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29 mai 2007

Grammairien

 

 

 

 

 

 

Ce nom, attesté en 1245 au sens de "personne qui s’adonne à l’étude de la grammaire", ne soulève apparemment pas de difficulté, puisqu’il conserve le sens qui était le sien lors de sa première attestation.

Dans le Dictionnaire universel (Furetière, 1690), est dit grammairien "celui qui sait ou enseigne la grammaire". Furetière précise que "le titre de grammairien était autrefois un titre d’honneur, qu’on donnait non seulement à ceux qui étaient excellents dans la philologie, mais à tous ceux qui étaient savants en quelque sorte de science que ce fût". Les philosophes et les historiens étaient des grammairiens, ce que confirment en partie les Académiciens, dans la première édition (1694) de leur Dictionnaire : "celui qui enseigne la grammaire, celui qui possède l’art de la grammaire, qui s’applique particulièrement à cette étude" et "on appelait autrefois grammairiens tous ceux qui faisaient profession des belles lettres".

De même, dans L’Encyclopédie (1751-65), il est fait état du discrédit dont pâtissent les grammairiens. "Autrefois, on entendait par grammairien ce que nous entendons par homme de lettres, homme d’érudition, bon critique". L’auteur de cet article rappelle les thèses de Quintilien : "un grammairien doit être philosophe, orateur, avoir une vaste connaissance de l’histoire, être excellent critique et interprète judicieux des anciens auteurs et des poètes ; il veut même que son grammairien n’ignore pas la musique". Les qualités qui font un bon grammairien sont à la mesure de ses compétences : "un discernement juste" et "un esprit philosophique, éclairé par une saine logique et par une métaphysique solide". Dans l’Antiquité, "ceux qui n’avaient pas ces connaissances et qui étaient bornés à montrer la pratique des premiers éléments des lettres étaient appelés grammatistes".

Cette distinction antique est transportée au XVIIIe siècle : "aujourd’hui, on dit d’un homme de lettres qu’il est bon grammairien, lorsqu’il s’est appliqué aux connaissances qui regardent l’art de parler et d’écrire correctement. Mais s’il ne connaît pas que la parole n’est que le signe de la pensée, que par conséquent l’art de parler suppose l’art de penser ; en un mot s’il n’a pas cet esprit philosophique qui est l’instrument universel et sans lequel nul ouvrage ne peut être conduit à la perfection, il est à peine grammatiste". Une citation de Quintilien justifie cette distinction : "la grammaire est bien au-dessus de ce qu’elle parait être d’abord". C’est à un éloge des grammairiens que procède L’Encyclopédie : "bien des gens confondent les grammairiens avec les grammatistes : mais il y a toujours un ordre supérieur d’hommes qui, comme Quintilien, ne jugent les choses grandes ou petites que par rapport aux avantages réels que la société peut en recueillir (…) ; souvent ce que le commun des hommes trouve petit, ils le jugent grand, si les citoyens en doivent devenir plus éclairés et plus instruits, et qu’il doive en résulter qu’ils en penseront avec plus d’ordre et de profondeur, qu’ils s’exprimeront avec plus de justesse, de précision et de clarté, et qu’ils en seront bien plus disposés à devenir utiles et vertueux".

 

Dans les quatrième et cinquième éditions (1762, 1798) de leur Dictionnaire, les Académiciens ne mentionnent plus le sens ancien de grammairien. Ce n’est pas un lettré, ni même un philosophe, mais seulement "celui qui sait la grammaire, qui a écrit de la grammaire". C’en est fini du discernement et de l’esprit philosophique qui font, selon Quintilien, le grammairien. Dans la sixième et la huitième éditions (1832-35, 1932-35), le sens antique est à nouveau mentionné, mais sans référence à la philosophie, à l’histoire ou à l’éloquence. La compétence des anciens grammairiens est bornée aux lettres : "il se disait, chez les Anciens, dans une acception plus étendue, de ceux qui s’adonnaient à l’étude ou à l’enseignement des lettres en général". Au contraire, Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77 restitue aux anciens grammairiens leurs compétences : "terme d’antiquité, nom donné à ceux qui se livraient à l’étude et à l’enseignement des lettres en général ; ce nom comprenait ce que nous nommons aujourd’hui érudit, philologue, archéologue, critique, etc." Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens distinguent nettement les deux sens, antique et moderne, mais le sens antique est limité aux lettres : "antiquité, érudit qui s’adonnait à l’étude et à l’enseignement des lettres" et "personne qui s’est spécialisée dans l’étude de la grammaire, qui compose des ouvrages de grammaire".

De fait, l’ancien sens, relégué dans l’Antiquité, n’est pas près d’être ressuscité, malgré la tentative timide et quelque peu désespérée de Littré pour donner du prestige à l’œuvre des grammairiens philosophes des XVIIe et XVIIIe siècles : "celui qui, fondant les règles de la grammaire et ses définitions sur l’analyse des opérations de l’esprit humain, conçoit et soutient les principes de la grammaire générale. En ce sens les grammairiens français sont Arnauld et Lancelot, Buffier, Dumarsais, Beauzée. En ce sens encore on a dit que Restaut savait bien la grammaire, mais qu’il n’était pas grammairien" ; il faut comprendre que Restaut n’avait pas l’esprit philosophique.

 

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les lexicographe relèvent la forme grammairien. Littré est le premier à relever la forme du féminin : "substantif féminin ; grammairienne, femme qui étudie, qui enseigne la grammaire". Certes, il attribue au grammairien des taches prestigieuses  : la grammairienne se borne à étudier ou à enseigner ; le grammairien écrit sur la grammaire (cf. ci-dessus). Quant aux Académiciens, ils ne relèvent les deux formes du masculin et du féminin qu’à partir de la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : "grammairien, ienne, nom, celui, celle qui s’est spécialisé dans l’étude de la grammaire". Dans la neuvième édition (en cours de publication), le recours à l’hyperonyme personne évite les formes, celui et, ou celle : est grammairien ou grammairienne, la "personne qui s’est spécialisée dans l’étude de la grammaire, qui compose des ouvrages de grammaire". En revanche, dans ces deux éditions, le sens antique est masculin : "ceux qui s’adonnaient à l’étude ou à l’enseignement des lettres en général"  (1932-35) et "érudit qui s’adonnait à l’étude et à l’enseignement des lettres". D’un point de vue linguistique, grammairien, nom formé avec le suffixe – ien et désignant une personne, a une forme de féminin, comme Italien, Italienne, chrétien, chrétienne, mécanicien, mécanicienne, etc. Rien n’empêchait d’employer grammairien au féminin. Si, pendant des siècles, il ne l’a pas été, ce n’est pas dû à on ne sait quel sexisme, mépris des femmes ou machisme, c’est la conséquence d’une réalité sociale. Etre grammairien supposait la maîtrise du latin et du grec, la connaissance des grands textes écrits dans ces langues, donc de longues études. On sait ce qu’il en était jadis : rares étaient les filles qui étudiaient le latin, le grec et poursuivaient de longues études. L’activité de grammairien ne leur était pas interdite en droit, elle leur était inaccessible en fait.

 

Le mot poursuit au XXe siècle son évolution, qu’atteste clairement l’article que les Académiciens consacrent à grammairien dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire. Dans l’Antiquité, c’est un "érudit" qui connaît les lettres ; depuis la Renaissance, c’est une "personne qui s’est spécialisée dans l’étude de la grammaire, qui compose des ouvrages de grammaire". Aujourd’hui, le sens est en train de s’affaiblir : c’est aussi une "personne qui connaît bien la grammaire". Il suffit de connaître les règles qui régissent l’accord du participe passé pour mériter le titre de grammairien. Toute personne qui écrit une page sans faute d’orthographe est devenue un grammairien.

Non seulement le sens s’est affaibli, parallèlement au discrédit (euphémisme pour disparition) de la grammaire dans le système éducatif, moderne, socialiste et démocratique, mais encore le mot est devenu péjoratif, comme l’atteste l’article long et complet du Trésor de la Langue française (1972-94). Le premier sens moderne est "celui qui, versé dans la connaissance d’une langue, contribue par ses avis à épurer celle-ci, à fixer les règles du bon usage". Le mot guillotine est dégainé, comme le revolver d’un ministre d’Hitler : c’est épurer. Le grammairien serait un épurateur. Pourquoi pas un nazi ? Les exemples qui illustrent ce mot ne sont pas valorisants : c’est querelles de grammairien, sans s à grammairien !, ou encore ces vers de 1842 : "ô noble sanhédrin de têtes à perruque (c’est de l’Académie qu’il est question), Derniers représentants d’une école caduque, Vous qu’a toujours guidés l’esprit grammairien" ; ou cette remarque des frères Goncourt : "notre dîner commence à être complètement hébété par l’élément grammairien, qui y a trop de coudes à table". Même quand le nom grammairien est étendu à ceux qui s’adonnent à la connaissance des arts plastiques ou de la musique (il y aurait une grammaire de la musique ou de la peinture), il prend un sens péjoratif : "il y a des grammairiens de la peinture qui ne sont pas plus des peintres que les grammairiens de la langue ne sont des écrivains"  (1927, Elie Faure). Déjà Diderot (Salon, 1767) évoquait les grammairiens avec condescendance : "quand voit-on naître les critiques et les grammairiens ? tout juste après le siècle du génie et des productions divines".

Le monde actuel et moderne en tout a rompu tout lien avec l’Antiquité. Un abîme sépare ces deux époques, qui est même visible dans la conception opposée qu’elles se font de l’activité de grammairien.

 

28 mai 2007

Modernité

 

 

 

Dérivé de l’adjectif moderne, ce nom est attesté pour la première fois en 1848 dans les Mémoires d’outre-tombe de Chateaubriand dans le sens de "caractère de ce qui est moderne", sens qui ne fait que paraphraser la formation du mot, dérivé de l’adjectif moderne. Le premier auteur de dictionnaire à l’enregistrer est Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), qui le présente comme un "néologisme" et le paraphrase  ainsi : "qualité de ce qui est moderne", l’illustrant d’une phrase de Théophile Gautier (1867), dans laquelle modernité s’oppose à amour de l’antique : "d’un côté, la modernité la plus extrême ; de l’autre, l’amour austère de l’antique". Modernité est donc moderne. Il n’est relevé dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées après que Chateaubriand a inventé le nom (1878, 1932-35).

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), le sens de modernité est une glose de la formation du nom par l’adjonction du suffixe – ité, lequel signifie "qualité" ou "caractère", à l’adjectif moderne : c’est "l’aspect ou le caractère moderne" d’une chose, qu’illustre cette phrase de Montherlant (1929) : "à mesure qu’on approchait de Barcelone, on voyait une campagne industrielle, des villas "coquettes", des autos sur les routes, et même, spectacle d’une modernité inouïe, quasi incroyable en Espagne, une jeune fille à bicyclette !". L’Espagne, en 1929, était supposée rurale, archaïque ou figée dans un passé étouffant. La simple présence d’une jeune fille à bicyclette sur une route est perçue par Montherlant comme une marque de modernité – id est comme le signe que l’Espagne est en train de changer – comprendre qu’elle se met à ressembler timidement à la France ou à l’Europe du Nord. Entendue dans ce sens, la modernité est sociale, progressiste, humanitaire, matérielle.

Le nom modernité se rapporte aussi à l’art : "ensemble des caractères exprimant les goûts, les tendances de l’époque moderne, et qui se manifestent dans l’œuvre d’un écrivain, d’un artiste" (Trésor de la Langue française). C’est Baudelaire qui, le premier sans doute, a fait de la modernité une valeur de la poésie, de la littérature et de l'art, comme l’exprime assez justement Valéry : "avec Baudelaire, la poésie française sort enfin des frontières de la nation. (...) Elle s’impose comme la poésie même de la modernité"  (1929). Une autre citation (Lhote, 1942), à propos d’un grand peintre, confirme que la modernité dans l’art est distincte de la modernité sociale : "il est regrettable que peu de commentateurs jusqu’ici aient vu que le second Degas, le Degas inspiré et amoureux, le Degas par conséquent, deux fois aveuglé, demeure le seul clairvoyant, et que ses œuvres dernières condamnent solennellement, au nom du lyrisme, de l’invention, de l’audace et de la modernité, l’œuvre du premier Degas, prisonnier des conventions usées".

Il faut attendre la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française pour que les Académiciens consacrent un article, assez pertinent d’ailleurs, à ce nom, et aux deux sens dont il est porteur : un sens banal ("qualité de ce qui est ou qu’on juge moderne, de ce qui témoigne des transformations, des évolutions de l’époque présente, est caractéristique d’un esprit nouveau, de goûts nouveaux, répond aux désirs, aux attentes du moment" - comme dans l'exemple de Montherlant) et un sens esthétique : "spécialement, notion esthétique introduite par le poète Charles Baudelaire en 1856 : beauté du jamais vu, de l’éphémère et de la mode". Autrement dit, modernité a à la fois un sens relatif et un sens positif ou absolu : relatif, c’est ce qui est en relation avec l’époque actuelle, laquelle dans un demi-siècle sera du passé et dépassée ou ringard ou anti-moderne ; positif ou absolu, c’est ce qui porte une esthétique nouvelle, inouïe, hostile à l’époque qui l’a vue naître et qui, même dans deux siècles, sera jugée contemporaine, actuelle ou moderne.

En fait, modernité a deux sens distincts, l’un social et progressiste, l’autre esthétique, qui divergent et qui sont parfois situés à l’opposé l’un de l’autre. L’exemple de Baudelaire est éloquent de ce point de vue. Baudelaire est à l’origine de l’idée de modernité esthétique ; et pourtant, il compte parmi les écrivains les plus hostiles qui soient ou aient été à tout ce qui faisait la modernité sociale et politique de son temps et fait celle du nôtre, à savoir le scientisme, le positivisme, l’esprit de révolution, le prêchi-prêcha en faveur de la vérité sociale, la Vertu, le Bien, la Morale à tout crin, la naïveté illuminée du progressisme. Le premier moderne en matière d’art est le dernier des fidèles de la religion du progrès : c’est même un hérétique de la modernité sociale et humanitaire.

 

 

 

 

26 mai 2007

Proximité

 

 

 

En latin, proximitas, auquel est emprunté proximité, a pour sens propre "voisinage" et pour sens figuré "affinité", "ressemblance". Le mot français est attesté pour la première fois en 1479 dans le sens figuré du nom latin proximitas, à savoir "proche parenté" ; en 1495, la parenté s’étend aux valeurs de l’esprit, dans spirituelle proximité. C’est au milieu du XVIe siècle qu’apparaît le sens de "voisinage", à savoir "ce qui est proche de quelque chose (dans l’espace)".

Dans tous les dictionnaires, ces sens sont exposés : "voisinage d’une chose à l’égard d’une autre" (proximité des maisons) et "consanguinité" ou "parenté" "qui est entre deux personnes" (proximité de sang) dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) ; "terme relatif à la distance" (proximité entre deux lieux) et "terme usité en fait de parenté pour exprimer la position de quelqu’un qui est plus proche qu'un autre, soit du défunt, s’il s’agit de succession, soit du vendeur, s’il s’agit de retrait lignager dans les coutumes où le plus proche parent est préféré" dans L’Encyclopédie (1751-65) ; "voisinage d’une chose, qui est proche" (proximité des lieux) et "parenté entre deux personnes" (proximité du sang) dans le Dictionnaire critique de la Langue française de Féraud (1788) ; "voisinage d’une chose à l’égard d’une autre" ("avoir une chose à proximité") et "parenté" dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-77) ; "situation d’une chose qui est à faible distance d’une autre chose ou de quelqu’un" (synonyme : voisinage; antonymes : distance, éloignement) et "dans le temps, caractère d’un fait, d’un événement qui est rapproché dans le temps passé ou futur"  (synonymes : approche, imminence) et "au figuré, caractère de rapprochement, d’affinité entre deux choses abstraites, deux entités" (synonymes : contact, contiguïté, rapprochement) et le sens exposé dans le Dictionnaire de l’Académie française, mais relevé comme vieux : "caractère de ce qui est proche par les liens du sang, parenté entre deux personnes".

 

A la fin du deuxième millénaire, les desservants du culte rendu au Bien ont inventé une très belle institution, qu’ils ont nommée police de proximité. Des bureaux de police ont été aménagés dans les quartiers, dits "sensibles", où beaucoup ont été incendiés ou vandalisés. Ils étaient ouverts de 8 heures à midi et de 14 heures à 18 heures, quand les quartiers étaient calmes et, fermés quand commençaient trafics, vols, mauvais coups. En bref, cette police de proximité, installée au voisinage des lieux de délinquance, n’a servi à rien – en tout cas, pas à assurer la sécurité des citoyens, qui est un des droits de l’homme, déclarés naturels et imprescriptibles en 1789. La proximité, ce n’est pas l’application de la loi, c’est la parenté, la ressemblance, la consanguinité. Les adjoints de sécurité étaient à l’image des habitants. Ils étaient du clan ou de la parentèle. Tout le monde était content. Il n’y avait plus d’embrouilles avec les gangs. Chacun faisait ce qu’il avait à faire ; les voyous dévoyaient, la préférence raciale était la règle.

Pour démêler les choses, il n’est pas nécessaire d’être Bac + 35 en sociologie, il suffit de consulter les dictionnaires.

 

 

25 mai 2007

Intellectuel



 




Le mot intellectuel (au féminin, intellectuelle) est un adjectif dès sa première attestation, en 1265 : "félicité qui appartient à l’âme intellectuelle" ; XIVe siècle, Oresme : "nous disons des vertus (que) les unes sont intellectuelles, les autres sont morales" ; XVIe siècle, Paré : "les hommes, outre l’âme végétative et sensitive, vivent par l’âme raisonnable et intellectuelle". C’est seulement à la fin du XIXe siècle qu’il commence à s’employer aussi comme nom. Manuel, au sens duquel il s’oppose au XIXe siècle, a suivi la même évolution. Après avoir longtemps qualifié des noms, tels activité ou qualité ou métier ou domaine ou profession, ces deux adjectifs ont désigné des personnes et sont devenus des noms, comme de nombreux autres : (un) commercial, (un) universitaire, (un) intermittent, (un) précaire, etc.

Dans tous les dictionnaires anciens, intellectuel n’est qu’adjectif. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première, quatrième, cinquième, sixième éditions : 1694, 1762, 1798, 1832-35), ainsi que dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré, 1863-77), il est suivi des sens : "adjectif, qui appartient à l’intellect, qui est dans l’entendement"  (faculté, vertus, vision intellectuelles, objet intellectuel) et "il signifie aussi spirituel par opposition à matériel" ("on dit que l’ange, que l’âme est une substance intellectuelle, un être intellectuel"). A ces exemples, les Académiciens ajoutent dans les cinquième, sixième, huitième éditions (1798, 1835, 1935) l’exemple "l’espérance et la foi sont des vertus intellectuelles", qui étonnerait fort les intellectuels modernes, ou ceux qui se prennent pour des intellectuels, et qui ignorent que, pendant des siècles, la foi, l’espérance, la croyance, la théologie ont relevé de l’intellect ou de la raison ou étaient liées à la connaissance et qu’elles n’étaient pas synonymes, comme les stupides le croient encore, de sensibilité, d’ignorance, d’obscurantisme.
Dans la huitième édition, en 1932-35, la définition change, puisque le sens de "spirituel" ("l’âme est une substance intellectuelle") disparaît (sans doute est-il jugé désuet) et surtout que l’emploi d’intellectuel comme nom est relevé : "il se dit aussi des personnes chez qui prédomine l’usage de l’intelligence et, dans ce sens, il s’emploie souvent par opposition à manuel". Exemples : "les travailleurs intellectuels, confédération des travailleurs intellectuels et substantivement : un intellectuel, des intellectuels". Il est évident que les intellectuels labellisés et éclairés rejetteraient, s’ils la lisaient, cette définition : ce n’est pas l’usage de l’intelligence qui les caractérise, ni même le fait qu’ils ne sont pas des manuels, mais l’engagement éclairé, l’aptitude à décréter en toutes choses ce qui est bon, ce qui est vrai, ce qui est juste, ce qui est bien, ce qui est beau, ce qui est exemplaire, ce qui éclaire, ce qui instruit, ce qui doit être enseigné, ce qui doit être retenu par la postérité, etc. – c’est-à-dire ce dont ils ont décidé qui était bon, beau, juste, bien, etc. Le premier à avoir employé intellectuel comme un nom est l’écrivain suisse Amiel, en 1866, pour désigner un individu qui consacre sa vie "aux activités intellectuelles". Dans l’histoire de la littérature européenne, Amiel, vieux garçon velléitaire et acariâtre, est réputé s’être livré, pendant toute sa vie, à l’onanisme. C’est ce qu’il raconte dans son Journal. Il est aussi celui qui, le premier, a fait de l’adjectif intellectuel un nom.

Pendant la décennie 1894-1904, l’affaire Dreyfus scinde la France en deux – sinon la France, du moins tous ceux qui se consacrent à des "activités intellectuelles". Les uns sont convaincus que le capitaine Alfred Dreyfus est coupable du crime de trahison dont il est accusé ; les autres qu’il est innocent. Les premiers méprisent les seconds qu’ils nomment les intellectuels ; les seconds acceptent par défi d’être nommés ainsi et ils se parent fièrement du titre intellectuels. Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les Académiciens relèvent ce nouveau sens qui pourrait être qualifié de dreyfusard : "personne qui, exerçant une profession intellectuelle, intervient dans la vie publique au nom de son savoir, de ses idées". Exemple : "l’engagement des intellectuels". Les Académiciens rappellent que "le terme d’intellectuel fut surtout utilisé, dans ce sens, à partir de l’affaire Dreyfus".
Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), la définition d’intellectuel tient en une phrase : "personne chez qui prédomine l’usage de l’intelligence". Un demi-siècle plus tard, dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), elle occupe les deux colonnes d’une page grand format. En 1935, elle était sommaire, en 1983, elle est ample, variée, diverse, multiple, "plurielle". En 1935, les intellectuels n’étaient pas très nombreux ; en un demi siècle, ils ont été multipliés par 100 ou 1000. Le nom s’étend à presque tout le monde. D’abord, "par opposition à manuel", il désigne une personne "qui a, pour les activités de l’esprit, en particulier pour la théorie et la spéculation, un goût affirmé ou même exclusif, au point de rester étranger aux problèmes pratiques". "Par opposition à populaire", il désigne un groupe : milieux intellectuels, classes intellectuelles, élite intellectuelle. Quand il a pour contraire intelligent, il est péjoratif : "après les intellectuels de l’avant-garde, les intellectuels de l’arrière : les uns valaient les autres. Chacun des deux partis traitait l’autre d’intellectuel, et se traitait lui-même d’intelligent" (Romain Rolland, 1911). C’est aussi une personne "dont la profession consiste principalement à faire travailler l’intelligence" ou "qui, par goût ou par profession, se consacre principalement aux activités de l’esprit". Il existe de purs intellectuels ou des intellectuel purs – qui ne sont rien d’autre que des intellectuels en tout domaine et qui sont "fermés à toutes les forces obscures de l’instinct et de l’affectivité comme à toutes les ressources de la vie intuitive" (Mounier, 1946). Quand intellectuel est au pluriel, il "désigne une catégorie socioprofessionnelle". Il y a aussi les intellectuels de gauche, dont le journal L’Humanité, en 1949, dit : "ces intellectuels de gauche vous déclarent gravement : « je suis socialiste mais je nie le socialisme de l’U.R.S.S. » Or, le socialisme, c’est le socialisme de l’U.R.S.S. Il n’y en a pas d’autre, sinon dans leur conscience enfumée". "Conscience enfumée" - voilà une caractérisation qui n'est pas charitable, mais qui n'est peut-être pas inexacte. 

En bref, ce que montre ce mot, c’est l’intellectualisation récente et croissante de la France, soit que notre pays compte de plus en plus d’intellectuels ou que tous ceux qui ne sont pas manœuvres ou éboueurs soient généreusement qualifiés d’intellectuels, soit que l’influence des intellectuels engagés ou de gauche se soit accrue dans toute la société, au point que partout les citoyens croient penser par eux-mêmes quand ils répètent les paroles sorties de la bouche des nouveaux maîtres.

24 mai 2007

Littérature

 

 

 

Dans les quatre premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, publiées de 1694 à 1762, le nom littérature est défini ainsi : "érudition, doctrine". Le sens est illustré par les exemples suivants : "grande littérature, profonde littérature, il est homme de grande littérature, il n’a point de littérature, il a beaucoup de littérature, un ouvrage plein de littérature". Dans l’édition de 1762, il est précisé que "ce mot regarde proprement les Belles-Lettres". Il est emprunté au latin litteratura (de litterae "lettres") signifiant "écriture", "ce qui concerne l’étude des lettres" et "production littéraire". En ancien français, il apparaît aussi sous la forme lettreüre, "érudition", attesté du XIIe au XIVe siècle.

Dans la cinquième édition de leur Dictionnaire (1798), les Académiciens reprennent les exemples des quatre premières éditions pour illustrer le sens de littérature, lequel est exprimé différemment ou avec des termes plus explicites que la seule "érudition" ou "doctrine" : c’est la "connaissance des ouvrages, des matières, des règles, des exemples littéraires". Aux exemples anciens, ils ajoutent celui-ci : "la littérature a beaucoup de branches, il est difficile de les cultiver toutes". 1798 : la date de publication est importante. C’est à la fin du XVIIIe siècle en effet que le nom littérature se substitue peu à peu à belles-lettres et qu’il commence à désigner les œuvres écrites dans une langue nationale : "ce mot, écrivent-ils, se prend aussi pour l’ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays". Exemples : "la littérature anglaise est riche en ouvrages de morale, la littérature moderne est bien inférieure à la littérature ancienne, cet homme connaît aussi bien la littérature étrangère que celle de son pays". Ainsi, à la fin du XVIIIe siècle, les deux sens et emplois modernes de littérature sont en usage.

En 1762, la littérature était, selon les Académiciens, de l’érudition ; en 1798, de la "connaissance" ; en 1832-35, elle obtient une promotion : c’est la dernière, avant le long discrédit moderne. C’est une "science qui comprend la grammaire, l’éloquence et la poésie, et qu’on appelle autrement Belles-lettres". Les exemples qui illustrent ce sens sont : "l’étude de la littérature a beaucoup d’attrait pour les jeunes gens, la poésie est la partie brillante de la littérature". Aujourd’hui, les jeunes gens s’esclafferaient, s’ils apprenaient que "l’étude de la littérature a beaucoup d’attrait" pour eux.

Le sens de "connaissance des règles, des matières et des ouvrages littéraires" est encore relevé, comme dans cet exemple : "cet homme a une vaste et profonde littérature". On dirait aujourd’hui qu’il a une vaste et profonde "culture". La substitution de culture à littérature n’est ni gratuite, ni accidentelle. Elle traduit un changement de fond, à savoir le remplacement graduel de la connaissance des œuvres littéraires par les idées, les théories politiques, l’économie ou l’histoire, en bref par les "sciences" humaines et sociales, dans la définition de la culture générale. Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré reste prudemment fidèle aux deux définitions du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : "connaissance des belles-lettres" et "ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays, d’une époque".

Il semble que le sens de littérature ait de nouveau évolué au début du XXe siècle, comme l’atteste la définition des Académiciens en 1932-35. Le premier sens cité est celui qui apparaît en 1798 : "ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays, d’une époque" ("la littérature française, la littérature du moyen âge, du dix-septième siècle, les littératures étrangères, histoire de la littérature"), alors que le sens de "connaissance des principes, des procédés admis dans les ouvrages de l’esprit", qui est un embryon du sens de "culture" (générale), est cité en dernier. Ce qui est nouveau, c’est que littérature a désormais un sens péjoratif, quand ce mot "désigne des développements spécieux plutôt que solides" (exemple : "tout cela, c’est de la littérature"). Mais comment distinguer le spécieux du solide, sinon par des a priori ? Ce sens nouveau et méprisant est le prodrome du discrédit croissant dont la connaissance, dite littéraire, est l’objet de la part des Modernes depuis un demi siècle.

La discrédit de la littérature est attesté dans le Trésor de la Langue française (1972-94). Le sens ancien est mentionné comme vieilli : "vieilli, connaissance des lettres, culture générale", comme dans cet extrait de Labiche : "ton père me devina (...) c’était un homme sans grande éducation, sans littérature (...) mais qui avait le coup d’œil juste" (1876). Faire de la littérature la base de la culture ou de la culture générale, c’est "ringard" ou propre aux siècles obscurs.

Parallèlement à ce lent discrédit, le sens de littérature s’est étendu presque à l’infini. Cette extension est aussi une dilution. Naguère, la littérature était de la connaissance ; désormais, c’est aussi, dans la langue moderne, "l’usage esthétique du langage écrit". En bref, en se transformant en pleins, en déliés ou en fioritures, le savoir ancien s’est rabougri. Longtemps, la littérature a été "l’ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays, d’une époque" (Dictionnaire de l’Académie française, 1798, 1832-35, 1932-35 ; Dictionnaire de la Langue française de Littré, 1863-77). Aujourd’hui, elle est "l’ensemble des productions intellectuelles qui se lisent, qui s’écoutent" : elle est enfantine, engagée, érotique, légère, marginale, pieuse, populaire, de gare, de masse, d'observation, psychologique. Dès lors, le sens péjoratif, relevé par les Académiciens en 1932-35, s’étend aussi : "péjoratif, par opposition à la réalité : ce qui possède un caractère peu authentique, artificiel, superficiel". Le mot prend même le sens de "bibliographie d’un sujet" et "ensemble d’ouvrages produits dans une matière, de publications éditées par un groupe social". Il y a donc une littérature médicale, scientifique, municipale et même de la littérature orale, alors que le mot même de littérature est formé à partir du mot lettres (de l’alphabet) et que la littérature a toujours eu des liens étroits avec l’écriture.

L’extension du mot s’étend à d’autres réalités : au "travail" de l’écrivain ou du scripteur qui "aboutit à la production" d’œuvres dites littéraires (on produit de la littérature comme des voitures), au "fonctionnement du langage qui constitue cette production" (synonymes littérarité) et à "l’ensemble des études sur cette production" : il y a toute une littérature qui traite de la littérature. Le sens se diluant, le mot finit par désigner n’importe quoi : tout est littérature. On comprend que des dérivés amusants aient été formés à partir de ce mot : selon les auteurs du Trésor de la langue française, littéraillerie, littératuriser, littératurisme, littératurite.

 

En 1694, les Académiciens définissaient littérature par les seuls mots "érudition" et "doctrine" ; dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, ils distinguent six sens, dont un premier sens, qui tient plus de l’exposé d’encyclopédie que d’une définition de dictionnaire : "activité de l’esprit par laquelle un auteur, usant du langage écrit comme d’un moyen de création artistique, transmet les fruits de son imagination, de son savoir ou de sa méditation". Les autres sens ont été relevés dans les éditions antérieures de ce Dictionnaire ou dans le Trésor de la Langue française : "ensemble des œuvres écrites qui appartiennent, par leurs qualités durablement reconnues, au patrimoine d’un peuple, d’un pays et de toute l’humanité" ; "art, travail de l’écrivain" ; "péjoratif, écrits ou propos spécieux, superficiels" ; "vieilli, connaissance des ouvrages littéraires et des règles de la littérature" ; "par extension, ensemble des écrits traitant d’un sujet déterminé" ("l’emploi de ce médicament a suscité une abondante littérature").

Ce que confirment les Académiciens, c’est que la culture générale n’est plus faite de "connaissance des ouvrages littéraires", mais de tout autre chose. La France a longtemps été une nation littéraire. Elle ne l’est plus guère. Richard Millet a fait l’expérience, au cours de ces tente dernières années, de "la fin de l’espace littéraire français" : il aurait pu lire cette lente agonie dans les articles de dictionnaires.

 

 

23 mai 2007

République

 

 

 

 

 

La République est devenue l’horizon indépassable, l’absolu intouchable, le sacré profane, de sorte qu’elle a presque totalement éliminé le nom France du vocabulaire de la politique. Oublions les "vive la République" obligés et convenus ou les phrases ampoulées et péremptoires, du type "la République ne tolère pas que…", "la République ne se laissera pas…", "la République décidera que…", qui ne signifient rien, sinon la soumission un peu veule de ceux qui les prononcent à l’ordre nouveau, et consultons les vieux dictionnaires pour savoir ce que signifiait jadis république.

Nicot, dans son Thresor de la Langue française (1606), ne définit pas les mots, mais il les emploie dans une courte phrase qu’il traduit en latin. République est illustré de ce seul exemple : "republique qui va tres-mal, aegrota respublica". En latin, l’adjectif aegrotus, a, um a pour sens "malade". Au participe présent du verbe aegrotare, "être malade", a été emprunté l’adjectif littéraire et rare égrotant. La république "qui va très mal" est un exemple de lexicographe, un peu artificiel, dont on ignore ce qu’il dénote : la République romaine à sa fin peut-être ou même, si on l’entend république, comme c’était le cas sous l’Ancien Régime, dans le sens d’Etat ou de gouvernement, même si l’Etat est incarné par un monarque, à l’état pitoyable de l'Etat en France à la fin du XVIe siècle, de 1560 à 1590.

En effet, dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, le mot république est relevé avec deux sens distincts : un sens politique (la république est un régime) ou un sens administratif : la république, c’est la "chose publique", donc l’administration d’un pays. C’est le cas dans la première, quatrième, cinquième éditions (1694, 1762, 1798). La république, comme régime politique, est définie ainsi : "Etat gouverné par plusieurs". Les exemples cités, "la République romaine, d’Athènes, de Venise, de Gênes, de Hollande, etc.", sont effectivement des régimes politiques qui se passaient de monarque ou de roi. Comme structure de gouvernement, le mot est défini ainsi : "république se prend quelquefois pour toute sorte d’Etat, de gouvernement". Même dans une monarchie de droit divin, il existe une république : c’est la chose publique (ou l’appareil) qui gère, administre, prélève les impôts, fait face aux dépenses publiques, etc. Les exemples cités sont : "on ne doit point souffrir dans une république bien policée… etc.", "le mépris des lois est la peste de la république". A ces deux sens, les Académiciens joignent la "république des lettres" (ou "les gens de lettres en général, considérés comme s’ils faisaient un corps") et, à compter de 1762, cet emploi figuré : "on dit figurément d’une famille, d’une communauté, d’une société nombreuse, que c’est une petite République" et "on le dit de même d’une maison où il y a grand nombre de ménages".

Dans l’édition révolutionnaire du Dictionnaire de l’Académie française, la cinquième, celle de 1798, il n’est fait aucune allusion à la République française fondée le 22 septembre 1792. Il est vrai que cette république, première du nom, a été un cauchemar, même pour les républicains les mieux intentionnés : terreur, crimes sans nom, massacres de masse en Vendée, guerres incessantes avec les pays voisins, corruption généralisée après 1795, etc. Dans cette édition, la définition de république est celle de 1694 : "État gouverné par plusieurs". Les exemples cités sont ceux de 1694 : "la République romaine, d’Athènes, de Venise, de Gênes, de Hollande, etc." Seules deux phrases peuvent s’appliquer à ce qui se passe en France au moment où les Académiciens rédigent les articles de ce Dictionnaire. Ce sont "cette nation vient de se former en République" et "se sacrifier, se dévouer pour la République", bien que, dans ce dernier exemple, République puisse signifier "chose publique" et désigner le service de l’Etat, quel que soit le régime, monarchique ou républicain.

La seule allusion explicite à la première république se trouve dans un exemple cité dans la sixième édition (1832-35) : "l’an V de la république française ou, absolument, de la république". Les Académiciens, qui mettent généreusement des majuscules à de très nombreux noms, n’en mettent pas à "république française" ou à "république", alors que l’usage, semble-t-il, l’exige. Est-ce une façon de réprouver ce qui s’est passé de tragique en France entre 1792 et 1815 ? La sixième édition date de 1832-35 : la première expérience républicaine laissait alors de mauvais souvenirs et le régime, dit républicain, et ses sectateurs n’avaient pas toujours bonne presse dans la France d’ancien régime. Dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, en 1694, l’adjectif et nom républicain est relevé avec les deux sens que voici : "il signifie celui qui aime le gouvernement des Républiques", id est le régime politique (exemples il est républicain, il a l’esprit républicain), et "il se prend quelquefois en mauvaise part et signifie mutin, séditieux, qui a des sentiments opposés à l’Etat monarchique dans lequel il vit"  (exemples : c’est un franc républicain, un esprit républicain). Si l’on en croit les Académiciens, il existait donc à la fin du XVIIe siècle, alors que régnait Louis XIV, des républicains qui exprimaient (en privé ?) une vive hostilité à la monarchie.

