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11 septembre 2006

Propagande

 

 

Ce nom qui semble appartenir en propre à la politique, au social et au monde laïque est, en fait, issu de la bonne et vieille religion catholique. Il n'est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de la troisième édition, celle de 1740. Il est vrai qu’il est attesté pour la première fois en français en 1689 dans le nom propre Congrégation de la Propagande, dite elliptiquement Propagande, fondée en 1622, "qui a son siège à Rome et qui a pour but de propager la foi", selon le père jésuite Tachard qui a introduit ce mot dans notre langue, en francisant le latin moderne Congregatio de propaganda fide. En latin, propaganda est une forme verbale employée comme adjectif et dont le sens équivaut à peu près à "(foi) devant être propagée".

C’est d’ailleurs ce sens que recensent les Académiciens dans la quatrième édition de leur dictionnaire (1762) : "on appelle ainsi la Congrégation De propaganda fide établie à Rome pour les affaires qui regardent la propagation de la foi" et qu’ils illustrent de l’exemple "la Propagande vient d’envoyer six Missionnaires à la Chine". C'est aussi le sens que relève Littré dans son Dictionnaire de la Langue française : "1° Congrégation établie à Rome pour propager la foi", l’illustrant d'une citation ironique de Voltaire, extraite du Dictionnaire philosophique : "dès que les Européens eurent franchi le cap de Bonne Espérance, la Propagande se flatta de subjuguer tous les peuples voisins des mers orientales et de les convertir", et deux emplois qui relèvent de l’encyclopédie (ce qu’est le dictionnaire de Littré dans quelques-uns de ses articles, Littré, étant positiviste et très savant, ne peut s'empêcher, ce en quoi il a raison, d’expliquer les mots de la langue par les choses qu’ils désignent) : fête de la Propagande, "séance solennelle que la Propagande de Rome tient à l’Épiphanie et dans laquelle chaque élève de l’institution lit une pièce de vers composée dans sa langue natale", et l’Imprimerie de la Propagande, "imprimerie de Rome, célèbre par la variété des caractères qu’elle possède".

C’est en 1790, pendant les événements nommés Révolution, que le nom propre Propagande 1° est devenu un nom commun écrit sans majuscule à l’initiale (ce que l’on nomme, quand on est savant, une antonomase) et 2° a été étendu à d’autres réalités que religieuses ou catholiques, en particulier aux réalités politiques ou sociales : à Rome, c’était une Institution d’église ; à Paris, cette institution est devenue une "association (laïque) ayant pour but de propager certaines opinions (surtout politiques)". En 1792, Condorcet y a donné le sens moderne : "action organisée en vue de répandre une opinion ou une doctrine (surtout politique)".

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (publié dans la seconde moitié du XIXe siècle), enregistre avec un peu de retard l’évolution sémantique de ce nom : il relève le sens "association dont le but est de propager certaines opinions" (attesté en 1790), mais il semble ignorer celui qui est apparu en 1792, deux ans plus tard chez Condorcet ("action organisée en vue de répandre une opinion ou une doctrine"). Littré, pourtant, semble avoir compris que la propagande était une action, et non pas seulement une association : "faire de la propagande, tenter de propager une opinion, un système politique, social, religieux". Le mérite de Littré est aussi de citer la célèbre réflexion de Joseph de Maistre, écrivain savoyard : "il y a dans la puissance des Français, il y a dans leur caractère, il y a dans leur langue surtout une certaine force prosélytique qui passe l’imagination ; la nation entière n’est qu’une vaste propagande" (Correspondance, 13 décembre 1815).

Les Académiciens, dans la huitième édition (1935) de leur Dictionnaire, reprennent ces sens : "La congrégation De propaganda fide, établie à Rome pour les affaires qui regardent la propagation de la foi", "il se dit, par extension, de toute association ou de tout organisme qui a pour but de propager certaines opinions publiques ou sociales", "il se dit aussi, par extension, de toute action organisée en vue de répandre ou de faire prévaloir une opinion, une doctrine".

C'est dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) que sont analysés clairement l’antonomase et l’extension de ce mot catholique au monde laïque. Le premier sens classé A est précédé des mentions "religion catholique" et vieux (Congrégation de la Propagande ou, par ellipse, Propagande : "congrégation romaine fondée pour la propagation de la foi chrétienne") ; le second sens B est précédé des mentions "sciences sociales et politiques" et courant : c’est "l’action psychologique qui met en œuvre tous les moyens d’information pour propager une doctrine, créer un mouvement d’opinion et susciter une décision", comme dans "agent, esprit, film, instrument, ministère, revue, services, thème de propagande, propagande (anti)communiste, électorale, gouvernementale, nationale, national(e)-socialiste".

Si les Modernes savaient qu’une grande partie des mots dont ils usent, quand ils parlent de politique, de société, de changement, de révolution, etc. toutes choses auxquelles ils semblent accorder une importance démesurée, étaient non pas des mots laïques, mais des mots pillés à la théologie ou à la religion catholique, faisant ainsi apparaître, mais sans le vouloir ou sans le savoir, la véritable matrice qui les inspire, ils seraient peut-être moins suffisants et moins méprisants vis-à-vis de ce qui leur sert de matrice ou de réservoir ; et, sachant le destin dramatique de la théologie et le lent dépérissement de l’Eglise catholique qui les guettent ou les menacent, ils seraient peut-être enfin sceptiques pour ce qui est de l’efficacité magique qu’ils attribuent à leurs doctrines, foi, idées, idéologie, etc.

05 septembre 2006

Double peine

 

 

 

 

 

 

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) relèvent à l’article peine, au sens de "sanction" infligée par un tribunal à un individu ayant contrevenu aux lois, les expressions ou groupes : peines sévères, peine correctionnelle, peine criminelle, peine de (simple) police, peine accessoire, peine complémentaire, peine principale, peine afflictive, peine infamante, peine capitale, peine corporelle, peine d’emprisonnement, de mort, de prison, de travaux forcés, commutation, exécution, prescription d’une peine, remise de peine, durée d'une peine, peine légère, lourde, rigoureuse, juste. Il existe même un juge d’application des peines. Il faut que le système judiciaire soit délabré pour que le législateur ait cru bon d’ajouter au juge qui sanctionne un juge qui applique les peines prononcées – comme si l’application de la peine n’allait plus de soi ou qu’elle dût être modulée, atténuée, interrompue par un juge. En revanche, dans ce dictionnaire en seize volumes que l’on présente comme un thesaurus, il n’est pas mentionné de double peine. De toute évidence, c’est un mot de la modernité la plus moderne qui soit – c’est-à-dire un pur produit de la plus grossière des propagandes.

Essayons de comprendre de quoi il retourne.

Un Français qui commet des délits et des crimes peut, dans telle ou telle circonstance, être sanctionné d’une peine de prison et d’une déchéance de ses droits civiques. Si un élu du peuple est condamné à deux ans de prison avec sursis ou non, il peut être déclaré inéligible pendant deux ou trois ans ou plus. Tout le monde juge normal qu’un homme politique qui a détourné de l’argent public soit enfermé en prison pendant x années et qu’à sa sortie, il soit déclaré inéligible pour toujours. Il n’est plus digne d’être citoyen. Des Français sont donc condamnés pour un même délit ou crime à deux peines. Personne ne conteste le bien fondé de la loi. Même les spécialistes de l’indignation ne s’en indignent pas. Si le condamné est étranger, comme, n’étant pas citoyen, il ne peut pas être déchu de ses droits civiques, il est renvoyé dans son pays, qui a ainsi la chance de bénéficier de ses talents ou de tirer profit, s’il est en voie de développement et manque de cadres, de ce que ce ressortissant a appris en France, pays qui, comme chacun sait, a le meilleur système scolaire du monde. Cet étranger est placé sur le même pied d’égalité qu’un Français – ce qui est conforme aux principes qui régissent la République. Ainsi la loi est la même pour tous. Français ou étrangers, tous sont égaux devant elle.

La déchéance des droits civiques prononcée contre un Français en plus d’une peine de prison n’est pas nommée double peine. Il n’y a donc pas de raison, sinon l’idéologie, qui n’est pas une raison, mais une bête, pour que le terme double peine soit appliqué aux seuls étrangers criminels. Si ce terme a été inventé, c’est pour criminaliser non pas les criminels, mais les innocents ou les victimes : la France, les lois de la République, les Français. Grâce à ce tour de passe-passe, les étrangers criminels passent pour les victimes innocentes d’un système barbare qui condamnerait deux fois un individu, uniquement parce qu’il est étranger.

En effet, le mot peine est riche de sens ambigus. Le mot latin poena (emprunté au grec poine) avait déjà deux sens situés à l’opposé l’un de l’autre : un premier sens juridique (poena signifie "réparation, expiation, punition, châtiment"), et, dans le latin de l’empire romain, un sens victimaire de "souffrance, tourment, affliction". Autrement dit, au sens juridique, s’est ajouté un sens visant à susciter la pitié. Le subjectif vient recouvrir l’objectif.

Dans l’histoire de la langue française, le premier sens attesté de peine est le sens subjectif ou victimaire : dans la seconde moitié du Xe siècle, le nom est employé au sens de "souffrances infligées à quelqu’un", puis, au XIe siècle, de "mal que l’on se donne pour atteindre un but" ; et au XVe siècle de "travail, tâche". Ce n’est qu’au XIIe siècle que se développe le sens objectif de "sanction" : d’abord dans un contexte religieux, ce sont les "souffrances infligées en enfer en châtiment du péché" ; puis dans un cadre judiciaire, c’est la "punition infligée par la justice humaine". Le sens de "souffrance morale" et de "profonde affliction" est à peu près contemporain du sens judiciaire, de même que celui de "difficulté, souffrances ou obstacles s’opposant à la réalisation de quelque chose".

De fait, ce qui est nommé improprement double peine par les propagandistes du sans (sans papiers, sans frontières, sans domicile, sans devoirs, etc.) n’est qu’une fiction cynique. Ce n’est pas seulement une sanction prononcée en vertu de lois démocratiquement adoptées, ce serait aussi un tourment, une affliction, une souffrance infligés à des étrangers par un Etat sadique ou intolérant qui ne serait animé que par la volonté de nuire à autrui.

 

Essayons d’aller plus loin.

Ce qui est nommé double peine n’est que le renvoi dans leur propre pays d’étrangers qui ont commis de multiples délits et crimes en France et contre des Français. On ne voit pas en quoi retourner dans son propre pays est un tourment. Viure al païs, hurlaient les gauchistes il y a trente ans. Pour eux, c’était le bonheur suprême. En apparence, ils ne jugent pas que les étrangers soient dignes de connaître ce bonheur, qu’ils se réservent. L’Algérie, le Maroc, le Mali, la Turquie, etc. ne sont pas des enfers habités par des monstres ou des sous-hommes. Ce sont de beaux et grands pays, où vivent des hommes et des femmes à la fois dignes et honorables et qui méritent toute notre estime et qui ont besoin, pour se développer, de citoyens instruits et bien formés, comme le sont ceux que l’école de la République a généreusement éduqués. Si retourner en Algérie, quand on est algérien et fier de l’être, est un tourment, une affliction, une peine, alors cela signifie que l’Algérie est un pays inférieur et méprisable habités par des sous-hommes sans valeur. Ce que dissimule l’invention de double peine et son application aux seuls étrangers, c’est le mépris sans bornes pour tous les pays de la terre autres que la France et l’arrogance de franchouillards qui croient en toute bonne conscience que leur propre pays est supérieur à tous les autres. Pour eux, c’est Frankreich über alles. Ce n’est rien d’autre que le vil racisme. De fait, ce qu’introduit dans le droit la suppression de la dite double peine pour les seuls étrangers, alors qu’elle est maintenue pour les Français, c’est le rétablissement de privilèges dont ne jouit qu’une fraction de la population et c’est la réintroduction dans la loi de la discrimination ou de l’inégalité devant la loi, et cela au seul profit d’étrangers ou, comme on voudra, au détriment des Français.

 

 

 

 

04 septembre 2006

Liquider

 

 

 

 

 

Le verbe liquider est un terme de commerce. Il a été employé pour la première fois en 1520 dans le Nouveau Coutumier général. Le sens en est clair : c’est "calculer l’actif et le passif, en percevant les créances et en payant les dettes". Pendant trois siècles, il a eu ce seul sens. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762, quatrième édition), il est suivi de la définition, obscure et contournée : "terme de pratique (id est commerce) : rendre clair et certain en matière d’affaires ce qui était incertain, embarrassé". Ce qui est embarrassé dans ce Dictionnaire, c’est la définition. En revanche, les exemples sont clairs : "On a liquidé les dépens, liquider les intérêts à tant, liquider ses dettes, liquider son bien". Il en va de même dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (seconde moitié du XIXe siècle), où liquider est un "terme de jurisprudence et de commerce" qui signifie "rendre liquide l’avoir, c’est-à-dire clair et net, déterminer ce qui revient à l’actif et au passif", comme dans l’exemple "liquider son bien : payer ses dettes en vendant une partie de son bien, de manière que le restant soit libre de créances". De là, le verbe finit par signifier "vendre à vil prix" (1866). Littré relève même un emploi réfléchi de ce verbe : "se liquider : éteindre ses dettes", comme dans l’exemple "il vendit des terres et se liquida".

Balzac est le premier moderne qui, en 1839, ait extrait, par métaphore, le verbe liquider du monde de la boutique et des affaires où il avait un sens, pour en étendre l’emploi à la vie commune : ce qu’il imagine de liquider, ce ne sont plus des dettes, mais le passé ou ce qui fait difficulté. A ce verbe, il donne le sens de "régler définitivement une question". De là, liquider prend le sens de "se débarrasser de quelque chose". Dans la préface à ses Cinq Etudes d’ethnologie, Leiris impose aux ethnographes le devoir de "liquider l’ethnocentrisme". Des choses aux êtres, au XXe siècle, la barrière est basse : elle a vite été franchie. En 1928, dans Les Conquérants (titre révélateur), Malraux est le premier à en faire une élimination d’êtres humains. Dans le monde moderne, après avoir liquidé le passé, les dettes, les idées surannées, les vieilles choses, on liquide les adversaires, les ennemis, les camarades de parti qui ne sont pas sur la bonne et juste ligne, les femmes et les enfants de ces camarades politiques, etc.

Liquider ses biens pour payer ses dettes était une marque d’honnêteté. Cet acte positif a changé d’objet : il ne s'applique plus sur de la menue monnaie, mais sur les êtres humains. Il a aussi changé de sujet : quand un failli liquide ses biens, il le fait sous la contrainte de la loi certes, mais ce sont ses propres biens qu’il vend, non ceux de son voisin. Quand un chef de parti liquide ses militants rétifs, c’est en violation de toute loi que se fait la liquidation ; c’est à la vie des autres qu’il met fin, pas à la sienne propre.

De ce point de vue, liquider est une des oriflammes du XXe siècle. Il est le condensé sémantique de cette ère de ténèbres qui, hélas, n'est pas révolue. Il concentre en lui et il résume ce qui définit la modernité : la table rase, la haine du passé, la liquidation des classes nuisibles et des races dites inférieures : en bref leur extermination.

 

 

01 septembre 2006

Manifestation

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, quatrième édition, 1762, il est précisé que le nom manifestation "n’est en usage que dans les matières de religion", comme l’illustrent clairement les deux exemples cités "après une manifestation si évidente de la puissance de Dieu" et "la manifestation du Verbe". Le mot est ancien. Il est attesté au début du XIIIe siècle au sens de "action de se révéler" (en parlant de Dieu) et en 1553, dans une traduction de la Bible, au sens de "action de rendre visible". Il est emprunté à la langue latine en usage dans la chrétienté. Le premier à l’employer est Saint Augustin dans La Cité de Dieu. Le sens en est "révélation", "apparition", en parlant du Christ.

A compter du milieu du XVIIIe siècle, ce nom s’étend à d’autres réalités que celles de la religion. Il prend le sens de "expression publique d’un sentiment ou d’une opinion". Ce n’est plus Dieu, le Verbe ou le Christ qui se manifeste, c’est un individu lambda qui se croit appelé à exprimer haut et fort une opinion. Au XIXe siècle, le nom désigne de plus en plus souvent des réalités sociales, sans cesse plus variées, et de moins en moins souvent des réalités de la religion. En 1857, Mérimée l’emploie dans le sens moderne de "rassemblement ayant pour but de rendre publiques les revendications d’un groupe ou d’un parti" et en 1889, Verlaine celui de "cérémonie publique en l’honneur de quelqu’un ou pour commémorer un événement".

Pendant deux siècles, les auteurs de dictionnaires n’ont pas été embarrassés par la coexistence dans manifestation de deux sens aussi hétérogènes et en apparence incompatibles que "révélation" (de Dieu) et "rassemblement" public de personnes ayant une opinion à exprimer ou mécontentes de leur sort. Les Académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, énumèrent sans sourciller, dans un même article, les deux sens, "action de manifester ou de se manifester" ("il est plus particulièrement usité en matière de religion") et "rassemblement ou mouvement ayant pour objet de rendre publiques les revendications d’un groupe, d’un parti". Dans son Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré énumère les divers sens dans un même article, en commençant pas le sens laïque moderne : "action de rendre manifeste", en continuant par le sens historique ("il se dit particulièrement quand la puissance divine se rend manifeste") et en terminant par le sens social et politique ("rassemblement destiné à manifester quelque intention politique").

Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les Académiciens ajoutent à ces deux sens un troisième, que Verlaine est le premier à avoir employé, à savoir "spectacle, exposition, célébration qu’on organise à l’intention d’un large public", comme dans "manifestation culturelle, sportive", "les diverses manifestations d’un festival", "ce centenaire a donné lieu à de nombreuses manifestations". Dans cette édition, les Académiciens prennent acte du recul sans doute définitif du sens étymologique, historique et religieux de manifestation. Ce sens n’est plus qu’une extension d’un premier sens exposé ainsi : "action de rendre perceptible, de faire connaître ce qui est caché", comme dans "se consacrer à la manifestation de la vérité", "la parole permet la manifestation de la pensée", "la manifestation d’un intérêt, d’un sentiment, d’une émotion". Dans ce sens, manifestation "s’emploie à propos d’une maladie" ("les premières manifestations de son mal") ou d’un sentiment ("une manifestation de peur, d’hostilité, d’admiration, d’estime, de sympathie"). Le sens religieux, étymologique et historique, est présenté comme un appendice de ce sens. Il est introduit par la mention spécialement, laquelle indique que l’emploi de manifestation dans ce sens est relégué dans un domaine restreint : la théologie. C’est "l’action par laquelle Dieu se manifeste aux hommes". Le sens est illustré par ces deux exemples : "l’Ancien Testament relate maintes manifestations de la colère ou de la miséricorde de Dieu" et "les miracles accomplis par le Christ sont des manifestations de sa puissance divine".

En revanche, les auteurs du Trésor de la langue française (1972-1994, CNRS), temple du progressisme linguistique, semblent perturbés par la présence incongrue ou inconvenante dans manifestation d’un sens religieux et d’un sens social et politique, qui semblent situés à l’opposé l’un de l’autre ou même se nier l’un l’autre. Quel scandale si l’on disait d’un syndicat qu’il se prend pour le Verbe fait chair ou pour le fils de Dieu ! Ils ont donc distingué deux entrées ou deux mots vedettes manifestation 1 et manifestation 2, transformant ainsi la pluralité de sens (ou polysémie) en homonymie : un même mot a éclaté en deux mots qui ont le même étymon latin, s’écrivent et se prononcent de la même manière. Le tour de passe-passe cache ce qui aurait pu paraître embarrassant, à savoir l’arrogance d’hommes qui non seulement s’égalent à Dieu, mais encore prennent sa place, après l’avoir vidé dans la grande poubelle de l’Histoire. Un épicier se manifeste, comme Dieu, en exprimant une opinion sur le temps détraqué ; un parti politique, en manifestant sur la voie publique, révèle, comme Dieu, son existence aux gogos qui l’ignoraient ; une municipalité plan-plan fait dans l’agit-prop pour révéler aux hommes la Vérité dernière sur le monde, etc.

 

 

31 août 2006

Situation

 

 

 

 

 

Le nom situation est attesté pour la première fois au milieu du XVe siècle. Il est dérivé du verbe situer, auquel a été ajouté le suffixe ation. C’est un nom de formation française. Les divers sens qu’il a pris au cours des siècles ne soulèvent pas de difficulté, sauf ses emplois en philosophie chez Sartre (cf. les dix volumes de Situations) et chez Debord, inventeur du situationnisme.

Le premier sens de situation est "emplacement" (d’un édifice), puis "position" (à propos des étoiles dans le ciel). Dans la seconde moitié du XVIIe siècle, il prend le sens figuré de "ensemble des circonstances dans lesquelles un pays, une collectivité se trouve" et "ensemble des circonstances dans lesquelles une personne se trouve". Au XVIIIe siècle, les critiques littéraires et les théoriciens du théâtre l’emploient dans le sens de "moment critique dans l’action d’un drame, d’un roman". C’est en 1873, chez Zola, qu’il est attesté dans le sens de "emploi, poste rémunérateur régulier et stable", comme dans "avoir une belle situation" en parlant d’une personne qui a réussi dans la vie.

Les dictionnaires anciens en expliquent clairement le sens. Dans celui de l’Académie française (quatrième édition, 1762), c’est "l’assiette, la position d’une ville, d’une place de guerre, d’une maison, d’un château, d’un jardin, etc.". Dans la huitième édition (1932-1935), le mot s’applique par figure à "l’état" ou à la "position d’une personne, d’une chose", comme dans les exemples "ses affaires n’ont jamais été dans une situation plus fâcheuse" et "cet homme était alors dans une situation bien embarrassante", ainsi que, dans le vocabulaire de la politique, à l’état d’un pays. Le mot signifie aussi "position, emploi, place rémunératrice". Le premier sens de situation dans le Dictionnaire de la langue française de Littré est "manière dont un objet est placé" ; au figuré, c’est la "disposition de l’âme". C’est aussi un terme de finance et d’administration : la situation d’une caisse, c’est l’état des entrées et des sorties d’argent.

Le sens philosophique, plus exactement existentialiste, apparaît dans les années 1920 chez Gabriel Marcel, puis chez Sartre. C’est, glosent les auteurs du Trésor de la Langue française, "l’ensemble des relations concrètes qui déterminent l’action de l’être humain à un moment donné de son histoire". Dans la morale classique, un homme agit en fonction de sa "nature". En lui, il y a quelque chose, un sentiment par exemple ou une "passion" : cupidité, orgueil, méchanceté, amour, etc. – qui déclenche et détermine ses actions. Pour Sartre, la nature humaine, à laquelle ont cru les Français pendant des siècles, n’existe pas : c’est une fiction ou une invention de l’idéologie, bourgeoise évidemment. Persuadé qu’il a une nature, l’homme se représente de façon fausse ou biaisée ce qu’il est ou l’existence qu’il mène. Il s’aliène lui-même. Heureusement, les existentialistes vinrent, qui dissipèrent les ténèbres. L’homme, selon eux, est façonné ou formaté par les réalités dans lesquelles il vit. Il se réduit même à la situation dans laquelle il se trouve, comme s’il était une chose ou une ville. En 1948, dans Situations II, Sartre écrit, sans sourciller et sans même prendre conscience de l’horreur de ce qu’il énonce : "l’homme n’est qu’une situation". Autrement dit, il est un lieu, un emplacement, une position, une assiette. Si l’homme n’est qu’une situation, il est aisé de le changer, comme on change un objet de place, ou même de le niveler ou de l’araser, comme un terrain. Sartre continue ainsi : "un ouvrier n’est pas libre de penser ou de sentir comme un bourgeois ; mais pour que cette situation soit un homme, tout un homme, il faut qu’elle soit vécue ou dépassée vers un but particulier" (la lutte des classes, par exemple ?). Sartre, bien entendu, ne sait rien des ouvriers. Il n’en a peut-être jamais rencontré. Il ne s’est jamais trouvé dans la situation d’en être un. Mais il en parle d’abondance et à leur place, sans jamais leur demander leur avis ou faire entendre leur voix. Ce sens existentialiste se retrouve dans la locution "en situation", qui signifie "dans des conditions très proches de la réalité". Les méthodes audiovisuelles d’apprentissage des langues sont censées être efficaces quand elles mettent les élèves en situation : id est quand ils sont immergés grâce aux images dans le pays dont ils apprennent la langue.

A partir de cette conception existentialiste de l’homme réduit à la situation concrète dans laquelle il vit ou dans laquelle il est contraint de vivre, Debord Guy a inventé une doctrine esthétique et littéraire qu’il a nommée situationnisme et un mouvement politique, L’Internationale situationniste, pour lutter, a-t-il prétendu, contre les structures marchandes (capitalistes, libérales) et contre la société du spectacle qui est la forme achevée de la société marchande. Le spectacle est remplacé par la situation construite, dont la théorie, bien qu’elle soit formulée dans une langue de gougnafiers, est ici citée : "La construction de situations commence au-delà de l’écroulement moderne de la notion de spectacle. Il est facile de voir à quel point est attaché à l’aliénation du vieux monde le principe même du spectacle : la non-intervention. On voit, à l’inverse, comme les plus valables des recherches révolutionnaires dans la culture ont cherché à briser l’identification psychologique du spectateur au héros… La situation est ainsi faite pour être vécue par ses constructeurs. Le rôle du "public", sinon passif du moins seulement figurant, doit y diminuer toujours, tandis qu’augmentera la part de ceux qui ne peuvent être appelés des acteurs mais, dans un sens nouveau de ce terme, des viveurs". Cette théorie a été réalisée, non pas par les situationnistes, mais par la télé privée et marchande. Qu’est-ce que la télé réalité, sinon des situations construites dans lesquelles les intervenants, qui cessent d’être passifs, vivent ce qu’ils construisent et se désaliènent du spectacle ? Le situationnisme effectif, c’est Koh-Lanta, c’est L’Ile de la tentation, c’est La Ferme, c’est La première Compagnie, c’est Le Loft. La société du spectacle est haïssable ; mais elle a le mérite de briser les idoles et de mettre au jour l’imposture du situationnisme.

Sartre et Debord ne voient pas les hommes ; ils ne voient que les situations dans lesquelles les hommes sont emprisonnés. Ils seraient légitiment indignés si un critique ou un journaliste les avait réduits, eux (leur petite personne) et leur œuvre, à une simple situation, c’est-à-dire à rien. L’insolent aurait été, je n’en doute pas, traité de fasciste, de nazillon ou d’anti-humaniste. Eux pourtant, ils n’hésitent à rabaisser au niveau de pauvres choses leurs semblables, à condition que ceux-ci soient des gens de peu. Il est vrai que, pour un philosophe patenté, qui se prend pour le nombril du monde, les gens de peu sont peu de chose.

 

 

 

 

30 août 2006

Parité

 

 

 

 

Le nom parité est attesté en français pour la première fois en 1345 avec le sens de "égalité entre des êtres, des objets de même nature". C’est un emprunt à la langue latine. En effet, le nom latin paritas, dérivé de l’adjectif par "égal", "pareil", a pour sens "ressemblance, égalité". C’est au XIXe siècle que parité prend le sens qu’il a en arithmétique de "état de ce qui est divisible par deux".

Le sens en est clair. Pourtant, en français moderne, l’usage qui en est fait soulève les deux difficultés que voici.

Les Académiciens, dans les diverses éditions de leur Dictionnaire, précisent que le nom parité ne s’emploie pas à propos de personnes. Ils n’ont pas tout à fait tort, puisqu’il existe déjà le nom égalité. Dans la quatrième édition (1762), ils expliquent ainsi le sens de ce nom : "égalité entre des choses de même qualité, de même nature" et ils précisent que ce nom "ne se dit guère des personnes" et qu’il "s’emploie plus ordinairement dans la didactique". Dans la huitième édition (1932-35), ils ne citent pas les personnes parmi les "objets" sur lesquels s’applique la parité : "égalité, similitude entre des objets de même qualité, de même nature", comme le confirment les exemples "il n’y a point de parité entre ces faits", "parité de mérites", "parité de titres". Dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré reprend les définitions des Dictionnaires de l’Académie : "1° ressemblance entre des objets de même nature, de même qualité", "3° comparaison employée pour prouver une chose par une autre semblable", "4° état de ce qui est pair, c’est-à-dire divisible en deux moitiés". Dans la deuxième acception, parité s’applique à des personnes : "2° égalité entre des personnes", mais l’un des exemples cités, extrait des Mémoires du Duc de Saint-Simon, montre que cette "égalité" est en partie factice puisqu’elle ne vaut qu’entre les "pairs" du Royaume : "La parité des princes du sang et des légitimés fut exprès différée après la réception de M. du Maine au parlement". L’autre exemple est tiré des Confessions de Jean-Jacques Rousseau qui emploie parité à propos de personnes à la place d’égalité : "la parité manquait entre les personnes". Au XVIe siècle, Montaigne l’avait fait le premier sans doute : "il nous faut remarquer la parité qui est entre nous et les bêtes : nous avons quelque moyenne intelligence de leur sens ; aussi ont les bêtes du nôtre" (c’est-à-dire : nous comprenons moyennement leur intelligence ; de même les bêtes comprennent (mal) la nôtre), mais le contexte est si insolent que l’emploi fait de parité ne peut guère légitimer les usages politiques actuels dans "parité hommes femmes", par exemple.

D’où vient cet emploi ? Il n’est guère conforme au sens premier de parité, à savoir, comme l’expliquent les auteurs du Trésor de la langue française (1972-1994), le "rapport d’égalité, de similitude entre deux choses ou deux êtres (le plus souvent comptables)". Les femmes qui exigent la parité ne prétendent pas être similaires aux hommes, comme dans cette citation "métaphysique" de Maritain : "une certaine parité d’essence entre le dirigeant et le dirigé, je veux dire une parité essentielle dans la commune condition d’hommes voués au labeur, serait dans la chrétienté à la base des relations d’autorité et de la hiérarchie des fonctions temporelles". C’est l’acception 2 du Trésor de la Langue française qui explique l’usage politique actuel. L’égalité, sur laquelle est fondée la parité, n’est pas une similitude, ni même un rapport identique à la loi ("les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droit"), mais une égalité dans la représentation. C’est ce qu’exigent les syndicats quand ils négocient avec les autorités : "égalité de la représentation de deux parties dans une assemblée, une commission", comme le montrent clairement les exemples : "les trois centrales C.G.T., C.G.T.-F.O. et C.F.T.C. sont à parité de représentation, ce qui ne tient pas compte de leur importance réelle dans le monde syndical" et "les décisions prises par le fond d’orientation et de la régularisation des marchés agricoles sont trop lourdes de conséquences pour l’agriculture pour que les agriculteurs ne soient pas à parité avec les pouvoirs publics dans cette instance".

La parité politique n’est pas l’égalité fondatrice de la démocratie, elle est une extension du sens arithmétique de parité : "état de ce qui est divisible en deux moitiés", écrit Littré. La revendication politique de parité entre les hommes et les femmes porte, non sur l’égalité en droit (qui est une réalité), mais sur la représentation arithmétiquement égale entre les sexes dans les instances dirigeantes ou dans les listes de candidats aux élections : une femme, un homme, une femme, un homme, etc. Il est évident que ce principe dit de parité peut s’étendre à toutes les réalités du monde : un croyant, un incroyant, un croyant ; un myope, un presbyte, un myope, un presbyte ; un valide, un handicapé, un valide, un handicapé ; un catholique, un musulman ; un protestant, un bouddhiste ; etc. Il n’y a pas de raison de fond que l’égalité arithmétique obligatoire dans toutes les instances qui représentent les Français n’inclue pas les sectes, les joueurs de football et de rugby, les francs-maçons et ceux qui ne le sont pas, les titulaires du baccalauréat et ceux qui ne l’ont pas obtenu ; les retraités et les actifs ; les plus de soixante ans et les moins de trente ans ; etc. Il n’y a aucune limite à ce principe. Le jour où il sera étendu à tout, c’est la démocratie qui aura disparu.

 

 

29 août 2006

Création

 

 

 

 

 

 

En latin classique, le nom création a deux sens. C’est l’action d’engendrer et aussi l’élection d’un individu à une fonction ou une nomination. Dans le latin dont usaient ou usent encore les chrétiens, le nom a désigné, parallèlement à créateur, la création du monde par Dieu et il a pris par métonymie le sens de "chose créée" et "créature". La première attestation en français de ce nom date du début du XIIIe siècle avec le sens "acte de Dieu qui crée le monde" et "chose créée par Dieu". Le second sens de création, à savoir "nomination", est attesté à partir du XIVe siècle : la nomination d’échevins ou de consuls était une création. En 1762, les Académiciens, dans leur Dictionnaire, le glosent ainsi : "Il se prend aussi figurément pour un nouvel établissement d’offices, de charges, de rentes, etc." Ainsi dans la phrase "le Pape fit une création de cardinaux".

Les sens "modernes" sont apparus à une date récente de l’histoire de la langue (et de la pensée). En 1790, création est attesté dans le sens de "ensemble des êtres et choses créées" et en 1791 dans le sens de "chose créée", non plus par Dieu, mais par l’homme : "les créations de la main de l’homme", écrit l’idéologue Volney, qui était sans doute conscient du caractère blasphématoire de sa formule. C’est en 1801 que création a pris le sens moderne "d’invention". En 1810, Mme de Staël écrit : "pour les poètes, il faut que la création précède la parole". En 1843, Balzac emploie le nom création à propos d’un rôle nouveau au théâtre.

Jusqu’à une date relativement récente, le nom création avait en français pour seul sens  l’action par laquelle Dieu crée" (Dictionnaire de l’Académie française, 1762). Dieu a créé le monde et l’homme. L’homme, lui, ne crée pas, il invente ou il trouve des formes, des idées, des arguments propres à persuader. Dans son Dictionnaire de la Langue française, Littré définit la création comme "l’action de Dieu", ainsi que, par métonymie, "l’univers visible" qui a été créé. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), c’est ce sens qui est exposé en premier : "acte consistant à produire et à former un être ou une chose qui n’existait pas auparavant" et plus particulièrement "acte par lequel Dieu a tiré du néant l’univers et les êtres vivants qui peuplent le monde". C’est pourquoi on parle de "création de l’homme, des cieux et de la terre", du "récit jéhoviste de la Création", des "deux récits de la Création", du "livre de la Création". Les auteurs de ce dictionnaire précisent que, entendu dans ce sens, le mot Création, toujours précédé de l’article défini la, s’écrit avec une majuscule. Il existe des variantes à ce sens. Ainsi la "Création continuée", selon Descartes, permet à Dieu d’assurer à tout moment l’existence des êtres et des choses qu’il a créés, alors que la "Création continue" est l’accroissement continu dans le temps de "substance cosmique" ou "l’apparition constante de nouveaux éléments de matière qui expliquerait l’expansion de l’univers".

En revanche, dans ce même dictionnaire, les emplois de création et les exemples qui illustrent les sens modernes sont innombrables. La création est "l’acte par lequel un artiste produit une œuvre" ; au théâtre, "la première représentation d'une pièce, d'une œuvre qui n’avait pas encore été jouée" ; "l’acte par lequel est officiellement instaurée une institution, un organisme parlementaire, militaire, juridique, commercial, industriel, etc." (on crée des abattoirs, des ateliers, des bureaux, des agences, des parcs, des emplois, une monnaie, une ville, un port). Le nom est en usage en physique, dans la sylviculture, l’horticulture, la mode. La création est aussi l’objet créé. C’est aussi le résultat "du pouvoir qu’a l’homme de transformer, de renouveler quelque chose", comme si l’homme moderne s’égalait à Dieu, et "du pouvoir qu’a l’homme de construire, de former, avec le concours d’une faculté spécifiée, un produit qui s’insère parmi les choses déjà existantes", en particulier dans le domaine des Beaux-arts (architecture, musique, peinture, littérature) ou dans les domaines de la mode, des techniques, de la décoration.

