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27 décembre 2006

Bouffon

 

 

 

 

 

 

Ce mot, qu'il soit employé comme nom ou comme adjectif, a été emprunté à l’italien. Dans cette langue, buffone dérive de l’onomatopée buff- qui exprime le gonflement des joues. Le verbe bouffer a la même origine. En français, bouffon est attesté depuis le XVIe siècle. Il désigne, au théâtre ou à la cour, un personnage ou une personne dont le rôle est de faire rire les spectateurs ou les courtisans ou le roi. Au siècle suivant, il désigne par extension, non plus seulement une personne payée pour amuser ceux qui s’ennuient, mais toute personne qui "cherche à faire rire" et surtout "qui fait rire à ses dépens", comme dans l’expression citée dans le Dictionnaire de l’Académie française, servir de bouffon. Dans le Dictionnaire de Richelet (1680), est relevé l’emploi d’adjectif au sens de "plaisant".

Ces trois sens sont relevés dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française. Comme nom, c’est celui "dont la profession est de faire ou de dire des choses pour faire rire", celui qui sert "de sujet de moquerie" ("un homme qui voit qu’on se moque de lui dit : je vois bien que je sers ici de bouffon"), celui "qui aime à faire rire la compagnie" ; adjectif, bouffon signifie "plaisant", "facétieux", comme dans "c’est un bouffon personnage", "avoir l’humeur bouffonne", "un discours bouffon". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), ne distingue que deux sens : "personnage de théâtre dont l’emploi est de faire rire" et "par dénigrement, celui qui cherche à amuser par ses plaisanteries". Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens restent fidèles à la description que leurs prédécesseurs ont faite en 1762, dont ils ne changent que quelques exemples, alors que, dans la neuvième édition (en cours de publication), ils reprennent les deux sens simplifiés distingués par Littré. La description qui est faite de bouffon dans le Trésor de la Langue française (1972-94) n’est pas vraiment différente de celle des autres dictionnaires. Deux emplois sont distingués : nom et adjectif. Comme nom, bouffon est qualifié de vieux quand il désigne un comédien qui joue la farce ou la pantomime : rôle de théâtre qui, semble-t-il, est devenu désuet. Par extension, le nom désigne aussi les bouffons de cirque, de foire, du roi, de cour, etc., et, dans un sens figuré, celui qui, à l’instar d’un bouffon de théâtre, "aime à faire rire la compagnie". Il est un emploi particulier, dans lequel bouffon est péjoratif, c’est celui de rustre ou d’homme sans délicatesse. Les emplois d’adjectif sont ceux que relèvent les autres auteurs de dictionnaires : "plaisant", "facétieux ", qui fait rire "par son côté comique, généralement peu délicat ou ridicule" et, en parlant d’une œuvre, "qui est du genre bouffon", comme dans "musique bouffonne", "théâtre bouffon", "le livret d’un opéra bouffon".

Aujourd’hui, bouffon a retrouvé de la vigueur dans la langue en usage dans les banlieues dites populaires par euphémisme, c’est-à-dire par soumission à l’ordre politique dominant, et qui sont en fait islamisées, majoritairement ou totalement. Ce n’est plus un rôle de théâtre destiné à égayer ou à faire rire, mais un terme de mépris, qu’il soit nom ou adjectif. Il désigne celui qui n’est pas du clan, du quartier, de la tribu, de la "cité" : en bref, celui qui n’est pas de la religion dominante. Jadis, ce mot fleurait bon l’antique sociabilité française. Aujourd’hui, il a été retourné : il est devenu le vecteur de la haine raciale ordinaire et commune à l’encontre du pays d'accueil ou de ses valeurs, dont le moins que l'on puisse en dire est qu'elles ont perdu toute valeur.

 

26 décembre 2006

Théologie

 

 

 

 

 

En latin, theologia signifie "science des dieux" ou "mythologie" ; plus tard, dans le latin chrétien, "science de Dieu" ou "étude de Dieu" ; enfin au Moyen Age, "doctrine théologique" et "explication rationnelle du Révélé". Ce mot latin est lui-même grec. Chez Platon et chez Aristote, la theologia est la "science de la divinité". Dans la langue grecque en usage chez les premiers chrétiens, il a pris le sens de "doctrine de la divinité de Jésus-Christ".

En français, ce nom est attesté dès le milieu du XIIIe s. au sens "d’étude des questions religieuses fondée sur l’Écriture et la Tradition". En 1265, elle est définie comme ce par quoi "nous avons la foi catholique et la loi de la sainte Eglise" et ce qui "nous enseigne tout ce qui appartient à la divinité". A la fin du XVIIe siècle, le mot désigne aussi la "classe où on enseigne la théologie" et en 1798 le "recueil des ouvrages théologiques d’un auteur". Jusqu’à Pascal, le mot n’est employé qu’à propos de la religion chrétienne. Dans le texte des Pensées, Pascal l'utilise à propos d’autres religions et dans le sens de "doctrine religieuse" ou "d’étude religieuse" : "Les Grecs et les Latins ont fait régner les fausses déités, les poètes ont fait cent diverses théologies".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, de même que dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), la théologie a pour hyperonyme "science". C’est la "science qui a pour objet Dieu et les vérités que Dieu a révélées" (quatrième édition, 1762), la "science qui a pour objet les choses divines, les dogmes et les préceptes religieux" (huitième édition, 1935), la "science de Dieu, de ses attributs, de ses rapports avec le monde et avec l’homme" (Trésor de la Langue française, 1972-94). En revanche, Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), renonce à science et y préfère doctrine. Littré est positiviste et anticlérical. Il ne croit ni à Dieu, ni à diable. Pour lui, le monde de l'esprit se résume à "deux et deux sont quatre". La théologie est "1° doctrine des choses divines" et "2° en particulier, doctrine de la religion chrétienne". Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens, après avoir défini la théologie comme "la science de Dieu", relèvent le sens de "doctrine" : "théologie, écrivent-ils, signifie aussi doctrine théologique", comme dans "suivant la théologie la plus reçue", "la théologie des Pères", "une théologie sublime".
Le terme science suppose un savoir, des connaissances, des expériences ; doctrine, des dogmes et des croyances. Il n’y a pas de raison, sinon l’idéologie, qui n’est pas une raison, mais une bête, pour que doctrine soit préférée à science, d’autant plus que l’élément grec logie sert à former des termes qui désignent des sciences : la géologie n’est pas une doctrine de la terre, la biologie n’est pas une doctrine de la vie, la physiologie n’est pas une doctrine de la nature de l’homme. Pourquoi le sens du nom théologie ne serait-il pas restitué, impartialement, honnêtement, sans parti pris, dans le sens qui a été établi par des millions de personnes avant le "stupide XIXe siècle" ?

Ce qui caractérise aussi les définitions de ce nom, telles qu’elles sont exposées entre le XVIIe siècle et aujourd’hui, c’est le relativisme croissant dont font preuve les auteurs de dictionnaire, comme si, au fil des décennies, ils s’éloignaient de plus en plus de la "science de Dieu". Est-ce un fait de langue ? Ou l’effet de leurs propres croyances ? Quand les Académiciens, en 1762, définissent la théologie comme la "science qui a pour objet Dieu et les vérités que Dieu a révélées", il n’y a, selon eux, de "Dieu" que chrétien et de "science de Dieu" que du Dieu des chrétiens, comme le montrent les exemples cités. La seule autre théologie qui ait une existence selon eux est celle des païens. Le mot "se dit aussi en parlant de la science qui chez les anciens païens avait pour objet les choses de leur religion". Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), il est précisé que la "science qui a pour objet les choses divines, les dogmes et les préceptes religieux" se dit "proprement en parlant de la religion chrétienne". Il est ajouté que ce mot "se dit, par extension, des dogmes admis dans les religions autres que la religion chrétienne". Les Académiciens citent "la théologie des païens", "la théologie des mahométans", "la théologie des Indiens". Ils vont même jusqu’à admettre l’existence d’une théologie naturelle, à savoir "ce que la raison nous apprend de l’existence et des attributs de Dieu, et des vérités premières et fondamentales de la philosophie", comme dans l’exemple "les philosophes païens ont enseigné la théologie naturelle".

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) illustrent de sens de "science de Dieu" par les exemples "théologie chrétienne, juive", "la théologie musulmane a reconnu formellement le principe de l’existence des saints, mais en se refusant tant à en canoniser aucun de façon expresse qu’à fixer le rituel de leur culte". L’ordre dans lequel sont citées les théologies est "chrétienne, juive, musulmane". Le quatrième exemple est pris hors du monothéisme : "les théologies hindoues sont faites d’un tissu dont la chaîne est métaphysique et la trame mythique". Il est si obscur qu'il exige de nouvelles définitions pour être compris.  

Littré se démarque de tous ces auteurs de dictionnaires en se forçant au relativisme : il va jusqu’à citer en premier, pour illustrer le sens "de doctrine des choses divines", les exemples "la théologie païenne", "la théologie des mahométans, des Indiens" et même à recruter l’écrivain catholique Pascal dans son combat relativiste : "les Grecs et les Latins ont fait régner des fausses déités ; les poètes ont fait cent diverses théologies". Les exemples "la théologie catholique", "la théologie protestante" sont cités en second pour illustrer le sens "particulier" de "doctrine de la religion chrétienne". Que Littré ne prenne pas parti dans les querelles religieuses se justifie : il écrit un dictionnaire de langue, pas un traité d’apologétique. L’impartialité est tout à son honneur. Mais c’est d’autre chose qu’il s’agit dans les définitions de théologie : le relativisme forcé est tout à l’opposé de l’impartialité ou de la science. Tout relativiser, c’est aussi rebaisser ce dont on rend compte, c’est prendre parti, entrer dans une polémique, s’engager dans un combat. Ce n’est pas comprendre, c’est s’exposer à ne rien comprendre.

 

 

 

25 décembre 2006

Victime

 

 

 

 

Victime et ses dérivés : victimisation, victimation, victimiser, victimer  

 

 

 

Les noms victimisation ou victimation ne sont pas relevés dans le Trésor de la Langue française (1972-1994 : seize lourds volumes de grand format, deux colonnes par page, des milliers de pages). Les auteurs de ce Trésor, lexicographes reconnus et attachés à la propagation de la modernité ou à sa défense, malgré leurs ordinateurs puissants, ne les ont lus dans aucun des livres ou des journaux dépouillés : pourtant, ce Trésor n’est pas vieux de deux siècles, mais de vingt ans seulement. On peut en conclure que ces deux noms, si fréquemment employés de nos jours, ne sont pas modernes, ils sont hyper modernes : en un mot, modernissimes ou, comme les œufs, tous frais pondus. En eux, se cristallise l’esprit du temps.

En latin, le nom victima désigne l’animal qu’on destinait au sacrifice. Dans le latin en usage dans la chrétienté primitive, il a signifié en outre "égorgement, immolation, sacrifice", ce qui explique peut-être que victime, en 1485, soit attesté dans le sens de "sacrifice". Quelques années plus tard, en 1495, ce nom est employé dans le sens propre de "créature vivante offerte en sacrifice à Dieu (ou aux Dieux)", dans la phrase : "offrir holocaustes et victimes à ce dieu inconnu". Ronsard en 1552 y donne un sens figuré : "S’il te plaît de souffrir, Qu’en l’immolant, de victime, Il (ce cœur) te serve". C’est au tout début du XVIIe siècle que le nom sort du domaine de la religion et désigne les personnes tuées ou blessées dans un accident, lors d’une guerre, au cours d’un cataclysme ou à la suite d’un crime. A partir de cet emploi, se développe le sens figuré, attesté en 1606 et qui est de nos jours furieusement à la mode : "personne qui subit la haine, les tourments, les injustices de quelqu’un", "personne qui souffre". En 1626, il y a déjà des victimes de la pauvreté.

Quant à victimaire, du latin victimarius "ministre des autels qui préparait un sacrifice" ou "marchand d’animaux destinés au sacrifice", il est relevé par Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872) comme un "terme d’antiquité" : c'est "celui qui faisait les apprêts du sacrifice et qui frappait les victimes" et comme adjectif, avec le sens de "qui a rapport aux victimes ou aux sacrifices". Les auteurs du Trésor de la Langue française notent que victimaire a désigné, avec le sens de "bourreau", les auteurs des massacres de septembre 1793 ou ceux qui les ont ordonnés : "Septembre, époque des carnages, (...) Où ces féroces victimaires Tuaient nos pères et nos mères Comme on égorge du bétail !".

Les dictionnaires consacrent aussi un article au verbe victimer, emprunté au latin en usage dans l’Empire romain victimare : "égorger" ou "sacrifier une victime". Précédé de la mention vieilli dans le Trésor de la Langue française, il est attesté en 1613 au sens de "sacrifier", "immoler" ; puis, en 1791, dans le sens de "maltraiter", à propos d'un aristocrate qui aurait été victime de l’Ancien Régime : "M. Prévost de Beaumont victimé pendant vingt-cinq ans par le despotisme". Ce verbe a même été employé à la forme pronominale au sens "faire de soi une victime" ou de "s’offrir comme victime", comme chez Barrès : "il se signa et commença d’une voix douce un second discours sur le sacrifice, où il démontrait de quelle manière les Enfants du Carmel doivent se victimer, se sacrifier et détruire en eux-mêmes tous les faux prétextes de se soustraire à l’amour" (1913).

L’article qui est consacré au nom victime dans le Trésor de la Langue française montre clairement l’extension de ce terme religieux à des personnes ou des réalités qui sont étrangères à la religion. Victime se rapporte à la religion de l’Antiquité ("animal ou être humain offert en sacrifice à une divinité") ou au christianisme ("Jésus-Christ offert en sacrifice sur la croix et présent par l’eucharistie dans le sacrifice de la messe" et "personne qui s’offre à Dieu dans le martyre, dans une vie religieuse de renoncement") ; puis il prend un sens social et désigne la personne qui est victime de quelqu’un (un escroc, un tyran, les méchants, la société, etc.) ou de quelque chose (une erreur judiciaire, un abus, le chômage, une machination, un vol, une violation des droits de l’homme, le despotisme, le sort, le progrès, ses propres passions, une hallucination, la science, le travail, etc.). De fait, il n’est personne qui ne puisse pas être dit victime. Le statut si gratifiant et presque héroïque de victime, mais seulement dans une société imprégnée de christianisme (ailleurs, la victime est dhimmi ou impureté ou chose sans importance), s’étend à tout homme de la rue ; n’importe qui peut se dire victime ; chacun se grime en Christ dans une société où la victime est reine et où elle s’exhibe, comme jadis les monstres étaient montrés dans les foires. Il est vrai que le statut rapporte gros en matière de compassion forcée. On se pose en victime, on prend un air de victime, on joue à la victime, victime est une posture, on prétend être en butte à l’hostilité de tous. Victime est le Pantalon du sociodrame moderne. C’est ainsi que ce mot, emprunté à la civilisation de l’Antiquité, où il désignait l’animal sacrifié, devient le logo commercial de la modernité. La posture efface les victimes, les vraies, celles qui sont tuées ou blessées par des criminels ou dans un accident ou dans une guerre.

Dans le Trésor de la Langue française, il est relevé, à l’article victimer et à l’article victime, un mot moderne, le verbe victimiser (au sens de "transformer en victime"), et des mots anciens, l'adjectif victimal (relatif à la victime), attesté en 1520, et le nom victimeur (celui qui sacrifie une victime), qui sont tombés en désuétude, mais que la langue moderne pourrait ressusciter afin de répondre aux besoins langagiers que provoque le succès social de la posture de victime.

Dès lors, les choses étant ce qu’elles sont, pour que ce succès social soit exprimable dans les mots, les bien pensants ont fabriqué urgemment les noms victimisation et victimation, qui transforment en victimaires les citoyens ordinaires et en victime christique tout un chacun ou le premier venu : en fait, le dernier arrivé sur le sol de France, surtout s’il est arrivé illégalement. Tous victimes, et Allah seul reconnaîtra les siens, pourrait-on dire, pour décrire ironiquement ce qui se passe dans la réalité.

 

 

 

24 décembre 2006

Médiateur

 

 

 

 

 

En latin, le verbe mediare a pour sens "partager en deux" quand il est employé transitivement et "être au milieu" quand il est intransitif. Pour désigner les personnes qui se placent au milieu de combattants ou de querelleurs ou entre les hommes et la divinité, le latin a un nom masculin, mediator, "médiateur", et un nom féminin, en usage dans la langue latine des chrétiens, mediatrix, et dont le sens est "celle qui se place entre (Dieu et les hommes)" et "personne secourable". Ce nom désigne la Vierge Marie.

En français, les noms médiateur et, au féminin, médiatrice, continuent à porter le sens des mots latins auxquels ils sont empruntés. Médiateur est attesté, dès le début du XIVe siècle, pour désigner "celui qui s’entremet" pour mettre d’accord des parties en conflit, puis pour établir la paix ou faire signer un traité. En 1530, est attesté en français le sens théologique, qui existait en latin, conformément au sens de mediatrix, et cela dans les mots médiateur de Dieu et des hommes qui désigne ou définit Jésus-Christ.

Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), ces sens, général et particulier, de la langue commune et du vocabulaire théologique, sont relevés : "qui moyenne un accord, un accommodement entre deux ou plusieurs personnes, entre différents partis". Des nombreux exemples illustrent ce sens. Les Académiciens précisent aussi que "nous avons un seul médiateur auprès de Dieu, Jésus-Christ (nom écrit en majuscules ou en majesté ? : JESUS-CHRIST) Notre Seigneur" et ils illustrent cet emploi de la phrase : "JESUS-CHRIST (écrit encore en majuscules) est le médiateur entre Dieu et les hommes". Dans la huitième édition, médiateur est suivi de la même définition, à deux exceptions près : le verbe moyenner, tombé en désuétude, a été remplacé par s’entremettre : "celui, celle qui s’entremet pour opérer un accord, un accommodement entre deux ou plusieurs personnes, entre différents partis" ; et le sens propre à la théologie n’est plus explicitement exposé, sinon dans l’exemple identique à celui de l’édition de 1762 : "JÉSUS-CHRIST (encore écrit en majuscules) est le médiateur entre Dieu et les hommes, est notre médiateur auprès de Dieu". C’est un indice de l’affaiblissement du sens théologique dans la langue.

Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré met la définition de médiateur en accord avec ses opinions positivistes ou scientistes. Il ne relève pas le sens de médiateur en théologie, mais il distingue deux sens : "1° celui, celle qui s’entremet entre deux ou plusieurs personnes" et "2° celui, celle qui intervient pour arranger quelque affaire", bien que cette distinction, à vrai dire peu pertinente, relève plus de la byzantinologie que de la langue : la différence est imperceptible entre s’entremettre entre deux personnes et intervenir pour arranger une affaire. Si l’on veut apprendre que le mot a un sens en théologie, il faut lire les exemples qui illustrent le premier sens : "Dieu, selon Celse et Porphyre, était logé trop loin pour nous ; les esprits célestes qui nous avaient faits nous servaient de médiateurs auprès de lui" (Bossuet) et "un des moyens les plus efficaces pour toucher Dieu en votre faveur, c’est de lui envoyer, selon la figure de l’Évangile, des médiateurs qui lui parlent pour vous" (Bourdaloue) ; "la croix doit être aujourd’hui notre asile et l’unique médiatrice à qui nous devons recourir" (Bourdaloue) ; "le médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ" (exemple extrait d’autres dictionnaires) ; "il n’y a qu’un Dieu, ni qu’un médiateur entre Dieu et les hommes, Jésus-Christ homme" (Sylvestre de Saci) ; "c’est ce que produit la connaissance de Dieu qui se tire sans Jésus-Christ, qui est de communiquer sans médiateur avec le Dieu qu'on a connu sans médiateur ; au lieu que ceux qui ont connu Dieu par médiateur connaissent leur misère" (Pascal) ; "l’une des plus belles qualités que la sainte Écriture donne au fils de Dieu, c’est celle de médiateur entre Dieu et les hommes" (Bossuet). La mauvaise foi de Littré ou, comme on voudra, ses engagements positivistes, apparaît clairement, quand il cite ces phrases pour illustrer le sens "qui s’entremet entre deux ou plusieurs personnes", comme si Dieu était une personne comme une autre et qu’il classe dans le même sens ces phrases et des phrases communes, où le médiateur se place effectivement entre deux ou plusieurs personnes, telle "si vous voulez, madame, être médiatrice de la paix, il ne tient qu’à vous" (Voltaire) ou, comme dans les exemples antérieurs au XVIIe siècle qu’il cite dans la rubrique historique de son article : "faire office de juge ou de médiateur" (Commines) et "si tu cherches ton médiateur pour t’introduire à Dieu, il est au ciel" (Calvin).

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) sont moins partiaux que Littré. Ils définissent le médiateur comme la "personne ou la chose qui sert d’intermédiaire, de lien entre deux ou plusieurs entités" - entités étant d’un sens assez large pour désigner aussi Dieu. De ce fait, le médiateur peut servir d’intermédiaire entre les hommes, comme dans l’exemple de Sartre ("dans une société sans classes et dont la structure interne serait la révolution permanente, l’écrivain pourrait être médiateur de tous et sa contestation de principe pourrait précéder ou accompagner les changements de fait", 1948 : cet exemple relève du comique involontaire, quand on sait, expérience historique à l’appui, comment la "société sans classe" en URSS, en Chine, à Cuba, etc. a réduit l’écrivain au rôle abject de porte-serviette de tyrans), mais aussi, "spécialement", comme cela est écrit, dans un sens théologique et dans un sens religieux : "Le médiateur : Jésus-Christ, Jésus-Christ est le médiateur entre Dieu et les hommes" et "pour souligner la part prise par la Vierge Marie dans le mystère de la Rédemption" : "Marie médiatrice", "je dois réfléchir sur ce que fit saint Bernard pour le développement du culte de la Vierge auxiliatrice et médiatrice" (Barrès, 1908).

Ce qui est noté aussi dans le Trésor de la Langue française, c’est l’extension du nom médiateur à des réalités juridiques et, évidemment, à des réalités sociales. Dans le droit du travail, c’est la "personne désignée en matière de conflit collectif du travail afin de le régler après l’échec de la procédure de conciliation" (1974) et la "personnalité ayant pour tâche d’aider à résoudre les conflits survenus entre les particuliers et l’administration, qui est habilitée à faire des recommandations aux autorités compétentes pour régler les problèmes et à suggérer des propositions pour améliorer le service" (1978), auquel cas médiateur aurait pour synonyme (désuet aujourd’hui) ombudsman. Ce qui est nouveau de nos jours, grâce à Mme Aubry, l’ex-ministre de l’exclusion et des trente-cinq heures, qui a inventé de nouveaux métiers, dans l’espoir insensé de camoufler les chômeurs en leur donnant, par condescendance, une occupation symbolique (mais pas un travail), c’est le médiateur social. Comme tout est social ou sociologique dans la France socialiste, il était naturel que le médiateur soit extrait de l’Empyrée théologique pour patauger dans la boue du social à tout prix et servir de tampon entre la société et la société.

Employé dans ce contexte, médiateur est si nouveau – et comme inédit - que les Académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, en cours de publication, n’ont pas osé le relever – peut-être par peur du ridicule, se contenant de répéter les autres dictionnaires : "personne qui s’entremet pour chercher un accord, un accommodement entre deux ou plusieurs personnes, entre différentes parties, etc." ; "titre donné au Christ, qui, en tant que Dieu et homme, effectue la communion entre Dieu et les hommes" ; "chez les catholiques et les orthodoxes : médiatrice, nom par lequel on désigne souvent la mère du Christ". Les médiateurs sociaux de Mme Aubry n’ont pas d’existence dans les dictionnaires, sans doute parce qu’ils n’en ont pas dans la réalité des choses et du monde, étant de simples zombies ou de purs fantômes. C’est la seule bonne nouvelle que l’on puisse tirer de la consultation de ces dictionnaires.

 

 

 

23 décembre 2006

Dispositifs

 

 

 

 

 

En voici un mot qui sent son moderne, bien qu’il soit latin de formation. A dispositum, supin du verbe disponere, a été ajouté le suffixe - if : plus exactement, ce suffixe a remplacé la désinence um. En latin, le verbe a pour sens "mettre en ordre" (les œuvres d’Homère), "placer", "disposer" (les troupes, les soldats, les mots dans la phrase) ou "régler" (la journée).

En français, l’adjectif dispositif est attesté dès le XIVe siècle dans la langue de la médecine pour qualifier un remède qui "qui prépare à" ou "qui dispose à". Au tout début du XVIIe siècle, il est employé comme nom dans un sens juridique : c’est la "partie d’un texte législatif" dans laquelle il est statué de façon impérative sur tel ou tel point. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), il est relevé avec ce sens : "il est aussi substantif et signifie le prononcé d’une sentence, d’une déclaration, d’un édit, d’un arrêt rédigé par écrit", comme dans la phrase : "le dispositif de la sentence (…) porte que (…)". Les Académiciens précisent que, grâce à ce terme, le dispositif d’un arrêt est distinct du vu de ce même arrêt ou du préambule d’une déclaration ou d’un édit. Dans cette quatrième édition, le sens médical de l’adjectif est glosé. Quand il suit le nom remède, dispositif a pour sens "préparatoire, qui dispose à". Les Académiciens indiquent qu’il  "n’a guère d’usage que" dans cet emploi.

Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré distingue l’emploi d’adjectif de l’emploi de nom : adjectif, dispositif est "terme de médecine" ; il signifie "qui prépare, qui dispose". Littré précise qu’il est "peu usité". Il cite un seul exemple, datant du XIVe siècle (exemple qui a échappé aux auteurs du Trésor de la Langue française) : "des causes des ulcères, les unes sont matérielles, les autres dispositives". Quand il est employé comme un nom, c’est un "terme de jurisprudence". Ainsi les dispositifs d’une loi sont "la partie du jugement qui contient la décision des juges". C’est aussi un "terme de mécanique". Il désigne le plan suivant lequel une chose a été établie, comme dans la phrase : "on a fait à l’Opéra l’essai d’un nouveau dispositif de la rampe, destiné à éclairer les acteurs pendant les représentations", ou bien, dans les mots dispositifs de mines, les opérations exécutées pour établir des mines.

C’est en 1797 que le nom passe du droit (où il est d’un emploi rare) aux faits techniques. La date parle d’elle-même : c’est pendant les événements qui sont nommés Révolution. La Pérouse l’emploie dans le dispositif de la défense au sens de "ensemble d’éléments ordonnés en vue d’une certaine fin". Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), dispositif a deux sens. Le terme de droit est connu des Académiciens : c’est la "partie d’une loi, d’un édit, d’un jugement, d’une ordonnance, d’un décret, d’un arrêté, d’un arrêt, etc. qui en contient la décision et les dispositions pratiques, par opposition au préambule, aux motifs, etc." et c’est aussi en "terme d’arts" (c’est-à-dire terme relative aux techniques) "toute manière de disposer les différentes parties d’un appareil ou des travaux exécutés en vue d’une exploitation de carrière, de mine, etc." C’est dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) que ce nom est attesté dans un sens social ou relatif à l’administration sociale. Il est présenté comme une extension du sens "ensemble de mesures, de moyens, disposés en vue d’une fin stratégique" : le dispositif de la défense dont parlait La Pérouse en 1797. Ce sont les "moyens mis en œuvre pour assurer la défense de certains intérêts ou en vue d’assurer une intervention". Les exemples qui l’illustrent sont éloquents : "dispositif de sécurité" et "renforcer le dispositif en attribuant au conseil économique compétence pour examiner toutes les revendications" (1958). Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens relèvent ce sens comme une extension du sens militaire : "ensemble des moyens mis en œuvre en vue d’une intervention précise, dans un but précis", comme dans "dispositif policier", "de sécurité", "de contrôle", "dispositif secret", "lever un dispositif". Il ne se passe pas de jour sans que les administrations chargées d’éradiquer le chômage ou de réduire l’exclusion, ou des associations lucratives sans autre but que social, imaginent des dispositifs sociaux inouïs et sans cesse nouveaux de lutte, de défense, de préservation, de combat, d’insertion, etc. dont l’efficacité réelle est proche de zéro (s’ils étaient efficaces, il n’y aurait plus de chômeurs ou d’exclus), sauf pour assurer leur propre perpétuation ad vitam aeternam, grâce à un CCP destiné à brasser crédits, subventions, dons, aides…

 

 

19 décembre 2006

Socio

 

 

Mots en socio

 

 

 

 

Le Trésor de la Langue française est le seul dictionnaire qui étudie dans des articles spécifiques les préfixes, suffixes et autres "éléments formants". C’est pourquoi une longue entrée est consacrée à socio. Tiré de social ou de société, socio forme de nombreux adjectifs et noms qui contaminent, déforment ou frelatent, depuis un siècle, la malheureuse langue française. Ce qui ne laisse pas d’étonner, c’est moins le succès des mots en socio que le fait que la représentation que les modernes se font du réel se lise à livre ouvert dans la langue, comme si la langue était un précipité de leurs croyances. Il est vrai que l’assomption des sciences sociales dans le ciel vidé de toute transcendance a favorisé le succès de ces socio comme ingrédients de toutes les sauces. Enumérer les mots en socio, qui sont ceux des puissants du siècle, c’est faire le tour du royaume de la Bêtise, variante savante de la Présipauté Groland.

Parmi ces mots en socio, il en est qui révèlent la réalité des choses ou qui dévoilent le réel, tel le papier tournesol des TP de chimie auxquels sont astreints les potaches. Ils ont été fabriqués par Comte, le forgeron de sociologie, ce mot chimère formé d’un élément d’origine latine et de logie emprunté au grec. Ce sont sociocratie ou "forme de gouvernement où le pouvoir appartient à la société entière", c’est-à-dire, pour dire les choses clairement, où le pouvoir appartient à ceux qui parlent au nom de la société - id est les sociologues ; sociocrates ou "partisans de la sociocratie" (c’est l’autre nom des sociologues) ; l’adjectif sociocratique (qui se rapporte à la sociocratie : de fait, c’est un synonyme de sociologique). Comte a fabriqué aussi sociolâtrie (le culte de la société – c’est-à-dire la religion du roman social inventé par les sociologues, ces idolâtres du social) et sociolâtrique, qui sonne comme un mixte de latrines, de latte, de trique. On ne comprend pas pourquoi Comte n’a pas poussé son savoir-faire de forgeron verbal jusqu’à fabriquer sociolâtrer (idolâtrer les sociologues), sociolatrisme, sociolatriser, etc. Quand toutes les bornes sont franchies, il n’y a plus de limites, disait un penseur célèbre.

Comme si sociologie avait perdu, à force d’être répété, de son pouvoir glaçant, a été fabriqué un monstre encore plus effrayant, sociographie, substantif féminin, précisent les auteurs du Trésor de la langue française, féminin comme les sorcières, pour désigner "l’étude descriptive des réalités et des faits sociaux" - c’est-à-dire l’étude du rien - sens illustré de ce joyau, qu’on croirait de la plume de Pécuchet (dans le couple de Flaubert, il est le progressiste) : "la description et l'analyse des groupements sociaux donnent naissance à une nouvelle branche de la sociologie, la sociographie, dans laquelle l’accent est mis sur l’observation empirique des sociétés". De ce sociographie peuvent être dérivés d’autres monstres, tels sociographe, sociographique, sociographisme ou sociographiser, etc. La tératologie continue sur son erre. Elle est le vaisseau fantôme de la langue. Les linguistes enfarinés de sociologie se disent sociolinguistes. Ils ont montré eux aussi patte blanche aux puissants du siècle. Ils ont fabriqué sociolecte pour désigner une "variété de langue propre à un groupe social, dite aussi dialecte social par ceux qui emploient dialecte au sens large", c’est-à-dire pour désigner la langue forgée par les sociologues et autres affidés des sciences sociales. De fait, tout devient social, société, sociologie : tout est sociologisé. Jadis, tout était rapporté à Dieu ou au diable ; aujourd’hui, le social les a remplacés. La vie affective devient socioaffective quand la psychologie rapporte tout ce qui est ressenti à "l’environnement social" ; elle relève même de la socioanalyse ou de la psychanalyse d’un groupe social, alors que ce sont les sociologues qui devraient se faire analyser. Il a même été fabriqué un mot redondant ou mot La Palisse ou truisme : c’est sociocentrisme, écrit tantôt avec un trait d’union entre socio et centrisme, tantôt sans. L’orthographe est flottante, non ce que désigne ce nom, et qui est une réduplication de la réalité sociologique. C’est la "tendance à prendre pour critères les seules valeurs de la société à laquelle on appartient", c’est-à-dire à réduire au social toute réalité. De fait, la sociologie est par nature sociocentrique ou, mieux, sociocentriste. Le sens est illustré par une phrase de Morin, ce sociologue qui a égalé Comte dans le forgeage de mots frelatés : "la combinaison est toujours incertaine, aléatoire entre l’égocentrisme individuel et le sociocentrisme collectif". Va savoir, Charles, puisque ce que la sociologie ne nomme pas est incertain par définition et n’existe qu’en aléa.

