit aussi pour quelques affaires". Ainsi "on dit qu’un homme est d’un agréable commerce pour dire qu’il est d’agréable société, et d’un commerce sûr pour dire qu’on se peut fier à lui" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694). C’est dans les exemples que les Académiciens évoquent, en négatif, le "commerce de galanterie" : "il n’y a entre lui et cette dame qu’un commerce d’esprit". Aux nombreux exemples cités, il apparaît que le commerce était une source importante de création de richesse dans la société d’ancien régime et qu’il était à cette société ce que l’économie est à la nôtre. Les exemples cités pour illustrer le sens propre le montrent : "la liberté, facilité du commerce ; établir, rétablir le commerce ; cela fait rouler le commerce ; défendre, interdire le commerce ; la paix entretient le commerce, fait aller le commerce, fait fleurir le commerce, met de l’argent dans le commerce ; la guerre fait cesser le commerce, rompt le commerce ; le commerce est interrompu, perdu, ruiné ; le commerce va bien, ne va plus ; le commerce enrichit un Etat, est la richesse d’un Etat ; le commerce de Levant est d’épiceries ; le grand commerce de Moscovie est de fourrures ; le commerce des soies, des toiles, des cuirs ; en ce pays-là on fait commerce de toute sorte de marchandises".

Dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), les Académiciens ne se contentent pas de l’exemple commerce de galanterie pour évoquer les relations charnelles : ils exposent le sens sexuel de commerce : "on dit avoir commerce, être en commerce avec… : il s’entend en mauvaise part, quand on parle de personnes de différents sexes". Et de même sexe ? La question est trop incongrue pour effleurer l’esprit de ces prudes Académiciens.

D’une édition à l’autre, l’article commerce comprend les mêmes deux sens, propres et figurés, parfois fragmentés en sens particuliers : ainsi, à partir de la cinquième édition (1798), il est précisé que commerce "se prend quelquefois pour le corps des commerçants et négociants". Ce qui change aussi à partir de la sixième édition (1832-35), c’est l’ampleur des exemples qui illustrent le sens propre de commerce. Ainsi, aux exemples anciens sont ajoutés : "le commerce ne demande que liberté et protection ; commerce en gros, en détail ; commerce interlope, de contrebande, maritime, d’entrepôt, étranger, avec les colonies ; commerce des colonies, de l’Inde, de la Chine, du Levant ; commerce intérieur, extérieur ; le principal commerce de la Russie consiste en fourrures, etc. ; le commerce français ; le commerce des épiceries, des soies, des soieries, des toiles, des cuirs, etc. ; faire commerce de toutes sortes de marchandises ; affaires de commerce ; entreprises de commerce, navires de commerce ; villes de commerce ; maison de commerce ; effets de commerce ; c’est une bonne branche de commerce ; commerce avantageux, lucratif ; faire le commerce ; faire un petit commerce, un grand commerce ; livres de commerce, société de commerce, traité de commerce, tribunal de commerce, code de commerce ; le ministère du commerce et des travaux publics ; conseil du commerce et des manufactures". Ces exemples sonnent, pour la plupart d’entre eux, comme des manifestes en faveur d’une économie libre. Les spécialistes d’histoire économique établissent que la France a connu une très forte croissance économique au tout début des années 1830. Les exemples de dictionnaire s’en font l’écho.

Le mérite de Littré est de montrer dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), à la fois dans les définitions et les citations, l’importance prise par le commerce dans le développement économique. Ainsi Voltaire : "le génie de Colbert se tourna principalement vers le commerce, qui était faiblement cultivé et dont les grands principes n'étaient pas connus" et dans une lettre de 1769 : "je suis persuadé avec vous que le pays où le commerce est le plus libre sera toujours le plus riche et le plus florissant, proportion gardée" ; "je crois très fermement que, si Colbert avait vécu de nos jours, il aurait été le premier à presser (id est hâter) la liberté du commerce". Littré définit la liberté du commerce comme le "principe d’économie politique qui conduit à supprimer ou à réduire notablement les entraves douanières, fiscales ou autres, qui empêchent la liberté des échanges entre les pays ou entre les provinces d’un même pays" et le commerce, "dans le langage spécial de l’économie politique", comme "l’industrie qui met le produit à la portée du consommateur" : "l’agriculture, la fabrication, le commerce sont les trois branches de la production générale". L'économiste J-B Say écrit en 1840 que "tous ont cru que le commerce consistait essentiellement dans l’échange, tandis qu’il consiste essentiellement à placer un produit à la portée des consommateurs".

Littré distingue le commerce du négoce et du trafic en ces termes : "étymologiquement, commerce est l’échange de marchandises ; négoce est l’état de celui qui ne prend pas de loisir, sens général déterminé dans notre langue à désigner les occupations commerciales ; trafic est le transport des objets de commerce d’un endroit à un autre. Cela posé, on comprend les acceptions que l’usage a établies entre ces trois mots. Commerce est le terme le plus général, représentant, sans aucune idée accessoire, l’échange qui fait passer des uns aux autres tous les objets d’utilité ou d’agrément ; c’est pour cela qu’on peut l’employer presque toujours en place de négoce ou de trafic, tandis que négoce ou trafic ne peuvent pas s’employer toujours en place de commerce ; c’est pour cela aussi que l’usage l’a préféré pour désigner collectivement l’ensemble de ceux qui se livrent au commerce. Négoce, plus restreint, désigne spécialement l’exercice du commerce ; aussi l’usage emploie-t-il négociant, de préférence à commerçant, quand on parle de celui qui exerce un négoce particulier : les négociants d'une ville, un négociant en vins. Enfin, trafic s’applique particulièrement au commerce de transport ou de commission, à l’industrie du revendeur, etc."

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les exemples qui illustrent le sens propre de commerce ("trafic, négoce de marchandises, d’argent, soit en gros, soit en détail") sont moins nombreux et moins amples que dans la sixième édition de 1832-35, comme si le commerce était devenu une activité sinon honteuse, du moins peu valorisante, ou comme si les élites de la culture se défiaient, à la différence de Voltaire, du commerce. Mais dans la neuvième édition (en cours), les Académiciens montrent moins de réserves vis-à-vis du commerce. Cette activité, qui "consiste à acheter et à vendre des marchandises, des denrées, des valeurs, des services, etc., en vue de réaliser un profit", est illustrée d’aussi nombreux exemples que dans la sixième édition : "le commerce des grains, des vins, des bois, du cuir, des métaux, de gros, de demi-gros, de détail ; le commerce de l'argent ; un navire, un port de commerce ; le commerce intérieur, extérieur, international ; école de commerce ; le Ministre du Commerce et de l’Artisanat ; le Code du commerce, qui régit les matières relatives aux échanges commerciaux ; bourse de commerce ; chambre de commerce et d’industrie, "établissement public composé de commerçants et d’industriels élus par les membres de leur profession, et qui est chargé de représenter auprès des pouvoirs publics les intérêts de ses mandats, d’assurer l’exécution de certains travaux et la gestion de certains services" ; acte de commerce : "tout achat ou toute vente de biens meubles ou immeubles, toute entreprise de commission, de location, de transport, toute opération de banque, de change" ; effets de commerce : "lettres de change et billets à ordre" ; livres de commerce : "documents comptables tenus par une entreprise, tels que le livre journal, le livre d’inventaire" (exemple : "les livres de commerce ne doivent comporter ni blancs, ni altérations") ; registre du commerce, destiné à recevoir l’immatriculation des personnes physiques ayant qualité de commerçants et celle des sociétés commerciales ; tribunal de commerce, qui connaît des contestations relatives aux transactions commerciales ; la liberté, la protection du commerce ; traité de commerce : "convention passée entre deux ou plusieurs Etats pour régler leurs échanges commerciaux" ; fonds de commerce : "ensemble des droits et des biens qui appartiennent à un commerçant ou à un industriel et qui lui permettent d’exercer sa profession" ; employé de commerce : "salarié payé au mois dans un établissement commercial" ; voyageur de commerce, représentant de commerce : "personne qui se déplace pour proposer des marchandises ou des services à la clientèle, prendre les commandes et s’assurer de leur exécution". Les expression courantes sont "faire du commerce, avoir une activité de commerçant", "avoir le sens du commerce et, familier, avoir la bosse du commerce, y être très habile".

L’ampleur de cet article atteste que les Académiciens ne se contentent pas de définir un mot, ils cherchent aussi à connaître les réalités que désigne ce mot. Le secteur tertiaire, dont le commerce, est aujourd’hui plus important que les deux secteurs, primaire et secondaire, agriculture et industrie, réunis. La France est une grande puissance commerciale, ce qu’elle n’était peut-être pas au début du XXe siècle ; elle risque même à terme de tirer ses principales richesses du seul commerce.

 

Le sens figuré est mentionné comme vieilli ou littéraire dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : c’est, dans "le domaine de la vie de société", les "relations sociales, amicales ou affectives entre plusieurs personnes". En revanche, la mention vieilli n’apparaît pas dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de la l’Académie française : "au figuré, commerce se dit de l’ensemble des relations sociales". Ou bien, c’est le "comportement d’une personne vis-à-vis des autres" ("être d’un commerce facile, agréable, malaisé, difficile"), ou bien "les liaisons, communications que les personnes ont les unes avec les autres" : "avoir commerce, entretenir commerce avec quelqu’un, il a rompu tout commerce avec eux, ils sont en grand commerce d’amitié, d’idées l’un avec l’autre, ils entretiennent commerce de lettres, par lettres, ils entretiennent une correspondance suivie". Il est un fait dont ces lexicographes conviennent : c’est le sens péjoratif de commerce ("le plus souvent péjoratif" dans le Trésor de la Langue française ; "péjoratif" dans le Dictionnaire de l’Académie française), quand ce nom désigne les "relations charnelles, les rapports intimes entre homme et femme", que les Académiciens illustrent de ces exemples : "un commerce incestueux" et "au Moyen Age, les sorcières étaient accusées d’avoir commerce avec le diable".

Comme le montre encore cet emploi, relevé dans le seul Trésor de la Langue française, emploi mentionné comme familier et généralement péjoratif, à savoir "faire commerce de son corps, de ses charmes : se prostituer"  ("un troupeau de femmes habite à Biskra, qui font commerce de leur corps", Gide, 1924), le commerce tient aussi de la morale, parce qu’il suppose des engagements, le respect de la parole donnée, la confiance, et que le nom a toujours eu un sens moral. Littré cite "la manière de se comporter à l’égard d’autrui" et le "trafic de choses morales" illustré par ces vers de Racine : "Que vois-je autour de moi que des amis vendus, Qui, choisis par Néron pour ce commerce infâme… ?" 

Ce qui est nouveau dans la langue moderne, ce sont les délicieux commerce équitable. Si ces mots avaient été inventés par les duchesses ou les marquises qui fréquentaient le salon de Mlle de Scudéry, personne n’en aurait été étonné. Elles seules étaient capables de faire le grand écart lexical pour nommer les réalités du monde conformément à la morale sucrée et tiédasse des bonnes intentions, à l’éthique des sentiments les plus nobles, à l’idéologie du Bien, du Bon, du Beau… Le prétendu commerce équitable est du bon et vrai commerce. C’est même du commerce qui marche du feu de dieu. Quand l’éthique est apposée sur les étiquettes, fût-elle étique, elle fait vendre tout et n’importe quoi. Les aigrefins, margoulins, escrocs savent qu’elle génère, comme ils disent, de beaux profits, qui ne feront que croître dans les années à venir, tant le marché de l’étiquette équitable est porteur. Il est étrange que les pourfendeurs du commerce international, gros consommateur d’énergie et grand producteur de gaz à effet de serre, s’enthousiasment pour le commerce équitable du coton, du café, du cacao et autres produits exotiques, tous importés de loin, et qu’ils y sacrifient sans vergogne les fruits, légumes, vins du terroir, véritable commerce de proximité, qui ne met pas en péril l’équilibre écologique de la planète.

 

 

21 juin 2007

Solidaire

 

 

 

 

Dérivé de l’adjectif solide, solidaire a été fabriqué pour traduire l’expression du latin juridique in solidum au sens de "pour le tout, solidairement". Attesté depuis 1584 comme terme de droit, il qualifie des "choses" (obligation solidaire) ou des personnes qui sont "liées par un acte solidaire".

Dans les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, il est relevé comme un "terme de pratique" (c’est-à-dire de droit, 1694, 1762, 1798), puis comme un "terme de jurisprudence" à compter de 1832-35. Il est défini à chaque fois dans les mêmes termes : "qui produit la solidité (ou solidarité) entre plusieurs coobligés" (1694, 1762 : "cette obligation est solidaire, avoir action solidaire contre quelqu’un") ou, plus explicitement, "qui rend plusieurs coobligés cautions les uns pour les autres" (1798, mêmes exemples) ou encore "qui fait que, de plusieurs personnes, chacune est obligée directement au payement de la somme totale" (1832-35, nouvel exemple : "caution solidaire") ou enfin "qui est commun à plusieurs personnes, en obligeant chacune directement au paiement de la somme totale" (1932-35, "obligation, action, caution solidaires").

A partir de la quatrième édition (1762), est relevé l’emploi de solidaire à propos de personnes, toujours dans un contexte juridique : "on le dit aussi des personnes ; il est solidaire pour dire il est obligé solidairement" (même définition en 1798) et "il se dit aussi des personnes, et signifie qui est obligé solidairement ; il est solidaire, des débiteurs solidaires" (1832-35, 1932-35).