L’article création du Dictionnaire de la Langue française de Littré (seconde moitié du XIXe siècle) s’étend sur moins d’une page. Littré range dans une même acception l’action "d’inventer" (en littérature), l’action "de fonder" (une entreprise), "de produire" (un objet) et "de nommer à un emploi" et dans une autre même acception "le résultat de la création, ouvrage d’art ou de littérature, établissement politique, social, etc.". Le Trésor de la Langue française (publié un siècle après le Littré) consacre à création six colonnes de grand format. La simple comparaison de ces dictionnaires fait apparaître l’ampleur qu’a prise en un siècle l’extension de ce nom à toutes sortes de réalités, que nos lointains ancêtres n’auraient pas osé nommer créations. C’est là le signe d’un bouleversement de la pensée. Dieu chassé de son Empyrée, l’homme a pris sa place.

 


24 août 2006

Extirper

 

 

 

 

 

Ce verbe, emprunté au latin classique exstirpare, dérivé de stirps qui signifie "souche, racine", a pour sens "arracher les mauvaises herbes jusqu’à la racine". Au XVIe siècle, ce verbe refait à partir de l’étymon latin a supplanté le vieux verbe esterper ou estreper, issu du même verbe latin, attesté dès le XIIe siècle, d’abord dans le sens figuré ou métaphorique (arracher le mal, comme si le mal était une mauvaise plante), puis au sens propre de "déraciner" (une plante).

C’est ce sens propre qui est relevé en premier dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762, quatrième édition) : "il ne se dit au propre qu’en parlant des mauvaises herbes, lorsqu’on les déracine de telle sorte qu’elles ne puissent plus revenir", comme dans l’exemple "il y a de méchantes herbes qu’on a bien de la peine à extirper". Par métaphore, l’action d’extirper a été étendue aux tumeurs ou aux excroissances qu’un chirurgien tente d’extraire du corps, comme si elles étaient de mauvaises herbes. En chirurgie, on dit "extirper un cancer" pour dire "arracher entièrement un cancer". Ce sont aussi les sens que relève Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) : "arracher une plante avec ses racines" (il ne se dit guère qu'en parlant des plantes qui nuisent) et "terme de chirurgie : enlever en ôtant toutes les racines". Littré distingue extirper de déraciner : "un ouragan déracine un arbre et ne l’extirpe pas. Extirper indique que l’on n’a pas laissé dans le sol les racines, et qu’on les a enlevées en même temps qu’on enlevait le végétal. De plus, extirper indique surtout l’acte volontaire".

Ces deux dictionnaires relèvent aussi le sens figuré et moral de ce verbe. Les Académiciens précisent dans leur Dictionnaire (édition de 1762) que ce verbe "se dit aussi figurément de l’entière destruction de certaines choses pernicieuses", comme les vices, les hérésies, la tyrannie, la chicane, l’usure. Selon Littré, les choses extirpées sont "les abus" ou "les vices", comme dans l’exemple "après que le christianisme eut été extirpé par le massacre de trente-sept mille hommes exécutés presque en un moment, la nation japonaise se partagea en trois sectes" (Diderot).

Ce qui caractérise ce verbe en français moderne, c’est l’extension de ses emplois pour désigner les actions de sortir ou d’extraire, comme dans les exemples (ridicules à dire vrai) : "il extirpa un briquet de sa poche", "il semblait alors dans l’impossibilité d’extirper du fond de sa gorge des tampons d’ouate qui l’eussent étouffé" (Camus, La Peste : comme quoi on peut être Prix Nobel de littérature et écrire comme un pied) ou "Gabriel extirpa de sa manche une pochette de soie couleur mauve" (Queneau, Zazie dans le métro, mais Queneau n’a pas obtenu de Prix Nobel). Sartre et Aragon, bien sûr, ont employé extirper dans une construction réfléchie au sens de "sortir d’un lieu avec peine" : "comme je m’extirpe avec précaution de la colonne, une tête de vrai monsieur jaillit tout près de moi" (Sartre) et "elle s’extirpa de la cabine comme d’un mauvais lieu" (Aragon).

Dans ces emplois étendus, extirper est un mot moderne. Les anciens dictionnaires relèvent qu’extirper est employé aussi dans le sens d’exterminer. Les Académiciens, en 1762, précisent : "on dit aussi extirper une famille ou une race pour dire l’exterminer ou la détruire entièrement". Ce sens n’est pas relevé dans la huitième édition (1932-1935) du Dictionnaire de l’Académie française. Littré le relève encore : "extirper une race, une population, la détruire entièrement". Alors que cet emploi a disparu dans la langue moderne, l’action qu’il désigne (exterminer un peuple, une race, une population, une famille) est devenue la règle au XXe siècle. Le mot s’est détaché de la chose – en l’occurrence, le verbe des actions qu’il désigne. Ce sens n’est plus attesté dans les dictionnaires, mais l’action que ce verbe désigne, elle, est bien moderne. Il semble avoir été remplacé par exterminer, verbe qui signifie au sens propre "chasser d’un lieu". La disparition de ce sens est concomitante de la généralisation de l’action de ce verbe.

 

 

 

 

23 août 2006

Emigrer

 

 

Emigrer, émigrés, immigrer, immigrés

 

 

Les verbes émigrer et immigrer sont relativement récents ; de même les formes de participe passé ou présent émigrants, émigrés, immigrants, immigrés, qui en sont tirés, qu’ils soient employés comme adjectifs ou comme noms. Emigrer n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de la cinquième édition en 1798. La première attestation date de 1781, au sens de "quitter son pays pour aller s’établir dans un autre". Il semble que l’usage en soit légèrement antérieur, puisque le participe présent émigrant, employé comme nom, est employé en 1770 par Mme du Deffand, dans une lettre qu’elle a adressée à Voltaire. A partir de 1791, se généralise l’emploi substantif du participe passé émigré pour désigner les personnes, aristocrates, ecclésiastiques, bourgeois, dont la vie était menacée et qui ont préféré quitter la France pour ne pas finir sur l’échafaud ou en prison. Ce verbe, qui est emprunté au latin classique emigrare, au sens de "sortir d’un lieu, changer de demeure, déménager" a un sens clair. La seule particularité est que, par rapport au latin, son emploi s’est étendu. Ce n’est plus "changer de demeure", "déménager", mais "changer de pays".

Il en va de même d’immigrer qui n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de la septième édition en 1878. Le participe passé immigré employé comme nom est attesté en 1769, le participe présent immigrant en 1787. Comme émigrer, immigrer est un verbe moderne. Il est emprunté au latin classique immigrare qui signifie "pénétrer dans un lieu, s’y introduire". Il a pris son sens moderne par extension. Ce n’est plus pénétrer dans n’importe quel lieu, mais s’installer dans un pays qui n’est pas le sien.

Ces deux verbes et les noms qui en sont tirés appellent quelques commentaires.

Ce sont des mots récents. Ils n’ont guère plus de deux siècles d’existence : pour des mots d’une langue, c’est peu. Ils auraient pu être qualifiés de jeunes s’ils n’avaient pas été empruntés au latin classique et s’ils n’ont pas été introduits dans la langue française avant la fin du XVIIIe siècle, c’est que les faits qu’ils désignent n’existaient pas ou étaient si rares qu’il n’a pas semblé nécessaire à nos ancêtres de fabriquer des mots spécifiques pour nommer ces faits et y donner une existence symbolique. De fait, l’émigration et son corollaire l’immigration sont, quoi qu’en disent les experts en sciences sociales, des phénomènes récents dans l’histoire de France. Cela ne signifie pas qu’antérieurement, des Français n’aient pas quitté la France, bien au contraire. Ceux qui se sont établis aux îles, comme on disait alors, ou en Nouvelle France, n’émigraient pas : ils traversaient les océans pour mettre en valeur ou cultiver, c’est-à-dire coloniser, des terres qui appartenaient, à tort ou à raison (le problème n’est pas là) au Roi de France. En 1685, les Huguenots n’ont pas émigré : ils ont cherché à l’étranger un refuge ou un asile pour pratiquer librement leur culte.

Ce sont des mots qui ne sont pas sous-tendus par un système axiologique, dont les deux pôles seraient le Bien le Mal. De ce point de vue, ils sont neutres. Formés à partir du verbe migrare, qui signifie en latin "partir, changer de séjour", auquel ont été ajoutés les préfixes - in ("dans") et – ex ("hors de"), ils désignent des actions à la fois inverses et réciproques : entrer dans un pays et en sortir. Ils impliquent un franchissement de frontières. Ces termes se répondent : un émigré est aussi un immigré, et vice versa.

En arabe, il en va autrement. Les émigrés sont nommés mouhajiroun, c’est-à-dire, mot à mot, ceux qui font ou refont l’hégire. Il n’existe pas, à proprement parler, d’action inverse ou réciproque. D’ailleurs il n’y a que très peu d’immigré en islam ou, s’il y en a, ils sont nommés colons. L’hégire qui a eu lieu en 622 est le début du comput islamique. Les musulmans qui sont nommés émigrés sont censés imiter Mahomet, le premier mouhajir de l’islam, qui, en fuyant La Mecque pour s’établir à Médine, a fondé l’islam. A Londres, l’organisation qui réunit ces émigrés se nomme Mouhajiroun. Pour l’islam, le verbe émigrer n’est pas neutre. Ce n’est pas changer de pays, mais répandre la vraie croyance et agréger de nouveaux pays au dar el islam. De ce point de vue, ce que montre la langue, c’est l’existence d’un échange inégal ou sans réciprocité entre deux civilisations.

 

 

 

21 août 2006

Patrimoine

 

 

 

Il a fallu attendre le XXe siècle pour que le nom patrimoine désigne, non plus seulement des biens transmis à une personne par ses ascendants directs, mais "ce qui est transmis à une personne ou à une collectivité, par les ancêtres ou les générations précédentes, et qui est considéré comme un héritage commun" (Trésor de la Langue française, 1972-1994). Longtemps, la notion de patrimoine collectif ou de patrimoine de l’humanité ou de patrimoine national a été absente de la conscience publique. Ce n’est que depuis une date récente que les individus et les collectivités, quelles qu’elles soient, ont pris conscience qu’il était de leur devoir de ne pas faire table rase du passé et que transformer les temples ou les palais antiques en carrières de pierres à chaux ou faire d’une église une étable ou une grange était dignes de barbares et indignes de peuples qui se disent civilisés.

Le nom patrimoine est attesté en français pour la première fois au milieu du XIIe siècle au sens de "ensemble des biens et des droits hérités du père", par opposition à ce qui est hérité de la mère et qui était alors nommé matrimoine. Même quand le nom se rapporte à l’Eglise ou à la religion, il désigne des biens matériels. Le "patrimoine du Crucifié", ce sont "les biens de l’Église". Certes, dans la Rome antique, ce nom est parfois employé dans un sens figuré : le nom paternel est, selon Cicéron, un patrimoine, tandis que Florus (historien, IIe siècle après J-C) tient le trésor public pour la "patrimoine du peuple". Il semble que cet emploi figuré ait été oublié pendant près de deux millénaires.

Dans les dictionnaires antérieurs au XIXe siècle, le patrimoine désigne les biens privés, qu’ils appartiennent à une famille ou à l’Eglise. En 1762, les Académiciens dans la quatrième édition de leur Dictionnaire relèvent ce mot dans le sens "de bien qui vient du père et de la mère, qu’on a hérité de son père et de sa mère". Ils ajoutent que les biens qui ont été donnés à l’Église sont "le patrimoine des pauvres" et que le "patrimoine de Saint Pierre" est "une partie du domaine que le Pape possède en Italie et dont Viterbe est la capitale".

En 1829, à la fin de son premier et seul voyage d’étude en Egypte, Jean-François Champollion rédige, à l’intention du Vice-Roi Mehmet Ali, un mémoire dans lequel il incite ce souverain à prendre des mesures pour préserver les temples, les palais, les tombeaux et toutes les ruines antiques des pillards, vandales et autres chaufourniers ou entrepreneurs de travaux publics. Dans ce Mémoire, le nom patrimoine n’est pas employé, bien que Champollion ait conscience que ces ruines font progresser la connaissance que l’on peut avoir du passé de l’humanité. En 1823, patrimoine est attesté dans un sens figuré. Le mot désigne des biens immatériels : la bonne réputation, pensait-on alors, est "un second patrimoine". C’est Littré qui, dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), esquisse une glose du sens moderne : "ce qui est considéré comme une propriété patrimoniale". Ainsi, selon Littré, "chaque découverte dans les sciences est le patrimoine de toutes les nations". Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), le sens moderne est enfin établi : "ce qui est transmis à une personne ou à une collectivité, par les ancêtres ou les générations précédentes, et qui est considéré comme un héritage commun". De fait, le patrimoine est ou peut être archéologique, artistique, culturel, intellectuel, religieux, collectif, national, social, d'une nation, d'un peuple.

Ce qui manque dans les dictionnaires, c’est de recenser précisément les édifices ou les objets ou les paysages qui font partie du patrimoine d’un pays. Heureusement, depuis quelques années, le patrimoine de la France est répertorié et décrit dans l’inventaire général qu’on peut consulter, commune par commune, dans le site du Ministère de la Culture. La base Mérimée recense tout ce qui se rapporte à l’architecture : les chapelles, châteaux, églises, fontaines, maisons anciennes, etc. En 1998, elle comprenait environ 140000 fiches ou notices. Dans la base Palissy est recensé ce qui se rapporte au mobilier : objets de culte, tableaux, meubles, etc. En 1998, elle comprenait 200000 fiches ou notices. Tout ce qui est recensé dans cet inventaire est protégé ou est censé l’être. Or ce patrimoine a beau être national, collectif ou du peuple et inventorié, il est encore trop souvent méprisé, mal entretenu ou laissé en déshérence, en particulier dans les petites communes ou dans les communes dirigées par des élus qui, mus par une idéologie sclérosée, ambitionnent toujours de faire table rase du passé.

 

 

 

 

20 août 2006

Tourisme, touriste

 

 

 

 

 

Le mot anglais tourist est dérivé du nom tour, emprunté au français, et attesté au milieu XVIIe siècle au sens de "circuit au cours duquel on visite différents endroits" (d’où tour), puis de "voyage". Touriste, adjectif et nom, a été emprunté à l’anglais à la fin du XVIIIe siècle. Le nom tourisme est attesté en français depuis 1811. Ou bien il est calqué sur le nom anglais tourism ; ou bien il a été formé à partir de touriste, afin de traduire le nom anglais touring, qui sert à désigner le voyage d’agrément, alors que le nom tourism a une valeur dépréciative, puisqu’il semble désigner au XIXe s les voyages de masse. Au XIXe siècle, l’association qui a été fondée en France pour développer les voyages d’agrément se nomme Touring-Club de France et non Club de Tourisme, ni Club touristique, ni Tourisme-Club de France. En anglais, le nom tourism perd au XXe siècle sa valeur péjorative, peut-être sous l’influence du français tourisme, et il désigne l’activité économique qu’est devenu le tourisme.

Le mot est anglais, la chose aussi. Le tourisme a été inventé par des Anglais argentés et oisifs qui jouissaient de revenus tirés de capitaux placés dans le commerce ou dans l’industrie ou qui bénéficiaient de rentes inépuisables. Ils pouvaient ainsi partir pendant un an ou deux, faire le grand tour, à l’étranger bien sûr, dans l’espoir de guérir de l’ennui (le spleen) ou de découvrir des pays ou des régions pittoresques sans fog qui auraient conservé leurs traditions ancestrales et qui étaient épargnés par les activités industrielles polluantes. Le tourisme consiste donc à fuir le monde du travail pour des pays ou des régions, Alpes, Pyrénées, Italie, Egypte, qui n’étaient pas touchés par l’industrie. Le tourisme a été la bouée de pays d’Europe du Sud retardés, reculés ou arriérés, Italie, Grèce, Espagne, Portugal, etc. qui ont tablé sur les devises des touristes pour financer leur développement. Les pays du tiers monde ont eux aussi opté pour le tourisme. Ils vendent leur soleil, leurs plages, leurs filles, leurs femmes, leurs enfants, leur âme, etc. pour quelques millions de $ en plus. Ils croient se développer, ils deviennent le bronze-cul ou le baisodrome des nantis.

La France est, comme disent les spécialistes, la première destination touristique du monde : plus de soixante-dix millions de visiteurs chaque année. Mais les revenus qu’elle tire de cette activité, supérieurs à ceux de l’agriculture, sont inférieurs à ceux qu’en tirent l’Espagne et les Etats-Unis : ce qui s’explique par le fait que les touristes restent moins longtemps en France et qu’ils sont moins argentés (souvent un tourisme de passage ou de traversée pour aller en Espagne, etc.). La presse évoque les résultats d’un sondage organisé sur internet (6000 votants) : les étrangers se plaignent ou se plaindraient d’être ou d’avoir été mal accueillis en France (pas de sourire, escroqueries, etc.). Cela fait parler les journalistes, bien sûr ; mais aucun d’eux n’aborde le fond ou le cœur du problème, à savoir que le tourisme est une activité typique de pays sous-développés : si les socialistes ont opté pour le tout tourisme en 1982 et 1983, c’est qu’ils se sont résignés à ce qu’il n’y ait plus en France de paysans, ni d’agriculture, plus d’ouvriers, ni d’industrie ; et qu’il ne reste plus à la patrie, pour occuper les citoyens qui ne veulent pas s’exiler dans des pays où l’on gagne encore son pain à la sueur de son front, qu’à vendre son soleil, son pittoresque, ses paysages – c’est-à-dire le capital amassé des siècles durant par des générations de Français laborieux. Sully avait fait du labourage et du pâturage les deux mamelles de la France ; Guizot avait choisi l’agriculture et l’industrie comme mamelles ; les socialistes se ont rabattus sur les restes du repas : le tourisme et la fête, les deux mamelles des pays en voie de tiers-mondisation.

 

19 août 2006

Démocratie associative

 

 

Le groupe de mots démocratie associative n’est pas relevé dans le Trésor de la Langue française, ni à l’article démocratie, ni à l’article associatif. En revanche, sont cités démocratie autoritaire, directe, libérale, parlementaire, représentative, semi-directe, économique et sociale, politique, populaire, chrétienne. L’adjectif associatif est formé sur le verbe associer auquel a été ajouté le suffixe –atif, variante du suffixe -if. C’est un mot récent. Il a une histoire établie. Il est attesté pour la première fois à la fin du XVe siècle, dans un ouvrage savant, au sens de "qui associe", dans cause associative. L’attestation est unique. Pendant quatre siècles, l'adjectif est sorti de l’usage. Il est ignoré de Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) et des huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1935). A la fin du XIXe siècle, il est ressuscité comme concept de mathématiques.

Les Académiciens n’y consacrent un article que dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire. Associatif est en usage en psychologie, où il a le sens de "qui procède par association d’idées" comme la mémoire et, en mathématiques, où il signifie "dont le résultat n’est pas affecté par l’ordre dans lequel on réalise l’opération". Ainsi l’addition et la multiplication sont associatives (4 + 2 ou 2 + 4, 7 x 3 ou 3 x 7 donnent le même résultat) ; la soustraction et la division ne sont pas associatives. L’adjectif est aussi en usage dans la langue commune : il signifie alors "qui se rapporte aux associations et à leurs activités". Ainsi, un quartier est animé ou vivant quand la vie associative y est intense. Très étrangement, cet emploi courant d’associatif n’est pas relevé dans le Trésor de la Langue française (1972-1994). Seuls les sens qu’a cet adjectif en mathématiques et en psychologie sont expliqués et illustrés d’exemples.

La démocratie associative est donc, si l’on se fonde sur le sens du Dictionnaire de l’Académie française, la démocratie qui a pour fondement les associations régies par la loi de 1901 qui a établi la liberté d’association. Elle se distingue de la démocratie représentative qui est la règle dans les pays libres depuis un siècle et demi environ et qui est dite représentative, parce que le pouvoir législatif et le pouvoir exécutif sont confiés à des élus qui tiennent leur mandat et leur légitimité des citoyens qui leur ont délégué leur souveraineté et qu’ainsi ils représentent. Cette démocratie, la seule qui en soit une, est l’objet d’incessantes attaques de la part des partisans des avancées significatives. Qualifiée par mépris de bourgeoise, parlementaire, formelle (elle est censée n’exister que dans les formes et être sans contenu, parce que le vote se fait à bulletin secret et après des débats préalables), elle a été jugée mille fois inférieure à la tyrannie léniniste, parfaite et qui a été affublée tantôt du nom de démocratie populaire, tantôt de démocratie socialiste. Quand il fut avéré que cette démocratie n’était qu’une infâme tyrannie criminelle, la critique a évolué. De bourgeoise, la démocratie honnie s’est muée en représentative. Il lui a été imputé d’innombrables péchés : elle représente surtout les beaux quartiers et les propriétaires au détriment des citoyens les plus pauvres, en particulier les ouvriers de banlieue. De fait, le pays légal ne correspondrait pas au pays réel et la majorité sociologique faite d’ouvriers, d’employés, de jeunes serait condamnée à rester une minorité, dominée bien entendu ou silencieuse. En fait, ces critiques ne font que traduire le ressentiment des progressistes. La démocratie représentative qui leur était défavorable, ils ont rêvé de la remplacer par la démocratie associative.

L’idéologue le plus connu de la démocratie associative est Paul Hirst, auteur d’Associative Democracy, New Forms of Economic and Social Governance (1994). Comme il se doit, il est professeur d’université et américain : c'est donc un prophète de la modernité. Il fait de la démocratie associative une alternative au libéralisme ou au socialisme, également pervers à ses yeux. Elle serait proche des citoyens, même si les associations sur lesquelles elle est fondée n’ont pas de cotisants. Grâce à elle, l’intérêt général n’est plus de la responsabilité du seul État. Les associations forment la société civile, laquelle, par la grâce des associations, s’autogouverne et remplace l’Etat au cœur de la société. Ainsi, on en finit avec la centralisation bureaucratique. Le pouvoir est proche des gens, tout petit, sans arrogance : en un mot modeste.

L’avantage des associations est qu’elles fonctionnent sans adhérents à jour de leur cotisation, avec uniquement de l’argent public détourné de ses fins, et qu’elles peuvent être manipulées, lors d’assemblées générales squelettiques, par trois agitateurs professionnels. Dès 1981, quand les progressistes ont exercé le pouvoir auquel ils aspiraient depuis si longtemps, ils ont prodigué aux associations des aides, crédits, subventions de toutes sortes. Dans un livre publié en 1996 aux éditions Denoël et insolemment intitulé Associations lucratives sans but, Patrick Kaltenbach évalue à 400 milliards de francs le total des subventions, aides, crédits, etc. qui étaient alors distribuées par l’Etat aux associations et qui le sont toujours, sans compter la manne qui tombe des régions, départements, communes et autres collectivités : d’où l’adjectif lucratives dont elles sont qualifiées. Elles n’ont pas d’autre but que le lucre ou le détournement de la volonté populaire au profit de requins.

La démocratie socialiste est une tyrannie, la démocratie associative ne vaut pas mieux. Pour être influentes, les associations n’ont pas besoin d’autres adhérents que ceux qui les dirigent et elles n’existent qu’avec les subventions qu’elles perçoivent. N’ayant que des dirigeants qui se cooptent ou s’auto-élisent, elles sapent la démocratie. Elles se muent en groupes de pression, lobbies, forces occultes, sociétés secrètes ou en mafias, lesquelles sont plus promptes à s’associer que n’importe qui. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que le premier parti de France soit formé de citoyens qui s’abstiennent aux élections et que les partis qui exercent le pouvoir depuis un quart de siècle regroupent moins d’un tiers des électeurs inscrits. La démocratie socialiste et la démocratie populaire n'ont pas pu abattre la démocratie : les "associations lucratives sans but" mais avec subventions y ont réussi. La raison d’être de la démocratie associative, à savoir écarter les citoyens de l’exercice du pouvoir, est effective.

 

 

 

17 août 2006

Oxymore

 

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire grec français, oxymore est défini ainsi : "fin sous une apparence de niaiserie". C’est aussi le nom d’une ingénieuse alliance de mots contradictoires tels insaniens sapientia (sagesse folle) ou strenua inertia (inaction active, agitation stérile). En grec, l’adjectif, formé de deux adjectifs, oxus, au sens propre "aigu" et métaphoriquement "fin, spirituel" et moros, "émoussé", puis "sot, niais", ayant des significations opposées, illustre la formation de ces adjectifs composés de deux contraires, tels aigre-doux ou clair-obscur. Quand il est adjectif en grec et en latin, oxymoron est donc un oxymore. Appliqué à un être humain, il signifie "fin sous une apparence de niaiserie". C’est dans ce sens que l’emploie Cicéron (in Gaffiot, Dictionnaire Latin Français). Il est en accord avec ce qu’il désigne, comme le notent deux spécialistes, Mazaleyrat et Molinié : "l’oxymore est donc plus intelligent qu’il paraît".

La définition grecque est reprise dans les dictionnaires. Dans un groupe sont contigus deux adjectifs coordonnés ou un nom et un adjectif épithète, dont les sens se situent à l’opposé l’un de l’autre : obscur et clair (obscure clarté), jeune et vieux (jeune vieillard), silence et éloquent (un silence éloquent). En grec, le nom qui désigne l’oxymore est la forme neutre oxymoron de l’adjectif oxymoros. Qu’il soit oxymoron ou francisé en oxymore, il est masculin, mais il est des spécialistes (le Groupe Mu et Olivier Reboul) qui en font un nom féminin (une oxymore) et Reboul justifie le féminin par de prétendues hésitations de l’usage. Les noms par lesquels l’oxymore a été désigné ont varié. Oxymoron ne figure pas dans l’index des mots de la Rhétorique d’Aristote, cet ouvrage n’étant pas un catalogue de figures, mais l’exposé d’une méthode permettant de trouver des arguments propres à persuader. Tantôt la figure est nommée oxumoron, tantôt oxymoron, tantôt oxymore, tantôt alliance de mots (en 1770), paradoxisme, opposition (1765, De Jaucourt), antilogie. Tantôt elle est rapprochée de l’antithèse, tantôt de l’antiphrase, du paradoxe, de la dissociation, etc. Le Dictionnaire Latin Français de F. Gaffiot ne relève que l’adjectif oxymorus au sens de "spirituel sous une apparente niaiserie". Au XVIIIe s, elle est dans l’Encyclopédie, mais Fontanier et Du Marsais dans son traité Des tropes, paru en 1730, l’ignorent. Vico la recense en 1844, mais ni Littré dans le Dictionnaire de la Langue française, ni les lexicographes de la maison Quillet ne la relèvent. Le Trésor de la Langue Française y consacre une remarque à l’article oxy, du grec oxus ou oxos, "pointu" et par analogie "aigu, perçant ; aigre et acide", entrant dans la construction de mots savants, notamment dans les domaines de la médecine et des sciences naturelles. B. Dupriez, dans Gradus, cite oxymore comme synonyme d’alliance de mots à l’entrée alliance de mots. En revanche, oxymoron est relevé dans le Dictionnaire de Linguistique, chez Lausberg, Morier (Dictionnaire de Poétique et de Rhétorique) ; et oxymore chez Preminger Alex, Franck, Warnke, Hardison, dans Rhétorique générale, le Grand Larousse de la Langue Française, le Dictionnaire de la Langue Française Le Robert, le Dictionnaire Historique de la Langue Française Le Robert, dans le Vocabulaire de la Stylistique de Mazaleyrat et Molinié, etc.

La rhétorique, ce sont aussi des classements et dans ces classements, l’oxymore occupe une place variable. Fontanier classe le paradoxisme, qui, selon lui, est une alliance de mots, parmi les tropes (un trope est un transfert ou transport de sens) en plusieurs mots ou improprement dits. Reboul reprend ce classement. Le Groupe Mu reprend sur ce point le classement de Fontanier et en fait un métasémème, c’est-à-dire une figure portant sur le signifié des mots. A l’opposé, Mazaleyrat et Molinié, Suhamy, Aquien, en font une figure de construction. C’est un fait de syntaxe : un rapprochement ou une mise en contiguïté dans le même groupe - en général un groupe nominal - d’un adjectif et d’un nom de sens opposé. Défini comme une construction, l’oxymore se réduit au modèle canonique : adjectif + nom. Figure de sens, en revanche, comme chez Fontanier (c’est un trope en plusieurs mots), les limites en sont plus larges. Peuvent faire oxymore deux mots de sens opposé, qui ne sont pas nécessairement deux adjectifs coordonnés ou un nom et un adjectif épithète, comme un adverbe et un adjectif (saintement homicides), un verbe et un adverbe, un verbe et ses compléments : "il aspire à descendre", "pour réparer des ans l’irréparable outrage", "rétablir son honneur à force d’infamie". Patrick Bacry en fait une figure du "lexique et ordre des mots, lexique et construction". Une nouvelle et énième sous-classe est créée, dans laquelle sont regroupés  les répétitions, les gradations, l’antithèse et l’oxymore. 

De ce fait, les synonymes d’oxymore sont divers. En 1765, dans l’Encyclopédie, l’oxu-moron est aussi appelé opposition. Dupriez cite parmi les synonymes d’alliance de mots oxymore, renvoyant aux ouvrages de Preminger, Lausberg, Morier, antonymie (Littré : "opposition de mots ou de noms qui offrent un sens contraire"). Morier propose comme synonymes ou quasi synonymes antilogie et alliance de mots, paradoxisme, antithèse ; le Groupe Mu, antiphrase et paradoxe ; Suhamy, antilogie, confondant l’oxymore et l’antilogie que distingue soigneusement Dupriez. Pour Morier, Molinié et Aquien, l’oxymore est une figure proche de l’antithèse. Morier écrit "c’est une sorte d’antithèse" ; Aquien : "c’est une forme d’antithèse" ; Molinié en fait le "support éventuel de l’antithèse". A l’opposé, le Groupe Mu établit une parenté entre l’oxymore d’une part et l’antiphrase et le paradoxe d’autre part : "La parenté avec l’antiphrase est frappante, de même qu’avec le paradoxe... Le rapprochement entre oxymore et antithèse, proposée par certains auteurs, est évidemment fantaisiste, puisque cette dernière est un métalogisme par répétition (A n’est pas non - A)". Bacry établit une très étroite parenté entre l’antithèse et l’oxymore, qu’il définit comme les deux espèces d’une même figure, les rangeant dans la même sous-classe que les répétitions et les gradations : "Les deux figures rapprochent dans le discours des termes, qui, au lieu d’être identiques, comme ils l’étaient dans la répétition, ou voisins, comme dans la gradation, sont opposés. La force de l’expression résulte alors non d’une accumulation, mais d’un contraste sémantique : on oppose le noir au blanc, le vide au plein, le grand au petit, toutes notions dont on dit précisément qu’elles sont antithétiques".

Au XIXe s et jusqu’au milieu du XXe s, à oxymore, les linguistes ont préféré alliance de mots (contradictoires) qui traduit assez fidèlement le mot grec oxymoron. Quand oxymore s’impose à nouveau dans les années 1960 et 1970 et élimine presque totalement alliance de mots, de nouvelles divisions ou configurations sont proposées. Ou bien les deux figures (en fait les deux noms, grec et français, de la même figure) sont arbitrairement renvoyées à deux disciplines distinctes : l’oxymore à la rhétorique, l’alliance de mots à la stylistique (Grand Larousse de la Langue Française, Trésor de la Langue Française). Ou bien des distinctions sont faites en fonction de la force de la contradiction : quand l’adjectif et le nom rapprochés sont des contraires, c’est un oxymore ; quand le rapprochement est inattendu, c’est une alliance de mots.

Il est possible de multiplier les distinctions, toujours nouvelles et jamais arrêtées, et cela, en fonction de la diversité des pratiques langagières ou d’écrivain. Soit le groupe "rôti intelligent", dans lequel est accolé à un nom (rôti) un adjectif (intelligent) qui n’est pas le contraire du nom, mais n’a aucun trait sémantique commun avec le nom. Il en va ainsi dans de nombreuses images surréalistes : "poisson soluble", "revolver à cheveux blancs". Auquel cas, les rhétoriciens créent de nouveaux termes pour désigner ces variétés d’oxymore ou d’alliance de mots : soit caractérisation non pertinente (Mazaleyrat et Molinié), soit dissociation (Zumthor, Angenot, Dupriez). Ou bien ils multiplient les types d’alliances, en fonction de la nature de ce qui est réuni : alliances de phrases (deux assertions successives inverses l’une de l’autre, mais non incompatibles) : "N’en parlons plus. Parlons-en", Pleynet, in Théorie d’ensemble) ; alliances de sentiments (en un même personnage, se heurtent deux sentiments contraires) ; alliances d’idées (rapprocher dans une relation quelconque deux idées inverses l’une de l’autre) : "la France pleure Bourvil qui l’a tant fait rire". Au XIXe s et jusqu’au milieu du XXe s, le mot oxymore a disparu des manuels français et ce, jusqu’au milieu du XXe s. Il est réutilisé par Morier, qui cite une thèse, soutenue en 1951, Das  Oxymoron in der grieschichen Dichtung. Comment expliquer cette soudaine disparition de l’oxymore au XIXe et dans la première moitié du XXe ? Certes, il y a eu en France interruption dans la transmission des savoirs rhétoriques. Mais cela n’explique pas qu’oxymore soit tombé en désuétude. Dupriez a recensé et défini environ deux mille termes de rhétorique : "Tous ces termes sont français. Les termes étrangers ont été écartés, à l’exception d’un petit nombre, qui sont francisés (leitmotiv, thriller, oxymore), ou usités (ad hominem, in petto) ou simplement utiles (bathos, cheretema, zwanze)". Oxymore a été francisé en alliance de mots par Voltaire, semble-t-il pour des raisons liées à la défense et l’illustration de la langue française. Dupriez exerce à Montréal dans les années 1960, quand éclate au Québec la revendication linguistique et identitaire.

L’histoire de l’oxymore est aussi celle des errements de la rhétorique, à savoir les dénominations variées, hésitantes et changeantes, la manie du classement, des places variables de telle ou telle figure dans les nomenclatures, découpages, reconfigurations.

 

 

16 août 2006

Autonomie, autonome

 

 

 

 

Le nom autonomie et l’adjectif autonome, bien qu’ils soient empruntés au grec, sont des mots modernes du double point de vue historique et idéologique. En grec, autonome a deux sens que l’on retrouve en français. Il signifie "qui se régit par ses propres lois, indépendant" en parlant d'États et "qui agit de soi-même, volontairement ou spontanément" en parlant de personnes. Autonomie est attesté pour la première fois en 1596 au sens de "fait de se gouverner d’après ses propres lois". Cette attestation dans un dictionnaire bilingue français allemand est isolée. En 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, autonomie est relevé avec le sens de "liberté dont jouissaient sous les Romains les villes qui avoient conservé le droit de se gouverner par leurs propres lois". Après 1815, autonomie s’étend à d’autres réalités que celle de l’histoire ou de la politique : ainsi à la philosophie, avec le sens "d’indépendance", comme dans l’exemple tiré d’une traduction de Kant : "(le serment) ôte toute autonomie à la raison".

Comme le nom autonomie, l’adjectif autonome est récent. Il est employé pour la première fois dans l’Encyclopédie (1751) de d’Alembert et Diderot dans le contexte de l’histoire ancienne : c’est un "titre que prenaient certaines villes de Grèce qui avoient le privilège de se gouverner par leurs propres lois". L’auteur de cet article précise que ce titre "est conservé sur plusieurs médailles antiques". De l’histoire ancienne, le terme est passé dans le monde moderne. Il sert à désigner, quel que soit le contexte politique ou historique, toute communauté humaine ou toute institution "qui se gouverne selon ses propres lois" (Larousse du 19e siècle). Comme le nom autonomie, l’adjectif autonome s’est étendu, à partir de cet emploi historique et politique, à la morale, à la métaphysique, à la philosophie. A partir du début du XIXe siècle, il se dit d’une personne qui, par analogie avec une ville ou un pays, établit ses propres règles de conduite, de mœurs, de raisonnement, etc. Littré cite cet exemple : "quelques penseurs autonomes, La Bruyère, Fénelon et d'autres, entraînés par la tendance que les Cartésiens avaient donnée à l’esprit de leurs contemporains, se frayèrent des routes nouvelles".

Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux mots autonomie et autonome sont suivis d’une seule acception relative à l’histoire ancienne. Littré consacre dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) deux articles succincts à autonomie ("droit que les Romains avaient laissé à certaines villes grecques de se gouverner par leurs propres lois" et "par extension, indépendance") et à autonome ("qui jouit de l’autonomie" et "figuré, qui se fait sa règle à soi-même"). La brièveté de ces articles et les deux seules citations qui les illustrent témoignent que ces deux mots étaient d’un usage restreint jusqu’au milieu du XIXe siècle. Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les Académiciens, comme Littré, donnent à ces deux mots deux acceptions ("possibilité de s’administrer librement dans un cadre déterminé" et "indépendance, possibilité d’agir sans intervention extérieure" et même spécialement "capacité de fonctionnement d’un véhicule à moteur entre deux ravitaillements en carburant et sans intervention extérieure").

En revanche, les amples articles qu’y consacrent les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) comptent de nombreuses citations. Autonome et autonomie ont chacun sept acceptions. Ce qui caractérise ces deux mots en français moderne, c’est l’extension de leur emploi à toutes sortes de domaines et de réalités, que ces réalités soient des choses, des institutions ou des personnes : nations, syndicats, collectivités, provinces, régions, budgets, pouvoirs, villes, caisses, ports, régies de transports, personnes, créatures, existences, vies, artistes, œuvres d’art, consciences, volontés, mécanismes, troubles, affections, maladies, éléments, unités, etc. ; les domaines étant la politique, l’histoire, la société, la médecine, l’art, les techniques, la pédagogie, la philosophie, la psychologie, l’anatomie, etc. : en bref les sciences humaines et sociales.

Ces deux mots sont d’un emploi si étendu qu’a été dérivé de l’adjectif autonome le verbe autonomiser dans le sens de "donner l’autonomie", comme si ce processus résumait l’idéal moderne qu’exprime Amiel (Journal intime, 1866) : "c’est te déclarer libre, indépendant, sans maître, sans obligation ; c’est par conséquent t’affranchir de la loi morale. Le principe de ton quiétisme, c’est donc un refus d’obéissance, c’est une sécession et en quelque sorte une révolte. Si dur, si triste, si pénible que soit l’isolement, il flatte néanmoins notre instinct d’antivasselage ; il nous crée une autonomie altière et entière, il nous fait souverains, souverains sans sujets, sans puissance, sans grandeur, mais n’ayant à s’humilier devant rien ni devant personne".

L’idéal moderne du sujet affranchi est condensé dans l’autonomie obligatoire. Le sujet ne dépend plus que lui-même. Il lui incombe de trouver en lui-même ses propres règles, quelles qu’elles soient, même si elles le poussent à tuer ou à nuire à autrui. Personne ne lui impose quoi que ce soit. Il se crée lui-même. Il se fait Dieu. Il n’a pas d’autre transcendance que lui-même ou que son libre arbitre, il est à lui-même sa transcendance. Hitler, Lénine, Mao, Staline, Pol Pot, Castro, et autres grands criminels ou même tueurs en série ne sont pas adulés par hasard. Ils trouvent en eux-mêmes leurs propres règles de conduite, de morale, de comportement, qu’ils imposent à leurs victimes. Ils réalisent l’idéal moderne d’autonomie.

 

 

 

13 août 2006

Avancée

 

Le nom avancée est la forme substantivée du participe passé du verbe avancer. Il est attesté pour la première fois en 1782 dans une œuvre de Jean-Jacques Rousseau. Il n’est pas relevé dans le Dictionnaire Quillet de la Langue française, 3 volumes, 1948. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française, y donne deux sens seulement : comme terme de guerre, c’est un "petit poste en avant d’une place forte" (1782) et c’est aussi une "marche en avant", comme dans le Journal officiel du 27 avril 1874 : "Le retour dans la mer glacée étant aussi pénible que l’avancée, il fallut renoncer à l’entreprise".

Aujourd’hui, avancée a si bien avancé dans la logorrhée idéologique qu’il est ce à quoi se reconnaît le bougisme. On dit qu'on avance pour cacher qu'on recule. Un syndicat de fonctionnaires ou assimilés n’ouvre des négociations avec l’Etat que pour obtenir des avancées significatives sur la hausse des salaires et sur la diminution du temps de travail. Les groupuscules gauchistes trompettent que l’adoption d’enfants par les homosexuels est une avancée décisive dans la lutte contre les discriminations et pour la suppression de tous les tabous sexuels, familiaux, politiques et autres. Avancée empeste la modernité. La vague qui porte ce mot aux sommets est la domination sans partage des idéologies du progrès infini.

Or, ces usages modernes ne sont pas enregistrés dans les dictionnaires. Les Académiciens, dans la 9e édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, relèvent avancée, avec deux sens, mais dont aucun n’éclaire les emplois actuels : c’est ce qui forme saillie", comme l’avancée d’un toit ou l’avancée d’un balcon sur la façade ; et, comme terme de fortifications, dans le sens qu’a glosé Littré : "petit ouvrage placé en avant de la porte d’une place forte". Dans le Trésor de la Langue française, les sens donnés à avancée sont ceux des autres dictionnaires : "ce qui fait saillie", terme de fortification ou même "action d’avancer ou son résultat", "marche en avant" ou "mouvement en avant". Dans les exemples cités, la marche en avant se fait à pied et dans un espace réel, elle n’a rien de métaphorique ni d'un progrès infini.

Pour comprendre le sens moderne d’avancée, à savoir la marche en avant de l’humanité ou d’un syndicat vers le stade ultime du bonheur (obtention de nouveaux avantages par la lutte contre l’Etat) ou les progrès infinis dans l’ordre des mœurs (c’est-à-dire la fin des mœurs), il faut se reporter à l’article avancé, ée, adjectif, de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française. Les sens relevés sont "en avance par rapport à la moyenne" (la végétation est avancée pour la saison : id est précoce) ou "qui dénote un stade de développement supérieur" (un pays avancé, une technique avancée, une civilisation avancée) ou "qui est, ou prétend être, à l’avant-garde" (des idées avancées). Les avancées d'un syndicat dénotent, à n’en pas douter, un stade de développement supérieur ou une civilisation supérieure, comme le clamaient jadis les thuriféraires des colonies, quand ils comparaient leur pays avancé aux pays reculés dans lesquels ils extirpaient les mauvaises herbes de la barbarie.

L’imposture idéologique est dévoilée dans le Dictionnaire de l’Académie française. Un des sens d’avancé, ée, est "qui commence à se corrompre". Un poisson déjà avancé est près d’être pourri, une viande avancée est de celles qu’il vaut mieux ne pas consommer pour rester en bonne santé. Les idées avancées ont été mastiquées dans de si nombreuses bouches qu’elles sont presque toujours avariées ou cariées comme de vieilles dents qui ont trop servi. Il en va de même des pays qui sont ou qui croient être à l’avancée du progrès en matière de mœurs et du développement technique. Ils ne sentent pas très bon. Le Capitole qu’ils se targuent d’abriter n’est pas loin de la Roche Tarpéienne.

 

 

 

28 juillet 2006

Combat

 

 

 

Combat, lutte, conflit et autres mots de la guerre

 

 

 

Le nom combat, qui dérive de combattre, est relativement récent en français. Il est attesté pour la première fois au XVIe siècle : d’abord en 1538 au sens de "action de se mesurer avec un adversaire" ; puis en 1549 au sens de "exercices de jeux publics où les champions disputaient un prix" ; enfin en 1564, il s’étend à des réalités inanimées pour désigner la "lutte de forces physiques contraires". Dès le XVIe s, il est employé dans des sens figurés. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762), outre "l’action par laquelle on combat contre quelqu’un", qui "est moins que bataille", ce nom se dit, dans un sens figuré de "certains états d’agitation, de trouble et de souffrance" (comme dans la phrase "la vie de l’homme est un combat perpétuel"), de "contrariétés" et "oppositions qu’on éprouve", de "contestation et de dispute", de "certains jeux publics des Anciens, comme les Jeux Olympiques, les Jeux du Cirque, etc." On combat les difficultés, les tentations, les raisons, les sentiments, les opinions d’autrui, les passions, les vices, l’hérésie, une doctrine. Combattre peut être suivi d’un complément direct ou d’un complément introduit par la préposition contre. On combat les vents, contre la faim, la soif.

Ce qui caractérise ce nom, c’est son extension à toutes sortes de réalités qui n’ont pas de rapport avec l’action de se battre. Dans le Trésor de la Langue française, c’est le "moment de la bataille le plus intense où peuvent s’affronter des troupes et des matériels très spécialisés". Il peut être naval, terrestre, aérien, de chars, d’infanterie, à l'arme blanche. En dépit de cela, ce nom s’est étendu aux domaines de l’esprit, du cœur, du comportement humain, aux forces morales, aux principes, aux idées philosophiques, à la vérité, au mensonge. Un magazine de télévision citait sur la couverture de son édition du 25 mars 2006 une phrase de Mlle Béart, la Madonne à l’enfant noir dans les bras :  Mon combat contre le SIDA". Mlle Béart n’est pas biologiste, ni médecin, ni chercheur à l’INSERM. Elle n’est pas non plus disciple de Montagnier. Les lecteurs ont dû croire, lisant ce titre, qu’elle était atteinte du SIDA et qu’elle racontait aux lecteurs ses souffrances ou son désespoir ou sa volonté de rester en vie. Bien entendu, dans les quatre ou cinq pages qui lui sont consacrées, il n’en est rien. Quoi qu’en dise le magazine, Mlle Béart ne combat pas le SIDA, mais elle est l’Ambassadrice de l’UNICEF en Afrique noire où elle se rend en avion et où elle se déplace en 4 x 4 climatisé. L’objet de cette agitation médiatique est de remplir les caisses vides de l’UNICEF, officiellement pour aider les enfants orphelins ou les enfants qui ont été contaminés quand ils ont été conçus. La réalité est tragique : on peut légitimement penser que les actions de l’UNICEF sont honorables. L’imposture moderne est dans l’emploi du nom combat pour désigner une campagne de pub.

La France n'est plus en guerre. Les pacifistes en trépignent de satisfaction béate. Pourtant, la guerre perdure. La chose n’existe plus certes, mais les mots qui la désignent, eux, prospèrent. Ou bien la langue n’est pas conforme à la réalité, ou bien c’est l’analyse que nous faisons de la réalité qui est fausse. Si les mots de la guerre prospèrent, c’est que les maux de la guerre sont là et que, tout simplement, la guerre a pris d’autres formes, insidieuses et cachées, que celles qui étaient familières à nos ancêtres.

 

 

26 juillet 2006

Pouvoir

 

 

 

 

 

 

L’emploi de pouvoir comme nom (le pouvoir) est ce que les grammairiens nomment un infinitif substantivé, comme dîner a donné le dîner, devoir le devoir, déjeuner le déjeuner, souper le souper, aller l’aller, etc. En réalité, rien n’est plus trompeur que de placer pouvoir dans cette liste. Sa présence parmi les infinitifs employés comme noms, et recensés comme tels dans les dictionnaires, laisse accroire que pouvoir est un verbe, comme le sont souper, dîner, aller, etc. Il n’en est rien. Il suffit d’en observer les emplois pour s’en convaincre. Dîner, souper, vivre, manger, aller peuvent s’employer seuls, sans complément, ou suivis d’un complément, direct ou indirect : dîner seul, dîner d’un plat surgelé, manger de la viande, etc. Pouvoir n’est employé dans une phrase que suivi d’un infinitif. Dans la phrase "peut-il dîner à notre table ?", il n’y a qu’une seule action exprimée ou, comme on dit savamment, un seul procès (au sens de "processus") : c’est celui de dîner. "Peut-il" ne désigne pas de procès, mais une modalité sous laquelle se réalise le procès de dîner. En réalité, pouvoir est un auxiliaire exprimant l’éventualité ou la potentialité, comme avoir et être sont des auxiliaires (d’aspect ou de conjugaison) servant à former les temps composés des verbes ou comme venir de, être sur le point de, commencer à, etc. sont des auxiliaires qui présentent le procès du verbe à l’infinitif comme achevé, près de se réaliser ou en cours de réalisation.

Ce fait a des conséquences, qui, à ma connaissance, n’ont jamais été tirées. Le pouvoir est, pense-t-on, une réalité attestée ou établie du monde, comme le sont le dîner, le souper ou l’aller. En fait, le pouvoir est une modalité de l’action. Il est ce qui rend l’action possible. Ce qui importe, ce n’est pas qu’il ait une réalité, c’est qu’il permette de faire quelque chose et que, grâce à lui, des citoyens élus puissent agir sur les choses et le monde. Dans son Cours familier de philosophie politique (2001), Pierre Manent montre que le pouvoir est impuissant et qu’il n’agit plus sur les choses ou sur les hommes. C’est la thèse de l’impuissance de fait des pouvoirs régulièrement élus, qui sont au nombre de deux : pouvoir législatif et pouvoir exécutif. Le pouvoir législatif, qui est censé légiférer, vote sous le nom de lois des milliers de pages qui sont des professions de foi ou de simples vœux rendant obligatoire ce qui est de l’ordre de l’impossible (l’égalité des chances) ou interdisant ce qui est de l’ordre du fait (l’exclusion ou le chômage). Quant au pouvoir exécutif, censé appliquer les lois, il est évidemment impuissant à faire entrer dans les faits les professions de foi ou les vœux exprimés par le législateur. Manent explique cet état de choses par le fait que les modernes aspirent à un espace public sans contrainte, sans devoir, arasé, vide de toute institution. De fait, pouvoir et capacité à agir sont dissociés, laissant le champ libre aux forces occultes qui ne dépendent pas du suffrage, mais qui tiennent leur puissance de l’argent dont elles disposent d’abondance, de leur position dans l’appareil d’Etat, de leur capacité à influer sur l’opinion. Alain Finkielkraut, dans L’Imparfait du présent (2002), décrit ce phénomène, au sujet des médiateurs : "Qu’ils soient ou non intégrés dans des grands groupes industriels et multimédias, ces journalistes voient bien que les décisions politiques échappent aux gouvernants, ils sont aux premières loges pour constater le divorce de la politique et de la puissance. C’est forts de cette faiblesse que les plus impertinents convoquent les élus du peuple le sourire aux lèvres, qu’ils les rudoient, qu’ils les tutoient, qu’ils leur coupent la parole quand ça leur chante, qu’ils les félicitent quand ils les entendent penser comme eux". Ce qui est nommé divorce de la politique et de la puissance est une autre manière de désigner le divorce entre le pouvoir et les puissants. Un autre écrivain, Renaud Camus, lucide sur les puissants du jour ou du monde. Dans Etc. (1997), il écrit, à l’article "pouvoir" : "Le véritable pouvoir (c’est-à-dire la puissance), celui dont l’oppression se fait vraiment sentir, et qui n’exerce aucune espèce de fascination, lui, mais suscite un constant désir de résistance, au contraire, c’est le consensus mou, la doxa, le ce-qui-va-sans-dire, la pensée bien pensante, le sympa, le politically correct et l’idéologiquement conforme. Si ce pouvoir-là est obscène et oppressant, c’est qu’il se présente toujours comme opprimé, alors qu’il dispose en fait de tous les leviers de commande de la pensée".

Il n’est pas insignifiant que puissant, l’adjectif tiré de l’ancien participe de pouvoir ait pris le dessus sur l’infinitif devenu nom. Un adjectif désigne une qualité, et non une modalité ou un procès. En ôtant toute validité à l’ancien infinitif pouvoir, c’est comme si l’attribut ou l’essence ou l’être avait remplacé le faire. Le mépris dont les pouvoirs institués sont accablés, parce qu’ils sont impuissants à agir ou qu’ils ont été privés de toute capacité à agir, ainsi que le succès de mots gouvernance, experts, contre-pouvoirs (qui sont les puissants du monde) ou encore pouvoir judiciaire (alors qu’aucun juge ne tient le pouvoir qui lui est prêté d’un suffrage) attestent ce bouleversement de l’ordre symbolique, comme si désormais la capacité à agir sur les choses et les hommes ne tenait plus d’une élection - c’est-à-dire d’une volonté légitimée par les citoyens -, mais de la force primaire ou occulte, jamais jugée, que donne l’argent ou une influence dans l’opinion.

 

12 juillet 2006

Conservateur

 

 

En latin, conservator signifie "sauveur". Cicéron l’emploie suivi de urbis avec le sens de "sauveur de Rome". C’était aussi un titre donné à ceux qui, Dieux, étaient chargés de sauver l’Etat ou les institutions ou qui, hommes, avaient sauvé ou préservé la République, la patrie, Rome, l’empire, la liberté : conservator rei publicae, patriae, urbis, imperii, libertatis. En 1940, De Gaulle aurait été nommé, si le latin avait été encore en usage,  conservator patriae ou conservator rei publicae. Ce sens s’est maintenu en français. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), conservateur est défini par "celui, celle qui conserve", qui explicite la seule syntaxe du nom, non son sens. En revanche, les exemples sont éclairants. Ce sont : "Dieu est le Créateur et le Conservateur de toutes choses" et "le prince est naturellement le conservateur des biens et de la liberté de ses sujets". L’un et l’autre sauvent, maintiennent, préservent ce qui est, comme le conservator latin.

Le nom conservateur est attesté en français pour la première fois au XIIIe siècle dans un contexte juridique et il désigne "celui qui est chargé de maintenir un droit, un privilège". Dans la langue latine en usage au Moyen Age, c’est un procureur ou un délégué, chargé de défendre, dans le système féodal, les intérêts ou les droits d’une communauté ou d’une institution. Dans ce sens, il est encore en usage en français. Les Académiciens, dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), le relèvent comme "titre de dignité et de charge", comme dans "conservateur des privilèges de l’Université" ou "contrôleur et conservateur des hypothèques" et, dans la huitième édition (1932-1935), dans "conservateur du cabinet des médailles, du cabinet des antiques, etc.". Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication), les Académiciens donnent une explication plus longue de conservateur, entendu dans le sens de "celui qui est chargé de maintenir" un droit ou une institution : c’est un "fonctionnaire chargé de gérer et d’entretenir des biens appartenant à l’État ou à une collectivité, d’enrichir les collections existantes et de les faire connaître au public", comme dans "conservateur de musée", "conservateur du département des estampes", "conservateur en chef ou adjoint de bibliothèque".

En latin, conservator n’est jamais adjectif. En français, il commence à être employé comme adjectif dans les luttes politiques à partir de 1795. Il qualifie le gouvernement dit conservateur, parce qu’il "protège du désordre". Le sens est le même que celui du latin conservator, mais, par rapport au latin, c’est l’emploi qui a changé : il n’est plus un nom, mais un adjectif, et ce n’est plus Dieu qui conserve l’Etat, mais le gouvernement qui tente d’éviter à la France de s’abîmer à nouveau dans la tourmente révolutionnaire. Comme adjectif, il désigne, non une personne, mais une qualité. En 1815, chez le libéral Benjamin Constant, hostile à tout retour de la France à l’Ancien Régime, il désigne dans esprit conservateur la qualité (en l’occurrence négative) de celui qui est "opposé à toute innovation". Tel est le sens moderne, dépréciatif ou péjoratif, qui s’impose pendant le XIXe siècle. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens citent l’exemple du parti conservateur (les Tories, qui exercent le pouvoir en Grande-Bretagne, en alternance avec les libéraux, puis avec les travaillistes), dont ils disent qu’il "défend des principes de l’ordre social, des idées et des institutions du passé". Cet emploi d’adjectif fait évoluer le sens du nom. "On dit aussi comme nom, écrivent les Académiciens, un conservateur ou les conservateurs" et, dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, ce nom désigne, quand il est employé en politique, comme en Grande-Bretagne, une "personne qui défend les principes de l’ordre social existant, les idées et les institutions du passé". Adjectif qualifiant les Tories, il transpose ou traduit l’adjectif anglais conservative, que les Anglais ont emprunté à l’ancienne langue française, où conservatif est attesté au XVe siècle. Il est parfois employé au XIXe siècle pour désigner les Tories britanniques. Les Dictionnaires de l’Académie française ne le relèvent pas, mais il est relevé par Littré dans le sens de "qui a la faculté de conserver", en parlant de choses, comme dans la phrase de Palissy (XVIe siècle) : "le nitre est un sel conservatif et qui empêche la putréfaction", et dans le Trésor de la Langue française, qualifiant des choses, dans le sens de "dont c’est le propre de conserver, de maintenir hors de toute altération", comme chez Valéry (1936) : "les formes que la vue nous livre à l’état de contours sont produites par la perception des déplacements de nos yeux subjugués qui conservent la vision nette. Ce mouvement conservatif est ligne". Le nom et adjectif conservatif est tombé en désuétude, puisque l’industrie alimentaire y a préféré conservateur pour désigner un "additif empêchant l’altération des aliments qui ne sont pas destinés à la consommation immédiate".

Dans le Trésor de la Langue française, le sens du mot est expliqué à partir d’une cascade de distinctions si diverses qu’elles en obscurcissent le sens : ces distinctions tiennent à la classe (animés ou inanimés) de ce que désigne ou qualifie le mot, nom ou adjectif, et à celle du complément, choses ou personnes, introduit par de. Il faut se reporter à Littré pour comprendre le sens de conservateur. Dans le Dictionnaire de la Langue française, le sens du nom ou de l’adjectif est, quand il se rapporte à la politique, à la fois historique et relatif : historique, au sens où il est lié aux luttes politiques qui ont suivi la Révolution et que la Révolution a exacerbées, et où il désigne ou il qualifie les vaincus de l’histoire (Le Conservateur, écrit Littré, est le "titre d’un journal qui dans les premiers temps de la Restauration défendit les principes de l’autorité et de la légitimité contre ceux de la liberté et du droit populaire") - ce qui explique que, dans tous ces emplois, le sens soit dépréciatif ; relatif, parce que conservateur ne prend un sens que quand il est opposé à libéral, à moderne ou à progressiste : "dans le langage politique, le parti conservateur est celui qui est opposé au parti qui poursuit le renouvellement des sociétés". "S’opposer au parti qui poursuit le renouvellement des sociétés", c’est jouer le rôle du Mal entravant le Bien. Conservateur est ce que progressiste, libéral ou moderne ne sont pas : non pas seulement un contraire, mais un manque.

Il n’est rien de plus aisé et de plus commun que de qualifier x ou y de conservateur, puisque ce mot, qu’il soit adjectif ou nom, n’a pas de sens objectif. Qui aujourd’hui est "opposé à toute innovation" ? Celui qui tient à conserver ce qu’il a acquis de haute lutte, par le chantage, la menace, le racket ? Ou celui qui exige que les nantis abandonnent quelques-uns de leurs avantages ? En Iran, le pouvoir en place est révolutionnaire : s’il tient à conserver quelque chose, c’est les $ du pétrole, du gaz, du caviar, des pierres précieuses et de toutes les autres sources d’enrichissement rapide. Même si ce pouvoir qui fait dans la révolution permanente était français, il ne serait pas traité de conservateur. S’il l’est, c’est à tort et par des journalistes qui s’imaginent qu’ils en sont l’antithèse exacte, parce que, eux, ils croient être modernes ou libéraux, parce qu’ils se disent "progressistes" et parce qu’ils vont toujours dans le sens de l’histoire, là où le courant est le plus fort.

 

 

11 juillet 2006

Artiste, artisan, art (III)

 

 

III. Art (fin)

 

 

 

L’essentiel, pour ce qui est du nom art, n’est pas la diversité de ses emplois, de nombreux mots du français étant riches d’emplois tout aussi variés, ni la création d’institutions nouvelles, mais le concept ou les concepts qui le fonde(nt). La rupture déterminante dans le concept d’art, lié au "faire" depuis l’Antiquité (il est bien faire, savoir-faire, habileté), ne se produit pas avec la création au XVIIe s. d’académies ou l’apparition de la catégorie des beaux-arts. Elle a lieu à la fin du XVIIIe s et au début du XIXe s., quand, sous l’influence de l’esthétique allemande, le concept d’art s’enrichit des significations du mot allemand Kunst. Le fait est exposé dans le Dictionnaire Historique de la Langue Française. " Au XIXe s, sous l’influence de l’allemand Kunst, le mot français art va changer de domaine. Certes, dès le XVIIe et le XVIIIe s, on pouvait parler d’un art pour désigner la peinture, la sculpture, la littérature ou la poésie, mais le concept général était lié aux oppositions nature / art, science / art, arts mécaniques / arts.... C’est l’esthétique allemande où Kunst contient une idée de "savoir", plus centrale que celle "d’activité" (le mot est apparenté à können "savoir", "connaître") qui transmet la valeur esthétique générale au français par Mme de Staël, B. Constant, puis par Stendhal et les premiers romantiques".

Le concept d’art est lié au savoir. Il devient un moyen de connaissance du monde aussi pertinent et aussi efficace, sinon plus, que la science ou la théorie. Le changement - du faire au savoir - bouleverse l’ancienne hiérarchie des arts. Peu à peu, l’art se hisse au sommet. En quelques décennies, la poésie perd son ancien prestige. Les poètes, que l’on vénérait encore au XIXe siècle, sont aujourd’hui au mieux méconnus, au pis méprisés. En 1885, la République a rendu un hommage bruyant à Victor Hugo en organisant à sa mort des obsèques auxquelles ont participé des représentants des nations du monde. Aujourd’hui, personne ne mentionne la mort d’un poète, même s’il est reconnu par ses pairs. Les recueils poétiques sont publiés au compte-gouttes et dans l’indifférence générale. En revanche, la mort d’un peintre, d’un sculpteur, d’un architecte, est généralement commentée dans les médias et la plupart des grandes expositions attirent la télévision et font l’objet, comme on dit, "d’une bonne couverture médiatique". Quand le faire définissait l’art, il était possible d’établir une gradation imperceptible entre les arts, suivant que l’esprit prenait ou non une part au faire ou à l’exécution. A partir du moment où, au cœur de l’art, est placée la connaissance révélée, un fossé se creuse entre l’artiste et l’artisan. A l’artisan le métier, à l’artiste la connaissance.

Cette conception est celle de Proust dans Le Temps retrouvé (1922), le dernier roman d’A la recherche du temps perdu. La voici : "par l’art seulement, nous pouvons sortir de nous, savoir ce que voit un autre de cet univers qui n’est pas le même que le nôtre, et dont les paysages nous seraient restés aussi inconnus que ceux qu’il peut y avoir dans la lune. Grâce à l’art, au lieu de voir un seul monde, le nôtre, nous le voyons se multiplier, et, autant qu’il y a d’artistes originaux, autant nous avons de monde à notre disposition, plus différents les uns des autres que ceux qui roulent dans l’infini et, bien des siècles qu’après qu’est éteint le foyer dont il émanait, qu’il s’appelât Rembrandt ou Ver Meer, nous envoient encore leur rayon spécial". L’art est défini par le verbe savoir ("par l’art seulement, nous pouvons savoir...") et par son quasi contraire inconnu ("sans l’art, de nombreuses visions du monde resteraient inconnues"). Non seulement, l’art fait accéder à la connaissance mais aussi, à la différence de la science, à une multitude de connaissances. Proust compare même, à l’avantage de l’art, la connaissance d’univers multiples que donne l’art au sens de Kunst et celle uniforme, moins riche, restreinte, à laquelle on accède par la science. L’art dont il est question dans ce passage est la peinture. Du XVIe s. au XIXe s, c’était au poète qu’il incombait de révéler aux hommes les secrets de l’univers, le peintre se contentant d’exécuter ce que d’autres avaient conçu. Chez Proust, la peinture est élevée, en matière de moyen de connaissance, au niveau de cette science dure qu’est l’astrophysique. Dès lors, l’hypostase de l’art est possible. Non seulement l’art détrône la poésie du sommet de la hiérarchie des activités de l’esprit, mais même, dans l’esprit de millions d’hommes, il prend la place de Dieu ou d’un de ces ersatz sociaux ou politiques, tels que la nation, la loi, le peuple, la race, les masses, que l’on a voulu substituer à Dieu pendant les deux derniers siècles. L’art est un absolu. Il n’est plus exécution, étant à lui-même sa propre et seule fin. C’est le règne de "l’art pour l’art". De fait, peu à peu, au cours du XIXe s. et du XXe s., l’art effectue son assomption dans le ciel vide, d’où a été chassé le Créateur biblique et sous lequel triomphe l’immanence proclamée et assumée. Il est la seule transcendance pour des milliers d’artistes et des millions d’amateurs d’art.

Outre cette assomption de l’art, un des phénomènes les plus étranges de la France et de l’Europe moderne, du milieu du XIXe s. à aujourd’hui, est celui des avant-gardes et le fait que des artistes non seulement aient voulu rompre avec le passé, la tradition, le métier, la technique, mais aussi aient pris le parti de la Révolution et aient utilisé leur art pour saper les formes et les valeurs, morales et esthétiques, des sociétés dites bourgeoises, détestables peut-être, mais dont le mérite est d’être issues des bouleversements démocratiques du XIXe s. Ainsi, il peut paraître étrange que des artistes modernes, réunis en groupes dits "d’avant-garde" (le terme est à l’origine un terme militaire), affirment de concert qu’ils s’assignent le même objectif collectif, alors que l’art est ou est censé être création originale, singularité, savoir, idiolecte. Il est étonnant aussi que les successeurs des artistes et même des poètes qui ont été pensionnés par des souverains absolus ou des Grands du Royaume, à la gloire de qui ils ont contribué et sans que cette soumission ait suscité en eux d’état d’âme, se donnent depuis un siècle ou plus la mission de subvertir une société imparfaite, mais démocratique. Cette situation est pleine de paradoxes. A mon sens, ce n’est pas la naïveté, l’instinct grégaire, la force des illusions, la puissance des chimères, qui expliquent ce renversement, mais le nouveau concept d’art. Dans une société qui valorise le savoir, la science, la connaissance, ceux qui maîtrisent les moyens les plus efficaces de connaissance se placent de fait au sommet de la vraie hiérarchie des activités et des fonctions. Dès lors, couverts de ce prestige nouveau, le artistes peuvent regarder la société de cet Olympe imaginaire. S’ils n’étaient qu’exécutants, statut dans lequel ils étaient enfermés par leur inclusion dans les arts mécaniques et même par leur intégration à des académies, statut qu’exprime à sa manière le comte de Caylus, ils ne se donneraient sans doute pas la mission de subvertir le monde qui les fait vivre. C’est l’assomption de l’art qui les autorise non seulement à s’affranchir des règles morales, des formes esthétiques et des normes sociales en vigueur (ce qui est leur droit - je ne condamne pas leurs idées), mais aussi à inciter leurs compatriotes à déconstruire ces règles, ces formes et ces normes ou à les tourner en dérision. La nouvelle position qu’occupe leur art et la définition ambitieuse qui y est donnée fondent et légitiment leurs nouveaux objectifs.

Cette situation inédite des artistes apparaît dans un sonnet d’Arthur Rimbaud, intitulé Ma Bohème, dans lequel sont exprimés l’éloge de la vie en marge des normes sociales et la conception nouvelle de l’art. Dans ce sonnet en apparence anodin, le poète trouve un immense bonheur à vivre en marge de la société. Il adopte l’existence supposée des gitans (ces bohémiens méprisés par les bourgeois du XIXe s.), une existence caractérisée par l’errance, les nuits à la belle étoile, les haillons ou les vêtements déchirés (les "poches crevées", vers 1 ; le "paletot idéal" du vers 2 est une veste si élimée, à force d’être portée, qu’elle ressemble de plus en plus à une idée de paletot), l’insolence (son "unique culotte", vers 5, ayant un trou, il montre ses fesses aux bourgeois), la révolte (il marche les "poings", pas les mains, dans les poches). Cette errance est sanctifiée par un baptême et une communion de type nouveau : "des gouttes / De rosée à mon front, comme un vin de vigueur" (vers 11). Par quoi le poète justifie-t-il sa vie de bohème en marge des villes et des normes ? Par l’art. Féal (le mot signifie "fidèle") de sa Muse, il égrène des rimes en marchant. Son art, même s’il fait référence au métier de poète, comme l’indique rimes, terme d’art poétique - art au sens de "savoir-faire", n’est pas celui du métier, ni de l’habileté, ni du savoir-faire. Ce n’est pas de l’art au sens classique du terme. Son art est connaissance du monde réel. La nuit, écrit-il, il écoute les étoiles. Le chant des étoiles, que personne n’a entendu, avant que les astrophysiciens contemporains n’aient appris à le capter, lui est accessible, à lui poète et à lui seul. Les étoiles émettent un chant (un froufrou) qu’il a appris à écouter. Lui qui consacre sa vie à son art et qui, pour cela, accepte de vivre en bohémien, il connaît l’infiniment grand et il est en mesure de le révéler. Il accède aux secrets du monde en même temps qu’il s’affranchit des normes et des règles en vigueur dans sa société. C’est en vertu de cette connaissance qu’il s’affranchit des normes sociales et même qu’il renverse nos croyances esthétiques. Ne hisse-t-il pas dans le dernier vers (bien entendu, il faut faire la part de la désinvolture ironique dans cette provocation) le pied organe de la marche, au niveau du cœur, seul organe, dans nos croyances, de la sensibilité esthétique ?

 

En Occident, où les activités artistiques connaissent une ampleur inouïe dont aucune autre civilisation antérieure n’a sans doute jamais fait l’expérience (je parle de l’ampleur, pas de l’activité artistique), les concepts auxquels renvoient ces termes sont sans cesse affectés par des tentatives qui visent à les repenser, à les faire éclater, à les reconstruire, à les charger d’enjeux nouveaux, en liaison avec l’évolution des idées et des sociétés. Les mots ne révèlent rien d’intéressant du monde si on les étudie pour eux-mêmes, sans les mettre en relation avec le monde, la sensibilité, la culture. Les sens ne sont pas définitifs non plus. Ainsi, il arrive aujourd’hui encore que la distinction opérée au XVIIIe s entre artiste et artisan ne soit pas observée, de la même manière que la distinction que les anciens Romains faisaient entre l’art et le savoir ou l’art et la connaissance a été abolie au cours du XIXe s, à partir du moment où le nom art a pris quelques-unes des significations de Kunst. Bref, rien n’est tranché, établi ad vitam aeternam, donné et donné pour toujours. L’essentiel n’est pas le mot ou les significations du mot, mais les concepts qui construisent les significations, en liaison avec les réalités du monde et les tentatives que nous faisons sans cesse de les penser et de les nommer pour mieux les penser.

 

 

10 juillet 2006

Artiste, artisan, art (II)

 

 

Arts mécaniques, libéraux, beaux-arts (suite de la note de la veille)

 

 

 

Les noms artiste et artisan ont été empruntés à l’italien ; artiste en 1395 et en 1546 artisan, lequel a éliminé dans cet emploi le nom masculin mécanique, qui avait au XVe et au XVIe siècles le sens de "qui travaille de ses mains". Dans son Dictionnaire de la langue française, Littré cite la phrase "comment un pauvre mécanique devint un monsieur". Artiste et artisan réfèrent à des réalités qui caractérisent la civilisation de l’Italie des années 1300-1600 qui fut en Europe pendant ces trois siècles la "terre des arts". Ces arts se diffusant en France, en partie à l’imitation de l’Italie, le français a emprunté à l’italien artiste par calque de artista et artisan d’artigiano.