Les universitaires ont senti le vent tourner. Jadis, ils étaient tous confits en christianisme : c’est terminé. Le vent souffle de l’horizon social, ils se sont placés sous le vent sociologique : ça a accéléré (pardon boosté) les carrières. En un siècle, la sociologie a contaminé :

l’éducation (socio-éducatif ou "relatif à l’éducation sous son aspect social"),

la genèse des choses qui tient de la Genèse (sociogenèse ou genèse sur le plan sociologique : "si l’on pouvait reconstituer dans le détail la sociogenèse des représentations collectives", ah, on atteindrait le nirvana sociolâtrique !),

la géographie, puisqu’une géographie s’est qualifiée de sociogéographique (au sens de "qui concerne un groupe social dans son appartenance à un milieu géographique"),

la graphique (la sociomatrice est un "tableau à double entrée sur lequel on reporte les réponses des individus aux tests sociométriques"),

la pathologie qui distingue la sociopathologie (ou "étude des relations morbides entre un individu et son milieu social" : autrement dit, comment la maladie sociologique se transmet au corps social tout entier) de la sociophobie (ou phobie des implications sociales, qui consiste à voir du social partout : mot redondant, puisque telle est la sociologie),

les sciences politiques (sociopolitique ou socio-politique, avec ou sans trait d’union : "qui concerne la société dans ses rapports avec la politique" ; illustré de cet exemple éloquent "une dénomination socio-politique n’est ni un hasard historique, ni l’imposition banale d’un moule" : mais si, c’est le moule sociologique qui est imposé à tout, ce qui, en effet, n’est pas un hasard historique, mais l’effet de l’absorption de tout dans le social, comme Allah absorbe tout dans les pays d’islam, même la connerie),

la psychanalyse ou socio-psychanalyse ou sociopsychanalyse (ou "analyse des phénomènes sociaux à l'aide des concepts de la psychanalyse" : la grosse rigolade, comme l’atteste cette bouffonnerie verbale, "la socio-psychanalyse institutionnelle est une méthode d’analyse visant à favoriser la prise de conscience dans un des niveaux de l’Institution (...) des problèmes inactuels (...) et actuels du pouvoir"),

la psychiatrie (bien sûr, avec les fous, on est entre soi) : la sociopsychiatrie ou socio-psychiatrie, qui "étudie les troubles mentaux en fonction de l’appartenance des sujets à un groupe social" : elle ferait mieux d’étudier les troubles mentaux des sociologues,

la thérapie (sociothérapie : "techniques thérapeutiques qui visent à favoriser l’intégration ou à améliorer les relations d’un individu à un groupe" : ce sont les sociologues qui en ont besoin),

le théâtre évidemment (sociodrame ou "scène dramatique sur un thème large improvisé par un ensemble de personnes dans le but de rendre conscientes les relations entre les membres du groupe", et l’adjectif sociodramatique : tout ça inventé aux USA),

la sociologie elle-même avec sociométrie ("méthode d’évaluation, à partir d’analyses quantitatives, des relations des individus et des manifestations de la sociabilité au sein d’un groupe"), sociométrique, sociométriste, sociométricien.

L’acmé est atteint avec sociologisme ou "tendance à faire de la sociologie l’unique source explicative de l’ensemble des phénomènes sociaux" (en Afrique et chez les primitifs, ce sont les esprits invoqués qui tiennent lieu de sociologie) et avec le verbe sociologiser, "faire du sociologisme" et "subir l’influence de la sociologie". Ce sens est illustré par la phrase : "les sciences sociales particulières se sont bien sociologisées d’une façon immanente, en gardant cependant une autonomie méthodologique". En fait, tout se sociologise ; le sociologisme est l’horizon indépassable de la pensée et de la science au XXe siècle. Fors la sociologie, point de salut.

Comme dans le cas de ségrégation, de discrimination, de senior, etc., la langue anglaise fournit au français son lot de bêtes immondes : parmi celles-ci, la sociobiologie ou "étude des comportements sociaux sous l’aspect biologique" révèle, s’il en était besoin, le caractère infâme de la sociologie. Dans Le Monde, en 1986, il est écrit ceci : "l’évolution culturelle qui caractérise le palier humain n’est pas comparable à l’évolution organique qui mena jusqu’à nous. Leur confusion est à la base de théories complètement injustifiées, telle que la sociobiologie" : et si c’était la sociologie qui l’était, dans son principe, injustifiée. A ces monstres, on en peut ajouter d’autres qui parlent d’eux-mêmes, sociogramme, sociologiquement, sociologiser, socioculturel, qui consacre le triomphe du social sur ce qui se rapporte à la fin de l’esprit, socio-économique, qui noie l’économie dans le social, et l’ineffable socioprofessionnel, qu’il aurait fallu inventer, s’il ne l’avait pas été, et qui dilue toute activité humaine dans l’océan social.

Jamais articles de dictionnaire n’ont dit autant de vérités sur le monde, non pas tel qu’il est, mais tel que les savants ès choses sociales le représentent : faussement, bien entendu.

 

 

 

18 décembre 2006

Incommunicabilité

 

 

 

Incommunicabilité et incommunicable

 

 

 

En a-t-on entendu des incommunicable et de leur pendant, le nom incommunicabilité, il y a quarante ans ou plus, quand étaient commentés dans les journaux ou sur les ondes La Cantatrice chauve de Ionesco et En attendant Godot de Beckett. Dans les années 1960, incommunicabilité était au menu de tous les dîners en ville, de toutes les colonnes de la presse, de toutes les thèses de 3e cycle en littérature moderne. Jamais un mot célébrant l’impossibilité à dire quoi que ce soit n’a fait couler autant d’encre ou de salive dans un pays où n’importe qui peut asséner à la cantonade des milliers de messages dans une journée et où la pub, les media, les actus, la com, les infos, etc. bombardent des millions de messages à la minute. C’est dire à quel point ce mot est suspect.

Dérivé de l’adjectif incommunicable, il est attesté pour la première fois en 1802 dans un dictionnaire français allemand au sens de "impossibilité de communiquer", alors  que Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française, le définit comme la "qualité de ce qui est incommunicable " et " qualité de ce qu’on ne peut communiquer ". Il n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935. Seule la dernière édition, en cours de publication, y consacre un article. Il est relevé dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), mais dans une remarque de l’article incommunicable. Il a deux sens : un sens juridique ancien et un sens moderne. Dans le droit, il signifie "caractère de ce qui ne peut être communiqué", id est transmis à autrui. Ainsi d’un droit dont un héritier ne peut jouir, on dit qu’il est incommunicable et qu’il a pour trait définitoire l’incommunicabilité. Le sens moderne est lié à la théorie de la communication, c’est-à-dire à la fausse analogie établie entre l’acte de parler, d’écrire, de s’exprimer d’une part et d’autre part une communication téléphonique. C’est, dans ce sens, comme si la ligne était coupée, "l’impossibilité de communiquer, de faire pleinement comprendre à autrui ses idées ou ses sentiments". Les exemples qui l’illustrent sont "l’incommunicabilité des êtres, des âmes" et une phrase de Mauriac : "la solitude dans laquelle chacun de nous vit et meurt, ce lieu commun de toutes les littératures, a un aspect moins connu mais non moins tragique : l’incommunicabilité entre les familles d’esprits. J’imagine Marx lisant l’Apologia, ou Newman lisant Le Capital, et chacun soupirant et s’étonnant de ce qu’un homme puisse être à ce degré aveugle ou absurde" (1959). Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens donnent à incommunicabilité, comme les auteurs du Trésor de la langue française, deux sens : c’est "le caractère de ce qui, selon la loi, ne peut être communiqué, transmis" (un droit, un privilège, un bien) et c’est aussi la "difficulté de communication avec autrui".

 

L’adjectif incommunicable a la vertu de faire apparaître un des phénomènes les plus fréquents dans la NLF, à savoir l’extension au social de mots qui relèvent du droit ou qui sont propres au christianisme. Il est emprunté au bas latin en usage dans l’Eglise, incommunicabilis, qui qualifiait Dieu ou l’amour divin. C’est dans le sens "d’intransmissible" qu’il est attesté en français pour la première fois (1470) : "Dieu (...) est bonté et vertu essentielle divinement, incommunicable à (une) autre nature substantiellement". Voltaire, en 1756, en use pour qualifier Dieu : "le regardant comme un être incommunicable qui n’avait un fils que par adoption". En parlant d’une personne, Baudelaire l’emploie en 1863 avec le sens "qui ne peut ou ne veut communiquer, se confier à autrui". Dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690), il est relevé, quand il se rapporte à deux choses, avec le sens, de nos jours désuet, "qui ne peut être mis en communication". Ainsi, au XVIIe siècle, "la Mer rouge est incommunicable avec la Méditerranée" - situation qui a pris fin en 1869, quand le percement du canal de Suez a été achevé. Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, à incommunicable est donné le sens "qui ne se peut communiquer, dont on ne peut faire part", lequel, dans cette définition, n’est pas clair. Quelle réalité est incommunicable ? Les Académiciens répondent : c’est "la toute puissance de Dieu", "un bien", "des honneurs", "des droits". Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le mot est illustré des mêmes exemples. Dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré cite des exemples dans lesquels la réalité dite incommunicable est le nom de Dieu ("le grand nom de Dieu (je suis celui qui suis), terrible, mystérieux, incommunicable, sous lequel il vent dorénavant être servi", Bossuet), la divinité, Dieu ("ils ne savent pas adorer le Dieu de tous les êtres, unique, incompréhensible, incommunicable, éternel, et tout juste comme tout-puissant", Voltaire), le droit, le pouvoir de donner loi. Les domaines dans lesquels est employé le mot sont donc la religion et le droit. Du droit et du sacré, il a basculé dans le fait. Dans Théologie catholique (1983), il y est donné encore le sens suivant : "tous les théologiens admettent que le Christ ne pouvait communiquer à personne la puissance d’autorité qu’il possède, comme Dieu, sur les sacrements : cette puissance d’autorité est une prérogative divine, incommunicable aux simples créatures". De là, il s’étend aux "phénomènes de la vie individuelle", à des "objets de connaissance" ou à des "états affectif" et il signifie "qui ne peut être transmis par un mode d’expression déterminé" ou "qui n’est pas accessible à la pleine compréhension d’autrui". Ainsi, il qualifie les noms connaissance, idée, pensée, sensation, angoisses, joies, etc. Il est illustré par la phrase : "pour que des millions d’individus se comprennent, il faut que les mots expriment des idées simples, générales, abstraites, et que les rapports établis entre les idées portent le même caractère : tout cela se fait aux dépens de l’expressivité, car le sentiment est synthétique et singulier, donc incommunicable". Il se dit même d’une personne qui ne parvient pas à communiquer ses pensées, ses idées, ses sentiments et qui est fermée à la communication avec autrui.

Jadis, c’était Dieu ou le Christ, et un de leurs attributs, l’amour par exemple, qui étaient incommunicables ; jadis encore, c’est des droits ou des honneurs qui étaient qualifiés d’incommunicables. Dans le Modernistan, ce sont désormais les pékins, leurs sentiments, leurs états d’âme qui sont marqués du signe électif de l’incommunicabilité : ils sont les égaux des Dieux ou ils sont les nouveaux privilégiés du monde réel.

 

 

 

17 décembre 2006

Participatif

 

 

 

Démocratie participative

 

 

 

Jadis, il était entendu que la démocratie était la volonté du peuple : une fois tous les quatre, cinq ou six ans, à la suite d’un débat public, les citoyens choisissaient, entre plusieurs candidats, ceux qui allaient former les lois et les faire appliquer. Ces élus exerçaient donc, ou étaient censés le faire, au nom et à la place du peuple, la souveraineté dont les citoyens sont les seuls détenteurs. Comme les lois ne sont plus formées à l’Assemblée et que les lois votées ne sont même plus appliquées, la démocratie est désormais zombie : on en parle sans cesse et pourtant elle n’advient pas.

Longtemps, les choses ont été si évidentes qu’il n’a pas été jugé nécessaire d’accoler au nom démocratie un adjectif. Il est même périlleux de s’y risquer. L’adjectif détermine le nom : autrement dit, il en limite "l’extension". A partir du moment où elle est socialiste, populaire, associative, la démocratie est amputée d’une partie d’elle-même et elle peut même être réduite à rien ou à presque rien : par exemple, quand elle est socialiste. Les gauchos, socialos, maos, trotskos et cocos l’ont bien compris, puisque, chaque fois qu’ils évoquent la démocratie dont ils sont les ennemis acharnés, ils font suivre ce nom d’un adjectif : c’est bourgeoise, formelle, représentative.

Mme Royal ou ses conseillers ou son think tank fourni par Ogilvy et WPP sont dans l’air du temps : eux aussi, ils restreignent la démocratie, en qualifiant celle qu’ils ont l’intention d’instaurer en France de participative. Les citoyens qui ne sont pas des gogos (oui, il en reste) ont tout de suite compris que Mme Royal entendait réserver sa démocratie à ceux qui adhèrent à son projet, c’est-à-dire aux copains, militants, clients fonction publique et coquins.

L’adjectif participatif n’est relevé dans aucune des huit éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. Il n’est pas enregistré non plus dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) qui comprend seize volumes, des dizaines de milliers de pages grand format et deux colonnes par page, et des centaines de milliers d’entrées. Pourtant, ce n’est pas un mot fantôme. Mme Royal l’emploie. Il est aussi en usage dans le monde de la finance sous le vocable titre participatif pour désigner des actions de sociétés d’Etat ou nationalisées qui n’ouvrent pas de droit de vote et qui ne sont pas vraiment des actions, mais qui sont émises quand même, ces sociétés ayant un urgent besoin de financement : d’où le nom de titre participatif quelque peu condescendant qui y est donné.

En revanche, participatif est attesté dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-1872) et glosé par la définition fort imprécise de "qui a la vertu de participer", sans qu’il soit dit si cette vertu est propre à des personnes ou à des choses et sans que la définition soit illustrée d’un exemple qui l’éclairerait.

Les dictionnaires sont donc muets sur ce point. Pour établir le sens de participatif et celui de démocratie participative, il ne reste qu’à étudier le verbe participer, dont participatif dérive, puisque, selon Littré, l’adjectif a pour sens "qui a la vertu de participer". En latin, participare signifie "faire participer", "partager, répartir" et "avoir sa part de" ou "participer à". La première attestation en français de participer date du XIIIe siècle. Le mot appartient à la langue de la philosophie : participer à signifie "avoir des traits communs avec" et, chez Nicolas Oresme, en 1370, participer en, "comporter une similitude de nature avec". Au XVIe siècle, participer de est attesté dans le sens de "posséder des caractères communs avec". Au XIIIe siècle, ce verbe signifie aussi "avoir part à" ou "avoir une part active dans".

Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, le verbe participer est relevé avec le sens "avoir part", comme dans "je veux que vous participiez à ma fortune, comme vous avez participé à ma disgrâce". Le verbe est un usage dans les "choses de la religion". Ainsi on dit "participer aux prières des fidèles, aux saints mystères, à la sainte Table, aux sacrements, au corps et au sang de Jésus-Christ". Ce serait insulter les catholiques que de suggérer que Mme Royal, issue d’une famille intégriste, aurait l’intention de rétablir par sa démocratie participative la théologie du sacrifice propre aux conciles de Trente. En 1762, dans le Dictionnaire de l’Académie française, participer est relevé aussi avec le sens de "prendre part", "s’intéresser" : "alors, précisent les Académiciens, c’est ordinairement un terme de civilité et de compliment", comme dans "je participe à votre douleur, à votre joie". La précision est suivie de cette remarque : "il n’a guère d’usage et on dit plus ordinairement prendre part". Mme Royal serait-elle cynique au point de faire de sa démocratie participative une petite courtoisie à l’adresse des citoyens ? Le dernier sens que relèvent les Académiciens est celui propre à la philosophie, qui a d’abord été en usage en français. C’est "tenir de la nature de quelque chose", comme dans les exemples "un minéral qui participe du vitriol", "cela participe de la nature du feu", "le mulet participe de l’âne et du cheval". Ce sont aussi les sens que relèvent les Académiciens dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire.

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), distingue les sens de participer suivant qu’il est suivi de la préposition à ou de la préposition de. Participer à signifie "avoir part à" ("participer à la table du Seigneur et à la table des démons" ; "on dit dans le langage de la dévotion participer aux prières des fidèles, aux sacrements, au corps et au sang de Jésus-Christ, aux mérites de Jésus-Christ". Participer de a pour sens "tenir de la nature de" ("le pathétique participe du sublime autant que le sublime participe du beau et de l’agréable", Boileau). Comme s’il était à Byzance en 1453, Littré essaie de distinguer le sens de participer de celui de prendre part : "participer au malheur de quelqu’un, écrit-il, c’est le partager réellement ; y prendre part, c’est s’unir par sentiment à la douleur qu’il en reçoit. On participe à une chose dans laquelle on a une part réelle et personnelle ; on prend part d’affection à la chose dans laquelle on n’a aucun intérêt". La démocratie participative de Mme Royal tient plus du second verbe que du premier. Elle n’entend pas que les citoyens partagent réellement le pouvoir avec elle, mais seulement qu’ils s’y associent affectueusement.

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) se fondent aussi sur le complément du verbe, suivant qu’il est régi par à ou de, pour établir les mêmes sens que Littré. Il est cependant des emplois financiers de ce verbe, que Littré ne relève pas. C’est "participer aux dépenses, aux frais", c’est-à-dire "payer sa part, cotiser", et "souscrire une part de capital". Ces emplois sont éclairants. Ce qui est attendu des citoyens dans la démocratie participative, c’est qu’ils paient par une augmentation de l’impôt les dépenses somptuaires et de pure montre que Mme Royal a programmées. Borner la démocratie à cette participation-là, c’est prendre les citoyens pour des gogos, des vaches à lait, un tonneau des Danaïdes dans lequel on peut puiser sans fin per fare bellissima figura.

 

 

 

16 décembre 2006

Diversité

 

 

 

 

 

 

En latin, diversus, du verbe divertere "se détourner", "se séparer", "divorcer", "être différent", dont dérive le nom diversitas, est relevé dans le Dictionnaire Latin Français de Félix Gaffiot avec deux sens : "à l’opposé d’un point" et "allant dans des directions opposées ou diverses". Le nom diversitas a pour premier sens "divergence" ou "contradiction" et pour second sens "variété" ou "différence".

En français, diversité est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle.

Dans les dictionnaires consultés, ce nom a un seul sens. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), c’est "variété", "différence" ; dans les huitième (1932-35) et neuvième (en cours de publication) éditions, "état de ce qui est divers" : Littré y donne aussi ce sens dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872). Les exemples qui l’illustrent sont favorables : "Telle est la loi du ciel dont la sage équité / Sème dans l’univers cette diversité" (Corneille) ; "Diversité, c’est ma devise" (La Fontaine) ; "Je vous plains de ne pas aimer les histoires ; on est si aise de se transporter un peu en d’autres siècles ; cette diversité donne des connaissances et des lumières" (Madame de Sévigné) ; "Chaque jour le génie et la diversité / Viennent nous enrichir de quelque nouveauté" (Gresset). Il en va de même des exemples choisis par les Académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire : "la diversité des formes, des couleurs, des goûts, des opinions, des religions", "il y a une très grande, une infinie diversité dans les caractères".

En revanche, dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), le nom diversité est relevé avec les deux mêmes sens qu’en latin. Le premier est précédé de la mention vieilli : c’est le "caractère de ce qui est opposé, contradictoire". Les synonymes en sont divergence ou opposition. Chez Maine de Biran, contrariété est le synonyme de diversité : "cette diversité ou contrariété des besoins" (1816). Une phrase du philosophe Maurice Blondel (1893) illustre ce sens vieilli : "par l’action s’entretient donc et se resserre l’unité du mécanisme vital, qui, formé d’un assemblage de parties, n’a de cohésion que par le concert idéal des fonctions ; par elle, la diversité des tendances antagonistes, sans être abolie, se fond en un accord au moins passager".

Or ce sens pourtant qualifié de vieilli n’est relevé ni par Littré, ni par les Académiciens.

Dans le Trésor de la Langue française, diversité au sens usuel de "état de ce qui est divers", a pour synonymes différence, hétérogénéité, variété – trois noms qui s’ajustent si parfaitement aux prescriptions des puissants qu’ils semblent sortis tout droit du bréviaire multiculturel d’un prêtre de la modernité arc-en-ciel, comme l’attestent les emplois relevés : "diversité des aspects, des caractères, des choses, des circonstances, des éléments, des fonctions, des intérêts, du monde, des objets, des opinions, des régimes, des situations".

Une citation, pourtant, infirme le caractère moderne de cette diversité. Elle est extraite des Principes de géographie humaine (1921), ouvrage du géographe Vidal de la Blache, honni des idéologues bien pensants, parce que, auteur des Cartes de France qui étaient jadis accrochées aux murs de toutes les salles de classe, il est accusé d’avoir alimenté chez les Français pauvres l’amour de leur pays, les riches et les nantis, comme chacun sait, n’ayant pas d’autre patrie que le capital. Voici la phrase citée : "l’homme s’intéresse surtout à son semblable, et, dès qu’a commencé l’ère des pérégrinations et des voyages, c’est le spectacle des diversités sociales associé à la diversité des lieux qui a piqué son attention". La date, 1921, est éloquente : l’ère des voyages et des pérégrinations commence en 1492 avec les découvertes de nouveaux territoires, aussitôt conquis, et la constitution des empires. De fait, c’est dans les empires coloniaux, quels qu’ils soient ou aient été, que la diversité est de règle. En Algérie, la diversité n’a pas résisté à la purification ethnique. La Russie, qui continue tant bien que mal l’immense empire colonial tsariste, puis soviétique, a gardé de cette grandeur enfuie un peu de l’ancienne diversité de l’empire qu’elle a longtemps contrôlé.

La diversité des mœurs, coutumes, religions, etc. se marie à merveille à la tyrannie impériale : tous divers, pourvu que ce soit l’échine courbe et la tête basse. La diversité est la règle, à condition que les diversités fassent allégeance. Il en allait ainsi à Vienne du temps de l’Empire austro-hongrois. Hitler s’accommodait de toutes les différences, surtout si elles étaient islamiques. Le Reich pouvait être divers et varié, aux couleurs de l’arc-en-ciel, à condition qu’il fût sien. Il est donc dans l’ordre des choses que la diversité soit le mot d’ordre de la pensée unique, de l’idéologie dominante ou des tout puissants de l’empire pub com media. Les candidats à la servitude volontaire répètent en chœur que la diversité (écrit même divers-cités : ça en jette) est l’horizon indépassable de la France, à condition que la diversité soit autre que française ou chrétienne ou gréco-latine ou européenne. Ainsi va le monde. Naguère, on disait "diviser pour régner".

Est-ce pour ne pas jeter la suspicion sur la diversité et ne pas ébrécher la belle statue pittoresque et coloniale qui en est sculptée que les auteurs de dictionnaires oublient le premier sens de ce nom, le plus ancien, celui qui existe en latin, à savoir "contradiction, divergence, contrariété", sens qui est attesté en français et que relèvent les auteurs du Trésor de la langue française ? La diversité cache aussi la guerre de tous contre tous. Des religions, des coutumes, des mœurs incompatibles ou situées à l’opposé les unes des autres, qui ont été importées de très loin pour coexister artificiellement sur un territoire exigu, lequel n’est pas le canton d’un empire colonial, sont les germes de haines inexpiables et les facteurs de conflits larvés sans fin.

 

 

 

11 décembre 2006

Créatif

 

 

 

 

 

Cet adjectif est attesté au XVe siècle. Il a pour sens "qui produit quelque chose". Il résulte de la francisation de l’adjectif, en usage dans le latin médiéval, creativus, qui servait à caractériser Dieu ou un de ses attributs. Pourtant, en dépit de cette attestation ancienne, le mot n’est pas relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935). Littré le relève dans le Supplément de son Dictionnaire de la Langue française (1877). Il y donne le sens de "qui a la vertu de créer" et l’illustre de la phrase "si les chemins de fer étaient, comme on l’a dit si souvent, doués d’une force impérieusement créative de trafic…", qui atteste l'extension à d'innombrables réalités du monde d'une "vertu" qui était, jadis, spécifique de la divinité.

Dans le Trésor de la langue française (1972-94), deux sens sont distingués, suivant que créatif se rapporte à une personne et à une faculté spécifiquement humaine ou qu’il se rapporte à une chose ou à un fait. Dans le premier emploi, il qualifie celui "qui présente une tendance notable à la création imaginative", comme chez les Goncourt : "l’affaiblissement des vérités constitutives de l’ordre moral, la dégradation du bon sens primordial et l’oubli du catéchisme des principes naturels, entraînent à leur suite l’affaiblissement, je dirai plus, la viciation du sens créatif, de l’imagination" (1860). Dans le second emploi, il signifie "qui a pour résultat une création", comme dans "acte, principe, force créatifs".

Dans la neuvième édition en cours de publication de leur Dictionnaire, les Académiciens ne relèvent que le premier emploi : "qui a le goût de créer, des dispositions pour créer", comme dans "cet enfant est très créatif", "un tempérament créatif", "un sens créatif".

Aucun dictionnaire ne relève l’emploi de créatif comme nom dans le jargon des publicitaires. Le créatif est celui qui trouve le slogan qui fasse vendre les yaourts brassés par la maison Riboud et que boudent les clients. Il faut donc que la pub embellisse l’expérience et que l'imagination déforme le réel.

Adjectif ou nom, créatif empeste la modernité de pacotille. Il semble que son succès soit dû à deux facteurs : son emploi plus ancien en anglais ("having power to create ; useful and creative work : requiring intelligence and imagination, not merely mechanical skill"), une simple origine anglaise suffisant parfois à acclimater un mot frelaté et à le franciser ; et surtout les emplois croissants de ce mot dans les sciences humaines et sociales, lesquelles ont réussi à rendre aimables les horreurs de l’inhumanité : le marxisme, le racisme, le métissage, le culturalisme et autres monstres. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1984) prennent parti en faveur de créatif, évidemment : ils sont modernes et éclairés. Dans une remarque de l’article créatif, ils écrivent ceci : "cet adjectif paraît aux puristes doubler inutilement créateur. Ils oublient que les psychologues, les sociologues peuvent avoir besoin d’un terme spécifique qui se démarque d’un terme courant. Or imaginatif, sensitif, etc., justifient l’existence de créatif à côté de créateur". Encore faudrait-il démontrer en quoi le point de vue des experts en société a plus de valeur, et surtout dans un pays où tout se vaut, que celui des grammairiens, fussent-ils dits puristes par mépris. En Arabie, l’imposition d’un dogme est la règle. En France, on est tombé presque aussi bas.

 

 

10 décembre 2006

Cultuel

 

 

 

Cultuel ou culturel ?

 

 

 

Ces deux mots ont un petit air de ressemblance : seul r les distingue, absent dans l’un, présent dans l’autre. Il est vrai qu’ils sont dérivés de deux noms, culte et culture, empruntés au latin et issus du verbe colere qui a pour sens "cultiver" (agrum, un champ) et "honorer" (deos, les dieux). Cultuel et culturel sont modernes, bien que les noms à partir desquels ils ont été formés aient un passé archaïque. Ils ne sont pas relevés dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. Cultuel, qui a été formé pour traduire un mot anglais relatif au culte, est attesté pour la première fois en 1872 dans la Revue d’anthropologie ; culturel est l’œuvre de Claudel en 1907. L’un et l’autre appartiennent peu ou prou, à l’origine du moins, à la religion : cultuel signifie "qui se rapporte au culte" et culturel "qui est relatif à la culture religieuse". Ce ne sont pas des termes de théologie, ils ne disent rien de la foi ou des croyances, mais ils sont liés aux "pratiques" (comme disent, dans leur jargon, les experts en sciences sociales) ou aux œuvres. Ainsi, cultuel est un mot de l’anthropologie, cette science dite humaine qui a inventé le racisme. Il est employé pour la première fois en français dans une phrase au sens tellement défavorable que cela aurait dû suffire à le déconsidérer à jamais. Citons-la, puisque Littré, le premier à avoir enregistré cultuel, la reproduit dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877) pour illustrer le sens "qui a rapport au culte" de l’adjectif cultuel : "les sauvages nous offrent un spectacle mélancolique de superstitions grossières et de formes cultuelles féroces" (in Revue d’anthropologie, 1872). Les mots sauvages, grossières, féroces disent crûment le mépris qu’inspiraient les peuples dits sauvages aux anthropologues d’alors. Aujourd’hui, aux inconscients qui se risqueraient à en user au sujet des "peuples premiers", ils vaudraient un procès d’inquisition. Les auteurs du Trésor de la langue française (1972-1994) ne s’y sont pas trompés. Ils ont beau avoir rédigé leur dictionnaire à une époque où la soumission à l’idéologie dominante n’était pas encore l’impératif catégorique, ils ont jugé plus prudent de ne pas citer cet emploi premier, se contentant d’indiquer la date de 1872 et la référence au Dictionnaire de la langue française de Littré. Il est un second emploi de cultuel qui n’est pas sociologique, mais juridique, dans association cultuelle par exemple : il tient à l’existence de la loi de 1905, dite improprement "de séparation de l’Eglise et de l’Etat", qui interdit à la République et aux collectivités de participer au financement des cultes, par quelque biais que ce soit, même par des moyens détournés : le plus connu consistant à louer au prix d’un euro par an (c’est-à-dire gratis) et pendant quatre-vingt dix-neuf ans (bail emphytéotique) un terrain public à une association islamique pour y ériger un lieu de culte et / ou de culture. Une association cultuelle, qui est censée se conformer à la loi, a pour but de subvenir aux frais d’un culte sans argent public : voilà pourquoi elle se nomme, quand elle est islamique, association culturelle. Il est vrai que, dans les pays islamiques, il n’y a pas d’autre culture autorisée ou tolérée (car on est tolérant, comme chacun sait, en Arabie) que le culte : toujours le même. Voilà pourquoi on s’y ennuie à en mourir. Baptisée culturelle, l’association islamique ne relève plus de la loi de 1905, mais de celle, très libérale, de 1901. Elle émarge alors aux budgets des collectivités, car les hommes politiques ont pris le pli détestable de prodiguer l’argent public à leurs clients, affidés, obligés sous la forme d’aides, subventions, crédits, tout ça en échange de suffrages favorables.

L’adjectif culturel s’est très vite éloigné de la religion (la catholique, dans l’esprit de Claudel, en 1907), comme si cette religion était la peste. A partir de 1927, le sens de "relatif à la culture religieuse" s’efface au profit de "relatif à la culture", quelque sens qu’ait ce nom : que ce soit "l’acquisition et la possession par l’esprit de connaissances qui l’enrichissent" ou le mode de se comporter ou de répéter des savoir-faire dans une société traditionnelle. Le social commence alors sa longue marche vers la domination totale. Il s’insinue partout et là où il s’établit, il élimine ce qui a le tort d’y résister, c’est-à-dire ce qui n’est pas social. Maritain n’était pas une lumière. De fait, c’est lui qui, le premier, en 1936, dans Humanisme intégral, fait absorber le culturel par le social, et cela, dans une phrase qui tient plus du jargon alchimique de la sociologie que de la langue française : "c’est d’une refonte totale de nos structures culturelles et temporelles, formées sous le climat du dualisme et du rationalisme anthropocentriques, c’est d’une transformation substantielle de ces structures qu’il s’agit. C’est du passage à un nouvel âge de civilisation". Comme disait jadis un personnage de la télévision, "bon sang, mais c’est bien sûr". L’absorption du culturel par le social triomphant est effectif en 1968, quand le nom le culturel est employé pour la première fois, dans le Traité de sociologie, pour désigner le domaine de la culture, entendue évidemment dans le sens social de ce terme : "l’anthropologie culturelle a eu le tort de se placer à l’intérieur de ce que l’on a appelé parfois le culturalisme et qui postule la séparation du culturel et du social". La sociologie a mis fin à cette séparation. Désormais, les gants ne sont plus d’aucune utilité. Il n’est même plus nécessaire de prétexter la mauvaise place de l’anthropologie : le culturel est le socioculturel.

Aujourd’hui, la messe est dite. L’emploi de ces adjectifs est fixé. Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens y consacrent un article. Il rappellent que cultuel a le sens de "relatif à l’exercice d’un culte". Il en est ainsi dans pratiques cultuelles (ces mots s’appellent l’un l’autre, comme s’ils étaient redondants), dans "le ciboire, la custode sont des objets cultuels" (Mon Dieu, mais que sont ciboire et custode ?) et dans l’inévitable association cultuelle ou "association destinée à subvenir aux frais d’un culte". Quant à culturel, dérivé de culture sous l’influence de l’allemand kulturell, précisent-ils, reprenant à leur compte une remarque du Dictionnaire étymologique de la Langue française de Bloch et Wartburg, il a deux sens. Le premier "relatif à la culture, à ses valeurs et à ses manifestations" tend à se confondre avec le second : "par opposition à naturel, ce qui relève du groupe, du milieu, de l’acquis", comme dans ces exemples empestant la modernité sociologique et à laquelle succombent même les Académiciens, qu’on aurait pu croire moins suivistes : "les facteurs culturels" (non pas ceux de La Poste, bien sûr, mais les explications convenues, répétées et obligées par lesquelles les sociologues rendent compte de n’importe quoi) et la fameuse "identité culturelle", dont on sait à quels crimes épouvantables elle conduit ou a conduits, dans un passé récent, ceux qui en sont les chantres.