 

Comme de nombreux autres mots de la langue juridique, solidaire prend au XIXe siècle un sens social. Le phénomène touche aussi des mots de la théologie et de la science. La nouvelle religion sociale et humanitaire, moderne en un mot, qui se met en place au XIXe siècle, phagocyte tout – et d’abord les mots prestigieux des domaines qu’elle pille. Au milieu du XVIIIe siècle, est attesté, chez le Comte de Caylus, le nouveau sens social de solidaire, au sujet de "personnes qui ont une communauté d'intérêts ou de responsabilités". Ce sens est exposé dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : "il se dit figurément des personnes qui répondent en quelque sorte les unes des autres". Exemple : "nous sommes solidaires ; les torts de l’un de nous retombent sur tous les autres". Aujourd’hui, dans la solidarité triomphante, ce ne sont plus les torts qui sont partagés, mais tout. Un siècle plus tard, dans la huitième édition (1932-35), le sens nouveau est plus amplement exposé : "il se dit dans le langage courant des personnes qui répondent en quelque sorte les unes des autres, qui ont entre elles un lien de solidarité". Les exemples sont plus nombreux aussi. A celui de 1832-35 ("nous sommes solidaires ; les torts de l’un de nous retombent sur tous les autres"), sont ajoutés ceux-ci : "les membres d’une famille sont tous moralement solidaires", "considérez-moi comme solidaire avec vous dans cet engagement".

L’article assez court que Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) consacre à solidaire ne diffère guère des articles des différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française ; en revanche, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) prennent acte de l’extension triomphante de solidaire au social, en exposant non pas un sens, mais en distinguant les trois sens que voici : "qui est lié à une ou plusieurs autres personnes par des intérêts communs, des responsabilités communes" ; "qui a conscience d’un devoir moral de soutien et d’assistance morale et matérielle à quelqu’un ou à un groupe dans le besoin ; qui met en acte cette aide, ce soutien" ; "qui est responsable de quelqu’un, eu égard aux actes ; qui se porte garant de quelqu’un et, par métonymie, d’un aspect de son comportement moral". Le sens de solidaire comprend le lien, le devoir, la responsabilité : toute la société est là. Les écrivains cités pour illustrer ces sens sont les prophètes de la nouvelle religion : l’inévitable Hugo ("vous groupez autour de la haute pensée du progrès cette immense famille solidaire de ceux qui travaillent, de ceux qui souffrent et de ceux qui pensent", 1851) ; Bourget, la vraie matrice de Sartre ("nous ne sommes pas seuls. C’est un fait. Nous naissons appartenant à un groupe, et l’instinct vital développé dans ce groupe exerce une pression sur nous. C’est un autre fait. Cette pression, je l’appelle le devoir. Être solidaire de la société, c’est, en toute première ligne, être solidaire de son père", 1926) ; Zola ("les démarches que faisait Mme Caroline (...) lui avaient ensuite fait entrevoir les effrayantes responsabilités qui l’accablaient. Il allait être solidaire des moindres illégalités commises, jamais on n’admettrait qu’il en ignorât une seule, Saccard l’entraînait dans une déshonorante complicité", 1891).

Le triomphe sémantique de solidaire produit des dérivés, l’adverbe solidairement, qui a un sens juridique et évidemment un sens social ("ensemble avec une ou plusieurs autres personnes et en partageant les intérêts et les responsabilités"), et les très éloquents solidarisme (attesté en 1905) et solidariste (attesté en 1904). Solidarisme est un condensé et un concentré de nouvelle religion sociale : "philosophie et socio-politique, doctrine fondée sur le principe de la solidarité, en tant que devoir social, entre les hommes". Barrès (1910) vend la mèche dans un extrait qui illustre assez bien la substitution de la nouvelle religion sociale et solidaire à l’ancienne religion chrétienne : "dans l’esprit de l’instituteur, l’utilitarisme s’en alla rejoindre sur l’horizon le déisme, le kantisme, le solidarisme, toutes les morales que les savants et les hommes politiques lui avaient tour à tour expédiées de Paris pour remplacer sa morale traditionnelle". Quant à solidariste, adjectif et nom, il désigne, dans les discours de la philosophie et de la socio-politique, les partisans du solidarisme, comme l’attestent cet extrait du Traité de Sociologie de 1968 : "Smith, Comte, Sutherland, les solidaristes et Sorokin arrivaient à une morale altruiste".

Bienvenue à la nouvelle religion sociale et solidaire. Elle est partout chez elle.

 

 

 

19 juin 2007

Apothéose

 

 

 

 

Emprunté au latin apotheosis, "déification", employé par l’écrivain chrétien Tertullien et emprunté au grec, le nom apothéose est attesté en 1581, comme terme d’histoire romaine, au sens de "déification des empereurs romains" ("la sotte superstition de l’apothéose").

C’est dans ce sens historique, propre à l’histoire romaine, que les auteurs de dictionnaires définissent le mot apothéose : "déification, cérémonie que faisaient les Romains idolâtres pour mettre leurs empereurs au nombre des Dieux" ("l’apothéose d’Auguste", "on trouve des médailles qui représentent des apothéoses", Dictionnaire de l’Académie française, 1694 et éditions suivantes). En 1762, les Académiciens notent que ce nom s’étend aussi aux héros de l’Antiquité : "il se dit aussi quelquefois de la réception fabuleuse des anciens héros parmi les Dieux" ("ainsi on dit l’apothéose d'Hercule, d’Énée"). C’est dans ces deux sens que le nom est défini dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : "Antiquité, action de mettre au rang des dieux ; le fait pour un mortel d’être élevé au rang des dieux; l’apothéose de Romulus, d'Hercule sur le mont Œta" et "spécialement : déification après leur mort des empereurs romains ou de membres de leur famille, par décret du Sénat". Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), précise que le mot "ne se dit que des personnes" et qu’il est ridicule de le dire de la "valeur" d’une personne d’exception : "cela serait ridicule dans un discours profane et est encore plus déplacé dans un sermon". Il ajoute que, dans cet emploi, apothéose "est impropre et barbare".

Au XVIIe siècle, le mot se dit, "en mauvaise part", c’est-à-dire péjorativement, des "honneurs extraordinaires rendus à un homme"  (Malebranche, "tel n’aurait pas fait l’apothéose de son auteur, s’il ne s’était imaginé comme enveloppé dans la même gloire"). Cet emploi n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la cinquième édition (1798, puis 1832-35, 1932-35 et neuvième édition en cours) : "apothéose se dit aussi par hyperbole des honneurs extraordinaires rendus à un homme que l’opinion générale et l’enthousiasme public élèvent au-dessus de l’humanité".

A partir de là, ce mot, réservé au domaine de la religion, s’étend au social. Il est vrai que cette extension coïncide avec la lente substitution de la religion sociale et humanitaire, toute immanente, à la religion chrétienne. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), note l’extension d’apothéose aux "honneurs et éloges extraordinaires dispensés par l'opinion publique", ce qu’illustre un exemple (non ironique) tiré de Voltaire, dans une lettre à l’impératrice Catherine de Russie, un des parangons alors, avec Frédéric de Prusse, du despotisme éclairé : "les sages feront votre apothéose de votre vivant". L’apothéose est distincte de la déification : "donner l’apothéose, c’est mettre au rang des dieux ; déifier, c’est transformer en dieu. On donnait l’apothéose aux héros et aux rois, aux empereurs, en les agrégeant aux êtres célestes ; c’était une divinité de plus. On déifie en attribuant un pouvoir divin, une nature divine à ce qui n’a rien de tel. Quand la crainte ou l’espérance déifiaient les objets naturels, elles n’en faisaient pas l’apothéose", écrit Littré.

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) reprennent la définition sociale, et dépourvue d’ironie, de Littré : "honneurs exceptionnels décernés à une personne de son vivant", mais les extraits cités attestent que les écrivains se défient de ce sens hyperbolique, comme Chateaubriand ("jamais je n’encouragerai personne à entrer dans la carrière des lettres (...) les réputations éphémères meurent du soir au matin ; grand homme la veille, on est un sot le lendemain, et tandis qu’une gazette fait votre apothéose, une autre gazette, à la même heure, vous traîne aux gémonies", 1848) ou Léautaud ("une chose bien curieuse en ce moment, c'est l’apothéose de Paul Valéry, sacré grand poète", 1910-1921) ou Baudelaire ("par suite de l’infaillible logique de la nature, le mot apothéose est un de ceux qui se présentent irrésistiblement sous la plume du poète quand il a à décrire (...) un mélange de gloire et de lumière", 1867).

 

Le sens social "honneur extraordinaire rendu à un homme, mort ou vivant, que l’opinion élève au-dessus du commun des mortels" connaît un si vif succès qu’il se met à désigner les petites souris que l’opinion transforme en hautes montagnes : "moment de grande réussite, de plein épanouissement", écrivent les Académiciens dans l’édition en cours de leur Dictionnaire : "l’apothéose de sa carrière, de son intelligence, de la saison théâtrale", et spécialement "la partie finale et la plus brillante d’une représentation, d’une manifestation artistique - ballet, revue, feu d’artifice".

A la différence de Littré et des Académiciens, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) sont les seuls à noter l’emploi d’apothéose dans la religion catholique au sens de "ascension et glorification posthume des saints". Désormais, dans le Modernistan, les seuls saints qui aient droit à une apothéose sont les hommes du social triomphant ou même les mondains ou les mondaines, comme l’atteste cet exemple tiré de Proust : "Odette, on vous dit bonjour, faisait remarquer Swann à sa femme. Et, en effet, le prince, faisant comme dans une apothéose de théâtre, de cirque, ou dans un tableau ancien, faire front à son cheval, adressait à Odette un grand salut théâtral et comme allégorique, où s’amplifiait toute la chevaleresque courtoisie du grand seigneur inclinant son respect devant la femme, fût-elle incarnée en une femme que sa mère ou sa sœur ne pourraient pas fréquenter".

Ce que raconte apothéose, c’est l’apothéose du social.

 

18 juin 2007

Corruption

 

 

 

 

 

En latin, corruptio, auquel est emprunté corruption (attesté au début du XIIe siècle), est traduit dans le Dictionnaire latin français (Hachette, 1934) par "altération" (d’une substance, le fait de se gâter, de se détériorer, de se corrompre) et par "séduction, tentative de débauchage". Les sens du mot français sont plus riches : c’est "altération de ce qui est honnête dans l’âme" (début du XIIe siècle) ; "action de corrompre une substance et résultat de cette action" et "altération d’un récit, d’un fait" (fin du XIIe siècle).

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694), le premier sens relevé est "altération dans les qualités principales, dans la substance d’une chose qui se gâte" (exemples : "la corruption de la viande, de l’air, du sang, des humeurs"). Les Académiciens précisent que, entendu dans ce sens et employé dans le "dogmatique" (id est dans un discours savant : dans l’édition de 1762, les Académiciens remplacent dogmatique par didactique), le mot se dit aussi de "l’altération qui arrive dans un corps physique pour la génération et la production d’un autre". L’exemple "les philosophes disent que la corruption d’une chose est la génération d’une autre" est éclairé par cet autre exemple "l’épi ne se forme que par la corruption du grain" : il faut qu’une substance meure (se corrompe) pour qu’une autre se forme, naisse, soit générée.

Le deuxième sens est le sens figuré : "il se dit de toute dépravation dans les mœurs, et principalement de celle qui regarde la justice, la fidélité, la pudicité". Exemples : "la corruption des mœurs, du siècle, de la jeunesse, du cœur de l’homme" et ce bel exemple conforme à la théologie chrétienne : "le péché a laissé un fond de corruption dans toute la nature humaine".

Le troisième sens est celui qui est attesté à la fin du XIIe siècle et que le latin ignorait. Corruption "se dit aussi des changements vicieux qui se trouvent dans le texte, dans un passage d’un livre".

L’article des quatrième, cinquième, sixième, huitième, neuvième éditions (1762, 1798, 1832-35, 1932-35, en cours) reprend les trois sens exposés en 1694, avec de légers enrichissements. Ainsi, à propos du premier sens (altération dans la substance d’une chose), il est fait allusion à la thèse de la "génération spontanée", dont Pasteur a démontré l'inanité : "on a cru que les vers s’engendraient de corruption".

 

A compter de la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35), les Académiciens citent, comme exemples de corruption au sens de "dépravation dans les mœurs", la corruption électorale et la corruption de la justice, laquelle, depuis la Révolution, n’est plus indépendante du pouvoir exécutif, mais affaire de fonctionnaires nommés par le pouvoir politique : "employer la corruption pour obtenir des suffrages" et "ce juge est soupçonné de corruption". Chez Littré (Dictionnaire de la Langue française), la corruption n’est plus une réalité abstraite, dont il est facile de s’indigner : elle devient concrète. Ce n’est plus une dépravation, ce sont des moyens, des actes, des faits, qui sont des délits quand ils sont commis par des fonctionnaires. Littré ne cite pas d’exemple de corruption politique, soit que, à son époque, il n’y en ait pas eu d’avéré, soit que, par pruderie, il ait préféré ne pas y faire allusion. Seuls les juges et les fonctionnaires sont susceptibles de se laisser corrompre ou de corrompre autrui : "au sens actif, moyen qu’on emploie pour gagner quelqu’un et le déterminer à agir contre son devoir et la justice" et "au sens passif : ce juge est soupçonné de corruption, d’avoir été corrompu ". C’est aussi un terme de droit qui désigne le "crime du fonctionnaire qui trafique de son autorité et le crime de ceux qui cherchent à le corrompre". Dans la huitième édition (1935) de leur Dictionnaire, les Académiciens illustrent le sens concret de "moyens que l’on emploie pour détourner quelqu’un de son devoir, pour l’engager à faire quelque chose contre l’honneur, contre sa conscience" par les exemples "employer la corruption pour obtenir des suffrages, corruption électorale, moyens de corruption, tentative de corruption, corruption des témoins, le rapporteur du projet a été soupçonné de corruption". Les auteurs du Trésor de la Langue française atténuent la corruption en la limitant à une "faute" passive commise par "celui qui se laisse détourner de son devoir par des dons, des promesses ou la persuasion". Exemples : "la corruption parlementaire, la corruption de la presse, un député convaincu de corruption", "montrer la corruption des classes dirigeantes" (Green, Journal, 1944). Dans le droit, sont recensés les délits de corruption électorale, de corruption d’employés, de corruption de fonctionnaires.