Pour distinguer les arts, divers adjectifs ont été ajoutés au nom arts employé au pluriel. Les premiers adjectifs ont été libéraux et mécaniques. Au Moyen Age, les arts libéraux étaient enseignés dans les universités. Au nombre de sept, ils étaient répartis dans deux cycles d’étude : le trivium (grammaire, dialectique, rhétorique) et le quadrivium, dont faisaient partie l’arithmétique, la géométrie, l’histoire, la musique, ces cycles débouchant sur des études qui couronnaient l’ensemble et en constituaient le but ultime : la théologie ou science de Dieu, la seule discipline qui reçût le nom de science. Ces arts étaient dits libéraux parce qu’ils étaient exercés par des hommes libres et que la faculté requise pour les exercer était l’esprit. Or, les étudiants qui apprenaient les arts libéraux n’étaient ni des artistes ni des artisans et, au terme de leur études, ayant obtenu le grade désiré, ils étaient licenciés ou docteurs, non artistes ou artisans. De plus, ce qui constitue pour nous le domaine des arts : la peinture, la sculpture, l’architecture, ne figure pas dans le cursus des arts libéraux. Ces arts étaient mécaniques ; ils étaient appris auprès d’un maître dans le cadre des corporations. En l’Italie, les peintres faisaient partie de la même corporation que les teinturiers. N’utilisaient-ils pas des pigments, les uns pour teindre, les autres pour peindre ? Pourtant, les anciens classements évoluent lentement. Dans la Raison d’architecture antique, ouvrage espagnol traduit en français en 1542, les arts mécaniques sont définis ainsi : "Ceux font oeuvres mécaniques qui travaillent des mains et du corps plus que de l’entendement et qui font choses qui ne sont pas de spéculation seule, comme orfèvres, maçons, charpentiers, serruriers et les semblables". La peinture, la sculpture, l’architecture ne sont plus des arts mécaniques, mais des arts libéraux. "Les arts libéraux sont ceux qui travaillent seulement de l’esprit, comme grammairiens, logiciens, réthoriciens, arithméticiens, géomètres, musiciens et astronomes, avec lesquels sont compris les peintres et imageurs, sous le titre de géomètres" (...) "et pour ce, les principaux conducteurs et maîtres des édifices sont dits architectes, auxquels selon Vitruve est requis d’être philosophes et savants en arts libéraux". Il s’agit d’une répartition idéale, car on peut se demander quelles notions, quels principes, quels éléments, quels savoirs véritables en matière de peinture, de sculpture, d’architecture, le professeur de géométrie de telle ou telle université était en mesure d’enseigner très précisément.

Outre libéraux et mécaniques, l’adjectif qui a été ajouté au nom arts pour distinguer les arts est beaux. Au XVIIe s, sont créées des académies où sont enseignés des arts que l’on va nommer beaux-arts pour les distinguer à la fois des arts mécaniques et des arts libéraux : Académie de Peinture et de Sculpture en 1648, de Danse en 1661, de Musique en 1669, d’Architecture en 1671. Ce nouvel état de choses va influer sur la langue elle-même et inciter les critiques d’art et les lexicographes à distinguer ceux qui s’adonnent aux beaux-arts (les artistes) de ceux qui continuent à apprendre leur art auprès d’un maître (les artisans). Roger de Piles fait de la peinture le principal de ces nouveaux beaux-arts enseignés dans les académies : "de tous les Beaux-arts, celui qui a le plus d’amateurs, est sans doute la Peinture". Henri Testelin (1616-1695) écrit que, jusqu’en 1648, "la qualité de Peintres et de Sculpteurs avait été comprise avec les Barbouilleurs, les Marbriers et Polisseurs de Marbre, en une mécanique Société, sous le fameux nom de Maîtrise, dont cet Etablissement (id est l’Académie de Peinture et de Sculpture récemment établie) a heureusement fait la séparation. En effet, comme les Arts de Peinture et de Sculpture peuvent être considérés en deux parties, la Science et l’Art, l’une Noble et spéculative, l’autre pratique, il a été très judicieux de les distinguer en deux corps".

Pourtant, en dépit de ces académies et du nom beaux-arts, l’indistinction entre artiste et artisan se perpétue et beaux-arts n’est relevé ni dans le Dictionnaire de Richelet (1680), ni dans celui de l’Académie de 1694. Furetière, autre auteur de dictionnaire du XVIIe s., prétend même que son concurrent, l’Académie française, continue à définir la peinture comme un "art mécanique". Les auteurs de dictionnaires hésitent à redéfinir le nom art, à distinguer les beaux-arts des arts, métiers et techniques, les artistes des artisans. C’est en 1752 que la distinction entre les beaux-arts et les arts apparaît dans un dictionnaire. "Ensemble des activités et des œuvres où se manifeste la recherche d’une expression artistique... Ils sont distingués des Arts proprement dits, en ce que ceux-ci sont pour l’utilité, ceux-là pour l’agrément. Les Beaux Arts sont Enfants du génie ; ils ont la nature pour modèle, le goût pour maître, le plaisir pour but". Quant à l’Académie française, elle n’enregistre beaux-arts que dans la cinquième édition de son Dictionnaire, celle de 1798.

Dans les textes, les arts libéraux sont placés bien au-dessus des arts mécaniques, les beaux-arts sont jugés comme ayant plus de valeur que les arts, etc. Les Académies de Peinture, Sculpture, Danse, Architecture ont été fondées après l’Académie française et en sur le modèle de celle-ci ; et, dans la hiérarchie des académies, l’Académie française est la première, comme si, au sommet des activités que l’on dirait de création, trônait le poète ou l’écrivain ou comme si la poésie, art verbal et surtout art d’invention, dépassait en prestige, en force, en valeur, les arts dans lesquels intervient la main ou dans lesquels l’exécution joue un rôle plus important que l’invention.

En réalité, la création d’académies n’a pas entraîné une distinction nette dans la langue entre les beaux-arts et les arts et entre les artistes et les artisans, dans la mesure où la confusion n’est pas levée à la fin du XVIIIe s. et où la question de la hiérarchie des arts n’est jamais posée. Au sommet, se trouve le Poète. Son art - la poésie - consiste à créer un univers de fiction par l’esprit seul et sans que la main intervienne dans le processus de création, alors qu’un peintre et un sculpteur travaillent un outil à la main. Comme l’esprit est supposé supérieur à la main et que l’invention ou la conception prime sur l’exécution, les arts d’invention sont considérés comme supérieurs aux arts d’exécution. Le but assigné à la poésie est de représenter des hommes en train d’agir : la représentation suit un mode narratif (épopée) ou un mode dramatique (tragédie et comédie). Telle est la mimesis dans la Poétique d’Aristote. La définition est reprise par les critiques de l’Europe classique. A l’instar de la poésie, placée au sommet des activités artistiques de l’homme, les autres arts sont définis comme mimétiques. S’ils ne le sont pas, ils doivent l’être. En conséquence, il incombe aux artistes de représenter des hommes en train d’agir et de représenter ces actions par des moyens autres que les mots ou le vers. Au XVIIIe s., le comte de Caylus, qui a été l’un des critiques d’art les plus influents de son temps, proposait aux peintres désireux de donner du lustre à leur art et de s’élever dans la hiérarchie des arts, de choisir leurs sujets dans l’Iliade d’Homère. Voici comment Lessing résume dans Laocoon les thèses du comte de Caylus : "selon son idée, l’artiste devrait se familiariser étroitement avec le plus grand poète descriptif, avec Homère, cette seconde nature. Il découvre dans l’histoire traitée par le poète grec une matière riche et inexploitée d’excellents tableaux ; il promet à l’artiste un succès d’autant plus complet qu’il suivra de plus près les moindres détails indiqués par le poète". Voici comment Lessing critique les idées de Caylus : "ce conseil confond les deux sortes d’imitation que nous avons distinguées plus haut. On veut que le peintre imite non seulement ce que le poète a imité, mais encore qu’il l’imite sous la même forme, qu’il se serve non seulement du poète comme narrateur, mais encore comme poète" (c’est-à-dire comme inventeur).

Dans le champ des arts, le but assigné aux peintres et aux sculpteurs est identique à celui que l’on assigne aux poètes, lesquels dépassent tous les artistes dans l’ordre de la représentation d’actions. Tant que la hiérarchie des arts se maintient, ce qui organise le champ des arts et régit l’emploi des mots, c’est la distinction entre les poètes ou les écrivains et les autres, dits artistes ou artisans, suivant que l’esprit ou l’entendement joue ou non un rôle dans leur travail, et ce n’est pas la distinction entre les artistes et les artisans. Pour que la peinture acquière un peu du lustre de la poésie, des peintres sont nommés poètes. Dans ce cadre, la distinction entre les artistes et les artisans est secondaire. Ne travaillent-ils pas les uns et les autres de la main, bien que, dans l’activité des peintres, l’esprit, l’entendement, la spéculation interviennent et que l’activité des autres, dits artisans, qu’ils soient horlogers, marbriers, maçons, orfèvres, teinturiers, imprimeurs, etc. soit régie par la seule routine ?

En 1806 et en 1808, Fontanes, qui était alors ministre de Napoléon, rédige les lois qui réorganisent les universités. La distinction entre le trivium et quadrivium est abolie. Les savoirs enseignés et qui ne sont plus dits arts sont répartis en sciences, lettres, droit, répartition qui est, dans ses principes, celle des universités actuelles, bien que la loi de 1968, en introduisant la pluridisciplinarité, ait tenté de la briser. Ce faisant, Fontanes et Napoléon placent les universités sous la coupe de l’Etat, alors que les universités de l’Europe médiévale et classique, tout en étant liées en partie à l’Eglise, ne serait-ce que parce la science qui couronnait les études était la théologie, étaient indépendantes du pouvoir d’Etat. La hiérarchie des arts établie dans les universités du Moyen Age (au sommet de ces arts était placée la science de Dieu) n’a pas été repensée. Au XVIIe s., la solution a été de fonder, à côté des universités, des institutions à la fois plus modernes, au sens où elles y enseignaient les beaux-arts, et plus dociles, dans la mesure où l’Etat nommait ceux qui y enseignaient et contrôlait ce qui y était enseigné. Les arts enseignés dans ces académies ont été utilisés pour célébrer le Souverain. Pour légitimer son pouvoir, le Souverain a besoin de transcendance, l’invocation du droit divin ne suffisant apparemment pas à remplir cette fonction. Les belles œuvres des artistes qu’il pensionne y suppléent. De ce fait, la poésie, où l’inspiration est censé jouer un rôle déterminant (le poète visité par les Muses est en contact avec les Dieux, les artistes et les artisans ne font qu’exécuter) est placée tout au sommet.

 

 

 

09 juillet 2006

Artiste, artisan, art (I)

 

 

 

I. Artiste ou artisan ?

 

 

 

Dans la fable "Le Lion abattu par l’homme", recueillie dans le Livre III des Fables, La Fontaine écrit : "On exposait une peinture / Où l’artisan avait tracé / Un lion d’immense stature / Par un seul homme terrassé". L’artisan qui a tracé (id est dessiné, peint) ce lion est un artiste peintre, pas un peintre en bâtiment. Il serait nommé aujourd’hui artiste. Dans la fable sixième du livre IX, c’est un sculpteur qui est nommé artisan : "L’artisan exprima si bien / Le caractère de l’idole / Qu’on trouva qu’il ne manquait rien / A Jupiter que la parole". La Bruyère, dans son discours de réception à l’Académie française (1693), loue les "grands artisans de la parole", à savoir les prédicateurs : "Tels étaient ces grands artisans de la parole, ces premiers maîtres de l’éloquence française ; tels vous êtes, Messieurs, qui ne cédez ni en savoir ni en mérite à nul de ceux qui vous ont précédés". Dans l’épître à La Suite du menteur, Corneille, après avoir invoqué l’autorité d’Aristote et Horace, écrit : "Ceux-là même qui mettent si haut le but de l’art (id est qui veulent surtout instruire le public) sont injurieux à l’artisan, dont ils ravalent d’autant plus le mérite, qu’ils pensent relever la dignité de la profession". Dans la langue française du XVIIe siècle, des peintres, des orateurs, des écrivains, des poètes étaient des artisans et il arrivait que des artisans soient nommés artistes. Dans une lettre de 1661, Chapelain affirme que artiste "se dit fort bien d’un ouvrier" exerçant une "profession mécanique".

L’histoire des noms artiste et artisan, de leur confusion ou de l’emploi qui en a été fait de l’un pour l’autre, a été établie dans les années 1900 par Ferdinand Brunot dans son Histoire de la Langue Française. Selon ce philologue, l’emploi indistinct de ces noms pour désigner indifféremment des activités humaines qui semblent aujourd’hui différentes l’une de l’autre s’explique d’abord par la diversité des significations du nom art : "Quoique le nom art ait longtemps conservé une signification très générale et désigné à la fois les sciences et les travaux manuels, et justement pour cela, on essaya de bonne heure de distinguer (...) dans les produits du génie humain". En réalité, le nom art, issu du latin ars, artis, de genre féminin, a un sens uniforme. En latin, comme en français, le concept est lié au "faire". Dans le Dictionnaire latin français, ars est traduit par savoir-faire, talent, habileté. Bien que le sens soit général, il n’en demeure pas moins précis. Ce qui est divers, ce sont les réalités auxquelles le nom art s’applique : activités manuelles (en latin, la cuisine, la boucherie, la poissonnerie) ou intellectuelles. La stratégie militaire, l’éloquence, la sculpture sont des arts, dans la mesure où ceux qui les exercent font preuve de talent ou de savoir-faire. En français, le nom art a conservé le même large éventail d’emplois. Il suffit d’ouvrir un dictionnaire à l’entrée art pour s’en convaincre.

Les noms artiste et artisan répètent, quand ils désignent des êtres humains qui font ou produisent quelque chose, la diversité du nom art dont ils dérivent. C’est le cas pendant deux siècles, au XVIIe s., comme nous l’avons vu ci-dessus, mais aussi au XVIIIe s., où il arrive encore que des artistes et des poètes soient nommés artisans et que des artisans reçoivent le nom d’artistes. En 1735, l’abbé Du Bos, critique du XVIIIe siècle, nomme artisans les peintres. En dépit de la "vénération qu’il témoigne pour les arts", il a conscience que, les nommant ainsi, il risque de ne pas reconnaître leurs immenses mérites et il s’excuse de ne pas pouvoir toujours accoler à artisan quelque épithète valorisante, telle que illustre, qui distinguerait les peintres des teinturiers. Au XVIIIe s., les auteurs de dictionnaires tentent de distinguer les deux mots. Publié en 1752, le Dictionnaire portatif des Beaux-Arts fait nettement la différence entre artisan et artiste : "On donne le nom d’artiste à ceux qui exercent quelqu’un des arts libéraux et singulièrement aux peintres, sculpteurs et graveurs". Le Dictionnaire de l’Académie française (1694) définit artiste ainsi : "celui qui travaille dans un art, comme la peinture, l’orfèvrerie, l’horlogerie, etc. et y excelle. Il se dit de ceux qui font les opérations chimiques" (id est les alchimistes). C’est seulement dans l’édition de 1740 de leur dictionnaire que les Académiciens définissent l’art comme un "mode d’expression particulier de la beauté, activité dont le résultat est la création d’un objet ou d’une œuvre esthétique". En 1762, l’Académie française, dans la quatrième édition de son Dictionnaire, tranche. Est artiste "celui travaille dans un art où le génie et la main doivent concourir : un peintre, un architecte sont des artistes", l’artisan étant un "ouvrier dans un art mécanique, un homme de métier". Pourtant, la confusion perdure. Dans son Traité de peinture, publié en 1765, Dandré Bardon estime que les critères décisifs pour distinguer les artistes des artisans sont le génie et la routine : "La pratique sans principes et sans génie dégénère en pure routine et la routine ne constitue que l’artisan que nous distinguons toujours de l’artiste". En 1771, le Dictionnaire de Trévoux définit l’artiste comme "celui qui excelle dans les arts mécaniques qui supposent de l’intelligence. On dit d’un bon cordonnier que c’est un bon artisan, et d’un habile horloger que c’est un grand artiste". Dans L’Agronomie, ouvrage publié en 1761, sont dits artistes les bons cultivateurs.

De nos jours, l’existence de noms composés, véritables termes hybrides ou chimères, tels artisanat d’art ou métier d’art, atteste que la séparation entre art et métier, art et artisanat, artiste et artisan est fragile. De même, des activités qui, dans la nomenclature des activités, auraient été rangées il y a deux ou trois siècles dans les arts mécaniques (c’est-à-dire les métiers ou l’artisanat), comme la typographie, l’art du livre, la belle écriture ou calligraphie, la reliure, le vitrail, la tapisserie, sont souvent considérées - à juste titre - comme des arts exercés par de véritables artistes. Le cas de la "grande" cuisine ou la "haute" couture est éloquent. Dans les noms qui désignent ces activités, les adjectifs grande et haute jouent mutatis mutandis la fonction distinctive de l’adjectif illustre que l’abbé Du Bos, en 1735, rêvait d’accoler parfois à artisan pour désigner les artistes peintres et qu’ils soient distingués des barbouilleurs.

De même, la polémique portant sur le métier et sur la "perte" du métier en peinture (les artistes qui s’adonnent aux installations le feraient parce qu’ils ignoreraient ou ne maîtriseraient plus les fondements techniques de la peinture, à savoir le dessin, la couleur, les volumes, les formes, etc.) et qui a récemment enflammé les artistes, critiques d’art, spécialistes d’esthétique, prouve que la difficulté soulevée par l’existence de deux noms concurrents, difficulté récurrente aux XVIIe et XVIIIe siècles, n’est toujours pas résolue. J’en vois pour preuve le fait que des écrivains et des poètes se définissent eux-mêmes volontiers, que ce soit ou non par provocation, comme des artisans du mot ou de la phrase, comme des ouvriers soigneux, méticuleux, soucieux d’appliquer les règles de leur métier, de mettre en œuvre ce qu’ils ont appris, soit auprès d’un maître, soit par l’expérience. Par exemple, des écrivains, Georges Perec et Raymond Queneau, entre autres, ont formé un groupe de travail et de recherche, qu’ils n’ont pas hésité à nommer ouvroir (OULIPO ou Ouvroir de Littérature Potentielle), terme formé sur le vieux verbe ouvrer, qui signifie "travailler", et dont le sens précis est celui d’atelier ou "lieu de travail en commun". Dans Petite histoire de l’OULIPO, Jean Lescure, commentant le remplacement de séminaire (Séminaire de littérature expérimentale) par ouvroir dans la dénomination du groupe, écrit, pour justifier le nouveau nom, ceci : "séminaire nous gênait par une sorte de rappel des haras et de l’insémination artificielle : ouvroir, au contraire, flattait ce goût modeste que nous avions pour la belle ouvrage et les bonnes œuvres". Dans cette justification, l’adjectif modeste et le nom belle ouvrage renvoient aux métiers et à l’artisanat, et non à l’art proprement dit.

Bref, le partage des domaines respectifs des artistes et des artisans, ainsi que des activités exercées par les uns et les autres, reste fragile et la frontière conceptuelle qui les sépare, peut-être en partie fictive, est poreuse et perméable.

 

 

 

08 juillet 2006

Inquisition

 

 

A l’article inquisition, le Trésor de la langue française, sous la mention "histoire", laquelle signifie que le nom appartient au passé des hommes, le définit ainsi : "Tribunal de l’Inquisition, Sainte Inquisition : juridiction instituée par l’Église catholique au début du XIIIe siècle dans divers pays d’Europe pour lutter contre les hérésies et la sorcellerie avec l’appui du bras séculier et qui connut un développement tout particulier en Espagne ; ensemble des membres de cette juridiction". Dans les exemples, Inquisition commence par une majuscule : "cachots de l’Inquisition", "l’Espagne de Philippe II où l’Inquisition brûle, tenaille et roue". De ce nom, la langue française ne retient aujourd’hui que le sens "historique". Autrement dit, Inquisition est un nom propre ou spécifique d’une réalité judiciaire du passé. Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762) expliquent ce en quoi elle consistait : "tribunal établi en certains pays pour rechercher et pour punir ceux qui ont des sentiments contraires à la foi". Ils ajoutent que ce tribunal est parfois nommé Saint Office. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française, reprend cette définition : "juridiction ecclésiastique érigée par le Saint Siége en Italie, en Espagne, en Portugal, et plus tard aux Indes même, pour rechercher et extirper les hérétiques, les juifs et les infidèles".

L’Inquisition a suscité en France une vive répulsion, ainsi que l’atteste ce jugement d’un prince de Condé du XVIe siècle : "l’inquisition d’Espagne (…) a été jugée si inique par toutes les autres nations qu’il n’y en a pas une qui l’ait voulu accepter". De même, en 1762, les Académiciens font de l’Inquisition un phénomène espagnol ou italien, qui a ou aurait épargné la France : "l’Inquisition est établie en Italie, en Espagne" et "il n’y a point heureusement d’Inquisition en France". Les philosophes du XVIIIe siècle ont été, c’est tout à leur honneur, hostiles à l’Inquisition. Montesquieu, dans L’Esprit des Lois, en fait un vestige de la vieille barbarie : "nous devons au code des Wisigoths toutes les maximes, tous les principes et toutes les vues de l’inquisition d’aujourd’hui". Voltaire se réjouit de son anéantissement en Espagne : "l’inquisition vient d’être anéantie en Espagne ; il n’en reste plus que le nom ; c’est un serpent dont on a empaillé la peau" (lettre datée de 1770).

Voilà pour le nom propre. Or, inquisition est aussi un nom commun. Dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1762, il est indiqué que le premier sens en est, comme en latin, "recherche" et "enquête". Les Académiciens ajoutent que ce mot "n’a guère d’usage en ce sens". Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), relève inquisition avec le même sens de "recherche" et "enquête" et il cite une phrase, citée par Richelet dans son Dictionnaire français de 1680 (les auteurs de dictionnaires se citent parfois les uns les autres), dans laquelle inquisition a un sens d’enquête judiciaire : "(il faut) faire une inquisition sommaire du jour et du vrai temps de la mort d’une personne". Un deuxième sens, plus large, est glosé par "perquisition rigoureuse où il se mêle de l’arbitraire" et il est illustré par des phrases, dans lesquelles inquisition est employé comme un synonyme de censure ; du philosophe Bayle : "l’inquisition est devenue effroyable en France contre les bons livres" et de Voltaire : "s’il y avait eu une inquisition littéraire à Rome, nous n’aurions aujourd’hui ni Horace, ni Juvénal, ni les œuvres philosophiques de Cicéron". Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) donnent à inquisition les mêmes significations que Littré : "enquête, recherche méthodique, rigoureuse", "enquête indiscrète, arbitraire menée par une autorité politique ou religieuse contre une personne, une catégorie de personnes, parfois contre leurs biens" et celle qui est propre à l’histoire de "juridiction instituée par l’Église catholique..."

Dans son Dictionnaire, Littré rappelle qu’a existé dans la République de Venise une "inquisition de l’État", laïque, indépendante de l’Eglise, composée de trois magistrats dont l’identité était gardée secrète. C’est cette inquisition qui a fait arrêter par traîtrise Giordano Bruno (auteur prolifique de la Renaissance et ancien dominicain) et l’a fait condamner au bûcher. Cette inquisition disposait d’un pouvoir illimité de contrainte et pouvait ainsi persécuter en toute impunité les citoyens. Elle préfigure les commissaires politiques ou les polices de la pensée des Etats totalitaires du XXe siècle, ce qui montre que la réalité de l’inquisition, même si le nom est quasiment réservé au seul tribunal de l’Inquisition mis en place par l’Eglise, n’a pas disparu, hélas, comme l’annonçait Voltaire en 1770, quand fut anéantie l’Inquisition espagnole. Elle survit, tout autant redoutable, sous d’autres formes et sous d’autres noms.

En latin, le nom inquisitio, sur lequel a été calqué le nom inquisition, avait, selon Félix Gaffiot, l’auteur du Dictionnaire latin-français, trois significations, dont deux se recouvrent. C’est un terme de philosophie qui désigne la "faculté de rechercher". Une phrase de Cicéron l’illustre : c’est hominis est propria inquisitio atque investigatio, que l’on peut traduire assez librement par "l’inquisition (la recherche) et l’enquête (ou l’investigation : la volonté de savoir) sont le propre de l’homme". C’est aussi un terme de justice, dont le sens est "investigation" ou "enquête", comme dans les phrases latines (je reproduis la traduction en français) : "demander une enquête contre quelqu’un" et "obtenir pour un an les pouvoirs d’enquête".

Avant d’être un nom propre, spécifique à une réalité singulière et unique, le nom inquisition est un nom commun, qui sert à désigner plusieurs réalités ou une classe de réalités. Comme nom propre, ce qu’il désigne est établi. Comme nom commun, il en va autrement. C’est le nom latin inquisitio qui dit le plus clairement ce qu’est l’inquisition, telle qu’elle se manifeste dans l’Inquisition religieuse (ou Saint Office), dans le tribunal laïque et secret de la République de Venise et dans les polices politiques et les tribunaux de la pensée des Etats totalitaires. Inquisitio est un terme de philosophie, est-il précisé dans le Dictionnaire latin-français ; les dominicains qui ont formé et dirigé le Saint Office, étaient souvent de grands intellectuels, ayant suivi à l’Université les enseignements des maîtres, Albert le Grand ou Saint Thomas d’Aquin, pour ne citer que les plus connus ; les Etats modernes qui ont institué des polices de la pensée sont aussi totalitaires que la République de Venise, mais ce sont surtout des idéocraties dans lesquelles il est fait obligation à tous les citoyens de se plier, sur quelque objet que porte leur pensée, à l’idéologie officielle. Ce qui sous-tend l’esprit d’inquisition et donne un sens véritable à inquisition, c’est l’arrogance intellectuelle, la prééminence donnée à l’idée, la volonté de soumettre la vie des hommes à une théorie qui leur est imposée d’en haut et sur laquelle ils n’ont pas de prise. En ce sens, inquisition ne devrait pas désigner uniquement l’institution disparue du tribunal du Saint Office : il s’applique à l’imposition, par la contrainte ou la terreur, d’une idée, d’une idéologie, d’une théorie, d’un corps de doctrine, d’un dogme.

 

 

06 juillet 2006

Créateur

 

 

Calque du latin creator, entendu dans le sens de "fondateur" (d’une ville) et de "procréateur" ou de "père" en latin classique et désignant Dieu dans la langue latine de la chrétienté, le nom créateur a été employé en français à partir du début du XIIe siècle dans le seul sens de "Dieu". Le nom est à la fois singulier et unique : il n’est pas commun à une classe comprenant plusieurs entités, c’est un vrai nom propre, toujours précédé de l’article défini le. Il ne serait pas venu à l’idée d’un écrivain classique d’employer le nom créateur dans un autre sens ou de désigner par ce nom un poète et encore moins un peintre.

Le sens qui est familier aux modernes que nous sommes est relativement récent. C’est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle que le nom créateur a commencé à désigner l’auteur de quelque chose de nouveau dans les domaines littéraires et artistiques. "Je relis Corneille, c’est un créateur ; il n’y a de gloire que pour ces gens-là", écrit Voltaire, en 1761, dans sa Correspondance. Voltaire serait-il le premier qui ait fait de l’écrivain un créateur à l’égal de Dieu, lui vouant une "gloire" que la théologie réserve au seul Créateur (gloria in excelsis Deo), ou qui ait humanisé le Créateur ? Il était hostile à la Révélation et sans doute aussi à toute forme de transcendance. Connaissant son système de pensée, on ne serait guère étonné qu’il soit à l’origine de l’extension du nom créateur à d’autres entités que Dieu.

En fait, il semble que la laïcisation ou l’humanisation de créateur soit antérieure à Voltaire. En effet, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée en 1762, c’est-à-dire au moment même où Voltaire aurait le premier employé créateur pour désigner un écrivain, deux sens sont distingués. Le premier est le sens conforme à la tradition. Créateur signifie "qui crée et tire du néant". Les exemples sont éloquents : "Dieu est le Créateur de toutes choses", "le souverain Créateur de toutes choses", "on dit recevoir son Créateur pour dire recevoir la sainte Communion". Le second sens est celui qui est en usage aujourd’hui : "créateur se dit par extension de celui qui a inventé dans quelque genre que ce soit". Un exemple l’illustre : "Homère est regardé comme le créateur du poème épique". Dans ce dictionnaire, il est indiqué que créateur s’emploie aussi comme adjectif, comme dans l’exemple "génie créateur". Les deux significations du même nom, religieuse et humaine, sont cependant distinguées grâce à un artifice graphique : la majuscule. Il y a le Créateur et un ou les ou des créateur(s).

Les Académiciens distinguent trois emplois : le Créateur du monde, le créateur de l’épopée, le génie créateur ; Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), en ajoute un quatrième : "celui qui produit", "le créateur d’un produit". De fait, au XIXe siècle, le processus de descente sur la terre d’un concept divin et originel s’accélère. Créateur commence à se dire d’un producteur : vous fabriquez un fromage à partir d’une recette inédite, vous voilà baptisé créateur. Au XXe siècle, le nom créateur ne cesse de s’étendre à de nouvelles réalités. L’article créateur du Trésor de la Langue française occupe trois colonnes grand format et distingue une vingtaine d’emplois. Au théâtre, c’est l’acteur ou l’actrice qui joue un rôle donné lors de la première représentation d’une pièce ou même c’est celui qui dessine un costume de scène. Dans la couture, c’est celui qui décide de la mode. Dans l’artisanat de luxe, c’est le joaillier qui met sur le marché un nouveau bijou. C’est aussi l’idéologue qui conçoit un système social, l’universitaire qui enseigne une discipline nouvelle, le scientifique qui découvre une propriété de la matière, le fondateur d’une institution, l’inventeur d’une technique, etc. Valéry désigne même du terme créateur les paysans et les artisans : "Je dis maintenant que l'esprit français doit beaucoup à tous ces cultivateurs, vignerons, artisans, ouvriers des métaux ou du bois, créatures et créateurs de leur pays" (1931). L’adjectif créateur a les mêmes emplois étendus que le nom.

La rupture dans l’histoire des emplois du nom créateur se produit dans la seconde moitié du XVIIIe siècle – ce qui n’étonnera pas ceux qui connaissent l’histoire de notre culture. Les lumières (au pluriel, de la raison, de l’esprit d’examen, de l’homme) ont offusqué la seule Lumière (de Dieu). L’immanence de Spinoza (Dieu est dans chacune de ses créatures) relègue à l’arrière-plan la transcendance : l’homme est ainsi sinon divinisé ; du moins reçoit-il en propre un des attributs divins. Ce n’est pas la seule leçon que l’on puisse tirer de l’évolution sémantique de créateur. La réalité humaine que créateur a désignée est la poésie, la littérature, l’art. Balzac prétendait égaler dans sa Comédie humaine le Créateur. Puis, le mot s’est étendu au simple savoir-faire et à l’artisanat. Cette extension sémantique de Créateur à l’art atteste le phénomène qui caractérise, mieux que tout autre, la modernité, à savoir l’Assomption de l’art dans le ciel vide ou dans le ciel débarrassé du Créateur. L’art a remplacé toute transcendance, non seulement dans la langue des Modernes, mais encore dans leurs croyances.

 

 

 

 

03 juillet 2006

Système éducatif

 

 

 

Système éducatif est un des mots ou un des maux, comme on voudra, préférés des pédagogues et des politiciens qui ont voulu faire de l’école le moteur à changer un pays de liberté en une société totalitaire. Les bien pensants n’ont à la bouche que ces mots à deux têtes, à la fois mots doubles et doubles maux, tels communauté éducative, professeur des écoles, enseignant chercheur, acteurs sociaux, etc. – c’est leur "symbole", ce à quoi ils se reconnaissent.

Ecole vient d’un mot grec qui signifie "loisir". Prise dans ce sens, l’école n’a pas d’autre but ou fin, que le loisir de s’adonner librement aux savoirs désintéressés et dénués d’utilité pratique, la grammaire, l’histoire, la littérature, pour ne citer que ces seuls savoirs, ne servant à rien. C’est ainsi, pensaient les maîtres de jadis, que l’esprit pouvait arracher sa liberté à l'ordre social et communautaire. Dans l’introduction à leur "histoire de l’alphabétisation en France de Calvin à Jules Ferry", qu’ils ont intitulée Lire et écrire (Editions de Minuit, 1977), Furet et Ozouf opposent à l’école la communauté. A l’école sont enseignés les savoirs "dispensateurs d’angoisse", alors que les communautés apprennent les savoir-faire de toujours. "L’accès de tous à la lecture et à l’écriture, écrivent Furet et Ozouf, ne suffit pas à garantir une vie collective plus fraternelle : les grandes catastrophes de l’Europe du XXe siècle sont là pour en témoigner". L’école n’a pas évité les génocides, les deux guerres mondiales, la colonisation. Doit-elle répondre de ce qu'elle n'a pas décidé ? Pourquoi ne pas accuser aussi l’art, puisque Hitler peignait ? Pourquoi pas la chimie, puisque c’est un chimiste qui a mis au point le zyklon B ? Pourquoi pas la littérature française, que Pol Pot a enseignée ? Pourquoi pas les séminaires orthodoxes, où Staline a été formé ? Etc. etc. etc.

Délaissant le mot école, banal et simple, les idéologues bien pensants ont opté pour système, qui fait très savant. Dans une des notes qui précèdent, il a été établi comment ce mot a triomphé. Au mieux, il a pour sens "composé de parties coordonnées entre elles " ; au pis " construction de l’esprit" et "ensemble de propositions, de principes, de conclusions, qui forment un corps de doctrine". Appliquée aux langues, il arrive que l’hypothèse du système soit heuristique, quand elle montre que les langues sont régies par des règles cachées, qui nous sont imposées malgré nous, hors de notre volonté. Il n’en va pas de même quand on transforme ce qui est institué en système. Si elle est système, l’école est régie par des forces invisibles et occultes. Il en va de même du tout éducatif. En 1945, quand les Italiens, libérés du régime qui les asservissait, ont recouvré leurs libertés, la première décision qu’ils ont prise a été de rétablir dans la dénomination du Ministère chargé de diffuser les savoirs le vieux nom d’instruction publique, que Mussolini avait éliminé au profit d’éducation nationale. A la Libération, les Français ont conservé le nom éducation nationale imposé en 1932 au détriment d’instruction publique par un homme politique, que fascinait le fascisme. En 1974, Giscard en a fait supprimer l’adjectif nationale. En 1981, la gauche l’a rétabli. Elle aurait pu rétablir la juste dénomination. Elle s'est contentée de remplacer le beau nom d’instituteur par le trompeur professeur des écoles, élève par enfant ou par apprenant, école par communauté éducative et professeur par le faux enseignant chercheur. Ces changements ne sont pas innocents. Ils signalent que l’instruction publique et l’école sont mortes. A leur place, trône "l’ensemble de propositions, de principes et de conclusions qui forment un corps de doctrine". Le corps de doctrine élimine tout ce qui entrave son assomption : le savoir, la liberté de l’esprit, les rudiments, les connaissances qui émancipent. Enseignants, apprenants, dirigeants d’école et de collège, parents, etc. sont devenus très bien pensants. Leur spécialité est la leçon de morale qu’ils détaillent au Km. En idéologie, ils en savent plus que Jdanov ou Savonarole. Le système éducatif leur a imprimé dans la tête son très gros livre rouge.

 

 

30 juin 2006

Système

 

 

 

 

 

C’est Pontus de Tyard, un écrivain peu connu, auteur de Discours philosophiques, qui a introduit en français en 1552 le nom système dans le sens de "ensemble dont les parties sont coordonnées par une loi", c’est-à-dire dans un sens très proche de celui du nom grec dont il est un décalque. En effet, en grec, systema signifie "réunion en un corps de plusieurs choses ou parties", ces choses ou ces parties pouvant être des "doctrines" ou des "institutions". Il est également attesté dans différents sens techniques, comme "strophe" en métrique ou en musique "accord". En 1633, Descartes l’emploie dans système du monde, au sujet de l’ouvrage de Galilée paru l’année précédente : Dialogue sur les deux plus grands systèmes du monde, celui de Ptolémée et celui de Copernic.