 

 

 

09 décembre 2006

Collectif

 

 

 

 

 

 

En latin, l’adjectif collectivus est un terme de grammaire qui qualifie, dans collectivum nomen, "nom de sens collectif", un nom singulier qui désigne, non pas une chose ou une personne, mais des choses ou des personnes. Collectivus humor désigne l’eau de citerne, celle qui a été "recueillie" ou collectée, comme on dit de nos jours. Collectif est attesté en français pour la première fois au XIIIe siècle comme terme de grammaire pour qualifier un nom singulier désignant plusieurs personnes ou choses. C’est dans ce sens qu’il est relevé par Richelet en 1680 dans son Dictionnaire. En 1495, il est attesté au sens de "qui réunit plusieurs personnes" dans les mots église collective. C’est en 1802 seulement qu’il est employé comme nom par Bonald dans la phrase : "il confond le général et le collectif, c’est-à-dire l’esprit et la matière".

 

Ce qui caractérise l’histoire de ce mot, c’est l’extension de ses emplois : de la grammaire à la vie de l’esprit et de la vie de l’esprit au social et même pis, au sociologique. Les éditions du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à aujourd’hui le prouvent. Dans la quatrième édition (1762), la définition est expédiée en une phrase. Collectif a un seul sens : "terme de grammaire par lequel on désigne plusieurs personnes ou plusieurs choses sous un nom singulier". Ainsi peuple, multitude, armée sont des termes collectifs. Dans la huitième édition (1932-35), la définition est un peu plus ample. L’emploi comme nom, attesté en 1802, serait une variante de l’emploi adjectival : "un nom collectif ou, comme nom masculin, un collectif". Pour les Académiciens, qu’il soit nom ou adjectif, c’est un terme de grammaire "qui désigne plusieurs personnes ou plusieurs choses de la même espèce". Les exemples cités sont les mêmes que ceux de la quatrième édition. Cependant, le sens attesté en 1495, "qui réunit plusieurs personnes", est relevé : "qui est fait par plusieurs personnes ou qui se compose d’objets de même nature ou de même destination, etc.", comme dans "travail collectif" ou "œuvre collective". D’un sens unique en 1762 et de deux sens en 1932-35, on passe à quatre sens dans la neuvième édition en cours de publication, dans laquelle les Académiciens distinguent nettement l’adjectif du nom. Quand il est adjectif, il a deux sens : "qui se rapporte à un groupe" (sens attesté en 1495), "qui est fait par plusieurs individus", et, terme de grammaire, attesté en latin, "qui désigne plusieurs personnes ou plusieurs choses de la même espèce". Le premier sens est illustré par deux emplois modernes, l’un propre aux sciences sociales, l’autre à la psychanalyse : conscience collective et inconscient collectif. Quand collectif est un nom, il a aussi sens, qui sont propres à la politique et au social : "organe de décision composé de plusieurs personnes" (le collectif d’un parti, d’un syndicat) et, dans les procédures de l’Assemblée nationale, il désigne la loi de finances rectificative relative aux crédits additionnels (un collectif budgétaire).

Une autre comparaison entre l’article que Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872) consacre à collectif, et celui qui, dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), traite de ce mot, fait apparaître le même phénomène d’extension de cet adjectif et nom à des réalités sociales, toujours plus variées. Littré, comme les Académiciens en 1932-35, donne à collectif deux sens. Il cite d’abord le sens général, attesté en 1495 ("qui contient un ensemble de personnes ou de choses", "qui appartient à un ensemble de personnes ou de faits"), puis le sens que collectif a en grammaire (le sens le plus ancien) : "qui, exprimant la réunion de plusieurs individus de la même espèce, présente à l’esprit l’idée d’une collection" (peuple, armée, compagnie sont des noms collectifs). Il cite aussi l’emploi substantivé de l’adjectif, attesté en 1802 et qu’il illustre d’une phrase de Chateaubriand : "transporter le raisonnement de l’individuel au collectif, de l’homme au peuple".

Les auteurs du Trésor de la Langue française distinguent les sens de l’adjectif de ceux du nom. Adjectif, collectif a six sens. Ce qui domine, ce sont les emplois de cet adjectif dans un sens social, sociologique et psychosociologique, véritable océan au milieu duquel le sens grammatical n’est plus qu’un minuscule îlet. Ce sens est exprimé dans une langue abstraite et approximative, qui tient plus de la langue de bois que de la langue française : "qui concerne un ensemble limité, mais d’une certaine étendue, caractérisé par des traits communs ou considérés comme tels". Il est impossible à un lecteur de se représenter ce que peut être cet "ensemble limité". En revanche, l’antonyme individuel éclaire la définition, ainsi que les emplois dans le domaine social : "qui concerne une collectivité de personnes", comme dans lien collectif, illustré par une phrase de Leroux, prophète de la nouvelle religion socialo-occultiste moderne : "qui vous a appris, leur demanderait Moïse, qu’il y avait une humanité, qu’il y avait un lien collectif entre les hommes, que les hommes formaient une unité ?" (1840) ; "qui manifeste les caractères spécifiques d’une collectivité" (inconscient collectif, conscience, représentation collective ou "ensemble des idées, croyances, idéaux, modèles, symboles communs à une société", psychologie collective) ; "qui est le fait, l’œuvre de plusieurs individus" (activité, participation, idéal, rêve, efforts, hommages, progrès collectifs) ; "qui est le fait d’une collectivité réagissant à certaines situations par des actions dont les individus pris isolément ne seraient pas capables" : comportement(s), crime, enthousiasme, ivresse, psychose peuvent être qualifiés de collectifs. Ces emplois de collectif sont jugés, dans leur quasi-totalité, comme mélioratifs, positifs ou, comme on dit aujourd’hui, bien. Ce qui sous-tend ces jugements favorables, c’est l’idéologie des puissants ou idéologie dominante qui valorise le groupe au détriment de ceux qui le composent. Tout ce qui est qualifié de collectif est bon, que ce soit une propriété, une jouissance ou un droit de jouissance, un pouvoir, une responsabilité, une convention, un test, un enseignement,  des organismes, un avantage, un bien-être, et surtout un immeuble d’habitation.

Les emplois de collectif comme nom ne sont pas tout à fait les mêmes que ceux qui sont relevés dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, en particulier pour ce qui est de la politique. Pour les Académiciens, un collectif est un "organe de décision composé de plusieurs personnes" (le collectif d’un parti, d’un syndicat). Pour les auteurs du Trésor de la Langue française, c’est un "ensemble de personnes travaillant sur les lieux d’une même entreprise". Le domaine auquel appartient ce terme est la sociologie – et plus particulièrement le gauchisme révolutionnaire, comme l’illustre la phrase extraite de France nouvelle (1976, n° 1589), l’hebdomadaire du Parti communiste, heureusement disparu faute de lecteurs : "l’essentiel était pour notre collectif de travailler ensemble sur un vaste chantier, à partir des questions posées et non de réponses a priori". En langage léniniste, ce collectif est un soviet. Soviet étant complètement discrédité à cause de l’usage qui en a été fait dans l’URSS révisionniste et la traduction par conseil faisant, au mieux, réunion planplan et bonasse de parents d’élèves, au pis, ramassis de requins cupides administrant à leur seul profit les entreprises nationalisées, les gauchistes y ont substitué collectif qui a deux vertus : il est tout neuf et il a un sens mélioratif. Les idéologies tyranniques et criminelles en usent ainsi pour se refaire une virginité. Il n’est nul besoin de se faire opérer dans une clinique privée spécialisée dans la réfection de l’hymen : la nouvelle langue française répond d’abondance et gratis à toutes les demandes.

 

 

 

06 décembre 2006

Discrimination

 

 

 

Complément à discriminations et à discrimination positive  (notes du 11 janvier et du 7 février 2006)

 

 

 

Ce nom, bien qu’il soit moderne, même modernissime, est emprunté au latin. En latin, discriminatio était en usage dans la grammaire et dans la rhétorique où il signifie "séparation". Le nom français discrimination est attesté pour la première fois chez le psychologue Ribot dans la seconde moitié du XIXe siècle : Littré le relève dans le supplément (1877) de son Dictionnaire de la Langue française. En revanche, le mot anglais discrimination, lui aussi emprunté au latin, est plus ancien, puisqu’il est attesté en 1646 dans le New English Dictionary.

Selon Littré, c’est un terme de psychologie qui désigne une des plus hautes facultés humaines, celle-là même qui définit l’intelligence : la "faculté de discerner, de distinguer", écrit Littré, qui cite Robot : "ce changement d’état par lequel la conscience passe d’une modification à une autre, c’est la discrimination, et c’est le fondement de notre intelligence". Ce nom est relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) avec le seul sens de "action de distinguer avec précision". Le sens est positif, comme cela apparaît dans les exemples : "faire la discrimination de telles ou telles choses mêlées", "il y a là une discrimination difficile à opérer".

Un second sens se développe dans les années 1960 sous l’influence du nom anglais discrimination et du verbe anglais to discriminate qui ont l’un et l’autre deux sens, l’un positif, l’autre négatif (between good and bad books : make a difference between good and bad books ; against someone : treat differently somebody). Ce sens défavorable est étranger à l’histoire et à la civilisation de la France. Cela n’a pas dissuadé les Académiciens de le relever dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie. A  "action de distinguer deux ou plusieurs éléments d’après les caractères distinctifs" ("discrimination entre le vrai et le faux"), ils ont ajouté "action de distinguer une personne, une catégorie de personnes ou un groupe humain en vue d’un traitement différent d’après des critères variables". Le premier exemple reformule l’article 2 de la Constitution ("la loi s’applique à tous sans discrimination") ; les deux autres exemples sont, le premier, métaphorique ("la discrimination sociale"), le second, propre aux Etats-Unis ou à l’Afrique du Sud ou à tout pays régi par l’apartheid ("la discrimination raciale").

Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), ce qui discrimine (id est distingue) les deux sens, c’est l’absence ou la présence d’un "traitement inégal". S’il n’y a pas de traitement inégal, le sens est positif, comme dans "il est nécessaire de faire une discrimination entre des documents de valeur inégale" ; sinon, il est défavorable, quand des personnes en sont la cible : "souvent péjoratif : traitement différencié, inégalitaire, appliqué à des personnes sur la base de critères variables", comme dans les exemples "on a pu reprocher aux syndicats d’exercer à leur tour une discrimination devant les demandes du personnel, selon qu’il est syndiqué ou non" et "le gouvernement australien établit une discrimination raciale en n’acceptant que des blancs". Les auteurs de ce Trésor n’ont pas trouvé dans les codes de lois en vigueur en France d’exemples qui pourraient illustrer ce sens : seulement au sujet de l’Australie ou des habitudes un peu mafieuses des syndicats. Le succès de ce nom en France, pays où les discriminations n’ont pas d’existence et où discrimination devrait avoir conservé le seul sens qu’il avait en 1877, tient à l’extension de termes de droit (ce qu’est en anglais une discrimination) à des "faits" - c’est-à-dire à des constructions sociologiques a posteriori dont la seule vertu est de diaboliser ce sur quoi elles s’appliquent.

 

 

 

04 décembre 2006

Résistance

 

 

 

 

Encore un mot dont les racines se trouvent dans la religion du Christ. Il est emprunté au latin resistentia, dérivé du verbe resistere, dont le premier sens est "s’arrêter" et qui a pour second sens "tenir tête à". En usage dans l’Eglise des premiers siècles, il est attesté à la fin du IVe siècle. Saint Augustin l’emploie dans un ouvrage sur les péchés. La resistentia consiste à "faire face" aux péchés, aux tentations ou aux pulsions.

En français, résistance est attesté à compter de la fin du XIIIe siècle, d’abord dans un sens physique : c’est la "qualité par laquelle un corps résiste à l’action d’un autre corps". Le sens moral ou militaire, "action de se défendre par les armes, de s’opposer par la force à une personne ou un groupe qui emploie la force ou la contrainte physique", apparaît au début du XVe siècle.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, quatrième édition, 1762, et huitième édition, 1932-35, il a pour sens "qualité par laquelle une chose (la pierre par exemple) résiste, et ne saurait être pénétrée que difficilement". C’est aussi "la défense que font les hommes, les animaux contre ceux qui les attaquent" ou "l’opposition aux desseins, aux volontés, aux sentiments d’un autre". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), relève en premier les sens physiques ("qualité par laquelle un corps résiste à l’action d’un autre corps", "résistance des solides", "force qui agit en sens contraire d’une autre, dite puissance, dont elle détruit ou diminue les effets", "obstacle" ou "difficulté"), avant d’exposer le sens militaire et moral propre aux humains ("défense de l’homme et des animaux contre ceux qui les attaquent", "défense contre ce qui est comparé à un assaillant", "opposition aux desseins, aux volontés d’un autre", "force avec laquelle on se défend contre la fatigue, la faim"). Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), les sens de résistance sont distingués suivant que le mot se dit de choses ("tout phénomène physique qui s’oppose à une action ou à une force") ou d’êtres animés et surtout d’êtres humains ("énergie qui permet de supporter sans dommage grave des atteintes et des agressions diverses" et "refus de subir violences ou vexations exercées par une autorité contre une personne, les libertés individuelles ou collectives").

Le nom résistance est aussi en usage en politique. De Gaulle, dans le célèbre discours du 18 juin 1940, y a donné du lustre, quand il a évoqué la "flamme de la résistance française" qui jamais ne devait s’éteindre et qui, hélas, semble bien être à jamais éteinte. De fait, le mot a été écrit, à partir de 1940, parfois avec une majuscule pour désigner "l’action clandestine menée en France et en Europe contre les armées allemandes d’occupation : la Résistance du Vercors, entrer dans la Résistance, passer à la Résistance" ; "si cette bataille de France est sombre nous pouvons dire, cependant, que jamais la résistance française n’a tant fait ni tant subi" (De Gaulle, 1956) ; "mes tâches dans la Résistance n’avaient d’ailleurs aucun intérêt en elles-mêmes. Mais je voulais accélérer l’issue, je ne voulais pas rester les bras croisés en attendant qu’on me délivre" (Jankélévitch, 1979), "je leur donnai pour instruction de hâter la formation, autour de Jean Moulin, du Conseil national de la résistance qui comprendrait les représentants de tous les mouvements, syndicats et partis" (De Gaulle, 1956).

De Gaulle ne mettait pas de majuscule au nom résistance, ni même à Conseil national de la résistance. Seul Conseil porte la majuscule. Le premier et sans doute le plus grand résistant de France n’a pas cherché à transformer la résistance en absolu pour la faire servir à des objectifs politiques à court terme - à l’instrumentaliser, comme on dit de nos jours. Sans lui, le nom résistance aurait gardé le sens détestable qu’il a longtemps eu et que relèvent les Académiciens dans le complément de 1842 à la sixième édition de leur Dictionnaire : "Parti de la résistance (dans le domaine politique) : se dit des hommes d’État qui craignent de s’engager dans des voies nouvelles et qui opposent une force d’inertie aux tentatives de réforme". Littré reproduit mot à mot cette définition, à laquelle il ajoute "on dit aussi absolument la résistance". Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), ce sens est précédé de la mention "histoire (XIXe siècle)" : "le parti de la Résistance est, au début de la monarchie de Juillet, le parti des orléanistes conservateurs". C’est sans doute dans ce sens ancien que l’on employait, il y a trente ans, le nom résistance à propos de Mitterrand, de Marchais et des communistes de 1939 à 1942 : "ils craignaient de s’engager dans des voies nouvelles". Sans De Gaulle, qui a sauvé le mot et la chose, résister serait resté le propre d’affreux réactionnaires et de cyniques nantis.

 

 

 

 

03 décembre 2006

Euphémismes

 

 

 

 

 

Le mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la cinquième édition, publiée en 1798. Il a été introduit en français par un grammairien de talent, César Du Marsais (Des tropes, 1730) : "l’euphémisme est une figure par laquelle on déguise des idées désagréables, odieuses ou tristes, sous des noms qui ne sont point les noms propres de ces idées". Du Marsais l’illustre par la phrase de son cru : un ouvrier qui a fait la besogne pour laquelle on l’a fait venir, et qui n’attend plus que son payement pour se retirer, au lieu de dire "payez-moi", dit par euphémisme : "n’avez-vous plus rien à m’ordonner ?" En latin, euphemia signifie "désignation favorable" et "euphémisme" ; il est emprunté au grec et formé de eu (bien) et de phémia (parole). Dans son Dictionnaire de la Langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe siècle), Littré glose ainsi le sens grec assez justement et peut-être insolemment : "employer des expressions de bon augure". Mais, pour définir euphémisme, il se contente de reprendre la définition de Du Marsais, tout en limitant l’euphémisme au domaine de la rhétorique : "figure de rhétorique qui consiste dans l’adoucissement d’un mot dur".

Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), ne limitent pas l’euphémisme à la seule rhétorique. Ils en font un phénomène verbal commun. C’est un "adoucissement d’expression par lequel on déguise des idées désagréables, ou tristes, ou déshonnêtes, sous d’autres plus douces, plus indulgentes, plus décentes, qui laissent deviner les premières". Ils l’illustrent des exemples suivants : mettre au secret pour mettre en prison, l’exécuteur des hautes œuvres pour le bourreau, probité douteuse, goût contestable, avoir des démêlés avec la justice, n’être qu’un médiocre admirateur de quelqu’un sont des euphémismes. Ces exemples paraissent, de nos jours, insignifiants, comme si l’euphémisme était quelque chose de gentillet et anodin. Il n’en est rien. Cet autre exemple cité dans ce même Dictionnaire, à savoir parbleu pour par Dieu , révèle que l’euphémisme est lié au sacré : c’est une façon de dire, par un détour et malgré l’interdit, ce qui est tabou.

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994), comme d’ailleurs les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, rétablissent le lien entre l’euphémisme et la rhétorique. C’est (in Trésor de la Langue française) une "figure de pensée par laquelle on adoucit ou atténue une idée dont l’expression directe aurait quelque chose de brutal, de déplaisant" (comme dans "il a trouvé un studio où poursuivre ses études, (...) ses palabres amicales et ses aventures de cœur. J’écris de cœur par euphémisme", Arnoux, 1952) ; ou, par métonymie, c’est le mot qui est employé par euphémisme, et c’est (in Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition), "une figure de pensée et de style par laquelle on atténue l’expression de faits ou d’idées considérés comme désagréables, tristes, effrayants ou choquants".

Les dictionnaires consultés sont discrets, prudents et peu prolixes sur l’euphémisme, se contentant d’expliquer le mot sans analyser ce qu’il désigne. La morale interdit d’user en public de mots grossiers. Or les modernes sont libérés : ils sont affranchis de toute contrainte quand ils parlent du sexe, des besoins physiques, du désir, des pulsions, du corps. Il est de bon ton de dire en public bite, queue, baiser, pisser, con, chatte, enculer, tirer un coup, etc. Faire cattleya, s’il était employé, ne serait plus compris que des quelques lecteurs de Proust.

Pourtant, l’euphémisme n’a pas été aboli, il a seulement été déplacé. Exclu du sexe, de la politesse, du corps, des fonctions naturelles, il a fait de la société sa forteresse. Il y règne en maître absolu. Les réalités sociales, telles les crimes, la misère, le vandalisme, la faim, le chômage, l’exclusion, etc., dont la recrudescence pourrait être opposée aux puissants qui avaient promis de les changer ou de les éradiquer, ne sont plus nommées par les noms justes et reçus par l’usage, mais par des caches, tels violence scolaire, jeunes, techniciens de surface, sans-emploi, sans-abri, quartiers sensibles ou en difficulté, SDF. Si ces réalités étaient dites avec les mots justes, elles feraient tache dans un pays socialiste, donc moderne et parfait. Puisqu’il a été décidé que la "vie" avait "changé", il fallait que le changement se voie. Comme il ne pouvait pas l’être dans les faits, il l’a été dans la langue.

Ce qui fait l’euphémisme, ce n’est pas la nécessité d’user de paroles adoucies, mais la volonté de ne pas dire ce qui est. Dans l’euphémisme classique, les réalités désagréables ont beau être adoucies, elles sont dites. Certes, elles le sont avec des mots mal ajustés, mais elles ne sont pas tues : il y est fait allusion. Dans l’euphémisme moderne, il est fait interdiction aux hommes de dire ces réalités, telles qu’elles sont. "Un certain mot ne doit pas passer par la bouche. Il est simplement effacé de l’usage, il ne doit plus exister" (Benveniste, Problèmes de linguistique générale, 1974). Ainsi sont interdits crimes, délits, viols, crime raciste, négation de crimes contre l’humanité, etc.

Souvenons-nous de ce que disaient, il y a trente ans ou plus, les "penseurs" attitrés du Monde, de Libération, du Nouvel Observateur, les socialistes, les pontes de l’Université et du CNRS, qui, tous ou quasiment tous, rêvaient de changer le monde, la vie, la société. On ne changera pas les Français, pensaient-ils, en les fusillant. Il faut d’abord changer leur "âme". Alors, la société changera, sans qu’il soit nécessaire de réduire à l’esclavage quarante millions de citoyens, après en avoir exterminé vingt millions. Dans quel lieu autre que l’école peut-on changer l’homme ? On a donc changé l’école pour forger l’homme nouveau. Trente ans plus tard, les résultats sont éloquents : on a l’homme primitif, celui des cavernes, de la jungle épaisse, des forêts vierges, ou le barbare sanguinaire. La société nouvelle qui émerge n’a rien de l’utopie espérée, mais elle a tout des sociétés archaïques, avec leur litanie de crimes, viols, coups et blessures, insultes sexistes et racistes, rackets, vols, agressions, loi du plus fort ou du plus brutal, etc. Avec l’homme nouveau, la culture devait progresser. Le seul progrès qui ait été constaté dans les écoles est l’illettrisme, qui devait y être extirpé. On comprend que ceux qui ont imposé, souhaité, approuvé cette révolution ou leurs affidés ou leurs complices s’empressent d’en cacher les résultats. La si mal nommée violence scolaire et les délicieuses incivilités mettent les délits et les crimes sur le compte de la nature humaine ou de l’impolitesse innée des jeunes. Ce faisant, les révolutionnaires honteux chargent l’école de la responsabilité du désastre, comme le Lion, le Loup ou l’Ours de la fable sacrifient le baudet pour détourner sur l’innocent la colère du Ciel.

 

 

 

02 décembre 2006

Quota

 

 

 

 

Voici un mot qui empeste sa modernité. Il n’est enregistré ni dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (seconde moitié du XIXe siècle).

Il est attesté la première fois en 1927 dans un ouvrage d’André Siegfried, professeur à l’Ecole libre des Sciences politiques. L’ouvrage a pour titre Les États-Unis d'aujourd'hui. C’est un emprunt à l’anglais quota, attesté en 1668 et qui est utilisé par abréviation de quota pars (en français quote-part : "fraction d’une chose ou d’une masse indivise" et, au figuré, "part proportionnelle"). Il a été introduit en français à propos de la loi de 1921 sur le contingentement de l’immigration aux Etats-Unis, nommée loi du quota ; puis en économie, à propos du contingentement des films en Grande-Bretagne et, enfin, dans les méthodes appliquées dans la mesure de l’opinion.

En français, les domaines dans lequel il est en usage sont sensibles : c’est l’économie et la politique. Quota y a le sens de "contingent" et de "pourcentage déterminé, imposé ou autorisé" (in Trésor de la Langue française, 1972-1994). Etablir un quota d'immigration consiste à limiter le nombre d’immigrants admis dans un pays : le quota est établi en fonction de la nationalité des impétrants ou de leur qualification professionnelle. Une phrase de Paul Morand (in New York, 1930) illustre dans le Trésor de la Langue française ce sens : "depuis la nouvelle loi d'immigration de 1921, dite loi du quota, le ministère du travail fait examiner dans chaque consulat américain d’Europe les candidats à l'immigration ; le visa ne leur est accordé que lorsqu’ils ont été reconnus dignes d’entrer". Fixer un quota d’importation, c’est limiter en volume ou en valeur, les biens et les services autorisés à être importés dans un pays. Quant au quota de vente, c’est le chiffre d’affaires que doit réaliser un représentant, un VRP, un agent, un attaché de clientèle, un service quelconque dans une zone ou dans un territoire donné.

Le nom quota est aussi employé par les sociologues : dès que la sociologie met le nez à la fenêtre, comme la belette de la fable, le temps commence à se gâter, comme dans les romans d’aventure. La méthode des quotas consiste, dans un sondage, à choisir les individus à sonder, en fonction de leur âge, de leur profession, de leur niveau d’études, etc., en veillant à ce que le pourcentage de chaque catégorie de la population réelle (actifs, non-actifs, jeunes, vieux, professions diverses, etc.) se retrouve dans "l’échantillon", à savoir la liste des individus dont l’opinion a été sondée. Cette méthode est distincte de la méthode aléatoire où les individus à sonder sont choisis au hasard.

En français actuel, quota est tantôt diabolique, tantôt angélique. Il est le Mal quand il se rapporte à l’immigration : fixer des quotas d’immigration, ou plus innocemment des quotas d’importation, comme les Américains l’ont fait en 1921 ou comme Jobert a tenté de le faire en 1982, c’est du "racisme", s’indignent les antiracistes et leurs affidés. On ne sait ce que le "racisme" vient faire là-dedans. En revanche, quand quota a un sens sociologique, comme pour ce qui est de la représentation des  minorités visibles à la télévision ou dans la haute fonction publique ou dans les grandes écoles ou pour ce qui est de la représentation des femmes à l’Assemblée nationale ou au gouvernement, alors quota est le deux ex machina, l'antiracisme viscéral, la panacée, la manne céleste, la solution ultime et finale, etc. donc le Bien absolu - sauf, bien entendu, s’il s’agit, non pas de l’exiger, ce qui serait obscène et même suicidaire, mais de suggérer qu’il fût appliqué dans les équipes nationales de sport. C’est une idéologie de pacotille qui décide donc, comme la théologie jadis, de ce qui est le Bien et de ce qui est le Mal et qui, ce faisant, contamine la langue et ses pauvres mots – lesquels, en théorie, n’ont rien à voir ni avec le Bien, ni avec le Mal.

 

 

22 novembre 2006

Instruction

 

 

 

 

 

En latin, instructio, auquel a été emprunté instruction, est l’action de disposer quelque chose dans un lieu quelconque. En "bas" latin ou en latin tardif, il a pour sens "action d’instruire" et "enseignement".

En 1320, il est attesté pour la première fois en français non pas dans le sens latin ("enseignement"), mais dans celui de "directive" : ce sont les ordres donnés par un supérieur à ses subordonnés et, quand il est employé au pluriel, à partir du début du XVIe siècle, ce nom désigne les "ordres et renseignements donnés (par le souverain ou ses ministres) à un ambassadeur" (ou à un envoyé quelconque), et qui définissent l’objet ou le cadre de sa mission ou de son ambassade. Instruction est en usage dans la langue de l'informatique depuis 1968.

C’est à la fin du XVe siècle (un siècle et demi après la première attestation) qu’instruction commence à s’employer dans le sens latin, qui est aussi l’un des trois sens modernes : "action de communiquer à quelqu’un des connaissances". Montaigne l’emploie dans l’expression sans aucune instruction de lettres avec le sens de "savoir acquis par l’étude".

Le troisième sens, celui qui est en usage dans le droit et la justice et qui équivaut à inquisition ou enquête, apparaît assez tard (1636, instruction de procès) ; et c’est au début du XIXe s. que les juges chargés d’instruire une affaire criminelle (à charge ou à décharge) sont nommés juges d’instruction. L’inquisition ayant laissé des souvenirs horribles en Europe, il ne pouvait être question de ressusciter ce mot, même dans le sens précis d’enquête, pour en affubler des juges : c’eût été leur ôter tout crédit et les désigner à la vindicte du public, avant même que leur enquête n’ait commencé.

Ces trois sens sont relevés et exposés dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française : d’abord "éducation" ("l’instruction de la jeunesse, des enfants") et "préceptes qu’on donne pour instruire" ; ensuite "on dit aussi l’instruction d’un procès pour dire tout ce qui est nécessaire pour mettre un procès en état d’être jugé" ; enfin "ordres et les mémoires qu’un prince donne à son ambassadeur, à son envoyé ou à ceux qu’il charge de quelque commission".

C’est ainsi que Littré dans son Dictionnaire de la langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe s, définit instruction : d’abord "action d’enseigner diverses connaissances", "savoir, connaissances, précepte donnés pour instruire" ; ensuite "ordres", "avis", "explications qu’une personne donne à une autre pour la conduite de quelque affaire, de quelque entreprise, et dans ce sens il s’emploie surtout au pluriel" ; enfin, comme terme de jurisprudence, "ensemble des formalités et des informations nécessaires pour mettre une cause, une affaire civile ou criminelle en état d’être jugée".

Littré était républicain et positiviste. Il croyait dans les vertus du savoir. Il pensait que les hommes s’amenderaient, seraient moins brutaux et plus honnêtes, agiraient en toute occasion raisonnablement, s’ils avaient accès au savoir, à la science, aux connaissances. Il exprime ses idées et ses préférences idéologiques dans l’article qu’il consacre à l’instruction. Il ne rédige pas un article de dictionnaire, mais un hymne raisonnable. Il illustre le sens scolaire par "instruction primaire, instruction secondaire, instruction professionnelle, répandre le bienfait de l’instruction, instruction obligatoire et gratuite, système de distribution de l’instruction, dans lequel on oblige tous les enfants à fréquenter l’école, les dispensant de toute rétribution, l’instruction publique, celle que l’État distribue au public par l'intermédiaire de certains corps, le ministre de l’instruction publique et absolument, l’Instruction publique, le ministère de l'instruction publique, employé à l’Instruction publique". Littré précise que, dans ce dernier sens, "on met un I majuscule" à Instruction publique.

Ces convictions sont des "illusions perdues". Les Modernes ne les partagent plus. Ils ne croient plus dans les bienfaits du savoir, mais dans ceux de "l’éducation", surtout quand elle est, comme chez les fascistes, "nationale" - c’est-à-dire dans des comportements imposés, dans une morale bien pensante assénée, dans le dressage verbal à une langue fade et sans aspérités, dans les automatismes acquis.

 

 

20 novembre 2006

Exclusion

 

 

 

 

 

En latin, exclusio, du verbe excludere, "ne pas laisser entrer", "ne pas admettre", "faire sortir", "éloigner", "chasser", a pour sens "action d’éloigner" quelqu'un ou quelque chose. Le nom exclusion est attesté dans la première moitié du XIVe siècle, mais il est très rarement employé jusqu’au XVIIe siècle. En 1662, La Rochefoucauld l’emploie dans le sens de "action de tenir quelqu’un à l’écart, de le repousser". Longtemps, le mot n’a pas eu de sens social ou sociologique, malgré les apparences. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), il est défini ainsi : "déclaration par laquelle on exclut quelqu’un de quelque honneur, charge, dignité, prétention, assemblée, etc.". A un lecteur moderne formaté à tout socialiser, cette exclusion semble sociale. Pourtant, cet anachronisme est dû à l’illusion rétrospective. L’exemple "il ne saurait être pape, car il a l’exclusion des couronnes" (les souverains s’opposent à ce qu’il soit élu pape) prouve que l’exclusion, au XVIIIe s, n’avait rien de social. Il en va de même au XIXe siècle. Littré illustre le sens "action d’exclure" par une phrase de Voltaire "je vous souhaite, dans votre retraite, des journées remplies, des amis qui pensent, l’exclusion des sots et une bonne santé" ou "Louis le Jeune ayant donné l’exclusion à un de ses sujets pour l'évêché de Bourges". Les autres emplois appartiennent au domaine intellectuel, où exclusion signifie "incompatibilité" (entre deux hypothèses), "caractère exclusif" (de telle ou telle idée ou méthode) ou "mode de solution des problèmes fondé sur ce qu’on exclut successivement les inconnues".

C’est au XXe siècle que le nom exclusion s’emploie pour désigner une réalité sociale. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), ce mot est défini, de façon assez vague, comme "l’action d’exclure" ou "le fait d’être exclu" : la définition, bénigne, peut s’appliquer à des actions ou des faits variés. En revanche, les exemples montrent l’emprise croissante du social dans le sens de ce mot : ainsi "exclusion injuste" et "cette exclusion ne s’appliqua d’abord qu’à quelques personnes, mais on l’étendit ensuite à beaucoup d’autres". Dans la neuvième édition de ce même Dictionnaire (en cours de publication), exclusion n’a plus qu’un sens social, sauf dans la locution à l’exclusion de. C’est "l’action de renvoyer, de chasser quelqu’un d’un lieu, d’un corps, d’un groupe, d’une organisation" ("engager une procédure d’exclusion", "un élève menacé d’exclusion") et, par extension, une "mise à l’écart" ("être victime d’une exclusion injustifiée"). Dans le Trésor de la Langue française, se célèbre l’assomption du social. L’exclusion y est définie comme "l’éviction de quelqu’un ou de quelque chose, d’un lieu où il avait primitivement accès, d’un groupe ou d’un ensemble auquel il appartenait" et aussi comme "l’interdiction à quelqu’un d’accéder dans un lieu ou à une position, procédé qui vise à tenir à l’écart quelqu’un ou quelque chose".

