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14 mai 2006

Intellectuels

 

 

 

 

C’est après 1896 que l’emploi d’intellectuel comme nom s’est généralisé en français. A l’origine et aujourd’hui encore, intellectuel est un adjectif. Les facultés ou les capacités, le quotient, un domaine sont intellectuels, quand ils sont relatifs à l’intelligence ou, comme on dit parfois, à l’intellect – c’est-à-dire à la faculté de comprendre. Dans son Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré ne relève pas d’emploi de nom : uniquement des adjectifs. Le sens en est "qui appartient à l’intellect" et "spirituel", par opposition à "matériel". Ainsi, Descartes "prépare les esprits des lecteurs à considérer les choses intellectuelles, et à les distinguer des corporelles", tandis que Littré illustre le sens de "spirituel" par cette phrase de son cru : "l’âme est une substance intellectuelle".

Quand intellectuel est un nom, il désigne des êtres humains. Il est attesté pour la première fois dans les Mémoires de Saint-Simon (XVIIe-XVIIIes.) et dans le Journal d’Amiel (1866) pour désigner une personne "qui, par goût ou par profession, se consacre principalement aux activités de l’esprit". C’est au cours de l’affaire Dreyfus (1894-1905) que ce nom a servi à désigner les professeurs, les avocats, les écrivains, etc. qui étaient persuadés de l’innocence du capitaine Alfred Dreyfus. D’abord, ce fut un terme de mépris par lequel les journalistes, écrivains, hommes politiques convaincus à tort de la culpabilité de Dreyfus ont nommé, sinon par mépris, du moins par condescendance, leurs semblables, clercs ou lettrés, qui prenaient la défense de Dreyfus. Parmi ces dreyfusards, il y avait Charles Péguy et Emile Zola, etc. Ce nom méprisant a été retourné pour devenir une source de fierté. De négatif, il est devenu positif, brandi comme une oriflamme, assumé par des hommes intelligents, cultivés, fiers de l’identité à laquelle leurs adversaires les assignaient.

Les intellectuels assurent qu’ils ont un credo, des valeurs, une déontologie ou un paradigme moral et politique. Ils disent - ils sont censés dire ou ils disent qu’ils disent - le Vrai, le Bien, le Juste, le Droit. En cela, ils sont ou ils prétendent être les héritiers des Lumières. Ils se chargent d’une mission, non pas au nom d’une Eglise ou d’un dogme, mais de la haute idée qu’ils se font d’eux-mêmes. Ils sont les gardiens d’un temple où fleurissent en même temps le savoir, la pensée et la littérature. En eux convergent deux traditions : le prophète et le militant, à la fois Hugo ou Rimbaud et Voltaire, le voyant à la manière de Hugo qui montre la voie à suivre et l’écrivain engagé qui combat la bêtise, le pouvoir, l’intolérance. Julliard et Winock, auteurs d’un Dictionnaire des intellectuels, les définissent comme des savants, des chercheurs, des universitaires qui se mêlent de ce qui ne les regarde pas, en sortant du domaine dont ils sont spécialistes pour prendre parti ou dire leur opinion, non sur l’adduction d’eau ou le ramassage des ordures ménagères dans la commune où ils possèdent une résidence secondaire, mais sur le monde, lointain de préférence, l’Ouzbékistan, la Bosnie, Israël, la dernière guerre, la Chine et les forces occultes qui font que le monde est ce qu’il est et qui le conduisent là où il doit aller.

C’est aussi en 1896 que les intellectuels, après avoir accepté de défendre un capitaine accusé d’un crime qu’il n’avait pas commis, ont refusé de protester contre le premier génocide (on disait alors massacre de masse) de deux cent mille Arméniens dans la partie occidentale de l’empire ottoman. Au moment où les intellectuels émergent comme défenseurs du Droit, ils trahissent les principes qui les font être. Cette duplicité se vérifie tout au long du XXe siècle. Là est le problème. Les intellectuels sont rompus à la rhétorique. Il leur faut une cause à défendre dans un prétoire fermé. Ils excellent dans la plaidoirie. Ils sont persuadés que la parole, quand elle réfère à des faits avérés, peut dévoiler la vérité. Leur modèle, c’est Cicéron ou Démosthène, Clémenceau ou Badinter. Hors du tribunal, qu’il soit palais de justice, tribunal de l’histoire ou de la rue, la terra est incognita. Dreyfus a été réhabilité, mais les deux cent mille Arméniens égorgés n’ont pas été ressuscités. Il est aisé de démontrer qu’un dossier est faux ou trafiqué. C’est à la portée de n’importe quel expert. Mais penser le Mal et s’y opposer est tout autre chose. Le verbiage, la rhétorique, les tics d’écriture, la connaissance du latin, du grec, de l’allemand, les citations de Wittgenstein ou de Heidegger ne sont pas des armes, mais des postures. Le Mal s’en amuse.

 

 

13 mai 2006

Acteurs sociaux

 

 

 

Acteurs sociaux ou militants ?  

 

Le nom et adjectif militant est la forme de participe présent du verbe militer, emprunté au latin militare qui signifie "être soldat, faire son service militaire". Le mot a une origine guerrière et il est issu de la théologie, puisque, longtemps, l’adjectif militant a qualifié l’Eglise qui combat ou qui lutte ou les membres de la milice du Christ. Il célèbre la sainte alliance du sabre et du goupillon. On comprend dès lors que le sociologue Touraine, qui est, après Bourdieu, le second grand faux langagier de France (il y a des faux langagiers comme il y avait jadis des faux-sauniers ou comme il y a encore des faux-monnayeurs), ait renoncé à ce militant, d’autant plus que le paradis forgé par ces militants tient plus de l’enfer de Dante que du jardin d’Eden promis. Militant a été remplacé par acteur social. Le théâtre ou le cinéma, c’est plus reluisant que l’armée ou l’Eglise.

Il ne faudrait pas croire que la lente substitution d’acteur à militant soit récente, bien qu’elle provienne de sociologues qui sont, comme chacun sait, des phares de la pensée. Elle est le fait d’un grand maître de l’éloquence de chaire, comme l’on dit parfois dans les vieux manuels, complètement oublié aujourd’hui, mais jadis aussi célèbre que Bossuet ou Bourdaloue, et dont l’œuvre complète occupe quinze volumes. Il a prononcé l’oraison funèbre de Louis XIV et il a été élu en 1718 à l’Académie française, sans que son élection soit due à son oraison. Ce prédicateur sacré se nomme Massillon (1663-1742). Voici ce qu’il écrit dans "La fuite du monde" : "L’apôtre en vain les avertit que ceux qui sont entrés dans la milice de Jésus-Christ ne doivent plus se livrer aux embarras du siècle ; ils en sont les principaux acteurs ; on les voit à la tête des intrigues". "Ceux qui sont entrés dans la milice de Jésus-Christ" sont des membres de l’Eglise militante ou militants dans le sens théologique de ce terme : ils combattent pour le salut. Ce qui leur est reproché, c’est de ne plus avoir pour objectif unique le salut, mais d’intriguer dans le "siècle" (on dirait aujourd’hui dans la société) – et d’être devenus des acteurs sociaux. Il n’est rien de plus convenu que de baptiser acteurs des militants.

 

Au théâtre, au cinéma, à la télévision, un acteur est "celui ou celle dont la profession est d’interpréter un personnage dans une pièce de théâtre ou à l’écran". Acteur a aussi un sens figuré ancien. C’est, en parlant d’une personne, "celui qui joue un rôle important" dans un événement, "celui qui prend une part active" à une affaire. Le mot a pour contraire spectateur et pour synonyme protagoniste. Il est attesté avant 1630. Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens figuré d’acteur est glosé ainsi : "il se dit figurément de celui qui a part dans la conduite, dans l’exécution d’une affaire" et il est illustré par "il a été un des principaux acteurs dans cette négociation". Littré fait de ce sens figuré le premier sens du mot acteur.

Si Touraine et consorts ont baptisé acteurs sociaux les militants politiques et syndicaux, ce n’est pas par fidélité à l’orateur sacré Massillon. Les militants sont supposés plus bornés que des ânes à œillères, intolérants, veules, entièrement soumis à quelques chefs cupides, haineux, etc. Ils font la guerre à leurs voisins, ils prennent chaque jour le sentier de la guerre, armés de pied en cap. Pour occulter ce discrédit, il fallait les rebaptiser. Quand on ne peut pas changer les choses ou les hommes, on change les mots : les militants retrouvent leur pucelage. Les voilà comme neufs. Les gogos gobent tout. Le tour est joué. Acteur fait cinéma, théâtre, art, représentation, vie de bohème, etc. : c’est mieux que militant qui fait service militaire obligatoire ou guerre civile, etc. Ce qui a été déterminant dans le choix du mot acteur plutôt que comédien ou actant ou meneur, etc. c’est l’étymologie. Il est emprunté au latin actor dont le sens est "qui agit". Les acteurs sociaux sont censés agir. Où ? Dans la société bien sûr. Sinon, ils ne seraient pas sociaux. Dans quel but ? Rien n’est dit du but poursuivi : "changer la vie", comme ce fut dit ou "changer de vie" ? Ne plus rouler en R5, mais en BMW ? Les agissements risquent d’être autotéliques : l’agissement pour l’agissement, bouger pour bouger, remuer pour donner l’illusion que l’on n’est pas mort, l'agitation sans autre but qu'elle-même. Un historien et homme politique du XIXe s a compris que le concept d’acteur social pouvait être un masque : c’est François Guizot. Voici ce qu’il écrit en 1828 (Histoire générale de la civilisation en Europe) : "En France, au dix-huitième siècle, vous voyez l’esprit humain s’exercer sur toutes choses, sur les idées qui, se rattachant aux intérêts réels de la vie, devaient avoir sur les faits la plus prompte et la plus puissante influence. Et cependant les meneurs, les acteurs de ces grands débats restent étrangers à toute espèce d’activité pratique, purs spéculateurs qui observent, jugent et parlent sans jamais intervenir dans les événements".

 

 

09 mai 2006

Militant

 

 

 

 

 

 

La consultation des dictionnaires est une source inépuisable d’enseignements.

Dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré, seconde moitié du XIXe siècle), l’adjectif militant est défini comme un "terme de théologie". Il signifie "qui appartient à la milice de Jésus-Christ". "L’Église militante, précise Littré, est l’assemblée des fidèles sur la terre, par opposition à l’Église triomphante (les saints, les bienheureux), et à l’Église souffrante (les âmes du purgatoire)". Certes, ce sens est désuet. "Aujourd’hui, écrit Littré, militant se dit dans un sens tout laïque, pour luttant, combattant, agressif". Ne sont relevés que des emplois d’adjectif ("caractère militant", "disposition, attitude militante", "politique militante"), le nom ("un militant") étant attesté en 1848 seulement.

Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), les deux sens, religieux et laïque, sont relevés. Dans la religion catholique, militant, employé comme adjectif, qualifie le croyant "qui passe sa vie terrestre à lutter contre les tentations du monde pour respecter les préceptes de l’Évangile". Ainsi Chateaubriand écrit (Le Génie du christianisme, 1803) : "Le fidèle toujours militant dans la vie, toujours aux prises avec l’ennemi, est traité par la religion dans sa défaite, comme ces généraux vaincus, que le Sénat romain recevait en triomphe, par la seule raison qu’ils n’avoient pas désespéré du salut final". Le sens religieux de "qui combat, qui lutte" est très ancien, bien que le mot ne soit pas relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762. Il est attesté aux alentours de 1370 dans le fragment "en l’eglise militant". Le sens dit moderne, à savoir "qui a une attitude combattante pour faire triompher une cause", est relativement récent en français : il est attesté pour la première fois en 1832 seulement dans la Correspondance de Lamartine, c’est-à-dire à une époque où l’obsession du salut céleste est remplacée peu à peu par un objectif qui est jugé, peut-être à tort, plus facile à atteindre : établir le bonheur ici-bas. On pense naïvement que l’esprit militant n’anime que les déshérités ou les "damnés de la terre". Il n’en est rien. Dans les années 1930, Paul Nizan, qui fut un léniniste enragé, n’hésite pas à renverser le mot pour l’appliquer aux nantis : "Aucune thèse de doctorat n’a encore exprimé la lutte de classes que la bourgeoisie militante mène, la nécessité de l’esclavage industriel, la haine, la peur et la colère que le prolétariat inspire à la bourgeoisie". L’Eglise militante est morte ; la "bourgeoisie militante" y succède. Sans doute Nizan connaissait le premier sens de militant. Il est vrai qu’il écrit un pamphlet contre les clercs, savants, universitaires qu’il nomme Les Chiens de garde (de la grande propriété bourgeoise).

Dire d’un adhérent du PC ou de la LCR ou de LO qu’il est un militant, c’est reprendre à la fin du XXe siècle le vocabulaire des théologiens du XIVe s : quel saut en arrière ! Voilà qui ouvre des perspectives insoupçonnées à la compréhension du monde. Si l’on se fonde sur les deux dates de 1832 et 1848 (1832 : première attestation du sens moderne de militant ; 1848 : première attestation du nom militant), l’une et l’autre étant concomitantes de révolutions, on peut penser que la politique s’est peu à peu substituée en France et en Europe à la religion, alors que, dans d’autres régions du monde, la politique est restée ce qu’elle a toujours été : de la religion. Quoi qu’il en soit, l’évolution sémantique de militant illustre de façon exemplaire cette substitution.

 

 

08 mai 2006

Association

 

 

Associer, association, associateur

 

 

Depuis les plus lointaines origines de la langue française, le nom association a un sens clair et sans ambiguïté. La première attestation date de 1408. C’est le "fait d’être associé, d’être uni à quelqu’un". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française, le définit comme la "réunion de plusieurs personnes pour un but commun". Il existe des associations religieuses, commerciales, littéraires ; les ouvriers forment des associations pour se secourir ou pour améliorer leur sort ; même les malfaiteurs se réunissent pour réaliser des objectifs communs. Bien entendu, le mot s’est étendu par figure à d’autres réalités que les personnes : les mots et les idées peuvent être associés. Le verbe associer sert de base pour former de nouveaux mots : association, associatif, associationnisme, associé.

Depuis quelques années, il est entré dans la langue française un nouveau dérivé du verbe associer, qui n’est pas encore relevé dans les dictionnaires. Ce néologisme est associateur. En même temps que ce nom a été introduit en français, association et associer, dont associateur dérive, se sont chargés d’un nouveau sens.

Ce nouveau sens et ce nouveau mot viennent du Coran, plus exactement des traductions françaises de ce livre. Associateurs est le nom par lequel sont désignés les disciples du Christ. C’est un nom méprisant, haineux ou péjoratif. Les chrétiens sont dits ainsi, parce que, dans la Trinité, ils associent à Dieu, qui, dans le monothéisme pur et dur, est unique, d’autres entités, qui, selon Mahomet (mais il est le seul à en décider ainsi), ne méritent pas d’être divinisées ou d’être "associées" à Allah, à savoir un homme : le Christ, et un principe dont on ne sait s’il est un être humain ou s’il est un simple souffle : le Saint Esprit. Ainsi, il est dit dans le verset 73 de la sourate V : "Ce sont certes des mécréants ceux qui disent : "En vérité, Allah est le troisième de trois". Alors qu’il n’y a de divinité qu’Une Divinité Unique !" ; ou dans le verset 72 : "Ce sont, certes, des mécréants ceux qui disent : "En vérité, Allah, c’est le Messie, fils de Marie". Alors que le Messie (le Christ) a dit : "O enfants d’Israël, adorez Allah (non pas Allah, mais Dieu), mon Seigneur et votre Seigneur". Quiconque associe à Allah (d’autres divinités) Allah lui interdit le Paradis ; et son refuge sera le Feu. Et pour les injustes, pas de secoureurs !"

Bien entendu, le sort promis aux associateurs, c’est la mort : ainsi, entre autres versets, dans le verset 73 de la sourate V : "Et s’ils ne cessent de le dire (associer à Allah d’autres dieux ou qu’Allah, c’est le fils de Marie), certes, un châtiment douloureux touchera les mécréants d’entre eux" ; ou dans le verset 77 de la même sourate : "Dis : "ô gens du Livre, n’exagérez pas en votre religion, s’opposant à la vérité. Ne suivez pas les passions des gens qui se sont égarés avant cela, qui ont égaré beaucoup de monde et qui se sont égarés du chemin droit". Le verset 39 de la sourate VIII est explicite : "Et combattez-les (les mécréants) jusqu’à ce qu’il ne subsiste plus d’association, et que la religion soit entièrement à Allah". Le début de la sourate IX ne laisse subsister aucun doute pour ce qui est du sort réservé aux associateurs. Verset 1 : "Désaveu de la part d’Allah et de Son messager à l’égard des associateurs avec qui vous avez conclu un pacte". Verset 3 : "Et proclamation aux gens, de la part d’Allah et de Son messager, au jour du Grand Pèlerinage, qu’Allah et Son messager, désavouent les associateurs. Si vous vous repentez, ce sera mieux pour vous. Mais si vous vous détournez, sachez que vous ne réduirez pas Allah à l'impuissance. Et annonce un châtiment douloureux à ceux qui ne croient pas". Verset 5 : "Après que les mois sacrés expirent, tuez les associateurs où que vous les trouviez. Capturez-les, assiégez-les et guettez-les dans toute embuscade. Si ensuite ils se repentent, accomplissent la Salat et acquittent la Zakat, alors laissez-leur la voie libre". Verset 14 : "Combattez-les. Allah, par vos mains, les châtiera, les couvrira d’ignominie, vous donnera la victoire sur eux".

C’est sans doute ainsi, comme disent les bien pensants et les experts en manipulations verbales, que la langue française s’enrichit de "différences" "brassées" "ailleurs", même si c’est pour inciter au crime ou promettre à autrui les pires avanies.


07 mai 2006

Consommation culturelle

 

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), consommation est relevé avec le sens "d’accomplissement". Un ouvrage et une affaire sont consommés quand ils sont achevés ou arrivés à perfection ou parfaits, c’est-à-dire faits jusqu’au bout. Il en est ainsi de la "consommation des prophéties" (elles sont accomplies ou réalisées), de la "consommation des siècles" (les siècles sont achevés : c’est la fin du monde), ou de la consommation du mariage (le mariage est accompli par l’union des époux). Dans le Dictionnaire de la langue française, Littré relève ce même sens, que le Trésor de la Langue française (1972-1994) juge littéraire : autrement dit, le mot n’est plus attesté que dans la littérature. Ce sens est ancien : il apparaît en 1120 dans le Psautier d'Oxford : "état de ce qui est mené à son accomplissement, à sa perfection". Il est conforme au sens du latin consummatio "accomplissement, achèvement, perfection", que les chrétiens ont entendu comme "fin du monde" et "achèvement des temps".

Le sens moderne, celui qui nous est familier, est plus récent. Il est attesté en 1580 dans un ouvrage de Bernard Palissy, qui est célèbre dans l’histoire de France pour avoir brûlé dans ses fours des quantités de meubles pour fabriquer de la céramique. Palissy parle d’ailleurs de "consommation de bois". Le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 relève le sens de "grand usage qui se fait de certaines choses, de certaines denrées", comme la "grande consommation de bois, de blés, de sel" ou dans "on fait payer le droit de consommation des vins en ce pays-là" et "il se fait une grande consommation de fourrages". Littré donne à consommation le sens de "emploi avec destruction", comme dans "faire une grande consommation de bois, d’eau, de sel" ou dans "cette guerre a fait une cruelle consommation d’hommes". Le bois est consommé, c’est-à-dire détruit pour produire de la chaleur ou de l’énergie. En économie politique, c’est "l’action de détruire l’utilité d’un produit" ou, selon les auteurs du Trésor de la Langue française, "l’action d’amener une chose à perdre sa valeur économique par l’usage qu’on en fait pour la satisfaction de besoins personnels ou collectifs". Jean-Baptiste Say écrit : "la consommation n’est pas une destruction de matière, mais une destruction d’utilité". Le mot est aussi défini comme la "destruction de biens ou produits alimentaires pour la nutrition des hommes ou des animaux".

Pierre Bourdieu, qui exerça au Collège de France, est l’un des plus actifs forgerons de la nouvelle langue française. Quelque sujet qu’il aborde, il déforme le sens des mots pour démontrer la justesse de ses thèses. C’est un propagandiste enragé. Il étend la consommation à la culture : "parler de consommation culturelle, écrit-il, c’est dire qu’il y a une économie des biens culturels, mais que cette économie a une logique spécifique (…)". Le seul à parler de consommation culturelle est Bourdieu lui-même. Sur ce sujet, il est intarissable et, comme ses disciples ont été dressés à répéter son langage, même frelaté, les mots consommation culturelle sont devenus d’usage courant dans les sciences sociales. Pourtant, ni Bourdieu, ni ses disciples ne définissent ce qu’est "consommer la culture". Je croque du chocolat. Quand la plaque a été mangée, il n’en reste rien. Le chocolat a été consommé. Je fais le plein d’essence. Au bout de 500 Km, le réservoir est vide : toute l’essence a été consommée, c’est-à-dire détruite pour se transformer en énergie. Je lis un livre. Arrivé à la dernière page, le livre n’a été ni mangé, ni brûlé : il est toujours là, devant moi. Il n’y a pas eu de destruction, la lecture n’est pas une ingestion. Même l’utilité du livre n’a pas été détruite. Il peut être lu par d’autres que moi. Je me rends au Louvre. Quand j’en sors, La Joconde, que j’ai admirée, est toujours à sa place. Le tableau n’a été ni consommé, ni brûlé, ni mangé, ni dévoré – sauf des yeux. Autrement dit, ni la lecture, ni la contemplation d’un tableau, ni l’audition d’une symphonie dans une salle de concert, etc. ne sont de la consommation. Elles ne détruisent pas l’œuvre lue, regardée, écoutée, ni même son utilité. "Parler de consommation culturelle", comme le font Bourdieu and C°, c’est user de mots faux, inadéquats, impropres, mal ajustés, trompeurs, c’est disqualifier la culture en la réduisant à une destruction de symboles, c’est fourvoyer les étudiants et les lecteurs dans le leurre. "C’est qu’il y a une économie des biens culturels, mais cette économie a une logique spécifique", écrit Bourdieu. L’imprimerie, l’édition de livres et de disques, l’organisation de concerts sont des activités économiques, au sens où, pour s’exercer, elles nécessitent du travail et du capital (ça coûte cher, il faut payer le papier, les salaires, louer les salles), mais les œuvres - Le Misanthrope ou Les Leçons de ténèbres de Couperin ou La Joconde – ne sont pas des biens économiques. Le Misanthrope - l’œuvre, non le livre - ne se vend pas, non plus que les Leçons de ténèbres ou que La Joconde. Ce ne sont pas des biens, comme le sont une maison, un vignoble, une terre à blé. Ils n’appartiennent à personne, ils sont à la libre disposition de tous. N’importe qui peut copier Le Misanthrope et le garder chez soi, ou même peut acquérir chez un bouquiniste une édition scolaire à cinq centimes ou se la faire donner. Dire d’œuvres qu’elles sont des biens, c’est parler pour ne rien dire ou c’est, en usant de mots frelatés, se condamner à ne jamais rien dire de sensé de la réalité.

Certes, l’économie en question, précise Bourdieu, a une "logique spécifique" : autrement dit, cette économie n’a rien en commun avec l’économie. Pourquoi parler d’économie alors ? C’est que Monsieur Bourdieu a de la vanité et de la prétention : il se prend pour Marx, Karl Marx, l’auteur du Capital et du Manifeste du Parti communiste. Il marche sur les brisées de Marx, il écrit lui aussi son Capital, mais le Capital culturel. C’est un petit Marx ou un Marx au petit pied ou au pied levé. Pour singer Marx, il faut de l’économie. Alors il en met, partout, même là où il n’y en a pas, surtout là où il n’y en a pas, pour rabaisser la culture et l’art, qu’il n’aime guère, au niveau de la fabrication, distribution et vente de chaussures, de voitures ou de berlingots.

 

 

05 mai 2006

Norme

 

 

 

Norme, normatif

 

 

Ces deux mots, le second dérivé du premier, semblent familiers, comme s’ils faisaient partie depuis des siècles de la langue française. En réalité, il n’en est rien : ce sont des mots modernes. Ils ne sont pas relevés dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762). Dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré), norme est relevé et défini en une seule courte phrase : ce mot "se dit pour règle, loi, d’après laquelle on doit se diriger". Littré précise que norme s’emploie "quelquefois" : l’emploi en est rare et limité. Littré relève un seul exemple, chez Coquillart, au XVe s. : "Sans règle ni sans norme". Le mot est emprunté au latin norma, qui signifie au sens propre "équerre" et, au sens figuré, "règle", "modèle". C’est dans le dictionnaire de Littré, en 1868, que l’adjectif normatif est attesté pour la première fois. Le sens de ce "terme didactique" est "qui a force de règle". L’exemple qui l’illustre semble issu d’une autre époque, éloignée dans le temps, totalement révolue, où l’on parlait "d’écrits apostoliques" et où l’Eglise avait "une autorité" : "les écrits apostoliques ont une autorité normative dans l’Église".

A l’opposé et contrairement à leur rareté jusqu’à la fin du XIXe siècle, on ne compte plus les emplois de normatif et de norme en français moderne, surtout dans le jargon des sciences sociales et humaines ou dans celui des techniques. Le Trésor de la Langue française établit que les deux sens courants de norme, à savoir "état habituel, régulier" et "données, mesures", sont respectivement attestés en 1867 et 1932. Dans l’industrie, c’est, quand normes est au pluriel, "l’ensemble de données (mesures, caractéristiques, qualités, formules de composition) définissant un matériau, un produit, un objet ou un procédé permettant de rendre la production (d’un matériau), la mise en œuvre (d’un procédé) plus simple, plus efficace, rationnelle ou économique, et de servir ainsi de référence pour résoudre les problèmes répétitifs". Ainsi on a des normes homologuées , normes officielles , normes françaises, normes internationales, normes techniques, normes de construction, normes d’équipement, normes de fabrication, normes d’insonorisation, normes anti-pollution, normes en vigueur, appareil, objet conforme aux normes. Une citation illustre l’emploi étendu de norme dans ce sens : "Au stade de la production du bois (…), il existe un nombre relativement important de normes françaises, notamment pour les produits demi finis, les parquets, les menuiseries en bois, l’ameublement et les emballages, mais ces normes ne sont pas obligatoires et elles sont souvent ignorées". Chacun a entendu parler de normes NF, AFNOR, UE, etc. sans connaître ce à quoi elles obligeaient les fabricants. En économie, dans la distribution, dans la production, dans la consommation, les normes sont jugées bonnes, nécessaires, utiles. Il est même exigé de plus en plus de normes et des normes de plus en plus strictes ou sévères ou contraignantes. Ce sont des normes réelles, définies avec précision, administratives. Il est même prévu des sanctions pour ceux qui, agriculteurs, commerçants, producteurs de volailles, éleveurs, industriels, importateurs, exportateurs, fabricants de jouets, etc. ne respecteraient pas les normes.

Il existe d’autres normes que ces mesures ou données. C’est "l’état habituel ou régulier" de quelque chose. Le sens est précisé dans le Trésor de la Langue française : "Par référence à un "type idéal", la norme prescrit ce qui doit être en se basant sur des jugements de valeur". C’est "la règle, le principe auquel on doit se référer pour juger ou agir". Ces normes, qui touchent les mœurs ou la langue ou l’art, sont symboliques, dans la mesure où elles ne sont pas enregistrées dans les recueils de règlements et où il n’est pas prévu d'en sanctionner les infractions. Or ce sont justement ces normes légères et peu contraignantes qui sont vouées aux gémonies. Elles n’engagent à rien, pourtant il faut qu’elles disparaissent. On s’accommode de normes sévères, on s’incommode de celles qui n’imposent rien. C’est surtout au sujet de la langue que la condamnation de la norme est la plus sévère. Ce sont, écrivent les auteurs du Trésor de la Langue française, les "règles définissant ce qui doit être choisi parmi les usages d’une langue, ce à quoi doit se conformer la communauté linguistique au nom d’un certain idéal esthétique ou socioculturel (…) ou tout ce qui est d’usage commun et courant dans une communauté linguistique et correspond alors à l’institution sociale que constitue la langue". Quand on connaît les usages réels, on ne peut qu’en conclure que les normes n’existent pas. Les linguistes sont encore plus sévères vis-à-vis de la norme : "Un argument fréquent évoqué est celui de "l’autorité" des "bons" auteurs, argument qui débouche souvent sur un cercle vicieux : on cherche la norme chez les "bons" auteurs, mais on définit aussi le "bon" auteur comme celui qui respecte la norme !". Il est évident que, pour qui a lu ce qui est s’écrit de nos jours, les beaux développements sur les "bons" auteurs et sur la "norme" ne réfèrent qu’à des monstres, maléfiques à n’en pas douter, mais purement imaginaires.

