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13 mars 2007

Modèle

 

 

 

Ce mot, emprunté au XVIe siècle à l’italien modello, altération du latin modulus (cf. moule : l’Italie était alors le pays des arts), est attesté en 1542, comme terme de beaux-arts dans le sens de "figure destinée à être reproduite". Des beaux-arts, le nom modèle s’étend aux techniques et aussi à la morale (au XVIIe siècle, c’est la "personne dont les qualités morales exemplaires doivent être imitées") ; ce n’est qu’en 1953 qu’apparaît le sens moderne que l’on rencontre dans "modèle social" (d’où le modèle social français à l’agonie, dont les puissants rebattent les oreilles des citoyens pour les persuader qu’il est florissant) et dans "modèle économique" (il a été asséné à des millions de Français que l’URSS, la Chine, Cuba, la Guinée étaient des modèles économiques et en tout, blague que des millions de gogos ont gobée), à savoir "système représentant les structures essentielles d'une réalité".

Au début du XVIIe siècle, en 1606, Nicot, dans son Thresor de la langue française, définit modèle conformément au sens de modello en italien : "un modèle, que l’imagier ou fondeur fait de terre ou de plâtre pour puis après (id est "ensuite") faire l’image de pierre ou quelque ouvrage de fonte à la semblance (id est "ressemblance") d’icelui modèle. C’est un patron". A la fin de ce même siècle, les Académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694) y donnent trois sens : "exemplaire, patron en relief, soit d’une statue, soit de quelque autre ouvrage de sculpture et d’architecture, sur lequel on travaille ensuite pour faire l’ouvrage qu’on s’est proposé" ; (terme de peintres et de sculpteurs), "celui qui s’expose tout nu dans les académies de peinture et de sculpture afin que l’on dessine d’après nature" (est-ce par pudeur que les Académiciens n’écrivent pas "celle qui s’expose nue" ?) ; et (par figure) "le mot se dit aussi tant des ouvrages d’esprit que des actions morales, et signifie exemplaire qu’il faut suivre" : il en est ainsi dans "l’Enéide est un beau modèle ; l’Iliade est le vrai modèle du poème épique ; la vie de cet homme est un modèle de vertu ; cette femme est un modèle de chasteté".

Dans les éditions suivantes du Dictionnaire de l’Académie française (1762, 1798, 1832-35 et 1932-35), de la deuxième à la huitième édition, c’est par ces trois sens qu’est défini modèle, avec de légères nuances. Ainsi, "celui qui s’expose tout nu" peut aussi être une femme, mais la référence à la nudité est supprimée (est-ce par souci de précision, puisqu’un modèle peut ne pas poser nu ? ou par pudeur ?) : "on appelle aussi particulièrement de ce nom un homme ou une femme d’après laquelle les artistes dessinent ou peignent". Ainsi "poser le modèle, c’est mettre le modèle dans l’attitude qu’on veut représenter" ; d’où l’emploi absolu de ce verbe, en parlant d’un modèle qui pose ; et être fait comme un modèle, "être très bien fait, avoir toutes les parties du corps dans des proportions régulières et élégantes".

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), se contente de reprendre, dans des termes légèrement différents, les sens relevés par les Académiciens, tout en les illustrant d’exemples tirés de grands écrivains des XVIIe et XVIIIe siècles, qui, ou bien cherchaient des modèles à imiter, ou bien, plus rarement, tentaient de se libérer de la tyrannie du modèle à suivre. Ainsi, pour illustrer le sens d’exemplaire ou d’objet à imiter, ces exemples de Bossuet ("Salomon bâtit le temple sur le modèle du tabernacle"), de Boileau ("Etudiez la cour et connaissez la ville ; / L’une et l’autre est toujours en modèles fertile"), de Molière ("il est bien difficile enfin d’être fidèle à de certains maris faits d'un certain modèle") ; pour illustrer le sens de "personne qui, dans un atelier de peintre ou de sculpteur, se pose, nue ou autrement, pour être dessinée ou peinte", cet exemple de Diderot : "j’ai connu un jeune homme plein de goût, qui, avant de jeter le moindre trait sur la toile, se mettait à genoux, et disait : Mon Dieu, délivrez-moi du modèle". Pour illustrer le sens figuré, "ce qui est pour les choses d’esprit ou pour les choses morales l’équivalent des modèles dans les arts", d’innombrables exemples sont cités, parmi lesquels ceux-ci : de Molière ("Là, votre pruderie et vos éclats de zèle / Ne furent pas cités comme un fort bon modèle") ; de Pascal ("Jésus-Christ, que les deux Testaments regardent, l’Ancien comme son attente, le Nouveau comme son modèle ; tous deux comme leur centre") ; de Boileau ("Malherbe, Aux auteurs de ce temps sert encor de modèle"), de Racine ("J’étais né pour servir d’exemple à ta colère, / Pour être du malheur un modèle accompli") ; de Fénelon ("celui qui commande doit être le modèle de tous les autres") ; de Voltaire ("le roi de Prusse est né pour être, je ne dis pas le modèle des rois, cela n’est pas bien difficile, mais le modèle des hommes" et "la cour devint le centre des plaisirs et le modèle des autres cours"), de d’Alembert ("tel adorateur des anciens qui se garderait bien d’écrire l’histoire comme eux ne craint point de nous répéter qu’ils sont nos modèles en tout genre").

Au XXe siècle, les sciences recourent à un modèle, c’est-à-dire à un "système physique, mathématique ou logique représentant les structures essentielles d’une réalité et capable à son niveau d’en expliquer ou d’en reproduire dynamiquement le fonctionnement" (1966). Il y a une théorie des modèles, un modèle cybernétique. De là, dans ce qui est la NLF ou Nouvelle Langue Française, modèle sort des beaux-arts, de la technique, de la science, de la morale, pour s’étendre à la société. De fait, la modélisation devient courante. Jadis, on prenait ou on suivait des modèles ; aujourd’hui, on en fabrique tous les jours, on en invente sans cesse de nouveaux, on modélise à tout va et à qui mieux mieux. Ainsi, un modèle est le représentant typique d’une catégorie : x ou y est le "modèle du petit bourgeois, du gentilhomme de province, du père de famille, chasseur, cultivateur". Par analogie, le fleuve en crue du modèle inonde l’économie et la société. En économie, c’est la "représentation schématisée et chiffrée de l’évolution économique d’un pays pendant une période donnée à partir de ses caractéristiques (démographie, circulation de la monnaie et des biens, profit, épargne, investissement, consommation, etc.) et des relations de cause à effet qui unissent ces variables" (1973), de sorte qu’il est possible d’élaborer un modèle de comportement ou "expression des relations entre le comportement des consommateurs et l’évolution d’un phénomène". Les sciences humaines et sociales abondent en modèles de toute sorte : la linguistique ("construction abstraite, rigoureusement axiomatisée, utilisable pour formuler une théorie linguistique" ou "construction abstraite et hypothétique capable de rendre compte d’un ensemble donné de faits et d’en prévoir de nouveaux") ; la psychosociologie avec ses modèles psychologique, de comportement, de personnalité ("personne dont le comportement est observé par un sujet qui peut en être influencé") ; la sociologie et l’anthropologie avec leurs modèles culturels ou socioculturels ("schèmes de référence et modèle de conduite, basé sur la culture admise, établie dans une société et qui est acquise quasi spontanément par chacun des membres qui y vivent", 1966), comme dans cet exemple criant de modernité : "l’anthropologie a défini des modèles socioculturels, c’est-à-dire des ensembles de traits qui caractérisent, globalement, les membres d’une société et qui constituent la personnalité de base" (1980).

Dès lors, le nom modèle a pu servir à désigner le système parfait ou presque parfait qui régit l’organisation politique, sociale ou économique d’un pays, comme le définissent les Académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire : "description théorique d’un type d’organisation". Ainsi, modèle politique "se dit d’un type d’organisation sociale découlant d’une conception d’ensemble préalable". Au XVIIIe siècle, Jean-François Féraud, dans son Dictionnaire critique (1788), avait noté un signe annonciateur du succès futur de modèle dans l’emploi étendu de modeler ou de se modeler hors des beaux-arts : "depuis peu, de grands écrivains se sont servis (de ce verbe)". Ainsi, Linguet (qui n’est pas un grand écrivain) : "toutes les classes se modèlent sur la première"  (donc, la première est un modèle), "ce fut sur cette erreur de fait que la législation se modela", "le gouvernement d’un seul, modelé sur celui du père de famille, fut le premier dont les hommes se formèrent une idée" (donc, le père de famille sert de modèle politique). Féraud note aussi que l’Académie "n’a pas encore admis ce verbe dans son Dictionnaire et qu’elle ne dit, en ce sens, que se mouler".

Soit cet extrait tiré de Voltaire : "le modèle de l’architecte est trompeur, parce que le bâtiment, regardé ensuite à une plus grande distance, fait un effet tout différent, et que la perspective aérienne en change les proportions". Il n’y a pas que le modèle de l’architecte qui soit trompeur ; il en est ainsi de tout modèle, qu’il soit moral ou social, et surtout social, économique et politique. Que d’hommes se sont laissés abuser par les prétendus modèles de société ou par des sociétés modèles !

 

12 mars 2007

Fossile

 

 

 

En latin, l’adjectif fossilis (du verbe fodere, "creuser, fouir, extraire") est employé par Varron et Pline l’Ancien dans le sens de "tiré de la terre". C’est dans ce sens que fossile, auquel il est emprunté, est attesté en 1556 : "qui peut être extrait de la terre, minéral", chez Bernard Palissy : "matières minérales pour lesquelles recouvrer faut creuser la terre" (comprendre "pour les recouvrer, il faut creuser la terre"). Les Académiciens le relèvent à partir de la deuxième édition (1718) de leur Dictionnaire, toujours avec le même sens : "ce mot se prend comme substantif ou comme adjectif. Comme substantif, il désigne toutes les substances qui se tirent du sein de la terre : on dit un fossile, les fossiles. Comme adjectif, on le joint au nom des substances qui se tirent de la terre, pour les distinguer de celles qui se trouvent ailleurs. Ainsi, on dit du bois fossile, de l’ivoire fossile, des coquilles (coquillages) fossiles, du sel fossile".

Dans L’Encyclopédie (1751-65), des articles signés du baron d’Holbach sont consacrés aux fossiles. "On distingue deux espèces de fossiles : 1° ceux qui ont été formés dans la terre et qui lui sont propres ; on les appelle fossiles natifs (tels sont les terres, les pierres, les pierres précieuses, les cristaux, les métaux, etc.) ; 2° ceux qui ne sont point propres à la terre, que l’on appelle fossiles étrangers à la terre. Ce sont des corps appartenant, soit au règne minéral, soit au règne végétal, tels que les coquillages, les ossements de poissons et de quadrupèdes, les bois, les plantes, et que l’on trouve ensevelis dans les entrailles de la terre où ils ont été portés accidentellement". Ce qui étonne, "c’est l’énorme quantité de coquilles (id est "coquillages") et de corps marins, dont on rencontre des couches et des amas immenses dans toutes les parties connues de notre globe, souvent à une distance très grande de la mer, depuis le sommet des plus hautes montagnes jusque dans les lieux les plus profonds de la terre". Pour rendre compte de ces faits, les naturalistes échafaudent des hypothèses. "Il ne paraît point que (ces fossiles) aient été répandus ni jetés au hasard sur les différentes parties de notre continent". Ces coquillages ne se trouvent plus dans les mers qui entourent l’Europe, mais dans les mers chaudes du Sud. La remarque vaut aussi pour "beaucoup de plantes, de bois, d’ossements, etc., que l’on trouve enfouis dans le sein de la terre, et qui ne paraissent pas plus appartenir à nos climats que les coquillages fossiles".

Ces faits n’avaient pas échappé aux Anciens. Hérodote pensait que la mer en se retira d’Egypte y avait laissé des coquillages. Comme d’Holbach a pour ennemi l’Eglise et ses dogmes, il regrette que les observations des Anciens aient été "négligées dans les siècles d’ignorance qui succédèrent", les gens d’Eglise y préférant l’explication des disciples d’Aristote, selon qui "les coquillages et autres fossiles étrangers à la terre avaient été formés par une force plastique (vis plastica) ou par une semence universellement répandue (vis seminalis)" ou celles des exégètes de la Bible "qui ont regardé les ossements fossiles comme ayant appartenu aux géants dont parle la Sainte Ecriture", alors que "ces ossements, quelquefois d’une grandeur démesurée", étaient ceux de poissons ou de quadrupèdes.

D’Holbach esquisse une histoire de la connaissance. Au XVIe siècle, des savants ont pensé que les fossiles avaient été déposés au moment du déluge. "Or, l’énorme quantité de coquillages et de corps marins dont la terre est remplie, les montagnes entières qui en sont presque uniquement composées, les couches immenses et toujours parallèles de ces coquillages, les carrières prodigieuses de pierres coquillières, semblent annoncer un séjour des eaux de la mer très long et de plusieurs siècles, et non pas une inondation passagère et de quelques mois, telle que fut celle du déluge, suivant la Genèse. D’ailleurs si les fossiles eussent été apportés par une inondation subite et violente, comme celle du déluge, tous ces corps auraient été jetés confusément sur la surface de la terre, ce qui est contraire aux observations". D’Holbach en tire la conclusion suivante : "le sentiment le plus probable est celui des Anciens qui ont cru que la mer avait autrefois occupé le continent que nous habitons".

Il n’y a pas que les coquillages fossiles qui soient source de questions, il y aussi les ossements fossiles. "On trouve en France aux environs de Dax au pied des Pyrénées un amas très considérable d’ossements de poissons, de vertèbres d’une grosseur prodigieuse, et la mâchoire d’un crocodile. M. de Jussieu a vu près de Montpellier des ossements de cétacés d’une grandeur démesurée". Dans une colline, près de Stuttgart, on a trouvé "plus de soixante cornes ou dents courbées, depuis un pied jusqu’à dix pieds de longueur". Les hypothèses sont innombrables : restes des Géants de la Bible ? restes des éléphants amenés par les Romains en Germanie ? restes des animaux immolés dans les sacrifices des anciens Celtes ? L’ivoire fossile suscite aussi de nombreuses hypothèses. "On a trouvé de ces sortes de dents en Angleterre, Allemagne, France, mais elles ne sont nulle part aussi abondamment répandues qu’en Russie et en Sibérie, et surtout dans le territoire de Iakoutie". Selon les habitants, ces défenses "appartiennent à un animal énorme qu’ils nomment mammon ou mammut. Comme ils n’en ont jamais vu de vivants, ils s’imaginent qu’il habite sous terre et meurt aussitôt qu’il voit le jour ; cela lui arrive, selon eux, lorsque dans sa route souterraine il parvient inopinément au bord d’une rivière ; et c’est là, disent-ils, pourquoi on y trouve leurs dépouilles". D’Holbach conclut par la théorie des grandes révolutions : "dans des temps dont l’histoire ne nous a point conservé le souvenir, la Sibérie jouissait d’un ciel plus doux et était habitée par des animaux que quelque révolution générale de notre globe a ensevelis dans le sein de la terre, et cette même révolution a entièrement changé la température de cette région".

 

Dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de fossile s’enrichit. Ce n’est plus seulement un terme d’histoire naturelle, c’est aussi un terme en usage dans cette discipline nouvelle qu’est la paléontologie. Un siècle après les travaux savants auxquels d’Holbach se réfère dans L’Encyclopédie, les Académiciens enregistrent enfin le sens nouveau de ce mot : "il se dit également des dépouilles, des débris, ou des formes, des empreintes de corps organisés, qu’on trouve dans les couches de la terre" (animal fossile, coquillage fossile) et, "substantif masculin, il se dit surtout des animaux et des plantes fossiles", comme dans ces exemples : "l’étude des fossiles" et "il y a des fossiles dont on ne retrouve point les analogues parmi les espèces vivantes". Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-1877), complète ces définitions par des exemples tirés d’ouvrages savants : de Buffon, "personne ne doute de cette identité de nature entre les coquilles fossiles et les coquilles marines" ; de Raynal, "les grands ossements fossiles qu’on déterre dans l’Amérique annoncent qu’elle a possédé autrefois des éléphants, des rhinocéros, et d’autres énormes quadrupèdes dont l’espèce a disparu de cette région" ; de Cuvier, "mon objet sera d'abord de montrer par quel rapport l’histoire des os fossiles d’animaux terrestres se lie à la théorie de la terre" ; et il donne une définition plus ample du nom : "coquilles, plantes, et tous restes de corps organisés que l’on trouve enfouis à différentes profondeurs et incrustés ou imbibés de diverses matières solubles, et qui présentent encore leurs formes primitives malgré leur pétrification". Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), la définition ne change pas. En revanche, aux exemples habituels, les Académiciens ajoutent "homme fossile". C’est la première fois que, dans un dictionnaire, est dite, de façon indirecte, l’hypothèse que les fossiles ne sont pas nécessairement des restes d’animaux ou des coquillages.

 

Les vestiges d’espèces disparues ont frappé si fort les imaginations que, à peine les premiers fossiles identifiés, ce mot a été entendu dans un sens figuré : l’adjectif dans le sens de "vieux, suranné" (en 1827) ; le nom (1833, Musset), pour désigner une personne qui paraît exhumée de temps révolus. Littré, dans son Dictionnaire, relève ce sens : "figuré et par plaisanterie, fossile se dit de ce qui est arriéré, hors de mode". L’exemple cité est éloquent : littérature fossile. En 1935, les Académiciens notent que fossile "s’emploie ironiquement pour désigner quelqu’un de très arriéré". Dans le Trésor de la Langue française, cet emploi figuré est qualifié de familier et de péjoratif. Quand le mot se rapporte à une personne ou une chose, il a pour sens "qui est démodé, dépassé", "dont les idées sont arriérées". Est fossile ce qui (ou celui ou celle qui) rejette la marche en avant vers les lendemains qui chantent. Flaubert dit de lui avec fierté qu’il est un fossile : " Taine est un homme moderne ; moi, je suis un fossile. Il est plein de calme et de raison. Moi, un rien me trouble et m’agite " (1868). Personne n’a dévoilé mieux que Flaubert la religion du progrès qui sous-tend fossile. Dans les exemples cités, la littérature, les idées, une personne, des théoriciens, un landau, sont désignés comme des fossiles. Dans l’édition en cours de leur Dictionnaire, les Académiciens dévoilent un infléchissement dans les emplois actuels de fossile au sens figuré "qui a conservé les caractères d’une époque révolue". Ce n’est plus une personne, comme chez Musset ou Littré ou dans le Trésor de la langue française, mais une idéologie qui est dite fossile ou mieux encore fossilisée. Ou encore ce délicieux exemple : "ce parti n’est plus qu’un fossile". Qu’il soit nom ou adjectif, fossile, entendu dans un sens figuré, convient aux marxismes de toute sorte, léninisme, maoïsme, stalinisme, au scientisme, au sociologisme, comme s’il avait été fabriqué sur mesure, pour désigner ces idéologies, ainsi que les partis et les hommes qui s’en réclament. Il y a un siècle et demi, les progressistes qualifiaient de fossile tout ce qui échappait à leur domination ; aujourd’hui, c’est leur tour d’être fossilisés. Pour toujours, on l’espère. Le boomerang atteint les imprudents qui l’ont lancé dans les airs.

 

 

11 mars 2007

Amalgame

 

 

 

 

 

Le nom latin amalgama est employé en 1250 par un dénommé Geberus dans un traité d’alchimie Alchimista arabo-latinus. Il est emprunté à l’arabe. C’est la déformation des mots amal, "travail, œuvre", et al gamaa, "l’union charnelle", les alchimistes établissant (alchimie est emprunté à l’arabe) une analogie entre l’union charnelle et la combinaison entre le mercure et les métaux. Dans un autre traité d’alchimie, imité de l’arabe, le mercure est assimilé à l’homme et l’argent (le métal) à la femme.

Cette étymologie, qui paraît plaisante ou bouffonne, est en vérité fort sérieuse et même, comme cela est montré plus bas, révélatrice de l’emploi qui est fait de ce mot aujourd’hui dans les injonctions redondantes qu’assènent les bien pensants, du type "pas d’amalgame entre, d’une part, nous ou les nazis (ou autres) et, d’autre part, nous ou les nazis (ou autres)". Littré est le premier lexicographe à faire état de cette origine (in Dictionnaire de la Langue française, Supplément de 1877) : "Devic (Dictionnaire étymologique), écrit-il, apporte ses conjectures sur ce mot, qui n’est pas encore éclairci. Il se demande si c’est l’arabe amal al-djam’a, "l’œuvre de la conjonction", ou une altération de al-modjam’a, "l’acte de la consommation du mariage". Amalgama nous est venu par les alchimistes, M. Devic n’en connaît pas d’exemple avant le XIIIe siècle".

Le mot français amalgame est attesté en 1549 au sens proprement alchimique de ce mot, "alliage de mercure avec un métal", in Quinte essence de toutes choses : "si tu mets l’argent vif sublimé en eau corrosive faite de vitriol et de salpêtre, il est certain que, soudain, il se convertira en amalgame et eau". Chez Bernard Palissy, il désigne le mélange de mercure (ou vif-argent) et d’or : "amalgame est appelé par les alchimistes l’or, quant il est dissout, et entremêlé avec le vif-argent". En 1431 est attesté, une seule fois, le sens figuré de "mélange d’éléments hétérogènes", lequel reste isolé jusqu’au XVIIIe siècle chez Voltaire (Lettre du 5 juin 1744 : "le plaisant et le tendre sont difficiles à allier : cet amalgame est le grand œuvre" - grand œuvre, au masculin, est un terme d’alchimie). C’est au français que les langues européennes ont emprunté ce nom ; l’anglais amalgam, dans les deux sens, alchimique ("alloy of mercury") et figuré ("soft mixture"), de ce terme ; l’allemand Amalgam (Mischung, "mélange" de gens ou d’idées) ; l’italien amalgama (miscuglio) ; l’espagnol amalgama. Il est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762) comme un nom de genre féminin et qui a pour signification le seul sens propre des alchimistes : "terme de chimie, union d’un métal ou d’un demi métal avec le mercure ou le vif-argent". Selon les Académiciens et Furetière (Dictionnaire universel, 1690), on "dit aussi amalgamation", mot qui, dans le Trésor de la Langue française, 1972-1994, est défini comme "l’action d’amalgamer et le résultat de cette action". Dans la cinquième édition, amalgame est de genre masculin (les dictionnaires le relèvent tous comme masculin). La définition est identique à celle de 1762, mais le synonyme amalgamation n’est plus noté. Dans l’édition de 1832-35, ce sens est illustré de "amalgame d’or, d’argent, de bismuth, etc." et "le tain des glaces est un amalgame d’étain", exemple que Littré corrige (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) : "quand on dit amalgame d’étain, on indique l’alliage de ce métal avec le mercure".

Dans l’article consacré à amalgame dans L’Encyclopédie, qui indique une étymologie grecque, sans doute fausse (a’ma, "ensemble", et gamein, "joindre"), il est exposé en quoi consiste la technique de l’amalgame en alchimie et dans la métallurgie naissante. En 1751, Lavoisier n’a pas commencé ses travaux et ce qui est nommé chimie est encore de l’alchimie, comme le dévoile cet extrait : "un des plus grands secrets de la chimie", c’est de trouver "une méthode d’anoblir les métaux ou de les retirer des métaux moins précieux. Cette manière philosophique de purifier les métaux peut s’appliquer à tous les métaux, excepté au fer". Les orpailleurs aujourd’hui utilisent encore, à peu de choses près, la technique décrite dans cet extrait : "l’amalgame est un moyen dont on se sert dans plusieurs pays pour tirer l’or et l’argent de leurs mines. On broie ces mines avec du mercure qui se charge de ce qu’elles ont de fin, c’est-à-dire de ce qu’elles ont d’or ou d’argent, et qui ne se mêle point avec la terre, ni avec la pierre ; de sorte que le mercure étant retiré de la mine par son propre poids et par la lotion qu’on fait de ce mercure dans de l’eau, on retire par la cornue le mercure, qui laisse le métal qui était dans la mine".

 

A partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens figuré d’amalgame désignant des réalités sociales est défini dans les dictionnaires, près d’un siècle après que Voltaire en a fait usage : "amalgame se dit, figurément et familièrement, d’un mélange de personnes ou de choses qui ne sont pas ordinairement unies", comme dans les exemples "cette société offre un étrange amalgame de tous les rangs et de toutes les opinions" et "son caractère est un singulier amalgame de bassesse et d’insolence" (même définition et mêmes exemples dans l’édition de 1932-35). Chez Littré, le sens figuré est glosé ainsi : "mélange de personnes ou de choses de nature, d’espèce différente" et illustré de ces exemples : "un amalgame d’hommes de tous les rangs" et "cet homme, étrange amalgame de défauts et de qualités".

Dans la langue moderne, amalgame s’étend à d’autres sciences et domaines que la chimie : à l’odontologie (il sert à obturer les dents), à l’art culinaire ("mélange d’ingrédients"), à l’imprimerie (tirer en amalgame : "tirer des impressions différentes, présentant les mêmes caractéristiques de commandes (papier, couleurs, etc.) en même temps, sur le même support, avec la même machine, l’imposition de leurs formats étant possible dans celui de la feuille utilisée"), à l’armée ("réunion dans une même unité combattante de troupes d’origines diverses"). Dans un sens figuré, il prend ou non une valeur péjorative, suivant qu’il s’applique à des personnes ("ensemble hétérogène" : "Quel bel amalgame que cette compagnie ! Des bas-bleus, des rapins, des croque-notes mêlés aux rédacteurs ordinaires et extraordinaires du Flambeau", 1842) ou à des choses : "mélange, alliance d’éléments hétérogènes et parfois contraires" et, en parlant de la création artistique, "mélange, combinaison".

L’amalgame, dans le sens qu’il a pris dans la langue hyper ou ultra moderne - en un mot : dernier cri - , est, selon les Académiciens (in l’édition en cours du Dictionnaire de l’Académie française), un procédé rhétorique, supposé malhonnête, qui est "employé pour déconsidérer soit un adversaire en le mêlant indûment à un groupe honni, soit ses idées en les identifiant à une doctrine largement réprouvée". La reductio ad Hitlerum (id est tout adversaire est Hitler ou même pire qu’Hitler, De Gaulle est fasciste, les CRS sont des SS, le retour dans leur pays de clandestins est une rafle de la Gestapo) est une des formes exacerbées et fort communes que prend l’amalgame dans la société de simulacre qu’est la société du spectacle et qu’on devrait nommer la société d’amalgame.

Il est un autre procédé rhétorique plus moderne et plus malhonnête encore : c'est l’imputation (fausse ou imaginaire) d’amalgame, qui consiste à accuser ses adversaires de recourir à tout moment à l’amalgame, pour éviter tout examen et couper court à tout débat. Tel est le cas de l’injonction mille fois ressassée par les calotins de l’islam et les musulmans en calotte qui disent : "pas d’amalgame entre, d’une part, les musulmans restés au Maroc (ou ailleurs) et, d’autre part, les musulmans établis en France (ou ailleurs) ; pas d’amalgame entre le pareil et le même ; pas d’amalgame entre les barbus, qu’ils vivent outre Méditerranée ou qu’ils en viennent". Que les musulmans imputent le crime d’amalgame à tout un chacun, même à ceux qui se contentent d’affirmer que le ciel est bleu, quand il est bleu (pas d’amalgame entre le bleu et le bleu !) est dans l’ordre de leurs choses : le mot est arabe, l’amalgame est leur culture, c’est leur monde.

 

 

10 mars 2007

Expertise

 

 

 

Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, il est précisé en caractères gras que le sens que les bobos, les nantis et ceux qui sont nés avec une cuillère d’argent dans la bouche, les journalistes branchés et qui en jettent, etc. donnent à expertise, à savoir "compétence, savoir-faire, qualité d’une personne experte", "est à bannir". Habituellement, les Académiciens sont plutôt laxistes en matière de bon usage. Il est rare qu’ils prohibent avec tant de fermeté un emploi. S’ils le font, c’est avec de bonnes raisons. En effet, il est inutile de donner à expertise le sens de "compétence", puisqu’il existe déjà des mots clairs, tels compétence ou savoir-faire, pour désigner cette qualité. La proscription de l'Académie, pour une fois, est parfaitement justifiée.

Dérivé de l’adjectif expert, auquel a été ajouté le suffixe - ise, ce nom est attesté au XIVe siècle dans le sens "d’adresse, habileté, expérience". Dans les Essais, Montaigne l’emploie dans ce sens : "on y requérait autrefois une expertise bellique (id est "une expérience militaire") plus universelle". Chez Brantôme, de même, l’expertise d’armes est l’expérience des armes.

Or, expertise a beau être un mot ancien, il n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de 1798 (cinquième édition) : encore est-ce dans un tout autre sens que celui "d’expérience". C’est un "terme de jurisprudence", qui a pour sens "visite et opération des experts". Les conditions dans lesquelles il est demandé le recours des experts sont précisées : cela "a lieu dans un différend, lorsque le juge, n’ayant pas une entière connaissance de l’objet de la contestation, a recours aux lumières des gens de l’art, pour en faire l’examen, l’estimation ou l’appréciation". Ainsi, "on a nommé des architectes pour faire l’expertise des réparations de ce bâtiment". Dans cette édition, publiée en 1798, les Académiciens relèvent un sens nouveau, qui apparaît à partir de 1792, à savoir "appréciation faite par des experts" : "il se dit aussi du procès-verbal, du rapport des experts", comme dans l’exemple (mal rédigé, à dire vrai : on peut être académicien et écrire comme un pied) "après quatre vacations, les experts ont remis leur expertise". D’une édition à l’autre de ce Dictionnaire, comme dans les autres dictionnaires, la définition ne change pas. L’expertise est une procédure confiée par un juge à des experts et c’est aussi le rapport que ces experts remettent au juge. Il en est ainsi aussi bien dans les sixième, septième, huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française que chez Littré (1863-1877) ou dans le Trésor de la Langue française (1972-94). Dans ce dernier dictionnaire, sont énumérées toutes les expertises possibles et prévues par les lois : expertise judiciaire, expertise amiable, expertise médico-légale, expertise médicale, expertise psychiatrique.

Les auteurs du Trésor de la Langue française relèvent un nouveau sens qui n’a plus de rapport avec la justice, et qui est en partie social : c’est "l’analyse faite par un spécialiste mandaté". Ainsi un bijou et un tableau peuvent faire l’objet d’une expertise. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, ce sens est glosé ainsi : "examen, estimation par un expert d’un objet d’art ou d’un objet de collection" (tableau ou bijou).


Rien dans l’histoire de la langue ne justifie le sens de "savoir-faire" d’une personne considérée comme experte, hors de toute juridiction ou de tout statut légal, en économie, en sciences sociales ou en management par exemple. Ce sens-là est un emprunt à l’anglais, langue dans laquelle le nom expertise a trois sens (in Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, édition de 1974). Ce sont " 1. Expert appraisal, valuation ; 2. expert’s report ; 3. expert knowledge and skill ". Les sens classés 1 et 2 correspondent exactement aux deux sens du mot français équivalent et emprunté par l'anglais (opération demandée à un expert et rapport que l’expert remet à un juge) : le sens 3, lui, correspond à celui que les Académiciens prohibent, à juste titre, parce que, entendu ainsi, expertise fait double emploi avec compétence ou savoir-faire. C’est le type même du néologisme sémantique qui n’a pas d’autre raison d’être que l’ostentation ou l’affectation : en France, il est attendu des élites, surtout celles qui prospèrent dans les manipulations symboliques - media, com., pub, show-biz (féminin : chaude pisse), management (id est ménage), etc. - non seulement qu’elles sachent l’anglais, mais encore qu’elles le parlent. Elles sont dociles, elles parlent anglais. Tout est anglais ou américain, mais quand elles sont censées s’exprimer en français. Pourtant, dans leur bonheur, elles manquent de chance. Leur effort d’ostentation risque de ne pas être perçu des supérieurs ou des commanditaires. Expertise étant un vieux mot français, l’anglais se cache si bien sous le français qu’il passe inaperçu.

 

 

09 mars 2007

Mastodonte

 

 

 

Voilà un mot de formation savante, qui est employé couramment dans la langue moderne, non plus comme un terme scientifique, ce qu’il a longtemps été au XIXe siècle, mais dans un sens figuré pour désigner des personnes très fortes ou des véhicules de grandes dimensions. Il est formé de deux éléments grecs : masto, signifiant "mamelle, sein", et odonte, "dent", les mastodontes ayant des dents ou des mâchoires en forme de mamelle. C’est le zoologue Cuvier qui, en 1812, a fabriqué ce mot pour désigner de grands animaux fossiles que l’on venait découvrir. Il l’emploie pour la première fois dans ses Recherches sur les ossements fossiles. Quand il est entendu dans ce sens, mastodonte est peu à peu remplacé par des termes plus précis, tels que mammouth (emprunté à une langue de Sibérie) ou mammouth laineux ou encore, du terme générique, proboscidien ("ordre de mammifères ongulés comprenant des animaux munis d’une trompe, comme les éléphants et des espèces disparues") ou animaux pourvus d’une proboscide (en grec, une "trompe", d’éléphant ou de mouche).

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), est le premier des grands lexicographes du XIXe siècle qui l’ait relevé dans le seul sens de "mammifère fossile très rapproché de l’éléphant", citant Cuvier : "après lui et presque son égal, venait aussi, dans les pays qui forment les deux continents actuels, le mastodonte à dents étroites, semblable à l’éléphant, armé comme lui d’énormes défenses, mais de défenses revêtues d’émail, plus bas sur ses jambes, et dont les mâchelières mamelonnées et revêtues d’un émail épais et brillant, ont fourni pendant longtemps ce que l’on appelait turquoises occidentales". Les Académiciens ne le relèvent qu’à compter de la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : "grand quadrupède à dents mamelonnées, qui a beaucoup de rapport avec l’éléphant et qu’on ne connaît que par ses ossements trouvés en terre". Dans la neuvième édition (en cours), ils précisent que ce terme est propre à la paléontologie : "grand mammifère herbivore de l’ordre des Proboscidiens, qui vivait à l’époque tertiaire et au début du quaternaire". Dans le Trésor de la langue française (1972-1994), le mot est défini certes, mais la définition est complétée par l’esquisse d’une description de l’animal ainsi nommé, description qui supplée (mal à dire vrai) un dessin ou la reproduction d’une reconstitution grandeur nature de cet animal : "gigantesque mammifère fossile (ordre des Proboscidiens) des ères tertiaire et quaternaire, voisin de l’éléphant, qui portait quatre défenses et dont les molaires présentaient des protubérances mamelonnées". Elle est illustré de citations d’écrivains, et non de zoologues : "ce ne sont pas les grands fossiles, rhinocéros ou mastodontes, qui ont fait ce sol de leurs os" (Michelet, 1857) ; "les mastodontes étaient armés de puissantes défenses, terminées en pointe" (ouvrage sur la préhistoire, 1882) : "quand vécut cet homme-là, la terre avait déjà produit des générations innombrables de plantes et d’animaux (...). Oui, elle était déjà bien vieille ! L’époque des grands sauriens était passée depuis de longs âges. Le mastodonte, dont vous voyez ici quelques débris, avait disparu" (A. France, 1922).

C’est en 1853 dans une lettre que Flaubert emploie mastodonte dans un sens figuré pour désigner une personne corpulente. Le mot, devenu courant dans ce sens, est relevé par les Académiciens en 1932-35 : "il se dit figurément d’une personne d’un fort embonpoint", et dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, ils étendent le mot aux animaux : "figuré et familier, se dit d’une personne ou d’un animal dont la taille et le poids excèdent de loin la normale". Les auteurs du Trésor de la Langue française ne confirment pas que ce mot s’étend aux animaux, mais ils notent qu’il se dit aussi de choses et même de nations. "Par analogie d’aspect", c’est une "personne d’une taille, d’une corpulence énormes" (Bloy, 1897 : "je me levai donc, au milieu de la stupeur, et faisant le tour de la table, je vins frapper du plat de la main l’épaule du mastodonte") et c’est aussi un "objet (machine ou véhicule) de proportions gigantesques" (1953 : "c’était une de ces voitures pour gens riches (...) une de ces grosses mangeuses qui absorbent trente litres aux cent kilomètres (...) de tels mastodontes ne se vendent pas tous les jours" ; 1946 : "un défilé ininterrompu de chars, d’artillerie tractée, de camions amphibies, de voitures blindées, de plates-formes qui transportaient munitions et ravitaillement. Un pullulement de jeeps et de motos circulait prestement entre ces mastodontes". C’est même une "nation qui a une superficie et une puissance considérables". L’extrait que citent les auteurs du Trésor de la Langue française pour illustrer ce sens est daté de 1943, une des années noires pour la France. L’auteur en est François Mauriac, écrivain qui a eu le mérite de résister. En dépit de son ancienneté, cet extrait s’applique encore à merveille à la France actuelle : "allons-nous (...) refaire sans cesse le compte des habitants de chaque empire, comparer le nombre de kilomètres carrés et vouer la France, chiffres en main, à n’être plus que le satellite misérable d’un des mastodontes triomphants ?"

Le mot mastodonte a été inventé en 1812. C’était l’époque où les savants commençaient à étudier les animaux fossiles et qu’ils prenaient conscience que l’histoire de la terre était beaucoup plus ancienne qu’on ne le croyait alors et qu’elle n’était pas vieille de cinq ou six mille ans, mais de plusieurs milliers et même millions d’années. Cuvier a fabriqué ce mot, en usant d’une métaphore : les dents de ces animaux avaient la forme de mamelles humaines. Ce faisant, il remarquait des détails pittoresques, ou même amusants, mais qui n’ont pas de vraie valeur scientifique ou qui ne disent rien de la taille gigantesque de ces animaux. Le terme proboscidien (qui porte une trompe ou dont le museau se termine par une trompe) est plus juste pour désigner ces mammifères, dont la plupart ont disparu. Le mot mastodonte étant pittoresque ou amusant, il a pu être étendu par métaphore à des personnes ou des choses ; mais, pour désigner les grosses pointures d’un parti, il lui a été préféré éléphants, sans doute parce que les éléphants, "ça trompe énormément", alors que les mastodontes ou les proboscidiens sont trop lourdauds pour abuser qui que ce soit.

 

 

08 mars 2007

Préoccupation

 

 

 

 

En latin, praeoccupatio a un sens concret et spatial : c’est "l’occupation préalable d’un lieu". Il est dérivé du verbe praeoccupare, "occuper le premier, envahir". En français, préoccupation n’a pas ce sens concret. Dès qu’il est attesté au XVe siècle, il prend un sens figuré : "souci, inquiétude", mais, dans ce sens, l’attestation est isolée – elle réapparaît au XIXe siècle, chez Lamartine. Au XVIe siècle, dans les Essais de Montaigne, préoccupation est attesté au sens de "état d’un esprit tout entier occupé par une idée ou un sentiment préconçus" (dans ce sens, il est synonyme de prévention) ; et chez Marivaux, en 1733, le sens "état d’un esprit absorbé par un objet au point d’être indifférent à tout le reste" ou "attention exclusive" portée sur un objet.

Au cours des cinq derniers siècles, préoccupation a donc eu trois sens, "souci", "préjugé", "attention exclusive", ou simultanément, ou successivement. Or, dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 à 1762, seul le sens attesté chez Montaigne est relevé : c’est "prévention d’esprit" (1694 et 1762). D’une édition à l’autre, il arrive que les exemples illustrant ce sens changent, dans de légères proportions cependant : "juger sans préoccupation, quand il y a de la préoccupation, on ne juge pas bien des choses, libre de toute préoccupation" en 1694 ; et "quand il y a de la préoccupation, il est difficile de bien juger des choses, être libre de toute préoccupation, il faut se défendre de toute préoccupation" en 1762. De même, dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière ne relève à l’article préoccupation que le sens de "préjugé, prévention, impression qu’on s’est mise dans l’esprit". Il commente ce sens en se référant, comme dans l’article prévention (cf. ci-dessous la note prévention datée du 3 mars 2007), à Descartes : "le point le plus excellent de la méthode de Descartes, c’est qu’il veut qu’on se guérisse de tous préjugés, qu’on raisonne sans préoccupation", l’illustrant de cet exemple : "Le plus grand obstacle qui se trouve à rendre la justice, et à raisonner sainement, c’est la préoccupation". C’est dans ce sens que l’emploient en 1633 Guez de Balzac : "je sais en quelle estime vous êtes dans son esprit, et combien j’en devrais craindre la préoccupation en votre faveur" et, plus tard dans le siècle, La Rochefoucauld : "quand il s’agit de nous, notre goût n’a plus de justesse ; la préoccupation le touche ; personne ne voit des mêmes yeux ce qui le touche et ce qui ne le touche pas". C’est ce même sens que Furetière donne au verbe préoccuper : "prévenir, mettre dans l’esprit de quelqu’un les premières impressions, les premières connaissances d’une chose". La lecture du dictionnaire de Furetière rappelle aux modernes oublieux que ce qui a longtemps inspiré les écrivains français classiques et nourri leur œuvre, c’est la nature humaine, à savoir les lois qui gouvernent le comportement des hommes, quel que soit le lieu ou le temps où ils vivent, comme dans cet exemple que l’on pourrait lire chez un moraliste : "la faiblesse de l’esprit de l’homme est telle qu’il se préoccupe aisément, qu’il a du mal à effacer les impressions dont il est préoccupé, qui entrent les premières dans son esprit". Ce verbe, quand il est entendu dans ce sens, "se prend toujours en mauvaise part", écrivent les Académiciens en 1694 dans la première édition de leur Dictionnaire, laissant entendre que la préoccupation est un défaut de l’esprit humain. C’est dans ce sens que l’emploient les écrivains du XVIIe siècle : La Rochefoucauld, dans ses Maximes (cf. ci-dessus) et Racine, dans Britannicus : "Rome de ma faveur est trop préoccupée".