Ce qui caractérise l’histoire de ce mot, du XVIIe au XXe siècle, c’est l’extension quasiment à l’infini de ses emplois pour désigner des réalités de plus en plus nombreuses et toujours plus diverses. Le père jésuite Bouhours, dans ses Remarques nouvelles sur la langue française (1675), observe que le mot système commence à entrer dans l’usage : "Il y a quelques années, écrit-il, ce mot n’était connu que des philosophes et des mathématiciens. Depuis que l’on a fait le système de l’âme, on s’est accoutumé à ce mot. Il y en a qui disent : le système de la cour, le système des affaires d’Allemagne ; mais cela n’est pas encore bien établi". Alors que la définition de système occupe trois ou quatre courtes lignes dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1740, l’article qu’y consacre Littré dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) occupe deux colonnes, moins de place qu’une seule page du Trésor de la Langue française (1972-1994), dictionnaire dans lequel la définition de système s’étend sur huit colonnes et quatre pages de grand format.

Littré a conscience que système s’est étendu, par métaphore ou par abus, à toutes sortes de réalités, puisqu’il commence par établir le sens propre de ce mot, qui est identique à celui du grec systema. C’est, écrit-il, "proprement, un composé de parties coordonnées entre elles", comme dans l’expression système du monde : "assemblage et arrangement des corps célestes, et ordre selon lequel ces corps sont situés relativement les uns aux autres, et suivant lequel ils se meuvent". De là, le mot s’est étendu à l’anatomie ("ensemble des parties similaires" - système osseux), à la politique ("constitution politique et sociale des États" : système féodal, système représentatif), à la philosophie ("doctrine à l'aide de laquelle on dispose et coordonne toutes les notions particulières"), aux sciences naturelles ("toute classification méthodique des êtres naturels" : système de Linné). Le sens est si étendu qu’il finit par signifier un "ensemble de choses qui se tiennent" (système des temps d’un verbe ou d’une langue, système de l’Europe, système métrique, système bibliographique ou ordre suivi dans la classification des livres) ou même "plan qu’on se fait", "moyens qu’on se propose pour réussir en quelque chose" (système de conduite, système D, système de gouvernement, système d’oppression, système de liberté sur la vente des productions de la presse), "plan et moyens employés pour répartir l’impôt et établir le crédit" (le système de Law).

 

Non seulement le mot s’est étendu quasiment à toutes les réalités, mais encore il a changé de sens. Longtemps, le système a été propre aux choses, comme la "réunion en un corps de plusieurs choses ou parties". Des choses, il est passé dans l’esprit. Dans la troisième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1740), le mot est relevé avec le seul sens "assemblage de plusieurs propositions, de plusieurs principes vrais ou faux, liés ensemble, et des conséquences qu’on en tire, et sur lesquels on établit une opinion, une doctrine, un dogme, etc.". Dans l’édition de son Dictionnaire parue en 1706, Richelet le relève comme un "terme de philosophie et de plusieurs autres sciences" et qui "signifie la manière dont on suppose et conçoit qu’un tout est formé de plusieurs parties, et qui est la cause que les choses agissent comme elles sont". Pour les Académiciens, c’est un "assemblage" ; pour Richelet, c’est la "manière dont on suppose et conçoit qu’un tout est formé de plusieurs parties". De même, Littré définit un système comme un "composé de parties coordonnées" ; les auteurs du Trésor de la Langue française comme une "construction de l’esprit". Chez Littré, le mot désigne une propriété, somme toute banale, inhérente à un ensemble ou à un tout, dont les parties sont liées entre elles. Dans le Trésor de la Langue française, la propriété n’est plus dans les objets, elle est dans l’esprit humain. C’est une invention ou, mieux, une "construction", une idée, une simple hypothèse qui finit par se transformer en vérité ou en dogme, un "ensemble de propositions, de principes et de conclusions, qui forment un corps de doctrine". Du monde réel, le système passe à la représentation du monde. Comme les auteurs du Trésor de la Langue française sont de vrais modernes et partagent les présupposés de leur temps, ils tiennent pour bon tout système : c’est une "construction théorique cohérente, qui rend compte d'un vaste ensemble de phénomènes". L’activité intellectuelle des modernes consiste à construire ou à échafauder ou à défendre ou à soutenir ou à suivre ou à combattre ou à renverser un ou des système(s). Leur passion pour le système est si forte qu’ils vont jusqu’à avancer, même en histoire, l’hypothèse des systèmes clos ou "ensemble fermé d’éléments ou de relations, soustraits à toute autre influence que celle qu’ils ont les uns sur les autres", de telle sorte que l’esprit de système ou "ensemble structuré d’éléments abstraits" ou "ensemble de concepts présentés sous une forme ordonnée" (système notionnel, système de concepts, d’idées, de lois, de notions, de relations, de valeurs, système de pratiques, d’habitudes) est sinon l’oriflamme de la modernité, du moins ce à quoi elle se reconnaît immédiatement, comme chez Nathalie Sarraute dans L’Ere du soupçon (1956) : "un système de conventions et de croyances très solide, cohérent, bien construit et bien clos ; un univers ayant ses lois propres et qui se suffit à lui-même". Des sciences exactes, où il est d’usage courant (en logique, en mathématiques, en algèbre - système d'équations linéaires, algébriques, différentielles; système indéterminé, système de relations, système de vecteurs - en physique, en mécanique, en astronomie, etc.), le mot s’étend aux sciences humaines et sociales (système d'écriture, système politique) et à la linguistique : "La langue est un système dont tous les termes sont solidaires et où la valeur de l’un ne résulte que de la présence simultanée des autres" (Ferdinand de Saussure, 1916) ou "une langue constitue un système complexe de moyens d'expression, système où tout se tient et où une innovation individuelle ne peut que difficilement trouver place si, provenant d’un pur caprice, elle n’est pas exactement adaptée à ce système, c’est-à-dire si elle n’est pas en harmonie avec les règles générales de la langue" (Meillet, 1926).

Littré (seconde moitié du XIXe siècle) a compris que ce que désigne ce mot faisait l’objet de jugements opposés. Dans une remarque qui clôt l’article système de son Dictionnaire de la Langue française, il tente de distinguer l’esprit de système de l’esprit systématique. "L’esprit de système est la disposition à prendre des idées imaginées pour des notions prouvées, l’esprit systématique est la disposition à concevoir des vues d’ensemble". "L’esprit de système" est "un défaut", écrit-il. En revanche, "l’esprit systématique" n’est pas nécessairement un défaut : "il peut être une qualité". Il peut : c’est donc une éventualité. En réalité, la distinction est quelque peu aventurée. En tout cas, elle n’est guère attestée à l’époque moderne, où l’esprit systématique est devenu un esprit de système. Les "vues d’ensemble" cèdent le pas aux "idées imaginées" ou, pour dire les choses autrement, le monde réel s’efface sous la représentation en système et systématisée que les importants et les puissants s’en font.

 

 

 

26 juin 2006

Passion

 

 

 

 

 

Le nom passion est emprunté au latin passio, génitif passionis, qui dérive du verbe déponent pati (infinitif) patior (première personne), "souffrir". Dans le dictionnaire latin-français, passio a le sens de "action de souffrir", "souffrance du corps", "affection de l’âme".

En français, passion est attesté pour la première fois au Xe siècle – aux origines mêmes de notre langue. C’est donc un des plus anciens mots du français. Au Xe siècle, il a le même sens que le nom passio du latin, à savoir "souffrance". Il désigne plus particulièrement le supplice de Jésus-Christ. Au XIIIe siècle, ce nom a signifié la passion amoureuse. Voilà une évolution sémantique qui peut paraître étrange aux modernes que nous sommes : un nom qui a pour sens "souffrance" et même "souffrance extrême" a signifié aussi le désir d’un être pour un autre être ou l’amour, et même l’amour charnel (comme dans passion physique), alors que, pour nous modernes, surtout depuis les Romantiques, le désir amoureux est source de plaisir, de joie ou de bonheur humain. En fait, ce qui semble contradictoire s’explique. Il faut garder présent à l’esprit que, longtemps en Occident, le mariage a été arrangé. Il n’a pas été la libre rencontre de deux êtres, poussés l’un vers l’autre par un même désir, mais une alliance par contrat entre deux familles. Dans ces conditions, l’amour, quand il était éprouvé par deux personnes qui n'avaient aucune chance d’être unies, était une source de souffrances, puisqu’il ne pouvait pas, sauf à commettre le crime d’adultère, être consommé. C’est ce que disent les anciens mythes, ceux de Tristan et Iseult par exemple, ou ce que les poètes des XIIe et XIIIe siècles ont exprimé dans l’amour courtois : l’amour qu’ils portaient à l’épouse de quelque grand féodal un peu brutal : très souvent une jeune femme belle et pure, triste à cause de son sort, mais inaccessible.

C’est au XVIe siècle, en 1538 exactement, que le sens de "mouvement de l’âme", comme passio signifie aussi en latin "affection de l’âme", est attesté pour la première fois en français, de sorte que, dans la langue classique des XVIIe et XVIIIe siècles, le nom passion a servi à désigner les affections qui nourrissent la vie intérieure d’un individu : la cupidité, l’avarice, la douleur, la joie, etc. Dans son Dictionnaire, publié en 1690, Antoine Furetière, le définit ainsi : "(passion) se dit des différentes agitations de l’âme selon les divers objets qui se présentent à ses sens : la volupté et la douleur, la cupidité et la fuite, l’aversion, l’amour et la haine, la colère, l’audace, la crainte, l’espérance et le désespoir, etc." La peinture des passions, à laquelle s’adonnaient les écrivains des siècles classiques, incluait rarement l’amour, sauf chez Racine, mais plus souvent, comme chez Molière, l’avarice, l’hypocrisie ou la vanité. Voilà pourquoi les auteurs des planches dessin de l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (seconde moitié du XVIIIe s.) exposent les codes graphiques grâce auxquels un peintre peut exprimer, par tel ou tel trait du visage humain, les passions, à savoir, non pas l’amour, comme de nos jours, mais "l’admiration simple, l’admiration avec étonnement, la vénération, le ravissement, le ris, le pleurer, la compassion, la tristesse, la haine ou la jalousie, la colère, le désir, la douleur aiguë", toutes réalités que l’on nomme sentiments ou affections en français moderne.

 

 

25 juin 2006

Lutte

 

 

 

 

 

Il suffit d’établir l’histoire récente de lutte pour constater que ce nom a été étendu à des réalités qui sont dénuées, de quelque côté qu’on les examine, de toute idée de lutte. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), lutte est relevé avec une seule et unique signification : "sorte d’exercice, de combat, où l’on se prend corps à corps, pour se terrasser l’un l’autre", comme dans les phrases "s’exercer à la lutte" ou "être fort adroit à la lutte". L’expression figurée et familière "emporter quelque chose de haute lutte" signifie "venir à bout de quelque chose par l’autorité, par la force". Quant au verbe lutter, il a pour seul sens "se prendre corps à corps avec quelqu’un pour le porter par terre", comme dans "Jacob lutta avec l’Ange".

Un siècle plus tard, dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré relève lutte avec six significations. Les métastases ont commencé. C’est, comme dans le Dictionnaire de l’Académie française, une "sorte d’exercice, où l’on cherche à se terrasser en se prenant corps à corps" et une "rixe dans laquelle on se prend corps à corps". Mais, par rapport aux significations relevées dans le Dictionnaire de l’Académie française, ce qu’il y a de nouveau, ce sont les nombreux sens figurés de lutte : il signifiait au XVIIIe siècle "exercice où l’on se prend corps à corps" ; au XIXe siècle, il a pris, par analogie, le sens de "guerre", de "dispute", de "conflit", de "controverse". Dans le style léger, suivi de l’adjectif amoureuse, il signifie "ébats et plaisirs de l’amour", sans doute par analogie avec "l’accouplement des béliers avec les brebis". Chez Littré, le verbe lutter a aussi des significations plus nombreuses que dans le Dictionnaire de l’Académie. Le verbe se dit aussi "de toute espèce de combat" et il a le sens de "combattre" et de "résister".

Un siècle plus tard, l’article lutte du Trésor de la Langue française (1972-1994) est encore plus ample : aux sens connus, s’ajoutent les sens figurés, tels que "l’opposition entre deux personnes ou deux groupes de personnes cherchant à faire triompher leurs intérêts, leurs idées, leur cause, à imposer leur volonté, leur suprématie" ou "l’action de rivaliser avec quelqu’un pour l’emporter, dans une épreuve physique ou intellectuelle, dans un domaine quelconque" : dans ce sens, lutte a comme synonymes compétition, concours, match, tournoi. C’est aussi "l’effort individuel ou collectif énergiquement soutenu pour vaincre quelque chose (un obstacle, une difficulté, un mal), ou pour obtenir, faire triompher quelque chose", comme la lutte des classes, prétendu moteur de l’Histoire (toujours en panne dans les pays socialistes), la lutte biologique (destruction des nuisibles) ou la lutte chimique (le fait d’user de substances chimiques pour tuer les organismes nuisibles) ou la lutte génétique (traitement pour réduire le potentiel reproductif des organismes nuisibles) ou la lutte physique (réduction des populations d’animaux ou de végétaux nuisibles) ou la lutte pour la vie menée par chaque individu, chaque espèce en concurrence avec les autres individus ou les autres espèces, pour assurer sa propre survie, ou efforts pour survivre.

La lutte ne s’arrête pas là. La modernité fait de toute action, même verbale, une lutte. La "loi sur l’égalité des chances", dite aussi "loi CPE", lutte elle aussi. Mortes aux frontières, les vertus guerrières de la France renaissent dans les lois. Certes lutter n’est jamais intransitif, il est suivi de compléments qui désignent tantôt le Mal, tantôt le Bien. Tantôt c’est contre, tantôt c’est pour. A un contre, correspond un pour : lutte contre les incivilités et pour la cohésion sociale, contre les discriminations et pour l’Egalité. La cohésion réunit ce que l’incivilité sépare et l’égalité restaure ce que la discrimination anéantit. A grands coups de clairon, la loi se fait martiale. C’est dans le nom même de "Haute Autorité de Lutte contre les Discriminations et pour l’Egalité" ou HALDE que se cristallise l’air du temps. Le comique de l’affaire est que, pour lutter, il soit institué une haute autorité. Sur le site de cette Autorité, il est écrit ceci : "La HALDE identifie et diffuse les bonnes pratiques et les expériences en matière de lutte contre les discriminations dans tous les secteurs d’activité" et "émet des recommandations, auprès du gouvernement, du parlement et des autorités publiques pour lutter contre les discriminations, afin d’améliorer les textes de loi, de faire progresser le principe d’égalité et l’état du droit français dans ce domaine".

En Iran, en 1979, une des premières décisions prises par Khomeiny fut de créer une Commission pour la Prohibition du Vice et pour la Propagation de la Vertu. C’était déjà la lutte contre le Vice et pour la Vertu. Le Monstre a traversé les frontières pour atteindre la France, où il mêle la lutte contre le Mal ou sa proscription à la lutte pour la Vertu ou sa prescription : le Bien comme remède au Mal ou l’Egalité comme remède aux discriminations : tous égaux dans la discrimination. La HALDE est la forteresse de l’Empire du Bien, dirait le regretté Muray – là où tout ce que touche le Bien empire. C’est la Ligne Maginot de la Vertu.

 

 

24 juin 2006

Répression

 

 

 

 

 

Le nom répression ne figure dans le Dictionnaire de l’Académie française que depuis 1835 (cinquième édition) ; encore est-ce avec la seule signification juridique de "action de réprimer", comme dans "la répression des crimes, des délits, des abus". Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré se contente lui aussi de la définition élémentaire : "action de réprimer". Il l’illustre d’un premier exemple, conforme à l’emploi juridique canonique : "la répression des crimes" et d’un second exemple, relatif à une révolte : "il éclata une révolte ; la répression en fut sanglante".

En fait, le mot est plus ancien que ne le pensent Littré et les Académiciens. Il est attesté pour la première fois en français chez Nicolas Oresme en 1372 ; puis, au XVe siècle, dans l’expression repression de ire au sens d’action de contenir sa colère. Il a été formé à partir du mot latin repressus pour servir d’équivalent nominal du verbe réprimer.

 

En français moderne, répression est d’un usage plus fréquent et plus étendu que dans la langue du XIXe siècle. Bien entendu, les usages juridiques se sont maintenus et même amplifiés. La répression touche le braconnage et toutes sortes de fraudes : il existe même au Ministère de la Consommation ou au Ministère des Finances un service de la répression des fraudes. Mais le champ de validité du nom dépasse les seuls crimes, délits, abus, qui sont poursuivis ou empêchés par la justice, comme l’attestent les groupes de mots dans lesquels répression est d’un usage courant : "répression brutale, féroce, implacable, meurtrière, policière, politique, sanglante" ; "répression à outrance, sans merci" ; "répression des émeutes, des évasions, des grèves, des ouvriers, d’une révolte, d’une révolution".

L’article répression du Dictionnaire de la Langue française de Littré (seconde moitié du XIXe siècle) compte deux lignes ; celui du Trésor de la Langue française (1972-1994) s’étend sur une page. La signification qui en est donnée est plus ample. C’est "l’action de réprimer, de prendre des mesures punitives contre ceux qui sont jugés contrevenir aux règles, aux lois ou aux options d’un gouvernement, d’une société ou à la morale" ; c’est aussi le "fait d’empêcher par la violence un soulèvement collectif". Les exemples qui illustrent ce sens sont plus longs et plus variés que ceux du Dictionnaire de l’Académie française et ils sont relatifs à des événements historiques et politiques : la "terrible" répression dont auraient été victimes les militants révolutionnaires en Russie avant 1917 ou la Commune de Paris : "la rigueur de cette répression n’a jamais été égalée. Il y eut dix-sept mille morts, des exécutions sommaires, plus de quarante mille arrestations". En français moderne, le champ d’application de répression s’est étendu à l’éducation et à la psychologie. La répression éducative n’est pourtant qu’un "moyen de contrainte utilisé pour éduquer un enfant". Selon les psychologues, c’est un "processus psychique, conscient et volontaire, consistant à renoncer à la satisfaction d’un désir qui ne se trouve pas en accord avec la personne morale" : elle touche un accès de colère, un geste, une parole, des passions, le désir sexuel. Pour les psychanalystes, c’est un "phénomène inconscient de défense et tentative de fuite de l’angoisse, que le moi utilise devant un désir dont la satisfaction peut être dangereuse". Il a pour synonyme refoulement.

De fait, le mot, qui était surtout en usage dans le droit, a été étendu au XXe siècle à presque toutes les réalités du monde. Pourtant, cette extension à l’infini de répression est concomitante d’un accroissement quasiment à l’infini des libertés individuelles. Jamais dans l’histoire de l’humanité, les Français n’ont semblé plus libres : ils se sont libérés de toute attache, ils tiennent les devoirs pour des broutilles, ils s’exonèrent de toute obligation. Autrement dit, l’extension de l’emploi du nom répression contredit l’accroissement sans précédent des libertés. Qu’en conclure ? Ou ces libertés sont illusoires, ou la répression est un mythe. Hic et nunc, comme disent les savants, l’expérience que nous faisons du monde prouve que les libertés dont nous jouissons quasiment sans entrave sont réelles. De fait, ces libertés inouïes, dont nos ancêtres paysans ou bourgeois n’auraient jamais osé rêver, même dans leurs rêves les plus fous, rendent suspecte l’exhortation indignée et convenue à lutter contre les répressions innombrables et fictives. Cette hypothèse est confirmée par l’histoire de l’URSS et des autres pays communistes qui ont prétendu avoir aboli toutes les répressions dont les hommes auraient été les victimes antérieurement (exploitation de l’homme par l’homme et toutes les bornes à la liberté) et qui ont été, dans la réalité, les systèmes les plus répressifs qui aient jamais existé dans l’histoire de l’humanité. Las de tuer les opposants, ces systèmes ont préféré les interner dans des hôpitaux psychiatriques. Ils ont inventé la répression psychiatrique. Vladimir Boukovski, qui a passé le tiers de son existence en URSS en prison, a été le premier à dénoncer la répression par la psychiatrie détournée de ses fins (cf. son livre Une nouvelle maladie mentale en Union Soviétique : l’opposition, 1971, Le Seuil).

 

 

 

 

20 juin 2006

Symbole

 

 

 

 

 

C’est à la fin du XIVe siècle que le nom symbole est attesté pour la première fois en français sous la forme de simboles. Le sens en est religieux et propre au catholicisme. Il signifie "formulaire qui contient les principaux articles de la foi". En 1525, est attestésymbole des apôtres, qui est l’autre nom du Credo : "le Symbole des apôtres, qu’on dit vulgairement le Credo". Dans son Dictionnaire, publié en 1690, Furetière relève symbole de Nicée : Nicée étant la ville d’Asie mineure (la Turquie actuelle) où, en 325, lors d’un concile, a été formulé le dogme de la transsubstantiation.

Le mot symbole, comme l’indiquent le y et l’élément sym, est grec. A l’origine, il désigne un objet coupé ou brisé en deux, chaque morceau étant remis à une personne et devant servir de signe de reconnaissance lors de rencontres futures. Il désigne aussi les parts égales que des associés réunissent pour former une entreprise commerciale et auxquelles il leur interdit de toucher. Par métaphore, dans la langue chrétienne grecque et latine, le nom a désigné les articles de foi que les croyants ont reçus en partage, puis "la profession de foi au baptême".

C’est à juste titre que le Trésor de la Langue française (1972-1994) relève comme premier sens de symbole celui du catholicisme, à savoir "ensemble de formules résumant la foi chrétienne" et "profession de foi chrétienne" - comme si le symbole pouvait résumer la christianisme. Les exemples en sont "symbole baptismal", "symbole de la foi", "le symbole des apôtres n’a-t-il pas été écrit en grec avant de l’être en latin ?", "Quel est le principe des choses ? La doctrine catholique nous répond par ces premiers mots de son symbole : credo in Deum patrem omnipotentem, je crois en Dieu, père tout-puissant" (Lacordaire). Le sens catholique de symbole était encore connu au XIXe siècle, puisque les incroyants le prennent dans un sens antireligieux : "c’est par un symbole en douze articles qu’il faut attaquer celui des apôtres" (Proudhon).

Le sens catholique de symbole semble avoir été disparu de la langue actuelle au seul profit du sens moderne, à savoir "ce qui représente une réalité abstraite ou absente". Dans l’histoire de la langue française, ce sens est postérieur de plus d’un siècle et demi au sens premier. Il est attesté en 1541 chez Calvin (in Institution de la religion chrétienne), œuvre qui est à la source de la Réforme protestante. Ainsi dans l’exemple "le pain est un symbole, sous lequel notre Seigneur nous offre la vraie manducation de son corps".

Déjà, dans l’édition de 1762 de leur Dictionnaire, les Académiciens semblent avoir oublié que le premier sens de symbole est religieux. Ils relèvent d’abord le sens moderne de "figure ou image qui sert à désigner quelque chose, soit par le moyen de la peinture ou de la sculpture, soit par le discours". La fidélité est une réalité abstraite ; pour qu'elle soit matérialisée ou incarnée, elle a besoin d’un symbole, comme dans l’exemple "le chien est le symbole de la fidélité ". Le sens religieux n’est cité qu’en second ; encore est-ce comme une préfiguration du sens moderne : "en termes de religion, on appelle symboles et symboles sacrés les signes extérieurs des sacrements", "Jésus-Christ nous a donné son corps et son sang dans l’eucharistie sous les symboles du pain et du vin". Dans ces deux exemples, symbole a le sens moderne de "ce qui représente une réalité abstraite ou absente". Le pain et le vin tiennent lieu du corps et du sang du Christ. C’est à la fin de l’article symbole qu’est cité le sens qui est apparu le premier dans la langue : "il se dit aussi du formulaire qui contient les principaux articles de la foi", avec l’exemple suivant : "ordinairement, quand on dit absolument le Symbole, on entend celui qu’on appelle le symbole des Apôtres". Pour la plupart d’entre eux, les Académiciens étaient de sincères croyants ; ils vivaient dans un siècle où le catholicisme était de fait et en droit la religion officielle de la France. En dépit de cela, ils ignorent, quand ils établissent les sens de symbole, quelle est leur généalogie - ce qui montre que la déchristianisation de la France a commencé plus tôt qu'on ne le croit : dès le XVIIIe siècle, elle était en marche.

Littré était positiviste et incroyant. De fait, dans son Dictionnaire de la Langue française, il classe les sept acceptions du mot symbole dans un ordre conforme à ses croyances. Le sens qu’il place en première position est "signe de reconnaissance" : "on appelait symbole chez les Grecs les paroles, les signes auxquels les initiés aux mystères de Cérès, de Cybèle, de Mithra se reconnaissaien " ; et, en deuxième position, le sens moderne de "figure ou image employée comme signe d’une chose", l’illustrant par quelques citations, dont celle-ci, de Diderot : "sachez qu’en général le symbole est froid et qu’on ne peut lui ôter ce froid insipide, mortel, que par la simplicité, la force, la sublimité de l’idée". Le troisième sens recensé est "marque, figure qu’on voit sur les médailles, et qui sert à désigner soit des hommes ou des divinités, soit des contrées, des royaumes, des provinces, des villes". Ce n’est qu’en quatrième et cinquième positions qu’apparaît le sens catholique : "signes extérieurs des sacrements" et "formulaire qui contient les principaux articles de la foi". Les sixième et septième sens sont des sens modernes : "terme de rhétorique : espèce de trope par lequel on substitue au nom d’une chose le nom d’un signe que l’usage a choisi pour la désigner ; c’est une espèce de métonymie" et "symbole chimique, nom donné par les chimistes aux lettres initiales par lesquelles, pour abréger, ils désignent les corps élémentaires", comme O et S qui "sont les symboles de l’oxygène et du soufre".

De fait, le sens chrétien de symbole est peu à peu effacé dans la langue moderne. Selon les auteurs du Trésor de la Langue française, c’est un "objet sensible, fait ou élément naturel évoquant, dans un groupe humain donné, par une correspondance analogique, formelle, naturelle ou culturelle, quelque chose d’absent ou d’impossible à percevoir" ou, en littérature, un "élément textuel dont la signification concrète est liée par une correspondance analogique à une signification abstraite qu’il évoque ou représente". Il n’est pas de science, humaine ou exacte, qui n’en use : chimie, psychanalyse, géométrie, algèbre, arithmétique, informatique, linguistique, sémiotique, diverses technologies. Tout se passe comme si l’emploi de symbole dans la langue des sciences était rendu possible par l’idée d'incarnation, sans laquelle la symbolique n’aurait pas de raison d’être.

 

 

 

 

18 juin 2006

Echec scolaire

 

Echec de l'école ou échec à l'école ?

 

 

Le nom échec est attesté en français au tout début du XIIe siècle au sens de "jeu", puis de "pièces du jeu". Le mot est emprunté au persan shah "roi", par l’intermédiaire de l’arabe, le c final d’échec résultant sans doute du croisement avec le vieux mot français eschec, "butin", aujourd'hui disparu. Dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré, c’est le "terme qu’on emploie au jeu d’échecs chaque fois qu’on attaque le roi ou qu’on met la reine en prise".

Au XIIIe siècle, ce mot a pris, par analogie avec le jeu d’échecs, le sens moderne de "revers".

Les auteurs du Trésor de la Langue française, considérant que les sens de "jeu" et de "revers" sont trop éloignés l’un de l’autre pour être les deux acceptions d’un même nom polysémique, les ont répartis en deux homonymes : le premier avec le sens de "jeu", le second avec le sens de "résultat négatif, et généralement d’une certaine gravité, d’une entreprise". Dans ce dictionnaire (1972-1994, 16 volumes, des milliers de pages, près d’un million de mots définis), il est indiqué que les emplois les plus courants de ce nom sont "échec affectif, complet, définitif, double, électoral, final, grave, moindre ; échecs politiques, successifs ; grand, petit, premier, rude échec ; échec à l’académie ; causes d’échec ; expliquer, réparer, un échec ; en cas d’échec, d’échec en échec, échec sur échec, échec pour échec ; aller au devant d’un échec, courir à un échec, être en échec, faire échec à quelqu’un ou aux projets de quelqu’un, mettre ou tenir quelqu’un en échec, vouer à l’échec".

Il n’est pas recensé d’occurrence d’échec scolaire, bien que ce nom soit fréquemment employé suivi de cet adjectif. D’où vient l’échec scolaire ?

L’adjectif scolaire n’est pas un adjectif qualificatif (il n’attribue pas une qualité à l’échec), mais un adjectif dit de relation, ce qui signifie qu’il établit un lien entre le nom échec et le nom école dont scolaire dérive. De fait, échec scolaire a pour sens "échec de l’école". Le "résultat négatif" est celui de l’école, et non celui de quelque élève que ce soit. C’est l’école qui est, comme on dit, "en situation d’échec". Bien entendu, quand les hommes politiques, les parents, les citoyens et quelques maîtres évoquent l’échec scolaire, ignorant ce que sont ou ont été les thèses gauchistes sur l’école, ils l’entendent dans le sens de l’échec à l’école, l’échec, dans leur esprit, étant celui des élèves ou éventuellement celui des maîtres.

L’échec de l’école n’est pas l’échec à l’école. La thèse de l'échec de l'école s’ancre dans la critique institutionnelle, id est la critique des institutions qui ont été établies, à la suite d’un débat public, en France, en Europe et en Occident en général. Cette critique, toujours radicale, quelle qu’en soit la cible : armée, justice, Eglise, prison, asile, école, s’est diffusée dans les années 1960-70. C’était l’époque où les lycées étaient des casernes, les asiles des mouroirs, les prisons des camps de concentration et les éducateurs des éducastreurs. Ce jeu de mots est éloquent. L’école, en tant qu’institution, serait, selon les partisans de cette thèse, une bureaucratie sclérosée qui répond aux seules exigences des nantis qui en vivent, l’ayant colonisée à leur profit, et qui, par nature, ne peut rien apprendre aux enfants et encore moins les éduquer. Elle ne remplit aucune des missions que le peuple lui assigne, sinon dresser, castrer, réprimer, abêtir. Cette thèse a été exprimée, entre autres penseurs, par Ivan Illich, qui, à la différence des idéologues anti-institutionnels, avait du talent, de la générosité et des mérites prouvés. Le plus connu de ses livres est Une société sans école (1971).

 

 

 

17 juin 2006

Gouvernance

 

 

Gouvernance, governance 

 

 

Dans le Trésor de la Langue française, publié entre 1972 et 1994, il n’y a pas d’article gouvernance. La seule mention qui soit faite de ce mot se trouve à l’entrée gouverner, dans laquelle il est précisé que le substantif féminin gouvernance est propre à l’histoire de la Flandre et de l’Artois et que, dans ces deux anciennes provinces, le mot était un synonyme de bailliage : c’était une juridiction administrative placée sous la responsabilité d’un gouverneur.

Littré y consacre une entrée dans son Dictionnaire de la Langue française et il distingue même deux sens. Le premier est "juridiction qui existait dans quelques villes des Pays-Bas et à la tête de laquelle était le gouverneur", comme dans les gouvernances d’Arras et de Lille ; le second est "place de gouvernante", comme dans cette lettre de Mme de Sévigné : "nous fûmes hier, monsieur le comte, chez vos amies de Leuville et d’Effiat ; elles recevaient les compliments de la réconciliation et de la gouvernance (des enfants de Monsieur)".

De fait, l’emploi actuel de gouvernance, dans le sens assez vague de "gouvernement", "contrôle", "art de gouverner" un Etat, une entreprise ou une organisation internationale, est très récent : postérieur en tout cas à la rédaction du Trésor de la Langue française. En revanche, le mot existe en anglais sous la forme governance. Dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, troisième édition, 1974, ce nom est relevé, suivi de la mention formal (laquelle signifie que le mot appartient à un niveau de langue élevé), avec deux sens. Le premier est "act, fact, manner of governing" (action, fait, manière de gouverner) ; le second est "sway, control", c’est-à-dire, en français, influence, contrôle.

Il ne faut pas inférer de cela que gouvernance soit un de ces innombrables emprunts à la langue anglaise, dont on se demande à quelle utilité pratique ils répondent. En effet, de très nombreuses occurrences de gouvernance ou governance, entendues dans le sens de "gouvernement", de "juridiction", de "puissance" ou même de "conduite" ou de "règle de conduite", c’est-à-dire dans un sens proche du sens moderne, sont attestées dans la langue française des XIVe et XVe siècles. Ainsi : "Chevalier, dit la voix, la male gouvernance (id est la mauvaise conduite) de la personne la mène à puante fin" et "Amour ne veut autre pâture que douce et loyale gouvernance : c’est sa paix, et c’est sa substance, c’est tout son bien, je vous le jure".

Godefroy, dans son Dictionnaire de l’ancienne langue française et de tous ses dialectes du IXe au XVe siècle (10 volumes, publiés de 1881 à 1902) cite plusieurs autres extraits, parmi lesquels ceux-ci, extraits d’œuvres d’Oresme (1348), qui ne dépareraient pas dans la langue française actuelle : "Quand la nature d’aucune (id est d’une) planète aura seigneurie en la gouvernance du monde" ; ou : "Selon les lois de Socrate, l’ordonnance et le gouvernement de la cité ne seraient ni la démocratie, ni l’oligarchie, mais elles seraient une gouvernance moyenne, laquelle on appelle par nom commun police (id est politique)" ou encore, dans une lettre d’un noble du XVe siècle (1422) : "Il est nécessaire de pourvoir de bonne gouvernance au dit office". Aujourd’hui, comme il y a six siècles, les modernes disent à nouveau gouvernance du monde ou gouvernance mondiale, bonne gouvernance ou mauvaise gouvernance.

Il semble, en effet, que les Anglais aient emprunté gouvernance au français et que les Français, depuis une vingtaine d’années, aient récupéré ce mot, mais dans le domaine des idées politiques ou dans celui de la gestion des entreprises. Quoi qu’il en soit, le mot, en français moderne, tient en partie son renouveau du succès du suffixe – ance, qui, après avoir servi à former un très grand nombre de noms au Moyen Age et être tombé en désuétude au XVIIe siècle, est en vogue depuis quelques décennies, surtout dans les domaines techniques ou scientifiques (impédance, efficience, fluorescence, interférence, phosphorescence, radiance, réfringence, arborescence, virescence, conductance, brillance, impédance, congruence, équipollence, tangence) et même moraux ou politiques : repentance, résilience, nuisance, ingérence, maltraitance, etc.

Que signifie gouvernance, si tant est que le mot ait un sens différent de "gouvernement", "gestion" ou "contrôle" ? A quelle nécessité pratique répond sa soudaine résurrection ? Dans un article publié dans la revue Le Débat (n° 115, mai août 2001), un politologue "s’efforce de rendre compte de (notre) époque à partir du langage qu’elle parle". Du succès des noms formés avec les suffixes – ance et – ing qui expriment une action ou un mouvement, il conclut que notre époque aime les "processus" et le mouvement (elle est le siècle du bougisme, pourrait-on dire ironiquement). La conclusion inverse pourrait en être tirée : notre époque prend le masque verbal du mouvement pour mieux cacher son immobilité. La gouvernance valorise les sondages, les référendums, les consultations, les procédures qui rapprochent les gouvernants et les gouvernés. Elle feint de ne rien imposer, elle "négocie" tout, elle multiplie les médiateurs, les groupes qui prétendent représenter la population, les organisations non gouvernementales, tout ce qui s’interpose entre les gens et le pouvoir élu, prenant la place des uns et de l’autre, qu’elle soit la gouvernance d’entreprise (ou corporate governance) ou la gouvernance globale. Les élus de la gouvernance sont les puissants du monde : s’ils sont puissants en affaires ou dans les media, c’est qu’ils ont fait leurs preuves. Ils n’ont pas reçu de mandat des électeurs, mais ils se substituent aux pouvoirs régulièrement élus. La gouvernance à toutes les sauces prospère sur les ruines de la représentation politique et sur l’impuissance des gouvernements à régler les difficultés. Elle élimine les gouvernants élus au profit des experts ou des puissances occultes qui contrôlent l’économie, les flux d’argent, les media, l’opinion, etc. Oresme vivait au XIVe siècle. Pourtant, il annonce notre époque : la gouvernance est le gouvernement par d’autres moyens que la démocratie.