L’adjectif normatif est presque toujours péjoratif. Le mépris porte sur la norme symbolique. "L’attitude normative s’estompe de plus en plus devant les exigences de la vie pratique", est-il cité en manière d’exemple dans le Trésor de la Langue française. Ou : "Trop souvent (...) les définitions de la culture générale sont posées a priori en fonction des œuvres du passé ou du système normatif d’une élite, sans qu’il soit tenu compte des valeurs culturelles réelles ou potentielles vécues dans les différents milieux sociaux", comme si les ouvriers ou les paysans étaient éternellement condamnés à ne jamais écouter Mozart ou à ne jamais apprécier un tableau de Léonard de Vinci. C’est l’autorité et la morale qui sont qualifiées de normatives, alors que la première n’existe plus et que la seconde est en miettes, et non pas l’Union européenne qui est, au monde, la plus grosse productrice de normes et de normes en tous genres. Qualifier de normative la grammaire, c’est, en ajoutant ce seul adjectif, la disqualifier à jamais : elle invoquerait "une norme idéale et figée et tend à imposer un "bon usage", voire un "beau langage" en face de formes jugées incorrectes". Alors que cette grammaire n’a peut-être jamais existé ou que, si elle a existé, elle est morte depuis longtemps, elle est toujours le Mal à combattre : "La grammaire normative se fonde sur la distinction de niveaux de langue (langue cultivée, langue populaire, patois, etc.) ; et, parmi ces niveaux, elle en définit un comme langue de prestige à imiter, à adopter ; cette langue est dite la "bonne langue", le "bon usage" (...)".

Etrange époque qui réprouve que soient corrigées les fautes d’orthographe, mais qui exige que soient réduits au silence ceux qui osent exprimer une idée qui n’a pas reçu l’imprimatur du Monde ou de l’EHESS, comme si la critique de normes fictives n’était que la posture de la noire tartufferie.

 

 

 

02 mai 2006

Révolution

 

 

 

Au cours de son histoire, ce mot a pris deux sens situés à l’opposé l’un de l’autre. L’Académie française, dans la quatrième édition de son Dictionnaire (1762), définit la révolution comme "le retour d’une planète, d’un astre au même point d’où il était parti". C’est dans ce sens qu’il est employé dans "la révolution des planètes" ou "la révolution des siècles, des temps, des saisons". Les saisons sont cycliques comme les planètes : elles arrivent, elles passent, elles se succèdent, elles reviennent. Ainsi va le monde depuis la nuit des temps. C’est l’éternel retour. Il n’y a que les êtres vivants qui, eux, ne reviennent pas, sauf si l’on croit à la métempsycose, là d’où ils sont partis. Ils naissent, ils grandissent, ils vieillissent, ils meurent. S’ils renaissent, c’est dans l’autre monde, pas ici-bas. Dans la seconde moitié du XIXe siècle, Littré relève le nom révolution dans le sens de "retour" ou de "cycle", conformément à l’emploi qu’en font les écrivains des siècles classiques. "Toutes les planètes font certainement leurs grandes révolutions autour du soleil ; mais ces révolutions sont inégales entre elles, selon les distances où les planètes sont du soleil", écrit Fontenelle ; "la révolution de Mars se fait autour du soleil en deux ans et en 24 heures autour de son axe", écrit Condillac.

Dans les domaines techniques, révolution a aussi le sens de "rotation". C’est, écrit Littré, "l’état d’une chose qui s’enroule", comme le fil de soie, qui trace "autour de la coque" "une infinité de zigzags, qui composent différentes couches de soie". En géométrie, le mot se dit d’un mouvement de rotation qu’une ligne ou un plan déterminé décrit autour d’un axe. La "surface de révolution" est engendrée par une courbe qui tourne autour d’une droite fixe, de manière que chacun de ses points décrive un cercle dans un plan perpendiculaire à l’axe.

L’étymologie confirme ces sens. Révolution est emprunté au latin revolutio dont le sens est "retour (du temps)", "cycle", "retour" (des âmes par la métempsycose) et qui, en latin médiéval, signifie "révolution (d’un astre)". Il est dérivé du verbe revolvere : "imprimer un mouvement circulaire à", "faire revenir (quelque chose) à un point de son cycle" et, au passif, "revenir à son point de départ".

Il n’y a pas de conception plus conservatrice ou même, pour employer un terme politique inadéquat, plus réactionnaire que cette conception cyclique du temps. L’étrange dans l’histoire de révolution est que ce mot, dont le sens suppose le retour de quelque objet que ce soit au point d’où il était parti, comme si rien n’était advenu ou comme si la mise en mouvement avait été inutile, a désigné des événements qui sont censés changer ou avoir changé le monde et qui reposent sur une conception opposée du temps, une conception "progressiste" : non pas le retour au point de départ, mais une avancée décisive, le fait de parvenir, à la suite d’une rupture brutale, à une sorte de stade définitif et, bien entendu, parfait. "D’une façon abstraite, écrit Littré, la révolution est un système d’opinions composées d’hostilité au passé et de recherche d’un nouvel avenir, par opposition au système conservateur". Ainsi, ce que Littré nomme opinions hostiles au passé et prônant un nouvel avenir cachent en réalité, si l’on se fonde sur le sens étymologique et premier de révolution, un retour au point de départ. Ce sens est illustré par des phrases comme "la perte d’une bataille cause souvent de grandes révolutions dans un État" ou "les choses de ce monde sont sujettes à de grandes révolutions", ainsi que par des citations de Montesquieu "il arrive tous les dix ans des révolutions qui précipitent le riche dans la misère, et enlèvent le pauvre avec des ailes rapides au comble des richesses", de Voltaire "tout ce que je vois jette les semences d’une révolution qui arrivera immanquablement, et dont je n’aurai pas le plaisir d’être témoin ; les Français arrivent tard à tout, mais enfin ils arrivent", de Condillac : "les révolutions des opinions suivent les révolutions des empires", de Rousseau : "nous approchons de l'état de crise et du siècle des révolutions ; qui peut vous répondre de ce que vous deviendrez alors ?". Employé sans épithète ou sans complément du nom (les dictionnaires disent absolument), le mot désigne les ruptures les plus mémorables survenues dans un pays : en Angleterre, celle de 1688 ; en Suède, celle de 1772 ; en France, celle de 1789. Dans le Trésor de la Langue française (16 volumes, 1972-1994), sont recensés les divers emplois de révolution, aussi bien en astronomie qu’en sylviculture, aussi bien en géométrie qu’en mécanique, aussi bien en géophysique qu’en médecine ou en physiologie ("trouble, dû à un choc, à une émotion violente, bouleversement intervenant dans la santé"). Dans ces emplois, ce qui prime, c’est l’idée d'un retour au point de départ.

Et s’il en était de même dans les révolutions sociales ? Et si le mot révolution appliqué à un pays, un ordre politique et social, un système économique cachait que rien n’avait changé ? Ce qui étonne, c’est la déférence avec laquelle les auteurs actuels de dictionnaires recensent les événements qualifiés de révolutionnaires en citant, sans distance critique, les innombrables domaines dans lesquels a lieu ou aurait lieu une révolution (sexe, cuisine, agriculture, technique, journalisme, automobile, etc.) et même les assertions des révolutionnaires les plus extrémistes. Ainsi, les changements "des institutions politiques et sociales par des moyens radicaux" sont illustrés dans le Trésor de la Langue française par une longue citation de Georges Sorel ("la théorie marxiste de la révolution suppose que le capitalisme sera frappé au cœur, alors qu’il est encore en pleine vitalité, quand il achève d’accomplir sa mission historique avec sa complète capacité industrielle, quand l’économie est encore en voie de progrès, etc.") et par une allusion à la "révolution permanente" prônée par Trotski ("la révolution, pour l’avènement de la dictature du prolétariat, ne doit pas cesser lors de la prise du pouvoir par les socialistes dans un pays"), sans que ces assertions soient jamais mises en doute ou nuancées par une assertion contraire. Il suffit de comparer ce que la théorie annonçait aux résultats auxquels elle a abouti pour prendre conscience à quel point le sens premier de révolution est juste et à quel point le sens moderne est spécieux. La révolution d’octobre a été un coup d’Etat et, l’URSS disparue, la Russie est revenue d’un coup soixante-dix ans en arrière, là où elle se trouvait en 1917, le tsar et quelques millions de malheureux en moins. Mao mort, c’est l’affairisme sauvage de la Chine éternelle qui submerge le pays, comme si rien ne s’était passé pendant un demi-siècle, sinon des successions de crimes inutiles. En France, la révolution a achevé la centralisation conçue par Louis XIII et Richelieu et poursuivie par Colbert et Louis XIV. A peine commencée en 1789, elle a été "retournée" par le Directoire et par le coup d’état de Bonaparte.

Révolution est un mot qui cache que rien ne change vraiment ou que, si des changements interviennent, ils ne sont pas de la volonté des révolutionnaires.

30 avril 2006

Tiers monde

 

 

 

 

 

La raison d’être de la nouvelle langue française n’est pas seulement d’inculper – pardon : de mettre en examen. Il lui arrive aussi de verser dans l'éloge. Mais qu’elle soit noire ou blanche, enfer ou encens, accusation ou exaltation, elle trompe. Dans les procès, elle abuse du noir; dans les dithyrambes, du blanc. En 1952, dans l’hebdomadaire L’Observateur, n° 118, lequel est devenu un peu plus tard Le Nouvel Observateur, l’économiste Sauvy, qui eut des responsabilités dans l'administration statistique de la France à partir de 1938, fabrique le mot tiers monde pour désigner un monde à qui le capitalisme serait étranger et qui, en dépit de son aversion supposée de l’argent roi, ne serait pas socialiste. Pour ces raisons, ce monde est nommé tiers, c’est-à-dire troisième. Ses dirigeants semblaient ne pas avoir choisi leur parrain parmi les deux parrains qui faisaient la loi à cette époque : Washington ou Moscou. Sauvy est donc l’inventeur de ce tiers monde, dont il fait, le qualifiant de "méprisé", "ignoré", "exploité" et y donnant une volonté, la victime par essence ou la victime éternelle : "Ce Tiers Monde ignoré, exploité, méprisé comme le Tiers-Etat, veut, lui aussi, être quelque chose".

Ce Tiers Monde-là est conforme à ce qu’est, dans les faits, la nouvelle langue française. Les initiales sont écrites en majuscules comme dans Dieu ou Etat ou l’Autre. Il est vrai que les initiales de Tiers-Etat sont aussi en majuscules. Pourtant, tiers monde n’est pas un nom propre, comme l'est le nom propre d'un continent ou d'un ensemble organisé de pays, ni même un concept. En 1952, il n’y avait pas de majuscules à monde communiste, ni à monde libre, les deux mondes par rapport auxquels le tiers monde est défini. Les grands T et M ont pour fonction de sacraliser les réalités que tiers monde désigne. Il est vrai que cette tripartition tient pour beaucoup de la trinité chrétienne, de sorte qu'il est quelque peu aventuré d’y englober des pays ou des peuples qui sont musulmans, bouddhistes ou animistes.

Sauvy a fabriqué tiers monde sur le modèle de tiers état. Dans l’Ancien Régime qui continue sur certains points la féodalité, le tiers état était un des trois ordres ou divisions ou "états" de la France. Le premier état rassemblait ceux qui prient, le deuxième les guerriers, le troisième (ou tiers) les producteurs de biens et de services. La division en trois états est un lointain écho de l'ancienne "idéologie" "indo-européenne" (cf. Dumézil, Mythe et épopée), suivant laquelle tout groupe humain, désireux de survivre, devait assumer trois tâches essentielles : se défendre, s’attirer les bonnes grâces du Ciel ou éloigner les mauvais esprits, produire de quoi se nourrir, se vêtir, travailler, se loger, se chauffer, etc. Pour cela, les hommes étaient répartis en trois groupes spécialisés, chacun étant chargé d’une de ces tâches.

L’analogie établie entre le tiers état et le tiers monde n’est pas le résultat d’un constat, mais elle est d’essence idéologique. Elle est donc fausse, comme tout ce que produit l’idéologie. Le tiers monde regorge de richesses. Les terres arables fertiles y sont plus étendues que partout ailleurs, l’énergie y abonde, les minerais aussi, de même que "l’espace vital", etc. Même les vallées du Tigre, de l'Euphrate, du Nil, qui comptent, depuis la plus haute antiquité, parmi les terres les plus fertiles qui soient au monde, sont classées dans le tiers monde. Comparée à ce tiers monde réel, la France est démunie, pauvre, comme oubliée de Dieu. Les richesses naturelles y font défaut, sauf peut-être dans les plaines d’Artois et de Beauce ou dans quelques vallées limoneuses. Ailleurs ce sont des terres ingrates que des millions de paysans se sont échinés à amender par un travail de chaque jour ou des marécages qu’ils ont drainés pour les rendre propres à la culture. Les Français qui faisaient partie du tiers état produisaient des richesses, mettaient en valeur leurs biens, entretenaient leur patrimoine, travaillaient, prenaient de la peine. A l’opposé, le tiers monde a beau être riche et nanti, les innombrables richesses dont il dispose ne sont pas exploitées ou sont mal exploitées ou sont réservées à quelques privilégiés ou sont laissées à l’abandon ou sont gaspillées. Il ne s’y produit rien, ou quasiment rien. Si La Fontaine revenait dans ce monde, il conseillerait de "prendre de la peine", comme l’a fait le tiers état en France, et il ajouterait, prenant le parti opposé à ce qu'il dit dans la fable Le Laboureur et ses enfants  : "c’est le fonds qui manque le plus".

27 avril 2006

L'Autre

 

 

 

L’Autre, avec un A majuscule

 

 

Au XIXe siècle, quand le pronom l’autre était écrit l’Autre, avec un A majuscule, il désignait Satan. Ainsi dans Mosaïque de Mérimée : "Il prononça hardiment la formule bien connue : Si tu es de Dieu, parle ; si tu es de l’Autre, laisse-nous en paix". Pendant les années de la Restauration (en fait, la tentative avortée de restaurer l’Ancien Régime), l’Autre, avec un A majuscule, était le nom méprisant qui était donné à Napoléon par les partisans du seul souverain légitime, selon eux, qu’était Louis XVIII : "M. de Saint-Robert était, du temps de l’Autre, officier supérieur". Dans le Trésor de la Langue française, cet emploi de l’Autre avec un A majuscule est qualifié de vieux. Il serait sorti de l’usage. En fait, il n’en est rien.

Dans la nouvelle langue française, l’Autre a été ressuscité, non pas dans le sens négatif de Satan, mais dans un sens positif et élogieux, comme si désormais ce pronom référait à une entité, non pas sacrée, mais sacralisée et comme si le jugement que ce mot énonce, sans que nous en ayons toujours conscience, avait été retourné de négatif ou méprisant en positif ou élogieux.

Ces emplois s’observent aujourd’hui dans les ouvrages d’anthropologie ou de didactique interculturelle ou de critique, dans les media, dans les ouvrages qui enjoignent à leurs lecteurs à se métisser ou à devenir des Autres. Le point de vue est celui de la morale, comme dans le cas d’autrui, mais ce qui est nouveau, c’est le contenu de la morale. L’anthropologue Robert Jaulin, qui a inventé il y a plus d’un demi siècle, le concept de génocide culturel ou ethnocide, qu’il fait porter, en tant que crime contre l’humanité, au débit du seul Occident colonial, n’écrit pas autrui ou l’autre pour désigner celui ou ceux qui ne lui ressemblent pas, les Sara du Sud du Tchad par exemple, mais l’Autre avec un A majuscule. "(En 1954), je pénétrai chez l’Autre dans la foulée de possession du monde d’où je venais, et j’avais été reçu comme tel, on ne m’avait pas invité – du moins, au départ, était-ce ainsi" (La Mort Sara, Plon). De fait, ce mot n’est plus un pronom indéfini, ce qu’il est normalement en français, mais un nom propre. Celui qui n’est pas soi ne relève plus tout à fait de la même humanité que soi, mais d’une humanité différente et sans doute supérieure. Dans le Sud du Tchad, chez les Sara, en 1954, Robert Jaulin découvre ce qu’est une culture au quotidien : "Je voyais que la qualité de vivre est une fin, que cette fin n’est pas une invention individuelle, mais le fruit d’un ordre collectif, la donnée d’une alliance avec le monde". La culture Sara n’a rien en commun avec quelque autre culture que ce soit. Pour en saisir l’altérité, Jaulin décide de participer effectivement, non en observateur, mais en "acteur", à cet "ordre collectif" : il se fait initier. Fatigué d’une civilisation qu’il méprise et qu’il juge impérialiste, il fait du "je est un autre" de Rimbaud le fondement d’une anthropologie nouvelle. Intégrant la communauté Sara, il se contente d’y être un élément parmi d’autres, s’agrégeant à un tout, comme un grain de sable à un tas. Le seul moyen pour comprendre l’Autre dans sa vérité phénoménologique est de participer à "l’ordre collectif" dans lequel l’Autre est immergé.

Ainsi défini, l’Autre prend un A majuscule, comme un concept ou une entité sacralisée, Etat ou Dieu, ce qu’il semble être aujourd’hui dans la langue française. La sacralisation de l’Autre n’est pas sans conséquence sur le moi. Le moi n’est plus vécu comme un bien : il est le mal, sinon le Mal en personne, du moins l’un de ses avatars. Ou il s’efface, n’étant rien, ou il s’abaisse et s’humilie devant la majesté de l’Autre. Quoi qu’il en soit, il est l’objet d’un procès, dans les deux sens de ce terme, juridique (devant les tribunaux) et phénoménal (c’est un processus), dont le but est d’en obtenir la dévalorisation ou la destitution. "Assurément, j’avais de la difficulté à être blanc – et cela ne m’a guère passé (…) La froideur de ce métier (de la "science" et "ailleurs" !…) allait peut-être avec une difficulté à être "blanc" - non de peau, mais de civilisation" (La Mort Sara).

Sacralisé, l’Autre n’est pas nécessairement un être humain. Jaulin énumère les "figures" de l’Autre : ce sont aussi des choses ou des réalités tangibles, telles que la matière, l’espace, les lieux, la vie : "Si la science participe essentiellement de l’appropriation de l’Autre – qu’il soit, cet Autre, matière, espace, lieu, vie…, que cette appropriation soit d’abord de définition, "théologique", ou bien une mainmise – elle ne peut simplement de grossir de "cadavres", elle rencontre aussi effectivement cet Autre, et par là, elle va au-delà de la civilisation qui la génère ; et cette civilisation (blanche) s’éloignera ainsi de son projet majeur, l’anthropophagie généralisée" (La Mort Sara).

Les anthropologues ne sont pas les seuls savants à écrire l’Autre. Des psychanalystes aussi y mettent une majuscule pour en faire un concept au même titre que le Bien, le Mal, l’Idée, le Désir. Ce que désigne l’Autre, ce n’est pas un être humain, mais le "lieu de la Parole", là "où la métonymie introduit le manque-à-être comme signifiant du Désir". Chez les anthropologues, la sacralisation de l’Autre entraîne l’effacement du moi et l’abaissement de la civilisation dans laquelle le moi a été modelé. Dans la version lacanienne de la psychanalyse, c’est le sujet qui est déconstruit. Ce n’est pas le moi ou le sujet qui parle, mais un ça ou le ça. Le sujet croit être l’auteur de ce qu’il énonce ; en fait, c’est le Désir masqué qui parle en lui. L’Autre n’est plus qu’une chose, plus exactement un espace ou un "lieu", celui de "l’Inconscient" : "L’Autre est le lieu de la Parole".

Pendant des siècles, celui qui n’était pas soi était nommé autrui. Ainsi l’impératif catégorique de la morale universelle intime "ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fût fait". Autrui, qui est ou qui devrait être la fin de nos actions, et non le moyen de parvenir à nos buts, s’efface. Il était le prochain. Désormais, il a cédé sa place à l’Autre, à celui qui est irréductiblement différent et qui n’a plus rien en commun avec le moi. Ce que dit cette substitution de l’Autre à autrui, c’est la fin de toute morale universelle. L’humanité a cessé d’exister comme horizon de la morale.

 

24 avril 2006

Autrui

 

 

 

 

 

Longtemps en français, pour désigner celui qui n’est pas soi et que l’on nomme aujourd’hui parfois l’autre ou les autres, on a dit autrui. En 1762, les membres de l’Académie française, après avoir noté que ce mot "n’a point de pluriel", y donnent le sens de "les autres personnes". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue Française, en définissant autrui, fait de ce pronom indéfini un équivalent de prochain : "les autres, le prochain", écrit-il. Autrui est ce semblable, cet homme, cet autre dont celui qui parle se sent proche. Littré illustre la synonymie entre "autrui" et "le prochain" par des phrases de son cru qui attestent que, dans la langue française, autrui est un terme de morale : "Remarquer les défauts d’autrui, exiger la probité chez autrui, la rigueur envers autrui, souffrir des maux d’autrui". L’impératif catégorique, qui fonde la morale universelle (ou prétendument universelle, objecteraient les anthropologues), valable pour tous les hommes, où qu’ils vivent, quelque religion qu’ils confessent, a pour mot essentiel le pronom autrui : "Ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fût fait". Dans "L’appareil formel de l’énonciation" (in Problèmes de Linguistique générale, 1974), Benveniste établit que tout acte de parole ou énonciation suppose et pose l’existence d’autrui. En effet, dès qu’un sujet énonce, il dit je, et disant je, il pose en face de lui un tu, lequel, à son tour, devient je. Enoncer, c’est faire exister l’autre dans le tu auquel le je est indissolublement lié. Autrui existe dès le premier mot proféré : il est celui que le je fait exister.

Le pronom autrui paraît désuet de nos jours, à l’instar de la morale et de l’universel humain auxquels il est lié. Certes, dans Le Trésor de la Langue française, il est défini de façon objective. Il a le sens qui a toujours été le sien. C’est "un autre, les autres". Pourtant, une faille apparaît dans les exemples qui sont cités pour illustrer ce sens, par exemple chez Sartre, pour qui "l’enfer, c’est les autres", comme si le souci d’autrui (ou des autres) était devenu la source du mal (l’enfer). Dans Les Contemplations, Hugo écrit : "Quand je vous parle de moi, je vous parle de vous", ou encore : "Ah ! insensé, qui crois que je ne suis pas toi !". Un siècle plus tard, dans L’Etre et le Néant (1943), Sartre défend la thèse opposée : "Autrui, c’est l’autre, c’est-à-dire le moi qui n’est pas moi", ou encore : "Ma liberté, en quelque sorte, récupère ses propres limites car je ne puis me saisir comme limité par autrui qu’en tant qu’autrui existe pour moi". L’autre n’est plus le prochain, mais le lointain, celui qui s’est éloigné de soi et qui peut-être n'existe plus pour le sujet autonome. Il est une entrave à la volonté forte du moi d’exister de façon autonome et par lui-même, comme étant à lui-même sa seule raison d’être. En 1949, un grammairien, après avoir noté que "les rapports entre l’individu et le monde sont parmi les principales préoccupations de Jean-Paul Sartre", écrit : "aussi n’est-il point surprenant de le voir élargir et rajeunir la syntaxe du pronom autrui, alternative concise et maniable de les autres – le troisième terme de la série synonymique, le prochain, lui étant interdit pour des raisons idéologiques" (revue Le Français Moderne). Chez Sartre, il n’y a plus de prochain, soit que le prochain n’ait plus de rôle à jouer dans la morale, soit qu’il ait disparu : autrui se ramène aux autres et aux seuls autres.

La vieille équivalence entre le prochain et autrui s’efface peu à peu, comme si nous n’avions plus de semblables, mais seulement des "différents", ou comme si l’humanité peu à peu se retirait de l’altérité, devenue le seul horizon de la morale. L’autre n’est plus le prochain, il est étranger au moi, il n’a rien en commun avec le moi. Dans la définition du pronom autrui, les auteurs du Trésor de la Langue française ont ajouté le commentaire qui suit : "Ensemble des hommes par opposition au moi du locuteur et en exclusion de ce moi". Les mots par opposition à et en exclusion de disent fermement, plus clairement que les commentaires, qu’un fossé s’est creusé entre celui qui dit je et les "autres", comme si, de fait, l’humanité se ramenait au seul je qui énonce et que ce je n’avait plus en face de lui que des différents.

Cette note sera complétée par une note sur l’Autre avec un A majuscule.

 

21 avril 2006

Tolérantisme

 

 

 

 

Tolérantisme est un mot fabriqué. Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française, précise : "néologisme du XVIIIe siècle". Ce mot apparaît pour la première fois en 1721 dans la deuxième édition du Dictionnaire dit de Trévoux (Ain). Il a le sens de "opinion, système de ceux qui préconisent la tolérance religieuse". Les Académiciens, en 1762, le définissent comme le "caractère ou le système de ceux qui croient qu’on doit tolérer dans un État toutes sortes de religions". Il semble, si l’on se fonde sur les mots croient, doit, toutes sortes de religions, que les Immortels d’alors n’aient guère été favorables à ce système, mais ils précisent, par souci d’objectivité, qu’il "a lieu dans plusieurs États". Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré le définit comme "l’opinion en théologie de ceux qui étendent trop loin la tolérance théologique" et comme le "nom donné par dénigrement au système de ceux qui croient qu’on doit tolérer dans un Etat toutes sortes de religions". Les mots trop loin ou par dénigrement montrent que ce néologisme est source de polémiques : en bref, qu’il est le lieu d’un "combat" sémantique.

Ce nom est sorti de l’usage. Le Trésor de la Langue française n’y consacre pas d’article spécifique. Il est défini dans une remarque de l’entrée tolérant. C’est, en matière de religion, "l’attitude, l’opinion de ceux qui préconisent ou pratiquent une tolérance religieuse excessive", les auteurs du Trésor se contentant de reprendre les définitions qui figurent dans les divers dictionnaires des dix-neuvième et vingtième siècles, dont le Robert de 1964.

Dans son Dictionnaire, Littré distingue dans le sens unique de ce mot deux valeurs, l’une négative, l’autre positive, suivant qu’il est employé "par dénigrement" ou que le sens est "favorable". De fait, comme souvent dans des cas semblables, ce mot péjoratif a été assumé et brandi comme une oriflamme par des écrivains, qui ne jugeaient pas négativement la tolérance, qu’elle soit ou non étendue au-delà de la pratique religieuse.

Dans la scène troisième de l’Acte I du Barbier de Séville, Rosine dialogue avec Bartholo, son tuteur. Le dialogue est vif, comme peut l’être un échange entre une jeune fille éprise de liberté et un médecin âgé et cupide qui tient Rosine pour sa propriété. Le dialogue porte sur le siècle : "Bartholo : Siècle barbare !… Rosine : Vous injuriez toujours notre pauvre siècle. Bartholo : Pardon de la liberté ; qu’a-t-il produit pour qu’on le loue ? Sottises de toute espèce : la liberté de penser, l’attraction, l’électricité, la tolérantisme, l’inoculation, le quinquina, L’Encyclopédie et les drames". Beaumarchais décrit le médecin Bartholo ainsi : vêtu d’un "habit noir, court, boutonné" et coiffé d’une "grande perruque". Cette apparence austère fait de lui le défenseur d’un monde ancien. Or, c’est ce barbon qui range le tolérantisme parmi les "sottises" nouvelles, inventées au XVIIIe siècle, telles que la liberté de penser, l’attraction (les lois de Newton), l’électricité (découverte par Volta), l’inoculation (le vaccin contre la variole), le quinquina (le médicament naturel contre les fièvres), L’Encyclopédie et les drames. Bartholo attend des autorités qu’elles interdisent la pièce de théâtre intitulée La Précaution inutile et, comme il est le tuteur de Rosine, il juge que cette jeune fille lui appartient sexuellement. En faisant condamner le tolérantisme par une brute cupide, imbécile et sans cœur, Beaumarchais porte sur ce que le mot désigne un jugement tout à l’opposé de celui du Dictionnaire de Trévoux ou des Académiciens. Il prend le parti de l’extension de la tolérance en toutes choses.

Il en va de même de Voltaire, plus clairement encore, qui écrit dans l’Epître 97 : "Et dans l’Europe enfin l’heureux tolérantisme / De tout esprit bien fait devient le catéchisme". En qualifiant d’heureux le tolérantisme et en l’attribuant à "tout esprit bien fait", il en fait une valeur positive qu’il intègre à un catéchisme d’un nouveau type.