 

Littré, qui était républicain et qui a assisté de son vivant à l’établissement de la République en France, troisième du nom, ne se démarque pas des Académiciens et il reprend, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), les deux grands sens distingués en 1694 : "chose publique, et, en général, toute espèce de gouvernement", "particulièrement, gouvernement de plusieurs ; état gouverné par plusieurs". Les exemples qui illustrent le premier sens sont innombrables chez les écrivains classiques qui, pourtant, étaient les sujets d’un "monarque absolu de droit divin". Ce sont de La Fontaine : "Allons, vieillard, et sans réplique ; Il n’importe à la république / Que tu fasses ton testament" ; "L’autre, afin de monter aux grandes dignités, Dans les emplois de Mars servant la république" ; de Mme de Sévigné : "les filles de Mme de Guitaut sont destinées à faire d’honnêtes femmes, et à peupler la république ; les autres, à faire une communauté à force de voiles blancs et noirs" ; de Massillon : "vous semblez croire.... que l’Évangile ne propose que des maximes funestes à la république" ; de Rousseau : "j’appelle république tout État régi par les lois, sous quelque forme d’administration que ce puisse être ; car alors l’intérêt public gouverne, et la chose publique est quelque chose".

Littré a le mérite de distinguer le sens de république de celui de démocratie : "république est la chose publique, et n’implique la forme du gouvernement que par un sens particulier. Aussi les empereurs romains avaient-ils conservé le nom de république, et les premières pièces frappées en 1804 portaient d’un côté République française, et de l’autre Napoléon empereur. Démocratie, au contraire, exprime que c’est le peuple entier qui a le gouvernement ou qui le confère à des magistrats de son choix élus pour un temps assez court. Les États-Unis sont une démocratie. La démocratie est l’opposé de l’aristocratie ou république aristocratique. C’est donc prendre démocratie en un faux sens que de dire, comme on fait tous les jours, que la France est une démocratie. A la vérité on entend par là un état social où les inégalités nobiliaires sont très effacées ; mais ce n’est là qu’une petite partie de la démocratie".

Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens reprennent la distinction classique entre la "chose publique" et le régime. Le fait nouveau est que le régime n’est plus défini par la pluralité des gouvernants (une sorte de "polyarchie" opposée à la monarchie), mais par la démocratie : c’est le "gouvernement où la souveraineté est déléguée par suffrage". Elle serait démocratique par essence, ce qui est vrai en France depuis 1871, mais faux dans d’autres pays. Au XXe siècle, il a existé dans le monde d’innombrables régimes dits républicains qui perduraient par la terreur, sans recourir au suffrage, sinon de façon truquée.

 

 

 

22 mai 2007

Cause

 

 

 

 

La Cause du Peuple est un journal maoïste, heureusement disparu, faute de lecteurs sans doute, ou même faute de maoïstes, puisque tous se sont recyclés dans ce qui rapporte gros, les affaires, les media, la pub. ou la com. Défendre la cause du peuple, c’était se condamner à la pauvreté comme Saint-François d’Assise ou mendier un quignon de pain à la manière des Cordeliers. July ou Sartre ou Le Branchu ou autres auraient dérogé s’ils avaient dû faire peuple ou vivre comme le peuple ou se nourrir de reliefs de table.

L’objectif de cette note n’est pas de tirer sur le quartier général, pour la bonne raison qu’il n’y a plus de quartier général et que la morale interdit de tirer sur les morts, mais de s’interroger sur les emplois étranges ou purement rhétorique du nom cause, par exemple dans "la cause du peuple". Chez les maoïstes, la cause du peuple était une posture ou une pose prise dans un studio photo. Ils voulaient bien du peuple, mais aux fers.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication), il est indiqué qu’en latin classique, causa, auquel cause est emprunté, a deux sens, "cause" ("ce qui fait qu’une chose existe") et "procès". C’est pour cette raison, entre autres, que deux grands emplois de cause sont distingués : I. "Ce qui fait qu’une chose existe, est ce qu’elle est, agit au dehors" et II. "ensemble de faits, affaire".

Ecartons le premier emploi et attardons-nous sur le second. Les Académiciens y relèvent trois sens : "1. faits juridiquement qualifiés qui constituent le fondement du droit réclamé ou de l’exception opposée dans une demande en justice" (cette cause était irrecevable, car elle se heurtait à l'autorité de la chose jugée) ; "2. procès ; affaire qui se plaide et se juge à l’audience" ; "3. ensemble des valeurs, des intérêts propres à une personne, à un groupe ; ce pour quoi on plaide, on agit, on se bat" (la cause du prochain, publique ; servir, embrasser, épouser une cause ; abandonner une mauvaise cause, défendre, soutenir, favoriser la bonne cause, prendre fait et cause pour quelqu'un, agir pour la bonne cause, faire cause commune avec quelqu'un, pour les besoins de la cause). Pour les Académiciens, le sens social, politique ou idéologique de cause, dans "la cause du peuple" par exemple, serait une extension du sens de "procès" à des faits sociaux ou politiques. Ce phénomène, qui consiste à transporter des termes de droit dans les domaines sociaux ou politiques, est récurrent dans la langue française moderne et il est caractéristique de l’assomption du social, à la suite du remplacement de la vieille religion catholique par la nouvelle religion, sociale et humanitaire.

Dans l’histoire de la langue, le sens juridique (affaire, procès) est attesté au XIIe siècle, alors que le sens "d’intérêt" est plus tardif (fin du XVe siècle). Mme de Sévigné est la première à user de l’expression prendre fait et cause et le sens politique apparaît chez Victor Hugo, dans la première moitié du XIXe siècle, dans l’expression les besoins de la cause.

En 1762, les Académiciens relèvent le sens "d’intérêt", mais sans le mettre en relation avec le sens juridique : "cause, écrivent-ils, signifie encore intérêt". Ils illustrent ce sens des exemples suivants : la cause de Dieu, du prochain, des rois, des pauvres, de l’Église, de l'État. Ces emplois attestent que le sens moderne, social et politique, n’est pas encore établi dans la langue et que les intérêts que défendaient alors les Français, ou qu’ils étaient incités à défendre, étaient surtout ceux des puissances en place et de la morale catholique. Chez Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française, les liens entre le sens juridique de cause et les sens sociaux et politiques ne sont pas encore nettement établis, mais dans le classement des sens, le sens juridique précède le sens social. "5° procès qui se plaide" et "7° parti, intérêt" (exemples : "la bonne cause, soutenir la cause du mensonge, prendre en main la cause du peuple, embrasser vivement la cause de la justice, faire cause commune avec quelqu’un, attirer à sa cause"). L’exemple cité "prendre en main la cause du peuple" confirme que le sens social et politique contamine au XIXe siècle la langue. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens adoptent le choix de Littré : d’abord le sens de "procès qui se plaide et qui se juge à l’audience" ; puis le sens étendu : "par extension, intérêt, parti". Les exemples cités en 1762 sont complétés par la cause de l’humanité, de la religion, de la vertu, etc. mais les Académiciens ignorent "la cause du peuple".

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), le sens social et politique de cause est explicitement défini comme une extension du sens juridique : "par extension, parti ou ensemble d’intérêts ou de principes d’intérêt général, qu’on s’attache à soutenir, à faire triompher". Quand cause est employé dans ce sens, il est suivi des compléments du peuple, de la liberté, de la religion.

 

Le modèle du "procès" auquel se conforme le nom cause est éloquent. Un procès, c’est une scène ou du théâtre : l’action y est uniquement verbale. Les gestes emphatiques et les coups de menton ne servent qu’à souligner les phrases ampoulées. Que le sens social et politique de cause ne soit qu’une extension de ce sens en dit plus long que tout commentaire sur ce qu’ont pu être la cause du peuple, de la liberté, de la révolution ou même la Cause - cet absolu, avec un C majuscule et sans complément. Ce fut une affaire de beaux parleurs, un pur champ rhétorique, du blabla, de la parlote, de la posture verbale. Tartuffe prétendait défendre la cause de Dieu. Ses épigones modernes affirment (sans rire) qu’ils défendent la cause du peuple. La Cause, ce n’est rien d’autre que la vile tartuferie que Molière a tenté de mettre à mort et que les phares de la modernité ont ressuscitée.

 

 

 

21 mai 2007

Héritage

 

 

 

 

 

Voilà un très vieux mot de la langue française. Dérivé de héritier ou de hériter, il a déjà, quand il est attesté au début du XIIe siècle, son sens moderne : "patrimoine transmis par succession", et il désigne, à partir du XIIIe siècle, n’importe quel bien, meuble ou immeuble, même si celui-ci n’est pas hérité ou ne fait pas partie d’une succession. Dans l’ancienne langue, héritage s’emploie aussi dans un sens figuré pour désigner des valeurs morales, spirituelles ou des méthodes intellectuelles, que des parents transmettent à leurs enfants, des maîtres à leurs élèves ou une génération à celle qui la suit.

Ce qui caractérise le sens d’héritage, c’est qu’il est réciproque, comme location : on propose ou on prend un bien en location. L’héritage se transmet ou il est reçu. Suivant que l’on considère le testateur ou l’héritier, l’héritage n’a pas tout à fait la même signification. Certes, tout testateur a été un héritier et tout héritier sera un jour testateur, mais alors que la loi interdit à un testateur de déshériter ses enfants, les enfants peuvent refuser l’héritage auquel ils ont droit.

Dans les éditions anciennes du Dictionnaire de l’Académie française, dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré, dans le Dictionnaire critique de la Langue française de Féraud ou dans le Dictionnaire universel de Furetière, l’héritage est envisagé du seul point de vue des héritiers : "les biens d’une succession, les biens dont on hérite" (1694) ; "ce qui vient par voie de succession" (1762, Féraud 1788, 1798, 1832-35, Littré 1863-77, 1932-35). On en comprend les raisons. Les testateurs sont morts, les héritiers, eux, sont vivants et ceux qui écrivent les dictionnaires sont des héritiers. Ce n’est que dans le Trésor de la Langue française (1972-94) et dans l’édition en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française que le sens réciproque ou symétrique d’héritage est exposé clairement. Dans le premier de ces deux dictionnaires, héritage est défini comme "l’action d’hériter" certes, mais aussi "le patrimoine que laisse une personne à son décès" et "le patrimoine recueilli par voie de succession". L’héritage est à la fois un don et l’acceptation de ce don. Dans le second dictionnaire, c’est un "patrimoine laissé par une personne au jour de son décès et destiné à être recueilli par voie de succession" : les deux verbes laisser et recueillir décrivent le phénomène dans sa totalité, comme dans un des exemples cités : donner, recevoir un bien en héritage. De fait, la définition tient compte de la réalité de la condition humaine : les hommes sont les dépositaires des biens dont ils jouissent. Ils les ont reçus de leurs parents ou de leurs grands-parents ; il leur appartient de les transmettre à leurs descendants.

Longtemps, héritage a signifié tout bien. Ainsi, dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française : "il se prend aussi pour domaine, fonds de terre" (exemples : faire valoir un héritage par ses mains, acquérir un héritage, enclore un héritage, 1694) ; "héritage se prend dans un sens plus étendu, pour signifier les immeubles réels, comme terres, maisons" (1762, 1798, 1832-35, Littré 1863-77) ; "héritage se dit d’un champ, d’un domaine, quoiqu’on ne le possède pas par voie de succession" (Féraud, 1788) ;  il se dit, dans une acception plus étendue, pour signifier les immeubles réels, comme terres, maisons, acquis ou non par succession" (1932-35). Les auteurs du Trésor de la Langue française mentionnent cet emploi comme vieux et les Académiciens, dans l’édition en cours de publication de leur Dictionnaire, comme vieilli : "propriété immeuble possédée à titre stable et permanent, acquise ou non par succession" (exemples : faire valoir un héritage, enclore un héritage, les limites d'un héritage).

Tous les auteurs de dictionnaires relèvent aussi l’emploi figuré de ce nom pour désigner d’autres réalités (terres, domaines, maisons, biens mobiliers, etc.) transmises d’une génération à l’autre ; les Académiciens en 1694 : "il s’emploie aussi au figuré" (exemples "il a hérité de la goutte de son père, les impies n’auront point de part en l’héritage du Seigneur") et en 1762 et en 1798 : "l’Écriture dit figurément que les impies n’auront point de part à l’héritage du Seigneur" ; Féraud en 1798 ("Daguesseau recueillit en naissant ce double héritage de gloire et de vertus") ; les Académiciens en 1832-35 : "héritage se dit aussi figurément" (exemples : "il tient cette maladie de son père", "il n’a reçu de ses ancêtres qu’un grand nom pour héritage", "il sut conserver l’héritage de gloire qu’il tenait de ses aïeux", "cet héritage de haine se transmit jusqu’à la cinquième génération") ; Littré en 1872 : "figuré, ce qui arrive comme arrive un héritage" et "en style de l’Écriture, l’héritage du Seigneur, les objets précieux qui étaient dans le temple à Jérusalem", "par extension, la terre sainte", "figuré, l’héritage céleste, le royaume des cieux" ; les Académiciens en 1932-35 : "en style de l’écriture, les méchants n’auront point de part à l’héritage céleste". Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), le sens figuré d’héritage est amplement exposé : "par analogie, en parlant d’un caractère physique et / ou moral, d’un trait de caractère, d’un comportement, etc., ce qui est transmis par les ancêtres ou plus directement par les parents" (gloire, haine, érotisme, honneur, etc.) et "ce qui est transmis par les générations précédentes, ce qui est reçu par tradition" : héritage culturel, littéraire, national, romantique, de coutumes, de croyances, des traditions, des classiques, des Grecs, des Latins, comme dans cet extrait de la Phénoménologie de la perception (1945) : "exprimer (...), c’est s’assurer, par l’emploi de mots déjà usés, que l’intention neuve reprend l’héritage du passé, c’est d’un seul geste incorporer le passé au présent et souder ce présent à un avenir, ouvrir tout un cycle de temps où la pensée "acquise" demeurera présente à titre de dimension, sans que nous ayons besoin désormais de l’évoquer ou de la reproduire". Dans l’édition en cours de publication de leur Dictionnaire, les Académiciens limitent ce sens figuré à "ce qu’on tient de ses ancêtres, de ses prédécesseurs" (exemples : héritage intellectuel, moral, culturel, défendre l’héritage de la culture classique) et à la "situation laissée par une autorité à la fin de son mandat" (un lourd héritage budgétaire).

Il n’est pas faux d’évoquer "l’héritage de mai 68", mais à condition d’entendre le mot dans la totalité de ses sens, à savoir ce que la génération qui a participé aux événements de mai 1968 et qui y reste fidèle a reçu des générations précédentes, à savoir plus de deux millénaires de culture et de pensée (l’héritage est riche et glorieux) et ce que, à son tour, elle transmet aux générations actuelles ou futures. Ce qu’elle laisse est moins riche et moins glorieux que ce qui lui a été transmis. Ou bien le patrimoine a été refusé, comme dans Les Beaux Quartiers, roman d’Aragon : "il se jurait qu’il n’accepterait rien des siens. On n’est pas forcé d’hériter peut-être ? Il se souvenait pourtant vaguement d’avoir un jour entendu sa mère parler de quelqu’un qui avait refusé l’héritage de ses parents". Ce refus d’hériter est de l’ordre de l’idéologie. Aragon pensait qu’il ne devait rien à son père, préfet de police. Il préférait se dire le fils spirituel du tyran Staline plutôt que de ce père républicain. Ou bien l’héritage a été dilapidé.

 

20 mai 2007

Travailleur

 

 

 

Travailleur

 

 

 

 

Dans les anciens dictionnaires, travailleur est un nom commun. Le premier lexicographe à le relever comme adjectif est Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : " travailleur, travailleuse, qui aime à travailler ; cette jeune fille est travailleuse ". Un siècle plus tôt, en 1769, Voltaire l’avait employé ainsi : " Le duc de Choiseul est généreux comme Aboul Cassem, brillant comme le chevalier de Gramont, et travailleur comme M. de Louvois ". La première attestation de travailleur adjectif est de 1629 (" paysans travailleurs ", Peiresc).

Comme l’exprime la formation (au verbe travailler est adjoint le suffixe – eur, qui désigne l’agent d’une action), le nom travailleur a longtemps désigné celui ou celle qui travaille ; non pas celui qui fait semblant de travailler, non ; celui qui travaille dur et de ses mains. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694), il a pour sens " qui travaille " et " il se dit principalement de ceux qui travaillent à remuer la terre et à la porter ". Ces travailleurs font des travaux de force : ils sont terrassiers, manœuvres ou hommes de peine. Les exemples cités illustrent ce sens : " il a deux cents travailleurs à sa terrasse ", " employer des travailleurs à combler des fossés, à faire des lignes, etc. ", " on y emploie trois mille travailleurs ". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) limite l’emploi de travailleur aux soldats chargés de faire des travaux de force : c’est un " pionnier ou un soldat qui travaille à des travaux, à des retranchements, à des fortifications ", comme dans l’exemple " les assiégés font tous leurs efforts pour empêcher les travailleurs d’avancer leur travail ". Les Académiciens (1694) ne relèvent pas ce sens, mais ils citent cet exemple : " nous avions fort avancé nos tranchées, quand les assiégés firent une sortie et tuèrent les travailleurs ". Dans L’Encyclopédie (1751-65), le nom travailleur serait en usage à Amsterdam et avec un tout autre sens : " (commerce) on nomme ainsi à Amsterdam ce qu’on appelle à la douane de Paris des gagne-deniers, c’est-à-dire des hommes de peine et de travail destinés au service des marchands, pour la conduite de leurs marchandises au poids public, ou pour les charger ou décharger des vaisseaux... Chaque marchand a ordinairement ses travailleurs affectés, qui livrent ou reçoivent les marchandises qu’il vend ou qu’il achète au poids public. Les travailleurs du vendeur règlent la taxe des marchandises et les font peser ; ils sont fidèles et connaisseurs en fait de marchandises ; ce sont eux qui avancent les frais du transport, dont ils portent tous les mois un compte à celui qui les emploie, aussi bien que des droits du poids et de leur salaire ".

Dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, les Académiciens élargissent le sens de travailleur : " celui qui travaille à un ouvrage ou de corps ou d’esprit ". A la même époque, en 1758, d’Alembert l’emploie dans ce sens étendu : " il est certain que plusieurs de nos travailleurs ont mis dans l’Encyclopédie bien des choses inutiles, et quelquefois de la déclamation ", les travailleurs en question étant les collaborateurs de cette œuvre collective, dont le " travail " est sévèrement jugé par le maître d’ouvrage. Dans un exemple, ouvrier est nettement distingué de travailleur : " celui dont vous parlez est homme de quelque esprit, médiocre ouvrier, mais grand travailleur " : il n’est pas excellent dans son métier, mais il compense son manque de savoir-faire par une grande ardeur au travail. En 1762, ce mot " se dit toujours absolument en parlant des soldats qu’on emploie à remuer la terre, ou pour l’attaque d’une place, ou pour le retranchement d’un poste, etc. " Il en va de même en 1798 et 1832-35 (cinquième et sixième éditions).

Dans la rubrique " histoire et étymologie " de l’article travailleur, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) affirment que le féminin travailleuse n’est attesté qu’en 1932-35, dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française. Bien entendu, il n’en est rien. Dans l’édition de 1798, il est écrit : " on dit dans le même sens une travailleuse, une bonne travailleuse " ; en 1832-35, " on dit aussi au féminin une travailleuse, une bonne travailleuse " ; et en 1932-35 : " travailleur, euse, celui, celle qui s’adonne au travail… Il se dit absolument de celui, de celle qui aime travailler. C’est un travailleur, une travailleuse ".

 

Le sens social et politique, c’est-à-dire moderne, est défini pour la première fois par Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77). Travailleur est synonyme d’ouvrier : " un ouvrier, un homme de travail, par opposition au capitaliste. Les travailleurs et les capitalistes ". Littré précise que " les travailleurs de la pensée se dit, dans les discussions socialistes, de ceux qui travaillent, mais non de leurs mains ". En revanche, les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), l’ignorent, sans doute parce qu’ils jugent cet emploi restreint et proche du jargon politico-social.

Est-ce l’effet de l’idéologie ? Au XVIIIe siècle, le travailleur était un homme de peine ; au XXe siècle, alors que les machines ont remplacé les terrassiers, manœuvres et autres portefaix, travailleur s’est étendu à d’innombrables personnes, comme l’atteste le Trésor de la Langue française. Il y a un abîme entre les gagne-deniers de L’Encyclopédie ou les terrassiers du Dictionnaire de l’Académie française et " une personne qui exerce une activité manuelle ou intellectuelle utile, qu’elle soit ou non rétribuée ". Un journaliste est un travailleur ; toute personne qui exerce un métier ou une profession est un travailleur, qu’il soit agricole, intellectuel, scientifique, qu’il travaille à domicile, en équipe, seul, en groupe, qu’il soit autochtone ou immigré. Le travailleur peut être de force, indépendant, migrant, social, familial ou familiale (si c’est une travailleuse), de la distribution, de la fonction publique, de la mer, de la métallurgie, de la presse, de la terre, du commerce, des champs, des mines. Il peut faire partie d’une association de travailleurs et être le contraire d’un oisif, comme dans cet exemple de Jaurès : " en appelant tous les citoyens, tous les travailleurs à la propriété collective des instruments de travail, nous affranchissons les travailleurs de la dîme des parasites, du tribut levé par la paresse de l’actionnaire sur le labeur du prolétaire " (1901). Si Jaurès était resté dans la philosophie, il ferait rire les apprentis penseurs.

Le Trésor de la Langue française conserve les traces des illusions politico-lyriques des années 1960-70. Quand travailleurs est employé au pluriel, le mot désigne l’ensemble des salariés de l’industrie considérés du point de vue de leurs intérêts communs ". Ces travailleurs ont des actions, aspirations, conditions, droits, émancipations, expressions, intérêts, problèmes, participations, protections, promotions, revendications, solidarités, situations, intéressements aux bénéfices de l'entreprise, représentants, syndicats, partis. Alors, les clercs croyaient qu’ils prendraient le pouvoir grâce aux voix des travailleurs ou leur sacrifice. Depuis, les travailleurs ont compris : ils votent en masse pour ceux d’en face. Les Modernes désignent même de ce nom des gens qui ne travaillent pas : un " travailleur humanitaire ". Ou encore, le Parti des Travailleurs présente aux élections régionales des candidats qui sont tous fonctionnaires ou assimilés. Au XVIIe siècle, aucun n’aurait été nommé travailleur; ils ne le sont que dans la mythologie de ce parti, conformément aux dogmes de la nouvelle religion sociale et humanitaire de la France. 

 

 

 

 

19 mai 2007

Paysage

 

 

 

 

 

 

Chacun sait d’expérience ce qu’est un paysage. De fait, le nom paysage va de soi ou semble aller de soi, comme s’il faisait partie de la langue depuis toujours. Il n’en est rien. Le mot est relativement récent. Il apparaît au milieu du XVIe siècle, en 1549, dans le Dictionnaire de Robert Estienne, sous la forme paisage et comme un terme de beaux-arts (le mot est "commun entre les peintres"), qui désigne un tableau dans lequel un peintre a représenté une étendue naturelle, qu’il avait ou non devant les yeux. C’est le seul emploi que Nicot relève dans son Thresor de la Langue française, 1606. Que le nom paysage apparaisse au milieu du XVIe siècle n’est pas un hasard. C’est à partir du milieu ou de la fin du XVe siècle que les peintres occidentaux, hollandais ou allemands d’abord, puis italiens et français, commencent à peindre des étendues naturelles ou apprennent à le faire. La formation de paysage est donc concomitante du renouvellement des sujets de la peinture et de l’apparition, dans la peinture occidentale, de sujets naturels.

Un quart de siècle plus tard, dans une tragédie de Garnier, paysage est employé dans le sens moderne courant : "étendue de pays que l’œil peut embrasser dans son ensemble". Ce terme spécialisé ou "de métier", de peintres en l’occurrence, comme on dit parfois, s’est étendu assez rapidement à toute la langue. Regarder les étendues que l’on a devant soi, comme si elles formaient un tableau, les contempler, les embrasser du regard, c’est porter sur elles sinon un regard de peintre, du moins un regard d’esthète. Ce sont les peintres qui ont appris à considérer une étendue naturelle, non pas seulement comme une suite de pièces de terre ou de bois à exploiter, mais comme quelque chose de beau ou d’émouvant, au même titre qu’une œuvre d’art, et à porter un jugement esthétique, positif ou non, sur cette étendue.

 

Les auteurs de dictionnaires ne tiennent pas compte de l’histoire du mot paysage pour en classer les sens. Pour eux, l’antériorité du sens pictural sur le sens général est nulle ou sans signification. Tous citent en second le sens pictural ou esthétique, comme si ce dernier était une extension du sens courant ou comme si l’enrichissement sémantique d’un mot se faisait du général au particulier. "Etendue de pays que l’on voit d’un seul aspect" ("voilà un beau, un riche paysage, un agréable paysage, un paysage affreux, désert") et "il signifie aussi un tableau qui représente un paysage" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35). Dans cette dernière édition (la sixième), les Académiciens ajoutent un troisième emploi : "il se dit encore du genre de peinture qui a pour objet la représentation des paysages" ("il étudie le paysage, il réussit très bien dans le paysage, il ne travaille qu’en paysage, peintre de paysage"), complété dans la huitième édition (1932-35) par ce quatrième emploi : "il se dit, en termes de littérature, de la description d’un aspect de nature" (ce romancier excelle dans le paysage). Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) ne se démarque pas des Académiciens : "paysage se dit 1° d’une étendue de pays, que l’on voit d’un seul aspect ; 2° d’un tableau qui représente un paysage" ; non plus que Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : "étendue du pays que l’on voit d’un seul aspect" et "genre de peinture qui a pour objet la représentation des sites champêtres", "tableau qui représente un paysage" (l’emploi générique de paysage est cité avant l’emploi spécifique, ce qui est contraire à l’histoire des sens du mot) ; non plus que les auteurs du Trésor de la Langue française, 1972-94 : "vue d’ensemble, qu’offre la nature, d’une étendue de pays, d’une région" et "(beaux-arts) tableau dont le thème principal est la représentation d’un site généralement champêtre, et dans lequel les personnages ne sont qu’accessoires".

 

Ce classement est contraire à l’histoire du mot et de ses sens et, plus encore, à la vérité de l’expérience commune que ce mot suppose : ce sont les peintres ou les artistes qui ont regardé les premiers la nature ou une étendue de pays, sans tenir compte de la nécessité culturale ou du rendement agricole qui sont liés à toute étendue de terre ou de forêt. Pourtant, dans les citations reproduites par Littré pour illustrer le sens commun de paysage, les préoccupations esthétiques sont présentes. Ainsi, dans cette lettre de Mme de Sévigné : "nous parcourons toute cette belle côte, et nous voyons deux mille objets différents qui passent incessamment devant nos yeux comme autant de paysages nouveaux dont M. de Grignan serait charmé" (belle côte, deux mille objets différents, paysages nouveaux, charmé disent explicitement que regarder une côte ou tout autre étendue est source de plaisir esthétique) ; ou dans cet extrait de Fontenelle : "un paysage dont on aura vu toutes les parties l’une après l’autre, n’a pourtant point été vu ; il faut qu’il le soit d’un lieu assez élevé, où tous les objets auparavant dispersés se rassemblent sous un seul coup d’œil" ("sous un même coup d’œil", comme un tableau) ; ou dans ce passage de Stendhal : "j’ai recherché avec une sensibilité exquise la vue des beaux paysages ; c’est pour cela uniquement que j’ai voyagé. Les paysages étaient comme un archet qui jouait sur mon âme" (1836).

De ce point de vue, l’emploi figuré de paysage, au sens "d’ensemble des conditions matérielles, intellectuelles formant l’environnement de quelqu’un, de quelque chose" (in Trésor de la Langue française), que l’on rencontre dans le jargon idéologique ou dans les discours universitaires, est un contresens par rapport au sens premier de ce mot. Jamais les clercs n’auront poussé aussi loin le reniement du sens d’un mot. Bien entendu, les exemples cités dans le Trésor de la Langue française pour illustrer cet emploi savant sont à pouffer de rire. Bouvard et Pécuchet auraient pu les écrire : "le paysage démographique, intellectuel, politique" ; "brosser à grands traits, mais avec une singulière puissance, la série de ce qu’on pourrait nommer les "paysages économiques" successifs" (Lucien Febvre, 1920) ; "le maître de céans (...) a devant lui un paysage social" (Traité de sociologie, 1968) ; "paysage intérieur, mental" ou "tendances intellectuelles, morales, caractéristiques d’une personne". Il faut être aveuglé par la bêtise ou entièrement idéologisé pour transporter un terme de beaux-arts dans ce brouet et il faut être illuminé (id est éclairé) pour ressentir le moindre plaisir à contempler ces paysages-là.

 

 

18 mai 2007

Partenaire

 

Partenaire (et partenaires sociaux)

 

 

 

 

Ce mot est la francisation de partner, attesté en anglais à la fin XIIIe siècle. Il est vrai que ce mot anglais est l’ancien mot français parçonier ou parcenier, employé dans la Chanson de Roland et dérivé du nom d’ancien français parçon ou pareçon, lequel est issu du latin partitio, au sens de "partage, division, répartition". Partenaire est attesté en français deux fois sous la forme partner en 1767 : dans une lettre de Diderot, au sens de "personne qui partage quelque chose avec une ou plusieurs autres personnes", et dans une lettre de Mme du Deffand, au sens de "personne avec qui on danse" ; en 1773, sous la forme parthenaire, dans le Mercure de France, au sens de "personne avec qui on est associé dans un jeu ou un sport" ; en 1781, sous la forme partenaire, chez Beaumarchais, qui était aussi un homme d’affaires, dans le sens de "associé dans le travail ou en affaires" ; enfin, en 1822, chez Stendhal, sous la forme partner, au sens de "personne avec qui l’on a des relations amoureuses".

Ce mot anglais est donc employé à la fin du XVIIIe siècle et au début du siècle suivant par les meilleurs écrivains, ce qui atteste l’existence d’une vive anglomanie parmi les élites de la France d’alors, et dans les sens que ce mot a au XXe siècle : en 1903, Anatole France l’emploie dans un sens inédit alors, mais courant aujourd’hui, celui de "personne avec laquelle on est en représentation dans un spectacle".

Bien que ce mot soit employé couramment par les meilleurs écrivains, il n’est relevé dans les dictionnaires qu’à compter de 1832-35 : "substantif des deux genres ; terme dont on se sert à plusieurs jeux, et principalement au jeu de whist, pour désigner l’associé avec lequel on joue" et "il se dit aussi d’une personne qui figure avec une autre dans un bal" (Dictionnaire de l’Académie française, sixième édition : il est précisé que "quelques-uns écrivent partner") ; "associé avec lequel on joue" et "personne avec qui l’on danse" (Littré, Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) ; "nom des deux genres, terme de jeux : celui, celle qui, dans certains jeux, est associé à un autre joueur" et "il se dit, par extension, de celui, de celle qu’on s’associe dans une entreprise, de quelque sorte qu’elle soit" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35). Notons qu’aucun de ces lexicographes ne relève le sens dans lequel Stendhal emploie partenaire, à savoir "personne avec qui l’on a des relations amoureuses". Ce sens serait-il "frappé d’interdit" ? Le fait est qu’il n’est pas explicitement exposé, sinon par vague et lointaine allusion dans la définition des Académiciens (1932-35) : "celui, celle qu’on s’associe dans une entreprise, de quelque sorte qu’elle soit". On peut inclure dans "de quelque sorte qu’elle (l’entreprise) soit" les entreprises amoureuses. Ces sens sont relevés dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : terme de jeu, personne avec qui on forme un couple à la danse, avec qui on est associé dans la présentation d’un numéro au spectacle, dans l’exercice d’un sport, à qui on donne la réplique à la scène, dans un film, avec qui on a des relations sexuelles, avec qui on forme un couple, avec qui on peut tenir conversation.

Le nom partenaire n’échappe pas aux règles qui régissent la langue française depuis plus d’un siècle. Il était propre aux jeux de société. Il est extrait des jeux pour s’étendre à la société. C’est la "personne, le groupe, la collectivité avec qui on est associé, allié dans une affaire, une entreprise, une négociation". Tout est partenaire : les affaires évidemment, et l’économie, le gouvernement, l’action gouvernementale, le commerce international, l’Union européenne, la discussion, la négociation, le commerce, les finances, la politique, les élus locaux, les ouvriers, les syndicats, le patronat, au point que la délicieuse expression de partenaires sociaux (id est "le patronat, le salariat, les interlocuteurs habituels des pouvoirs publics") apparaît pour ce qu’elle est, à savoir un pléonasme inutile ou un pur exorcisme. Il n’y a plus de partenaires que sociaux, puisque tout est social ou socioculturel ou socio-économique ou socio-politique, etc.

 

 

15 mai 2007

Suivi



Suivi (psychologique)

 

 


S'il est un mot qui condense l'essence de la modernité, de la modernité moderne, pas la modernité esthétique, mais la modernité sociale, humanitaire, idéologique, politique, bien pensante, qui est l'horizon indépassable de la France, c'est le nom suivi, lequel n'est rien d'autre que le participe passé du verbe suivre employé comme nom commun. Des enfants sont-ils victimes d'agressions, des femmes de viols, des vieillards de mauvais traitements, etc. ? L'Etat, au lieu d'assurer leur sécurité, comme l'impose la Déclaration de 1789 ("le but de toute association politique est de conserver les droits naturels et imprescriptibles de l'homme"), les adresse à des psys, psychologues, psychiatres, socio-psychologues, qui savent "écouter" et qui ont l'heureuse réputation de ne pas être des psychopathes. Leurs droits naturels sont violés, mais ils sont consolés. Le tour est joué. L'Etat a les mains propres.     

Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l'Académie française, de 1694 à 1935, suivi est relevé comme le participe passé du verbe suivre, jamais comme un nom. "Suivi (ie), participe, a les significations de son verbe", est-il écrit dans la première édition ( 1694). Les deux emplois relevés (au sens de "que l'on suit, qui entraîne l'adhésion" et "logique, bien enchaîné") sont illustrés par ces exemples : "on dit qu'un prédicateur est bien suivi quand il attire grand nombre d'auditeurs" et "on appelle un discours bien suivi un discours dont les parties ont le rapport et la liaison qu'elles doivent avoir l'une avec l'autre". Il en va ainsi dans les éditions de 1762 (le premier emploi est illustré de cet autre exemple : "on dit aussi dans le même sens d'une pièce de théâtre que c'est une pièce fort suivie"), de 1798, de 1832-35. Dans cette dernière édition est relevé l'emploi de suivi comme adjectif : "suivi se dit quelquefois adjectivement de ce qui est continu, sans interruption : un travail suivi, une correspondance suivie, des relations suivies". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), ignore le nom suivi (il est attesté dans le dernier tiers du XXe siècle) et il relève les seuls sens de suivi comme participe passé de suivre ("qui a des sectateurs", "qui attire beaucoup d'auditeurs, de spectateurs", "qui est fait sans interruption, continu", "où il y a de l'ordre, de la liaison").