A partir de la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de préoccupation comprend deux acceptions : "prévention d’esprit" et, "quelquefois, disposition d’un esprit tellement occupé d’un seul objet qu’il ne peut faire attention à aucun autre" (exemple : "il est dans une telle préoccupation d'esprit, que vous lui parleriez en vain d’une autre affaire que de la sienne") ; en 1832-35, l’ordre dans lequel sont exposés ces deux sens est renversé : "disposition d’un esprit, etc." (autre exemple : "s’il vous a répondu de travers, ce n’est pas de sa part simple distraction, c’est préoccupation") et "prévention d’esprit" ; en 1932-35 (huitième édition), le sens "prévention d’esprit" n’est plus relevé ; il est remplacé par "souci".

C’est l’Encyclopédie (1751-65) que l’évolution sémantique de "préjugé" à "attention exclusive portée à un objet" est exposée, sans que l’auteur de l’article, qui fait de la préoccupation une question de métaphysique (en fait, de nature de l’homme), en ait une conscience nette : "la préoccupation, selon le père Malebranche, ôte à l’esprit qui en est rempli, ce qu’on appelle le sens commun" (c’est donc un préjugé). L’article continue ainsi : "un esprit préoccupé ne peut plus juger sainement de tout ce qui a quelque rapport au sujet de sa préoccupation ; il en infecte tout ce qu’il pense. Il ne peut même guère s’appliquer à des sujets entièrement éloignés de ceux dont il est préoccupé". Ce n’est plus un préjugé, mais une attention exclusive portée à un objet, comme le montrent les exemples qui suivent : "un homme entêté, par exemple, d’Aristote ne peut goûter qu’Aristote : il veut juger de tout par rapport à Aristote : ce qui est contraire à ce philosophe lui paraît faux : il aura toujours quelque passage d’Aristote à la bouche : il le citera en toutes sortes d’occasions, et pour toutes sortes de sujets ; pour prouver des choses obscures, et que personne ne conçoit, pour prouver aussi des choses très évidentes, et desquelles des enfants même ne pourraient pas douter ; parce qu’Aristote lui est ce que la raison et l’évidence sont aux autres" ; ou encore : "les inventeurs de nouveaux systèmes sont sujets à la préoccupation. Lorsqu’ils ont une fois imaginé un système qui a quelque vraisemblance, on ne peut plus les en détromper. Leur esprit se remplit tellement des choses qui peuvent servir en quelque manière à le confirmer qu’il n’y a plus de place pour les objections qui lui sont opposées. Ils ne peuvent distraire leur vue de l’image de vérité que portent leurs opinions vraisemblables, pour la porter sur d'autres faces de leurs sentiments, lesquelles leur en découvriraient la fausseté". Ce que l’auteur de cet article ne démêle pas, c’est le sens de "préjugé" de celui "d'attention".

Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-1877), distingue les deux sens certes, mais il les expose avec des termes si proches, "état d’une personne dont l’esprit est tout entier occupé d’une opinion préconçue, favorable ou défavorable" et "état d’un esprit trop occupé d’un objet pour faire attention à un autre", que le second apparaît comme une variante contextuelle du premier. Pourtant, dans les exemples cités, dont un extrait de Marivaux, in L’heureux stratagème, le sens, nouveau et psychologique, de préoccupation ("attention portée à un objet et exclusive de tout autre") est distinct de celui, tout intellectuel, de "préjugé" : "j’ai cru de loin voir tout à l’heure la marquise ici, et, dans ma préoccupation, je vous ai prise pour elle" ; comme chez Mme de Genlis : "ils ne remarquèrent ni la préoccupation ni la sombre mélancolie de leur malheureuse amie".

C’est à partir de la huitième édition seulement (1932-35) que les Académiciens relèvent le sens moderne de "souci", qui est apparu le premier dans l’histoire de la langue, dès le XVe siècle, et que Lamartine a ressuscité en quelque sorte : "il signifie encore souci" : ainsi, dans l’exemple, "au milieu de mes préoccupations, je n’ai pas pu étudier notre affaire". Pour le auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94), le sens "prévention, préjugé" est sorti de l’usage : "vieux, état d’un esprit dominé par une idée préconçue". Il n’est attesté dans la langue moderne une seule fois, chez Balzac (Modeste Mignon, 1844). Les sens modernes sont "état d’un esprit occupé de façon durable dominante, voire exclusive, par une idée, un sentiment, un souci (par métonymie, souvent au pluriel, pensée, sentiment, considération qui occupe l’esprit de façon dominante, voire exclusive") ; et "souci qui occupe entièrement l’esprit", comme dans cet extrait de Lamartine (Voyage en Orient, 1835) : "ses préoccupations maternelles sur l’avenir de son fils et de ses charmantes filles".

De fait, ce que montre l’histoire de ce mot, c’est que, en trois siècles, un sens propre à la vie intellectuelle a perdu ce qu’il le caractérisait, à savoir son lien avec la pensée. Il a pris un sens psychologique commun avant de disparaître. Il désignait des préjugés faisant obstacle au raisonnement, il ne désigne plus que de petites gênes qui troublent la vie en société. Le mot s’est à la fois affaibli et particularisé. Il était universel, il n’est plus que spécifique. Il a quitté la sphère de la nature humaine pour se cantonner dans ce que Nathalie Sarraute nomme tropismes – à savoir les manies et embarras quotidiens. Du préjugé au tropisme ou de Descartes à Sarraute, c’est aussi la voie qu’ont suivie en trois siècles la pensée et la littérature en France.

 

 

07 mars 2007

Eponyme

 





Comme tous les mots comprenant onyme («nom»), tels antonyme, paronyme, synonyme, patronyme, toponyme, etc., éponyme est composé de mots grecs qui signifient « sur » et « nom ». En grec, c’est un surnom. En français, adjectif ou nom, il désigne des réalités propres à la Grèce antique. C’est au XVIIIe siècle, dans l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-1765) qu’il est attesté pour la première fois et employé au sujet de la civilisation grecque. Il n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de la sixième édition (1832-35) : ce «terme d’antiquité grecque désignait, à Athènes, celui des neuf archontes qui donnait son nom à l’année». Eponyme qualifie donc celui qui donne son nom à l’année pendant laquelle il exerce le pouvoir – et cela, afin de constituer, en fixant un comput, les annales d’une cité ou d’un Etat. C’est la définition de Littré (Dictionnaire de la Langue française) : «archonte éponyme, ou, substantivement, éponyme, le premier des neuf archontes d’Athènes qui donnait son nom à l’année» et des Académiciens, dans les huitième et neuvième éditions de leur Dictionnaire : 1935, «celui des neuf archontes qui, à Athènes, donnait son nom à l’année» et, dans l’édition en cours, «en histoire ancienne, se dit des magistrats qui donnaient leur nom à l’année». Les Académiciens ne s’illusionnent plus sur les connaissances de leurs compatriotes, même cultivés, en matière d’histoire de l’antiquité : ils traduisent prudemment archonte par magistrat, évitant aux lecteurs, dont aucun n’est spécialiste d’antiquité grecque, de se reporter à l’article archonte. C’est ce choix pour lequel ont opté les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994), qui donnent une plus grande extension que les Académiciens à ce mot. Il est propre aussi l’antiquité romaine : «magistrat qui donnait son nom à l’année pendant laquelle il exerçait sa charge», comme dans les exemples «archonte, éphore, roi, empereur et dignitaires éponymes» (in L’Histoire et ses méthodes, 1961).
    Le mot a un sens plus étendu encore que ne l’indiquent les Académiciens dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire. Selon Littré, éponyme «se dit aussi des divinités qui, donnant leur nom à une ville, l’avaient sous leur protection» (ainsi «les dieux éponymes, et, substantivement, les éponymes»). De même les Académiciens en 1932-35 : «il se disait aussi des dieux, des héros, dont une ville, une tribu portait le nom» (ainsi «les héros éponymes des dix tribus d’Athènes»). Dans le Trésor de la Langue française et dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, l’ordre dans lequel les deux sens sont exposés est renversé : le sens étendu est cité en premier et le sens de «magistrat donnant son nom à l’année pendant laquelle il exerce son mandat» est cité en second ou mentionné comme spécial ou étendu : «en Grèce, divinité, héros, qui donnait son nom à un groupe de personnes, en particulier à une cité, à une tribu», in Trésor de la Langue française (ce sens est illustré d’un exemple tiré de Mérimée, 1855 : «il y avait quatre tribus qui reconnaissaient chacune pour héros éponyme un des quatre fils d’Ion») et, en histoire ancienne, «qui donne son nom à une ville, à une tribu, à une dynastie, etc.», in Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication (les exemples cités sont «Athéna était la déesse éponyme d’Athènes», «héros éponyme, dont une cité, une tribu tirait son nom», «les héros éponymes ou, substantivement, les éponymes des dix tribus d’Athènes». Cet ordre justifie l’extension ultime de ce nom à des réalités autres que les dieux, les magistrats, les héros, etc. et qui sont spécifiques du monde actuel : c’est, selon les auteurs du Trésor de la Langue française, «celui, celle, ce qui donne son nom à quelque chose ou à quelqu’un, à qui l’on se réfère, que l’on vénère» (ainsi, cité dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, cet emploi jugé littéraire : «Washington est l'éponyme de la capitale fédérale des Etats-Unis»), et non un tout qui donne son nom à une partie, comme chez Péguy: «une autre patronne que l’histoire sera votre éponyme » (1914). En revanche, les emplois, dans l’extrait cité de L’Histoire et ses méthodes (1961, in Trésor de la Langue française : «le moulin à eau exigeait une chute d’eau appelée kataractê en grec, cataracta en latin ; de ce dernier mot sont sortis les noms de moulins éponymes des villages de Chalette, Charrette, etc.») et les emplois d’éponyme étendus à la critique sont conformes au sens grec premier de « qui donne son nom à quelque chose », à savoir un tout dont l’élément baptiseur fait partie. Lucien Leuwen et Andréi Roublev donnent leur nom à un roman et à un film. Ils en sont les personnages ou les héros éponymes.

06 mars 2007

Statut

 

 

 

 

 

Ce nom est emprunté à la forme neutre du participe passé statutum "décret, statut", du verbe statuere, qui signifie, entre autres sens, "décider, arrêter, résoudre". C’est donc ce qui a été décidé. Statut est attesté au milieu du XIIIe siècle dans deux sens : "règlement d’une communauté" religieuse ou charitable (au XVIIe siècle, le mot a été étendu aux "règles établies pour la conduite d’une association") ; et "ce qui a été statué" (au XVIIIe siècle, "ensemble des lois qui concernent tous les particuliers et leurs biens", statuts personnels, statuts). Ce sont ces sens qui sont relevés par les Académiciens dans les différentes éditions de leur Dictionnaire ; 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 (première, quatrième, cinquième, sixième, huitième éditions) : "règle établie pour la conduite d’une compagnie, soit laïque, soit ecclésiastique" (ordre de Malte, confréries, Académie française, etc.) et "pour des communautés, des corps des métiers" (orfèvres, marchands, etc.).

Dans la cinquième (1798) et la sixième (1835) éditions du Dictionnaire de l’Académie française, est ajouté un nouveau sens : "on appelle statuts les lois faite par le Parlement d’Angleterre". Il est "peu usité", est-il précisé dans la sixième édition, de sorte qu’il n’est plus relevé en 1935 (huitième édition). Dans la sixième et la huitième éditions, statut est relevé avec le sens juridique ancien de "loi, ordonnance", illustré par les exemples statuts réels ("lois qui sont relatives aux biens-fonds") et statuts personnels (lois "qui concernent les personnes"), ces derniers mots étant, affirme Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-1877), "peu usités". Chez Littré, le sens principal est celui que les Académiciens relèvent depuis 1694, à savoir "règle établie pour la conduite d’une compagnie, d’une communauté, etc.". Deux exemples en rapport avec l’Académie française sont cités ; l’un de Pellisson : "on employa, depuis le mois de février de l’année 1634 jusqu’à celui de l’année suivante 1635, à donner à l’Académie française la forme qu’elle devait avoir, à dresser ses statuts et à faire sceller l’édit de son érection" ; l’autre de Voltaire (1771) : "il est dit dans nos statuts (ceux de l’Académie) qu’un homme obligé par sa place de résider toujours en province ne peut être de l’Académie".

Le nom statut est l’emblème de la France moderne, comme il l’était déjà de la féodalité et de l’ancien régime. Le sens bureaucratique est attesté en 1918, alors que la France n’était pas encore le pays de cocagne des fonctionnaires et assimilés. Dans le Trésor de la Langue française, le nouveau sens est défini ainsi : "ensemble de dispositions législatives ou réglementaires qui définissent les droits et devoirs d’une collectivité, d’un corps". La multiplication des corps et des collectivités entraîne celle des statuts. Les statuts sont civil, administratif, constitutionnel, légal ; ils ont des articles ou des dispositions ; la prolifération d’employés à statut entraîne celle des personnels hors statut. Dans l'enseignement, le statut des certifiés est différent de celui des agrégés et de celui de tous les autres corps. Les fonctionnaires ont tous un statut ; ils auront bientôt leurs statues aussi. Les statuts de la fonction publique, c’est "l’ensemble des dispositions législatives ou réglementaires relatives à la situation des travailleurs des collectivités publiques de l’État, des départements, des communes et du secteur nationalisé". Le fermage aussi a un statut, moins avantageux que celui de la fonction publique. Par extension, le nom désigne aussi la situation, toujours favorable, qui est propre aux personnes qui jouissent de statuts.

Ce nom étant devenu (ou redevenu, comme dans l'ancien régime) social, la sociologie se l’est approprié. Par opposition au nom contratstatut, en sciences sociales, désigne une réalité, sociale évidemment, qui n’est perçue par personne, sinon par les sociologues, qui ne sont pas aveugles. C’est la "situation d’un individu ou d’une catégorie d’individus dans un groupe" : statut de la femme (mariée ou non, divorcée ou non), du salarié, des apatrides, des immigrés, des indigènes, des réfugiés, etc. Le statut est dit social (ce qui est bellement redondant), quand il désigne la position qu’une personne occupe dans la société ou le prestige dont elle jouit. Comme dit un sociologue marxiste (là encore, l’adjectif est redondant par rapport au nom), "le statut social est caractérisé (...) par un certain nombre de facteurs variables selon les cas, tels que la profession, la propriété foncière, les revenus, le pouvoir, l’appartenance ethnique" (1966). Le succès de statut est tel que ce mot s’applique aux choses ou aux abstractions, à la langue, à la phrase, aux mots, à la communication : "le statut de la communication est défini par la distance sociale, ou intersubjective, instituée par je avec ses locuteurs". Tous ces statuts sont inventés par des individus intégrés à des corps à statut, dont l’obsession est défendre leurs statuts et qui, obnubilés par cet objectif, voient des statuts partout.

 

Dans l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), les emplois de statut sont exposés : ce "terme générique comprend toutes sortes de lois et de règlements. Chaque disposition d’une loi est un statut, qui permet, ordonne ou défend quelque chose. Il y a des statuts généraux, il y en a de particuliers ; les premiers sont des lois générales qui obligent tous les sujets : les statuts particuliers sont des règlements faits pour une seule ville, pour une seule église ou communauté, soit laïque, soit ecclésiastique, séculière ou régulière : chaque corps d’arts et métiers a ses statuts: Les ordres réguliers, hospitaliers et militaires en ont aussi". Les statuts sont distingués suivant qu’ils se rapportent aux personnes (statuts personnels) ou aux biens (statuts réels) : les statuts mixtes concernent les uns et les autres. Si les statuts sont aussi nombreux et variés au point de se recouvrir les uns les autres, c’est, est-il expliqué dans l’Encyclopédie, pour éviter la guerre civile ou la guerre de tous contre tous. "Il est impossible d’entretenir la paix entre plusieurs personnes de condition égale, si elles ne conviennent de certaines lois communes, suivant lesquelles elles s’engagent de vivre et de se conduire par rapport à l’intérêt commun".

Dans l’ancien régime et sous la féodalité, il existait des milliers de statuts différents et particuliers. Si l’on tient cet ordre ancien de la France pour archaïque, la prolifération des statuts dans la France actuelle est l’apanage de corps repliés sur eux-mêmes, fermés, jaloux de leurs privilèges, acquis, passe-droits, avantages, distinctions. Les statuts, qui sont si populaires parmi les fonctionnaires et assimilés et dont rêvent ceux qui, "intermittents et précaires", n’en jouissent pas encore, s’enracinent très profondément dans l’ancien régime. Ils ne sont en rien modernes. La modernité, c’est le contrat ; le statut, c’est l’archaïque. C’est sans aucun doute une ruse de l’histoire (la énième) que de faire assumer par des groupes sociaux dits progressistes (ils sont "de gauche", ils militent pour qu’advienne une énième révolution) les obsessions corporatistes et féodales. Il serait inutilement irrévérencieux de s’étendre sur l’inconscient féodal des personnels à statut et sur leur empressement, non seulement à défendre leurs statuts, mais à en exiger de nouveaux et à ériger dans tous les lieux publics des statues en l’honneur de leurs statuts, anciens, présents, futurs.

 

 

04 mars 2007

Pétition

 

 

 

Le nom pétition est attesté au début du XIIe siècle au sens de "demande, requête", puis au XIIIe siècle, au sens de "demande ou réclamation faite en justice". Quand il est entendu dans ce sens, il est emprunté au latin petitio, "demande, requête", dérivé du verbe petere "demander, solliciter". Au tout début du XVIIIe siècle, il est attesté dans le sens de "requête individuelle ou collective faite aux pouvoirs publics en vertu d’un droit reconnu" (il s’emploie à propos de l’Angleterre) : ce néologisme sémantique est un emprunt à l’anglais Petition of Right, désignant la pétition adressée en 1628 par les parlementaires au roi Charles I et qui contenait la déclaration des droits et libertés du peuple.

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), le sens de pétition est glosé ainsi : "demande, prière". Les Académiciens précisent que, entendu dans ce sens, le mot "n’a guère d’usage qu’en parlant des sept demandes de l’oraison dominicale". C’est donc un terme de liturgie. Ce sens-là disparaît de la quatrième édition (1762), dans laquelle pétition est réduit à un seul emploi (noté en 1694 et en 1798) : "terme didactique, qui n’a d’usage que dans cette phrase pétition de principe, qui se dit, lorsqu’on allègue pour preuve la chose même qui est en question". Dans son Dictionnaire critique de la langue française (Marseille, 1788), Jean-François Féraud note que pétition ne se dit qu’en philosophie, dans pétition de principe, qu’il définit en reprenant la définition de l’Académie en 1762. A partir de la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens s’efforcent de définir avec plus précision pétition de principe : "raisonnement vicieux qui consiste à poser en fait, en principe la chose même qui est en question" (1835) ; "en termes de logique, raisonnement vicieux qui consiste à tenir pour acquise la chose même qui est en question" (1935). Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), Littré est encore plus explicite : "terme de logique, sophisme qui consiste à supposer comme certain ce qui ne l’est pas et qui a besoin de preuve", illustrant ce sens d’une phrase de César Du Marsais : "dans la pétition de principe, on répond en termes différents la même chose que ce qui est en question".

 

C’est dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, en 1798, l’édition publiée pendant la Révolution, que le sens emprunté à l’anglais est relevé : "on appelle depuis quelques années du nom de pétition une demande adressée à une autorité supérieure, pour obtenir ou une grâce, ou le redressement de quelque grief" et "une demande adressée à une autorité publique". Sont citées les constitutions de 1791, de 1793, de 1795, dans lesquelles est posée la liberté de pétition. En Angleterre, en 1628, des parlementaires ont signé a Petition of Right : ce sont les droits et les libertés d’un peuple qui sont rappelés à un souverain oublieux ou tenté par la tyrannie. Il est demandé au Roi de préserver ces droits. En France, pendant la Révolution, ce ne sont plus ces droits et libertés qui sont exigés ou rappelés, c’est la pétition qui devient un droit. C’est une première dérive moderne : la souveraineté du droit s’est muée en consommation de droits.

La constitution de 1791 (la première constitution de la France qui soit écrite) garantit des libertés, dont "la liberté d’adresser aux autorités constituées des pétitions signées individuellement". Ce n’est pas un droit de ou à pétition, mais une liberté de pétition – ce qui n’est pas la même chose. Dans la constitution de 1793, celle de l’An I, cette liberté est transformée en droit (article 32) : "le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de l’autorité publique ne peut, en aucun cas, être interdit, suspendu ni limité". Cet article est assez cocasse : c’est justement sous l’empire de cette constitution que le simple exercice de la liberté d’expression valait à l’audacieux qui s’en prévalait de finir illico presto coupé en deux. La Constitution de 1795 (An III) est presque aussi longue que la constitution européenne mort-née. L’article 364 pose la liberté de pétition, et non le droit à la pétition : "Tous les citoyens sont libres d’adresser aux autorités publiques des pétitions, mais elles doivent être individuelles ; nulle association ne peut en présenter de collectives, si ce n’est les autorités constituées, et seulement pour des objets propres à leur attribution". Cet article se termine sur une menace à peine voilée, conforme à l’esprit de cette époque guillotineuse : "Les pétitionnaires ne doivent jamais oublier le respect dû aux autorités constituées". Dans cette cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), les articles de ces constitutions ne sont pas cités in extenso. Il y est fait seulement allusion en ces termes : "le droit de pétition appartient à tout individu, et ne peut être délégué : en conséquence il ne pouvait être exercé en nom collectif, par aucun corps ni réunion de citoyens (Constitutions de 1791 et 1793). La Constitution de 1795 permet des pétitions collectives aux autorités constituées, mais seulement pour des objets propres à leur attribution". Les commentaires des Académiciens de 1798 sont exacts, à une exception : c’est la liberté d’adresser des pétitions qui est reconnue en 1791 et 1795, et non le droit de pétition. En 1793, ce qui est reconnu, sans être garanti, c’est "le droit de présenter des pétitions aux dépositaires de l’autorité publique" - ce qui n’est pas tout à fait le droit (universel) de (ou à) pétition, sans limite, ni restriction.

Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1835), publiée après la tourmente révolutionnaire, pétition est défini ainsi : "dans le langage ordinaire, demande par écrit adressée à une autorité pour obtenir une grâce ou le redressement de quelque grief". Les exemples sont : "la charte a consacré le droit de pétition ; faire, adresser, présenter une pétition au ministre, à la chambre", etc. Les deux chartes, celle de 1814 et celle de 1830, traitent des pétitions : article 53 en 1814, article 45 en 1830, et dans les mêmes termes : "toute pétition à l’une ou l’autre des Chambres ne peut être faite et présentée que par écrit. La loi interdit d’en apporter en personne et à la barre". Les Académiciens écrivent "la charte a consacré le droit de pétition", ce qui est inexact. Les rédacteurs de ces deux chartes se sont prudemment contentés d’autoriser les pétitions écrites adressées aux Chambres : ce qu’ils reconnaissent, c’est la liberté ("encadrée") de pétition, et non le droit de pétition.

Etrangement, Littré, qui était républicain, scientiste, positiviste et anticlérical, n’évoque pas, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), la liberté de pétition, qui serait pourtant une conquête de la Révolution. Une pétition est une "demande par écrit à une autorité"  (exemples : "présenter une pétition", "la chambre a renvoyé la pétition au ministre"). Il ne relève pas non plus le sens politique de pétition, sinon dans le sens anglais de Petition of Right : "dans l’histoire d’Angleterre, pétition des droits, célèbre requête formée par les chefs du parlement de 1628, et adoptée par Charles I".

Au XXe siècle, la pétition se généralise. Elle n’est plus seulement politique, elle est sociale. La définition évolue. Ce n’est plus une "demande adressée à une autorité supérieure, pour obtenir ou une grâce, ou le redressement de quelque grief", mais un "écrit signé adressé aux pouvoirs publics, qui exprime une opinion, une demande, une plainte, une protestation, un vœu, d’ordre particulier ou général" et par extension, "une requête collective signée, adressée à une autorité compétente" (Trésor de la Langue française, 1972-1994). En 1848 déjà, Hugo constatait que les pétitions qu’il recevait étaient si nombreuses qu’il avait à peine le temps de les lire : "un dossier de pétitions qui était sur une table dans mon cabinet a disparu, et je n’ai pu le retrouver ; ce dossier contenait entre autres la pétition des habitants du Havre que je m’étais chargé de déposer sur le bureau de l’Assemblée Nationale. ... Cette pétition portait, à ma connaissance, cinq mille signatures".

Cette surabondance de pétitions s’apparente à ce que les anciens juristes nommaient plus pétition : "c’est lorsque quelqu’un demande plus qu’il ne lui est dû" (L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, 1751-1770). Elle a lieu "en plusieurs manières ; par exemple, si on demande des intérêts d’une chose qui n’en peut pas produire, ou que l’on conclue à la contrainte par corps dans un cas où elle n’a pas lieu (…) Par l’ancien droit romain, la plus - pétition était punie ; celui qui demandait plus qu’il ne lui était dû, était déchu de sa demande, avec dépens (…) En France, les peines établies par les lois romaines contre ceux qui demandent plus qu’il ne leur est dû, n’ont jamais eu lieu". Ce qui explique peut-être que les Modernes soient atteints de pétitionnite.

 

 

03 mars 2007

Prévention

 

 

 

 

 

Dans son Dictionnaire latin français, M. Gaffiot donne au verbe praevenire le sens de "prendre les devants, devancer, prévenir", mais il ne relève pas le nom praeventio (qui apparaît en latin tardif), auquel est emprunté prévention, attesté dans la seconde moitié du XIVe siècle au sens de "action d’arriver le premier". Le mot est dans le Dictionnaire de l’Académie française dès 1694, mais dans les quatre premières éditions (de 1694 à 1762), la définition est obscure : "action par laquelle on prévient" et "préoccupation" (en français classique, préoccupation signifie "prévention d’esprit", comme dans la phrase "quand il y a de la préoccupation, on ne juge pas bien des choses"). Les exemples illustrant le premier sens sont encore plus obscurs que la définition : "le Pape a droit de prévention sur l’ordinaire ; les juges royaux sur les subalternes". Qu’est-ce que ce droit ? Prévention signifie-t-il prérogative ? Les exemples qui illustrent le second sens de "préoccupation" sont à peu près clairs, parce que ce sens-là n’est pas désuet aujourd’hui : "il faut se défaire, se dépouiller de toute prévention" et "juger des choses sans prévention". En fait, ce sens s’éclaire, si on le situe dans le contexte intellectuel où il est apparu. Il est attesté pour la première fois chez Descartes au sens de "opinion préconçue, antérieure à tout examen ou raisonnement" (Discours de la Méthode, 1637). Une prévention est un présupposé ou un préjugé intellectuel. De fait, les exemples cités par les Académiciens "il faut se défaire de toute prévention" (id est de tout présupposé) sont clairs.

Furetière, qui était académicien, expose clairement le second sens de prévention (Dictionnaire universel, 1690) : c’est une "préoccupation d’esprit", un "entêtement". Elle est un préjugé, comme l’attestent les exemples cités : "la prévention nous empêche de bien raisonner" et "le premier principe des Cartésiens est de se guérir de toutes préventions, de tous préjugés". Furetière n’expose pas plus clairement que les Académiciens le premier sens de prévention : c’est le "droit qui appartient à celui qui prévient, qui fait une chose le premier". Le domaine dans lequel ce mot s’emploie, précise Furetière, est restreint : "il ne se dit que de la prévention qu’a le Pape sur les collateurs ordinaires, et des juges royaux sur les subalternes". Ces termes de droit obsolètes depuis deux siècles ne peuvent être expliqués clairement que dans une encyclopédie. Ainsi, dans celle de d’Alembert et Diderot (1751-1770) : "prévention (terme de jurisprudence) est le droit qu’un juge a de connaître d’une affaire parce qu’il en a été saisi le premier et qu’il a prévenu un autre juge à qui la connaissance de cette même affaire appartenait naturellement, ou dont il pouvait également prendre connaissance par prévention". C’est "un droit qui est réservé au juge supérieur pour obliger celui qui lui est inférieur de remplir son ministère ; cependant elle est aussi accordée respectivement à certains juges égaux en pouvoir et indépendants les uns des autres, pour les exciter mutuellement à faire leur devoir, dans la crainte d’être dépouillés de l’affaire par un autre juge plus vigilant". Sont cités diverses coutumes et divers arrêts de l’ancien droit, dont celui du 15 novembre 1554 par exemple, "contenant la vérification de la déclaration du roi (Laon le 17 Juin de la même année) (qui) donne aux baillis et prévôts royaux la prévention sur les juges des seigneurs, quand ceux-ci ne revendiquent pas leurs justiciables ; à la charge que dans le cas de prévention, les baillis et juges présidiaux ne connaîtront du différend que comme juges ordinaires, et non comme présidiaux ; ce qui a été confirmé par l'article 2 de la déclaration donnée sur l’édit de Crémieu". Autrement dit, la prévention est relative aux prérogatives et compétences des juridictions variées de l’ancien régime.

La prévention, est-il expliqué dans le même article de l’Encyclopédie, est aussi une prérogative du pape : c’est "le droit dont le pape jouit depuis plusieurs siècles de conférer les bénéfices vacants" et qui "est fondé sur ce que la plupart des canonistes ont établi pour principe que toute juridiction ecclésiastique est émanée du pape". La France étant gallicane, "on (y) a toujours regardé le droit de prévention comme peu favorable". "Le droit de prévention du pape a lieu en France, mais avec des restrictions et modifications notables que l’on a faites en faveur des collateurs ordinaires (id est ceux qui ont le droit de conférer un bénéfice ecclésiastique), pour maintenir autant qu’il est possible la liberté de leurs collations (id est leurs bénéfices)".

 

Ce n’est qu’à partir de la cinquième édition, en 1798, que les Académiciens définissent prévention dans des termes à peu près clairs, "préoccupation d’esprit". Les exemples sont plus nombreux et plus variés qu’en 1762 : "il faut se défaire, se dépouiller de toute prévention", "juger des choses sans prévention", "c’est un homme plein de préventions", "il est sujet aux préventions", "on ne saurait le défaire de ses préventions", "inspirer des préventions", "guérir les préventions de quelqu’un", "donner des préventions contre soi" et "prévention, en matière de droit, signifie l’action par laquelle on devance l’exercice du droit d’un autre". Les exemples sont plus nombreux que dans les éditions antérieures  : "le Pape a droit de prévention sur l’ordinaire", "les baillis et sénéchaux ont quelquefois le droit de prévention sur les juges subalternes", "on appelle prévention en cour de Rome l’action par laquelle on demande et obtient à Rome un bénéfice avant la nomination du collateur", "le patronage laïc n’est pas sujet à la prévention", "il a obtenu ce bénéfice par prévention".

Dans les éditions ultérieures, la définition de prévention au sens de "préoccupation" s’affine : en 1832-35, dans la sixième édition de leur Dictionnaire, les Académiciens complètent "préoccupation d’esprit" par la glose "opinion favorable ou contraire avant examen" ; en 1932-35, dans la huitième édition, les mots préoccupation d’esprit sont enfin abandonnés  et la définition est toute cartésienne : "opinion préconçue, favorable ou défavorable, antérieure à tout raisonnement ou examen". Cette notion, relative au doute chez Descartes, est infléchie par Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), vers le libre examen des philosophes des Lumières. Elle était une entrave dont il fallait s’affranchir, elle devient une cible dans le combat contre les dogmes ou les prétendus dogmes. C’est, écrit Littré, "ce qui dispose le jugement ou la volonté à se déterminer, indépendamment des motifs de vérité et de justice". Dans les exemples cités par Littré, les erreurs de la prévention païenne sont opposées, au XVIIe siècle, aux vérités de la religion chrétienne : "la prévention induisant en erreur" (Pascal) ; "ce fut une chose rare de voir tour à tour les convulsions de la prévention expirante sous la force de la vérité et de la raison" (Bossuet). Au XVIIIe siècle, l’erreur a pour source les préventions du dogme et de la religion : "la prévention, c’est une espèce de folie qui empêche de raisonner"  (Mairan) ; "la prévention voit les choses comme elle voudrait qu’elles fussent ; mais la raison ne les voit que telles qu’elles sont" (Voltaire) ; "la prévention pour la coutume a été, de tout temps, un obstacle aux progrès des arts" (Condorcet).

C’est aussi dans la huitième édition de leur Dictionnaire que les Académiciens renoncent à exposer le sens juridique "action par laquelle on prévient". C’est que le droit canon et le droit féodal, où prévention avait ce sens, une fois qu’ils sont abolis, sont oubliés et ignorés au fil du temps. En revanche, c’est dans la sixième édition, en 1832-35, qu’est relevé le sens juridique moderne, qui est pourtant attesté en 1590 dans les Essais de Montaigne (être en prévention de, " être accusé de") : "en jurisprudence criminelle, état d’un homme prévenu de délit, de crime". Les exemples : "il est en prévention", "en état de prévention", "la mise en prévention" : d’où, de nos jours, la détention préventive. Ainsi, il arrive aux Académiciens, qui ne sont pas toujours de rigoureux lexicographes, de faire une description de la langue qui retarde de plus de deux siècles sur la langue réelle.

Ce n’est pas la seule anomalie que l’on constate dans les définitions de prévention. En 1580, Montaigne (Essais, livre II) emploie prévention dans le sens moderne de "précaution". Or, ce sens n’est relevé ni dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 à 1935, ni par Littré. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), il est exposé en premier : "ensemble de mesures destinées à éviter un événement qu’on peut prévoir et dont on pense qu’il entraînerait un dommage pour l’individu ou la collectivité" ; par métonymie, "organisme chargé de concevoir et d’appliquer ces mesures". Les emplois et les exemples cités attestent que ce mot, qui a été longtemps spécifique du droit féodal et canon et de la jurisprudence (état d’un homme prévenu d’un crime), est devenu spécifique du social ou du sociétal : prévention de la délinquance, des accidents, des maladies, médicale, sociale, mesures de prévention ; ou encore cet exemple éloquent de 1949, très politiquement correct, mais dont la pertinence est infirmée par la réalité : "la prévention, en matière de politique criminelle, c’est tout ce qui assainit le milieu social, afin d’empêcher que naisse l’idée criminelle" (in Réforme pénitentiaire). En soixante ans, à force "d’assainir le milieu social", le nombre de crimes et délits a été multiplié par huit. L’idée criminelle n’a en rien été empêchée de "naître", elle n’a pas avorté non plus, elle a proliféré.

Tout est social dans les emplois actuels de prévention :prévention des naissances (comme la prévention d’une maladie ou d’un crime ?, in La Prévention des naissances, Sauvy, 1962) ; prévention routière, campagne d’information de la prévention routière, comme dans cet autre exemple : 1978, "pour limiter le nombre d’accidents de la route, la prévention routière intervient par un effort d’éducation et d’information, un renforcement de la réglementation, un contrôle des véhicules, une répression plus rigoureuse des infractions". Tant qu’elle est restée sociale, la prévention n’a pas eu d’effets tangibles. Il a fallu attendre que les chauffards paient très cher les infractions qu’ils commettent pour que diminue le nombre d’accidents. Si la prévention était restée un "effort d’éducation et d’information", rien n’aurait changé.

Alors que le sens cartésien de "préjugé" a été biaisé au XVIIIe siècle, il a évolué au XXe siècle, basculant de la connaissance à l’opinion ou de la raison à l’émotion, ainsi que l’attestent la définition du Trésor de la Langue française ("fait de porter sur quelqu’un ou quelque chose un jugement hâtif où interviennent souvent des critères affectifs, et en tout cas préalable à tout examen" et "opinion qui en résulte") et les exemples qui l’illustrent : "mon oncle Tom avait de grandes préventions contre la profession d’artiste" (1839) ; "d’un seul coup, Jos-Mari sentit ses préventions tomber, ses seuls points d’appui lui manquer, sa timide expérience et ses mots se dérober sous lui" (1939). Chez Descartes, les préventions venaient du savoir sclérosé ; dans la langue actuelle, elles ressortissent à l’émotion. L'évolution du sens est à l'image de l'évolution de la France : on pense de moins en moins, mais on ressent. L'émotion première s'est substituée au doute fondateur.

 

02 mars 2007

Agrégat

 

 

 

 

 

En latin, adgregatum ou aggregatum est le participe passé de aggregare "réunir, assembler" (des moutons, par exemple). Il signifie "ce qui a été réuni". C’est à ce participe et adjectif qu’au milieu du XVIe siècle, a été emprunté agrégat au sens de "union, assemblage de différents éléments". Ce nom est enregistré dans les dictionnaires à partir de 1762 et dans ce même sens ; Dictionnaire de l’Académie française, (1762 et 1798) : "terme didactique, assemblage", définition à laquelle est ajoutée dans le Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) la précision "il se dit proprement en chimie d’un corps solide dont les molécules adhèrent entre elles" ("un morceau de soufre est un agrégat") ; Dictionnaire de la Langue française (1863-1877) de Littré : "terme didactique, masse produite par la réunion de substances diverses qui ont été unies ensemble à l’époque de leur formation" ; Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "masse produite par la réunion de diverses parties adhérentes entre elles" ("un morceau de sucre est un agrégat").

De fait, pendant plus de trois siècles, de 1556 au début du XXe siècle, agrégat a été rarement employé, sinon dans le cadre scolaire et savant. Tous ces emplois sont relevés dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) : en chimie (vieux : "se dit proprement d’un corps solide dont les molécules adhèrent entre elles") ; en physique et en histoire naturelle ("les nombres peignent les êtres qui produisent comme les plantes, et non les substances qui s’accumulent comme les agrégats" ; "les géologistes nous disent que les minéraux, que les pierres précieuses, que les cristallisations, les spaths, les agrégats de toutes les sortes, sont les fruits d’un travail lent et graduel de la nature", Chateaubriand, 1800) ; dans les techniques du bâtiment ("élément servant à la confection des mortiers et des bétons") ; en métallurgie ("juxtaposition des petits cristaux d’un alliage").

A partir de ces emplois où agrégat signifie "réunion d’éléments distincts en un tout de forme mal définie, analogue, mais non identique à un organisme biologique", le mot est étendu à des réalités humaines et surtout sociales. Le premier à transférer ce mot (et la notion qu’il désigne) hors de la science et vers le social est le philosophe et idéologue Maine de Biran (De l’Influence de l’habitude sur la faculté de penser, 1803) : "de là l’extrême difficulté qu’il devait y avoir à séparer dans la suite les signes et les idées. Honneur au philosophe qui compléta le premier cette séparation et parvint à dissoudre cet agrégat, cimenté par les habitudes des siècles ! il fut vraiment le créateur de la logique et de l’idéologie". La brèche ouverte, la sociologie et autres sciences sociales s’y engouffrent : la société étant l’horizon indépassable de l’humanité, le nom agrégat désigne une forme élémentaire de groupement humain. Ainsi, chez Durkheim : "pour qu’une morale et un droit professionnels puissent s’établir dans les différentes professions économiques, il faut donc que la corporation, au lieu de rester un agrégat confus et sans unité, devienne, ou plutôt redevienne un groupe défini, organisé, en un mot une institution publique" (1893) ; ou encore : "la société, au lieu de rester ce qu’elle est encore aujourd’hui, un agrégat de districts territoriaux juxtaposés, deviendrait un vaste système de corporations nationales" (1893) ; "on retrouve chez les peuples les plus avancés des traces de l’organisation sociale la plus primitive. C'est ainsi que la tribu est formée par un agrégat de hordes ou de clans ; la nation (la nation juive par exemple) et la cité par un agrégat de tribus ; la cité à son tour, avec les villages qui lui sont subordonnés, entre comme élément dans des sociétés plus composées, etc." (1893).

En sociologie, un agrégat est un assemblage d’êtres humains ; dans les autres sciences sociales, en économie politique et dans les statistiques, c’est un assemblage d’éléments, tels que les chiffres dans les comptes de la nation ou les services dans le bilan d’une économie : "les comptes de la nation retracent les opérations qui sont effectuées entre les différents pôles de l’économie (...) À partir des données fournies par ces comptes, des totaux caractéristiques, qui présentent un intérêt particulier pour l’analyse de tel ou tel phénomène économique, peuvent être établis. Ces totaux sont appelés agrégats" (1956) ; ou "un bien économique est un agrégat ou ensemble de services ; cet agrégat est alternatif par rapport à d’autres agrégats de services en ce qui concerne la décision d’un sujet économique, etc." (1964).