 

L’histoire mouvementée des valeurs, négatives ou positives, dont le sens de tolérantisme est porteur, montre que les mots ne sont pas neutres et qu’ils nous engagent, souvent malgré nous ou sans que nous en ayons clairement conscience. C’est une des lois qui régit la langue. Essayons d’analyser comment ce néologisme a été au XVIIIe siècle le lieu polémique où des idées contraires se sont assez violemment affrontées. Le Dictionnaire universel de Furetière (1619-1688, membre de l’Académie française), publié en 1690 après sa mort, quatre ans avant la première édition du Dictionnaire de l'Académie française, a connu un si vif succès en France et en Europe qu’il a été détourné dans des éditions pirates publiées en Hollande par des huguenots qui avaient quitté la France lors de la révocation de l’Edit de Nantes (1685). Dans ces éditions, de nombreux mots ont été redéfinis, en particulier dans un sens anti-catholique, afin de faire triompher les thèses des protestants. C’est de bonne guerre. On édite un dictionnaire réputé, mais en changeant le sens des mots définis, afin de le faire servir à sa cause. C’est pour contrer l’offensive des protestants que le Dictionnaire dit de Trévoux (première édition publiée en 1704) a été financé par le Prince des Dombes (de la famille des Bourbons). La rédaction des définitions, plutôt favorables aux thèses catholiques, a été confiée à des pères jésuites. Comme le principe cujus regio ejus religio (les sujets adoptent la religion du souverain) régissait la question religieuse dans les pays d’Europe, la tolérance était au centre de débats très vifs. Les protestants y étaient favorables, bien qu’elle contredît le cujus regio ejus religio ; les catholiques y étaient hostiles, parce qu’elle y contrevenait. Ceux-ci ont donc fabriqué en 1721, pour désigner ce qui ailleurs était nommé tolérance, le néologisme tolérantisme, dont ils ont fait un mot péjoratif.

Jadis les clercs, les instruits, les savants, les intellectuels n'hésitaient pas à détourner le sens des mots ou à fabriquer des mots nouveaux pour discréditer les thèses ou les idées qu'ils combattaient. Ce qui était de règle il y a deux ou trois siècles est encore plus largement répandu de nos jours. La langue, le sens, les mots sont aussi un champ de bataille. On peut le déplorer, on ne peut pas ne pas l'ignorer, ne serait-ce que pour s'en déprendre ou éviter les pièges qui sont tendus et pour en préserver la langue.

 

 

 

 

20 avril 2006

Chouhada

 

 

 

Profession de foi islamique 

 

 

La chouhada est la profession de foi dans l’islam. Elle est très simple. Elle se dit en arabe en deux phrases : la première est la allah ila allah, la seconde "Mahomet est le messager d’Allah". La seconde phrase n’est pas difficile à interpréter, la première soulève de nombreuses difficultés comme le révèlent les diverses traductions qui en sont faites. Elle est souvent traduite par "il n’y a de dieu que dieu" ou "il n’y a pas de dieu sauf dieu", ce qui tient de la tautologie (type "la loi est la loi"), du truisme (type "Dieu est Dieu, nom de Dieu"), de la lapalissade (type "cinq minutes avant sa mort, il était encore en vie"). La traduction la moins ambiguë pourrait être, à condition de conserver le nom Allah et de ne pas le traduire, "il n’y a pas d’allah sauf Allah" ou "il n’y a pas d’autre allah qu’Allah", en utilisant la majuscule, signe graphique qui n’existe pas en arabe, pour signaler qu’allah, avec une minuscule, est un nom commun désignant une classe de réalités diverses nommées "allah" ou dieu(x) et qu’Allah, avec une majuscule, est un nom propre qui désigne une réalité unique. En effet, la traduction d’Allah par Dieu est source de confusions. Allah, Dieu, Yahvé réfèrent à trois conceptions différentes de la transcendance. Traduire, c’est trahir, dit le proverbe ; c’est aussi réduire ou ramener quelque chose d’inconnu à quelque chose sinon de connu, du moins de familier. Les différences théologiques entre la conception que le christianisme se fait de la transcendance et celle de l’islam ou celle du judaïsme sont effacées quand le même mot Dieu est utilisé pour désigner Allah, Yahvé, Dieu. Dieu pour les Juifs est un groupe de quatre lettres ou tétragramme : YHWH, que l’on dit en français Yahvé ou Jéhovah. Comme dans Allah akbar, ce qu’affirme la chouhada, certes c’est le monothéisme (Allah est unique), mais c’est aussi un absolu. La relativité, qui sous-tend la pensée humaine, est rendue impossible ou bien elle est niée. Parmi les nombreux dieux qui étaient adorés dans La Mecque païenne, Allah était un dieu anodin et sans importance. Ce nom, fait de deux particules de genre et de personne, qui équivalent en français à un article (le) et à un pronom personnel (lui), de genre masculin évidemment, est le contraire d’un nom propre, c’est-à-dire d’un nom spécifique ou propre à la réalité du monde qu’il désigne. Ce qui est affirmé dans la chouhada, c’est aussi le nom et l’identité du seul dieu qui ait une valeur, s’il est comparé aux autres Dieux auxquels croient les hommes. Une traduction assez juste serait "il n’y a de dieu qu’Allah". De tous les Dieux qui existent dans le monde, que le monde se borne à la péninsule arabique ou qu’il englobe les pays de la terre, un seul mérite d’être invoqué ou adoré : c’est Allah, le dieu dont Mahomet est le messager. Ce que dit la chouhada, c’est, comme dans Allah akbar - "Allah est le plus grand" (ce qui peut sous entendre "des Dieux") -, la supériorité de l’islam sur les autres croyances, islam signifiant "soumission", sous-entendu : "à Allah". Tous les hommes, à leur naissance, seraient musulmans. C’est leur famille, leur pays et l’histoire qui ont falsifié le message originel et qui les obligent, malgré eux et sans qu’ils en soient conscients, à renoncer à la soumission à Allah – donc à l’islam.

 

 

 

 

19 avril 2006

Sciences humaines et sociales

 

 

 

La chimie, la physique, la biologie sont des sciences : celui qui s’y adonne observe, constate, expérimente, énonce une loi, la vérifie en renouvelant les expériences, la valide ou non, suivant que les expériences ont abouti ou non aux mêmes résultats dans les mêmes conditions. Il ne se passe rien de tel dans ce qui est nommé sciences sociales et humaines. Dans ces étiquettes, les adjectifs se rapportent on ne sait à quoi : à de l’humain ou à de l’humanitaire, à du social ou à du socialiste ? En bref, c’est par abus de sens que sciences désigne la sociologie, l’ethnologie, l’anthropologie, la psychologie, l’histoire, la psychosociologie, la psychanalyse, la théologie, la linguistique, etc. Il n’y a rien de scientifique dans les matières ou les disciplines énumérées ci-dessus : un simulacre de sciences, un ersatz de sciences, un leurre de sciences, oui : de la science, non. Pour découvrir l’origine du langage, un souverain germanique a refait l’expérience du souverain égyptien Psammétique (Hérodote, Histoires, II) qui, après avoir retiré à leur mère deux enfants nouveau-nés, les a enfermés avec une chèvre nourricière. Allaient-ils bêler ou articuler des mots ? Quel serait leur premier son ou leur premier mot ? S’ils prononçaient des mots, quelle langue parleraient-ils ? Bien sûr, l’expérience a fait flop. N’importe quelle conclusion aurait pu en être tirée, tant sur la prétendue langue de la nature que sur la première langue du monde. La morale, le bon sens, le sentiment d’humanité, tout empêche de transformer un homme en cobaye.

La genèse de la dénomination sciences humaines et sociales n’est pas établie avec sûreté. Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, ne relève aucune occurrence de ces deux mots, sinon indirectement, dans un sens ironique, chez Voltaire. Encore est-ce sciences de l’homme, et non sciences humaines : "L’ingénu faisait des progrès rapides dans les sciences, et surtout dans les sciences de l’homme". L’Indien d’Amérique, nommé L’ingénu, beau garçon, apprend chaque jour à mieux connaître (au sens biblique de ce terme) la société française de son temps, et surtout les jolies femmes friandes d’exotisme. De cette citation, on ne peut tirer aucune conclusion quant à la date à partir de laquelle la dénomination sciences humaines et sociales est entrée dans l’usage. Il est certain, en revanche, que la transformation, abusive et qui a eu un temps du succès (seuls les sectateurs ont été abusés), du marxisme en "science des sciences", subsumant les sciences, les dépassant, les éclairant ou les transcendant, a favorisé l’ascension de sciences humaines et sociales jusqu’aux vraies sciences, les sciences dites exactes ou dures. Les pseudo sciences que sont la sociologie, l’anthropologie, la psychologie, l’ethnologie, l’histoire, etc., ont été guindées très haut, bien qu’elles eussent plus de points en commun avec l’idéologie qu’avec la géologie, la plus modeste des sciences exactes. Certes, il est arrivé, dans l’histoire de la langue française, que le nom sciences ait été étendu à toute connaissance ou à toute discipline faisant l’objet d’un enseignement raisonné, telles la rhétorique, la logique et même la théologie ou science de Dieu. Mais cet emploi ancien ne justifie pas que le mot serve à désigner ce qui n’est qu’idéologie. L’accroissement constant du nombre de sectateurs de ces idéologies n’en fait pas pour autant des sciences. Une science ne se juge pas à la masse de ceux qui s’y adonnent. Il y a des siècles, les hommes étaient quasiment tous persuadés que la terre était plate et que le soleil tournait autour d’elle, donc que ces deux propositions relevaient de la science. Le nombre élevé de croyants n’empêchait que tout cela n’était qu’une représentation (fausse) du monde.

Les étiquettes idéologies ou ignorances seraient plus pertinentes sans aucune doute pour désigner ces sciences que le nom sciences. En effet, les objets d’étude, que ce soit l’homme, objet d’étude des sciences humaines, ou la société, objet d’étude des sciences sociales, de ces sciences sont tout autant imaginaires que le statut de sciences qu’elles s’attribuent indûment. Désigné par un nom au singulier ayant une valeur générale, l’homme n’a pas d’autre existence que fictive. Dans la réalité, il n’existe que des hommes, uniques et singuliers, que nous voyons ou que nous croisons chaque jour. De plus, depuis un demi siècle, les prétendues sciences de "l’homme", après avoir célébré la mort de Dieu, c’est-à-dire de la fin de toute transcendance, annoncent la mort de ce qu’elles étudient : l’homme. L’homme n’existe plus, ce en quoi elles n’ont pas tout à fait tort. Il devrait été remplacé par les structures, lesquelles auraient seules une réalité. En conséquence, les structures seraient seules dignes de devenir des objets d’étude (cf. Foucault, Les Mots et les Choses) – ce en quoi ces sciences délirent tout autant que quand elles croient saisir l’objet "homme". Enfin, pour que les sciences dites sociales aient une raison d’être et une validité, il faudrait qu’il existe dans la réalité quelque chose qui mérite d’être nommé société et qui soit autre qu’une société de commandite par actions. La Société générale a une réalité, comme la société de chasse ou de pêche de telle ou telle commune de France. La société des sciences sociales n’en a pas. Parmi nous, des hommes vont et viennent, travaillent ou chôment, exercent ou non leurs droits de citoyen, s’ignorent les uns les autres et ne se saluent pas quand ils se croisent. Si tant est qu’il y ait quelque part une société, elle est dans la cervelle des experts ès sciences sociales. Ce n’est qu’une invention de leur idéologie, laquelle, comme toute invention, répond à un besoin ou a son utilité pratique. Sent-on l’urgence de condamner ce qui déplaît ? La société est invoquée. Elle remplace le Dieu unique des théocraties archaïques. Elle devient le sésame ouvre-toi de toute interprétation du monde. Ainsi, pour ne citer qu’un exemple, Bourdieu et ses disciples se croient autorisés par l’invocation de la société à juger les goûts, les habitus, les opinions de leurs semblables, à distribuer blâmes et bons points, à répartir les goûts et les opinions en bons ou en mauvais, à les discriminer (cf. Bourdieu, La distinction, 1979). Baptisées sciences à l’instar de la science des sciences qu’a été le marxisme, ces idéologies, bien qu’elles soient marquées du sceau de la prétention sotte, mais habilement dissimulée sous un patelin relativisme généralisé, ont éliminé les humanités, dont le mérite était de former les esprits à l’humilité.

Les sciences sociales ont pour matrices l’anthropologie et la sociologie. L’anthropologie se qualifie prudemment de culturelle et de sociale, alors qu’elle était physique et raciale il y a moins d’un siècle. C’était l’époque bénie où elle adoptait les méthodes des sciences de la nature. Elle classait donc les hommes, comme les zoologistes classaient les chevaux. Les uns et les autres étaient rangés dans une race : la percheronne, la caucasienne, l’arabe, l’aryenne, etc. C’était aussi l’époque où les anthropologues étaient persuadés que les races, qu’elles soient chevalines ou humaines, étaient naturellement inégales et n’avaient pas les mêmes talents. C’était l’époque où le racisme s’exprimait, dans la science, en toute bonne conscience, sans scrupule, sans la moindre retenue. Or, cette matrice est pieusement cachée : elle pourrait faire tache. Il en va de même de la seconde matrice. Le nom sociologie est, pour ce qui de sa formation, une chimère, un hybride de latin et de grec, puisque, à un élément latin (socio), a été ajouté un élément grec (logie). Ce mot est un monstre, pour ce qui est de la forme, mais aussi pour ce qui est de ce à quoi il réfère : c’est Auguste Comte qui l’a fabriqué. Auguste Comte était un professeur de mathématiques à demi (ou en totalité) fou, qui croyait mordicus avoir été investi de la mission sacrée de régénérer l’humanité – pas seulement en France, mais dans le monde entier, jusqu’au Brésil – en lui enseignant une nouvelle religion : la sienne bien entendu. Auteur, entre autres ouvrages désopilants, d’un catéchisme positiviste, il substituait dans ses projets fous au clergé catholique, alors attaqué de toutes parts, une caste de savants éclairés, en fait illuminés par sa propre doctrine, disposant de tous les pouvoirs pour convertir les hommes à la religion positive. C’étaient les sociologues : plus exactement, comme ils exerçaient un pouvoir totalitaire sur les esprits, ils étaient des sociocrates.

Pourvues d’une telle généalogie, ces sciences, qu’elles soient de l’homme ou de la société, n’ont rien qui justifie qu’elles fassent l’objet d’un enseignement ou d’une recherche dans les institutions d’Etat. C’est s’abaisser que d’accorder le moindre crédit à un seul article du dogme qu’elles diffusent. "Il y a des sottises qu’on respecte, attendu qu’elles tiennent à des choses respectables", écrit Voltaire dans son Dictionnaire philosophique. L’homme et la société, si tant est que ces réalités aient une existence quelque part, méritent sans doute le respect : mais les sottises qu’en disent les sciences humaines et sociales, elles, restent des sottises et, à ce titre, il appartient aux esprits libres de prendre en toutes choses le contre-pied de ce qu’elles ânonnent.

 

 

 

18 avril 2006

Colonie

 

 

 

Colon, colonie, coloniser, colonisation

 

 

 

Dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Emile Littré définit le nom colonie comme la "réunion d’individus qui ont quitté un pays pour en peupler un autre" ou le "lieu où (ces individus) se sont transportés" ou les "gens d’un même pays habitant une localité étrangère". Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), ce nom est suivi de la même signification : "personnes de l’un et de l’autre sexe, que l’on envoie d’un pays pour en habiter un autre" ou les "lieux où l’on envoie des habitants". C’est ce sens que relèvent les auteurs du Trésor de la Langue française : "groupe d’émigrants qui ont quitté leurs pays pour cultiver, peupler, exploiter une terre étrangère" et "population qui se développe à l’endroit où se sont fixés les premiers colons".

Le nom colon a à peu de choses près la même signification. Pour Littré, c’est le "cultivateur d’une terre" et "celui qui fait partie d’une colonie ou qui en exploite le sol". Les Académiciens du XVIIIe siècle nomment colons les habitants des colonies et "ceux qui cultivent des terres dans quelque pays que ce soit". Dans le Trésor de la Langue française, c’est "celui qui a quitté son pays pour aller occuper, défricher, cultiver une terre de colonisation". De fait, le verbe coloniser signifie "peupler par une colonie" et la colonisation est à la fois l’action de coloniser et le résultat de cette action.

Bien entendu, ces termes ont aussi un sens politique. Littré précise qu’une colonie est un "établissement fondé par une nation dans un pays étranger". La nation qui colonise ou a colonisé des terres peut être celle que forment les Grecs, les Arabes, les Chinois ou les Italiens. Le nom désigne aussi la "possession d’une nation européenne dans une autre partie du monde" : ainsi, il a pu s’appliquer aux territoires que la France a contrôlés en Afrique ou en Asie. Mais le phénomène est caduc depuis près d’un demi-siècle. En Afrique noire, la colonisation n’a pas excédé trois-quarts de siècle ; en Algérie 132 ans, ce qui est relativement bref, comparé aux quatre ou cinq siècles qu’a duré la colonisation de l’Europe du Sud-Est (Grèce, Thrace, Serbie, Roumanie, Albanie, Bulgarie) par les Turcs ou aux six ou sept siècles qu’a duré la colonisation du Sud de l’Espagne par les Arabes ou les Berbères islamisés. Pourtant, de toutes ces colonisations, seule la Française est l’objet d’une haine sans limite, alors qu’elle est achevée et qu’elle a été moins cruelle et moins meurtrière que celles qui ont eu lieu dans l’histoire ou celles qui continuent à produire leurs effets délétères, en Chine par exemple, mais pas uniquement en Chine. Examinons cela.

Les dictionnaires établissent que la colonisation est un fait universel. Des centaines de peuples en ont colonisé d’autres, ou continuent à en coloniser d’autres. S’entre coloniser, ainsi va le monde. L’URSS a contrôlé avec une brutalité inouïe l’un des plus vastes empires coloniaux connus dans l’histoire. La Chine aussi : elle continue même à coloniser le Tibet et le Turkestan, sans que les anti-colonialistes s’en indignent ou même le constatent. Or, très étrangement, à ces deux pays, il n’a jamais été demandé de se repentir des crimes qu’ils ont commis ou qu’ils continuent à commettre encore contre des peuples innocents et faibles. Pis même, ces deux empires coloniaux sont ou ont été des modèles sacrés et intouchables pour les colonisés et pour les militants les plus hostiles ou soi-disant hostiles à toute forme de colonisation (qu’ils prétendent). Au VIIe siècle, les tribus de la péninsule arabique, sous la conduite d’Omar, successeur de Mahomet, sont parties à la conquête du monde, le sayf Allah au poing. Ce fut la plus grande razzia de l’histoire de l’humanité. Or, il ne semble pas que les descendants de ces colons ou même ceux qui en ont été les victimes réprouvent cette colonisation, soit qu’ils en profitent, soit qu’ils continuent à en subir la désastreuse tyrannie. Seuls sont haïs les colons, quand ils sont juifs ou quand ils sont ou ont été français. Les mots colons, colonies, coloniser et colonisation ne sont donc pas universels, contrairement à ce que devraient être les désignations. Ils sont à géométrie variable ou mieux à sens unique : l’emploi qui en est fait n’est pas régi par la nécessité de se conformer aux réalités du monde, mais par des a priori idéologiques et partisans. Ils ne sont pas justes, au sens de "ajustés" au réel, mais injustes, à la fois mal ajustés et sources d’iniquités.

En 1974, Boumedienne, qui présidait alors aux destinées de l’Algérie et y appliquait les bonnes et vieilles méthodes de la tyrannie fasciste, a prononcé, de la tribune de l’Organisation des Nations Unies, une prédiction martiale, menaçante et haineuse (donc contraire à la charte de l’Organisation qui lui offrait une tribune), toute à la gloire des colons, des colonies, du processus de la colonisation. En voici un extrait : "Un jour, des millions d’hommes quitteront l’hémisphère sud pour faire irruption dans l’hémisphère nord. Et certainement pas en amis. Car ils y feront irruption pour le conquérir. Et ils le conquerront en le peuplant de leurs fils. C’est le ventre de nos femmes qui nous offrira la victoire". Ce "jour", auquel faisait référence Boumedienne, est arrivé, mais ce n’est pas un "jour de gloire" pour les Français ou pour le Nord. Ce que martèle Boumedienne, entre autres vérités, c’est que se sont établies en France et en Europe des colonies nombreuses venues d’Afrique du Nord, que la colonisation qui en résulte est un vrai acte de guerre et qu’elle se terminera par la victoire totale des colons sur les malheureux peuples qu’ils soumettent à leur loi. En France, seuls sont voués aux gémonies ou cloués au pilori ceux qui ont dû quitter l’Algérie en 1962 : ils n’étaient plus des colons, mais de simples réfugiés. En revanche, ceux qui ont traversé la Méditerranée dans le même sens et dont la gloire est chantée par Boumedienne ne sont jamais désignés par le nom juste et précis de colons. Bizarre, vous avez dit bizarre ? Comme c’est bizarre ! Aurions-nous peur des mots justes ?

 

 

 

17 avril 2006

For

 

 

For intérieur

 

 

Le mot for n’est plus employé en français moderne que dans l’expression "dans (mon ou son) for intérieur". Il est issu du latin forum qui signifie "place publique, marché" (on a ressuscité dans ce sens-là le mot latin forum) et qui avait aussi le sens de "tribunal, juridiction". En français, for a longtemps signifié "tribunal". En 1762, il lui est donné, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, le sens de "juridiction, tribunal de Justice". Littré relève for extérieur au sens de "autorité de la justice humaine", qu’il illustre d’une citation de Diderot. Il en va de même dans le Trésor de la Langue française (1972-1994) où for est relevé avec le sens de "tribunal" et, par extension de sens, de "compétence juridictionnelle".

Jadis, le for extérieur était distinct du for intérieur – surtout dans les affaires de l’Eglise. Le for extérieur était une juridiction temporelle de l’Eglise, le for intérieur le pouvoir que l’Eglise exerçait sur les choses spirituelles : il semble que Galilée, en tant que membre d’une confrérie ecclésiastique (l’Université), ait été jugé par un for intérieur. En 1762, les Académiciens précisent que for n’a d’usage au sens propre "que dans for ecclésiastique et for extérieur", qui se disent de la juridiction ecclésiastique. Le Trésor de la Langue française se réfère au droit canon pour établir le sens propre de for : For extérieur ou for ecclésiastique : "juridiction temporelle de l’Église" ; for intérieur : "pouvoir, autorité que l'Église exerce sur les choses spirituelles". Ces définitions sont suivies de la remarque : "on emploie aussi for externe et for interne".

Ces significations ont disparu en français moderne, en même temps que les choses (tribunal, juridiction, compétence juridictionnelle, etc. de l'Eglise), qu’ils désignaient. Il ne subsiste de for que le sens figuré, qui existait déjà dans le latin en usage dans la plus ancienne chrétienté au sens de "jugement de la conscience", du latin cordis forum : mot à mot, "le tribunal du cœur". Le Trésor de la Langue française fait suivre for intérieur ou for de la conscience du sens figuré de "tribunal intime" ou de "jugement de la conscience". En 1762, les Académiciens écrivent : "on dit for intérieur ou for de la conscience pour dire le jugement de la propre conscience, illustrant ce sens figuré de la phrase suivante : tel homme est absous dans le for extérieur, qui ne l’est pas pour cela dans le for intérieur, dans le for de la conscience". Littré relève for au sens figuré de "jugement de la propre conscience" et il l’illustre d’une citation de Voltaire : "la conscience, le for intérieur, comme l’appelle l’université de Salamanque, est d’une autre espèce ; elle n’a rien de commun avec les lois de l’État". André Chamson, dans Le Crime des justes (1928), dissèque le fonctionnement de ce "tribunal de la conscience" : "Un scrupule jamais lassé, un continuel examen de conscience, se liait à toutes leurs pensées, à toutes les décisions. Toujours ils pesaient leurs actes et les moindres faits par lesquels ils faisaient fléchir le cours des événements. Ils se donnaient si jeunes et dans de si petites choses à ces habitudes, qu’ils croyaient n’être dirigées que par elles et, cependant, le souci du jugement que les hommes pouvaient porter sur chacun de leurs actes, doublait leur conscience comme un témoin sans pitié".

A l’opposé, les Modernes ne croient plus à l’existence de ce tribunal et, convaincus qu’il s’agit d’une création idéologique, ils nient l’existence du for intérieur, comme le fait Nathalie Sarraute dans L’Ere du soupçon (1956) : "Nous acceptons de croire que telle grille comme la psychanalyse posée sur cette immense masse mouvante qu’on nomme notre for intérieur, où l’on peut trouver tout ce qu’on veut, la recouvre tout entière et rend compte de tous ses mouvements; et avec quelle satisfaction, quel sentiment de délivrance nous nous sommes laissés convaincre, et sommes restés, pour la plupart d’entre nous, convaincus, que ce for intérieur, tout récemment encore si fertile en découvertes, n’existait pas, n’était rien : du vide, du vent". Pour un Moderne, le for intérieur, si tant est qu’il ait une existence, ne peut être que l'intimité, la conscience, le moi, où le sujet délibère. C’est un forum, pas un tribunal. C’est là que le sujet forme en raison ses opinions, examine ses idées, prend ses décisions. Il relève donc de ce que l’on nomme en rhétorique le genre délibératif, pas du genre judiciaire. "Jusqu’à présent je n’ai fait qu’émettre des hypothèses, et les examiner en moi. Mon siège n’est pas fait". C’est ainsi, comme un forum, que Renaud Camus conçoit la conscience (Corbeaux, 2000), alors que, pour les puissants du jour, les idéologues, les procureurs de la presse, il n’y a pas de for ou de forum intérieur, seulement un tribunal, où les sujets sont sommés de comparaître. For, au sens de "tribunal", n’existe plus en français moderne, mais ce qu’il désigne, à savoir un tribunal où les citoyens, surtout ceux qui écrivent ou qui pensent, sont intimés de se repentir, de renoncer à penser ce qu’ils pensent, de s’auto-critiquer, de baisser la tête, a toujours une existence. Il n’est plus nommé for, mais tribunal. C’est là, généralement dans les media, que sont exécutés en quelques mots rapides et haineux les dissidents en matière intellectuelle, sans que ces dissidents, Houellebecq, Dantec, Renaud Camus, Finkielkraut, etc. aient la possibilité de démonter les accusations sans preuve qui sont portées contre eux.

 

 

 

 

15 avril 2006

Intime

 

 

 

Intime, intimer, intimation

 

 

 

En latin, à intus, qui signifie "dedans", "intérieurement", s’oppose externus ou exter, "extérieur", "du dehors". Au degré comparatif, ces adjectifs font interior et exterior et, au degré superlatif, intimus, "le plus en dedans", "le plus intérieur", "le fond de", et extimus, "placé à l’extrémité", "qui est au bout", "le plus éloigné". Trois de ces mots : intérieur, extérieur, intime, sont passés en français. Intime a conservé une part de la valeur superlative de son étymon latin : est intime ce qui est le plus à l’intérieur de soi. De l’adjectif intime, dérivent le verbe intimer et, de ce verbe, le nom intimation. Intime signifie "ce qui est à l’intérieur de soi", intimer a pour synonymes enjoindre, ordonner, commander. Le sens moral et positif de l’adjectif a débouché sur le sens militaire ou judiciaire du verbe. Comment s’est fait cet étonnant transfert de sens ?

Dans le Trésor de la Langue française, le verbe intimer est relevé avec le sens de "signifier de façon autoritaire ; synonyme notifier". L’expression intimer l’ordre a pour sens "enjoindre". Les exemples qui illustrent cette acception se rapportent à ce qu’il faut bien appeler une menace. Ce sont, extrait de Variété IV, 1938, de Paul Valéry : "On chargea le poète de chaînes, on l’accabla de défenses bizarres et on lui intima des prohibitions inexplicables" ; et extrait de La Trahison des clercs de Benda : "les sorties de Sorel contre les sociétés qui "donnent une place privilégiée aux amateurs des choses purement intellectuelles", celles, il y a trente ans, d’un Barrès, d’un Lemaître, d’un Brunetière, intimant aux "intellectuels" de se rappeler qu’ils sont un type d’humanité "inférieur au militaire"..." Alain Rey, l’éditeur du Dictionnaire Historique de la Langue Française (1992), expose ainsi l’histoire des sens du verbe intimer : "Intimer (1325) est emprunté au bas latin intimare "faire pénétrer dans", spécialement "faire pénétrer dans les esprits", d’où en droit "faire connaître, annoncer, publier". Introduit avec un sens général "avertir quelqu’un de quelque chose, faire savoir" qui ne s’est pas maintenu, le verbe s’emploie depuis 1332 avec le sens de "signifier, déclarer quelque chose à quelqu’un avec autorité" et en droit "signifier légalement" (cf. notifier)".