C'est à l'article suivi du Trésor de la Langue française (1972-94) qu'est exposé l'emploi de ce mot comme nom commun. Trois emplois sont distingués : forme verbale (participe passé de suivre), adjectif ("qui se poursuit à un rythme régulier et avec une certaine cohérence" et "qui est fréquenté par un public nombreux et assidu"), nom commun. L'emploi de suivi comme nom commun continue les sens définis par Littré, à savoir "qui est fait sans interruption, continu", "où il y a de l'ordre, de la liaison". C'est "l'action de surveiller régulièrement en vue de contrôler sur une certaine période". La surveillance en question s'exerce dans deux domaines : le commerce et la médecine, comme si les Modernes n'avaient plus que pour obsession le fric et la santé. Dans le commerce moderne, l'objectif n'est pas seulement de vendre, mais aussi de "suivre" les marchandises par un "suivi après-vente", par un "suivi technique", par "le suivi d'une opération" (comme dans les exemples : " des ingénieurs commerciaux auront à promouvoir nos produits, à assurer le suivi des affaires, à résoudre les problèmes d'applications des clients", Le Point, 1976 et, dans une offre d'emploi, "responsable chargé de la vente, du suivi de la clientèle et des collections", Le Point, 1976). En médecine, dans les années 1970, alors que la criminalité croissait dans des proportions importantes en France, il est soudain apparu comme souhaitable que soit mis en place un suivi des individus dangereux ou des déprimés : "les institutions publiques ont du mal, par exemple, à assurer le suivi d'un psychopathe vingt quatre heures sur vingt-quatre" (L'Express, 1981) ou "les suicidants qui sont ensuite suivis par un psychiatre récidivent beaucoup moins que les autres. Ce suivi ne résout certes pas tout. Mais il est préférable au pire" (Le Point, 1977). Ce suivi, tout psychologique, consiste à étendre la surveillance des individus dangereux à des individus qui ne le sont pas. Le suivi concernait les psychopathes ; il concerne désormais les individus en bonne santé qui pourraient être traumatisés par une agression. La modernité, c'est la médicalisation des victimes de crimes, que l'on n'ose plus nommer crimes et qui sont baptisés "faits sociaux", puisque, comme chacun sait, la Vulgate sociologique assène que le vrai coupable est toujours la société (naguère capitaliste, aujourd'hui libérale), jamais le criminel.

Le sens de suivi, à savoir "surveillance régulière en vue de contrôler", pullule de germes de dérive totalitaire. Dans un Etat policé, les services de police "surveillent" (ou font semblant de le faire) les malfrats, les mafieux, les membres d'organisations terroristes. Mais si l'Etat policé se muait en un Etat policier (hypothèse plausible, même dans une vieille démocratie), les citoyens feraient l'objet d'une surveillance régulière. Pour le moment, celle-ci se limite aux psychopathes et à leurs victimes : d'ailleurs, elle se concentre plus sur les victimes que sur les bourreaux, qui, eux, ne sont guère suivis – id est surveillés. Le suivi, c'est un brouet de bonnes intentions, de compassion larmoyante, de solidarité humanitaire : ça ne mange pas de pain, sinon des crédits, et ça n'est pas dangereux, du moins pour le moment. Mais entre les bonnes intentions et l'enfer, la différence est mince. Les dirigeants communistes étaient tous animés des meilleures intentions qui fussent (c'est, du moins, la thèse de Furet) – ce qui ne les a pas empêchés de tuer 85 millions de malheureux. Il est vrai que c'était pour le bien de ces malheureux ou pour le bonheur futur de leurs enfants ou petits-enfants. C'est pourquoi, au lieu de prodiguer aux victimes ces suivis pleins de componction méprisante, l'Etat s'honorerait s'il faisait en sorte que les faibles ne soient jamais victimes de quelque détraqué que ce soit, et s'il assurait à ces faibles une sécurité définitive. Mais il semble que les Modernes préfèrent passer pour de "belles âmes" plutôt que de se salir les mains. Ils n'ont pas les mains sales, puisqu'ils n'ont pas de mains. En revanche, ce qu'ils ont de toujours propre, de blanc, de pur, d'immaculé, c'est l'âme.

 

 

12 mai 2007

Voter

 

 

 
Etait en usage dans le latin du Moyen Age un verbe votare (dérivé du latin classique votum "vœu", supin du verbe vovere, "faire un vœu") qui signifiait "vouer, consacrer à un saint" et "faire vœu, s’engager". A ce verbe, est emprunté le verbe voter, courant dans la langue des ecclésiastiques, d’abord au sens de "faire vœu", ensuite au sens de "donner son suffrage". Les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) le définissent ainsi : "terme usité dans quelques ordres et communautés pour dire donner son vœu ou plutôt son suffrage, pour quelque délibération". Ce que montre cette définition, c’est que le sens de ce verbe a évolué de "faire vœu" à "donner son suffrage". Richelet, dans son Dictionnaire publié en 1680, y donne le sens moderne, mais limité à l’Eglise : "terme qui est en usage parmi quelques moines, et qui signifie donner sa vox pour quelque affaire qui regarde le couvent ou la religion". Voter est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la troisième édition (1740) dans le sens que ce verbe avait alors dans les ordres religieux. C’est "donner sa voix, son suffrage". Les Académiciens en restreignent l’emploi : "il est principalement d’usage dans les chapitres et autres assemblées ecclésiastiques" (1740, 1762, 1798). Ce sens disparait dans les éditions ultérieures de ce Dictionnaire (1832-35, 1878, 1932-35).

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), note que, dans ce sens, ce mot est sorti de l’usage : "autrefois, voter était employé dans les couvents et signifiait donner sa voix au chapitre". Il illustre ce sens d’un extrait d’une Histoire du Concile de Trente, de Fra Paolo (traduit par le Courayer, 1736), "la manière de donner son avis dans le concile, ce qu’on appelle autrement voter". De cet ancien usage religieux, jadis important ("faire vœu, donner un avis, donner un suffrage"), la langue française a conservé l’expression avoir voix au chapitre ou ne pas avoir voix au chapitre, comme l’attestent les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) qui jugent ce sens religieux vieux, se contentant de noter que des dictionnaires aux XIXe et XXe siècles l’ont restreint aux "communautés religieuses" et dans le seul emploi de "donner sa voix au chapitre".

 

Au XVIIIe siècle, le français a emprunté à l’anglais le verbe voter, entendu dans le sens de "donner son suffrage". "Plus tard, quelques historiens s’en servirent en parlant des affaires d’Angleterre ou à l’imitation des affaires d’Angleterre, pour signifier donner sa voix dans une assemblée" (Littré, Dictionnaire de la Langue française, 1863-77). En anglais, to vote a d’abord eu le sens de "vouer, jurer" (attesté en 1533) ; puis, en 1551, employé sans complément, il a pris le sens  "exprimer son avis selon une forme définie par un droit d’élection ou de délibération" et, suivi d’un complément direct, en 1568, le sens "se prononcer par un vote en faveur d’une loi ou d’une réforme ou d’un homme". En anglais, ce verbe a deux étymons : ou il est formé à partir du supin votum du verbe vovere "faire un vœu, promettre par un vœu, vouer", comme votare ; ou il est emprunté au latin médiéval votare. Voltaire, qui était anglophile, en a établi l’évolution sémantique. Dans son Essai sur les mœurs, il écrit : "les membres du parlement sous Charles I votèrent (au sens de "émirent le vœu") que la fameuse loi Habeas corpus, la gardienne de la liberté, ne devait jamais recevoir d’atteinte. C’est de là qu’il a passé dans l’usage actuel avec le sens de donner sa voix, son suffrage dans une élection, une délibération".

Quand le verbe voter, emprunté à l’anglais, est employé en français pour la première fois, intransitivement en 1704 dans Histoire des guerres civiles d’Angleterre et transitivement en 1756 (Voltaire, Essai sur les mœurs), il se rapporte à la situation de l’Angleterre d’alors. C’est donc un terme spécifique de la civilisation anglaise. Ce n’est que plus tard, en 1762, puis en 1789, que ce verbe s’étend à la France et à tout autre pays. Cet usage est enregistré dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : "il est d’usage aussi dans certaines élections et délibérations politiques". Il est vrai que, pendant les événements nommés Révolution, les délégués du peuple français ont souvent voté. Dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la sixième édition (1832-35), le sens religieux n’est plus défini ; seul est relevé le sens politique : "donner sa voix, son suffrage dans une élection, dans une délibération" et, employé activement, "voter une loi, un impôt : exprimer, au moyen des votes, son consentement à une loi, à un impôt proposé". Dans la huitième édition, la définition est identique, mais les exemples sont plus nombreux : "il n’a pas voulu voter, je vote comme vous, voter par assis et levé, voter à main levée, voter au scrutin secret, j’ai voté pour lui". 

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) se contentent d’exposer les deux sens de voter suivant que ce verbe est intransitif ("exprimer son opinion, son choix par un vote") ou transitif ("se prononcer par son vote en faveur de, décider"). Ce qu’ils apportent de nouveau, c’est la variété des constructions de ce verbe : suivi de la préposition par ou à (voter par ordre, par tête, voter par assis et levé, à scrutin secret, à main levée), suivi d’un adjectif ou d’un adverbe (voter blanc, utile, conservateur, socialiste; Dupont, radical), suivi de pour ou de contre (voter pour le candidat de la majorité, de l’opposition, contre le gouvernement, un projet de loi, pour la gauche à Paris, pour les communistes), de à (voter à droite, à gauche, au centre), suivi d’un complément direct (voter un impôt, un projet de loi, une motion, le budget, des crédits, les contributions, un tronçon de route, id est voter les crédits nécessaires à la construction d’un tronçon de route), de deux compléments (quelque chose à quelqu’un : "les Assemblées feraient mieux de ne pas nous voter tant d’habits, d’argent, de munitions, et de nous en donner", Balzac, 1829), de que ("la Législative a voté que le Conseil de la Commune devait se soumettre à la légalité", Bainville, 1924). La multiplication de ces constructions atteste que ce verbe est entré dans l’usage et que l’action qu’il désigne est devenue banale. 

 

Que voter soit emprunté au latin du Moyen Age ou qu’il soit emprunté à l’anglais, ce verbe et les deux sens dont il est porteur (faire vœu, donner sa voix) plongent leurs racines dans la chrétienté. Qu’il ait été longtemps en usage dans les communautés religieuses, dans le sens de "faire vœu de", puis dans celui de "donner son suffrage", le prouve, s’il en était besoin, comme si les pratiques de ces communautés avaient essaimé dans le corps social et qu’elles eussent légué le vote qu’elles avaient inventé aux laïcs. La démocratie qui rend les modernes si fiers d’eux-mêmes est autant chrétienne que grecque. Le concept est grec ; la pratique (le vote) est chrétienne. Mais il est interdit de le dire. C’est aussi une des raisons pour lesquelles il est si difficile d’établir la démocratie en dehors du monde judéo-chrétien. Cette double matrice, grecque et chrétienne, fait du vote un des derniers actes sacrés de la France nihiliste arasée par les déconstructeurs. Pendant combien de temps cet acte restera-t-il sacré ? Il ne l'est déjà plus pour les gauchistes écervelés et autres "jeunes" qui incendient les écoles, les bâtiments publics et les voitures, parce qu'un candidat issu de l'immigration et qui a un grand-père juif a été élu et que les électeurs l'ont préféré à une candidate qui porte un nom fleurant bon la monarchie d'Ancien Régime et dont l'un des mérites est de ressembler à la Sainte Vierge.    

 

 

11 mai 2007

Hexagone

 

 

 

 

 

Emprunté au latin hexagonus, lequel est emprunté à un mot grec composé signifiant "à six angles", hexagone est attesté en français au XIVe siècle sous la plume de l’admirable Nicolas Oresme (in Le livre du ciel et du monde) et il est enregistré comme adjectif et nom dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à aujourd’hui. La définition, d’une édition à l’autre, ne change guère : c’est "qui a six pans, six angles" (une citadelle hexagone, un plan hexagone, un bassin hexagone – on emploierait aujourd’hui hexagonal – et, substantivement, un hexagone). En 1762, les pans de la définition de 1694 sont remplacés par les côtés et il est précisé qu’on "dit de toute figure hexagone que c’est un hexagone" (1798, 1832-35, 1932-35). Dans cette dernière édition, il est indiqué qu’hexagone est un "terme de géométrie" et qu’il "se dit particulièrement, en termes de fortification, d’un ouvrage composé de six bastions". L’article que Furetière consacre à ce mot en 1690 dans son Dictionnaire universel est plus complet que celui de l’Académie, postérieur de quatre ans : "terme de géométrie, figure de six angles et de six côtés" et "en matière de fortification, un hexagone est une place fortifiée de six bastions" - sens qui n’apparaît que dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35). De même, L’Encyclopédie (1751-65) suit assez  fidèlement Furetière : "terme de géométrie, figure composée de six angles et de six côtés... Un hexagone, en terme de fortification, est une place fortifiée de six bastions". Ce que L’Encyclopédie ajoute, c’est tout ce qui se rapporte à la géométrie : "un hexagone régulier est celui dont les angles et les côtés sont égaux… Il est démontré que le côté d’un hexagone est égal au rayon du cercle qui lui est circonscrit… On décrit donc un hexagone régulier en portant six fois le rayon du cercle sur sa circonférence. Pour décrire un hexagone régulier sur une ligne donnée AB, il ne faut que former un triangle équilatéral ACB, le sommet c sera le centre du cercle circonscriptible à l’hexagone que l’on demande".

Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), et Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), reprennent ces définitions, Littré, en les illustrant de citations d’écrivains : "adjectif, terme de géométrie, qui a six angles et six côtés" et "substantif masculin, figure composée de six angles et de six côtés". Chez ce dernier, c’est aussi un "terme de fortification" : "ouvrage composé de six bastions". Il en va de même dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : "adjectif (vieilli), qui a six angles, six côtés (égaux)" (synonyme moderne hexagonal) et "substantif masculin, polygone à six angles, six côtés (égaux)".

Dans la rubrique "étymologie et histoire" de l’article hexagone (in Trésor de la Langue française), il est établi qu'à partir de 1934, ce nom désigne "la France continentale" et que l’auteur qui a désigné la France ainsi est Charles de Gaulle (Vers l’armée de métier). On comprend pourquoi cette désignation est aussi tardive et pourquoi elle est le fait d’un officier supérieur. Pour assimiler la France à une figure géométrique, sans doute fallait-il être pourvu en "esprit de géométrie", comme aurait dit Pascal. Mais surtout, il fallait avoir vu de nombreuses cartes de France (lesquelles sont accrochées dans les écoles au début du XXe siècle), avec les frontières nettement tracées. Or, les militaires ont toujours eu à leur disposition des cartes, serait-ce parce que la géographie (et les cartes que tracent les géographes) "servent d’abord à faire la guerre". En fait, c’est l’historien Lucien Febvre qui, le premier, semble-t-il, dans un ouvrage publié en 1922, a assimilé la France à une figure à six côtés : "une admirable géométrie (…) proposait aux savants ses combinaisons de lignes, entre lesquelles ils pouvaient choisir : la France était-elle un hexagone, plutôt qu’un octogone ? Cruelle incertitude". Certes, l’équivalence (la France est un hexagone) n’est pas une désignation directe (habiter l’Hexagone) : "il y a environ deux mille ans, la France, c’était la Gaule. Pendant des siècles, la France a été la France : aujourd’hui la France est encore la France, mais on l’appelle l’Hexagone" (Beauvais, L’Hexagonal tel qu’on le parle, 1970).

Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens répètent les définitions antérieures : "polygone à six angles et six côtés" ; "adjectif, vieilli" ; "par extension, se dit d’un solide dont la base a six angles et six côtés" et "ouvrage à six côtés, flanqué de six bastions". Ils relèvent aussi l’emploi de ce nom, avec une majuscule, qu’ils jugent familier : "l’Hexagone, la France, par vague assimilation du tracé de ses frontières à une figure hexagonale" et ils affirment de façon péremptoire, sans justifier leur point de vue, que "cet emploi est à déconseiller". On ne sait sur quoi ils fondent ce jugement. De Gaulle est un grand écrivain ; Febvre, un excellent historien ; Beauvais, un bon observateur de la langue parlée. Peut-être est-ce l’équivalence posée entre la France et une figure de géométrie qui heurte les Académiciens ? Certes. Mais toute assimilation entre une réalité historique et une figure de géométrie est vague en soi, donc en partie abusive. A moins que ce ne soit la familiarité prêtée à Hexagone qui les amène à déconseiller l’usage de ce mot : auquel cas, ils devraient déconseiller tous les mots ou les sens jugés familiers, souvent de façon arbitraire. Leur jugement est dans ce cas précis sans vrai fondement : arbitraire, en un mot.

 

10 mai 2007

Ingérence

 

Du "droit" "d'ingérence"

 

 

 

Le mot ingérence, qui appartient au vocabulaire des Modernes, est enregistré par Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) ; les Académiciens lui emboîtent le pas en 1878 (septième édition du Dictionnaire de l’Académie française). Les définitions de Littré ou des Académiciens sont vagues : "action de s’ingérer", écrivent-il, un peu paresseusement. Ils ne remarquent pas qu’ingérence ne suit pas la règle des noms formés avec le suffixe – ence ou – ance, lesquels sont associés habituellement à un participe présent ou à un adjectif verbal (tolérant, tolérance, indigent, indigence, compétent, compétence). Certes, le sens du verbe s’ingérer est exposé dans ces dictionnaires : c’est "se mêler de quelque chose sans en avoir le droit, l’autorisation ou sans en être requis" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) ; de fait, l’ingérence, c’est "l’action de se mêler de quelque chose sans en avoir le droit, etc.". Certes, le sens d’ingérence est éclairé par les exemples cités : "l’ingérence toujours fâcheuse de l’État dans la gestion des propriétés privées" et "combattre les ingérences déplacées de l’esprit de parti" (Littré) et, dans une moindre mesure : "son ingérence dans cette affaire fut cause de sa ruine" (Académie, 1932-35).

L’article que les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) y consacrent est plus long et plus complet que celui de ces dictionnaires. Deux sens sont distingués suivant le contexte. S’il s’agit de politique internationale, ingérence a pour sens "intervention d’un État dans les affaires intérieures d’un autre État", comme dans cet extrait des Mémoires de Guerre : "j’écrivis à Eden que moi-même et le Comité national avions décidé que Muselier n’était plus commandant en chef de la marine et que nous n’acceptions pas, à ce sujet, l’ingérence du gouvernement anglais" (De Gaulle, 1954). En dehors des relations entre les Etats, il signifie "action de s’ingérer dans l’activité, les affaires d’autrui". C’est dans ce sens que Mounier l'emploie : "cette manie de l’ingérence est une des formes les plus fréquentes de l’instinct de domination chez la femme" (1946).

Le Trésor de la Langue française a été rédigé dans les années 1960-80, à une époque où les Modernes n’étaient pas encore tout à fait modernes et n’avaient pas encore inventé le moderne et abusif droit d’ingérence. L’immense mérite des Académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, est non seulement de ne pas céder aux sirènes de la Modernité, mais encore d’expliquer pourquoi droit d’ingérence est impropre. L’ingérence est "l’action de s’ingérer dans les affaires d’autrui". Le mot, précisent-ils, "relève surtout d’un emploi juridique", comme dans les exemples "l’ingérence d’un mari dans la gestion des biens de son épouse", "dénoncer l’ingérence de l’État dans une transaction". C’est aussi le "délit d’un fonctionnaire public qui prend un intérêt dans des entreprises qu’il a charge d’administrer ou de surveiller" (sens qui est ignoré des auteurs du Trésor de la Langue française) et "par extension, l’intervention d’un État dans les affaires qui relèvent de la souveraineté d’un autre État", comme dans les exemples : "dénoncer l’ingérence d’une puissance étrangère" et "le principe de non-ingérence est un des fondements du droit international". De ce fait, puisque la non-ingérence est un fondement du droit international, le droit dit d’ingérence n'est pas un droit. Il est sans réalité dans le monde. Voilà pourquoi les Académiciens écrivent en caractères gras : "c’est abusivement qu’on use des termes droit d’ingérence, devoir d’ingérence". L’abus tient au fait que ces termes "sont contraires au principe de non-ingérence". Les seuls termes adéquats sont droit d’assistance ou devoir d’assistance – non pas l’ingérence (chimère juridique) mais l’assistance (réalité humaine).

Le droit d'ingérence est une invention idéologique, dont on connaît l’auteur : un bon docteur qui fut dans sa jeunesse communiste et stalinien de stricte obédience et responsable d’une Union des Etudiants Communistes (oui, ça a existé, et pas sous Mérovée). Sa hâblerie a mis au monde un rien, qui a été fourgué à quelques Etats ou gouvernements, un peu gogos ou idéologisés à mort, dont la France. Ingérence est attesté pour la première fois dans un ouvrage que l’homme politique Rémusat a publié en 1860 : Politique extérieure de la France. C'était l'époque où la France recommençait à s'étendre hors de ses frontières, et très loin dans le monde. Elle s'ingérait donc partout. Ce que ressuscite le droit d'ingérence, ce sont les rapports de force propres à la constitution d'empires. Le propre des empires, coloniaux ou non, est de s'ingérer dans les pays libres et souverains. Que le droit d'ingérence ait été inventé par un ex-admirateur de l'URSS, puissance qui se mêlait partout dans le monde des affaires intérieures des pays qu'elle contrôlait, est dans l'ordre des choses : c'est ce qu'il a sauvé de la politique menée par ce monstre heureusement disparu.

 

09 mai 2007

Démocratisation

 

 

Démocratiser et démocratisation

 

 

 

 

Ces deux mots ne sont pas enregistrés dans les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935, bien qu’ils soient attestés anciennement, démocratiser au XIVe siècle chez Nicolas Oresme ("démocratiser, c’est être en démocratie"), démocratisation en 1797. C’est Littré, qui, le premier, les relève dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), démocratiser avec deux sens : "conduire à la démocratie" et "afficher des principes démocratiques" (il n’y a pas d’exemple ou de citation qui illustre ces sens) ; démocratisation, dans le Supplément de 1877, avec un seul sens : "action de démocratiser, de rendre démocratique". Une citation l’illustre. C’est un extrait du Journal des Débats du 14 octobre 1876 : "l’épargne, recueillie et concentrée, alimente aussitôt de nouvelles fournitures de travail dont tous les ateliers successivement profitent à leur tour ; cette démocratisation des capitaux est la bonne". Le problème est que la citation n’a rien en commun avec la définition ("action de rendre démocratique"), la démocratisation des capitaux n’étant que la vive croissance de l’épargne observée entre 1850 et 1900 ou une forme de capitalisme populaire.

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94) et dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens de démocratiser sont clairement exposés. Le second sens est "rendre accessible à toutes les classes de la société, mettre à la portée de tous", le complément d’objet du verbe désignant "un bien matériel, culturel, une activité humaine" : l’instruction, l’école, le ski, le tennis, la vitesse, le luxe, etc. Le premier sens est "rendre démocratique au point de vue idéologique, politique, institutionnel", le complément d’objet du verbe désignant une région, un pays, une institution : l’Espagne, à la mort de Franco, la Grèce, à la chute du régime des colonels, le Chili, après le départ de Pinochet, l’Allemagne après la capitulation du 8 mai 1945, etc. Pourtant, ce sens, en apparence positif, est illustré d’un exemple tout négatif, qui infirme la définition. C’est l’extrait d’un ouvrage du fils de George Sand, homme politique et "républicain" déclaré, qui, en 1851, s’exclame sérieusement : "je veux démocratiser la Bretagne, réhabiliter la Vendée, moraliser, donner à la république ces deux provinces si longtemps abruties par la superstition et l’aristocratie ; je veux prêcher en Bretagne, en Vendée, la vérité sociale". On frémit à l’idée que ce projet fou aurait pu être réalisé, comme il l'a été en 1793. Au XXe siècle, la "vérité sociale" s’est prêchée à la baïonnette, à la mitrailleuse ou aux gaz létaux.

Les Académiciens définissent avec plus de justesse que les auteurs du Trésor de la Langue française le verbe démocratiser : c’est, dans un sens politique, "introduire, progressivement ou non, la démocratie dans un pays, un régime, une institution" (les exemples sont moins ambigus que celui du Trésor : "au XVIIIe siècle, la monarchie anglaise a commencé à se démocratiser, démocratiser la vie intérieure d’un parti politique, démocratiser les statuts d’une association") et c’est, dans un sens social "étendre une activité à un plus grand nombre de participants ou de bénéficiaires" : "démocratiser l’enseignement supérieur, l’allongement de la durée des congés a démocratisé la pratique des sports d’hiver". En revanche, pour ce qui est de démocratisation, les Académiciens confondent dans une même définition les deux sens qu’ils ont distingués dans le verbe démocratiser : "le fait de démocratiser, de se démocratiser ; l’état qui en résulte". Des deux exemples cités, la démocratisation d’un régime autoritaire, la démocratisation de l’enseignement, le premier réfère au processus politique et à la démocratie au sens propre et ancien de ce terme, le second au processus social ou marchand, de plus en plus souvent marchand et de moins en moins souvent social, comme dans ces faits, si souvent cités : le ski, le tennis, la voile, le golf, la maison individuelle, les séjours en Thaïlande, les vacances en Tunisie, l’avion – c’est-à-dire la baisse des prix qui rendent ces biens ou services accessibles à un nombre croissant de consommateurs. Les auteurs du Trésor de la Langue française distinguent nettement les deux sens de démocratisation : "action de rendre démocratique au point de vue politique, institutionnel ; son résultat" et "action de mettre un bien à la portée de toutes les classes de la société ; son résultat". Les exemples qui illustrent ces sens sont en contradiction avec les définitions. Ainsi, pour ce qui est du sens politique, cette phrase de Jaurès (1911) : "en Allemagne, le prolétariat combat pour la démocratisation des Landtags et des municipalités". Cette démocratisation annonce celle qui, après 1917, a transformé la Russie en tyrannie.

Ce que les dictionnaires font apparaître et disent même explicitement, c’est la perversion lente et insidieuse de la démocratie, de plus en plus souvent réduite à l’économie ou à la diffusion des marchandises, et l'habileté des producteurs et des marchands qui ont réussi à accaparer le beau mot de démocratie et à y faire désigner la vente massive de leurs produits. Rendre démocratique, ce n’est plus instaurer la démocratie, c’est-à-dire faire en sorte qu’un peuple donné exerce lui-même, ou par ses représentants, le pouvoir, mais c’est faire en sorte que les habitants de ce pays (que l’on ne peut plus nommer citoyens) consomment de plus en plus de biens, et pas seulement des biens matériels, même des biens moraux ou spirituels, de la connaissance, de l’information, de la culture, des livres, des disques, etc., à la fois pour faire tourner la machine à plein rendement et pour accroître les revenus des marchands.

 

 

08 mai 2007

Tribu

 

 

 

 

 

La modernité a ses mots fétiches : ce sont ethnique, tribu (il est préférable d’employer le mot au pluriel), pluriel, différences (mot sur le déclin), glisse, cool, zen, etc. De tous ces mots, le plus intéressant est tribu (les noms féminins se terminant par u sont rares : vertu, glu), à cause de son ancienneté ou de son archaïsme, devrait-on dire. Il est emprunté au latin tribus (génitif, tribus), que M. Gaffiot définit ainsi : "tribu, division du peuple romain ; primitivement, au nombre de trois" (Dictionnaire illustré latin français, Hachette, 1934). Dans la Vulgate (traduction de la Bible par Saint Jérôme), c’est par ce mot tribus que sont désignés les lignages patriarcaux des Hébreux : d’où l’habitude prise d’user de ce terme à propos du monde biblique ancien : les "douze tribus d’Israël". Tribu est attesté en français, comme terme de civilisation romaine, à la fin du XIVe siècle au sens de "division du peuple romain" ("lignées, c’est tribus en latin") ; puis au milieu du XVe siècle et dans les siècles suivants, comme terme biblique et de civilisation hébraïque : "les douze tribus d’Israël", "la tribu de Juda" et, chez Racine (Athalie), "la tribu sainte".

Les auteurs de dictionnaires relèvent ces deux seuls sens jusqu’en 1798 (cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française) ; Nicot (Trésor de la Langue française, 1606) : "une tribu était anciennement la trente-cinquième partie du peuple de Rome, parce que le peuple était divisé en trente-cinq parts, que nous pourrions appeler bandes ou ligues ou cantons, dont chacune avait certain nom" ; Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : "certaine quantité de peuple dont on fait la distribution en plusieurs quartiers ; le peuple juif était divisé en douze tribus ; le peuple romain était aussi divisé en trente-cinq tribus" ; les Académiciens en 1694 : "une des parties dont un peuple est composé et qui dans son origine comprenait tous ceux qui étaient sortis d’une même tige" (exemples : "les douze tribus d’Israël, la tribu de Juda, le peuple de la ville de Rome était divisé en tribus"), et en 1762 : "une des parties dont un peuple est composé" ("le peuple de la ville d’Athènes, de Rome, était divisé en tribus") et "chez les Juifs, tribu comprenait tous ceux qui étaient sortis d’un des douze patriarches" ("les douze tribus d’Israël, la tribu de Juda") ; Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) : "une des parties dont un peuple est composé", Féraud précisant qu’on "ne le dit guère que des peuples anciens" ("le peuple d’Athènes, de Rome était divisé par tribus", "les tribus d’Israël", "la tribu de Juda, etc."). Dans L’Encyclopédie (1751-65), un très long article est consacré aux tribus d’Israël, d’Athènes, de Rome, aux noms qu’elles portaient et à leur histoire.

C’est à partir de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) que de nouveaux sens sont exposés, dont un embryon du sens moderne : "dans le style de la chaire, on appelle quelquefois l’ordre ecclésiastique la tribu sacrée ou sainte par allusion à la tribu de Lévi, qui était vouée au culte" et "tribu se dit quelquefois d’une peuplade ou d’un petit peuple, relativement à une grande nation dont il fait partie"  (exemples : "une tribu de Tartares, une tribu de Germains"). Ces deux nouveaux sens se retrouvent dans la sixième édition (1832-35).

Aux XIXe et XXe siècles, les sens de tribu s’enrichissent. Le nom est extrait des civilisations antiques et il s’étend à des réalités modernes. Il est vrai que Mme de Sévigné l’emploie en 1671 pour désigner une "grande et nombreuse famille". Chez Du Bos, en 1734, c’est un "groupe social et politique fondé sur une parenté ethnique". A la fin du XVIIIe siècle, Buffon en use au sujet du monde animal et végétal. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), enregistre ces emplois : "familièrement, les divers membres d’une famille" (Mme de Sévigné : "j’embrasse tout ce qui est autour de vous ; j’ai bien envie de savoir où va votre tribu") ; "il se dit, en un sens analogue, des animaux et des végétaux" (Buffon : "la grande tribu des petits oiseaux de rivage") ; et "au figuré, coterie, parti" (Saint-Simon : "l’esprit du duc de Noailles et sa tribu si établie donnait au régent de la crainte") ; "tribu se disait des subdivisions des quatre nations dans l’université de Paris  et d’une certaine quantité de moines qui avaient un supérieur particulier soumis à l’abbé". Outre les sens relevés dans les éditions du XVIIe et du XVIIIe siècles de leur Dictionnaire, les Académiciens regroupent dans un même aliéna de la huitième édition (1932-35) les sens nouveaux : "tribu se dit figurément et familièrement d’une famille, d’une coterie, d’un groupe nombreux" et "en termes de botanique et de zoologie, d’une division de la classification qui prend place entre la famille et le genre".

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) distinguent les emplois de tribu à propos des civilisations antiques grecque, romaine et judaïque, des emplois modernes, en particulier du sens de tribu en anthropologie : "groupe social, généralement composé de familles se rattachant à une souche commune, qui présente une certaine homogénéité physique, linguistique, culturelle...", que ces groupes primitifs aient survécu à l’uniformisation du monde ("durant une nuit d’hiver brille une solitude où des tribus canadiennes célèbrent la fête de leurs génies", Chateaubriand, Les Natchez, 1826) ou qu’ils aient disparu ("il manquait à Clovis d’être aussi puissant dans son pays d’origine que dans ses domaines nouveaux ; les tribus franques, restées païennes, avaient des chefs qui n'étaient pas disposés à obéir au parvenu converti", Bainville, Histoire de France, 1924). Le sens ethnique de tribu est glosé ainsi : "dans les sociétés primitives, groupe social sur un territoire se réclamant de la même souche, composé d’unités autonomes plus petites généralement fondées sur la parenté, qui bénéficie d’une autorité politique". Les synonymes sont clan, ethnie, peuplade. Les tribus sont africaines, australiennes, arabes, bédouines, errantes, germaniques, indiennes, primitives, sauvages. Le sociologue Durkheim est l’un des premiers à avoir théorisé la tribu : "elle est formée par un agrégat de hordes ou de clans ; la nation (la nation juive par exemple) et la cité par un agrégat de tribus" (1893), ce qui n’empêche pas que le terme soit source de confusions : "les anthropologues désignent habituellement par le terme de tribu deux réalités, deux domaines de faits différents mais liés. D’une part, presque tous s’en servent pour distinguer un type de société parmi d’autres, un mode d’organisation sociale spécifique (...). Ce point, cependant, ne fait pas l’unanimité parmi eux par suite de l’imprécision, du flou des critères sélectionnés pour définir et isoler ces divers types de société. Mais le désaccord est encore plus profond à propos du second usage du terme tribu, lorsqu’il sert à désigner un stade de l’évolution de la société humaine" (Godelier, 1973).

De fait, ce nom désigne d’innombrables réalités : un "groupe familial nombreux" (ou smala), comme chez Zola : "ce qui a achevé de donner à ce coin perdu un caractère étrange, c’est l’élection de domicile que, par un usage traditionnel, y font les bohémiens de passage. Dès qu’une de ces maisons roulantes, qui contiennent une tribu entière, arrive à Plassans, elle va se remiser au fond de l’aire Saint-Mittre" (La Fortune des Rougon, 1871) ou chez Guéhenno : "Jean-Jacques, plus attaché qu’il ne le dit à sa Thérèse, bon gré mal gré, entrait dans les soucis de la tribu Le Vasseur comme d’une belle-famille. Toute la tribu appelait Thérèse ma tante. Il fallut bien que lui-même devînt l’oncle" (Jean-Jacques, 1948) ; ou un "groupe de personnes partageant les mêmes intérêts, les mêmes opinions" (clan, coterie) comme chez Daudet : "toute la tribu innombrable des comédiennes trop plâtrées et des comédiens à menton bleu s’occupaient de mon œuvre !" (1888) ; ou un "groupe d’animaux qui vivent en société" comme chez Maurois ("un jeune singe qui a la plus profonde affection pour le vieux mâle de la tribu voit celui-ci glisser sur une pelure de banane", 1918) ; et même tout groupe, comme chez Nerval : "une sorte de tribu farouche, de sept ou huit drôles mal vêtus, remplissait l’intérieur de la salle basse" (Voyage en Orient, 1851) ou chez Giraudoux : "cette tribu des femmes où vous refusiez de passer, vous y êtes" (1944).

Jadis, les Français n’abusaient pas des désignations : n’importe quoi n’était pas nommé n’importe comment. Il semble que ce temps soit révolu. Donc, tout groupe, quel qu’il soit, peut être qualifié de tribu.

Les publicitaires ne se privent pas de cette latitude ; ils en abusent même. Tribu étant porteur, id est capable au seul prononcé de faire gagner beaucoup d’argent à ceux qui s’en parent, ils s’en sont emparés. Tout est tribu dans la com., la pub. ou les media, surtout les clans, partis, sectes, coteries, ethnies ou prétendues minorités dites visibles qui se distinguent, au milieu de la population française, par leurs boubous bariolés, leurs coiffures exotiques, leurs danses, leur musique ou leur apparence physique, mais qui, eux aussi, comme les autres, sont des consommateurs solvables, à qui le système marchand vend cher et sans scrupule de la verroterie exotique, grâce à laquelle ils recouvrent une prétendue identité qu’ils disent avoir perdue ou qu’ils prétendent avoir été bafouée par ceux-là qui les accueillent généreusement. Entre la tribu (que l’on exhibe) et le tribut (que l’on veut faire payer aux hôtes), la différence est mince. Un t en plus ou en moins n’importe guère ! La France est entrée dans le tunnel de l’indifférenciation pour ce qui est des sexes, genres, mots, vêtements, etc. De fait, tribu et tribut, avec ou sans t, féminin ou masculin, c’est du pareil au même.

 

 

 

07 mai 2007

Tabou

 

 

 

En voilà un mot moderne ! C’est le navigateur Cook qui en a appris l’existence en Polynésie sous la forme tabu ou tapu, qu’il a transposée en taboo (Journal d’une expédition faite dans la mer Pacifique). Il est attesté en français en 1782 comme adjectif, d’abord sous la forme tatoo, puis en 1785, sous la forme taboo (comme adjectif et comme nom) et en 1797, toujours sous cette même forme anglaise dans Voyage de La Pérouse autour du monde ; enfin en 1822 sous la forme tabou (Arago, Promenade autour du monde). En 1831, Dumont d’Urville rappelle la forme originelle de ce mot dans les langues de Polynésie : "le tabou, ou plus correctement tapou…" ("Du tabou et des funérailles à la Nouvelle-Zélande ", in Revue des Deux Mondes).