Les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, accordent peu d’importance dans l’article agrégat aux emplois de ce nom dans les sciences dites molles, de l’homme et de la société. Il a un seul sens, celui des sciences exactes : "masse compacte, relativement stable, résultant de la réunion d’éléments divers", "un agrégat de minerais", "un agrégat cristallin de calcite", "un agrégat de cellules", et des emplois figurés ou métaphoriques, quand il désigne des êtres humains ou des groupes d’êtres humains : "cet empire n’était qu’un agrégat de peuples sans liens véritables", "un agrégat de mécontents". Les auteurs du Trésor de la Langue française jugeaient que ce sens des sciences sociales appartenait à la langue commune ; trente ans plus tard, il disparaît du Dictionnaire de l’Académie française. Sic transit gloria. Une petite brise a désagrégé l’agrégat social. Les analyses sociologiques ont beau être savantes, elles ne sont pas solides. A peine écrites ou imprimées, les voilà caduques.

 

 

28 février 2007

Perpétuité

 

 

 

 

 

En latin, perpetuitas signifie "continuité" : le mot se rapporte aussi bien à l'espace qu’un temps. En français, perpétuité, qui y est emprunté au milieu du XIIIe siècle, ne se rapporte plus qu’au temps. Ainsi dans cet extrait d’Oresme (XIVe siècle) : "la durée qui est sans commencement et sans fin est proprement dite perpétuité". Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), fait de la perpétuité une propriété de la seule durée : "durée éternelle et continue", qu'il illustre de "M. Arnauld a montré la perpétuité de la foi sur la doctrine du St Sacrement" et de "la perpétuité d’un titre empêche la dépossession". Le fait que perpétuité ne se rapporte qu’au temps est confirmé par la locution à perpétuité qui signifie "pour toujours". Elle est illustrée de "les damnés souffriront à perpétuité, éternellement", "on fait des fondations d’objet à perpétuité, qui ne durent pas longtemps". La seule mention qui soit faite de la durée d’une condamnation apparaît dans le dernier exemple : "on condamne au bannissement, aux galères à perpétuité, c’est-à-dire pour toute la vie".

Furetière cite la perpétuité de la foi. L’article qui est consacré à ce nom dans l’Encyclopédie (1751-1770) de d’Alembert et de Diderot traite de questions plus terre à terre : "la perpétuité des bénéfices est établie par les anciens canons ; les prêtres sont inséparablement attachés à leurs églises par un mariage spirituel". Pourtant, cette perpétuité n'a pas duré longtemps. Pour pallier le désordre de l’Eglise, "les évêques furent obligés de se faire aider dans l’administration de leurs diocèses par des moines, à qui ils confiaient le soin des âmes et le gouvernement des paroisses, se réservant le droit de renvoyer ces moines dans leurs monastères quand ils le jugeraient à propos". Ce que précise l’auteur de cet article, c’est que "cette administration vague et incertaine n’a duré que jusqu’au XIIe siècle". Ensuite, le mot a retrouvé son sens et "les bénéfices sont revenus à leur première et ancienne perpétuité".

Dans les éditions de leur Dictionnaire publiées entre 1694 et 1798, les Académiciens reprennent, en la modifiant légèrement, la définition de Furetière : "durée sans interruption, sans discontinuation". Les exemples sont différents, bien qu'ils se rapportent comme ceux de Furetière à la religion et au droit : "il allègue pour sa défense l’ancienneté et la perpétuité de la possession" et "la perpétuité de la foi catholique est prouvée par des démonstrations invincibles". La locution à perpétuité n’est relevée pas dans la première édition. Dans la quatrième et dans la cinquième éditions (1762, 1798), elle est suivie de la glose "pour toujours" : "fonder une messe à perpétuité", "créer une rente rachetable à perpétuité", "des règlements faits pour être observés à perpétuité", mais à la différence de Furetière, les Académiciens ignorent l’emploi de à perpétuité au sens de "pour toute la vie" comme terme (ou absence de terme) d’une condamnation judiciaire : ou bien, ils jugent malséant, à cause des galères, de le signaler, à moins que le silence ne vaille pour une réprobation. Ce n’est qu’en 1835, dans la sixième édition, que, dans un exemple, la possibilité d’une peine "pour toute la vie" est évoquée : "condamné aux galères, aux travaux forcés à perpétuité". Un siècle plus tard, dans la huitième édition, en 1935, le mot perpétuité est enfin défini clairement : "il signifie aussi pour la vie", comme dans "condamné aux travaux forcés à perpétuité".

Littré a le mérite d’établir ce à quoi correspond dans la réalité une condamnation à perpétuité : c’est "autant que durera la vie d’un homme". Il cite aussi un emploi étendu de la locution à perpétuité, au sens de "continuellement" ou de "sans cesse", chez Mme de Staël, qui, hélas, ne savait pas très bien le français, comme l’atteste cet exemple : "sur cette figure il y avait à perpétuité un sourire gracieux, et un regard qui voulait être poétique" (pour "sur ce visage, il y avait sans cesse un sourire...").

L’article qui est consacré à perpétuité dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) n’est pas très différent de celui de Littré. Le sens de ce mot n’a d'ailleurs pas vraiment évolué depuis le XVIIe siècle. Ce qui est montré, c’est que la perpétuité est aussi une notion philosophique, comme le laissait entendre le grand Oresme au XIVe siècle : c’est "la durée qui est sans commencement et sans fin". Les auteurs du Trésor de la Langue française écrivent "caractère de ce qui est perpétuel". Les synonymes, éternité, pérennité, permanence, et les exemples attestent que la perpétuité a sa matrice dans la philosophie. "L’âme dans le platonisme est encore solidaire du devenir, car sa perpétuité n’est qu’une réfraction dans le temps de l’organisation éternelle", est-il écrit dans un livre sur Plotin (1973) ; ou encore cet extrait du prophète Leroux : "Pythagore est incontestablement le père, pour notre occident, de l’idée de perpétuité de l’être, de persistance et d’éternité de la vie, et en même temps de l’idée de mutabilité de la forme, ou de changement dans les manifestations de la vie" (Humanité, 1840).

La locution à perpétuité s’emploie aussi, note Littré, à propos des places de cimetière : "concession à perpétuité se dit des terrains vendus à toujours dans les cimetières". On sait que ces concessions peuvent être reprises par le concessionnaire (généralement, la commune) au bout d’un siècle (ou moins), au cas où la tombe est à l’abandon. Auquel cas, les restes jetés à la fosse commune, l’emplacement est concédé à une autre famille. Des "fondations d’objet à perpétuité" (une messe par exemple), Furetière écrit (cf. ci-dessus) qu’elles "ne durent pas longtemps". La remarque est prémonitoire. De fait, la perpétuité en matière de réclusion criminelle n’est jamais "pour toujours". Au bout de quelques années, elle devient caduque, elle aussi, comme les messes pour lesquelles un fidèle a payé pour qu’elles soient célébrées à perpétuité. La prison à perpétuité ne dure pas longtemps. Ce n’est jamais plus de trente ans. La locution à perpétuité prend donc une valeur d’antiphrase, à moins qu’elle ne soit un euphémisme, quand elle est ajoutée à prison, réclusion ou condamnation. Elle ne veut plus rien dire – sinon "durée limitée, qui n’excède pas vingt ans". Jadis, les mots de la justice ne mentaient pas ; aujourd’hui, ils ont un sens flottant, labile, fluctuant au gré des vents (toujours les mêmes). Ils varient suivant le bon plaisir des puissants de l’idéologie. La perte du sens des mots est le symptôme criant d'une crise dans la justice, à la fois la notion et l’administration. L’absurdité s’insinue dans les mots : entre à perpétuité et ce que ces mots désignent dans la réalité, il y a un immense écart. Les mots n’ont plus de rapport avec la réalité. Bidart, condamné à la réclusion à perpétuité à deux reprises pour avoir assassiné de sang-froid trois innocents, a été libéré au bout de dix-huit ans. C’est une manière de record que de réduire la perpète à une décennie et aux quatre cinquièmes d’une autre. A l’opposé, Lajoye qui, dans un moment d’égarement, a posé une bombe artisanale dans un café, sans faire de dégâts matériels, sans blesser ni tuer quiconque, a été condamné, sans autre raison que la haine qui lui était vouée, à la réclusion à perpétuité. Il est emprisonné depuis 21 ans et, en dépit de ses demandes réitérées de libération, il reste dans les fers. Pour les uns, perpétuité signifie "durée n’excédant pas vingt ans" ; pour les autres, les laissés pour compte, les humiliés, les offensés, c’est "pour toute la vie". Non seulement les mots de la justice ne sont plus ajustés aux choses, mais encore ils sont devenus les écrans d’inégalités criantes. La fameuse "égalité en droits" qui est censée fonder la justice s’est muée, depuis longtemps, en une inégalité fondatrice qui sape tout principe et toute valeur, fussent-ils les meilleurs "sur le papier".

 

 

 

27 février 2007

Réaction

 

 

 

 

 

Il a existé dans le latin en usage dans les universités du Moyen Age un terme scientifique, reactio, qui n’est pas attesté en latin classique, ni en bas latin et qui n’est donc pas enregistré dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot. Dérivé du nom du latin classique actio, il a donné en anglais reaction et en français réaction, terme de physique attesté pour la première fois en 1616 au sens de "action opposée à une autre et engendrée par elle" et enregistré dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690) avec le sens : "action du corps qui pâtit contre le corps qui agit. Il n’y a point en la nature d’action sans réaction. C’est ce que disent les philosophes en ces termes omne agens, agendo repatitur". Il est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de 1740 et défini dans la quatrième édition (1762) ainsi : "terme de physique, résistance du corps frappé à l’action du corps qui le frappe", comme dans l’exemple "la réaction est toujours égale à l’action". Dans L'Encyclopédie de d'Alembert et Diderot, la notion physique est admirablement bien exposée : pour les Péripatéticiens, "la réaction est l'impression que fait un corps sur celui qui l'a affecté, impression qu'il exerce sur la partie même de l'agent qui l'a affecté, et dans le temps que l'agent l'affecte; comme fait l'eau jetée sur du feu, qui, en même temps qu'elle s'y échauffe, éteint le feu. C'était un axiome dans les écoles qu'il n'y a point d'action sans réaction... Mais on ignorait que la réaction est toujours égale à l'action. C'est M. Newton qui a fait le premier cette remarque, et qui nous a appris que les actions de deux corps qui se heurtent l'un l'autre sont exactement égales, mais s'exercent en sens contraires; ou, ce qui est la même chose, que l'action et la réaction de deux corps l'un sur l'autre produisent des changements égaux sur tous les deux; et que ces changements sont dirigés en sens contraires".  Les exemples cités par Littré dans son Dictionnaire de la Langue française font comprendre le sens physique de ce terme – Malebranche : "il faut faire attention à ce principe certain, que la réaction est égale à la résistance que trouve l’action, ou qu’un corps qui en choque un autre souffre dans ses parties la même compression qu’il produit dans l’autre" ; Laplace : "c’est une loi générale de la nature que la réaction est égale et contraire à l’action".

Dans les troisième (1740) et quatrième (1762) éditions du Dictionnaire de l’Académie française et chez Furetière, en 1690, la définition de réaction est expédiée en une phrase courte et sommaire. Dans la huitième édition (1932-35), les Académiciens distinguent neuf sens ou emplois : en chimie, en physique, en physiologie, en équitation, dans le langage courant ("émotion que provoque un reproche, une menace, une nouvelle heureuse ou fâcheuse, etc."), en science sociale, en politique (cf. plus bas). C’est que, à partir du XIXe siècle, réaction s’étend à toutes les sciences, comme l’atteste l’article très long du Trésor de la Langue française (1972-1994) : en chimie ("action d’un corps agissant sur un autre corps et pouvant entraîner une ou des transformations chimiques" ; réaction en chaîne, réactions photochimiques"), en cybernétique, électronique ("retour sur un circuit précédent d’une partie de l’énergie plus ou moins en phase"), en mécanique ("action qu’un corps exerce en retour sur un autre corps", barre de réaction, réaction d'appui, propulsion à ou par réaction, avion ou moteur à réaction"), en médecine et en pathologie ("modification de l’organisme sous l’effet d'un agent étranger, faire une réaction; réactions neurovégétatives, organiques, inflammatoires, thermiques ; résultat de toute méthode visant à un diagnostic ; la méthode elle-même, réaction immunitaire, réaction de dégénérescence, réaction de Bordet-Wassermann (méthode de sérodiagnostic de la syphilis), réactions tuberculiniques, cuti-réaction, réaction négative, positive"), en physiologie ("réponse à un stimulus"), en psychologie ("comportement qui répond à une excitation"), en psychanalyse ("réaction thérapeutique négative : forme de résistance à l’analyse qui se traduit par une aggravation, là où on attendrait une amélioration, et qui semble liée à un sentiment de culpabilité inconscient du sujet"), en physique nucléaire ("phénomène provoquant la modification d’un ou de plusieurs noyaux, réaction en chaîne, réaction nucléaire, réaction thermonucléaire").

 

De la science, le mot s’étend par métaphore à d’autres réalités que les forces de la nature. C’est dans le courant du XVIIIe siècle que le processus d’extension commence, alors que réaction était un simple terme de physique et n’avait pas commencé à coloniser d’autres sciences. Jean-François Féraud, dans son Dictionnaire critique de la langue française, publié en 1788 à Marseille, en témoigne. Après avoir rappelé le sens physique de réaction, tel que les Académiciens le définissent, Féraud ajoute : "ces mots (réaction et d’autres termes de science), d’abord employés en physique seulement, sont devenus à la mode, et sont employés dans des écrits sur toutes sorte de matières. La plupart des écrits modernes ne sont remplis que de sommes, de masse, de calculs, de combinaisons et de réactions". Le phénomène est illustré de cet exemple : "la Pologne a souvent éprouvé les pertes qu’elle essuie aujourd’hui, et autant de fois elle a recouvré tout, en réagissant avec courage contre la violence étrangère".

C’est dans le Dictionnaire de Littré que le phénomène est le plus clairement exposé. Littré a d’abord le mérite de noter que réaction est passé des sciences exactes aux sciences de la société : "en science sociale, écrit-il, c’est l’action contraire suscitée par une action antécédente". Cette extension d’un terme de physique désignant un phénomène naturel à la description de "faits de société" est illustrée par un extrait de Montesquieu ("il en est des parties d’un État comme des parties de cet univers, éternellement liées par l’action des unes et la réaction des autres") et un autre de Rousseau ("il y a entre les puissances européennes une action et une réaction qui, sans les déplacer tout à fait, les tient dans une agitation continuelle").

Pendant la Révolution, le mot passe à la politique. Dans la cinquième et la sixième éditions (1798, 1835) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens figuré en politique est exposé : "il se dit figurément d’un parti opprimé qui se venge et agit à son tour" (exemple : "il faut dans un Etat craindre les réactions des partis"). Littré est plus précis encore : "il se dit de l’ensemble des actes d’un parti opprimé qui devient le plus fort". Un exemple illustre ce sens : "après la chute de Robespierre, la réaction royaliste fut très violente dans le midi de la France". Jusque-là, l’extension de ce terme de physique à la société est neutre, au sens où une action déclenche une réaction opposée, mais d’égale force. Il a une valeur explicative. La société semble régie par les mêmes lois que la nature. C’est avec une valeur de simple constat que Mirabeau l’emploie pour la première fois en 1790. La réaction est un "mouvement d’opinion qui agit dans le sens opposé au mouvement d’opinion qui a précédé". Aucun jugement moral n’est porté sur ce mouvement : il n’est ni bien, ni mal, il est.

Littré complète cette définition "neutre" d’un emploi partial ou engagé, qui porte, au contraire, en lui, dans sa formulation, un jugement de valeur : "plus particulièrement", la réaction est "le parti conservateur considéré comme s’opposant à l’action de la révolution". Ce sens partial et partisan est celui qu’impose Marat en 1792 : "mouvement d’idées, action qui s’oppose au progrès social issu des principes de la Révolution et vise à rétablir des institutions antérieures". La réaction n’est plus une force naturelle, transposée dans la société des hommes, c’est un principe a priori maléfique, parce qu’il s’oppose en fait à la nouvelle religion sociale, celle qui affirme d’autorité et sans examen possible que la Révolution est un progrès - ce qui ne tient pas du constat, mais du dogme. Le sens politique de réaction, celui qui est imposé à partir de 1792, justifie la Terreur, les procès politiques, les nettoyages ethniques, les camps de concentration ou de la mort, les crimes d’opinion, et toutes les horreurs sans nom de la modernité : il suffit d’accuser de réaction ceux dont on tranche la tête. C’est, objectivement, le mot le plus réactionnaire, le plus conservateur, le plus archaïque qui soit.

Dans la huitième édition (1932-35), les Académiciens relèvent avec prudence ce sens politique : "il se dit particulièrement de l’action d’un parti politique qui s’efforce de rétablir l’état de choses antérieur : la réaction thermidorienne, et plus particulièrement encore, ce Parti lui-même : combattre la réaction, les menées de la réaction. L'opposition accusait les conservateurs de favoriser la réaction". Ils ajoutent : "il se dit spécialement d’une réaction dans le sens conservateur". Dans l’article qui est consacré à réaction dans le Trésor de la langue française est rappelée la matrice partiale et dogmatique, relevant de la religion idéologique, qui donne à ce mot son sens moderne : "courant d’idées hostiles aux principes libéraux issus de la Révolution française de 1789" (si les auteurs de ce dictionnaire très progressiste emploient libéral dans un sens positif (les principes issus de la Révolution n’ont pas tous été libéraux ; il en est de totalitaires), c’est pour diaboliser la réaction) et "mouvement politique ayant pour but de rétablir l'état politique et social existant avant 1789". Parmi les écrivains et idéologues qui ont fait en sorte que le sens idéologique colonise tout l’éventail sémantique de réaction, il y a Hugo, qui faisait tourner les tables, dans un discours qui semble destiné aux media actuels : "soyez le journal acceptant pleinement la Révolution (…), combattant la réaction littéraire comme la réaction politique" (1868) ; Clemenceau, qui a fait tirer par l’armée sur des mineurs en grève : "les partis de réaction ont de trop puissantes racines dans ce que l’ancien régime nous a laissé d’oligarchies cléricales et militaires pour s’accommoder sans de vives résistances au triomphe de l’impartiale justice sur la violence et sur l’arbitraire" (1899) ; et, bien sûr, Jaurès, qui détestait les Juifs et n'aimait pas Dreyfus : "la société bourgeoise et la propriété individuelle trouveront le moyen de vivre, de se défendre, de rallier peu à peu, dans le désordre même et le désarroi de la vie économique bouleversée, les forces de conservation et de réaction" (1901). On ne saurait mieux dire que réaction est l'autre nom du Mal ou du Diable ou de Satan ou du Malin.

 

 

26 février 2007

Conglomérat

 

 

 

 

 

Voilà encore un cas qui illustre les lois qui régissent la formation de la NLF, à savoir l’emploi abusif ou imagé de termes scientifiques pour désigner des réalités dites sociales ; autrement dit, l’extension au social des termes des sciences exactes ou dures. La langue n’échappe pas à l’imperium des sciences sociales.

Ce terme de science est moderne – et même du dernier cri, bien qu’il soit dérivé du verbe latin conglomerare entendu dans le sens "de mettre en peloton, en boule, en masse" et "entasser, accumuler". Il est attesté dans la première moitié du XIXe siècle dans des ouvrages de sciences naturelles et enregistré dans les dictionnaires à partir de 1872 : Dictionnaire de la Langue française de Littré, 1863-1877, septième et huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française, 1878 et 1932-35, dans lesquels il est défini de la même manière : "terme de minéralogie, agrégation de substances diverses", sans que ce sens soit illustré du moindre exemple.

En revanche, la définition du Trésor de la Langue française (1972-1994) est plus claire : en géologie, c’est la "réunion en masse compacte de substances minérales diverses", comme dans l’exemple éloquent "les conglomérats volcaniques sont formés de fragments de roches volcaniques unis par un ciment" (Les Pierres et les roches, 1896). Alors que les auteurs du Trésor font de ce terme un terme de géologie, les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, fidèles à leurs prédécesseurs, en font un terme de minéralogie (ce qui n’est pas tout à fait conforme à l’objet de cette science), tout en définissant conglomérat de façon plus précise que dans les éditions antérieures (1878, 1932-35) : "roche détritique formée par l’agrégation d’éléments rocheux dans un ciment naturel".

Dès 1865, avant même qu’il ne soit enregistré dans un dictionnaire, conglomérat est employé dans un sens figuré, et entièrement social, par un idéologue qui a contribué, plus que les autres sans doute, à la diffusion en France de la nouvelle religion sociale : Proudhon. Un conglomérat, pour lui, est un ensemble de "personnes ou de choses mêlées en un tout". De fait, entendu dans ce sens nouveau et social, le conglomérat préfigure le socialisme et le communisme que prône Proudhon. Dans la brèche ouverte, se sont engouffrés de nombreux écrivains ; Barrès (quand il était socialiste) : "je comparerais volontiers une nation à ces puddings de pierres qui se forment le plus souvent dans les eaux vives et que l’on nomme conglomérats" (1902) ; Lhote, critique d’art, à propos de choses représentées : "ces éléments (nuages, eau, rochers, figures) unifiés seront organisés selon la hiérarchie nécessaire à l’expression. Le tableau sera ainsi un tout complet, un conglomérat d’objets de valeurs différentes" (1942) ; Brasillach : "dans Corneille, (...) il y a certain conglomérat de bassesse et de lâcheté, de ruse ignoble, de combinaisons louches, qui dépasse les mieux dessinés des héros de Shakespeare" (1938).

L’étonnant est que les auteurs du Trésor de la Langue française ne relèvent pas le sens économique de conglomérat, qui est pourtant une des scies de la logorrhée gauchiste, sinon dans une remarque, pour signaler que ce sens est défini dans le Supplément du Dictionnaire analogique de la Langue française de Paul Robert (1970) et dans des ouvrages d’économie publiés de 1970 à 1973. C’est la "réunion d’activités diverses sous l’égide d’un seul contrôle financier". Il est vrai que ce sens-là de conglomérat est un néologisme sémantique, emprunté à l’anglo-américain, langue dans laquelle "a conglomerate" is "a large corporation made up of many different firms", c’est-à-dire un agrégat (terme de bâtiment) d’entreprises. En revanche, ce sens est exposé clairement, à la suite de l’emploi en minéralogie (cité ci-dessus) et dans la construction ("matière formée de divers éléments agglomérés par un liant et destinée à la construction" : le pisé, le béton sont des conglomérats), dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française : en économie, "groupe de sociétés industrielles et commerciales dont les activités sont très différentes". La définition du Trésor de la Langue française est hésitante ou flottante ; celle du Dictionnaire de l’Académie française, postérieure de trente ans environ, est nette et ferme, comme s’il fallait trois décennies pour acclimater en France les réalités économiques américaines ("la France a trente ans de retard sur les Etats-Unis", disent les instruits). Dans Les mots dans le vent (1971, Larousse), il est écrit que "ce type de groupement a pour but d’étendre la puissance économique et financière d’une société sans que le rassemblement en cause prenne une position dominante dans une activité industrielle ou économique particulière : les actionnaires du conglomérat échappent ainsi à la législation américaine contre les positions dominantes (lois anti-trusts)". C’est parce que les trusts n’étaient plus en odeur de sainteté aux USA que des conglomérats se sont formés. La loi est ainsi contournée. La loi interdisant les trusts a eu pour effet détestable de hâter la formation d’ensembles encore plus dangereux. Les Anciens disaient : tomber de Charybde à Scylla, et les vieux Français : qui veut faire l’Ange fait la Bête.

 

 

 

25 février 2007

Charité

 

 

 

 

 

Ce mot a subi en deux siècles une évolution sémantique qui se résume ainsi : affaiblissement du sens transcendantal et remplacement de celui-ci par un sens immanent ou dit, en termes modernes, réduction du sens théologique, qui est le cœur de la religion chrétienne, à un vague sens social. Le mot a évolué en même temps et dans la même direction (ou sens) que la France, comme si son évolution était homologue de celle de la réalité. Pour s’en convaincre, il suffit de consulter les éditions successives du Dictionnaire de l’Académie française : dans les éditions modernes, l’article consacré à charité est plus court et plus sommaire que dans les éditions anciennes ; et le sens théologique de charité, à savoir "amour divin", "amour de Dieu pour ses créatures", disparaît au profit du sens social : "don, aumône".

En latin, le nom caritas signifie "cherté", "prix élevé" (du blé, par exemple) et, au moral, à propos de ce qui est cher à quelqu’un, "amour, affection, tendresse". Dans le latin que parlaient les premiers chrétiens d’Occident, caritas a traduit le nom grec agapé, "amour divin" (amour de Dieu pour ce qu’il a créé), et qui a désigné, quand la religion du Christ s’est répandu dans l’empire romain, le "repas du soir pris en commun par les premiers chrétiens et au cours duquel était célébré le rite eucharistique". Charité est originel en quelque sorte en français, puisqu’il est attesté au tout début de la langue française, dès la seconde moitié du Xe siècle, au sens de "amour de Dieu et du prochain" et, dans un autre texte, au sens de "amour parfait qui est en Dieu". Puis, il s’est étendu au XIIe siècle au "repas de charité offert aux voyageurs dans les monastères", aux dons et aumônes, au sentiment de générosité envers les pauvres ; enfin au XVIIe siècle, dans l’expression de politesse avoir la charité de, il prend le sens affaibli de "complaisance, bonté".

Ces sens, avec d’autres, sont exposés dans les diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la huitième. Soit la huitième (1932-35). La charité est l’une des "trois vertus théologales : amour que nous ressentons pour Dieu comme notre souverain bien et pour le prochain en vue de Dieu" et, "en termes de théologie, il se dit aussi de l’amour de Dieu même pour l’homme" (sens du mot grec agapé). De là, il prend pour sens "aumône qu’on donne aux pauvres" ; et, dans ce sens, "il peut s’employer au pluriel". Les dames de charité "concourent au soulagement des pauvres d’une paroisse". Le proverbe charité bien ordonnée commence par soi-même a pour sens "il est naturel de songer à ses propres besoins avant de s’occuper de ceux des autres".

Dans cette édition, des sens ont disparu, qui étaient relevés dans la quatrième édition (1762), dont "congrégation de laïcs ou de religieux qui s’associent pour secourir les pauvres" : les Dames de la Charité, il a été enterré par la Charité, les religieux de la Charité. Le nom a désigné aussi l’hôpital où "les religieux traitent les pauvres malades". La vieille expression prêter une charité, des charités à quelqu'un a pour sens "vouloir faire croire contre la vérité, qu’il a dit ou fait quelque chose qu’il n’a ni dit ni fait", comme dans "je suis sûr qu’il n’a point dit cela, c’est une charité qu’on lui prête" et "la Cour est un pays où l’on prête souvent des charités".

D’autres sens, exposés en 1935, ne le sont plus dans la neuvième édition (en cours) : ainsi, le sens théologique d’amour divin ou amour de Dieu pour ce qu’il a créé. De même, les Académiciens rappellent que charité, en français moderne, peut être employé dans des contextes exempts de toute référence religieuse : "souci du prochain, qui peut être indépendant de toute foi religieuse", comme dans "charité fraternelle" ou "il faisait cela par charité".

Littré, qui était scientiste et positiviste, écarte de l’article charité (in Dictionnaire de la langue française) toute référence à l’amour divin ou à l’amour de l’homme pour Dieu : de fait, en extirpant de ce mot tout sens théologique, il délégitime la charité. Seuls subsistent "l’amour du prochain", ou les emplois ironiques de charité, les différentes facettes du sens social : "acte de bienfaisance, aumône", "congrégations qui se vouent au soulagement de la misère" (les frères et sœurs de la Charité), "dame de charité, bureau de charité : dame, bureau qui distribuent des charités", "titre d’honneur donné aux princes de l’Église (Votre Charité)" et les proverbes et les locutions : "charité bien ordonnée commence par soi-même", "prêter des charités à quelqu’un" au sens de "lui faire l’aumône d’une imputation calomnieuse".

Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), sont cités, pour illustrer le sens areligieux de charité ("amour mutuel des hommes, considérés comme des semblables, humanité, philanthropie"), des extraits d’idéologues allumés du XIXe siècle qui, tous, ont vidé la charité de sa référence mystique. Parmi ceux-ci, Leroux, le prophète de la nouvelle religion occulto-socialiste : "la réunion de tant de peuples en un seul avait commencé à donner le soupçon de l’unité de nature, de l’unité d’espèce, le soupçon de la solidarité du genre humain. On sait de quels applaudissements le vers de Térence où la solidarité humaine est entrevue fut couvert à Rome sur le théâtre. Cicéron parle d’un lien de charité qui doit unir tous les hommes et Sénèque dit sur la fraternité humaine une foule de bonnes choses" (De l’Humanité, 1840). Ainsi, il peut être nié que le christianisme a formulé le premier la thèse de l’unité du genre humain. Ou encore, le "père de la sociologie" (en fait, son fils, le vrai père étant Comte), Durkheim, tente de réduire la charité à la justice ou de montrer que la justice dépasse la charité ou qu’elle l’incarne ou la subsume : "pour que les hommes se reconnaissent et se garantissent mutuellement des droits, il faut d’abord qu’ils s’aiment, que, pour une raison quelconque, ils tiennent les uns aux autres et à une même société dont ils fassent partie. La justice est pleine de charité" (1893). Que Durkheim sorte du tombeau pour constater comment la justice est rendue dans la France républicaine, sociale et laïque ou ailleurs dans le monde ! Il pourra ainsi réécrire son oeuvre.

 

 

 

24 février 2007

Expansion

 

 

 

 

 

Le mot latin expansio, auquel est emprunté expansion, est tardif. Il est attesté chez deux écrivains du Ve siècle de notre ère : l’un spécialiste d’exégèse chrétienne (Arnobius), l’autre médecin (Caelius Aurelianus). Dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot, il est traduit par "action d’étendre" et "extension" : aucun exemple ne l'illustre. En français, il est attesté en 1584 comme terme scientifique : expansion du ciel. Il est relevé pour la première fois en 1762 dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition). C’est un terme d’anatomie et de physique. En anatomie, il "se dit du prolongement de quelque partie", comme dans "l’expansion membraneuse du genou" ou "l’expansion ligamenteuse". En physique, c’est "l’action ou état d’un corps qui se dilate"  ("l’expansion de l’air par la chaleur"). Ces deux sens sont repris avec les mêmes exemples dans la cinquième édition (1798). Dans la sixième édition (1832-35), la définition s’enrichit : "il s’emploie dans un sens analogue en termes de botanique" ("les botanistes pensent que la corolle est une expansion du liber") et du sens figuré suivant : "avoir de l’expansion : communiquer facilement ses sentiments" (les Français alors deviennent "romantiques"). Dans la huitième édition (1932-35), l’emploi botanique n’est plus mentionné, mais l’emploi figuré est plus étendu qu’un siècle auparavant : "figurément il se dit de l’action par laquelle une âme se répand au dehors, communique ses sentiments" et "il se dit du mouvement par lequel certaines idées se propagent" ("l’expansion d’une doctrine"). Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1977), cite le sens physique ("dilatation d’un corps doué d’expansibilité : l’expansion de l’air par la chaleur"), anatomique, botanique ("prolongement de certaines parties, expansions membraneuses") et les sens figurés : "action de s’étendre, de se développer ("l’expansion du mouvement révolutionnaire") et "épanchement des pensées, des sentiments" ("avoir beaucoup d’expansion" : aujourd’hui, on dit "être expansif").

Jusqu’au début du XXe siècle, les dictionnaires relèvent expansion comme un terme de science (anatomie, physique, botanique) qui, timidement à dire vrai, s’étend hors de la science, dans le domaine du comportement (les sentiments qui s’épanchent) et de la société (les idées, dont celles de révolution, qui gagnent peu à peu le corps social). L’état de langue enregistré dans le Trésor de la Langue française (1872-1994) est marqué par l’expansion d’expansion dans la société et l’économie. Bien entendu, les emplois en physique, en chimie (argile expansée, fibres de bois expansé, polystyrène expansé), dans le bâtiment, dans la technique automobile (vase d’expansion), en anatomie, biologie, botanique, en géographie (l’expansion d’un fleuve), en linguistique ("il convient de distinguer entre deux types d’expansion : l’expansion par coordination et l'expansion par subordination"), sont relevés et illustrés d’exemples : de même, l’extension de ce mot à des sensations de goût, ouïe, odorat (diffusion d’un arôme, d’une parfum, ampleur d’un son, d’une note).

Ce qui est nouveau, c’est l’emploi d’expansion au sens de "croissance" ou "d’augmentation en importance" dans les domaines de l’économie et de la société : expansion d’une ville, d’une région, d’un Etat, d’un territoire, dont la sinistre expansion coloniale chère à la IIIe République, d’une activité ou d’une branche d’activités (du nucléaire, tourisme, des chemins de fer), de l’économie, du commerce, d’un marché, des capitaux, de la population, de l’industrie, etc., comme dans l’exemple : "vers 1952, après une longue période de stagnation économique, la France entrait dans une phase d’expansion industrielle" (1966). Il est vrai que ce Trésor a été rédigé et publié au terme d’une des plus vives et longues phases d’expansion touchant l’industrie, l’agriculture, les services que la France ait connue au cours de son histoire : on comprend dès lors que ce terme ait été employé à tout propos et à tout instant.

La réalité, aujourd’hui, est différente. L’expansion à tout va est finie depuis trente ans. Les Académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours) semblent en avoir pris conscience. L’expansion à l’infini d’expansion tient en partie du passé. Ainsi, les emplois sociaux et économiques cités dans ce dictionnaire sont moins nombreux que les emplois scientifiques, dont ceux récents de l’astronomie (l'expansion de l’Univers : "théorie selon laquelle les galaxies s’écarteraient les unes des autres avec une vitesse proportionnelle à la distance qui les sépare") et de la géologie (expansion océanique, "augmentation de la surface du fond des océans résultant de l’activité volcanique des dorsales océaniques") qu’ignorent les auteurs du Trésor, et beaucoup moins nombreux que les emplois économiques et sociaux relevés en 1972, ceux-là étant réduits à trois lignes : "augmentation en importance, croissance, accroissement : l’expansion économique d’une nation, l’expansion industrielle, un secteur, une région en voie d’expansion, en pleine expansion, l’expansion démographique". C’est peu. Ce que montre la comparaison de ces dictionnaires, publiés à trois décennies d’intervalle, c’est moins la fin de l’expansion en France (elle continue, moins vive et elle touche surtout le secteur tertiaire et les activités immatérielles, donc invisibles) que la mort de l’idée suivant laquelle l’expansion à l’infini est source de bonheur collectif et la disparition de l’optimisme béat que provoquait dans les années 1950-70 l’expansion de la population, des activités économiques, de l’industrie lourde, de la culture, et, resucée de l’expansion coloniale, l’expansion dans le monde entier de la civilisation dite occidentale.

 

23 février 2007

Coalition

 

 

 

 

 

 

 

Il semble qu’il existe, au vu de l’histoire de la langue, deux homonymes coalition. Le premier est dérivé du participe passé du verbe latin coalescere au sens de "s’unir, se lier, se développer" ; le second est un emprunt à l’anglais coalition, de même origine latine, dans le sens politique de "réunion" (de partis). L’un est attesté au milieu du XVIe siècle dans des contextes théologique ou scientifique au sens de "union de substances différentes" ; l’autre est attesté en 1718 à propos de l’Angleterre : "on avait parlé d’une coalition dans le ministère, c’est-à-dire d’un mélange de whigs et de tories".

Ce nom n’est relevé dans les dictionnaires qu’à compter de la fin du XVIIIe siècle. Le premier à le faire est Jean-François Féraud, auteur du Dictionnaire critique de la langue française (Marseille, 1788). L’article qui y est consacré est partiel. Seul le sens anglais est défini et coalition est qualifié d'anglicisme, ce qui partiellement inexact. C’est la "confédération, réunion de deux partis opposés". Le sens est illustré par l’exemple suivant : "il a fait proposer la paix aux insurgés (des colonies américaines) avec une coalition contre la France". Le Dictionnaire de l’Académie française (cinquième édition, 1798) est plus complet, puisqu’il donne une définition des deux sens de coalition, que les Académiciens distinguent suivant qu’ils sont matériels ou moraux : "il se dit en physique pour signifier l’union intime de plusieurs substances"  (employé en 1753 dans le tome 3 de L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot). Le deuxième sens est celui que le français a emprunté à l’anglais : "il se dit au moral de la réunion de différents partis, de la ligue de plusieurs puissances". Dans le sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le sens politique ("réunion de différents partis, ligue de plusieurs puissances") est conservé, mais le sens " physique " disparaît (relevé comme vieux et spécifique de la physique dans le Trésor de la Langue française, 1972-1994 : "agrégation de plusieurs substances" et, par métaphore, dans cet extrait d’Huysmans : "il y eut alors entre artistes une coalition de cervelles, une fonte d’âmes, les peintres s’associèrent dans un même idéal de beauté avec les architectes", 1895). Il est remplacé par le sens social : "il se dit aussi en parlant d’un concert de mesures pratiqué par plusieurs personnes dans la vue de nuire à d’autres ou à l’État", comme dans "coalition d’ouvriers", "les ouvriers formèrent une coalition pour obtenir une augmentation de salaire", "il y eut une coalition entre les fabricants pour forcer l’abaissement des salaires", "punir les chefs d’une coalition", que Littré expose à son tour dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877) : "dans l’ordre économique, union soit des patrons ou maîtres, soit des ouvriers ou domestiques, pour modifier à leur profit les conditions du travail et particulièrement les salaires, soit des producteurs soit des consommateurs, pour modifier les prix et en général les conditions de l’échange" ; de même les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935) : "il se dit aussi, dans l’ordre économique, d’une union concertée entre ouvriers, patrons, industriels, commerçants, etc., en vue de modifier ou de maintenir certaines conditions de travail ou d’échange". Ce sens est aussi relevé dans le Trésor de la langue française (1972-1994) : "entente des membres dispersés d’un même groupe social ou politique pour obtenir certains avantages", comme une coalition d'ouvriers et illustré d’un exemple de Jaurès : "il n’y a pas d’armée de réserve à qui puisse faire appel la propriété bourgeoise. Celle-ci, dans certains vignobles, est à la merci de la coalition d’un nombre assez restreint de salariés" (1901). Les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours), le mentionnent comme vieilli ("entente entre ouvriers, entre patrons, entre industriels ou entre commerçants, en vue de modifier ou de maintenir certaines conditions de travail ou d’échange") ; ainsi dans l’exemple : "la loi sur les coalitions, qui punissait la grève, a été abrogée en 1864". Le sens social de ce mot est désuet ou abrogé comme la loi l’a été, il y a plus d’un siècle. Les raisons en sont claires : quand le nom coalition (cf. ci-dessous), est employé à propos d’Etats ou d’armées dans un contexte géopolitique, il implique de la part de ceux qui se coalisent contre un autre pays de l’agressivité, de l’hostilité, voire une volonté destructrice. Il aurait été inutilement insolent de laisser entendre que, dans une société policée ou supposée telle, ces pulsions puissent armer la haine d’une association de citoyens ou que les revendications sociales ne soient que la guerre continuée par d’autres moyens.

 

Il est un autre sens, à la fois politique et "historique", apparu à un moment précis de l’histoire, lors des guerres contre Napoléon, que les Académiciens glosent à partir de la sixième édition, 1835, de leur Dictionnaire, comme une extension du sens "réunion de différents partis" : la "ligue de plusieurs puissances", comme dans les exemples "former une coalition", "une coalition redoutable", "détruire une coalition" ou dans celui que, dans la huitième édition (1935), alors que le nom de Napoléon ne sentait plus le souffre, ils ajoutent aux précédents : "la coalition des grandes puissances de l'Europe contre l’empereur Napoléon". Littré relève ce sens dans son Dictionnaire de la Langue française, citant d’abord la coalition des puissances, comme si le sens politique ancien, emprunté à l’anglais, n’était plus qu’une extension du sens "réunion de puissances, de partis ou de personnes qui poursuivent un intérêt commun". Il est illustré par "la coalition des puissances contre la France" et "dans le langage politique, la coalition, celle des puissances contre la France en 1813, ou celle de diverses fractions de la chambre des députés contre le ministère en 1838". Dans le Trésor de la Langue française, ce sens géopolitique et historique est qualifié d’usuel : "union momentanée de peuples, d’États, de puissances, en vue d’une action politique ou militaire contre un ennemi commun" comme dans l’exemple : "la Hollande, comme si elle n’avait attendu que ce prétexte, se réconcilia avec l’Angleterre, chercha même à entraîner notre vieille alliée la Suède dans une coalition contre la France" (Bainville, 1924).

Dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, les Académiciens se démarquent de Littré et des auteurs du Trésor de la langue française pour revenir, dans l’énumération des sens de coalition, à l’ordre dans lequel ces sens sont exposés dans les sixième, septième, huitième éditions, de 1832 à 1935 : d’abord le sens politique emprunté à l’anglais, ensuite le sens géopolitique : "réunion de différents partis politiques, ligue de plusieurs puissances militaires contre un ennemi commun". Bien que les deux sens ne soient pas nettement distingués et séparés, comme dans le Trésor de la Langue française, étant le même sens appliqué à des domaines distincts (politique intérieure, relation entre Etats), l’ordre dans lequel ils sont cités a le mérite d’être historique, au sens où, interne à la langue, il est conforme à son histoire.

 

 

 

22 février 2007

Allocation

 

 

 

 

 

Voilà encore un mot moderne. Dérivé du verbe allouer, il est attesté à la fin du XVe siècle au sens "d’inscription" ou "d’enregistrement" (dans un livre de compte) ; puis en 1516 dans le sens "action d’allouer" (inscrire un article dans un compte). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le relève comme "terme de compte" (on dirait de nos jours de comptabilité) : "il se dit lorsqu’on approuve et qu’on alloue un article, et qu’on le passe en compte". Il est illustré de "il y a la moitié des articles de ce compte qu’on dispute, dont on ne saurait obtenir l’allocation". Il n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la quatrième édition en 1762 et défini de façon sommaire ("se dit d’un article qu’on passe en compte"), sans qu’il soit illustré d’un exemple. L’article de la sixième édition (1832-35) mérite que l’on s’y attarde. La définition est différente : "action d’allouer" au lieu de "article qu’on passe en compte". Exprimée en des termes plus sommaires encore, elle est illustrée de "il n’a pu obtenir l’allocation de cette somme" et de "on n’a pas accordé l’allocation demandée". Dans la première phrase, allocation a le sens "action d’allouer" qui est exposé dans la définition ; dans la seconde, allocation ne signifie pas "action d’allouer", mais "somme allouée"  (allocation demandée). De fait, un siècle plus tard, les Académiciens, dans la huitième édition, corrigent la définition de 1835 en "action d’allouer ou ce qui est alloué". La précision rend la définition compatible avec les exemples : "il n’a pu obtenir l’allocation de cette somme", "on n’a pas accordé l’allocation demandée", "il n’a pas encore reçu son allocation". Au sujet de ce mot, en apparence anodin, les Académiciens, en 1835, expriment une autre contrevérité, qu’ils se gardent bien de répéter un siècle plus tard : "on fait sentir les deux L", écrivent-ils (id est quand on le prononce). En français, les consonnes doubles de l’orthographe représentent toujours dans la prononciation une consonne unique, sauf dans les formes de futur et de conditionnel de courir et de mourir. Ce serait un artifice que de prononcer les deux ll de allocation.

L’article que Littré consacre à allocation (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) est plus complet et meilleur que celui des Académiciens : "action d’allouer une somme pour dépense, gratification". Il précise aussi que, comme "terme de jurisprudence" (en 1690, Furetière disait "terme de compte"), il signifie "approbation donnée aux articles d’un compte", "rang où sont placés les créanciers à titres divers", "attribution même des biens du débiteur".

Tant que le mot a été un terme de comptabilité, il est resté dans les marges de la langue et les écrivains l’ont ignoré. Ainsi, il est significatif que Littré n’ait pas trouvé d’occurrences du nom allocation dans la littérature française du Moyen Age ou de l’époque classique. En revanche, à partir du moment où le mot bascule dans le social, c’est-à-dire quand l’Etat ou les collectivités ou les organismes se mettent à distribuer l’argent public à des personnes privées, il entre en littérature. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), la distribution d’argent, d’abord pour rétribuer des services rendus, ensuite en fonction de droits, apparaît clairement dans les exemples cités. Dans une lettre qu’il adresse à un ministre en 1834, Hugo, le barde la République et de la probité imposée aux autres, lâche le morceau : "En 1823, le roi Louis XVIII (celui qui a restauré l’Ancien Régime) m’assigna spontanément (comment vérifier ?) une pension ou allocation annuelle de 2 000 francs sur les fonds du ministère de l’intérieur (c’est-à-dire de la police : Hugo était-il de la police de la pensée ?). En 1832, j’ai renoncé volontairement (la belle âme !) à cette pension". En 1842, un écrivain, complètement tombé aujourd’hui dans l’oubli, Reybaud, dévoile, un peu cyniquement certes, la réalité de la politique : "je connaissais peu cette grande curée que l’on nomme une élection, cette chasse au courre contre les crédits ordinaires, extraordinaires et supplémentaires, contre les objets d’art, encouragements, subventions, souscriptions et autres allocations !". Aujourd’hui, les candidats ne chassent pas les crédits, mais ils en débloquent sans cesse de nouveaux. Les autres exemples témoignent de la folie des allocations qui s’empare de la France sociale : "quelque temps après, le conseil général lui vota une somme annuelle de trois mille francs, sous cette rubrique : allocation à M. l’évêque pour frais de carrosse, frais de poste et frais de tournées pastorales" (Hugo, Les Misérables, 1862) ; "il y avait là des lettres, des projets, des pétitions de toutes les écritures et de toutes les orthographes : demandes de bureaux de tabac, demandes de bureaux de timbres, demandes de secours, de subventions, de pensions, d'allocations" (Zola, 1876).

Les occurrences d’allocation relevées dans le Trésor de la Langue française, que le mot ait le sens de "somme d’argent distribuée" ou de "action de distribuer une somme d’argent" sont innombrables dans la langue moderne que le droit et le social ont contaminée. Ce sont allocation annuelle (même mesquine), allocation d'un nouveau subside, voter une allocation, élever une allocation à x francs, réclamer l'allocation d'un crédit supplémentaire, ne recevoir que de maigres allocations de combustibles, allocation kilométrique, allocation pour frais de représentation, allocations familiales, allocation de logement, allocation de maternité, allocations prénatales, allocation de salaire unique, allocations de grève. Même les fournitures attribuées aux armées sont des allocations : allocation hebdomadaire de 15 000 coups de 75, allocations en munitions, allocation militaire, allocation des femmes de mobilisés. Le succès de ce mot est tel qu’il a fallu former de nouveaux mots pour désigner celui qui perçoit l’allocation et celui qui la distribue : allocataire et allocateur.

L’article allocation de la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française est plus court et beaucoup plus sommaire que celui du Trésor de la Langue française : "attribution d’une somme" et "cette somme elle-même", et spécialement, "prestation en argent attribuée à une personne par l’État ou par une collectivité pour faire face à un besoin". Les exemples cités sont peu nombreux. Ou bien les Académiciens répugnent à étaler la folie allocationnaire qui affecte la France moderne, ou bien ils jugent (peut-être pas tout à fait à tort) que cette folie est provisoire et qu’elle cessera vite, faute d’argent public à distribuer prodigalement.

 

 

 

21 février 2007

Détente

 

 

 

Gâchette et détente

 

 

 

Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, il est indiqué à l’article gâchette, au sens de "mécanisme armant le percuteur d’une arme à feu, que libère une pression sur la détente pour faire partir le coup", que ce mot s’emploie "par extension et abusivement" à la place de détente. On doit dire ou écrire appuyer sur la détente et non, comme on l’entend souvent ou on le lit couramment, appuyer sur la gâchette. Si l’on adopte la règle des Académiciens, que devient avoir la gâchette facile au sens de "se servir de son arme sans nécessité ou sans discernement" ? On devrait dire avoir la détente facile. Et bonne gâchette au sens de "bon tireur" ? Faudra-t-il dire bon détenteur ? Il est des écrivains qui jouent à qui confondra détente et gâchette : ainsi, Jules Verne ("il n’avait pas encore pressé la gâchette de sa carabine", Les Enfants du capitaine Grant, 1868) ou Maupassant ("avoir le doigt sur la gâchette" et "appuyer sur la gâchette", Contes et nouvelles, 1885). Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) se contentent de noter que gâchette est le synonyme courant de détente, sans se prononcer sur cet emploi impropre, de peur de passer pour des ringards de la dernière et de la pire espèce ou, ce qui n’est pas mieux, pour des puristes, c’est-à-dire des "épurateurs".

Ces deux mots, qui désignent, entre autres réalités, les pièces d’une arme à feu, le premier étant souvent employé à la place du second, confirment la sagesse des auteurs de dictionnaires qui illustrent leurs définitions d’images, de dessins, de photos, de schémas. Pour ce qui est des réalités techniques ou matérielles, un dessin fait mieux comprendre qu’une définition non pas le sens, mais ce que le mot désigne dans la réalité, ce à quoi il réfère ; en bref, son référent. Les dictionnaires illustrés, surtout ceux qui ont été publiés dans la première moitié du XXe siècle, ont le mérite de rappeler que la langue sert à désigner les choses du monde, ce que les auteurs de dictionnaires conceptuels oublient trop souvent, laissant entendre que le raffinement des concepts, idées, conceptions, abstractions, etc. serait l’horizon unique de la langue.

Le nom détente, formé à partir d’un participe passé du verbe latin detendere, est attesté à la fin du XIVe siècle pour désigner une pièce de métal avec laquelle il est possible de détendre un ressort. Une gâchette est une petite gâche. Le mot est attesté comme terme de serrurier à la fin du XVe siècle et au XVIIIe siècle, dans les Planches du Dictionnaire des Arts de d’Alembert et Diderot, comme terme d’armurier – ce qui est son sens moderne. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), détente est relevé au sens de "petite pièce de fer qui sert au ressort des armes à feu pour tirer, pour faire partir le coup". Le nom a aussi le sens de "action de détendre" : "il se dit aussi de l’action que fait cette sorte de ressort quand il vient à se détendre", comme dans "il est à craindre que ce ressort ne se rompe à la détente". Gâchette, enregistré pour la première fois dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, a deux sens (sixième édition, 1835) : "terme d’armurier", c’est "le morceau de fer que la détente d’un fusil fait partir"; et, terme de serrurier, c’est "la petite pièce d’une serrure qui se met sous le pêne". De fait, c’est la détente qui libère la gâchette et déclenche le coup de feu.

Les dictionnaires ont tous enregistré ces sens, aussi bien Littré (in Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872 : détente, "pièce de la batterie d’une arme à feu, qui sert à détendre le ressort" ; gâchette, "la petite pièce d’une serrure qui se met sous le pêne" et "morceau de fer qui fait partir la détente d’un fusil") que les Académiciens (1935 : détente, "petite pièce de fer ou d’acier qui maintient un ressort bandé et qui, en s’écartant, lui permet de se détendre (spécialement quand il s’agit des armes à feu)" ; gâchette, "terme d’arts, petite pièce d’une serrure qui se met sous le pêne et pièce d’un fusil ou d’un pistolet qui commande la détente").

Il reste à examiner la question en suspens : pourquoi gâchette s’emploie-t-il couramment à la place de détente ? Ce sont deux termes techniques. Seuls les armuriers ou ceux qui manient habituellement des armes à feu sont capables de distinguer les deux pièces ainsi nommées, lesquelles, dans le mécanisme, sont "proches" l’une de l’autre. Les définitions du Dictionnaire de l’Académie française flottent pour ce qui est du sens de ces termes techniques : en 1835 (sixième édition), la gâchette est "le morceau de fer que la détente d’un fusil fait partir" ; en 1935 (huitième édition), c’est la "pièce d’un fusil ou d’un pistolet qui commande la détente". En un siècle, la fonction de la gâchette a été renversée : en 1835, elle était commandée par la détente ; en 1935, c’est elle qui commande la détente. Il est vraisemblable que la définition de 1935 est erronée. Si les Académiciens se trompent sur la fonction des pièces d’un mécanisme dont ils définissent les termes, alors qu’ils disposent, pour rédiger les définitions, de nombreux ouvrages sérieux, on comprend que les sujets parlant, qui n’ont jamais tenu d’armes à feu prennent la détente pour la gâchette.

La deuxième raison tient aux nombreux sens figurés qu’a pris au XIXe et au XXe siècles le nom détente, s’étendant à des réalités sans rapport avec les armes à feu, alors que gâchette a conservé ses deux sens techniques de serrurier et d’armurier. D’abord, détente a pour sens "action de lâcher la détente" et que, par analogie avec une arme à feu "dure à la détente", appliquée à des êtres humains, l’expression "être dur à la détente" est en usage dans le sens de "être avare", "ne se résoudre que difficilement à payer ou à donner de l’argent". Le synonyme est " être dur à la desserre ". Ensuite, détente s’est étendu par métaphore aux mœurs et à la morale. Littré en glose ainsi le sens : "relâchement de quelque tension morale ou intellectuelle" (exemples : "il y avait sur son visage une détente visible d’esprit et d’inquiétude") ; les Académiciens, en 1935 : "figurément, il signifie relâchement d’une tension physique, morale ou intellectuelle et moment de calme, de répit qui en résulte" (exemples : "après cette crise, il s’est produit une détente de l’organisme, ces deux hommes se haïssaient sans se connaître : il y a dans leurs rapports une détente visible, la détente s’accentue entre le gouvernement et l’opposition"). Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, ce sens figuré de détente s’est étendu à tellement de domaines que les Académiciens ont jugé bon de le faire éclater en trois sens distincts : dans les sports, "brusque extension des muscles produisant, par libération de la force, un mouvement puissant, rapide" ("cet athlète a une belle détente") ; dans la vie intérieure ou dans la vie sociale : "relâchement d’une tension du corps ou de l’esprit" ("s’accorder quelques instants de détente après l’effort") et en politique : "apaisement qui survient au cours d’un conflit, après une vive tension" ("mener, poursuivre une politique de détente internationale"). Enfin, détente est un terme scientifique ; un "terme de mécanique", écrit Littré (en fait de physique ou de chimie) : "augmentation de volume d’un gaz ou d’une vapeur, d’où résulte une diminution de pression". Les Académiciens en 1935 distinguent deux sens : "diminution progressive de la pression d’un gaz ou d’une vapeur qui augmente de volume" et "en termes de mécanique, travail développé par la vapeur dans le cylindre d’une machine", alors que, dans la neuvième édition (en cours), ils ont fondu ces deux sens en un seul : "physique, augmentation de volume d’un gaz" (exemple : "le cycle d’une machine à vapeur comprend une phase d’admission et une phase de détente").

La France ayant été transformée en deux décennies et demie en une zone de non-travail vouée aux désœuvrements, fêtes à tire-larigot, loisirs, tourisme, par l’extension, non pas du domaine de la lutte, mais du domaine de la non-lutte ou Disneyland, à tout le territoire, DOM-TOM compris, on comprend que détente soit devenu le mot fétiche de cet ordre nouveau et que, dans son plus ancien emploi (pièce d’une arme à feu), il soit remplacé par gâchette, au sens moins ambigu. Les Académiciens, en 1935, illustrent le nouveau sens de détente par "après un long travail, il faut se donner quelques jours de détente" : en trois-quarts de siècle, les quelques jours de détente sont devenus décennies, presque une éternité à l’échelle humaine, comme si, à force de presser (sur) la détente, il avait été décidé de faire disparaître à jamais la France de l’histoire en la suicidant.

 

 

 

 

20 février 2007

Pacte

 

 

 

 

 

En latin, pactum, auquel est emprunté pacte, a pour sens "traité", "accommodement", "convention". C’est dans ce sens que le nom pacte, écrit souvent pact ou pat (Furetière, en 1690, continue à l’écrire pact, bien que Vaugelas, en 1647, ait décidé que "pact ne valait rien du tout" et qu’il fallait y préférer pacte), est attesté au début du XIVe siècle : "li pat vainquent les lois" (les accords sont au-dessus des lois) et qu’il est défini dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française ; en 1694 et 1762 (première et quatrième éditions), "convention" ("il y a pacte entre eux") ; 1835 (sixième édition) : est ajouté l’emploi de pacte de famille ou "accord fait entre les membres d’une famille souveraine occupant des trônes différents", que Littré définit plus explicitement ainsi : "traité conclu en 1761 entre la France et l’Espagne, par lequel toutes les branches de la maison de Bourbon s'obligeaient à se soutenir mutuellement", emploi qui n’est plus relevé dans la huitième édition (1935) du Dictionnaire de l’Académie française, sans doute parce que les histoires royales étaient devenues désuètes dans une République triomphante. Dans cette édition, le mot n’est plus défini par le seul équivalent convention, mais par la description : "convention qui est, en général, accompagnée d’actes publics qui lui donnent un caractère d’une importance particulière".

Ce que les Académiciens notent aussi en 1694, ainsi que dans les éditions suivantes de leur Dictionnaire, c’est, dans les exemples cités ("cela ne se peut sans pacte avec le diable"), l’emploi de pacte dans un contexte de diableries, cet emploi étant attesté (entrer en pacte avec le diable) au début du XVIIe siècle. Contrairement à ce qui en a été dit, le XVIIe siècle n’a pas été seulement le siècle du classicisme, de la raison, de la mesure, de l’ordre ; il a été aussi celui de l'omniprésence du diable, de l'usage des poisons, du recours à la magie et des croyances superstitieuses. Furetière, bien qu’il fût membre de l’Académie française, n’est pas retenu par les scrupules bienséants de ses collègues. Dans son Dictionnaire universel (1690), il s’étend longuement sur le sens sulfureux de pacte : "il se dit particulièrement des consentements qu’on donne aux impostures et sortilèges de ceux qui prétendent faire des choses merveilleuses par la puissance ou le ministère du Diable : et en ce cas, on distingue un pact exprès, quand on donne un consentement formel à ces impostures ; et un pact tacite, quand on pratique leurs enseignements ou cérémonies sans faire une renonciation expresse à tout commerce avec les puissances infernales", confirmant de fait que le siècle du Roi Soleil a pactisé avec le Diable d’abondance.

C’est au XVIIIe siècle que Rousseau emploie pacte suivi de l’adjectif social ("le pacte social établit entre les citoyens une telle égalité qu’ils s’engagent tous sous les mêmes conditions et doivent tous jouir des mêmes droits", in Contrat social), déclenchant de fait l’extension de ce nom à toutes les réalités imaginables, à condition qu’elles soient sociales : pacte pour l’emploi, pacte pour le logement, pacte écologique et pacte présidentiel d’un candidat de premier plan à l’élection présidentielle. Le phénomène est enregistré dans le Trésor de la Langue française (1972-1994). A l’origine, selon les auteurs de ce Trésor, pacte serait un terme de droit ("convention expresse ou tacite, en principe immuable, entre deux ou plusieurs parties"), ce que d’ailleurs les exemples cités ne confirment pas : "on viole le pacte non écrit qui lie les gens d’une certaine caste ; on devient celui contre qui, s’il s’obstine, tout sera permis" (Mauriac, 1940) ; "l’amitié est un pacte, où l’on fait la part des défauts et des qualités" (Maupassant, 1884). Du droit, du droit civil (pacte commissoire, "clause d’un contrat par laquelle il est stipulé que la résolution sera encourue de plein droit en cas d’inexécution totale ou partielle" ; pacte de préférence, "convention par laquelle le propriétaire d’un bien, pour le cas où il le vendrait, le réserve au bénéficiaire de la clause, de préférence à toute autre personne, pour un prix déterminé ou déterminable" ; pacte sur succession future, "contrat dont l’objet est une succession non encore ouverte") et du droit international ("accord conclu entre Etats" ; pacte de non-agression, pacte de la Société des Nations, pacte atlantique), le nom pacte passe à l’histoire économique (pacte de famine, "accord qui aurait été conclu entre des financiers au XVIIIe siècle pour s’assurer le monopole des grains"), à la société (pacte social, "convention par laquelle les hommes sont unis en société et défèrent pouvoir et autorité à certains d’entre eux"), à l’économie (pacte colonial, "système élaboré pour régler les relations douanières entre les colonies et les puissances européennes, par lequel le marché colonial est réservé à la métropole et le monopole du pavillon est réservé à la marine métropolitaine").

Outre "convention", les auteurs du Trésor de la Langue française donnent à pacte le sens de "résolution par laquelle quelqu’un décide de rester fidèle à quelque chose" et, par métonymie, celui de "accord constant" avec la chance, l’enfer, la lâcheté, la mort.

Soit le pacte présidentiel. Ce serait de l’impiété inutilement insolente que de supposer que le candidat qui fait de ce pacte le fondement de sa propagande a passé un pacte avec le diable ou avec d’autres forces malfaisantes. Il est évident aussi qu’aucune convention n’a été signée entre ce candidat et les citoyens, ni accord, ni traité, ni accommodement. Aussi pacte ne peut-il signifier rien d’autre que "résolution". Le candidat annonce qu’il a pris une résolution, qu’il s’engage, qu’il est décidé - ce qui, pour un candidat, est redondant. Pourquoi se présenterait-il s’il n’était pas résolu à aller jusqu’au bout ou à appliquer son programme ? C’est ce que les citoyens attendent de tout candidat. Il est superflu de le préciser.

 

 

19 février 2007

Subvention

 

 

 

 

 

 

Le mot latin subventio, dérivé du verbe subvenire, est tardif. Il est attesté à partir du VIe siècle de notre ère chez l’écrivain chrétien Cassiodore. Le sens "secours", "aide "appartient à la langue chrétienne, où il est lié à la vertu cardinale de charité.

Le nom subvention est attesté à la fin du XIIIe siècle, non dans un sens religieux, mais dans un sens laïque ou profane. Ce n’est pas l’aide apportée à un indigent, comme ça l’était dans le latin de la chrétienté, mais le secours d’argent servant à "subvenir à une dépense publique imprévue". C’est ainsi que subvention est défini dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 à 1935 : "secours d’argent, espèce de subside" (1694, 1762, 1798), illustré de l’exemple : "la subvention qu’on demandait à cette province a été accordée" ; en 1835 (sixième édition) et en 1935 (huitième édition), la définition, toujours laïque, est plus ample : "secours d’argent, espèce de subside accordé ou exigé pour subvenir dans un cas pressant à une dépense imprévue de l’État", avec comme exemples "subvention de guerre" et celui de 1694, modifié : "la subvention demandée à cette province fut accordée sur-le-champ", dont la syntaxe ambiguë est indigne d'Académiciens (demandée à signifie-t-il que l'argent est prélevé dans cette province ou qu'il y est destiné ?). Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré se contente de reproduire la définition du Dictionnaire de l’Académie de 1835 : "secours d’argent accordé ou exigé pour subvenir à une dépense imprévue de l’État dans un cas pressant". Dans tous ces cas, le secours d’argent est destiné à régler "une dépense imprévue de l’Etat", à laquelle aucune recette n’a été affectée dans le budget de l’année. La règle "politique" qui sous-tend ces exemples et y donne un sens se résume ainsi : l’impôt ne subventionne pas des activités privées, quelles qu’elles soient ; il est affecté aux dépenses publiques. La règle est saine. C’est celle de l’honnêteté qu’il serait indécent de qualifier de citoyenne, puisque cet adjectif ne sert plus qu’à couvrir les pires vilenies.

Chacun connaît les hommes, qu’ils soient politiques ou non. L’argent public suscite trop de convoitises pour que la belle honnêteté perdure. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1835), est relevé un sens nouveau : "Il se dit aussi des fonds que le gouvernement accorde pour soutenir une entreprise" et qui est illustré de phrases qui empestent la modernité cupide : "ce théâtre vient d’obtenir une subvention", "ce journal recevait une subvention". On a commencé par les théâtres et les journaux ; on termine par le MRAP ou autres officines qui propagent le racisme. Qui aujourd’hui ne reçoit pas de subventions ? Littré relève aussi ce sens nouveau : "fonds accordés par le gouvernement pour soutenir une entreprise" (exemple : "ce théâtre vient d’obtenir une subvention"). Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire, sont moins cyniques que leurs prédécesseurs, vu qu’ils évoquent la possibilité de subventions venant d’une société ou d’un mécène : "il se dit aussi des fonds que l’État, une société ou un mécène accorde à une entreprise pour la soutenir", mais les exemples cités ne font pas allusion à des mécènes ou à des sociétés.

Les auteurs du Trésor de la Langue française ont compris que la subvention avait changé, puisqu’ils en répartissent les sens en "vieux" et en "moderne". Est qualifié de vieux le sens de "taxe ou impôt demandé par l’État à toutes ou à certaines catégories de personnes pour couvrir une dépense imprévue". Est qualifié de moderne le sens de "somme d’argent que l’État, une collectivité locale ou un organisme privé accorde à un groupement, une association, une entreprise, une personne pour favoriser le développement d’activités d’intérêt général". Jadis, l’impôt finançait les seules dépenses publiques ; aujourd’hui - c’est moderne -, il finance tout, mais les frais de bouche de M. ou Mme X. ou les emprunts souscrits par un député. Au milieu des années 1990, un livre au titre insolent, Associations lucratives sans but, évaluait à quatre cent milliards de francs lourds (400.000.000.000) les subventions que l’Etat accordait aux associations privées : soit un tiers du budget d’alors. Les choses ont dû s’aggraver depuis : il n’est que de constater la croissance effrayante de la dette publique. Le mal contamine aussi l’Union européenne qui va même jusqu’à utiliser les impôts prélevés sur les citoyens (même s’ils sont juifs) pour subventionner un livre de propagande antisémite écrit par un élu polonais. Il fallait oser, l’Union européenne l’a fait, en toute bonne conscience. Puisque tout le monde mange au râtelier de ces associations lucratives sans but, personne ne trouve à redire à ces dérives. Elles ont beau tuer l’esprit public et ruiner un pays, elles n’en continuent pas moins à être bien reçues dans les media. Le Trésor de la Langue française fourmille d’exemples de ces subventions à lire larigot : annuelle, communale, exceptionnelle, départementale, gouvernementale, publique. Ou bien cet exemple : "les dépenses les plus importantes en matière d’action sociale se traduisent par les subventions accordées par la commune au bureau d’aide sociale et à la caisse des écoles" (1965, au sujet des conseils municipaux).

Les emplois modernes de ce mot, s’ils sont comparés au sens ancien et classique, font apparaître clairement que la France est folle de subventions, comme les vaches nourries à la farine de viande avariée. Outre les menues subventions, il y a les subventions économiques ("sommes versées par l’État à des producteurs ou vendeurs de certains biens relevant du secteur public ou privé, afin de permettre un abaissement artificiel des prix de vente ou de revient"), les subventions d'équilibre ("accordées par l’État ou une collectivité locale pour combler les pertes d’un organisme ou d’une entreprise"), les subventions d’exploitation, de fonctionnement ("accordées par l’État ou une collectivité locale et destinées à compenser certaines charges ou insuffisances de recette"), les subventions d’équipement ("accordées par l’État ou une collectivité locale, destinée au financement des investissements").

Pendant plusieurs siècles, aucun dictionnaire n’a relevé le vieux sens chrétien de Cassiodore : "secours" apporté à un indigent. Etrangement, ce sens apparaît dans le Trésor de la langue française (1972-1994) : "aide financière accordée à une personne à titre de secours". Les synonymes en sont don et secours. Le sens est illustré par deux extraits dans lesquels le sens chrétien est dégradé par l’ironie de l’auteur : "elle venait de huit en huit jours à notre table pour toucher sa subvention" (Gide, 1915) et "il fut, quant à elle, discret, espérant, comme ses pareils, quelques petites subventions supplémentaires de temps à autre" (Daudet, 1936), comme si ces écrivains, nantis en tout, se sentaient supérieurs à ces pauvres gens qui ne survivent que grâce à la subvention que leur donnent leurs semblables charitables.

  

 

17 février 2007

Croissance

 

 

 

 

Dérivé de croissant, participe présent du verbe croître, auquel a été ajouté le suffixe – ance, croissance est attesté au début du XIIe siècle au sens de "action de croître" et de "développement". Il semble ne soulever aucune difficulté, puisqu’il est enregistré dans les dictionnaires avec ce sens. Ce qui est nommé croissance économique paraît aller de soi. En fait, il n’en est rien. Dans les dictionnaires consultés, c’est un sens et une réalité apparus récemment.

Dans son Dictionnaire Universel (1690), Furetière définit croissance ainsi : "augmentation qui se fait de la taille ou de la hauteur des animaux, ou des arbres, jusqu’à un certain âge". Le mot ne se dit que des êtres animés ou des végétaux. Il en est ainsi dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, 1694 : "augmentation en grandeur"  ("âge de croissance", "ce jeune garçon n’a pas encore pris sa croissance", "cet arbre n’a pas encore toute sa croissance") et dans les éditions suivantes : 1762 ("augmentation en grandeur" ; mêmes exemples) ; 1835 ("augmentation en grandeur" ; aux exemples de 1694, s’ajoutent "ce cheval, ce chien prend beaucoup de croissance", "arrêter la croissance d’un arbre") ; 1935 ("action de croître" ; exemples : "âge de croissance, ce jeune garçon est arrêté dans sa croissance, cet arbre n’a pas encore toute sa croissance"). La croissance, d’un siècle à l’autre, touche les mêmes réalités : jeune garçon, chien, arbre, jamais les choses ou les phénomènes. Il est un emploi, manifestement erroné, qui ne se rencontre que dans la première édition de 1694, où croissance a été confondu avec excroissance : "il signifie aussi certaines tumeurs qui viennent dans l’aine aux jeunes gens lors qu’ils croissent". Jadis, les Académiciens avaient une connaissance flottante de la langue française, comme ceux qui, aujourd’hui, un peu frustes, confondent allocation et allocution ou lacune et lagune.

Selon Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), croissance ne s’emploie qu’à propos des corps vivants : "développement progressif des corps vivants, particulièrement en hauteur". Il relève aussi un sens qu’il est peut-être le seul à avoir observé : "on donne ce nom à certaines rocailles, ou à des herbes de mer congelées, dont on fait l’ornement des grottes".

Dans le Trésor de la Langue française, sont distingués trois types d’emploi, suivant que croissance se dit des être animés, des végétaux ou des choses et phénomènes. Les deux premiers emplois sont classiques ; seul le troisième est nouveau, encore que, dans le premier emploi, croissance n’ait pas tout à fait le même sens suivant qu’il s’applique au physique ("action de grandir, surtout en hauteur, largeur ou en nombre") ou aux mœurs ou à l’intelligence des humains ou de Dieu (croissance intellectuelle, "Dieu est pour nous l’éternelle Découverte et l’éternelle Croissance", Teilhard de Chardin). Quand croissance se dit de choses, lesquelles sont généralement des "processus autonomes", il a pour sens "évolution progressive". Des exemples cités se rapportent à l’évolution des façades des églises, à toutes les choses du monde, au mal. Il en est qui se rapportent à l’économie. Ils sont tirés d’ouvrages savants : "la croissance démographique doit normalement accompagner, et surtout ne pas contrecarrer, la croissance économique; elles doivent même se combiner" (1968) ; "la mesure de la croissance, admet-on généralement, est donnée par l’augmentation du revenu national global et par tête d’habitant" (id.) ; "la croissance n’apparaît pas partout à la fois ; elle se manifeste en des points ou pôles de croissance, avec des intensités variables" (1964) ; "le taux de croissance des troupeaux est satisfaisant en Océanie" (1966). Ces exemples datent des années 1960, au cours desquelles la croissance a été vive et générale. C’est alors aussi que l’économie a semblé être une science nouvelle et d’avenir. Autrement dit, étendre croissance aux choses et aux processus est un fait de langue relativement récent. Des siècles durant, les Français ont jugé que la croissance de leurs enfants ou des arbres qu’ils avaient plantés avait plus de sens ou de valeur que les courbes de l’augmentation de la production industrielle. En aucun cas, il ne leur serait venu à l’esprit de nommer des phénomènes matériels et somme toute secondaires avec les mots qu’ils utilisaient à propos de leurs enfants. Ils ne s’en portaient pas plus mal. Il suffit de comparer la huitième (1935) et la neuvième (en cours) éditions du Dictionnaire de l’Académie française pour montrer la modernité de ce phénomène. En 1935, croissance est défini en trois mots. C’est "l’action de croître". Dans la neuvième édition, le mot a trois sens : " développement d’un organisme jusqu’à maturité" ; "accroissement en étendue ou en importance" et "développement" ; en astronomie, courbe de croissance : "qui exprime la relation entre le logarithme de l’énergie absorbée par une raie spectrale et l’intensité théorique de cette raie". Les exemples qui illustrent le sens moderne, classé en deuxième position, attestent le succès du mot croissance appliqué à un processus et pour en signifier le développement, ainsi que la nouveauté du phénomène, c’est-à-dire la croissance de croissance : "la croissance des grandes villes, la croissance démographique d’un pays, tracer une courbe de croissance, une croissance ininterrompue, taux de croissance, favoriser la croissance de l’économie française, un rythme de croissance satisfaisant, la croissance économique est freinée par la conjoncture, pôle de croissance". Ce que les Académiciens énumèrent dans ces exemples, ce ne sont pas les divers aspects de croissance, mais les diverses facettes des calamités modernes. Ils réécrivent donc, sans en avoir conscience, le discours des malheurs de ce temps.

 

 

16 février 2007

Assimilation

 

 

 

 

De ce nom, les Académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours), écrivent qu’il est "rare avant le XIXe siècle". C’est donc un mot moderne, qui a quelques-uns des traits propres à la NLF. Employé d’abord dans les domaines religieux et scientifiques, il s’applique aujourd’hui à tout ce qui est social ou qui relève des sciences humaines et sociales.

En latin, le nom assimulatio ou adsimulatio ou assimulatio ou assimilatio, auquel, au XIVe s., a été emprunté assimilation, a deux sens. Dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot, il est traduit par "reproduction simulée, feinte, simulation" et "action de rendre semblable, ressemblance, comparaison". Seul le second sens a subsisté en français. Assimilation est attesté pour la première fois dans le sens figuré "action de bien intégrer un élément extérieur", mais dans un contexte religieux : "nous avons la signifiance de ces noms en nous par la grâce de Dieu, et, par assimilation d'iceux, ils nous enseignent à faire la volonté de Dieu". Selon les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994), assimilation est encore en usage dans la langue de la théologie, mais avec un sens différent. C’est la "ressemblance que soutiennent les êtres avec leurs modèles divins". Ainsi dans ce long extrait d’un ouvrage philosophique (1968) : "l’assimilation comporte un sens plus profond, plus vital, plus spirituel : elle est intussusception, inhabitation, coopération, union, union non de nature, mais d’action et d’amour : ainsi comprise, l’assimilation n’est plus seulement recopiage et reproduction, elle est production, synthèse, faisant de la vie des êtres infiniment divers et infiniment solidaires une réalité toujours originale et une création continue". L’attestation de 1367 est dite isolée, ce qui signifie que, pendant des siècles (au milieu du XIXe siècle, on dit assimilation d’idées), elle a été un hapax. Au début du XVIe siècle, assimilation est employé dans un sens médical ou physiologique : "action de bien intégrer les aliments absorbés par le corps".

Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), le relève comme un "terme de physique" : "il se dit de l’action par laquelle des choses sont rendues semblables" et ce sens est illustré par deux phrases de science, qui ne sont pas très claires, surtout la seconde, qui réfère à d’obscures théories, obsolètes depuis longtemps  : "La nourriture se fait par le changement de l’aliment en la substance de l’animal par assimilation des parties" et "l’assimilation des parties se fait par un mouvement local" ( ? !). Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), l’article consacré à assimilation ou "action d’assimiler" est moins obscur. Le mot a deux emplois : "il se dit ordinairement de l’action par laquelle deux ou plusieurs choses sont présentées comme semblables" (exemples : "vous faites là une fausse assimilation", "une assimilation injurieuse") et "il se dit aussi, dans le langage didactique, de l’action par laquelle un corps vivant s’empare de certaines matières étrangères à sa substance, se les approprie, et les fait entrer dans le système organique qui le constitue" ("faculté d’assimilation").

Etrangement, dans la quatrième édition (1762), les Académiciens réduisent assimilation au second emploi et ils en font un "terme de physique" : "action par laquelle les choses sont rendues semblables", comme dans la phrase "l’assimilation se fait par le mouvement", alors que dans la sixième édition (1835), ils reprennent les deux définitions, très claires, de 1694. Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-1872), ajoute aux deux sens relevés dans le Dictionnaire de l’Académie française ("action de présenter comme semblable : une assimilation injurieuse" et "terme de physiologie : action commune à tous les êtres organisés et par laquelle un corps vivant rend semblables à soi, et transforme en sa substance les matières alimentaires"), un sens propre à la grammaire ("règle euphonique par laquelle une consonne transforme la consonne qui la précède en une autre consonne de même degré qu’elle : dans in-lisible, l’assimilation change l’n en l : il-lisible") et un sens en usage dans l’administration militaire : "correspondance de grade entre les officiers qui commandent le soldat et les fonctionnaires qui ne le commandent pas". Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935), les Académiciens ajoutent aux deux sens de 1694 ("action d’assimiler : l’assimilation de l’homme au singe, une assimilation injurieuse", "en termes de physiologie, action par laquelle un corps vivant s’empare de certaines matières étrangères à sa substance, se les approprie et les fait entrer dans le système organique qui le constitue"), le sens intellectuel moderne, tel qu’il apparaît dans "faculté d’assimilation" : "faculté de s’initier aux idées, aux connaissances, aux principes d’un art ou d’un métier".

C’est dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) que l’extension de ce mot à des réalités sociales est clairement exposée : en psychologie, "acte de l’esprit qui affirme (à tort ou à raison) une ressemblance plus ou moins étroite entre choses numériquement différentes" ; en pédagogie, "acte de s’assimiler ce qu’on apprend" ; dans le raisonnement en général, "action de comparer en allant du différent au semblable pour rechercher ou établir l’identité" ; dans la fonction publique, "analogie de situation établie soit entre les cadres de l’armée proprement dits et certains cadres civils hiérarchisés, rattachés à l’armée en temps de guerre ou en temps de paix" ; dans la langue juridique, "droit reconnu à l’administration des douanes par la loi, et qui comporte uniquement la désignation de l’article du tarif le plus analogue, sans que la taxe correspondante puisse être ni augmentée, ni diminuée" ; en linguistique, "action par laquelle deux phonèmes, du fait qu’ils sont contigus à brève distance, tendent à devenir identiques ou à acquérir des caractères communs" ; en sociologie enfin, "processus par lesquels un groupe social modifie les individus qui lui viennent de l’extérieur et les intègre à sa propre civilisation".

Depuis vingt ou trente ans, les sociologues dissertent savamment des mérites ou des démérites de l’intégration, jugée bonne (elle est le paradis de la France multiculturelle), et de l’assimilation, jugée satanique ou diabolique (elle est l’émanation du Mal en personne). Or, dans les dictionnaires actuels, qui sont assez bien pensants, intégration est défini par assimilation et assimilation par intégration. Les deux noms sont le miroir l’un de l’autre. On est en droit de se demander à quoi riment les innombrables débats sociologiques, et politiques, puisque la politique n’est plus que de la sociologie, au cours desquels sont distingués deux processus, assimilation et intégration, qui sont identiques ou qui reviennent au même. Est-ce pour cacher que les étrangers dont il est de bon ton, quand on est sociologue, de déclarer qu’ils sont français ou qu’ils doivent le devenir aspirent à ce qui leur est prodigué avec générosité (RMI, allocations diverses, logement social, AME, soins gratuits, etc.), sauf à être français ?

Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours), les Académiciens n’ont cure des savantes dissertations sur ce qui, dans l’intégration, diffèrerait de l’assimilation : pour eux, l’assimilation est "l’action de rendre ou de présenter comme semblable ou identique", laquelle se fait "par comparaison ou par intégration". Par comparaison, c’est "l’affirmation d’une ressemblance ou d’une identité entre deux données" (assimilation ingénieuse). Par intégration, c’est le "processus par lequel une personne ou une collectivité tend à se confondre avec le milieu où elle vit, en perdant certains de ses caractères propres : une politique d’assimilation, l’assimilation des immigrés, se refuser à toute assimilation". Ce qui est dit nettement, c’est que l’assimilation n’est rien d’autre qu’une intégration.

 

 

 

13 février 2007

Occident

 

 

En latin, occidens, auquel le français a emprunté occident, est le participe présent du verbe occidere, "tomber". Cicéron, dans De natura deorum, l’emploie comme un nom pour désigner le lieu où le soleil se couche. C’est dans ce sens ("un des quatre points cardinaux, situé du côté de l’horizon où le soleil se couche") qu’il est attesté pour la première fois en français au début du XIIe siècle. De là, occident désigne la "partie de la Terre qui se trouve à l’ouest", dans la direction de ce point cardinal.