Pour que l’intimation se fasse, il faut deux instances. D’une part, l’instance qui intime ou instance intimatrice occupe la position de l’émetteur des schémas de la communication. D’autre part la cible ou l’intimé est à l’instance intimatrice ce que le destinataire est au destinateur. L’intimation se transmet de l’un à l’autre dans le même sens : de l’instance intimatrice à l’intimé, sans feed-back (ou "retour"). Si l’instance qui intime - dans les exemples cités dans le Trésor de la Langue française : on, des individus au nom prestigieux - ne jouit d’aucune autorité et ne dispose d’aucune position élevée dans la société, l’intimation reste lettre morte, sans effet, inaudible. Elle tient du soliloque de malade mental. Quant à l’intimé, il est ou bien un homme seul, isolé, dépourvu d’appui ou de soutien, ou bien il n’a ni pouvoir, ni influence, ni autorité. Ces deux instances ne sont pas égales. Le rapport de forces est en faveur de celui qui intime. Cela explique que la teneur du message intimé relève de l’interdiction (dans l’extrait de Variété "prohibitions") ou de la menace (dans La Trahison des clercs, la supériorité de l’humanité militaire sur l’intellectuelle). Intimer, c’est intimider. L’intimation est une intimidation. Elle consiste à interdire à quelqu’un (un individu seul ou un groupe d’individus disposant de peu de pouvoirs) de dire, de faire, de penser ce qu’il veut dire, faire, penser, éventuellement en le menaçant ou en lui rappelant les risques (judiciaires, carrière entravée, coups, etc.) auxquels il s’expose. L’instance qui intime pénètre au plus profond - dans l’intime - de la conscience d’autrui pour y faire inscrire un ordre, du sens, une mise en garde, un commandement, une injonction.

En 1863, Emile Zola tendait "une main sympathique" au peintre Edouard Manet, "qu’un groupe de ses confrères (avait) mis à la porte du Salon". Zola croyait en une France généreuse. Si on compare l’idée qu’il s’en forme aux poursuites judiciaires dont les écrivains aujourd’hui sont accablés, aux intimations qui les visent, aux menaces dont ils sont les cibles, on peut conclure que la France de Zola n’existe que dans les images d’Epinal. En effet, il arrive de plus en plus souvent dans la patrie des droits de l’homme que des écrivains (Houellebecq, Dantec, Renaud Camus, Finkielkraut, Mme Fallaci, les "nouveaux réactionnaires", pour ne citer qu’eux), leur éditeur, des directeurs de journaux, soient accusés d’on ne sait quels crimes et qu’ils soient contraints de répondre devant des juges ou devant un tribunal médiatique de leurs écrits, bien que la libre communication des pensées et des opinions leur soit garantie par la Déclaration de 1789. Il leur est intimé de se taire. L’intimation est une intimidation : c’est la forme sournoise de la censure.

 

 

14 avril 2006

Ratonnades

 

 

 

 

Dans le Trésor de la Langue française, le nom ratonnade est défini comme suit : "violences exercées contre une communauté nord-africaine en représailles à des actions attribuées à certains de ses ressortissants". Les exemples qui illustrent ce sens sont clairs : "(à la suite d’attentats aveugles), le pire arriva bientôt. Le lynchage pur et simple, la chasse à l’arabe, la ratonnade ignoble et aveugle" (Yves Courrière, La Guerre d'Algérie, 1971). Par extension, ce nom désigne aussi les "violences exercées contre une minorité ethnique ou un groupe social". Les Nord-Africains ne sont donc pas les seuls qui soient ou aient été les cibles, dans un passé récent, de ratonnades. Les phrases qui illustrent ce sens étendu ne laissent pas de doute : "A l’approche de l’aube, tandis que Cohn-Bendit lance par la voie de la radio qui n’a pas cessé ses reportages "en direct" l’ordre de dispersion, il est cinq heures trente, les ratonnades donnent lieu à des scènes assez ignobles" (Vianson-Ponté, Histoire de la République gaullienne, 1971). Ce mot est attesté en français la première fois en 1960, dans le cadre de la guerre en Algérie, au sens de "mouvement de violence déclenché contre une communauté nord-africaine" (Le Monde, 14 décembre 1960), puis, en 1968, dans le sens étendu de "brutalités exercées contre un groupe quelconque" (Le Monde, 24 mai 1968).

En 1968, les journalistes du Monde qui sont experts en ratonnades, non pas pour y avoir participé ou les avoir organisées (encore que...), mais pour les avoir condamnées, les ont définies comme "des brutalités exercées contre un groupe quelconque". Appliquons le nom ratonnade ainsi défini à ce qui fait la sinistre réalité du pays des droits de l’homme et où, chaque jour, des pompiers se font ou insulter ou frapper ou lapider ou cracher dessus. Ils ne sont pas les seuls à subir ces agressions. Conducteurs de métro ou de bus, contrôleurs SNCF, professeurs, policiers, parfois même de simples passants, sont la cible de ces manifestations de haine viscérale. Ils ont beau être français, ils n’en sont pas moins des hommes qui, réunis, forment un groupe, ethnique, social ou quelconque, peu importe. La réalité est là. Insultés, frappés, agressés, etc. ils sont ratonnés. Il n’y a pas que les Nord-Africains qui, en France, sont l’objet de ratonnades. Il y a aussi des noirs, des jaunes, des blancs, des Français. Que des ratonnades existent dans le pays qui, le premier au monde, a déclaré l’universalité des droits de l’homme et qu’elles frappent aussi ceux qui s’en croient les autochtones n’étonnera pas ceux qui savent comment va le monde. Au nom de quoi les Français seraient-ils épargnés par une règle universelle ? Parce qu’ils sont français ? L’histoire est une succession de ratonnades réussies. Dans les pays où il se sont installés, les cow-boys ont organisé des ratonnades contre les malheureux indiens, les Espagnols contre les Incas et les Aztèques, les colons contre ceux qu’ils colonisaient, les Australiens contre les aborigènes, les Arabes d’Arabie contre les Berbères ou les Egyptiens. Les immigrés ou leurs enfants, d’où qu’ils viennent, sont des hommes comme les autres. Ils ne sont pas d’une nature supérieure ou différente. Eux aussi, comme les autres, ils organisent des ratonnades. Pourquoi se gêneraient-ils, puisque telle est la loi du monde ? Cependant, un seul fait distingue ces ratonnades des ratonnades labellisées et conformes à l’idéal ou à l’essence de la ratonnade : c’est qu’il est interdit de nommer ratonnades les exactions auxquelles elles donnent lieu. Les réalités sont identiques : les mots diffèrent. 

 

 

 

 

09 avril 2006

Ce pays

 

 

Nommer la France

 

 

Pour la première fois peut-être dans notre histoire, le nom France ne va plus de soi pour nommer la France. Elle est l’un des rares pays dans ce cas, comme l’a été la Russie, dont le nom a été plus ou moins recouvert pendant quatre-vingts ans environ par le vocable URSS. Pourtant, le nom est riche de sens. Dérivant de l'adjectif et nom Franc qui signifie "libre", il équivaut à notre liberté moderne. De plus, il est possible de jouer avec les sonorités de ce nom : la SoufFrance (sous-France), l'a-France, la (F)Rance, etc. Ecoutez les élus du peuple, les journalistes, les élites, nos compatriotes. Ils désignent la France de plusieurs façons, mais rarement par son nom d'usage ou de baptême, comme on voudra. Nation est de moins en moins souvent employé : il est devenu désuet ou il a été proscrit, sans doute à cause du nationalisme ou du socialisme national qu’il est accusé sans raison de charrier. République, plus commun, est tout à fait honorable : pourtant, ce nom réfère à un régime, pas à un pays. Il est loisible aux Iraniens, aux Polonais, aux Irlandais, aux Sénégalais, etc. de nommer leur pays république, ce qu’ils font sans doute, mais moins souvent que les Français. Il est paradoxal et fort étrange de désigner une entité qui existe depuis mille cinq cents ans (la France) par le régime que les citoyens se sont donné (il y a un peu plus de deux siècles). Le régime est contingent par définition, il y a une essence de la France ; le régime est transitoire ou provisoire par définition ; la France est éternelle – du moins j’ose l’espérer. Le régime ne se rapporte qu’aux institutions, il est réducteur et partiel ; toute la France ne se ramène pas à la République, ni dans son histoire, ni dans ses réalités innombrables : l’art, la gastronomie, les vins, les fromages, la musique, les paysages, la littérature, l’architecture tiennent de le France, et non pas de la république. La langue est française, pas républicaine. La littérature aussi, de même que la musique. Certes, dans l’histoire de France, il est arrivé que la France soit désignée par le nom Royaume, mais il semble que l’habitude de nommer un pays par le régime politique que ses citoyens ont adopté ou qui leur a été imposé de force se soit généralisée à l’époque moderne. En Allemagne, on disait Reich ; en URSS, patrie soviétique.

La dénomination la plus fréquente est ce pays. On sait, et les grammairiens nous l’enseignent, que le démonstratif ce a, suivant les contextes, une valeur anaphorique (il réfère à ce qui vient d’être dit) ou une valeur déictique (il montre un objet proche de celui qui parle) : auquel cas, il est un signe d’ostension. C’est un équivalent de l’index pointé qui désigne directement la réalité du monde dans laquelle ou près de laquelle se trouve le locuteur. Montrer du doigt une personne qui passe dans la rue, c’est faire preuve à son égard de discourtoisie. Il était déconseillé dans les règles anciennes de politesse de faire ce geste. Ainsi, le démonstratif ce est méprisant quand il sert à montrer un individu à qui on n'accorde guère de valeur : dans "cette pute", "ce gros con", "ce salaud", "cette créature", "cet individu", "ce type-là", "ce mec", "cette meuf". Dans le Trésor de la Langue française, sont citées deux phrases dans lesquelles ce exprime le mépris, une de Montherlant : "cette vieille bête de don Christoval" et une autre de Proust : "Comment s’appelle-t-il, cet ostrogoth-là ! me demanda Albertine".

Ecoutez nos élus, les sociologues de service, les donneurs de leçons à la pelle, les journalistes bien pensants : ils disent tous ou quasiment tous, et de façon récurrente, ce pays pour désigner la France, comme si le pays dont ils parlent n’était pas ou n'était plus le leur ou qu'ils missent la plus grande distance possible entre eux et la France ou que son nom fût désormais tabou ou qu’il fût celui de cet Ostrogoth que montre Albertine ou qu’il n’eût pas plus de valeur qu’un vieux chiffon. Ils ont évité le ce de mépris à propos de l’URSS ; ils l’évitent quand ils parlent de Europe, de l’Algérie ou de tout autre pays du tiers-monde ; ils en accablent la seule France.

 

 

06 avril 2006

Humiliation

 

 

 

Selon les islamologues, les sociologues, les musulmans eux-mêmes, l’humiliation explique ou même légitime la haine que les militants de l'islam politique, qu’ils soient ou non arabes, vouent aux Juifs, aux chrétiens, à l’Occident, à l’humanité tout entière. La guerre faite aux mécréants, païens, idolâtres, associateurs… aurait pour but d’effacer des humiliations. L’humiliation est donc le sésame qui ouvre les portes de l’interprétation du monde. Or non seulement ce mot n’est jamais défini, mais ce à quoi il renvoie ne fait l’objet d’aucun examen. Sur cette humiliation servie à tous les menus, il n’est exprimé aucun soupçon.

Dans son Dictionnaire de la Langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, Littré rappelle que le verbe humilier signifie "rendre humble" et "donner de la mortification". Dans le premier sens, il est positif ; dans le second, négatif. L’humilité est une vertu. Littré la définit comme ce "qui nous donne le sentiment de notre faiblesse et de notre insuffisance, qui nous fait concevoir de bas sentiments de nous-mêmes". Quand il est question, dans les ouvrages savants, des humiliations de l’islam ou du monde arabo-islamique, le mot est toujours entendu dans le sens de "mortifications reçues", jamais dans le sens de "humilité". Les humbles ne sont humiliés par personne. Seuls les arrogants, les suffisants, les fiers-à-bras, les présomptueux, les pleins de morgue, les condescendants, les morveux, les matamores, les importants, se sentent humiliés à la première avanie et sont prêts à faire payer très cher à autrui leur prétendue humiliation. Dès que leur joujou est cassé, ils se sentent mortifiés : c’est comme si leur être était nié. Sont-ils vraiment humiliés ? Du moins, ils prétendent qu’ils le sont. De gens qui hurlent "Allah akbar" ou "il n’y a pas de dieu, sinon Allah" à longueur de journées, il est logique qu’ils se sentent humiliés s’ils ne dominent pas l’univers ou si un non-musulman marche sur la lune.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762, 4e édition), l’humiliation est "l’action par laquelle on s’humilie" : c’est un acte libre que l’on applique toujours à soi-même, et non aux autres. Quand ce mot est employé au pluriel, il "se dit des choses qui donnent de la confusion, de la mortification". Ce sens est illustré par l’exemple "recevoir les humiliations de la part de Dieu". Autrement dit, ou bien l’humiliation est, comme la servitude, toujours volontaire, ou bien elle est le fait d’Allah soi-même et en personne. Dans l’histoire de la langue française, humiliation a les deux sens : il signifie "acte destiné à humilier" depuis 1449, ou, depuis 1495, le "fait d’être humble, de s’humilier".

L’humiliation du monde dont on dit qu’il est arabe, ce qu’il n’est pas (il est arabisé, mal sans doute, islamisé en grande partie) est à la fois endogène et volontaire : elle ne vient pas d’ailleurs ou de l’étranger, mais de l’intérieur du monde arabo-islamique même. Elle n’est pas due au hasard non plus. L’islam, en tant que soumission, oblige les hommes à se rapprocher de l’humus, du sol, de la terre, en particulier lors des prosternations rituelles. Au sens moral aussi, l’islam est le moteur de l’humiliation, quand il pose qu’Allah sait tout, voit tout, peut tout, veut tout et qu’il incombe aux hommes de s’en remettre à sa volonté ou à la volonté de ceux qui parlent en son nom. L’humiliation est une force psychique redoutable : l’humilié se venge sur sa femme, sur sa fille, sur son voisin, s’il n’est pas musulman, et sur tous les ennemis qu’Allah lui désigne.

Il semble que l’humiliation soit le seul type de relations que l’islam envisage envers ceux qui ne sont pas musulmans. Ainsi, dans le verset 29 de la sourate IX du Coran, Allah enjoint à ses fidèles de combattre les juifs et les chrétiens : "Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n’interdisent pas ce qu’Allah et Son messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de la vérité parmi ceux qui ont reçu l’écriture, jusqu’à ce qu’ils versent la capitation de leurs propres mains, après s’être humiliés". Il est écrit "après s’être humiliés". Ce que l’islam attend de ceux qui n’ont pas l’heur d’être musulmans et qui doivent être "combattus", c’est d’abord qu’ils s’humilient devant eux, avant même qu’ils ne paient l’impôt de servitude.

Si les musulmans étaient humbles, si la vertu de l’humilité ne leur était pas étrangère, s’ils n’étaient pas animés de la seule volonté de mortifier l’Autre, ils s’efforceraient peut-être de sortir du néant de servitude où ils s’ensevelissent volontairement plutôt que de faire porter sur les étrangers, autrui, l’Occident, les Juifs, les chrétiens, Sharon, le Diable, Chitan, les djinns, les femmes, Bush, etc. la responsabilité des maux qu’ils s’infligent à eux-mêmes.

 

 

04 avril 2006

Caricature

 

 

 

A propos des dessins

 

Dans le Dictionnaire de la langue française, Littré précise que le nom caricature est un "terme de peinture", dont la définition est : "représentation grotesque de personnes, d’événements qu’on veut ridiculiser". Il est défini à peu près de la même manière dans le Dictionnaire de l’Académie française (4e éd, 1762) : "terme de peinture emprunté de l’italien : c’est la même chose que charge en peinture". A l’article charge, les Académiciens écrivent ceci : "on dit charger un portrait pour dire représenter avec exagération les traits qui rendent le visage d’un homme difforme et ridicule, quoiqu’il soit reconnaissable. En termes de peinture, un portrait chargé est un portrait peint en charge".

La caricature, terme "d’arts plastiques", est, dans le Trésor de la langue française, "en parlant d’une personne ou d’un groupe, rarement en parlant d’un animal ou d’une chose, le portrait en charge, le plus souvent schématique, dessiné ou peint, mettant exagérément l’accent, dans une intention plaisante ou satirique, sur un trait jugé caractéristique du sujet". Pour illustrer cette définition, est cité un extrait de l’Encyclopaedia universalis (p. 955) : "la caricature utilise la déformation physique comme métaphore d’une idée".

Le nom caricature est calqué sur l’italien caricatura qui, depuis le XVIIe siècle, signifie au figuré "portrait ridicule en raison de l’exagération des traits". En français, ce mot est relativement récent. Il est attesté pour la première fois en 1740 dans les Mémoires d’Argenson au sens de "reproduction grotesque par le dessin ou la peinture". C’est pourquoi les Goncourt se sentent autorisés à mettre en relation ce mot (et la chose qu’il désigne) avec les changements sociaux qui ont affecté la France au XIXe siècle : "l’avènement de la bourgeoisie est l’avènement de la caricature. Ce plaisir bas de la dérision plastique, cette récréation de la laideur, cet art qui est à l’art ce que la gaudriole est à l’amour, est un plaisir de famille bourgeoise ; elle y prend tant de joie qu’elle a ri même de Daumier".

Il suffit d’examiner sans passion les dessins représentant Mahomet qui ont été publiés par un journal danois en septembre 2005 pour se convaincre qu’ils ne sont pas des caricatures, quoi qu’on en dise partout étourdiment. Le dessin qui a servi de prétexte à des attaques de bâtiments diplomatiques, à des meurtres de chrétiens en Turquie, au Nigéria, en Egypte, à des menaces racistes de mort proférées à l’encontre d’Européens sur le sol même de l’Europe, à des pogroms et des ratonnades, représente un homme barbu qu’on suppose être, grâce à la légende, Mahomet. Il est coiffé d’un turban noir. Le visage est serein ; il n’est ni difforme, ni ridicule. Il n’y a pas le moindre trait qui soit déformé. Rien n’est forcé ni chargé. C’est un dessin, ce n’est pas une caricature. Le turban est orné non pas d’un bijou ou d’un diamant, mais d’une bombe près d’exploser. Cela ne suffit pas à faire de ce dessin une caricature. Sous quelque aspect qu’on les examine, les douze dessins incriminés n’ont rien de caricatural. L’éventuelle hostilité à l’islam qui les nourrit n’en fait pas pour autant des caricatures. C’en serait peut-être, si la personne dessinée, Mahomet, n’avait pas été un chef de guerre ou un chef d’Etat. Si Mahomet avait été, tel Gandhi, un apôtre de la non-violence, l’intention de caricature aurait peut-être été avérée. Certes, Mahomet n’a jamais fait exploser de bombes (et pour cause : si la poudre avait été en usage, il l’aurait fait), mais il a abusé du sabre pour tuer. Le drapeau du pays qu’il a fondé, l’Arabie, contient la profession de foi islamique et les deux sabres croisés de l’islam.

Autrement dit, ce qui a provoqué ces actes de guerre que sont les attaques d’ambassades et les destructions de bâtiments publics dans les pays musulmans, ce qui a incité les musulmans à tuer des dizaines de chrétiens, ce qui a fait éclater leur haine sans borne, ce ne sont que des dessins. Faut-il que ces gens-là soient dérangés pour que des riens provoquent ces extrémités ? Faut-il qu’ils soient animés d’une haine sans borne pour en arriver à vouloir exterminer tous ceux qui ne sont pas musulmans ? Faut-il que les dirigeants de l’Europe soient lâches pour avoir cédé à de tels extrémistes ? Dans les années 1930, ils avaient obtempéré à Hitler. Faut-il qu’ils n’aient rien retenu de l’histoire ? Faut-il que les leçons du passé soient déjà oubliées ?

 

 

01 avril 2006

Tolérance

 

 

 

 

Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), la tolérance est définie ainsi : c’est "la condescendance, l’indulgence pour ce qu’on ne peut empêcher, ou qu’on croit ne devoir pas empêcher". Une croyance, un culte, des mœurs, une activité, etc. qui sont contraires aux lois ou que les lois prohibent pour des raisons x ou y, bonnes ou mauvaises, peu importe, ne sont pas réprimés. Ils continuent d’exister comme ils l’ont toujours fait. Les exemples illustrant la définition sont : "ce n’est pas un droit, mais une tolérance" ou "il n’en jouit que par la tolérance de ceux qui le pourraient empêcher". Il est précisé que tolérance, en matière de religion, "signifie la condescendance qu’on a les uns pour les autres, touchant certains points qui ne sont point regardés comme essentiels à la religion". Ainsi, précisent les Académiciens, "l’Eglise latine a toujours usé de tolérance pour l’Eglise grecque sur le mariage des prêtres". Le mot tolérance est aussi en usage dans la vie publique : c’est "la condescendance politique qui fait quelquefois que les souverains souffrent dans leurs États l’exercice d’une autre religion que celle qui y est établie par les lois de l’État". Dans les faits, la règle cujus regio ejus religio (les habitants d’un pays doivent suivre le même culte que leur souverain) devient peu à peu caduque. Oubliant que les souverains de Hollande n’ont été tolérants qu’après avoir extirpé de leur pays l’erreur catholique, les Académiciens écrivent que "la tolérance est en usage en Hollande". Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré reprend la définition des Académiciens, l’illustrant de citations qu’il extrait des œuvres de Guez de Balzac, Madame de Sévigné, Bossuet, Voltaire. Les auteurs du Trésor de la langue française (1972-1994) distinguent deux sens, suivant que tolérance se dit de personnes ou de choses. A propos de personnes, c’est, comme l’établissent les auteurs du Dictionnaire de l’Académie et Littré, "le fait de tolérer quelque chose, d’admettre avec une certaine passivité, avec condescendance parfois, ce que l’on aurait le pouvoir d’interdire, le droit d’empêcher". Tolérance a pour synonymes compréhension et indulgence. Quand il se rapporte à des organismes vivants ou à des choses, en biologie et médecine, c’est " la faculté que présente un organisme vivant à supporter jusqu’à un certain seuil sans dommage apparent les effets chimiques ou physiques auxquels il est exposé ". Ainsi, il est question de tolérance à un médicament, aux radiations, à l’insuline, aux antibiotiques. C’est aussi, dans le monnayage, "la limite de l’écart admis entre le poids ou le titre réels et le poids ou le titre légaux d’une monnaie" et, en mécanique et en technologie, "l’écart d’inexactitude admissible, en plus ou en moins, pour la cote d’exécution d’une pièce usinée".

Il est évident que la tolérance, telle qu’elle est entendue de nos jours dans les media, chez les sociologues ou dans les discours des hommes politiques, n’a plus rien à voir avec ce qu’en disent les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française ou Littré et qu’elle tient plus du tolérantisme que de la tolérance. Le mot s’applique même à ce qui n’est pas interdit et qui, étant permis ou légal ou inscrit dans les lois, n’a pas à être toléré. Dans le Trésor de la Langue française, tolérance est relevé aux le sens "d’état d’esprit de quelqu’un ouvert à autrui et admettant des manières de penser et d’agir différentes des siennes". Le synonyme en est libéralisme. Or, depuis la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen (1789), la "libre communication des opinions et des pensées" est un droit naturel et imprescriptible. La liberté d’opinion, de pensée ou de croyance, étant garantie par la loi, ne relève pas de la tolérance, puisqu’elle est un droit. En anglais, tolerance a aussi le sens de libéralisme. Le Oxford Advanced Learner’s Dictionnary of Current English en fait la "quality of tolerating (allowing or enduring without protest) opinions, beliefs, customs, behaviour, etc. different from one’s own".

Pourtant, le nom tolérance continue à se charger de sens qui sont situés à l’opposé du sens premier ou même de celui qui est relevé dans le Trésor de la langue française. Il en est ainsi de la conception officielle que s’en fait l’UNESCO (ou Organisation des Nations Unies pour l’éducation, la science, la culture). La tolérance est, selon les éminents experts de cette organisation, "le respect et l’appréciation de la richesse et de la diversité des cultures de notre monde, de nos modes d’expression et de nos manières d’exprimer notre qualité d’êtres humains". Elle n’a rien en commun avec la tolérance, telle qu’elle est définie dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762) ou dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré ou même dans le Trésor de la Langue française. Non seulement la définition est nouvelle, et même inouïe, mais encore elle s’étend à tout ce qu’il y a de positif dans les valeurs humaines et même elle se confond avec les principes universels qui sous-tendent les déclarations de 1789 et de 1948. Elle est "la reconnaissance des droits universels de la personne humaine et des libertés fondamentales d’autrui". Au XVIIIe siècle et jusqu’à une date récente, les pouvoirs étaient tolérants quand ils ne fermaient les yeux sur les entorses ou les infractions à la loi. Aujourd’hui, la tolérance a phagocyté les droits de l’homme, et jusqu’à la diversité humaine. Ce n’est plus de la bienveillance débonnaire, c’est une religion morale, sociale, mondiale, éducatrice. Jadis, la tolérance mettait un grain d’humanité dans le gouvernement des hommes. Totalitaire aujourd’hui, rien n’y échappe, même ce qui ne relève pas d’elle : "les peuples se caractérisent naturellement par leur diversité ; seule la tolérance peut assurer la survie de communautés mixtes dans chaque région du globe. Tout comme l’injustice et la violence caractérisées, la discrimination et la marginalisation sont des formes courantes d’intolérance". Ce n’est pas le principe de tolérance agité comme un drapeau blanc qui peut arrêter la violence des hommes, c’est la loi, et le recours à la force pour appliquer la loi . Laisser croire aux hommes que la seule invocation de la tolérance suffira à empêcher les massacres de minorités religieuses (ou ethniques) en Indonésie, au Soudan, aux Philippines, etc., c’est prendre ceux à qui cette leçon est assénée pour des abrutis. Conformément à ce pour quoi elle a été instituée, l’UNESCO souhaite que les jeunes gens, partout dans le monde, soient éduqués à la tolérance, afin de "contrecarrer les influences qui conduisent à la peur et à l’exclusion de l’autre (…) et de les aider à développer leur capacité d’exercer un jugement autonome, de mener une réflexion critique et de raisonner en termes éthiques".

Tout cela est bel et bon. Lénine, Mao, Trotski, Staline ont ou auraient approuvé, comme Hassan II ou le roi d’Arabie, ces belles envolées lyriques, qui sont si vagues qu’elles sont violées sans que quiconque proteste. Naturellement, comme toujours dès qu’il est question de beaux principes, ce qui se cache sous les exhortations à la Vertu, c’est la tartufferie. La règle en Arabie saoudite, chez les Pakistanais ou ailleurs dans le monde, même dans les pays membres de l’UNESCO, c’est l’éducation à la haine. Les experts de l’UNESCO n’ignorent pas que les pays qu’ils représentent ne réaliseront jamais l’ombre de l’ombre de l’esquisse du commencement de l’application du principe de tolérance. En fait, l’UNESCO s’adresse, et elle le sait pertinemment, aux pays d’Occident qui font des droits de l’homme une règle absolue et qui sont les seuls à le faire, mais que l’UNESCO soupçonne ou accuse de les violer, eux-mêmes ou certains des zombies qui y habitent s’accusant, sinon eux-mêmes, du moins leurs compatriotes, il est vrai, des pires crimes : "la diversité des nombreuses religions, langues, cultures et caractéristiques ethniques qui existent sur notre planète ne doit pas être un prétexte à conflit ; elle est au contraire un trésor qui nous enrichit tous". Les imams, les idéologues, les gouvernants saoudiens, pakistanais, marocains, turcs, syriens, etc. dont les pays sont purifiés ou en voie de l’être, doivent boire du petit lait en psalmodiant ces exhortations à la tolérance, dont ils s’exonèrent totalement.

 

26 mars 2006

Histoire

 

Histoire avec une H majuscule

 

 

Il arrive que le nom histoire soit écrit Histoire, avec une H majuscule, comme Dieu ou Etat. Auquel cas, l’Histoire semble être ce qui explique la marche du monde. Ecrire Histoire plutôt que histoire, c’est croire à une force que les volontés humaines ne peuvent pas dominer. Les hommes qui font l’histoire ignorent qu’ils en sont les auteurs, ou ils la font dans un sens contraire à leurs vœux. Cette force pousse dans une même direction : c’est le sens de l’Histoire, qui est toujours progressiste. Les sociétés avancent par stades successifs jusqu’à un terme final et parfait, là où l’Histoire, ayant réalisé ses buts, s’achève dans le bonheur de tous. Depuis Hegel, il est des philosophes et des historiens qui font de Histoire un nom commençant par une majuscule qui le sacralise. Personne ne croit plus à la philosophie de l’Histoire, que ce soit à la manière de Hegel ou à celle de Marx : non seulement parce que rien de ce qu’elle annonçait ne s’est produit, mais encore parce qu’elle a donné lieu dans la réalité, avec le marxisme qui la continue, à des horreurs sans nom. Les noms désignant les consonnes sont au féminin : du moins telle est la norme, qui n’est guère suivie. Il faudrait dire une H et non un H. Grâce à quoi, il est possible de jouer sur l’homophonie de H avec la hache qui coupe les têtes, celle par laquelle, justement, l’Histoire s'exprime souvent pour le malheur des hommes.