C’est comme un mot exotique, relatif aux croyances des Polynésiens, que tabou est relevé par les auteurs de dictionnaires ; par Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : "espèce d’interdiction prononcée sur un lieu, un objet ou une personne par les prêtres ou les chefs en Polynésie" et "il se dit adjectivement des personnes ou des choses soumises au tabou", et par les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : "mot d’origine polynésienne qui désigne, chez les peuples primitifs, chez les sauvages, les êtres et les choses auxquels il n’est pas permis de toucher".

Le mot tabou a beau désigner un interdit, il n’échappe pas à la vague de fond qui a bouleversé et refaçonné la langue française. Extrait dans un premier temps de la civilisation polynésienne et des univers primitifs ou sauvages, il s’est étendu, comme de nombreux autres mots, à ce qui est européen ou occidental et il a pris des sens sociaux. En 1866, Amiel dans son Journal est le premier à employer l’adjectif dans un sens étendu et spécifiquement occidental : "frappé d’interdit, dont on n’ose pas parler", ouvrant grand la porte à tous les sujets, problèmes, thèmes, réalités, objets, mots, prétendument tabous, dont traitent à longueur de colonnes les gazettes, au point que l’on est en droit de s’étonner que ces sujets obligés ou convenus soient jugés interdits et encore qualifiés de tabous, alors que tout le monde en parle d’abondance depuis des décennies. En 1903, Lévy-Bruhl, l’inventeur des mentalités "primitives", étend l’emploi du nom tabou aux réalités sociales et humaines de l’Occident : "l’homme est naturellement moral, si l’on entend par là que l’homme vit partout en société, et que dans toute société il y a des "mœurs", des usages qui s’imposent, des obligations, des tabous" ; et en 1933, Morand (dans Londres) traite des incontournables tabous sexuels, qu’il croit découvrir dans la société anglaise, lançant le mythe du sexe tabou ou "frappé d’interdit", ce qui a dû amuser les innombrables femmes à hommes ou hommes à femmes de son temps, les Messaline, Casanova et Don Juan modernes et ce qui doit faire s’esclaffer aujourd’hui les habitués des sites, revues, cabarets, clubs, etc. érotiques ou pornographiques.

Alors que les premiers lexicographes, Littré et les Académiciens en 1935, qui aient relevé tabou l’ont défini de façon limitée, restreignant l’usage qui en était fait de leur temps aux croyances magiques et religieuses des peuples primitifs ou sauvages, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) prennent acte de l’extension de ce nom aux sociétés occidentales et en décrivent tous les emplois, comme nom ou comme adjectif, aussi bien chez les peuples primitifs que dans les sociétés dites évoluées d’Occident.

Pour les savants qui étudient les peuples exotiques, c’est une "personne, un animal, une chose qu’il n’est pas permis de toucher, parce qu’il ou elle est investi(e) momentanément ou non d’une puissance sacrée jugée dangereuse ou impure". En 1957, un spécialiste d’histoire sociale note que "le mot tabou (…) est employé maintenant couramment par les ethnographes comme synonyme d’interdit". Par métonymie, le mot signifie aussi "l’interdiction de caractère sacré qui pèse sur une personne, un animal, une chose", comme l’écrit Jules Verne dans les Enfants du Capitaine Grant en 1868 à propos des peuples de Polynésie ("le tabou, commun aux peuples de race polynésienne, a pour effet immédiat d’interdire toute relation ou tout usage avec l’objet ou la personne tabouée. Selon la religion maorie, quiconque porterait une main sacrilège sur ce qui est déclaré tabou, serait puni de mort par le Dieu irrité") ou le géographe Vidal de la Blache, à propos d’Africains : "la vie tout entière du nègre de Guinée est empêtrée de rites et de superstitions qu’il serait aussi dangereux d’enfreindre que celle du tabou polynésien" (Principes de géographie humaine, 1921).

De là, le nom s’étend à d’innombrables réalités. C’est un "interdit d’ordre culturel et /ou religieux qui pèse sur le comportement, le langage, les mœurs" : il est linguistique et sexuel. Même les psychanalystes, qui traquent les tabous, ont leurs propres tabous : "quand on songe au nom de père que les psychanalysés donnent sérieusement ou ironiquement à leur analyste, il semble bien que le tabou de l’inceste a inspiré quelque peu la codification du transfert" (Psychanalyse). Du comportement, du langage et des mœurs, il contamine la société tout entière : c’est une "règle d’interdiction respectée par une collectivité". Le sens interdit des panneaux de signalisation routière serait donc un tabou, de même que les choses les plus anodines, telles que les méthodes dont usent les historiens : "gardons-nous de sous-estimer la puissance persistante de ce vieux tabou : "tu ne feras d’histoire qu’avec les textes"", s’exclame l’historien, honorablement connu, Lucien Febvre (1949) ou les mathématiciens : "il faut abolir le tabou selon lequel, à l’école, on ne parle pas de l’école. Il faut montrer aux élèves comment remettre constamment en cause l’apprentissage lui-même, comment se démonte leur propre apprentissage" (Bertrand Schwartz, 1969).

Dès lors, l’adjectif tabou peut qualifier n’importe quelle réalité : un inanimé abstrait ou concret ("en quoi le fait de toucher un objet tabou, un animal ou un homme impur ou consacré (...) a-t-il pu jamais constituer un danger social ?", s’exclame le sociologue Durkheim en 1893), un sujet ("nous sentons à la fois que nous abordons des sujets tabous dont l’évocation seule pourrait déchaîner la colère céleste et que nous commettons ce sacrilège dans une confortable sécurité", Maurois, 1918), des statuettes, des mots, un nom propre, une personne, des écrivains ("il nous paraît inexcusable de n’avoir pas étudié à fond quelques-uns de ces écrivains tabous", s’excuse l’abbé Bremond en 1920). En bref, la modernité a réussi l’exploit de renverser le sens premier du mot tabou, qu’il soit nom ou adjectif : ce n’est plus une chose ou une personne qu’il est interdit de toucher ou dont il est interdit de parler, mais d’innombrables réalités dont il faut parler d’abondance et sans jamais s’interrompre. Jamais de prétendus interdits n’ont suscité autant de discours, si bien que, paradoxe, ce qui est interdit, c’est l’interdit. Ce qui est tabou, c’est le tabou.


 

 

 

06 mai 2007

Cimetière

 

 

 

 

 

Il y a à peu près cent mille ans les hommes se sont mis à enterrer leurs morts. Jusque-là, les corps étaient laissés dans la nature. Les vautours, les chiens, les hyènes, etc. se nourrissaient de ces masses de protéines.

On comprend donc que le nom cimetière ne soulève pas de difficulté pour ce qui est de ses sens et emplois. L’article du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) est bref et clair : "lieu où l’on enterre les morts" (exemples : conduire au cimetière, un cimetière militaire, il repose au cimetière du Père-Lachaise ; expression figurée et populaire : expédier quelqu’un au cimetière, le tuer") et "par analogie, lieu où l’on rassemble des objets hors d’usage" (exemple : un cimetière de voitures).

L’origine du mot est connue : cimiterium ou coemeterium du latin chrétien. Dans son Dictionnaire illustré latin français (1934), M. Gaffiot cite en référence deux auteurs qui ont employé ce mot : Cyprien, évêque de Carthage (première moitié du IIIe siècle) et Tertullien, écrivain chrétien, de Carthage aussi, mort en 240. Le mot est emprunté à un mot grec, qui a pour sens "lieu où l’on dort" et "lieu où reposent les morts". Le mot français est attesté au XIIe siècle sous la forme cimetire ("le duc Miles se tint devers un cimetire"), qui a été masculin et féminin jusqu’au XVIe siècle. Au XIIIe siècle, il est apparaît sous la forme moderne de cimetiere.

Dans les anciens dictionnaires, la définition est "lieu où on enterre les morts" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762) ; "lieu destiné à enterrer les morts" (1798) ; "lieu découvert et ordinairement clos de murs, dans lequel on enterre les morts" (1832-35) ; "lieu dans lequel on enterre les morts" (1932-35) ; "le lieu où l’on enterre les morts" (Littré, Dictionnaire de la Langue française, 1863-77). A compter de la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, les Académiciens notent que ce nom s’emploie dans un sens figuré : "figurément, en parlant d’un pays dont l’air est mortel pour les étrangers, on dit que c’est leur cimetière" (1798, 1832-35). Littré relève encore ce sens : "le lieu où la mort frappe et sévit" (exemples : "la ville était devenue un vaste cimetière", "l’Italie a passé longtemps pour le cimetière des Français"), que les Académiciens ignorent dans la huitième édition (1932-35). Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), comme dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré, il est noté qu'en France, il n’y a plus de cimetières dans l’enceinte des villes et que "les cimetières ne sont plus permis dans le sein des villes", réalité avérée par le déplacement du Cimetière des Innocents en 1786, mais que l’extension des villes au milieu du XIXe siècle a rendue caduque, puisque le cimetière du Père-Lachaise est désormais à l’intérieur de Paris.

De tous ces lexicographes, les seuls qui attribuent un caractère religieux au cimetière (cf. ci-dessous "bénit") sont les auteurs du Trésor de la Langue française : "terrain généralement bénit, le plus souvent clos de murs, dans lequel on enterre les morts" ou qui notent l’extension de ce terme à d’autres réalités que les hommes (un cimetière d’animaux) et "terrain où l’on entasse des engins hors d’usage" (un cimetière de voitures, de bateaux et par métaphore, la corbeille, cimetière des vieux papiers, Maupassant, 1885).

Dans les dictionnaires, le nom cimetière n’est jamais suivi d’un adjectif relatif à la religion, que ce soit catholique, chrétien, juif, musulman. Les seules attestations d’adjectif qualifiant cimetière se trouvent dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : cimetière suburbain, militaire ou cimetière marin, titre d'un poème de Paul Valéry paru en 1920. La seule attestation d’un adjectif relatif à la religion ou à un peuple est dans la référence à un tableau de Ruisdael, peintre du XVIIe siècle : "il est un tableau dont nous savons avec certitude qu’il ne correspond pas à la réalité, car le site existe toujours. C’est le Cimetière juif, sujet tant aimé de Ruisdael" (Huyghe, 1955). Le cimetière est un lieu, qui appartient à une commune et où sont enterrés les morts, quelque confession qu’ils aient professé de leur vivant.

 

Or, depuis quelques années, on peut lire dans la presse ou entendre dans les media des journalistes évoquer, au sujet des profanations (cf. ci-dessous, la note consacrée à ce mot), les cimetières chrétiens, juifs, musulmans ou, à l’intérieur de ces cimetières, des tombes chrétiennes, juives, musulmanes. Ainsi, pour la première fois dans l’histoire de la langue française, le nom cimetière ou tombe est suivi(e) d’un adjectif de religion, comme si on n'enterrait plus en France des hommes, mais des juifs, des musulmans ou des chrétiens, c’est-à-dire des hommes réduits à leur seule croyance.

Pis, ces faits fournissent aux journalistes et aux hommes politiques l’occasion d’établir en toute bonne conscience une échelle morale : le crime suscite horreur et indignation (dont on ose espérer qu’elle n’est pas de pure montre) quand le cimetière profané est dit juif ou musulman, mais il ne suscite qu’indifférence, quand le cimetière ou les tombes profané(es) est ou sont qualifié(es) de chrétien ou de chrétiennes. La profanation cesse d’être horrible si les victimes sont des chrétiens. Il n’y a pas à s’en étonner. Tel est le nouvel ordre du monde. Au Soudan, pendant près de vingt ans, le régime musulman a mené une guerre d’extermination contre les populations du Sud, dont le seul crime est d’être animistes ou chrétiennes, faisant plus d’un million de morts, sans que quiconque proteste, s’en indigne ou engage des poursuites contre les dirigeants soudanais, bien que cette guerre eût été objectivement raciste, les exterminateurs étant arabes et les exterminés noirs. Or, dès que ces dirigeants ont mené la même guerre d’extermination contre les populations du Darfour, dans l’Ouest du Soudan, ce fut un concert d’indignations et de protestations, pour la raison que les victimes n’étaient pas chrétiens, mais musulmans. Cette même échelle a été observée à Timor, où plus d’un quart des habitants chrétiens de ce pays ont été exterminés dans l’indifférence générale, à Djakarta, où la minorité chinoise et chrétienne a dû subir des pogroms et des ratonnades, sans que quiconque s’en indigne, en Indonésie et aux Célèbes, en URSS et dans les pays de l’Est, en Chine, au Vietnam, etc. La France est ouverte sur le monde, elle en suit les règles, même les pires. La profanation de cimetières dits chrétiens s’y fait dans l’indifférence générale.


 

05 mai 2007

Profanation

 

 

 

Il ne se passe pas de semaine dans notre belle France "tolérante", "ouverte" et "multiculturelle", en avance dans tous les domaines de plusieurs décennies sur les autres pays du monde, qui, eux, refusent de suivre la France dans cette voie moderne et restent intolérants, fermés, monoculturels - il ne se passe donc pas de semaine (et parfois même de jour) sans que des fous furieux ou des crétins s’introduisent la nuit dans des cimetières, que ceux-ci se trouvent dans de grandes villes, dans des bourgs ou à la campagne, qu’ils soient civils ou militaires, pour y dégrader des tombes ou les barbouiller de peinture rouge ou noire et pour détruire les quelques symboles religieux discrets qui y sont posés ou qui les surmontent. Bienheureux Chinois ! Ils sont intolérants, fermés, monoculturels. Leurs ancêtres reposent donc en paix pour l’éternité.

Le nom profanation est emprunté à la langue latine de la chrétienté. Dans son Dictionnaire illustré latin français (1934), M. Gaffiot traduit profanatio par "profanation, sacrilège" et il relève un seul emploi de ce nom chez l’écrivain chrétien de Carthage, Tertullien, mort vers 240 après Jésus-Christ. Ce nom est dérivé du verbe latin classique profanare, qui a un rapport avec le sacré et que M. Gaffiot traduit par "rendre à l’usage profane une chose ou une personne qui avait été auparavant consacrée" et "profaner, souiller". En français, profanation est attesté en 1433 et en 1549 et il est enregistré dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française. Le sens y est clairement exposé. C’est "l’action de profaner les choses saintes, l’irrévérence commise contre les choses de la religion" (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). D’une édition à l’autre, la définition ne change pas, les exemples qui l’illustrent sont quasiment les mêmes : c’est "profanation horrible", "la profanation des églises", "la profanation des vases sacrés", "l’usage des paroles de l’Écriture pour des pratiques superstitieuses est une profanation". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), répète cette définition : "action de profaner les choses saintes" ; "la profanation des églises, des vases sacrés", tout en distinguant la profanation du sacrilège : "la profanation est une irrévérence commise envers les choses consacrées par la religion", "le sacrilège est un crime commis envers la divinité même".

Dans les dictionnaires, il est noté que profanation s’étend à d’autres réalités que les choses sacrées ou saintes. "Il se dit aussi du simple abus qu’on fait des choses rares et précieuses", écrivent les Académiciens en 1694, illustrant ce sens de cet exemple : "c’est une profanation que d’employer de si beaux meubles dans un si vilain logis", remplacé en 1762 et 1798 par celui-ci, plus juste : "c’est une espèce de profanation d’employer l’or et l’argent à ces sortes d’usages", auquel est ajouté en 1832-35 cet autre exemple : "employer un si beau talent à un si indigne usage, c’est une profanation, une vraie profanation", le seul qui soit cité dans la huitième édition (1932-35). Littré aussi relève ce sens étendu, qu’il juge "figuré" : "abus des choses rares et précieuses", l’illustrant de l’exemple "ces œuvres sont des profanations de l’art" et de cet extrait d’une lettre de Mme de Maintenon (1718) : "Mme de Dangeau me propose de coucher dans le lit de M. l’évêque de Chartres : il ne s’en servirait de sa vie après une telle profanation".

Dans tous ces dictionnaires, il est fait référence à la profanation des églises, des vases sacrés ou même à l’emploi étendu de ce nom. Nulle part, il n’est évoqué une seule fois la profanation des cimetières, ni dans les définitions, ni dans les exemples, ni dans les citations, comme si ces actions étaient inconcevables ou qu’elles ne se soient jamais produites. Certes, la profanation touche le sacré ou la religion, et les cimetières, du moins depuis la loi de 1905, ont perdu leur caractère sacré ou religieux. Mais au XVIIIe siècle, les cimetières se trouvaient autour des églises. Ils n’en étaient pas pour autant profanés, alors que les églises pouvaient l’être ou l’étaient. Autrement dit, le respect des morts a longtemps été en France, et ce depuis la nuit des temps, un absolu, que personne ne violait ou que personne n’avait l’idée d’enfreindre. D’ailleurs, il est parfois écrit Requiescant in pace à la porte des vieux cimetières : qu’ils reposent en paix. Hélas, les modernes sont désormais incapables d’entendre cette injonction.

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) se contentent de définir profanation comme dans les vieux dictionnaires  : "action de profaner ce qui est saint, sacré" et "au figuré, action d’avilir, de dégrader quelque chose de vénérable, de précieux ou qui est considéré comme tel". Pour ce qui est du sens propre, les synonymes sont pollution (vieilli), sacrilège, violation. Ce sens est illustré des exemples suivants : profanation des choses saintes, d'un lieu sacré, d'une église, d'un cimetière, d’hosties. C’est dans le Trésor de la langue française que, pour la première fois dans l’histoire de la langue, il est fait référence à la profanation des cimetières. De cela, on peut inférer que le phénomène est récent et surtout moderne. Il faut vraiment que la France soit à l’agonie pour que, outre les écoles, les personnes âgées, les enfants, les églises, les autobus, les bâtiments publics, les maîtres d’école, les biens publics ou privés, etc., les morts à leur tour soient l’objet de la haine moderne. Il est vrai que les bien pensants, dès qu’ils évoquent le passé de la France, se guindent sur un piédestal pour crier haut et fort qu’ils sont supérieurs en tout à ceux qui les ont précédés sur le sol de France, que les Français, dans le passé, n’ont accompli que des forfaitures et qu’ils doivent se repentir d’être français. Le discours de ces puissants du jour, de la presse, du CNRS et de l’Université est sans aucun doute un carburant de la haine vouée aux morts. De fait, rien ne retient plus les pervers : ni la foi, ni la morale, ni l’histoire, ni la crainte de la loi, ni la dignité, ni l'opinion, etc. Profaner les morts est leur raison de vivre, puisque c’est aussi la raison de vivre des puissants.

 

 

04 mai 2007

Rafle

 

 

 

 

 

Voilà un vieux mot français. Emprunté à l’ancien allemand raffel signifiant "instrument pour racler le feu", il est attesté dans ce sens au XIIIe siècle et, en 1371, au sens de "jeu de dés où l’on peut enlever toutes les mises d’un seul coup". A partir de ce sens, le mot désigne au XVIe siècle le "butin" et, en 1645, faire rafle est employé par Corneille, dans la Suite du Menteur, au sens de "tout enlever".

Les Académiciens, dans toutes les éditions publiées de leur Dictionnaire, définissent à tort, dans la même entrée rafle, deux mots distincts : la "grappe de raisin qui n’a plus de grains" (exemples : "le vin est plus prompt à boire quand on égrène les raisins et qu’on ne met point la rafle dans la cuve", "il n’y a quasi point de grains, il n’y a que la rafle") et "une sorte de jeu aux dés, dans lequel il faut que deux des trois dés, ou tous les trois amènent un même point, comme deux quatre, deux six, trois quatre, trois six, etc.", dont le sens "butin" est une extension : "on dit proverbialement et figurément faire rafle pour dire enlever tout sans rien laisser" (exemples : "les sergents, les soldats, les voleurs ont été dans cette maison et y ont fait rafle" ; première, quatrième, cinquième, sixième éditions, 1694, 1762, 1798, 1832-35).

Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré est le premier à distinguer trois homonymes : "grappe de raisin qui n’a plus de grains" ; "dans quelques provinces, maladie éruptive de la vache, nommée aussi échauboulure, rave ou feu" ; et "action de rafler, d’enlever" (citation de Corneille : "Ville prise d’assaut n’est pas mieux au pillage ; La veuve et les cousins, chacun y fait pour soi, Comme fait un traitant pour les deniers du roi ; Où qu’ils jettent la main, ils font rafles entières"), sens moderne, dont Littré rappelle qu’il est une extension du jeu de dés ("coup où chacun des dés amène le même point, ainsi dit parce qu’il rafle, gagne").

C’est dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) que les Académiciens relèvent dans un même article, outre le sens de "grappe de raisin", "l’action de rafler" et celui du jeu de dés, le sens social et policier moderne : "il se dit aussi d’une opération de police qui consiste à cerner une rue mal famée, un mauvais lieu et à appréhender tous ceux qui s’y trouvent" (exemple : il a été pris dans une rafle). Rafle a été employé dans ce sens, à savoir "arrestation en masse faite à l’improviste", par le policier Vidocq, célèbre pour avoir été un voyou redoutable, avant d’entrer dans la police (Mémoires, 1828-29).

Comme Littré, les auteurs du Trésor de la Langue française distinguent deux homonymes rafle, dont ils définissent le second ainsi : "familier, action de s’emparer de tout ce qui tombe sous la main sans rien laisser"  (synonyme razzia) et "arrestation massive opérée par la police à l’improviste" (synonymes : descente de police, coup de filet). Les exemples cités sont "rafles de prostituées sur la voie publique", "la police opère des rafles", "être pris dans une rafle", "les rafles de la Gestapo" ; "Alexis, à Saint-Pétersbourg, fut ramassé au bout de deux jours (...) dans quelque rafle, et jeté en prison" (Leroux, 1912) ; "un jour où il avait été pris dans une rafle, car il aimait les filles, mon père lui avait évité le poste" (Giraudoux, Bella, 1926) ; "Louise s’était fait choper à Lyon, une malchance... Prise dans une rafle ordinaire, elle avait été identifiée, une rare déveine, et évidemment aussitôt embarquée" (Elsa Triolet, 1945). De tous ces exemples, seul le dernier se situe pendant la deuxième guerre mondiale. Il n’est cité aucun exemple qui fasse référence à la "rafle" du Vélodrome d’hiver de juillet 1942, laquelle est aujourd’hui, dans les discours militants, le prototype de la rafle immonde, puisque toute arrestation de clandestins est assimilée, par une analogie forcée, abusive et tout idéologique, à cette rafle historique. Il est évident qu’interpeller dans la rue des individus afin de vérifier leur identité et, éventuellement, de les inviter à rentrer dans leur pays, s’ils sont clandestins, ce qui se fait dans tous les pays du monde, n’a strictement aucun rapport ni avec une rafle, au sens policier de ce terme, ni avec la rafle du Vélodrome d’hiver, à savoir l’arrestation massive, inspirée par la haine raciale et répondant à un plan concerté, de malheureux Juifs, réfugiés politiques, ayant le droit de séjourner sur le territoire français ou même ayant la nationalité française, et cela pour les livrer aux autorités nazies et à la mort. Dans le premier cas, c’est la loi qui est appliquée et la "sanction", si tant est qu’il y en ait une, est le retour au pays (ce qui n’est pas une sanction, où que ce soit au monde) ; dans le second cas, c’est la loi qui a été violée : celle de la France et même, celle, universelle, de l’humanité.

Il est vrai que le Trésor de la Langue française a commencé à être rédigé dans les années 1960, alors que le gauchisme échevelé et écervelé épargnait encore les auteurs de dictionnaires, qui ne s’aventuraient ni à injurier les Français en les traitant de nazis, de collabos ou de disciples de la Gestapo, ni à assimiler les uns aux autres des faits et des événements, éloignés dans le temps, distincts et qui n’ont aucun point en commun.

 

 

03 mai 2007

Durable

 

 

 

 

 

Voilà un adjectif moderne par quelques-uns de ses emplois, dont le célèbre développement durable, cette oriflamme à laquelle se rallient les ressortissants de l’empire du Bien. Durable, c’est bien ; son contraire (éphémère ? provisoire ? fugace ?), c’est mal.

Accaparé par les modernes, il est pourtant un des plus vieux mots de la langue française. Emprunté au latin impérial durabilis, que M. Gaffiot traduit dans son Dictionnaire latin français par durable, il est attesté à la fin du XIe siècle dans ce merveilleux récit qu’est la Vie de Saint Alexis ("bref est ce siècle, plus durable attendez"). Il est enregistré dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935 et aujourd’hui, dans l’édition en cours de publication, toujours avec le même et unique sens, dans les première, quatrième, cinquième éditions : "qui doit durer longtemps" (exemples : ouvrage, paix durable, chose durables (1694), auxquels sont ajoutés en 1762, 1798 : bonheur, félicité durables) ; dans les sixième et huitième éditions (les exemples ne changent pas) : "qui est de nature ou fait de manière à durer longtemps" ; et, dans la neuvième édition (en cours) : "qui est de nature à durer longtemps"  (exemples : édifice, ouvrage, résultat, bonheur, paix durables et l’expression faire œuvre durable, au sens de "faire une œuvre qui résiste au temps"). Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), y donne le même sens : "capable de durer longtemps", comme dans "des monuments durables".

L’article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1972-94) est plus long et plus fouillé que dans les diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie française ou chez Littré. Trois sens sont distingués : "qui est susceptible de durer longtemps" ; "qui dure longtemps, qui est de longue durée, qui présente de la stabilité et de la constance dans le temps" ; "qui dure toujours ou du moins très longtemps". Ou bien la durée attribuée à une chose ou à un processus est un fait, ou bien, éventuelle ou optative, elle relève d’un souhait ou d’une intimation verbale. Le processus de développement, dit durable, est-il un fait ou un souhait ? Est-il établi ou éventuel, avéré ou verbal ?

Dans la réalité, les pays dits développés préfèrent faire l’histoire plutôt que de rester fidèles à une essence ou à une identité ou à une idéologie. Le développement économique, social, scientifique, technique, humain, y a commencé il y a plusieurs siècles (aux Xe et XIe siècles pour certains, au XVIe siècle pour d’autres, à la fin du XIXe siècle au Japon) ; il ne s’est jamais interrompu. Il est durable par essence. Durable est un pléonasme quand il qualifie développement.  Comme cela est dit dans le Trésor de la Langue française, ce développement "dure longtemps", il "est de longue durée", il "présente de la stabilité et de la constance dans le temps", il "dure toujours ou du moins très longtemps". C’est un fait avéré ou établi. Or, ce n’est pas ce sens qu’a développement durable. Il n’est pas un fait, mais un souhait ou une éventualité : il "doit" durer, il est "susceptible" de durer. Il ne relève plus de la réalité, mais de l’idéologie ou de la morale ou de l’intimation. C’est pourquoi il ne durera pas. Les idéologues et les gogos qui les singent, un jour, se lasseront de répéter développement durable, quand ils constateront qu’aucun développement n’advient, comme dans le conte "Anne, ma sœur Anne, ne vois-tu rien venir ?", sinon la route qui poudroie et le soleil qui flamboie, l’une et l’autre durablement.

 

02 mai 2007

Concertation

 

 

 

 

 

Voilà un mot de la langue sociale, syndicale et politique hyper moderne. Il est attesté en 1963 au sens de "discussion en vue d’aboutir à un accord" (in Les Syndicats en France). Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), il est relevé au sens de "action de se concerter" (exemple : "la concertation des salariés est beaucoup plus voyante (...) et attire particulièrement l’attention des autorités") et au sens de "mode d’administration ou de gouvernement dans lequel les administrés, les citoyens, les salariés, etc., sont consultés, et les décisions élaborées en commun avec ceux qui auront à les appliquer ou à en supporter les conséquences" (1971), comme dans les exemples : "une politique de concertation", "la nécessaire concertation en matière d’initiative et de financement des équipements" (1967). Les Académiciens ignorent ce mot dans les éditions publiées de leur Dictionnaire. Dans l’édition en cours de publication, ils le définissent ainsi : "action de se concerter avec d’autres personnes ; spécialement, le fait de réunir, pour les consulter, toutes les parties intéressées à un problème politique, économique ou diplomatique".

Pour comprendre ce mot, il faut se reporter au verbe concerter dont il dérive et qui, lui, est très ancien. En fait, ce verbe est double. Dans un premier emploi, attesté au XVe siècle, il signifie "projeter quelque chose en commun" ; et dans ce sens, il est employé pronominalement, se concerter, au milieu du XVIIe siècle. Ce sont les emplois modernes. Dans un second emploi, attesté en 1623, dans Histoire comique de Francion, roman de Charles Sorel, il a pour sens "faire de la musique". Dans le premier emploi, il est emprunté au latin concertare, signifiant "combattre, rivaliser, se quereller" en latin classique (in Dictionnaire latin français de M. Gaffiot). Ce sens a été retourné en quelque sorte dans la langue latine du christianisme. Le sens agressif a été effacé au profit d’un sens apaisé, conforme à la nouvelle religion du Christ. Ce n’est pas "combattre", mais "agir ensemble, agir dans un but commun". La rivalité ou les querelles ont été transformées en actions communes. Plutôt que de se battre, agissons ensemble. En français moderne, c’est donc le sens chrétien qui perdure – non pas "se quereller", mais "agir" de concert. Dans le second emploi ("faire de la musique"), concerter un verbe de formation française, dérivé du nom concert.

Ces deux emplois sont relevés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, sauf dans la huitième (1932-35), où le sens musical est ignoré ; sans doute, parce qu’il est jugé vieux, comme l’indiquent les auteurs du Trésor de la langue française (1972-94). Pourtant, les Académiciens, dans les différents articles qu’ils consacrent à concerter, citent en premier le sens musical. Ainsi en 1694 : "étudier et répéter ensemble une pièce de musique pour la bien exécuter quand il en sera temps" (exemples : concerter une pièce, ils l'ont concertée ensemble) et "faire concert" (exemples : on concerte souvent chez un tel, ils concertent ensemble), ils font du plus ancien des deux sens un sens figuré, dérivé du premier (ce qui est inexact), et ils le citent en dernier : "il signifie aussi figurément conférer ensemble, pour exécuter un dessein et pour convenir des moyens de faire réussir, une intrigue, une affaire" (exemples : ils concertèrent longtemps avant que de faire telle chose, ils ont concerté ce dessein, il faudrait un peu concerter cette affaire). Le sens réciproque n’est relevé que qu’à partir de la quatrième édition (1762 : "en ce sens, il est aussi réciproque", comme dans la phrase "ils se concertèrent longtemps avant que de faire telle chose"). Dans les éditions suivantes (1798, 1832-35), l’ordre dans lequel les sens sont exposés est maintenu : le sens musical est cité en premier, et le sens ancien est présenté comme un sens figuré.

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), rompt avec cet ordre inexact. Le premier sens qu’il relève est "projeter de concert avec un ou plusieurs" ; le second sens est le sens musical : "faire un concert". Le premier sens n’est plus présenté comme le développement figuré du second sens. Les Académiciens, dans la huitième édition, 1932-35, de leur Dictionnaire, ne relèvent que le sens le plus ancien : "préparer en vue d’une exécution avec une ou plusieurs personnes"  (exemples : "concerter un dessein, une entreprise, l’exécution d’une affaire", "ils avaient bien concerté leurs mesures", "un plan concerté", "des mesures bien concertées"), ainsi que l’emploi pronominal de ce verbe : "se concerter signifie s’entendre avec une ou plusieurs personnes en vue de l’exécution d’une affaire, d’une intrigue, etc." Les auteurs du Trésor de la Langue française adoptent l’ordre "juste" choisi par Littré : "1. étudier, préparer une question, seul ou en accord avec d’autres personnes" ; et "2 en musique, vieux, exécuter des morceaux de musique lors d’un concert". C’est l’ordre adopté par les Académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : "1. Projeter quelque chose, en accord avec une ou plusieurs personnes" ; "2. (langue) classique, musique, tenir sa partie dans un orchestre".

Ce que les auteurs de dictionnaires ne mentionnent pas, sauf les auteurs du Trésor de la langue française, dans la rubrique "histoire" de l’article concerter, c’est la "racine" chrétienne de ce verbe, "agir ensemble", "agir dans un but commun". Le succès du nom récent concertation dans la langue sociale, syndicale et politique, confirme un phénomène récurrent, observé à plusieurs reprises dans la nouvelle langue française, à savoir le lent effacement de tout ce qui est chrétien et l’appropriation des mots et des sens chrétiens par les tenants du social.

 

 

30 avril 2007

Mobilisation

 

 

 

 

 

Ce nom, dérivé du verbe mobiliser, est attesté pour la première fois en 1771 dans une des dernières éditions du Dictionnaire, dit de Trévoux, ou dictionnaire des Jésuites. C’est un terme de droit dont le synonyme est ameublissement et qui est défini ainsi : "terme employé dans quelques coutumes pour signifier l’ameublissement des immeubles que l’on veut faire entrer dans la communauté de biens entre mari et femme". Ce nom n’est pas relevé dans L’Encyclopédie. En revanche, le sens en est clairement exposé dans l’entrée mobiliser de ce même dictionnaire : "(Jurisprudence) signifie ameublir, faire qu’un immeuble réel, ou réputé tel, soit réputé meuble. L’ameublissement n’est, comme on voit, qu’une fiction qui se fait par convention. Ces sortes de clauses sont assez ordinaires dans les contrats de mariages, pour faire entrer en communauté quelque portion des immeubles des futurs conjoints, lorsqu’ils n’ont pas assez de mobilier". C’est dans ce sens que mobilisation est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française : "terme de jurisprudence, action de mobiliser" (sixième et huitième éditions, 1832-35 et 1932-35) ; par Littré : "terme de jurisprudence, action d’assimiler aux meubles" (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) ; dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) : "droit civil, transformation, par convention, d’un bien généralement considéré comme immeuble par la loi, en bien meuble ; résultat de cette action". Les auteurs de ce Trésor précisent que le synonyme est en ameublissement. Dans l’édition en cours de leur Dictionnaire, les Académiciens ignorent ce sens.

Du droit, le mot s’étend à la finance, dès 1843, chez Proudhon, qui évoque la "mobilisation des capitaux". Ce sens n’est relevé dans les dictionnaires qu’à la fin du XXe siècle : d’abord dans le Trésor de la Langue française ("action de provoquer des mouvements de valeurs ou de biens afin de se procurer des liquidités ou d’effectuer de nouveaux placements" ; puis dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française : "droit commercial, opération financière permettant de mobiliser les éléments d’un actif jusqu’alors indisponibles et, spécialement, opération facilitant la circulation d’une créance à terme par sa constatation dans un titre négociable". Il existe même une "caisse de consolidation et de mobilisation des crédits à moyen terme".

 

A partir de 1834, ce nom s'étend au domaine de la défense et de l’administration militaire, ce qu’attestent les auteurs de dictionnaires : c’est un "terme de jurisprudence et d’administration militaire, action de mobiliser" (Dictionnaire de l’Académie française, sixième édition, 1832-35), un "terme d’administration militaire, action de faire passer un corps sédentaire au service actif de guerre" (Littré, Dictionnaire de la Langue française, 1863-77), et "il signifie, en termes d’administration militaire, action de mobiliser des troupes" (exemples : "l’ordre de mobilisation a été affiché dans tout le pays", "la mobilisation des troupes de couverture", "la mobilisation générale", Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35).

Au XIXe siècle, la mobilisation était balbutiante. Les guerres du XXe siècle en ont fait une affaire nationale. De fait, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) la définissent avec plus de justesse que Littré et les Académiciens : "défense, mise sur le pied de guerre d’une partie ou de l’ensemble des forces armées d’un pays ; affectation de chaque citoyen qui y est apte, à un poste militaire ; résultat de cette action". Les exemples sont nombreux : "mobilisation générale, partielle, des réservistes ; décret, ordre, plan de mobilisation" ; "la mobilisation du 20e corps se poursuit dans d’excellentes conditions d’ordre et de rapidité" (Foch, 1929) ; "nous savions que la mobilisation et la concentration russes étaient fort lentes en raison du peu de densité des chemins de fer russes" (Joffre, 1931) ; "Paul Boncour avait déposé un projet de loi militaire décrétant la mobilisation des femmes, et la revue Europe ouvrait une campagne de protestation" (Beauvoir, 1958).

L’horizon indépassable de la guerre s’estompe peu à peu. Si de nouvelles guerres éclatent, ce sera sous des formes inouïes. Il semble qu’il n’y aura pas avant longtemps de mobilisation. L’article qui y est consacré dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française est plus court que celui du Trésor de la Langue française : "action de mobiliser des troupes ; résultat de cette action". 