L’acmé est atteint dans la loi que Madame Aubry, celle des 35 heures, a formée pour exclure l’exclusion et la mettre définitivement à l’écart de la société – ce en quoi, on s’en doute, la loi n’a eu aucun effet, sinon verbal, celui de faire parler les ânes pendant vingt ans. La société étant un tout engobant, il n’est plus toléré que des individus restassent à l’écart de ce tout et n’y fusionnassent pas. De tous les discours proférés par ceux qui, sans vergogne, ont exclu de France deux millions de malheureux Français en les obligeant à aller chercher fortune ailleurs, à Londres ou à San Francisco, les envolées lyriques contre le diable grimé en exclusion fictive sont sans aucun doute ce qu’il y a eu de plus cocasse au cours des trente dernières années.

 

 

19 novembre 2006

Exploitation

 

 

 

 

Ce nom, dérivé du verbe exploiter, est attesté pour la première fois en 1340. Il a alors un sens juridique. C’est une "saisie". Cet emploi n’est pas incongru, puisque exploit a longtemps signifié, et signifie encore, "acte" accompli par un huissier pour faire appliquer une décision de justice : ce peut être une assignation, une notification, une saisie, etc. Ce n’est qu’en 1662, assez récemment donc, que ce terme de droit a pris un sens économique. Dans les Lettres, instructions et mémoires de Colbert, secrétaire d’Etat de Louis XIV, il désigne "l’action d’exploiter, de faire valoir une chose". On sait peut-être, en dépit de la très mauvaise réputation qui lui est faite, que Colbert est aussi éloigné au colbertisme dont il est accusé (le colbertisme serait un léninisme d’Etat avant l’heure) que Descartes ne l’est du cartésianisme (ce serait la récitation de quelques dogmes sclérosés et racornis). En 1776, le nom qui signifie "action d’exploiter" désigne, comme cela se produit fréquemment en français, le lieu où se fait l’action : "le bien exploité, le lieu où se fait la mise en valeur de ce bien" (in Encyclopédie de d’Alembert et Diderot). Il est enregistré assez tardivement dans le Dictionnaire de l’Académie française : en 1798, dans la cinquième édition. De ce retard, on peut inférer que ce nom a longtemps été d’un usage restreint.

Jusqu’en 1832, exploitation a un sens neutre : à la mise en valeur économique d’un bien quelconque ne se mêle aucune morale. C’est Say, un spécialiste d’économie politique, qui y introduit le Mal, en l’employant dans le sens de "action de tirer de quelque chose ou de quelqu’un un profit illicite ou excessif" : d’où la célèbre exploitation de l'homme par l'homme. Les Académiciens dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire exposent d’abord le sens neutre ("action d’exploiter, de faire valoir une chose, en tirer le profit du produit", comme dans "l’exploitation d’un domaine", "la ferme a de beaux bâtiments d’exploitation", "l’exploitation des bois, d’une mine, d’un chemin de fer") ; puis le sens partial : "au figuré, il signifie action de tirer de quelque chose un profit illicite ou excessif", comme dans "il y a abus, c’est une véritable exploitation" et "exploitation de la crédulité publique". Dans son Dictionnaire de la langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe siècle), Littré relève les deux sens favorables et défavorables, suivant que l’exploitation porte sur les choses ou sur les hommes ou suivant qu’elle est économique ou sociale : "action d’exploiter des terres, des bois, une mine, etc." et "en un sens défavorable, exploitation d’un homme, le profit excessif que l’on en tire en l’employant", sens qui est illustré par cet exemple éloquent : "l’exploitation de l’homme par l’homme est une chose odieuse, anti-sociale ; et il me semble qu’à mon égard vous en avez un peu abusé".

Alors que le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) reste discret sur le sens défavorable d’exploitation exposé en annexe ("figuré et péjoratif : action de tirer abusivement profit de") et illustré de "l’exploitation de la crédulité publique" et de "Proudhon a dénoncé l’exploitation de l’homme par l’homme", le Trésor de la Langue française (1972-94) s’attarde longuement sur le sens figuré et péjoratif : "action de tirer abusivement profit de quelqu’un ou de quelque chose" : de la crédulité, du public, de la femme, de ses maîtresses, etc. et plus particulièrement sur la version marxiste de l’exploitation : celle de l’homme par l’homme et l’exploitation capitaliste, comme si les auteurs du Trésor, tous fonctionnaires du CNRS ou de l’Université, avaient été rémunérés pour rédiger, non un thesaurus de la langue française, mais une encyclopédie du marxisme et du léninisme. Un court exemple aurait suffi pour illustrer ces sens minuscules. Au lieu de cela, il est infligé aux lecteurs un vrai cours de marxisme dans une langue de bois, morte aujourd’hui, mais qui semblait vivante aux lexicographes et autres docteurs de l’université des années 1970. L’engagement idéologique est diabolique. Il est assez puissant pour amener des fonctionnaires de l’Etat à transformer un article de dictionnaire en pensum de propagande.

On ne peut pas résister au plaisir de reproduire in extenso ces citations qui illustrent l’exploitation par le marxisme de la crédulité des (pseudo) savants. Dans la langue marxiste, l’exploitation de l’homme par l’homme est le "rapport socio-économique fondamental consistant en ce que les hommes démunis de moyens de production doivent travailler en partie gratuitement au profit des possesseurs des moyens de production", tandis que l’exploitation capitaliste est - la distinction est subtilissime -, la "forme historique de l’exploitation de l’homme par l’homme consistant, sur la base du travail salarié, à utiliser la force de travail pour produire la plus-value". De nombreuses phrases sont citées, non pas pour illustrer le sens de ce mot, mais pour essayer de faire accroire qu’il est l’œuvre de Satan : "exploitation de la classe laborieuse", "du droit de la force sont dérivés l’exploitation de l’homme par l’homme, autrement dit le servage, l’usure, (...) en un mot la propriété" (Proudhon), "l’argent qui favorise l’exploitation du travailleur (...) en réduisant son salaire à la plus petite somme dont il a besoin pour ne pas mourir de faim" (Zola), "il faut abolir toute différence de classe en transportant à l’ensemble des citoyens, à la communauté organisée, la propriété des moyens de production et de vie qui sont, aujourd’hui, aux mains d’une classe, une force d’exploitation et d’oppression" (Jaurès), "l’exploitation bourgeoise et capitaliste ayant atteint la limite de tolérance vitale des classes exploitées, la guerre civile latente entre les classes se dénoue enfin par l’effondrement violent de la bourgeoisie" (Jaurès), "le travail le plus pénible peut être accompagné de joie dès que le travailleur sait pouvoir goûter le fruit de sa peine ; la malédiction commence avec l’exploitation de ce travail par un autrui mystérieux qui ne connaît du travailleur que son rendement" (Gide).

Les docteurs de l’université réussissent, sous le couvert de la science, l’exploit de transformer le Trésor de la Langue française en un thésaurus de l’ânerie marxiste, comme s’ils voulaient que la postérité retienne d’eux qu’ils en étaient les plus beaux spécimens.

 

 

 

14 novembre 2006

Populisme

 

 

Lundi 13 novembre, de 6 à 7 heures du soir, sur la 5, quatre intellos, dont deux sociologues au QI de grenouilles voulant se faire plus grosses qu’un troupeau de bœufs et sans aucun doute racistes, au sens où de toute évidence, ils sont persuadés d’être d'un sang supérieur, ont disserté du populisme sans jamais définir à l’intention de ceux qui les écoutaient (que ces QI de grenouilles doivent tenir pour des bougnoules) le mot populisme.

Faisons-le à leur place.

 

 

Ni populisme ni populiste ne sont enregistrés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à 1935), ni dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré publié dans la seconde moitié du XIXe s. Ce sont des mots modernes. La première attestation de populisme date de 1912 dans l’ouvrage intitulé La Russie moderne, alors que le nom populiste est attesté en 1907 au sens de "membre d’un parti prônant en Russie des thèses de type socialiste".

En 1929, populiste qualifie des romanciers qui refusent de représenter des bourgeois ou des aristocrates et qui, pour atteindre cet objectif, situent l’action de leurs romans dans le peuple. De fait, le populisme est une "école littéraire qui décrit avec réalisme, dans des romans, la vie des milieux populaires". Ce sens est illustré dans le Trésor de la Langue française par un article d’encyclopédie : ce "mouvement, pour lequel le nom de populisme en vaut un autre, a donné annuellement d’excellents tableaux de la vie petite bourgeoise et populaire de Paris avec Léon Lemonnier La femme sans péché, Eugène Dabit Hôtel du nord, Henry Poulaille Le pain quotidien, et Antonine Coulet-Teissier Chambre à louer qui a consacré le nom et le genre en fondant le prix du roman populiste" (in Arts et littérature, 1936). C’est aussi un "courant pictural et cinématographique qui s’attache à dépeindre la vie des milieux populaires". Il n'y a rien de détestable dans ces mots.  

Pour ce qui est de l’histoire, populisme et populiste ont été fabriqués en Russie dans les années 1860 pour désigner un "mouvement politico-social qui voulait entraîner l’ensemble de la paysannerie, du peuple, dans la lutte contre le pouvoir tsariste". Une citation de Camus (in l’Homme révolté, 1951) illustre cet emploi : "on a cru (...) avec le renouveau du populisme en 1870, que ce mouvement révolutionnaire issu des tendances religieuses et éthiques qu’on trouve chez les décembristes (...) allait freiner l'évolution vers le cynisme politique que Netchaeiv a illustré".

Or, à partir du moment où Lénine a réussi son coup d’Etat, les populistes, jusque-là alliés des communistes, en sont devenus les ennemis. Ils ont donc été éliminés. Et surtout, il a été décidé en très haut lieu que leurs idées étaient inspirées par Satan. C'est cet oukase qui a fait des gentillets populisme et de populiste des mots suintant la haine que les intelligents vouent au peuple. Bien entendu, sociologues, vigilants, intellos de tout poil ont avalisé, le doigt sur la couture du  pantalon, l'oukase du Parti.     

De là, ce nom est passé dans la politique pour désigner, à l’instar du populisme russe, "tout mouvement, toute doctrine faisant appel exclusivement ou préférentiellement au peuple en tant qu’entité indifférenciée" (in Trésor de la Langue française). Cette entité indifférenciée n’appartient pas à la langue habituellement claire des définitions de dictionnaires, mais à la logorrhée engagée. Pour en entendre le sens, il faut décrypter le dictionnaire, lequel est censé expliquer la langue et qui ne peut être utilisé comme un outil, puisqu’il faut d’abord le rendre transparent. Prendre le peuple pour une "entité indifférenciée" est un mal pour les seuls marxistes. Pourquoi ? C’est que, dans indifférencié, les classes sont niées et que la lutte des classes est impossible avec une "entité" de ce type. Les exemples cités attestent que populisme est défini à partir de la détestable idée que les marxistes se font du peuple : "le populisme est dénoncé comme l’idéologie du "petit producteur" utopiste et réactionnaire ; il nie la lutte de classes et substitue au matérialisme historique et dialectique une sociologie subjectiviste". Ce charabia est dans le Trésor de la Langue française, que ses auteurs transforment, dès que l'occasion s'en présente, en encyclopédie soviétique, c’est-à-dire en monument de la Bêtise à la gloire de la stupidité marxiste. Il est extrait d’un ouvrage intitulé Marxisme (1982) et reproduit tel quel, sans ironie de la part de nos glorieux lexicographes.

Outre la haine que les marxistes y vouent, la tare qui fait de populisme et de populiste des mots bas et méprisants vient de l’emploi fréquent de ces mots en anglais, où ils sont attestés dès 1892, pour désigner des partis politiques ou des idéologies. Dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (1974), populism est défini ainsi : "government or politics based on an appeal to popular sentiments or fears".

Il ne faut donc pas s’étonner que des mots pourvus de tels pedigrees soient dans les gueules au QI de grenouilles des mots de détestation.

 

 

 

13 novembre 2006

Repentance

 

 

 

 

 

 

Ce très vieux mot français est enregistré dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie depuis 1694. Dérivé du participe présent de repentir, il est attesté dès le début du XIIe siècle au sens de "regret de ses fautes" : c’est à Judas que se rapporte la repentance. Au début du XIIIe siècle, il apparaît dans l’expression être en repentance : "regretter une action commise". En 1681, Bossuet, qui fut un grand écrivain chrétien, semble être le seul Français à l’employer au sens de "changement de résolution" que relèvent Littré et les auteurs du Trésor de la Langue française : sans repentance aurait pour sens "sans changer de résolution".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), il est défini comme le "regret, la douleur qu’on a de ses péchés". Dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré y donne le même sens : "douleur qu’on a de ses péchés, de ses fautes". Dans la première moitié du XXe siècle, les Académiciens (huitième édition de leur Dictionnaire, 1932-35), se contentent de répéter la définition de 1762 : "regret, douleur qu’on a de ses péchés". Les exemples illustrant repentance ne changent pas, d’un siècle à l’autre. C’est "il est mort avec beaucoup de repentance, avec une grande repentance de ses péchés". Les remarques des Académiciens, elles aussi, ne changent pas. En 1762, c’est "on ne s’en sert guère qu’en termes de dévotion" ; en 1935, c’est "il ne s’emploie guère que dans le langage de la piété". Seul Littré illustre ce sens d’exemples tirés de l'oeuvre de grands écrivains : "ils continuent leurs fautes, à cause qu’ils ne pensent pas qu’on se contentât de leur repentance" (Guez de Balzac), "ô Jésus, faites que je ne pèche plus, et que j’efface par la repentance mes péchés, qui vous ont couvert de tant de plaies" (Bossuet), "ne dédaignons pas la bonté de Dieu qui nous attend à repentance depuis longtemps" (Bossuet), "il quitta toutes ses bombances et pompes, pour épouser une repentance tranquille, sainte et religieuse" (Brantôme).

Dans le Trésor de la Langue française, repentance est suivi de la mention vieilli ou littéraire. Il est précisé aussi que le mot appartient en propre à la religion – catholique ou chrétienne, bien entendu, pas à l’autre, qui se sentirait offensée à l’idée même de se repentir de ses crimes innombrables. Pour ce qui est du sens du nom, les auteurs du Trésor se contentent d’un centon de Littré et des Académiciens : c’est le "regret douloureux que l’on a de ses péchés, de ses fautes" - ce à quoi ils ajoutent "et le désir de se racheter". Le synonyme en est repentir. Les exemples sont "il demanda et obtint l’absolution avec de grands sentiments de piété et de repentance" (Joseph de Maistre) et un extrait du Judaïsme d’Epstein traduit par un dénommé L. Jospin en 1959 (si c’est celui dont parlent les gazettes depuis 1981, la traduction d’un ouvrage sur le judaïsme par un trotskiste, qui ne croyait ni à Dieu, ni à diable, mais à Lutte des Classes ou à Révolution permanente, mérite d’être lue – serait-ce pour s’en gausser) : "le Jour du Grand Pardon est un jour de "tourment de soi" (abstention totale de nourriture et de boisson) et de contrition, de repentance et de confession". Ce sens propre au catholicisme s’est étendu à des réalités "laïques" au point de signifier "regret d’une action quelconque". Le sens et l’exemple qui l’illustre ("on lui a pardonné son égarement, parce qu'il a témoigné beaucoup de repentance") sont extraits du Larousse encyclopédique, ce qui, quand on connaît les engagements anticléricaux de la maison de commerce Larousse, en limite la pertinence.

Naguère, repentance était un "terme de dévotion" ou il appartenait "au langage de la piété". Tout cela est terminé. La dévotion et la piété se sont amuïes, remplacées par les mises en examen et les accusations sans preuve. Aucun des dictionnaires cités ci-dessus n’enregistre les emplois actuels et modernes, c’est-à-dire politiques et sociaux, de repentance : à savoir les mises en demeure comminatoires de tyrans ou d’organisations racistes qui obligent la France (et les Français) à se repentir d’exister et de refuser le sort des Arméniens de 1894 à 1923. Repentance était l’un des derniers mots du catholicisme qui ait conservé un sens religieux. C’est terminé. Il a basculé, comme militant, manifestation, création, propagande dans le social, le sociétal, le sociologique et, bien sûr, l’inévitable culturel – toutes réalités qui ont pris la place de la religion. Ce en quoi repentance est désormais haïssable, c’est que, d’individuel et privé, il est devenu collectif et public. Dans la religion, la repentance touche une personne : c’est l’acte par lequel un individu, qui a commis une faute, se repent de la faute qu’il a commise. Le social a collectivisé tout ça : désormais, c’est un peuple – soixante millions d’individus – qui est contraint de se repentir de crimes - celui d'exister par exemple - dont, bien entendu, il est totalement innocent et que même ses très lointains ancêtres du paléolithique n’auraient pas eu l’idée de commettre.

 

 

 

12 novembre 2006

Distinction

 

 

 

 

 

En latin, le nom distinctio, dérivé du verbe distinguere, est l’action de faire une différence entre deux choses ou de distinguer le vrai du faux. C’est dans ce sens qu’il est attesté en français au XIIe s. : "état de ce qui est distingué, différencié" (1170), puis au sens de "subtilités de l’esprit" (1585). Le jugement qui distingue le vrai du faux étant une des expressions les plus éloquentes de l’intelligence humaine, il a servi à distinguer les hommes : en 1670, la distinction est le sens de "supériorité qui place au-dessus du commun".

Ces sens sont relevés dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française. Une distinction est une division, une séparation, une différence, comme dans ces exemples : "écrire sans distinction de chapitres", "bible imprimée sans distinction de versets", "faire distinction de l’ami et de l’ennemi", "faire la distinction des droits de quelqu’un d’avec ceux d’un autre", "on a tout passé au fil de l’épée, sans distinction d’âge ni de sexe". Outre cela, c’est aussi une préférence, une prérogative, une singularité avantageuse, comme le montrent les exemples : "aimer les distinctions", "traiter quelqu’un avec distinction", "les distinctions plaisent à celui qui les reçoit et offensent les autres". Dans cette édition, les Académiciens relèvent aussi un sens en usage en logique et dans le jargon des écoles, désuet de nos jours, celui de "explication de divers sens qu’une proposition peut recevoir".

Au XIXe siècle, quand commence, dans la langue et partout ailleurs, la longue domination du social, substitut de la religion, distinction prend le sens de "manières élégantes dans le langage ou la tenue" (1831, Balzac). Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française, ajoute aux sens recensés par les Académiciens français ce nouveau sens social. C’est "ce qui, dans la tenue, a un caractère d’élégance, de noblesse et de bon ton", comme dans "un air de distinction" et "la distinction des manières". Littré note que "ce sens paraît être récent, car on ne le trouve pas dans les auteurs anciens". De fait, il est attesté pour la première fois en 1831 dans un roman de Balzac.

Dans les huitième et neuvième éditions (1932 et en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, ces sens sont clairement exposés : "action de séparer nettement une chose d’une autre", "séparation des divers sens qu’une proposition peut recevoir", "action de mettre une différence entre des personnes ou des choses ou d’avoir égard à la différence qui est entre elles", "prérogative, honneur, marque de préférence, d’estime, d’égard", "bon ton, élégance, dignité des manières".

 

Or, depuis que Bourdieu a piétiné la culture de France, pour que rien n’y pousse plus, le nom distinction est devenu un synonyme de culture. Plus exactement, Bourdieu réduit la culture à une simple marque de distinction, c’est-à-dire à pas grand-chose : de pauvres préjugés sociaux, presque aussi sots que Bourdieu soi-même. Quand on consulte un dictionnaire, on comprend, à lire les sens déplaisants qui sont donnés à distinction, que ce mot ait désigné ce que les sociologues honnissent plus que tout, à savoir la culture des arts, des lettres et des sciences. Dans le Trésor de la Langue française, ce nom a tout pour, comme disent les jeunes, faire "gerber". C’est la singularité ou la supériorité qui place quelqu’un ou quelque chose à part ou au-dessus des autres. Certes il est précisé que ce sens est vieilli. Cela n’empêche pas qu’il soit illustré de l’exemple "la distinction de la naissance" : de cela, on est en droit d’inférer que la distinction appartiendrait en propre aux aristocrates – donc à une "classe nuisible", pour parler bourdivin. Les synonymes en sont éclat et grandeur. Un autre sens relevé, usuel celui-là, est "marque d’honneur qui distingue le mérite ou le rang d’une personne et la désigne à l’attention respectueuse d’autrui". Les synonymes sont faveur, privilège, prérogative. L’exemple qui illustre ce sens atteste le caractère déplaisant et antisocial de ces distinctions. "La maréchale était la personne la plus infatuée de l’avantage d’une haute naissance, et des distinctions attachées à son rang". La distinction, ce sont aussi des "manières élégantes dans le langage, la tenue qui distinguent une personne des autres". Les exemples cités dans le Trésor de la Langue française sont tous dévalorisants : "une femme aristocratique et son sourire fin, la distinction de ses manières et son respect d’elle-même m’enchantent" (Balzac) ou "une gentille jeune fille, qui se piquait de distinction aristocratique" (Rolland), "les étrangers de distinction ont rempli mes salons magnifiquement décorés" (Chateaubriand), "j’ai fréquenté plusieurs anglais de distinction" (About).

A l’aune de ces définitions et exemples, on peut évaluer l’ampleur du mépris que le démocrate Bourdieu portait à la culture, qu’il entend comme une somme de préjugés stupides propres à des aristocrates bornés et imbus de leur race. Ce qui est ahurissant, c’est que Bourdieu n’a pas exprimé ses thèses en 1450, quand existait une vraie noblesse, sotte et inculte, mais dans les années 1960-70 : près de deux siècles après que les nobles ont renoncé à leurs privilèges (nuit du 4 août 1789) et sont devenus des citoyens comme les autres. Pourtant Bourdieu a beau haïr la noblesse disparue, plus que Lénine, par exemple, ne la haïssait, il n’en continuait pas moins à manger avec une fourchette, dans sa propre assiette, comme les aristocrates l’ont appris aux Français, bourgeois et paysans, et non à se servir de nourriture à pleines mains directement dans un plat collectif. La haine de la noblesse ne suffit pas à faire de lui un démocrate. S’il est une institution aristocratique, c’est le Collège de France. Or, Bourdieu a tant fait des mains et des dents qu’il a fini, à force de brigues, par se faire élire dans ce palais, d’où il a criblé de ses piques la malheureuse culture et tous ceux qui, démocrates et hommes du peuple, s’y adonnaient, non pas parce que cette culture n’avait pas de valeur en soi, mais parce que, selon Bourdieu, elle aurait été la marque aristocratique d’une distinction de sang, transmise à la naissance de père à fils ou de mère à fille.

 


 

11 novembre 2006

Précaution

 

 

 

 

 

 

 

En latin, le nom praecautio est attesté une seule fois chez un médecin du Ve siècle. En revanche, le verbe dont il dérive, praecavere, est moins rare. Il semble même presque familier aux modernes, à cause du verbe cavere de l'inscription cave canem (attention au chien) qu'ont vue à Pompéi des millions de touristes. Ce verbe a pour sens "prévenir" ou "empêcher que quelque chose se produise", "se tenir sur ses gardes", "prendre ses précautions". C'est Montaigne qui, en 1580, dans les Essais, a introduit ce nom en français et en y donnant le sens de "disposition prise pour éviter un mal ou en atténuer l’effet", puis en 1588, celui de "manière d'agir prudente, circonspecte". Dans Dom Juan de Molière (1673), on rencontre pour la première fois l’expression par précaution. Il est un emploi éclairant attesté en 1726 chez un spécialiste de rhétorique. C’est précautions oratoires : "certains ménagements que l’orateur doit prendre pour ne point blesser la délicatesse de ceux devant qui ou de qui il parle".

Les Académiciens, dans les diverses éditions de leur Dictionnaire, donnent à précaution le même sens : c’est "ce qu’on fait par prévoyance pour ne pas tomber en quelque inconvénient et pour éviter quelque mal". Le mot "se prend aussi en général pour circonspection, ménagement, prudence". C’est dans les éditions des XIXe et XXe siècles que le sens rhétorique est relevé. Ainsi dans la huitième (1932-35) : "précautions oratoires : moyens détournés qu’on emploie pour se concilier la bienveillance de ses auditeurs, ou pour affaiblir des préventions qui seraient contraires à l’objet qu’on se propose".

Dans son Dictionnaire de la Langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, Littré n’apporte rien de nouveau à la définition de précaution. C’est "ce qu’on fait par prévoyance pour éviter un mal", la "circonspection" ou le "ménagement" et, en rhétorique, "toute forme de style par laquelle on cherche à éviter ce qu’il y a de blessant dans ce qu’on va dire". Littré précise que "la précaution se rapporte à l’euphémisme" et que "ce n’est pas une figure particulière".

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) reprennent les définitions établies par leurs prédécesseurs : c’est la "prudence que l’on observe pour éviter ou atténuer un mal, un inconvénient, un désagrément ultérieur pressenti" ou la "disposition naturelle qui entraîne quelqu’un à être prudent et prévoyant en toutes circonstances". Le nom est employé aussi dans quelques contextes particulier : "avoir de la précaution" pour "agir sagement et prudemment" ; "être homme de précaution" (prévoyant, d’une sagesse prudente) ; "prendre ses précautions", euphémisme pour "se rendre aux toilettes avant que les circonstances ne l’interdisent" ou "pratiquer l’acte interrompu" et "précautions oratoires" : "prudence, ménagement de langage dont un orateur, un écrivain s’entoure pour ne pas risquer d'impressionner défavorablement son auditoire ou ses lecteurs".

Le sens de précaution ne soulève aucune difficulté et jamais ce mot n'est pris en mauvaise part. Il met en pratique, il réalise, l'antique vertu de prudence.

Dans le Trésor de la Langue française, il n’est pas relevé une seule occurrence de ce principe de précaution que l’on entend tous les jours et que l’on lit partout. La raison en est que principe de précaution est le dernier cri moderne. Il a été hurlé à la Conférence de Rio sur l’environnement (1992) et par la Commission européenne, laquelle, sagement, énonce que "le principe de précaution ne peut être invoqué que dans l’hypothèse d’un risque potentiel" et qu’il "ne peut en aucun cas justifier une prise de décision arbitraire". En février 2005, le Parlement français, le doigt sur la couture du pantalon, a ajouté à la Constitution de la Ve République une charte de l’environnement, dans laquelle le principe de précaution est guindé aussi haut qu’un principe constitutionnel. Diantre ! L’article 5 stipule ceci : "Lorsque la réalisation d’un dommage, bien qu’incertaine en l’état des connaissances scientifiques, pourrait affecter de manière grave et irréversible l’environnement, les autorités publiques veilleront, par application du principe de précaution, et dans leurs domaines d’attribution, à la mise en œuvre de procédures d’évaluation des risques et à l’adoption de mesures provisoires et proportionnées afin de parer à la réalisation du dommage".

Le principe de précaution invoqué dans les textes réglementaires ne se rapporte qu'au seul "environnement" : rien n'est dit des hommes, de leur identité, de ce qu'ils sont. Seules les herbes et les petites bêtes sont dignes que l'Etat fasse preuve de prudence à leur encontre : les hommes, eux, surtout s'ils sont âgés ou qu'ils soient des enfants ou qu'ils ne soient pas de la bonne origine, n'ont rien à attendre de l'Etat, sinon son imprudence, son impéritie, son imprévoyance, son manque de discernement. Le principe de précaution ne tient pas seulement de la précaution oratoire. Hélas, il inspire mesures, décisions, lois, règlements, etc. Dès lors, on comprend qu’un scarabée ait le pouvoir d’arrêter une autoroute ou qu’une herbe rare interdise la construction d’une usine. Le principe de précaution étant la Constitution, la France risque dans un proche avenir de ne plus être couverte que d’herbes folles et de ne plus être parcourue que par des scarabées.

 

07 novembre 2006

Communicatif

 

 

En latin tardif, dit aussi, dans le Dictionnaire illustré latin français de M. Gaffiot, "décadent", il semble que l’adjectif communicativus s’applique à des êtres humains sociables qui parlent facilement avec leurs semblables. M. Gaffiot indique que cet adjectif est attesté une fois dans un commentaire (une scholie) de Lucain et il le fait suivre de la seule signification, assez vague, de "propre à communiquer".

En français, communicatif est attesté en 1282 dans le sens, disparu dans la langue moderne, de "libéral" et, à la fin du XVe siècle dans le sens, qu’il avait, semble-t-il, en latin tardif, de "qui communique avec ses semblables". Ce n’est qu’en 1690 que Furetière, dans son Dictionnaire, enregistre l’emploi de cet adjectif pour qualifier, non plus des êtres, mais des choses ; un mal communicatif, avec le sens de (mal) "qui peut être transmis à d’autres personnes". Il n’est recensé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de 1932-1935 (huitième édition).

Le classement pour lequel opte Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française, est l’inverse de celui de l’histoire du mot. Le premier sens est "qui se communique" ou "qui se gagne" et il est illustré par un exemple clair : "le rire est communicatif". Le second sens s’applique aux personnes : c’est celui du latin. Communicatif signifie "qui aime à communiquer ses pensées" ou "ses sentiments" comme dans les exemples "votre tempérament peu communicatif", "un vieillard retiré de la cour, qui est le plus savant homme du royaume et le plus communicatif" ou dans cet extrait d’un auteur du XVIe siècle : "il se rendait fort communicatif à toutes personnes, et s’en trouvait bien". A ces deux sens, Littré, dans le Supplément à son dictionnaire, en a ajouté un troisième : "qui est joint par des communications", comme dans cette phrase datée de 1650 : "les cabaretiers ayant des caves chez les bourgeois, les bourgeois chez les cabaretiers, communicatives les unes aux autres".

Dans les huitième et neuvième éditions de leur Dictionnaire (1935 et en cours de publication), les Académiciens relèvent les deux sens suivants : à propos de choses, "qui se communique", "qui se transmet facilement" (le rire, le bâillement, la bonne humeur, la gaieté communicative, l’optimisme, etc. peuvent être qualifiés, dans ce sens, de communicatifs) et, à propos de personnes : "qui aime à faire part de ses impressions, de ses idées, de ses remarques" (un homme peu communicatif, être d’une nature communicative).

Il en va de même dans le Trésor de la langue française (1972-1994) : une bonne humeur, une peur, un entrain, un sommeil, des émotions, un rire, le bonheur, une allégresse, une bonté, une chaleur, une confiance, une exaltation, une ferveur, une foi, une joie, une passion, des larmes, un attendrissement, un élan, un enthousiasme, un optimisme, etc., s’ils passent facilement d’un sujet à un autre, peuvent être dits communicatifs. De même, une personne qui aime à faire part à ses semblables de ses émotions, de ses projets, de ses connaissances, peut être qualifiée de communicative. Dans le premier sens, la qualité est éphémère ; dans le second, elle est constante.

Ce qui est nouveau en français, c’est l’extension de cet adjectif à des réalités du monde qui, à la différence du bonheur ou du rire, ne sont pas nécessaires spécifiques de l’homme et se rapportent à la communication ou à la théorie qui en est exprimée. Dans ce cas, l’adjectif ne signifie plus "qui se transmet facilement" ou "qui est enclin à faire part à autrui de ses états d’âme, etc.", mais "qui facilite la communication" ou "qui y est spontanément porté". Ainsi la danse est-elle qualifiée d’art communicatif ; de même la "structure de la vie personnelle ou les intentions" de ceux qui ont peint des bisons ou des aurochs ou d’autres animaux sur les parois de grottes. C’est dans ce sens étendu que les pédagogues spécialisés dans l’enseignement des langues étrangères nomment les méthodes qu’ils ont adoptées (les méthodes ou les approches communicatives) pour apprendre à leurs clients, non pas une langue étrangère, mais à communiquer avec autrui en usant d’une langue étrangère : elles ne se transmettent pas à autrui comme le rire ou le mal, mais elles se rapportent à l’art de communiquer, id est de parler. Dans approches communicatives, le sens étendu de communicatif se rapporte à approche, au sens de "démarche" ou de "méthode", qui, dans cet emploi, est un néologisme sémantique, c’est-à-dire un sens emprunté à la langue anglaise en usage aux Etats-Unis.

 

 

06 novembre 2006

Discriminer

 

 

 

 

 

En latin, le verbe discriminare a pour sens "séparer" ou "diviser". Ainsi, d’une route, on disait en latin qu’elle discrimine (sépare) une région ; ou d’une route éclairée par des torches, qu’elle "discrimine les champs contigus" : elle sépare nettement la route de ces champs.