Dans le Trésor de la Langue française, ce sens philosophique de histoire n’est même pas effleuré. L’exemple cité "l’Histoire avec un grand H" (au lieu d’une grande H) pourrait laisser croire le contraire. Mais dans cet exemple, l’Histoire désigne ce qui n’est pas un tissu d’anecdotes ou de faits amusants ou de bons mots ou de coucheries royales, et non la force qui pousse l’humanité vers les lendemains qui chantent. Le sens, exposé dans la partie A, I, 2, "évolution de l’humanité à travers son passé, son présent, son avenir", pourrait être rapproché, en forçant le sens de "évolution de l’humanité" ou en le chargeant de "progressisme", de la conception hégélienne et marxiste de l’Histoire. Or, dans les exemples censés illustrer cette acception, le mot histoire ne prend pas de majuscule, sauf dans une phrase, laquelle rend inconcevable, tant elle est grotesque, toute parenté avec la philosophie de l’Histoire. L’auteur en est Mitterrand, qui fut pétainiste et collabo, avant d’être président. Voici ce qui est écrit : "L’Histoire commence ou recommence par la rencontre d’un homme et d’un événement". La phrase date de 1981, selon le Trésor de la Langue française. L’homme auquel fait allusion Mitterrand, c’est, de toute évidence, Mitterrand lui-même ; l’événement, le 10 mai 1981, le jour de son élection. Il faudrait être aveuglé par l’esprit partisan pour voir dans cette rencontre fortuite ou chanceuse une manifestation de "l’Histoire", au sens où Hegel et, après lui Marx, entendent ce terme. Dans un siècle, nos descendants, qui seront peut-être encore plus oublieux que nous (nous souvenons-nous de ce qui s’est passé en 1881 ou en 1906 ?), décideront si cette "rencontre", oubliée de tous, sera, ou ne sera pas, de l’histoire, mais avec une h minuscule.

 

 

25 mars 2006

Sensibles

 

Quartiers dits sensibles ou cités dites sensibles

 

 

En français, l’adjectif sensible a un sens actif ou un sens passif. Quand il s'applique à une personne - "un enfant sensible" par exemple -, il signifie "qui est doué de sensibilité". Le sens est actif : la sensibilité est dans la personne, elle la fait agir ou réagir. La qualification est positive, au sens où la sensibilité atteste, chez ceux qui en ont, de la compassion, du cœur, de l’intérêt pour autrui, de l’altruisme. Dans "réalité sensible" ou dans "signes sensibles à l'oreille", il signifie "qui peut être perçu par la sensibilité". Le sens est passif : la sensibilité n’est pas dans la réalité ou dans les signes qualifiés de sensibles, mais dans le fait qu’ils peuvent être perçus par les sens, vue ou ouïe. Dans le premier cas, la sensibilité est intérieure à celui ou à ce dont on parle ; dans le second cas, elle y est extérieure ou elle vient d’ailleurs.

Les citoyens savent que, quand il qualifie des cités ou des quartiers, l’adjectif sensible est l’euphémisme ("mot doux") qui masque (mais mal) un interdit. Il est interdit de désigner ces quartiers par les mots appropriés. Ce sont des repaires de voyous ou ils sont soumis à la loi de l’islam. Comme il faut les désigner, ne serait-ce que pour faire savoir à autrui ce dont on parle, ils sont qualifiés de sensibles. En ce sens, ils ne sont pas "doués de sensibilité". Dès que sont évoqués ces lieux qui, contrairement à ce que pourrait laisser supposer sensibles (mais personne n’est dupe), ne font pas pleurer, sinon de rage, les malheureux Français qui y habitent encore, une prudence extrême, dont la forme achevée est le silence, est requise. Attention danger ou, comme il était dit dans les trains d’autrefois, "ne pas se pencher au-dehors" ou, en italien, "è pericoloso sporghersi", que l’on pourrait traduire librement par "ne pas parler au dehors" ou par "il y a péril en la parole". Le risque encouru est de sauter sur les mines déposées là par les chiens de garde du parler bien pensant.

Les auteurs du Trésor de la Langue française ne relèvent pas ce sens-là de sensibles, qui est trop périlleux et inouï (à la fois récent et contraire à la justesse qui a longtemps régi la langue française), mais ils nous mettent sur la voie de la bonne interprétation. Au sens de "qui est doué de sensibilité", en parlant d’une chose, sensible signifie "qui est susceptible de réaction", comme dans "papier, pellicule, plaque, surface sensible" ou dans "réactif sensible", et en parlant d’un mécanisme ou d’un appareil, "dont le fonctionnement peut être troublé" ou perturbé par des parasites. Il en va ainsi pour les affaires (à la fois judiciaires et politiques), quand elles sont dites sensibles : il faut s’entourer d’un luxe de précautions avant de tenter, non pas de les régler, mais de les exposer - ou simplement d’ouvrir un dossier. Il en est de même des quartiers sensibles. Au moindre incident, par exemple dès que retentit la sirène d’une ambulance ou d’un camion de pompiers, les habitants de ces quartiers, que ce soit les voyous ou les agitateurs de l’islam politique, réagissent plus ou moins violemment : ou ils agressent les pompiers venus porter secours à un malheureux en les lapidant, ou ils jettent des cocktails Molotov sur la façade d’une école pour la réduire en cendres, sauf si l'école est coranique : auquel cas, le feu purificateur lui est épargné. Les bandes, les individus asociaux ou les voyous qui mettent ces quartiers en coupe réglée "se paient sur la bête", comme on disait naguère quand on parlait sans euphémisme. Le tabou a pour raison d’être de cacher la réalité. Voilà pourquoi ces quartiers et ces cités sont dits sensibles. Il serait faux et sans doute inutilement insolent d’écrire "sans cibles" : les cibles, telles que les écoles, les autobus, les bibliothèques, les abribus, les maisons de la culture, les gymnases, n’y manquent pas. Ils sont sensibles certes, mais, hélas, ils renferment d’innombrables cibles à brûler ou à vandaliser.

 

24 mars 2006

Pogroms

 

 

 

 

Le nom pogrom est russe. Il est formé du verbe gromit’, qui signifie "détruire" et du préfixe po- qui exprime l’achèvement. Il signifie "destruction totale". En Russie, ce qui était détruit lors des pogroms, c’était les biens appartenant aux Juifs. Ailleurs, hors de Russie, les biens détruits ne sont pas nécessairement ceux des Juifs, d’abord parce qu’il n’y a pratiquement plus de Juifs dans les pays où ils vivaient nombreux au début du XXe siècle (Syrie, Allemagne, Egypte, Pologne, Autriche, Maroc, Algérie, Tunisie, Irak, Turquie, etc.), ensuite parce qu’ils ne sont pas les seuls êtres humains à servir de cible à la haine fanatique et commune. Dans Bella (1926), Giraudoux évoque ce qu’est un pogrom. Pour lui, c’est un "soulèvement meurtrier, avec pillage, suscité par le racisme". Les frères Tharaud, qui ont voyagé à travers le monde, écrivent dans Alerte en Syrie (1937), à propos de la situation explosive alors (mais elle l’est toujours) du Proche Orient, que "les chrétiens vivent sous la menace d’une sorte de pogrom musulman". En fait, les chrétiens du Proche-Orient ne vivent pas sous la menace "d’une sorte" de pogrom, mais ils étaient, ou ils sont encore, victimes de pogroms bien réels (le dernier en date a eu lieu cet automne à Alexandrie), vu que, à intervalles réguliers, ils ont à subir, dans l’indifférence générale de tous les défenseurs des droits de l’homme, et comme les juifs de Russie, de Pologne ou d’ailleurs, des pogroms, qui sont parfaitement conformes à l'essence des pogroms, à savoir la destruction de leurs biens, laquelle s’accompagne parfois de la mort violente de quelques-uns de ces propriétaires qui, outre leurs biens, perdent la vie.

Le mot pogrom a beau être russe, les phénomènes qu’il désigne se sont internationalisés et ils sont devenus français, bel et bien français. Dans ce monde sans frontières, il n’est pas étonnant que ce qui était russe à l’origine se soit diffusé partout, même là où il n’y a pas de Cosaques. Il suffit d’ouvrir grand les yeux, ou de ne pas les fermer pieusement, pour constater qu’en France, il ne se passe pas de semaine ou de mois, sans que des biens soient détruits, pillés, incendiés, que ces biens soient privés ou publics, que ce soit des écoles, des bibliothèques, des automobiles, des autobus, des magasins, par des individus regroupés en bandes, que l’on qualifie par euphémisme de jeunes, bien qu’ils se vantent d’appartenir à une ethnie différente de celle des victimes et dont, évidemment, ils prétendent qu’elle est supérieure en tout : des jeunes, à savoir, si l’on traduit en français clair cet euphémisme de la nouvelle langue française, des individus définis, non pas par l’âge (ce que sont les jeunes gens, âgés de quinze ou seize ans à vingt-quatre ou vingt-cinq ans), mais par la religion, la communauté ou l’ethnie, et qui sont maghrébins, Africains, musulmans, étrangers ou descendants d’immigrés. Se disant autres et fiers de l’être, ils se croient autorisés à détruire les biens de ceux qui ne leur ressemblent pas et qui ne sont pas de leur communauté ou de leur ethnie ou de leur religion. Voilà ce qu’est un pogrom. Il n’est pas nécessaire d’être russe ou juif de Russie pour constater que ces pogroms, spécifiquement russes il y a plus d’un siècle, ont été naturalisés et que, après avoir brassé leurs différences, ils sont devenus français par jus soli, même en Alsace, où les nuits chaudes de Strasbourg ou d’ailleurs cachent de bons et vrais pogroms.

23 mars 2006

Chances

Egalité des chances

 

 

 

En 1200, le nom chance est attesté dans le Jeu de Saint Nicolas de Jean Bodel avec le sens de "chute des dés". Il est issu du verbe latin cadere, qui signifie "choir" ou "tomber" et, qui, selon Cicéron, était en usage en latin classique au sujet de l’osselet que l’on jette, pour jouer, et qui tombe, au hasard, sur l’une ou l’autre de ses faces. Un auteur du XVIe siècle écrit : "Il avait le jour précédent gagné six mille écus à la chance à trois dés". Voilà pourquoi le nom chance est défini, dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762, 4e édition) comme une "sorte de jeu de dés". Les Français il y a fort longtemps  "jouaient à la chance". C’est aussi "le point qu’on livre à celui contre lequel on joue aux dés". Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), le premier sens de chance est "coup de dé ; point(s) que donne un dé en tombant" et, par métonymie, "sorte de jeu de dés", comme dans "jouer à la chance". Les auteurs de ce dictionnaire précisent que ce sens-là est sorti de l’usage. Dans l’expression "théorie des chances", le mot désigne les probabilités que l’on calcule afin de les appliquer aux jeux de hasard ou à la spéculation boursière.

Dans un sens figuré, précisent les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française (1762), le nom chance signifie "heureuse fortune qui arrive à quelqu’un", comme dans "bonne chance", "être en chance", "porter chance" ou "la chance a tourné". Dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré relève surtout les sens figurés et modernes de chance. C’est la "façon d’advenir, suivant des conditions qui ne nous sont pas connues", comme dans "la chance des armes". C’est aussi, quand ce nom est employé absolument (sans complément) "l’heureux hasard", "la bonne fortune", comme dans "il aura de la chance s’il s’en tire", "je n’ai pas de chance au jeu". Littré précise que ce sens est abusif – car, en théorie ou à l’origine, la chance – c’est-à-dire le hasard ou le sort - est neutre en quelque sorte, comme les dés jetés : elle n’est ni bonne ni mauvaise a priori, ce sont les effets du coup de dés ou du sort qui sont favorables ou non. C’est ce qui est relevé dans le Trésor de la langue française : "tour favorable ou défavorable, mais de soi imprévisible et livré au hasard, que peut prendre ou que prend effectivement une situation ou un événement" ou c’est "l’issue heureuse ou malheureuse d’une situation donnée". Les synonymes en sont éventualité et hasard.

La chance est donc, comme aux dés, au sens propre comme au sens figuré, ce qui relève du sort, du hasard, de la fortune. Mettre de l’égalité là-dedans, comme dans la "loi sur l’égalité des chances" ou dans les mots d’ordre des syndicats enseignants, c’est mettre du droit ou de la justice dans le hasard, c’est donc vouloir que le soleil brille à minuit ou que l’on atteigne la lune en montant à la corde à nœuds. Les publicitaires avaient inventé un slogan amusant pour donner l’illusion que l’égalité des chances était le fondement des jeux de hasard : "au Loto, cent pour cent des gagnants ont tenté leur chance". Le seul titre de la loi de février 2006, qui cause tant de bruit et de fureur, est de la même langue frelatée que ce slogan.

Il est évident que les députés ou les ministres qui ont intitulé la loi contestée "loi sur l’égalité des chances" n’ont pas voulu donner à chances le sens de hasards. S’il tel avait été le cas, "l’égalité des hasards" n’aurait guère eu de sens, que ce soit sur le plan linguistique, social ou philosophique. Dans le Trésor de la Langue française, tout à la fin de l’article chance, il est indiqué que ce nom prend parfois un nouveau sens figuré, que les auteurs de ce dictionnaire glosent ainsi : "possibilité réelle ou probabilité de succès". En fait, comme succès, étymologiquement, signifie "ce qui arrive", que ce soit en bien ou en mal (aujourd’hui, c’est toujours en bien), ou ce "qui résulte d’un fait", le sens de chances reste lié toujours au hasard d'un coup de dés. L’emploi de ce mot relève de l’exorcisme ou de la magie. Tout se passe comme si, dans l’égalité impossible des chances et qui n’adviendra jamais, le droit et la loi étaient utilisés pour empêcher les accidents, les aléas, les coups du sort, le hasard, l’imprévu ou l’inattendu : en bref, ce qui fait la condition même de l’homme sur la terre. Toutes choses différentes par ailleurs, décréter l’égalité des chances revient à interdire la mort ou à obliger les hommes à mesurer 1 m 90 ou à prohiber la folie ou à décider que les poules auront des dents.

 

 

 

 

 

 

20 mars 2006

Lettre morte

 

 

 

Quand il est employé au pluriel, seul, sans complément ni adjectif qui le détermine comme dans les Lettres de mon moulin ou les Lettres portugaises, le nom lettres désigne la littérature. D’ailleurs, si l’on se fonde sur le mot latin littera (ou "lettre") à partir duquel il est formé, le mot littérature n’est rien d’autre que "l’ensemble des lettres". Au XVIIIe s, on ne disait pas encore littérature, mais belles-lettres. Les lettres, ce sont aussi les disciplines qui ont pour objet d’étude la littérature, les belles-lettres, la culture. Quand l’objet d’étude est la littérature écrite en français, elles sont dites modernes ; si c’est la littérature écrite en latin et en grec, elles sont classiques. Quand l’objet d’étude est la langue ou la culture écrite, elles se nomment grammaire, philologie, latin, grec, hébreu, philosophie. Longtemps, elles ont été enseignées dans les facultés de lettres. Aujourd’hui, ces facultés ont été baptisées UFR ou Unités de Formation et de Recherche. Il n’y a pas que le nom qui ait changé. Les UFR ont remplacé les lettres par les sciences sociales et humaines.

Ce qui définit les lettres, c’est l’étude et le savoir, id est les connaissances de tout ordre que l’on tire de la fréquentation assidue et laborieuse des livres écrits par des hommes comme nous, mais poètes ou écrivains. Lettres a pour synonyme humanités. L’étude des langues et lettres anciennes était la propédeutique  aux lettres, littérature et belles-lettres modernes. Cette préparation était aussi une espèce d’initiation. Humanités contient humanité. Le singulier est inclus dans le pluriel. Etudier les humanités, c’était accéder à la fois aux hommes, à tous les hommes, vivants ou morts, regroupés dans l’ensemble humanité, et au sentiment d’humanité, sentiment, au sens classique de "pensée" et moderne de "mouvement de l’âme", qui fait que nous nous sentons hommes comme tout autre et que nous tenons notre voisin pour un homme au même titre que nous, fût-il femme, noir, chinois...

Ces lettres sont mortes, toutes, ou en voie de disparaître, qu’elles soient modernes ou classiques, quelque nom qu’on y donne, philologie, humanités, grammaire. Lettre morte signifie "caduc". Une œuvre, une pensée, une doctrine qui sont lettre morte retournent au néant d’où les sortent de temps en temps les chercheurs de fossiles historiques ou les archéologues des textes. Quand une loi n'est plus appliquée, elle est lettre morte. Pour la plupart de nos contemporains, la Sainte Lettre (la Bible et les Evangiles) a précédé les lettres dans la descente au Néant. Les lettres sont mortes ; et le thiase (ou cortège) des humanités les a suivies au tombeau. Ce sont les "sciences", dites "sociales" et prétendument "humaines" qui, les ayant tuées, en tiennent lieu dans les lycées et universités. Les lettres, à la fois la culture littéraire et les études littéraires, ne signifient quasiment plus rien. Mortes, elles sont enfouies avec la Lettre dans le sépulcre abyssal et silencieux du Néant.

 

19 mars 2006

Prophète

 

 

Messager, envoyé ou prophète ?

 

 

Quand le nom prophète est apposé au nom de Mahomet, il traduit mal le nom arabe rasoul par lequel Mahomet est désigné dans la chahada ("la allah il allah wa mohammed rasoul allah"), dans le Coran (ainsi sourate 9, verset 1 : "Désaveu de la part d’Allah et de son messager à l’égard des associateurs (ou chrétiens, ceux qui, à Dieu, associent le Christ et le Saint Esprit) avec qui vous avez conclu un pacte" et verset 3 : "Proclamation aux gens, de la part d’Allah et de son messager (…) : qu’Allah et son messager, désavouent les associateurs"), ou dans d’autres textes. Prophète est une adaptation approximative et abusive de rasoul, une sorte de transposition par homologie. Pour donner un équivalent à rasoul, on a choisi un mot se rapportant à la religion, prophète, mot grec en l’occurrence, et qui soit proche de rasoul. En fait, au lieu de s’en approcher, il s’en éloigne. La traduction juste de rasoul est messager ou envoyé, comme il est écrit dans les traductions du Coran en français. Les mots envoyé ou messager d’Allah correspondent fidèlement à l’arabe rasoul allah. Le verbe rasala, dont dérive rasoul, est toujours en usage en arabe. Une lettre, au sens postal de ce terme, se dit risalah.

Dans le Trésor de la Langue française, le messager est "celui, celle qui remet ou a mission de remettre à son destinataire un message écrit ou oral". Il a pour synonymes envoyé, émissaire. Le prophète, en revanche, interprète la volonté supposée des dieux ou de Dieu, en particulier pour tout ce qui se rapporte au futur. Illustre ce sens l’extrait suivant : "la Grèce n’avait-elle pas aussi son oracle de Delphes, et les Juifs leurs prophètes ? Les Romains, leurs aruspices, leurs augures, interprètes des volontés des dieux ?". Le nom prophète est le calque d’un mot latin qui était en usage chez les premiers chrétiens : propheta, au sens de "devin qui prédit l’avenir", lequel est emprunté à la langue grecque, où un "prophète" est "l’interprète d’un dieu, celui qui transmet la volonté des dieux, celui qui annonce l’avenir". Mahomet transmet la parole d’Allah, telle quelle, sans chercher à l’interpréter. Il est son messager. Le prophète est le contraire d’un messager, il interprète ce qui est supposé être la volonté de Dieu ou d’un dieu. Mahomet n’a pas interprété la volonté d’Allah : s’il l’avait fait, il aurait peut-être rendu possible l’ijtihad ou "effort d’interprétation". Il s’est contenté de faire connaître et apprendre aux Arabes le message d’Allah au iota près (au kasra près, devrais-je dire). C’est parce qu’il a répété Allah que ce qui est écrit dans le Coran est karim, sacré, ou intouchable, haram. L’emploi du nom prophète en lieu et place d’envoyé ou de messager est un abus de sens. Certes, cet emploi est conforme à la norme. Il est validé par un usage très ancien dans les langues européennes, qu’elles soient romanes, comme le français, l’italien ou l’espagnol, ou non, comme l’anglais. Dans le Trésor de la Langue française, il est précisé, à l’article prophète, que, dans la religion musulmane, ce nom désigne Mahomet. Une citation de Mme de Staël illustre cet emploi : "Bonaparte, dans la pyramide, se servit du langage oriental : Gloire à Allah ! dit-il ; il n’y a de vrai dieu que Dieu, et Mahomet est son prophète". Employé de façon absolu, avec un article défini et avec ou sans majuscule, le nom prophète désigne Mahomet, comme dans "l’étendard, les sourates, le tombeau du prophète".

Selon les musulmans, il serait interdit de "caricaturer le prophète". Or, dans le cas des journaux danois, ce ne sont pas des caricatures qui ont été publiées, mais des dessins, et ce n’est pas un prophète qui a été dessiné, mais un messager. Le nom prophète sacralise ou sanctifie la personne ainsi désignée. Or Mahomet est un homme : il a été chef de guerre et chef d'Etat. Il a été le messager d'Allah, pas un prophète. Ce n’est pas parce que l'emploi trompeur de prophète est avalisé par l’usage qu'il est obligatoire de s’y résigner ou de s’y plier. La lumière peut se faire, même tard.

 

18 mars 2006

Multiculturalisme

 

 

 

 

En français, il existe deux adjectifs qui sont dérivés du nom culture : ce sont cultural et culturel. Cultural est lié à la culture des terres : il signifie "relatif à la mise en valeur du sol en vue de la production agricole, à l’ensemble des soins appropriés par lesquels on assure et éventuellement améliore la production d’un végétal" (in Trésor de la Langue française). Culturel est lié à la culture de l’esprit. En anglais, il n’existe qu’un seul adjectif dérivé de culture, dans les deux sens, agricole ou spirituel, du terme : c’est cultural. Le nom culturalisme en est dérivé. Il est donc emprunté à l’anglo-américain. Dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionnary of Current English, multi- est relevé comme préfixe avec le sens de "having many of". Un exemple qui illustre cet emploi est "a multi-racial country" : "with many races of people".

Le nom multiculturalisme n’est pas relevé dans le Trésor de la Langue française. En revanche, culturalisme l’est, mais logiquement il apparaît dans l’article culturel, non dans l’article cultural. C’est une "doctrine sociologique d’origine américaine consistant à mettre en évidence le rôle des phénomènes économiques, sociaux et éducatifs qui conditionnent l’évolution psycho-affective des individus appartenant à différentes cultures". Quant à culturaliste, adjectif ou nom, il a pour sens "qui rattache à la théorie du culturalisme" ou "qui professe le culturalisme". Le culturalisme est donc une hypothèse qui explique des faits sociaux. Ce n’est pas un fait ou une réalité, mais une théorie. Selon les sociologues qui recourent au culturalisme, les individus sont déterminés en partie ou en totalité par la culture à laquelle ils appartiennent ou dont ils sont issus. Ainsi, on ne peut pas, pour mesurer l’intelligence ou pour étudier les comportements, appliquer aux individus, quels qu’ils soient, les mêmes critères élaborés par des savants appartenant à une culture donnée et destinés à des individus ressemblant à ces savants. "Les écoles américaines culturalistes ont insisté avec raison sur les variations considérables (...) selon les structures familiales et les cultures" (Traité de sociologie, 1968).

L’hypothèse culturaliste est très souvent contestée (cf. les admirables travaux de Steven Pinker). Elle n’est admise comme valide que par une partie des psychologues, des sociologues, des anthropologues et autres spécialistes. Pourtant, cette théorie, qui appartient en propre à la vie intellectuelle et qui n’a de valeur qu’hypothétique, a été transformée en un horizon politique ou en un mode d’organisation des sociétés. Le multiculturalisme, comme le disent aussi les termes de société multiculturelle, a basculé, de l’explication, dans la prescription. Tel ou tel fait n’est plus expliqué par la "culture" ou la pluralité de cultures, mais c’est la pluralité de cultures qui est imposé à un pays autoritairement, sans que les citoyens soient consultés. Ce n’est plus une tentative pour rendre compte de la marche du monde, c’est un ordre nouveau dans lequel les citoyens sont contraints de vivre.

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire politique qu’un terme dont la validité est limitée aux sciences sociales est utilisé pour investir la société ou pour organiser un pays. A plusieurs reprises, en France ou en Europe, des "savants" imbus d’eux-mêmes, arborant leurs prétendues connaissances comme une oriflamme de victoire, arrogants, mal instruits à coup sûr, ont fait d’une hypothèse intellectuelle instable et à validité restreinte le paradigme d’une société nouvelle. Ce qui expliquait, et mal, des faits est devenue l’utopie obligatoire. Le transfert des concepts de la science à la société est légitimé par l’imposture scientiste. Au XIXe siècle, Auguste Comte prétendait régler les problèmes sociaux par le positivisme, c’est-à-dire par l’application à la société des méthodes des sciences naturelles. Le marxisme ou "science des sciences" subsumant toutes les sciences prétendait expliquer l’histoire, l’économie, la littérature, l’accumulation du capital, l’idéologie, etc. par la lutte des classes, par l’appropriation de la plus-value, par l’exploitation de l’homme par l’homme. Appliqué aux sociétés, il a produit crimes de masse et désastre absolu. C’est ce qui s’est produit aussi avec le racisme. Au début du XXe siècle, c’était une hypothèse, délirante certes, mais qui expliquait, ou prétendait le faire, des faits humains ou sociaux par la seule race. A partir du moment où cette hypothèse est devenue un principe social, l’humanité a été entraînée à l’abîme.

Les hypothèses dites scientifiques, sur le racisme comme sur le multiculturalisme, ont été énoncées, à un siècle de distance, par les mêmes spécialistes en anthropologie. Au début du XXe siècle, ces spécialistes s’adonnaient à l’anthropologie physique : tout était expliqué par la différence raciale. A la fin du XXe siècle, ils font dans l’anthropologie sociale ou culturelle : tout est expliqué par la différence des cultures. La disparition scientifique du racisme a laissé un vide que comble le multiculturalisme. Le racisme a été élaboré par les anthropologues européens alors que le multiculturalisme est une affaire américaine. Le premier est dû à la bonne conscience triomphante, le second à la mauvaise conscience repentante. Ce dont ont pris conscience les partisans du multiculturalisme, c’est que les Etats-Unis d’Amérique ont été fondés sur l’élimination de nombreuses populations autochtones. Il est apparu à ces WHASP – whites, anglo-saxons, protestants – qu’ils tenaient leur pouvoir, leur bien être, leur force, leur argent, la belle vie qu’ils menaient de la négation de millions d’Indiens, les premiers occupants du pays, et d’esclaves noirs. Une solution aurait été de restituer à ces malheureux spoliés leurs biens et leur pouvoir. Il n’en a rien été. Pour préserver les privilèges indus, on a fait du culturalisme un principe fondateur. De la "science", il a basculé dans la politique. Le principe "culturel" qui fait la France est autre : c'est l'indifférence aux différences. La culture y a été élaborée par les autochtones. Elle n’est pas le fait de WHASP, mais d’Indiens. Si le multiculturalisme y était introduit, il nierait ces autochtones dans leur être et leur retirerait les droits qu’ils ont arrachés jadis aux conquérants, aux tyrans et aux envahisseurs.

16 mars 2006

Ecran

 

 

 

Un écran est à la fois ce qui cache et ce qui montre. Quand il est fait de fumée, il empêche de voir, il fait écran. Quand il est une surface blanche ou fluorescente, comme au cinéma ou à la télévision, il représente, il montre, il fait voir. Ecran a, en apparence, une étrange propriété : c’est un mot qui semble avoir en même temps deux sens situés à l’opposé l’un de l’autre et qui seraient des contraires ou des antonymes.