En temps de guerre, la mobilisation touche même les civils, comme le précisent les auteurs du Trésor de la Langue française ("à propos d’un secteur civil, mise au service des autorités militaires : la mobilisation des établissements industriels susceptibles d’alimenter en temps de guerre cet approvisionnement en munitions") et, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, les Académiciens : "par extension, mobilisation se dit de l’ensemble des dispositions d’ordre administratif ou économique assurant, en cas de menace, la sécurité et l’intégrité du territoire, ou destinées à servir l’effort de guerre d’un pays".

Au XXe siècle, le mot s’étend au social. Le premier à y avoir donné un tel sens est évidemment un sociologue. En 1893, Durkheim, dont on ne peut pas lire les livres sans sourire, tant ils sont naïfs, l’emploie dans le sens de "action de rassembler les énergies, les forces morales, etc." et en 1912, il écrit : "ces émotions dénotent (...) un état d’effervescence qui implique une mobilisation de toutes nos forces actives". Cet emploi est ignoré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), mais il est relevé dans Trésor de la Langue française (1972-94) : "au figuré, fait de faire appel à toutes les forces physiques ou intellectuelles d’une personne ou d’un groupe de personnes pour faire face à une situation difficile".

Le "groupe de personnes" en question est le plus souvent une "classe" sociale, les adhérents d’un syndicat ou d’un parti politique ou encore les fameux "travailleurs" de la logorrhée, comme cela est noté dans le Trésor de la Langue française : "fait d’être mis ou de se mettre en mouvement en vue d’une action concertée". Exemples : "mobilisation des masses, des travailleurs", "malgré la mobilisation actuelle de l’opinion sur cette question (...), certains indices permettent pourtant de penser que la situation continue de se dégrader", "le P.C. veut contraindre le P.S. au maximum d’actions communes de masse. Le parti socialiste est hésitant. Il craint que cette même mobilisation des masses par le P.C. (expert en la matière) ne serve un jour d’arme à Marchais pour faire pression sur un gouvernement de la gauche après une éventuelle victoire P.S.-P.C. aux prochaines élections". Ce dernier extrait (1973) a été écrit il y a trente-quatre ans. C’est peu. Il semble exhumé de la préhistoire. Jamais un écrit n’aura vieilli aussi vite. Dans l’édition en cours de leur Dictionnaire, les Académiciens écrivent : "figuré, action par laquelle des individus sont appelés à unir leurs forces au service d’une cause ou se rassemblent en vue d’une entreprise commune ; mobilisation de l’opinion publique, mobilisation syndicale".

 

Terme juridique, puis propre à l’armée, mobilisation s’est étendu par métastase aux domaines social, syndical, politique. Ce que raconte à sa manière ce nom, c’est la genèse de la modernité sociale, qui s’est en quelque sorte imprimée dans la langue.

 

 

29 avril 2007

Humanitaire

 

 

Ce mot moderne, attesté en 1835 (Lamartine : "c’est un épisode de mon poème humanitaire"), est enregistré dans les dictionnaires à compter de la fin du XIXe siècle : d’abord, dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré ("néologisme : qui intéresse l’humanité entière"), puis dans la septième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1878) : "il se dit de certaines opinions, de certaines doctrines qui visent au bien universel de l’humanité" (exemple "des tendances humanitaires"). Littré, comme les Académiciens, note que cet adjectif est aussi employé comme un nom pour désigner un "partisan de l’humanité considérée comme un grand être collectif", ce qui ne signifie rien, sinon que ce mot se rapporte à la nouvelle grande religion, sociale et humanitaire, qui, en Europe, a supplanté la religion chrétienne. Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), précisent que ce mot "se dit aussi des personnes qui professent des opinions, des doctrines humanitaires" et que, "dans ce sens, on l’emploie quelquefois comme nom" (exemple "un humanitaire").

Le sens idéologique "partisan de l’humanité considérée comme un grand être collectif" est tellement creux qu’il est souvent ironique : "on rabâche des vieilleries humanitaires ou esthétiques" (Flaubert, 1852) ; "George Sand est plus que jamais dans l’humanitaire aussi ; elle appelle cela croire" (Sainte-Beuve, 1842). Au XXe siècle, le sens tout idéologique s’estompe, mais ne disparaît pas. Humanitaire se rapporte aux actions qui peuvent être accomplies en faveur de l’humanité qui souffre. Jadis, c’était les bonnes sœurs qui venaient au secours de l’humanité souffrante ; aujourd’hui, ce sont des diplômé(e)s du lycée ou de l’université. Les premières agissaient par charité, c’est-à-dire par amour ; les seconds par idéologie : ils croient dans un grand être collectif. Autrement dit, ce qui donne un sens aux actions humanitaires, c’est l’idéologie. L’humanité s’est substitué à Dieu, au Christ, au peuple, à la classe sociale, aux relations de bon voisinage. Les humanitaires ne partagent rien avec leurs voisins, mais tout avec les déshérités du Darfour, d’Afghanistan ou de Papouasie. L’être collectif est loin et ailleurs. S’il n'était pas exotique, il n’aurait pas d’intérêt. Le sens moderne d’humanitaire est le suivant : "qui s’attache à soulager l’humanité souffrante, à venir en aide aux hommes dans le besoin, dans la détresse" (in Trésor de la Langue française, 1972-1994). Il peut se dire d’une personne (un sociologue humanitaire), d’une morale, d’une doctrine ("cette avidité commerciale demeure si forte chez l’anglo-saxon qu’elle étouffe chez lui les conséquences logiques et déprimantes de l’idéal humanitaire et soulève sa combativité dès qu’il s’agit d’assurer, fût-ce par la guerre, le succès des desseins économiques", 1902), d’idées, de sentiments, des actions entreprises au nom de cette morale. Dans l’édition (en cours) de leur Dictionnaire, les Académiciens amendent la définition qu’ils ont donnée d’humanitaire en 1878 et en 1932-35, tout en conservant le sens idéologique premier : c’est encore "qui vise au bien de l’humanité", mais c’est surtout "qui cherche à améliorer la condition des plus déshérités, à lutter contre les maux et les injustices" : sont humanitaires les mesures, les missions, les organisations, les buts, les associations.

Ce qui est nouveau, c’est l’emploi d’humanitaire comme nom, non plus pour désigner celui qui, comme George Sand, croit dans le grand être collectif, mais les adhérents d’une organisation ou d’une association à but humanitaire : la presse informe à intervalles réguliers que des humanitaires sont tué(e)s ou violé(e)s ou maltraité(e)s ou pris(es) en otage. En Afghanistan, ce ne sont pas des idéologues qui ont été pris en otage et dont la vie est échangée contre une politique, mais des illuminés qui ont porté secours à des personnes qui sont sans doute moins déshéritées qu’eux-mêmes.

 

 

25 avril 2007

Transparence

 

 

 

 

 

Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935), la définition de transparence est expédiée en une courte et même phrase "qualité de ce qui est transparent", laquelle ne fait que gloser la formation de ce mot dérivé de l’adjectif transparent, et elle est illustrée du même exemple "la transparence de l’eau, du verre". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), répète cette définition, qu’il illustre de quatre citations d’écrivains classiques. A cet emploi, il ajoute celui de demi transparence : "état de certains corps qui ne laissent passer qu’une quantité de rayons lumineux insuffisante pour permettre d’apercevoir nettement les objets à travers leur substance", et un emploi figuré : "la transparence se dit d’un teint qui semble laisser pénétrer le regard dans la peau".

L’article que Jean-François Féraud y consacre, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), est plus long et plus complet que celui du Dictionnaire de l’Académie française. La transparence est la "qualité de ce qui est transparent" (exemples : "la transparence de l’eau, du verre"). Féraud relève aussi un emploi figuré de l’adjectif ("les hommes étaient transparents à ses yeux" et "ce qui doit leur inspirer plus de terreur aux Anglais, c’est de voir leur administration ainsi devenue transparente, et ses mystères ainsi dévoilés aux étrangers") qui préfigure les emplois modernes du nom.

Au XXe siècle, tout change. Le nom transparence s’étend à d’innombrables réalités, comme l’atteste l’article transparence du Trésor de la Langue française (1972-1994). Dans la dernière édition publiée (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article transparence fait trois lignes ; dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), il fait près de deux pages grand format et quatre colonnes. D’un coup, le mot est devenu moderne.

Les sens techniques relevés sont plus nombreux. C’est non seulement la "propriété qu’a un corps, un milieu, de laisser passer les rayons lumineux, de laisser voir ce qui se trouve derrière" et par analogie, le "caractère quasi immatériel, évanescent d’une forme", mais aussi la "luminosité, la clarté de l’atmosphère" et le sens technique en peinture ("couleur, motif, etc. vu(e) à travers une seconde couche transparente" et "impression de luminosité, d’immatérialité que produit l’application de couches transparentes"), en optique, au cinéma ("procédé consistant à projeter par derrière sur un écran transparent un plan qui sert de décor et à filmer une scène jouée devant cet écran"). C’est encore la "propriété qu’a un corps translucide de laisser passer la lumière sans qu’on puisse cependant distinguer les formes qui sont derrière" et "l’effet que produit la lumière dans un milieu translucide" ou "la coloration d’une extrême pâleur, qui évoque celle de certaines substances translucides".

Pourtant, ce qui fait la modernité de transparence, ce sont ses emplois figurés, étendus aux êtres, aux institutions, à la presse, à la politique, à la société. La transparence est l’idéal d’une société qui n’a plus de secret, ni zone d’ombre. Elle ne tient pas de la démocratie, quoi qu’on en dise, sinon dans les discours, mais d’une organisation totalitaire. C’est la "qualité d’une personne dont les pensées et les sentiments sont faciles à comprendre, à deviner" et surtout la "qualité d’une institution qui informe complètement sur son fonctionnement, ses pratiques", comme dans cet exemple : "au niveau de l’entreprise de presse, l’esprit a été de concevoir, dès 1936, une réglementation par laquelle serait obtenue la transparence (connaître le véritable responsable et les véritables ressources), condition de la loyauté". Non seulement les êtres et les institutions doivent être transparents, bien entendu aux yeux des inquisiteurs qui fourrent leur nez partout, mais aussi le style et les discours ont pour qualité la transparence : c’est la "qualité de ce qui est facilement compréhensible, intelligible". Ainsi "pas davantage ne disparaîtra chez Nerval l’inconcevable transparence d’une écriture qui a trompé si longtemps les commentateurs de Sylvie". La transparence n’est plus une propriété physique, c’est une affaire de morale. Les revenus et les impôts sont aussi touchés par la nouvelle exigence : la transparence fiscale est un "régime fiscal particulier de certaines sociétés qui ne sont pas assujetties à l’impôt sur les bénéfices, mais dont on impose les activités comme si elles étaient directement le fait des associés".

Pendant trois siècles, du XVIIe au XXe siècle, transparence ne se disait que de la matière, verre ou eau. Le nom est resté transparent et sans prétention, jusqu’à ce que la modernité se l’approprie pour en faire une exigence de morale privée et publique. D’un coup, il s’est opacifié. Il est devenu trouble, obscur, inquiétant, à l’opposé du sens dont il a été longtemps porteur.

 

 

24 avril 2007

Ensemble

 

 

Grands Ensembles

 

 

 

L’adverbe ensemble s’emploie comme un nom depuis la fin du XVIIe siècle. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), ce sens est relevé : "ensemble s’emploie substantivement pour dire ce qui résulte de l’union des parties différentes qui composent un tout", comme dans ces phrases : "il y a de belles figures dans ce tableau, de beaux morceaux dans ce bâtiment, mais l’ensemble n’en vaut rien". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), ajoute à cet emploi ("union des parties dans un tout ; l’effet qui en résulte") le terme de musique, le terme militaire ("cohésion qui est entre les parties d’un corps de troupe") et le sens de "totalité" : "l’ensemble des hommes qui peuplent la terre, l’ensemble des nations européennes, l’ensemble des ordonnances des anciens rois de France".

Au XXe siècle, le nom ensemble s’étend à de nouvelles réalités, surtout sociales. L’article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) est beaucoup plus long que celui du Dictionnaire de Littré ou que les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française. La modernité pense en termes de totalité, d’assemblage, de cohésion. Elle a fait du mot ensemble, qu’il soit nom, au singulier et au pluriel, ou qu’il soit adverbe ("ensemble, tous ensemble, tous" des supporteurs de l'OM et "ensemble, tout devient possible", slogan d'un candidat à l'élection présidentielle), une de ses oriflammes, comme l’exprime assez justement Flaubert : "car le monde, (...) forme un ensemble dont toutes les parties influent les unes sur les autres, comme les organes d’un seul corps"  (1874).

Le nom s’emploie dans l’ameublement ("ensemble Empire, Louis XVI ; la salle à manger est un de ces ensembles Renaissance ; ensemble de style, plaqué bois de rose, traité en ébénisterie") et surtout dans l’architecture, ou bien dans le sens de "corps de monuments civils"  ("ensemble architectural, immobilier, ces beaux ensembles comme la Place Vendôme, la Place de la Concorde"), ou bien, précédé de l’adjectif grand, dans le sens de "corps de bâtiments d’habitation couvrant une grande superficie et comportant les services commerciaux nécessaires à la vie quotidienne des résidents". Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini, comme terme d’architecture, de la même façon : "un grand ensemble, groupe d’immeubles d’habitation disposant d’équipements collectifs communs".

Le mot grand ensemble date du début des années 1960 : "un second cercle de 12 km de rayon environ peut délimiter la zone d’influence GEH (grand ensemble d’habitation) situé à moins d’une demi-heure de trajet du centre. Dans cette zone, les habitants du grand ensemble peuvent être desservis en partie par les équipements généraux du grand ensemble". Voilà comment des architectes d’avant-garde, inspirés par le génial Le Corbusier, formalistes et progressistes à tout crin, ont construit en lieu et place de villes des "paradis" ou des mondes nouveaux, qui se sont révélés rapidement être des enfers. Ces architectes avaient beau être à l’avant-garde du progrès en marche, il ont été sages : ils ont prudemment évité de s'installer, eux, leur famille et leurs descendants, dans ces "paradis".


23 avril 2007

Conformiste

 

 

 

En anglais, conformist, dérivé du verbe to conform, emprunté au français conformer, est attesté comme terme de l’histoire religieuse de l’Angleterre depuis 1634. Il a été introduit en français en 1666 comme terme de civilisation anglaise et enregistré dans les dictionnaires à compter de la deuxième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1718). Dans la quatrième édition (1762), il est défini ainsi : "celui qui fait profession de la religion dominante en Angleterre". Les Académiciens précisent que, dans ce pays, "on y appelle non-conformistes tous ceux qui sont d’une autre communion" (que la religion anglicane). Émile Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), reprend cette définition : "dans le langage ecclésiastique de l’Angleterre, celui, celle qui se conforme au culte établi par les lois du pays : ceux qui professent une autre religion sont appelés non-conformistes", illustrant ce sens d’une citation de Bossuet : "l’église anglicane met les calvinistes puritains au nombre des non-conformistes". Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), c’est la définition retenue : "celui, celle qui fait profession de la religion de l’église anglicane".

C’est dans la seconde moitié du XXe siècle que le mot s’étend à d’autres réalités qu’à celles de l’Angleterre. En 1930, Paul Valéry emploie non conformiste pour désigner les personnes "qui ne se conforment pas aux coutumes traditionnelles, aux opinions reçues", ce qu’atteste l’article conformiste du Trésor de la Langue française (1972-94) : "Par analogie et péjorativement, personne qui se conforme passivement aux usages établis, aux traditions". Ainsi, un esprit peut être "conformiste". L’antonyme n’est plus non conformiste, mais anticonformiste.

En 1961, Mauriac, a compris que le sens de ce nom et ce qu’il désigne étaient affectés de profondes modifications : "on est conformiste aujourd’hui comme jamais, il me semble, on ne le fut. Hors la sexualité, point de salut". Le paradoxe tient en ceci : tout le monde se conforme à la religion dominante, qui n’est pas la religion anglicane, mais la religion sociale et humanitaire – celle des bons sentiments et des intentions pures : plus exactement, le conformisme consiste à faire comme tout le monde dans le show-biz et à singer ce que Debouze, Canal +, France 2 et 3, Arte, etc. font, à savoir se plier aux comportements les plus largement répandus, qui auraient été jugés contraires aux lois ou aux mœurs un siècle auparavant.

Dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, les Académiciens avalisent l’évolution du sens de ce mot : le conformiste "adopte une conduite conforme à celle qui est en usage dans le milieu où il vit". Ce sont les prétendus rebelles, les anticonformistes de profession de soi, les subventionnés de la subversion qui sont les grands conformistes de notre millénaire : ils imposent des comportements et ils exigent de tous qu’ils s’y plient, en se conformant "en toutes circonstances aux idées reçues, aux façons de vivre en usage dans leur milieu, aux coutumes, aux traditions". La modernité offre aux tartufes un réservoir inépuisable de poses. L’anticonformisme y est la conformité absolue au modèle dominant.

 

 

 

 

19 avril 2007

Progrès

 

 

 

 

 

En latin, progressus, auquel est emprunté progrès, a pour sens "marche en avant". Il tient ce sens concret du verbe progredior, dont il dérive et qui signifie "aller en avant". En français, progrès est attesté au milieu du XVIe siècle dans le sens de "mouvement en avant" ou "d’accroissement" ou "d’amélioration". Ce sont ces sens que relèvent les Académiciens dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) : "proprement avancement, mouvement en avant" (le progrès du soleil dans l'écliptique, le progrès journalier du soleil, arrêter le progrès du feu, de l'incendie) ; "il se dit particulièrement d’une suite de conquêtes" (ce général a fait de grands progrès en peu de temps, et avec peu de troupes) ; "il se dit aussi de toute sorte d’avancement, d’accroissement, d’augmentation en bien ou en mal" (le commencement, le progrès et la fin d'une maladie, faire du progrès dans les études, dans les sciences).

Le sens moderne, celui que les prétendus progressistes vont imposer au XIXe siècle, à savoir "mouvement en avant de la civilisation vers un état de plus en plus florissant", est récent. Il date de 1757 (Mirabeau). Littré, qui était positiviste, homme de science et de progrès, ne consacre, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-1877), qu’un tout petit articulet à ce sens nouveau. C’est en 7° : "absolument, il se dit du mouvement progressif de la civilisation, des institutions politiques" (exemples : "nier le progrès", "être partisan du progrès"). Les autres sens sont les sens classiques : "mouvement en avant" (le progrès du soleil dans l’écliptique) ; "suite de succès militaires et autres" ; "toute sorte d’augmentation, d'avancement en bien" (il fait des progrès dans ses études).

Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens glosent le sens idéologique nouveau en ces termes prudents : "il se dit absolument du mouvement en avant de la civilisation", l’illustrant de cet exemple éloquent : "l’idée de progrès chère au dix-huitième siècle". Les auteurs du Trésor de la langue française (1972-1994) semblent exprimer plus d’enthousiasme que les Académiciens vis-à-vis de cette idée, qu’ils définissent ainsi : "comme mot de civilisation, le plus souvent avec une majuscule : évolution de l’humanité vers un terme idéal". Le terme est idéal, il n’est pas près d’arriver. Bien entendu, l’inévitable Hugo est cité. Il croyait dans le Progrès sans limite : "ce jour-là vous adopterez (...) comme point de départ absolu et nécessaire du Progrès, l’enseignement gratuit et obligatoire" (1864). Aujourd’hui, s’il constatait le désastre de l’école, il en rabattrait de ses illusions. Progrès a fini aussi par contaminer la politique. Les hommes ou les gens ou les républicains de progrès se déclarent tous capables d’atteindre le terme idéal. On les préfèrerait un peu moins sots, un peu moins cupides, un peu moins méprisants pour leurs semblables.

 

16 avril 2007

Philanthropie

 

 

 

 

 

 

En grec, ce mot signifie "amour pour les hommes, affabilité, clémence". Il est attesté en français en 1551 au sens de "amour de l’humanité". Dans les quatrième et cinquième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1762, 1798), il est relevé avec le seul sens de "caractère du philanthrope", c’est-à-dire "celui qui, par disposition et bonté naturelle, est porté à aimer tous les hommes". A partir de la sixième édition (1832-35), cette définition est remplacée par "amour de l’humanité".

La philanthropie est une vertu que les philosophes de l’Europe classique jugent, à compter du milieu du XVIIIe siècle, positive, comme l’atteste l’exposé de L’Encyclopédie (1751-65) qui y est consacré : "(morale) la philanthropie est une vertu douce, patiente et désintéressée, qui supporte le mal sans l’approuver. Elle se sert de la connaissance de sa propre faiblesse pour compatir à celle d’autrui. Elle ne demande que le bien de l’humanité et ne se lasse jamais dans cette bonté désintéressée ; elle imite les dieux qui n’ont aucun besoin d'encens ni de victimes".

L’auteur de l’article, pourtant, n’est pas dupe. Il sait que les grandes vertus affichées cachent parfois d’ignobles desseins. Il met donc en garde les lecteurs : "il y a deux manières de s’attacher aux hommes ; la première est de s’en faire aimer par ses vertus, pour employer leur confiance à les rendre bons, et cette philanthropie est toute divine. La seconde manière est de se donner à eux par l’artifice de la flatterie pour leur plaire, les captiver et les gouverner. Dans cette dernière pratique, si commune chez les peuples polis, ce n’est pas les hommes qu’on aime, c’est soi-même".

Comme la dévotion, la philanthropie peut être fausse. Fénelon en a conscience (Dialogues des morts) : "ce faux philanthrope est comme un pêcheur qui jette un hameçon avec un appât : il paraît nourrir les poissons, mais il les prend et les fait mourir". Il est vrai que charité, dans la théologie, désigne l’amour de Dieu pour ses créatures et toute forme d’amour divin, et que l’effacement de ce sens a favorisé la diffusion de la philanthropie, qui a remplacé la charité, mais sans s’encombrer de la transcendance, comme l’a compris Chateaubriand (Mémoires d’outre-tombe, 1848) : "tout acte de philanthropie auquel nous nous livrons, tout système que nous rêvons dans l’intérêt de l’humanité, n’est que l’idée chrétienne retournée, changée de nom et trop souvent défigurée : c'est toujours le verbe qui se fait chair !". Jean-François Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), a conscience aussi que la philanthropie n’est jamais pure : les deux mots, philanthropie et philanthrope, écrit-il, "ne sont pas du discours ordinaire" : "L’Émile (de Rousseau) est un assemblage continuel de raison et d’extravagances, d’esprit et de puérilité, de philanthropie et de causticité".

La philanthropie ne prospère pas dans l’expression perpétuelle de bonnes intentions. Sans actes, elle s’affaiblit. Elle a besoin de concret. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (sixième édition, 1832-35), philanthrope prend un sens nouveau : il désigne "celui qui s’occupe des moyens d’améliorer le sort de ses semblables". De fait, philanthropie, chez Balzac, entre 1844 et 1850, désigne "l’exercice de la bienfaisance". Dès lors, dans la philanthropie, les actes priment sur l’amour (supposé pur ou non) de l’humanité, comme l’atteste l’article qu’y consacre le Trésor de la Langue française (1972-94). Le sens courant du mot, c’est "l’activité du philanthrope" et "l’exercice de la bienfaisance" et ce qui suscite cette activité : "qualité de cœur et de générosité du philanthrope" et "ensemble des nobles sentiments qui l’animent". Ainsi, la notion est devenue positive. De fait, le mot, à partir de 1962, est attesté avec le sens étendu de "désintéressement", "absence de calcul dans les actes" accomplis.

A l’opposé, le sens ancien, issu du grec, à savoir "amour qu’une personne a naturellement pour ses semblables", est mentionné comme vieilli dans le Trésor de la Langue française. Les professions de foi étiolent l’amour supposé de l’humanité, lequel se vérifie à des actes tangibles et visibles. Aujourd’hui, plus personne n’oserait écrire la salade de naïvetés que Bernardin de Saint-Pierre faisait ingurgiter à ses lecteurs en 1814 (Harmonies de la nature) : "c’est par les immortels ouvrages de nos gens de lettres que la langue française est devenue universelle dans toutes les cours de l’Europe, et c’est par la douce philanthropie qu’ils inspirent que les peuples de cette partie du monde se rapprochent insensiblement les uns des autres". En 1814, ironie suprême, la douce philanthropie de la France consistait sans rire à faire la guerre à tous les peuples d’Europe !


14 avril 2007

Accompagnement

 

 

 

 

 

Le succès d’accompagnement a commencé dans les années 1960-70 chez les infirmiers (et infirmières) pour désigner "une conception du soin et de la relation avec le grand malade", qui "repose sur la reconnaissance de la personne proche de sa mort comme un être humain vivant à part entière". Loin des grands malades, l’accompagnement désigne les mesures sociales qui sont censées aider des chômeurs à retrouver une activité ou réapprendre à des SDF à vivre dans un appartement. Puis des mourants et des exclus, il s’est étendu aux enfants. "L’accompagnement à la scolarité", c’est l’appui et les ressources que les enfants ne trouvent pas toujours dans leur famille et leur milieu social pour réussir à l’école. L’accompagnement, ce sont aussi des dispositifs variés, donc des fonctionnaires qui gèrent ces dispositifs et d’autres qui versent crédits et subventions. Mais les parents d’élèves en accompagnement peuvent bénéficier de mesures d’accompagnement. Que l’on soit enfants, parents d’élèves en difficulté, exclus, SDF, malades de longue durée, mourants, la société moderne dispose d’un même et unique traitement : l’accompagnement. Elle ne sait pas éradiquer la mort, la maladie, l’échec scolaire, elle les accompagne : même si ça ne sert à rien, ça donne bonne conscience. Etre moderne, c’est se faire une belle âme. L’accompagnement en est un moyen.

De la mort à l’école, accompagnement couvre un champ immense de possibles. Or, ce mot n’est pas moderne. C’est un vieux mot français. Quelles anciennes significations ont pu susciter des emplois modernes aussi grotesques ?

Le mot est attesté en 1264 comme terme de droit féodal ; puis au XVIe siècle au sens de "suite" et "ensemble des gens qui accompagnent un personnage" ; puis "d’action d’accompagner". Il est attesté au XVIIe siècle dans un sens musical, qui est toujours en usage dans la langue moderne.

Rien dans ces anciennes attestations n’explique le succès magique de l’accompagnement moderne. En fait, c’est dans les articles du Dictionnaire de l’Académie française que se trouve l’explication que l’on cherche. Première édition (1694) : "il signifie aussi l’action par laquelle on accompagne particulièrement dans les grandes cérémonies". Exemples : "on porta ce prince au tombeau de ses ancêtres", "la noblesse fut à l’accompagnement du corps", "on destina ce maréchal de France pour l’accompagnement de l’ambassadeur de …". Cette définition et ces exemples sont reproduits dans la quatrième édition (1762), cinquième édition (1798), sixième édition (1832-35). Jean-François Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), précise que l’usage d’accompagnement, au sens de "action d’accompagner" est borné à deux emplois : l’accompagnement du corps à la sépulture et l’accompagnement d’un ambassadeur.

Émile Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), ne relève plus ce sens, lequel est encore relevé dans la huitième édition du Dictionnaire du l’Académie française (1932-35) : "action d’accompagner, surtout dans certaines cérémonies. On porta ce souverain au tombeau de ses ancêtres, et plusieurs princes furent désignés pour l'accompagnement du corps".

 

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), sont relevés d’innombrables emplois techniques d’accompagnement, mais ni l’emploi ancien ("accompagnement du corps d’un défunt") et ni les emplois modernes dans les soins palliatifs, dans la lutte contre l’exclusion ou dans l’aide apportée aux élèves en situation d’échec scolaire. Outre la musique, les domaines dans lesquels accompagnement, selon les auteurs du Trésor, est en usage, sont l’architecture et la peinture ("objets de décoration qui relèvent un édifice, qui ajoutent à la vraisemblance d’un tableau"), la banque ("crédit d’accompagnement, forme particulière d’un crédit par acceptation, accordé à une entreprise à l'occasion d'une affaire donnée"), les chemins de fer ("service assuré par un agent ou un dirigeant chargé de vérifier le bon fonctionnement du matériel, de la signalisation ou, éventuellement, les connaissances des agents de conduite et de contrôle"), la cuisine, la grammaire, la médecine ("accompagnement de la cataracte : matière blanchâtre et visqueuse autour du cristallin"), l’art militaire ("canon d’accompagnement", "infanterie d’accompagnement").

Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours), les Académiciens ignorent le sens ancien d’accompagnement (accompagnement du corps d’un défunt) et le sens moderne en usage dans les soins palliatifs, les écoles, l’assistance sociale, etc. Il est vrai que les deux sens sont liés ou que le sens moderne n’est que la continuation, quand il est appliqué aux mourants, aux grands malades, aux élèves "en difficulté", aux SDF, aux chômeurs de longue durée, aux exclus, etc., du sens aristocratique ancien : le respect dû aux grands de ce monde au moment où leur corps est mis en terre. L’évolution qu’a subie ce mot peut être résumée ainsi : des morts, aux mourants, aux grands malades, aux enfants, aux morts sociaux. Il semble bien que la prolifération des emplois modernes d’accompagnement, que les dictionnaires n’ont même pas perçue, est la marque la plus forte d’une civilisation qui sait qu’elle est en train de mourir et qui applique à tout le monde, élèves, parents, assistés, chômeurs, malades, mourants, les marques de respect qui étaient jadis réservées aux seuls défunts de haut lignage, tels les Princes de sang royal.

 

 

 

13 avril 2007

Contribution

 

 

 

 

Emprunté au latin juridique contributio, "action de contribuer à une dépense commune", contribution est attesté en 1317 dans ce même sens, à savoir "part de chacun pour une dépense commune". A la fin du XIVe siècle, Oresme l’emploie dans ce sens : "quiconque ne pouvait payer ce tribut ou écot ou contribution".

Ce qui caractérise ce mot dans la langue moderne, c’est son succès – parallèle bien entendu à l’augmentation du nombre de contributions auxquelles les citoyens sont soumis. Ainsi, dans la première, la quatrième, la cinquième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798), la définition est expédiée en quelques phrases : "levée extraordinaire faite par autorité publique" (exemple : "les villages ont payé tant par contribution"). Au XVIIe siècle, ce mot s’étend à la guerre. En 1671, est attesté l’expression mettre sous contribution "imposer un tribut (de guerre)" et en 1680, Richelet dans son Dictionnaire, le définit ainsi : "ce qu’on paie aux ennemis pour être exempt de pillage et d’autres malheurs de la guerre". Ce sens étendu est exposé par les Académiciens dans toutes les éditions de leur Dictionnaire, de la première à la neuvième. Dans la première édition, le mot est défini sans circonvolutions : "il se dit aussi de ce que l'on paye aux ennemis pour se garantir du pillage, pour se rédimer des exécutions militaires" (ainsi : "faire payer les contributions, il a mis tout le pays à contribution, sous contribution, les contributions ont fourni aux frais de la guerre"). Il en va de même dans la neuvième édition, comme si les lois de la guerre n’avaient pas changé : "tribut, en argent ou en nature, imposé aux habitants d’un pays vaincu, d’une région occupée". Les Français ont conservé un souvenir amer des contributions payées au Reich en 1871 et entre 1940 et 1945, ce qui transparaît dans quelques-uns des exemples cités : "une contribution écrasante, ruineuse, fournir à titre de contribution des troupeaux et des céréales, lever une contribution de guerre, mettre à contribution un peuple soumis".

 

D’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie, aux XIXe et XXe siècles, l’article contribution s’allonge et prend de l’ampleur. C’est dans la sixième édition (1832-35) que tout commence. Le sens "ce que chacun donne pour sa part d’une dépense commune" est commenté ainsi : "il se dit surtout en matière d’impôts". Les exemples sont innombrables, comme les impôts prélevés : "contribution foncière, mobilière, personnelle, des portes et fenêtres". Sont établis des "bureaux des contributions", dans lesquels exercent des "receveurs des contributions" et où sont classés les "rôles" et les "registres des contributions". Il existe aussi diverses sortes de contributions : les "contributions volontaires", les "contributions directes", les "contributions indirectes" ("impôts établis sur les objets de commerce et de consommation, ou sur certaines choses dont le besoin est éventuel : tels sont les droits d'octroi, de douane, de timbre, d’enregistrement, etc."), les "contributions au sou la livre, au marc la livre, au marc le franc" (ou "répartition de ce qui doit être payé ou reçu par chacun en proportion de ses facultés, de son intérêt dans une affaire, ou du montant de sa créance", etc.) Le terme s’emploie dans le droit des successions et dans le commerce maritime (contribution au jet dans la mer : "répartition des pertes et dommages qui se fait tant sur les effets que sur le navire et le fret, lorsque la tempête ou les ennemis ont obligé de jeter dans la mer une partie du chargement ou des agrès".

Le mot a un succès si vif qu’il déborde dans le social et qu’il s’emploie dans un sens figuré pour désigner la participation à une dépense commune ou à une entreprise collective : "mettre à contribution, faire contribuer de quelque manière à une dépense", même dans les affaires charitables ("quand il s’agit de secourir des malheureux, elle ne craint point de demander, elle met tous ses amis à contribution"). La curiosité publique aussi peut être mise à contribution. Les Académiciens ajoutent : "on l’emploie figurément dans un sens analogue : il a mis à contribution tous les auteurs qui se sont occupés de cette matière".

Dans l’édition en cours (la neuvième) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition compte quatre sens et à l’intérieur de chacun, des emplois divers : 1 "concours que l'on apporte à une œuvre commune", 2 "part apportée à une dépense, à une charge commune", 3 "tribut, en argent ou en nature, imposé aux habitants d’un pays vaincu, d’une région occupée", 4 en droit "distribution par contribution : procédure de répartition entre les créanciers chirographaires des sommes provenant d’une saisie mobilière ou immobilière". Depuis que la France est en paix, le sens militaire de "tribut imposé aux vaincus" est en voie de régression. Mais ce déclin a largement été compensé par la multiplication des contributions fiscales, comme si Léviathan avait pris la place d'une armée d'occupation.

 

12 avril 2007

Prélèvement

 

 

 

 

 

Voilà un mot qui pue son moderne. Il n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition (1835), encore que les Académiciens semblent oublier ou ignorer le sens dans lequel il est attesté dès 1767, à savoir "impôt", pour y préférer dans le sens, plus général, de "action de prélever". Jean-François Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), ne retient que le sens général : "prélèvement, action de prélever" et qu’illustrent les exemples "sur cette somme, il faut prélever mille francs pour les frais" et "soit dans le partage des profits, soit dans le prélèvement à faire annuellement", "ce prélèvement une fois fait, l’excédent sera porté dans le garde-meuble de Sa Majesté" (Édit du Roi). Féraud regrette que ce nom ne soit pas "dans les dictionnaires" (mot qu’il écrit avec un seul n) : "il est aussi utile que le verbe, et l’on peut s’en servir sans difficulté". Dans le Dictionnaire de l’Académie française (éditions de 1832-35, de 1878, de 1932-35), prélèvement ne désigne rien d’autre que la seule "action de prélever". C’est l’époque où les taxes étaient légères et les impôts indolores. Il n’y avait pas de Léviathan à nourrir. L’exemple cité pour illustrer ce sens est "faire le prélèvement de telle somme sur la masse d’une succession, sur les bénéfices d’une maison de commerce". Il en va de même chez Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : "action de prélever, le prélèvement d’une forte somme". Une partie de l’article 830 du Code Napoléon est cité : "les prélèvements se font, autant que possible, en objets de même nature".

En 1898 et 1928, prélèvement sort du domaine des finances ou de l’impôt pour s’étendre à celui de la médecine, comme le notent les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : "en termes de médecine, faire un prélèvement de sang, de pus, de liquide céphalo-rachidien : en prendre sur une personne une petite quantité pour en faire l’examen, l’analyse". L’administration ne se contente pas de prélèvements fiscaux, elle prélève aussi à la manière des médecins : cette opération "consiste, de la part de l’autorité compétente, à saisir et à enlever, en vue d’un examen, une portion de marchandises ou des aliments suspects de falsifications".