C’est en 1876, dans le supplément que Littré a donné à son Dictionnaire de la Langue française, que le verbe discriminer, emprunté au latin, sous la forme du participe présent et adjectif discriminant, est attesté pour la première fois en français comme terme de mathématique. Voici la phrase que seuls les mathématiciens comprendront : "si on différentie une forme à k variables, le résultant de ces k dérivées prend le nom de discriminant de la forme x (fonctions homogènes à un nombre quelconque d’inconnues). Il n’est pas nécessaire d’avoir l’expression du discriminant pour construire la solutive".

C'est un verbe de la dernière modernité. Il n’est relevé dans aucune des huit éditions (1694-1935) du Dictionnaire de l’Académie française. En revanche, à ce verbe, il est consacré un article dans le Trésor de la Langue française (1972-1994). Le sens n’est pas très différent du sens du verbe latin discriminare. C’est, disent les auteurs de ce Trésor, "différencier, en vue d’un traitement séparé, un élément des autres ou plusieurs éléments les uns des autres en (le ou les) identifiant comme distinct(s)". Il a pour synonyme le verbe distinguer. Ainsi on discrimine les problèmes, les rhumatismes infectieux, les choses, le granit, le lin, les visiteurs, les sujets normaux des sujets présentant un syndrome mental donné, etc.

Le drame est que ce verbe ressemble au verbe anglais to discriminate, attesté en anglais depuis 1638, et qui, lui, a les deux sens que voici : "discriminate ong thing from another, between two things : make, see a difference between. Can you discriminate good books from bad, discriminate between good and bad books" (distinguer une chose d’une d’autre, entre deux choses, faire ou voir une différence entre deux choses) ; et "discriminate against ; treat differently, make distinctions. Laws which do not discriminate against anyone, treat all people in the same way" (discriminer quelqu’un, le traiter différemment. Lois qui ne discriminent personne, qui traitent tout le monde de la même manière).

Autrement dit, discriminer quelqu’un, au sens de faire subir une discrimination, est un néologisme sémantique : c’est un sens étranger à la France, à son histoire, à sa civilisation. Ce sens propre à l’anglais a désigné les réalités juridiques de la ségrégation raciale spécifique des Etats-Unis d’Amérique ou de l’Afrique du Sud. En France, les discriminations sont interdites depuis deux siècles ou plus. Introduire en français ce sens pour en faire une réalité sociale de la France, c’est une escroquerie. Bien entendu, c’est ainsi qu’en usent sociologues et journalistes.

Alors que ce sens anglais est relevé dans le Trésor de la Langue française en "remarque" ("on rencontre dans la documentation un emploi absolu de discriminer avec une nuance péjorative, correspondant à discrimination") et que les auteurs de ce dictionnaire n’ont pas défini ce verbe comme infamant, les Académiciens, qui sont habituellement avisés, laissent accroire, à l’article discriminer de la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, que le verbe discriminer est français depuis toujours et que son sens discriminatoire, id est raciste, quand ce verbe s’applique à des personnes, serait son sens naturel et historique : "distinguer, établir une différence entre deux ou plusieurs personnes, deux ou plusieurs choses, d’après des caractères distinctifs". Il n’aurait pas été inconvenant de préciser que "établir une différence entre deux ou plusieurs personnes (…) d’après des caractères distinctifs", tels que l’origine, la couleur de la peau, les croyances, etc. est un sens étranger à la France et propre aux pays de langue anglaise et que l’importer pour le plaquer sans vergogne sur les réalités de la France est peut-être conforme aux règles du libre échange ou du commerce international, mais doublement inutile : la langue française est libéralement pourvue en monstres et la discrimination n’a pas de réalité en France.

Dire des mots impropres ou des formules obscures pour faire advenir des réalités qui n’existent pas, c’est de la magie. C’est sans doute ça, la sociologie.

 

 

04 novembre 2006

Aliénation

 

 

 

 

En latin, alienatio, auquel est emprunté aliénation, est un terme de droit. Il a pour premier sens "transmission" d’un bien ou d’un propriété et pour second sens "éloignement" ou "désaffection" (au sens de rupture ou de séparation entre deux personnes). Il signifie aussi "folie". C’est dans le sens juridique qu’il est attesté en français pour la première fois : 1265, "transport" de fiefs d’un propriétaire à un autre. Au XIVe s, suivi du complément d’entendement, aliénation prend le sens de "égarement" (de l’entendement) et, en 1811, est attesté aliénation mentale, comme en latin alienatio mentis.

Longtemps, le mot français a conservé ces sens latins. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), il est relevé au sens de "transport de la propriété d'un fonds, ou de ce qui tient lieu de fonds" (on aliène un domaine ou une terre), au sens de "éloignement que des personnes ont les unes pour les autres" (aliénation des volontés ou des esprits ou des coeurs) et enfin au sens de "folie" dans aliénation d’esprit. Les Académiciens reprennent, dans les éditions suivantes, ces trois sens, notant cependant, en 1932 (huitième édition) qu’on "l’emploie surtout en termes de jurisprudence". Dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré expose ces trois sens : "vente d’une propriété", "aversion que des personnes ont les unes pour les autres" (aliénation des cœurs ou des esprits) et "folie" (aliénation mentale).

La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) rompt avec les éditions précédentes. Le sens juridique est relevé : "transfert à autrui d’un droit ou d’un bien, à titre gratuit ou onéreux", mais le sens "d’éloignement" a disparu. Quant au sens de "folie" ("altération des facultés mentales qui prive l’individu de la pleine conscience de ses actes et de leurs conséquences"), il est mentionné comme vieilli. Le principal changement tient à l’apparition d’un nouveau sens, social ou sociologique, imposé par les experts et spécialistes en sciences sociales. C’est, écrivent les Académiciens, "le fait d’être ou de se sentir opprimé ou privé de son autonomie, de sa souveraineté, par les contraintes de la vie sociale" et "l’état de dépendance" qui en résulte.

 

Du droit, le mot a basculé dans le social et, de la psychiatrie, il est passé à la sociologie. Il avait un sens juridique, il a aujourd’hui comme sens principal, ou jugé comme tel par les auteurs engagés de dictionnaires, un sens social et sociologique. Il n'est rien de tel qu'un mot aux origines  noires (propriété bourgeoise et folie mentale) pour fabriquer à la chaîne des victimes imaginaires de la société mauvaise. Bien entendu, ce basculement est enregistré dans le Trésor de la Langue française, où l’article aliénation fait le plus de place possible à ce nouveau social. Selon les sociologues et les experts en sciences sociales, l’aliénation est la "privation de libertés, de droits humains essentiels éprouvée par une personne ou un groupe social sous la pression de facteurs permanents (Hegel) ou historiques (Marx) qui l’asservissent à la nature ou à une classe dominante". L’aliénation est économique, politique, religieuse. "Pour Hegel, écrit un scoliaste, tout lien humain a son origine dans la dialectique du maître et de l'esclave, dans cette lutte pour la vie et la mort qui ne cessera jamais, tandis que pour Marx l’aliénation a sa source dans une exploitation de l’homme par l’homme, qui ne tient pas à l’essence même de l’humanité et qui donc peut prendre fin". Mon Dieu, où Hegel et Marx ont-ils observé tout cela ? En eux sans doute. Il semble qu’ils aient étendu leur propre aliénation (et d’abord d’esprit) aux autres et qu’ils en aient fait la nouvelle nature de l’humanité : ces hommes sont généreux. Si l’on se reporte aux choses réelles et aux lois qui régissent le monde, on est obligé de constater que l’extension de l’aliénation au social est une hypothèse assez juste, puisque les pays régis par le marxisme léninisme ont tous fini par ressembler ou finissent tous par ressembler (car il y en a encore : la Corée, Cuba, les départements de sciences sociales des universités d’Occident) à des asiles d’aliénés. L’aliénation économique serait même, si l’on en croit Marx, renforcée par la religieuse. C’est la totale. Les croyants en marxisme sont des aliénés – id est des fous à lier : on est heureux de l’apprendre, mais on s’en doutait un peu quand même.

Pour couronner le tout, les auteurs du Trésor de la Langue française citent pour illustrer le sens marxiste d’aliénation un long texte d’un dénommé Birou, tout confit en dévotion à Marx. Ce texte n’illustre pas un sens mais il propage des idées, comme si ce Trésor était une encyclopédie soviétique ou comme si l’objectif de ces lexicographes était d’apprendre à leurs lecteurs non pas le sens des mots, mais le catéchisme de la nouvelle religion. Voici ce joyau de la Bêtise : "Selon Marx, l’aliénation fondamentale réside dans les rapports de production : la division du travail et l’appropriation individuelle des moyens collectifs de production provoquent une situation infra-humaine où l’homme est exploité par l’homme. Le produit de l’activité humaine est séparé de son producteur et accaparé par une minorité : la substance humaine est absorbée par les choses produites, au lieu de revenir à l’homme. Des formes abstraites, l’argent, la marchandise, le capital s’érigent en idoles, deviennent étrangères à l’homme et l’écrasent de leur puissance absorbante. (...) L’aliénation politique est la projection de l’aliénation économique dans l’organisation de la société civile : l’État est l’instrument dont se sert la classe capitaliste pour assurer politiquement sa domination et son oppression sur la classe asservie. L’aliénation religieuse est le reflet imaginaire dans les cerveaux humains des forces extérieures (d’abord de la nature, puis de la société) qui écrasent les hommes. C’est parce que l’existence sociale de l’homme est une existence malade que la conscience humaine élabore des rêves compensatoires qui anesthésient ses souffrances : la religion est ainsi l’opium du peuple". Si les élucubrations du docteur Marx n’avaient pas causé 85 millions de morts, elles auraient de quoi faire rire les pensionnaires des asiles d’aliénés pendant trois millénaires.

Le cocasse de l’affaire reste quand même la stupidité des auteurs du Trésor de la Langue française, quasiment tous docteurs en lexicographie, qui n’ont pas hésité à illustrer un sens minuscule, faux et délirant, non pas par une phrase d’écrivain, mais par des pensums ineptes pondus par de rances idéologues. Si tous les dictionnaires français sont faits suivant ces méthodes, il n’y a plus à s’étonner que la langue qu’ils sont censés défendre soit menacée.

 

 

 

30 octobre 2006

Ambition

 

 

 

 

 

 

Dans la Rome antique, le nom ambitio, dérivé de ambire "aller à l’entour", "parcourir", désignait, avant les élections, les démarches de candidats sollicitant des suffrages par des voies dites légitimes : ils cherchaient à convaincre les électeurs de voter en leur faveur, ils n’achetaient pas leur voix. A partir de ce sens concret de tournée électorale (on dirait aujourd’hui "faire du porte à porte" ou "faire les cages d’escalier"), s’est développé le sens moderne d’ambition.

En français, ce nom est attesté pour la première fois en 1279 au sens de "désir passionné des honneurs et des dignités". Il est pris, comme disent les lexicographes, en "mauvaise part". Les comportements, attitudes, actions qu’il désigne sont jugés défavorablement : le mot a un sens péjoratif ou dépréciatif. En 1694, dans la première édition de leur Dictionnaire, les Académiciens notent que le mot "se prend quelquefois en bonne part" et qu’on "s’en sert pour exprimer un juste désir de faire de grandes actions qui soient dignes d’honneur". Dans la quatrième édition (1762), les deux sens, opposés pour ce qui est du système de valeurs (ou axiologie, en termes savants) auquel ils réfèrent, sont distingués, mais le sens péjoratif est cité le premier : "désir immodéré d’honneur, de gloire, d’élévation, de distinction" et ce mot "se prend aussi en bonne part". Les Académiciens précisent que, pour que le sens ne soit pas péjoratif, "il faut le détourner par une épithète", telle "noble", "sainte", "louable", "honnête", ou "par quelque chose d’équivalent", comme dans les exemples : "ce prince n’a d’autre ambition que de rendre ses peuples heureux", "toute mon ambition est d’avoir l’honneur de vous servir" ou "l’ambition des Saints est de gagner beaucoup d’âmes à Dieu". Dans son Dictionnaire de la Langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe siècle), Littré distingue un "désir ardent de gloire, d’honneurs, de fortune" (sens péjoratif) d’un simple "désir" ou d’une "recherche" (sens général et neutre).

La distinction des deux sens, péjoratif et mélioratif ou neutre, faite en 1762 dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française n’est pas reprise dans la huitième édition de 1932-1935, où un seul sens est exposé : "désir ou recherche d’honneurs, de gloire, d’élévation, de distinction", que le sens soit négatif ("ambition démesurée") ou positif ("ambition louable"). Dans la neuvième édition (en cours de publication), deux sens sont notés 1 et 2, mais ce qui les distingue, ce n’est plus un système binaire de valeurs qui s’excluent l’une l’autre (bien v mal, louable v blâmable, positif v négatif) et qui nourrissent la doxa sociale, mais l’opposition particulier v général. Dans un premier sens, l’ambition est le "vif désir de s’élever pour réaliser toutes les possibilités de sa nature", que ce désir pousse au bien ou au mal, qu’il soit honnête ou démesuré. Dans un second sens, c’est une aspiration, apaisée en sorte, à quelque chose de vague ou de général : vivre tranquille, rendre son peuple heureux, remplir ses devoirs.

De ce fait, les auteurs de la huitième et de la neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française ont renoncé à définir le nom ambition à partir de présupposés axiologiques ou de préjugés moraux. C’est tout à leur honneur. Ainsi, ils ne plaquent pas de jugement sommaire (bien ou mal) sur les actions humaines. D’un point de vue linguistique, leur définition constitue un progrès par rapport aux définitions de leurs prédécesseurs de 1762 et de Littré. Le paradoxe est que les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994), qui sont de grands savants et tous docteurs ès choses universitaires, sont revenus à l’opposition de valeurs. Ils distinguent les deux sens, qu’ils présentent comme situés à l’opposé l’un de l’autre, définissant le sens négatif ou dépréciatif en premier.

"A. Généralement péjoratif : recherche immodérée de la domination et des honneurs". Dans ce cas, l’ambition est qualifiée de "démesurée, sans bornes, effrénée, exagérée, sans freins, illimitée, insatiable, sans mesure, prométhéenne, titanique" ; et l’ambitieux est censé "brûler d’ambition, ou être dévoré, enivré, rongé d’ambition". Il a les dents longues; il en raye les parquets. Le sens péjoratif apparaît plus nettement encore dans les emplois d’ambition en psychiatrie ("l’ambition, considérée sous son aspect morbide, traduit les aspirations du vaniteux et de l’orgueilleux à la réalisation d'un projet flatteur. (...) Elle accompagne la tendance euphorique dans certains états comme la manie aiguë et devient un élément dominant du délire dans les psychoses avec mégalomanie, paralysie générale, paranoïa expansive") et en théologie : "péché par lequel on recherche l’honneur d’une manière déréglée, soit qu’on ne le mérite pas, soit qu’on ne le rapporte pas à Dieu, mais uniquement à son avantage personnel".

Quand le mot n’est pas péjoratif, il signifie (c’est le sens classé B) "désir d’accomplir, de réaliser une grande chose, en y engageant sa fierté, son honneur". Dans ces emplois, il a pour synonymes idéal et aspiration et il peut être suivi d’un adjectif valorisant : "ambition généreuse, héroïque, légitime, louable".

Les diplômes ont beau être délivrés sous le sceau de l’Etat ; ils ne garantissent rien en matière de savoir. Ils ne préservent pas non plus les docteurs d’un moralisme intempestif et inapproprié.

 

 

29 octobre 2006

Communisme

 

 

Le mot est moderne ; en revanche, la chose que ce mot désigne est archaïque. En Corée, à Cuba, dans les universités d’Occident, c’est une épave arrachée aux temps obscurs qui dérive dans le chaos moderne. Dérivé de l’adjectif commun, il est attesté pour la première fois en 1840 sous la plume de Sainte-Beuve, un critique littéraire bavard et prolifique qui est célèbre dans l’histoire pour avoir eu une aventure galante avec l’épouse bafouée et délaissée de Victor Hugo. Sainte-Beuve l’entend dans le sens de "socialisme préconisant la suppression de la propriété privée". Dans son Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe s.), Littré définit le communisme comme le "système d’une secte socialiste qui veut faire prévaloir la communauté des biens, c’est-à-dire l’abolition de la propriété individuelle et la remise de tout l’avoir social entre les mains de l’État qui fera travailler et distribuera les produits du travail entre les citoyens". Les mots secte socialiste sont délicieux. De toute évidence, Littré, qui s’y connaissait en idéologies, utopies, délires occultistes et positivistes ou autres, ne se fait guère d’illusion sur la viabilité, l’efficacité ou la générosité d’un système où "l’État fait travailler" on ne sait qui et "distribue entre les citoyens les produits de ce travail" (fictif), dont il subodore, à juste titre, qu’il ne sera jamais fait. Le communisme, c’est aussi, selon Littré, "toute opinion qui tend à mettre aux mains de l’État un ordre d’intérêts". Le nom communiste est aussi un "terme de jurisprudence" : dans ce cas, il désigne, non celui qui s’approprie les biens d’autrui, mais celui qui possède des biens matériels. Ce ne sont pas les partageux qui sont communistes, mais les possédants, non pas les miséreux, mais les nantis. Sont communistes ceux qui ont "une propriété commune" et qui la "possèdent à l’état d’indivision". Cette définition s’applique à merveille et a posteriori aux hiérarques des pays communistes qui ont refusé (et qui, s’ils exercent le pouvoir, refusent toujours, comme Castro) de partager avec leurs sous-citoyens quelque portion que ce soit du bien commun. Littré est admirable : bien qu’il ait été positiviste, il remet à leur place des mots que les idéologues modernes tiennent pour sacrés ou magiques. Il annonce sans le vouloir le communisme réel.

Le nom communisme n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de 1878 (septième édition). Dans la huitième édition (1932-35), l’article qui y est consacré  est expédié en une phrase : "doctrine sociale qui demande l’abolition du droit de propriété individuelle et la communauté des biens". En revanche, dans la neuvième édition (en cours de publication), il est plus long (une dizaine de lignes) et plus complet, puisque trois sens sont distingués. Le premier est "doctrine politique qui préconise l’abolition de la propriété individuelle et la communauté des biens" : il est illustré par "le communisme de La République de Platon" et "le communisme de Thomas More", exemples plaisants à dire vrai, puisque les œuvres d’un auteur de l’Antiquité et d’un écrivain anglais de la Renaissance qui écrivaient l’un en grec, l’autre en latin, sont qualifiées d’un terme qui n’existait pas dans leur langue et qui n’apparaît en français qu’au milieu du XIXe siècle. Le deuxième sens est dit spécialisé : "dans la théorie et le vocabulaire marxistes, type de société où la lutte des classes aboutirait à la disparition de celles-ci, où la dictature du prolétariat conduirait au dépérissement de l'État et dans laquelle les biens seraient distribués à chacun selon ses besoins". Ce qui fait le charme de cette définition, ce sont les conditionnels aboutirait, conduirait, seraient distribués, qui attestent que les utopies, quand elles deviennent une réalité tangible et sensible, ne donnent aucune des merveilles qu’elles promettaient. Le troisième sens est politique : c’est, dans les États se réclamant du marxisme-léninisme, "le système politique, économique et social fondé sur la propriété collective des moyens de production et d’échange, et qui constitue, selon ses partisans, l’étape préparatoire à l’établissement du communisme tel que Marx l’a défini". Il en est ainsi dans les exemples "le communisme soviétique", "le communisme chinois, à la chinoise".

Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), trois sens sont distingués, qui recouvrent en partie les trois sens de l’édition en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française. Le premier est un sens dit "historique", c’est-à-dire antérieur au marxisme : c’est la mise en commun des biens ou la doctrine sociale qui prône la mise en commun des biens et la suppression de la propriété individuelle ou la doctrine qui prône l'égalité absolue. Les exemples qui illustrent ce sens méritent de figurer dans une anthologie de la Bêtise : ainsi de Zola ("pendant les trois premiers siècles, chaque église a été un essai de communisme, une véritable association, dont les membres possédaient tout en commun, hors les femmes", 1896) ; de Michelet ("Quant au communisme, auquel je reviendrai, un mot suffit. Le dernier pays du monde où la propriété sera abolie, c’est justement la France. Si, comme disait quelqu’un de cette école, "la propriété n’est autre chose que le vol", il y a ici vingt-cinq millions de voleurs, qui ne se dessaisiront pas demain", 1846) ; de George Sand ("je me jetai par réaction dans le communisme le plus aveugle et le plus absolu. On pense bien que je ne donnais pas ce nom à mon utopie, je crois que le mot n’avait pas encore été créé ; mais je décrétai en moi-même que l’égalité des fortunes et des conditions était la loi de Dieu, et que tout ce que la fortune donnait à l’un, elle le volait à l’autre", 1855) ; de Bloch (1931, "il n’y a pas, chez les insectes, de reine, de roi ni d’ouvrières. Il y a une machine à pondre, dont rien ne nous fait supposer qu’elle exerce le moindre pouvoir. (...) Et le communisme de ces bestioles n’a aucun rapport avec celui des idéologues de notre brave humanité" : encore que ? ).

Le deuxième sens est celui qu’impose le marxisme : c’est "l’organisation économique et sociale basée sur le système de la propriété collective des moyens de production" et la "doctrine qui préconise une telle organisation de la société". Dans le Dictionnaire économique et social publié par les communistes (1975), c’est le "régime social, sans classes, caractérisé par la propriété sociale de tous les moyens de production et d’échange, par la disparition complète de la forme valeur, par l’abondance de la richesse collective, permettant la satisfaction de tous les besoins individuels" : en bref, les auteurs très engagés de ce dictionnaire très croyant annonçaient en 1975, deux ans après la publication en français de l’Archipel du Goulag, que le communisme est un paradis sur la terre. Ceux qui se sont évadés de l’enfer ont dû, je suppose, apprécier à sa juste valeur ce négationnisme d’imbéciles.

Enfin, le troisième sens n’est pas celui des partisans de cette doctrine ou de ce système : c’est le "système politique, économique et social, tel qu’il est prôné et (ou) réalisé en Union soviétique depuis la révolution (sic : sans rire) de 1917 et dans un certain nombre d’autres pays à la suite de celle-ci". Illustrent ce sens Maritain ("considéré dans son esprit et dans ses principes, le communisme, tel qu’il existe, est un système complet de doctrine et de vie", 1936) et De Gaulle ("en maints endroits la ruine, la misère, le désordre pouvaient avoir pour conséquence l’avènement du communisme et procurer aux Soviets autant de victoires sans batailles", 1959).

 

Les textes ci-joints illustrent ironiquement les trois sens exposés ci-dessus.

Mythologie_communiste.2.doc

 

25 octobre 2006

Socialisme

 

 

Socialisme et socialismes 

 

 

 

Le nom socialisme n’existe pas dans l’ancienne langue, laquelle, pourtant, ne manque pas de monstres. Il est donc moderne : il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la septième édition (1878).

Ce nom est dérivé de l’adjectif social auquel est ajouté le suffixe isme. Littré le définit comme un "système qui, subordonnant les réformes politiques, offre un plan de réformes sociales" et il l’illustre par "le communisme, le mutuellisme, le saint-simonisme, le fouriérisme, sont des socialismes". A ce sens, il en ajoute un second, éclairant : "socialisme de la chaire, en allemand Katheder Socialism : doctrines socialistes soutenues par des professeurs d’économie politique". Le socialisme français vient aussi de la chaire. C’est un socialisme de professeur. Littré ajoute que ce socialisme de la chaire, qui "a pris naissance en Allemagne", "est favorable à l’intervention de l’État dans le règlement des questions économiques".

Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), en font une "doctrine qui préconise un plan d’organisation sociale et économique subordonnant les intérêts de l’individu à ceux de l’État". Référée au socialisme réel, cette définition apparaît comme assez juste.

En un siècle, le socialisme réel s’est étendu à tous les pays du monde. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) prennent acte de ce triomphe. En politique, c’est "l’ensemble de doctrines inspirées par des sentiments humanitaires, fondées sur une analyse critique des mécanismes économiques et parfois du statut politique de l'État, ayant pour objectif la transformation de la société dans un sens plus égalitaire". Aussi distinguent-ils un "socialisme chrétien" d’un "socialisme scientifique" et ce dernier d’un "socialisme utopique" et tous ces socialismes du "socialisme industriel" ou de celui que Marx définit comme la "phase de transition entre le capitalisme et le communisme". Tous ces socialismes forment le "socialisme réel" dans les pays où le marxisme est appliqué ; ailleurs, c’est un "socialisme à visage humain" ou le "socialisme non bureaucratique" (purement fictif, comme la licorne) ou le "socialisme à la scandinave". A ces socialismes répertoriés, il faudrait ajouter ceux qui sont oubliés des auteurs du Trésor de la Langue française : les socialismes arabe, cubain, africain, chinois, asiatique, islamique, le socialisme national allemand, etc. Il n’est pas de tyrannie qui n’ait engendré son socialisme.

 

C’est au début du XIXe siècle que le mot a été défini le plus clairement.

Il est attesté pour la première fois en français en 1831 au sens de "doctrine qui sacrifie l’individu à la société". La définition est assez conforme à la réalité, si sacrifier est entendu dans un des sens que Littré y donne : "faire périr" un ou des homme(s), comme dans l’exemple "on a sacrifié les meilleures troupes pour une attaque inutile".

Le mot est attesté en italien en 1803 – trente ans avant que les Français ne l’adoptent. En italien, il désigne "un conservatisme bienveillant et éclairé". Cette définition n’est-elle pas meilleure, à condition de remplacer les adjectifs "bienveillant" et "éclairé" par leurs antonymes "malveillant " et "obscurantiste", quand on connaît le socialisme réel dans les pays de l’Est, que toutes les définitions qu’on peut lire dans les dictionnaires modernes, que ce soit le Dictionnaire de l’Académie française ou le Trésor de la langue française ?

Selon Proudhon, qui est souvent lucide, le socialisme bouleverse l’ordre métaphysique. Il n’assigne pas le Mal à l’homme, mais à la société. L’homme est innocenté : il est bon par nature. Le péché originel est transféré à la société. Si ce péché était un fouteux, son transfert aurait dépassé en dollars ceux de Zidane et Ronaldo au Real de Madrid. Proudhon écrit : "l’immense majorité du socialisme, Saint-Simon, Owen, Fourier, et leurs disciples, les communistes, les démocrates, les progressistes de toute espèce, ont solennellement répudié le mythe chrétien de la chute pour y substituer le système d’une aberration de la société". Certes, mais quelque quatre-vingt dix millions de malheureux ont été sacrifiés sur l’autel. Ont-ils été tués par un système naturellement bon ou intrinsèquement mauvais ? Et pourquoi ont-ils été sacrifiés ? Pourquoi les a-t-on fait périr, quel que soit leur âge ou leur sexe, qu’ils soient femmes, enfants ou vieillards ? N’est-ce pas parce qu’ils étaient jugés pervers, mauvais, coupables ? Le socialisme se débarrasse du péché originel, mais pour le renforcer. Avant le socialisme, le baptême ou le repentir effaçait le péché. Le socialisme triomphant ne s’embarrasse pas de ces filandreuses considérations. Il tue, il sacrifie, il fait périr les coupables – tous ceux qui ne sont pas élus par Marx ou ses disciples, tous ceux qui continuent à être jugés mauvais et qui, pour cela, paient de leur vie ce péché. Le socialisme n’est que la énième ruse de la raison grâce à laquelle les hommes accomplissent sans vergogne et sans retenue ce qu’ils se targuent d’abolir.

 

 

 

24 octobre 2006

Ségrégation

 

 

 

 

 

Le nom ségrégation est un double emprunt au latin, puis à l’anglais.

La forme est empruntée au mot de la langue latine de basse époque segregatio qui dérive de segregare, verbe dont le sens premier est " séparer (une brebis) du troupeau " et qui, par extension, a signifié " mettre à part ", " mettre à l’écart ", " séparer ", " éloigner " : éloigner quelqu’un de quelqu’un, mettre quelqu’un à l’écart d’un groupe de buveurs, diviser des adversaires pour mieux se défendre d’eux, éloigner de la vie sauvage, séparer la vertu du souverain bien. En français, ségrégation est attesté pour la première fois en 1374 dans le sens général de "action de séparer". A partir du XIXe siècle, il est utilisé dans les domaines scientifiques ou techniques, en 1864 dans le sens de "séparation en amas distincts de corps préalablement mélangés", en 1904 dans le vocabulaire de la biologie et en 1927 dans celui de la métallurgie.

Le sens moderne est emprunté à l’anglais des Etats-Unis d’Amérique. Il est attesté en 1930 chez Morand dans le sens "séparation absolue, organisée et réglementée, de la population de couleur d’avec les blancs".

Longtemps, les dictionnaires français n’ont enregistré que le premier sens – et pour cause. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, il est recensé la première fois en 1762 (quatrième édition) et défini comme "l’action par laquelle on met quelqu’un ou quelque chose à part". Aucun exemple n’illustre ce sens. C’est le seul sens que relève Littré dans son Dictionnaire de la Langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe s. : "action par laquelle on met à part, on sépare d’un tout, d’une masse". Il est illustré d’un exemple extrait d’un auteur du XVIe s. : "après cela, la ségrégation faite par eux-mêmes de leurs députés d’avec les autres qui n’étaient que de la suite, ils entrèrent". Dans cet exemple, il n’a que le sens général de "séparation".

Le Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-1935) enregistre le seul sens de "séparation", qualifié de didactique : "action par laquelle on met quelqu’un ou quelque chose à part, on le sépare d’un tout, d’une masse" (qui n’est illustré d’aucun exemple) et les extensions de ce sens dans les domaines scientifiques : "en termes de sciences, il désigne l’acte par lequel des êtres ou des objets, d’abord mêlés avec d’autres, s’en séparent ou en sont séparés pour être réunis en un groupe nouveau".

C’est dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) que sont recensés les deux sens : le sens français, didactique et scientifique, qui n’a rien d’infâme, et le sens emprunté à la langue anglaise.

Le sens français "action de séparer quelqu’un ou quelque chose d’un ensemble" est illustré d'une citation de Sartre : "le monde ne commence ni ne finit nulle part, car la ségrégation que l’existentialiste veut lui faire subir par rapport à la nature, ou plutôt à la condition humaine, est irréelle". Il serait indécent d'inférer de cet emploi que Sartre est raciste. Ségrégation est illustré aussi par cette autre citation : "parmi les influences qui depuis les origines ont diversifié les formes humaines de la préhistoire et de l’histoire et que l’on reconnaît être la ségrégation géographique, les métissages et les conditions du milieu, il semble bien que ces dernières soient appelées à jouer un rôle important". Ce mot est aussi en usage en biologie ("séparation de chromosomes homologues, ceux d’origine paternelle et maternelle, au moment de la méiose"), dans les techniques de construction ("rupture de l’homogénéité dans un mélange de matériaux de maçonnerie"), en géologie ("séparation, hors du corps endogène, de certains minéraux qui se concentrent sous des formes diverses à l’intérieur même de la roche"), dans la métallurgie ("séparation des diverses parties d’un alliage durant sa solidification").

Le sens moderne est propre à quelques pays : Etats-Unis d’Amérique et Afrique du Sud. C’est la "séparation radicale, régie par des lois, de la population de couleur d’avec la population blanche, qui affecte tous les lieux et moments de la vie quotidienne". Des exemples l’illustrent clairement : "les hommes de couleur dans son fameux film Hallelujah sont tous, comme il se doit, puérils, superstitieux, naïfs, sensuels, criminels, bornés. Les problèmes de la "ségrégation" et du quasi-esclavage ne sont pas posés dans un film où l'on cueille le coton, en chantant et en dansant" (Sadoul) et "en Afrique du Sud, la ségrégation a toujours été la politique officielle, en pratique ou en théorie". On pourrait citer d’autres pays où la ségrégation est "régie par des lois" ou inscrite dans le droit : les pays islamiques, où les non-musulmans, dits dhimmis, sont traités en sous-citoyens ; l’Inde, où les parias sont séparés de ceux qui sont intégrés à une caste.

L’histoire de ségrégation apprend que le sens français de ce mot n’a jamais rien eu d’infâme et que le sens moderne importé des Etats-Unis d’Amérique est étranger à la France et à la civilisation qu’elle a créée. C’est Alexis Carrel qui, le premier, a étendu ce mot à d’autres réalités (par exemple la division de la société en classes, la poursuite des études, etc.) que la séparation des races : "discrimination, de droit ou de fait, de personne, de groupes sociaux ou de collectivités, suivant la condition sociale, le niveau d’instruction". Hier, aux Etats-Unis et en Afrique du Sud, comme aujourd’hui dans les pays d’islam, la ségrégation est une réalité du droit. Elle est faite de lois écrites. Carrel l’a étendue aux faits qui ne sont pas juridiques : "discrimination de droit ou de fait", écrit-il. Carrel est un savant reconnu certes, mais c’est aussi un idéologue dont certaines thèses n’auraient pas détonné outre-Rhin entre 1933 et 1945. Pourtant, cela n’a pas retenu les idéologues du camp d’en face, les prétendus progressistes, de suivre la voie qu’il a tracée en étendant à toutes les réalités sociales la ségrégation. Les sociologues, qui idéologisent bien en toute occasion, l’ont acclimaté en France, pays fondé sur l’égalité en droit, sans aucun doute pour la noircir. C’est la "discrimination sociale de fait à l’égard d’individus ou de groupes d’individus en raison de leurs race, ethnie, religion, mœurs, sexe, âge, condition sociale", écrivent les auteurs du Trésor de la Langue française. Dans les exemples cités, la ségrégation affecte les jeunes ouvriers et les femmes : "cette ségrégation qui dans la vie civile sépare les jeunes bourgeois des jeunes ouvriers, il la ressentit comme une mutilation" (Beauvoir) et "pour les femmes, ségrégation à tous les échelons de la vie publique, barrage devant les postes de responsabilité, etc." (L'Express, 1966).