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), c’est par le sens latin que commence l’article occident : "le couchant du soleil", qu’illustre "le soleil était dans son occident". Les Académiciens précisent que "cette phrase est poétique" et que, en conséquence, quand il est employé dans ce sens, occident est d’un niveau de langue recherché. Le deuxième sens recensé est celui dans lequel occident est attesté pour la première fois au XIIe siècle : "occident signifie aussi celle des quatre parties du monde qui est du côté où le soleil se couche", comme dans les exemples "l’occident est opposé à l’orient", "se tourner à l’occident, vers l’occident, tirant à l’occident, du côté d’occident". Dans son Dictionnaire universel antérieur (1690), Furetière insiste sur ce que l’occident a de relatif : c’est le "lieu où le soleil et les autres astres se couchent à notre égard". Ou encore, au sujet de l’Amérique, il précise : "à notre égard, tout le nouveau monde est à l’occident". Dans les exemples, occident s’écrit avec une minuscule à l’initiale : c’est encore l’usage actuel. Le deuxième sens est général, le troisième sens est particulier : "partie de notre hémisphère qui est au couchant", comme dans "les régions d’occident, l’Empire d’occident, l’Eglise d’occident". A la différence des Académiciens, Furetière écrit, dans ces mêmes exemples, Occident avec une majuscule, conformément à l'usage actuel. A Occident, il associe Orient dans une série d’oppositions terme à terme ou binaires, Empire d’Occident v d’Orient, Eglise d’Occident v d’Orient, peuples d’Occident v d’Orient. L’opposition est dans les choses. Elle résulte de longs et meurtriers conflits avérés, aux causes objectives ; elle n’est donc pas arbitraire. Elle est aussi sémantique, propre aux mots eux-mêmes, les deux mots charriant des sens distincts ou même situés à l’opposé l’un de l’autre. Ces exemples éloquents montrent un fait que les auteurs de dictionnaires anciens ne relèvent pas, à savoir que le sens "un des quatre points cardinaux du ciel et de la terre" ou "le lieu où le soleil et les autres astres se couchent à notre égard" n’épuise pas le sens de ce mot, qui tient aussi à l’histoire, à des peuples, à des valeurs, morales ou spirituelles, serait-ce parce qu’il s’oppose à Orient ou vaste aire géographique dans laquelle se sont épanouies d’autres civilisations ou d’autres valeurs.

Pas plus que Furetière ou les Académiciens en 1694, les auteurs de dictionnaires publiés ultérieurement ne perçoivent que le nom Occident est un mot propre à une civilisation et qu’il tient, de façon plus ou moins lâche, à des valeurs morales ou géopolitiques. Entre 1762 et 1935, l’article occident du Dictionnaire de l’Académie française est, à un détail près (sur lequel on reviendra plus bas), le même que celui de 1694 ("celui des quatre points cardinaux qui est du côté où le soleil se couche" et "la partie de l’ancien monde qui est au couchant" ; Littré, en 1863-1872, de même : "côté où le soleil se couche" et "partie du globe qui est au couchant de notre hémisphère". Littré, pourtant, écrit Occident avec une majuscule : "Église d’Occident", "Empire d’Occident", et il indique aussi qu’en "un sens plus restreint", Occident désigne l’Europe occidentale, illustrant ce sens d’un emploi qui réfère clairement à une civilisation : "tu m’as beaucoup parlé, dans une de tes lettres, des sciences et des arts cultivés en Occident". C’est un extrait des Lettres persanes. L’auteur, Montesquieu, fait parler des Persans – id est des Orientaux qui ont conscience des différences entre le pays où ils vivent et ce qu’ils nomment Occident, et que ces différences tiennent à des réalités élevées - sciences et arts – qui définissent une civilisation.

C’est dans les dictionnaires récents, le Trésor de la Langue française (1972-1994) et dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française que le sens géopolitique ou propre à une civilisation d’Occident est exposé, timidement dans le Trésor de la Langue française et par les Académiciens, nettement - Trésor de la Langue française : "pays d'Europe situés à l’ouest du continent" (sens géographique), "par métonymie, civilisation, peuples de ces pays" (sens géopolitique ou lié à des valeurs) ; et "en politique internationale, ensemble de nations comprenant les pays capitalistes de l’Europe de l’Ouest et les États-Unis (par opposition aux pays de l’Est, d’économie socialiste et à la Chine populaire)" ; "en particulier, Etats membres de l’O.T.A.N. (Organisation du Traité de l'Atlantique Nord)" - Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) : "Occident a désigné plus particulièrement, après la Seconde Guerre mondiale, les pays de l’Europe de l’Ouest et de l’Amérique du Nord, considérés comme formant un ensemble défensif, politique et culturel, par opposition à l’Europe de l’Est communiste, à l’Afrique et à l’Asie". Dans cette définition, c’est l’opposition qui donne un sens fort, autre que géographique, au nom Occident. Les Académiciens ajoutent : "dans une vision fondée sur des aires de civilisation et d’héritage culturel, Occident désigne l’ensemble des pays d’Europe et d’Amérique, par opposition aux pays d’Afrique et d’Asie". Autrement dit, il faut attendre le XXIe siècle pour que des auteurs de dictionnaires expriment dans la définition d’Occident le sens relatif à un héritage culturel ou à une civilisation, dont ce nom est porteur depuis longtemps, mais de façon latente en quelque sorte ou implicite, dans les seuls exemples de dictionnaires. Les exemples cités par le Trésor de la Langue française sont éloquents : c’est "défense ou évolution de l’Occident" ; "depuis cent ans, le régime capitaliste de l’Occident a résisté à de rudes assauts" (Camus, 1951) et "(l’atome est) la possibilité pour l’Occident de se libérer du besoin du pétrole du Moyen-Orient" (1962).

L’article Occident du Dictionnaire de l’Académie française (en cours) se clôt par une référence au livre célèbre de Spengler, Le Déclin de l’Occident (1918). Le choix du mot déclin dans le titre n’est sans doute pas dû totalement au hasard, dans la mesure où le nom occident (avec une minuscule) a pris, par analogie avec le coucher du soleil, le sens de "déclin" ou de "ruine". Ce sens est attesté chez le poète du XVIe siècle, Desportes : "L’espoir de mes travaux, la fin de mon désir, / Par un cruel orage, hélas ! se va perdant, / Et, dès le point du jour, je vois mon occident". Furetière en 1690 écrit : "occident se dit figurément de choses morales" et il illustre ce sens figuré de deux exemples : "l’Empire romain fut dans son Occident dès le quatrième siècle : fut dans sa décadence, fut ruiné" et "en poésie, on dit que les jours d’un homme sont dans leur occident pour dire qu’il est proche de la fin". Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : "occident signifie figurément décadence, déclin". Il est illustré par "dans l’occident de ses jours" et "cet Empire était dans son occident". Dans les éditions postérieures, de 1762 à aujourd’hui, en revanche, ce sens a disparu. Littré a le mérite de le relever : "figuré, chute, ruine", et l’illustre d’un extrait de Malherbe : "le chevalier de Guise, de qui on a vu précipiter le bel orient dans l’occident d’un déplorable désastre". Il est relevé dans le Trésor de la Langue française ("au figuré, déclin"). Un écrivain du XXe siècle l’a même employé, sans doute par archaïsme, dans ce sens : "la "crise de conscience" dont Renan entendit se prévaloir à l’occident de sa vie" (Massis, 1923). Tout se passe comme si le déclin, la décadence, la ruine étaient consubstantiels de l’Occident – ce qui, en soi, est assez réjouissant. Il décline pour mieux se redresser.

 

 

12 février 2007

Intégration

 

 

 

 

 

Furetière ne relève pas ce nom dans son Dictionnaire Universel (1690). Il est enregistré pour la première fois dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition). C’est un terme scientifique, dérivé du verbe intégrer au sens de "calculer l’intégrale d’une quantité différentielle". C’est ainsi qu’intégration a été défini pendant deux siècles, de 1700, date où il a été employé dans un Mémoire de Varignon publié par l’Académie des sciences, à la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1935) ; en 1762 : "terme de mathématique, action d’intégrer" ; chez Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872) : "terme de mathématique, action d’intégrer" (intégrer a pour sens "trouver l’intégrale d’une quantité différentielle") ; en 1935 (Dictionnaire de l’Académie française) : "terme de mathématiques, action d’intégrer". Autrement dit, pendant deux siècles, les auteurs de dictionnaires ont employé les mêmes mots pour définir intégration.

Tout change au XXe siècle. Il suffit de comparer les deux éditions, la huitième, citée ci-dessus, et la neuvième (en cours), du Dictionnaire de l’Académie française pour prendre conscience de l’ampleur des changements qui affectent intégration. En 1935, le sens est expédié en trois mots ; dans l’édition en cours, le mot a trois sens, éloignés les uns des autres. Le sens des mathématiques n’est cité qu’en troisième position, comme un appendice. Ce mot, qui appartient au domaine de la science, a basculé comme de nombreux autres mots dans le social et la sociologie s’en est emparée. De fait, le premier sens cité, celui qui apparaît comme courant, le sens usuel en quelque sorte, est le sens social, tel que le montrent les exemples qui l’illustrent : "action d’intégrer, le fait de s’intégrer. L’intégration d’une personne dans un corps de la fonction publique. Intégration sociale, culturelle. L’intégration des immigrés dans un pays. Une politique d'intégration. Spécialement, en économie, regroupement ou rapprochement d’entreprises dont les activités complémentaires peuvent concourir à un même processus de production ; en politique, réunion de plusieurs États en une entité économique et politique. L’intégration européenne". L’emploi en physiologie ("traitement spécifique des messages reçus par les centres nerveux, qui permet de coordonner l’activité de divers organes et d’élaborer les sensations") et en mathématiques n’est cité qu’en deuxième et troisième position.

Ainsi, l’évolution sémantique d’intégration confirme que la loi qui régit la NLF ou Nouvelle Langue Française est l’accaparement par le social, non seulement du vocabulaire de la théologie ou de la culture ou du droit, mais aussi celui de la science, ce que montre l’article intégration du Trésor de la Langue française. Le premier sens exposé est celui des mathématiques en usage depuis trois siècles : "opération mathématique inverse de la différentiation utilisée en calcul intégral". Le deuxième sens est figuré ("action d’incorporer un ou plusieurs éléments étrangers à un ensemble constitué, d’assembler des éléments divers afin d’en constituer un tout organique", "passage d’un état diffus à un état constant"), comme le montre l’exemple cité : "je ne suis pas dans le détail le processus de dissolution radicale, puis d’intégration progressive, par lequel le monde antique a disparu afin que puisse, de ses ruines, surgir le monde chrétien. Cela s’est fait, comme cela se fera dans l’avenir sans doute, ainsi que la constitution d'un nouveau corps chimique empruntant ses éléments à d’autres corps chimiques en analyse qui se trouvent dans le territoire où son mouvement de synthèse fixe un centre d’attraction" (Faure, L’Esprit des formes, 1927). L'analogie vient de la science : c'est "un nouveau corps chimique qui emprunte ses éléments à d’autres corps chimiques".

De là, le sens "action d’incorporer" s’étend à d’autres domaines : l’administration ("incorporation d’un agent civil ou militaire de l’État dans un corps en dehors des voies de recrutement normal") ; l’économie ("processus par lequel on regroupe plusieurs activités ou plusieurs entreprises en une même unité de production") ; la politique ("processus par lequel des États décident d’abandonner une partie de leurs prérogatives au profit d’une souveraineté commune…") ; la physiologie ("processus par lequel (...) l’action du système nerveux concourt essentiellement à unifier les expressions de l’activité de l’individu") ; la psychologie ("processus par lequel l’individu acquiert son équilibre psychique par l’harmonisation de ses différentes tendances") ; et enfin la sociologie, qui a fait du nom intégration un de ses mots fétiches : "phase où les éléments d’origine étrangère sont complètement assimilés au sein de la nation tant au point de vue juridique que linguistique et culturel, et forment un seul corps social", comme l’indiquent les exemples cités : "ce haut comité est consulté par le gouvernement sur toutes les mesures concernant la protection de la famille (...) l’établissement des étrangers sur le territoire français et leur intégration dans la population française" (De Gaulle, Mémoires de guerre) et "si l’argent définit la valeur, celle-ci est universelle et rationnelle (...) elle est accessible à tous, dès lors le Juif ne saurait être exclu de la Société ; il s’y intègre comme acheteur et comme consommateur anonyme. L’argent est facteur d’intégration" (Sartre, 1946).

L’article intégration figure dans le volume 10 du Trésor de la Langue française publié en 1983. Cet article a été rédigé quelques années auparavant, sans doute à la fin des années 1970, alors que les "éléments d’origine étrangère", comme cela est écrit dans la définition ci-dessus, n’étaient pas encore nombreux en France et que leur "intégration" à la population autochtone ne soulevait pas de difficulté. De fait, les auteurs de ce Trésor établissent une sorte d’équivalence entre l’assimilation et l’intégration : ces étrangers sont intégrés, quand "ils sont complètement assimilés au sein de la nation tant au point de vue juridique que linguistique et culturel, et forment un seul corps social". Trente ans plus tard, cette belle confiance apparaît pour du pur aveuglement. D’abord, ces éléments détestent l’assimilation qu’ils jugent raciste ou tout ce que l’on voudra d’autre. Ensuite, ils ne veulent en aucun cas être considérés comme semblables aux autochtones, parce qu'ils leur sont différents en tout et qu'ils jugent que leurs propres différences sont supérieures à toutes les normes qui forment le "corps social" indigène. Ils ne refusent pas d’intégrer ce corps, ils cherchent à le désintégrer. On ne peut pas le leur reprocher. Ils ne font que mimer ceux qui, depuis des millénaires, font de l’histoire de l’humanité une succession de tragédies; ils ne sont ni meilleurs, ni pires. D'ailleurs, pourquoi se gêneraient-ils, puisqu’ils ont carte blanche ?

 

 

 

10 février 2007

Décryptage

 

 

Décrypter, décryptement, décryptage 

 

 

 

Le verbe décrypter est formé à partir d’un mot grec qui signifie "caché" et auquel ont été ajoutés le préfixe – (qui désigne une action contraire à celle exprimée par le "radical") et la marque verbale – er. Le sens en est "dévoiler ou découvrir ce qui est caché". Décrypter est récent. Il n’est relevé ni dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935), ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-1872). Il est relevé pour la première fois dans le Larousse du XXe siècle et il s’emploie à propos des écritures secrètes ou des messages codés pour en désigner le décodage ou le déchiffrement. Le Trésor de la Langue française (1972-1994) y donne le sens de "transcrire en langage clair un message rédigé dans une écriture secrète, chiffrée, dont on ignore le code". Ainsi on décrypte un message. Les synonymes en sont déchiffrer, décoder. Dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de décrypter est plus précise et plus complète que celle du Trésor de la Langue française. Le premier sens est le même. C’est "traduire, mettre en clair un texte chiffré dont on ne possède pas la clef ou le code". Il est illustré du même exemple : décrypter un message. Le mérite des Académiciens est de noter que décrypter a des sens étendus ou figurés. "Par analogie", écrivent-ils, il signifie "déchiffrer une écriture inconnue" et aussi "trouver le sens d’un texte obscur ou difficilement lisible".

De ce verbe ont été dérivés des noms : décrypteur qui désigne la personne qui décrypte un texte et deux noms synonymes ou employés indifféremment l’un pour l’autre : décryptage et décryptement, "action de décrypter", dans le sens propre (comme dans l’exemple "les recherches de Markov ont permis de faire progresser les méthodes de décryptage des messages dont on ne connaît pas le code", 1964) ou dans les sens figurés de ce verbe.

De ces deux noms, il semble que décryptement soit réservé à l’expression du sens propre, comme dans ces exemples : "la section du chiffre a, dans ses attributions, le décryptement des dépêches interceptées" et "le constat que les fréquences des lettres dans un texte écrit sont assez stables avait souvent été utilisé pour aider au décryptement des messages transmis par le truchement d’une écriture secrète" (in Traité de sociologie, 1967 : si la sociologie se met au décryptement, c’est qu’il y a anguille sous roche) et que les sens figurés soient exprimés par décryptage.

Il est un emploi abusif et évidemment comique de décryptage : c’est celui qu’on peut lire dans les media, écrits ou télévisuels. Il n’est pas de journal (Le Monde, par exemple) ou de magazine de télévision de chaînes publiques, Envoyé spécial, Arrêt sur image, etc. (les chaînes privées n’ont pas de temps à perdre, elles ont du fric à gagner) qui ne propose pas de décrypter telle ou telle information, pourtant claire et sans ambiguïté, à l’intention des gogos, ou de procéder à un décryptage d’une situation, d’une affaire, d’un conflit. Ainsi, les journalistes se muent en dames pythonisses du monde païen, comme si l'Antiquité n'était pas terminée. Ces décryptages, toujours faits par les mêmes instruits de tout et exprimés sur le même ton, suffisant et prétentieux, laissent supposer que les téléspectateurs ou les lecteurs (du Monde, mazette) sont incapables de comprendre une information et qu’il faut la leur "délivrer" (comme on dit en franglais) avec un mode d’emploi ou, comme on dit chez les savants, avec une herméneutique. A moins que les journalistes ne veuillent empêcher que les téléspectateurs ou les lecteurs, qui sont pourtant des citoyens, ne donnent aux informations leur vrai sens, "incorrect" ou "insolent". En fait, le décryptage sert à indiquer la ligne ou la voie juste. De ce point de vue, il vaut un communiqué du PCUS dans feue l’URSS et ses satellites croupions.

 

 

 

09 février 2007

Mulâtre

 

 

 

 

 

Voici un nom et adjectif que le français a emprunté au portugais au XVIe siècle, les Portugais, on le sait peut-être, ayant établi dès le XVe siècle des comptoirs en Afrique, à partir desquels ils ont contourné ce continent pour atteindre les Indes. En portugais, le nom mulato, auquel a été ajouté en français le suffixe à valeur péjorative – âtre, signifie "métis né d’un Noir et d’une Blanche ou d’une Noire et d’un Blanc", les vrais métis étant, aux Amériques, nés d’un Blanc et d’une Indienne ou d’un Indien et d’une Blanche. Le mot portugais est lui-même emprunté à un mot castillan (id est espagnol) dérivé de mulo, "mulet", le mulâtre étant, comme le mulet, issu de croisement de races différentes.

En français, il est attesté d’abord en 1544 au sens général de métis, puis en 1604 dans le sens moderne de "personne née de l’union d’un Blanc avec une Noire ou d’un Noir avec une Blanche", comme dans ce récit de voyage : "il y a quelques mulâtres ou métis, c’est-à-dire personnes issus d’hommes blancs et de femmes noires". Le féminin mulâtresse est attesté en 1681.

Il est relevé avec ce sens dans les dictionnaires : en 1762 ("il se dit en parlant de ceux qui sont nés d’un nègre et d’une blanche, ou d’un blanc et d’une négresse", Dictionnaire de l’Académie française) ; en 1863-1872 ("qui est né d’un nègre et d’une blanche ou d’un blanc et d’une négresse", Littré) ; en 1932-35 ("qui est né d’un nègre et d’une blanche ou d’un blanc et d’une négresse", Dictionnaire de l’Académie française) ; en 1972-1994 ("personne dont les parents sont l’un de race blanche, l’autre de race noire et dont la peau présente une coloration assez sombre", Trésor de la Langue française) ; de nos jours ("qui est né d’un parent noir et d’un parent blanc", Dictionnaire de l’Académie française, en cours).

Le sens n’a pas changé en trois siècles ; en revanche, ont changé les mots avec lesquels les auteurs de dictionnaires expriment ou glosent le sens : nègre et négresse, et même race, jugés hostiles, ambigus ou très méprisants sans doute, disparaissent des définitions dans la seconde moitié du XXe siècle et ils sont remplacés par personne et parents, mots qui rendent de l’humanité aux mulâtres et à ceux dont ils sont les enfants, mais qui n’effacent pas totalement l’animalité de ce nom : un mulâtre est chez les hommes ce qu’un mulet est chez les animaux.

Avec le temps, les exemples aussi changent. Littré cite "un domestique mulâtre", les Académiciens en 1935 "un domestique mulâtre", "une servante mulâtre", comme s’il était dans la nature sociale des mulâtres de servir des maîtres ou comme si, par ce biais, était dite l’origine biologique des mulâtres : un maître blanc ayant abusé d’une esclave noire. Dans les exemples des dictionnaires de la seconde moitié du XXe siècle, les mulâtres ne sont plus domestiques : "une femme mulâtre, un docteur mulâtre, un enfant mulâtre". Les mulâtres se sont émancipés ou l’ont été. Des exemples du Trésor de la langue française ont une connotation sexuelle ou sensuelle : "J’avais installé chez moi une mulâtresse. Quelles nuits ! Ma femme couchait au premier, elle devait nous entendre. Elle se levait la première et, comme nous faisions la grasse matinée, elle nous apportait le petit déjeuner au lit" (Sartre, 1944) ; "La chienne aboyait peu, mais parlait d’autre manière (…), baissant, d’un air complice, ses paupières charbonnées sur ses yeux de mulâtresse" (Colette, 1922) ; "Il y a peu de monde dans l’eau mais d’innombrables corps allongés sur le sable et qui se laissent rissoler pour la seule joie de s’entendre dire, en revenant à leur galère quotidienne "comme vous êtes brun !". L’amour-propre humain se contente de ces satisfactions de mulâtre"  (T’Serstevens, 1963). La condescendance n’a pas disparu, elle s’est déplacée seulement de la race ou du social au sexe.

Un des exemples les plus éloquents est celui que cite Littré (1863-1872) : "le blanc avec la noire, ou le noir avec la blanche produisent également un mulâtre dont la couleur est brune, c’est-à-dire mêlée de blanc et de noir ; ce mulâtre avec un blanc produit un second mulâtre moins brun que le premier ; et, si ce second mulâtre s’unit de même à un individu de race blanche, le troisième mulâtre n’aura plus qu’une nuance légère de brun qui disparaîtra tout à fait dans les générations suivantes". L’auteur en est Buffon, l’ouvrage d’où est extrait cet exemple a pour titre Quadrupèdes.

 

Dans la langue actuelle, le nom mulâtre est en passe de devenir désuet. L’idéologie l’a condamné. Ce nom charrie, dans son origine et son histoire, trop de mépris pour les faibles ou des rapports de force trop brutaux (qu’il faut cacher ou nier) pour désigner ce que les puissants de l’idéologie dominante jugent désormais positif et qu’ils imposent comme le seul horizon indépassable de la France ou de l’Europe : le métissage généralisé. L’idéal étant le croisement, tout lien avec le mulet et les autres animaux est effacé. Mulâtre est donc remplacé par métis, bien que ce mot soit limité par son sens ("né de l’union d’une Indienne et d’un Européen ou d’un Indien et d’une Européenne", les Indiens en question étant ceux des Indes occidentales, à savoir les naturels des Amériques), du moins en théorie, à quelques cas particuliers et assez rares de métissage. La plupart des métis que l’on rencontre aux Antilles, en Guyane, à la Réunion ou en France sont en réalité des mulâtres. Ainsi, le métissage devrait être nommé mulâtrage, l’action de métisser mulâtrer, et la "France métissée", dont rêve un homme politique, France mûlatrée. Ce que l’on observe, c’est que, de mulâtre, il n’a pas été dérivé des mots : ni verbe, ni nom, ni adjectif, comme si le mot, telle une mule, était stérile. Le seul dérivé que relève le Trésor de la Langue française est mulâtrerie, dont il est dit qu’il est un hapax (il est attesté une seule fois) chez Balzac : "Contenson (...) se montra débarbouillé de sa mulâtrerie" (1844) et qu’il aurait pour sens "aspect mulâtre". Ce mulâtrerie pourrait, dans une langue sans tabous, désigner, plus brutalement que métissage, avec plus de clarté aussi, sans fioritures, ni circonvolutions, le projet biologique de métissage généralisé que les puissants de l’idéologie politique imposent peu à peu en France et en France seulement.

 

 

 

08 février 2007

Opposable

 

 

 

 

 

 

La formation et le sens de cet adjectif ne soulèvent pas de difficulté. A l’opposé, l’emploi que l’on peut en faire est malaisé. Opposable ne continue pas un mot latin, il n’a pas été emprunté à une autre langue, c’est un adjectif de formation française. Au verbe opposer, a été ajouté le suffixe – able, qui a un double sens : à la fois passif et éventuel. De fait, opposable a pour sens : qui peut (éventuel) être opposé (passif) à quelque chose ou à quelqu’un. La première attestation, 1805, est récente, eu égard à la très longue histoire de la langue française. C’est Cuvier, le spécialiste de sciences naturelles, qui a fabriqué cet adjectif et l’a employé dans son Anatomie comparée au sens de "qui peut être mis en face, vis-à-vis". En 1846, est attesté le sens rhétorique, juridique, philosophique d’opposable : "qui peut être donné comme argument contraire". Il n’a pas d’autre sens.

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1862-1872), relève les deux sens sans les distinguer et sans préciser les domaines dans lesquels ils sont en usage, se contentant de les illustrer d’un exemple : "qui peut être mis en face, vis-à-vis" (exemple d’anatomie, "le pouce est opposable aux autres doigts") ; "qui peut être dit contre, mis contre" (exemple de droit ou de rhétorique ou de philosophie, "il n’y a pas d’argument opposable à ce dilemme"). Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935), relèvent ces deux sens, mais la description qu’ils en font est plus précise que celle de Littré : "qui peut être opposé, mis en face, vis-à-vis". Ils ajoutent qu’opposable "s’emploie spécialement en termes d’anatomie", comme dans l’exemple cité par Littré, "le pouce est opposable aux autres doigts". Le second sens est dit figuré. Il n’est en rien spécifique du droit ou de la philosophie, comme l’indique l’exemple cité qui vient de la langue commune : "cet argument n’est pas opposable à ma façon de voir". Il est vrai que le verbe opposer se rapporte aussi bien à une position dans l’espace (être en face de) et qu’à l’expression d’une divergence.

Pourtant, aucun de ces articles n’explique le sens que prend opposable dans la formulation de la loi, dite du droit opposable au logement ou du droit au logement opposable, votée récemment à l’Assemblée nationale. C’est dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), un siècle après que le mot a été enregistré par Littré, que le sens juridique est enfin exposé. Deux sens sont distingués, qui sont l’un et l’autre spécifiques à un domaine spécialisé, anatomie et droit, de sorte que l’adjectif opposable n’est plus, à proprement parler, un mot de la langue commune. En anatomie, il a le sens que Cuvier y a donné : "qui peut être mis en face de quelque chose", comme dans ongle, orteil opposable. En droit, il signifie "que l’on peut faire valoir contre un tiers". Le droit opposable au logement est donc un droit qu’un citoyen peut faire valoir contre un tiers, à savoir les autorités ou l’Etat, à charge pour ceux-ci de tout faire pour que le citoyen "sans abri" puisse être logé quelque part.

Les sens anatomique et juridique de cet adjectif sont passés dans le nom opposabilité. Le sens anatomique est illustré par une phrase de zoologue : "le gros orteil a perdu son opposabilité dans un pied ne servant plus qu’à marcher". En droit, c’est le "caractère d’un droit ou d’un moyen de défense que son titulaire peut faire valoir contre un tiers".

Dans le cas du droit nouveau, que la multiplication de tentes Quechua, vendues par la chaîne d’hypermarchés Décathlon, plantées au centre des grandes villes, comme les pavillons d’une foire exposition, a rendu soudain nécessaire, du moins selon les cadreurs de télévision et les photographes gauchistes bien pensants, le tiers, contre lequel x ou y peut faire valoir son "droit au logement", est l’Etat : toujours et encore l’Etat, comme si l’Etat était la seule matrice de la France ou comme s’il était devenu la Déesse Mère, nouvelle Isis ou Cérès, seul recours des habitants maternés d’un pays ruiné, français ou autres. Comme l’Etat logeur est plus démuni que les Etats dont relèvent les quémandeurs du droit au logement et qui, eux, se gardent bien de se faire logeurs, et qu’il est en faillite, le droit opposable a un seul effet trangible : accroître les dettes colossales de l'Etat.

 

 

 

07 février 2007

Déficit

 

 

 

 

 

 

Voilà un mot étrange. En latin, deficit est un verbe : c’est la troisième personne de l’indicatif présent du verbe déficere, "manquer". Deficit signifie "il manque". En latin, tous les sons d’un mot sont notés dans l’écriture. Le t final se fait entendre en français aussi, comme dans aconit, accessit, granit, prétérit, coït, affidavit, sufficit, transit, prurit. En français, ce verbe est devenu un nom commun. Il est attesté en 1560 pour désigner une pièce qui manque dans un inventaire. A l’origine, il est la mention apposée par un notaire, un huissier ou un scribe dans un inventaire ou une liste. De la mention, il en est venu à désigner par métonymie ce qui a fait l’objet de la mention. Dans son Dictionnaire de la Langue française, Littré s’attache à expliquer ce mode rare de formation de mots et d'évolution sémantique : "autrefois mot qui, signifiant "il manque", se mettait dans un inventaire à côté des articles, pour noter qu’une pièce dont on faisait mention ne s’y trouvait pas". C’est dans ce sens étroit qu’il est relevé dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) : "mot emprunté du latin pour signifier ce qui manque". L’article que Furetière, dans son Dictionnaire Universel publié en 1690, consacre à déficit est plus complet que celui des éditions du Dictionnaire de l’Académie française : "terme de pratique latin et indéclinable, qui se met à côté des articles d’un inventaire, où on fait mention d’une pièce produite qui ne s’y trouve pas effectivement : on ne peut pas contredire cette pièce, parce qu’elle est en déficit, ce qu’on dit autrement être produite en blanc". Furetière est conscient que ce verbe latin ne s’emploie pas seulement en mention, mais qu’il est aussi un nom français désignant une chose : "on dit aussi en quelques autres occasions qu’une chose est en déficit pour dire qu’elle manque". Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), ce sens est relevé précédé de la mention vieux : "article manquant dans un ensemble d’objets inventoriés", comme dans le Dictionnaire de l'Académie française de 1798 à 1878.

En latin, deficit est un verbe au singulier ; en français, c’est un nom qui varie en nombre. Longtemps, s’est posée la question du pluriel. En 1762, les Académiciens illustrent le sens de "pièce manquante" par l’exemple qui suit : "il y a plusieurs déficit dans cet inventaire", employant déficit au pluriel, mais sans la marque s. Ils précisent qu’il "n’a point de pluriel", ce que confirment les éditions ultérieures de leur Dictionnaire, où la même phrase "il y a plusieurs déficit dans cet inventaire" sert à illustrer le sens ancien de déficit. Littré, à juste titre, critique cette décision. Il clôt l’article déficit de la remarque suivante : "au pluriel, des déficit : telle est l’orthographe de l’Académie ; mais à accessit, elle dit : quelques-uns écrivent au pluriel des accessits". Littré en tire la conclusion qui s’impose : "il n’y a aucune raison pour ne pas étendre cette remarque à déficit et pour ne pas écrire des déficits".

Dans les éditions ultérieures de leur Dictionnaire (1935 et en cours), les Académiciens se gardent bien d’employer, que ce soit dans les exemples ou en remarque, le nom déficit au pluriel. Ils optent pour le silence. En 1935 : "il y a un grand, un énorme déficit dans les finances, dans les revenus de l'État. Il faut tant pour combler le déficit. La récolte de blé, cette année, est en déficit. Le rendement des impôts accuse un déficit". Dans la neuvième édition : "Il faudrait plusieurs millions pour combler le déficit. Être en déficit. Le déficit de la Sécurité sociale. Déficit budgétaire. On dit aussi découvert budgétaire, et, improprement, impasse budgétaire. Déficit de la balance commerciale. Déficit de la balance des comptes ou des paiements. Les transferts invisibles de la balance des paiements peuvent contribuer à diminuer le déficit de la balance commerciale. Le rendement des impôts accuse un déficit. La récolte de riz, cette année, est en déficit. Déficit immunitaire". Il n’y a dans ces articles aucune allusion au pluriel de déficit, ni aucun emploi de déficits au pluriel. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) ne se prononcent pas nettement sur la question, n’employant pas déficit au pluriel. Ils se contentent de citer les Académiciens du XVIIIe et du XIXe siècle et l’opinion d’un grammairien de talent, Dupré, qui "pense qu’il faudrait donner au mot la marque du pluriel puisque le mot est entré dans l’usage depuis le XVIIIe siècle" (1972). On peut être moderne, progressiste à tout crin, audacieux en politique ou anticonformiste en idéologie, et frileux pour ce qui est du s à déficits.

 

D’un siècle à l’autre, les articles consacrés à déficit sont de plus en plus longs. Le mot est étendu à de nouveaux domaines – d’abord aux finances, puis à l’économie, enfin aux sciences sociales. L’article du Dictionnaire de l’Académie française en 1762 a une courte phrase. En 1935, il a deux sens "ce qui manque dans une caisse publique ou privée" et "d’une façon générale ce qui manque en déjouant les prévisions". Dans la neuvième édition, il a trois sens : "montant de ce qui manque en espèces ou en crédit dans une caisse publique ou privée pour équilibrer les comptes entre les recettes et les dépenses", "par extension, ce qui manque par rapport à ce qui était attendu", "pathologie, diminution ou disparition de la résistance d’un individu aux agressions microbiennes, virales, parasitaires, etc." Dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré donne à déficit un sens : "ce qui est en moins dans un compte, dans une recette, etc." et "par extension, les averses compensent largement le déficit occasionné par les gelées dans l’alimentation du Rhône". L’article du Trésor de la Langue française (1972-1994) est encore plus long : trois sens et une dizaine d’emplois : "article manquant dans un ensemble d’objets inventoriés", "ce qui manque pour compléter une quantité donnée de numéraire ou pour balancer un compte", "dans le domaine de l’économie, écart entre une quantité réelle et une quantité prévue ou nécessaire pour répondre à une certaine demande, quand la quantité réelle est inférieure à la quantité optimale". Déficit est employé en médecine et biologie ("déficience quantitativement mesurée ou mesurable"), en psychologie (déficit psychique, intellectuel), en climatologie (déficit de saturation) ; il est même jugé littéraire ("absence de quelque chose dont la présence ou l’action est considérée comme normale, souhaitable ou nécessaire").

Le succès de déficit dans la France moderne a-t-il un sens ? Sans doute. Le déficit est un manque par rapport à un état parfait. Il suppose une perfection à atteindre ou dont il faut s’approcher. Jadis, la théologie enseignait que la perfection n’était pas de ce monde et qu’elle était propre à Dieu. Tout était manque ou déficit. Personne ne s’en étonnait. Personne ne cherchait à combler ces manques. A partir du moment où Dieu a disparu, la perfection qui le définissait est devenue l'idéal social ou le propre de la société juste, alors que, dans la société réelle, les déficits constatés sont innombrables. D’où l’extension de ce nom à tout ce qui est social.

 

 

 

 

06 février 2007

Sociocrate

 

 

 

 

 

Il n’existe pas d’article consacré aux noms sociocrate et sociocratie dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), encore moins dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935 ou dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-1872). En revanche, la formation de ce nom et son sens sont expliqués à l’article socio du Trésor de la Langue française. Ce socio (distinct du raccourcissement par aphérèse de sociologie – courant chez les potaches, comme géo résulte de l’abréviation de géographie ou psycho de psychologie) n’est pas un mot, mais un élément formantid est un "morphème" ou une suite de sons qui a un sens mais qui n’est pas autonome (socio n’est jamais employé seul) et qui sert à former de nouveaux mots. Il est très productif depuis un siècle. Il est vrai que le social a absorbé tout ce qui n’était pas social et qui faisait tache dans un ensemble uniformisé. A socio, il est possible d’ajouter un autre élément, ou encore un suffixe, tel gramme, logie, logue, cratie, ce qui donne sociogramme, sociologie, sociologue, sociolâtre et sociocratie. Ce dernier mot, comme sociocrate, est propre aux sociologues. Il a été fabriqué par Auguste Comte, qui a inventé aussi le nom sociologie. Pour cela, il a ajouté à socio l’élément grec cratie, celui de phallocratie, aristocratie, ploutocratie, autocratie…, qui signifie "pouvoir", afin de désigner une "forme de gouvernement où le pouvoir appartient à la société entière". S’il n’avait pas été illuminé, Comte aurait dû employer le conditionnel et écrire appartiendrait. L’exemple qui illustre le sens de ce mot est éloquent. C’est "délivrer l’Occident d’une démocratie anarchique et d’une aristocratie rétrograde, pour constituer, autant que possible, une vraie sociocratie, qui fasse sagement concourir à la commune régénération toutes les forces humaines" (in Catéchisme positiviste, le si bien nommé, 1852). Comte est hostile à la démocratie et à l’aristocratie, il ne veut ni de l’une, ni de l’autre : il institue donc la tyrannie de tous sur chacun. Il a fabriqué aussi l’adjectif sociocratique, "qui se rapporte à la sociocratie", dont l’emploi est illustré non pas par Comte, mais par un illuminé de l’éducation du peuple par l’avant-garde autoproclamée, le dénommé Cacérès, qui eut dans les années 1960 sa seconde de gloire et qui, depuis, a été rendu à l’obscurité : "une position sociocratique modelée de curieuse manière sur les idées d’Auguste Comte" (1964). Comte a aussi fabriqué le nom sociocrate, auquel il a donné le sens de "partisan de la sociocratie" : "nous, sociocrates, ne sommes pas davantage démocrates qu’aristocrates" (1852, toujours dans le sinistre Catéchisme positiviste). On ne saurait mieux le définir.  

Il est aisé de se représenter ce qu’est la sociocratie, à condition de la rapporter aux sociétés façonnées par Hitler ou Mussolini, ou à ce qu’elle est effectivement en Corée du Nord, à Cuba, au Vietnam ou à ce qu’elle était en Chine sous Mao ou au Cambodge sous Pol Pot. Auguste Comte n’était pas seulement un forgeron de mots, il était aussi visionnaire. Pour notre malheur, les sociocrates sont influents en France. Ils contrôlent les media, ils manipulent les partis, ils pullulent chez les extrémistes et les gauchistes. La France a le culte de la société, du social, du sociétal. Elle est atteinte de sociolâtrie : son Dieu unique est le social. On ne lit plus Auguste Comte. Pourtant, la lecture du Catéchisme positiviste et du Cours de philosophie positiviste ferait comprendre pourquoi et comment les sciences sociales et humaines prospèrent sur les ruines de la démocratie, de la pensée, de l’art, des lettres, des humanités. Incroyant, Comte admire l’Eglise catholique qui a convaincu les hommes d’adhérer au message chrétien sans les menacer du sabre. Prenant acte du désastre dans lequel elle disparaît lentement, il a l’idée de remplacer le clergé par un ordre nouveau : celui des sociocrates, savants connaissant les ressorts de l’âme humaine, formés au positivisme, chargés de diffuser le nouveau catéchisme, d’y faire adhérer les esprits et, une fois le système établi, de le maintenir. Ce clergé nouveau a fait de l’université son église. Instruit du catéchisme, ayant ses entrées dans la presse et les media de masse, dont il a formé les prêtres, petits et grands, il pénètre dans les consciences, comme si la juridiction de for intérieur était lettre vive, et, après avoir tué les lettres et proscrit de l’université les humanités, il façonne les âmes à son image : il en fait des bêtes.

 

 

 

 

05 février 2007

Charte

 

 

 

 

 

Pendant deux siècles, de 1694 à 1878, de la première à la septième édition de leur Dictionnaire, les Académiciens ont relevé ce mot sous deux formes : chartre et charte. Dans le Petit Larousse (première édition, 1906), la forme chartre est encore acceptée, bien que les Académiciens aient mentionné en 1878 qu’elle était vieillie et que Littré, dans son Dictionnaire (1863-1872), ait noté que "chartre est aujourd’hui tout à fait tombé en désuétude", alors qu’elle était la seule qui soit citée dans le Dictionnaire de Richelet (1680). Chartre (de chartula "petit écrit"; en latin médiéval "acte, document", dérivé de charta "feuille de papyrus", d’où "écrit" et "lettre") est l’ancienne forme, usitée dans la langue classique et désuète au XXe siècle.

La première attestation, au milieu du XIe siècle, est justement chartre, au sens de "lettre, écrit, acte", alors que charte date du XIVe siècle. Dans son Dictionnaire, Nicot (1606) note que ce mot "proprement doit être écrit chartre" et "prononcé charte". C’est en 1822 qu’a été fondée l’École nationale des chartes, où sont formés les chartistes, ou savants capables de lire les chartes anciennes. C’est au XVIIIe siècle que le mot est transporté dans un contexte politique pour désigner la Grande Charte d’Angleterre (1215) ; en 1814, à la Restauration, c’est aussi le nom qui est donné à la chartre constitutionnelle octroyée par Louis XVIII. A partir du XIXe siècle, il prend un sens social : "règle fondamentale", comme dans la charte du travail octroyée aux Français sous l’Occupation (1941).

Ce que montre l’histoire de charte et de ses sens, c’est que ce mot a perdu au XXe siècle son sens commercial et que, de la politique, il a basculé dans le social. En 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, sont relevés deux sens : "anciens titres, anciennes lettres patentes des rois, princes, etc." et "en termes de marine, acte conventionnel que fait le propriétaire d’un vaisseau avec un marchand qui charge dessus des marchandises pour un pays étranger". Autrement dit, une charte suppose un accord entre deux parties, une transaction, un arrangement, comme l’expose clairement Littré : "terme de commerce : charte partie, acte qui constate le louage de tout ou partie d’un navire". Il explique ce sens ainsi : "au lieu de faire le double de l’acte, on le coupait en deux parties, dont les deux contractants gardaient chacun une. Partie est ici le participe passé du verbe partir, partager". Il l’illustre d’une phrase des Mémoires de Retz : "nous ne fûmes pas plutôt arrivés qu’on nous demanda notre charte partie, qui est si nécessaire à la mer, que tout homme qui navigue sans l'avoir est pendable". Cet emploi commercial est relevé, sans être défini, dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1935) : "en termes de commerce maritime, charte-partie", mais il ne figure plus dans la neuvième édition (en cours), non plus que dans le Trésor de la Langue française, sinon dans la remarque "la documentation atteste un exemple où le mot est synonyme de contrat : chartes d'assurance" (Balzac, L’Illustre Gaudissart, 1834).