Au XVIIIe siècle, écran avait un seul sens. Il n’avait pas de contradiction sémantique interne, ni d’antithèse structurante. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (4e édition 1762), il est suivi de la définition que voici : "sorte de meuble dont on se sert l’hiver pour se parer de l’ardeur du feu". C’est peu. Sont citées pour illustrer ce sens les phrases : "écran qui est monté sur un pied, et qui se hausse et se baisse", "écran qu’on tient à la main", "elle se mit devant moi pour me servir d’écran". Dans le Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe s.), Littré est un peu plus complet. Il relève le sens de "meuble dont on se sert pour se garantir de l’action directe du feu", "sorte d’éventail qu’on tient à la main pour le même objet". Par extension, écrit Littré à propos de la physiologie de l’œil, "l’iris est un écran qui ne laisse arriver à la rétine les rayons lumineux que par l’ouverture pupillaire". Il relève aussi le sens figuré "il se mit devant moi pour me servir d’écran". A ce sens, il en ajoute d’autres. Un écran est aussi une "plaque suspendue devant le foyer d’une forge", le "cercle de bois couvert d’une toile dont les verriers s’entourent la tête", la "toile blanche tendue sur un châssis dont les dessinateurs et les graveurs se servent pour amortir l’éclat du jour". Il note aussi la première attestation de ce qui va devenir le sens moderne. Comme terme de physique, c’est un "tableau blanc sur lequel on fait tomber l’image d’un objet". C’est au XXe siècle, avec le développement du cinéma, puis de la télévision, que ce sens va se généraliser. Ainsi, dans le Dictionnaire de l’Académie française (en cours, neuvième édition), les deux sens sont distingués. Dans le premier sens, c’est un "objet servant de protection" ou un "instrument servant à voiler une lumière trop vive". Par extension, le nom désigne aussi "tout obstacle, naturel ou non, à la propagation de la lumière", comme dans l’exemple "Les nébuleuses poussiéreuses font écran aux étoiles jeunes de la Galaxie". Par analogie, c’est "toute surface ou objet qui protège ou dissimule". Il en est ainsi dans "la maison est cachée par un écran de verdure", dans "l’escadre manœuvrait derrière un écran de fumée", dans "se faire un écran d’un journal", dans "placer sa main en écran", dans "faire écran". Dans le second sens, surtout au cinéma, "l’écran de projection" ou par ellipse, "l’écran" est la "surface réfléchissante ou translucide, en tissu, matière plastique, etc., sur laquelle on projette des œuvres cinématographiques". C’est aussi la "surface sur laquelle se forme l’image dans les tubes cathodiques", comme dans "écran d’un ordinateur", "écran de contrôle", "écran d’un récepteur de télévision", etc. De même, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) distinguent nettement les deux sens. L’écran est un "objet" ou un "dispositif" "servant de protection" ; ou bien une "surface" "sur laquelle on projette des œuvres cinématographiques".

Il n’est pas de mot, dans quelque langue du monde que ce soit, qui signifie en même temps blanc et noir, grand et petit, généreux et avare, cacher et montrer, etc. Autrement dit, il n’y a pas de mot qui porte en lui son antonyme. Cela implique que, malgré les apparences, les deux sens d’écran – ce qui cache et ce qui montre - ne sont pas nécessairement opposés. L’antonymie n’est pas au cœur de l’écran. Le mot n’a pas deux sens contraires, mais un premier sens qui en génère un second, plus proche du premier qu’on ne le suppose. Ce qu'il révèle, c’est la nature du cinéma et de la télévision. Sur les écrans, des images sont projetées, elles peuvent être vues. Les objets, personnes, actions, phénomènes pour lesquels elles valent ou qu’elles représentent sont ainsi montrés au public. Mais ce ne sont que des images : "ce n’est qu’une image", disait Godard à tout propos. Qui plus est, pendant que ces images sont projetées, le reste de la réalité, et qui est l’essentiel, n’est pas montré. L’exhibition d’un de ses fragments l’occulte. Autrement dit, l’écran (de projection / protection) est un écran (de fumée) : c'est un obstacle qui empêche de voir ce qu'il y a derrière ou à côté : bref, la réalité.

 

10 mars 2006

Education ou instruction ?

 

Education nationale ou instruction publique

 

Victor Klemperer, qui a réussi à survivre en Allemagne entre 1933 et 1945, bien qu’il ne fût pas aryen, a étudié pendant ces années noires comment le socialisme national avait infecté de son idéologie de mort la langue allemande. Dans LTI (Langue du Troisième Reich, Le Seuil, réédition, 1996), il écrit : "La langue ne se contente pas de poétiser et de penser à ma place, elle dirige aussi mes sentiments, elle régit tout mon être moral d’autant plus naturellement que je m’en remets inconsciemment à elle". A l’exception des à, de, le, il, je, en, etc. qui sont vides de sens, il n’y a pas, dans quelque langue que ce soit, de mot neutre, blanc, évidé, d’où le sens est absent. Par les significations diverses dont ils sont porteurs, les mots engagent ceux qui les emploient, parfois malgré eux, comme si les mots pensaient à leur place. S’en remettre aveuglément à la langue, surtout si elle est nouvelle ou "novlangue", c’est la laisser régir la pensée ou la morale, se plier à ses sommations, s’aliéner, involontairement ou non, peu importe, comme les peuples l’ont fait ou continuent à le faire, et pas uniquement les Russes, les Allemands, les Cubains. Seul l’examen critique ou, comme on disait au XVIIIe siècle, le libre examen, peut briser l’aliénation dont la nouvelle langue française est porteuse.

Les mots éducation nationale nomment ce devoir qui s’impose aux membres d’un corps politique (ou " nation ") : apprendre à lire, à écrire, à compter à tous. Longtemps, ce devoir a été appelé instruction publique. En 1932, M. de Monzie a été le premier homme politique à se donner le titre de ministre de "l’Education nationale". Il voulait, prétendait-il, accroître "l’égalité scolaire". Pacifiste, il espérait que Mussolini, qu’il admirait, convaincrait les Anglais et les Français de signer un pacte avec Hitler. C’était un ami d’Otto Abetz, de Darquier de Pellepoix, de Fernand Brinon. Bien entendu, il a voté les pleins pouvoirs au Maréchal Pétain le 10 juillet 1940. C’est Mussolini qui, le premier en Europe, à peine parvenu au pouvoir suprême, a nommé en 1923 le ministère où, à Rome, étaient gérés les maîtres et les écoles Nazionale Educazione. Le fascisme défait, ce ministère a retrouvé le nom Pubblica Istruzione qu’il portait avant 1923. En France, il n’en a rien été. Les mots éducation nationale sont porteurs de la volonté de façonner les esprits, de les modeler et de les plier à un ordre totalitaire. En 1945, les communistes étaient trop influents pour que l’on renonçât à des mots qui célébraient la main mise de l’Etat sur les enfants. Outre leur enracinement dans les idéologies qui ont tué plus de cent millions d’innocents en moins d’un siècle, ce que dit éducation nationale, c’est que l’Etat éduque les enfants. Telle est la règle à Cuba, en Chine, en Corée ; telle était la règle dans l’Allemagne d’Hitler et en URSS. La main mise de l’Etat sur l’éducation enlève aux familles ce qui fait leur raison d’être. Que l’Etat ne s’indigne plus de la déliquescence des familles : il en est le principal responsable.

 

Les mots instruction publique disent tout autre chose. Instruire a un sens positif. Il est lié au verbe latin struere, qui signifie "bâtir". Instruire un élève (et non pas un enfant), c’est élever un petit homme au dessus de lui-même pour qu’il devienne un homme. Alors que l’éducation tient de la vie privée, l’instruction est chose publique ou res publica : elle est l’affaire de tous. Un peuple qui a en horreur le destin des Hopis tient à ce que ses enfants sachent lire, écrire, compter, qu’ils connaissent les rudiments d’histoire, qu’ils parlent la langue de leurs ancêtres, qu’ils maîtrisent les éléments des savoirs. Parce qu’elle est chose publique, l’instruction se fait au vu et au su de tous. Peu importe qu’il y ait ou non une école. La loi autorise les parents à instruire eux-mêmes leurs enfants. Que l’école soit religieuse ou non, elle est laïque quand les élèves y sont instruits. Le collège jésuite où Descartes a suivi ses études était plus laïque, en dépit de la règle religieuse qui y prévalait, que les collèges publics actuels d’où l’instruction est bannie.

Vouloir que l’éducation soit nationale, c’est singer Mussolini, Staline, Hitler, Lénine, Pol Pot, Castro. Exiger que l’instruction soit publique, c’est rester fidèle à l’histoire de France. En effet, pendant des siècles, le souverain (le roi et après 1789, les députés) a fait de l’instruction publique la fin de l’école, ce pour quoi elle existe, aussi bien Louis XIV (édit de 1695 et déclaration de 1698) que les jacobins (décret Bouquier de 1793), Napoléon (décrets de 1806 et 1808), les républicains (lois Ferry de 1881 et 1882), les conservateurs éclairés (loi Guizot de 1833 et loi Falloux de 1850). Quand l’école n’a plus pour fin l’instruction publique, c’est à sa propre fin qu’elle travaille.

 

 

08 mars 2006

Religions du Livre

 

 

Dans un site du prosélytisme islamique, il est exposé dans un "glossaire islamique", à l’article dhimmi, l’explication suivante : "protégé, membre de l’une des religions du Livre (judaïsme, christianisme, mazdéisme éventuellement, sabéen de Harrân) vivant sous la protection statutaire de la loi musulmane". La note intitulée protégé (sur les dhimmis) a montré que les mots protégé et protection statutaire de la loi musulmane étaient frelatés.

Il en va de même de religions du Livre.

Dans aucun verset du Coran, on ne rencontre l’expression din el kitab qui pourrait être traduite par religions du Livre. D’ailleurs, din n’est jamais au pluriel. Pour les musulmans, il n’y a qu’une din : leur religion, la Vérité, l’islam, la religion révélée par Mahomet, la religion d’Allah. Il n’y a pas d’autre dieu qu’Allah, dit la profession de foi islamique. Les autres religions monothéistes falsifient l’islam, religion naturelle de l’humanité. Quant aux religions qui ne sont pas monothéistes, après avoir été extirpées de la terre d’islam, elles sont appelées à disparaître de la surface de la terre. Autrement dit, dans les mots "religions du Livre", le nom religions est une tromperie. Il n'est pas le seul : Livre aussi.

Dans le Coran, est employée l’expression ahl al kitab, surtout dans la sourate 3, du verset 64 au verset 71. Elle est traduite par gens du Livre. "O gens du Livre, venez à une parole commune entre nous et vous : que nous n’adorions qu’Allah, sans rien Lui associer (comprendre : sans lui associer ni le Christ, ni le Saint Esprit), et que nous ne prenions point les uns les autres pour seigneurs en dehors d’Allah. O gens du Livre, pourquoi ne croyez vous pas aux versets d’Allah (le Coran), cependant que vous êtes témoins ? O gens du Livre, pourquoi mêlez-vous le faux au vrai et cachez-vous sciemment la vérité ?"

Les ahl el kitab sont en fait ceux qui détiennent l’écriture, avec un é minuscule. L’arabisant Régis Blachère traduit ces mots arabes par Détenteurs de l’Ecriture. La traduction est meilleure que gens du Livre, bien que les majuscules, impropres, brouillent le sens du texte arabe, pour deux raisons : en arabe, la majuscule n’existe pas et dans l’écriture latine, ce signe n’a pris une valeur qu’à partir du moment où la minuscule a été inventée, sans doute par le moine irlandais Alcuin qui dirigeait les chancelleries de Charlemagne : ahl el kitab devrait être traduit par détenteurs de l’écriture.

Non seulement l’expression religions du Livre est un abus de sens ou un contresens volontaire, dont la seule raison d’être est de laisser accroire, sans doute par duplicité ou double langage, à une identité de surface ou à une convergence possible entre l’islam, le christianisme et le judaïsme, identité sur laquelle se fondent, pour ne citer qu’eux, les bons apôtres du dialogue islamo-chrétien, mais encore l’expression gens du Livre, avec une majuscule à Livre, est un abus de sens. Le Livre, dont il est question dans la traduction, semble être la Bible et les Evangiles, puisque Livre est écrit avec une majuscule. Il n’en est rien. Le nom arabe kitab, qui apparaît dans le Coran, dérive de la racine KTB qui signifie "écrire" et l’objet que nous nommons livre, tel que nous le connaissons en Occident, était quasiment inconnu des Arabes du VIIe siècle. Il semble que, si l’on étudie les emplois du mot kitab dans le Coran, ce mot signifie "loi écrite" : elle descend sur les hommes, est-il dit dans un autre verset. De plus, le mot grec auquel le mot français bible est emprunté n’est pas un singulier, mais un pluriel : "les livres" (des Hébreux). En français, il aurait dû être traduit par "les bibles" ou "les livres".

Ces questions de langue ne sont pas innocentes. L’expression gens du Livre et celle, encore plus fausse, de religions du Livre sont invoquées par les musulmans et même par les bons apôtres qui leur servent la soupe, bien que ce soit de pures fictions verbales et qu’elles n’aient pas d’autre raison d’être, en dissimulant la réalité, que d’aveugler le plus de gogos possible.

07 mars 2006

Protégé

Dhimmi

Le mot arabe dhimmi désigne ceux qui, dans les pays d’islam, ne sont pas musulmans et professent le judaïsme, le christianisme, le mazdéisme, ces religions qui étaient en vigueur dans les pays qu’ont conquis, à partir de 635, les Arabes islamisés. Il est traduit en français par protégé. Il n’y a pas de traduction plus trompeuse – sauf peut-être martyr.

Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) relève le verbe protéger avec les deux sens suivants : c’est ou bien "prendre la défense de quelqu’un, lui prêter secours et appui", ou bien "prendre soin des intérêts, de la fortune d’une personne". En apparence, le sens de ce verbe est favorable ou positif. La réalité est tout autre. Le verbe protéger et le nom ou adjectif protégé dissimulent un pur et simple rapport de forces, en faveur de celui qui protège et au détriment de celui à qui la protection est imposée, comme les noms protectorat et protecteur l’indiquent clairement. Littré définit protectorat ainsi : "situation d’un gouvernement à l’égard d’un autre moins puissant auquel il prête son appui". Il est sûr que les Marocains, dont le pays a été pendant près de cinquante ans un protectorat français, s’indigneraient que cette définition soit appliquée à ce qu’ils ont connu ou à ce dont ils se souviennent. Ce que le nom et adjectif protecteur désigne en fait dans un "air protecteur" ou dans un "ton protecteur", c’est de l’arrogance ou de la condescendance. Selon les auteurs du Trésor de la langue française, un protecteur est un "homme qui entretient une femme galante" et, si cette femme "galante" fait commerce de son corps, il est le souteneur qui fait travailler à son seul profit et par la contrainte cette femme : en français populaire, on dit que c'est un maquereau.

Dans les pays arabes et musulmans, les dhimmis sont en effet protégés, au sens où il ne leur est pas fait la guerre sainte. Ils sont protégés certes, mais des seules règles et des lois du djihad. Tant qu’ils se résignent à la domination de l’islam et à condition qu’ils paient un tribut ou une contribution spéciale ou jiziya en échange de leur sécurité ou de celle de leur famille, ils ont droit à la vie sauve et peuvent alors jouir des biens qui ne leur ont pas été confisqués ou qui n’ont pas été détruits. Bien entendu, la protection qu’ils paient est précaire ; à tout moment, elle peut être interrompue unilatéralement. Le principe ainsi exposé est énoncé dans des versets du Coran, dont le verset 29 de la sourate 9 : "Combattez ceux qui ne croient ni en Allah ni au Jour dernier, qui n’interdisent pas ce qu’Allah et Son messager ont interdit et qui ne professent pas la religion de la vérité, parmi ceux qui ont reçu le Livre (sans majuscule, normalement : el kitab "l’écriture"), jusqu’à ce qu’ils versent la capitation (jiziya en arabe) de leurs propres mains, après s’être humiliés".

Les théologiens de l’islam, qui ont légiféré en la matière et cela, dès le VIIIe siècle, divisent le monde en deux zones : dar el islam ("maison de l’islam") et dar el harb (tout ce qui n’est pas d’islam et qui est "maison de la guerre"). Les ahl el kitab ou "détenteurs de l’écriture" (mots traduits par gens du Livre, mais la majuscule est abusive), juifs et chrétiens sont dhimmis, quand ils vivent dans le dar el islam, et harbis quand ils vivent dans le dar el harb. Entre le dar el islam et le dar el harb, s’étend la zone de la trêve. La trêve ne dure pas plus de dix ans. Le monde, selon les théologiens de l’islam, est régi par le djihad, cet "effort" que doivent s’imposer les musulmans pour islamiser le monde, faire entrer tous les pays dans le dar el islam et soumettre l’humanité à la loi d’Allah. Les dhimmis sont des vaincus : ce sont d’anciens harbis qui ont accepté la victoire des armées de l’islam. Dès lors, il sont protégés des lois du djihad qui autorisent l’esclavage, les massacres, les pillages, le butin. Il leur est interdit de construire, agrandir, restaurer leurs lieux de culte ; leur culte, quand il n’est pas interdit, doit être discret (les cloches ne sonnent pas) ; leur témoignage contre un musulman n’est pas recevable ; ils sont condamnés à mort s’ils épousent une musulmane ou s’ils font du prosélytisme ; ils ne peuvent pas accéder à des postes honorifiques ; il leur est fait obligation de financer le djihad pour conquérir de nouveaux territoires. C’est l’islam victorieux qui décide de ces interdits et des droits qui sont abandonnés aux dhimmis : la négociation n’est pas possible. En cas de rébellion, le djihad est déclenché. De ces turpitudes, les belles âmes déduisent sans vergogne (et cyniquement) que l’islam est "tolérant".

06 mars 2006

Intermittents et précaires

 

 

En français, intermittent et précaire sont des adjectifs. Intermittent, dont les synonymes sont discontinu, irrégulier, périodique, signifie "qui s’arrête et reprend par intervalles". Il ne s’applique qu’à des choses ou à des phénomènes. C’est le bruit, le travail, la pluie, des feux, la digestion, la maladie, une fontaine, une source, le cœur, le pouls, le souffle, la fièvre, etc. qui peuvent être qualifiés d’intermittents : éventuellement, dans un sens figuré, des états d’âme ou des concepts ou des réalités abstraites, tels l’hésitation ou la liberté.

Il en va de même de précaire. Comme terme de droit, cet adjectif a pour sens "qui n’est octroyé, qui ne s’exerce que grâce à une concession, à une permission toujours révocable par celui qui l’a accordée". C’est la possession du sol, une autorisation, un titre qui peuvent être qualifiés de précaires : éventuellement, dans un sens figuré, une réalité abstraite ou sociale, dont on peut dire aussi qu’elle est aléatoire, incertaine, instable, passagère, tels une position sociale, une aventure, un état, l’existence, la santé, une situation, le sort, un statut, les circonstances, les conditions, la carrière, le métier, les ressources, la beauté, le bonheur, la dignité, l’équilibre, l’harmonie, l’ordre, la paix, la sécurité, la sérénité, la tranquillité, un accord, une alliance, un appui, un attachement, une intimité, une liaison, une relation, un pouvoir, une réussite, un triomphe, une innovation, une théorie, une majorité ; ou encore des réalités concrètes, dont la solidité ou la durée ne sont pas garanties ou qui ne sont pas sûres, tels un abri, un refuge, une clôture,

Ce qui est nouveau en français, tellement nouveau que c’en est inouï, c’est, dans les slogans syndicaux ou gauchistes ou dans les discours des media, l’emploi de ces adjectifs pour désigner, non pas des choses, mais des êtres humains. Les intermittents exercent une activité d’éclairagiste ou de comédiens ; les précaires sont de jeunes gens qui ne sont pas fonctionnaires ou qui n’ont pas intégré la fonction publique territoriale : ils ont un contrat de travail précaire. Les uns et les autres seraient les nouveaux damnés de la terre.

Ces êtres humains, uniques par définition, sont désignés par des adjectifs : qui plus est, des adjectifs qui, en français normal (le français qui n’est pas de la NLF), se rapportent à des choses. User d’un adjectif pour nommer une personne, c’est faire d’une qualité son identité. Quand la qualité, grand, français, petit, est constante ou permanente, l’identification de la personne à cette qualité peut se justifier sur le plan philosophique. Quand la qualité est passagère, en un mot : précaire, la manipulation s’enclenche. Réduite à une caractéristique, qui n’est pas essentielle, mais contingente, la personne, ce qu’elle a d’unique ou de spécifique, est effacée par la dénomination trompeuse. Le salarié qui travaille par intervalles est désigné, non pas par ce qu’il est, mais par un attribut secondaire de l’activité qu’il exerce. Quelqu’un qui ne jouit pas d’un statut stable ou intouchable est désigné par une particularité absente. En fait, ces désignations déshumanisent les êtres. Il leur est ôté ce qu’ils ont d’humain. Chosifiés, ils ne sont plus que des instruments de propagande. Ils ne sont pas une fin en soi, mais le simple moyen par lequel des militants les utilisent pour réaliser des objectifs autres et dissimulés. C’est ainsi qu’en usent les pouvoirs totalitaires. Une fois réduits à l’état de choses, les êtres humains peuvent être enfermés dans des camps de concentration ou de travail forcé – où ils ne sont plus que de la force de travail pour le pouvoir qui les a déshumanisés.

L’adjectif précaire en latin est dérivé du verbe precari, "prier". Le sens étymologique ou premier de précaire est donc "obtenu par la prière". Ceux qui tentent de tirer profit des misères du temps ont ainsi choisi un mot qui leur est étranger, pour ce qui est du sens, et dont les racines spirituelles se situent à l’opposé de ce qu’ils sont et de ce qu’ils font. Les faussaires en langue et autres manipulateurs de mots sont si cyniques qu’ils ne se contentent pas d’utiliser autrui comme un moyen, ni même de manipuler les mots : ils vont jusqu’à s’approprier ce qui appartient en propre à ceux qu’ils considèrent comme des ennemis.

04 mars 2006

Respect

 

Il y a deux ans, sur une maison d’une petite ville paisible de province, un graffiti en anglais intimait aux passants "Respect the African Race". Le crétin qui a maculé ce mur n’a aucune idée de ce qu’est l’Afrique : il n’y a pas, il n’y a jamais eu de "race africaine". Ou bien, s’il est africain lui-même, il borne l’Afrique à sa seule tribu. Ce qui est suspect dans african race, l’est aussi dans respect : non pas les emplois du nom respect ou du verbe to respect en anglais, mais la signification de ce nom en français et l’utilisation abusive qui en est faite aujourd’hui par les jeunes de banlieue ou leurs représentants ou ceux qui se prétendent tels ou les hommes politiques qui croient complaire à ces populations en répétant leurs mots fétiches et frelatés.

Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré donne à respect trois sens. Le premier est "considération, motif" ou "égard, relation, rapport". Dans ce sens, respect est sorti de l’usage : Littré précise qu’il est "vieilli". Le deuxième sens est celui qui est courant en français moderne. Littré le glose ainsi : "déférence que l’on a pour quelqu’un ou pour quelque chose". Dans le troisième sens, respect est suivi de l’adjectif humain et l’expression ainsi formée signifie "crainte qu’on a du jugement et des discours des hommes, mauvaise honte". Il semble que, dans ce sens, respect soit, comme dans le premier sens, désuet en français moderne. Ce n’est pas seulement le mot qui semble avoir disparu de l’usage actuel, c’est aussi le sentiment de "mauvaise honte" que le mot désigne. Il faut lire les romans publiés dans la première moitié du siècle dernier, ceux de Mauriac par exemple, pour rencontrer des personnages qui ressentent la "crainte qu’on a du jugement des hommes".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, quatrième édition (1762), il est indiqué que respect "signifie plus ordinairement, la vénération, la déférence qu’on a pour quelqu’un, pour quelque chose, à cause de son excellence, de son caractère, de sa qualité". L'important est "à cause de" : le respect se mérite. Les exemples qui illustrent ce sens sont "avoir du respect pour les choses sacrées, pour les choses de la Religion" ; "on doit porter honneur et respect à l’âge" ; "vous avez peu de respect pour le lieu où vous êtes" ; "on appelle lieu de respect un lieu où l’on doit être dans le respect"; "les Églises sont des lieux de respect, le Palais du Roi est un lieu de respect". Ce qui est digne d’être respecté, c’est le sacré ou ce qui est sacralisé : "les églises", "les choses de la religion", "le Palais du Roi", "les personnes âgées".

De cela, il ne faut pas inférer que ce qui fait le génie de la France soit la "déférence" ou la "condescendance mêlée d’égards" ou la vénération pour les puissants. Pour beaucoup de grands écrivains qui font l’éloge de l’irrespect et en ont chanté les vertus, le respect est suspect. Ils ne respectent pas le respect avec la même ferveur que les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les philosophes du XVIIIe siècle - Montesquieu : "rien ne servit mieux Rome que le respect qu’elle imprima à la terre" ; Voltaire : "j’ai toujours pensé que le respect des Chinois pour leurs ancêtres, qui est chez eux une espèce de religion, était une paralysie qui les empêchait de marcher dans la carrière des sciences" ; "cette saine philosophie qui a fait tant de progrès depuis quarante ans, philosophie sublime et circonspecte, qui apprend à ne donner que des respects extérieurs à toute espèce de grandeurs et de puissances, et à réserver les respects véritables pour les talents et les services" ; Buffon : "un respect aveugle serait superstition ; la vraie religion suppose au contraire un respect éclairé" ; Duclos : "le respect n’est autre chose que l’aveu de la supériorité de quelqu’un". Dans ces extraits, Le respect est une "paralysie" (Voltaire), une "superstition" (Buffon, le respect "aveugle"), une "tyrannie" (Montesquieu, à propos des victoires de Rome), "l’aveu" d’une "supériorité" (Duclos). De toute évidence, ces écrivains préfèrent l’irrespect au respect : plus exactement, leurs sentiments sont modulés en fonction de ce sur quoi ils portent. Ils expriment leur irrespect des "grandeurs" et des "puissances" (Voltaire). S’ils marquent de la déférence, c’est "pour les talents et les services" (Voltaire encore). Ce n’est pas la position sociale ou l’autorité qui impose le respect, mais les mérites.

Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré distingue, dans le mot respect, deux sens : "actif" et "passif". Pris dans un sens "actif", le respect est le sentiment de déférence "ressenti par quelqu’un" ; au sens "passif", c’est le respect "ressenti pour quelqu’un ou quelque chose". Dans le graffiti "Respect the African Race", il est exigé, non pas que les Africains s’imposent à eux-mêmes le devoir de respecter les autres, la loi, la France, l’Afrique, les Français, leurs hôtes, les femmes, et je ne sais quoi d’autre, mais que les Français, puisque ce sont eux qui sont interpellés, éprouvent du respect pour les Africains (la race africaine), quoi que ceux-ci fassent ou aient fait, disent ou aient dit, quels que soient leurs mérites, uniquement parce qu’ils sont africains. S’ils avaient ressenti eux-mêmes le respect, le sens serait "actif". Comme ils exigent des autres qu’ils le ressentent, le sens est "passif". L’auteur de ce graffiti exige d’être respecté de celui dont il souille la maison. Il impose le respect à ceux dont il ne respecte même pas les biens. Ce "respect" forcé et contraint n’est qu’une imposture.

Ce que disent les philosophes du XVIIIe siècle, c’est que le respect, pour qu’il soit respectable, doit être actif : c’est un devoir que chacun s’impose à soi-même. Dans les autres cas, l’irrespect est préférable. Le respect au sens passif est une vénération que tel ou tel impose arbitrairement en faveur de quelqu’un ou de quelque chose : "sa" religion, "sa" race, "son" Dieu, "son" prophète, "son" chef, "sa" famille, etc., non pas, parce que ces choses ou ces personnes méritent d’être respectées, mais parce qu’elles appartiennent à celui qui ordonne. C’est le germe de la tyrannie. C’est pour cette raison de fond que Fontenelle critique le respect : "La seconde chose qui favorise beaucoup les erreurs est le respect de l’antiquité ; nos pères l’ont cru ; prétendrions-nous être plus sages qu’eux ?".

On impose le respect par la force, la menace, le chantage, la crainte, etc., mais on prend soin de s’en exonérer.

03 mars 2006

Nationalisme, nationaliste

 

 

 

 

Jacques Rossi, ce Français polyglotte qui fut un agent actif de l’Internationale communiste pendant une dizaine d’années, a été condamné en 1937 à cinq années d’internement au Goulag, puis à vingt années supplémentaires, pour avoir "espionné" la patrie soviétique au profit de la France et de la Pologne. Il n’a pu quitter l’URSS pour la Pologne qu’en 1961 et il a retrouvé son pays, la France, à la fin des années 1980. De son expérience, il a tiré un ouvrage admirable, Le Manuel du Goulag, écrit en russe, traduit d’abord en anglais, et dont une version française réduite a été publiée en 1997 au Cherche Midi. Dans cet ouvrage, qu’il présente sous la forme d’un dictionnaire encyclopédique, Rossi examine les mots, les idées, les faits du communisme. Il n’est pas de mensonge qui résiste à l’examen : les mots du communisme, qui forment la TFT ("toufta") dissimulent les réalités les plus atroces. Leur seule raison d’être est de nier les crimes commis.