La France qui a un régime républicain s’est pourvue d’institutions à peu près démocratiques. On comprend que les auteurs de dictionnaires, tous attachés à la République et à la démocratie, aient éprouvé quelque scrupule à mettre en évidence, dans les définitions ou dans les exemples, les formes mafieuses de corruption avérées dans la vie politique (détournement d’argent public, financement des campagnes électorales par de l’argent public volé ou détourné, racket des sociétés nationalisées pour servir aux objectifs des partis au pouvoir ou des notables en place, etc.), sinon sous la forme bénigne de promesses excessives, chacun sachant que les promesses n’engagent que les gogos qui les gobent. Ainsi, les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours, de leur Dictionnaire, n’évoquent nulle part le système de financement pour parvenir au pouvoir et pour y rester ; ils ne citent que des exemples bénins ou individuels de corruption : "le fait de détourner une personne de son devoir, de la soudoyer, de la suborner". La "corruption active de fonctionnaire" est un "délit consistant à solliciter d’un fonctionnaire un acte contraire à son devoir", mais il n’est fait aucune allusion à l’utilisation que font des fonctionnaires de leur position ou de leur influence ou de leurs crédits pour servir des intérêts autres que publics. La "corruption électorale" est une "pratique consistant à acheter les suffrages". Le détournement d’argent public pour financer un parti n’est même pas mentionné.

Dans les dictionnaires, il est relevé des formes de corruption qui paraissent hors de notre temps. Ainsi, chez Littré, le sens figuré de "dépravation" est illustré par cet exemple "la corruption des mœurs du siècle", qu’aucun citoyen n’oserait employer pour décrire les mœurs actuelles. Les extraits d’écrivains classiques que reproduit Littré seraient de nos jours intempestifs, que ce soit ceux de Bossuet ("sans les aveugles, sans les sauvages, sans les infidèles qui restent et dans le sein même du christianisme, nous ne connaîtrions pas assez la corruption profonde de notre nature ni l’abîme d’où Jésus-Christ nous a tirés"), de Malebranche ("la corruption du cœur consiste dans l’opposition à l’ordre" : aujourd’hui, on dirait qu’elle est dans la soumission à l’ordre), de Montesquieu ("il y a deux genres de corruption : l’un, lorsque le peuple n’observe point les lois ; l’autre, lorsqu’il est corrompu par les lois"), de Fléchier ("les péchés mêmes des grands deviennent les modes des peuples, et la corruption de la cour s’établit comme politesse dans les provinces"), de Molière (préface du Tartuffe, "les choses mêmes les plus saintes ne sont point à couvert de la corruption des hommes"). La seule lecture de ces extraits traitant de ce qu’était la corruption jadis, aujourd’hui effacée, suffit à montrer que nous vivons dans une ère nouvelle.

 

 

17 juin 2007

Habitus

 

 

 

 

 

Voilà un mot excellemment latin qui fait fureur chez les Modernes. En latin le nom habitus a pour sens, selon F. Gaffiot (Dictionnaire latin français), "aspect extérieur, conformation physique" (traits du visage, aspect extérieur d’une vierge, attitude du corps, embonpoint) ; "mise, tenue" (tenue du triomphateur, du berger, vêtement) ; "au figuré, manière d’être, état" (situation de fortune, constitution, dispositions d’esprit) ; "en philosophie, manière d’être acquise, disposition physique ou morale qui ne se dément pas". Entendu dans ce dernier sens, habitus traduit le mot grec hexis, qu’Aristote entend comme une vertu morale.

 

En français, il est attesté pour la première fois en 1586 dans un Traité de médecine sur la peste et la coqueluche. Le mot n’est relevé dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935), non plus que par Nicot, Furetière, d’Alembert et Diderot, Féraud. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), rapproche de habit ce "terme d’histoire naturelle" (comme dans l’ancienne attestation de 1586), qui signifie "aspect extérieur, ensemble des particularités relatives à la manière d’être des corps naturels et particulièrement des plantes". L’habitus est aux plantes ou aux "corps naturels" ce que les vêtements ou habits sont aux humains. En latin, habitus a l’un de ces sens.

L’article consacré à habitus dans le Trésor de la Langue française (1972-94) est bref : le sens qui y est donné est un mixte du premier et du troisième sens de habitus en latin, "manière d’être" (au figuré) et "aspect général"  (d’une personne ou d’une chose), dont l’emploi en médecine, "apparence générale du corps considérée comme le reflet de l’état de santé ou de maladie d’un individu", n’est que l’extension. Les extraits qui l’illustrent sont de Léon Daudet (1935) : "José fit remarquer toutefois que l’habitus extérieur de celui qui médite, va commettre, ou a commis un crime peut ne rien refléter de l’état intérieur" (habitus signifie "aspect extérieur") et de Claudel (1910) : "comme si un vêtement, une qualité physique et innée, une supériorité spirituelle et acquise étaient des choses équivalentes et dont la disparition laisse également le support intact ! C’est confondre l’habit et l’habitus, l’enveloppe extérieure et des qualités qui sont le produit même de l’être et qui lui tiennent par des liens essentiels et intimes" : habitus ne signifie pas seulement "manière d’être", il est une valeur morale. Les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, distinguent deux emplois : en médecine ("aspect général du corps, qui révèle l’état de santé d’un sujet") et en philosophie : "disposition à avoir tel comportement, telle manière d’être" (exemple : "un habitus vertueux").

Ce mot désigne aussi une notion chère à quelques philosophes : à Aristote (l’habitus ou, en grec, hexis, est une vertu morale) ; à Platon (la connaissance ne peut pas être passagère : c’est un habitus) ; à Thomas d’Aquin (l’habitus est la perfection à laquelle aspire le croyant).

Au XXe siècle, la notion, jadis philosophique, devient sociologique ; elle tenait de la connaissance, elle verse dans l’idéologie. La grand prêtre de l’habitus est Bourdieu, le seul idéologue qui est à lui-même son propre Dieu. Il est le prêtre de soi. Le sujet social accumule les expériences, les assimile, s’en nourrit. Ce qui en reste devient son habitus, grâce auquel il est en mesure "d’interpréter" le social. Ce qui était vertu morale chez Aristote se mue en expérience sociale chez Bourdieu. C’est en multipliant les expériences de vie sociale que le sujet social comprend les règles de la vie sociale. La notion tourne en rond, mais Bourdieu y tient comme Marx à l’accumulation du capital. L’habitus est une accumulation de capital social – mais différente suivant que le sujet social est un dominant ou un dominé. C’est qu’il faut préserver la pureté de l’idéologie. "Il n’y a pas deux histoires individuelles identiques, écrit Bourdieu ; il n’y a pas deux habitus identiques, bien qu’il y ait des classes d’expériences, donc des classes d’habitus : les habitus de classe" (in Questions de sociologie). Ou encore, dans Le Sens pratique, ce joyau : "l’hexis corporel est la mythologie politique réalisée, incorporée, devenue disposition permanente, manière durable de se tenir, de parler, de marcher, et, par là, de sentir et de penser". Autrement dit, le sujet social se tient, parle, marche, sent et pense en fonction de la classe à laquelle il est assigné à résidence. Bourdieu ne pense pas, il classe : c’est le grand classeur. On peut se dispenser de lire la bourdieuserie ou, mieux, la bourdallahie, sauf si on a envie de rigoler de la Bêtise moderne.

 

 

 

10 juin 2007

Plasticien

 

 

 

 

 

 

Encore un mot de la dernière modernité. Il n’est relevé dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à 1935), ni par Nicot, Féraud, Littré dans leur dictionnaire respectif.

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), il a trois sens distincts. Un plasticien est un "artiste, généralement peintre ou sculpteur, dont le propre est de donner des formes une représentation esthétique" ; ou un chirurgien "qui répare les défauts disgracieux des visages ou des corps et tente d’ériger un barrage contre l’âge" ; ou un "ouvrier façonnant les matières plastiques (...) en vue de réaliser des objets divers".

Ce nom a été formé, à partir de l’adjectif et nom plastique, en 1860 par les frères Goncourt pour désigner un artiste total. "Le plasticien est tout. Voyez Michel-Ange ou Raphaël : ils sont architectes, poètes, etc. Parce que le plasticien rend sa forme d’une façon concrète, il aurait pu la rendre de toute autre façon…. En sorte que le plasticien est un être universel..." (Journal)

Les fabricants de ce mot sont d’affreux réactionnaires, idéalistes, anti-modernes, traditionalistes, hostiles à la République (qu’elle soit première, deuxième ou troisième du nom) et aux Juifs, etc. Ils ont inventé une façon singulière d’écrire, dite style artiste, contournée, précieuse, spécieuse, raffinée, vaguement ou faussement aristocratique, etc. Qu’ils aient fabriqué le nom plasticien et, pour l’opposer à l’homme ordinaire, y aient donné le sens délirant de "être universel" ou de "tout" est bien dans la ligne de leur idéologie.

 

Aujourd’hui, plasticien est le nom donné aux artistes ou aux peintres (ou que se donnent ces mêmes peintres), qui font dans la subversion, dans la critique en acte de l’art, dans les installations et autres interventions socioculturelles ou autres performances. Un plasticien est un artiste qui se nie lui-même en tant qu’artiste ou qui renie son art, qu’il réduit à un simple faire. C’est LE progressiste absolu. Bien entendu, il est persuadé que l’art, comme l’homme et comme Dieu, est mort depuis longtemps – l’art bourgeois bien entendu. Il lui incombe donc de hâter la disparition de la société libérale en putréfaction : du moins, c’est à ce Père Noël qu’il croit et c’est ce rogaton qu’il tente de fourguer aux gogos.

Des subversifs de subvention font leur un mot inventé par les plus fieffés réactionnaires qui aient jamais été en France. L’adoption est plaisante et éclairante. Elle confirme le proverbe ancien : qui se ressemble s’assemble, comme si la révolution de la plasturgie en art n’était que la resucée de la vieille réaction momifiée et stérile.

 

 

 

 

09 juin 2007

Débat

 

 

 

 

Ce nom, que les intellos chérissent, du moins en discours, puisque, dans les faits, ils sont plus allergiques au débat qu’au libéralisme, dérive du verbe débattre. Il est attesté au XIIIe siècle dans le sens agressif de "controverse" et de "querelle" ("nous avons vu moult de débats des uns contre les autres, si comme des pauvres contre les riches" et "quand nous fûmes là et les Turcs s’en furent partis, les Sarrasins qui étaient en la cité, se déconfirent et laissèrent la ville à notre gent sans débat") ; puis, au pluriel, dans le sens de "délibérations dans un procès". Dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, seul le premier sens "différend, contestation" est relevé, ainsi que les emplois : "être en débat de quelque chose, mettre en débat, vider un débat, avoir débat avec quelqu’un, apaiser un débat". Le proverbe "à eux le débat" ou "entre eux le débat" a pour sens "ne pas se mêler d’un différend" qui concerne autrui. Chez La Fontaine, débats est employé dans un contexte guerrier : "Petits princes, videz vos débats entre vous ; De recourir aux rois vous seriez de grands fous ; Il ne les faut jamais engager dans vos guerres, Ni les faire entrer sur vos terres". Dans la quatrième édition de ce même dictionnaire, il est fait état de l’emploi de débat "en termes de pratique" (id est de commerce), comme dans "un débat de compte" ou "contestation formée contre quelque article d’un compte".

En 1627, débat est attesté dans le sens de "délibération des députés" (au Parlement d’Angleterre) dans L’Histoire d’Elisabeth et, en 1704, dans le sens, non de "délibérations", mais de "discussions", vives souvent et contradictoires, dans L’Histoire de la Rébellion et des guerres civiles d’Angleterre. Ce n’est qu’en 1789 que ce mot s’applique aux assemblées en France (Journal des débats et décrets). Dans l’édition "révolutionnaire" du Dictionnaire de l’Académie française (1798), il est fait allusion, pour la première fois, à l’emploi de débat dans le cadre d’un parlement, mais uniquement dans un exemple relatif à l'Angleterre et illustrant le sens de "différend"  : "il s’éleva de grands débats sur ce sujet au Parlement d’Angleterre". Quand il a ce sens, le nom débat (employé généralement au pluriel) est un emprunt sémantique à l’anglais debate qui désigne les délibérations officielles dans une institution publique, notamment au Parlement. Le verbe to debate n’est que la forme anglaise du verbe français débattre. Débat est un de ces allers et retours de mots et d’emplois entre le français et l’anglais.