Certes le sens de ségrégation est atténué ou affaibli, mais l’affaiblissement du sens a rendu possible la "naturalisation" de ce mot américain ou sud-africain ou propre aux réalités de pays islamiques. Le phénomène d’extension du sens moderne à des réalités qui ne sont pas raciales touche aussi le dérivé ségrégationnisme. Il désigne la politique de ségrégation raciale qui a été appliquée en Afrique du Sud et aux Etats-Unis et qui l’est encore au Soudan ou en Arabie. Il désigne aussi, par analogie, un simple jugement, comme l’atteste l’exemple cité : "rien ne me met plus hors de moi que ce ségrégationnisme à la fois social et esthétique qui consiste à reconnaître comme un fait courant que les ouvriers sont incapables de beauté, comme hier (mais on ne s’y risque plus) les Noirs d’intelligence" (in Arts et loisirs, 1967).

Certes, la ségrégation est, chez les sociologues, une hypothèse qui consiste à rendre compte de faits sociaux à partir d’un terme emprunté au droit qui régit les rapports injustes ou inégalitaires ou méprisants que les hommes entretiennent entre eux. Or, l’hypothèse n’est pas validée par les faits : en Arabie peut-être, en France non. La seule validation qui en est donnée est celle de la langue – plus exactement l’emploi impropre et abusif des noms ségrégation, apartheid, discrimination. Elle n’a pas de réalité, elle est un simple effet verbal. Les sociologues, quoi qu’ils prétendent, ne font pas de la science, mais de la (mauvaise) littérature. Comme de simples Ponson du Terrail ou Eugène Sue ou Paul Féval, ils écrivent un feuilleton ou une longue série, dont tous les épisodes sont identiques : c’est le roman noir de la France.

 

 

23 octobre 2006

Complément à "jeûne" (note du 26 septembre)

 

 

 

 

 

La grande bouffe est-elle un " jeûne " ?

 

 

Dans Le Monde, au site de ce journal, le samedi 21 octobre, dans les kiosques, le dimanche 22 octobre 2006, un article intitulé "Ramadan à Oran", dont voici quelques extraits :

 

"Alors, pour se calmer les nerfs, ils (les musulmans) vont se livrer à la seule activité qui vaille, en période de ramadan : faire des courses, et de façon compulsive.

On achète tout ce qui passe ! On voit des soles, on achète ! On voit des crevettes, on achète ! On voit de la viande, on achète ! On accumule aussi toutes sortes de pains. On n’en fera rien, mais on s’en fout. Et demain, rebelote !, résume Nebil, rieur et désabusé.

Si les cafés et les restaurants d’Oran sont tous fermés, c’est la cohue dans les marchés. Le plus prisé est l’immense Medina J’dida, ou "marché de la Ville nouvelle", réputé pour son abondance et ses bas prix. En prenant garde aux pickpockets - fléau d’Oran -, on se fraie un chemin entre des têtes de mouton ensanglantées, des monceaux de dattes, des gâteaux de l’Aïd, des cageots de coqs vivants, de dindes, de lapins, que le vendeur égorge d’un geste preste avant de les tendre au client...

Pendant le ramadan, on ne mange pas, mais on ne pense qu’à ça, du matin au soir ! Finalement, ce mois de jeûne, c’est le mois de la bouffe !, s'esclaffe Seddik.

Lui et Nebil regrettent-ils que le carême fasse partie des cinq obligations de l'islam ? Ils sursautent. Pas du tout. On y tient, c’est un mois de fête !, répondent-ils, sincères.

Les Oranais, comme la plupart des Algériens, portent un regard à la fois chaleureux et distancié sur le ramadan. S’ils en déplorent la folie dépensière, ils en chérissent le côté festif, le temps passé en famille, le sentiment d’appartenance, les rituels, les plats et les gâteaux qu’on sert le soir : la h'rira (ou chorba), soupe traditionnelle à la tomate, aux pois chiches et à la coriandre. Les boureks, feuilletés de viande en rouleau ou en triangle. Le tajine h’lou, aux pruneaux et aux abricots. La chamiya, gâteau de semoule et de miel..."

 

 

 

Mme la journaliste du Monde, qui est allée constater sur le terrain ce en quoi consiste le ramadan, continue pourtant, malgré les faits, à nommer carème la grande bouffe.     

 

22 octobre 2006

Pratique

 

 

 

 

Le succès de ce nom est l’un des plus étonnants qui soit. Attesté pour la première fois en 1256, il est emprunté à practice, mot du latin d’Eglise désignant la vie quotidienne opposée à la contemplation. Ce mot est lui-même emprunté à praktiké, mot grec qui signifie chez Platon "savoir faire" par opposition à la science "spéculative". A l’origine, c’est un terme philosophique employé par les théologiens et qui, sous la forme practica, est devenu usuel dans la langue latine de la scolastique et du droit au Moyen Age (cf. Bloch et Wartburg, Dictionnaire étymologique de la langue française, P.U.F.). Terme de l’école et de la basoche, il est alors passé dans la langue commune, où il a pris des sens divers : "savoir-faire", "expérience qu’une personne a dans un métier", "façon d’agir", "actes extérieurs relatifs au culte", "clientèle", "fréquentation habituelle".

C’est dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) que la variété de ces sens anciens apparaît le plus clairement. Pour les Académiciens, c’est d’abord un terme didactique (celui de la scolastique) "qui n’est en usage qu’en parlant de ce qui se réduit en acte, dans un art, dans une science" et qui, entendu ainsi, est opposé à théorie, comme dans l’exemple "la pratique ne répond pas toujours à la théorie". Ainsi, on dit "mettre en pratique" pour dire "mettre en exécution des préceptes, des projets, des idées, etc.". Ce sens est illustré par la phrase : "il ne suffit pas de savoir les commandements de Dieu, il faut les mettre en pratique". Pratique a aussi une acception ordinaire. Il signifie "usage, coutume, manière, façon d’agir reçue dans quelque pays". Il désigne aussi l’expérience des choses du monde, comme dans "la pratique des affaires forme le jugement". Au pluriel, le nom se dit "des menées et des intelligences secrètes avec des personnes d’un parti contraire". Terme de commerce, il désigne la clientèle d'un boutiquier : "la chalandise que toute sorte de marchands, d’artisans et d’ouvriers ont pour le débit de leurs marchandises et pour le fait de leur négoce" ou "l’exercice et l’emploi que les procureurs et les médecins ont dans leur profession". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe s.), distingue dix-huit acceptions différentes, dont celle-ci : "il s’est dit de l’argent que les comédiens se procuraient par leurs représentations". Ce sens est illustré par ces vers de Corneille : "Ainsi tous les acteurs d’une troupe comique, / Leur poème récité, partagent leur pratique" (Illusion comique). 

Le nom pratique évolue comme d’autres noms étudiés dans ce Dictionnaire de la Nouvelle Langue française, tels manifestation, militant, création, créateur, propagande, stigmatisation. La théologie et la philosophie y donnent un sens que les sciences sociales et le marxisme diffusent dans la langue moderne. Les marxistes tiennent la pratique pour sacrée. C'est leur absolu que cette activité militante qui est censée transformer un jour la réalité sociale et économique. "La pratique ne s’identifie pas à la seule activité productrice. (...) Althusser a généralisé à toutes les formes de la pratique la structure formelle du mode de production, mais on peut discuter cette généralisation", est-il écrit en 1982 dans un ouvrage savant consacré au marxisme : 1982, c’était encore l’époque où d’innombrables savants et politiciens affirmaient sans rire que le marxisme était l’avenir de la France. Il est vrai que, quand il est employé au pluriel, pratiques a pour sens "actes extérieurs de la piété, de la dévotion" et que, entre les idées dévotes et les croyances marxistes, la différence est mince.

Le marxisme ayant sanctifié pratique, la sociologie l’a adoubé. Elle étudie les pratiques sociales et les pratiques culturelles. La pratique sociale, c’est le "comportement habituel d’un individu ou d’un groupe" ; et si ce comportement tient au divertissement (acheter un disque, assister à un concert des Rolling Stones, regarder la télévision ou un film), la pratique est dite culturelle. Pour illustrer ce sens, les auteurs du Trésor de la Langue française citent un sociologue qui étale sa Bêtise, tel un bobo ses fesses sur un canapé de Starck : "Analyser sociologiquement une pratique sociale quelconque revient à expliquer cette situation apparemment contradictoire où l’on peut dire que toute pratique sociale est le produit de régularités objectives, alors que chaque pratique sociale présente des caractéristiques différentes d’un individu à l’autre".

Si Flaubert lisait cette phrase dévote, il aurait de quoi rire pendant au moins un siècle.

 

 

 

21 octobre 2006

Réfugié

 

 

 

 

Ce nom est la forme substantivée du participe passé du verbe réfugier, dérivé de refuge, "asile". En 1435, ce verbe est attesté au sens de "trouver asile". L’emploi de réfugié comme nom date de 1576 et celui du verbe réfléchi (se réfugier) de 1597. En 1572, réfugié est employé pour qualifier des choses : les biens réfugiés sont des biens "mis à l’abri". En 1636, il est attesté dans le sens, aujourd’hui désuet, de "donner asile".

Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, le verbe est défini ainsi : "se retirer en quelque lieu ou auprès de quelqu’un pour être en sûreté" (id est en sécurité). Les exemples sont : "il s’est réfugié dans une église", "il s’est réfugié dans une telle ville, dans un tel royaume", "se réfugier chez un prince, auprès d’un prince". Pour ce qui est du nom réfugié, les Académiciens précisent : "on appelle absolument réfugiés les calvinistes qui sont sortis de France, à l’occasion de la révocation de l’Édit de Nantes".

Dans son Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe s.), Littré donne à ce nom deux sens : "celui ou celle qui s’est retiré(e) dans un autre pays pour échapper à la persécution" (ainsi les réfugiés polonais) et "il se dit des calvinistes chassés de France par la révocation de l’édit de Nantes". C’est dans ce sens que Voltaire l’emploie : "il y a dix mille réfugiés français à Berlin, qui ont fait de cet endroit sauvage une ville opulente et superbe". L’adjectif réfugié qualifie aussi le "style des auteurs protestants qui, résidant en pays étranger, depuis la révocation de l’édit de Nantes, n'écrivaient pas avec pureté, ou, du moins, n’avaient pas suivi les changements de la langue" : ainsi, selon Voltaire, "Bayle n’avait pas le style réfugié".

Ces deux sens sont exposés par les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : celui qui "se retire en quelque lieu ou auprès de quelqu’un pour être en sûreté" et "les réfugiés protestants et, absolument, les réfugiés, les calvinistes que la Révocation de l'Édit de Nantes fit sortir de France", et par les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) : "personne qui a trouvé refuge hors de sa région, de son pays d’origine dans lequel il était menacé (par une catastrophe naturelle, une guerre, des persécutions politiques, raciales, etc.)" et "exilé protestant qui a quitté la France après la Révocation de l’Édit de Nantes". Le style réfugié est celui des écrivains protestants qui, exilés hors de France, ignoraient les usages nouveaux introduits dans la langue française.

C’est aussi le nom qui a été donné en mai et juin 1940 aux habitants de l’Est et du Nord de la France qui ont quitté leur village ou leur ville menacés par les armées d’Hitler. Saint-Exupéry l’emploie dans ce sens : "Leur village, depuis dix jours, était inlassablement traversé par des réfugiés du Nord. Ils ont assisté, dix jours durant, à cet intarissable exode".

Ce nom a été en usage pendant de longs siècles dans le cadre de l’histoire de France et des événements tragiques qui l’ont bouleversée. Aujourd'hui, plus de deux millions de Français ont trouvé un asile en Grande-Bretagne, aux Etats-Unis, en Belgique, en Suisse, etc. soit pour fuir la misère et le chômage, soit pour ne pas finir fonctionnaire territorial végétant sous la coupe d'un quelconque politicien, soit pour exprimer leurs talents et leurs mérites, soit pour jouir des fruits de leur travail, soit pour échapper à la voracité fiscale d'un Léviathan en faillite, soit pour ne pas vivre en parasite aux crochets de leurs campatriotes laborieux. Ils sont dix fois plus nombreux à avoir quitté, malgré eux, la France que les Huguenots en 1685. Or aucun de ces Français n'est nommé réfugié. Aucun journaliste, aucun homme politique, aucun sociologue, aucun professeur d'un collège de France, etc. ne jugent juste de les désigner de ce terme juste. Réfugiés est réservé à d'autres. Seuls les ressortissants de pays du tiers-monde qui s’invitent à la table de l’Etat providence moribond et aux guichets de l’assistance sociale à l’agonie sont nommés réfugiés économiques. C'est un euphémisme. Les désigner ainsi n’est pas neutre : c’est laisser croire qu’ils ne seraient plus chez eux "en sûreté". Il est même parmi ces réfugiés des activistes qui n’auraient en rien détonné dans le troisième Reich de 1933 à 1945 (FIS, En-nahda, Sentier lumineux, Frères musulmans, Loups gris, etc.) et qui, s’ils avaient accédé au pouvoir dans leur pays natal, agiraient en tyrans ou en autocrates gloutons. En dépit de cela, ils ont obtenu l’asile politique en France où ils sont qualifiés sans rire de réfugiés politiques.

 

 

17 octobre 2006

Détournement

 

 

 

 

 

 

Le nom détournement, qui nous est familier à la fois parce qu’il est d’un emploi courant et qu’il a été formé suivant un processus commun (au verbe détourner est ajouté le suffixe – ment, signifiant "action de"), ne figure pas dans les six premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1835). C’est à partir de la septième édition, publiée en 1878, que les Académiciens le relèvent. Ils le définissent de façon fruste. Dans la huitième édition (1932-35), ils se contentent des mots "action de détourner", illustrant ce sens par le "détournement d’un cours d’eau" et par l’emploi figuré – le détournement de fonds ou de titres étant "l’action de disposer de sommes ou de titres dont on n’a pas la libre propriété".

Pourtant, le nom est ancien. Il est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle au sens "d’empêchement" ; puis, au début du XVe siècle, au sens de "changement de direction" et, au milieu du XVIe siècle. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe s.), relève deux sens : "action de détourner" (par exemple la tête) et "soustraction frauduleuse" (de fonds, de deniers, de papiers, de titres, de mineur, de mineure). Les Académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication), ne relèvent que deux sens : "action de détourner quelque chose " (un cours d’eau par exemple)  et, comme terme de droit, "le fait de soustraire illégitimement quelque chose à sa destination pour en faire son profit personnel" (détournement de biens, de fonds, de titres, d’une succession, d’actif, de pouvoir, de mineur, d’avion). Le Trésor de la Langue française relève aussi deux sens : "action de changer la direction initiale d’une voie" (cours d’eau, avion, révolution) et, comme terme de droit, l’action de soustraire un bien ou une personne à autrui.

C’est peu. Les auteurs de dictionnaires sont timides. Alors que le mot est défini en quelques lignes, le phénomène qu’il désigne est massif dans la culture, la publicité, les arts. S’il existe quelque chose dont on puisse dire qu’il caractérise la modernité – comme un trait propre et spécifique -, c’est le détournement de sens (que l’on nomme parodie), de formes, d’objets, de textes, d’œuvres, etc. Détourner une œuvre ou un texte est l’activité préférée des modernes. Elle touche tous les domaines, aussi bien l’art que la pub, le savoir, les variétés, l’histoire, la politique. Un hurluberlu peint une paire de moustaches sur un tableau célèbre de Vinci, il nomme le barbouillage obtenu LHOOQ (elle a chaud au cul), ça fait pleuvoir des millions de dollars sur le faiseur de moustaches. C’est ainsi qu’en usent les chansonniers : la vache à mille francs, chantaient-ils dans les années 1960, quand le prix de la viande augmentait tous les jours, parodiant la valse à mille temps de Brel. Les publicitaires en sont les spécialistes. Leurs messages ne sont que des détournements de sens ou de forme de grandes œuvres. Les idéologues sont comme la pub et la com. : ils détournent. L’appel du 18 juin devient l’appel du 18 joint. Les CRS sont rebaptisés SS, le retour de clandestins chez eux déportation raciale, la désobéissance aux lois démocratiquement votées par les délégués du peuple souverain résistance (à laquelle, bien entendu, les parents ou les grands-parents ont refusé naguère, par veulerie, de participer), comme si le législateur était à la solde d’une armée d’occupation. Le titre du journal Libération, l’organe des bobos nantis, des puissants, des voraces et des milliardaires du show biz, est un détournement de sens. C’est L’Occupation qu’il aurait dû se nommer. Les images, les slogans, les œuvres d’art, les belles phrases, les livres, les événements historiques, etc. tout est occasion de détournement. Il semble que ça rapporte gros sur le plan symbolique et en fric, autant que les détournements de fonds. Voilà à quoi se ramènent de nos jours l’innovation, l’invention verbale, l’expérimentation formelle.

Les Modernes croient qu’ils sont supérieurs à tous ceux qui les ont précédés. Pure illusion : ils se contentent de les répéter dans la dérision, la posture, le masque, le leurre, la farce, le burlesque. Ils sont persuadés de jouer sur une scène d’opéra, ils sont dans les coulisses d’un opéra bouffe. Dans La lutte des classes en France en 1848, Marx disait (en substance) que l’Histoire ne se répétait pas ou que, si elle était amenée à bégayer, elle le faisait toujours dans le ridicule. C’est ce à quoi on assiste dans la modernité. Les grandes œuvres relèvent de l’art ; détournées, elles ne sont plus rien – sinon, pour citer Beckett, un râle vagi : le cri premier et ultime d’un nouveau-né qui rend l’âme.

 

 

 

 

 

16 octobre 2006

Intervention

 

 

 

 

 

Ce mot, emprunté à la langue latine du droit, est attesté depuis 1322. Le premier sens est "action d’intervenir". Longtemps, il a été le seul. C’est ainsi qu’il est défini dans les quatrième, huitième, neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1762, 1935, en cours de publication), par Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe s) et par les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994). Ce qui diffère d’un emploi à l’autre, ce sont les domaines dans lesquels se fait l’intervention ("une affaire controversée", "un procès", "un acte", "quelque affaire", "des négociations", "la conduite de la vie", "la Bourse", "l’économie") et l’identité de la personne ou de la "chose" qui intervient : "l’autorité souveraine", "le gouvernement français", "les sens", "la philosophie", "la justice", "les pompiers", "la force", "la police", "les banques centrales", "l’État", "les intellectuels" (pendant l’affaire Dreyfus), "le Souverain Pontife", "la grâce", "la Providence", "l’En Haut", "Dieu" (emploi qu’illustrent les Académiciens en 1935 ainsi : "spécialement, en termes de dévotion, intervention divine"). Cet extrait de L’Ancien régime et la Révolution en illustre le sens  : "le gouvernement s’introduisait sans cesse dans la sphère naturelle de la justice (...) : comme si la confusion des pouvoirs n’était pas aussi dangereuse de ce côté que de l’autre, et même pire ; car l’intervention de la justice dans l’administration ne nuit qu’aux affaires, tandis que l’intervention de l’administration dans la justice déprave les hommes et tend à les rendre tout à la fois révolutionnaires et serviles" (Tocqueville).

L’intervention a pour contraire la résignation, laquelle consiste à ne pas rien faire, et cela, conformément au principe de non-intervention , défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) : "principe du droit international selon lequel l'intervention est illégitime, sauf si elle est demandée par l’État dans lequel elle doit avoir lieu, ou si elle est prévue par un accord, un traité, une décision d’un organisme international" et par Littré : "non-intervention, système de politique internationale dans lequel on prétend que les gouvernements n’ont pas le droit d’intervenir à main armée dans les affaires et les troubles les uns des autres". Quand les autorités du Soudan ont purifié, entre 1981 et 2002, les provinces du Sud du pays de toutes les populations qui étaient jugées alors nuisibles ou inférieures, parce qu’elles n’étaient pas musulmanes (il y eut environ un million de morts), les autorités des pays dits civilisés, Kouchner le reître de l’ingérence en toutes choses à leur tête, ont préféré détourner les yeux pour regarder ailleurs et se sont abstenues d’intervenir pour faire cesser un génocide en cours.

L’emploi du nom intervention en chirurgie, au sens "d’opération", est attesté en 1877. Dans la huitième édition (1935) du Dictionnaire de l’Académie française, ce sens est glosé ainsi : "en termes de médecine, intervention chirurgicale, intervention d’un spécialiste".

Les autres sens d’intervention sont récents et propres à la modernité. Le premier de ces deux sens n’est pas relevé dans les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935) : uniquement dans la neuvième édition en cours de publication ("action, démarche qu’on accomplit, en tant qu’intermédiaire, en faveur de quelqu’un" - ce qu’illustre la phrase : "solliciter l’intervention d’un supérieur auprès d’une autorité pour appuyer une demande") et, bien entendu, dans le Trésor de la Langue française (1972-1994 : "démarche auprès de quelqu’un pour obtenir quelque chose" - synonymes : intercession, médiation, piston (fam.), recommandation). Le second est glosé ainsi dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : "spécialement : le fait de prendre la parole au cours d’un débat, d’une discussion, etc.", comme dans les fragments de phrases suivants : "intervention d’un orateur", "intervention au Sénat", "intervention radiophonique, télévisée du chef de l’État". La définition du Trésor de la Langue française, dans laquelle il est fait allusion à l’improvisation, est plus intéressante, dans la mesure où elle explique les dérives symptomatiques que l’on constate actuellement dans l’emploi d’intervention  : "participation, souvent improvisée, à un débat, à une discussion, à une séance et, par métonymie, paroles prononcées à cette occasion", comme l’illustre cette citation : "dans la controverse, il avait le génie de l’intervention décisive. Il attendait que chacun eût exprimé ses vues. Puis il prenait la parole. Son esprit lucide et perçant fonçait droit au cœur du sujet" (Martin du Gard, 1955).

Depuis quelques années, intervention remplace engagement. Engagement sonne rance, Légion étrangère, Sartre, Beauvoir, collabo. Intervention fait moderne, branché, un brin occulte et nouvelle religion. C’est le mot fétiche du gauchisme culturel. Il déclenche la logorrhée inepte et convenue. Pour qu’une installation ou quelque autre performance soit réussie, non pas au sens où elle marque les esprits, épate les bobos gogos, scandalise les bourgeois, mais au sens où elle déclenche le mécanisme des subventions, il faut qu’elle soit interrompue par l’intervention, subversive, rebelle, anticonformiste et tout ce que l’on voudra d’autre, de "l’artiste" subventionné qui a conçu l’installation ou la performance. Il intervient en découpant un gigot au couteau électrique ou en dépeçant un lapin, ou en disant des vers écrits en bambara ou dans la langue des Aborigènes d’Australie, ou en se barbouillant le corps de tags de couleurs vives, etc. et tout ce que l’on voudra d’autre. L’essentiel est que l’intervention ait l’air improvisée et heurte par son incongruité les rares spectateurs, même si elle a été mille fois répétée et qu’elle fût convenue comme le clou de l’expo. Dans le charabia situationniste, l’intervention de l’artiste a la même fonction que celle des CRS dans une manif. Elle permet de créer une situation à laquelle les amateurs d’art sont conviés, ne serait-ce que pour subvertir la notion même d’art et en ôter tout caractère sacré – que l’art n’a plus depuis des siècles. Dans les colloques universitaires très savants et même savantasses (en sciences sociales ou humaines), il n’y a plus de conférencier, ni même de "communicant", ni même de chercheur invité à exposer devant ses confrères les résultats de ses "travaux" de l’année, mais, comme dans un sit-in, une performance ou une installation du gauchisme culturel, des "intervenants".

Intervenir aujourd’hui, c’était en 1950 s’engager. Alors, quand on était artiste, on exprimait sa préférence pour Mao, Staline, Castro, Pol Pot, Kim Il Sung et autres tyrans à moustaches ou à barbe. On restait dans l’ordre politique. En 2000, les artistes engagés n’expriment plus publiquement leur préférence pour les moustachus ou les barbus. Ils se tiennent à l’écart du politique. Ils restent dans leur champ. Ils interviennent, non pas pour le cultiver, mais pour qu’il reste en friches. Ils ne subvertissent qu’eux-mêmes. L’intervention est leur manière à eux d’ironiser sur ce qu’ils font et ce qu’ils sont.

 

 

04 octobre 2006

Indigène

 

 

 

 

 

C’est Rabelais qui le premier a introduit en français cet adjectif latin (Pantagruel, 1532), sans en changer le sens. En latin, indigena s’applique à des personnes qui vivent dans le pays dont elles sont originaires ; en français aussi. Voltaire l’emploie dans ce sens-là : "qui est établi de tout temps dans le pays où il habite" (1769, Essai sur les mœurs). Au XVIIIe siècle, la description de la nature progressant, cet adjectif s’est dit d’une plante ("originaire du pays où il se trouve") et d’un animal : ils sont ainsi distingués des plantes et des animaux exotiques.

Au XVIIIe siècle, cet adjectif est employé pour la première fois comme nom. Il désigne dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762, quatrième édition) le "naturel d’un pays". Quelques années plus tard, il se dit de "la personne faisant partie d’une population qui était implantée dans un pays antérieurement à la colonisation". Au cours des deux derniers siècles, le sens d’indigène n’a pas changé. Dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré y donne deux sens : "1° qui est originaire du pays" (animaux, productions, médicaments indigènes) et "2° qui est établi de tout temps en un pays, en parlant des nations". Ce sens est illustré d’un exemple éloquent tiré de Voltaire (Essai sur les mœurs) : "ce sont les peuples de l’Arabie proprement dite, qui étaient véritablement indigènes, c’est-à-dire qui, de temps immémorial, habitaient ce beau pays sans mélange d’aucune autre nation, sans avoir été jamais ni conquis, ni conquérants". Littré note que les habitants d’un village sont parfois nommés familièrement et par dérision des indigènes.

Les auteurs du Trésor de la langue française reprennent le classement établi par Littré. Indigène se rapporte aux choses (végétation indigène) et aux personnes (qui est originaire du pays où il habite) : dans ce dernier emploi, il s’oppose à étrangers, immigrants, conquérants. Quand il est un nom, indigène désigne les personnes natives du pays où elles vivent et où leurs ascendants ont vécu depuis une époque reculée.

 

De fait, en France, les indigènes sont ceux qui sont nommés parfois les Français de souche ou, tout simplement, les Français. Il n’y a pas d’autres indigènes qu’eux. Ils vivent dans le pays dont ils sont originaires depuis la nuit des temps. Ils sont indigènes au sens propre de ce terme, mais aussi dans le sens qui apparaît à la fin du XVIIIe siècle, au moment où s’observent les premiers faits de colonisation – c’est-à-dire le transport massif de populations d’un pays dans un autre. Les indigènes composent cette population qui était implantée en France antérieurement à l’arrivée massive de gens venus de pays tiers et organisés en colonies sur son sol.

 

Depuis deux décennies, les puissants de l’idéologie ont décidé de tenir les populations étrangères, venant de pays tiers, ou d’origine étrangère, récemment installées en France, pour des indigènes et même pour les seuls indigènes de France, les autres, les Français, les véritables indigènes, étant des intrus, des gêneurs ou des étrangers. Cette manipulation est manifeste dans la langue, où le mot indigène est utilisé comme une arme. Ceux qui transforment les mots en armes ont de qui tenir : le modèle, ce sont les nazis. Ces indigènes d’un nouveau genre sont nommés par les activistes de l’ultra-gauche gauchiste et gauchisante les indigènes de la république. Attention, ce n’est pas une désignation ironique : elle est à prendre au premier degré ou, comme on voudra, au pied de la lettre. Ces populations, toutes honorables qu’elles sont, ne sont en rien des indigènes. Elles sont composées d’étrangers, de colons, d’immigrants, de conquérants – d’indigènes non. C’est par abus qu’elles s’approprient la qualité d’indigènes ou qu’on les qualifie d’indigènes, sans doute pour qu’un jour, elles revendiquent à leur profit la loi du premier occupant et les droits qui y sont liés. De même, les beurs portant un uniforme dans le film de propagande Indigènes étaient, dans la réalité, entre 1943 et 1945, puis lors des guerres coloniales, les soldats de l’Armée d’Afrique, composée de Pieds-noirs et d’Européens et de soldats recrutés en effet parmi ceux que l’on appelait, à juste titre, quand ils se trouvaient dans leur pays, les indigènes : ils habitaient le pays (Maroc, Algérie, Tunisie, Mali, Sénégal) qui était celui de leurs parents et de leurs ancêtres depuis la nuit des temps. Mais débarqués en Italie et en France, ces soldats n’étaient plus des indigènes, pas plus que les soldats américains ou anglais qui ont foulé le sol de France à compter du 6 juin 1944.

De fait, ce nom est l’un des plus détestables qui soient : parce que, longtemps dans les colonies, il a été un terme de mépris et parce que, aujourd’hui, il fait l’objet d’une de ces manipulations historiques et idéologiques dont les ultras sont coutumiers, du type "parti des 75000 fusillés", "Mitterrand héros de la Résistance" ou, en 1981, "changer la vie".

 

 

03 octobre 2006

Revendication

 

 

 

 

 

 

Le mot est moderne, non pas par sa forme, mais par son sens. Les linguistes expliquent savamment que la forme de ce nom, ainsi que revendiquer, a été refaite à partir des deux mots latins, en usage dans le droit, rei vindicatio : "action de réclamer une chose". En français, il est attesté pour la première fois en 1506 dans le Nouveau Coutumier général comme terme de jurisprudence au sens de "action de réclamer une chose qui nous appartient et qui est entre les mains d’un autre". C’est ainsi qu'il est défini en 1762 dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française : "action de revendiquer", c’est-à-dire de "réclamer une chose qui nous appartient et qui est entre les mains d’un autre". Deux exemples l’illustrent : "revendication d’un terrain" et "exercer une action en revendication". Ils précisent aussi que ce nom "n’a d’usage qu’en style de pratique" (id est de jurisprudence). Cet autre exemple, cité dans l’article consacré à revendiquer, est éloquent : "revendiquer un livre, quelque partie d’un ouvrage, quand un autre s’en est déclaré l’auteur". La revendication est légitimée par un texte écrit ou par une coutume attestée. Elle a le droit pour elle.

Le mot, relativement ancien, a eu un emploi limité à la seule justice pendant trois siècles. Le sens a évolué, comme cela se passe souvent, par extension, la revendication en justice, fondée sur un droit, servant de modèles aux revendications sociales ou autres.  Les sens actuels datent de 1861 ("action de réclamer ce qu’on regarde comme un droit", Proudhon) et de 1927, comme terme de psychopathologie pour désigner un délire ou une psychose. Littré relève le premier de ces deux sens modernes dans son Dictionnaire de la Langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe siècle) à l’article revendication ("dans le langage général : action de réclamer ce que l'on regarde comme un droit", qu’il illustre de l’exemple "la revendication de la liberté, des droits politiques"). Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935), distinguent aussi deux sens, celui qui est en usage dans le droit et le sens étendu : "il se dit aussi, dans le langage ordinaire, de l’action de réclamer ce qu’on regarde comme un droit". Dans la langue moderne, ce second sens éclipse le premier sens juridique ("action en justice par laquelle une personne fait reconnaître le droit de propriété qu’elle a sur un bien"), comme l’atteste l’article revendication du Trésor de la Langue française (1972-1994), où il est cité en premier : "1. action de revendiquer, de réclamer ce qui est considéré comme revenant de droit, comme dû, comme indispensable". Les synonymes en sont demande, exigence, prétention, réclamation. Les exemples sont revendication économique, politique, sociale, territoriale, revendication de justice, de liberté, de paix. Ce nom est même devenu l’oriflamme de la révolte chez les idéologues comme Jaurès (1911 : "quand la bourgeoisie s’est sentie menacée par la revendication propre du prolétariat, elle s’est ruée à de furieuses répressions") ou comme Martin du Gard (1913 : "Je vois l’extension monstrueuse des puissances de l’argent ; toutes les revendications les plus légitimes écrasées et maintenues sous sa tyrannie").