Le Manuel du Goulag comprend l’article nationalisme (ou nationaliste) bourgeois que voici : "Dès le lendemain du coup d’Etat bolchevique de 1917, on trouve dans les prisons et dans les camps des gens condamnés pour "nationalisme bourgeois". Si au début il y a parmi les coupables des Russes de "race pure", à partir du début des années 1920, on ne rencontre plus parmi eux que des non russes. L’auteur, qui a connu des dizaines d’établissements pénitentiaires soviétiques de 1937 à 1958, n’a jamais rencontré de Russe avec ce chef d’accusation. En revanche, le nombre de nationalistes bourgeois non russes n’a cessé d’augmenter". Après 1945, même des Japonais ont été condamnés au Goulag. Ils résistaient à la tyrannie, ils ont été contraints aux travaux forcés. Sous l’inculpation de nationalisme, se cache le racisme : le nationaliste, c’est l’autre. Ce n’est pas le bourreau, c’est la victime. Au Goulag, les nationalistes sont donc des hommes et des femmes qui ont résisté, par la désobéissance ou en faisant preuve de mauvaise volonté, aux armées qui avaient envahi leur pays. Avant d’être condamnés ou exécutés, ils ont été étiquetés ennemi du peuple, bourreau de l’humanité, nationaliste bourgeois ou Finlandais blanc. Ce dernier terme, précise Rossi, "apparaît lors de la tentative d’annexion de la Finlande par l’URSS en 1917-1918, et réapparaît en 1939, au moment de l’agression de la Finlande par les Soviétiques". L’accusation justifie une vaste purification ethnique.

Littré ne consacre aucun article à nationalisme, bien que ce mot soit attesté pour la première fois en 1798, près de trois-quarts de siècle avant qu’ait été publié le Dictionnaire de la langue française. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), il est consacré un assez long article à nationalisme. Le nationalisme est entendu dans un sens qui varie suivant les lieux et les moments, tantôt favorable, tantôt très défavorable. En 1798, l’abbé Barruel, qui était hostile aux Jacobins, le définit comme "l’exaltation du sentiment national". Pour lui, le mot est péjoratif. Il a le sens de "chauvinisme" ou de "xénophobie". Quelques années plus tard, en 1834, il est attesté chez Lamartine dans le même sens, mais le nationalisme est jugé positif. Ce n’est plus une opinion criminelle. En 1865, il est employé au sens positif "d’aspiration à l’indépendance politique et économique d’une nation opprimée" (Dictionnaire Larousse du 19e).

Le nom nationalisme est donc problématique, dans la mesure où le sens premier en relation avec l’article 3 de la Déclaration de 1789 (à savoir "le principe de souveraineté réside essentiellement dans la nation", la nation étant le seul souverain) fait l’objet de jugements opposés. Ainsi, la même "exaltation du sentiment national" est tantôt un crime, tantôt une noble inspiration. En dépit de leur objectivité apparente, les auteurs du Trésor de la Langue française prennent pourtant parti. Il n’est pas d’autre jugement que tranché et binaire : le moyen terme est inconcevable. Il n’y a pas de dégradés entre le blanc et le noir. Ou bien le nationalisme est le "courant de pensée, après la Révolution française, fondé sur la sauvegarde des intérêts nationaux et l’exaltation de certaines valeurs nationales" ; ou bien il "exalte les caractères propres, les valeurs traditionnelles d’une nation considérée comme supérieure aux autres et qui s’accompagne de xénophobie et/ou de racisme et d’une volonté d’isolement économique et culturel". C’est le progrès ou la régression, la marche en avant ou le retour en arrière, le moderne ou l’archaïque, le jacobinisme ou l’extrême droite. Les citations qui illustrent ces acceptions sont tirées d’ouvrages écrits par des marxistes qui, s’ils avaient été soviétiques, auraient envoyé sans hésiter les résistants polonais, baltes, ouzbeks, ukrainiens, etc. au Goulag. La Nation (Editions sociales, 1979) est cité deux fois. L’auteur, le dénommé Martelli, n’est pas écrivain. C’était dans les années 1970 l’idéologue attitré, en sa qualité d’agrégé, du Parti communiste, qui a toujours nié que des millions d’innocents aient été envoyés à la mort dans les glaces de Sibérie et que des millions d’autres innocents aient été exterminés. Ce pedigree apparaît dans les jugements exprimés : "dans son premier sens le nationalisme est (...) marqué dans un sens révolutionnaire et se confond avec la conscience nationale révolutionnaire (encore convient-il de noter que la référence nationale sert de justificatif dans la phase d'expansion territoriale et de conquête, pendant la Révolution elle-même)" et "le nationalisme organisé en partis politiques tend (...) à exprimer des politiques de droite, à justifier la remise en cause des acquis républicains (...) et, plus largement, à justifier idéologiquement la politique d’expansion de l’impérialisme français (le nationalisme s’articule alors aux idéologies élaborées dans le cadre de la politique d’État)". De même, sont cités le marxiste ou marxisant Jaurès ("la nation demande son salut aux conceptions les plus rétrogrades, à la politique la plus détestable et au plus stérile et avilissant nationalisme"), le progressiste Durkheim ("tout retour d’un nationalisme étroit a toujours pour conséquence un développement de l’esprit protectionniste, c’est-à-dire une tendance des peuples à s’isoler, économiquement et moralement, les uns des autres"), l’écrivain Guéhenno à propos du citoyen de la cité ouverte et tolérante de Genève qu’était Rousseau ("Jean-Jacques est (...) l’annonciateur du pire nationalisme (…) ; le mot nation est à toutes les pages : Jean-Jacques l’emploie avec une ferveur et une autorité prophétique et qui fait peur"), Roger Martin du Gard qui, par pacifisme, s’est rapproché des communistes ("la presse est à la solde des nationalismes (…) ; pour masquer leurs convoitises, tous les gouvernements ont besoin d'une presse mensongère qui persuade à leurs peuples qu'en se massacrant les uns les autres, chacun d’eux se sacrifie héroïquement à une cause sainte, à la défense sacrée du sol"). Le seul nationalisme qui trouve grâce aux yeux des auteurs du Trésor de la langue française est celui des pays du tiers-monde, bien que, dans ces pays, la prise du pouvoir par les nationalistes se fût accompagnée d’une épuration ethnique et de l’expulsion, par la menace ou violemment, de ceux qui n’étaient pas conformes à l’idée étroite ou ethnique (c’est-à-dire raciale, pour ne pas dire raciste) que ces nationalistes se faisaient de leurs concitoyens. La partialité atteint son acmé dans cette citation : "Acceptation d’un déterminisme, ce nationalisme exalte (...) la volonté de combattre tous ceux qui s’opposent au salut de l’État... Il ne se présente pas comme une opinion, mais comme l’évidence d’une condition que seuls nient les imbéciles et les criminels ; d’où son fanatisme, caractéristique des doctrines qui énoncent une fatalité de l’histoire".

Rien n’est dit de l’élimination par l’URSS de centaines de milliers de Polonais, Ukrainiens, Lettons, Estoniens, Lithuaniens, Ouzbeks, Tchétchènes, Japonais, etc. Il n’a donc servi à rien que les dissidents soviétiques aient mis en lumière que l’accusation de nationalisme dissimulait l’élimination des opposants. Il est vrai que les lexicographes de France n’ont pas fait ce long séjour au Goulag qui leur eût peut-être ouvert les yeux.

26 février 2006

Avant-gardes

 

 

Dans le Trésor de la Langue française, avant-garde est défini ainsi : "partie d’une armée, chargée en avant du corps principal de renseigner celui-ci (...) et, plus généralement, d’assurer sa sécurité". Propre à la guerre dès le XIIe s., désignant le mode d’organisation d’une armée, ce nom martial a été transporté, à la suite d’une vague et lointaine analogie, dans le monde intellectuel ou celui des idées, où, au milieu du XVIe s., il a pris le sens de "rôle de précurseur". De même que l’avant-garde précède le gros des troupes, de même tel ou tel individu devance ses compatriotes et, par ses actes, les met sur la voie à suivre. En employant le mot avant-garde à propos de "mesures, décisions, prises de position" destinées à faire reculer l’ignorance, Etienne Pasquier, historien de la fin du XVIe siècle, procède au premier déménagement de sens : "Ce fut une belle guerre que l’on entreprit lors contre l’ignorance, dont j’attribue l’avant-garde (ou rôle de précurseur) à Sève, Bèze et Pelletier". Au cours des siècles qui ont suivi, ce nom a été étendu à toutes les autres activités humaines, quelles qu’elles soient, à condition qu’elles soient affectés d'un changement, qu’il a suffi de qualifier d’innovation pour justifier qu'elles soient dites d'avant-garde. Dans la cuisine, la couture, l’industrie, des recettes ou des procédés ou des façons de faire qui semblaient nouveaux ou qui modifiaient, fût-ce de façon imperceptible, ce qui avait cours ou était en usage ou existait antérieurement, ont été classées, sans hésitation, dans l'avant-garde ou dites avant-gardistes, quand ce ne fut pas de révolutionnaires, dénomination plus fausse encore qu’avant-garde.

Au XIXe siècle, qui fut ou que l’on crut être le siècle du progrès, avant-garde a désigné, toujours à la suite d’une analogie confuse, des personnes réunies en un groupe, informel ou organisé, et qui innovent (ou qui sont supposées innover ou qui prétendent le faire) dans le domaine de la pensée et de l’art. Ainsi on fait (ou on ferait) avancer on ne sait qui (l’humanité ?) on ne sait où (vers le bonheur ? l’enfer ? le paradis ?). Dans Les Misérables (1862), Victor Hugo emploie ce terme pour désigner des penseurs ou des écrivains. "Les encyclopédistes, Diderot en tête, les physiocrates, Turgot en tête, les philosophes, Voltaire en tête, les utopistes, Rousseau en tête, ce sont là quatre légions sacrées. L’immense avance de l’humanité vers la lumière leur est due. Ce sont les quatre avant-gardes du genre humain allant aux quatre points cardinaux du progrès, Diderot vers le beau, Turgot vers l’utile, Voltaire vers le vrai, Rousseau vers le juste".

Dans l’idée d’avant-garde étendue aux artistes, l’innovation formelle est un progrès. Le progrès a pris la place du Dieu tout puissant de feue la chrétienté, le remplacement étant facilité par une mystique vaguement laïque. Ainsi l’innovation, dans quelque domaine qu’elle porte, est une avancée vers le stade, ultime et parfait, de l’évolution des sociétés, dans lequel le Mal, les contradictions, les intérêts particuliers, la laideur, la Part maudite, Satan, la mort, et toutes les autres réalités désagréables qui rendent la vie triste, sont abolis. L’incompréhensible tient à ce que ce terme martial, violent, guerrier a fini par désigner des individus s’adonnant à des activités supposées pacifiques, poésie ou peinture par exemple, lesquelles n’ont pas de rapports apparents ou connus avec la guerre. La guerre n’est plus l’affaire des seuls militaires, elle a été portée dans la vie civile, la poésie, l’art, la littérature ont été transformés en champs de bataille, et comme si des écrivains, des penseurs ou des artistes devaient se muer, pour être quelqu’un, en légionnaires aguerris, mobiles, agressifs, impitoyables, qui précèdent l’armée en marche et dont la mission est de briser les défenses ennemies et nettoyer le terrain. On avance souvent l’hypothèse (cf. Finkielkraut, Nous autres, modernes, 2006) qu’une conséquence de l’engagement total de peuples entiers dans les combats de 1914-1918 a été de transporter dans la politique la violence propre aux affrontements de tranchée et que les communistes, les fascistes, les socialistes nationaux d’Hitler ont poursuivi, la paix revenue, la guerre qu’ils ont appris à faire sous les obus ou dans les corps à corps à la baïonnette. Ainsi, l’avant-garde qu’a été le surréalisme (avec les revues La Révolution surréaliste et le Surréalisme au service de la révolution) est née de la guerre de 1914-1918. Le groupe d'avant-garde Tel Quel est né de la violence qui s'est déchaînée entre 1939 et 1960. En réalité, les avatars du nom avant-garde montrent que, dès la fin du XIXe siècle, bien avant la première guerre mondiale, les civils étaient prêts à en découdre avec d’autres civils en usant de moyens guerriers.

Sur les vrais champs de bataille, là où la guerre fait rage, les avant-gardes tuent. Hommes, femmes, enfants, vieillards, rien ne leur échappe. Il vaut mieux ne pas avoir à les affronter. Dans l’art, si quelque chose est tué, ce sont les symboles. Et dans ces tueries, les écrivains ou les artistes dits d’avant-garde font preuve de la même hargne agressive que leurs homologues en uniforme. Seul change l’objet sur quoi s’acharne leur férocité. Militaires, les avant-gardes détruisent des lignes de défense, des batteries de tir, des positions ennemies et elles tuent des hommes qui portent un uniforme d’une couleur autre que le leur. Quand elles ne portent pas d’uniforme, elles s’attaquent à des objectifs sans défense et qui n’ont jamais nui à qui que ce soit. Citer leurs cibles, c’est énumérer ce à quoi les hommes ordinaires attachent du prix : les mœurs, les règles, les canons, la famille, l’hygiène, l’école, la religion, l’Académie, la beauté, la culture, la langue.

On sait que, dans la logorrhée marxiste et léniniste, une métaphore présente le parti communiste, quand il a une existence, comme "l’avant-garde" du prolétariat, auquel, tel à un enfant, il faut montrer la voie à suivre. Dans le Dictionnaire de la langue française, Littré rappelle, entre autres sens, que l’avant-garde est aussi le "corps de troupes affecté au service près du souverain". Si cette définition était appliquée aux divers partis communistes et autres avant-gardes qui ont écumé la pensée et l’art, elle ferait apparaître que ces avant-gardes ont rempli de sales tâches : éliminer les fortes têtes, faire peur, réduire les critiques au silence, manipuler, toutes ces basses besognes de flics étant ordonnées par le Souverain : ou, dans l’univers communiste, le Comité central ou le Petit Père des peuples ou le Premier Secrétaire, et cela, pour mettre le prolétariat aux fers ou pour le laisser croupir dans la servitude.

 

25 février 2006

Beaufs

 

 

 

Le mot beauf est l’abréviation de beau-frère. Une partie de la syllabe finale a été supprimée. On observe le même phénomène, entre autres mots, dans fac, prof, instit, info, actu, etc. Chacun de nous en connaît des centaines exemples qu’il emploie ou non, suivant les circonstances. De toute évidence, beauf qui ressemble à bœuf est un terme de mépris. La paronomase (rapprochement de mots de sens différent mais de forme voisine comme traduire, c’est trahir ou qui se ressemble s’assemble, etc. laisse accroire qu’il y a identité entre un beauf et un bœuf. Celui qui dit beauf signale, en employant ce mot, qu’il méprise celui qu’il désigne. Dire de quelqu’un qu’il est un âne, un serpent, une vipère (lubrique), un pou, un cafard, un chien, un porc, c’est le rabaisser, comme s’ils étaient des "sous-hommes" (ceci est une citation). A l’opposé, les philosophes, les sages, les habiles (comme dit Pascal) savent que désigner autrui d’un nom d’animal ne rabaisse pas le désigné, mais l’arrogant qui, désignant ainsi ses semblables, se place au-dessus de l’humanité commune. Quand les communistes traitent de vipères lubriques les trotskistes ou vice versa, ils révèlent qu’ils sont plus vils que ceux qu’ils croient insulter.

Le nom beau-frère est un terme de parenté. Un beau-frère est le frère de ma femme ou le mari de ma sœur. Selon Lévi-Strauss (Les Structures élémentaires de la parenté) et Emmanuel Todd (La Diversité du monde), la famille est une société embryonnaire ou une société en miniature, comme une matrice de ce qu’est la société. En France et en Europe, la règle est l’exogamie - ce qui signifie qu’un homme va chercher une épouse hors de sa famille. Les mariages consanguins sont ainsi évités, la prohibition de l’inceste est étendue aux cousins. Le beau-frère est un étranger, au sens où il n’est pas de la famille ou du clan, que l’on accueille dans sa famille comme un frère. Avec l’exogamie, la culture ou le long et lent processus de civilisation prime sur la nature, sur le sang ou sur ce que d’autres nomment la race.

Ailleurs, il en va autrement. Dans les pays arabes, la règle veut que deux frères renforcent leurs liens de sang en mariant leurs enfants : c’est l’endogamie qui prévaut. Dans ces pays, le beau-frère est souvent un cousin, le propre fils d’un oncle. Le mépriser ou le désigner d’un nom d’animal, ce serait attenter à l’honneur familial. L’endogamie n’est ni bien ni mal, elle existe. L’exogamie favorise l’ouverture à autrui, l’endogamie l’entrave. Jugeons l’endogamie, non dans l’absolu, en soi, ce qui n’aurait aucun sens, mais en la mettant en relation avec quelques valeurs démocratiques. L’exogamie, qui fait de l’étranger un frère, est en harmonie avec l’égalité des hommes en droit, la tolérance, la dignité de chaque homme, l’ouverture aux autres. L’endogamie leur est extérieure - étrangère, devrais-je dire. De fait, les pays dont les structures familiales reposent sur l’endogamie sont tous dotés de régimes tyranniques. Au cours des siècles, la règle qui a régi ces pays et qui les régit toujours est au mieux le mépris des étrangers, au pis la pure et simple purification ethnique.

En France, où l’exogamie est la règle, le beau-frère est cet étranger qui, par l’intermédiaire du raccourci beauf, est l’objet de ce qu’il faut bien nommer un mépris haineux. Il est l’autre haï ou inférieur. Or cette haine n’est jamais critiquée. Au contraire. Elle est positive, on en sourit, on s’en amuse. On nous enjoint la tolérance et d’accueillir l’autre et cet on qui nous intime cela se délecte à regarder les dessins où l’autre est rabaissé, montré comme vil, qualifié de bête. Tout se passe comme si ceux qui ont inventé le Beauf, à la fois le mot et le type social que le mot désigne, voulaient s’attaquer aux fondements anthropologiques d’une culture ouverte et exprimaient ainsi leur défiance vis-à-vis de cette culture.

La France est agitée par un grand brassage. Les enfants fréquentent les mêmes lieux (collège, lycée, université), achètent les mêmes CD, s’habillent de la même manière, parlent la même langue. Les barrières qui empêchaient une jeune fille issue d’un milieu humble de rencontrer un jeune bourgeois ont sauté, pas toutes certes, mais elles sont moins fortes qu’auparavant. Chacun en constate les effets dans sa famille ; chacun se voit pourvu, sans qu’il l’ait voulu ou demandé, d’un beau-frère avec qui il a peu de choses en commun. Qui n’a pas un beau-frère braillard, inculte, discourtois ? Le beau-frère est le résultat du processus d’exogamie. A l’opposé, pour les petits aristocrates de l’ego qui font du beauf l’archétype de la Bête ou du sous-homme, avoir un beau-frère différent est une déchéance : un rien traumatise ces enfants gâtés.

23 février 2006

Ressentiment

 

 

 

Au cours du XIXe siècle, le nom ressentiment a changé de sens, de façon imperceptible et sans que les Français en prennent une claire conscience. Le phénomène en lui-même n’a rien d’exceptionnel : des milliers de mots changent ainsi de sens. Ce qui est exceptionnel, en revanche, c’est que ce nom en soit venu à signifier exactement le contraire de ce qu’il voulait dire deux siècles auparavant. Il n’a pas été blanc et noir en même temps, mais, en un siècle environ, il a basculé du blanc (ou du positif) dans le noir (ou le négatif).

Essayons de décrire ce qui s’est produit. Ressentiment est formé par l’adjonction du suffixe ment, qui signifie "action de" ou le résultat de cette action, au verbe ressentir, dans lequel le préfixe re – n’a pas un sens itératif (il ne signifie pas "sentir à nouveau"), mais un sens intensif : il signifie "sentir avec force et intensité", ce qui explique que l’on dise "ressentir une douleur vive" et non pas "sentir une douleur", que l’on dise "sentir un parfum agréable" et non pas "ressentir un parfum".

Aux XVIIe et XVIIIe siècles, le nom ressentiment signifie "reconnaissance". Littré, dans le Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe s.), y donne le sens de "sentiment de reconnaissance" ou de "souvenir reconnaissant". Il précise que ce sens appartient à la langue classique et que le nom, dans ce sens, "a vieilli", mais "que, bien placé, il pourrait encore être employé", comme il l’a été par Voltaire : "Un acte par lequel je pusse témoigner à tout le monde et la grâce que vous m’avez faite et le ressentiment avec lequel je l’ai reçue". Molière l’emploie au sens de "reconnaissance" dans la Princesse d’Elide (IV, 4) : "Madame, je viens vous témoigner avec mes transports le ressentiment où je suis des bontés surprenantes dont vous daignez favoriser le plus soumis de vos captifs" ; Racine aussi, dans Bérénice (II, 4) : "Tandis qu’autour de moi votre cour assemblée / Retentit des bienfaits dont vous m’avez comblée, / Est-il juste, seigneur, que seule, en ce moment, / Je demeure sans voix et sans ressentiment ?" Dans le Trésor de la Langue française (volume 14, 1990), le sens ancien de "sentiment de reconnaissance" est relevé, suivi de la mention "vieux". Il est illustré par une citation datée de 1808, qui est extraite de l'œuvre du poète néoclassique Delille : "Gardant du bienfait seul le doux ressentiment, / Il (le chien) vient lécher ma main après le châtiment".

Aujourd’hui, ce nom a pris un sens exactement opposé. Il ne signifie plus "sentiment de reconnaissance", mais le contraire : "rancœur" ou "rancune" ; non pas "gratitude", mais "ingratitude". Déjà en 1762, les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition) avaient conscience que le nom était ambivalent : ressentiment signifie certes "le souvenir qu’on garde des bienfaits", mais aussi "le souvenir qu’on garde des injures". Ils précisent que ce nom ne se dit guère qu’en parlant des injures (au sens de "blessures"). L’exemple "il conserve un vif ressentiment de l’offense qu’il a reçue" l’illustre. Ils ajoutent aussi que "lorsqu’on l’emploie absolument (sans complément), il signifie toujours souvenir des injures et désir de vengeance", comme le montrent les exemples cités : "son ressentiment éclatera quelque jour ; en le voyant il ne put dissimuler son ressentiment". Dans le Dictionnaire de la langue française de Littré, c’est "le souvenir d’une injure avec désir de s’en venger".

Le souvenir des bienfaits a été remplacé par celui des injures et la reconnaissance émue par le désir de se venger. Dans le Trésor de la Langue française, vol. 14, il est précisé que ressentiment est un terme péjoratif, ce qui signifie que celui qui l’emploie juge défavorablement ou avec hostilité celui à qui le ressentiment est attribué ou bien les sentiments exprimés. C’est "l’animosité que l’on ressent des maux, des préjudices que l’on a subis, avec le plus souvent le désir de s’en venger". La définition est illustrée par une citation de L’homme révolté de Camus, qui révèle la dimension maléfique du ressentiment. Ainsi défini, ce mot semble sortir tout droit de l’œuvre de Nietzsche, le théoricien de la haine de soi : "une notion toute négative comme le ressentiment (…), qui est très bien défini par Scheler comme une auto-intoxication, la sécrétion néfaste, en vase clos, d’une impuissance prolongée". Le ressentiment n’est pas qu’une rancœur : c’est un poison qui sécrète "une impuissance prolongée" et par lequel le sujet s’intoxique lui-même. En un peu plus d’un siècle, la positivité de la gratitude s’est muée en négativité de la rancœur, la reconnaissance en intoxication, l’amour de soi et des autres en détestation universelle et maladive de soi et des autres.  

Le changement qui affecte le nom au point qu'il a été tourneboulé, mis sens dessus dessous ou cul par-dessus tête, illustre l’un des phénomènes les plus inquiétants que l’on puisse observer dans la France contemporaine, à savoir la transformation du sentiment de gratitude que les Français éprouvaient ou disaient éprouver ou étaient censés éprouver il y a moins d’un siècle à l’égard de leur pays, de leur culture, de leur histoire, de leurs ancêtres – de tout ce qui faisait qu’ils étaient eux – en une haine morbide et sinistre. Naguère, il était entendu, même des étrangers, que la France avait beaucoup apporté à l’humanité et aux peuples qui la composent. Aujourd’hui, des individus peu ragoûtants, dont le fonds de commerce est l’apologie des crimes maoïstes, trotskistes, communistes, etc. contre l’humanité, l’obligent à se repentir, à se flageller, à se mortifier, à faire "repentance", pour expier un passé supposé colonial ou pour criminaliser sa volonté d’assumer le processus de civilisation. Le résultat est que les Français se détournent de leur culture (et même de la culture) ou qu’ils en sont coupés. Hannah Arendt a écrit une série de beaux textes sur "la tradition oubliée" (du judaïsme). En s’émancipant au XIXe siècle, les Juifs allemands et les Juifs d’Europe ont rejeté la longue tradition de pensée, de culture, de langue qui les a nourris et soutenus pendant un millénaire ou plus. La France est en train de devenir une autre " tradition oubliée ". Elle s’étiole sous la chape de l’utilitarisme borné, sous les coups de boutoir de l’agit prop, sous l’arrogance des sciences sociales, sous le mépris du relativisme généralisé et de l’idéologie post-moderne, sous le ressentiment haineux qui nourrit ses maîtres.

 

 

 

22 février 2006

Incivilités

 

Incivilités (actes)

 

Les duchesses et les marquises du XVIIe siècle, quand elles fréquentaient le beau monde, jugeaient le mot fauteuils trivial ; elles y préféraient le délicieux commodités de la conversation. Ce mot est un euphémisme : il adoucit ou il rend agréable une réalité qui, si elle était désignée par le mot juste et approprié, heurterait les convenances. La morale commune interdit de dire à autrui des mots grossiers ou triviaux. Or nos contemporains sont libérés : ils se sont affranchis de toute contrainte quand ils parlent du sexe, des besoins physiques, du désir, des pulsions, du corps. Il est de bon ton de dire, même en public, bite, queue, baiser, pisser, con, chatte, enculer, tirer un coup, etc. Faire cattleya, s’il était employé, ne serait compris que des quelques lecteurs de Proust. Mais l’interdit n’a pas été aboli, il s’est seulement déplacé. Il a été exclu du sexe, de la politesse, du corps pour se fixer sur les réalités de la société, domaine où règne l’euphémisme : violence scolaire, jeunes, techniciens de surface, sans-emploi, sans-abri, quartiers sensibles ou en difficulté, SDF, etc. La raison d’être de ces mots est de cacher les réalités qui, s’ils étaient dites avec les mots justes, feraient tache dans la société "moderne", donc parfaite. Puisqu’il a été décidé que la "vie" avait "changé", il fallait que le changement se vît. Il ne pouvait pas l’être dans les faits, il l’a été dans la langue.

Incivilités semble délicieusement précieux, comme commodités de la conversation. Il est relevé avec le sens de "manque de civilité" ou "d’oubli des convenances, du savoir-vivre" dans le Trésor de la Langue française, et il a pour synonyme impolitesse. Même quand il est employé au pluriel, "par métonymie" comme disent les lexicographes, il désigne les "paroles, actions dénotant une absence de courtoisie, de politesse". Pourtant, en dépit de ce lien étroit avec la politesse, ce serait une illusion de croire qu’il a été fabriqué dans les salons aristocratiques du XVIIe siècle. Le mot est estampillé CNRS : c’est un mot de docteur en sciences sociales et de la société, c’est-à-dire de docteur ès toutes les choses du monde et tout ce que l’on voudra d’autre. Il a beau sentir fort son savant, il est du dernier chic : mais le qualifier d’euphémisme, comme les commodités de la conversation, c’est s’abuser. La raison en est simple. C’est parce qu’existent des convenances qu’existent des euphémismes. Or, incivilités, quand il est employé par un sociologue, n’a rien à voir avec la courtoisie, quoi qu’en disent les docteurs, qui nous serinent qu’ils ont voulu désigner par ce terme seulement les (petits) actes délictueux qui transforment le paradis des cités multiculturelles en enfer de la monoculture de haine. En réalité, ce qui fait le triste quotidien de ces quartiers sensibles, ce sont les crimes et les délits, tels que viols, vols, rackets, incendies volontaires, injures racistes, apologie des crimes contre l’humanité. Appliquer un plan pétasse dans les toilettes d’un collège ou dans un hangar délabré, id est se mettre à cinq ou six mâles pour violer à tour de rôle une fillette à peine pubère, ce n’est pas manquer de politesse à son égard, c’est un crime. Le réduire à un bonjour oublié, ce qu’était dans la vieille et douce France une incivilité, ce n’est pas adoucir quoi que ce soit, c’est placer un écran devant les crimes. Le mot incivilités n’adoucit pas les réalités crues ou triviales, il dissimule des crimes horribles. Quand il est employé au pluriel, il désigne des actes qui attestent chez eux qui les commettent, non pas un manque de politesse, mais une perversité criminelle. Si on devait conserver le terme euphémisme, il faudrait en changer la signification. Ce qui fait l’euphémisme, ce n’est pas la volonté d’atténuer une réalité odieuse, mais la volonté d’interdire. Dans l’euphémisme classique, les réalités désagréables ont beau être adoucies, elles sont dites. Certes, elles le sont avec des mots mal ajustés, mais elles ne sont pas tues : il y est fait allusion. Dans la conception moderne, il est fait interdiction de dire ces réalités, telles qu’elles sont. "Un certain mot ne doit pas passer par la bouche. Il est simplement effacé de l’usage, il ne doit plus exister" (Benveniste, Problèmes de linguistique générale, 1974). Ainsi sont interdits crimes, délits, viols, crime raciste, négation de crimes contre l’humanité, etc. Le tabou est social, l’interdit verbal est un acte conscient. Bien entendu, les citoyens, les vrais, ceux qui ne se soumettent pas à l'ordre verbal nouveau, regimbent : ils n'ont que faire de ces interdits.   