 

 

14 juin 2006

Senior

 

 

 

 

En français, senior est attesté pour la première fois comme adjectif dans l’expression "coureurs seniors" : c’est un journaliste, écrivant en 1884 dans Le Sport vélocipédique, qui l’a introduit en français. Employé comme nom, senior est attesté en 1892 : c’est le seul sens qui soit relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-1935) : "il se dit, en termes de sports, des joueurs plus âgés, par opposition aux juniors". Ainsi, aujourd’hui, les sportifs qui font de la compétition sont classés dans des catégories d’âge qui vont des plus jeunes, les pupilles ou les benjamins, aux plus âgés, les vétérans : benjamins, minimes, cadets, juniors, seniors, vétérans. Au tennis, la catégorie vétéran commence à 35 ans. Au football, on est senior à 19 ans. Dans le Trésor de la Langue française, le senior est le "membre de la catégorie de sportifs dont l’âge se situe entre celui des juniors et des vétérans".

Les Académiciens précisent que le mot vient du latin, où il est la forme comparative de d’adjectif senex "âgé" : il signifie donc "plus âgé". Selon les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994), senior a été emprunté à l’anglais, lequel, il est vrai, le tient du latin. En anglais, il a pour sens, quand il est adjectif, "older in years" (plus âgé) et aussi "higher in rank, autority, etc." (c’est-à-dire " supérieur "). Le contraire est junior.

Le Trésor de la Langue française est plus précis et plus complet que le Dictionnaire de l’Académie française. Il y est indiqué que, adjectif, senior est invariable et que, employé après un patronyme, il sert à distinguer le père de son fils ou le fils aîné de son frère cadet, généralement "par plaisanterie", comme l’attestent les exemples cités : "L’aîné est toujours (...) le plus Européen (...), le cadet a un teint foncé (...). Tenez, exactement comme les deux Iturria; vous vous les rappelez bien ? Et, à propos, il est venu, lui aussi, M. Iturria senior" (Valéry Larbaud, 1911), ou encore : "Je veux dire : Me Méliset senior, membre du conseil de l’ordre et Me Méliset junior, Maurice pour ses intimes, robin comme son père" (Hervé Bazin, 1956).

L’emploi du nom senior pour désigner les vieux est récent. Il n’est relevé ni dans le Dictionnaire de l’Académie française, ni dans le Trésor de la Langue française. C’est aussi un emprunt à l’anglais. Dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (troisième édition, 1974), il est relevé sous la forme senior citizen. Il est donc adjectif. Le sens est "person over the age of retirement ; old age pensionner". Autrement dit, ce citoyen est une personne qui a dépassé l’âge de la retraite ou qui, très âgée, perçoit une pension de retraite. Il est précisé que ce mot est un euphémisme, c’est-à-dire un de ces mots trompeurs qui ont pour raison d’être d’adoucir ou de cacher les réalités désagréables. Il appartient à ce que l’on nomme en anglais le politicaly correct.

En français, pour désigner ce que l’on nomme aujourd’hui par euphémisme les seniors, on devrait dire, comme on a longtemps dit, vieux, anciens, vieilles gens ou vieillards. Pendant de longs siècles, les Français ont dit ces mots, sans qu’ils aient jamais senti leur bouche écorchée saigner pour autant. Naguère, dans les communes, étaient organisés au début du mois de janvier les repas des vieux, à la fois pour rendre hommage aux vieux et effacer, sous un banquet laïque, la signification chrétienne de l’Epiphanie. Ce serait politiquement incorrect ou reçu comme une injure que de dire aujourd’hui les vieux ou les anciens ou les vieilles gens ou les vieillards. Ces mots justes ont été remplacés par des ersatz : personnes âgées, grand âge, troisième âge. Mais les euphémismes ont un défaut : ils s’usent très vite, si vite qu’ils doivent être remplacés dès qu’ils commencent à être démonétisés, les citoyens n’étant pas assez sots pour utiliser des mots frelatés ou sans valeur. Après une ou deux décennies d’utilisation abusive, le troisième âge tend à sortir de l’usage : senior s’y substitue. Jusqu’à quand ? Déjà, les vieux sont de plus en plus souvent nommés, par plaisanterie, les tamalous (tu as mal où ?) ou les gébobolas (j’ai bobo là), surtout quand ils voyagent en car (les cars de tamalous, dit-on dans mon village) : deux mots dont le principal mérite est de tenter de dire, sans euphémisme, le réel tel qu’il est, et non tel qu’il est fantasmé. Il n’y a pas de raison, sinon idéologique (mais l’idéologie est une bête, pas une raison), pour que la vieillesse soit taboue.

 

 

 

12 juin 2006

Maître

 

 

 

 

 

Le nom et adjectif maître est l’un des mots les plus riches de sens de la langue française. Ainsi, à l’article maître, Littré, dans son Dictionnaire de la langue française, distingue vingt-trois sens, qui vont de "1° celui qui commande soit de droit soit de fait à "23° petits-maîtres", terme en usage pendant les troubles de la Fronde et par lequel on a désigné ensuite "la jeunesse avantageuse et mal élevée". Certains de ces sens peuvent être situés à l’opposé l’un de l’autre. Il en va ainsi du maître "qui possède des esclaves" et du maître "qui enseigne quelque art ou quelque science", tel le maître d’école, ou du maître "qui est savant, expert, éminent en quelque art ou science". Dans la civilisation occidentale - disons : depuis Socrate -, le maître a pour raison d’être d’émanciper les esprits, ce qu’il peut faire, en initiant les êtres humains aux savoirs qu’il maîtrise. En français, le mot maître est ambivalent. Il vient du latin magister, "chef, directeur, celui qui enseigne", mais il a fini par supplanter comme nom commun le nom dominus, qui subsiste dans l’appellatif dom : dans Dom Pérignon par exemple, l’inventeur de la méthode champenoise. Pour ce qui est du sens, il continue les deux mots latins magister et dominus, celui qui enseigne et celui qui exerce un pouvoir sur autrui. Dans la mythologie de l’école, même dans les petites écoles ou dans les collèges d’Ancien Régime, il était entendu que les instituteurs, maîtres, régents étaient des magisters, pas des dominus. Il leur était confié des élèves (le nom élève est lui aussi chargé d’un sens fort : ceux que le maître élève au-dessus d’eux-mêmes) à qui ils apprenaient à se libérer par le savoir de ces maîtres de pouvoir ou dominus.

Les modernes ont cru qu’ils devaient bouleverser cet édifice conceptuel. Aujourd’hui, les pédagogues, didacticiens, experts en sciences de l’éducation accusent les maîtres d’école d’être ou d’avoir été des dominus, de sorte que le processus d’émancipation des esprits qu’ils ont assumé pendant des siècles est grimé en vil asservissement. Les maîtres seraient des tyrans : tout est retourné, chamboulé, mis cul dessus tête.

Comme, dans un pays démocratique (la France l’est encore, mais pour combien de temps ?), on ne peut pas tolérer que des enfants, qui sont des êtres humains faibles et sans défense, soient placés sous la coupe de tyrans, les maîtres à l’ancienne ont été remplacés par des éducateurs ou des animateurs socioculturels, qui n’ont plus pour mission d’instruire ou d’émanciper les élèves, mais de les maintenir dans la prison des communautés auxquels ils appartiennent, sinon en droit, du moins en fait. Jusqu’à une date récente, l’école était centrée sur les savoirs qui émancipent ; elle l’est aujourd’hui sur les "enfants", qui ne sont plus des élèves. Les maîtres sont abaissés ; les enfants ont grimpé sur le piédestal. Ils sont les nouveaux maîtres de l’école, non pas les magisters, mais les dominus. Placés au centre du système éducatif, ils règnent sur l’école, à la fois clients rois et rois soleils, autour de qui tourne le système scolaire. Pour justifier cette centration d’un nouveau type ou pédatropisme, il est un argument, mille fois entendu et répété : en entrant en classe, les enfants savent ce qui va leur être appris. C’est ce qu’a écrit en 1962 Martinet, qui fut professeur à La Sorbonne : "(l’enfant) a appris tout seul sans en prendre conscience" "la grammaire de la langue parlée" ; "la langue que l’on cultive à l’école n’est pas autre chose que celle qu’il apporte avec lui" ; "en matière de langue, l’action de l’école peut consister à faciliter pour l’enfant la satisfaction de ses besoins communicatifs à partir de ce qu’il sait en entrant en classe, et non point à freiner les automatismes précieux qui commençaient à s’établir chez lui et qui sont le fondement même du maniement satisfaisant de toute langue". Les enfants n’ont plus besoin de maîtres, mais de copains grands frères ou de domestiques (ne sont-ils pas les nouveaux dominus ?), qui soient membres comme eux de la communauté éducative. Le savoir aboli ou oublié, l’école se transforme en lieu de libre expression (id est d’ânonnement des slogans ineptes forgés par les puissants), de convivialité et de célébration d'elle-même.

 

 

 

11 juin 2006

Dresser

 

 

Dresser, dressage

 

 

Le verbe dresser, qui continue le verbe du bas latin directiare au sens de "mettre droit, redresser", est attesté en français depuis le milieu du XIe siècle. Il a toujours signifié "lever, tenir droit, faire tenir droit" (Dictionnaire de l’Académie française, 1762), ou "lever", "tenir droit" (Littré, Dictionnaire de la Langue française, seconde moitié du XIXe siècle), ou "mettre dans une position verticale", "mettre droit" (Trésor de la Langue française, 1972-1994).

Tous les dictionnaires consultés relèvent que dresser, suivi d’un nom désignant des êtres humains, a pris, par métaphore, le sens de "former" ou "instruire". Selon les Académiciens, dans la quatrième édition de leur dictionnaire (1762), il "signifie encore instruire, former, façonner". Ce sens est illustré par les exemples "dresser un écolier, le dresser à la vertu, à la piété", "cet enfant est dressé de bonne main", "dresser un valet à sa mode", "dresser un soldat". Reprenant la définition et certains des exemples de l’Académie, Littré établit lui aussi une équivalence sémantique entre dresser et instruire ou former. Dans l’ancienne langue française, il ne serait venu à l’esprit de personne de considérer comme une tare ou comme un crime de faire exprimer par le verbe dresser l’acte d’éducation ou d’instruction. Dresser signifiant "faire tenir droit" et l’homme se définissant par la station verticale, il n’y a rien d’anormal à ce que les enfants soient dressés, c’est-à-dire qu’ils se tiennent debout, qu’on leur apprenne à se tenir droit, afin qu’ils assument leur condition d’homme.

La modernité a bouleversé cet édifice moral, comme l’atteste la définition que les auteurs du Trésor de la Langue française donnent de dresser. Ce verbe ne signifie plus "instruire", mais "former de façon à faire contracter l’habitude de certains comportements". Ce à quoi réfère ce sens, c’est aux expériences de Pavlov sur les réflexes conditionnés des chiens. Ils sont habitués à "contracter des comportements". Dresser s’appliquant aussi bien aux animaux qu’aux enfants, quel que soit l’objet du dressage, chien ou être humain, son sens est défavorable. Ainsi, dans le Trésor de la Langue française, que "l’objet (du verbe) désigne un animal" (comme dans les exemples "dresser pour la chasse ; dresser à mordre") ou qu’il "désigne un être humain", l’action de dresser consiste à imposer ou modeler des comportements. Les exemples de dresser suivi d’un nom humain sont " l’instituteur dressait ces jeunes sauvages", "j’écarte de la femme le souci des tentations et, par mes larges dégoûts, je la dresse à ces langueurs où s’énerveront les courages" (Flaubert) ; "vous êtes trop jeune, don Juan, et vous ne savez pas dresser vos maîtresses. Une femme, voyez-vous, est comme un cheval : si vous lui laissez prendre de mauvaises habitudes, jamais vous n’en pourrez rien obtenir" (Mérimée).

C’est au milieu du XVIe siècle que se sont développés les deux emplois métaphoriques du verbe dresser. On ne dresse pas seulement un mât ou une table, mais aussi un cheval ou un homme. Pourtant, les dictionnaires anciens relèvent que le sens de ce verbe change suivant qu’il a pour complément un nom d’animal ou un nom humain. Quand le complément désigne un animal, il signifie "dompter", comme chez Amyot ; et, quand le complément est un être humain, il signifie "éduquer", comme dans le Livre I des Essais de Montaigne. Entre dompter, c’est-à-dire dominer, et éduquer, il y a un abîme, que les modernes se sont empressés de combler, afin de discréditer les actes d’éducation.

C’est ainsi que les pédagogues hostiles à l’école abusent de cette fausse identité entre les sens dompter et éduquer pour faire de l’éducation un dressage. C’est une de ces manipulations de sens dont la langue pâtit. André Martinet, qui fut professeur à La Sorbonne, écrit dans l’article "Le français tel qu’on le parle" (Esprit, nov. 1962, pp. 620 à 631) : "il faudra des années de dictées et d’exercices pour dresser l’enfant" ; "un dressage grammatical était jugé indispensable" ; "les séances de dressage qui se succèdent à un rythme quotidien pendant six ans, sans parvenir d’ailleurs à inculquer une orthographe passable à l’ensemble des sujets qui y sont soumis". Les mots ne sont pas innocents. Pour Martinet, instruire ou éduquer est un dressage. A l’école, les enfants sont traités comme des animaux. Ce sont des "sujets" (au sens que ce mot a dans l’expression "sujets du Roi") "soumis" à un ordre injuste. Si l’apprentissage était le fait de maîtres cultivés et intelligents (comme Martinet l’est, à n’en pas douter), il serait tolérable. Mais les maîtres sont des "cuistres", selon Martinet, qui "se piquent de culture". Ou encore, ce sont des flics qui, "professionnels ou non", "veillent au respect de la loi". Bien entendu, ils sont accusés d’intégrisme, puisqu’ils sont "les gardiens les plus farouches de l’intégrité de la langue".

Qui veut noyer son chien l’accuse de la rage, dit la sagesse populaire. Dans ce cas, ce sont les enragés qui noient l’école. Leur réquisitoire entendu des milliers de fois pendant un demi siècle n’est pas resté sans effet. L’instruction, réduite par un simple et mauvais jeu de mots à un dressage, est disqualifiée. L’école présumée tyrannique des prétendus dompteurs d’enfants innocents a été réformée x fois. Martinet et alii doivent être satisfaits : ce ne sont pas leurs enfants qui trinquent, mais ceux des pauvres.

 

 

 

 

10 juin 2006

Management

 

 

Management, manager, ménage, ménager

 

 

 

Il est des mots anglais ou anglo-américains qui, quand ils sont employés en français, se nimbent d’une aura quasiment mystique. C’est le cas de management ou de manager. Dire de quelqu’un qu’il est un manager ou qu’il a appris le management dans les meilleures universités du monde, évidemment à Harvard, à Chicago, à Cambridge, etc., c’est lui reconnaître une compétence qui l’appelle à exercer naturellement les plus hautes fonctions dans la direction d’une entreprise ou de l’Etat.

En réalité, ces mots anglais n’ont rien de mystérieux et encore moins de mystique. Ils ne sont rien d’autre que les vieux mots français ménage et ménager. Le nom ménage, formé à partir du verbe d’ancien français manoir "demeurer", a pour sens, dès qu’il est introduit en français, dès le XIe siècle, "demeure", "séjour", "maison". Au tout début du XIIIe siècle, il s’enrichit d’un nouveau sens. Il ne signifie plus seulement "demeure" ou "maison", mais aussi "administration des biens" ou "gestion de sa demeure" et, si des terres sont attenantes à la maison, "gestion d’un domaine". Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), ménage est relevé avec le sens de "gouvernement domestique et tout ce qui concerne la dépense d’une famille qu’on entretient". Illustrent ce sens les exemples : "il a un gros ménage sur les bras", "il conduit bien son ménage". Les Académiciens précisent que ce nom signifie encore "épargne", "économie", "conduite que l’on tient dans l’administration de son bien". Littré donne à ménage le sens de "ordre et dépense d’une maison, ou, dans le langage scientifique, économie domestique". A propos d’une de ses connaissances qui gérait admirablement bien ses domaines, Madame de Sévigné écrit : "C’est un homme qui ferait les Géorgiques de Virgile, si elles n’étaient déjà faites, tant il sait profondément le ménage de la campagne !". Aujourd’hui, ce Virgile moderne enseignerait le management à Harvard.

La bonne gestion a été étendue aux biens autres que la maison et le domaine attenant : le ménage, c’est aussi la "conduite économique que l’on tient dans l’administration des biens, de l’argent". Si les parents de Malherbe avaient suivi leurs études à Harvard – mais il eût fallu qu’Harvard existât -, peut-être le poète aurait-il pu vivre dans l’aisance en tirant des revenus substantiels de son ménage : "ma grand’mère paternelle était de la maison d’Ellebeuf, où il y avait alors cinq ou six terres nobles, desquelles, par mauvais ménage, il en est bien à peine demeuré une aux mains de l’héritier". Dans une remarque de l’article ménage, Littré distingue le ménage de l’épargne : "Le ménage est le bon emploi de l’argent ; par le ménage on ne dépense pas plus qu’il ne faut ; par l’épargne on met de côté, en réserve, certaines sommes d’argent". Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), le sens de "bonne gestion des biens" est encore relevé, mais il est suivi, hélas, de la mention vieux : il est vrai qu’il a été remplacé dans ce sens-là par le nom anglais management.

C’est pourquoi le verbe ménager qui dérive du nom ménage a, dans l’ancienne langue, le sens de "gérer avec soin". C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762) : "user d’économie dans l’administration de son bien, le dépenser avec circonspection, avec prudence" et dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré) : "employer, dépenser avec économie, comme on fait dans un ménage bien conduit".

Le management qui est enseigné à Harvard ou ailleurs et dont on fait grand cas en France, sans doute pour justifier les coûts très élevés de ce cursus, n’est rien d’autre que le ménage de la vieille langue française. Manager, c’est faire un bon ménage de ses biens ; un manager est une bonne ménagère ; le management, c’est l’art de ménager ses biens ou ceux des autres. Si les Français qui ont oublié leur langue et leur histoire se souvenaient de ce qu’ils furent, ils apprendraient à leurs enfants à faire le ménage plutôt que de les inscrire loin à Harvard ou à Stanford – et bientôt à Shanghai. Ainsi, ils appliqueraient les règles de bonne gestion d’abord à ce qu’ils possèdent ou ce dont ils ont hérité de leurs ancêtres, puis à l’Etat ou à tout ce qui est public. Car la langue française dit qu’il suffit d’un savoir de bonne ménagère pour ménager l’Etat, une entreprise ou un pays.

 

 

 

 

09 juin 2006

Dictionnaire

 

 

 

 

 

Le nom dictionnaire est attesté pour la première fois en français au tout du début du XVIe siècle, c’est-à-dire à peu près en même temps qu'ont été imprimés les premiers livres dans lequel sont recensés les mots d’une langue. La chose et le mot sont concomitants, ce qui prouve qu'il n'y a pas de mot sans chose. Dictionnaire est formé à partir du nom diction, auquel a été ajouté le suffixe – aire qui, quand il désigne des réalités inanimées, sert à former des noms qui ont un rapport avec le livre imprimé ou avec l’écriture, tels que annuaire, glossaire, abécédaire, syllabaire, bestiaire, formulaire, questionnaire, bréviaire, inventaire, etc.

Au XVIe s et dans la langue classique, le nom diction avait un sens qu’il a perdu en français moderne. Alors, il signifiait "mot". Il est emprunté à un mot latin qui dérive du verbe dicere "dire". C’est dans ce sens que le célèbre philologue du XVIe siècle, Jacques Amyot, l’emploie : "En ces premiers temps là, il y avait encore beaucoup de dictions grecques mêlées parmi le langage latin". Dans son Dictionnaire, publié en 1690, Furetière le relève avec le sens "mot d’une langue", qu’il illustre par ces deux exemples : "cette diction n’est pas française" et "cette diction est barbare". Il est un écrivain qui a employé diction dans le sens ancien de ce mot : c’est La Bruyère, qui écrit que "les synonymes sont plusieurs dictions différentes qui signifient une même chose". Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), il est indiqué que, "en ce sens (celui de " mot "), son plus grand usage est dans la dogmatique", c’est-à-dire dans l’exposé des points de doctrine ou des opinions. On comprend donc que l’inventaire des mots d’une langue ait été nommé dictionnaire.

Le plus bel emploi connu du nom dictionnaire – le plus riche de sens figuré aussi - se trouve chez Montaigne, dans le livre III des Essais : "J’ai un dictionnaire tout à part moi : je passe le temps quand il est mauvais et incommode ; quand il est bon, je ne le veux pas passer, je le retâte, je m’y tiens". Le dictionnaire tout personnel de Montaigne, ce n’est pas un inventaire de mots, ce sont les règles singulières qu’il suit dans sa vie. Ce qu'a compris Montaigne, bien avant l'auteur de ces lignes, c'est que les mots ne sont pas autonomes ou indépendants de quelque réalité que ce soit. Ils sont en relation avec les choses. Afin que soit vérifiée leur justesse et pour qu'ils ne trompent pas, il faut sans cesse les confronter aux réalités qu'ils désignent. Puissent les lecteurs méditer et suivre l'exemple de Montaigne.

08 juin 2006

Antiraciste

 

 

 

Antiraciste et raciste

 

 

 

L’adjectif maigre a pour antonyme gras, mince est le contraire de gros, comme grand de petit, irréfléchi de réfléchi, résolu de irrésolu, etc. Les adjectifs n’ont pas tous un contraire. Blanc n’en a pas. Il en va ainsi de communiste et de son opposé anticommuniste : il y a des anticommunistes qui sont ou qui étaient communistes ou qui se réclamaient du communisme, vrai ou révisé, peu importe. Les antiracistes essaient de nous faire accroire qu’ils sont le contraire exact des racistes, leur opposé, comme s’ils étaient des anges combattant leurs démons. En réalité, il n’en est rien. Il n’y a pas de brevet antiraciste qui vaccine contre la haine raciste. Le deux mots racisme et raciste n’ont pas pour contraires antiracisme et antiraciste, comme fascisme n’a pas pour contraire antifascisme ou socialiste antisocialiste ou français anti-français. En décembre 2005, quand Alain Finkielkraut a été la cible dans la presse française de dénigrements ignobles, un site islamiste l’a désigné par le raciste Finkielkraut, comme s’il était dans son essence d’être raciste ou d’être d’une race inférieure. De même, quand, en mai 2006, le ministre Sarkozy est allé en visite officielle en Afrique, des pancartes ont été brandies sur lesquelles était écrit "Sarkozy raciste, hors de chez nous". Que peuvent signifier les mots raciste ou racisme, employés par le MRAP, Dieudonné, les islamistes ou par les fous d’Allah qui rêvent de jeter les Juifs à la mer ?

Il en va de racisme comme de sionisme. Jacques Rossi, dans le Manuel du Goulag (1997, Le Cherche Midi) montre que le mot sioniste a remplacé, dans la TFT communiste, le mot juif et qu’il a même pris le sens méprisant du youpin prohibé. Il y a cinq ou six ans, dans une université de province, l’ultra gauche organisait, la bonne conscience en sautoir, une semaine d’éducation contre le racisme, en affichant des pages célébrant en arabe "il n’y a de dieu qu’Allah" (qu’est-ce que le racisme, sinon l’affirmation d’une supériorité absolue ?) et, toujours en arabe, "toute science (ilm : en arabe, la théologie) vient d’Allah" ou encore des dessins schématiques de quatre cerveaux humains : noir, jaune, indien, tous du même volume, et, à côté, un cerveau de "raciste" quatre fois plus petit que les autres – c’est-à-dire en répétant tels quels les pires poncifs de la haine raciale. Pendant des années, la presse arabe publiée au Liban mettait sur le compte des Juifs tout ce qui allait mal dans le monde, même dans les pays arabes, d’où pourtant les Juifs avaient tous été chassés à la suite de pogroms, comme lors des nuits de cristal du Caire en janvier 1952, trente ans auparavant. Alors que les pays arabes avaient obtenu par brigue, grâce à l’URSS et ses satellites, que le sionisme soit qualifié par l’ONU de racisme, la presse dite "libre" du Liban (en fait, financée par les services secrets d’Etats arabes tyranniques) exprimait, sans la moindre retenue, une haine viscérale des Juifs, laquelle aujourd’hui s’est muée en haine inexpiable vouée aux Occidentaux, aux chrétiens, aux croisés, aux païens, aux Noirs, aux hindouistes, etc. L’antiracisme n’était que la façade délabrée d’une idéologie affichant son racisme débridé. Ce qui était avéré il y a trente ans dans les pays arabes et musulmans est en train de devenir la règle dans notre pays.

Si, dans ce monde où la récitation de slogans tient lieu de pensée, raciste vaut n’importe quelle insulte, du type gros con, sale porc, salaud, pétasse, putain, salope et réciproquement, puisque l’égale valeur de tout ("tout se vaut") met sur le même plan une paire de babouches et La Joconde ou un boubou bariolé et La Chartreuse de Parme, si raciste n’est qu’une insulte grossière (grossière parce qu’elle heurte la croyance que nous partageons tous, du moins je l’ose croire - pour que l’assertion ait une apparence de conformité au réel, corrigé-je ce tous en une croyance que nous partageons presque tous -, dans l’égale dignité de tous les hommes, quels que soient leur âge, leur sexe, la couleur de leur peau, leur religion, d’où qu’ils viennent, de quelque lieu qu’ils soient originaires - il y a trois siècles, c’était la croyance à l’inégale dignité des hommes qui était la chose au monde la mieux partagée), si sale con peut remplacer raciste dans n’importe quelle phrase, sans que la substitution produise un sens nouveau, alors raciste est un mot vide de sens. Le contenu sémantique a disparu. Il est un verre que l’on jette par dépit à la face d’autrui, comme, par mépris, jadis, on lui crachait dessus, le souffletait ou lui soufflait au visage la fumée de son cigare. A l’instar de ces butor, gredin, âne, jean foutre, vaurien de la littérature, il est un terme de mépris, par lequel celui qui dit raciste signale, au vu et au su de tous ou à la cantonade, que celui à qui il s’adresse ou celui dont il parle ne lui inspire que du mépris et n’a pas plus de valeur qu’une blatte, un pou, un doryphore, un moucheron. Employé à tout bout de champ, sans cesse, hors de propos en quelque sorte, raciste ne veut plus rien dire, si tant est que le mot ait jamais voulu quoi que ce soit, de sorte qu’il suffit de le faire précéder de sale et de le faire suivre de de m. pour en faire une véritable injure à caractère racial, donc raciste, qui enlève toute dignité à celui auquel il est accolé et qui signifie "inférieur" ou "individu d’une sale race en trop ou à éliminer". Si raciste est un équivalent de butor, il n’informe que sur celui qui l’énonce et dont les intentions ne sont pas aussi pures ou éthiques qu’il ne laisse accroire. On ne comprend plus pourquoi le racisme fait l’objet d’un universel rejet : universel - c’est vite dit, le racisme n’étant rejeté qu’en France ou en Europe, dans les pays démocratiques et seulement depuis peu, au pis depuis les années 1950 ou 1960.

En effet, dans la plupart de leurs emplois actuels, les mots raciste et racisme sont devenus des injures ou des insultes, qui n’expriment plus que le mépris ou la condescendance de celui qui en use à l’encontre de ceux qu’il stigmatise ainsi et qui ne signifient pas autre chose que "qui est d’une sale race" ou "inférieur sans valeur". Ainsi, dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré rappelle que le métissage est l’action de "croiser une race inférieure avec une race supérieure dans le but d’améliorer la race inférieure". Rapporté aux discours célébrant les vertus du métissage et que l’on dit ou prétend antiracistes, ce sens-là fait ressortir la signification latente de ce mot : c’est le ça qui sort en reptations lentes du ventre encore fécond de la Bête, pour parler comme Brecht.

 

 

 

05 juin 2006

Cosmopolite

 

 

 

 

Cosmopolite et citoyen du monde

 

 

 

 

En 1560, cosmopolite est introduit dans la langue française et pendant près de quatre siècles, il a été employé uniquement comme nom pour désigner une personne qui "se considère comme s’il était le citoyen du monde et non d’un État particulier" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-1935). Aujourd’hui, il n’est plus employé que comme adjectif. Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition) précisent que ce mot "est aussi adjectif des deux genres et, dans cet emploi, il s’applique aussi aux choses", comme dans "un quartier cosmopolite", des "mœurs cosmopolites", un "esprit cosmopolite". Dans la neuvième édition de ce Dictionnaire (à partir de 1994), les Académiciens donnent trois significations à l’adjectif. La première est "qui est propre au cosmopolite : un esprit cosmopolite, des goûts cosmopolites, une existence cosmopolite". La deuxième est "où vivent côte à côte des personnes de nationalités très diverses : un hôtel cosmopolite, un quartier cosmopolite, Paris, Londres, New York sont des villes cosmopolites" ; et, par extension, l’adjectif signifie "qui subit l'influence de plusieurs pays, de plusieurs cultures", comme dans une "ambiance cosmopolite". Enfin, en biologie animale et végétale, l’adjectif a pour sens "qui est répandu dans toutes les parties du monde : une espèce animale cosmopolite, une plante cosmopolite".

Dans ses emplois de nom, cosmopolite est considéré de nos jours comme désuet : vieilli, disent les auteurs de dictionnaires, aussi bien les Académiciens (neuvième édition : "vieilli, personne qui se considère comme citoyen du monde et non d’un État particulier") que les auteurs du Trésor de la langue française ("vieilli : personne qui, refusant les limites d’une nation, se déclare citoyen du monde"). Quand il est adjectif, cosmopolite a toujours un sens favorable, comme le montre clairement cet exemple extrait du Phénomène humain de Teilhard de Chardin : "zoologiquement considérée, l’Humanité nous présente le spectacle unique d’une "espèce  capable de réaliser ce à quoi avait échoué toute autre espèce avant elle : non pas simplement être cosmopolite, mais couvrir, sans se rompre, la Terre d’une seule membrane organisée". Quand cosmopolite est un nom, le sens est presque toujours défavorable. En 1762, les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française le glosent par une phrase à la forme négative, comme s’il manquait quelque chose à la personne désignée : c’est "celui qui n’adopte point de patrie". L’exemple qui illustre ce sens est encore plus négatif : "un cosmopolite n’est pas un bon citoyen". En URSS, le cosmopolite était l’ennemi à abattre ou à éliminer. En effet, c’est dans la TFT soviétique que ce nom a le sens le plus méprisant : "En 1947-1948, écrit Jacques Rossi, dans le Manuel du Goulag, la propagande soviétique mène une campagne contre les cosmopolites, c’est-à-dire ceux que le Parti considère comme des partisans de la culture occidentale. Cela concerne tout particulièrement les Juifs".

Etant donné que ce sens est défavorable, on comprend que cosmopolite ait peu à peu disparu de l’usage comme nom et qu’il ait été remplacé par citoyen du monde, qui est totalement en accord avec l’idéologie du sans frontières et du mépris des nations ou des Etats. De nos jours, Pierre et Marie ne disent qu’ils sont des cosmopolites, mais qu’ils sont des citoyens du monde : ça en jette. Cosmopolite est un calque du grec kosmopolitês. Si l’on traduit en français les deux mots grecs qui le composent, le sens en est "citoyen du monde". C’est d’ailleurs le sens que le Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) et le Trésor de la Langue française donnent à ce nom : respectivement "celui qui se considère comme s’il était le citoyen du monde et non d’un État particulier" et "personne qui, refusant les limites d’une nation, se déclare citoyen du monde". Les auteurs de dictionnaires sont prudents : ils sont intimement persuadés qu’il est plus facile de se déclarer citoyen du monde que de l’être vraiment. Essayez de devenir citoyen de Corée du Nord, de Cuba ou d’Algérie ou d’Arabie, et de participer à la souveraineté de leurs citoyens en votant dans ces pays ! Si vous y réussissez, votre exploit méritera d’être inscrit au Livre Guiness des Records.

Le cocasse dans les avatars de cosmopolite, c’est que ce sont les survivants de l’internationalisme prolétarien, nostalgiques de l’URSS ou de la Chine ou fervents militants de la Troisième Internationale qui, aujourd’hui, se déclarent à cor et à cri "citoyens du monde", ayant pris soin au préalable de ne jamais évoquer le sens qu'a cosmopolite dans la TFT communiste, soviétique ou cubaine. L'hypocrisie était le vice à la mode il y a trois siècles et demi; elle l'est encore.

 

 

03 juin 2006

Libertin

 

 

 

 

 

Ce mot, adjectif ou nom, est emprunté à la langue latine. Il est un calque, attesté en 1468, de l’adjectif libertinus dont le sens est "affranchi" ou "esclave libéré". Il n’y a pas de parenté sémantique apparente entre le sens originel, en latin, d'"esclave libéré" et le sens moderne d’impie, de "libre penseur", puis de débauché. Le changement de sens, "d’affranchi" à "impie", est dû, semble-t-il, à une interprétation inexacte d’un passage des Actes des Apôtres dont s’est rendu coupable le grand philologue de la Renaissance, Lefèvre d’Etaples, qui a nommé à tort (en 1525) libertins les "membres d’une secte juive du temps des apôtres". Un peu plus tard, ce mot a désigné "les membres d’une secte politique et religieuse qui se dressa contre Calvin à Genève". C’est à partir de là que s’est développé, au milieu du XVIe s., le sens classique de "qui s’affranchit de toute religion". Dans la langue du XVIIe siècle, libertin signifie "libre penseur", "incrédule", "impie". Pascal écrit ses Pensées en partie pour les convaincre de leur erreur. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), ce sens est illustré par les exemples suivants : "C’est un libertin, il fait des railleries des choses saintes" et "Il mange de la chair le carême". Bossuet le définit ainsi : "Le libertin (…) dit en son cœur : il n’y a point de Dieu, ou ce Dieu abandonne la vie humaine aux caprices de la fortune". Ce même écrivain fait des libertins un portrait qui ne cache rien du mépris qu’il leur porte : "Les libertins déclarent la guerre à la providence divine, et ils ne trouvent rien de plus fort contre elle que la distribution des biens et des maux, qui paraît injuste, irrégulière, sans aucune distinction entre les bons et les méchants. C’est là que les impies se retranchent comme dans leur forteresse imprenable, c’est de là qu’ils jettent hardiment des traits contre la sagesse qui régit le monde". Pour lui, libertin a pour synonyme impie. Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, libertin est relevé aussi avec le sens de "qui prend trop de liberté et ne se rend pas assidu à son devoir". Ce sens est illustré par l’exemple suivant : "cet écolier ne va guère en classe, il est devenu bien libertin".

Le sens moderne, auquel nous sommes accoutumés, à savoir "qui est déréglé dans ses mœurs, dans sa conduite", est attesté pour la première fois en 1662 dans l’Ecole des Femmes de Molière. Mais le personnage de libertin qui illustre le mieux le nouveau sens de ce mot est incontestablement Dom Juan, ce grand seigneur méchant homme, qui est à la fois libertin au sens d’impie (il ne croit à rien d’autre qu’à deux et deux sont quatre) et au sens de débauché : qui ne suit aucune autre règle dans ses mœurs que la satisfaction de son désir, en particulier pour ce qui est du sexe. "Quoi ? toujours libertin et débauché, vous voulez cependant vous ériger en homme de bien ?", lui est-il reproché dans la pièce dont il est le personnage éponyme.