Ce n’est que dans le Trésor de la Langue française (1972-94) que le sens général "action de prélever une portion de quelque chose sur un tout" et "quantité prélevée" est complétée par le sens fiscal premier de ce mot. En droit fiscal : prélèvement (fiscal), de la dîme, d’un impôt, d’une taxe. Le prélèvement d’impôt est "l’ensemble des impôts et des cotisations sociales sur le revenu". Les synonymes en sont impôt, contribution parafiscale. Le prélèvement libératoire (ou forfaitaire) est "le prélèvement à taux forfaitaire, le plus souvent à option, opéré sur le produit d’un placement à revenu fixe, tel qu’une obligation, un bon du Trésor, de Caisse de Dépôt, un compte courant d’associés". C’est aussi le "montant définitif de l’impôt net à payer pour le revenu soumis au prélèvement, ne nécessitant plus d’être déclaré avec les autres revenus sur la déclaration annuelle de l’impôt sur le revenu". Il peut être automatique.

Alors, on ne parlait pas encore de prélèvements obligatoires, sans doute parce qu’ils ne dépassaient pas 35% du total des revenus : ils en représentent aujourd’hui 53 ou 54%. La devise "je sème à tous vents" se décline aujourd’hui en "je prélève à tous vents" : ça prélève dur, sec, à qui mieux mieux. Dans Les Hommes et la montagne aux XIIIe et XIVe siècles (1998, Presses universitaires de Grenoble), un spécialiste de l’histoire fiscale du Dauphiné note avec effarement que les autorités féodales d’alors prélevaient, en matière de taille, dîmes, champarts et autres taxes, et à leur seul profit, plus de la moitié de ce que produisaient (seigle, orge, agneaux, poules, fromages, etc.) les paysans éleveurs soumis à leurs lois. Ces prélèvements ont été réduits en 1789 : la taille ou impôt sur les personnes a été supprimée, de même que les dîmes et autres champarts. En deux siècles, il semble que le chemin inverse ait été parcouru et que l’ancienne situation féodale ait été rétablie, puisque les prélèvements obligatoires représenteraient aujourd’hui plus de 50% de la richesse produite (53 ou 54%), autant que dans le Dauphiné féodal. C’est sans doute ce que l’on nomme, mais sans rire, le progrès.

 

11 avril 2007

Bureaucratie

 

 

Bureaucratie et bureaucrate 

 

 

 

Le mot bureaucratie a été fabriqué par l’économiste Gournay (1712-1759), comme le confirme Grimm dans sa Correspondance littéraire : "Gournay faisait des bureaux une quatrième ou cinquième forme de gouvernement sous le titre de bureaucratie" et, ce joyau de lucidité : "le véritable esprit des lois en France est cette bureaucratie dont feu M. de Gournay se plaignait tant". Le mot est relevé dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), celle qui a été publiée pendant la Révolution, avec un sens restreint et affaibli par rapport à celui qu’y donnait Gournay. Ce n’est plus une "forme de gouvernement", ni "le véritable esprit des lois en France", mais un phénomène propre à l’administration, à savoir le "pouvoir des chefs et commis de bureau", c’est-à-dire des subordonnés.

Les Académiciens, dans les éditions suivantes de leur Dictionnaire, tendent à atténuer le phénomène, comme l’atteste cette remarque de la sixième édition, 1832-35 : "ce mot nouveau ne s’emploie guère que dans la conversation pour exprimer l’influence abusive des commis dans l’administration" ou celle-ci (huitième édition, 1932-35) : "il s’emploie surtout, familièrement, pour exprimer l’influence abusive des employés de divers grades dans l’administration". Ces définitions sont à des années lumières de la conception – forme de gouvernement – que s’en faisait l’inventeur du mot. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), est assez lucide pour définir la bureaucratie comme une forme de gouvernement ou de contrôle par l’administration des entreprises comme chez Gournay : "néologisme très peu correct (sans doute, parce qu’il est formé d’un mot français et d’un élément grec) rendu nécessaire par l’influence de plus en plus générale que les bureaux, dans toutes les administrations, exercent sur toutes les entreprises". Il rappelle aussi la définition affaiblie qu’il a lue dans le Dictionnaire de l’Académie française : "influence abusive des commis dans l’administration".

Aux XIXe et XXe siècles, ce mot français, bien français, spécifiquement français, conquiert le monde. Il est en usage dans quasiment toutes les langues du monde : néerlandais, allemand, anglais, espagnol, italien, russe, turc, etc. C’est sans doute le mot français le plus universellement connu et diffusé. Alors que les Académiciens réduisent la bureaucratie à un phénomène de petits sous-chefs de bureau et de leurs subordonnés, les auteurs français modernes, cités dans le Trésor de la Langue française, la déplacent hors de France. La bureaucratie est propre à l’Union soviétique ("Trotski abattu, le champ s’était trouvé libre devant la bureaucratie que Staline incarnait : la bureaucratie, c’est-à-dire la Russie éternelle", Mauriac, 1959 : il y avait en Russie du XVIIe au XIXe siècle sans doute moins de fonctionnaires qu’en France), à l’Allemagne ("la diète est un bureau d’affaires pour la bureaucratie allemande ; c’est à peine et de fort loin un corps politique", Gobineau, 1854), ou encore, par anachronisme, à la France d’ancien régime, où le mot n’était pas en usage ("et alors, on refit des machines administratives, analogues à celles du vieil empire romain, bureaucratie à la Colbert, armées à la Louvois. Ces machines avaient l’avantage d’employer l’homme comme force régulière, la vie, moins ses caprices, ses inégalités", Michelet, 1846). Le seul écrivain à ne pas verser dans cette bonne pensée tiédasse et à faire revenir la bureaucratie en France, le pays où elle a été inventée, est Péguy, qui écrit : "les hommes de la Ligue des Droits de l’Homme trahissant (...) par une trahison morose et sournoise (...) essayant de tout soumettre aux oppressions plates de la plus obtuse bureaucratie intellectuelle" (1913).

En fait, il faut attendre la neuvième édition, en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française, pour lire, un peu comme chez Littré, une définition juste de bureaucratie. Terme péjoratif, c’est le "pouvoir abusif des bureaux qui se manifeste par l’anonymat, la concentration et le formalisme réglementaire" ; c’est aussi le "corps de fonctionnaires hiérarchisé, souvent considéré comme pesant, lent et routinier" ; c’est surtout dans bureaucratie d’État, une forme de gouvernement : le "corps de fonctionnaires qui s’assure la maîtrise d’un pouvoir politique centralisé et finit par former une classe dominante".

 

Le mot bureaucrate est un peu plus tardif que bureaucratie. Il est attesté en 1792, puis en 1797, pendant la Révolution. Bureaucratie est antérieur à la Révolution, mais il est enregistré pour la première fois dans l’édition révolutionnaire (1798) du Dictionnaire de l’Académie française. C’est Littré qui, le premier, relève bureaucrate, au sens de "homme puissant dans les bureaux ou même simple employé dans les bureaux", précisant que ce mot "ne se dit guère que par ironie et en mauvaise part".

Il se dit partout (mais en France seulement) que la France aurait enseigné aux hommes en 1789 qu’ils avaient des droits naturels et imprescriptibles. Pourtant, en Angleterre, au début du XVIIe siècle, le souverain avait reconnu le bien fondé d’une Petition of Rights. Les Américains, bien avant 1789, avaient reconnu aux Américains des droits inaliénables et proclamé l’égalité en droits des citoyens. Les quatre droits reconnus "naturels et imprescriptibles" en 1789 étaient depuis longtemps reconnus dans les coutumiers d’ancien régime : la liberté, la propriété, la sûreté, la résistance à l’oppression. Au milieu du XIXe siècle, le juriste Fauché-Prunelle (1795-1863), dans son Essai sur les anciennes institutions autonomes ou populaires des Alpes cottiennes briançonnaises (2 tomes, 1856, 1857), étudie comment se sont constituées les libertés anciennes dans le Dauphiné. Il écrit page 321, tome 1 : "l’abolition de la féodalité que les Français (…) n’ont obtenue (…) qu’à la fin du dix-huitième siècle par un acte éminemment juste et équitable (...), les Briançonnais l’ont obtenue, dès avant le milieu du quatorzième siècle, au moyen d’un accord volontairement et réciproquement contracté (…)".

Non, ce que la France révolutionnaire a exporté partout dans le monde, ce ne sont pas les droits de l’homme, mais la bureaucratie et, en 1794, le terrorisme, les mots et les choses que ces mots désignent (cf. note du 31 décembre 2005 : "Terrorisme, terroristes, terroriser sont des mots français, bien français hélas, trop français même. Ils ont été fabriqués en France en 1794 et c’est de France qu’ils ont été diffusés dans le monde. Emile Littré, dans le Dictionnaire de la langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, fait suivre terrorisme de la seule acception suivante, "système de la terreur, pendant la Révolution française". De même un "terroriste" ne pose pas de bombe, il est un "partisan" ou un "agent du système de la terreur". Le verbe terroriser est relevé avec la seule signification de "établir le régime de la terreur" ou de "soumettre au régime de la terreur"). Les droits sont un leurre. Les deux trophées que la France bien pensante arbore, ce sont la bureaucratie et le terrorisme : deux formes de gouvernement, la première par les fonctionnaires, la seconde par la terreur, qui se sont confondues en France en 1794 ; puis en Russie soviétique, en Chine, à Cuba, au Vietnam, en Corée, en Allemagne nazie, etc.

 

 

 

10 avril 2007

Ordinateur

 

 

 

 

 

Emprunté au latin impérial ordinator, au sens de "celui qui met en ordre, qui règle", le mot ordinateur, nom et adjectif, est attesté en 1491 : "Jésus-Christ... était le nouvel instituteur et ordinateur du baptême". A la fin du XVIe siècle, l’historien Pasquier l’emploie dans le sens de "celui qui est chargé de régler les affaires publiques" et Bossuet, en 1703, "celui qui confère un ordre dans l’Église".

Ce vieux mot français, un peu savant et qui sent son latin, n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935). En revanche, Jean-François Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) le relève : "on trouve ce mot, écrit-il, dans l’Histoire d’Angleterre pour signifier "qui fait des ordonnances". Il est vrai que le traducteur l’a mis (écrit) en italique pour faire voir (comprendre) qu’il le risquait". L’exemple est : "le Roi permettait que ces ordinateurs s’unissent entre eux et leurs amis". Féraud fait suivre ce relevé d’une remarque tout à fait inappropriée : " ce mot, forgé peu heureusement (en fait, il est emprunté au latin), a l’air d’être longtemps barbare". En réalité, il désigne, comme le montrent les exemples cités ci-dessus, de hautes réalités et il est l’un des plus civilisés qui soient. "Il se dirait plutôt, continue Féraud, d’un Évêque qui fait des ordinations, mais l’usage est pour ordinant – sauf chez Bossuet".

 

Littré est le premier lexicographe qui distingue dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877) deux emplois : l’un adjectif, l’autre nom. Adjectif, il signifie "qui met en ordre, qui arrange". Diderot en use : "il pensait que la cause universelle, ordinatrice et première était bonne". Littré précise que, entendu dans ce sens, ordinateur est en concurrence avec ordonnateur. Employé comme nom, il désigne la personne qui "confère un ordre de l’Église" ; ainsi chez Bossuet : "quel crime c’est de reconnaître pour Églises celles qui ne peuvent pas rapporter la suite de leurs pasteurs aux apôtres comme à leurs ordinateurs". Les apôtres sont les ordinateurs des pasteurs : ceux-ci tiennent leur caractère sacré de ceux-là.

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) jugent que ces deux sens sont vieux, aussi bien l’adjectif que le nom. Le nom est un terme de liturgie. Le sens en est : "celui qui confère le sacrement d’un ordre ecclésiastique". C’est ainsi que le mot est défini dans les dictionnaires des XIXe et XXe siècles. L’adjectif au sens de "qui ordonne, dispose, met en ordre" est supplanté par ordonnateur, ordonnatrice. Il est illustré d’une phrase d’Alain (1921) : "le geste humain met la chose en place et la considère ; tout est spectacle pour l’homme, et même son action. Non point doux par cela seul ; redoutable au contraire par cette activité ordinatrice".


C’est en 1956 qu’ordinateur est utilisé en informatique, pour traduire le nom anglais computer, lequel signifie proprement "calculateur". Or, un ordinateur n’est pas seulement une machine qui fait des calculs, comme l'atteste la définition du Trésor de la Langue française : "machine algorithmique composée d’un assemblage de matériels correspondant à des fonctions spécifiques, capable de recevoir de l’information, dotée de mémoires à grande capacité et de moyens de traitement à grande vitesse, pouvant restituer tout ou partie des éléments traités, ayant la possibilité de résoudre des problèmes mathématiques et logiques complexes, et nécessitant pour son fonctionnement la mise en oeuvre et l’exploitation automatique d’un ensemble de programmes enregistrés". De ce point de vue, le mot français ordinateur, même s'il est très éloigné du sens premier de ce mot, est plus juste, au sens où il est adéquat à la chose qu'il désigne, que le mot américain computer ou sa traduction par calculateur.  

Le Trésor de la Langue française a été rédigé à partir des années 1960 et publié dans les deux décennies qui ont suivi. Alors, les ordinateurs étaient utilisés surtout par des entreprises ou des administrations. La vogue des PC (ou ordinateurs personnels) n’avait pas commencé. Les auteurs du Trésor se contentent de nommer quelques mots composés avec ordinateur : micro-ordinateur, mini-ordinateur. Les autres, tels PC, portable, ordinateur personnel, ne sont pas encore entrés dans l’usage.

 

09 avril 2007

Opposable

 

 

Opposable et droits opposables à

 

 

 

Ce terme d’anatomie a été fabriqué par Cuvier et employé dans Anatomie comparée en 1805 à propos du pouce, au sens de "qui peut être mis en face" ou "qui est mis vis-à-vis de". Un demi siècle plus tard, Bescherelle, dans son Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la Langue française, y donne le sens figuré de "qui peut être donné comme argument contraire". Émile Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), relève ces deux sens : "qui peut être mis en face, vis-à-vis" (ainsi "le pouce est opposable aux autres doigts") et "qui peut être dit contre, mis contre" (ainsi "il n’y a pas d’argument opposable à ce dilemme").

Les Académiciens, dans la septième édition (1878) de leur Dictionnaire, relèvent aussi cet adjectif. Dans la huitième édition (1932-35), il est défini ainsi : "qui peut être opposé, mis en face, vis-à-vis". Les Académiciens notent qu’il "s’emploie spécialement en termes d’anatomie", reprenant l’exemple de Littré ("le pouce est opposable aux autres doigts"), et se contentant d’illustrer le sens figuré d’un exemple, sans le définir : "figuré, cet argument n’est pas opposable à ma façon de voir".

Jusqu’en 1935, opposable a donc un sens anatomique qui a été étendu par figure (par métaphore) à des arguments qu’un orateur ou un clerc oppose à une thèse ou à d’autres arguments.

Le sens juridique et social, qui est en vogue aujourd’hui dans les media ou les discours militants ("droit opposable au logement", "droit opposable à la garde d’enfants", "droit opposable à l’éducation", etc.), est à la fois récent et moderne. Récent, il est attesté en 1981 : "que l’on peut faire valoir contre un tiers" (cité dans le Trésor de la Langue française, 1972-1994). Il est vrai que le nom opposabilité, employé dans un sens juridique, est plus ancien, puisqu’il apparaît en 1936 : "caractère d’un droit ou d’un moyen de défense que son titulaire peut faire valoir contre un tiers", cité dans le même Trésor et illustré par une phrase quelque peu sibylline, extraite d’un ouvrage de M. Vedel, Droit constitutionnel (1949) : "mais par la promulgation, le texte est devenu de façon complète une loi et produit déjà des effets, abstraction faite de son opposabilité aux citoyens regardés comme des tiers qui, eux, ne sont liés que par la publication". Cet adjectif n’est pas seulement récent, il est aussi moderne, au sens où il condense en lui ce qui fait l’essence (souvent détestable) de la modernité. Le tiers à qui un droit peut être opposé est aujourd’hui, dans quasiment tous les cas, non pas un citoyen, mais l’Etat ou une collectivité publique. C’est contre l’Etat que des citoyens sont invités à se retourner pour jouir d’un droit, lequel était jadis un devoir. En effet, dans la morale commune et dans la France de naguère, il était fait obligation aux citoyens de se loger ou aux familles de loger leurs enfants ou de garder et d’éduquer leurs enfants. Désormais, c’est à l’Etat, c’est-à-dire aux autres citoyens, qui, eux, remplissent leurs devoirs, qu’il incombe de remplir les obligations des citoyens défaillants, négligents, légers ou irresponsables.

 

 

 

 

07 avril 2007

Dominant

 

 

 

 

 

Dans les dictionnaires anciens ou modernes, dominant est adjectif. Il n’est jamais un nom désignant des personnes, comme dans la langue de la sociologie : les "dominants" (toujours méchants) auxquels sont opposés les "dominés", bons par essence. Quand dominant est adjectif, il se rapporte à des choses ou à des personnes. Il en est ainsi dans la première et dans la quatrième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694), où l’adjectif, dit verbal (c’est le participe présent du verbe dominer), a pour sens "qui domine". Un seigneur, un fief, une passion peuvent être qualifiés de dominants. Dans L’Encyclopédie (1751-65), le sens relevé est celui du droit féodal : "on appelle fief dominant celui dont relève un autre fief ; et seigneur dominant, celui qui possède ce fief supérieur à l’autre. Ce terme est opposé à celui de fief servant". Dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), J-F Féraud distingue dominant de dominateur : "le premier se dit des choses, le second des personnes". La passion, l’humeur, le goût sont dominants ; l’homme est dominateur. Ainsi, à propos de Bossuet qui emploie dominant dans "les lois romaines étaient propres de leur nature à former un peuple invincible et dominant", il affirme que "dominateur aurait été plus convenable", comme chez Montesquieu, qui écrit : "un peuple dominateur peut s’affranchir de tout impôt, parce qu’il règne sur des nations sujettes". Féraud ajoute que l’Académie "ne dit dominant que des choses qui ont rapport aux personnes". La remarque est erronée, comme l’atteste l’exemple "seigneur dominant".

Dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), l’adjectif dominant s’étend à d’autres réalités que les fiefs, les seigneurs, les goûts, les humeurs. Les Académiciens notent que cet adjectif se dit aussi dans un sens figuré des idées : "cet homme est obsédé d’une idée dominante qu’il ramène à tout". En fait, cet homme ne ramène pas cette idée à tout, mais tout à cette idée. Les Académiciens auraient dû écrire "une idée dominante à laquelle il ramène tout" ou "à laquelle tout est ramené". En 1798, on pouvait être académicien et écrire dans un français approximatif. Dans la sixième édition (1832-35), l’expansion de dominant se poursuit : "il se dit au propre et au figuré" d’un parti, d’une religion, d’une couleur. Dans cette édition, la faute de syntaxe de 1798 est corrigée : "il y a dans cet ouvrage une idée dominante à laquelle tout est subordonné", "cet homme est obsédé d’une idée dominante qu’il applique à tout".

Les exemples cités par Littré dans son Dictionnaire de la Langue française attestent que dominant était dans la langue classique d’un emploi plus étendu que ne le laissent entendre les exemples des Académiciens : il se dit aussi d’un charme, de qualités, d’une inclination, d’une impression et aussi de personnes autres que les seigneurs féodaux : d’un "esprit"  ("dominant et souverain", Guez de Balzac), d’un peuple (Bossuet), d’un père supérieur chez les Cordeliers. L’emploi de dominant s’étend à la grammaire ("voyelle dominante, celle sur laquelle la voix s’arrête") et à la minéralogie : "forme dominante d’un cristal, le solide géométrique simple auquel on peut le rapporter en ne considérant que les faces les plus étendues".

Dans la langue moderne, dominant s’étend à des réalités sociales et économiques, sans cesse nouvelles. Dans le Trésor de la Langue française, cet adjectif ne signifie plus seulement "qui domine", mais, en parlant d’une personne ou d’un groupe social, "qui exerce son emprise prépondérante, son autorité sur". Il qualifie une classe de la société et, dans cet emploi, il a pour antonyme dominé : "il existe ainsi toujours une classe dominante qui possède les instruments de production et une classe dominée qui les met en œuvre" (Histoire économique des XIXe et XXe siècles, 1968). En même temps que les emplois, les significations se diversifient. En parlant des choses, cet adjectif signifie "qui joue un rôle essentiel, qui occupe une place prépondérante" (ainsi, les coloris, ton, teinte, couleur, passion) et "qui l’emporte parmi d’autres par l'influence, la valeur, la quantité" (ainsi un parti, un souci, un objectif, une langue, un caractère, un gène, un vent, un fief, un facteur, un goût, un signe, un thème, une idée, une impression, une opinion, une pensée, une préoccupation, une qualité, une tendance, un rôle dominant) et enfin "qui occupe une situation élevée par rapport à d’autres dans l’espace environnant" (synonymes culminant, supérieur : ainsi des rocs, une position). Les Académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, en cours de publication, confirment ce double phénomène d’emploi étendu et de diversification du sens. En 1694, le sens de dominant est "qui domine" ; aujourd’hui, l’adjectif a six sens distincts : "qui dispose d'un pouvoir ou exerce une autorité reconnue" ; "qui exerce l’influence la plus forte" ; dans le droit féodal : "fief dominant, celui dont dépendaient d’autres fiefs" ; dans le droit "fonds dominant : qui jouit d’une servitude établie sur un fonds voisin" ; en biologie, à propos d’un gène "qui s’exprime même chez les sujets hétérozygotes, c'est-à-dire les sujets qui n’ont pas ce même gène sur l’autre chromosome de la même paire" ; et enfin, dans un sens propre et dans un sens figuré : "qui surplombe, qui occupe le site le plus élevé".

Dans son dictionnaire, Littré cite cette phrase de Montesquieu "malheur à la réputation du prince qui est opprimé par un parti qui devient le dominant", dans laquelle dominant est un nom ou, plus exactement, où il est employé comme un nom. C’est la seule esquisse de l’emploi sociologique de dominant comme nom, le plus souvent au pluriel et opposé à dominés : "les dominants v les dominés" qui formulent de façon moderne la vieille opposition marxiste "les exploiteurs v les exploités" ou "les bourgeois v les ouvriers" ou "les possédants v les prolétaires". Cet emploi est à la fois ritualisé et polémique. Désigner telle ou telle personne, tel ou tel pays, telle ou telle classe du nom générique "les dominants" évite de penser le monde, ce qui est signe de paresse. Ces désignations manichéennes sont propres aux discours militants. Les personnes ou les réalités nommées dominants sont renvoyées à un état féodal, donc archaïque et révolu, de la société ou du monde. Elles sont disqualifiées d’emblée. Il est inutile d’en débattre. La seule solution, c’est de s’en débarrasser à jamais pour "en nettoyer" la surface de la terre, comme disait Lénine "des insectes nuisibles".


 

06 avril 2007

Efficacité

 

 

 

 

Ce nom est un emprunt au latin efficacitas qui signifie "force, vertu". Il apparaît en français en 1495 au sens de "caractère de ce qui est efficace" et s’applique d’abord aux sacrements chrétiens (baptême, mariage, communion, etc.). C’est dans ce sens que le relèvent les Académiciens dans les quatre premières éditions de leur Dictionnaire (de 1694 à 1762) : encore l’emploi est-il restreint à la seule "grâce". Dans les autres cas, nos lointains ancêtres employaient le nom efficace. "Il signifie la même chose qu’efficace, substantif, mais il est moins en usage, et il se dit principalement de la grâce" (exemple : l’efficacité de la grâce) (1694, 1762). Dans la cinquième édition, en 1798, le mot garde le sens d’efficace. Ce qui change, c’est l’usage : entre deux éditions que séparent trente-six années, ces mots ont échangé leur fréquence d’emploi : "il signifie la même chose qu’efficace, substantif ; mais il est beaucoup plus en usage". Il s’étend aussi à d’autres réalités que la grâce, qu’elles soient religieuses ou non, prières ou remède, comme l’attestent les exemples cités (l'efficacité d’un remède, l’efficacité des prières, l’efficacité de la grâce). Dans une remarque de l’article efficacité, Littré cite des grammairiens du XVIIe siècle : "il y a des prédicateurs et des écrivains qui usent de ce mot ; il n’est point français ; il faut dire efficace" (le père Bouhours). Un des contemporains de Bouhours, d’Aisy, in Le Génie de la langue française, 1685, "rejette aussi efficacité". Littré conclut ainsi : "maintenant ce mot est pleinement reçu, et efficace a vieilli".

D’ailleurs, les Académiciens cessent, dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, de définir efficacité comme un équivalent plus ou moins fréquent du nom efficace. C’est la "force, la vertu de quelque cause, pour produire son effet", les causes pouvant être un remède, des prières, la grâce. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), réduit l’efficacité à la "qualité de ce qui est efficace" et ne l’applique qu’à deux réalités : un remède et la grâce.

 

Ce mot ne se dit de personnes que dans la langue moderne. Il est employé dans le sens de "qualité d’une personne efficace" en 1861 par le philosophe Cousin, encore que la "personne" efficace soit la transcendance ou Dieu : "toute efficacité n’appartient qu’à un seul être, à l’être infini, devant lequel la nature et l’homme sont si peu de chose". Cousin, en 1861, continue à rapporter ce mot à la théologie – et ce, conformément à l’histoire de ses sens : 1495, il se dit des sacrements, longtemps il ne s’est dit que de la grâce. Il ne se dit de remèdes que depuis la fin du XVIIIe siècle. Cette évolution confirme le phénomène déjà noté à propos d’une dizaine d’autres mots, tels militant, création, propagande, manifestation, etc., à savoir le lent effacement de la théologie et l’utilisation d’une partie de son vocabulaire pour désigner des faits sociaux.

Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens continuent de faire de l’efficacité une qualité de choses matérielles ou d’une cause quelconque : "force, vertu de quelque cause pour produire son effet" (un remède, une loi, la grâce). Ils ne relèvent pas l’emploi d’efficacité à propos d’une personne. Ces deux emplois sont nettement distingués dans le Trésor de la Langue française : "caractère de ce qui est efficace" : la prière, les sacrements, l’armée, la violence ouvrière dans les grèves, les masques, un texte, le théâtre, et "qualité d’une personne dont l’action est efficace" (synonymes : efficience, rendement), définition qui est exprimée avec plus de justesse par les Académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : "aptitude d’une personne à accomplir sa tâche avec succès, à réussir dans ses entreprises". A la différence des auteurs du Trésor de la Langue française et de leurs prédécesseurs qui n’en pipent mot depuis 1832-35, les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, ont le mérite, notant l’emploi d’efficacité en théologie, de rappeler, sans le dire directement certes, qu’efficacité a longtemps eu un sens théologique. Certes, ils se contentent de le gloser par un synonyme, à savoir le nom efficace, et de l’illustrer du vieil exemple : l’efficacité de la grâce. Ainsi, un pan de la vieille langue française n’a pas totalement disparu.


 

 

 

 

05 avril 2007

Guerre civile

 

Guerre civile européenne

 

 

Le premier lexicographe à avoir défini les mots guerre civile est Furetière. Dans son Dictionnaire universel (1690), il écrit : "guerre civile ou intestine (intestine est un synonyme de civile), celle qui se fait entre les sujets d’un même royaume, entre les parties d’un même Etat". Il illustre cet emploi de deux exemples historiques, dont on peut douter de la justesse, du point de vue de l’histoire, non de celui de la langue : "les guerres civiles des Romains ont enfin ruiné (ont fini par ruiner) la République" et "les guerres civiles de Grenade ont détruit la puissance des Maures en Espagne". En 1694, les Académiciens, après avoir défini la guerre comme une "querelle entre deux princes, entre deux Etats souverains, qui se poursuit par la voie des armes", illustrent ce sens des emplois suivants : "guerre sanglante, juste, civile, intestine, étrangère, entre les chrétiens, contre les infidèles, sainte" (première édition). Dans la quatrième édition et dans les éditions suivantes du Dictionnaire de l’Académie française, les mots guerre civile sont suivis d’une définition spécifique : "on appelle guerre civile et guerre intestine la guerre qui s’allume entre les peuples d’un même État" (1762, 1798). Dans la sixième et la huitième éditions (1832-35, 1932-35), les Académiciens remplacent peuples par citoyens et ils enrichissent la définition d’un autre exemple : "guerre civile, guerre intestine, guerre qui s’allume entre les citoyens d’un même État ; guerre étrangère, guerre contre les étrangers ; le double fléau de la guerre civile et de la guerre étrangère". C’est ainsi que Littré définit guerre civile dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877) : "guerre civile, guerre intestine, guerre entre les citoyens d’un même État" et il l’illustre d’exemples qu’il extrait des meilleurs auteurs ; de Corneille : "la guerre civile est le règne du crime" ; de Racine : "Quelle guerre intestine avons-nous allumée ?" ; de Voltaire : "la guerre civile qui désolait alors l’Angleterre et qui fit tomber sous la hache d’un bourreau la tête de Charles I, avait commencé par un impôt de deux schellings par tonneau de marchandise" ; de Raynal : "les guerres civiles prennent leur esprit des causes qui les ont fait naître". Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) reprennent cette définition ("lutte armée entre citoyens d’un même pays"), de même que les Académiciens (neuvième édition, en cours) : "guerre civile ou guerre intestine, qui oppose les citoyens d’un même État".

En trois siècles, la définition de guerre civile est restée la même : du moins, les auteurs de dictionnaires n’ont pas noté de changement dans les emplois de ces deux mots. La seule modification notable est le remplacement de peuples (d’un même Etat) par citoyens (d’un même Etat). Elle se produit au début du XIXe siècle et elle tient surtout à l’assomption du mot citoyen dans le ciel de la politique.

 

Or, il est des "savants" qui sont en train de réviser, tout seuls, sans vergogne, ni scrupule, le sens de guerre civile, en désignant de ces mots les conflits qui ont déchiré le monde (et pas seulement l’Europe) entre 1914 et 1918 et entre 1939 et 1945. C’est la thèse dite de "la guerre civile européenne", laquelle, selon des historiens, aurait commencé en 1917 et se serait achevée en 1945 ou en 1989, et, selon d’autres, aurait déchiré de 1914 à 1945, sinon toute l’Europe (auquel cas, elle aurait duré jusqu’en 1989), du moins la seule Europe de l’Ouest. Pour que les mots guerre civile soient adéquats et qu’ils désignent de façon juste les conflits mondiaux, il faudrait que l’Europe eût été formée d’un seul et même Etat (ce qu’elle n’était pas en 1914 et encore moins en 1939, et ce qu’elle n’est toujours pas) et que les ressortissants des pays européens (Pays-Bas, Allemagne, Italie, Croatie, Tchécoslovaquie, etc.) eussent été citoyens de cet Etat unique et en eussent eu la nationalité. Aucune de ces conditions n’est remplie. En conséquence, les mots guerre civile sont faux, impropres, abusifs, mensongers, quand ils désignent les conflits mondiaux du XXe siècle. Ils n’éclairent pas, ils trompent ; ils ne disent pas la réalité des choses, ils la déforment. Ils obscurcissent la connaissance historique, en faussant la réalité des guerres de 1914-1918 et de 1939-1945. Ces guerres, surtout la seconde, ont été totales; elles n'ont pas été civiles. Ce que les mots guerre civile gomment, c’est la réalité, à savoir la nature des forces et les ambitions impériales d’un Reich, deuxième, puis troisième, du nom, qui a déclenché les hostilités, envahi les pays voisins et utilisé le premier des moyens de destruction massive : gaz de combat et bombardements aériens de civils. Parler de guerre civile européenne, c’est effacer tout cela, mettre les ennemis sur le même plan : tous coupables, même ceux qui ne faisaient que défendre leur pays envahi. C’est à la fois du révisionnisme et du négationnisme.

Que de savants docteurs labellisés soient ainsi pris la main dans le sac n’est pas nouveau. Que l’on ne s’indigne pas. C’est dans l’ordre naturel des choses. Ils procèdent toujours ainsi.

 

01 avril 2007

Energie

 

 

 

 

 

C’est Saint Jérôme (331-420), père de l’Eglise et traducteur de la Bible, qui a emprunté au grec le mot energia, au sens de "force en action" et l’a introduit dans le latin de la chrétienté. Il est le seul qui ait employé ce mot selon M. Gaffiot (in Dictionnaire latin français). Chez les premiers chrétiens, energia désigne la "force en action" qui est dans l’Ecriture sainte : Bible et Evangiles.

En français, le mot est attesté pour la première fois au début du XVIe siècle dans le sens de "puissance d’action, efficacité, pouvoir" - et au sujet de la parole. C’est le sens qu’il a dans le Dictionnaire universel (1690) de Furetière : "force d’un discours, d’une sentence, d’un mot", qu’il illustre de cette phrase éloquente "toutes les paroles de l’Ecriture sainte sont d’une grande énergie". Energie désigne la force contenue dans la parole du Christ ou des prophètes, qui pousse les fidèles à agir, les met en mouvement, réveille leur foi. Dans les dictionnaires anciens, énergie est défini ainsi : "efficace, vertu, force. Il se dit principalement du discours, de la parole" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762) et le sens est illustré par ces phrases : "l’Ecriture sainte a une grande énergie", "il fit un discours plein d’énergie", "il y a dans les Prophètes des expressions d’une grande énergie".

Dans L’Encyclopédie (1751-1765), l’Ecriture sainte, les paroles du Christ, les discours des prophètes ne sont plus cités comme sources ou comme réservoirs d’énergie. Volontairement ? On ne sait. Le sens d’énergie est comparé à celui de force "en tant que ces deux mots s’appliquent au discours". L’auteur de l’article pense "qu’énergie dit encore plus que force ; et qu’énergie s’applique principalement aux discours qui peignent et au caractère du style". Extrait du contexte religieux, le mot s’étend à tout discours public ou à toute forme d’expression : "on peut dire d’un orateur qu’il joint la force du raisonnement à l’énergie des expressions. On dit aussi une peinture énergique et des images fortes". Jean-François Féraud (in Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) confirme "qu'énergie et énergique sont fort à la mode". Pour illustrer le phénomène, il cite des phrases dans lesquelles énergie ne se rapporte plus aux mots ou aux discours, mais à la détermination ou à la résolution de tel ou tel : "c’est l’effet ordinaire des guerres intestines de donner au courage une énergie atroce, qui le fait dégénérer en cruauté" ; "une éloquence muette, des gestes énergiques, rendent ce que ne peut exprimer sa langue", "un auteur moderne nous peint ces esprits énergiques, qui s’élancent au-delà de leur existence actuelle, et qui, peu contents d’exciter l’admiration et l’amour de leurs concitoyens, veulent encore arracher des louanges des races futures". Un siècle plus tard, Littré précise qu’énergie, "au sens de force d’âme, ne vint en usage que dans le cours du XVIIIe siècle", comme l’attestent ces réflexions de Mme du Deffant : "vous me demandez si je connais le mot énergie ? Assurément, je le connais, et je peux même fixer l'époque de sa naissance : c’est depuis qu’on a des convulsions en entendant la musique" et "je me souviens que l’abbé Barthélemy me tourna en ridicule une fois que, par hasard, je prononçai ce mot énergie ; eh bien ! qu’il sache qu’aujourd’hui il est devenu à la mode, et qu’on n’écrit plus rien qu’on ne le place". A la rubrique "histoire et étymologie" de l’article énergie (in Trésor de la langue française), il est dit que le sens figuré "force, fermeté dans l’action, détermination" n’est attesté qu’à partir de 1790. Si l’on se rapporte aux exemples cités par Féraud et par Littré, il est évident que ces emplois sont antérieurs de plusieurs années à ce qu’en affirment par erreur les auteurs du Trésor de la Langue française. Le nouveau sens est enregistré dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : "il se dit aussi de la conduite dans les choses publiques et privées". Exemples : "une administration pleine d’énergie" et "il se comporte avec beaucoup d’énergie". Sous la Révolution, le fleuve en crue de l’énergie sort du lit des discours ou des pensées pour inonder les plaines de l’action, du comportement, de la direction des affaires publiques, du gouvernement. Il a fallu dépenser de l’énergie pour couper autant d’innocents en deux.

 

C’est entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle qu’énergie se rapporte à d’autres réalités que les phrases, les discours, les prophéties, comme l’attestent les articles du Dictionnaire de l’Académie française (sixième édition, 1832-35) et du Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-1877). Les Académiciens relèvent comme premier sens non pas la force de la parole, mais la vertu d’un remède et la puissance agissante des passions. Le mot, écrivent-ils, "se dit particulièrement de la vigueur d’âme", comme dans "c’est un vieillard encore plein d’énergie" et "une âme, un caractère sans énergie". Le sens des premiers dictionnaires n’est cité qu’en troisième position : "il s’applique, dans un sens analogue, au discours, à la parole", alors que le sens que la Révolution a sanctifié, à savoir "fermeté qu’on fait paraître dans les actes de la vie publique", est cité en dernier et illustré par les exemples "un ministre plein d’énergie", "il a déconcerté ce complot par l’énergie de ses mesures". Energie avait un sens religieux, il a un sens social.