Cet emploi n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition (1832-35) : "débats au pluriel signifie quelquefois "discussion", en parlant des assemblées politiques", mais l’exemple qui illustre ce sens se rapporte encore à l’Angleterre : "les débats du parlement d’Angleterre". En France, les débats à la Chambre étaient-ils alors de simples échanges d’amabilités ? Peu importe, le fait est que si le mot débat entre tardivement dans l'usage, deux siècles après l'Angleterre, c'est que les Français sont sinon allergiques, du moins rétifs à la chose. C’est aussi dans cette édition qu’il est fait état, pour la première fois, du sens juridique de débats : "il signifie particulièrement, en matière criminelle, la partie de l’instruction qui comprend la lecture de l’acte d’accusation, l’interrogatoire du prévenu, l’audition des témoins à charge et à décharge, les plaidoiries, et le résumé du président". Exemples : "les débats ont duré plusieurs jours, débats publics, les débats eurent lieu à huis clos". Littré, dans son dictionnaire, expose ces deux sens modernes, "au pluriel, discussions des assemblées politiques" (exemples : "les débats du parlement anglais, cet orateur était l’aigle de nos débats" ; et "terme de palais, la partie de l’instruction judiciaire qui est publique, y compris les plaidoiries".

C’est dans le Trésor de la Langue française que le sens moderne de débat – le sens "intellectuel" est enfin défini. Ce n’est pas un différend, ni une querelle ; il n’a pas lieu dans une enceinte parlementaire ; c’est une "discussion généralement animée entre interlocuteurs exposant souvent des idées opposées sur un sujet donné". Le débat est agité, clos, ouvert, ardent, brûlant, passionné, public. Le succès de ce mot est tel qu’il sert à former d’innombrables mots composés : "causerie débat, déjeuner débat, dîner débat, émission débat, enquête débat, gala débat, journée débat, rencontre débat, assemblées débats, conférences débats, soirées débats". Ce sens est glosé ainsi par les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : "discussion d’une question, examen contradictoire d’un problème" et, spécialement : "discussion publique, dirigée et organisée autour d’un thème" ("un débat politique, culturel, télévisé ; la projection du film sera suivie d’un débat").

En mai 1980, a été fondée, aux éditions Gallimard, l’excellente revue Le Débat. Les thèmes en sont "histoire, politique, société". Dans la page de garde du n° 1, est dressé "l’état des lieux" : les intellectuels ne débattent pas ou ne débattent plus, ce qui est un comble pour des gens dont le débat est la raison d’être. La revue veut les ouvrir (leur ouvrir les yeux ?) "au nouveau, aux mondes extérieurs, aux générations montantes, aux langages des autres", ce qui implique que, jusque là, c’est la fermeture au nouveau, etc. qui caractérisait les intellectuels. La revue va "parler des choses avec la curiosité encyclopédique, la compétence du savant et le désir de communication publique", ce qui signifie en négatif que les intellectuels parlaient avant 1980 des choses sans curiosité, sans compétence et sans souci de communiquer quoi que ce soit.

Le premier article de ce numéro confirme le trouble. Le titre "Que peuvent les intellectuels ?" parodie le titre d’un ouvrage collectif publié au début des années 1960 Que peut la littérature ? Pour Sartre alors, la littérature engagée pouvait beaucoup et même presque tout. Cet article réplique à un ouvrage que Régis Debray a publié en 1977, Le Pouvoir intellectuel en France (Ramsay). Pour Debray, les intellectuels étant pour la quasi totalité d’entre eux insérés dans l’appareil d’Etat, centralisé et puissant, ils exercent un pouvoir très grand. La thèse de Debray est démolie : "Il faut le confusionnisme d’époque ou la jalousie des frustrés pour (...) oser parler d’un pouvoir intellectuel comme élément du pouvoir tout court". Les intellectuels sont mis en examen. En 1980, ils ne sont plus écrivains, mais professeurs, chercheurs CNRS, docteurs ès toutes les choses du monde, universitaires : ils ont perdu de leur charisme, s’étant discrédités, opposés à tout, despotiques, tyranniques. La charge est terrible, en apparence du moins. Sont dénoncés leur "irresponsabilité politique", "laxisme", "démagogie", les "abus de confiance" dont ils se rendent coupables, leur "solipsisme psittaciste", leurs "immobilismes mentaux". Les accusations fusent : "rhétorique de l’intimidation, terrorisme de l’autorité, amnésie, complicité avec des tyrans, affectation et obscurité verbales, etc. 

Nihil novi sub sole. En fait, cette dénonciation ne fait que répéter une doxa. Dès qu’il est question d’intellectuels, c’est l’accusation de "trahison" qui est lancée, comme s’il était dans leur nature de "trahir". Lancée par Julien Benda en 1927 dans La Trahison des clercs (les intellectuels trahissent quand ils adhèrent à des idéologies particularistes et rejettent l’universalisme qui fonde le savoir), elle a été reprise sur d’autres modes par Nizan dans Les Chiens de garde (pamphlet contre les intellectuels "idéalistes" qui se mettent au service du capitalisme, de la bourgeoise et des oppresseurs), par Raymond Aron dans L’Opium des intellectuels (si la religion est l’opium du peuple, le marxisme est celui des intellectuels), par Jean-François Revel dans La Tentation Totalitaire et la Nouvelle Censure (les intellectuels qui adoptent les croyances communistes sont incapables de regarder le monde tel qu’il est), par Finkielkraut dans La Défaite de la pensée (en adhérant au culturalisme, les intellectuels trahissent la culture, c’est-à-dire "la vie avec la pensée"), par Danièle Sallenave dans "La nouvelle trahison des clercs" et dans Le Don des morts (les intellectuels, en rejetant la littérature, la fiction, le récit, la culture, se sont les complices de ceux qui rêvent d’abêtir le peuple), etc. Les années 1950-1980 sont, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Nathalie Sarraute, l’ère du soupçon : après avoir suspecté tout le monde, les intellectuels à leur tour sont l’objet de la suspicion de tous. Leur aveuglement, leur lâcheté, leur silence, leur soumission à des tyrans, etc. leur sont rappelés. C’est l’arroseur arrosé.

Dans le numéro 14 de ce même Débat, publié en juillet 1981, le désespoir noir du numéro 1 s’évanouit. Le 10 mai 1981 a tout changé. L’éditorial "au milieu du gué", daté du 12 mai 1981, proclame qu’avec "un socialiste à l’Elysée", c’est "une odeur d’histoire", "une résurrection de la politique", "un retour de la passion générale pour la chose publique", "une étonnante et soudaine ouverture du possible social". En 1980, l’éditorial était noir : les sondages donnaient Giscard gagnant. Le numéro 14, écrit après le 10 mai 1981, est rose, heureux, serein, confiant. Il a suffi que 4 ou 5% des électeurs gaullistes refusent leurs suffrages à Giscard pour que l’espoir renaisse. Ceux qui ont redonné vie au débat serinaient "résistance" ; ils ont fait allégeance à un collabo.

 

 

 

08 juin 2007

Crucial

 

 

 

 

Encore un mot de la modernité, non pas de la modernité moderne ou hyper moderne ou début de troisième millénaire, mais de la première ou seconde modernité, celle du début du XXe siècle, celle qui, à peine le siècle moderne achevé, sent déjà le renfermé, le moisi, le rance.

Cet adjectif, hybride ou métissé, comme on doit dire aujourd’hui (métissé de latin et de français), dérive du mot latin crux, crucis, "croix", auquel a été ajouté le suffixe français – al. C’est le chirurgien Ambroise Paré qui l’a fabriqué en 1561 : "il faut faire la section triangulaire ou cruciale, de grandeur qu’il sera besoin". La section consiste à inciser la peau ou les chairs "en forme de croix". Elle est donc, selon Paré, cruciale. C’est dans ce seul sens que, pendant trois siècles, les auteurs de dictionnaires vont définir crucial : "fait en croix" (Dictionnaire de l’Académie française, éditions de 1740 et 1832-35), "qui est en forme de croix" (idem, huitième édition, 1932-35), "qui est fait en croix" (Littré, Dictionnaire de la Langue française, 1863-77). Dans les éditions de 1740, 1762, 1798, les Académiciens précisent que crucial "n’a guère d’usage que dans cette phrase incision cruciale" et en 1832-35 qu’il "n’est guère usité que dans cette locution, incision cruciale". Cette remarque disparaît dans la huitième édition (1932-35), mais crucial est toujours illustré par le même exemple incision cruciale. Littré se contente de mentionner que cet adjectif est "un terme technique". L’exemple qu’il cite, ferrements cruciaux, est emprunté à la construction et les extraits tirés de Crispin médecin et de Candide contiennent incision cruciale : "ah ! quel plaisir je vais prendre à faire sur ce corps à disséquer une incision cruciale et à lui ouvrir le ventre depuis le cartilage xiphoïde jusqu’aux os pubis !" et "le chirurgien me fit d’abord une incision cruciale".

 

Le sens moderne, à savoir "décisif", "important", est attesté en 1911. Il est emprunté à l’anglais crucial ("decisive, critical ; the crucial test, the crucial question, at the crucial moment", in Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, édition de 1974). C’est Bacon qui, en 1620, a recouru à cette nouvelle métaphore de la croix, dans l’expression latine instantia crucis, "expérience de la croix", pour désigner une expérience qui écarte une des explications également plausibles. Le choix entre des hypothèses possibles est assimilé à une bifurcation de routes. La métaphore est encore en usage dans la langue des philosophes : "philosophie, expérience cruciale, expérience, décisive selon Francis Bacon, qui permettrait, devant deux hypothèses susceptibles d’expliquer un phénomène, d’écarter l’une comme contraire aux faits et de retenir l’autre, a contrario, comme indiscutable" (Trésor de la Langue française, 1972-94) et "la psychologie comprend les faits (…) et crée des notions capables de coordonner les faits. C’est pourquoi aucune induction en psychologie ne peut se prévaloir d’une expérience cruciale. Puisque l’explication n’est pas découverte mais inventée, elle n’est jamais donnée avec le fait, elle est toujours une interprétation probable" (Phénoménologie de la perception, 1945).

De la science, le sens moderne est étendu à la vie de tous les jours. D’ailleurs, s’il n’avait pas été étendu au social, il n’aurait pas été moderne. C’est "qui est situé à un croisement, à un point de l’espace ou du temps où une décision s’impose ou est possible", comme dans cet extrait : "je m’installe dans ce point de l’espace que j’occupe, dans ce moment précis de la durée. Je n’admets point qu’il ne soit point crucial. J’étends mes bras de toute leur longueur. Je dis, voici le sud, le nord..." (Gide, Les Nouvelles Nourritures, 1935). A force de s’étendre à de nouvelles réalités : moments de la vie, problèmes de société, questions intellectuelles ou à l’importance qu’elles prennent dans les media, cas de société, dates, etc. crucial prend le sens d’important. Est crucial ce dont traitent media et sociologues. Ce sens est hyperbolique. Il ne frise pas le ridicule, il est en plein dedans. L’effacement du christianisme et son remplacement par la nouvelle religion sociale et humanitaire l’ont rendu possible. L’expérience de la croix n’ayant plus de sens, n’importe quoi devient crucial : même les faibles chutes de neige en montagne qui rendent aléatoire le fonctionnement des remontées mécaniques.

En 2001, un professeur de littérature de La Sorbonne, jospinien bon teint et bourdivin à tout crin, devenu président, grâce à ses accointances et allégeances, de la CNP (Commission Nationale des Programmes), a publié dans le journal Le Monde un long papier qu’il a intitulé Le français, discipline cruciale. N’importe quel amoureux de la langue a pu y relever une bonne vingtaine de tératologies verbales (incorrections, impropriétés, métaphores à l’emporte-pièce), dont voici un échantillon : "le français est à conquérir", "désastres imparables", "vingt ans, le rythme d’une kermesse", "croissance à proportion de l’échec scolaire", "leur conséquence est claire", emplois abusifs et impropres de la préposition "pour" au lieu de à ou de ("un choix pour la collectivité", "les programmes pour le collège", "il faut un effort pour l’école", etc.) et, en guise de conclusion, cette perle : "la difficulté majeure niche (sic) dans les routines de pensée et quelques fantasmes". Le français, sous la plume de cette éminence grise du ça, n’est pas crucial, mais crucifié. Il n’est pas en forme de croix, il est sur la croix. Comme disent les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, "nous voici au point crucial du débat". Le français, tel qu'il est enseigné, est crucial, au sens où Bacon entendait ce mot en 1620. Face à un carrefour d'hypothèses, il en infirme une et en confirme une autre. L'hypothèse infirmée est la volonté de réforme; celle qu'il confirme est le désastre. Ce que prônent, dans leurs consignes ubuesques, les notoires labellisés sociologie de la diversité, IUFM, didactique transversale ou autre construction de l'esprit nihiliste, c'est la table rase ("du français, faisons table rase"), le néant, l'abandon de tout enseignement de la langue et la renonciation à une langue qui exprime toutes les expériences humaines, qu'elles soient communes, banales, spirituelles ou intellectuelles.

 

 

07 juin 2007

Site

 

 

 

 

Emprunté au latin situs, "emplacement", ou à l’italien sito, "situation", "lieu", lui-même issu du latin situs, le nom site est attesté régulièrement à compter du XVIe siècle au sens de "configuration propre d’un lieu", en particulier quand ce lieu est contemplé d’un point de vue esthétique, comme l’est un paysage. De Piles, dans son Cours de peinture (1706), écrit : "le mot de site signifie la vue, la situation et l’assiette d’une contrée. Il vient de l’italien sito, et nos peintres l’ont fait passer en France".