Ce sens commercial supposant une transaction dévoile ce qu’étaient les anciennes chartes féodales, dites parfois de libertés ou de franchises. Littré les définit ainsi : "acte concédant des franchises, des privilèges". Ces chartes, dites de commune ou d’affranchissement, étaient des concessions, c’est-à-dire des actes de nature commerciale : les franchises étaient accordées contre des dédommagements. Il n’y avait rien de gratuit dans ces droits octroyés. Il y a loin d’une charte des droits à une déclaration des droits. Dans la première, des droits sont concédés, c’est-à-dire vendus ; dans la seconde, ils sont révélés aux hommes comme l’est ou a pu l’être une entité transcendante, et ils sont déclarés naturels et inaliénables. Une charte est un acte par lequel un pouvoir concède à ses sujets des franchises ou des libertés ou des privilèges, principalement sous la forme d’exemptions de taxes ou de statuts prestigieux. Il en est allé ainsi pendant de longs siècles, quand les pouvoirs féodaux ont vendu aux paysans gallo-romains qu’ils étaient censés protéger quelques libertés et avantages matériels. Ils avaient besoin d’argent, ils ont contraint leurs protégés à racheter les droits dont ils les avaient spoliés. De fait, la charte suppose une inégalité entre celui qui concède des droits et ceux à qui ces droits sont concédés. Elle n’est pas gratuite, ce qui explique que le terme soit employé dans le commerce pour désigner le "louage de tout ou partie d’un navire". Les chartes ont donc mauvaise presse, à juste titre, en France, depuis que Louis XVIII a octroyé en 1814 une charte constitutionnelle et que le pouvoir de Vichy a imposé en 1941 une charte du travail.

Une déclaration est tout autre chose. Déclarer ne signifie pas "dire", mais "faire connaître" (Dictionnaire de l’Académie, 1694). En latin, declarare a le sens de "rendre entièrement clair" - d’où le sens très fort de "proclamer hautement", comme le définit Littré : "faire connaître par des paroles expresses ou par quelque chose de significatif". Une charte concède, une déclaration apprend aux hommes ce qui leur est caché. Une charte vend ce qui, par définition, est inaliénable. Une déclaration fait connaître aux hommes les droits qu’ils ignorent ou dont ils ont été spoliés, en particulier leurs droits naturels – qu’ils tiennent de la nature, avant même l’institution de toute société – et que le pouvoir élu a pour obligation, non pas d’établir, puisqu’ils sont naturels, mais de conserver ou de garantir, puisqu’ils sont imprescriptibles.

C’est pourquoi il est inquiétant de constater la multiplication des chartes en France et en Europe : charte de l’école, charte de l’environnement, charte de la qualité de l’eau, charte des Parcs Naturels régionaux, charte des droits de l’Union européenne, comme si la démocratie affaiblie se réduisait à une série de transactions commerciales. Les auteurs du Trésor de la Langue française notent ce sens nouveau "par extension", écrivent-ils : "règle fondamentale d’une institution officielle". En fait, même les réalités qui ne sont pas des institutions (environnement, qualité, etc.) sont régies par une charte. Ce qui est encore plus inquiétant, c’est que les auteurs de dictionnaires ne se souviennent plus ou ont oublié qu’une charte, même de droits, est une transaction. Littré définit charte par le verbe concéder ; à l’opposé, les Académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire se contentent du verbe accorder qui n’implique pas de transaction ("acte de l’ancien droit qui accordait un titre ou un privilège"). De même, les auteurs du Trésor de la Langue française : "acte authentique consignant des droits, des privilèges, généralement accordés par un suzerain".

 

 

04 février 2007

Révélation

 

 

 

 

 

 

En latin, revelatio (de revelare "dévoiler", velum signifiant "voile") a pour sens "action de laisser voir, de découvrir". Dans la langue latine des premiers chrétiens, ce mot s’est employé à propos de Dieu. Il est attesté en français à la fin du XIIe siècle dans un sens religieux, plus exactement chrétien : "inspiration par laquelle Dieu fait connaître surnaturellement certaines choses". Au début du XIVe siècle, il désigne aussi des actions qui ne sont pas religieuses : "action de révéler un secret, un crime". C’est à compter du XIXe siècle que le sens religieux va peu à peu s’effacer. En 1831, révélation désigne "ce qui apparaît soudain comme une connaissance nouvelle de sensations ou de sentiments jamais éprouvés" ; en 1835, une information "qui explique des événements obscurs ou fait connaître des éléments nouveaux" ; en 1902, dans le domaine sportif, un sportif "qui manifeste brusquement de grandes qualités, un grand talent" ; en 1941, le mot est employé par les photographes.

Dans les dictionnaires consultés, l’ordre dans lequel sont nommés les sens de révélation est l’inverse exact de l’ordre dans lequel ces sens sont apparus au cours de l’histoire de ce mot. Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, le premier sens exposé est le sens général (du moins en apparence) : "action de révéler", ce que les exemples cités nuancent, puisqu’ils sont presque tous en rapport avec la religion. Ainsi "on a publié des monitoires pour avoir révélation de telle chose", "ce monitoire fera venir bien des gens à révélation", "prendre droit par les révélations d’un Monitoire", "révélation de la confession", un monitoire, est-il besoin de le rappeler, étant une "lettre adressée par l’autorité ecclésiastique aux fidèles leur enjoignant, sous peine d’excommunication, de dénoncer tous les faits répréhensibles dont ils ont connaissance". Le seul exemple qui ne soit pas religieux est "révélation d’un secret". Le second sens est celui qui est apparu le premier dans l’histoire de la langue : "inspiration par laquelle Dieu a fait connaître surnaturellement aux prophètes, aux saints, à son église, ses mystères, sa volonté, sa venue, etc." Les Académiciens précisent que ce mot s’emploie sans adjectif ni complément du nom et qu’il signifie "la révélation divine" et que, quelquefois, "il se prend pour les choses révélées".

Littré ne s’embarrasse guère de l’histoire du nom et des divers sens qu’il a pris au cours des siècles. Il cite en premier le sens "laïque" et général, qui n’a aucun rapport avec la religion. C’est l’action de révéler, comme dans "la révélation d’un complot", "ces mémoires contiennent de curieuses révélations", "toute révélation d’un secret est la faute de celui qui l’a confié" (La Bruyère), et dans un sens figuré, "c’est toute une révélation" se dit "d’un fait qui, connu, en découvre une infinité d’autres". Littré cite le sens religieux en second : "inspiration par laquelle Dieu fait connaître surnaturellement certaines choses". Hostile à la religion chrétienne, Littré classe dans la même partie ce sens et celui du paganisme : "il se dit aussi des communications supposées avec les dieux dans le paganisme". Littré relève aussi le sens "absolu" : "la révélation divine ou la religion révélée" et le sens métonymique de "choses révélées". Il cite un extrait éloquent de l’Emile de Rousseau : "Dans les trois révélations, les livres sacrés sont écrits en des langues inconnues aux peuples qui les suivent : les Juifs n’entendent plus l’hébreu, les chrétiens n’entendent ni l’hébreu ni le grec, les Turcs ni les Persans n’entendent point l’arabe et les Arabes modernes eux-mêmes ne parlent plus la langue de Mahomet".

Il en est de même des Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire : la révélation est "l’action de révéler" un secret, un complot, une conspiration, un crime. Le contraire est non-révélation : "la non-révélation des crimes peuvent compromettre la sûreté de l'État", écrivent les Académiciens. De "action de révéler", le sens passe à "ce qui est révélé" : faits, informations et même personne, comme dans ces exemples "il est venu trouver la police, disant qu’il avait des révélations à faire", "la publication de cette œuvre a été une révélation". Le sens religieux, bien que, historiquement, il soit premier, est cité en second : le mot "désigne, dans les diverses religions, la manifestation directe de la pensée et de la volonté divines". De même, le sens chrétien de révélation est cité en second : spécialement, écrivent les Académiciens, le réduisant à un des avatars de la révélation : "Dans le christianisme, il désigne spécialement les enseignements directs ou l’inspiration par lesquels Dieu a fait connaître ses mystères, sa volonté, sa venue, etc."

Les auteurs du Trésor de la Langue française suivent, dans l’exposé des significations, non pas l’ordre historique, celui dans lequel les significations se sont succédé, mais un ordre a posteriori, tout relatif, donc idéologique. C’est "l’action de révéler quelque chose à quelqu’un" et le "résultat de cette action". C’est ensuite "dans les religions positives (sic), l’acte pouvant s’exercer suivant divers modes, par lequel Dieu ou la divinité, se manifeste à l’homme et lui communique la connaissance de vérités partiellement ou totalement inaccessibles à la raison" et "l’ensemble de vérités ainsi portées à la connaissance de l’homme et constituant le fondement de la religion en question". L’ordre dans lequel sont cités les exemples est tout aussi éloquent. En premier lieu est cité un extrait de Nerval, un des prosélytes du social occultisme, qui met sur le même plan les prédictions des pythies et la révélation divine : "Ne peut-il pas sembler qu’il y ait eu, dans tous les cultes intelligents, une certaine part de révélation divine ? Le christianisme primitif a invoqué la parole des Sibylles et n’a point repoussé le témoignage des derniers oracles de Delphes". L’exemple qui illustre le sens chrétien n’est cité qu’en second : "Dieu doit leur avoir dit de ce que nous ne savons pas, de ce que nous ignorons nous autres. Dieu doit leur avoir fait des révélations particulières. Hauviette : Il n’y a point de révélations particulières. Il n’y a qu’une révélation pour tout le monde ; et c’est la révélation de Dieu et de Notre-Seigneur-Jésus-Christ. De Dieu par lui-même et par Notre-Seigneur-Jésus-Christ. C’est une révélation pour tous les bons chrétiens, pour tous les chrétiens, même pour les mauvais, et pour les pécheurs, pour tous les bons paroissiens" (Péguy, Mystère de la charité, 1910). Enfin, sont exposés les sens spécifiquement humains ou sociaux ou même techniques de révélation : "phénomène par lequel une réalité cachée ou ignorée se manifeste soudainement à la conscience ou à la connaissance" ; "personne qui s’impose dans le domaine du sport, des arts, du spectacle en manifestant sa valeur, son talent, ses qualités" ("ce jeune cinéaste de 26 ans, Humberto Solas, s’impose comme l’une des révélations les plus fracassantes et les plus sûres du cinéma cubain et mondial", écrivent les journalistes communistes des Lettres française, en 1969, Solas, la révélation en question, étant une pure fiction idéologique, est tombé dans un oubli total) ; et enfin "apparition de l’image donnée par un système optique".

Cet article de dictionnaire, apparemment anodin, révèle, plus clairement que les discours savants, la disparition chez les Français et chez les Occidentaux de la métaphysique. En fait, elle s’est transformée en une autre métaphysique, toute sociale ou toute immanente, une vague religion sociale et technique. Auquel cas, l’élément grec méta dans cette métaphysique nouvelle ne signifie plus "au-dessus", mais "à côté". La métaphysique n’est plus au-dessus de la nature (ou phusis, en grec), mais tout à côté de la nature ou même dans la nature.

 

 

03 février 2007

Métis

 

 

 

 

 

Ce mot vient du latin mixticius ("né d’une race mélangée"), participe passé du verbe miscere "mêler", "mélanger". En théorie, le s final n’aurait pas dû se prononcer. Il l’a été sous l’influence du portugais mestiço "sang mêlé" ou de l’espagnol mestizo qui continuent, comme métis, le mot latin mixticius. Du XVIe au XVIIIe siècle, a été en usage la forme mestif, relevée dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718). La première attestation en français date du XIIIe siècle : "qui est fait moitié d’une chose, moitié d’une autre", puis "de basse extraction". Au XIVe siècle, ce mot se dit d’un animal "engendré de deux espèces". En 1559, Amyot l’emploie dans le cadre de la Grèce antique : "les enfants métis, c’est-à-dire ceux qui n’étaient pas nés de père et de mère naturels citoyens d’Athènes". C’est en 1615, dans un récit de voyage aux Indes occidentales (id est en Amérique), qu’il est attesté dans son sens moderne, comme adjectif et nom : "personne née d’un homme blanc avec une Indienne, ou inversement".

Il est relevé dans ce sens par les Académiciens (1762, quatrième édition) : "on appelle ainsi un homme né d’un Européen et d’une Indienne, ou d’un Indien et d’une Européenne. En Amérique, la population est composée d’Espagnols naturels et de métis". Littré confirme ce sens : "qui est né d’un blanc et d’une Indienne (d’Amérique) ou d’un Indien (d’Amérique) et d’une blanche". Il tient à rappeler que les métis sont distincts des mulâtres : "on dit mulâtre quand il s’agit d’un blanc et d’une négresse, ou d’un nègre et d’une blanche". Mulâtre dérivant de mulo "mulet", on comprend que l’analogie avec cet animal de bât ou de trait ait rendu désuet ce nom péjoratif.

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1935), ainsi que dans la neuvième édition, la référence aux indiens disparaît et la distinction entre métis et mulâtre perd sa raison d’être. Un métis n’est plus né d’un indien et d’une blanche ou d’une indienne et d’un blanc, mais "de parents de races différentes" et "spécialement d’un blanc et d’une femme de couleur, ou d’un homme de couleur et d’une blanche". Les auteurs du Trésor de la Langue française ont beau rappeler le "bon" usage ("il ne faut pas confondre métis et mulâtre, ce dernier désignant seulement l’individu issu du croisement d’un Blanc et d’une Noire, ou inversement"), mulâtre est en voie de disparition et son sens est exprimé maintenant par métis.

Dans la langue classique, métis s’emploie indistinctement en parlant des hommes ou des animaux. Les Académiciens, en 1762, précisent que le mot "se dit aussi des chiens qui sont engendrés de deux espèces, comme d’un mâtin et d’une levrette, d’une épagneule et d’un barbet". Littré confirme ces emplois, que métis soit adjectif ou qu’il soit nom : "qui est engendré par deux êtres d’espèce différente, en parlant des animaux", dans les exemples "animaux métis", "races métisses ou mélangées". Métis s’applique aussi aux plantes : "terme de botanique, fleurs métisses, fruits métis, fleurs, fruits nés du mélange de deux espèces". Le fait que le mot se dise (cf. mulâtre dérivé de mulet) aussi bien des hommes que des animaux indique le peu de prix que les hommes des siècles passés accordaient au métis et au métissage, comme cela apparaît a posteriori dans le Dictionnaire de Littré : "substantif masculin et féminin, métis, métisse, se dit en parlant des hommes et des animaux". Les exemples sont méprisants : "troupeau de métis", "donner des métis en cheptel". La remarque encyclopédique qui clôt l’article est plus méprisante encore : "le produit de deux reproducteurs de races différentes s’appelle premier métis ; demi-sang, lorsque l’un des reproducteurs est de pur sang ; le produit de l’accouplement d’un premier métis avec un individu d’une des races primitives s’appelle deuxième métis ou trois quarts de sang. On dit aussi troisième métis, quatrième métis, etc." On lit les mêmes remarques dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1935) : "il se dit aussi de certains animaux qui sont engendrés de deux espèces. Ce chien n'est pas franc lévrier, il est métis. Ses mérinos ne sont pas tous de race pure, il a aussi un troupeau métis. Il se dit encore des fleurs et des fruits nés du mélange de deux espèces. Cet œillet est métis. Cette poire est métisse. Métis s’emploie substantivement en parlant des hommes et des animaux. Troupeau de métis. Donner des métis en cheptel".  

Les auteurs du Trésor de la Langue française s’efforcent de distinguer les deux emplois de métis, fût-ce formellement, en les classant dans deux sous-parties successives : "issu du croisement de deux races de deux variétés différentes de la même espèce. 1 En parlant d’une personne ou d’un groupe de personnes. 2. En parlant d’un animal, d’une plante". Les Académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire suivent cet usage : "1. Se dit d’une personne dont les parents sont de races différentes. 2. Biologie. Se dit d’un animal, d’une plante issus du croisement d’individus de la même espèce mais qui appartiennent à des races ou des variétés différentes". Ce qu’il y a de nouveau, c’est que dans le Dictionnaire de l’Académie française, vingt ans après le Trésor de la Langue française, le sens "animal" de métis est présenté comme spécifique à la biologie. Propre à un domaine, il est en voie de devenir désuet dans la langue commune.

Il est vrai que, depuis une vingtaine d’années, les puissants, les dominants, les très bien pensants ont fait du métis une figure sociale positive et même enviable ; et ils tiennent désormais le métissage pour le nouvel horizon indépassable de la France – ce qu’étaient, dans leur esprit, la révolution et le marxisme léninisme naguère. Il est même un candidat à la Présidence de la République qui veut, du moins quand il s’adresse à des noirs et à des mulâtres, faire de la France un "pays métissé". Les autres pays du monde se gardent de se lancer dans ces expériences biologiques, un peu folles, qu’inspire la mauvaise conscience repentie, car ils savent que, s’ils sont Européens, cela n’a pas porté chance aux Allemands d’appliquer la biologie aux peuples et que, s’ils sont d’anciens territoires colonisés, le métissage n’est pas le fait du hasard, mais résulte de la colonisation d’un peuple par un autre ou par d’autres. Dans cet ersatz révolutionnaire tout vertueux, métis ne pouvait pas désigner indifféremment les hommes, les animaux, les plantes : ce nom devait être propre aux hommes. En réalité, il ne devient obligatoire qu’en France, mal gré que les citoyens en aient : c’est le fatum qui leur est imposé.

 

 

 

01 février 2007

Despote

 

 

 

Despote et despote éclairé

 

 

 

Le français a emprunté au grec d’innombrables mots. Certains de ces mots désignent des réalités belles ou honorables, tels démocratie ou philosophie ou eucharistie ; d’autres, des réalités désagréables ou méprisables. C’est le cas de despote qui, en grec, signifie "maître absolu". En français, il est attesté au XIIIe siècle comme adjectif au sens de "qui fait preuve d’autorité et d’arbitraire", comme dans cet extrait de Nicolas Oresme : "en grec despotes, c’est seigneur de la chose de laquelle il peut dire : ce est mien". Puis il est attesté comme nom au sens de "souverain" (1611) et (1748) de "souverain autoritaire et arbitraire". Chez Balzac (1831), ce mot est transporté hors de la politique pour désigner "toute personne qui exerce un pouvoir tyrannique".

Les Académiciens dans leur Dictionnaire (quatrième édition, 1762) en donnent une définition "tautologique", au sens où le mot est défini par lui-même ou un de ses dérivés : "qui gouverne despotiquement". Ils ont conscience que ce mot est propre à un état de choses révolu, puisqu’ils font des despotes des "figures" du passé ou propres à des peuples encore barbares : "despote se dit encore des gouverneurs de certains États", écrivent-ils, donnant comme exemple "despote de Servie"  (Serbie sans doute).

Là où les Académiciens ne relèvent qu’un seul mot, Littré en relève deux, distinguant entre le nom commun et celui qui désigne un titre ou une fonction : "ancien titre de plusieurs princes grecs, tels que ceux de Servie, de Valachie", illustrant ce sens par un extrait de Voltaire : "on entendait autrefois par un despote un petit prince d’Europe vassal du Turc et vassal amovible, une espèce d’esclave couronné gouverneur d’autres esclaves". Voltaire a une claire conscience de l’infâme statut servile des peuples d’Europe soumis au pouvoir islamique des Turcs. C’est aussi le "titre honorifique que les empereurs grecs se réservèrent dans l’origine et qu’ils accordèrent ensuite à leur famille". Le nom commun despote est défini avec plus de précision que dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762) : c’est, écrit Littré, un "prince qui gouverne avec une autorité arbitraire et absolue", l’illustrant de "despotes de l’Asie". Le mot s’étend aussi par métaphore à toute personne tyrannique : "par extension, écrit Littré, personne qui s’arroge une autorité tyrannique", comme dans la phrase "cet homme (il ajoute "cette femme") est un despote dans sa famille" (il ou elle "abuse de son autorité en un moment donné pour faire faire à un autre ce qui ne lui convient pas"). L’amusant dans ces définitions est le souci qu’a Littré de ne pas limiter l’autorité tyrannique aux seuls hommes, comme s’il était un de ces modernes qui mettent les noms désignant des personnes aux deux genres, de peur que les femmes ne s’offusquent de son supposé machisme : il y a des Françaises et des Français, des travailleurs et des travailleuses, des infirmières et des infirmiers, des musulmans et des musulmanes, des directeurs et des directrices, etc. – donc des hommes et des femmes despotes : faut-il dire despotesses ? Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) notent que le mot s’emploie au féminin : ainsi chez Romain Rolland (1904 : "pour obéir aux ordres de la petite despote, car il avait pris à la lettre toutes ses prétentions, il ne sortait plus de chez lui") et chez Colette (1900 : "j’ai un peu de crainte pour cette immorale petite, et je l’avertirais bien de se méfier d’Armand, mais l’autre, sa despote, prétendrait tout de suite que je suis allée dénoncer sa conduite à Richelieu"), bien que "pour parler d’une femme, on conserve généralement la forme masculine : quel despote que cette femme !", comme dans le Dictionnaire de l’Académie française, 1835-1932.

Entre despote au sens propre de ce terme, à savoir, selon Voltaire, dans les provinces de l’Empire ottoman, "l’esclave couronné gouverneur d’autres esclaves", et despote dans un sens étendu, à savoir un souverain européen, il y a un abîme, que les hommes des Lumières et Littré ont allègrement franchi. Ils n’ont pas hésité à qualifier de despote tout prince. C’est, écrit Littré, un "prince qui gouverne avec une autorité arbitraire et absolue". Il n’y a pas eu dans l’Europe classique de souverain qui ait gouverné en tyran son pays, sauf au XXe siècle l’asiate Lénine, le peintre raté Hitler et le Géorgien Staline, entre autres. Pourtant, despote désigne par mépris un "prince qui abuse ou que l’on suppose abuser d’une autorité qui en soi n’est pas absolue". Ainsi, Littré écrit que "quelques-uns traitent Louis XIV de despote", comme si, vassal des Turcs, il avait gouverné en leur nom la province soumise de France.

Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), deux emplois sont distingués, suivant que despote est péjoratif ou non. Quand il est péjoratif, il désigne le "chef d’État qui exerce le pouvoir seul et sans contrôle et qui gouverne avec une autorité absolue et arbitraire" ou le "chef d’État qui s’arroge une autorité absolue alors que le pouvoir qu’il détient n’est pas absolu en soi". En 1790, Marat fait du très bonasse Louis XVI un despote : "le monarque, poussé hors de son caractère pacifique, prend le ton d’un despote, qui veut que tout ploie sous ses ordres absolus", comme si ce monarque était Robespierre. Pour que despote cesse d’être péjoratif, il suffit d’y accoler l’adjectif éclairé. Auquel cas, il désigne le "chef d’État qui gouverne selon la doctrine du despotisme éclairé" - c’est-à-dire du despote éclairé par les Lumières de la raison ou de la philosophie nouvelle. C’est, écrivent les Académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, un "monarque de droit divin exerçant un pouvoir absolu tempéré par les lumières de la raison, selon les vœux des philosophes du XVIIIe siècle". Diderot, Voltaire et autres détestaient Louis XV et Louis XVI, qui étaient éclairés et qui n’étaient pas des despotes. Ils leur préféraient Catherine de Russie ou Frédéric II Hohenzollern, roi de Prusse, qui étaient à demi despotiques et à demi éclairés. Le despote éclairé a servi de matrice pendant tout le sinistre XXe siècle aux intellectuels, qui ont admiré ou qui admirent encore de vrais despotes d’Asie ou d’ailleurs, Lénine, Staline, Mao, Pol Pot, Castro, Nasser, Boumediene, etc. Tous étaient des tyrans et aucun n’était éclairé, sinon par les braises éteintes du marxisme ou par les flammes noires de l’islam.

 

 

 

31 janvier 2007

Révisionniste

 

 

 

Révisionniste, révisionnisme

 

 

 

En voilà deux beaux mots modernes qui sentent fort l’idéologie – des mots putois en quelque sorte. Révisionniste, adjectif et nom, est attesté en 1851 : Hugo l’emploie dans le discours pompeux qu’il prononce à l’Assemblée nationale au cours des débats sur la constitution de 1848, la dixième constitution que la France a eue en 57 ans et qui a été remplacée en 1852 par une nouvelle constitution, la onzième en soixante ans : une sorte de record digne d’une république bananière qui ne produit pas de bananes, mais qui couvre de peaux de banane la voie étroite de la démocratie. Quant à révisionnisme, il est attesté en 1897 pour désigner la volonté qui anime ceux des hommes politiques (alors ils étaient aussi nombreux qu’ils ne le sont aujourd’hui) qui exigent que la constitution soit révisée une énième fois.

C’est Littré qui, le premier dans le Supplément (1877) à son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), enregistre le mot révisionniste, adjectif et nom. Quand il est adjectif, il a pour sens "relatif à la révision d’une constitution". Ainsi, d’une assemblée qui a pour objet la révision de la constitution, on peut dire qu’elle est révisionniste. Chirac veut réunir le parlement pour que soit inscrite dans la constitution l’interdiction de la peine de mort. Ce parlement pourra être qualifié de révisionniste, mais ce qualificatif étant désuet, on ne le lira nulle part. Quand révisionniste est un nom, il désigne, selon Littré, un "critique qui fait la révision d’un texte", comme dans cet exemple (1876) : "aucune preuve positive ne démontre que la rédaction suivie dans l’Inde du Schahnameh (ancien poème persan) soit plus rapprochée de l’original perdu ; tout au plus doit-on faire çà et là quelques réserves en faveur des révisionnistes musulmans de l’Inde, qui ont conservé si fidèlement l’instinct de la vieille langue, le respect des formes archaïques et de la prononciation régulière". Dans cet emploi encore, révisionniste est désuet.

Ce qu’il y a de réjouissant dans ces mots idéologiques, c’est qu’ils passent vite : à peine fabriqués, ils sont morts ou leur sens premier a évolué. Même les sens relevés dans le pourtant très moderne Trésor de la Langue française (1972-1994) sont en train de sortir de l’usage. Quand il est adjectif et qu’il se rapporte à une personne, révisionniste a pour sens "partisan d’une révision de la constitution, d’un procès ; qui y est favorable ; qui y procède", comme dans cet extrait de Proust (1921) : "Mme Sazerat (...) était dreyfusarde. Mon père (...) était convaincu de la culpabilité de Dreyfus. Il avait envoyé promener avec mauvaise humeur des collègues qui lui avaient demandé de signer une liste révisionniste". Clemenceau évoque en 1899 "l’agitation révisionniste" et Barrès en 1923 "les idées révisionnistes". Quand il est employé comme nom, il désigne un partisan de la révision de la constitution ou d’un procès, comme dans ces exemples de Proust (1922, "toute la Chambre étant à un certain moment devenue révisionniste, c’était forcément parmi d’anciens révisionnistes (...) qu’on avait été obligé de recruter le parti de l’ordre social, de la tolérance religieuse, de la préparation militaire") et de Lefèvre (1963), auteur d’une Révolution française, qui qualifie le révolutionnaire Sieyès de révisionniste, adjectif incongru et anachronique, qui n’existait pas en 1795 : "le révisionniste par excellence était Sieyès qui, dès l’an III, opposait son plan à celui qu’on adopta (...). Une révision immédiate étant impossible, Sieyès méditait un coup d’état depuis son élection". Employé dans ce sens, ce mot est en train de devenir propre au domaine de l’histoire et de tout ce qui est révolu. Il en va de même du sens tout idéologique de révisionniste, "partisan du révisionnisme", nom attesté (1903) dans le sens de "attitude de ceux qui remettent en question les fondements d’une doctrine" et, plus particulièrement, "pratique politique qui, sous couvert d’adapter la théorie marxiste à la conjoncture en dénature le caractère révolutionnaire". La théorie marxiste étant morte, et enterrée au cimetière des horreurs inhumaines, sauf à Cuba, en Corée du Nord et dans les universités d’Occident, elle a entraîné dans sa tombe le révisionnisme, qui n’est plus que l’écho sinistre d’une folie meurtrière, comme l’atteste le très comique réviso, que relèvent les auteurs du Trésor de la Langue française avec ce sens : "Ce mot constitue, de la part des gauchistes, une injure à l’adresse des communistes, regardés comme infidèles à l’intransigeance révolutionnaire" et qu’ils illustrent de cet exemple : "un beau jour retentit sur le campus de Vincennes le chant Dehors, révisos ! Dehors révisos !" (Le Figaro littéraire, 1969). Dans ce campus, qui est aujourd’hui implanté à Saint-Denis, et dans tout le 9-3, aux injures usées jusqu’à la corde, réviso ou révisionniste, se sont substitués désormais les cris Allah akbar ou "le Coran est notre constitution", le Coran ayant la propriété de ne pas être révisable.

 

 

27 janvier 2007

Vigilance

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire illustré latin français de M. Gaffiot, le nom vigilantia a deux sens : "habitude de veiller" et "attention". Est vigilant celui qui veille, c’est-à-dire, au sens propre de ce terme, celui qui ne dort pas. Le mot vigilance a été emprunté au latin assez tardivement, à la fin du XIVe siècle. Il est d’abord attesté dans le sens "d’insomnie" - le rapport avec le fait de ne pas dormir est nettement marqué -, puis au début du XVIe siècle, dans le sens de "surveillance qui a pour but de prévoir, de prévenir ou de signaler".

C’est ce sens que les Académiciens donnent à vigilance dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) : "attention sur quelque chose ou sur quelqu’un, accompagnée de diligence et d’activité". Sont citées en exemples des phrases peu éclairantes, du type "grande vigilance", "extrême vigilance", "vigilance pastorale". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872) est encore moins explicite : il se contente de la glose "qualité de qui est vigilant". En revanche, les extraits d’écrivains qu’il cite sont plus clairs que les exemples des Académiciens : "redoublez votre vigilance à l’égard de la fille qui ne détourne point la vue des hommes, de peur qu’elle ne se perde elle-même, si elle en trouve l’occasion" ou : "la vigilance était telle en lui [l’empereur Julien] qu’il départait (id est partageait) la nuit à (en) trois ou quatre parties, dont la moindre était celle qu’il donnait au sommeil" (Montaigne, Essais, III). Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935), les Académiciens reprennent, en la reformulant, la définition de leurs prédécesseurs de 1762 : "attention que l’on porte avec diligence, avec activité, sur quelque chose ou sur quelqu’un". Ils ne jugent pas nécessaire de relever le sens de vigilance en héraldique.

L’article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) est plus complet. La définition de vigilance est identique à celle du Dictionnaire de l’Académie française : c’est "l’attention soutenue à veiller sur quelqu’un ou quelque chose", "la surveillance attentive, sans défaillance". Il existe cependant une différence notable. Les auteurs du Trésor font précéder la définition de la mention littéraire : les emplois qui semblent communs, tels manquer de vigilance ou redoubler de vigilance seraient propres à un usage littéraire, un peu recherché ou en passe de devenir désuet de vigilance. Le fait de rester éveillé ou attentif serait littéraire ! Certes, les mentions littéraire, vieilli, péjoratif, sont des jugements, et comme tout jugement, ils sont arbitraires et relatifs. Mais jamais la relativité d’un jugement n’a été poussée aussi loin, jusqu’à juger littéraire un mot qui désigne un fait, une qualité, des actes de la vie courante.

L’article du Trésor de la Langue française montre que vigilance a été étendu à des réalités sociales. Outre l’héraldique, il est en usage dans les domaines de la politique, de la psychophysiologie ("état du système nerveux permettant à l’organisme de s’adapter et d’échanger avec le milieu") de la psychologie ("état de la conscience éveillée et attentive") et de la technologie ("bouton, levier de vigilance, bouton, levier mettant en alerte un système de contrôle, de sécurité"). L’emploi le plus éclairant est celui de la politique : "comité de vigilance, comité surveillant certaines activités politiques". Est cité en exemple un extrait des Mandarins, roman de Mme de Beauvoir (1954) : "Qu’était-il au juste pour eux ? À la fois un grand écrivain et l’homme des comités de Vigilance et des meetings antifascistes". Mme de Beauvoir écrit Vigilance avec un grand V. Est-ce pour s’exonérer d’avoir été très discrète sous l’Occupation ? Sa vigilance est a posteriori – quand le fascisme a été vaincu, par d’autres qu’elles. Comité de vigilance est l’un des emplois les plus éloquents qui soient de vigilance. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens citent un emploi qui préfigure les emplois modernes. C’est le conseil de vigilance auquel ressemblent furieusement les comités de vigilance actuels, sociaux et politiques : contre le fascisme, contre le racisme, contre tous les maux dont souffre l’humanité – jamais contre le socialisme ou encore moins contre le communisme. Un conseil de vigilance est, selon les Académiciens, une "commission ecclésiastique veillant, dans chaque diocèse, sur l’intégrité de la doctrine". En reprenant le mot, les intellectuels se dévoilent : ce sont les hiérarques du clergé qui veillent à ce que leur doctrine s’applique à tout et partout. La censure n’existe plus – ou quasiment plus – en France. On conçoit que l’Eglise se préoccupe de doctrine et empêche les déviations. Mais, en dehors d’une Eglise et de la censure d’organismes d’Etat, les conseils, les comités, les hautes autorités, les commissions, les coordinations, etc. de vigilance ou de surveillance, qui pullulent dans la société, n’ont pas d’autre raison d’être que de surveiller, censurer, faire taire les citoyens et rendre caduque l’article 7 de la Déclaration des Droits de l’Homme qui pose comme un absolu la "libre communication des pensées et des opinions". Autrement dit, il existe en France des flics de la pensée ou des commissaires politiques de l’opinion, réunis en conseils, comités, hautes autorités, commissions, coordinations (à plusieurs, il est facile de faire peur aux citoyens isolés) qui décident que des idées sont bonnes ou mauvaises et qui s’érigent en censeurs d’autrui.


 

 

24 janvier 2007

Musée

 

 

 

    Le mot est ancien. C’est une adaptation du latin museum, emprunté au grec. Dans la Grèce antique, il désigne la petite colline d’Athènes consacrée aux Muses et où est érigé le musée ou temple des Muses. Par extension, à Alexandrie, sous les Ptolémée, ces souverains grecs de l’Egypte, le mot a désigné un lieu consacré aux arts qu’inspiraient les Muses, à la fois une académie, une bibliothèque, un musée. C’est d’ailleurs dans ces deux sens qu’il est attesté en français jusqu’au milieu du XVIIIe siècle : au XIIIe siècle, "chez les Anciens, sorte d’académie, de collège où l’on cultivait les arts, la poésie” ; en 1721, dans le Dictionnaire de Trévoux,  “nom de l’académie fondée par Ptolémée dans son palais d’Alexandrie”. Il est enregistré pour la première fois en 1762 dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française au sens propre à l’histoire de l’antiquité de “lieu destiné à l’étude des beaux Arts, des Sciences et des Lettres”.

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), a le mérite de rappeler le sens historique de musée (“anciennement et proprement, temple des Muses (sens inusité)” et “par extension, édifice où l’on se livre à l’art, à la poésie, à l’érudition, etc.” (ainsi “des harangues se tenaient dans les musées d’Athènes”) et “particulièrement, le grand établissement fondé par les Ptolémées à Alexandrie pour la culture des lettres et des sciences”) qu’il distingue du sens moderne : “aujourd'hui, lieu destiné soit à l’étude, soit à rassembler les monuments des beaux-arts et des sciences, les objets antiques, etc. ” (musée du Louvre, musée britannique, musée du Vatican).     

En français, la forme musée a longtemps été concurrencée par muséum. Ce n’est qu’à la fin du XVIIIe siècle que les deux mots ont été rapportés chacun à un domaine spécifique : musée aux arts et muséum à la nature ou à l’histoire naturelle, au moment où sont établis les premiers musées : en 1797, le musée central des Arts au Louvre,  en 1803, le musée Napoléon au Louvre, devenu “musée royal” en 1815. Mercier, dans son Tableau de Paris (fin du XVIIIe siècle), note que les musées sont des “établissements nouveaux que quelques particuliers s’efforcent de naturaliser parmi nous”.     

Il est deux phénomènes “sociaux” et “modernes” que révèle musée : c’est l’extension à l’infini de ce nom et l’embarras que suscite cette réalité moderne qu’est le musée dans une France de plus en plus post-moderne et qui s’attache à liquider tout ce qui est moderne, depuis qu’elle a liquidé tout ce qui n’était pas moderne.

Tout faisait ventre chez Rabelais, tout fait musée dans la France moderne : le silence, les objets de la vie courante, la vie d’autrefois, un meuble, une chambre, une maison, une ville, un quartier, une usine désaffectée, une mine, un pont tournant, un vieux navire, les herbes, les simples, les plantes, les fruits et légumes anciens, les costumes, etc. : même les horreurs peuvent être recueillies et exposées dans un musée. Il y a des rues musées, des églises musées, des palais musées, des villes musées, des écomusées (évidemment – qui ne sont pas économiques), qui, tous, sont destinés aux touristes oisifs et avides de pittoresque – étrangers de préférence ou, s’ils sont français, ploucs ou troisième âge promené dans des cars de tourisme. Quand un pays ne produit plus rien, il ne lui reste plus qu’à vendre ses paysages, ses plages, ses villages, ses rues, son patrimoine : il se transforme en vaste Disneyland. Il devient un parc d’attractions pour élites mondialisées. Bien avant que le phénomène se généralise, les écrivains l’avaient décrit dans des termes prémonitoires. Les Goncourt (1869) : “elle allait à une église, à quelque reste ancien, à un marché, à tout ce qui, dans cette ville musée, arrête le pas et le regard avec un souvenir, une sculpture, un décor” ; et Romain Rolland (1910) : “il n’allait pas dans les salons pour cultiver sa renommée, mais pour renouveler sa provision de vie, son musée de regards, de gestes, de timbres de voix, tout ce matériel de formes, de sons et de couleurs, dont l’artiste a besoin d’enrichir périodiquement sa palette”. On ne peut pas résister au plaisir ironique de citer Mme de Beauvoir, la Bernadette Soubirous du progressisme : “toute petite, je m’émus au musée Grévin devant les martyrs livrés aux lions, devant la noble figure de Marie-Antoinette” (Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958). Enfant, les images l’émouvaient ; plus tard, les millions d’enfants, de femmes, de vieillards, tous livrés aux griffes acérées des deux socialismes, national et international (85.000.000.000 : en toutes lettres, quatre-vingt cinq millions de morts) ne lui ont même pas tiré une ligne de protestation.

On comprend dès lors que le musée, étendu à toute réalité du monde et intégré à une économie immatérielle, soit déconstruit. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, Littré définit le musée moderne comme un lieu destiné “soit à l’étude, soit à rassembler les monuments des beaux-arts et des sciences, les objets antiques, etc.”. Dans la définition qu’en donnent les Académiciens en 1935, le mot étude a disparu : la destination d’un musée est de “réunir, conserver, classer et exposer les œuvres d’art, les objets et les documents intéressant les sciences et leurs applications”. Ces quatre verbes sont repris dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) : “édifice où l’on réunit, conserve, classe et expose au public des œuvres d’art, ou des objets et documents intéressant un domaine du savoir”. Les auteurs du Trésor de la Langue française reprennent la conception que les Académiciens se font du musée : “établissement ouvert au public où sont conservés, répertoriés, classés des objets, des documents, des collections d’intérêt artistique, scientifique ou technique”. Aux finalités de savoir, sciences, arts, ils ajoutent, comme il fallait s’y attendre, un but social. Ce n’est plus seulement pour approfondir la connaissance des arts et des sciences que l’on établit un musée, c’est aussi, et de plus en plus souvent, pour divertir les oisifs, combler les flux touristiques, offrir à tous des loisirs, satisfaire les RTT obligatoires : “dans un but socioculturel et pédagogique”, est-il écrit dans le Trésor de la Langue française. En 1955, René Huyghe, qui a été un grand historien de l’art, avance une hypothèse tout intellectuelle pour rendre compte de cette folie muséale : “notre contemporain est requis de ne plus vivre que par ses sensations et surtout celles du regard. (...) c’est par elles qu’il entend acquérir les notions qu’il pensait jadis ne pouvoir chercher que dans les textes. Est-il une autre explication à la vogue des musées”. Evidemment, il y a d’autres explications, serait-ce la transformation de la France en vaste zone pour oisifs.

Dans ce contexte, le concept de “musée” comme lieu d’étude et de connaissance ne peut pas résister au règne de la marchandise et de la transformation du réel en parc touristique. Les musées, jadis modernes, qui étaient consacrés à la connaissance, tels les musées de l’Homme, des Arts et Traditions populaires, des Arts d’Asie et d’Océanie, sont devenus, en vingt-cinq années d’agit-prop post-moderne à la Lang, ringards, démodés, sans intérêt. Le quadrige infernal com. pub mode média leur a ôté toute substance. Même le Louvre est touché. Pour faire dans l’agit-prop, ses conservateurs prostituent les collections et le savoir-faire français dans la vaste zone commerciale de luxe, et toute climatisée, établie en plein désert. Les chameliers drogués au kat qui y habitent n’ont que faire des Noces de Cana, mais ils ont du fric à ne savoir qu’en faire. Le musée n’a plus d’autre raison d’être que de le leur piquer.