La modernité accordant tous les droits à tous et à chacun, "l’envie du pénal" multiplie les procès à l’infini. Tout est objet de revendications. A la clé, il y a dommages sonnants et réparations trébuchantes. Quand tous les droits, même ceux qui sont imaginaires, sont permis, il est naturel que revendications, employé au pluriel et dans un sens étendu, signifie "récriminations incessantes", comme chez Courteline (1893 : "en homme persécuté de revendications criardes, éternellement tiraillé entre ses bonnes intentions et l’impossibilité de les réaliser faute de capitaux suffisants…") et chez Duhamel (1933 : "parfois, la querelle expirait en radotages, en revendications rabâcheuses"). L’obsession revendicative finit même par se transformer en délire : c’est "l’attitude délirante chronique systématisée, caractérisée par une activité psychique polarisée vers l'obtention de satisfactions, de réparation pour des injustices supposées", comme l’écrivent les auteurs du Trésor de la Langue française qui pensent bien en toute chose, citant pour attester la réalité de ce délire le psychologue Virel : "dans le délire de revendication, on constate une idée prévalente à forte charge affective orientée vers les recherches d’une satisfaction à obtenir".

On ne saurait mieux expliquer les succès furieux de ces revendications en tout genre et de toute espèce dans la France actuelle.

 

 

 

 

02 octobre 2006

Islamisme

 

 

 

Retour sur islamisme  

 

 

 

Ce nom apparaît pour la première fois en 1697 dans un ouvrage, Bibliothèque orientale (ou Dictionnaire universel contenant généralement tout ce qui regarde la connaissance des peuples de l’Orient, leurs histoires et traditions, véritables ou fabuleuses, leurs religions, sectes et politique, leurs gouvernements), dont l’auteur, dénommé Barthélemy d’Herbelot de Molainville fut longtemps, au Collège de France, titulaire de la chaire de langues orientales. C’est donc un mot savant et d’usage longtemps restreint. Herbelot, en 1697, n’aurait sans doute pas osé imaginer que ce mot factice devînt un jour populaire. Il est formé par adjonction du suffixe isme au nom islam. Le suffixe est français, le nom est emprunté à l’arabe : le mot obtenu n’existe pas en arabe, il est français. Herbelot l’a fabriqué pour intégrer le nom islam, devenu islamisme, à la série de noms désignant des religions et tous terminés par isme : christianisme, athéisme, catholicisme, protestantisme, hindouisme, bouddhisme, etc.

Il est relevé dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française à partir de la quatrième édition en 1762, toujours avec le même sens : "nom que prend le mahométisme". Il est précisé aussi que ce nom "se dit aussi relativement aux pays mahométans dans le même sens que chrétienté par rapport aux chrétiens". Dans la huitième édition (1935) de ce même Dictionnaire, la définition est, à quelques mots près, identique : "nom que l’on donne quelquefois au mahométisme" et "il se dit aussi relativement aux pays mahométans, dans le même sens que chrétienté par rapport aux pays chrétiens".

Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe s.), reprend la définition de ce mot qu’il scinde en deux acceptions : "1° la religion de Mahomet" et "2° l’ensemble des pays où règne cette religion, dans le même sens que chrétienté par rapport aux pays chrétiens".

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994, 16 volumes, des dizaines de milliers de pages) réduisent ces deux acceptions à une seule. De fait, ils reviennent à ce qui était la norme dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) et à la volonté d’Herbelot, qui a fabriqué ce mot. Dans le volume 10 (publié en 1983 – il y a donc vingt-trois ans, et non pas trois siècles), ils écrivent à l’entrée islamisme "religion des musulmans. Synonyme islam". Les exemples cités confirment la définition : "le pacha, d’après un texte du Koran qui était favorable à l’accusé, lui donna l’alternative ou d’être pendu une seconde fois, ou de se faire turc. Aboulias préféra ce dernier parti, et pratiqua pendant quelque temps l’islamisme" (Lamartine, 1835) ; "l’islamisme, par la plus flagrante contradiction, n’a-t-il pas vu dans son sein un développement de science purement rationaliste ?" (Renan, 1890) ; "après la conquête de Jérusalem par les Arabes, la plupart des Chrétiens durent se convertir à l’islamisme pour échapper aux supplices" (Adam, 1902).

Voilà ce qu’il en est d’islamisme.

Cependant, depuis quelques années, des idéologues, qui se plient aux diktats des muftis, imams, ayatollahs, cheikhs exerçant en France et en Europe, enjoignent de distinguer l’islamisme de l’islam, parce que ces hiérarques se sentiraient insultés ou stigmatisés ou victimes d’on ne sait quel complot quand ces deux mots sont synonymes. Il est des auteurs de dictionnaires, Petit Larousse par exemple, qui se sont soumis à l’injonction, à dire vrai menaçante. C’est aussi le cas des Académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication). A islamisme, ils donnent, en dépit de l’histoire, deux sens : "1. Religion musulmane, islam" et "2. Mouvement politique et religieux prônant l'expansion de l'islam et la stricte observance de la loi coranique dans tous les domaines de la vie publique et privée. Aujourd’hui, (ce mot) désigne plus particulièrement un mouvement politique et idéologique se réclamant des fondements de l’islam et qui peut prendre un caractère extrémiste". Les Académiciens ont accepté de raser les murs. En dépit de cela, ils ne tranchent pas le nœud gordien des liens étroits et serrés entre l’islamisme (dans le nouveau sens 2.) et l’islam. Pour eux, il est évident que les réalités désignées par ces deux noms sont si étroitement liées qu'elles ne peuvent pas être séparées. "Expansion de l'islam" et "stricte observance de la loi coranique dans tous les domaines de la vie publique et privée" sont deux des fondements du droit musulman et deux des piliers de la politique islamique de l'Arabie saoudite, pays mosquée.

 

 

01 octobre 2006

Identité

 

 

 

 

 

 

Ce qui caractérise ce nom depuis trois siècles, c’est son succès croissant, tel qu’on peut l’établir à partir d’éditions successives du Dictionnaire de l’Académie française. Les articles qui y sont consacrés sont de plus en plus longs d’une édition à l’autre. Dans la quatrième édition de ce dictionnaire (1762), la définition d’identité en expédiée une courte phrase : c’est "ce qui fait que deux ou plusieurs choses ne sont qu’une". Dans la huitième édition (1935), l’article est quatre fois plus long ; aujourd’hui, dans la neuvième édition (en cours de publication), il est deux fois long qu’en 1935 et alors qu’en 1762, identité avait une seule signification, élémentaire et même fruste, en 2006, les Académiciens y donnent quatre acceptions distinctes.

Quant au moteur de recherche Google, il propose plus de trente millions de pages quand il est interrogé sur l’identité. De deux lignes en 1762 dans le Dictionnaire de l’Académie française à plus de trente millions de pages aujourd’hui : voilà qui donne une idée de l’extension quasiment à l’infini des emplois de ce nom. Non seulement les sens se sont multipliés (sans doute est-ce l’effet de la bureaucratisation croissante du monde, les bureaucraties étant soucieuses d’établir l’identité de leurs administrés, ressortissants, ayants droit, etc. et multipliant cartes et contrôles d’identité ?), mais encore le mot a changé de domaine. En 1762, il était confiné dans la didactique : c’était un mot de docteur ou de pédant. Il est aujourd’hui commun et général, aussi bien celui dans la bouche ou sous la plume des docteurs en sociologie et autres sciences sociales ou humaines de l’Université de Dijon que des jeunes de banlieue.

Ce nom est attesté au début du XIVe s. au sens de "ce qui fait qu’une chose ou une personne est la même qu’une autre et qu’il n’existe aucune différence entre elles" et cela, conformément au sens du nom latin identitas dont il est le calque et qui signifie "qualité de ce qui est le même", identitas étant dérivé de l’adjectif du latin classique idem au sens de "même" ou de "le même". C’est dans la seconde moitié du XVIIIe s et dans la première moitié du XIXe s (de 1756 à 1851) que le nom s’est enrichi de sens nouveaux, lesquels sont parfois une simple extension du premier sens : ainsi, en 1797, il est attesté au sens de "caractère de ce qui, sous divers noms ou aspects, ne fait qu’une seule et même chose" ; en 1756, chez Voltaire, au sens de "caractère de ce qui est permanent" et de "conscience de la persistance du moi". De la philosophie, le mot s’étend aux mathématiques, puis à la logique. Le sens administratif apparaît pendant les événements nommés Révolution, en 1801 exactement, alors que le général Bonaparte établit son pouvoir personnel : c’est le "fait qu’un individu est bien celui qu’il dit être ou présumé être". En 1881, il est décidé d’instituer une plaque d'identité annonciatrice des cartes d’identité modernes, lesquelles, longtemps, n’ont pas été obligatoires.

Si l’on exclut les emplois spécialisés en mathématiques, logique, médecine légale et administration, il apparaît que identité a deux sens principaux, nettement distincts, comme le montre clairement l’article identité du Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe s.) de Littré. C’est la "qualité qui fait qu’une chose est la même qu’une autre, que deux ou plusieurs choses ne sont qu’une" et la "conscience qu’une personne a d’elle-même". Les deux sens, à savoir "l’exacte ressemblance entre des êtres, des choses qui ont une existence distincte" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication) et le "caractère de ce qui, dans un être, reste identique, permanent, et fonde son individualité" (ibidem), sont séparés par un fossé conceptuel. Un même terme désigne deux concepts. Voltaire en a eu conscience. Dans le Dictionnaire philosophique, il le définit de cette manière : "ce terme scientifique ne signifie que "même chose" : il pourrait être rendu en français par mêmeté". Dans le second sens, qui apparaît justement chez Voltaire en 1756, à savoir "conscience de la persistance du moi", ce n’est pas le concept de mêmeté qui nourrit ce terme, mais un autre concept que l’on peut désigner du terme d’ipséité, formé à partir du mot latin ipse, qui signifie "en personne", "lui-même", "elle-même". De la ressemblance entre deux ou plus de deux objets, personnes, grandeurs ou animaux, l’identité est transportée à un objet ou à une personne unique pour signifier la persistance dans le temps de cet objet ou de cette personne. Ce mot est enté sur deux concepts distincts : la mêmeté (ou ressemblance entre deux ou plus de deux objets ou personnes) et l’ipséité (ou conscience qu’a un individu de sa permanence dans le temps : il reste lui-même, il ne s’aliène pas à autrui, il sait qui il est). Voltaire écrit, pour illustrer ce dernier concept : "John Locke est le premier qui ait fait voir ce que c’est que l’identité et ce que c’est que d’être la même personne, le même soi" ou encore : "c’est la mémoire qui fait votre identité ; si vous avez perdu la mémoire, comment serez-vous le même homme ?".

Il est un emploi récent du nom identité que les sciences humaines et sociales ont introduit et généralisé dans la langue commune, en parlant de l’identité culturelle, des identités collectives ou de l’identité nationale. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) ignorent ces emplois. Pourtant, dans les années 1960-1970, il était souvent question dans les discours savants ou idéologiques de l’identité culturelle ou religieuse, ou des identités collectives forgées au cours de l’histoire par une religion, une culture, une nation, une civilisation. En revanche, les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, les relèvent : "par analogie : l’identité culturelle d’un peuple, l’ensemble des traits qui le définissent, tels que sa langue, ses mœurs, ses croyances" et "identité nationale : conscience d’appartenir à une nation en tant que telle". La note que les Académiciens y consacrent est brève, mais elle a le mérite d’exister. Selon eux, le sens collectif est un développement par analogie du sens de "conscience de soi". L’hypothèse est vraisemblable. Mais le fait est que, dans les identités collectives, c’est la mêmeté, autrement dit la ressemblance entre les membres du groupe, qui prévaut sur l’ipséité ou la conscience que le groupe aurait de lui-même. L’identité culturelle est ce que les membres d’un groupe ont en commun : règles, normes, représentations, valeurs, langue, et elle suppose que les membres du groupe adhèrent tous aux règles, normes, langue, etc. qui définissent cette culture. En fait, dans ce concept, la mêmeté prime sur l’ipséité : ce qui est exigé d’un groupe humain, ce n’est pas qu’il soit lui-même, c’est que ses membres se conforment à un modèle, généralement élaboré par des idéologues.

 

 

30 septembre 2006

Laïque

 

 

Laïc ou laïque ?

 

 

 

Quelle est la bonne orthographe ? La forme juste doit-elle être laissée à la décision de celui qui écrit ? Laïc est-il le masculin et laïque le féminin d’un même adjectif ? Ou bien sont-ce deux adjectifs distincts ? Y a-t-il de la raison là-dedans ? A ces deux formes, il convient d’en ajouter une troisième, lai, féminin laie, qui a été en usage en ancien français (il est attesté dès 1150 au sens de "illettré") et qui survit, bien qu’il soit mentionné comme vieux par les auteurs de dictionnaires, dans les expressions frère lai (ou convers) ou sœur laie (ou converse) – id est religieux qui sont accueillis dans un monastère ou un couvent sans qu’ils aient prononcé leurs vœux.

Lai, laïc, laïque ont le même étymon latin : l’adjectif d’Eglise laicus, emprunté au grec laikos, dérivé du nom laos signifiant "peuple". Lai, qui continue le latin laicus, est attesté en 1150 ; laïc, qui est emprunté au latin laicus, est plus tardif : il apparaît dans la langue en 1487. Ces deux adjectifs ou noms ont le même sens. Dans l’article qui y est consacré, l’adjectif lai, laie, mentionné comme vieux par les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994), est défini ainsi : "synonyme de laïque".

Jusqu’à la fin du XIXe siècle, les dictionnaires (celui de l’Académie française et celui de Littré) relèvent une seule orthographe admise : laïque. Littré mentionne que laïc est parfois employé au masculin et les Académiciens que la forme laïc est une variante de laïque. Mais le sens qu’ils y donnent ne varie pas. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762), c’est "qui n’est ni ecclésiastique ni religieux" et dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe s), c’est "1° qui n’est ni ecclésiastique ni religieux" et "2° qui est propre aux personnes laïques". Le mot est défini par Chateaubriand : "le nom laïque fut inventé pour distinguer l’homme qui n’était pas engagé dans les ordres du corps général du clergé" (Génie du christianisme, 1803). Lai, laïc, laïque, laïcité sont donc des mots propres à la religion chrétienne et en usage pour distinguer les clercs (ou "instruits") entrés au service de l’Eglise - prêtres, moines, moniales, religieux – des gens du peuple (le peuple de Dieu), souvent illettrés.

Or, ces mots chrétiens ont été brandis comme des oriflammes pour être opposés à la matrice qui les avait inventés et qui leur donnait sens. C’est l’institution de la laïcité, d’abord dans l’instruction publique (lois dites Jules Ferry, 1882), puis dans les institutions de la France (loi de séparation de 1905), qui a provoqué cette scission ou cette rupture, source de confusion, qui dure jusqu’à aujourd’hui. Ainsi, dans le Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1935, et neuvième édition, en cours de publication), les deux sens sont clairement exposés : l’ancien, celui que l’histoire a légué ("qui n’est ni ecclésiastique, ni religieux, ni du clergé séculier, ni du clergé régulier"), et le nouveau, celui qui a été introduit par l’institution de la laïcité ("qui est étranger à toute confession ou doctrine religieuse").

Mais, même dans l’édition en cours de publication de leur dictionnaire, les Académiciens adoptent une seule et même orthographe, laïque, et ne distinguent pas les deux sens par l’orthographe. Les exemples qu’ils citent le montrent : "Les membres laïques du conseil paroissial" et "réduction d’un prêtre à l’état laïque" (les militants de la laïcité instituée auraient écrit ou exigé que l’on écrivît : "les membres laïcs du conseil paroissial" et "réduction d’un prêtre à l’état laïc") ; et "morale laïque", "un État laïque" ("qui ne reconnaît aucune religion comme religion d’État"), "les lois laïques de Jules Ferry", "l’enseignement laïque" ("conforme aux principes de la laïcité"), "l’école laïque". Que le sens soit ancien ou nouveau, laïque s’écrit, selon les Académiciens, laïque, adjectif des deux genres, au masculin comme au féminin. Les Académiciens notent : "on écrit quelquefois laïc au masculin", mais sans préciser si c’est pour exprimer le sens ancien ou le sens nouveau. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), l’entrée laïque est écrite dans les deux orthographes : laïque et laïc, sans qu’une orthographe soit affectée en propre à l’un ou l’autre sens. Il est vrai que l’usage des écrivains est flottant. Ainsi pour désigner un homme sans religion, soucieux du bonheur de l’humanité ("il ne pouvait supporter les bonnes œuvres de sa femme, véritable sainte laïque, qui, sans y voir malice, avait fait le don de sa personne à l'humanité souffrante", Camus), Bourget écrit saint laïque et Aragon saint laïc.

Les auteurs de ce dictionnaire citent une remarque d’un bon grammairien, auteur d’un ouvrage sur les difficultés de la langue française, Dupré (1972) : "depuis la crise de 1880-1910 entre l’Église et l’État, l’usage s’est établi en France, de réserver les deux orthographes du mot à deux significations différentes : laïc s’écrit des chrétiens qui n’appartiennent pas au clergé ni aux ordres religieux (le nom correspondant est laïcat, "ensemble des laïcs") ; laïque s’écrit de ce qui respecte strictement la neutralité vis-à-vis des diverses religions". Autrement dit, il est exigé que la loi de 1905 soit marquée ou exprimée même dans l’orthographe, domaine où la loi de séparation ne s’applique pas et n’a donc pas lieu d’être, puisqu’elle ne porte que sur l’interdiction faite aux collectivités publiques de financer les cultes et l’exercice des cultes. On comprend la raison de cet usage nouveau : cacher l’origine chrétienne de laïque et du concept que ce terme désigne. Les militants de la laïcité n’acceptent pas que leur oriflamme verbale soit un mot spécifique du christianisme. Pourtant, telle est la vérité. L'usage qu'ils tentent d'imposer ne se généralise pas. Beaucoup ne le suivent pas, soit qu'ils l'ignorent, soit qu'ils ne veuillent pas qu'on leur impose un diktat. De fait, les Académiciens et les auteurs du Trésor de la Langue française ont raison de ne pas se prononcer sur la bonne orthographe de laïque. Ainsi, ils se démarquent des idéologues et comme ils sont attachés à la langue, ils ne se soumettent pas à l’idéologie, fût-elle bonne ou instituée.

 

28 septembre 2006

Citoyen

 

 

 

 

 

Le philosophe du Neveu de Rameau observait une fois l’an les hurluberlus qui hantaient le Palais Royal à l’affût d’une bonne fortune : "S’il en paraît dans une compagnie, c’est un grain de levain qui fermente… Il secoue, il agite ; il fait approuver ou blâmer ; il fait sortir la vérité ; il fait connaître les gens de bien ; il démasque les coquins ; c’est alors que l’homme de bon sens écoute, et démêle son monde". Aujourd’hui, "démêler son monde" est plus simple : il n’est nul besoin d’aller s’asseoir au Palais Royal, il suffit de rester chez soi, allumer le poste de radio ou de télévision, tendre l’oreille, écouter ce qui se dit. Au premier mot, le monde se démêle. Le grand discriminant, c’est l’emploi du nom citoyen comme adjectif dans les exemples que l’on entend tous les jours : mesure citoyenne, loi citoyenne, projet citoyen, comportements citoyens, avenir citoyen, décision citoyenne, association citoyenne, etc. Ce nom devenu adjectif est le plus efficace des révélateurs : il vaut le papier tournesol des TP de chimie. Si les crétins étaient une entreprise, on dirait que citoyen adjectif est leur logo. Il est le sceau de l’imbécile idéologie cul-bénit, gnangnan, bien pensante de la télé publique, des associations lucratives sans but, du show-biz, des milliardaires du sport spectacle, des Lang, Chazal ou Royal.

Au vu de ces succès, on pourrait croire que l’emploi de citoyen comme adjectif est si moderne qu’il n’est pas relevé dans les dictionnaires. Il n’en est rien. Le nom et l’adjectif citoyen apparaissent quasiment en même temps dans l’histoire de la langue. Le nom est attesté en 1154 ; l’adjectif quelques années plus tard dans les mots droit citoyen au sens de "droit civil" et dans gens citoyens. Mais dans la langue française des XVIe, XVIIe, XVIIIe s, citoyen est uniquement un nom. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), un citoyen est un "habitant d’une ville, d’une cité". Le sens moderne de "membre d’une communauté politique organisée" (cité, ville, nation, Etat) est ignoré et pour cause : il entre dans l’usage pendant les événements nommés Révolution. Les Académiciens relèvent l’emploi de ce nom dans la civilisation de l’Antiquité : "on appelait autrefois citoyens romains, non seulement ceux qui étaient nés à Rome, mais aussi ceux qui avoient acquis le droit et les privilèges de citoyen romain, quoiqu’ils fussent d’un autre pays". Ainsi Saint Paul (Saül, juif de Jérusalem) était "citoyen romain". Ils ne notent pas que citoyen soit employé comme adjectif dans la langue de leur temps.

 

L’emploi de citoyen comme adjectif ou en apposition entre dans l’usage au XIXe siècle, après les événements révolutionnaires qui ont contribué à l’assomption du citoyen au firmament de la politique. Dans le Trésor de la Langue française, cet emploi est précédé de la mention vieilli. Au XXe s. il aurait donc disparu ou serait désuet. Le sens est "qui concerne les citoyens" ou "qui est propre aux bons citoyens". Des exemples sont cités pour illustrer cet emploi : Musset (dans Le Temps, 1831 : "Je m’arrêtai contre une balustrade, c’était tout justement au-dessous d’un tableau citoyen. Je ne sais ce qu’il représentait de patriotique ; mais une foule considérable qui s’y était amassée semblait le dévorer des regards") ; Vigny ("Un grand fiacre largement numéroté entra au pas dans la grande cour et tout ce qui était aux fenêtres en vit descendre un aide de camp banal et M. de La Fayette. Il affectait cette allure démocratique et ne jugeait pas ses voitures, ses chevaux et ses gens assez républicains d’aspect pour entrer chez un roi citoyen") ; Balzac (Le Médecin de campagne, 1833 : "Vous avez une âme vraiment citoyenne" - au sens de "âme de bon citoyen") ; et au XXe siècle, Bernanos (1931, La grande peur des bien-pensants : "on n’avait jamais vu de ces soldats citoyens, soldats qui ont oublié leur victoire quelque part, ils ne savent pas où"). De toute évidence, ces emplois sont ironiques. Le tableau citoyen près duquel se trouve Musset et qu’il ne décrit pas a tout d’une croûte gnangnan et bien pensante, conforme aux normes de l’idéologie dominante : elle est digne de ce que sera en URSS un siècle plus tard la peinture à la Jdanov. Roi citoyen est le titre que donnait à Louis-Philippe (1830-1848) la propagande, à laquelle affectent de se soumettre docilement, singeant les manières démocratiques, même les grands du Royaume : on sait ce qu’il en était de ce citoyen royal. Sous la plume de Balzac, qui écrivait à la lueur du trône et de l’autel, l’âme citoyenne tient de la soumission à un ordre tyrannique, comme la fidélité au communisme de l’homo sovieticus, non de l’âme humaine. Quant aux soldats citoyens de Bernanos, ils ont plus à voir avec Tartarin qu’avec les Poilus.

Autrement dit, ce que les modernes ressuscitent dans leur langue ultramoderne et du dernier cri, quand ils sont intarissables sur leurs projets citoyens ou sur la citoyenneté de leurs associations lucratives sans but, ce sont des antiphrases, c’est-à-dire un mot entendu dans le sens contraire de celui dans lequel il est reçu dans la langue. Ils font de l'ironie sans même s'en rendre compte. L’ironie des adjectifs citoyens est effacée. Aveuglés par leurs manies idéologiques, ils ne la perçoivent même pas. A ce qui était dissidence ou mise à distance, ils substituent la soumission affichée à l’ordre frelaté de la bonne pensée bien pensante. L’emploi adjectif de citoyen sent la dévotion, comme le soi-disant roi citoyen, qui croyait flatter les gens du peuple en leur faisant accroire que le descendant des Orléans, n’était pas différent d’un boutiquier.

Non seulement l’adjectif citoyen s’emploie à tout propos, même à propos de rien, mais encore il a peu à peu éliminé de l’usage le nom citoyen. Le "membre d’une communauté politique organisée" disparaît au profit du soumis, docile et gogo. On se croit rebelle, on donne ces gages à chaque instant à l’ordre nouveau. Si le nom est devenu désuet, c’est que les citoyens ont perdu toute raison d’être, étant peu à peu dépouillés de leur souveraineté ou de leur capacité à agir, et n’étant plus que de dociles consommateurs, un peu serviles et silencieux. Dans ces conditions, il est normal que l’adjectif triomphe et que tout projet soit citoyen, puisqu’il a été décidé qu’aucun citoyen n’y contribuerait. L'adjectif est un leurre ou un cache-misère. Ce qui est qualifié de citoyen, c’est ce qui se projette, s’applique, se décide, s’instaure à l’insu des citoyens et sans leur consentement ou contre leur volonté.


 

 

27 septembre 2006

Raid

 

 

 

 

 

Le nom raid est attesté pour la première fois en français en 1864 au sens de "incursion rapide en territoire ennemi". C’est en 1886 qu’il prend le sens d’épreuve sportive. Ce mot est emprunté à l’anglais raid, attesté dans cette langue dès 1425 au sens "d’expédition militaire à cheval", d’où le sens "d’incursion" et de "charge". Littré ne le relève pas dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle). Il n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la huitième édition, 1935, et avec deux sens : "Raid (on prononce le d) : terme de guerre emprunté de l’anglais, incursion rapide en territoire ennemi" et "il se dit aussi, en termes de sport, d’une épreuve d’endurance".

Dans le Trésor de la Langue française, le nom raid est défini ainsi : "Art militaire : opération éclair menée en territoire ennemi par des éléments très mobiles et peu nombreux ayant pour mission la reconnaissance, la destruction d’un objectif ou la capture de prisonniers". Les synonymes sont coup de main, incursion. Les exemples cités pour illustrer ces emplois sont "raid de commando", "raid amphibie" et "le lendemain, les journaux de Salisbury parlaient de "raid à l’israélienne" et annonçaient que les forces de sécurité rhodésiennes avaient attaqué une base de guérilleros tuant plus de 300 terroristes" (Le Nouvel Observateur, 1977). Les autres sens sont "attaque aérienne contre un objectif éloigné" et "épreuve sportive destinée à éprouver la résistance du matériel ou l’endurance des hommes".

 

Le Monde du 2 septembre 2006 publie dans son site une dépêche de l’Agence France Presse, datée du même jour à 9 h 12. Le titre en est "14 arrestations lors de raids antiterroristes à Londres". Le Nouvel Observateur publie le même jour un article dont le titre comprend le mot raid "raid antiterroriste en Grande Bretagne" et qui a été mis à jour quelques heures après celui du Monde. Comme les policiers anglais qui ont participé à ce raid n’étaient pas dans un avion quand ils ont arrêté les suspects et qu’ils ne s’étaient pas inscrits à une épreuve sportive, on peut en inférer que les journalistes de l’AFP ont employé raid dans son premier sens, à savoir "incursion en territoire ennemi".

On est donc heureux d’apprendre que, pour les journalistes de l’Agence France Presse (qui est nationalisée ou contrôlée par l’Etat), les policiers anglais sont des envahisseurs, qu’ils ont pénétré à Londres dans un territoire ennemi, que les policiers anglais sont étrangers dans leur propre pays ou que Londres ne se trouve plus en Angleterre, et que ce ne sont pas des criminels qui ont été arrêtés, mais (c’est dans l’ordre des choses) des autochtones - innocents, cela va sans dire. On est heureux d’apprendre aussi que Le Monde et Le Nouvel Obs, deux organes très intelligents de l’intelligentsia française, souscrivent à la vision des choses de l’AFP, entreprise publique, puisqu’ils diffusent à tous leurs lecteurs, sans commentaire, ni critique, l’analyse que l’AFP leur a transmise. Il n’est pas certain que nos amis anglais apprennent avec plaisir que des organes officiels français diffusent des informations aussi tendancieuses et fausses au sujet de leur pays.

 

 

 

 

26 septembre 2006

Jeûne

 

 

 

 

Ce nom est attesté en français depuis le début du XIIe siècle. C’est un déverbal du verbe jeûner, lequel continue le verbe du latin chrétien jejunare ("faire abstinence"), lui-même dérivé de l’adjectif jejunus ("affamé", "qui est à jeun", "qui n’a rien mangé"), sans que cet état ait quelque rapport que ce soit avec une obligation religieuse, le nom jejunitas signifiant "grande faim". Autrement dit, ces mots latins qui signifient "grande faim", "affamé", "ne pas manger" ont pris, avec le christianisme, un sens religieux, le nom jeûne signifiant, au moment où il est employé pour la première fois au XIIe siècle, "abstinence volontaire de nourriture pratiquée par les chrétiens". D’ailleurs, en français moderne, à jeun n’a pas de signification religieuse : comme l’adjectif latin jejunus, il signifie "qui n’a pas mangé".

Dans l’histoire de la langue française, jeûne a conservé le sens qu’il avait au XIIe s. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), il est défini ainsi : "abstinence de viande, en ne faisant qu’un repas dans la journée, soit à dîner avec une légère collation à souper, soit à souper avec une légère collation à dîner". Le jeûne peut être léger ou rigoureux : "il se dit aussi d’une grande et longue abstinence volontaire de toutes sortes d’aliments", comme le jeûne de Jésus-Christ qui a duré "quarante jours". Les Académiciens précisent que ce nom "se dit, dans une signification générale, de toute abstinence d’aliments", hors de tout cadre religieux.

Ce qu’il y a de remarquable, quand on compare diverses éditions (quatrième, huitième, neuvième, 1762, 1935, en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, c’est que les articles consacrés à jeûne deviennent de plus en plus courts au fil du temps, comme si la brièveté croissante des articles était en rapport avec la lente disparition du jeûne religieux dans la société française. Dans la neuvième édition (en cours), jeûne est expédié en quatre ou cinq lignes et le sens religieux est présenté comme une espèce d’un sens général : "privation volontaire, imposée ou accidentelle de toute nourriture" et "spécialement : pratique religieuse, acte de dévotion qui consiste à s’abstenir de nourriture, ou seulement de certains aliments, par esprit de pénitence, de purification, etc." Ainsi, dans ce dictionnaire, il n’est plus exposé ce en quoi le jeûne des protestants diffère de celui des catholiques, comme cela était fait dans l’édition de 1762. De même, Littré, dans le Dictionnaire de la langue française, commence par définir le sens laïque ou médical de ce terme ("1° abstinence d’aliments") avant de gloser le sens religieux ("2° particulièrement : pratique religieuse, acte de dévotion qui consiste à s’abstenir d’aliments par mortification"), alors que, dans l’histoire de la langue française, c’est le sens religieux qui est le plus ancien. Les auteurs du Trésor de la Langue française reprennent l’ordre dans lequel Littré et les Académiciens, dans la neuvième édition, disposent les deux sens, laïque et religieux, de ce nom.

 

Le nom jeûne est-il adéquat pour désigner ce qui passe, pendant le mois lunaire de ramadan, dans les pays où l’islam est religion d’Etat ou dans les communautés islamiques du monde ? Certes, les dictionnaires consultés notent que ce nom se dit des musulmans et de l’islam. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), jeûne désigne "pareillement l’abstinence pratiquée par les mahométans dans leur ramadan, et des autres semblables abstinences qui sont en pratique parmi les idolâtres" (nom qui désigne les hindouistes). Dans les autres éditions, comme dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré et dans le Trésor de la langue française, il est fait allusion au jeûne du ramadan, des Turcs ou des musulmans.

Pendant le mois lunaire de ramadan, le jour et la nuit sont inversés : ils commutent en quelque sorte. Les croyants mangent et boivent, souvent beaucoup plus que pendant les autres mois de l’année. Il n’y a pas "abstinence d’aliments". Les repas se prennent la nuit ; la journée est consacrée au repos ou au travail. Dans les années 1960 et au début des années 1970, Le Monde avait parmi ses marronniers préférés la préparation des festivités du ramadan en Algérie (c’était encore le pays chéri des tiers-mondistes) et les sueurs froides que causait l’approche de ce mois de festivités aux autorités de ce pays : aux difficultés d’approvisionnement, qui étaient alors la règle dans ce pays, s’ajoutaient celles qui sont propres à ce mois, pendant lequel la consommation de sucre, de miel, de semoule, de légumes, de fruits, de viande, etc. augmentait dans d’importantes proportions (elle doublait parfois, disaient les experts). Comme la distribution était de la responsabilité de l’Etat, les autorités achetaient sur les marchés internationaux ce que les coopératives agricoles ne produisaient pas. Ces achats étaient sources d’inflation conjoncturelle et de spéculation : les boutiquiers qui disposaient de ces aliments les retenaient en stock le plus longtemps possible pour faire augmenter les prix. Dans le milieu des années 1980, les médecins et les dentistes établis au Maroc faisaient état d’une forte augmentation d’occlusions intestinales pendant le mois de ramadan et de caries après le mois de ramadan.