Malgré l’histoire du mot, Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) cite en premier le sens physiologique de "puissance active de l’organisme", illustré par les exemples "l’énergie musculaire" et "les muscles se contractent dans les convulsions avec une énergie extrême". La genèse des sens est réécrite. Ainsi "par catachrèse", ce mot propre à la physiologie musculaire désigne la "vertu naturelle et efficace que possèdent les choses" (remèdes, acides), alors que le sens testamentaire premier, celui de Saint Jérôme, "énergie d’un mot, d’une expression", ne serait qu’une extension de cette catachrèse. Littré l’illustre même d’exemples profanes : "J’ai regret que ce mot soit trop vieux aujourd’hui ; Il m’a toujours semblé d'une énergie extrême" (La Fontaine) et "on peut dire d’un orateur qu’il joint la force de raisonnement à l’énergie des expressions" (L’Encyclopédie, cf. ci-dessus).

Littré est le seul lexicographe qui rappelle en termes explicites qu’énergie a longtemps été un "terme de théologie" signifiant "puissance de la Divinité", comme dans l’exemple "des hérétiques ont nié la Trinité en ne reconnaissant qu’une seule énergie dans le Père, le Verbe et le Saint-Esprit". Il est aussi le premier à enregistrer dans le Supplément de 1877 l’emploi d’énergie en "physique mathématique", comme dans l’exemple "énergie dynamique, élément indestructible dans sa valeur numérique, mais capable de transmutations qui le font apparaître sous ses trois formes, travail, demi force et calorie". Il semble que, dans ce sens nouveau, énergie soit un néologisme sémantique, à la manière de l’anglais energy, attesté dans ce sens depuis 1807.

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le nouvel ordre sémantique est avalisé. L’énergie, c’est d’abord la "force agissante" d’un muscle ou d’un remède ; puis la "vigueur d’âme et la fermeté dans l’action" (les exemples cités sont ceux de la sixième édition) ; ensuite "le mot s’applique, dans un sens analogue, au discours, à la parole" ("s’exprimer avec énergie, il y a dans les prophètes des expressions d'une grande énergie") ; enfin, quand il est un "terme de physique et de mécanique", "il se dit de la capacité de produire du travail, de la puissance emmagasinée" ("énergie électrique, mécanique", "le principe de la conservation de l’énergie est un principe de physique générale").

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) ont pour mérite de rétablir dans l’exposé des sens d’énergie l’ordre dans lequel ces sens sont apparus dans l’histoire de la langue : "principe d’action qui rend une personne apte à agir ou dont se trouve animée une chose pour agir sur la nature" et "en théologie, rare, puissance d’agir de la divinité" et "par métonymie, cet agir lui-même", comme chez Claudel : "Fils de Dieu qui êtes l’énergie, le verbe et la seconde personne (1919). Ensuite sont exposés les sens usuels : "dynamisme physique qui permet d’agir ou de réagir", "force de la volonté qui l’oriente vers l’action", "manifestation concrète chez une personne de l’aptitude à agir" ou à s’exprimer ou à créer des formes. C’est dans ce sens qu’il est employé de façon ambiguë en politique : "ce culte du moi dont Barrès sut faire un système qui exalte l’énergie nationale" (1928). Mussolini, Hitler, Lénine, Trotski, Staline, Mao, Pol Pot, Castro et tous les tyrans du XXe siècle ont canalisé à leur profit l’énergie de leurs partisans pour purifier le pays qu’ils dirigeaient ou, comme le dit explicitement Lénine, pour "éliminer les insectes nuisibles" de leurs terres. Enfin, ce sont les emplois scientifiques : énergie thermique, électrique, atomique, cinétique, chimique, calorifique, hydraulique, lumineuse, mécanique, nucléaire, naturelle, potentielle, principe de la conservation de l’énergie.

En trois siècles, ce mot a basculé de la théologie ou de l’Ecriture sainte dans les affaires politiques, la science, la société. C'est un raccourci de l'histoire morale et spirituelle de la France. 

 

31 mars 2007

Humanisme

 

 

 

Dérivé d’humanité, ce nom est moderne, non seulement parce qu’il s’emploie couramment à partir du milieu du XIXe siècle, mais encore parce qu’il est revendiqué comme une oriflamme idéologique par à peu près tout le monde, même les hommes politiques, qu’ils soient en campagne ou non. L’horizon est l’humanisme. Ce mot est attesté en 1765 au sens de "amour de l’humanité" (in Éphémérides du Citoyen), mais cette attestation reste isolée pendant un siècle. Il est vrai que, entendu dans ce sens, humanisme concurrence inutilement philanthropie, attesté en 1551 dans le même sens "amour de l’humanité" et défini dans L’Encyclopédie et dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762 et 1798), où il est écrit philantropie (sans h entre t et r) : "(Morale) la philantropie est une vertu douce, patiente et désintéressée, qui supporte le mal sans l’approuver. Elle se sert de la connaissance de sa propre faiblesse pour compatir à celle d’autrui. Elle ne demande que le bien de l’humanité et ne se lasse jamais dans cette bonté désintéressée ; elle imite les dieux qui n’ont aucun besoin d’encens ni de victimes. Il y a deux manières de s’attacher aux hommes ; la première est de s’en faire aimer par ses vertus, pour employer leur confiance à les rendre bons, et cette philantropie est toute divine. La seconde manière est de se donner à eux par l’artifice de la flatterie pour leur plaire, les captiver et les gouverner. Dans cette dernière pratique, si commune chez les peuples polis, ce n’est pas les hommes qu’on aime, c’est soi-même" (L’Encyclopédie, 1751-65) et "caractère du philantrope" (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798), c’est-à-dire de "celui qui par disposition et bonté naturelle est porté à aimer tous les hommes" (Ibid.). Les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, notent la synonymie : "humanisme, XVIIIe siècle, au sens de philanthropie").

 

Humanisme entre dans l’usage au XIXe siècle : en 1846, terme de philosophie, au sens de "doctrine qui prend pour fin la personne humaine" (Proudhon) et en 1877, terme d’histoire, pour désigner le mouvement intellectuel européen des XVe et XVIe siècles qui préconise un retour aux sources antiques de la culture par défiance vis-à-vis de la scolastique médiévale. En 1877, dans le Supplément à son Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872, Littré le définit ainsi : "la culture des belles-lettres, des humanités" (exemples : "du XVIe au XVIIIe siècle, Raguse vit fleurir dans ses murs toute une école de poètes élégants qui développèrent leur génie sous la double influence de l’humanisme et de la renaissance italienne" et "le XVIe s. s’acheminait, par découragement, vers la culture intellectuelle et l’humanisme"). Entendu dans ce sens, le mot est précis. L’anachronisme (il est fabriqué en 1874 pour désigner des phénomènes antérieurs de trois siècles) est compensé par le nom humaniste, attesté à la fin du XVIe siècle, au sens de "homme érudit et lettré" qui s’adonne aux humanités.

Il en va tout autrement du premier sens, philosophique, celui de Proudhon : "théorie philosophique qui rattache les développements historiques de l’humanité à l’humanité elle-même" (in Revue critique, 1874, cité par Littré dans le Supplément) et que les Académiciens ne relèvent pas dans les éditions publiées à ce jour de leur Dictionnaire (en 1932-35, huitième édition, c’est la "culture d’esprit et d’âme qui résulte de la familiarité avec les littératures classiques, notamment la grecque et la latine, et goût qu’on a pour ces études" et "le mouvement du retour aux études grecques et latines, qui se produisit dans l’Europe occidentale au XVe et au XVIe siècles"), mais que les auteurs du Trésor de la langue française (1972-94) glosent ainsi "attitude philosophique qui tient l’homme pour la valeur suprême et revendique pour chaque homme la possibilité d’épanouir librement son humanité, ses facultés proprement humaines". Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens reprennent cette définition en ces termes : "doctrine, attitude philosophique, mouvement de pensée qui prend l’homme pour fin et valeur suprême, qui vise à l’épanouissement de la personne humaine et au respect de sa dignité". Les adjectifs qui qualifient cet humanisme sont athée, classique, existentialiste, intégral, métaphysique, marxiste, moderne (in Trésor) et chrétien, athée (in Dictionnaire de l’Académie française). Le fait que cet humanisme puisse être suivi d’adjectifs contraires ou opposés l’un à l’autre, à savoir athée et chrétien, classique et moderne, existentialiste et intégral, métaphysique et marxiste, prouve, s’il en était besoin, à quel point cette doctrine est floue, ambiguë, contradictoire. Le mot cache des notions hétérogènes, qui s’excluent l’une l’autre. Il ne met rien d’autre en lumière qu’une illusion. C’est un écran rhétorique, comme l’attestent les exemples cités dans le Trésor de la Langue française pour illustrer ce sens, en particulier cet extrait (1954) de Mme de Beauvoir, à propos de Sartre, qui tenait, sans rire, le marxisme et l’existentialisme pour de nouveaux humanismes : "il opposait au vieil humanisme qui avait été le sien un humanisme neuf, plus réaliste, plus pessimiste, qui faisait une large place à la violence, et presque aucune aux idées de justice, de liberté, de vérité". "Large place à la violence" (85 millions de morts, record qui, on l’espère, ne sera jamais battu) et aucune place à la "justice" (seule la mort est juste !), à la "liberté" (le Goulag pour tous), à la "vérité" (mentir est glorieux) : il n’y a rien à ajouter à l’imposture humaniste.

La véritable nature de l’humanisme est dévoilée par Proudhon, l’inventeur du sens philosophique de ce mot : "il m’est impossible, plus j’y pense, de souscrire à cette déification de notre espèce (...) qui sous le nom d’humanisme réhabilitant et consacrant le mysticisme, ramène dans la science le préjugé". Déification de notre espèce, préjugé ramené dans la science, mysticisme consacré disent clairement que l’humanisme a été et est encore un substitut de théologie et que, plus exactement, l’humanisme a chassé du ciel de France l’ancienne transcendance chrétienne. Dieu est mort, le Christ est oublié, le ciel est désert, il ne reste plus que l’homme. L’humanisme est un ersatz. "L’humanisme a prêché l’homme", écrit Saint-Exupéry en 1942, qui nimbe de brume ce mot. Il ajoute, en usant de termes mystiques : "l’humanisme s’est donné pour mission exclusive d’éclairer et de perpétuer la primauté de l’homme sur l’individu" - ce en quoi il s’égare : ce n’est pas la primauté de "l’homme sur l’individu" que perpétue l’humanisme, mais la primauté de "l’homme" sur "Dieu". Humanisme n’est pas un terme laïque, encore moins un terme philosophique, mais un terme religieux. Ce qui est nouveau, c’est la religion prêchée. Ce n’est plus la vieille religion chrétienne, mais la nouvelle religion sociale. Ce n’est plus la transcendance, mais l’immanence. Ce n’est plus la charité (ou "amour divin"), mais l’immersion de tous dans la boue sociale.

 

 

 

26 mars 2007

Environnement

 

 

 

 

 

Longtemps, ce nom a été d’un emploi rare et limité. Il n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. L’édition en cours de ce dictionnaire est la première qui consacre un article à environnement. Ni Furetière (Dictionnaire universel, 1690), ni d’Alembert et Diderot (L’Encyclopédie, 1751-65) ne le relèvent. Dérivé du verbe environner, il est attesté au XIIIe siècle au sens de "circuit, contour" et, au siècle suivant, au sens de "action d’environner". Au XVIe siècle, Bernard Palissy l’emploie dans le premier sens : "on ne saurait faire une lieue au travers (sans) qu’elle (la lieue) n’en monte à plus de six, à cause des environnements (c’est-à-dire des "contours" ou des "circuits") qu’il faut faire pour en sortir". Le premier lexicographe qui ait inclus environnement dans son dictionnaire est Nicot (Thresor de la langue française, 1606), mais il se contente de citer les mots latins équivalents. Le premier à l’avoir défini, conformément aux significations du mot en ancien français, est Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877). La définition est expédiée en quatre ou cinq mots : "action d’environner, résultat de cette action". Le seul exemple que Littré ait trouvé est la phrase citée ci-dessus de Palissy.

Comme pour pallier l’oubli de ce mot pendant trois siècles, les Académiciens en exposent, dans l’édition en cours de leur Dictionnaire, les sens de l’ancien français, exposés par Littré, à savoir "action d’environner" et "résultat de cette action", que les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) ne relèvent pas, les considèrant sans doute (et à juste titre) comme désuets depuis des siècles. Et alors que ceux-ci mentionnent comme rare l’extension du sens "résultat de l’action d’environner" "l'ensemble des choses qui se trouvent autour de quelque chose"  (exemple, "qu’est-ce que ce palais fait ici à Recanati, au lieu d'être dans son environnement naturel : Bologne, Milan ou même Rome ?" 1927), les Académiciens en font un des sens courants de ce mot : "ce qui entoure de tous côtés" ("vivre dans un environnement de forêts, travailler dans un environnement de livres").

En fait, le sens moderne apparaît en 1827. C’est un emprunt à l’anglais environment, défini dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (1974) : "surroundings, circumstances, influences". Exemple : "Students of social problems investigate the home, social and moral environments of different classes of people". Il existe aussi en Grande-Bretagne une administration nommée Department of the Environment et dont les objectifs sont présentés ainsi : "government department responsible for land planning, construction industries, transport, preservation of public amenities, control of air and water pollution, the protection of the coast and the countryside".

Ce sont les géographes qui ont acclimaté en français ce sens anglais, à la place, ou comme synonyme, de milieu. Le grand géographe du début du XXe siècle, Vidal de la Blache, auteur de ces séries de cartes de France qui étaient naguère accrochées aux murs des salles de classe, l’écrit en des termes explicites : "les animaux et l’homme sont mieux armés que la plante pour réagir contre les milieux ambiants. Mais, si l’on réfléchit à tout ce qu’implique ce mot de milieu ou "d’environnement" suivant l’expression anglaise, à tous les fils insoupçonnés dont est tissée la trame qui nous enlace, quel organisme vivant pourrait s’y soustraire ?". Néologisme sémantique en 1921, il est entré au XXe siècle dans l’usage et il est même le seul sens courant d’environnement, que relève le Trésor de la Langue française : "ensemble des éléments et des phénomènes physiques qui environnent un organisme vivant". Il s'est soumis aussi, comme toute la nouvelle langue française,  à l'ordre social et a débordé de  cette "science humaine" assez bonasse qu'est la géographie vers le  social  : c'est donc aussi "ensemble des conditions matérielles et des personnes qui environnent un être humain". L'environnement est social (évidemment), culturel (évidemment), maternel (évidemment).

Le Trésor de la langue française a commencé à être rédigé à la fin des années 1960, avant que les seize volumes qui le composent n’aient été publiés entre 1972 et 1994. Alors, l’écologie n’était pas autant à la mode qu’aujourd’hui. Aussi le sens d’environnement, tel qu’il est exposé dans ce Trésor, est-il neutre ou surtout intellectuel : c’est un facteur explicatif ou une hypothèse qui rend compte de faits. Tout change trente ans plus tard dans l’édition en cours du Dictionnaire de l’Académie française : c’est "l’ensemble des agents chimiques, physiques, biologiques, et des facteurs sociaux exerçant, à un moment donné, une influence sur les êtres vivants et les activités humaines". Les "agents chimiques ou biologiques" s'ajoutent "aux éléments et phénomènes physiques" du Trésor. De plus, environnement vaut, par ellipse de l’adjectif, pour environnement naturel : "ensemble des éléments naturels de la biosphère". Les emplois cités sont protection de l’environnement et ministère de l’Environnement. En quelques années, l’idéologie dominante ou à la mode s’est emparé de ce mot et en fait son oriflamme. Il est écologique, alors qu’il ne l’était qu'en partie, quand il était un équivalent savant de milieu.

 

 

 

24 mars 2007

Pollution

 

 

 

 

 

Le nom pollution est emprunté au latin pollutio "salissure, souillure" (du verbe polluere "salir, souiller, profaner"), lequel signifie dans la langue des chrétiens "profanation". En français comme en latin, c’est un terme de morale et de religion. Pollution est attesté au XIIe siècle dans le sens latin de pollutio : "souillure", et, au XVIIe siècle, "profanation" (d’un lieu sacré). Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), explique comment se fait la "profanation d’un temple" : "les églises en temps de guerre sont sujettes à pollution par les désordres qu’y font les soldats, par la retraite qu’y font les paysans", alors que les Académiciens, dans les éditions publiées entre 1694 et 1932-35, se contentent du synonyme profanation, sans exposer les circonstances dans lesquelles elle se fait : "la pollution d’une église dure jusques à ce qu’elle ait été rebénie" (1694), "jusqu’à ce qu’elle ait été bénite de nouveau" (1762, 1798, 1832-35, 1932-35). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) n’explique pas ce qu’est une profanation. Ce sens religieux de pollution est jugé littéraire et vieilli dans le Trésor de la Langue française (1972-94). Dans L’Encyclopédie (1751-65), il est indiqué, plus précisément que chez Furetière, comment une église est profanée et comment il y est mis fin. "La pollution d’une église arrive, lorsqu’il y a eu effusion de sang en abondance. En cas de pollution des églises, les évêques avaient coutume autrefois de les consacrer de nouveau ; mais présentement la simple réconciliation suffit".

Au début du XIVe siècle, le chirurgien Henri de Mondeville emploie pollution dans un sens physiologique : "pollution est projection de semence sans savoir le temps que c’est fait". Il a observé les pollutions nocturnes sur lesquelles les théologiens se sont étendus, les rendant de fait célèbres. Ce sens-là est relevé par les Académiciens à compter de la quatrième édition de leur Dictionnaire. Ce "terme de casuiste" (id est de théologien ou de confesseur qui se charge de résoudre les cas de conscience) est défini de façon si vague ("sorte de péché d’impureté") qu’il est incompréhensible, sauf par les casuistes eux-mêmes. Cette définition est répétée en 1798, en 1832-35 ("se dit aussi d’un certain péché d’impureté"), en 1932-35 ("il se dit aussi du péché d’impureté"). Furetière est plus précis, plus moralisateur aussi : "se dit aussi de l’ordure qui se commet sur son propre corps par quelque attouchement impudique". Les pollutions volontaires sont distinguées des involontaires, mais, quelles qu’elles soient, elles sont condamnées : "Tous attouchements sont criminels quand il y a danger de pollution". Il cite cet exemple : "l’Eglise fait des prières à complies pour être préservé des pollutions nocturnes". Il faut comprendre "pour que les séminaristes, les prêtres et les religieux n’aient pas de pollutions nocturnes". Ces réalités avérées embarrassaient les théologiens. Littré use de moins de circonvolutions que les Académiciens, mais il distingue le "péché d’impureté" de la réalité physiologique que le chirurgien Henri de Mondeville a décrite jadis : "émission spermatique involontaire"  (pollutions nocturnes). Dans la huitième édition de leur Dictionnaire, les Académiciens séparent, comme Littré, le sens religieux du sens médical. C’est un "péché d’impureté" et une "émission involontaire de sperme"  (pollution nocturne).

En revanche, les auteurs de L’Encyclopédie s’étendent sur les phénomènes que désigne pollution, sur la connaissance que l’on avait au XVIIIe siècle et sur les jugements qui y étaient portés. C’est "l’effusion de semence hors l’usage du mariage". "Les théologiens moralistes en distinguent de deux sortes : l’une volontaire et l’autre involontaire". La pollution volontaire ou manustupration (tomber dans le stupre en usant de sa main) est nommée mollities, immunditia par les théologiens : "tous conviennent que c’est un péché contre-nature. Les rabbins la mettent au rang des homicides ; et Saint Paul dit que ceux qui tombent dans ce crime n’entreront point dans le royaume de Dieu". La pollution involontaire "arrive pendant le sommeil, en conséquence de quelque songe qui a troublé l’imagination. Elle ne rend pas coupable la personne à qui elle arrive, à moins qu’elle n’y ait donné occasion en s’arrêtant avec complaisance à quelque pensée impure". Les médecins distinguent deux types de pollution involontaire : la "maladie", "dont le symptôme caractéristique est une éjaculation involontaire, plus ou moins fréquente, de la semence" ; et une "espèce de pollution qui n’est point maladive" : c’est "celle qui est familière aux personnes de l’un et l’autre sexe qui vivent dans une continence trop rigoureuse". Auquel cas, "la nature qui, au grand avantage de l’humanité, ne perd jamais ses droits, les trompe par des mensonges heureux dans des rêves agréables, pourvoit à leur besoin, et leur fait goûter les plaisirs dont ils ont la cruauté ou la vertu de se priver, et qui les dédommagent souvent avec usure de la réalité". Le résultat en est positif : "ces personnes, après avoir éprouvé pendant la nuit une de ces pollutions innocentes et salutaires, loin d’en être affaiblies, n’en sont que mieux portantes, plus alertes et plus dispos", à la différence de "ceux qui ont des pollutions nocturnes, excitées moins par le besoin que par une disposition vicieuse des parties de la génération ou du cerveau, et qui méritent à si juste titre le nom affreux de maladie : ces éjaculations plus ou moins réitérées, que le besoin n’a point préparées, que l’appétit ou les désirs n’ont point assaisonnées, n’occasionnent souvent aucun plaisir même momentané ; elles causent au contraire dans plusieurs des douleurs cuisantes, il leur semble que la semence brûle et dévore toutes les parties qu’elle traverse. Mais les suites sont bien plus funestes : après ces éjaculations qui interrompent son sommeil, le malade est plongé dans une espèce d’anéantissement, ses yeux s’obscurcissent, une langueur extrême s’empare de tous ses sens, il lui semble n’exister qu’à demi ; cette terrible idée qui lui retrace sans cesse sa faiblesse et son néant, qui souvent entraîne avec elle l’image d’une mort prochaine, qui la lui représente le bras levé, la faux déployée prête à moissonner ses jours, le plonge dans une tristesse accablante, et jette peu à peu les fondements d'une affreuse mélancolie… Après avoir passé de pareilles nuits, quelle doit être la situation des malades pendant le jour ? On les voit pâles, mornes, abattus, ayant de la peine à se soutenir, les yeux enfoncés, sans force et sans éclat, leur vue s’affaiblit, une maigreur épouvantable les défigure, leur appétit se perd, les digestions sont dérangées, presque toutes les fonctions s’altèrent, la mémoire n’a plus sa vivacité, et ce n’est pas le plus grand mal ; il serait même à souhaiter qu’ils en fussent dépourvus au point d’oublier tout à fait les fautes qui les ont ordinairement plongés dans cet effroyable état ; bientôt des douleurs vagues se répandent dans différentes parties du corps, un feu intérieur les dévore, des ardeurs d’urine s’y joignent, la fièvre lente survient, et enfin la phtisie dorsale, suite funeste des excès dans l’évacuation de la semence".

 

En 1874, apparaît le sens moderne : "souillure par des déchets" des eaux de la Seine (in Journal Officiel), que Littré relève dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire : "au propre, action de souiller par des ordures", l’illustrant de l’exemple extrait du Journal officiel du 20 novembre 1874 : "la plus grande pollution des eaux de Seine correspond un peu après à la sortie des eaux d’égout". Ce sens est ignoré des Académiciens dans la seule édition de leur Dictionnaire qu’ils aient publiée au XXe siècle (la huitième, 1932-35). Il est enregistré par les auteurs du Trésor de la Langue française, comme le seul sens courant du mot pollution, les autres sens "souillure", "profanation", "masturbation", "émission involontaire de sperme, notamment pendant le sommeil" étant jugés vieillis et littéraires. Désormais, ce n’est plus que "l’infection due à la présence (dans l’eau, dans l’atmosphère) d’agents chimiques, biologiques ou physiques" : "la pollution des mers, de l’atmosphère, des eaux, de l’air, la pollution sonore".

Ainsi, les écologistes ont emprunté aux casuistes le mot pollution. Cela signifie-t-il que l’écologie a pris la place de la bonne vieille théologie ? En partie, chez les radicaux, qui jugent que l’homme est responsable de toutes les pollutions dont pâtit la nature et qu’il faudrait, pour que la nature retrouve sa pureté originelle, celle de l’Eden, sinon éliminer les hommes, du moins 90% d’entre eux, ce qui entraînerait une réduction drastique de leurs activités. Il est un emploi moderne de pollution qui devrait réjouir les mal pensants : quand ce nom est suivi de l’adjectif idéologique. Dans pollution idéologique, l’idéologie, comme la morale austère ou comme la casuistique qui nourrit l’écologie, est une ordure. Elle salit la pensée et elle souille les discours. On ne saurait mieux dire la définir.

 

 

23 mars 2007

Campagne

 

 

 

 

 

Ce mot est attesté au début du XVIe siècle. C’est la forme provençale ou picarde du mot d’ancien français champagne "vaste étendue de pays plat" (qui désigne aujourd’hui une région de France : la plaine de la Champagne, dite pouilleuse), issu du latin campania (relevé au sens de "plaine, champs" dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot), pluriel neutre de l’adjectif latin campaneus. C’est aussi au XVIe siècle (en 1587) que ce mot prend le sens militaire, sans doute sous l’influence de l’italien campagna, de "terrain non fortifié où se déroulent les combats"  (artillerie de campagne, en campagne rase, 1587 se mettre en campagne) et, au XVIIe siècle (en 1671), le sens de "expédition militaire".

Pendant trois siècles, les dictionnaires relèvent ces deux sens. Ainsi, le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762) : "plaine, grande étendue de pays plat et découvert" ; "il se dit dans le même sens que le mot de champs au pluriel" ; "il se dit aussi du mouvement, du campement et de l’action des troupes" et du "temps durant lequel les armées sont ordinairement en campagne, qui est le printemps, l’été et l’automne" - "temps" que les Modernes ont étendu à l’hiver : la guerre était une activité saisonnière, elle est devenue continue (cf. en 1914-18, la neige, le froid, les pluies torrentielles n’ont jamais interrompu les combats).

Les sens figurés de campagne sont nombreux et il n’est pas facile de les définir. Les interprétations sont variées et parfois opposées. "Battre la campagne se dit figurément d’un discoureur qui dit beaucoup de choses inutiles et hors de son sujet", in Dictionnaire critique de JF Féraud (1788), lequel ajoute : "on a dit d’un prédicateur, qui était fort répandu dans le monde, et qui négligeait de travailler ses sermons et de les apprendre, que le reste de la semaine il battait le pavé, et que le dimanche il battait la campagne". Les Académiciens, dans la cinquième édition de leur Dictionnaire (1798), relèvent ces emplois figurés  : "on dit familièrement et figurément de quelqu’un qui s’inquiète, dont le cerveau travaille, que son imagination est en campagne". Ou encore : "on dit de même de quelqu’un qui se donne des mouvements pour découvrir quelque chose qui l’intéresse qu’il s’est mis en campagne pour découvrir ce qu’il cherche". Ou encore : "on dit figurément mettre ses amis, mettre bien des gens en campagne pour dire les faire agir pour le succès d’une affaire". Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), battre la campagne a un tout autre sens que chez Féraud : "il se dit des chasseurs qui se répandent dans une plaine pour en faire lever le gibier" et aussi "des éclaireurs qui marchent en avant d’une armée pour découvrir l’ennemi" ; ou encore : "battre la campagne, divaguer, s’éloigner de son sujet par des digressions fréquentes et inutiles ; répondre vaguement, avec dessein d’éluder une question, une objection ; déraisonner dans le délire de la maladie" ; ou encore : "se mettre en campagne, se donner des mouvements pour découvrir quelque chose".

 

La France a été en guerre, presque sans interruption, de 1792 à 1815. Pendant 23 ans, la guerre a été une seconde nature. Il n’est donc pas anormal que ce terme militaire, parce qu’il était commun et courant, ait été étendu à la politique, la paix (provisoirement) retrouvée. C’est en 1836 que campagne se dit d’une activité politique, par analogie avec le sens guerrier. Ainsi est attesté campagne parlementaire. Littré ne relève pas ce sens nouveau dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877). Il a fallu attendre un siècle après sa première attestation pour que ce sens soit enregistré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) et défini ainsi : "il se dit figurément de toute entreprise politique, scientifique, ou autre, ayant un caractère agressif ou de propagande". Exemples : "on a fait contre lui ou en sa faveur une campagne de presse, il faudrait organiser une campagne pour saisir l’opinion". Dans l’article campagne du Trésor de la langue française (1972-1994), les sens de ce mot sont distingués en a) "idée dominante d’espace", b) "idée dominante : activité d’un temps limité" : campagne militaire, électorale, de propagande, économique, politique, électorale, de publicité (ou publicitaire), de vente, de presse, de pêche, agricole annuelle, de fouilles archéologiques.

 

Dans ce siècle de grande modernité qu’a été le XXe, le sens militaire de campagne a été étendu à d’autres activités que la guerre : à la politique, mais aussi à l’économie, à la pub, aux media, etc. illustrant ainsi le phénomène spécifiquement moderne de la guerre permanente ou de la guerre de tous contre tous. La politique, c’est la guerre continuée par d’autres moyens, disait Clausewitz – et sur d’autres champs de bataille (parlement, institutions, organismes sociaux, etc.) L’ennemi, jadis, massait des troupes au-delà des frontières ; il est désormais en deçà. Il s’apprêtait à envahir la France ; il est définitivement dans la place. Il fourbissait ses armes ; il ne pense plus qu’à se faire élire. Il n’y a pas que la politique qui soit un champ de bataille, il y a aussi la propagande, la presse, la vente, la pêche. Les Français (et les hommes en général) croient naïvement qu’ils aspirent à la paix. Ils crient peace, pace, pacem, paix, salam, shalom. Pure illusion. Ils font la guerre sans en avoir conscience, dans les mots et par les mots. Tout est guerre pour eux ; la paix est impossible ; tout est tendu vers cet objectif : lutter, se battre, combattre, sur quelque objet que ce soit, ils sont toujours en campagne.

 

 

22 mars 2007

Extrémisme

 

 

 

Extrémiste et extrémisme

 

 

Voilà deux mots qui puent leur modernité. Extrémiste, adjectif et nom, est attesté en 1915, extrémisme en 1918. Dérivés l’un et l’autre de l’adjectif extrême, ils sont enregistrés plus tard dans les dictionnaires : extrémiste en 1932-35 dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française avec le sens de "celui, celle qui est partisan des idées et des résolutions extrêmes" (même les femmes peuvent donc être des extrémistes). Les Académiciens précisent que ce mot "s’emploie surtout dans la langue politique". Exemples : "le parti des extrémistes" et, adjectivement, "le groupe extrémiste". Il n'est pas précisé ce que sont dans la réalité des choses des "idées extrêmes". Pour comprendre ce qu'elles sont, il faut se reporter au réel. Après l’armistice de 1918, la guerre continue dans la politique : chacun rêve d’étriper l’ennemi de classe, de race, de voisinage, d'intérêts, etc. La politique, c’est la guerre avec d’autres moyens.

Le nom extrémisme n’est pas relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française (1932-35). Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) le définissent comme la "tendance à adopter des opinions, des conduites extrêmes" et l’extrémiste comme "celui, celle, qui est partisan de l’extrémisme, notamment en politique". Des deux citations qui l’illustrent, il en est une dérisoire, qui infirme la définition : "j’étais extrémiste : je voulais tout ou rien" (Mme de Beauvoir, 1958). C’est une "jeune fille rangée" qui s’exprime. Alors, cette jeune fille, capricieuse, gâtée, insupportable sans doute - un embryon de la vieille fille revêche qu’elle est devenue -, n’était pas encore partisan de l’extrémisme en politique. Ayant signé l’allégeance à Pétain, elle a attendu quelques années encore avant de rallier la cause des tyranneaux de la Révolution. En revanche, la seconde citation illustre parfaitement ce qu’est l’extrémisme : "la fuite du roi avait accru l’audace des extrémistes qui demandaient la déchéance de Louis XVI. Si la monarchie disparaissait, ce serait le triomphe des plus violents. Les constitutionnels, qui croyaient toucher au port et fermer l’ère des révolutions, craignirent une anarchie sans fin" (Bainville, Histoire de France, 1924). La seule réserve que l’on puisse opposer à cet emploi d’extrémiste est son anachronisme. Peut-on désigner des hommes de la fin du XVIIIe siècle d’un terme qui n’existait pas à leur époque et qui leur est postérieur de plus d’un siècle ? Non, évidemment – sauf à transformer le passé en sujet de polémiques.

Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux mots sont relevés. Un extrémiste est un "partisan des idées et des solutions les plus tranchées". La différence avec la définition de 1932-35 est dans solutions et tranchées, qui remplacent résolutions et extrêmes. En 1932, l’extrémiste s’en tenait à des résolutions. Soixante-dix ans plus tard, il a des solutions – appliquées entre 1939 et 1945 ou entre 1917 et 1989 (?). L’adjectif tranchées qui qualifie les solutions est-il une allusion à la guillotine ? Peut-être. Les exemples cités sont "les extrémistes de ce parti, un extrémiste de droite, un groupe extrémiste". Les Académiciens devraient savoir que les extrémistes sont plus nombreux et plus virulents à gauche qu’à droite : entre 85 millions de victimes (à gauche) et 10 millions de victimes (à droite), il n’y a pas d’égalité. Les Académiciens auraient été mieux inspirés s’ils avaient remplacé "de droite" par "de gauche" ou complété "un extrémiste de droite" par "et de gauche". Mais, c'eût été faire preuve d'insolence.  

En soixante-dix ans, les Académiciens ont compris que l’extrémisme n’était pas fait seulement d’idées, de résolutions ou de grands coups de gueule, mais qu’il avait une cohérence et qu’il reposait sur une vision du monde et une idée de l’homme. C’est une idéologie et cette idéologie a produit dans le monde des régimes, des décisions, des mesures, des lois, des modes de gouvernement. Ils le définissent comme "l’attitude ou la doctrine de l’extrémiste". Les exemples cités, à savoir "être gagné par l’extrémisme, l’extrémisme de ses idées, de ses positions", moins dérisoires que l’extrait de Mme de Beauvoir cité dans le Trésor de la Langue française, attestent, en particulier "être gagné par l’extrémisme", que l’extrémisme ne reste pas dans le ciel des idées, mais devient une réalité sinistre. Si de très nombreuses personnes sont ou ont été "gagnées par l’extrémisme", le risque est que l’extrémisme gagne partout dans le monde.

 

 

21 mars 2007

Assistance

 

 

 

 

Il n’y a pas d’entrée assistentia dans le Dictionnaire latin français de M. Félix Gaffiot. Le mot est de la langue latine de la chrétienté, employé par Saint Augustin au sens de "aide" aux IVe et Ve siècles. Il est attesté au début du XVe siècle dans le sens de "aide, secours" ("la seigneurie a eu métier (besoin) jusqu’ici de prince sachant et d’assistance de gens qui aient savoir") et au milieu de ce même siècle dans le sens "action d’assister à quelque chose", et cela, en conformité avec le sens du verbe latin assistere ("se tenir debout près de", "se placer auprès de"), dans Mystère du Vieil Testament ("Là m’assiérai par excellence au siège de la Trinité, Et vous autour, en assistance de ma gloire et félicité"), et, à la même date, au sens de "ceux qui assistent à quelque chose", à une cérémonie, par exemple : "honneur a la noble assistance, sages et prudents chevaliers".

Au XVIe siècle, Montaigne l’emploie dans ces trois sens : "chacun de l’assistance (ou assemblée) en ayant été abreuvé cent fois", "celui qui appelle Dieu à son assistance (ou aide) pendant qu’il est dans le train du vice", "c’est une intelligence qui se refroidit par une trop continuelle assistance (ou présence)". Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), assistance est relevé avec ces trois mêmes sens : "présence" ("il a honoré cette cérémonie de son assistance") ; "assemblée en quelque lieu" ("j’en prends à témoin toute l’assistance") ; "aide, secours" ("prêter assistance"). Dans les éditions ultérieures, assistance est défini de la même manière avec des nuances. Ainsi, dans la quatrième, cinquième, sixième éditions (1762), il est précisé que le nom assistance, entendu dans le sens de "présence", "n’a guère d’usage qu’en style de pratique, soit en parlant de la présence d’un juge, ou d’un autre officier de justice dans quelque affaire du palais, soit en parlant de la présence d’un curé ou d’un autre prêtre dans quelque fonction ecclésiastique" ; ou encore assistance "en quelques ordres religieux"  ("corps des assistants qui composent le conseil de l’ordre").