L’évolution sémantique de ce nom a souvent servi à illustrer une thèse défendue par les catholiques et par les croyants de toute obédience et qui consiste à poser un lien étroit entre la foi en Dieu et la rectitude morale ou, en fin de compte, à fonder la morale sur la transcendance.

02 juin 2006

Novlangues

 

 

 

 

Si on considère la NLF comme une langue nouvelle, ce qu’elle est, à n’en pas douter, on doit convenir qu’elle n’est pas inédite. En effet, au XXe siècle, les Français et les Européens ont vu fleurir les langues nouvelles. A côté des langues innocentes, au sens où elles ne procèdent d’aucune volonté de nuire, que ce soit à autrui ou aux autres langues, telles l’espéranto et le volapük, sont apparues des langues frelatées ou manipulées, dont la raison d’être est d’empêcher que les réalités du monde soient dites et d’assujettir à un ordre totalitaire les hommes qui les parlent ou les ont parlées sous la contrainte.

Au XXe siècle, la barbarie n’a rien épargné, même pas la langue. Les blessures ne sont pas les fautes d’orthographe, ni la syntaxe boiteuse, ni la norme violée, ni les prononciations vicieuses, ni les emprunts inutiles, ni les impropriétés que les amoureux de la langue, grammairiens ou puristes, relèvent ou épinglent depuis quatre siècles, dans l’espoir que leurs compatriotes soucieux de bien parler, s’ils respectent les normes, les éviteront ou les corrigeront et redresseront ou amenderont les phrases qu’ils disent ou écrivent. Au XXe siècle, la langue a été meurtrie par "la barbarie des institutions politiques" (Steiner, Langage et silence, 1967). En effet, des tyrans, des idéologues, des militants qui haïssent la liberté, des partis totalitaires, etc. ont pris et prennent encore pour cible la langue que ces tyrans et leurs agents, les partisans de ces idéologies, les membres de ces partis ont en commun avec leurs compatriotes. Les Européens du siècle dernier ont subi des novlangues malfaisantes et, à l’intérieur de langues existantes, des lexiques, expressions, façons de parler, habitudes de discours, pervers. Ce sont la lingua tertii imperii ou LTI, la langue en usage dans l’Allemagne du socialisme national, et la toufta ou TFT, le sabir obligatoire dans les pays communistes et les partis bolcheviques. Ces langues ont été élaborées dans les laboratoires de la barbarie qu’ont été de 1933 à 1945 l’Allemagne livrée aux socialistes nationaux et, de 1917 à 1991, l’URSS et ses satellites.

 

Victor Klemperer (1881-1960) est un "survivant". Il est un des rares juifs de Dresde qui aient échappé à l’extermination. Les dirigeants du troisième Reich rêvaient de l’éliminer, il les a vus répondre de leurs crimes. Ce n’est pas parce que, philologue, il était un spécialiste de littérature française que nous devrions lui exprimer une reconnaissance émue, mais parce qu’il a analysé la "grammaire de la barbarie" avec laquelle un pouvoir politique a meurtri la langue allemande, après avoir converti les tièdes et éliminé ses opposants. Dans le journal qu’il a tenu de 1933 à 1941, Klemperer note comment les socialistes nationaux forcent la langue, toujours sur le mode de l’abus. Il n’analyse pas les idées, qui lui répugnent, mais les formes audacieuses et en apparence modernes ou d’avant-garde (déjà) que les socialistes nationaux donnent à leurs thèses. Ainsi, le chant choral. C’est une forme d’art riche en potentialités esthétiques, quand il a pour objet la glorification de Dieu. Or, Hitler le détourne de ces fins et le fait servir à sa propagande. Le 14 septembre 1934, Klemperer écrit : "Langue du IIIe Reich. S’adressant à la jeunesse à Nuremberg, Hitler a également déclaré : "ils chantent tous en choeur". Tout vise à étourdir l’individu dans le collectivisme" (Mes Soldats de papier, Le Seuil, 2000). Les Allemands ne sont pas incités à chanter en chœur pour exprimer leur foi et communier dans la transcendance, mais dans un but pratique et immanent. Il faut que leur libre arbitre soit annihilé et que leur conscience soit anesthésiée. En chantant en choeur, ils fusionnent dans une masse compacte, qui les arrache à eux-mêmes et nie ce qu’ils sont individuellement. "A noter (...) le rôle de la radio ! Pas comme d’autres acquis techniques : nouveaux contenus, nouvelle philosophie. Mais : nouveau style. Refoulement de l’écrit. Oratoire, oral. Primitif - à un degré plus élevé !" (Mes Soldats de papier, op. Cit.). Ecrire est un acte individuel, alors que l’oral, à l’opposé, engage le groupe ou la communauté. Il en va de même de la lecture. Pour écrire et lire, les Occidentaux ont appris au fil des siècles à aménager un espace privé où, étant eux-mêmes, à l’abri des autres, ils peuvent se libérer de l’emprise de la communauté. Hitler, dont l’objectif politique a été de souder la communauté allemande autour de lui et de la faire communier dans la haine de la France, des juifs, de la démocratie, délaisse donc l’écrit : il le refoule même, y préférant l’oral, le flux des paroles, la radio, parce que l’oratoire, dans ce qu’il a de brut et de primitif, lui permet d’asservir des hommes libres à un but unique. Martelés, répétés, proférés, les mots de la haine, bien qu’ils soient contraires à la Bildung et à la culture, pénètrent dans les esprits, s’y insinuent, s’y figent, s’y pétrifient, les entraînant vers l’abîme.

De ces notes disséminées dans son journal, Klemperer a tiré un ouvrage : LTI, La Langue du IIIe Reich (Albin Michel, 1975 et 1996). LTI, ce sont les initiales de Lingua Tertii Imperii, qui signifient "langue du troisième empire" (id est du troisième Reich). Le 7 avril 1933, il écrit qu’il ne croit plus "à la psychologie des peuples", parce que Hitler dément l’idée qu’il se fait de l’Allemagne. "Tout ce que j’avais tenu pour non allemand, la brutalité, l’injustice, l’hypocrisie, la manipulation des masses jusqu'à l’ivresse, toutes ces choses fleurissent ici" (Mes Soldats de papier, op. Cit.). Il tente d’expliquer l’inexplicable, à savoir comment un peuple cultivé et façonné par un long processus de civilisation a pu faire siennes des thèses épouvantables et qui sont étrangères à son histoire. L’adhésion au nazisme n’a pas été rationnelle. Seul l’effacement de la raison l’a causée. Rien chez Goethe, Schiller, Heine, Jünger, rien dans la science, l’Université et tout le système d’éducation, rien dans les oeuvres des musiciens ne poussait les Allemands à commettre des crimes barbares ou à accepter que ces crimes soient commis en leur nom. La piété, la foi, la vertu, la Bildung auraient dû les en préserver. Pourtant, ils ont failli. Qu’est-ce qui a provoqué le désastre ? C’est la langue infectée, la nouvelle langue allemande, qui a transformé les Allemands en criminels monstrueux. Les slogans martelés et autres éructations les ont poussés, malgré eux, après avoir effacé leur libre arbitre, à adhérer au socialisme national. "Le nazisme s’insinua dans la chair et le sang du grand nombre à travers des expressions isolées, des tournures, des formes syntaxiques qui s’imposaient à des millions d’exemplaires et qui furent adoptées de façon mécanique et inconsciente (...) Le nazisme assujettit la langue à son terrible système. Il gagne avec la langue son moyen de propagande le plus puissant, le plus public et le plus secret" (LTI, op. Cit.). La lingua tertii imperii "sert à l’invocation". Elle est la "langue du fanatisme de masse... Tout en elle était discours, tout devait être harangue, sommation, galvanisation". Le but est de "faire perdre à l’individu son essence individuelle, d’anesthésier sa personnalité (...), de faire de lui un atome dans un bloc de pierre qui roule" (LTI, op. Cit.).

 

La violence que les socialistes nationaux ont insufflée à la langue des Allemands épargne la nouvelle langue française ou NLF. Exempte de fanatisme de masse, elle est vierge de toute volonté d’agréger les individus au grand tout de la communauté. Il y a loin de l’injustesse des dénominations aux éructations de fous furieux. L’une est à peine perceptible, il faut être sourd pour ne pas entendre les autres. La première est le fait de madrés sans scrupules, les secondes de brutes épaisses. A ceux-là, l’élégance ; à ceux-ci, les hurlements. Le peuple allemand a été aliéné par la langue infectée : id est, il a cessé d’être lui-même. A la langue, Klemperer attribue un rôle démesurément exagéré, qu’il semble bien qu’elle ne soit pas capable d’assumer. Ainsi, elle serait poésie, pensée, sentiment, morale. "La langue ne se contente pas de poétiser et de penser à ma place, elle dirige aussi mes sentiments, elle régit tout mon être moral d’autant plus naturellement que je m’en remets inconsciemment à elle" (LTI, op. Cit.). De toute évidence, c’est trop. Klemperer attribue à la langue plus de pouvoirs qu’elle n’en a jamais eus ou n’en aura jamais. La puissance n’est pas le fait de la langue. Les humbles ne parlent pas pour tuer et n’utilisent pas la langue comme une arme de mort. La violence, les pulsions meurtrières, l’abus de pouvoir, la brutalité, etc. sont dans les hommes, dans leur volonté de domination, dans ce qui les fait agir, dans les idées qu’ils professent. Ces réalités, sentiments, intentions, buts ne sont pas dans les mots. La langue peut en être affectée, mais elle n’en est pas la source. Même si la langue fait beaucoup de choses, elle ne fait pas tout. Croire que la langue, même infectée par l’idéologie, même malade, même rabaissée, a transformé de braves Allemands en fauves, c’est en faire une force à laquelle rien ne résiste, même pas le libre arbitre. Les langues ne déterminent pas ainsi ceux qui les parlent. De toute évidence, Klemperer les surestime. Comme tous les philologues, il aime les langues. L’objet d’étude est aussi l’objet de son admiration. Sur la langue, il transfère la faculté symbolique qui définit l’homme et lui donne le pouvoir de dire ou d’exprimer toutes les expériences qu’il vit ou a vécues, même les plus hautes. Cette faculté est de l’homme, pas de la langue en elle-même. En faire un pouvoir de la langue tient plus aux illusions dont se nourrit la philologie qu’à la nature de la langue.

 

 

Après 1945, Klemperer a adhéré au parti communiste de la RDA. Il a été membre du "parlement" de ce pays croupion et du comité directeur de la "Ligue pour la culture et le renouveau démocratique de l’Allemagne", dont l’intitulé comprend des noms qui, pour qu’ils aient un sens, doivent être entendus dans le sens opposé à celui qui est le leur dans la langue : culture, dans le sabir TFT, signifie inculture, démocratie tyrannie, renouveau enterrement, Allemagne colonie de l’URSS. Après avoir rejeté la LTI, Klemperer a parlé la TFT. Des années de résistance ont été effacées par près de deux décennies de collaboration. Pourtant, dans son journal, il reconnaissait, dès 1933, qu’il ne se faisait aucune illusion sur le communisme : "L’Allemagne préfère Hitler aux communistes. Pour ma part, je ne vois aucune différence entre ces deux mouvements ; tous les deux sont matérialistes et tous les deux mènent à l’esclavage" (Mes Soldats de papier, op. Cit.). La langue allemande a été meurtrie deux fois : de 1933 à 1945 dans les territoires du Reich, troisième du nom ; de 1945 à 1989, sur le territoire exigu de la RDA. Elle a eu à subir le socialisme national, puis le socialisme international.

 

La langue russe a été autant affectée, sinon plus, que la langue allemande. Le Français Jacques Rossi, qui a été condamné en URSS pour des crimes imaginaires et enfermé pendant plus de vingt ans dans les bagnes de Sibérie, sait d’expérience que les communistes ont dépassé les socialistes nationaux pour ce qui est de la pollution verbale. La langue allemande a été infectée par le fanatisme, les communistes ont réussi à faire dire aux mots, même les plus anodins, le contraire de ce qu’ils signifiaient. Les objectifs des deux régimes sont différents, les blessures qu’ils ont infligées à la langue le sont aussi. Certes, les deux langues ont été également infectées. Mais, alors qu’en Allemagne, les consciences ont adhéré à l’innommable, en URSS et dans les autres pays communistes, les hommes ont été empêchés de désigner les réalités par des mots justes et adéquats. En Allemagne, la langue a figé les consciences ; en URSS, ce fut la propriété qu’a la langue de dire le réel qui a été niée. "Le mensonge, c’est comme la circulation du sang, écrit Rossi. On remplace prisonnier politique par ennemi du peuple. Le tour est joué. Le tour se joue à tous les niveaux" (Jacques le Français, "pour mémoire du Goulag", Le Cherche Midi, 2002).

Le mensonge est nommé TFT ou toufta : acronyme de trois mots russes qui signifient " travail physique pénible " et qui, en réalité, désignaient les activités inhumaines imposées à des quasi esclaves, affamés et épuisés, et auxquelles rares étaient ceux qui y survivaient. La TFT a été la règle en URSS à partir du moment où Lénine a déclaré aux membres de son Parti en 1921 : "Si jamais les bolcheviks réussissaient à prouver la supériorité du système économique communiste sur le système capitaliste, nous aurions gagné à l’échelle mondiale une fois pour toutes" (Le Manuel du Goulag, Cherche-Midi, 1997). Il était évident que ce système inefficace et inamendable était le pire de tous ceux que l’humanité avait endurés jusque-là, même l’esclavage, et qu’il ne pouvait conduire qu’au désastre absolu, comme les faits l’ont prouvé. Le mensonge était le seul moyen d’en prouver la supériorité, c’est-à-dire de faire accroire que le système était différent de ce qu’il était effectivement. Le communisme s’est révélé incapable de changer quoi que ce soit, sinon en pis, mais il a prouvé son aptitude à agir sur la langue et à la manipuler. Pour cela, il lui a suffi de désigner les choses par des mots faux, injustes et inadéquats et ainsi le tour a été joué. Grâce à la TFT, le réel s’est trouvé conforme aux prévisions de la théorie. La supériorité du système n’a jamais été démontrée, elle a été verbalement décrétée. "Bien que ce soit une utopie évidente, les disciples de Lénine décident d’agir comme si c’était la réalité, ce qui engendre inévitablement la toufta, le mensonge et la terreur d’Etat" (Manuel du Goulag, op. Cit.). En annonçant au monde qu’il avait réalisé les objectifs de Lénine, Staline a fait de la toufta la langue du communisme. Les partis communistes l’ont adoptée sans barguigner : leur survie en dépendait. Seuls les mensonges pouvaient rendre les choses du monde conformes à ce que le communisme avait prévu qu’elles seraient.

 

Victor Kravchenko était membre du parti communiste d’URSS, quand il a été témoin de l’extermination organisée des paysans d’Ukraine. Dans le parti, dans l’Etat soviétique, chez les militants convaincus qui soutenaient le régime issu du coup d’état de 1917, cette tragédie épouvantable, qui a ou aurait fait plus de six millions de victimes innocentes et condamné à jamais l’Ukraine à un sous-développement chronique, n’a suscité que l’habituelle floraison de toufta : "Nous autres, communistes, avions toujours grand soin d’éluder (l’horrible tragédie des régions agricoles d’Ukraine) ou de la tourner adroitement, à grand renfort d’euphémismes ronflants empruntés au sabir du Parti : nous parlions du "front paysan", de la "menace koulak", du "socialisme de village" ou de la "lutte des classes"... Pour n’avoir pas à nous désavouer nous-mêmes, il nous fallait bien cacher la réalité sous un camouflage de mots" (J’ai choisi la liberté, Self, 1947). "Cacher la réalité sous un camouflage de mots", telle est la réalité absurde et horrible de cette novlangue, écran derrière lequel l’extermination de six millions de paysans se transforme en juste lutte contre des parasites sociaux. Alors que les dirigeants du Parti imposaient un sabir trompeur et que les instruits étaient contraints bon gré mal gré de l’ânonner, les gens de peu, ouvriers, paysans, prolétaires, non instruits ou mal instruits, eux, quand ils parlaient librement entre eux, loin des délateurs ou quand ils se parlaient à eux-mêmes dans leur for intérieur, employaient les mots justes, ceux de la vérité des faits et des choses : "Les travailleurs ordinaires n’avaient nul besoin de recourir à de pareils procédés. Beaucoup d’entre eux étaient d’anciens paysans et ils avaient presque tous des parents demeurés à la terre, ce qui ne leur permettait pas d’envisager le problème de la collectivisation avec un détachement purement "scientifique". Ils parlaient ouvertement de brimades, de supplices, de famines et d’assassinats ; ils ne se répandaient pas en généralisations, mais citaient au contraire des cas particuliers qu’ils connaissaient bien et qui étaient ceux de tel Ivan ou de tel Stéphan, dans tel village donné" (J’ai choisi la liberté, op. Cit.).

Sans la TFT, le versant verbal de la terreur, le régime mis en place par Lénine et Trotski se serait effondré. Il a pu "s’étendre grâce au mensonge et au bluff exercé sans limites et sans vergogne à l’égard du monde entier" (Rossi, Manuel du Goulag, op. Cit.), les écrivains d’avant-garde et les intellectuels progressistes d’Occident se faisant les complices de crimes sans nom. Pour continuer à se nourrir d’illusions et à se bercer de rêves fleuris d’utopies en cours de réalisation, ces nantis de l’intelligence ont récité la TFT en toute bonne conscience, alors que des millions de damnés de la terre étaient ou exterminés ou réduits à l’esclavage au nom des "idéaux" communistes.

 

 

 

01 juin 2006

Représentations

 

 

 

 

Représentation(s) : suite

 

 

 

 

 

Freud distingue, en matière de représentations mentales, la représentation de chose de la représentation de mot : "la première, essentiellement visuelle, dérive de la chose, la seconde, essentiellement acoustique, dérive du mot (…)". La distinction est assise sur deux réalités premières : les choses et les mots, et sur deux modes distincts de perception : visuel (les choses) et auditif (les mots), par lesquels se fait la représentation.

Entre ces représentations, il peut exister ou non une liaison ou une convergence. Les mots sont en relation avec les choses : du moins, c’est ce que l’expérience enseigne, même si la théorie, parfois, l’infirme. Dans les cas de trouble mental, dans les jeux de mots, les mots peuvent être dissociés des choses et ne plus référer à rien ou désigner arbitrairement n’importe quelle chose du monde – à la manière malhonnête et idiolectale dont Socrate entend dans Cratyle la thèse de la "convention" défendue (mal) par Hermogène : les liens entre les mots et les choses ne sont pas naturels, mais établis à la suite d’un accord entre les hommes, ce que Socrate ramène à une décision individuelle (je décide de nommer cheval ce que tout le monde appelle table). A partir de cette première distinction (représentation de mots / représentations de choses ; mots / choses ; perception auditive / perception visuelle), Freud en établit une seconde, qu’il situe à un niveau supérieur. Elle est fondée sur la liaison, réalisée ou non, entre les deux représentations : "La liaison de la représentation de chose à la représentation de mot correspondante caractérise le système préconscient-conscient à la différence du système inconscient qui ne comprend que des représentations de chose". Ces représentations sont rapportées à l’opposition fondamentale du conscient à l’inconscient. Pour résumer, la conscience établit un lien entre les mots et les choses, l’inconscient le rejette : il se nourrit des seules représentations de choses. Dans Das Unbewusste (L’inconscient) publié en 1915, Freud reprend cette distinction : "la représentation consciente englobe la représentation de chose et la représentation de mot correspondante, tandis que la représentation inconsciente est la représentation de chose seule". Le lien entre les choses et les mots résulte d’un acte conscient ; l’inconscient nie ce lien. Le conscient est donc nourri de représentations de chose liées aux représentations de mot ; l’inconscient de représentations de chose seules, sans lien avec les représentations de mot.

En fait, ce "schéma" est incomplet. Freud distingue deux réalités : les mots et les choses, ainsi que les représentations qui en dérivent ; puis, à un autre niveau, puisqu’il existe deux types de représentations, il distingue celles qui dérivent d’une liaison entre les représentations de mots et de choses de celles qui sont isolées : les seules représentations de choses, sans lien avec les mots. Logiquement, il aurait dû ajouter les représentations de mots, qui sont indépendantes des choses. En effet, il y a une place libre pour des représentations qui ne doivent rien aux choses, qui seraient de pures représentations et qu’il faudrait nommer sans doute des représentations fictives ; et la distinction entre le conscient et l’inconscient devrait être complétée par un troisième terme : le fictif. Dans La Langue de bois (Julliard, 1987), François Thom écrit : "Le référent de la langue de bois est la langue de bois ; toute excursion en dehors d’elle-même lui serait fatale (et d’abord à celui qui oserait prendre cette liberté)… La langue de bois est close parce qu’elle a pour but de tout ramener à du déjà dit… En langue de bois, référent, message et code sont confondus : le message n’est qu’un prétexte pour réaffirmer le code et le référent, ces deux derniers étant strictement identiques. Il serait peut-être plus juste de dire qu’en langue de bois, il n’y a pas de message – le code le rend impossible. C’est pourquoi la langue de bois rend la censure superflue". Comme il existe des langues de bois, il existe des représentations de mots – verbales ou langagières – qui ne réfèrent qu’à d’autres représentations de mots, dans une chaîne ininterrompue de représentations, produisant un fictif qui est au conscient ce que la langue de bois est à la langue ou ce que la LTI, la TFT, la NLF sont aux langues allemande, russe, française.

Les seules représentations qui soient dignes d’une étude scientifique sont celles qui ne séparent pas les mots des choses, celles qui portent sur les réalités du monde et sur les mots, phrases, discours, qui désignent ces réalités. Ce qui pourrait faire science, c’est une comparaison incessante des mots et des choses ou des discours et du réel. Or, les spécialistes de sciences sociales s’en tiennent aux seules représentations ; ils en occultent le réel. Ils fabriquent un univers de mots, d’images, de représentations, qui, comme dans la langue de bois, ne réfèrent qu’à d’autres mots, images, discours, jamais aux choses. De fait, ils créent un univers fictif ou imaginaire, qui est produit par les mots ou les images sans lien avec les choses. Ils croient asséner des vérités définitives sur le monde, ils n’accouchent que d’un dérisoire roman social ou d’un sinistre réel romancé.

 

 

31 mai 2006

Climats

 

 

 

Les auteurs du Dictionnaire Quillet de la Langue française, 1948, 3 volumes, indiquent à l’entrée climat que ce nom est un calque du mot grec klima, qui a pour sens "inclinaison". Climat signifie "état général de l’atmosphère particulière à une région" (climat chaud, froid), " pays, région " (avoir visité tous les climats) et, dans un sens figuré, "atmosphère spirituelle, milieu". Aucune explication n’est fournie sur les raisons pour lesquelles le mot klima au sens d’"inclinaison" a été emprunté au grec pour signifier "l’atmosphère particulière à une région". Quel rapport entre l’atmosphère et l’inclinaison ? Il faut être devin ou doué d’une intelligence exceptionnelle pour saisir la parenté sémantique entre ces deux notions.

En fait, klima ne signifie pas seulement "inclinaison", mais il indique très précisément, car les Grecs savaient que la terre était ronde, Eratosthène l’ayant démontré, "l’inclinaison de la terre, de l’équateur au pôle". C’est aussi dans ce sens que le nom climat était entendu dans la langue française des siècles classiques. Avant de désigner l’état de l’atmosphère dans une région, il a signifié "l’espace compris, sur la mappemonde et les cartes géographiques, entre deux cercles parallèles à l’équateur terrestre" (Dictionnaire de la langue française, Emile Littré). Ce n’est que plus tard que le nom a pris le sens moderne, propre (climat chaud, climat tempéré, climat glacial) ou figuré : état d’esprit qui règne dans une famille ou dans un groupe (climat bienveillant, ardent, convivial). L’inclinaison que signifie klima est celle du globe. La proximité ou l’éloignement de l’équateur a ainsi une influence sur l’atmosphère et la température moyenne.

Quand on connaît le sens premier de climat, on comprend mieux ce qu’était au XVIIIe siècle la théorie dite des climats. Elle a pour point de départ l’observation suivant laquelle les mœurs, les coutumes, la foi, les croyances des hommes ne sont pas absolues, toujours semblables ou identiques, dans quelque lieu que l’on se trouve, mais qu’elles varient d’un lieu à l’autre et que le critère déterminant de la variation est la position du lieu sur la carte du monde, plus ou moins proche de l’équateur, plus ou moins proche des pôles. On dirait aujourd’hui que les mœurs, les coutumes, les croyances changent en fonction de la latitude (et de la longitude) ou même, tant les variations sont importantes, en fonction des individus.

 

 

30 mai 2006

Représentations

 

 

 

 

 

Le nom représentation(s) a des sens divers, étendus, touchant des domaines variés. Dans le Trésor de la Langue française, l’entrée représentation occupe douze colonnes et six pages grand format. Elle compte des milliers de signes. Que les lecteurs désireux de se faire une idée de l’ampleur sémantique de ce nom se reportent aux dictionnaires courants. Ici, il est traité des seuls emplois savants du nom représentation(s), le plus souvent au pluriel dans les sciences sociales et humaines. A la différence de ce qui se passe au théâtre, dans les arts ou la diplomatie, où la représentation est physique, matérielle ou figurative, la représentation est, dans les sciences humaines et sociales, mentale : elle continue ce que l’on nommait jadis, au XVIIIe siècle, une image mentale. Elle a une réalité peut-être – du moins c’est ce qui est affirmé -, mais dans le seul esprit d’un individu ou d’un groupe d’individus.

Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française (1762) ne relèvent pas le sens mental de ce nom. Cela n’implique pas qu’il n’ait pas d’existence dans la langue classique, puisque, dans le Dictionnaire de la Langue française, publié dans les années 1860, Littré établit un sens proche de celui de représentation mentale et cite des phrases d’écrivains classiques dans lesquelles le nom représentation a ce sens. Littré relève en 7° le sens de "image fournie par la sensation", l’image en question se formant dans l’esprit d’un sujet et ne pouvant être que mentale. Il cite Guez de Balzac, écrivain du XVIIe siècle, qui écrit : "Une femme et des enfants sont de puissants empêchements pour arrêter un homme qui court à la gloire.... la triste représentation du deuil de sa veuve et du bas âge de ses enfants lui passe continuellement devant les yeux" ; Fénelon : "le cerveau conserve avec ordre des représentations naïves de tant d’objets" ; Duclos : "la distinction de la représentation d’avec la chose représentée n’est guère éclaircie dans l’esprit du peuple".

Dans la langue moderne, la représentation (mentale) est, selon les auteurs du Trésor de la Langue française, "l’action, le fait de se représenter quelque chose". De l’action de représenter, le sens s’est étendu à ce qui résulte de l’acte de représentation et au contenu de la représentation. C’est, selon les auteurs du Trésor de la Langue française, "ce qui est présent à l’esprit, ce que l’on se représente, ce qui forme le contenu concret d’un acte de pensée". Une phrase de Maine de Biran illustre ce sens : "l’individu aurait une suite d’idées ou de représentations intérieures, parallèle et correspondante à l’ordre habituel des perceptions qui lui viennent du dehors". Dans les sciences humaines et sociales, la représentation n’est pas seulement ce processus ou le résultat de ce processus. Elle est aussi un instrument de connaissance. Il en va ainsi dans cet extrait de l’Encyclopédie Universalis : "le concept de représentation, tel qu’il est utilisé dans la théorie de la connaissance, repose sur une double métaphore, celle de la représentation théâtrale et celle de la représentation diplomatique. (...) Pour qu’il y ait connaissance, il faut qu’il y ait mise en présence (devant le sujet), intériorisation de la réalité connue, production de cette réalité dans l’espace de la conscience : c’est la représentation au sens de la première métaphore. Mais, comme l’objet réel lui-même ne peut venir se placer dans la sphère de la vie subjective, il faut bien qu’intervienne une médiation, qu’il se rende présent par intermédiaire : c’est la représentation au sens de la seconde métaphore".

Depuis des décennies, englobée dans les sciences sociales, la sociologie se dilue, délaissant peu à peu ce pour quoi elle a été créée, à savoir rendre compte de la volonté des hommes de faire société et des moyens dont ils usent pour réaliser cet objectif. A cela, elle préfère un nouvel objet : les représentations, c’est-à-dire les idées ou les croyances communes aux membres d’une société donnée et qui forment un espace mental, dans lequel tous sont censés se reconnaître et qui est prédiqué à tous sans examen. Tantôt les sciences sociales étudient ces représentations, tantôt elles prescrivent comme seules bonnes des représentations qu’elles diffusent et que, parfois, elles ont fabriquées. Etudier ou imposer, le choix, de plus en plus souvent, se fait sans balancer. On impose, on n’étudie plus. Le savoir est sacrifié à la seule propagande. Les représentations englobent, non ce qui est dans l’esprit de tel ou tel individu, ce que Pierre ou Marie, en tant qu’êtres uniques, singuliers et sans pareil, se représente, ce qui forme le contenu concret de leur pensée, mais les représentations collectives. Certes, ces représentations sont dans l’esprit de Pierre ou de Marie, mais elles y sont en tant que réalités communes à d’autres individus. Ce qui les suscite, ce sont les interactions de Pierre sur Marie. Pierre fait sienne une croyance que Marie, Jacques, Marcel partagent. Ce ne sont pas les individus pris séparément, mais leur association qui sont la source des représentations. En tant qu’objet d’étude, les représentations forment une réalité mince, fluctuante, instable. Il est aisé d’accuser tel ou tel groupe humain de véhiculer et transmettre telle ou telle idée, surtout si cette idée est criminelle. Ainsi, tant que, dans un pays donné, la France par exemple ou l’Italie, on ne dénombre pas les étrangers qui y vivent, tant que le total obtenu n’est pas comparé au total des étrangers vivant dans d’autres pays, en Algérie par exemple, tant que les lois auxquelles les étrangers sont soumis en France ne sont pas comparées aux lois qui régissent les étrangers au Maroc ou en Syrie (accèdent-ils ou non aux HLM ? peuvent-ils acquérir des biens ? jouissent-ils de la liberté d’expression ? sont-ils autorisés à inscrire leurs enfants dans des écoles publiques ? etc.), tant que les réalités de la France ou de tout autre pays d’Europe ne sont pas comparées aux mêmes réalités d’Algérie, du Maroc, d’Iran, du Soudan ou de Turquie, il est aisé d’accuser les Français de nourrir dans leur esprit des pensées ou des préjugés racistes, de leur reprocher de ressentir en eux de la haine pour les étrangers, de les accabler de tous les crimes possibles, et, dans un même temps, d’en exonérer les Algériens, les Marocains, les Turcs, comme Bettelheim et ses affidés ont accusé sans mesure les mères ou les pères de famille d’avoir rendu autistes leurs enfants.

On sait que Marx définissait l’idéologie comme une image de la réalité, mais une image renversée de cette réalité. Il suffisait de la remettre à l’endroit pour savoir ce qu’était le réel. Dans Anthropologie structurale, Lévi-Strauss, traitant des représentations mentales des populations primitives d’Amérique ou d’Afrique, recourt à la conception marxiste de l’idéologie pour rendre compte des images ou des idées que ces populations se font d’elles-mêmes : ces "représentations sociologiques, écrit-il, ne sont pas seulement une partie ou un reflet de leur organisation sociale, mais elles peuvent, comme dans les sociétés plus avancées, la contredire complètement ou en ignorer certains éléments". Dans cet extrait, sociologiques, qui qualifie représentations, n’a pas pour sens "relatif à la sociologie ou aux analyses des sociologues", mais "collectives". Comme Lévi-Strauss, les spécialistes en sciences sociales prennent pour objet d’étude, non pas les faits ou les réalités, mais les représentations de ces faits, c’est-à-dire l’idée que les Français sont censés se faire dans leur tête de telle ou telle réalité. Leur " travail " consiste à transformer telle ou telle image singulière ou tel ou tel discours particulier en une image ou en un discours qui serait symptomatique (ou emblématique) de ce que pensent les Français, en tant qu’entité collective, de telle ou telle question : les femmes, les homos, l’islam, l’insécurité, la famille, etc. Toute personne sensée a compris que ces méthodes sont dangereuses. Il est inconcevable que des fonctionnaires, rémunérés avec de l’argent public, s’arrogent le droit, en France, pays démocratique, d’étendre ce qu’ils observent ou croient observer dans un groupe d’individus à tout un peuple ou à une nation tout entière. C’est le type même de l’activité idéologique totalitaire, qui n’a rien à voir ni avec la science, ni avec une activité de l’esprit qui soit digne de la France.

Pour faire apparaître cette imposture, il suffit de reprendre le texte de Lévi-Strauss cité ci-dessus et de donner à sociologiques un tout autre sens que "collectives". Ce n’est pas honnête évidemment, mais la manipulation est éclairante. Prenons les mots représentations sociologiques dans le sens de "représentations des sociologues". Le texte de Lévi-Strauss devient : "les représentations diffusées par les sociologues peuvent, comme dans les sociétés primitives, contredire complètement l’organisation sociale ou en ignorer certains éléments". On ne saurait mieux dire. De ce point de vue, les experts en sciences sociales ne sont pas différents des individus ordinaires : les représentations qu’ils diffusent ou qu’ils imposent dans les enseignements qu’ils dispensent faussent le réel. Eux aussi, ils déforment le réel, et l’analyse qu’ils font de ce réel est tout aussi fausse que les représentations qu’ils en ont. Pour retrouver la réalité cachée, parfois, il suffit, comme Marx le fait à propos de l’idéologie bourgeoise, de prendre le contre-pied exact de ce qu’ils énoncent. "La distinction de la représentation d’avec la chose représentée n’est guère éclaircie dans l’esprit du peuple", écrit Duclos, auteur du XVIIIe s. On peut ajouter : elle n'est guère éclaircie non plus dans l'esprit des experts en sciences sociales.   

 

 

 

 

29 mai 2006

Humanitairerie

 

 

 

 

 

 

Le nom humanitairerie est un néologisme attesté pour la première fois en 1838. Il est formé sur l’adjectif humanitaire, lui-même formé à partir du nom humanité. Humanitaire signifie "relatif à l’humanité", comme bancaire "relatif à la banque", populaire au "peuple", triangulaire au "triangle", etc. Quant au suffixe – rie, ajouté à humanitaire, il a plusieurs significations. Il peut désigner un lieu quand il est ajouté à un nom (la boucherie est le lieu où le boucher vend de la viande). Quand il est ajouté à un adjectif, comme dans humanitairerie, il a un sens dépréciatif : ainsi dans tartuferie, pingrerie, ladrerie, veulerie, bigoterie. De fait, humanitairerie a un sens péjoratif. Se rapportant à la vie affective, il désigne un sentiment commun, non pas de solidarité humaine, mais d’ostentation. C’est, écrivent les auteurs du Trésor de la Langue française, le "sentimentalisme affecté et vain à l’égard de l’humanité souffrante".