Autrement dit, jeûne, bien que ce nom soit entré dans les dictionnaires, désigne de façon inadéquate, donc fausse ou inexacte, les deux ou trois repas copieux pris la nuit, l’atmosphère de fête, les dépenses importantes de nourriture, toutes réalités avérées du mois de ramadan, où que ce soit dans le monde. La grande bouffe de Noël en Europe ou ailleurs n’est pas nommée jeûne. Dans la langue française (populaire, précisent les auteurs du Trésor de la Langue française), il existe le nom ramdam, déformation de ramadan, qui désigne un grand bruit et du vacarme et dont les synonymes sont barouf, boucan, chambard, raffut. Ce que disent les mots français, c’est que le mois lunaire est l’occasion la nuit de bruyantes festivités qui n’ont que de lointains rapports avec le jeûne ou la spiritualités. Tous ces faits montrent que jeûne est un mot impropre ou inadéquat quand il est appliqué à la pratique rituelle de l’islam de l’inversion entre le jour et la nuit.

 

 

25 septembre 2006

Idéologie

 

 

 

 

 

 

Le mot est récent : on s’en doutait. Il n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de la sixième édition (1835). Non seulement il est récent, mais c’est aussi un mot fabriqué de toutes pièces en 1796, en pleine tourmente révolutionnaire (on s’en serait douté aussi), par le dénommé Destutt de Tracy, que personne ne lit plus (ni n’a jamais lu), mais qui jouit d’une petite célébrité dans l’histoire de la France pour avoir fabriqué ce nom et avoir influencé quelques disciples, dont Cabanis, qui sont nommés parfois les idéologues. Le mot est composé de deux éléments grecs : idéo et logie. Le premier a pour sens "idée" : c’est ce que l’on voit avec l’esprit ; le second "discours" ou "science". Chez Destutt de Tracy, l’idéologie n’est pas une propagande ou un discours sans queue ni tête dont la fonction est de voiler les réalités, mais une science. Ce n’est pas la chimie, ni la physique : c’est la première de ces sciences qui vont être nommées plus tard sciences humaines et sociales. Cette science n’a pas pour objet d’étude la réalité, la matière, le corps humain, mais les idées. Il semble que de nos jours, ce sens soit désuet. La discipline, qui, dans les écoles, a pour objet d’étudier les idées, est l’histoire des idées ou l’analyse des discours.

C’est le sens que retient Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) : "1° science des idées considérées en elles-mêmes, c’est-à-dire comme phénomènes de l’esprit humain" et "2° en un sens plus restreint, science qui traite de la formation des idées, puis système philosophique d’après lequel la sensation est la source unique de nos connaissances et le principe unique de nos facultés". Littré relève aussi un sens bizarre qui est peut-être un hapax sémantique : "théorie des idées, suivant Platon".

A partir de 1842, idéologie ne désigne plus la science des idées, mais un ensemble d’idées : c’est la "doctrine qui inspire ou paraît inspirer un gouvernement ou un parti". Les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935) écrivent : "ensemble de représentations, vision du monde propre à une société, une époque, un mouvement intellectuel, un groupe social" et "système d’idées, corps de doctrine sur lequel se fonde une action politique". Le premier sens est illustré par les exemples "l’idéologie des Lumières", "l’idéologie positiviste" ; le second par "les idéologies révolutionnaires", "les idéologies nationalistes", "l’idéologie marxiste", "l’idéologie fasciste".

A peine le nom idéologie a-t-il été fabriqué en 1796 pour désigner la science qui étudie les idées que, quatre ans plus tard, en 1800, il est employé péjorativement, non pas au sens de "science", mais "ensemble d’idées sans rapport avec la réalité". Oui, quatre ans à peine après le geste que Destutt de Tracy croyait fondateur, il s’est trouvé un citoyen assez lucide pour comprendre que les idées dont s’occupaient les idéologues n’avaient aucun rapport avec la réalité. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935), les Académiciens relèvent cet emploi péjoratif : "théorie vague et abstraite, pure spéculation sans rapport avec les faits réels", qu’ils illustrent d’une phrase à l’infinitif "se défier des idéologies" qui a tout d’une injonction de bon sens et qui devrait servir de devise à tout intellectuel digne de ce nom.

Le Trésor de la langue française amplifie le Dictionnaire de l’Académie française. Idéologie, précisent les auteurs de ce Trésor, a fréquemment une valeur dépréciative "par opposition à la philosophie dont l’idéologie apparaît comme une vulgarisation" et "par opposition au sens des réalités" (c’est une théorie vague et nébuleuse, portant sur des idées creuses et abstraites, sans rapport avec les faits réels) : il a pour synonymes "utopie", "rêve", "idéalisme naïf". C’est le marxisme, le plus grand producteur et consommateur d’idéologies de l’histoire de l’humanité, qui fait un usage péjoratif, disent les marxistes, du nom idéologie, parce que ce nom désigne quelque chose qui contredit l’économie, la science, les infrastructures, les seules réalités qui, selon les marxistes, soient déterminantes : "ce mot est entré dans la réflexion sociale avec le marxisme qui lui a donné tout de suite un sens péjoratif" ou "l’idéologie est le contraire de la science. Elle se présente d'abord comme une vision du monde, c'est-à-dire une construction intellectuelle qui explique et justifie un ordre social existant, à partir de raisons naturelles ou religieuses... Mais cette vision n'est en réalité qu'un voile destiné à cacher la poursuite d'intérêts matériels égoïstes en renforçant et étendant la domination d'une classe de privilégiés". Marx soutenait qu’il suffisait de renverser l’idéologie en y donnant un sens contraire à celui qu’elle exprime pour connaître la réalité du monde. Prenons-le au mot.  

Entendue ainsi, cette conception fait apparaître, quand elle est appliquée au marxisme, la réalité de cette prétendue "science" qui a la propriété étonnante de se transformer en une idéologie tyrannique dès que ceux qui s’en réclament accèdent au pouvoir. C’est l’arroseur arrosé, le voleur volé, l’effet boomerang ou, comme on voudra, le retour à l’envoyeur. "L’idéologie aspire par nature à devenir propagande, c’est-à-dire transmission automatique de formules magnétisées par une passion d’essence au fond haineuse, et qui ne prend corps qu’à la condition de s’exercer contre une certaine catégorie d’humains : les juifs, les chrétiens, les francs-maçons, les bourgeois, etc." (Gabriel Marcel). C’est la plus belle définition que l’on puisse lire du marxisme.

 

 

 

22 septembre 2006

Législateur

 

 

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), le nom législateur a un seul sens : c’est "celui (ou celle) qui établit des lois pour tout un peuple". Les exemples cités sont tous flatteurs : "Moïse est le législateur des Hébreux", il est "le législateur du peuple de Dieu" ; "Lycurgue et Solon ont été de grands législateurs". Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935), distinguent trois sens, parmi lesquels ils citent en premier le seul sens retenu en 1762 : "celui, celle qui donne des lois à un peuple", avec les exemples suivants : "Moïse fut le législateur des Hébreux", "Lycurgue à Sparte et Solon à Athènes sont des législateurs célèbres", "Confucius, législateur des Chinois".

Ce nom est ancien. Il est attesté au sens de "celui qui fait des lois" dès 1372, et cela conformément à l’étymon latin legis lator : "celui qui propose des lois". C’est l’un des sens – le premier – que relève Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) : "celui, celle qui donne des lois à un peuple".

L’évolution, comme souvent, se fait par extension : le mot a désigné d’autres réalités que les lois donnés à un peuple ou à un Etat. Il a été étendu à la religion : en parlant de la foi, "Jésus-Christ, le législateur des chrétiens", "notre divin législateur", écrivent les Académiciens en 1935, et même à l’art : "il se dit, par extension, de celui ou de celle qui établit les principes d’un art, d’une science" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1935). Les exemples qui illustrent cette extension sont devenus aujourd’hui des énigmes ("Boileau fut au XVIIe siècle le législateur de la poésie française, du Parnasse français"), puisque personne, sauf quelques érudits, ne sait qui est Boileau ou ce qu’est le Parnasse et, qui plus est, le Parnasse français. Littré a noté cet emploi étendu de législateur : "par extension, celui, celle qui fait comme des lois dans le domaine intellectuel et moral". Il cite les Académiciens : "Boileau est le législateur du Parnasse", ainsi que cet extrait de Voltaire : "dans l’éloquence, dans la poésie, dans la littérature, dans les livres de morale et d’agrément, les Français au XVIIe siècle furent les législateurs de l’Europe" (Le Siècle de Louis XIV). Cette vérité, si elle était dite aujourd’hui, serait soupçonnée d’arrogance ou d’irrespect envers des cultures et des identités différentes. Le Trésor de la langue française confirme l’extension de ce sens à d’autres hautes réalités – religion et art – que la constitution ou que les lois fondamentales d’un peuple.

 

C’est en 1790, au moment des événements nommés la Révolution, qu’apparaît le sens moderne de législateur : ce n’est plus le fondateur d’un Etat qui donne des lois à son peuple, mais le "membre du corps législatif". Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935), écrivent : "il se dit collectivement, en parlant des membres des assemblées parlementaires", qu’ils illustrent d’exemples : "c’est au législateur qu’il appartient d’expliquer la loi", "telle n’est point l’intention du législateur". Les auteurs du Trésor de la Langue française sont plus précis : ils distinguent l’emploi absolu et collectif de législateur, au sens de "pouvoir législatif", comme dans "la volonté du législateur", "les intentions du législateur", de l’emploi pour désigner les membres d’une assemblée législative.

En quelques décennies, un abîme s’est creusé entre ce que ce mot signifie vraiment - celui qui donne des lois à un peuple -, et les diverses réalités qu’il désigne. Aujourd’hui, un député ou un sénateur qui oserait être un législateur à l’instar de Moïse, Lycurgue, Solon ou Hamourabi serait pris pour un fou ou tenu pour un bouffon. En effet, les députés et les sénateurs dont la mission est de former les lois se contentent de voter les lois formées par d’autres, en particulier par les hauts fonctionnaires au service du pouvoir exécutif : souvent même ils sont contraints de traduire en français intelligible les décisions de la Commission de Bruxelles. Il suffit de lire les extraits des débats à l’Assemblée nationale ou au Sénat pour prendre conscience que les élus sont tout ce que l’on voudra, sauf des législateurs. Ils ne donnent pas des lois à un peuple : retranchés dans des forteresses vides, ils moulinent sans fin des propos insignifiants.

 

 

 

 

20 septembre 2006

Ressortissant

 

 

 

 

 

Ce mot est le participe présent du verbe ressortir, pris, non pas dans le sens de "sortir à nouveau", mais dans celui de "être du ressort de". Employé comme adjectif, en droit, et considéré comme vieilli, il signifie "qui est du ressort de telle juridiction, tel tribunal, telle administration". Ainsi dans l’exemple extrait du Dictionnaire de l’Académie française (sixième, septième et huitième éditions, 1835-1935) : "les tribunaux de plusieurs provinces étaient ressortissants au Parlement de Paris". C’est ce sens qui est relevé dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française. En 1762, ressortir signifie "être de la dépendance de quelque juridiction", comme dans "les pairies sont ressortissantes au Parlement de Paris" ; en 1935, ressortissant est un "terme de jurisprudence" qui a pour sens "qui ressortit à" ; dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré, est ressortissant ce "qui ressortit à une juridiction", comme dans "tribunaux ressortissants à une juridiction supérieure".

Dans la langue moderne, cet adjectif est devenu un nom. Depuis le début du XXe siècle, il désigne une personne relevant juridiquement ou administrativement à un titre ou à un autre d’un État, d’une administration ou d’un organisme, sans être nécessairement citoyen de cet Etat. Ainsi, dans l’empire colonial, les Français étaient distingués des ressortissants français. Dans la loi sur l’organisation générale de l’armée, publiée au Journal officiel en 1927, il est écrit que "tout Français ou ressortissant français soumis, à quelque titre que ce soit, à des obligations militaires par l’effet de la loi, est mobilisé par le décret qui ordonne la mobilisation". Les Français sont français depuis toujours ; les ressortissants français sont (ou étaient) soumis aux lois de la France, ils ne sont pas ou n'étaient pas nécessairement français. Le fait qu’une personne puisse être ressortissante d’un Etat sans en avoir la nationalité peut paraître étrange dans le monde tel qu’il est organisé aujourd’hui en nations, où les empires ont disparu ou, s’ils se maintiennent, c’est, comme en Chine ou en Russie, de façon cachée. Il n’en reste pas moins que ce fait était commun quand le monde était fait d’empires (autrichien, ottoman, russe, espagnol, portugais, hollandais, anglais).

Ce qui est inédit dans la France actuelle (en ce sens, elle devient "moderne"), c’est, bien que l’Empire colonial n’ait plus d’existence, l’extension du nom ressortissant, par exemple sous la forme de ressortissant français, aux Français qui sont français depuis que la France existe. Le fait est à la fois troublant et révélateur. Le mot Français peu à peu s’affaiblit ou perd de son sens ou même de toute raison d’être. Etre Français ou n’être rien, la différence s’amuït. Tout se passe comme si le simple nom Français, jadis clair, sans équivoque, compris de tout le monde, ne suffisait plus pour désigner les Français ou comme si, peu à peu, dans leur propre pays, il leur était imposé le statut des ressortissants de leur empire défunt. Désormais, les Français sont français par convention ou par hasard, parce que la maternité où leur mère a accouché n’a pas été construite au Luxembourg ou en Guinée équatoriale – ce qui aurait pu se faire, si la fiscalité dans ces pays avait été favorable aux maternités. Etre français ne va plus de soi. La francité par nature ou par essence, celle que légitiment des siècles d’histoire, est suspecte. Les Français sont de simples ressortissants, définis, non plus par ce qu’ils sont, mais par le fait qu’ils ressortissent à une loi ou à un droit, lois et droit qui peuvent être à tout moment abrogés, modifiés ou changés, au gré des intérêts du jour ou des lubies idéologiques de tel ou tel parti ou des rapports de force et fluctuations politiques, comme les indigènes de l’Empire étaient des ressortissants français pour les besoins de la conscription - c’est-à-dire pour être transformés en chair à canon. Ressortissants, ils sont les vrais indigènes de la République, à la différence de ceux qui sont devenus français sans le vouloir, par accident ou par l’effet de lois qu’ils ignorent ou qu’ils réprouvent.

 

19 septembre 2006

Allo maman bobo

 

Du langage enfançon

 

 

Le nom enfançon n’est relevé que dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932). Pourtant, il est fort ancien, puisqu’il est attesté à la fin du XIIe siècle au sens de "petit enfant", sens qui est jugé tantôt vieux ou vieilli ou sorti de l’usage (ainsi dans le Dictionnaire Quillet de la Langue française, 1948), tantôt littéraire, dont l’emploi n’est plus observé qu’en littérature : ainsi Guéhenno nomme l’enfant Jésus le divin enfançon. Par extension, le nom désigne une personne sans défense, qu’elle soit ou non un enfant.

Ce qui reste de ce nom, à dire vrai désuet, c’est son emploi comme adjectif dans l’expression langage enfançon que de savants linguistes emploient parfois à la place de langage enfantin. Ce qui caractérise les façons de parler des enfants, ce sont le raccourcissement des mots, leur déformation, leur réduction à une seule syllabe dupliquée, papa, maman, dodo, bobo, dada, toto, pipi, baballe, etc.

Ce qui est étonnant (en réalité, seuls les gogos en sont étonnés), c’est le succès de ce langage chez d’autres que les enfants, comme si les enfants avaient contaminé par leur façon de parler les mères - pardon : les mamans - et les pères - pardon : les papas. Jadis, on demandait à son voisin des nouvelles de sa famille en ces termes : "Et Madame votre mère, comment va-t-elle ?". Aujourd’hui, on l’interroge sur la santé de sa maman et de son papa, même si ce voisin est âgé de plus de soixante ans. De prétendus artistes, se trouvant en Suisse en 1916, loin du tumulte des combats, avaient choisi un mot du langage enfançon – à savoir dada – pour désigner un groupe dit d’avant-garde : cet enfant qu’ils venaient de porter sur les fonts baptismaux. Le nom bobos sert aujourd’hui à qualifier les bourgeois qui mènent une vie de bohème. Comme ils sont libertaires et libéraux, sur le seul plan des mœurs, pas sur celui de l’argent, ils sont lilibobos. C’est qu’ils ont de quoi – suffisamment à côté ou à gauche. Tout compte fait, ce nom bobo, formé suivant les règles du parler enfançon, leur sied à merveille. Ils restent, même s’ils sont âgés de soixante ans ou plus, les petits enfants chéris de leur maman.

Allo, maman, bobo, dit un tube – c’est-à-dire une chanson à succès. Ce ne sont plus les Américains qui sont qualifiés par condescendance de grands enfants, ce ne sont plus les vieillards gâteux qui retombent en enfance, ce sont les adultes qui parlent enfant ou à propos de qui il est parlé enfançon. Les adultes revendiquent d’être maternés. C’est un nouveau droit. Même s’ils sont âgés de plus de 50 ans, ils ont besoin d’une maman. Muray tient l’infantilisation des adultes pour une marque de modernité. Dans les relations entre les générations, elle est l’avatar du principe d’indifférenciation. Le sexe ne distingue plus les êtres humains, non plus que les mœurs ou l’espèce. Homme, femme, animal, végétal, homo ou hétéro, tous pareils et à tous les mêmes droits. L’âge ne discrimine plus. Adultes ou enfants, pas de différence. Ou bien les enfants sont traités comme des adultes, surtout dans les pays du tiers monde, où ils travaillent dès qu’ils en ont la force, à cinq ou six ans ; ou bien, en Occident, les adultes parlent comme les enfants qu’ils sont restés, n’ayant pas pu devenir adultes ou ayant été interdits de le devenir, peut-être pour qu’ils restent le plus longtemps possible d’obéissants consommateurs qui gobent n’importe quoi.

 

 

 

15 septembre 2006

Echange inégal

 

 

 

 

 

 

Le groupe de mots échange inégal n’est pas relevé dans le Trésor de la Langue française, ni à échange, ni à inégal : il ne l’est pas non plus dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française ou dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré. En revanche, Google recense plus de trente mille références ou allusions à l’échange inégal. Ainsi on apprend, ce que n’importe quel lecteur averti savait, ne serait-ce qu’en humant les odeurs rances de sacristie bien pensante que dégagent les mots échange inégal, que ces mots désignent une théorie marxiste ou que le marxisme a inspirée. Elle est fondée sur le constat que, dans le commerce international, la quantité de travail que renferment les exportations des pays dominés serait inférieure à celle que renferment les exportations des pays capitalistes. La conclusion qui en est tirée est lumineuse ( ?) : "les travailleurs des pays riches bénéficient de l’exploitation des travailleurs des pays pauvres".

Comme la France n’est pas une théocratie et que personne n’est obligé de se prosterner devant les idées que diffusent les imbéciles, examinons cela.

L’échange est un don réciproque. De fait, les objets échangés sont d’inégale valeur. Mais le sens d’échange dans échange inégal n’est pas celui de la langue commune : c’est celui de l’économie politique, à savoir "transaction commerciale par laquelle les mouvements de biens et de services s’effectuent soit directement soit par l’intermédiaire d’une monnaie". La cible visée est le libre échange ou "système économique dans lequel l’abaissement ou la suppression des droits de douane, la suppression du contingentement des marchandises permettent la libre circulation des marchandises d’un pays à l’autre".

Soit le pétrole. Appliquons-y la définition de l’échange inégal : la quantité de travail que renferme le pétrole exporté d’Arabie saoudite en France est-elle inférieure à celle des exportations de voitures Peugeot vers l’Arabie ? Dans les barils de pétrole que vendent les Saoudiens aux Français, il n’y a quasiment aucun travail : moins de travail en tout cas que dans une 607 Peugeot vendue aux Saoudiens. Il n’y a même aucune trace de travail dans un baril de pétrole, alors qu’il y en a beaucoup dans une 607. L’échange est donc inégal. Mais qui en bénéficie et qui en pâtit ? Ce n’est pas la France qui en bénéficie. Le pétrole se vend à peu près 70 dollars le baril. Le prix de revient d’un baril produit en Arabie saoudite (coûts d’exploitation + taxes dues à l’Etat + frais de recherche + bénéfices des compagnies) est de l’ordre de 4 ou 5 dollars. Autrement dit, quand les Saoudiens vendent leur pétrole aux Français, ils le vendent 15 fois plus cher qu’il ne leur coûte. De fait, ils empochent des magots colossaux sans travailler. Il en est de même du pétrole nigérian ou gabonais ou du gaz algérien ou kazakh. Il est évident que l’échange inégal a pour bénéficiaires les Saoudiens, les Nigérians,  les Gabonais, les Algériens, etc. et pour victimes les Français. La France n’a jamais vendu à l’Algérie ou au Maroc ou au Mali ou à l’Arabie, etc. son blé à un prix quinze fois supérieur au prix de revient : elle le vend même à un prix inférieur. Elle ne vend pas ses voitures quinze fois plus cher qu’elles ne lui coûtent à fabriquer. Bien entendu, aucun des marxistes puant la naphtaline de sacristie n’accuse l’Arabie saoudite, l’Egypte, l’Algérie, le Kuweit, le Venezuela, etc. et leurs ressortissants d’exploiter de façon éhontée la France et ses pauvres travailleurs. Selon eux et contre toute vérité, ce serait la France et ses producteurs qui profitent de l’échange inégal. Il faut vraiment que les marxistes croient au Père Noël ou soient des imbéciles finis pour diffuser ces fables. En matière de produits agricoles, les victimes de l’échange inégal sont les paysans français qui travaillent de 60 à 80 heures par semaine pour vendre à perte leurs vins, fruits, viande, sans que les marxistes s’indignent le moins du monde de l’exploitation forcenée dont ces paysans sont les victimes. Les malheurs des producteurs de café de Colombie ou des producteurs de cacao de Côte d’Ivoire les font larmoyer d’abondance, au point qu’ils établissent des réseaux de "commerce équitable", censés compenser l’échange inégal, croient-ils, pour acheter au-dessus du prix du marché le café et le cacao, mais ils vitupèrent contre les paysans français qui osent suggérer timidement que leurs produits ne soient plus vendus à perte.

L’islam, disent encore les musulmans et leurs affidés, pâtit de l’échange inégal avec l’Occident. On sait, grâce à l’exemple du pétrole, ce qu’il faut penser de cette fable. L’Occident accueille des dizaines de millions de musulmans, leur offre asile, travail, avantages sociaux, études et libertés. En retour, l’islam n’offre rien. Les musulmans acceptent dans leurs pays mille fois moins d’étrangers ou d’infidèles que les Occidentaux n’accueillent de musulmans. Ceux qui résident en terre d’islam n’ont accès à aucun de ces avantages (loyers HLM, soins et école gratuits, etc.) que l’Occident prodigue aux musulmans.

De tous ces points de vue, la France et l’Occident sont les seules victimes de l'échange inégal – mais il est interdit de s’interroger sur cette inégalité ou sur ce qu’elle signifie.

 

 

 

 

14 septembre 2006

Gaulois

 

 

 

 

 

Lorsque le nom et adjectif gaulois apparaît en français pour la première fois au milieu du XIIe siècle sous la forme gualeis, il désigne, non pas les habitants de l’ancienne Gaule, mais les Gallois ou la langue celte que parlent ces Gallois. En effet, en ancien français, galois désigne surtout les Celtes (les Gallois) ou la langue qu’ils parlaient, sans doute parce que le mot galois est d’un usage fréquent dans les cycles divers des romans de la Table ronde.

Ce n’est qu’à la fin du XIVe siècle que Gaulois est attesté au sens de "habitant de la Gaule". Le sens moderne de "grivois" ou "licencieux" de l’adjectif dans esprit gaulois et de son dérivé gauloiserie vient de l’homonymie avec l’adjectif galois, dérivé du verbe galer, au sens de "mener joyeuse vie", et dont le participe présent est galant.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), le mot est défini ainsi : "habitant de la Gaule, l’ancien nom de la France". Il y est précisé que "ce mot ne se met point ici comme un mot de nation, mais seulement comme un mot d’usage dans diverses phrases de la langue", ce qui signifie que gaulois ne désigne pas un peuple ou une nation, sauf dans les ouvrages historiques, mais un homme qui a telle ou telle qualité, censée caractériser les anciens Gaulois. "Ainsi on dit proverbialement d’un homme dont la conduite est sincère franche et droite que c’est un bon Gaulois ou un vrai Gaulois". Ou encore : "on dit aussi d’un homme qu’il a les manières gauloises, pour dire qu’il a les manières du vieux temps". Littré relève ces emplois de l’adjectif : "qui est de la Gaule" et, par figure, "qui a le caractère des vieilles et bonnes mœurs" ("probité, franchise gauloises"). Il relève aussi un des sens modernes : "il se dit d’un trait d’esprit, d’un mot dont la liberté n’observe pas toutes les convenances".

Ces emplois et sens sont relevés dans le Trésor de la langue française, mais aucun des dictionnaires consultés ne note l’emploi du nom Gaulois par les habitants des quartiers, banlieues ou cités, dits sensibles et majoritairement islamisés, pour désigner les rares Français (dits aussi de souche) qui vivent encore, souvent contre leur gré, dans ces quartiers, banlieues, cités, etc. Ce ne sont pas ces Français qui se nomment Gaulois, ce sont les autres qui les désignent ainsi – sans doute par mépris, comme si ces Français formaient une minorité sans importance et tolérée - car ceux qui haïssent ces Gaulois hurlent à cor et à cri qu’ils sont tolérants, eux.

Il y a vingt siècles, les Gaulois sont devenus des gallo-romains, puis des Français. Aux Français résidant par nécessité dans ces banlieues et qui sont généralement pauvres ou chômeurs, puisqu’en 1981, "la vie a changé", il est donné le nom de peuples d’artisans et de cultivateurs dont la langue peu à peu s’est éteinte (leurs mots survivent dans des toponymes), qui ont changé de mœurs et de croyances, ou qui se sont fondus, avec les Romains et les Francs, dans un nouvel ensemble ethnique et national. Le territoire qu’ils ont mis en valeur pendant des siècles a été occupé par des soldats romains ou par des mercenaires au service de l’Empire romain, puis par des guerriers francs, décidés et résolus. Ces Gaulois se sont peu à peu évanouis de l’histoire, comme les Inuits, les Sioux ou les Papous. Nommer Gaulois les Français qui vivent dans des portions de France où ils sont désormais minoritaires n’est pas neutre. Ils sont réduits ainsi au simple rang d’autochtones qui sont en passe de ne plus l’être et ils sont ramenés à un être ethnique ou racial qui n’est pas le leur. Ils sont racialisés, comme l’ont été les Juifs en Allemagne. Les Gaulois sont des colonisés ou des vaincus de l’Histoire. C’est ce destin qu'annonce le succès de Gaulois.

 

 

12 septembre 2006

Positif

 

 

Positif, positivisme, positiviste

 

 

 

Cet adjectif a une histoire étonnante. Emprunté au latin positivus, dérivé, comme positio, du verbe ponere au sens de "poser, placer, établir, installer", il a dans le Dictionnaire Latin Français de Gaffiot deux sens : "conventionnel, accidentel" et, comme terme de grammaire, "employé au positif", à propos d’un adjectif : à partir du "positif", se forment le comparatif et le superlatif. Comme le sens "conventionnel, accidentel" n’est attesté qu’une fois chez le grammairien Aulu-Gelle du IIe siècle de notre ère, il semble que ce sens soit propre à la grammaire. En tout cas, il n’est pas passé en français, alors que le sens grammatical "employé au positif" est attesté en français depuis le XIVe siècle.

Les Académiciens, en 1762, dans la quatrième édition de leur Dictionnaire, donnent à l’adjectif positif le sens de "certain, constant, assuré", qu’ils illustrent de nombreux exemples, parmi lesquels ceux-ci : "Ce que je vous dis là n’est point une imagination, c’est une chose positive", "ce sont choses réelles et positives", "on en a des preuves positives". Les autres emplois cités sont une extension de ce sens premier. Positif, au sens de "certain", s’oppose à relatif dans "il n’y a de grandeur positive qu’en Dieu, toutes les autres sont relatives et par comparaison", ou à arbitraire dans "il y a dans les ouvrages d’esprit des beautés qui dépendent plus du goût que de quelque chose de positif", à négatif dans "vous louez cet homme en disant qu’il ne fait point de mal ; mais ce n’est pas une louange positive, ce n’est qu’une louange négative". Les Académiciens citent aussi les emplois de positif en algèbre, dans le droit (le droit positif par opposition au droit naturel ou ce qui est établi par les lois et les coutumes), en théologie (la théologie positive, celle qui est fondée sur les textes).

En latin, ce mot a quelque chose d’archaïque ou de restreint, puisqu’il appartient à la grammaire, une discipline déconsidérée, sans influence dans la vie quotidienne, jugée à tort ringarde, bien qu’elle ait contribué à façonner, avant le triomphe de la modernité, les jeunes esprits. Le plus étonnant est que ce terme de grammairien soit devenu d’usage courant en français, dès le début du XIVe siècle, au sens de "certain" ou "réel" et de "qui est posé" ou "qui est établi" (par opposition à naturel) et qu’il soit employé, à compter du XVIIe siècle et surtout du XIXe siècle, en philosophie, en théologie, dans les sciences expérimentales, en mathématiques, en chimie, en électricité, en photographie et même en musique. Il semble que les sens modernes de positif ne viennent pas de l’adjectif latin positivus, mais bien du verbe ponere au sens de "poser", "établir", "installer". Peut être qualifié de positif ce qui est établi, posé, sûr, certain. Ainsi en 1749, est attesté pour le première fois le sens de "fondé sur l’expérience" ou "sur l’observation des faits réels" qui est propre aux sciences expérimentales ou aux les sciences de la nature et qui est le fondement du système philosophique d’Auguste Comte, nommé justement positivisme, lequel suppose ou présuppose l’existence de sciences à l’origine de l’âge positif, cette ère nouvelle au cours de laquelle triomphe la philosophie positive. Dans le Dictionnaire Latin Français, positivus est expliqué en quatre lignes très courtes ; dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), les deux articles consacrés à positif, mot courant et terme de grammaire, s’étendent sur quatre pages grand format et huit colonnes. C’est dire si cet adjectif, en passant du latin au français, a acquis de nouvelles significations, sans cesse plus variées, surtout au XIXe siècle. La modernité est imbue de positivité.

Dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré consacre un long article, précis et complet, très favorable, à positif. On sait pourquoi. Avec positif, Littré est dans son élément. Il a été longtemps l’un des disciples les plus en vue d’Auguste Comte, avant de rompre avec lui, quand ce dernier s’est égaré dans un comique mysticisme occultiste, se prenant pour le fondateur d’une nouvelle religion, dont le Catéchisme positiviste énonçait le dogme. Littré donne à positif six acceptions, dont cinq ont été relevées par les Académiciens en 1762. La première est "ce qui est assuré", comme dans cette citation de Voltaire (Micromegas) : "j’arriverai peut-être un jour au pays où il ne manque rien ; mais jusqu’à présent personne ne m’a donné de nouvelles positives de ce pays-là". La troisième acception est "qui est assuré", "par opposition à ce qui émane de l’imagination, de l’idéal", comme dans "esprit positif, esprit qui recherche en tout la réalité et l’utilité" ou dans "c’est un homme positif, qui considère en tout l’intérêt". La quatrième acception est "qui est assuré, par opposition à naturel" (le droit positif) ; la cinquième est "qui existe en fait, par opposition à négatif". Littré cite les nombreux emplois de positif en botanique, algèbre, physique, chimie, en photographie. La sixième acception est l’emploi de positif comme nom, comme dans "le positif est que …", à savoir "ce qui est réel, solide, par opposition à ce qui est chimérique" ou "ce qui est matériellement avantageux, profitable".

Il reste la deuxième acception, celle qui est à l’origine du positivisme. Littré l’expose ainsi : est positif "ce qui s’appuie sur les faits, sur l’expérience, sur les notions a posteriori, par opposition à ce qui s’appuie sur les notions a priori". C’est pourquoi les sciences de la nature ou les sciences expérimentales sont qualifiées de positives. C’est ce sens que l’on retrouve dans philosophie positive, dont Littré dit que c’est "un système philosophique émané de l’ensemble des sciences positives" et dont "Auguste Comte est le fondateur". Littré précise (c’est la seule précision qu’il apporte) que "ce philosophe emploie particulièrement cette expression par opposition à philosophie théologique et à philosophie métaphysique". Quand on sait que Comte a transformé le positivisme en "philosophie théologique" et en "philosophie métaphysique", au grand dam de Littré, on peut s’amuser des non-dits discrets et prudents de cet article, Littré répugnant à analyser les dérives, pourtant positivement établies, de la philosophie positive. Il s’est même trouvé un Etat, le Brésil, pour en faire son idéologie officielle : "Ordre et Progrès". Le positivisme a beau se dire progressiste, il a convenu parfaitement à un régime de grands propriétaires terriens conservateurs. Tous les progressistes s’entraînent au grand écart : c’est ça ou la mort. Entre les idéologies de progrès et l’usage qu’en font les classes sociales avides et rouées, se creuse un abîme que seuls les idéologues, les imbéciles et, bien sûr les aveugles, persistent à ne pas voir.