Comme paysage, terme désignant un tableau de peintre représentant une "étendue de terre" (cf. la note du 19 mai 07) et toute "étendue de terre" regardée, le nom site, terme de peintre, s’étend aux lieux qui ne sont pas représentés dans un tableau, mais qui pourraient l’être, parce qu’ils sont pittoresques. Ce terme de peintre est relevé comme tel, à partir de 1762 (quatrième édition), dans les différentes éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française : "terme de peinture, qui signifie situation" ("les sites du Titien", 1762 – c’est le lieu imaginaire dans lequel le peintre situe les scènes qu’il peint) ; "partie de paysage considérée relativement à la vue" (exemples : "un site agréable, riant, sauvage, agreste, etc., les sites du Poussin, de Berghem, ce peintre choisit bien ses sites", 1798) ; "partie de paysage considérée relativement à l’aspect qu’elle présente" ("un site agréable, riant, sauvage, agreste, pittoresque, etc., les sites des tableaux du Poussin, de Berghem, ce peintre choisit bien ses sites", 1832-35), ainsi que par Féraud : "terme de peinture, situation, le site d’un paysage" (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788). Il semble que, à compter du XIXe siècle, le nom site désigne davantage "la partie pittoresque d’un paysage" ou étendue de terre quelconque ("un site agréable, riant, sauvage, agreste", Académie, 1932-35) que le lieu représenté dans un tableau, et que site ait suivi la même évolution que paysage, comme l’atteste Littré : "partie de paysage considérée relativement à l’aspect qu’elle présente, à son exposition" (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77). C’est dans un sens, pictural et esthétique ou étendu à ce qui n’est pas peint sur la toile, que les écrivains des siècles classiques ont employé site. Pictural : "ôtez à Watteau ses sites, sa couleur, la grâce de ses figures, de ses vêtements, ne voyez que la scène et jugez" (Diderot) ; esthétique : "allez à Vevey, visitez le pays, examinez les sites, promenez-vous sur le lac, et dites si la nature n’a pas fait ce beau pays pour une Julie, pour une Claire, pour un Saint-Preux" (Rousseau).

Ce sens esthétique est le premier sens de site dans le Trésor de la langue française : "paysage considéré du point de vue de l’aspect, du pittoresque, de l’esthétique". Les adjectifs qui y sont prédiqués sont alpestre, classé, grandiose, imposant, majestueux, pittoresque, plaisant, riant, touristique. Quand, au XIXe siècle, commence l’ère moderne du tourisme, les sites deviennent des buts d’excursion, de détours, de voyage : "nous passons trois jours à parcourir les environs de Rhodes, sites ravissants, sur les flancs de la montagne qui regarde l’archipel" (Lamartine, 1835). Puis, est exposé le sens propre à la peinture : "disposition naturelle des éléments d’un paysage utilisés par le peintre". Il en est ainsi chez Huysmans ("nulle individualité chez la plupart de ces peintres, une même et unique vision d’un site arrangé suivant la prédilection du public", 1883) et dans un ouvrage sur l’histoire de l’art : "jusqu’aux impressionnistes nous retrouverons la vision des paysagistes hollandais dans la manière de choisir et arranger le site" (1914).

 

De l’art, site s’étend aux fortifications, puis à tout ce qui est configuration de terrain. Le premier emploi de site (plan de site) qui n’est ni esthétique, ni pictural est relevé par Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : "terme de fortification, plan de site d’un terrain, plan qui, prolongé jusqu’à la limite de la portée des armes, laisse complètement le terrain au-dessous de lui, tout en s’en rapprochant le plus possible". Des fortifications, site s’étend à la géographie (mais la géographie ne sert-elle pas à faire la guerre, comme dit Yves Lacoste, le directeur de la revue Hérodote ?), où il prend le sens de "configuration du lieu ou du terrain où s’élèvent une ville, un village, une station, un monument, où est construite une route ; manière dont l’objet géographique s’inscrit dans le lieu qu'il occupe par rapport à son environnement immédiat". Dès lors, le site est industriel, urbain, de fond de vallée. En 1908, Vidal de la Blache écrit : "le site qu’occupe (Bordeaux) est le dernier point de terre ferme qui s’offre en descendant la rive gauche du fleuve" (Tableau géographique de la France, 1908). De la géographie, l’emploi de site s’étend à tout ce qui est science sociale ou humaine : à l’administration (sites ruraux), à l’archéologie ("site archéologique : lieu où sont effectuées des fouilles"), à l’artillerie (angle, ligne, plan de site), à l’astronomie (site astronomique, où on installe un observatoire), à la biologie ("le plus petit élément génétique qui peut être reconnu à l'intérieur d’un gène et dont la modification de la structure moléculaire peut donner lieu à une mutation de l’organisme", "site membranaire"), à la technologie (un site énergétique est "propice à l’installation de systèmes de production d’énergie"), aux transports (le site est propre, quand la "voie est réservée à la circulation des véhicules de transport en commun"). C’est en 1982 seulement qu’est attesté pour la première fois l’emploi de site en informatique, et encore est-ce dans un sens que les progrès la technique ont rendu obsolète en moins de vingt ans : "emplacement, lieu, endroit où se trouve installé un ordinateur ou tout autre matériel".

Le nom site a été étendu au social et à la technique, au point que le sens premier, celui de la peinture s’efface peu à peu et n’est connu que de quelques spécialistes du paysage. D’autres mots sont "socialisés" de la même manière, qu’ils tiennent de l’art (art, paysage, artiste, création, créateur, etc.), du droit, de la science ou de la religion, formant la NLF par détournement, brigandage, accaparement de sens, ou encore par formatage du sens : moyens d’échange, ils sont l'objet d'un processus de socialisation, afin qu'ils se plient à la nouvelle religion, sociale et humanitaire, de la France et de l’Occident.

 

 

06 juin 2007

Construction

 

 

 

 

 

En latin, constructio, auquel est emprunté construction, se traduit selon M. Gaffiot (Dictionnaire latin français) par construction, structure, assemblage de matériaux pour construire, arrangement des mots dans la phrase, construction syntaxique. Construction est attesté à la fin du XIIe siècle au sens de "action de construire, art de construire" et, au milieu du XIIIe siècle, au sens grammatical de "disposition des mots dans la phrase". Au XVIIe siècle, le mot s’enrichit de nouveaux sens : "édifice, ce qui est construit", "figure géométrique", "organisation d’un poème".

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), deux sens sont relevés, non pas "action de construire", mais un de ses résultats : "l’arrangement, la disposition des parties d’un bâtiment" (le bâtiment pouvant être un palais ou un navire) et "au figuré et en termes de grammaire, arrangement des mots pour faire un discours". Les Académiciens précisent que le mot se dit aussi d’un poème (exemple : "la construction de ce poème n’est pas bonne"). A ces sens, ils ajoutent dans la quatrième édition (1782) l’emploi de construction "en terme de géométrie : figure qu’on trace et lignes qu’on tire pour résoudre un problème".

En 1788, dans son Dictionnaire critique de la Langue française, Féraud s’étend sur la construction des phrases, à laquelle il accorde beaucoup d’importance, comme le font les grammairiens du XVIIIe siècle (Restaut, Du Marsais, Beauzée) – en particulier sur les constructions, dites louches ("on dit qu’une phrase, qu’une expression est louche pour dire qu’elle n’est pas bien nette, qu’elle paraît se rapporter à une chose et qu’elle se rapporte à une autre", Académie française, 1762), qui, à cause de l’équivoque de sens qu’elles provoquaient, étaient au siècle de la rationalité un écran à l’avènement de la lumière : "la régularité dans la construction est une des choses les plus nécessaires pour la netteté et la clarté du discours. Toutes les phrases louches et obscures pèchent par quelque défaut dans la construction. Elle montre souvent à découvert le vice des expressions, mais elle sert aussi à les cacher ; et tels mots, qui, rapprochés, feraient de la peine, n’en font plus, quand ils sont éloignés l’un de l’autre".

Dans la cinquième édition de leur Dictionnaire (1798), les Académiciens, pour la première fois depuis 1694, distinguent nettement l’action de construire d’un de ses résultats, à savoir "l’arrangement, la disposition des parties d’un bâtiment".

C’est dans le courant du XIXe siècle que le mot construction commence à s’étendre à d’innombrables réalités autres que les palais, les navires, les poèmes, les phrases, les figures géométriques. Les Académiciens (sixième édition, 1832-35) citent en exemple "navire de construction anglaise, chantier de construction ou de marine, la construction d’une machine, d’un baromètre, d’un thermomètre, etc." En 1832-35, la révolution industrielle a commencé : on ne construit plus de palais, mais des ateliers, des fabriques, des usines, des machines. Alors que, dès le début du XVIIe siècle, le mot construction s’est employé par métonymie pour désigner un édifice ("ce qui a été construit"), ce sens est relevé par les Académiciens dans cette sixième édition, deux siècles après qu’il a été attesté (exemples : "de vastes constructions vont être commencées, faire de nouvelles constructions"). Le succès est tel que, dans la construction (d’édifices ou de navires), l’action de construire est distinguée de l’art de construire des édifices ou des navires (exemple : "cet homme entend fort bien la construction"). De même, la construction ne touche plus seulement l’assemblage ou la disposition des parties d’un bâtiment, mais aussi "l’assemblage ou la disposition des matériaux" ou "des diverses parties d’une machine, etc." (exemples : "bonne construction, ce pont est d'une construction parfaite, la construction de cette machine est très ingénieuse"). L’emploi de construction en géométrie est affecté aussi par ce phénomène d’extension ("la construction d’une carte géographique"), de même que les emplois en grammaire. Le mot peut être suivi d’adjectifs tels que grammaticale, bonne, régulière, vicieuse, louche, elliptique, grecque, latine, etc. ou être complément d’un nom tel que défaut ou vice, etc.

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) confirme cette extension : "action de construire", "art de construire", "manière dont une chose est construite", " arrangement des mots, place des termes et des propositions", "figure, ligne qu’on trace pour arriver à une démonstration".

Le mérite de Littré est d’avoir remarqué l’émergence dans la langue idéologique de son temps d’un sens nouveau de construction, qui est le sens moderne par excellence, et qu’il définit ainsi : "une grande construction philosophique, scientifique, grand système dans la philosophie, grande théorie dans la science, qu’établit un esprit inventeur, puissant et conséquent". Les idées, les théories, les systèmes, l’idéologie ne sont pas inspirés par on ne sait quelle entité transcendantale, ils ne viennent pas non plus du génie – qu’il soit celui du penseur ou du peuple. Elles se construisent, comme une maison ou un bateau. Tant mieux aussi : il est plus facile de les déconstruire.

 

 

Dans la langue des Modernes, construction s’est étendu à d’innombrables réalités, même celles qui ne sont pas des briques ou des parpaings et qui sont purement idéelles, c’est-à-dire idéologiques. Les Académiciens (huitième édition, 1932-35, de leur Dictionnaire) limitent ce mot aux systèmes philosophiques, "il se dit figurément de la construction d’un système philosophique", alors que système et philosophique s’excluent l’un l’autre. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) avalisent le constructivisme triomphant que résument les slogans : tout est acquis, rien n’est donné ; tout est fabriqué, rien n’est inspiré ; tout est œuvre humaine, il n’y a pas d’autre dessein ; l’intelligence est le seul fait de l’homme, il n’y a pas d’autre intelligence, etc. Outre la grammaire ou la géométrie ou la critique artistique (la construction d’un poème), et, récemment, les mathématiques ("opération ou graphique permettant de résoudre un problème"), les domaines dans lesquels s’emploie construction au sens figuré de "action de se représenter quelque chose à partir d'un principe donné" sont le droit (les "constructions juridiques" ; "les constructions jurisprudentielles du Conseil d’État font appel à l’ensemble des principes", 1967) et la connaissance ou tout savoir : "on va du général au particulier (…), en combinant les principes généraux et en poussant ainsi la construction théorique jusqu’à ce qu’on soit arrivé à la combinaison qui, dans sa complexité, s’adapte immédiatement à la question particulière et concrète" (Cournot, Essai sur les fondements de nos connaissances, 1851). Toute "création" de l’esprit est une construction : "action d’élaborer quelque chose (une théorie, un raisonnement) dans l’esprit". Les emplois "construction du dogme orthodoxe" (Camus), "construction rigoureuse des raisonnements" (Valéry), "construction mentale, logique, intellectuelle, scientifique, sociale" sont éloquents : il n’est rien qui échappe à la construction – sauf l’inconscient, à condition qu’il ne soit pas une pure construction de l’esprit. "La construction scientifique étant forcément mentale, faite par conséquent de matériaux différents de ceux du monde physique, elle ne peut ressembler à l’objet extérieur que par la disposition de ces matériaux, et par ce qu’elle contient de géométrie" : ainsi, pour que l’ersatz du monde physique qu’est une construction scientifique ait l’air vrai (mais l’air seulement), il faut qu’elle soit faite de concepts bétonnés, comme un immeuble de bureaux.

Les Académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire prennent acte de l’extension du mot construction au "domaine de la pensée". C’est "l’action de créer (jadis, créer était le privilège de la Divinité), de composer, d’organiser" et le "résultat de cette action". Rien n’échappe à la construction, ni une hypothèse scientifique, ni une théorie mathématique, ni une doctrine philosophique. L’hypothèse n’est plus énoncée, ni formulée, ni élaborée, mais construite ; la doctrine n’est pas imaginée, mais construite : elle n’est pas fictive, c’est du solide !