L’humanitairerie, entendue dans ce sens, est la réalité la plus commune de la France. Les nantis, les milliardaires, les élites du show-biz sont à l’affût de l’onction médiatique pour réussir dans les affaires, relancer leur carrière, vendre plus de disques, se faire mousser, faire oublier leur pingrerie ou qu’ils se sont installés dans les paradis fiscaux pour ne pas payer les mêmes impôts que leurs compatriotes, valoriser leur image et mieux se vendre aux publicitaires, etc. L’humanitairerie leur offre media, pub, bonne renommée, ceinture dorée. Le fonds de commerce rapporte gros. Au XVIIe siècle, la tartufferie prospérait dans la dévotion bruyante à l’Eglise ou dans l’agitation ostentatoire en faveur du Saint Sacrement. Cette époque est révolue depuis longtemps, mais la tartufferie n’a pas disparu : au contraire. Elle a seulement changé de vecteur. Ce n’est plus par la dévotion au Saint Sacrement qu'elle s'exprime, mais par la dévotion à l’humanité souffrante ou supposée souffrante. Pourtant, la nouvelle tartufferie met deux conditions à ses engagements : 1° que sa dévotion soit filmée et montrée aux 20 heures de la télévision, 2° que l’humanité aidée vive loin. Si elle est proche, sur le trottoir ou dans un quartier abandonné de l’Etat, les tartuffes restent cois. C’est pourquoi humanitairerie devrait être le nom le plus fréquent de la langue française actuelle. Il n’en est rien. Alors que tout le monde fait dans l’humanitairerie cupide, le nom qui la désigne, bien qu’il ait été fabriqué en 1838, à une époque où l’humanitairerie était discrète, est quasiment sorti de l’usage actuel.

C’est Musset qui a fabriqué ce mot et l’a employé dans un dialogue entre deux utopistes imbéciles, Dupond et Durand (in Poésies nouvelles) : "Le monde sera propre et net comme une écuelle / L’humanitairerie en fera sa gamelle". Dans ces vers, humanitairerie est d’autant plus méprisant qu'il est associé aux noms gamelle et écuelle, qui se rapportent aux animaux. Il désigne, non pas un sentiment, mais, par métonymie (le nom du sentiment désigne les hommes qui éprouvent le sentiment), un groupe d'êtres humains qui sont animés par un sentiment vain de compassion. Musset rabaisse les tartuffes de l’humanitaire au niveau des animaux et il les réduit à une partie de ce qu’ils sont : dans ce vers, des êtres humains sont désignés collectivement par un nom de chose. Ce poème de Musset est méconnu, hélas. Il est vrai qu'il critique ceux qui font commerce de sentiments humanitaires, aussi bien dans les années 1820-30 (cf. Paul Bénichou, Le Temps des prophètes, Gallimard ou Philippe Muray, Le XIXe siècle à travers les âges, Tel, Gallimard) qu’aujourd’hui.

 

 

 

28 mai 2006

Illuminé

 

 

 

Illuminé, illuminisme, éclairé, Lumières

 

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762, 4e édition), le verbe illuminer est relevé avec le sens d’éclairer : "répandre de la lumière sur quelque corps". Les exemples qui illustrent ce sens sont : "le soleil illumine toutes choses" et "toute la ville était illuminée par les feux de joie qu’on avait allumés dans les rues". Il a aussi le sens de "faire des illuminations", comme dans les exemples : "on ordonna d’illuminer dans toutes les rues" ou "on avait illuminé toute la façade du palais". Dans ce sens, il suppose l’organisation d’une fête joyeuse et gaie. Les auteurs du Trésor de la Langue française relèvent ces sens positifs. Est illuminé ce qui est vivement éclairé ou ce qui est éclairé par des illuminations.

Quand illuminé, le participe passé du verbe illuminer, se rapporte, en tant qu’adjectif, à des choses, il a un sens positif. Quand il se rapporte à des êtres humains, le sens est défavorable. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762), il est indiqué que ce participe peut s’employer comme un nom et qu’il signifie alors "visionnaire en matière de religion". C’est un terme de mépris : "cet homme a des visions ridicules sur la religion, c’est un illuminé" et "on appelle aussi illuminés certains hérétiques qui ont paru en ces derniers siècles" ou "il est de la secte des Illuminés". Le Trésor de la Langue française confirme ce sens dépréciatif. Dans le domaine de la religion, comme adjectif ou nom, il signifie au figuré "dont l’âme est éclairée par Dieu". La définition en soi n’a rien de méprisant, mais dans l’exemple qui l’illustre, illuminé est associé à fou et à folie : "Nerval devient fou, d’une folie illuminée, mystique et tendre". Les emplois recensés sont péjoratifs : ainsi au sens de "qui est complètement soumis à une idée ou à une influence sans faire preuve de sens critique à son égard" (synonymes : fanatisé, possédé) ; au sens de "qui témoigne d’une influence échappant au rationnel", comme dans "avoir l’air illuminé" ou dans la phrase de Benda : "l’enseignement de certains de leurs aînés, je veux dire de certains maîtres de 1848, avec leur idéalisme illuminé, leur croyance que la justice et l’amour allaient devenir soudain l’essence de l’âme des peuples".

L’emploi d’illuminé montre une proximité entre la folie et la lumière, qu’elle soit donnée par la raison, la foi, la croyance, la révélation, etc. La frontière entre le rationnel et l’irrationnel est d’une grande porosité. Comme dit la sagesse populaire, l’abus de raison rend fou. L’étymologie confirme cette proximité. Le verbe illuminer est emprunté au latin illuminare qui signifie "éclairer" et "donner, redonner la vue à quelqu’un, instruire, éclairer" et dans la langue chrétienne "éclairer l’âme par la grâce et la Révélation". Ce verbe latin est lui-même formé à partir du nom lumen, apparenté à lux, qui, en latin, a deux sens : au sens propre, il désigne la lumière du jour ou la lumière que diffuse une lampe et au sens figuré la clarté (d’un discours) ou la lumière (de l’esprit). Autrement dit, à partir de l’étymon lumen, qui, en latin, avait un sens propre et un sens figuré, en français se sont développées deux séries de mots relatifs à la lumière, qu’elle soit celle du soleil ou de tout autre source, l’esprit, la raison, la foi, l’intelligence, les croyances, qu’elles soient celles de Dieu ou celles de l’homme : les uns ont un sens positif, les autres sont dépréciatifs ou négatifs. Il en va ainsi des deux noms ou adjectifs qui désignent ou qualifient les personnes qui ont reçu une lumière, au sens figuré de ce terme : l’adjectif éclairé a un sens positif, l’adjectif et nom illuminé a un sens négatif. Ces faits obligent à réfléchir sur nos Lumières – celles du XVIIIe siècle – qui auraient été produites par l’exercice de la raison et du libre examen. En italien, les lumières, dont nous sommes si fiers, sont nommées illuminismo : c’est-à-dire, mot à mot, illuminisme, mot qui a deux sens : "doctrine mystique de ceux qui recherchent l’illumination intérieure par Dieu" et "état d’excitation cérébrale accompagné d’extase et d’hallucinations". A partir d’illuminé, ont été formés illuminisme et illuministe (ou sectateur de l’illuminisme). Une des thèses que Philippe Muray expose dans Le XIXe siècle à travers les âges est celle de la proximité (allant jusqu’à l’identité) entre les lumières de la raison, surtout de la raison divinisée et devenue folle, et l’illuminisme. Les Lumières ont eu des disciples parmi les illuminés et les continuateurs éclairés du XIXe s. ont été aussi les sectateurs de l’illuminisme, des habitués des tables tournantes, de fervents adeptes du spiritisme, de la voyance, de la magie. Tantôt les lumières de la raison ou de la foi éclairent les hommes, tantôt elles les abusent. Eclairés et illuminés sont si proches qu’ils peuvent se substituer l’un à l’autre dans un grand nombre d’emplois.


22 mai 2006

Fini

 

 

 

 

Fini, fin, sans fin  

 

 

 

Quand le participe passé du verbe finir est employé comme adjectif, il a des sens qui se situent à l’opposé l’un de l’autre.

Dire d’un homme qu’il est fini, c’est signifier qu’il "n’a plus rien à attendre de l’avenir", écrit Littré dans le Dictionnaire de la Langue française, ou que "sa santé est détruite", ou que "son crédit est ruiné" ou que "son esprit ne produira plus rien". Mais fini signifie aussi "qui possède une qualité au plus haut degré" : un "acteur fini" n’est pas un "homme fini", mais un acteur qui maîtrise son art, comme le sont les voleurs finis ou les gueux finis.

De même, quand il est en usage dans les arts et qu’il se rapporte à des choses, fini a pour sens "soigneusement terminé" ou "en très mauvais état". Un "costume fini" est bon à jeter, mais un "tableau fini" est un tableau quasiment parfait. Dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), les Académiciens précisent que fini se dit des ouvrages d’esprit : "voilà un poème fini". En sculpture, le "marbre fini" est "celui qui est terminé avec le petit ciseau et la râpe". En équitation, un cheval fini peut être ou bien un "cheval complètement dressé" ou bien "un cheval à bout de force".

Quand fini est employé comme nom, il a aussi les deux sens opposés. Chez Littré, comme terme d’arts, le fini est "la qualité d’un ouvrage terminé avec soin". Ce sens est illustré par les deux phrases : "ce travail est d’un beau fini" et "cela manque de fini". Mais ce nom désigne aussi "ce qui a des bornes", comme dans les extraits cités de grands écrivains français, de Pascal : "dans la vue de ces infinis, tous les finis sont égaux" ; de Voltaire : "le fini est-il, dans votre esprit, autre chose que l’image de quelque mesure bornée ? l’infini est-il autre chose que l'image de cette même mesure que vous prolongez sans trouver fin ?" ; de Buffon : "l’idée de l’infini ne peut venir que du fini ; c’est (dans les espèces vivantes) un infini de succession, un infini géométrique ; chaque individu est une unité, plusieurs individus font un nombre fini, et l’espèce est le nombre infini".

Dans le Trésor de la Langue française, les deux sens opposés sont relevés aussi bien au sujet des choses que des personnes. Il signifie "achevé, arrivé ou conduit à son dernier état" en parlant d’une chose ; et, en parlant d’une personne "qui pousse une qualité (bonne ou mauvaise) à son plus haut degré". Le second sens, quasiment contraire au premier, est "qui a fait son temps", "usé", en parlant de choses ou en parlant d’une personne.

 

Les adjectifs fini et parfait ont dans ces emplois-là un sens proche. Parfait signifie étymologiquement "ce qui est fait jusqu'à son terme", c’est-à-dire ce qui est "fini" ou "achevé". En 1690, Furetière, dans son Dictionnaire, le relève au sens de "achevé", "complet". En français, il y a donc proximité - et peut-être aussi identité - sémantique entre l’achèvement et la perfection. Une œuvre d’art est parfaite quand elle est achevée. Des œuvres inachevées, c’est-à-dire de celles qui n’ont pas de fin et qui, de ce fait, devraient être dites sans fin, si cette locution avait conservé le sens propre de sa formation, les dictionnaires disent tout le contraire. Alors que l’adjectif fini, quand il qualifie une œuvre d’art, a des significations mélioratives, il en va autrement de sans fin, quand, employée comme adjectif, cette locution caractérise une œuvre ou une occupation humaine, comme dans "roman sans fin" ou "histoire sans fin" ou "discussion sans fin". Dans ce cas, sans fin signifie "sans limites, sans bornes, interminable". Les arabesques, les lectures, les discussions, les histoires sans fin sont celles dont on est très vite lassé et que l’on n’a plus envie de regarder, d’entendre ou de lire. Sans fin, appliqué à roman, n’a de sens que figuré et dépréciatif : le roman est "interminable". Au sens propre, une œuvre sans fin au sens où elle est inachevée, ou bien elle ne peut pas exister ou bien elle est impensable. Un roman sans fin ne signifie pas que le roman est inachevé (ce qui, selon l’opinion commune, est censé ne pas arriver), mais que le lecteur en attend impatiemment la fin et qu’il est prêt à sauter une centaine de pages pour que la délivrance survienne plus rapidement.

Entre les sens de "parfait" et "stérile", "ruiné" ou "sans avenir", s’étend comme un abîme. Pourtant, c’est le même mot fini qui est chargé d’exprimer ces sens contraires, sans que jamais la langue et ceux qui la parlent en soient perturbés.

En fait, l’adjectif fini a les deux sens du nom fin, deux sens, sinon contraires, du moins difficilement compatibles. Le premier sens est "achèvement", le second "but" à atteindre. Le premier sens suppose que quelque chose, un film ou un roman par exemple, est terminé ; le second est une projection dans le futur, vers quelque chose qui n’est pas. Le premier sens réfère à ce qui est fait ; le second à ce que l’on envisage de faire. Fini dans "un homme fini" ou dans "un costume fini" a le premier sens ; fini dans un "acteur fini" ou dans un "tableau fini" a le second sens. Dans le premier cas, c’est l’achèvement qui est exprimé ; dans le second, c’est une réalité qui se rapproche de sa fin, c’est-à-dire de ses objectifs, de son idéal, de son but. A y bien réfléchir, les deux sens, qui paraissaient si éloignés l’un de l’autre et presque opposés, sont étroitement liés l’un à l’autre : le but, une fois atteint, implique un achèvement. Autrement dit, la fin ou fini désigne le même processus, mais à deux stades distincts de son cours : la fin (le but) est située avant l’achèvement ; la fin (le processus qui s’interrompt) est située à l’achèvement. Tout compte fait, la langue est d'une sagesse qui laisse admiratif.

 

20 mai 2006

Mémoire

 

 

Guerre de la Mémoire

 

 

 

Il est aisé d’établir le sens du nom mémoire. Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré relève plusieurs acceptions. C’est d’abord la "faculté de rappeler les idées et la notion des objets qui ont produit des sensations". Tous les écrivains cités s’accordent sur cette définition. C’est ensuite "l’effet de la faculté qui se souvient", c’est-à-dire le souvenir lui-même et la "la réputation bonne ou mauvaise qui reste d’une personne", ou encore le "souvenir de la postérité". C’est enfin, écrit avec une majuscule, le nom adapté en français de la déesse nommée Mnémosyne.

Ce qu’oublient les dictionnaires, même les plus récents, c’est que la mémoire, au sens de "souvenir que la postérité garde de grands ou de petits événements", est un champ de bataille. On s’y bat, on s’y déchire, on s’y entretue. La guerre y fait rage. Le but de guerre est de détruire ce à quoi les hommes tiennent autant qu’à leur vie : des idées, une pensée, une histoire. La guerre de la mémoire a beau être symbolique, elle est impitoyable. Comme la guerre des armes, elle a ses objectifs, ses places fortes, ses stratégies, ses tactiques. Gagnée ou perdue, elle ne s’achève jamais, ce en quoi elle diffère de la vraie guerre. Toujours elle continue. Triomphe ou désastre, rien ne l’arrête. La paix est impossible. L’idée de mettre fin aux conflits de mémoire, en signant un traité, en consentant des concessions, par des arrangements, est étrangère à ceux qui transforment la mémoire en champ de bataille. Il en va ainsi du grand champ de bataille qu’est devenue la mémoire de la guerre de 1939-1945.

Dans Mein Kampf, Hitler ressasse sa haine de la France, une haine viscérale et sans limite, une haine raciste, une haine justifiée par de pauvres arguments, du type : pour que l’Allemagne existe, pour que l’Allemagne soit grande, pour que l’Allemagne dirige l’Europe, comme elle se croit appelée à le faire, il faut que la France soit détruite. L’obstacle est la France. L’obsession de guerre se cristallise dans un "delenda est Francia" ressassé à toutes les pages. Il faut que la France cesse d’exister. Elle est accusée de tous les maux, coupable de tous les crimes. Elle doit expier ses crimes en retournant au néant. Dans la Nouvelle Revue Française, en 1934, l’écrivain André Suarès, qui vient de lire Mein Kampf, écrit : "Un vomissement de sept cents pages, vingt-neuf mille lignes de haine, d’injures et de bave, un monument d’imposture et de bestialité (…) Dans ce livre, il y a tous les crimes d’Hitler commis cette année et tous ceux qu’il pourra commettre encore (…). Il déclare qu’il a besoin de dix ans pour rendre le peuple allemand capable de faire la guerre et d’exterminer la France (…). Que faut-il de plus que ce livre ? Il confesse les intentions. Tout y est (…). Il serait bon que tous les Français le connaissent et on les empêche de le lire. Dix millions d’Allemands ont appris à y penser, et le savent par cœur". La défaite de juin 1940 et l’occupation qui s’en est suivie ont réalisé ces objectifs au-delà de ce qui était escompté.

Dans ses Mémoires de guerre, volume III Le Salut, 1944-1946, chapitre Désunion, De Gaulle esquisse, dans une synthèse de trois pages, une mémoire de la guerre. Ce que De Gaulle retient des années noires est une France haïe, en ruines, affaiblie, bafouée, humiliée, rabaissée. En 1945, "nul, au-dehors, ne nous conteste plus l’un des tout premiers rôles du monde, écrit De Gaulle. Mais, au-dedans, l’état de la France s’exprime en un bilan de ruines" : immeubles détruits, usines hors d’état de fonctionner, "gares écroulées, voies coupées, ponts sautés, canaux obstrués, ports bouleversés", un million d’hectares hors d’état de produire, quinze millions d’autres hectares aux rendements dérisoires. Aux destructions, s’ajoutent les spoliations. En obligeant les Français à financer l’occupation, "l’ennemi s’est attribué des sommes exorbitantes, grâce auxquelles il a, non seulement entretenu ses armées, mais encore payé de notre argent et expédié en Allemagne des outillages innombrables et des quantités massives de biens de consommation". Le marché noir, les réquisitions, les amendes, les vols qualifiés ont dépouillé la France, et les milliards de journées de travail imposées au seul profit de l’ennemi ont accru le dénuement. Ces destructions s’ajoutent aux ravages encore sensibles de la première guerre mondiale : "En 1939, c’est donc une France très appauvrie et équipée d’une manière vétuste qui était entrée dans la lutte. Et voici qu’elle venait de voir, au cours de la dernière épreuve, s’engloutir une large part de ce qui lui était resté. Maintenant, pour réparer encore une fois ses ruines, elle ne dispose plus que de réserves infimes et d’un crédit terriblement réduit". Les pertes humaines sont dramatiques. "Viennent de mourir, du fait de l’ennemi, 635000 Français, dont 250000 tués en combattant, 160000 tombés sous les bombardements ou massacrés par les occupants, 150000 victimes des sévices des camps de déportation, 75000 décédés comme prisonniers de guerre ou comme requis du travail. En outre, 585000 hommes sont devenus des invalides". Certes, ces pertes sont inférieures à celles qu’ont subies les Allemands et les Russes. Mais, si on les rapporte à la population des divers pays du champ de bataille, elles sont supérieures en proportion à celles des Anglais, des Italiens, des Américains. En qualité, ces pertes sont plus graves encore que ne l’expriment les chiffres, "car c’est dans une jeunesse peu nombreuse que la mort a fauché cette moisson". "En somme, le peuple français, en moyenne le plus vieilli, le seul où, depuis le début du siècle, les décès l’aient constamment emporté sur les naissances et qui, en 1939, n’avait nullement comblé le vide de la précédente hécatombe, vient de subir une très grave amputation de ses rares éléments actifs. Naturellement, ceux qu’il a perdus étaient les plus entreprenants, les plus généreux, les meilleurs".

Voilà ce qui a formé la mémoire des Français jusqu’au milieu des années 1970. En 1945, la France siégeait avec les vainqueurs. Aujourd’hui, elle est reléguée dans le camp des vaincus, quand ce n’est pas avec les bourreaux. Elle a remporté la bataille des armes, mais elle a perdu la guerre de la mémoire. La défaite la renvoie aux jours sombres de la débâcle de juin 1940, comme si la France libre et la résistance n’avaient jamais existé. Pendant trente ans, la mémoire de la France martyre a inclus la mémoire du génocide, l’une se nourrissant de l’autre. A la place de cette mémoire, on nous enjoint de retenir un seul souvenir : Hitler n’a pas fait la guerre à la France ou aux Français, il n’a pas voulu les anéantir, il a fait la guerre aux juifs et aux seuls juifs, les Français étant même à ses côtés. Hitler a été raciste, non pas parce qu’il était convaincu d’appartenir à une race supérieure, mais parce qu’il était antisémite, comme le seraient les Français. Voilà la nouvelle mémoire gravée dans le marbre.

L’excès de mémoire ou hypermnésie n’est jamais neutre. La focalisation de la mémoire sur un seul fait, fût-il le plus horrible, cache autant qu’elle met en lumière. Au lieu d’aviver la mémoire, elle l’ampute. Et surtout, elle nourrit son contraire, ce contre quoi elle existe, à savoir l’amnésie. En effet, alors que le XVIIIe s a été le siècle des Lumières, le XXe a indéniablement été celui des Ténèbres. Outre les deux guerres mondiales, la guerre froide, des conflits en tout genre, il a été le théâtre d’au moins cinq génocides, tous plus horribles les uns que les autres, tous singuliers et exemplaires. Les voici rappelés dans l’ordre chronologique : de 1894 à 1923, et surtout en 1915 et 1916, l’extermination de la moitié du peuple arménien (deux millions d’innocents tués) par les Turcs et les Kurdes ; en 1932 et 1933, l’élimination de plus de six millions d’Ukrainiens par les communistes russes ; de 1942 à 1945, la solution finale ; depuis 1950, l’extermination lente de millions de Tibétains par les communistes chinois ; de 1975 à 1977, l’extermination de près de deux millions de Cambodgiens par les communistes khmers. Ce bilan n’est que partiel. La guerre faite à la mémoire de la France se retourne contre toutes les victimes, même celles de la Shoah, que la nouvelle mémoire, tout idéologique, tend à transformer en bourreaux. C’est la mémoire de la Shoah qui est transformée en champ de bataille. Le champ de bataille est élargi à l’infini : il touche l’esclavage, l’empire français, Napoléon, les croisades, etc. Ceux qui mènent cette guerre ont dit oui à Mao, à Lénine, à Trotski, à Pol Pot, à Castro, à Staline et autres tyrans ; désormais, ils opinent au Hamas ou au djihad, ils aspirent à la destruction d’Israël, qu’ils baptisent d’un méprisant entité sioniste. A la haine de la France et des Français, succède la haine d’Israël et des Juifs.

La France martyre était celle de toutes les victimes, juifs et ceux qui ne l’étaient pas, Français et ceux qui ne l’étaient pas, déportés et civils affamés, héros et gens ordinaires. Cette mémoire détruite, c’est à d’autres que désormais la guerre est faite. Tout souvenir est champ de bataille, puis champ de ruines. La boîte de Pandore est ouverte. Désormais, tout est possible dans l’ordre du pire.

 

 

19 mai 2006

Cas

 

 

 

 

 

Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), définit cas ainsi : "ce qui est advenu ou peut advenir, circonstance, fait, histoire, hypothèse". C’est aussi un terme de jurisprudence, qui signifie "cause", "délit", "crime". D’un homme "en danger pour un crime" ou pour "une mauvaise affaire", on dira que "son cas va mal", que "son cas n’est pas net", que "son cas est véreux", que "son cas est sale". En médecine, c’est une "maladie considérée dans le sujet particulier qui en est affecté", comme dans l’exemple : "il y a eu dans la ville des cas nombreux de choléra".

En un siècle, le sens de ce mot n’a pas évolué. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) répètent les définitions de Littré. Il est un domaine cependant où les emplois de cas se sont étendus et enrichis : c’est la médecine. Non seulement c’est la "maladie considérée dans la personne qui en est atteinte", mais encore c’est parfois "le malade lui-même", comme dans cet extrait de Lourdes de Zola (1894) : "Sœur Hyacinthe entama les cures immédiates et radicales de phtisie (...) que la sainte Vierge guérissait (...) Cent cas, plus extraordinaires les uns que les autres, se pressaient, débordaient. Marguerite Coupel, phtisique depuis trois ans, le sommet des poumons mangés (...) se lève et s’en va, éclatante de santé". De la médecine, le sens déborde sur la psychologie (un cas est une "personne qui se fait remarquer par son caractère, par sa conduite") et sur la sinistre pédagogie : la méthode des cas "dégage des enseignements généraux à partir de l’étude de cas concrets".

Le jeudi 12 février 2004, le quotidien Le Monde a titré une page entière "le cas Dantec". Cas  est en usage en psychiatrie et dans la justice pénale. Un cas est un malade mental dont le destin est de finir interné dans un asile sordide. C’est aussi du gibier de justice expéditive. Qualifié de "cas", Maurice Dantec, écrivain de talent, "réfugié" au Québec, est en fait considéré au mieux comme fou, au pis comme malfaiteur. Des nuages annonciateurs de procès, de mises en cause, d’inculpations sans fondement, de censure immédiate, s’amoncellent au-dessus de sa tête. Alerté par Le Monde, un responsable des éditions Gallimard qui ont publié ses livres déclare que les manuscrits de Dantec seront désormais passés au peigne fin, au peigne très fin, celui qui ne laisse rien passer, surtout pas les idées qui mettent en émoi les vestales de la Vertu. Une nouvelle fois, un écrivain français est soupçonné de propager le crime. Une nouvelle fois, les commissaires du Bien s’arrogent le droit de chasser le Mal de tous les livres. Ils sont à la fois enquêteurs, juges d’instruction, commissaires de police, OPJ, censeurs, juges, substituts du procureur, procureurs, avocat général, etc. Pourquoi se gêner ? Le Monde est coutumier des "cas" : il a persécuté Camus, il va persécuter Dantec. C’est écrit. Tant de plumitifs ont été dressés à révérer les puissants qu’il va s’en trouver des centaines pour relayer les délateurs. Le crime de Dantec est d’annoncer l’apocalypse : c’est le saint Jean du XXIe siècle. Dans "théâtre des opérations" II, 2000-2001, ouvrage dont le titre est Laboratoire de catastrophe généralisée, journal métaphysique et polémique, Dantec ose écrire que l’islam est en guerre ou que l’islam fait la guerre à l’humanité. Il va à contre-courant. La révérence hurle : maladie mentale, islamophobie, racisme et tout le tralala, qu’on l’interne, qu’on lui passe une camisole de force, qu’on extirpe en lui la syphillis, le SIDA, le scorbut, la peste et le choléra, qu’on rétablisse le pilori, qu’il lui soit interdit d’écrire, de publier, de lire, de rire, de respirer, etc.

Jadis, on jugeait les livres au pifomètre. Le Monde a institué le baromètre, mais un baromètre négatif, qu’il faut lire à l’envers ou dont il faut intervertir les pôles afin que soient rétablies une échelle de valeurs.

 

 

18 mai 2006

Haine de soi

 

 

 

Il semble que l’expression haine de soi appartienne en propre à la langue moderne. On comprend aisément pourquoi. Il ne serait jamais venu au cœur d’un Français du XVIIIe siècle, fût-il englué dans les pires malheurs, de souhaiter la mort de ses semblables, de voir disparaître le pays de son père – sa patrie -, ou que soit effacé tout ce dont il avait hérité : croyances, valeurs, attitudes. Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française (édition de 1762) établissent que la haine porte sur divers objets, lesquels peuvent être quelqu’un, le prochain, le public, le vice, un ennemi, le péché, le mensonge, la flatterie, mais elle ne porte jamais sur soi. Transitive, elle trouve sa cible hors d’elle. Elle n’est jamais auto-référentielle. Les dictionnaires consultés attestent l’existence de haines nationales, d’une haine d’abomination, d’une haine réciproque, de la haine du changement, du monde, du péché, de la vie, des tyrans, etc. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994, 16 volumes, plusieurs milliers de pages, textes dépouillés par l’informatique), il n’est pas relevé d’occurrence de haine de soi. De tous les auteurs de dictionnaires consultés, seul Littré cite, dans le Dictionnaire de la Langue française, une phrase comprenant l’expression haine de soi. Elle est employée par l’orateur sacré Massillon (1663-1742), complètement oublié de nos jours, bien qu’il eût prononcé l’oraison funèbre de Louis XIV et qu’il eût été élu à l’Académie française : "Cette vie de foi, de violence, de renoncement, de haine de soi-même, qui fait comme le fonds de la pénitence et de la piété chrétienne, ils ne la connaissent pas". C’est la seule attestation ancienne de cette expression.

De nos jours, Google recense un million sept cent mille références, textes, articles, ouvrages, etc. dans lesquels haine de soi est employé. Un ouvrage publié en 1930 en a fait la fortune : c’est Der Judische Selbsthasse de Theodor Lessing. Le titre est généralement traduit en français par "la haine de soi juive". Depuis 1930, les mots haine de soi ont été repris et commentés dans toutes les langues du monde. Mieux même, la haine de soi est devenue un concept auquel on recourt afin d’expliquer des faits historiques, des attitudes humaines, des comportements nationales. En 2000, les Editions Complexe de Bruxelles ont publié un ouvrage collectif dirigé par Mme Benbassa et M. Attias, La haine de soi. Difficiles identités. D’après ce titre, la haine de soi est un indice des difficultés qu’éprouvent de plus en plus d’individus ou de groupes d’individus à assumer des identités collectives, nationales, religieuses, culturelles. L’expression jouit d’une faveur si vive que des synonymes ou équivalents se sont multipliés, tels auto-détestation, ethnomasochisme, auto-flagellation, auto-dénigrement. Le mot allemand selbsthasse aurait dû être traduit par "auto-haine", comme on dit auto-détestation. Dans ce mot, comme dans la traduction en français, la difficulté ne tient pas au nom haine dont le sens est clair. C’est le sentiment d’antipathie contre quelqu’un et qui conduit à souhaiter l’abaissement ou la mort de celui sur qui la haine porte. Comme chacun en a fait l’expérience, pour l’avoir éprouvée ou pour en avoir été la cible, le mot et la chose qu’il désigne sont clairs. La difficulté tient au pronom soi qui désigne une personne déterminée ou non. Dans "contrôle de soi", "maîtrise de soi", "confiance en soi", "amour de soi", "don de soi", etc., soi désigne le sujet du verbe. Il arrive que soi ne soit pas déterminé : auquel cas, il équivaut à chacun, on, tous, à un groupe dans lequel le sujet (celui qui éprouve la haine) ne s’inclut pas. Dans la haine de soi, le soi désigne-t-il celui qui hait ? Soi est-il à la fois l’agent et le patient ? La haine de soi est-elle l’antipathie que celui qui parle ou écrit se voue à lui-même, au point de souhaiter sa propre mort ?

Il semble qu’il en aille ainsi dans la citation que Littré fait de Massillon. "Cette vie (...) de haine de soi-même, qui fait comme le fonds de la pénitence et de la piété chrétienne". La "haine de soi" est la haine qu’un chrétien voue à lui-même, parce qu’il se sent faible ou incapable d’imiter le Christ. Le croyant exemplaire est capable de tout sacrifier à sa foi. Il n’aime que Dieu, le sentiment qu’il éprouve est très violent, il renonce à lui-même, il se hait. Un autre penseur chrétien, du XIXe siècle, Frédéric Ozanam, conteste que la haine de soi appartienne au christianisme : "Or, comme l'amour ne saurait cesser de tendre à la conservation de l'être en qui il réside, nul ne peut se haïr soi-même" (1838).

A l’époque moderne, tout est différent. La haine de soi ne porte pas sur soi. Celui qui parle ou qui écrit ne se hait pas, au point de souhaiter sa propre mort. Selon Theodor Lessing, qui a inventé le concept, la Selbsthasse est la haine que les Allemands d’origine juive et qu’on disait assimilés vouaient au judaïsme, à la judéité, à l’être juif, à leurs coreligionnaires qui étaient restés fidèles à la culture juive. A proprement parler, ces juifs assimilés ne se haïssaient pas eux-mêmes, ils haïssaient leurs semblables. La Selbsthasse est en réalité la bonne et vieille haine d’autrui. C’est ce sentiment qui porte à vouloir la mort ou le malheur de ses semblables, de ses voisins, de sa famille, de ses anciens amis. Les haineux sont en réalité énamourés d’eux-mêmes. Ils se font d’eux-mêmes une très haute idée. Ils ont une excellente opinion de ce qu’ils sont ou de ce qu’ils font. Drieu La Rochelle, dont on a expliqué la dérive idéologique et morale par la haine de soi, avait une très bonne opinion de lui. Sartre ne se haïssait pas : "l’enfer, c’est les autres", disait-il volontiers.

La haine de soi – c’est-à-dire la haine d’autrui ou la haine tout court – choisit ses cibles parmi les plus hautes réalités de la France : la culture, le passé, les valeurs judéo-chrétiennes, le peuple et ce qu’il représente. Derrida, BH Lévy, Wieviorka, Bourdieu, Touraine, etc. vouent à leur petite personne un amour immodéré. Ils ont de la morgue, ils sont hautains, ils se guindent sur le piédestal de la bonne conscience. Ils sont énamourés d’eux-mêmes, mais ils ressentent vis-à-vis de leurs compatriotes, surtout si ceux-ci sont de pauvres prolétaires, une haine sans borne. Pour BH Lévy, ce qui relève de l’idéologie française est fasciste. Pour Derrida, ce qui est occidental est voué à une salutaire déconstruction. Pour Wieviorka, ce qui est français est raciste. Pour Bourdieu, ce qui est culture n’a aucune valeur. Pour Touraine, ce qui n’est pas mouvement social n’est rien. Le présent et le passé, les hommes et les choses, tout est couvert de haine noire, car il faut faire honte aux Français, qu’ils oublient qui ils sont, qu’ils se détachent de la France, dont le destin est d’être jetée dans les poubelles de l’histoire. Les générations Nouvel Obs, Monde, Libération, Jospin, Lang, Sollers, Catherine M, Mme Angot, Bourdieu, etc. affichent leur supériorité distinguée sur les générations laborieuses, modestes, humbles qui les ont précédées. Leur supériorité est absolue, elle n’est pas relative. Nos ancêtres et le peuple sont inférieurs en tout à ces belles âmes. Le progressisme a changé de nature. Du social, il a basculé dans la métaphysique. Nos ancêtres se seraient crus (du moins ils en sont accusés) supérieurs aux noirs, aux arabes, aux Indiens. Désormais, les belles âmes s’arrogent cette supériorité et ils assignent à ceux qu’ils haïssent la position inférieure du primitif. Entre eux et le peuple, ils creusent un abîme. Plus il est veule, stupide, bas, ignoble, immonde, laid, et tout ce qu’on voudra d’autre, plus, en comparaison, ils paraîtront hauts, beaux, courageux, intelligents, lucides, vertueux, vigilants. Ils ne rabaissent que pour mieux se guinder. Ils n’avilissent que pour rehausser le piédestal où ils montent. Ils n’accusent nos ancêtres d’avoir collaboré que pour se grimer du fard des résistants. Ils n’ont aucune dette envers eux. Ils sont d’un autre sang.

 

 

 

 

 

15 mai 2006

Allah akbar

 

 

 

 

 

Le mot akbar est la forme que prend l’adjectif kebir quand il est mis au degré comparatif : kebir signifie "grand", akbar "plus grand". Dans la phrase "ana akbar menak" (en français : je suis plus grand que toi), deux individus, je et tu, se comparent. La comparaison est relative : elle porte sur la taille. Dans ce cas, akbar est suivi d’un complément introduit par préposition men et qui désigne le second individu, ak (tu). Dans Allah akbar, akbar n’est pas suivi de complément. Ce n’est pas un comparatif, puisqu’il n’y a qu’une seule réalité nommée, mais ce que l’on nomme en grammaire un superlatif absolu. Allah ne peut être mis en relation avec quoi que ce soit d’autre, il est incomparable. De fait, la phrase devrait être traduite, non par "Dieu est grand", ni "Allah est grand", mais par "Allah est le plus grand". Mais le plus grand de quoi ou par rapport à quoi ? Aux hommes ? Pas seulement. Ce qui est sous-entendu ou implicite, c’est qu’il est le plus "grand" de tous les dieux, tous tant qu’ils sont. Parce qu’il est absolu, irréductible à tout autre, sans pareil, Allah est le seul qui mérite le qualificatif akbar. Ce qui est affirmé haut et fort, c’est la supériorité d’Allah. Aucun autre dieu, qu’il soit unique et qu’il se nomme Jéhovah, Yahvé, le Christ, ou qu’il soit un parmi d’autres et qu’il se nomme Mithra, Zeus, Cérès, etc. ne peut lui être comparé, ni opposé. On comprend dès lors pourquoi Allah akbar est le cri de ralliement de tous ceux qui veulent que l’islam domine le monde. C’est leur Deutschland über alles.