Il en va de même dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-1877). Littré note dans le Supplément de 1877 l’extension de ce nom à tout ce qui est social ou y ressemble, phénomène qui caractérise la NLF : "assistance publique, ensemble de l’administration et des établissements qui viennent au secours des malades et des nécessiteux". Le sens social se développe au XXe siècle, grand siècle de la religion sociale. Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, il est relevé les emplois œuvres d’assistance, assistance judiciaire, assistance privée (ou "secours de tout genre donné par les sociétés particulières"). Le développement du sens social entraîne la lente disparition du vieux sens de "présence", mentionné comme rare ou vieilli dans le Trésor de la Langue française (1972-94). Même le sens ancien (attesté au XVe siècle, cf. ci-dessus) de "action d’aider quelqu’un dans ses fonctions" a vieilli, au profit du sens religieux (secours charitable) et du sens "action de secourir quelqu’un" propre à la législation sociale. Ainsi chez Jaurès : "les dépenses vraiment communes et humaines, dépenses pour les travaux publics, pour l’instruction à tous ses degrés, pour l’assistance et l’assurance sociales, ne représentent encore qu’une faible fraction des budgets d’Etat". En un siècle, tout ce dont Jaurès notait l’absence est devenu la réalité massive : la "fraction des budgets d’Etat" est presque le tout ; le social qui était réduit à la part congrue est devenu l’essentiel. Les auteurs de ce Trésor relèvent les innombrables emplois d’assistance : éducative, judiciaire, médicale gratuite, psychiatrique, publique, et même dans le domaine international : assistance technique des Nations Unies, internationale, nucléaire, maritime. Même les sociétés d'assurance vendent de l'assistance aux personnes dans le monde entier. Les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, prennent acte de ce phénomène.

En un siècle donc, le mot a été accaparé par les juristes et autres spécialistes en droit social et la chose qu’il désigne fait la seule activité des acteurs sociaux. Voilà qui donne une image, en miniature certes, mais fidèle, de l’ordre nouveau de la France ou, comme on voudra, des rets dans lesquels elle est enserrée.

 

 

20 mars 2007

Emancipation

 

 

 

 

En latin, le verbe emancipare et le nom emancipatio ont un sens ambigu. Dans le Dictionnaire latin français, emancipatio est traduit par "émancipation", mais c’est aussi "l’action d’aliéner" (un champ, une propriété) et chez Aulu-Gelle, grammairien du IIe siècle, quand il est suivi du nom familiae, c’est l’acte "par lequel on aliène son droit de chef de famille". Il en va de même du verbe emancipare qui signifie, suivant les contextes, "affranchir quelqu’un (son fils, par exemple) de l’autorité paternelle" et "abandonner la possession d’un champ ou de propriétés", les vendre, les aliéner.

Le sens de ce mot oscille donc entre "libération" et "aliénation", entre le positif et son contraire.

En français, émancipation est attesté au début du XIVe siècle au sens de "affranchissement de la tutelle paternelle" et c’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition (1694 : "affranchissement de la puissance du père ou du tuteur" ; 1762, 1798 : "acte juridique, par lequel on est émancipé" ; 1832-35, 1932-35 : "terme de jurisprudence, action d’émanciper un mineur ou État du mineur qui est émancipé" ; neuvième édition, en cours : "droit : acte juridique qui affranchit un mineur de l’autorité parentale ou de la tutelle, et lui donne l’usage des droits civils attachés à la majorité ; l’état qui en résulte" : "l’émancipation peut être prononcée dès l’âge de seize ans, émancipation légale, qui résulte de plein droit du mariage".

Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), la définit comme la "liberté d’agir en ses affaires et de gouverner son revenu sans l’assistance d’un tuteur". L’article émancipation de L’Encyclopédie (1751-65) est très long. C’est un "acte qui met certaines personnes hors la puissance d’autrui". Dans le droit romain et français, divers types d’émancipation sont distingués : anastasienne, contracta fiducia, coutumière, par le décès de la mère, expresse, de la femme, d’un fils de famille, de gens de mainmorte (ou serfs), justinienne, légale, légitime ou ancienne, par lettres du prince, de majorité coutumière, par mariage, de mineur, de moines, d’un monastère, tacite : pour qu’elle fasse l’objet d’autant de lois et de coutumes, il fallait donc que l’émancipation, qui paraît aux modernes anodine, eût alors des effets importants dans la société. Dans son Dictionnaire critique de la langue française (1788), Jean-François Féraud note que le verbe s’émanciper, dans un sens figuré, signifie "se donner trop de licence" et qu’il est suivi de la préposition à, comme dans l'exemple : "elle s’émancipe à dire et à faire des choses qui font tort à sa réputation ("La Grange met de à la place de à"), alors que émancipation "ne se dit qu’au propre de l’acte juridique, par lequel on est émancipé".

C’est au XIXe siècle que ce nom est extrait du cadre restreint du droit pour s’étendre, en prenant un sens figuré, dans les domaines sociaux et, bien sûr, politiques. Ainsi, les Académiciens, en 1832-35, écrivent "il se dit quelquefois au figuré dans le langage ordinaire" (ainsi "l’émancipation des colonies"), sans expliquer en quoi consiste ce sens. Littré explique clairement les sens étendus (au social) et figurés d’émancipation. "Par extension, écrit-il, affranchissement", comme dans "l’émancipation des esclaves" (en fait, ils sont libérés, c'est-à-dire affranchis, et non émancipés de la turelle d'un père) et "l’émancipation des masses populaires" - elles peuvent être affranchies ou libérées de l’ignorance ou de l’exploitation, tout en restant, pour ce qui est des individus mineurs ou des majeurs faibles, sous la puissance de leur père ou d’un autre tuteur. Dans un sens figuré, par métaphore, et non plus dans un sens étendu, émancipation se dit d’un esprit ou d’une intelligence qui jette préjugés ou autres présupposés aux orties, comme Descartes conseillait de le faire par l’ascèse du doute : "l’émancipation de l’esprit : état de l’esprit qui se dégage de préjugés traditionnels". Ce sont les exemples que citent les Académiciens en 1932-35 pour illustrer le sens étendu et le sens figuré de ce nom : "par extension, l’émancipation des esclaves, des colonies ; figuré, l’émancipation des esprits". L’exemple des colonies est éloquent : de nombreuses colonies ne se sont libérées de la tutelle d’une puissance étrangère (une sorte de père) que pour se placer sous la tutelle nouvelle, au mieux paternaliste, au pis tyrannique, d’un chef ou d’un "père de la nation", laquelle a été plus asservissante (cf. Idi Amin Dada, Sékou Touré, les caudillos d’Amérique latine, Trotski et Staline, Bokassa, etc.) que la puissance antérieure.

L’extension du nom émancipation à d’autres réalités que les colonies, les esclaves, les esprits, continue dans la seconde moitié du XXe siècle, comme l’atteste la définition du Trésor de la Langue française : "par extension, action de (se) libérer, de (s’)affranchir d’un état de dépendance ; état qui en résulte", comme l’émancipation de la femme, du prolétariat, des travailleurs ("par eux-mêmes", ajoutent sans rire les trotskistes), du peuple. Or, en URSS, en Chine et dans leurs satellites, le prolétariat, les travailleurs, le peuple, les femmes n’ont jamais été émancipés de la tutelle du Petit Père des Peuples, ils sont retombés dans des fers plus atroces. De même une pensée qui prétend s’émanciper de préjugés ou d’une morale, dits "d’un autre âge" se met au garde-à-vous sous une puissance inflexible. Le marxisme, le scientisme, le léninisme, le structuralisme n'émancipent personne : ce sont des étouffoirs de la pensée et des éteignoirs de l'imagination. Cette dimension dérisoire de l’émancipation amuse Gide : "j’ai fait un grand pas dans l’émancipation de la pensée, le jour où j’osai me persuader que tous les lustres de tous les salons "comme il faut" n’étaient pas forcément en girandoles de cristal " (Si le grain ne meurt, 1924). Ainsi, une école émancipée sous l’égide trotskiste ne se libère de rien ; serve, elle aliène ce qu’elle avait de meilleur. Le désastre dans lequel sombre l’école émancipée se constate tous les jours. Elle a aliéné (c’est aussi le sens du mot latin emancipatio) toute rigueur, tout effort, toute exigence pour mieux asservir les futurs citoyens. Les émancipateurs de pacotille ne libèrent les hommes ou les esprits que pour substituer à une tutelle légère une main de fer et une aliénation durable, massive, étouffante, dont personne ne se libère plus.

 

19 mars 2007

Cadre

 

 

 

 

 

Ce mot a été emprunté à l’italien quadro pour désigner au milieu du XVIe siècle, alors que l’influence de l’Italie était vive en France, la bordure, de forme carrée à l’origine, "entourant un tableau, une glace" ou tout autre objet, qu’il soit ou non de prix. C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française, d’abord écrit quadre en 1694 (première édition : "quelques-uns écrivent cadre : bordure de bois, de marbre, de bronze, etc. dans laquelle on enchâsse des tableaux, des bas-reliefs, etc. : un beau quadre, un quadre doré, un quadre bien taillé, il faut faire un quadre à ce tableau"), puis écrit cadre, à partir de 1762 (quatrième : "on écrivait autrefois quadre), défini avec les mêmes termes et illustré des mêmes exemples dans les éditions ultérieures, ainsi que dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-77) et dans le Trésor de la Langue française (1972-94). Il est des écrivains qui ne sont pas persuadés de la nécessité d’encadrer les tableaux, Madame de Sévigné, par exemple : "je ne vous conseille pas, écrit-elle à sa fille, de mettre un cadre à cette peinture". Littré rappelle avec raison qu'on "a oublié l’étymologie" de ce nom (en italien, "carré") : "on dit un cadre ovale, un cadre rond".

De là, le mot a été étendu à toute sorte de réalités : chambranle d’une porte ou châssis d’une fenêtre, plan et agencement des parties d’un ouvrage, châssis pour fabriquer du papier, châssis de bois sur lequel les chamoiseurs, les mégissiers, les parcheminiers, etc. étendent les peaux pour les écharner, les poncer, lit qui sert, sur les bâtiments, aux officiers, aux passagers et aux malades de l’équipage, assemblage de tubes d’acier creux et émaillés qui composent la charpente d’une bicyclette, etc. (dans un sens figuré) entourage qui sert à faire valoir une personne, ou à la montrer sous un certain jour, etc.

Il arrive que cadre, dans la langue moderne, ne désigne pas des choses, mais des personnes. Quand des personnes reçoivent le nom d’animaux ou de choses, c'est en général par mépris. Or, les personnes nommées cadres ont du pouvoir, de l’influence, de l’autorité : ce ne sont pas des huiles (huile serait condescendant ou ironique), mais des chefs. C’est en 1796 que cadre est employé pour la première fois dans le sens "ensemble des officiers et sous-officiers de l’armée". Le fait que cadre soit un terme militaire est éloquent : l’armée, c’est hiérarchie, discipline, obéissance. Dans la sixième édition (183235) de leur Dictionnaire, les Académiciens relèvent ce sens  : "cadre se dit figurément et collectivement, en termes d’organisation militaire, des officiers et sous-officiers attachés aux compagnies, en tant qu’ils sont destinés à diriger et unir ensemble les soldats qui les composent". Deux phrases illustrent ce sens, dont celle-ci : "lorsque la paix paraît devoir être durable, les puissances sages congédient beaucoup de soldats, mais conservent des cadres forts et bien organisés". Dans la huitième édition (1932-35), cet article a encore plus d’ampleur ("dans cette acception il s’emploie surtout au pluriel"). Des exemples sont cités ("un officier hors cadre, du cadre colonial, il a été rayé des cadres, la loi des cadres") et deux nouveaux emplois : "cadre de réserve, section de l’état-major général de l’armée comprenant les officiers généraux qui, à cause de leur âge, ne sont plus en activité, mais qui peuvent être encore employés activement en temps de guerre" et "dans cette acception il se dit aussi des autres administrations : faire partie des cadres de l’enseignement supérieur, secondaire". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), confirme ce sens, mais il ne cite pas d’exemples tirés d’écrivains : "terme militaire, ensemble des officiers et sous-officiers d’une compagnie", comme dans "conserver des cadres forts et bien organisés" et "figurer sur les cadres d’une compagnie : y être enrôlé".

Les Académiciens tentent d’expliquer, à l’article cadre, la métaphore, en évoquant les responsabilités des officiers, à savoir : "diriger" et "unir" les soldats, comme s'ils étaient placés dans un cadre. Il semble que ce mot ait pris un sens figuré, non par métaphore, mais par métonymie. C’est le tableau ou le registre, dans lequel sont inscrits les noms des officiers. De là, le mot a désigné les officiers dont le nom figure dans ce cadre. Ce transfert de sens n’est pas exceptionnel en français : ainsi, on emploie, par métonymie, bureau pour désigner ceux qui composent le bureau d’une association ou qui sont assis au bureau où sont prises les décisions.

En 1840, le mot sort du cadre militaire. Il désigne "l’ensemble des employés d’un rayon administratif" (d’où rayer un employé des cadres) et en 1931, les personnes qui participent à la direction d’une entreprise : "le personnel d’encadrement". Ces sens sont relevés avec retard par les Académiciens, dans l’édition en cours de leur Dictionnaire. L’article cadre de l’édition de 1932-35 est bref ; le même article dans l’édition en cours est trois ou quatre fois plus long et détaillé, en particulier quand ce mot désigne des personnes : "administration, registre où sont répertoriés et classés par catégories les membres de la fonction publique. (En ce sens, il est au pluriel.) Être rayé des cadres. Par métonymie : chacune des catégories du personnel de la fonction publique ; ensemble du personnel appartenant à une catégorie de la fonction publique. Faire partie des cadres de l’enseignement supérieur. Position hors cadre : position consistant pour un fonctionnaire à être détaché dans un emploi où il ne bénéficie plus des avantages liés à la fonction publique. Préfet hors cadre. Terme militaire, catégorie de personnel affecté à une fonction particulière. Cadre d’active, cadre de réserve : section de l’état-major général de l’armée comprenant les officiers généraux qui, à cause de leur âge, ne sont plus en activité, mais peuvent être encore employés activement en temps de guerre". L’article continue ainsi : "par métonymie : personne chargée d’une tâche d’encadrement, de contrôle, de commandement dans une entreprise, un parti, un syndicat. Cadre supérieur, cadre moyen, former des cadres qualifiés. Terme militaire : les cadres de l’armée : les officiers et les sous-officiers. Spécialement : le Cadre noir : célèbre corps d’écuyers initialement chargé de l’enseignement de l’équitation dans l’armée française et, spécialement, à l’École de cavalerie de Saumur".

Ce qu’attestent l’ampleur et l’allongement de cet article, c’est un phénomène qui affecte la France depuis un siècle : la bureaucratisation croissante sur le modèle militaire (car l’armée est d’abord une organisation), dans laquelle les cadres sont de plus en plus nombreux, à savoir d’abord les tableaux, les registres, les limites, et ensuite les personnes dont le nom figure dans ces registres et qui veillent à ce que les limites de compétence ne soient pas franchies.

Ce phénomène est décrit aussi, plus subtilement encore, dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), d’abord dans l’extension de cadre pour désigner des domaines de plus en plus nombreux et variés : "espace délimité en vue d’une production, d’une occupation, etc." (avec un exemple de Claudel, à propos de la Chine éternelle des mandarins, pays bureaucratique par essence) ; dans les jeux (au billard : "surface délimitée pour le jeu") ; au cinéma et à la télévision : "limite spatiale d’une scène de film" (cadre de montage) ; "milieu physique ou humain dans lequel se déroule habituellement l’existence et l’activité d’une personne, d’un groupe ", avec cet exemple tiré d’un ouvrage au titre éloquent, Le Gouvernement et l’administration de la France, 1967 : "en ce qui concerne les mouvements de la population française, il s’agit moins de tourisme au sens classique du mot, c’est-à-dire de découverte, mais de mouvements réguliers et répétés d’hommes cherchant provisoirement un nouveau cadre de vie". Dans ce sens, cadre se dit d’une personnalité ou d’une institution : "on peut dans ce cadre imaginer Aliénor, telle que la représente son sceau, tenant dans la main droite une fleur, et, sur le poing gauche un oiseau de chasse" et "Mon enfant, ma petite fille, le bon Dieu a fait des cadres. Il faut travailler, il faut prier, il faut souffrir dans les cadres que le bon Dieu nous a faits" (Péguy, 1910). Le mot désigne aussi les limites "assignées à un sujet, à une matière, à un pouvoir, à un travail, à un ouvrage notamment dans le domaine artistique ou littéraire" (cadre d’un roman : matière et domaine de ce roman ; loi-cadre : loi définissant les grandes lignes d’une disposition votée par la législature de manière à permettre au pouvoir exécutif une application souple tout en la maintenant dans les limites définies".

Tout est cadre, toute activité est encadrée, même celle qui, en théorie, échappe aux cadres : la fiction, par exemple. La bureaucratisation croissante de notre pays et, à tous les niveaux de la hiérarchie, la multiplication des organismes, institutions, administrations, etc. affectent aussi ce qui y est le plus étranger : l’invention, les films, l’imagination. S’il fallait résumer d’un mot la modernité, c’est cadre, et ses dérivés cadrer, encadrer, encadrement, qui rempliraient le mieux cet office. Les modernes se croient libérés ; non seulement, ils sont tous dans des cadres, mais encore ils demandent encore plus de cadres et d’encadrements.

 

 

15 mars 2007

Attentat

 

 

 

 

 

Chacun sait ce qu’est, dans la réalité des choses, un attentat, soit qu’il en ait été la victime, soit qu’il en ait été le témoin, soit qu’il en ait vu des images ou en ait lu des récits. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), le mot est défini ainsi : "entreprise criminelle perpétrée contre une personne ou contre une communauté, et particulièrement dans un contexte politique" ; et dans l’édition en cours du Dictionnaire de l’Académie française : "action violente et criminelle contre les personnes, les biens privés ou publics, les institutions", ce qu’illustrent les exemples "un lâche attentat, préparer, commettre un attentat, être victime d’un attentat, un attentat à la bombe". Tuer aveuglément des enfants, des femmes, des vieillards, dont le seul crime est d’être nés, est un crime inouï et moderne. Dans le Trésor de la langue française, qui a commencé à être rédigé dans les années 1960, et dont les premiers volumes ont été publiés en 1972, les exemples qui illustrent cet emploi datent de deux siècles, comme si ces lexicographes, il y a quarante ans, étaient persuadés que le monde moderne serait à jamais préservé de toute barbarie. Ce sont, de Mme de Staël, "vers ce temps, un homme, auquel il faut épargner son nom, proposa de brûler vifs ceux qui seraient convaincus d’un attentat contre la vie du premier consul" (Considérations sur les principaux événements de la Révolution française, 1817) et, de Robespierre, "quelle paix peut exister entre l’oppresseur et l’opprimé ? Quelle concorde peut régner où la liberté des suffrages n’est pas même respectée ? Toute manière de la violer est un attentat contre la nation" (Discours, Sur la guerre, 1792). Il est assez plaisant qu’un tyran, qui a fait couper en deux des milliers d’innocents, s’indigne que l’on puisse organiser un attentat, non pas contre les personnes, ce dont ce même Robespierre a fait sa marque de fabrique pendant la Terreur, mais contre la nation.

En effet, ce mot, pendant des siècles, n’a pas désigné ce qu’il désigne aujourd’hui, à savoir une entreprise criminelle contre une personne ou contre des groupes de personnes, tuées au hasard, parce que leur crime est d’être nées, mais une action, qui n’est pas nécessairement criminelle, contre des personnes ou des choses sacrées : la vérité, la pudeur, les lois, la liberté. Emprunté au latin attemptatum ou attentatum, participe passé du verbe attemptare "attaquer quelqu’un" et "entreprendre quelque chose contre quelqu’un", attentat est attesté au début du XIVe siècle au sens de "action portant préjudice à quelqu’un" dans "plusieurs attentats qu’ils ont faits ou fait faire en préjudice desdits doyen et chapitre" et dans "ledit Jehan avait fait faire certain pas ou degré (des marches) devant son dit hôtel en ladite voirie (ou rue), de laquelle œuvre lesdits complaignants s’étaient doulus (ou plaints) en cas de nouveauté de cet attentat" (en 1384, faire construire des marches dans la rue pour mieux accéder chez soi, c’était un "attentat"). Au XVIIe siècle, le nom attentat est attesté suivi de la préposition contre (quelque chose, dans Les Provinciales de Pascal ("vous vous imaginez que le crédit que vous avez dans l’Eglise empêchera qu’on ne punisse vos attentats contre la vérité"), de la préposition à au sens de "acte qui va à l’encontre de l’autorité d’une personne ou d’un principe" ou de la préposition sur, comme chez Corneille (Le Cid : "S’attaquer à mon choix c’est s’en prendre à moi-même, / Et faire un attentat sur le pouvoir suprême" ; Nicomède : "Ce serait (…) / Sur votre autorité commettre un attentat" et "Tout ce peuple a des yeux pour voir quel attentat / Font sur le bien public les maximes d’État").

Dans les dictionnaires anciens, que ce soit dans les définitions ou dans les exemples, le sens moderne d’attentat est ignoré, ou il est à peine évoqué, comme si les crimes horribles qui font le monde moderne étaient impensables et qu’ils fussent jugés contraires à la civilisation, qu’elle soit de la France ou de l’Europe. Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 à 1798 (de la première à la cinquième), attentat est défini ainsi : "entreprise contre les lois". Il est illustré des exemples suivants : "énorme attentat, horrible attentat, commettre un attentat, un attentat contre la liberté publique, empêcher l’exécution d’un arrêt, c’est un attentat, le Parlement a cassé toute la procédure et tout ce qui s’en est suivi comme un attentat". Dans L’Encyclopédie (1751-65), le seul sens en est : "en terme de Palais, se dit de toute procédure qui donne atteinte aux droits ou privilèges d’une juridiction supérieure ou à l’autorité du prince ou à celle des lois". Il en va de même chez Jean-François Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, Marseille, 1788) : un attentat est une "entreprise contre les lois dans une occasion importante". Il illustre ce sens de cet extrait de Linguet : "n’est-ce pas un attentat assez révoltant à la liberté des mers et à la propriété des nations, que la violence, qui ôte à des navigateurs libres, le droit de disposer de leurs biens". Certes, Furetière (1690, Dictionnaire universel) définit le mot ainsi : "outrage ou violence qu’on tâche de faire à quelqu’un" (exemple "on punit de mort cruelle les attentats contre les personnes sacrées"), mais il s’étend surtout sur le sens large et figuré de ce mot : "en termes de palais, se dit figurément de ce qui est fait contre l’autorité des supérieurs et de leur juridiction", comme dans l’exemple "cette entreprise est un attentat à l’autorité royale, à l’autorité des lois".

Ce n’est que dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35) que les Académiciens envisagent que des attentats puissent viser des personnes : "entreprise criminelle ou illégale contre les personnes ou les choses". Dans les exemples qu’ils citent, les Académiciens expriment l’horreur que ces crimes leur inspirent : "affreux, horrible, noir, lâche attentat". Il est vrai que la Révolution a montré, pendant la Terreur, que des hommes pouvaient commettre des crimes épouvantables contre leurs semblables. Il est un exemple qui nomme les auteurs d’attentats : non pas des citoyens en colère, mais les puissants du jour : "ce tyran fut puni de tous ses attentats". Il est probable que ce soit une allusion à Robespierre. Littré (Dictionnaire de la Langue française 1863-77) prend acte de l’évolution du monde. Un attentat est une "entreprise criminelle" et une "entreprise contre les lois". Il en est ainsi dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "entreprise criminelle ou illégale contre les personnes ou les choses".

Dans la langue moderne ou NLF, le nom attentat, outre qu’il désigne les crimes contre les personnes ou leurs biens matériels, s’emploie à propos de l’art, la morale, la raison ou la nature, toute tradition respectable (attentat contre le bon goût, attentat littéraire, attentats contre la nature) et des grands principes du droit : attentat à (ou contre) la sûreté de l'État, attentat à (ou contre) la liberté, attentat à la pudeur, attentat aux mœurs. Il s’étend au social. Après avoir été jugé horrible et contraire à toute civilisation, l’attentat s’inscrit dans l’ordre nouveau, non seulement quand c’est un crime contre l’humanité commis par les fanatiques de l’islam ou, accessoirement, par les fous furieux de la lutte des classes, tels Action directe ou les bandes à Bader ou à Negri, mais même quand il porte atteinte à ce qu’il reste d’humain chez les hommes.

 

 

 

14 mars 2007

Entreprise

 

 

 

Ce mot est le participe passé substantivé d’entreprendre. Il est attesté à la fin du XIVe siècle dans le sens moderne de "action de mettre en œuvre" et dans un sens désuet de nos jours, et défavorable, celui de "opération militaire". Dans les dictionnaires actuels, les sens hostiles ou défavorables sont mentionnés comme vieillis, aussi bien dans l’édition en cours du Dictionnaire de l’Académie française ("vieilli, action injuste par laquelle on empiète sur le bien, sur les droits d’autrui", exemples : "c’est une entreprise sur les pouvoirs du chef de l’État" et "c’est une entreprise contre le droit des gens") que dans le Trésor de la Langue française, "vieilli, entreprise contre, sur" : "partout et de tout temps les moines ont fait payer cher les entreprises contre leurs biens temporels" (Mérimée, 1853). Dans la langue classique, entreprise avait un sens défavorable. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) distingue à l’article entreprise six emplois, dont cinq dans lesquels ce mot a un sens négatif. Certes, le sens fondamental est "résolution hardie de faire quelque chose", qu’illustrent les exemples "c’était une hardie entreprise que celle du bâtiment de Saint Pierre de Rome" et "la traduction de la Bible est une entreprise bien difficile". Dans l’idée de hardiesse (résolution hardie, entreprise hardie), apparaît le sens hostile latent de ce mot, ce que confirment les cinq autres emplois : "se dit aussi au palais des attentats que font les juges sur la juridiction les uns des autres, et sur l’autorité de leurs charges" (il y a entreprise lorsqu’un juge empiète sur la compétence et l’autorité d’un autre juge) ; "il se dit aussi en fait de police, quand des compagnons d’un métier font des ouvrages qu’il n’appartient qu’aux maîtres de faire, ou quand les maîtres d’un métier en font qui appartiennent à un autre métier" (exemple : "il y a tous les jours à la police des affaires pour les entreprises des artisans") ; "en termes de guerre, il se dit d’un dessein qu’on forme, du devoir où on se met de surprendre, de conquérir une place, une province, d’enlever un quartier, etc." ; "il se dit aussi des desseins qu’on a sur la vie de quelqu’un"  (exemple : "les méchants font des entreprises sur la vie des gens de bien"), et enfin : "on dit en termes de chasse qu’un chien ou un oiseau est de grande entreprise pour dire qu’il attaque hardiment le gibier".

Ce qui donne à entreprise son sens, c’est non seulement la hardiesse de l’action décidée, mais aussi les empiètements sur les compétences ou les privilèges d’autrui, ou encore une usurpation de pouvoir. La France d’Ancien Régime était faite de communautés ou de corporations, ayant chacune ses prérogatives, son autorité, ses compétences, son domaine réservé. La société était fermée ; les empiètements étaient interdits, la concurrence aussi. Ce n’était pas une société de libertés, mais de privilèges, dont certains avaient été achetés cher ; elle n’était pas libérale ; les actions individuelles ne se réalisaient que dans un cadre limité. De fait, les entreprises étaient aussi défavorablement perçues que des agressions ou des atteintes aux droits acquis.

L’ambivalence sémantique de ce mot apparaît dans le Dictionnaire de l’Académie française, où la définition est tantôt favorable ou exprimée en des termes neutres, sans qu’il soit porté de jugement sur l’action faite ("dessein formé, ce que l’on a entrepris" ; "une belle, hardie, grande, glorieuse entreprise", "venir à bout d’une entreprise, manquer son entreprise"), tantôt défavorable : "entreprise veut dire aussi violence, action injuste, par laquelle on entreprend sur le bien, sur les droits d’autrui" (exemples : "on a enlevé les fruits par attentat, par entreprise", "c’est une entreprise sur les droits de la couronne", "c’est une entreprise contre le droit des gens, contre la foi publique", première, quatrième, cinquième, sixième éditions, 1694, 1762, 1798, 1832-35). Il en est de même de l’article entreprise de L’Encyclopédie (1751-65) : "c’est le dessein d’exécuter quelque chose ou l’exécution même de ce dessein" (sens neutre ou favorable) et "dans un autre sens, usurpation, comme dans ces phrases : la puissance civile peut former des entreprises sur la puissance ecclésiastique ; la puissance ecclésiastique peut former des entreprises sur la puissance souveraine". Diderot, qui a écrit cet article, ajoute : "même signification dans les Arts et Métiers" et il cite cet exemple "si les orfèvres voulaient débiter des pincettes de fer, ce qui appartient aux serruriers, ces entreprises occasionneraient infailliblement de grandes contestations". Alors que, dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, publiées entre 1694 et 1932-35, et même dans l’édition en cours, il n’est fait aucune mention du sens militaire d’entreprise, attesté au XIVe siècle et défini par Furetière (cf. ci-dessus), dans L’Encyclopédie, ce sens est exposé : "art militaire, c’est, à la guerre, la résolution que l’on prend d’exécuter quelque opération, comme de combattre, de faire un siége, etc."

 

Le sens économique et libéral, à savoir établissement de commerce ou firme industrielle, est récent. Il apparaît, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), dans les exemples qui illustrent le sens de "dessein formé, ce que l’on a entrepris" : "on dit aussi faire une entreprise de commerce, placer son argent dans une entreprise de commerce, de finances, etc." C’est à la fin du XVIIIe siècle que le développement économique commence en France dans une direction libérale. S’il y est relativement tardif, du moins par rapport à ce qu’il a été en Angleterre, c’est qu’il a été longtemps entravé par les corporations, les jurandes et l’organisation de la société en ordres, qui avaient chacun ses privilèges et prérogatives. Madame de Staël, qui était tout acquise au libéralisme, économique et intellectuel, étant la fille du banquier suisse Necker, établit ce lien dans des termes lumineux et éloquents : "c’est à la suppression des maîtrises, des jurandes, de toutes les gênes imposées à l’industrie, qu'il faut attribuer l’accroissement des manufactures et l’esprit d’entreprise qui s’est montré de toutes parts" (in Considérations sur les principaux événements de la Révolution française, 1817).

Même dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée sous la Monarchie de Juillet, au moment où la France s’ouvre pendant un siècle et demi au libéralisme économique, le sens nouveau et libéral d’entreprise n’apparaît que dans les exemples, certes plus nombreux et plus variés qu’en 1798 : "faire une entreprise de commerce, placer son argent dans une entreprise de commerce, de finances, etc. ; mettre quelque chose à l’entreprise, le faire exécuter par entreprise ; il a l’entreprise de cette fourniture, de ces constructions". Le sens de "firme" n’est mentionné qu’en dernier, et dans des termes qui ne sont pas très favorables (cf. spéculateurs) : "il se dit aussi de certains établissements d’utilité publique formés par des spéculateurs", comme "l’entreprise générale des messageries". Même dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-1877) de Littré, à l’article entreprise, le sens général "dessein formé qu’on met à exécution" occupe une place beaucoup plus importante que le sens économique et libéral, expédié en deux lignes : "établissement industriel ou commercial" ("entreprise générale de roulage, de messageries") et "opération de commerce" (Fénelon : "ils faisaient en société les entreprises qu’ils ne pouvaient faire seuls"). Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le sens moderne est cité pour illustrer le sens général ("placer son argent dans une entreprise commerciale, financière", "il a l’esprit d’entreprise"), ou comme une "action", et non pas comme une "firme" ou une "société" : "action de faire ou de fournir quelque chose en encourant tous les risques" ("mettre quelque chose à l’entreprise, le faire exécuter par entreprise, les travaux publics se donnent à l’entreprise, il a l’entreprise de cette fourniture, de ces constructions") et "d’une façon générale, action d’entreprendre quelque travail de construction, de terrassement, etc., ou d’assurer certains services destinés au public" ("entreprise de peinture, de messageries, de transport"). Ces faits de langue attestent que la France, dans ses réalités profondes, et que les Français, dans les tréfonds de leur "inconscient collectif", répugnent si fortement au libéralisme qu’ils s’accommodent d’entraves qui empêchent les individus de prouver leurs talents dans une activité économique privée.

Il faut attendre la seconde moitié du XXe siècle pour que le sens libéral d’entreprise soit clairement exposé dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : "mise en œuvre de capitaux et d’une main-d’œuvre salariée en vue d’une production ou de services déterminés". La définition semble neutre ; mais les apparences sont trompeuses, comme le montre l’exemple qui se rapporte aux Etats-Unis (c’est un colon du Vermont qui parle) : "jamais gouvernement n’a été aussi favorable au développement de toutes les facultés actives, ni à faire naître, à exciter cette énergie qui conduit également aux spéculations du commerce et à celles des manufactures et des défrichements. La surface des États-Unis n’offre aux yeux qu’un vaste système d’activité et d’entreprises" (1801, Voyage dans la Haute Pensylvanie). Et par métonymie, le sens passe de "mise en œuvre" (c’est-à-dire de l’action d’entreprendre) à "unité économique combinant des capitaux et une main-d’œuvre salariée en vue de la production de biens, ou de leur commercialisation". Dans ce sens, entreprise a pour synonyme firme. L’entreprise peut être grande, petite, moyenne. Les auteurs de ce Trésor de la Langue française sont "engagés" dans le seul camp du Bien ; ils citent donc, pour illustrer ce sens, un extrait de Nizan, le léniniste pur et dur ("j’étais par hasard tombé dans la cellule d’une usine du XXe, une entreprise de petit outillage mécanique", La Conspiration, 1938) et Jaurès, le pape de la religion sociale moderne et du socialisme : "la classe ouvrière aura intérêt à obtenir qu’une part des actions soit réservée de droit, en toute entreprise, aux organisations ouvrières, afin que, peu à peu, le prolétariat pénètre au centre même de la puissance capitaliste, et que la société nouvelle sorte de l’ancienne avec cette force irrésistible "d'évolution révolutionnaire" dont a parlé Marx" (1901). En fait, ce dont rêve Jaurès, c’est que les jurandes, maîtrises, corporations, etc. soient ressuscitées et qu’elles soient intégrées dans l’entreprise, pour rétablir les anciens privilèges. La Révolution les a supprimés pendant un temps ; les socialistes les exhument d’un passé révolu.

De fait, le mot entreprise déborde dans le social pour gommer ce qu’il aurait de libéral. Il existe des comités d’entreprise, des entreprises nationalisées, des entreprises publiques, des entreprises d’État ou locales, généralement communales. Pour montrer qu’ils sont impartiaux (c’est pure façade), les auteurs du Trésor de la Langue française s’efforcent de démêler le vocabulaire libéral : "l’entreprise se distingue de l’établissement qui représente une unité de production techniquement individualisée, mais juridiquement dépendante ; elle se distingue de la société, qui seule possède une personnalité morale et un patrimoine ; elle se distingue des trusts, combinats, konzerns, holdings qui constituent des groupes d’entreprises".

Alors que les auteurs du Trésor de la Langue française sont sourdement hostiles à l’entreprise et à toute activité libre ou libérale, les Académiciens, dans l’édition en cours de leur Dictionnaire, sont neutres, ce dont il faut les féliciter. Dans le domaine du droit et de l’économie, l’entreprise est un "organisme de nature industrielle ou commerciale, fournissant des biens ou des services", comme dans les exemples "entreprise artisanale, familiale, à succursales, multinationale ; une entreprise de peinture, de gardiennage, de travaux publics, de démolition, de confection, d’outillage, de location". Dans le "régime de la libre entreprise", "on peut librement créer des entreprises privées, sous réserve de respecter les lois et règlements en vigueur". Pour la première fois depuis deux siècles, le sens du mot entreprise est établi sans parti pris.

Il n’est pas utile de rédiger des ouvrages savants pour montrer que la France n’est pas un pays libéral et n’est pas près de le devenir, il suffit d’ouvrir les dictionnaires.