Les Français ne sont pas tous des gogos. Ils n’adhèrent pas tous nécessairement à ce constructivisme massif, forcené et généralisé. Ils donnent même à construction un sens péjoratif ou dépréciatif, quand ce nom est suivi du complément de l’esprit : une construction de l’esprit "ne repose sur aucune base réelle, n’a pas subi l’épreuve de l’expérience". Les constructions idéologiques ou philosophiques, dans leur quasi totalité, ont été expérimentées. Le résultat est connu. C’est le désastre généralisé. Cela n’empêche pourtant pas les idéologues de continuer à croire mordicus en une construction de l’histoire, des représentations, de la société ou de l’idée de société, du corps, de la pensée, des idées, etc.

Puisque tout est construit, tout peut être détruit : c’est la seule bonne nouvelle des temps modernes. Déconstruire les édifices branlants que les idéologues ont construits, c’est la belle perspective qu’ouvre le triomphe du constructivisme factice. Il est construit sur du sable : une petite averse et il n'y a plus rien.

 

 

 

05 juin 2007

Mixité

 

 

 

 

 

Voilà un mot frais mis sur le marché de la NLF. Mixité n’est pas moderne, mais hyper et méga moderne - mieux modernissime. Il est même si méga, hyper, issime, etc. qu'il en devient post (moderne).

Il n’y a pas d’entrée mixité dans les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1606 à 1932-35, non plus que dans le Trésor de la Langue française (Nicot, 1606), dans le Dictionnaire critique de la Langue française (Féraud, 1788), dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré, 1863-77). Dérivé de l’adjectif mixte, ce nom aurait dû être mixtité. Balzac invente un mixticité, mélange de mixte et de mystique, qui est resté un hapax. Il semble que la forme anormale soit due à l’analogie avec fixité.

L’adjectif mixte est relevé dans tous les dictionnaires. Pour les Académiciens (1694), il signifie "qui est mélangé", "qui est composé de plusieurs choses de différente nature", "qui participe de la nature de l’une et de l’autre". Il qualifie les corps, non pas les corps humains, mais les éléments de la matière ; les juridictions (mixtes, elles participent des juridictions ecclésiastique et séculière en même temps) ; les causes (mixtes, elles sont de la compétence du juge séculier et du juge ecclésiastique, ou elle sont en partie personnelles, en partie réelles). L’adjectif peut s’employer comme un nom : "un mixte, réduire les mixtes en leurs principes".

Entre 1694 et 1798, d’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, l’article mixte ne varie pas. La qualité est prédiquée aux corps, aux choses, aux causes, aux juridictions. Féraud (1788, Dictionnaire critique de la Langue française) cite le dérivé mixtion, "mélange de plusieurs drogues dans un liquide pour la composition d’un remède". La qualité de mixte est étendue aux remèdes. Dans l’ancienne France, ce qui se mélangeait, c’était les solides ou les liquides, pas les hommes.

C’est à partir de la sixième édition que sont relevés des emplois nouveaux. "Il s’emploie quelquefois au sens moral", écrivent les Académiciens. Par sens moral, ils entendent, non pas ce qui est relatif aux mœurs, mais ce qui est relatif aux hommes : l’opinion, les inventions de l’esprit humain, les commissions, comme dans ces exemples : "il s’est fait en politique une opinion mixte", "le drame est une espèce de genre mixte qui tient de la tragédie et de la comédie", "commission mixte : composée d’hommes pris dans deux ou plusieurs compagnies, dans deux ou plusieurs nations".

Littré multiplie les citations d’écrivains des siècles classiques et du Moyen Age, qui utilisent l’adjectif mixte plus largement que les Académiciens ; Oresme au XIVe siècle : "telles opérations sont mixtes ou mêlées de volontaire et de involontaire", "et semble que aux infortunés la présence de leurs amis est mixte ou mêlée de délectation ou de tristesse". Employé dans le sens étendu de "qui participe à différentes choses", mixte est prédiqué aux êtres ("parce que nous sommes des êtres mixtes, nous ne saurions avoir une idée directe de la substance immatérielle"), à la vie ("j’étais (…) fatigué des gens du monde et, en général, de la vie mixte que je venais de mener, moitié à moi-même, et moitié à des sociétés pour lesquelles je n'étais point fait", Rousseau), au gouvernement ("dans toutes sortes de gouvernements, monarchique ou mixte, absolu ou limité, héréditaire ou électif, il doit toujours être permis de représenter les griefs de la nation", Fénelon ; et "c’est un double inconvénient des gouvernements mixtes, tel qu’était celui de Carthage, où le pouvoir est partagé entre le peuple et les grands", Rollin), à l’Etat ("plusieurs États, les uns monarchiques, les autres mixtes", Voltaire). Au XIXe siècle, les sciences s’emparent de cet adjectif, qui s’étend à la zoologie (espèce mixte ou "race d’animaux produite par croisement") ; à la botanique (boutons mixtes, "boutons, id est bourgeons, qui produisent à la fois des feuilles et des fleurs") ; à l’anatomie (mixtes, "les vaisseaux présentent dans leur étendue les caractères spéciaux de plusieurs espèces, qui sont, par exemple, rayés en un point, ponctués en un autre, etc.") ; aux proportions, aux nombres (nombre mixte : "composé d’entiers et de fractions"), aux figures (figure mixte : "figure composée en partie de lignes droites et en partie de lignes courbes"), aux mathématiques (mixtes, par opposition aux pures), aux sciences physiques (mixtes, "elles empruntent aux mathématiques leurs procédés de calcul pour résoudre les questions qui peuvent donner lieu à des équations"), à la grammaire (terme mixte : "terme de la langue d’une science et du langage commun"), à la peinture (mixte : elle tient de la miniature et de la détrempe), au plain-chant (mode mixte : "se dit des chants dont l’étendue excède celle de leur octave, et passe d’un mode dans l’autre, du mode authentique dans le plagal, ou réciproquement"), aux cristaux (mixtes, ils "résultent d’une loi mixte de décroissement"), aux navires (mixtes, ils "sont à voiles et à vapeur"), à l’horlogerie (mixte, "la pendule est adaptée à un mouvement"), à l’écriture (mixte, "elle emprunte ses lettres à la fois à la majuscule, à la minuscule, et même à la cursive").

A ces emplois, les Académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, ajoutent train mixte : "train composé de wagons de marchandises et de voitures de voyageurs", école mixte ("où l’on admet des enfants des deux sexes"), mariage mixte ("mariage religieux où l’un des deux époux seulement est catholique").

 

Le fait d’attribuer la qualité de mixte à de plus en plus de choses du monde, et de plus en plus variées, relatives aux hommes de l’ère nouvelle et à la société moderne qu’ils forment, a entraîné la formation du nom dérivé mixité afin de désigner le caractère de ce qui est mêlé, mélangé ou mixte, entendu dans le seul sens moderne de cet adjectif. On ne parle pas de la mixité d’une lotion capillaire, bien qu’elle soit un mélange de produits divers, ni de la mixité de la juridiction des Prud’hommes, laquelle, pourtant, est mixte. Mixité est d’un emploi restreint – ce qui paradoxal pour un mot qui fait l’éloge du mélange. Il se dit d’abord des sexes : "la mixité des compartiments (dans les trains) ne pose pas de problème moral, sauf vis-à-vis de la clientèle féminine nord-africaine", des concours de recrutement de fonctionnaires (mixité des concours), des établissements d’enseignement où les filles se mêlent aux garçons ("le décret du 28 décembre 1979 impose la mixité de toutes les écoles primaires"). Les exemples sont "mixité scolaire, mixité de enseignement, apprentissage de la mixité, généralisation de la mixité dans les classes". Les bien pensants s’en donnent à cœur joie. Le monde mixte qu’ils inventent est loué sur tous les tons : "la mixité, du moins dans l’enseignement secondaire, a été presque partout liée à des notions d’émancipation, de libération", "les bénéfices de la mixité sont considérables : dissipation de préjugés réciproques, prise de conscience de l’appartenance à un sexe, camaraderie, possibilité d’éducation ouverte" ; "un rapport souligne la nécessité de commencer la coéducation aussitôt que possible (...). La commission souhaite une campagne d’information de l’opinion en faveur de la mixité". La mixité sort de l’école et s’étend aux sports, activités culturelles, loisirs, etc.

Une réalité aussi belle et qui fait l’unanimité des hérauts du Bien ne pouvait pas rester confinée dans les limites étroites de l’école. Il fallait qu’elle devienne universelle. Elle s’étend donc à la société. C’est une "réunion de personnes, de collectivités, d’origines, de formations ou de catégories différentes". La mixité étant culturelle et raciale, le mot est l’oriflamme de ceux qui rêvent de transformer l’Europe en une vaste zone multiculturelle et pluriethnique où tout se mêle, se mélange, se confond et où les réalités finissent par se fondre dans l’indifférenciation primitive, comme aux temps du chaos primitif, avant la Genèse. Le Trésor de la Langue française date des années 1960-70. En trente ans, la dévotion moderne à la mixité s’est accentuée et elle s’est étendue à tout, et évidemment aux sciences sociales. Elles chantaient naguère la lutte des classes : "pas de mixité", "on ne mélange pas prolétaires et bourgeois", "pas de classe mixte" étaient leurs mots d’ordre. Le discrédit du marxisme a retourné leur veste. Ils crient désormais "vive le mélange". Naguère, c’était front contre front ; ils rêvent désormais d’un front unique où se mêlent classes, races, tribus, ethnies, etc. pourvu qu’elles viennent d’ailleurs.

Les Académiciens semblent moins confits en dévotion métissée que les auteurs du Trésor de la Langue française. Ils réservent, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, la mixité aux seuls sexes, comme au bon vieux temps de la IIIe République : c’est le "caractère d’un établissement, d’un organisme, d’une association, etc., qui accueille ou comprend indifféremment des personnes des deux sexes " (exemples : "la mixité d’un établissement scolaire, d’un concours"). Ce sont les derniers progressistes de la modernité en folie : en effet, il est des cités ou des quartiers où la très bénigne mixité scolaire est considérée comme une invention de Chitan - id est de Satan.

 

04 juin 2007

Atome

 

 

 

 

 

Les Grecs pensaient avoir isolé les éléments ultimes de la matière - les plus petits aussi, qui ne pouvaient pas être divisés (mot à mot "coupés") en éléments plus petits ou de rang inférieur et qui n’étaient pas composés d’autres éléments. Ils ont fabriqué pour désigner ces éléments le mot atomos composé du préfixe a, de sens privatif, comme dans amoral ou amorphe, et du verbe temeo "couper", que l’on retrouve dans tome (emprunté à tomos) et dans le mot savant dichotomie (délit commis par un médecin et un pharmacien qui se partagent les patients). Au grec, le latin a emprunté atomus ; et au latin, le français a emprunté atome, attesté au XIVe siècle, comme terme de philosophie et de physique antique, au sens de "élément de matière qui n’est pas divisible" ; ainsi dans cet exemple : "atomes, c’est nom indivisible pour sa petitesse". C’est à partir du milieu du XIXe siècle que le nom atome est employé en chimie. Le sens moderne, celui de la physique nucléaire, est récent. Il est attesté en 1930.

Dans les anciens dictionnaires, le seul sens relevé jusqu’à la fin du XIXe siècle, est celui de la science antique : "corps indivisible à cause de sa petitesse" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694). L’exemple qui l’illustre réfère à l’Antiquité : "Epicure disait que le monde était composé d’atomes, que les corps se formaient par la rencontre des atomes". A partir de là, le mot désigne les petites particules de poussière "que l’on voit voler en l’air aux rayons du soleil". L’article de L’Encyclopédie (1751-65) n’est guère plus précis qu’un article de dictionnaire. Atomes est relevé au pluriel  : "petits corpuscules indivisibles qui, selon quelques anciens philosophes, étaient les éléments ou parties primitives des corps naturels" et "atomes se dit aussi de ces petits grains de poussière qu’on voit voltiger dans une chambre fermée, dans laquelle entre un rayon de soleil". Il est aussi un emploi (atome au singulier) de ce mot, que les Encyclopédistes sont les seuls à relever : "Histoire naturelle, animal microscopique, le plus petit, à ce qu’on prétend, de tous ceux qu’on a découverts avec les meilleurs microscopes. On dit qu’il paraît au microscope, tel qu’un grain de sable fort fin paraît à la vue, et qu’on lui remarque plusieurs pieds, le dos blanc et des écailles". Que sont ces animalcules observés au microscope (lequel a été mis au point dans la première moitié du XVIIIe siècle) ? Des amibes ?

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ce sont les deux mêmes sens qui sont relevés de 1762 à 1932-35 : "corps qu’on regarde comme indivisible, à cause de sa petitesse" et "petite poussière que l’on voit voler en l’air aux rayons du soleil". Dans la neuvième édition (en cours de publication), le sens "de petite poussière" n’est plus relevé. Les progrès de la connaissance scientifique l’ont rendu caduque. A partir de la sixième édition (1832-35), les Académiciens ajoutent le sens figuré et moral : "atome se dit, figurément, pour exprimer l’extrême petitesse de certains corps relativement à d’autres, ou à l'espace dans lequel ils existent" (exemple : "les hommes sont des atomes sur le globe, qui n’est lui-même qu’un atome dans l’immensité"), sens qui, dans l’édition en cours, n’est glosé que par deux mots : "au figuré, parcelle infime" (exemples : "l’homme n’est qu’un atome dans l’univers", "il n’a pas d’atome de bon sens"). Chez Littré, ce sens ("figuré, extrême petitesse de certains corps relativement à d’autres") est illustré de citations d’écrivains : La Bruyère, "je ne m’étonne pas que des hommes, qui s’appuient sur un atome (id est la terre), chancellent dans les moindres efforts qu’ils font pour sonder la vérité" ; Lamartine, "me voici : mais que suis-je ? un atome pensant" ; Montesquieu, "quand je vois des hommes qui rampent sur un atome, c’est-à-dire la terre..." ; Voltaire, "la petite fumée de la vaine gloire dont il n’arrive pas un atome dans mon ermitage".