 

 

17 janvier 2007

Progressisme

 

 

 

Progressisme et progressistes

 

 

 

Voilà deux mots modernes. La langue française ne les a empruntés à aucune autre langue. Ils sont bien français, tels terrorisme et terroriste, par leur mode de formation : adjonction d’un suffixe (iste et isme) au nom progrès. Ils ne sont relevés dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées à ce jour (1694-1935). Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872) et le Supplément (1877), est le premier lexicographe à les enregistrer. Progressiste est attesté comme adjectif en 1830 et comme nom en 1841 dans le Manifeste de l’école sociétaire de Fourier. Progressisme y est contemporain : il est attesté en 1842 au sens de "système de progrès, continuel progrès", et en 1877, sous la forme progressisme allemand, dans la Revue des Deux Mondes (emploi que cite Littré dans son Supplément : "naguère encore Berlin était la capitale du progressisme allemand, il y régnait en maître").

Littré mentionne progressiste comme un néologisme. Il y donne le sens de "qui partage les idées de progrès" (au sujet d’une personne) et de "qui est consacré au progrès politique et social" (pour ce qui est des choses). Dans le Trésor de la Langue française, progressiste a trois sens, qui sont tous en relation avec le social. Il désigne celui qui est partisan d’une modification de la société par des réformes ou des moyens violents (le contraire est conservateur, réactionnaire) ou il qualifie les idées de ceux qui prônent cette modification. Il désigne ceux que l’on nommait jadis les "républicains", comme dans cette phrase de Zola ("le conseil municipal était coupé par moitié, une moitié cléricale et réactionnaire, une moitié républicaine et progressiste, toujours en lutte", 1902). Enfin, il désigne les partisans d’une politique d’extrême gauche. En quoi l’extrême gauche a-t-elle fait progresser qui que ce soit ou quelque pays que ce soit ? Les seuls progrès dont elle est responsable appartiennent à l’ordre des crimes sans nom.

Dans ce même Trésor, progressisme désigne à la fois une doctrine et, surtout après la seconde guerre mondiale, un mouvement politique. La doctrine présuppose que l’homme est capable de progresser de façon continue et toujours dans le bon sens : vers le haut. "(Il faut) éviter deux tendances également redoutables : l’une qui, en voulant sauver et conserver l’essentiel, conserve en même temps ce qui ne l’est pas et qui nous fait tomber dans le mauvais traditionalisme, dans l’intégrisme ; l’autre qui, en voulant changer ce qui doit être changé, change aussi ce qui ne doit pas l’être et qui nous conduit au progressisme, au modernisme" (cardinal Jean Daniélou, 1974). Après 1945, le progressisme, en tant que "mouvement politique et religieux" touche les catholiques qui veulent marier le christianisme au marxisme : "dans le sein du catholicisme, l’ascension du clergé indigène, la naissance du progressisme (...) divisent et inquiètent l’église romaine" (1957). Il se rapporte aux chrétiens qui ont des idées politiques "très avancées" (Mauriac, 1957 : "le miracle de la multiplication des pains (...) voilà ce qu’est l’Église (...) Que je me sens étranger, au fond, à la bataille du progressisme et de l’intégrisme !"). Il fallait que ces pauvres chrétiens fussent aliénés pour espérer que ces idées "très avancées" pussent apporter quelque progrès que ce soit à qui que ce soit.

Le progrès prend des formes diverses, dont certaines sont honorables, en particulier quand elles se rapportent à la médecine ou aux techniques. Là, le progrès est tangible. De nombreuses vies ont été sauvées grâce à la pénicilline. N’importe qui sait qu’il est plus facile et plus efficace de faire creuser une tranchée par une machine que de la creuser à la pioche. Or, les noms progressisme et progressiste ne se rapportent pas à ces inventions, avancées, faits louables qui sont autant d’incontestables progrès, mais à la fiction ou aux ombres du politique et du social. En quoi la société que forment les habitants actuels de l’Amérique du Nord est-elle préférable (ou même meilleure) à celle que formaient leurs prédécesseurs avant le début du XVIe siècle ? La seule réalité sociale ou politique qui distingue la France du XVIIe siècle de la France du XXe siècle est le remplacement de la vieille religion catholique par la nouvelle religion du tout social ou du social sacralisé. Le progressisme n’est rien d’autre que la substitution d’une croyance à une autre. Croire que cette substitution a été un progrès, c’est s’abuser.

 

 

16 janvier 2007

Compétence

 

 

 

 

 

 

 

On nous rebat les oreilles des compétences et des compétents et même des compétences qui distingueraient les compétents, surtout les compétents en sciences sociales, du troupeau humains ou du vulgaire, comme on disait jadis. Le mot est emprunté au bas latin competentia, "proportion" ou "juste rapport", dérivé de competere, "se rencontrer au même point", "s’accorder avec", "rechercher concurremment". En français, il est attesté au milieu du XVe siècle dans en compétence de avec le sens "par rapport à". A la fin du XVIe siècle, apparaît le sens moderne. Compétence est un terme de droit qui signifie "aptitude d’un tribunal". Un siècle plus tard, en 1690, il est relevé par Furetière, dans son Dictionnaire, avec le sens de "capacité de quelqu’un en telle ou telle matière". Ce n’est qu’au début du XXe siècle qu’il désigne, par métonymie, une "personne compétente". En 1585, est attesté le sens de "rivalité" ou de "lutte", sous l’influence du verbe latin competere relevé dans le Dictionnaire latin français avec le sens de "rechercher concurremment" (cf. compétition).

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), il a le sens juridique moderne de "droit qui rend un juge compétant". De là, par figure, de quelqu’un "qui n’est pas capable de juger d’un ouvrage ou d’une matière", on dit que "cela n’est pas de sa compétence". Ce nom signifie aussi "concurrence" ou "prétention d’égalité" comme dans "il n’y a point de compétence entre un bourgeois et un seigneur, entre le prince et son sujet". Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré présente ce mot comme un "terme de droit". C’est "l’attribution, le pouvoir d’un tribunal, d’un fonctionnaire, d’un officier public". Ainsi "juger la compétence", c’est "décider à quel tribunal appartient la connaissance d’une affaire". Le sens figuré est, selon Littré, "l’habileté reconnue dans de certaines matières et qui donne un droit de décider" (Vaugelas a, "dans les questions grammaticales", une compétence) et, par abus, "rivalité" - sens que ne relèvent ni les Académiciens dans les huitième et neuvième éditions (1932-35 et en cours de publication) de leur Dictionnaire, ni les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994). Les Académiciens (huitième édition, 1932-35) distinguent le sens juridique et premier (le plus important) du sens étendu et social. Comme terme de jurisprudence, compétence signifie "droit qu’un tribunal, qu’un juge a de connaître de telle ou telle manière, de telle ou telle cause" et comme terme "de société", "aptitude d’une personne à juger d’un ouvrage, à parler savamment sur une matière, etc."

Longtemps, la compétence a été une prérogative des seuls juges et tribunaux. Dans la langue moderne, elle s’étend à l’administration. C’est, dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) et selon les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, "l’aptitude d’une autorité publique à effectuer certains actes". Du juge, elle est passée aux maires, aux préfets, aux ministres et aux secrétaires d’Etat et, sous la IVe République, au Président du Conseil, qui avait la compétence réglementaire. A ces compétences, les Académiciens ajoutent (neuvième édition) la compétence nationale, celle "qui relève exclusivement de la souveraineté de l’État" et qui, au moment où elle est citée comme exemple de dictionnaire (pour la première fois, dans le Dictionnaire de l’Académie française), est en passe de devenir une nostalgie ou un vestige en France.

Hors de cet emploi juridique, c’est-à-dire dans le social, le sens de compétence a évolué, dans des proportions notables, en moins de trente ans. Ainsi, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) donnent à ce nom un sens restreint : c’est la "capacité que possède une personne de porter un jugement de valeur dans un domaine dont elle a une connaissance approfondie". La compétence est encore un fait de parole : elle se réalise dans le "jugement de valeur" énoncé, à l’instar de Vaugelas en matière de langue ou de grammaire (cf. ci-dessus, Littré). Selon les Académiciens aujourd’hui (neuvième édition, en cours de publication), ce n’est plus aux seuls jugements de valeur énoncés que se remarque la compétence, mais aux actes justes et appropriés qu’elle fait accomplir : elle est la "capacité, fondée sur un savoir ou une expérience, que l’on reconnaît à une personne". Ainsi, la qualité de compétent peut être attribuée à un plombier muet ou à un soudeur qui n’exprime jamais de jugement de valeur sur quoi que ce soit, mais qui connaît son métier.

Comme les auteurs du Trésor de la langue française sont d’éminents linguistes et qu’ils sont modernes, ils prêchent aussi pour leur paroisse, ce qui est objectivement archaïque – comme une épave arrachée aux temps anciens et qui dérive dans l’océan moderne. Personne n’est parfait, même pas les auteurs de dictionnaires. Ils accordent donc plus de place au sens spécifique et en conséquence étroit, mais du dernier cri, de compétence dans les développements les plus récents de la recherche universitaire en linguistique (en réalité, une petite branche, presque une brindille, mais en vogue alors aux Etats-Unis d’Amérique, sous la houlette du grand prêtre Chomsky), en grammaire générative, qu’au sens juridique : c’est le "système de règles intériorisé par les sujets parlants et constituant leur savoir linguistique, grâce auquel ils sont capables de prononcer ou de comprendre un nombre infini de phrases inédites" ou encore "la performance (au sens anglais de ce terme) est la manifestation de la compétence des sujets parlants dans leurs multiples actes de parole" ou, selon un éminent linguiste, "tout sujet adulte parlant une langue donnée est, à tout moment, capable d’émettre spontanément, ou de percevoir et de comprendre, un nombre indéfini de phrases que, pour la plupart, il n’a jamais prononcées ni entendues auparavant ; tout sujet parlant possède donc certaines aptitudes très spéciales, qu’on peut appeler sa compétence linguistique, et qu’il a acquises, dans son enfance, au cours de la brève période d’apprentissage du langage" (Ruwet, 1967). Ce remue-ménage verbal se passait à la fin des années 1960 et au tout début des années 1970 : il est historiquement daté. Il était up to date, il est out of date : en un mot, ringard.

Cela ne retient pas les Académiciens de relever dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (l’actuelle, en cours) ce sens de compétence, minuscule et étroitement relégué dans la recherche en grammaire générative : "aptitude théorique de toute personne parlant une langue à produire et à comprendre un nombre indéfini de phrases". Il est fait aux Académiciens, depuis un siècle ou deux, une réputation détestable : ils seraient hors du coup, vieux jeu, ringards, bornés (en toutes choses, évidemment), incultes, ignares, conservateurs, réactionnaires, étroits d’esprit, etc. Il semble qu’ils n’ignorent pas les qualificatifs qui leur sont accolés par les compétents en tout. Ils donnent des gages à la modernité – du moins, ils essaient de montrer patte blanche, mais à contretemps, puisque le sens linguistique de compétence, du dernier cri en 1970, est passé de mode, au moment où les Académiciens croient juste de le relever. Il semble pourtant, à lire attentivement ce qu’ils écrivent, qu’ils soient moins suivistes, moins moutonniers, moins grégaires qu’ils n’en ont l’air. La compétence à générer des phrases inouïes et sans cesse nouvelles est, pour les linguistes, générale et propre à tous les hommes, quelque langue qu’ils parlent ; pour les Académiciens, c’est une aptitude "théorique". Ce qualificatif est admirable : il signifie à la fois "prévu par la théorie" et "qui n’a pas de réalité", "fictif", "imaginaire". Quand on sait que certains contemporains (plus nombreux qu’on ne le croit) ne connaissent que trois ou quatre cents mots, l’adjectif théorique est parfaitement adéquat, à condition qu’il soit entendu dans le sens de "fictif".

 

 

15 janvier 2007

Animation

 

 

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire illustré latin français de M. Gaffiot, animatio est traduit par 1) "qualité d’un être animé" et 2), au sens figuré, "ardeur". Dans le sens 1), il tient au nom anima (féminin) "souffle vital, âme" ; dans le sens 2), au nom animus (masculin), "ensemble des facultés de l’âme", "esprit". Ces deux sens se retrouvent dans animation. Au XIVe siècle, est attesté le sens de "principe vital, force qui donne la vie" ; au XVe siècle, le sens de "colère, emportement".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, jusqu’à la fin du XIXe siècle, seul le premier sens est relevé. En 1762, les Académiciens (quatrième édition) en font un "terme didactique", qui appartient à la théologie – chrétienne, est-il besoin de le préciser, pas de l’Autre. C’est "l’union de l’âme au corps", en particulier dans le fœtus. Le seul exemple cité est "l’animation du fœtus". Ce sont les deux premiers sens que relève Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872) : "action d’animer, de donner de la vie" et "en particulier, union de l’âme au corps dans l’embryon humain" (exemple "l’animation du fœtus"). Dans les huitième et neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française, le sens particulier d’animation du fœtus n’est plus exposé, alors qu’il l’est dans le Trésor de la Langue française, sous la rubrique théologie, "le fait de l’union de l’âme à un corps organisé" et qu’il est illustré de trois exemples : "Le corps est animé dès que l’âme vient en lui" (in Théologie catholique, 1909) ; l’habituelle "animation du fœtus" ; un autre extrait de la Théologie catholique de 1909, "les partisans de l’animation immédiate affirment que c’est au moment même de la conception que l’âme est créée et unie au corps. Les partisans de l’animation médiate retardent l’entrée de l’âme dans le corps et la fixent à l’époque (...) où le corps est construit, du moins dans ses organes principaux".

Le second sens est relevé dans le Dictionnaire de Littré : c'est "vivacité, chaleur" et il est illustré d’un seul exemple du cru de ce lexicographe : "l’animation qu’il met dans ce qu’il dit . C’est sur ce sens que s’étendent les Académiciens en 1935 : "il désigne aussi figurément la vivacité, la chaleur que l’on met à faire une chose", comme dans "l’animation de ses gestes", "il parle, il discute avec animation", "mettre de l’animation dans une réunion", "l’animation d’une ville". Dans la définition, telle qu’elle est exposée dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, ce mot, qui a été longtemps propre à la théologie, est presque uniquement social. Le sens théologique, cité en premier, est précédé de la mention vieilli : c’est "l’action d’animer ou résultat de cette action". Il est illustré de l’exemple "l’animation de la matière par le souffle de Dieu". Les autres sens relèvent du social. C’est " la vivacité, la chaleur, l’entrain que l’on met dans une action, un geste, un mouvement". Exemples : "il mettra un peu d’animation dans le débat", "discuter avec animation", "l’animation d’un orateur à la tribune". C’est encore "l’activité, le mouvement dans un lieu, dans un groupe", comme dans "l’animation des fêtes foraines", "l’animation de la foule un jour de marché". Enfin, le quatrième sens est celui du cinéma : "film d’animation, film mettant en scène divers personnages tels que poupées ou marionnettes, animaux fabriqués ou même objets, dont les modifications successives donnent, à la projection, l’illusion du mouvement".

Dans le Trésor de la Langue française, le premier sens du nom animation, celui qui date du XIVe siècle et qui est propre à la théologie, est précédé de la mention rare. C’est "l’action de communiquer ou de posséder la vie", comme dans la phrase de Volney (1791) : "Dieu fut l’esprit vital qui, répandu dans tous les êtres, anima le vaste corps du monde". Les autres sens se rapportent, quand ils ne sont pas propres au visage ou aux gestes d’une personne, aux réalités sociales : rue, ville, grands centres de commerce, bourse, banques, immeubles commerciaux, etc. Il est donc dans l’ordre des choses que la sociologie s’approprie l’animation : "en méthodologie des sciences psychologiques et sociales, l’animation est la propriété générale des méthodes de conduite des groupes, méthodes qui ont pour but d’accroître la participation et de favoriser la progression du groupe vers ses objectifs" (Mucchielli, 1969). Le social, comme la théologie, exige que soit insufflée de l’âme dans les choses, non pas un souffle divin, mais le souffle du politique ou de l’idéologique. Citons un aménageur de grands ensembles d’habitation (on désignait ainsi dans les années 1960 et 1970 les clapiers ou les cages à humains) tout entier confit en social : "il ne suffit pas de fonder des maisons, voire des centres de jeunesse pour subvenir aux loisirs extra-sportifs au sein du périmètre d’habitat, mais (...) il faut rendre ceux-ci attrayants et les faire fonctionner sous l’impulsion de "meneurs de jeu". C’est en fait une profession nouvelle qui se crée, tenant du moniteur de colonies de vacances, de l'éducateur sportif, du metteur en scène, etc. Il faut donc une équipe d’animation avec des camarades plus âgés, engagés dans une activité professionnelle qui assure à titre de référence leur droit à guider. Il faut enfin un chef. Pour le moment, on ne saurait faire appel qu’à des animateurs bénévoles" (1963). Il suffit de constater ce que sont devenus ces grands ensembles d’habitation pour estimer à sa juste valeur – proche du rien – ce que les experts en sciences sociales et en aménagement urbain ont fait de l’animation. A quoi bon se prendre pour Dieu si c’est pour tomber aussi bas ?

 

 

13 janvier 2007

Humanistes

 

 

 

 

 

En matière de langue, les apparences sont trompeuses. Il semble, si l’on se fonde sur les ressemblances, que le nom et adjectif humaniste est dérivé du nom humanisme ou vice-versa. La réalité est tout autre. Ce qui fait que ces deux mots n’ont pas de lien véritable, sinon à la fin du XIXe siècle, c’est l’histoire de la langue et de leurs sens respectifs. Ils ne sont pas apparus en même temps. Humaniste est attesté en 1580 pendant un siècle que l’on a nommé a posteriori Renaissance et que, beaucoup plus tard, les historiens ont considéré comme le "siècle de l’humanisme" ; humanisme est attesté en 1765, encore que l’attestation soit isolée. Ce nom n’est vraiment employé qu’à compter de la seconde moitié du XIXe siècle. Ces deux mots sont étrangers l’un à l’autre par le sens. A la fin du XVIe siècle, humaniste désigne un "homme érudit et lettré", c’est-à-dire versé dans la connaissance des langues et lettres de l’Antiquité ou humanités. A l'opposé, humanisme désigne "l’amour de l’humanité", puis la doctrine qui prend pour fin "la personne humaine" (et non pas Dieu). Ces mots ne dérivent pas l’un de l’autre, en dépit de l’identité de leur suffixe iste et isme. Ils sont formés, à plus de deux siècles de distance, à partir du même mot, humanité, entendu dans deux sens différents : connaissance des lettres et langues de l’Antiquité (humaniste) et ensemble des hommes (humanisme). Voilà pourquoi ils doivent être étudiés séparément.

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1718 (deuxième édition) à 1932-35 (huitième édition), humaniste est un nom et seulement un nom. Il faut attendre la neuvième édition, en cours de publication, pour que l’emploi de ce nom comme adjectif soit relevé et défini. D’une édition à l’autre, le sens ne varie pas. C’est en 1762 "celui qui sait bien ses humanités" ; en 1932-35, "celui qui a une connaissance approfondie de la langue et de la littérature grecque et romaine". Dans la quatrième édition (1762), il est précisé que le nom "se dit aussi de celui qui enseigne les humanités" : en 1932-1935, c’est le professeur des lettres, et non pas l’humaniste, qui, dans les lycées et les universités, enseigne les humanités – ce qui signifie que la connaissance approfondie des langues et de la littérature de l’Antiquité n’était pas alors réservée à ceux qui les enseignaient. Il y a un siècle, il était courant que des physiciens, des médecins, des juristes, des écrivains sachent bien le latin et le grec. Dans la huitième édition, humanités a été remplacé par connaissance approfondie de la langue et de la littérature grecque et romaine, peut-être parce que humanités risquait de ne plus être compris. En revanche, ce qui ne change pas d’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, c’est le genre. On dit un, non une, humaniste. Le nom est toujours le masculin, bien que le suffixe iste puisse être indifféremment de l’un et de l’autre genre. La raison ne tient pas au machisme imaginaire que la seule langue française est accusée (sans preuves) de charrier, mais à l’histoire, non pas de la France, mais de la langue : humaniste est aujourd’hui un terme historique, dans la mesure où, quand il signifie "qui sait bien ses humanités", il se rapporte, non pas à l’état actuel de la culture, mais à ce qu’était la vie de l’esprit dans les siècles classiques, et même antérieurement, quand la connaissance des lettres anciennes était le fait des seuls hommes.

Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré donne à humaniste trois sens : "celui qui étudie les humanités dans un lycée, dans un collège", "celui qui sait, qui enseigne les humanités", "en Allemagne, ceux qui font de l’étude des langues classiques la base de l’enseignement ; par opposition à réalistes, ceux qui se livrent à l’industrie". Ainsi, selon Littré, un potache apprenant le latin et le grec était un humaniste. Il n’illustre ce sens d’aucun exemple. Ce sens est relevé dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) : "élève qui fait ses humanités" (sens attesté dans le Vocabulaire de la langue pédagogique de Foulquié, 1971). Seul un germaniste pourrait confirmer si l’opposition entre les humanistes et réalistes fait encore sens dans l’Allemagne actuelle. A propos du deuxième sens "qui sait, qui enseigne les humanités", Littré remarque que dans ce sens, humaniste "ne se dit guère qu’avec une épithète" : "un bon, un savant humaniste", comme dans la phrase de Bossuet : "jeune encore et grand humaniste, nouvellement appelé par l’électeur Frédéric pour enseigner la langue grecque, Mélanchthon n’avait guère pu apprendre d’antiquité ecclésiastique avec son maître Luther". Le mot est illustré d’une phrase de Montaigne (Essais, I) : "il se voit plus souvent cette faute, que les théologiens écrivent trop humainement, que cette autre, que les humanistes écrivent trop peu théologalement". Les uns traitent plus souvent de l’homme que de Dieu (ce en quoi ils s’écarteraient de leur "mission") ; les autres "écrivent trop peu théologalement", ce qui semble signifier qu’ils traitent de façon exclusive de l’homme. Le parallèle entre les théologiens et les humanistes est éclairante : il anticipe de trois siècles l’évolution du sens de humaniste. En effet, dans le dictionnaire Larousse du XIXe siècle (1873), humaniste prend un nouveau sens théologique : en fait, un ersatz de théologie. Il désigne le penseur ou le philosophe pour qui "l’homme" est "la valeur suprême" : autrement dit, Dieu a été remplacé comme fin ultime par l’homme. Ce sens est dérivé du nom humanisme, entendu en 1846 par Proudhon, non plus comme l’amour de l’humanité, mais comme la "doctrine qui prend pour fin la personne humaine" et qui est la nouvelle religion, sociale ou socialiste, de la modernité. Humaniste, pendant des siècles, a été propre à la vie de l’esprit ou à la cultura animi chère à Cicéron ou à Hanna Harendt ; à la fin du XIXe siècle, il a basculé, en même temps que culture ou art, dans le social ou le sociétal ou dans la théologie humanitaire et sociale.

Ce sens est relevé dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : "penseur qui fonde sa réflexion sur la reconnaissance de l’homme comme valeur universelle" et "partisan de l’humanisme" (Dictionnaire de l’Académie française) et "philosophe qui, considérant l’homme comme la mesure de toute chose, cherche à l’épanouir en prônant le développement des facultés proprement humaines" (Trésor de la Langue française), comme dans cet exemple de Sartre (La Nausée, 1938) : "l’humaniste dit "de gauche" a pour souci principal de garder les valeurs humaines ; il n’est d’aucun parti, parce qu’il ne veut pas trahir l’humain mais ses sympathies vont aux humbles : c’est aux humbles qu’il consacre sa belle culture classique". Aujourd’hui, l’humaniste de gauche, non seulement a renié toute culture classique, mais encore il a fait table rase pour en interdire la connaissance aux humbles et à ceux qui ne le sont pas.

C’est dans ces deux dictionnaires que sont relevés les emplois d’humaniste comme adjectif, qualifiant une personne ("qui souscrit à l’humanisme de la Renaissance ou à tout autre humanisme") ou des choses ou des idées : "relatif à l’humanisme", qu’il soit celui de la Renaissance ou celui des temps modernes, comme dans cet exemple tiré de Situations (Sartre, 1949) : "la pensée révolutionnaire est humaniste. Cette affirmation "nous sommes aussi des hommes" est à la base de toute révolution". Sachant ce qu’est la pensée en question et surtout ce à quoi elle a abouti (quatre-vingt cinq millions de morts, quatre génocides, près de deux milliards d’hommes réduits à l’esclavage et autres abominations), on est en droit de conclure que la valeur suprême des humanistes de la modernité dernier cri n’est pas l’homme, mais l’homme mort.

 

 

 

 

 

 

08 janvier 2007

Excommunier, excommunication

 

 

 

 

Voilà deux mots, un verbe et le nom qui en dérive, qui disent clairement ce que sont la communication et son avatar moderne de com. : en particulier, le lien qui unit étroitement la communication à la communion. Excommunication est, sous la forme excommunicatio, un mot latin de la vieille chrétienté européenne. Il a pour sens, dès qu’il apparaît en français, à la fin du XIIe siècle, "interdiction de communier" et, de fait, "exclusion de la communauté chrétienne". A partir de 1789, le mot s’étend aux réalités de la société autres que religieuses ou de l’Eglise, ce qui est dans l’ordre des choses, puisque Société est devenue la nouvelle divinité et Social son église. Pourtant, ce sens n’est relevé dans les dictionnaires que depuis une date récente. Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, excommunication a un seul sens religieux : "censure ecclésiastique par laquelle on est excommunié". L’excommunication majeure ("qui retranche entièrement de la communion de l’Église et de toute communion avec les fidèles") est distinguée de la mineure ("qui interdit seulement l’usage des sacrements"). Dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré la définit ainsi : "punition ecclésiastique séparant quelqu’un de la communion extérieure d’une Église, c’est-à-dire du corps de ceux qui la composent". L’excommunication se fulmine, écrit Littré. Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, c’est "la censure ecclésiastique par laquelle on est retranché de la communion de l’Église".

C’est dans le Trésor de la Langue française (1972-94) que le sens social d’excommunication est relevé : "exclusion d’une société, d’un parti, comportant privation des droits et avantages octroyés aux membres de cette société, de ce parti". Un exemple extrait de Camus Albert l’atteste : "la révolution triomphante doit faire la preuve par ses polices, ses procès et ses excommunications, qu’il n’y a pas de nature humaine" (1951). Dans le Trésor de la Langue française, un sens figuré est relevé : "fait de rejeter, d’exclure quelque chose comme n’étant pas conforme à un modèle, à une éthique". Le synonyme en est condamnation. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), ce sens étendu est relevé : c’est "l’exclusion d’un groupe, d’une communauté, d’un parti", comme dans l’exemple "un parti où l’on brandit facilement l’excommunication".

L’extension du sens d’excommunication au social confirme un phénomène. La Société étant devenue le Dieu unique de notre temps, il est dans l’ordre des choses qu’elle emprunte ses mots à la religion amuïe et qu’elle a remplacée.

 

Ce qui se lit dans excommunication et excommunier, ce verbe ayant le sens précis de "action de retrancher de la communion de l’Eglise" (Dictionnaire de la Langue française de Littré), c’est une proximité formelle et sémantique, qui n’étonne pas ceux qui savent comment va le monde moderne, entre la communication et la communion. La première est l’usage qui est fait de la langue ou de la parole dans la société ; c’est la langue réduite à sa fonction sociale. Il était naturel qu’elle devienne, là où le social est roi, le nec plus ultra, l’horizon indépassable, le sésame qui ouvre les portes de l’interprétation, la clé de l’herméneutique moderne, le béaba de l’action politique, la condition sine qua non d’une carrière réussie de politicien et, sous la forme de la com., la pompe à aspirer le fric des chefs d’entreprise naïfs ou de l’Etat gogo. Elle a remplacé la vieille communion. Le social n’est plus dans la communion des fidèles, lors du sacrifice de la messe, ou dans le souvenir du Christ, ce qu’il a été en Europe et en France pendant des siècles, mais dans la communication : c’est-à-dire dans la communion autour du fric facile, non pas le fric gagné par le travail, mais le fric accumulé par milliards de $ ou d’€ grâce la manipulation des symboles, des mots, des signes, des images. Remplacée par la communication, la communion a changé de visage. Elle n’est plus mystique ou spirituelle : elle est dévotion au Veau d’or.

 

 

 

07 janvier 2007

Restaurant

 

 

 

 

 

 

Voilà un mot qui est familier aux modernes que nous sommes, comme s’il avait toujours été attesté dans la langue, et avec ce sens, c’est-à-dire comme si les "établissements" dans lesquels un restaurateur prépare à ses clients des repas "moyennant de l’argent" avaient toujours eu une existence en France. Il n’en est rien. Restaurant est le participe du verbe restaurer, dit "présent" et substantivé – c’est-à-dire employé comme nom. Il est attesté pour la première fois en 1521, pour désigner non pas un lieu où l’on se restaure, mais un plat qui restaure : c’est "ce qui répare les forces", un "aliment ou un remède fortifiant" ; ainsi chez Marguerite de Navarre : "l’on ne m’a fait manger que restaurants et les meilleures viandes que je mangeai jamais" ; chez d’Aubigné aussi, mais dans un sens figuré (cf. plus bas, un autre emploi par Voltaire) : "Henri IV, pour payer ses soldats des labeurs intolérables de la guerre, pensait leur avoir donné un restaurant en leur promettant une bataille".

C’est d’ailleurs dans ce seul sens que les Académiciens enregistrent restaurant dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, "aliment qui restaure, qui répare les forces", l’illustrant de l’exemple "c’est un bon restaurant que le vin, l’eau-de-vie, l’ambre gris". Les Académiciens ajoutent que restaurant désigne plus particulièrement "un consommé fort succulent, un pressis (sic : Littré : "jus qu’on fait sortir de la viande en la pressant") de viande", comme dans les exemples (peu clairs, à dire vrai) "on lui a donné un restaurant", "de bons restaurants". En ancien provençal, restaurant est attesté dès 1507 dans ce sens de "boisson réconfortante". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872), commence l’article restaurant (dont il rappelle qu’il est aussi un adjectif) par ce sens : "qui restaure, qui répare les forces", l’illustrant des exemples "aliment restaurant", "potion restaurante". Il note aussi que l’adjectif s’emploie comme nom, dans "c’est un bon restaurant que le vin" et dans "consommé fort succulent" (le pressis ?). Littré cite deux phrases de Voltaire : dans la première, restaurant a son sens propre : "le père tout tremblant le fait reposer ; on lui fait prendre des restaurants" ; dans la seconde, un sens figuré (lettre à Catherine de Russie) : "chacune de vos conquêtes est mon restaurant", pour dire qu’il se réjouit des victoires de cette tsarine ou qu’elles le réconfortent, Catherine de Russie étant, dans la mythologie des philosophes des Lumières (à dire vrai, dans ce cas précis, les Lumières sont "blafardes"), avec Frédéric II (un des premiers Hohenzollern à régner sur la Prusse) le modèle du despote éclairé : despote sans (aucun) doute, éclairé, peut-être. Etrange, cette fascination pour les despotes, d’autant plus qu’elle est récurrente ou continue chez les "intellectuels" ou les "philosophes" français (fascinés par Staline, Hitler, Mao, Pol Pot, Lénine, Castro, etc. : ces "despotes éclairés" modernes), comme si elle les définissait ou leur était consubstantielle : ainsi Sartre, Aragon, Eluard, Sollers, etc. Les souverains dont Voltaire était le sujet, à savoir Louis XV et Louis XVI, étaient éclairés et, eux, ils n’étaient pas des despotes. Pourquoi fallait-il qu’il leur préférât de vrais despotes ?

Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens relèvent aussi cet emploi de restaurant comme adjectif, au sens de "qui restaure", "qui répare les forces" ("aliment restaurant", "liqueur restaurante"), mais ils ignorent l’emploi du nom, au sens de "consommé". En revanche (étranges, ces chassés croisés de dictionnaires), dans le Trésor de la Langue française, l’emploi de l’adjectif n’est pas relevé : seul est mentionné comme vieux l’emploi du nom au sens de "aliment, boisson qui restaure, réconforte, redonne des forces", comme dans les exemples, extraits du Dictionnaire de l’Académie française, à savoir "prendre des restaurants", "c’est un bon restaurant que le vin, le bouillon".

Le sens moderne "établissement de restaurateur" est attesté à compter de 1803. Il est relevé dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-1872) et illustré de l’exemple "tenir un restaurant". Citant l’auteur de Paris démoli, Littré, dans un exposé encyclopédique, raconte dans quelles circonstances a été fondé en France le premier établissement d’un restaurateur : "dans la rue des Poulies s’ouvrit en 1765 le premier restaurant, qui fut ensuite transféré à l’hôtel d’Aligre ; c’était un établissement de bouillons, où il n’était pas permis de servir des ragoûts comme chez les traiteurs, mais où l’on donnait des volailles au gros sel, des œufs frais, etc. ; Boulanger, le maître, avait pris pour devise, copiant l’Évangile : Venite ad me omnes qui stomacho laboratis, et ego vos restaurabo" (soit en français, "venez à moi vous qui souffrez de l’estomac et je vous restaurerai"). Littré explique aussi que restaurants des pieds humides était "le nom populaire des cuisines en plein vent des halles et marchés de Paris".

Ce sens moderne de restaurant est expédié en une courte phrase par les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), comme si le lieu désigné par ce nom était relativement nouveau en France  : "il s’emploie surtout comme nom masculin et désigne l’établissement d’un restaurateur" ; ainsi dans la phrase "on vient d’ouvrir un nouveau restaurant aux Champs-Élysées". Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) font précéder ce sens de la mention moderne : "établissement public où l’on sert des repas moyennant paiement". Les exemples cités sont de Maupassant (1880, "on dîna au bord de l’eau, dans un restaurant champêtre") et de Céline (1932, "je me cherchai un restaurant bien économique et j’abordai à l’un de ces réfectoires publics rationalisés où le service est réduit au minimum et le rite alimentaire simplifié à l’exacte mesure du besoin naturel") : en somme, ces réfectoires publics rationalisés préfigurent les Mac Do, Quick et autres restovites ou fast-food actuels.

Bien entendu, comme le mot est moderne, il est aussi social : "en particulier, écrivent les auteurs de ce Trésor (le bien nommé, puisqu’il renferme des pépites qui révèlent, au sens chimique de ce verbe, ce qu’est la modernité) : restaurant mis en place par une collectivité locale, une association dans un but social". Ainsi un restaurant peut être dit d’entreprise, populaire, économique, social, de collectivité, du cœur ("où sont servis des repas gratuits aux déshérités durant les mois d’hiver"), universitaire ("réservé aux étudiants et à une catégorie de personnel de l’enseignement ou de la recherche, et dont le coût est partiellement pris en charge par l’État"). La chose est si moderne et si universellement répandue que restaurant est devenu un  "élément de composition" qui forme de nouveaux mots (c’est un facteur de néologie en somme) : bar restaurant, café restaurant, hôtel restaurant, voiture-restaurant, wagon-restaurant, chèque-restaurant ("somme allouée par une entreprise à un salarié pour se restaurer, la différence de prix étant à la charge du salarié"), restaurant-pont ("restaurant qui enjambe comme un pont les différentes chaussées d’une autoroute, réservé aux usagers de cette autoroute"). Restaurant est aussi abrégé par aphérèse pour former les mots familiers restau ou resto, lesquels servent à composer de nouveaux mots, tels restauroute ou restoroute ("restaurant établi au bord d’une grande route ou d’une autoroute"), comme dans cet éloquent exemple du journal Le Monde (1972) : le "restoroute est un monde à part, le premier signal du retour à la civilisation, avec ses boutiques de mode (...) sa boîte aux lettres et son téléphone public, sa "salle à langer", sa caféterie (on dit plutôt cafétéria)". En 1972, la chose était vraiment nouvelle, comme invue, puisque Le Monde, ce quotidien de la modernité bougiste, en fait, sans qu’il y ait d’ironie apparente de la part du journaliste, le "signal du retour à la civilisation".

 

 

 

06 janvier 2007

Sécurité

 

 

 

 

 

 

Emprunté au latin securitas, dont le sens est "absence de soucis", "sentiment d’absence de danger" et "tranquillité d’esprit", sécurité est attesté en français au XIIIe siècle. Il a le sens de "confiance de celui qui croit n’avoir aucun sujet de crainte" ; puis il est employé à la fin du XVe siècle au sens de "état de tranquillité qui résulte de l’absence de danger". En octobre 1945 est fondée la sécurité sociale.

Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de ce mot tient en une courte phrase : "confiance, tranquillité d’esprit bien ou mal fondée, dans un temps, dans une occasion où il pourrait y avoir sujet de craindre" (ce sujet de craindre, présent dans la sécurité et absent dans la sûreté, est ce qui distingue dans la langue classique sécurité de sûreté), et elle est illustrée des exemples "au milieu de tant de périls, vous ne craignez rien, votre sécurité m’étonne", "il dormait au milieu des ennemis avec une sécurité incroyable", "dans une grande sécurité de conscience". En revanche, un peu plus de deux siècles plus tard, dans le Trésor de la Langue française, la description du même mot s’étend sur deux pages et demie grand format et sur cinq colonnes denses et près de vingt acceptions ou emplois différents sont distingués. Ce qui caractérise ce mot, c’est l’extension à l’infini de ses emplois à des réalités sans cesse nouvelles, en particulier dans l’administration et le social, encore que cette extension soit récente. Ainsi, Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1972-94) distingue deux sens seulement : "tranquillité d’esprit bien ou mal fondée dans une occasion où il pourrait y avoir sujet de craindre" (définition du Dictionnaire de l’Académie française) et "tranquillité (...) d’un peuple, d’une association, d’une corporation entière", comme dans la phrase la sécurité du commerce, et "par extension, tranquillité, absence de danger", comme dans les exemples" nos vaisseaux parcourent maintenant ces mers avec sécurité", "l’industrie a besoin de sécurité", "nous ne sommes pas en sécurité ici".

Les grammairiens du XVIIe siècle se sont demandés si sécurité ne faisait pas double emploi avec sûreté. Vaugelas remarque que "M. Coeffeteau n’a jamais usé de ce mot ; mais (que) M. de Malherbe et ses imitateurs s’en servent souvent". Quelques années plus tard, les Académiciens, commentant Vaugelas, notent : "M. de Vaugelas a prévu avec raison que sécurité deviendrait fort en usage ; on s’en peut servir sans y apporter aucun adoucissement". Les doutes des grammairiens étaient fondés : le nom sûreté (qui n’est pas désuet de nos jours) est issu, comme sécurité, du même étymon latin securitas, mais les sens de sûreté sont plus variés que ceux de sécurité. Dans le second mot, Littré distingue deux sens ; dans le premier, huit, à savoir "caractère de celui sur qui l’on peut compter", "état de celui qui n’a rien à craindre pour sa personne ou pour sa fortune" (au figuré, en sûreté de : "à l’abri de"), "ce qui fait la sûreté", "sécurité" (tranquillité), "mesure de précaution" ("deux sûretés valent mieux qu’une"), "assurance, certitude", "caution, garantie", "fermeté du pied pour marcher, de la main pour écrire, pour faire une opération chirurgicale, etc." (exemples : "la sûreté du pied du mulet", "la sûreté de la main est nécessaire à un chirurgien" et au figuré : "sûreté de tact, de coup d’œil, de goût, de mémoire, la méfiance est mère de sûreté").

Il est un fait qu’au XXe siècle, les emplois de sécurité se sont étendus, alors que ceux de sûreté se sont restreints. L’article consacré à sécurité dans le Trésor de la Langue française est éloquent : sécurité s’est étendu à des réalités administratives et sociales. Ainsi le sens "situation objective, reposant sur des conditions matérielles, économiques, politiques, qui entraîne l’absence de dangers pour les personnes ou de menaces pour les biens et qui détermine la confiance" et "absence de menaces, de difficultés pour une personne ou un groupe social dans un domaine particulier". Situation objective, conditions matérielles, groupe social sont les mots fétiches de la modernité sociale. Sécurité est aussi en usage dans l’administration publique et militaire : compagnie républicaine de sécurité, quartier de haute sécurité, sécurité civile, sécurité militaire, officier de sécurité, sécurité publique, sécurité internationale, collective, sécurité sociale, mesures de sécurité, sécurité aérienne, routière, dispositif, système, etc. de sécurité, ceinture de sécurité, glissière, rail de sécurité, verre de sécurité, mesures, normes de sécurité, patrouille de sécurité, marge de sécurité.

L’article 2 de la Déclaration des droits de l’homme et du Citoyen du 26 août 1789, laquelle fait partie de toute Constitution de la République depuis 1946, porte : "Le but de toute association politique est la conservation des droits naturels et imprescriptibles de l’homme. Ces droits sont la liberté, la propriété, la sûreté (id est la sécurité) et la résistance à l’oppression". Ces droits sont dits naturels et imprescriptibles, ce qui signifie qu’ils sont antérieurs à toute société humaine et qu’ils ne peuvent pas être abolis. Il est donc fait obligation à "toute association politique" (on dirait aujourd’hui à tout parti exerçant le pouvoir ou ambitionnant de l’exercer), non pas de les établir, mais de les conserver, puisque les hommes les tiennent de la nature. Apparemment, il n’est pas fait aux dirigeants de la France ou de quelque autre pays que ce soit d’autre obligation que celle-là. Les citoyens sont en droit de s’étonner que leurs dirigeants s’indignent des violations des droits de l’homme dans les trois-quarts des pays du monde, mais qu’ils restent silencieux, passifs et impassibles, malgré l’obligation qui leur est faite, devant les violations des droits naturels et imprescriptibles de l’homme en France.

Le plaisant dans le triomphe de sécurité dans la langue est qu’il coïncide avec la lente disparition de la sécurité dans la réalité. En 1945, il était recensé en France cinq cent mille crimes et délits, qui étaient autant d’atteintes à la sécurité des biens et des personnes ; en 2005, on en comptait quatre millions. Leur nombre a été multiplié par huit en plus d'un demi-siècle. Les deux phénomènes ne sont pas contradictoires. En fait, les emplois étendus et multipliés de sécurité servent à cacher qu’un droit naturel et imprescriptible de l’homme est devenu caduc (aurait dit Arafat) : l’emploi de ces millions de sécurité et la déclinaison de ce nom à tous les cas n’ont pour utilité pratique (comme disent les marxistes) que d’exorciser une réalité déplaisante. Le réel est retourné par l’idéologie.

 

 

04 janvier 2007

Sociologie

 

 

 

 

 

 

Bienheureux nos ancêtres qui ne connaissaient ni les sociologues, ni les sociocrates, ni les sociographes, ni les sociolâtres, ni les socio-linguistes, etc. et qui ne se portaient pas plus mal pour autant. Leur vie n’était en rien troublée par ces monstres.

Le nom sociologie est factice : il a été forgé de toutes pièces. Le forgeron qui l’a mis au monde a suivi des études à l’Ecole polytechnique, où il a appris à résoudre une équation à deux inconnues. X, il se prenait pour le messie de l’ordre nouveau. Cet homo faber est Auguste Comte. Son prénom le rattache à la confrérie des clowns tristes. En 1839, dans son Système de philosophie positiviste, il écrit ceci : "je crois devoir hasarder, dès à présent, le terme nouveau de sociologie, exactement équivalent à mon expression déjà introduite, de physique sociale". Il n’est pas de terme plus éclairant que ce physique sociale pour expliquer ce qu’est la sociologie, à savoir l’absorption dans le social de tout, même de la science. Il est vrai aussi que, faisant cela, Comte a pris un risque : pour un spécialiste d’arithmétique, se lancer dans la physique de la société, c’est se hasarder dans des sables mouvants.

Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré, qui fut un disciple de Comte, avant de se libérer de son emprise pour écrire son dictionnaire, juge que sociologie a une existence ou mérite d’exister, ce que les Académiciens, à peu près à la même époque, dans la septième édition (1878) de leur Dictionnaire, ont refusé, objectant sans doute que ce nom formé d’un élément grec accolé à du latin était trop monstrueux pour figurer dans un dictionnaire de la langue française. Littré, qui a gardé de la déférence pour son ancien gourou, n’a pas ces scrupules : c’est un "terme didactique", dont l’emploi aurait dû rester circonscrit à l’école. Il n'en a rien été. La sociologie étant la "science du développement et de la constitution des sociétés humaines", elle ne pouvait pas être reléguée dans une école caserne. Littré n'a pas que des qualités. Il pèche par inconséquence. Il définit la théologie comme une doctrine et la sociologie, qui s’est substituée à celle-ci comme système d’explication du monde, comme une "science". Il y a sans doute là une erreur de raisonnement. Si la théologie est une doctrine, la sociologie l’est aussi. D’ailleurs, elle a plus d’un titre à faire valoir pour mériter d’être qualifiée de doctrine. Dans son Catéchisme positiviste (1852), Comte écrit ceci : "je conçois sans effort, d’après la seule connexité des phénomènes, comment on s’élève insensiblement de la biologie à la sociologie, et de celle-ci à la morale". On ne saurait mieux dévoiler la nature de la sociologie : c’est de la science abusivement transportée dans la société pour produire une morale plus haïssable que les autres. Littré est attaché aux normes, au bon usage, à la belle langue. Bien que sociologie soit un "mot hybride" (il veut dire tératologique ou monstrueux) et qu’il soit dû à Comte dans son Système de la philosophie positive, il l’enregistre dans son Dictionnaire, parce qu’il "est (ou serait) pleinement entré dans l’usage" - ce qui semble quelque peu aventuré, vu que les Académiciens, plus tard, en 1878, l’ignorent encore. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-1935), ils en expédient la définition en un fragment de phrase abrupt qui, s'il est mimétique, en dit long sur le peu d'estime dans laquelle la sociologie était alors tenue  : "science, étude des phénomènes sociaux".

A l'opposé, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) sont entichés de social : ils placent la sociologie très haut. Elle est la "science des faits sociaux humains (considérés comme un objet d’étude spécifique), des groupes sociaux en tant que réalité distincte de la somme des individus qui les composent". Cette définition est trop emberlificotée ou tortueuse pour être honnête. Les faits et les groupes, ça fait beaucoup pour une science : c’est comme vider l’océan à la petite cuillère. Les sociologues ont de quoi marner jusqu’à la fin des temps. Il est un philosophe pour qui la sociologie est une imposture : c’est Nizan. Il écrit dans Chiens de garde (1932) : "L’introduction de la sociologie dans les Écoles normales a consacré la victoire administrative de cette morale officielle" (celle de la bourgeoise). Hélas, Nizan est marxiste et la sociologie qu’il admire est pire que celle de Comte ou de Durkheim, qu’il honnit.

Il est un phénomène qui dit clairement ce qu’est le monde moderne, c’est le domination de la sociologie dans tous les champs du savoir. Elle est partout, comme jadis les partisans de la collaboration avec l’Allemagne, rien ne lui échappe, tout tombe dans ses rets. Il y a une sociologie de l’art, de la connaissance, du droit, des régimes politiques, des religions, du catholicisme, de l’islam évidemment, de l’écrit (et de l’oral ?), de la littérature, du langage, des phénomènes sociaux dans les règnes animal et végétal, du crime, du journalisme, de l’actualité, de l’économie, des élections, de l’histoire, de l’industrie, de la philosophie, de la politique, de la campagne, de la ville, de la famille, de l’ethnie, de la tribu, de l’Afrique, de l’Asie, de la France, de l’école, de l’Europe, etc. Il ne reste plus qu’à établir une sociologie de la vache et du fromage, de l’abeille et du miel, du virus et du microbe, de la mort et de la vie, de la sociologie et des sociologues. Mme Desanti, qui fut communiste enragée, décrit en ces termes la descente aux Enfers d’un dénommé Serge, 27 ans : "orphelin du maoïsme et d’une expérience d’usine qui s’est terminée en prison, il a glissé de l’Histoire à l’ethnosociologie de quartiers de Paris" (1977). Voilà une destinée bouffonne qui donne plus envie de rire que de pleurer.

La sociologie accomplit cependant des exploits : elle met le réel dans sa bouteille, qui est plus une rouquille qu'un foudre. Même si tout cela est dérisoire, encore plus que cet artisanat populaire qui fait entrer par le goulot d'une bouteille de gnôle un petit pêcheur en bois ou une barque, elle est l’empire nouveau. Il est étrange que des intellectuels et même de savants docteurs qui tiennent l’impérialisme pour le dernier avatar du Mal se prosternent de conserve aux pieds de l’impératrice du monde. Seraient-ils masos ? Ou bien la haine qu’ils vouent à l’impérialisme est de pure montre.

 

 

03 janvier 2007

Coordination (suite)

 

 

 

Conjonction de coordination

 

 

 

Les noms coordination et conjonctions de coordination étaient familiers naguère aux élèves de l’école communale (laïque et publique) à qui étaient enseignés les rudiments de la langue française. Ils semblent aussi anciens que le monde ou que la langue : illusion ! Conjonction de coordination date de 1888. C’est donc à la toute fin du XIXe siècle que mais où est donc or ni car ont été nommés ainsi ! Les Académiciens, dans la huitième et dans la neuvième éditions de leur Dictionnaire (1932-35 et en cours de publication), définissent ce sens grammatical avec plus d’aisance prolixe que le sens général du nom ("action de coordonner") : c’est, écrivent-ils en 1932-1935, "en termes de grammaire, l’action de grouper, en les unissant par des conjonctions spéciales, des termes de même nature ou des propositions dont la valeur est identique logiquement ou seulement par la forme" (exemples : "les principales conjonctions de coordination sont : et, ou, ni, mais, car" et "syntaxe de coordination") ; et, dans la neuvième édition, "grammaire : action de grouper des termes ou des propositions de même nature ou de même fonction, en les unissant par des conjonctions". Dans cette dernière édition, cet emploi est expliqué par une leçon de grammaire, du type de celles que les maîtres faisaient jadis : "les principales conjonctions de coordination sont et, ou, ni, mais, car. Dans la phrase il est beau et brave, la conjonction de coordination et relie les attributs beau, brave. Dans la phrase il pleut, mais le temps est doux, la conjonction de coordination mais relie les deux propositions il pleut, le temps est doux". Il semble que les Académiciens aient conscience que le savoir élémentaire des modernes en matière de grammaire s’est effondré. Aussi tentent-ils de combler ce vide par une leçon, vaine à n’en pas douter. En effet, les mots conjonctions de coordination sont devenus plus étrangers aux élèves que s’ils étaient du chinois. En un siècle, un savoir, "moderne" au début du XXe siècle ou tout nouveau, est tombé en désuétude. Vanitas vanitatum et omnia vanitas, disait-on jadis : on ne saurait mieux dire.

Comme les auteurs du Trésor de la Langue française sont d’éminents linguistes et qu’ils ont rédigé leur dictionnaire avant la disparition à l’école de tout enseignement de la grammaire et même de la langue, ils s’attardent longuement sur le sens grammatical de coordination, en usant d’un jargon qui doit effrayer les mieux disposés de leurs lecteurs. Lisez bien ceci : c’est, "en linguistique, la réunion de plusieurs schèmes d’entendement dans un même énoncé, avec lien explicite" et "plus spécialement, taxème exprimant des relations de "+", "-", "=" entre deux éléments (addition, soustraction, égalité conceptuelles)" (Pottier, 1974). Les exemples cités ne sont heureusement pas du chinois : termes, faits, rapports, conjonctions de coordination; coordination implicite. L’article du Trésor de la Langue française ressemble de ce fait à un exposé d’encyclopédie. Trois éminents savants linguistes (mais y a-t-il des savants qui ne fussent pas éminents ?) sont cités :

Antoine (1958 : "Qu’est-ce que la coordination, fait de relation logique ou psychologique ? Qu’est-ce que la coordination, fait de liaison grammaticale ? Quels rapports entretiennent-elles l’une avec l’autre ? Mais nommer la coordination, en prenant le mot au sens aussi bien logique que linguistique, c’est appeler son "contraire" : la subordination, et aussi son voisin (également peut-être son contraire !) : la juxtaposition; seconde source de difficultés... Ainsi, la coordination, fait de grammaire, est moins qu’aucun autre séparable des réalités mentales qu’il recouvre. Mais, comme fait de grammaire, il intéresse à la fois la phonétique car il n’y a pas passage de liaison sans incidence sur la ligne mélodique et rythmique du discours ; la stylistique pour cette même raison ; la morphologie malgré tout et la sémantique car l’expression grammaticalement normale de la coordination implique recours à un outil de coordination qui, on le verra, représente une certaine espèce linguistique à cheval sur le morphème et le sémantème; la syntaxe enfin… La coordination sur les plans logique et psychologique semble donc se définir ainsi : mise en ordre de deux termes (membres) ou davantage, équilibrés et harmonisés dans un ensemble créant entre eux une unité relative") ;

Martinet (1961 : "il y a expansion par coordination lorsque la fonction de l’élément ajouté est identique à celle d’un élément préexistant dans le même cadre, de telle sorte que l'on retrouverait la structure de l’énoncé primitif si l’on supprimait l’élément préexistant... L’expansion par coordination peut affecter n’importe laquelle des unités considérées jusqu’ici ; un monème autonome dans aujourd'hui et demain, un monème fonctionnel dans avec et sans ses valises, une modalité en anglais with his and her bags, un lexème dans rouge et noir, homme et femme, un syntagme prédicatif dans il dessine et il peint avec talent") ;

Ruwet (1967 : "La coordination qui est un des processus les plus productifs du langage pose des problèmes insolubles à une grammaire syntagmatique. Notons d’abord, cependant, que la notion de constituant, telle qu’elle est définie par une grammaire syntagmatique, doit jouer un rôle considérable dans l’étude de la coordination... En effet, en général pour que la coordination soit possible, il faut que les constituants coordonnés soient des constituants de même type, et cela, souvent en un sens très étroit").

Il est dans ces trois longues citations d’innombrables mots qui devraient être définis longuement, afin qu’ils soient intelligibles au plus grand nombre, en particulier à ceux qui font l’effort de consulter les dictionnaires. Certes, ces extraits tératologiques sont obscurs ; certes, ils semblent avoir été écrits par des dérangés ; certes, personne ne les lit ; mais ils sont utiles. Ne révèlent-ils pas la cause, parmi bien d’autres, de la disparition de tout enseignement de la grammaire à l’école et ailleurs et de l’immense discrédit dans lequel cette discipline, qui a formé pendant plus de vingt siècles les Européens, s’est abîmée ? Oui, le savoir grammatical s’est effondré, comme il est prévu que le système solaire s’effondre sur lui-même dans quatre milliards (et des poussières) d’années. La cause n’est pas seulement l’élimination programmée, à l’école socialiste ou apparentée, de tout enseignement de la grammaire ; elle tient aussi au charabia des experts, d’autant plus vain ou inutile qu’il porte sur des faits simples et évidents. C’est comme si un stratège prévoyait d’utiliser les divisions blindées pour enfoncer des portes grandes ouvertes.

 

 

 

02 janvier 2007

Coordination

 

 

 

 

 

 

En latin, coordinatio est employé pour la première fois par Boèce, philosophe des Ve et VIe siècles de notre ère, au sens "d’arrangement". En français, coordination, qui y est emprunté, est d’un emploi très rare jusqu’au XXe siècle. Si coordination n’avait pas été fabriqué par Boèce et s’il n’avait pas été introduit en français en 1361 par Nicolas Oresme, philosophe et mathématicien (1320-1382), deux des plus grands esprits de l’Europe, on aurait pu dire de ce mot qu’il est moderne, tant il s’accorde avec l’époque : il est dans le vent, il bouge dans le mouvement, il suit le sillage des adeptes du bougisme (les dinosaures du marxisme). Il n’est enregistré par les Académiciens qu’en 1835, dans la sixième édition de leur Dictionnaire. Encore est-ce dans le seul sens, vague et général, de "action de coordonner" ou de "résultat de cette action", sans que ce soit précisé qui ou ce qui coordonne ou qui ou ce que l’on coordonne. Les exemples une habile coordination, la coordination de tous les êtres ne sont guère parlants. Littré y consacre un article, bref et peu explicite, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872). Le sens en est "action de coordonner" et "état des choses coordonnées". Un seul écrivain, selon Littré, aurait employé coordination et encore dans un sens obscur. C’est Jean-Jacques Rousseau (Emile) : "ils ont beau couvrir leur galimatias de coordination". Dans ce cas aussi, le sens n’est pas clair. Le mérite de Littré est de citer deux phrases, obscures elles aussi, extraites des œuvres de Nicolas Oresme : "les Pythagoriciens furent disciples et ensuivant la doctrine du philosophe appelé Pythagore qui mettait deux coordinations de choses (pair et impair)" et "ils mettaient un ordre de bien ou coordination".

En revanche, dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) et dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, le sens de coordination, et surtout l’extension de ce mot à des réalités de plus en plus nombreuses (sociales évidemment, pour la plupart) sont assez clairement exposés, malgré quelques erreurs bénignes : ainsi les Académiciens datent du XVIIIe siècle l’introduction de ce mot en français, alors que Nicolas Oresme l’employait quatre siècles auparavant. La définition que les Académiciens en donnent aujourd’hui est aussi vague que celle de 1835, mais les exemples sont clairs, dans le mesure où est nommé ce qui coordonne ou ce qui est coordonné. Ce sont "une bonne, une mauvaise coordination des mouvements", "le secrétaire général d’une société assure la coordination de tous les services", "on a constaté un manque de coordination entre les deux ministres". Les auteurs du Trésor de la Langue française ont compris eux aussi que, pour rendre intelligible le mot coordination, ils ne devaient se contenter de la définition "action de coordonner" ou d’exemples vagues. Pour eux, c’est la "mise en ordre, l’agencement calculé des parties d’un tout selon un plan logique et en vue d’une fin déterminée". Ainsi "la coordination des faits, des idées, des recherches", "la coordination des efforts" (Jaurès), "un cruel effort de coordination dans l’exécution" (Valéry, 1929), "il faut admettre le fatalisme, ou la coordination forcée des choses soumises à un plan général" (Balzac, 1832), "la coordination des moyens à une fin" (Bergson, 1907). Le mot désigne aussi, par extension, l’état qui résulte d’un bon agencement des choses, comme dans la phrase de Jean Rostand "le plus humble des êtres vivants est un monde ordonné ; il témoigne d’une unité, d’une coordination, d’une harmonie, d’une finalité, dont la matière n’offre pas même l’esquisse" (1939) ou d’un des fondateurs de la religion occultiste, Leroux : "Nier toute harmonie des choses, tout plan, tout rapport, toute coordination dans l’œuvre divine" (1840). A partir de ces sens, mise en ordre des choses et état d’harmonie qui en résulte, coordination s’est étendu, quasi naturellement, à l’administration, à l’armée, à la politique et, bien entendu, au social, après qu’il a été policé ou lissé par les experts. C’est la "mise en harmonie de divers services, de diverses forces, de différentes composantes, en vue d’en renforcer l’efficacité". La bonne administration se reconnaît immédiatement à l’existence en son sein d’organes et de services de coordination ou d’un comité interministériel de coordination en matière de sécurité sociale. Les révolutionnaires marxistes sont avides de coordination, comme l’atteste cet extrait éloquent de La Condition humaine (Malraux, 1933) : "après l’échec des émeutes de février, le comité central du parti communiste chinois avait chargé Kyo de la coordination des forces insurrectionnelles". Dans les transports, la coordination est devenue un impératif moderne : c’est " l’harmonisation et répartition équitable des trafics entre le rail et la route, le rail et l’eau, etc., en vue d’une meilleure rentabilité de ces moyens de transports" : la coordination rail-eau ou fer-eau est "la préoccupation des pouvoirs publics depuis plus de vingt ans". Elle risque de le rester longtemps encore.

Il est un emploi encore plus moderne de coordination qui est échappé aux auteurs du Trésor de la Langue française et du Dictionnaire de l’Académie française : c’est l’extension du sens dans lequel Malraux emploie coordination : mise en harmonie des forces révolutionnaires afin d’en améliorer l’efficacité et, par extension, "organe" (quelque chose comme un "comité" local, image du comité central) qui assure cette mise en harmonie. C’est pourquoi on voit fleurir en France depuis vingt ans ou davantage des coordinations d’intermittents et de précaires, de travailleurs en lutte, de commerçants en colère, d’artistes plasticiens subventionnés, de clandestins, de fascistes verts, etc. qui forment en toute occasion des coordinations ou ce que l’on nommait jadis en URSS des soviets.

 

 

 

01 janvier 2007

Cohésion

 

 

 

 

 

En latin, le verbe cohaerere a deux sens : a) "être lié", que ce soit au sens propre (cum aliqua re, "à quelque chose") ou au sens figuré (tenir des propos qui ne sont pas cohérents), et b) "former un tout compact" : ainsi, le monde physique forme un tout cohérent. De fait, cohésion, emprunté au latin médiéval cohaesio et attesté pour la première fois en 1740, est un terme de science. Il a le sens de "force par laquelle deux choses adhèrent entre elles". Il est ainsi défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762) : "terme de physique, adhérence, force par laquelle des corps sont unis entre eux" et illustré par la phrase "les parties des liqueurs grasses ont une certaine cohésion qui rend la séparation moins aisée". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), expédie la définition en une phrase qu’il emprunte, après l’avoir un peu modifiée, au Dictionnaire de l’Académie française : "terme de physique", "force en vertu de laquelle les particules des corps solides se tiennent entre elles", illustrant ce sens de la phrase "dans les corps, la cohérence est l’effet de la cohésion".

Cependant, il note que cohésion s’emploie dans un sens figuré, politique ou social. Il cite l’exemple "la cohésion des parties d’un empire". C’est en 1823 que ce sens figuré est attesté en français dans Le Mémorial de Sainte-Hélène. Il signifie "union, unité", Las Cases évoquant la cohésion des citoyens. Un peu plus tard, Balzac l’emploie dans le sens de "cohérence" entre ses paroles et ses actions (en lieu et place de cohérence) – emploi qui est considéré aujourd’hui comme impropre. Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens donnent à cohésion un seul sens ("terme de physique, force par laquelle les parties d’un corps adhèrent entre elles"), qu’ils illustrent de l’exemple éloquent ("la cohésion est plus forte dans les corps solides que dans les corps liquides"), qu’ils complètent du même emploi figuré que chez Littré : "les parties de cet empire manquent de cohésion".

Il faut attendre le Trésor de la Langue française (1972-1994) pour que soit relevé, en plus du sens physique défini dans des termes modernes ("force d'attraction qui fait se tenir solidement entre elles les molécules d’un corps, qui en assure la cohérence physique"), le sens social, celui du Mémorial de Sainte-Hélène, que les auteurs de ce Trésor présentent comme figuré : "en parlant d’un groupe, d’une équipe, d’un parti, d’une troupe, d’un État, etc., union, solidarité étroite" ou "caractère quasi indestructible du lien qui unit les membres d’un groupe", comme l’expriment clairement les exemples : "ce qui frappa d’abord Gilbert, dans ce groupe, ce fut sa cohésion ; il admira que ces hommes, d’âge, de classe, de religion et de patrie différents, fussent si étroitement unis" (Arland, 1929) et "la charité chrétienne, si solennellement prêchée par l’Évangile, n’est pas autre chose que la cohésion plus ou moins consciente des âmes, engendrée par leur convergence commune in Christo Jesu" (Teilhard de Chardin, 1955).

Les termes cohésion et sociale, qui expriment l’objectif ultime que sont censées poursuivre les lois luttant contre l’exclusion, contre les discriminations (surtout les imaginaires) ou pour l’égalité des chances, sont redondants. Ils forment pléonasme. Ce nouveau sens est relevé dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française. La cohésion, outre la "force par laquelle les molécules d’un corps sont liées entre elles", est "l’union étroite entre les différentes parties d’un tout", et spécialement, la "solidarité entre les membres d’un même groupe humain", laquelle "assure son homogénéité". Dans les exemples cités, il n’est pas fait allusion à la cohésion sociale, mais à la cohésion d’un empire ou d’une nation et à la sauvegarde de la cohésion d’un parti ou d’une équipe, de sportifs ou autres (dirigeants, éducative, etc.).

Le sens social de cohésion qui est récent (il date de 1823, il est exposé par Littré) résume l’évolution du monde ou le sens de l’Histoire. On a vu que de nombreux mots de la théologie, de la culture, du droit, avaient pris un sens social, à la suite du triomphe des sciences sociales dans le champ épistémologique de la modernité. Ce triomphe affecte la science aussi, qui est phagocytée et dont les mots sont pillés, pour cantonner dans le camp social, sociétal, sociologique. La science est mobilisée, elle aussi, dans la guerre des mots. Il n’y a pas à s’en étonner, puisque les sciences sociales se sont baptisées sciences.

 

 

 

31 décembre 2006

Manipulation

 

 

 

 

 

Ce nom est enregistré dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, mais le verbe manipuler dont il semble dérivé n’est enregistré que dans la sixième édition, celle de 1835. La plus ancienne attestation du nom date de 1716 (manipulation du minerai) : elle apparaît dans le récit qu’un polygraphe a écrit de son voyage dans les Amériques du Sud, alors que le verbe manipuler apparaît plus tard, en 1765, dans l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot au sens de "faire des manipulations de laboratoire", manipulation étant attesté en 1762 dans le sens de "manière d’opérer en chimie (alchimie) et en plusieurs arts". L’histoire de la langue montre que le nom manipulation n’est peut-être pas dérivé du verbe manipuler, mais qu’il a sans doute été emprunté à la langue des travailleurs des mines espagnoles d’Amérique du Sud (cf. la première attestation de manipulation de minerai).

Longtemps, les auteurs de dictionnaires ont ignoré le sens figuré. Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, manipulation n’a qu’un sens : "manière d’opérer en chimie et en plusieurs arts". Un seul exemple est cité : c’est "la manipulation du minéral". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), définit la manipulation comme "l’exécution de diverses opérations manuelles, en chimie, en pharmacie et dans les arts", citant Buffon pour illustrer ce sens : "M. Jars s’est donné la peine de suivre toutes les manipulations et préparations de ces mines, jusqu’à leur conversion en métal raffiné". Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens ajoutent à manipulation, "terme de physique et de chimie, action de manipuler", le second sens "l’exercice scolaire où les étudiants manipulent" : ainsi dans "la mesure des longueurs d’onde est une manipulation délicate" et "salle de manipulations". Entre 1762 et 1935, la seule différence touchant manipulation ne tient pas au sens du mot, mais à la nature de la science dans laquelle il est en usage : en 1762, la chimie est de l’alchimie ; en 1935, c’est, comme la physique, une science moderne.

Ce nom s’est étendu au XXe siècle à d’autres domaines que la physique, la chimie ou l’école. Le phénomène est décrit avec précision dans le Trésor de la Langue française (1972-1994). Le mot s’emploie en génétique, dans les spectacles de music-hall (prestidigitation), en kinésithérapie, dans les télécommunications et même dans le vocabulaire général, au sens de "action de toucher, tenir, transporter avec les mains" ou "action de mettre en œuvre". Les Académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, en cours de publication, sont moins précis que les auteurs du Trésor de la Langue française dans la description des emplois de manipulation : "action de manipuler certaines substances chimiques, certains appareils de physique", "opération par laquelle on manipule", "action de se servir d’un instrument, d’une machine ", "exercice de prestidigitation qui repose sur l’adresse manuelle", "traitement manuel consistant à rendre plus mobile une ou plusieurs articulations, notamment celles de la colonne vertébrale, par des pressions ou des étirements modérés".

Le sens figuré de "manœuvre visant à abuser autrui" est attesté en 1852, chez Sainte-Beuve dans la phrase "art de manipulation humaine et de corruption consommée", alors que le sens figuré du verbe, à savoir "arranger par des moyens subtils ou coupables", est attesté en 1842 dans la phrase éloquente suivante : "pour réussir, il fallait s’aider soi-même, manipuler l’élection". Il est possible que ce sens soit un néologisme sémantique emprunté à l’anglais, où le nom manipulation est attesté dans le sens "d’intrigue" depuis 1628. Ce sens est relevé dans le Trésor de la langue française et il est mentionné comme péjoratif : c’est la "manœuvre occulte ou suspecte visant à fausser la réalité". Les synonymes en sont tripotage et tripatouillage. C’est aussi la "manœuvre par laquelle on influence à son insu un individu, une collectivité (le plus souvent en recourant à des moyens de pression tels que les mass media)". Les auteurs de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) font précéder l’exposé de ce sens des mentions figuré et péjoratif : c’est la "manœuvre par laquelle on tente d'imposer une vision fausse de la réalité en recourant à la falsification, à la fraude", comme dans "la manipulation des chiffres d’une comptabilité, d’un bilan", "la manipulation des sondages à des fins électorales", et, par extension, c’est "l’action par laquelle on cherche à influencer (les Académiciens veulent dire sans doute influer sur) l’opinion, les décisions, la conduite d’une ou de plusieurs personnes, à des fins non avouées et par des moyens détournés".

Les lecteurs de ce blog ont ajouté aux domaines dans lesquels la manipulation s’opère de façon insidieuse la langue frelatée, les sens contaminés, les mots factices, les torsions sémantiques qui font la NLF ou Nouvelle Langue Française.

 

 

29 décembre 2006

Mouvement social

 

 

 

 

 

 

 

 

Il est difficile d’établir avec précision à partir de quand l’adjectif social a été accouplé au nom mouvement pour désigner on ne sait trop quoi : une réalité sociale sans aucun doute, c’est-à-dire une réalité entièrement modelée par l’idéologie, progressiste ou occulto-socialiste évidemment, puisqu’il n’y en a pas d’autre, mouvante, dont on ne peut tracer avec précision les contours ou en limiter l’extension et qui est faite d’actions accomplies par des groupes nostalgiques de l’ordre soviétique ou orphelins de Mao, d’associations lucratives sans autre but que social ou inquisitorial, de collectifs et de coordinations (noms français et politiquement corrects des soviets) et de tous les droits à ou ayants droit ou héritiers réservataires ou rentiers à vie qu’un Etat providence en faillite a engendrés. Le Mouvement social est le titre d’une revue fondée par Jean Maitron (1960), chercheur honorable et curieux dont le mérite a été rassembler une documentation immense sur les militants ouvriers, sans jamais quémander d’aide à l’Etat. Bien entendu, Maitron mort, sa petite entreprise a attiré les requins du service public. Depuis, elle est phagocytée par le CNRS et un centre de recherche de l’Université de Paris I.

La définition que ces institutions donnent de mouvement social est toute confite en dévotion vis-à-vis d’elles-mêmes : ces institutions sont censées faire dans la science, elles ont sombré dans leur hagiographie. Leur définition de mouvement social est donc à des milliers de lieues de la réalité. Ce sont, prétendent-elles, des événements, des actions, des réseaux informels : ça fait beaucoup de choses pour les deux petits mots discrets mouvement et social. En histoire, ce sont les événements au cours desquels la classe ouvrière à réorganisé la société à son profit ; en politique, ce sont les actions par lesquels ces événements deviennent des réalités concrètes ; en sociologie, ce sont des réseaux informels, nouveau nom moderne pour collectifs ou coordinations, qui fomentent des complots permanents contre la démocratie.

 

Ce qui, dans mouvement social, a un sens clair, c’est social : en revanche, le sens mouvement est vague et imprécis. On peut se demander ce qui justifie que les groupuscules sans papiers forment un mouvement, sauf, bien entendu, à considérer qu’ils adhèrent à l’idéologie en vogue connue sous le nom de bougisme. Dérivé du verbe mouvoir, le nom mouvement est attesté au XIIe siècle au sens de "capacité ou faculté de se mouvoir". C’est Saint Bernard qui dans ses Sermons lui donne ce sens : entre Saint Bernard et les réseaux informels nostalgiques de l’âge d’or du maoïsme, il y a un abîme de huit siècles. Puis, le nom prend le sens de "action ou manière de se mouvoir ou de mouvoir une partie de son corps" ; au XVIIe siècle, "marche, évolution d’une troupe, d’une armée". Au XIIIe siècle, apparaissent le sens de "tremblement de terre" et les emplois pour désigner les astres dans le ciel, les échanges d’argent, de fonds, de capitaux, etc. Le mouvement social n’a guère de parenté avec ces mouvements-là. Mais le nom a d’autres significations. En 1280, il signifie "impulsion qui pousse à agir d’une certaine façon" ; puis, au milieu du XIIIe siècle, "émeute, révolte" ; au XVIIe siècle, "réaction collective d’un groupe de personnes, se traduisant dans le comportement" ; au XVIIIe siècle, "évolution, changement dans le domaine social" et même "mouvement de la société" ; en 1790, Marat l’emploie dans le sens de "action collective, violente ou non qui vise à produire un changement de caractère social ou politique". Le sens de mouvement social apparaît donc au cours des événements nommés Révolution. Cette généalogie verbale est éloquente : elle se passe de commentaire, sinon qu’il a fallu deux siècles pour l’adjectif social soit accouplé à mouvement et que ce qui était une simple "action collective" devienne un mouvement social. Deux siècles, c’est beaucoup, mais on sait que la France est en retard en tout et qu’ailleurs, dans les pays du Nord surtout, aux USA, en Suède, au Danemark, les choses bougent plus vite. Ces deux siècles d’attente en disent long sur le retard que les Français ont pris dans la socialisation des actions collectives. Mais l’attente est effacée par la fureur verbale. Trop longtemps attendu, l’avent nouveau, c’est-à-dire social, contamine tous les mots.

 

Dans les dictionnaires, le nom mouvement est relevé avec des sens variés qui s’étendent à des réalités innombrables, qu’il est impossible d’énumérer ici. Ce qui est révélateur en revanche, c’est que longtemps mouvement a eu un sens péjoratif, quand il s’appliquait à des faits ou à des événements qui, de nos jours, seraient dits sociaux et donc sacralisés. Les Académiciens, dans la quatrième édition publiée en 1762 de leur Dictionnaire, relèvent les sens défavorables suivants : "on dit d’un homme agissant et intriguant que c’est un homme qui se donne bien du mouvement" et, au pluriel, mouvements signifie "brouilleries et guerres civiles" dans la phrase "durant les mouvements de la Ligue". Dans la huitième édition (1932-1935) du Dictionnaire de l’Académie française, il est indiqué que mouvement signifie aussi "agitation, fermentation dans les esprits, de nature à faire craindre des troubles, une révolte", comme dans les phrases "on annonce un mouvement dans Paris" et "des mouvements populaires dans cette ville". Dans la neuvième édition, en cours de publication, de ce même Dictionnairemouvement perd de son sens péjoratif, comme si les Académiciens sacrifiaient au goût du jour. Il est vrai qu’ils décrivent des emplois modernes : "dans le domaine des idées, des opinions, des convictions", c’est une action ou une suite d’actions "entreprises par un ensemble d’individus pour manifester une volonté collective". Il en est ainsi dans "il y eut dans cette ville un mouvement, des mouvements qui firent craindre des troubles, des émeutes", "le mouvement social", "le mouvement insurrectionnel", "le mouvement ouvrier au XIXe siècle". "Par métonymie", est-il précisé, le nom mouvement "désigne aussi l’organisation qui se forme pour conduire une telle action"; "à l’époque suivant la Seconde Guerre mondiale", mouvement a servi à désigner des organisations luttant pour l’indépendance : les mouvements de "libération nationale".

Ce que dévoilent et la langue et l’évolution qui affecte le sens des mots, c’est un changement de paradigme, comme dit le très savant sociologue Morin Edgar. Autrement dit, au XIXe siècle, un séisme a bouleversé la langue. On ne connaît la cause : c’est la philosophie de l’Histoire, à la manière de Hegel, et le marxisme. Précisons : c’est la langue qui a été bouleversée, et non pas la réalité, puisque les pays qui ont appliqué le marxisme sont tous, sans exception, retournés à un stade archaïque, quasiment préhistorique, de leur développement culturel, moral, social, économique, etc. Le grand bond n’a pas été fait vers l’avant, mais vers l’arrière. Le mouvement a été une gigantesque régression. Mais le marxisme et ses variantes ayant contaminé la pensée, la langue a été touchée, comme l’attestent les dictionnaires qui relèvent le sens de mouvement, favorable ou mélioratif, ou rendu favorable par le triomphe de l’idéologie de l’Histoire historicisante. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’expression être dans le mouvement a pour sens "suivre les idées nouvelles, entrer dans le courant général d’une société, d’une époque" : c’est-à-dire faire comme tout le monde et se plier à l’ordre idéologique. Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré mentionne comme un néologisme les mots parti du mouvement, au sens de "parti des innovations", qui seraient le contraire de parti de la résistance ou parti conservateur. Ces mouvements sémantiques, tous positifs, sont notés dans le Trésor de la Langue française (1972-1994). Ainsi, dans le sens général de "mouvement comme signe de vie" (il n’y a pas plus positif que cette définition tout idéologique), et relatif à une "collectivité", le nom mouvement désigne un courant de pensée qui marque un changement (évidemment dans le bon sens) des idées dans le domaine artistique, intellectuel, littéraire, etc. De fait, être dans le mouvement a pour sens "être au fait de l’actualité et des nouveautés", comme être dans le vent : c’est-à-dire exprimer des opinions grégaires de Monsieur Tout Le Monde ou être un Homais moderne. Ce nom désigne aussi le changement dans le domaine social et politique, comme dans les très éloquents exemples : "mouvement de l’histoire, mouvement du progrès, parti du mouvement" (ou tendance politique qui, au début de la monarchie de Juillet, s’opposa au parti de la résistance). C’est aussi "l’action collective qui vise à infléchir une situation sociale ou politique", comme la grève ou l’insurrection, précisent imprudemment les auteurs de ce Trésor, qui relèvent même l’ancien emploi péjoratif de mouvements au pluriel, pour désigner "les désordres sociaux". C’est enfin le groupement, le parti, l’organisation qui animent des actions visant au changement politique ou social. Dans les exemples cités, le pire (mouvement fasciste) alterne avec le meilleur (mouvement de résistance, de libération, réformateur, de libération de la femme), ce qui annule, de toute évidence, la connotation très favorable que l’idéologie du progrès donne au nom mouvement. Les auteurs du Trésor de la Langue française n’hésitent pas à illustrer ce sens d’une phrase très comique de Jaurès, le fantôme bourgeois du synaxaire occulto-socialiste : "tantôt la bourgeoisie révolutionnaire a sombré, entraînant avec elle le prolétariat, tantôt la bourgeoisie révolutionnaire victorieuse a eu la force de contenir, de refouler le mouvement prolétarien" (1901), et de Zola, propagandiste de la nouvelle religion : "il ne savait rien, il n’osait causer de ces choses qui le passionnaient, l’égalité de tous les hommes, l’équité qui voulait un partage entre eux des biens de la terre (...). Maintenant, il était en correspondance régulière avec Pluchart, plus instruit, très lancé dans le mouvement socialiste. Il se fit envoyer des livres, dont la lecture mal digérée acheva de l’exalter" (1885).

Le nom mouvement n’en finit pas de dévoiler ce que la modernité charrie inconsciemment. Il est aussi employé dans le domaine militaire. C’est la marche ou les évolutions d’une armée. Le mouvement, précise Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), peut être en avant ou en arrière. Le "mouvement en avant signifie aussi le mouvement qu’on fait pour se rapprocher de l’ennemi" et le "mouvement rétrograde, celui qu’on fait pour s’en éloigner". Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), c’est le "déplacement d’unités militaires" (mouvement de troupes; de l’ennemi, de repli, de retraite). Le mot est aussi en usage parmi les fonctionnaires. Qu’ils soient enseignants, CRS, policiers, diplomates, préfets, ils attendent le mouvement avec impatience : c’est la chose des syndicats qui s’agitent dans les couloirs ministériels pour obtenir à leurs affidés une mutation planplan, en général, au soleil, ou un avancement inespéré et soudain dans la carrière. Il est enfin un dernier emploi qui révèle la face cachée, mais réelle, de la modernité bougiste : la "variation quantitative d’un phénomène mesurable au cours d’une période déterminée", comme dans mouvements de la Bourse. Il est vrai que l’on parle aussi de mouvements de fonds, d’argent sale et de capitaux, lesquels, dans l’Union européenne (article III 156 du projet de Constitution), sont déclarés "libres" et échappent de ce fait à tout contrôle. C’est sans doute la forme exacerbée du mouvement social.

 

Pour montrer l’ampleur des changements sémantiques qui affectent les mots de la langue, il suffit de comparer les emplois modernes de mouvement, tels qu’ils sont analysés ci-dessus, aux emplois que les écrivains des siècles classiques en faisaient et que Littré a le mérite de relever. Pour illustrer le sens d’action "par laquelle un corps ou quelqu’une de ses parties passe d’un lieu à un autre ou d’une place à une autre", ce "corps" pouvant être les siècles, Littré cite Bossuet : "le peuple de Dieu et les empires roulent ensemble dans ce grand mouvement des siècles où ils ont, pour ainsi dire, même cours". Ou encore pour illustrer le sens "d’impulsion qui s’élève dans l’âme ou qu’on fait naître dans l’esprit", Littré cite Pascal : "observez chez l’homme tous les mouvements de grandeur et de gloire que l’épreuve de tant de misères ne peut étouffer" ; Bossuet : "l’amour peut bien remuer le cœur des héros du monde ; il peut bien y soulever des tempêtes et y exciter des mouvements qui fassent trembler les politiques". Ou encore, pour illustrer le sens "agitation suscitée dans des personnes ou dans un pays ou dans des peuples", Littré cite Bossuet : "Saint Grégoire de Nazianze lui avait appris que les troubles ne naissent pas dans l’Église par des âmes communes et faibles : ce sont, dit-il, de grands esprits, mais ardents et chauds qui causent ces mouvements et ces tumultes".

Ce n’est pas un fossé qui sépare la langue dite moderne de ce qu’elle fut il y a trois siècles, c’est un abîme.