De tous les lexicographes, les seuls qui relèvent le sens figuré d’atomes crochus sont les auteurs du Trésor de la Langue française : c’est, par allusion à Démocrite qui pensait que les atomes forment la matière en s’accrochant les uns aux autres, la "sympathie, l’affinité qui s’établit entre deux êtres". La métaphore est belle, mais elle n’a de sens clair que pour ceux qui connaissent la théorie atomique de Démocrite et d’Epicure.

 

Littré est le premier à relever l’emploi moderne d’atome en chimie : "particules dernières qu’on suppose avoir la forme primitive du corps auquel elles appartiennent et qui se combinent entre elles en proportions définies. Atomes simples, ceux qui sont homogènes dans leur nature ; atomes composés, ceux qui résultent de l’union d’un plus ou moins grand nombre d’atomes hétérogènes, ainsi que cela a lieu dans les acides, les sels, etc.". Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens reformulent en termes différents cette définition : "en termes de chimie, atome se dit des grains, indivisibles par les forces chimiques, qui constituent les divers éléments. Les composés sont des groupements formés par les atomes de leurs divers éléments". La nouveauté, par rapport à Littré, tient à la composition de l’atome, dont les Académiciens, en 1932, ont une idée assez imprécise et partiellement inexacte : c’est "un système électrisé formé d’un noyau positif entouré d’électro-négatifs". Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), l’atome chimique est "la plus petite partie d’un corps simple qui puisse entrer en combinaison avec une autre". Cet extrait d’un ouvrage savant est plus clair encore : "les parties constitutives des molécules qui ne peuvent être divisées ni mécaniquement, ni chimiquement se nomment des atomes" (1885) ; cet autre aussi : "les chlorophylles ont même nombre d’atomes de carbone, un peu d’oxygène, mais leur molécule renferme de l’azote (...) et même un atome métallique, le magnésium" (1931).

Tout change dans le seconde moitié du XXe siècle. Ce que les savants ont démontré, c’est que, contrairement à ce que pensaient les Grecs de l’Antiquité et, à leur suite, pendant plus de vingt siècles, les savants, l’atome n’est pas atome mais divisible, sécable, partageable. C’est, selon les Académiciens (dans la neuvième édition, en cours, de leur Dictionnaire), la "particule composée d’un noyau formé de protons chargés positivement et de neutrons, entouré d’un nuage d’électrons à charges négatives". La définition est assez claire pour qui a de vagues notions de physique. Il en est de même de cette autre définition du Trésor de la Langue française (1972-94) : la "partie d’un élément matériel conçue comme un système composé d’un noyau de protons et de neutrons autour desquels gravitent des électrons".

Des physiciens réservent le nom atome à "certains éléments physiques considérés comme finis, discontinus, indivisibles et répétés à un grand nombre d’exemplaires semblables". Ainsi, les électrons sont nommés atomes d’électricité ; les quanta de Planck atomes d’énergie ou atomes d’action. Atome a donc été abaissé d’un rang. Il désigne les éléments d’un niveau inférieur à celui des atomes. Ainsi, le sens reste celui des Grecs de l’Antiquité.

 

La découverte des propriétés de l’atome a mis en émoi tous les spécialistes de "sciences" humaines et sociales, qui se sont emparés de ce nom, pour le faire leur, dans l’espoir, vain à n’en pas douter, que des atomes de la gloire atomique rejailliraient sur leurs petits travaux sans importance. Les psychologues découvrent les atomes psychiques (ou "éléments qualitatifs indivisibles, de nature mentale, par le groupement desquels seraient formés, d’après certaines écoles, les états psychiques complexes") et les sociologues, à l’affût d’un vernis de science qui dorerait leur idéologie, inventent l’atome social ou "pattern d’attractions et de répulsions réciproques exercées entre un individu et un groupe". De même, les essayistes glosent à l’infini sur l’époque, l’ère ou la civilisation de l’atome, laquelle serait définie "par l’exploitation militaire ou pacifique de l’énergie nucléaire". Les modernes se croient inventifs, ils sont routiniers. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le nom atome a été extrait de la science pour désigner la poussière qui vole aux rayons du soleil. Aujourd’hui, il est extirpé d'une science dure pour remplir le vide sidéral de la pensée sociale.

 

 

 

 

03 juin 2007

Camp

 

 

Camp et camps palestiniens

 

 

 

Le nom camp est attesté en français au XVe siècle dans son sens moderne, à savoir "terrain sur lequel une armée s’établit ou se retranche pour sa défense". Sont attestés successivement "lit de camp", "camp volant" (ou camp provisoire), "lever le camp", "aide de camp". Dans les dictionnaires anciens, c’est ce seul sens qui est exposé : "le lieu où une armée en corps se poste avec ordre" (camp retranché, ouvert, fortifié - Dictionnaire de l’Académie française, 1694), "le lieu où une armée se loge en ordre" (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798), "l’espace de terrain où une armée dresse des tentes ou construit des baraques, pour s’y loger en ordre, ou pour s’y retrancher" (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35), "espace de terrain où une armée dresse ses tentes" (Littré, Dictionnaire de la Langue française, 1863-77).

Au XIXe siècle, camp s’emploie dans le sens figuré de "groupe de personnes du même bord qui s’oppose à un autre groupe" (1813). Littré relève ce sens : "au figuré, parti, faction" qu’il illustre de ces exemples "se partager en deux camps", "il avait été dans notre camp", "nous nous sommes jetés dans le camp d’Aristote" ; les Académiciens aussi dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : "figurément, il se dit aussi d’un parti politique, religieux ou autre" (exemples : "ce pays est partagé en deux camps, dans le camp de nos adversaires, passer dans le camp ennemi").

Au XXe siècle, le nom camp désigne des réalités sociales évidemment. Le tourisme entraîne le développement des camps : "terrains où s’installe un groupe de campeurs" (camp scout, de vacances, de base, nudiste). Avec les guerres incessantes, les camps se multiplient et de nouveaux types de camp apparaissent, "camp d’aviation" en 1921 et en 1927 "camp de concentration", qui sont relevés dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : "camp d’aviation, terrain équipé où est installée une formation d’aviation militaire" et "terrain clos équipé d’installations de type militaire où sont placés d’autorité certains types de personnes" (camps de prisonniers (distincts des prisons), disciplinaires, de travail, de réfugiés, d’internement, de représailles) ou "terrains étroitement surveillés où sont détenues en temps de guerre ou de troubles internes des personnes considérées comme suspectes"  (camps de déportation, de concentration).

 

Dans l’actualité sinistre du Proche-Orient, il est question, à intervalles réguliers dans les media, de camps palestiniens. On imagine des camps conformes à l’essence du camp, avec fils de fer barbelés, miradors, baraques de planche et de tôle. Or, ces prétendus camps sont des villes avec rues goudronnées, immeubles, maisons, commerce, égouts, adduction d’eau, électricité. On en sort et on y entre librement. Les images démentent l’imagination. Certes, ces villes sont un peu décaties, mal entretenues, mais moins délabrées que les bidonvilles d’Asie, d’Afrique, d’Amérique ou même de France. Ces villes ne sont pas des camps. Pourquoi sont-elles nommées ainsi ? L’idéologie exige que les habitants de ces villes soient des victimes. Il faut les plaindre, il faut pleurer, se lamenter, gémir sur leur sort, même si certains d’entre eux sont richissimes. Ils sont les saints du nouveau dolorisme.

Pourtant, les mots ne mentent pas toujours. Ce que montrent les images et ce dont témoignent les observateurs, ce sont des hommes en armes et même surarmés, des armes partout, légères ou lourdes. Ces camps sont vraiment des camps, à condition d’entendre ce mot dans son sens historique et militaire : un lieu où une armée s’est établie. A cette condition, les mots et les images coïncident ; les secondes confirment les premiers.

 

 

 

31 mai 2007

Tradition

 

 

 

 

 

Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière définit le nom tradition ainsi : "action par laquelle on livre une chose entre les mains de quelqu’un". La tradition est une livraison. Ce sens concret est encore relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "action par laquelle on livre une chose à quelqu’un"; l’emploi en est limité à la jurisprudence et à la liturgie, comme dans les exemples : "la vente se consomme par la tradition (id est la livraison) de la chose vendue", "l’ordre de portier dans l’Église se confère par la tradition des clefs". Tradition a un second sens. Le mot, écrit Furetière, "se dit aussi, en choses spirituelles, des lois, de la doctrine, des histoires que nous avons reçues de main en main de nos pères, et qui ne sont point écrites".

En latin, traditio auquel tradition est emprunté, a un sens concret "action de remettre, de transmettre, remise, livraison" et un sens moral "transmission, enseignement". Pour les Romains, la tradition était l’acte de remettre à quelqu’un en mains propres un objet (de valeur ou non) et, par analogie, l’acte de transmettre une leçon, une valeur, un sens, et celui d’enseigner. La tradition est une transmission : c’est ce qui passe d’une génération à l’autre. Dans le latin en usage dans l’Eglise, traditio a pris le sens "d’enseignement oral". C’est ce qui est transmis aux fidèles par la parole et qui est ainsi distingué de la Sainte Ecriture, comme on disait jadis : d’où les emplois courants tradition des apôtres, des Pères, de l’Église.

Le mot français tradition conserve les sens du mot latin. Il est attesté en 1268 dans le sens concret de "remise, livraison" ; puis au XVe siècle, dans le sens chrétien : c’est la "doctrine ou pratique, religieuse ou morale, transmise de siècle en siècle". C’est au XVIIe siècle que les sens modernes apparaissent : chez Guez de Balzac, la manière de penser, de faire ou d’agir qui est un héritage du passé et une "information, plus ou moins légendaire, relative au passé". Si la tradition est source de légendes, elle est controuvée : c’est le début du long discrédit dans lequel sombre aujourd’hui tout ce qui est tradition, c’est-à-dire ce qui se transmet de génération en génération : la mémoire, le passé, la foi, les savoir-faire, etc. Les Modernes haïssent la tradition – à la fois l’acte de transmettre et le sens de ce qui fait l’objet d’une transmission – sauf, peut-être, quand ils héritent, ce qui sonne agréablement à l’oreille et ce qui se pèse au trébuchet, à savoir l’argent, l’or, les biens immobiliers, les seules valeurs mobilières.

 

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, les divers sens de tradition sont exposés et il n’est pas fait référence au sens péjoratif, sinon dans un ou deux exemples des éditions publiées à partir du XIXe siècle. En 1694, 1762, 1798, 183é-35, 1932-35, c’est "l’action par laquelle on livre une chose à une personne" (exemple : la vente se consomme par la tradition – id est la livraison - de la chose vendue) et, entendu dans ce sens, tradition "n’a d’usage qu’en termes de pratique (id est de commerce) et de jurisprudence". C’est encore "la voie par laquelle la connaissance des choses dont il ne reste point d’écrit se transmet jusqu’à nous" : entendu dans ce sens, tradition "se dit principalement dans les matières de religion" (exemple : "la religion catholique est fondée sur l’Ecriture et sur la tradition"). De la "voie", le nom s’étend par métonymie au contenu transmis : les "choses mêmes que l’on sait par la voie de la tradition" (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). Les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65), qui sont réputés hostiles au catholicisme, donnent une définition meilleure : "en matière de religion", c’est "un témoignage qui répond de la vérité et de la réalité de tels ou tels points". La Tradition est source de vérité.

A partir de la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, les Académiciens relèvent le sens profane de tradition. La tradition n’est pas seulement celle des Apôtres ou des Pères de l’Eglise, elle se rapporte aussi à des événements marquants. Le mot "se dit encore des faits purement historiques qui ont passé d’âge en âge, et qu’on ne sait que parce qu’ils se sont transmis de main en main". De deux exemples, l’un est positif : "ce sont des faits que la tradition seule nous a appris" ; l’autre l’est moins : "le prétendu voyage de Denis l’aréopagite en France n’est qu’une tradition". Prétendu et ne… que sont les premiers germes de suspicion vis-à-vis de la tradition. Dans l’édition de 1798, l’exemple illustrant ce sens est encore plus suspicieux : "beaucoup de traits d’histoire ne sont que de fausses traditions". La voie est ouverte à l’idée que la tradition ne fonde pas la vérité, mais est un tissu de mensonges ou d’affabulations, comme dans cet emploi familier : "une tradition en l’air, qui n’est fondée sur rien", qu’illustre la phrase "on nous allégua je ne sais quelles traditions en l’air".

 

Au XIXe siècle, le mot s’étend à d’autres réalités : aux mythes, aux superstitions, au jeu des acteurs, etc. C’est ce que notent les Académiciens dans les sixième et huitième éditions (1832-35, 1932-35) de leur Dictionnaire : "tradition se dit généralement de toutes les opinions, de tous les procédés, de tous les usages, etc., qui se transmettent de génération en génération par le moyen de l’exemple ou de la parole"  (exemples : "ceci est une tradition de nos maîtres, cet acteur connaît parfaitement toutes les traditions du théâtre, ce jeu de théâtre est de tradition"). En même temps, la suspicion vis-à-vis de l’authenticité des faits transmis oralement s’accentue : "tradition se dit également des faits purement historiques qui nous ont été transmis d’âge en âge, et qui, sans aucune preuve authentique, se sont conservés en passant de bouche en bouche" : de fait, "beaucoup de traits d’histoire ne sont que de fausses traditions". Ces faits ont beau être inexacts ou controuvés, la tradition qu’ils forment est avérée. Pendant des décennies ou même des siècles, le souvenir de ces faits a été conservé. Il est possible que la tradition soit fausse, mais elle apprend plus de choses sur l’histoire, les mentalités de nos ancêtres ou même l’humanité que les seuls faits établis ou avérés.

La suspicion, à partir des faits purement historiques, s’étend également à quelques faits inclus dans la Tradition de l’Eglise, comme le montrent les exemples illustrant l’emploi de tradition dans le religion chrétienne (édition de 1832-35 du Dictionnaire de l’Académie française) : "tradition authentique, tradition apocryphe, fausse tradition" ; "ce point de discipline ne se trouve pas dans l’Écriture sainte, ce n’est qu’une tradition", "des traditions superstitieuses". Dans l’édition de 1932-35, les Académiciens, redoutant peut-être de nourrir des thèses anti-chrétiennes, ne citent plus les exemples "fausse tradition" et "traditions superstitieuses".

 

Littré est incroyant. Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), il fait du sens chrétien de tradition, qui est dans la langue française depuis ses origines, un sens "particulier" : "particulièrement, dans l’Église catholique, transmission de siècle en siècle de la connaissance des choses qui concernent la religion et qui ne sont point dans l’Écriture sainte". Il reproduit même, pour illustrer ce sens, des citations, extraites de leur contexte, de Bossuet, qui exprime des réserves vis-à-vis de la tradition : "c’était la tradition qui interprétait l’Écriture ; on croyait que son vrai sens était celui dont les siècles passés étaient convenus, et nul ne croyait avoir droit de l’expliquer autrement" et "les anciennes traditions du Saint Siége et de l’Église catholique n’ont plus été, comme autrefois, des lois sacrées et inviolables". Littré est aussi positiviste. Il a la religion du fait établi et authentifié par l'écrit, bien que l'écrit puisse être plus mensonger qu’un enseignement oral. Il se défie donc de ce qui forme la tradition, énumérant dans une même phrase et mettant sur le même plan les faits historiques, les doctrines religieuses, les légendes : c’est la "transmission de faits historiques, de doctrines religieuses, de légendes, etc. d’âge en âge par voie orale et sans preuve authentique et écrite". Il illustre ce sens de citations hostiles à la tradition, telles que "la tradition, avant l’invention de l’écriture dépositaire de l’histoire des peuples, a tout confondu et tout défiguré" (mais l’écrit n’évite ni les confusions et les déformations) et "la tradition orale et les chants de différents poètes avaient et conservé et altéré les événements de cette célèbre guerre de Troie" (laquelle n’a peut-être pas eu lieu).

 

L’article consacré à tradition occupe quelques lignes  dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), une page faite d’une étroite colonne dans le dictionnaire de Littré (1863-77), deux pages de très grand format et quatre larges colonnes dans le Trésor de la Langue française (1972-94). Cette place croissante prise par ce nom s’explique par son extension, en trois siècles, à de nouvelles réalités, et aussi par le fait que la tradition, qui était, dans les sociétés anciennes, le fondement du savoir, des mœurs, du droit, de la vie des hommes, etc. est de plus en plus souvent contestée, mise en question, soupçonnée d’être la source d’erreurs ou d’aberrations, tout en étant invoquée par des penseurs ou des écrivains qui la justifient ou la défendent.

Les réalités nouvelles sont innombrables. Au moment où la tradition est soupçonnée, il n’est rien qui y échappe. Elle est médiévale, de la Régence, du passé, faubourg Saint-Germain, de la France, bourgeoise, paysanne, militaire, familiale, raciale, nationale, populaire, démocratique, féodale, napoléonienne, républicaine, radicale, révolutionnaire, parlementaire, artistique, esthétique, historique, juridique, poétique, romanesque, théâtrale, astrologique, médicale, mystique, philosophique, religieuse, administrative, commerciale, industrielle, littéraire, scientifique, politique, des troubadours, de la grande vénerie, académique, classique, folklorique, des maîtres, des Primitifs, d'écriture, du portrait, de la sculpture, vocale, du beau, réaliste du Moyen Âge, d'accueil, d'hospitalité, de civisme, de courage, d'égalité, de fidélité, de gloire, d'honneur, de liberté, de tolérance, de sacrifice, d'aveuglement, d'erreur, de l'autorité paternelle. Chassée du savoir et de l’ordre de la connaissance, la tradition trouve refuge dans les mots. Est-ce pour exorciser sa propre disparition ? 

Ce sont surtout les longues citations d’écrivains ou les nombreux exemples du Trésor de la Langue française qui font prendre conscience que la tradition a fait l’objet au XXe s. d’âpres débats. La tradition n’est pas toujours négative. Le sociologue Boudon écrit en 1982 : "la tradition, ce n’est pas un passé irréductible à la raison et à la réflexion, qui nous contraint de tout son poids, c’est un processus par lequel se constitue une expérience vivante et adaptable" ; Comte en 1894 : "la tradition orale doit constituer encore le principal mode de transmission universelle" ; les auteurs d’une encyclopédie en 1973 : "la tradition est (...) l’héritage par lequel le passé se survit dans le présent" ; un sociologue en 1975 : "la tradition est l’ensemble de la culture et de la civilisation en tant que conservé et transmis par les moyens et les modes de socialisation dont dispose le groupe".

Le relativisme sous-tend la définition du sens religieux de tradition du Trésor de la Langue française. Puisque toutes les religions se valent, elles sont toutes mises sur le même plan, bien que l’histoire de la langue enseigne le contraire et que la tradition (le mot et la chose) fonde le christianisme. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, la tradition n’était que catholique ou chrétienne ; trois siècles plus tard, elle s’étend aux religions, croyances, philosophies : c’est une "doctrine", un "principe religieux ou philosophique". Elle est chaldéenne, égyptienne, grecque, iranienne, hébraïque, sémitique, chinoise, catholique, islamique, juive, musulmane, protestante, puritaine, judéo-chrétienne, essénienne, pharisienne, sadducéenne, païenne, aristotélicienne, péripatéticienne, scolastique, humaniste, platonicienne, augustinienne, talmudique, biblique, apostolique, rabbinique, exégétique, liturgique, théologique.

La tradition de l’Eglise catholique, que l’on écrivait jadis avec un T majuscule, est citée impartialement, sans polémique, ni hostilité, mais noyée dans un océan de prétendues traditions, où elle perd tout sens.

 

 

30 mai 2007

Simulacre


 
 
 
 
Dans le Dictionnaire latin français, M. Gaffiot traduit le nom simulacrum, dérivé du verbe simulare "simuler", par "représentation figurée de quelque chose" (corps, villes, personnes, déesses) : d’où les sens "image, portrait, statue, effigie", et même, dans au figuré, "fantôme, ombre, spectre, apparence".
 
En latin, le mot a un sens positif ; en français, il prend un sens défavorable, surtout à compter du XVIIe siècle, comme l’atteste l’article de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), dans lequel simulacre est associé aux adjectifs faux et vains : "image, statue, idole, représentation d’une fausse divinité" (les simulacres des dieux, le simulacre de Jupiter) ; "il signifie aussi spectre, fantôme, et en ce sens il se met ordinairement avec l’épithète vain" (de vains simulacres) ; "il se dit figurément d’une vaine représentation de quelque chose" (dans les derniers règnes des Mérovingiens, il n’y avait qu’un simulacre de royauté ; après Jules César, il n’y eut plus qu’un vain simulacre de république).
Les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) renvoient ce mot à "l’histoire de l’idolâtrie" : "l’origine des simulacres vient de ce que les hommes se persuadèrent que le soleil, la lune et les étoiles étaient la demeure d’autant d’intelligences qui animaient ces corps célestes, et en réglaient tous les mouvements. Comme les planètes étaient de tous ces corps célestes les plus proches de la terre, et celles qui avoient le plus d’influence sur elles, ils en firent le premier objet de leur culte. Telle a été l’origine de toute l’idolâtrie qui a eu cours dans le monde". Puis : "l’adoration des simulacres commença dans la Chaldée, se répandit dans tout l’orient, en Egypte, et chez les Grecs qui l’étendirent dans tout l’occident. Ceux qui suivaient ce culte dans les pays orientaux furent nommés Sabéens et la secte qui n’adorait que Dieu par le feu, reçut le nom de Mages. Toute l’idolâtrie du monde se vit partagée entre ces deux sectes". Les simulacres sont les ennemis de la foi et de la raison. 
Les auteurs de dictionnaires se défient des simulacres ; les Académiciens en 1762, 1798, 1832-35, 1932-35, comme en 1694 : "représentation d’une fausse divinité" ; au sens de spectre, "il se met ordinairement avec l’épithète de vain", "il se dit figurément d’une vaine représentation de quelque chose" et Jean-François Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) : "1° représentation d’une fausse divinité, 2° spectre, fantôme" ("l’Académie remarque qu’il se dit ordinairement avec vain"), 3° vaine représentation de... ".
En revanche, Littré, qui était positiviste et hostile au cléricalisme catholique, ne prend pas parti. Ou il est prudent ou neutre, ou il tient à se démarquer de l’aversion chrétienne pour les simulacres. Il se contente d’une définition froide et sèche, purement factuelle, indiquant le contexte religieux (le paganisme) dans lequel les simulacres étaient en usage : "image, représentation d’une divinité païenne" ou, au figuré, et hors du paganisme : "image, représentation". En bon rationaliste, il ne croit pas aux "spectres" : "en ce sens, il se joint le plus ordinairement à l’épithète vain" ou pour exposer le sens particulier "d’image" : "vaine apparence, vaine image de quelque chose".
 
A partir de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), un sens nouveau est recensé, attesté dans la seconde moitié du XVIIIe siècle : "action par laquelle on feint d’exécuter quelque chose" (Voltaire : le simulacre d'un grand combat naval), sens qui s’est étendu au XIXe siècle à "ce qui est exécuté sans conviction, pour faire semblant" (1834, Sainte-Beuve). Les Académiciens, en 1832-35, définissent ainsi cet emploi : "il se dit également des actions par lesquelles on feint d’exécuter quelque chose, on l’imite, on le représente" (exemples : simulacre de débarquement, de combat, etc.) ; Littré de cette manière : "action de feindre l’exécution de quelque chose" (simulacre d’un combat naval, de débarquement) ; les Académiciens en 1932-35 : "il se dit également des actions par lesquelles on feint d’exécuter une chose, on l’imite, on la représente". Les mêmes exemples (simulacre de débarquement, de combat) sont répétés.
 
Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), les jugements négatifs portés sur les simulacres, aussi bien par les Académiciens que par les Encyclopédistes et, à un degré moindre, par Littré, disparaissent. Les divers sens sont : "image ou représentation figurée d’une chose concrète", "vieilli ou littéraire, généralement au pluriel, représentation d’une divinité, statue", "vieux ou poétique, apparition, fantôme, vision sans réalité", "apparence qui se donne pour une réalité" (objet factice qui en imite un autre, action par laquelle on feint d’exécuter quelque chose, ce qui est exécuté pour faire semblant, sans conviction, fausse apparence, illusion).
L’absence de jugement peut être de l’impartialité. La lexicographie est une science. Ce serait le cas, si cette volonté était constante dans tous les articles du Trésor de la Langue française. Or, nombre d’entre eux sont partiaux, engagés, idéologiques – surtout quand ils traitent de faits sociaux ou de théorie marxiste ou de notions liées à des événements historiques. L'impartialité a une autre cause. Le Trésor de la Langue française est un dictionnaire moderne, non seulement parce qu’il est relativement récent, mais aussi parce que ses auteurs se sont complètement débarrassés, ou libérés, comme on dit aujourd’hui, des anciennes croyances religieuses (celles du christianisme). Ils sont neutres pour ce qui est des simulacres, qu’ils ne qualifient jamais de "faux", ni de "vains", ni de propres au paganisme antique, mais cela ne signifie pas qu’ils soient neutres en tout, puisqu’ils sont les desservants du culte rendu à la nouvelle religion sociale et humanitaire qui prospère sur les ruines de l’ancienne religion chrétienne.
 
Il est un penseur qui reprend à son compte les préjugés hostiles aux simulacres, tout en les extrayant de la morale ou de la théologie chrétienne. Pour Jean Baudrillard, dans De la séduction (Galilée, 1979), "l’ère bourgeoise", qui commence ou commencerait au XIXe siècle, "est vouée à la nature et à la production, choses bien étrangères et même expressément mortelles pour la séduction". Il met en doute la réalité de la révolution sexuelle : "rien n’est moins sûr que le sexe, derrière la libération de son discours. Rien n’est moins sûr que le désir aujourd’hui, derrière la prolifération de ses figures". La libération sexuelle a libéré la seule parole : on ne parlait pas de sexe (ou on était censé ne pas le faire), on est intarissable sur ce sujet. Pour Baudrillard, le discours libéré n’implique pas que le sexe libéré. Le désir prolifère dans les représentations : "il est partout, mais dans une simulation généralisée. C’est le spectre du désir qui hante la réalité défunte du sexe. Le sexe est partout, sauf dans la sexualité". Jadis, les simulacres étaient de fausses divinités païennes ou des fantômes ou de vaines apparences ou des actions feintes. Aujourd’hui, ils sont dans le sexe et dans le désir. Ce qu'a compris Baudrillard, c'est que le sexe est la nouvelle divinité de l'Occident : d'où les simulacres que partout on en donne, et que cette divinité tuait la séduction.