Au XVIe siècle, quand les Européens ont essaimé dans le monde, le mot civilisation n’existait pas. Et pour cause : il a été fabriqué au milieu du XVIIIe siècle par Mirabeau, "l’ami des hommes". Civilité alors en tenait lieu. Les naturels du Nouveau Monde et d’ailleurs vivaient nus dans la nature. Ils étaient dits barbares, sauvages, primitifs : ils l’étaient quasiment tous. Il leur était reproché de manquer de civilité. Parce qu’ils étaient soupçonnés d’être dépourvus d’âme, il leur était réservé une place tout en bas dans la hiérarchie des races (au sens propre de ce terme) ou des peuples. On les disait inférieurs aux bienfaiteurs qui venaient de loin pour les dresser à la civilité. A ceux qui ne prennent pas un mot pour un autre et qui savent comment va le monde, il apparaît que le fort joli incivilités exhale de nauséabonds remugles, qui n’émanent pas seulement de la réalité des quartiers sensibles ou des collèges de France : ils sont "nauséabonds", parce qu’ils tendent à faire passer les auteurs de ces "incivilités" pour des barbares, des sauvages, des primitifs, incapables d’accéder à un stade évolué ou simplement décent du processus de civilisation. Les sociologues se disent progressistes. On veut bien les croire. Mais s’ils le sont, c’est à la manière du positiviste Comte ou des anthropologues du début du XXe siècle.

 

 

20 février 2006

Nazi

 

Nazi

(note corrigée grâce à ceux qui lisent ce blog et qui relèvent les erreurs qu'ils y lisent)

 

Dans toutes les langues du monde, il est courant que l’on raccourcisse les mots trop longs. Naguère, les savants rendaient compte de ces phénomènes par la loi du "moindre effort". Cela se fait en français ; en allemand aussi. En allemand, la partie supprimée est remplacée par le son - i. Le pilote automobile Schumacher est nommé par ses fans Schumi ; la joueuse de tennis Stéphanie Graff Steffie. Les habitants de l’ancienne Allemagne de l’Est sont des Ossies. Le mot obtenu par ce raccourcissement est un diminutif. Le plus souvent, il est dû à l’affection vouée à celui ou à ce dont on parle. Les grammairiens disent qu’il a une valeur "hypocoristique", ce qui, en clair, signifie qu’il "exprime une intention caressante, affectueuse, notamment dans le langage des enfants ou ses imitations" (in Trésor de la Langue française). Celui qui en use, qu’il l’ait ou non fabriqué, exprime une vive sympathie pour celui ou ce que ce diminutif désigne.

Il n'en est pas ainsi de nazi. Certes, c'est un diminutif, par lequel ont été désignés les membres du NSDAP ou parti socialiste national des travailleurs allemands, mais le procédé qui l'a formé est différent : il est plus proche de l'acronyme que de l'apocope. Deux syllabes ont été retenues : la première syllabe de "national" et la deuxième syllabe de "sozialismus". Nazi, adjectif ou nom, est devenu une insulte. Il ne signifie plus que le mépris ou la haine. Pourtant, alors que Schumi marque la bienveillance et nazi la haine, les deux mots se ressemblent, dans la mesure où c’est toujours le point de vue (haineux ou bienveillant) ou les pulsions de celui qui parle qu'ils expriment. "Subjectifs", ils ne disent rien de pertinent des réalités du monde. Ils n’éclairent pas. Nazi est un mot écran qui, quand il est employé pour désigner d'autres personnes que les sectateurs d’Hitler ou l’idéologie qui les faisait agir, gomme la réalité objective du socialisme national.

Il est étrange qu’en français, cet adjectif ou ce nom devenu une injure aussi banale que salaud ou beauf ou facho, insulte qui n’exprime que la haine de celui qui parle, soit en usage pour humilier des adversaires, des opposants, de simples citoyens assimilés malhonnêtement au Mal (il suffit d’être en désaccord avec les trotskistes ou les communistes pour être qualifié de nazifacho ayant la même fonction) ou, plus rarement, pour désigner ce qui est considéré à juste titre comme le Mal. Il est même étrange que l’on ait dérivé de cet adjectif qui ne veut rien dire, sauf la haine, le nom nazisme, derrière lequel est cachée la nature véritable du socialisme national. Est-ce dû à l’ignorance, à la haine, à la sottise ? Quelle qu’en soit la cause, le danger vient moins de ceux qui sont ainsi désignés ou injuriés que de ceux qui, bien intentionnés (aux dires de ces tartuffes, du moins), usent d’une injure fourre-tout pour ne pas avoir à regarder le Mal en face ou pour détourner sur autrui tout examen de ce qu’ils pensent, disent, croient, font, ont approuvé dans le passé récent.

 

18 février 2006

Libéral, libéralisme

 

 

L’adjectif libéral est employé, pour la première fois en français à la fin du XIIe siècle, dans deux sens : a) "qui donne avec largesse, générosité" (1175) et b) "qui convient à un homme de condition libre" (1200), conformément aux sens du mot latin liberalis auquel il est emprunté : "relatif à une personne de condition libre" et "généreux". En latin, il est dérivé de liber qui signifie "de condition libre" et qui s’oppose à servus, "esclave".

La consultation régulière du Dictionnaire de la Langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, révèle les significations premières ou propres et vraies des mots en usage aujourd’hui. Cela tient à ce que Littré, son auteur, s’est attaché à établir le sens des mots en se fondant sur les emplois qu’en faisaient les écrivains des siècles classiques.

Il donne à libéral trois acceptions.

La première est celle que l’adjectif libéral a empruntée au latin. "Qui est digne d’un homme libre", écrit Littré, qui ajoute "ce qui est le sens propre" : il l’illustre de l’exemple "une éducation libérale" et d’un exemple tiré des cursus en vigueur dans l’ancienne Université : arts libéraux (opposé à arts mécaniques), ceux qui exigent une intervention grande et continuelle de l’intelligence. Littré précise que "l’origine de cette dénomination est dans l’ancien préjugé contre le travail manuel, regardé comme indigne d’un homme libre, vu qu’il était dévolu aux esclaves".

La deuxième acception est une "extension naturelle du premier sens", dit Littré. Libéral signifie "qui aime à donner", sens qui est conservé dans le nom libéralités. C’était aussi un des sens de l’adjectif latin liberalis. Littré illustre ce sens par quelques exemples, dont ceux-ci : "Le Seigneur est libéral envers ceux qui lui donnent, et il vous en rendra sept fois autant" (Sacy) ; "Un avaricieux qui aime devient libéral et il ne se souvient pas d’avoir jamais eu une habitude opposée" (Pascal). C’est d’ailleurs le seul sens que les Académiciens relèvent dans les quatrième (1762) et cinquième (1798) éditions du Dictionnaire de l’Académie française : "qui aime à donner, qui se plaît à donner". Les exemples cités sont  "généreux & libéral, libéral envers les gens de mérite, la nature lui a été libérale de ses dons, être libéral de louanges, il a l’humeur, l’inclination, l'âme libérale, tous les Princes de cette race-là ont été extrêmement libéraux, on ne peut pas dire que les prodigues soient véritablement libéraux, il y a grande différence entre un homme prodigue & un homme libéral".

Autrement dit, pendant plusieurs siècles, du XIIe à la fin du XVIIIe siècle, libéral n’a eu que deux sens en français : ou bien "digne d’un homme libre", ou bien "généreux". Ces deux sens sont positifs, flatteurs, mélioratifs.

Le troisième sens est celui qui est en usage aujourd’hui encore dans les discours politiques. Pour Littré, être libéral, c’est être "favorable à la liberté civile et politique et aux intérêts généraux de la société". Dit en d’autres termes, c’est étendre à la vie en société les valeurs de liberté et de générosité qui étaient, jusque-là, individuelles. Littré cite comme exemples "opinions libérales, institutions libérales, le parti libéral". Dans le Dictionnaire de l’Académie française (sixième édition, 1835), le mot est défini de la même manière : "qui est favorable à la liberté civile et politique".

Littré fait suivre l’étude de sens d’une longue remarque portant sur l’emploi de libéral en politique. Il se demande qui a donné pour la première fois à ce mot le sens de "favorable à la liberté civile et politique et aux intérêts généraux de la société". Il cite Balzac qui, dans La Vieille Fille, en attribue la paternité à Mme de Staël et à Benjamin Constant ; il cite Sainte-Beuve, qui penchait pour Chateaubriand. Selon Littré, ce sens "date au moins du Consulat" : "c’est un mot que les hommes du gouvernement avaient perpétuellement à la bouche". Dans la période dite du Consulat, les gouvernants de la France d’alors ont tenté de mettre définitivement fin aux excès de la Révolution et d’empêcher que la Terreur ne se reproduise. S’opposant aux "terroristes" qui rêvaient de réduire les Français aux fers, ils se disaient "libéraux" - favorables à la liberté civile et politique. En réalité, cet emploi apparaît au milieu du XVIIIe siècle. Il est antérieur de près d’un demi-siècle à l’usage qu’en faisaient, selon Littré, les gouvernants du Consulat.

Ce que nous apprend l’histoire de la langue française, c’est que libéral a des sens positifs. Le premier, "digne d’une personne libre", est sinon social, du moins en rapport avec un statut juridique défini par la liberté : c’est la qualité de celui qui n’est ni esclave, ni serf, ni prisonnier. Le second sens relève de la morale la plus haute : le préalable à toute générosité est la liberté. C’est parce que les hommes sont libres qu’ils peuvent donner de leur temps ou de leur argent à autrui ou pour telle ou telle cause.

Il a fallu six siècles pour que libéral prenne un sens politique, c’est-à-dire pour que la liberté ne soit pas seulement un statut juridique individuel, mais qu’elle soit étendue à tous les citoyens d’un pays et à la société qu’ils forment.

 

Il est évident que le sens actuel, méprisant et parfois même injurieux, qui est donné à libéral et de son dérivé libéralisme ne plonge pas ses racines dans l’histoire de la langue française ou, si l’on considère que la langue française est aussi la France, dans l’histoire de France. C’est un sens "polémique", au sens propre de combat qui vise à jeter le discrédit sur les adversaires. Libéral et libéralisme se sont chargés de mépris à partir du moment où les thèses marxistes ont été importées en France. Autrement dit, depuis que la liberté n’est plus considérée comme le seul principe fondateur de notre pays, ces deux mots ont perdu leur sens positif. Ils ont basculé dans la négativité et ils sont devenus des taches à effacer.

17 février 2006

Activiste, activisme

 

 

Le spécialiste de l’Islam, Olivier Roy, refuse de désigner par les mots criminels ou tueurs les auteurs des attentats de Londres, leurs complices, leurs inspirateurs (Le Figaro du 30 juillet 2005) ; il les qualifie d’activistes.

Ce mot, qu’il soit employé comme adjectif ou comme nom, est récent. Littré ne relève ni activiste, ni activisme. Il n’existe pas d’article activiste dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées aux XVIIe, XVIIIe et XIXe siècles. Le mot est attesté en 1916 à propos des Flamands ou "flamingants" qui militaient pour que la langue flamande ne soit plus tenue en Belgique pour un patois sans intérêt. Il n’y a rien de commun entre un individu généreux qui défend une langue méprisée et un autre, plein de haine, qui pose des bombes dans une voiture du métro pour faire le plus de morts possible. Ils sont aussi différents l’un de l’autre et incompatibles que l’eau et le feu, ce qui n’empêche pas certains de les désigner du même nom.

Dans le Trésor de la Langue française, le nom activiste reçoit trois acceptions. C’est ou un partisan de l’action directe ou le propagandiste d’un mouvement politique ou syndical ou un extrémiste, notamment en parlant de membres d’organisations d’extrême droite. Aucun de ces sens n’est propre à l’islam ou aux musulmans. Dans ce même dictionnaire, le nom activisme désigne des idées, des comportements, des doctrines qui sont apparues et se sont développées en Europe. On peut le regretter certes. En politique, c’est la "doctrine ou la méthode d’un mouvement politique ou syndicaliste préconisant l'action directe", comme l’ont été l’activisme flamingant, l’activisme finlandais ou l’activisme de ceux qui s’opposaient à ce que l’Algérie devienne indépendante.

L’abîme qui sépare l’adhésion à une doctrine politique et des crimes de masse, de guerre ou contre l’humanité a beau être profond, cela ne dissuade pas certains islamologues de le franchir allègrement. Leur obsession est d’inscrire les crimes commis par les musulmans dans l’histoire de l’Europe ; ce faisant, ils en font des crimes spécifiquement européens ou occidentaux et ils en exonèrent ainsi l’islam (cf. les notes "born again islamistes", "martyrs", "jeunes occidentalisés", "intégrisme", "fondamentalisme"). Les manipulations de sens auxquelles ils se livrent sans vergogne n’ont pas d’autre but que de faire porter la faute sur les victimes.

 

16 février 2006

Culture

 

 

Il suffit de comparer le Dictionnaire de la Langue française de Littré au Trésor de la Langue française pour mettre au jour l’ampleur des changements qui affectent notre langue. Le premier de ces dictionnaires date de la seconde moitié du XIXe siècle, le second de la seconde moitié du XXe siècle. Un siècle les sépare. C’est peu. Entre ces deux dictionnaires, se sont succédé quatre ou cinq générations de Français.

Dans ces dictionnaires, c’est l’article culture qui révèle le plus clairement l’ampleur des changements survenus. Littré traite des acceptions de ce nom dans une page d’une seule colonne ; dans le Trésor de la Langue française, un siècle plus tard, cinq colonnes sont nécessaires pour en épuiser les sens. Littré ne distingue que quatre acceptions, le Trésor de la Langue française une quinzaine. Littré ne relève pas l’adjectif culturel, le Trésor de la Langue française y consacre une colonne, autant de place que Littré à culture. Il est vrai que culturel n’est attesté qu’en 1907 chez Claudel. Encore est-ce au sens étroit et particulier de "relatif à la culture religieuse". Ce n’est qu’en 1927 que l’adjectif prend un sens général chez Maritain. L’acception figurée et non agricole (la culture définie par le culturel et non par le cultural) de culture est glosée en quelques lignes dans le Dictionnaire de Littré ; il faut trois colonnes au Trésor de la Langue française pour l'exposer.

Les acceptions du nom culture chez Littré sont, pour trois d’entre elles, "agricoles". C’est, conformément à l’étymon latin, le travail de la terre. La culture est "l’ensemble des opérations propres à obtenir du sol les végétaux dont l’homme et les animaux ont besoin". Ainsi on dit "la culture du blé, du tabac, de la garance, du vin". Cette première acception occupe plus de la moitié de l’article. Dans un deuxième sens, culture a pour sens "terrain cultivé", comme dans "l’étendue des cultures" ou "on a constaté le bon état des cultures". Le troisième sens est "l’action de cultiver un végétal, un produit de la terre". Le quatrième sens n’est pas tout à fait le sens moderne. Au "sens figuré", dit Littré, on emploie le nom culture pour une activité de l’esprit. Une analogie est établie entre le travail du paysan qui laboure et ensemence sa terre et l’activité de l’esprit qui apprend, s’instruit, s’affine, s’enrichit. Ce que remarque Littré, c’est que culture, dans ce sens figuré, est toujours suivi d’un complément :  la culture des lettres, des sciences, des beaux-arts". Il n’est jamais employé absolument : on cultive les belles lettres comme un paysan le blé ou le chanvre. C’est ainsi que Cicéron entendait les mots cultura animi ou "culture de l'esprit" (cf. l’analyse qu’en fait Hannah Arendt, dans Crise de la culture). En français classique, le nom, assez peu employé, est transitif, alors qu’il est intransitif en français moderne : c’est la culture, et non la culture des lettres ou l’art de cultiver les lettres. Cette acception figurée est illustrée de trois citations : "la culture des bonnes lettres" (Patru), "abandonner la culture des lettres" (D’Alembert), "si la culture des sciences est nuisible aux vertus guerrières, elle l’est encore plus aux qualités morales" (J-J Rousseau). Le nom culture, précise Littré, a un sens proche de celui d’instruction ou d’éducation, comme dans "un esprit sans culture, la culture du cœur, des sentiments".

De fait, les dictionnaires révèlent plus clairement que des exposés savants que la France a changé de paradigme. En un siècle, les Français ont troqué le travail de la terre (entendue au sens de sol ou de glèbe : labourer un champ, en briser la terre, biner, piocher, etc.) contre la spéculation hors sol. Le matériel s’est fait immatériel. La culture des lettres, sciences et beaux-arts s’est muée en culture sans objet ou culture tout court ou culture intransitive. Nous avons basculé d’une civilisation du travail à une civilisation de l’ennui. L’agriculture a été supplantée par les loisirs. Les champs (qu’on labourait) ayant disparu, il n’y a plus de champs que de recherche.

Ce que montre le Trésor de la Langue française, c’est que le mot français culture s’est peu à peu chargé des significations du mot allemand Kultur. Kultur désigne un "mode-système" de vie, ce qui ne peut signifier que "mode de vie" qui fait système, qui forme un tout ou qui englobe tout. Chez Littré, seuls les lettres, les sciences, les beaux-arts étaient de la culture. Aujourd’hui, tout est culture, le rugby, la pêche à pied, l’islam, la pétanque, etc. La culture est partout ; il n’y a rien qui ne lui échappe. Une citation illustre cette extension à tout de la culture. "Demandons-nous d’abord en quoi consiste ce qu’on appelle culture ou civilisation. On sait que les auteurs russes et allemands ont coutume d’opposer ces deux notions. Pour notre présente étude, nous pouvons les employer comme synonymes. Nous dirons que la culture ou la civilisation, c’est l’épanouissement de la vie proprement humaine, concernant non seulement le développement matériel nécessaire et suffisant pour nous permettre de mener une droite vie ici-bas, mais aussi et avant tout le développement moral, le développement des activités spéculatives et des activités pratiques (artistiques et éthiques) qui mérite d’être appelé en propre un développement humain". (Maritain, Humanisme intégral, 1936).

Tout ce qui est humain est culture. Le nom était transitif, il est intransitif. Il était modeste, il est totalitaire. Il touchait les seuls lettres, beaux-arts, sciences, il se rapporte à tout. Bismarck, le premier peut-être, a martelé le sens totalitaire de Kultur, en mobilisant les siens en faveur du Kulturkampf, "le combat pour la Kultur" ou pour un mode de vie allemand et qui fondât un nouveau système politique. De fait, la culture a changé "de nature". Elle était aimable et sans prétention, elle s’est chargée de morgue hautaine. Elle était analogue au travail du paysan, elle est devenue un Système, un Etre, une Masse, une Identité.

 

14 février 2006

Tirer les marrons du feu

 

 

Dans le français actuel, l’expression tirer les marrons du feu a un sens opposé à celui avec lequel elle est attestée depuis trois siècles au moins. Aujourd’hui, pour la plupart d’entre nous, tirer les marrons du feu, c’est saisir dans le feu (donc se trouver dans une situation risquée ou périlleuse) les marrons grillés (de bonnes choses) pour les manger. Le risque profite à qui le prend. Celui qui ose affronter un danger est payé en retour de son courage.

Or, l’expression a une tout autre signification. Elle ne signifie pas que les risques profitent à ceux qui les prennent, mais à une tierce personne, manipulateur, spéculateur, attentiste, malin, qui tire un gros avantage de la mise en péril d’autrui. En réalité, celui qui se brûle les doigts le fait à son détriment et au seul bénéfice d’un tiers, plus rusé que lui. C’est ce sens qui est relevé dans le Trésor de la langue française : "Par allusion à la fable de La Fontaine Le Singe et le chat", tirer les marrons du feu (pour quelqu’un), c’est "entreprendre une action difficile, risquée, pour le seul profit d’autrui, sans bénéfice personnel". Deux citations illustrent clairement ce sens : "Quand nous aurons, sur notre sol français, une solide armée américaine pour prendre la relève, alors nous pourrons souffler un peu, et attendre en spectateurs que l’Amérique nous tire les marrons du feu !" (Martin du Gard, qui fait allusion à la guerre de 1914-1918 et à l’intervention des Américains en 1917) et "Les révolutions se font toujours de la même manière, par des niais qui s’imaginent travailler pour eux-mêmes et qui tirent les marrons du feu pour les autres" (Mérimée). Mérimée est un homme lucide. Combien de naïfs qui croyaient "changer la vie" en 1981 ont tiré les marrons du feu au bénéfice des seuls éléphants du Parti socialiste ? Combien de naïfs qui croyaient faire la révolution en chassant de l’école la culture (classique ou bourgeoise) ont tiré les marrons du feu pour Bouygues, Vivendi ou Canal + et pour tous les pires ennemis de la culture ? Combien de naïfs qui croyaient enrichir l’Europe des différences ont tiré les marrons du feu pour les fous furieux de l’islam ?

Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré donne à l’expression à peu de choses près le même sens figuré : "Tirer les marrons du feu avec la patte du chat ou, simplement, tirer les marrons du feu, faire adroitement servir une personne d’instrument pour parvenir à des fins où il y aurait peine, inconvénient, danger".

Il y a pourtant une différence entre les deux dictionnaires. Pour Littré, la personne qui prend des risques est utilisée comme un instrument ou un moyen (celui qui mange les marrons ou ramasse la mise est de toute évidence un manipulateur cynique qui "fait adroitement servir" autrui à la réalisation de ses propres et seuls intérêts, ce que la morale réprouve), alors que, dans le Trésor de la Langue française, c’est l’occasion qui fait le larron : il n’y a pas de la part de celui qui s’empare du magot de volonté cynique d’utiliser autrui dans ce but.

Le sens a évolué. A l’origine, il est cynique. Dans le Trésor de la Langue française, le cynisme est gommé, l’expression exprime la simple immoralité. En français actuel, le cynisme et l’immoralité ont été effacés par la morale. Le paradoxe consiste en ceci : la morale triomphe dans les mots, même là où il n’y en avait pas, comme dans tirer les marrons du feu, alors qu’elle a disparu de la vie réelle. Ce que dit notre langue, c’est que nous sommes attachés à la morale, mais dans la seule langue, symboliquement, donc de façon fictive. Chassée par la porte, la morale est rentrée par la fenêtre. Elle avait une réalité, ce n’est plus qu’un fantasme.

 

13 février 2006

Centrisme

 

Centrisme n’est pas seulement un nom qui est en usage dans le vocabulaire de la politique, c’est aussi un élément qui forme de nouveaux noms. Ainsi égocentrisme, ethnocentrisme, logocentrisme, etc. sont composés de mots latin ou grecs (respectivement "moi", "ethnie", "discours") et de centrisme. Une fois que le mode de formation est en place, il peut être exploité quasiment sans limite pour former des noms, tels européocentrisme, occidentalocentrisme, logocentrisme, franco-centrisme, phonocentrisme, écocentrisme (admiration béate vouée au philosophe et auteur de livres à succès Umberto Eco). L’élément centrisme désigne un défaut ou un abus qui biaise les jugements ou trouble les comportements, comme l’atteste le nom égocentrisme, apparu dans la langue française récemment, puisqu’il est employé pour la première fois dans le roman de Proust A l’ombre des jeunes filles en fleur (1918) : c’est le premier des mots composés avec centrisme. Egocentrisme appartient d’abord au vocabulaire des "sciences humaines et sociales". Mais il n’est plus réservé aux psys ; les personnes "cultivées" (Bac + 5 ou + 8, comme disent les bourdivins) en usent aussi. L’égocentriste a un moi déformé et malade, puisqu’il n’envisage autrui, lui-même, les choses, le réel, qu’à partir de lui et de ses propres intérêts, comme s’il était le nombril du monde. "Et moi, et moi, et moi", revendique-t-il sans arrêt.

En 1956, est formé ethnocentrisme, qui a connu un immense succès dans les années qui ont suivi. C’est la glorification de l’ethnie ou de la race à laquelle appartient ou est censé appartenir celui qui est ainsi désigné. Le moi se gonfle jusqu’aux dimensions du groupe. Il est la grenouille qui veut se faire plus grosse que le troupeau de bœufs. Dans le Trésor de la Langue française, il est défini comme un "comportement social et (une) attitude inconsciemment motivée qui conduisent à privilégier et à surestimer le groupe racial, géographique ou national auquel on appartient, aboutissant parfois à des préjugés en ce qui concerne les autres peuples". Le glorification d’un groupe se fait au détriment des autres groupes. L’ethnocentrisme a poussé les Allemands à chanter à tue-tête Deutschland über alles. L’Allah akbar des musulmans est de la même farine. C’est de l’égocentrisme racial. La première attestation illustre l’usage qui en est fait. Dans Tiers Monde (1956), R. Linton dénonce dans les mots pays sous-développés la présence dans l’esprit des Occidentaux de préjugés méprisants envers les pays pauvres : ces préjugés seraient nourris par leur ethnocentrisme impénitent et congénital.

L’élément centrisme vaut condamnation. Pourtant, il n’y a aucune raison objective, sinon l’idéologie, laquelle n’est pas une raison, mais une Bête, pour que centrisme accuse et condamne. En effet, il réfère à une propriété essentielle du langage, laquelle consiste, chez un sujet parlant, vous, moi, n’importe qui d’autre, à s’approprier la langue et, en disant je ou en énonçant, à poser en face de soi l’existence d’autrui ou de l’autre  : tu, qui, à son tour, dit je et énonce. C’est en énonçant – en faisant de lui-même le centre du monde - que n’importe quel homme, fût-il noir ou afghan, pose que ses semblables existent et que le monde a une réalité. Il en va ainsi dans toutes les langues de la terre et pour tous les hommes, à quelque race, groupe, ethnie, nation, religion, civilisation, etc. qu’ils appartiennent. Même les Bororos se placent au centre du monde en parlant. De fait, la réalité, quelle qu’elle soit, existe dans les discours - symboliquement - à partir de ce je qui énonce. Alors elle peut être comprise, analysée, étudiée, changée. Parler, c’est faire exister le réel et autrui. Telle est notre condition. Le centrisme n’est pas propre à l’homme d’Occident, c’est un universel. Et contrairement à ce que pense celui qui a fabriqué le nom ethnocentrisme, les Occidentaux ne sont pas différents des autres hommes. Parlant des autres peuples, ils se contentent d’énoncer un jugement sur le réel dont ils sont persuadés qu’il est vrai. Ils font comme les Bororos ou les Papous, ni plus ni moins. De plus, de tous les hommes qui peuplent la terre, ils sont les seuls qui, depuis des siècles, fassent l’effort de mieux connaître les autres et d’assouplir leur point de vue, en le pliant à celui des autres hommes qu’ils rencontrent. En Chine ou en Arabie saoudite, un point de vue décentré, qui ne serait pas chinois ou qui échapperait à l’islam, est impensable. Quoi qu’en disent les faussaires, les Occidentaux sont moins imbus de leurs spécificités ethniques que les autres. Ils le sont moins que les Chinois, qui sont persuadés d’être l’Empire du Milieu et qui jugent que le monde qui entoure ce Milieu est un satellite de la Chine. Quant aux musulmans, ils jugent que rien n’a de valeur, hors l’islam, et que rien ne devrait exister à côté de l’islam.

Il existe des pays sous-développés, ce qui, en soi, n’est pas une tare, nous disons je, le monde existe à partir du moment où nous le désignons, etc. A l’opposé, pour les faussaires, constater que les choses sont ce qu’elles sont est un crime. Leur cerveau est si malade qu’ils imaginent que gîtent sous les constats des jugements de mépris. Dès lors, en pourchassant le centrisme, ils se glorifient (car un inquisiteur se fait de lui-même une très haute idée) d’avoir débusqué, nouveaux Saints Georges, la Bête immonde. Il fait beau, c’est l’été, vous êtes en Provence. Vous dites "le ciel est bleu". C’est un constat. N’importe qui dirait la même chose. Peut-être préféreriez-vous qu’il soit noir, rouge, vert pomme, caca d’oie ou orange. On ne va pas vous intenter un procès pour autant. Mais certains ne l’entendent pas de cette oreille. Ils vous soupçonnent de mépriser l’islam, parce que la couleur de l’islam est le vert et non le bleu, ou de préférer les chrétiens aux musulmans, parce que le bleu est la couleur de la Vierge Marie. Les faussaires infectent aussi la pensée ou ce qui en tient lieu. En 1907, est fabriqué le nom anthropocentrisme, avec le sens de "doctrine ou attitude philosophique qui considère l’homme comme centre de référence de l’univers" (in Trésor de la Langue française). Comment, quand on est homme et que l’on énonce, se définir autrement que le centre de l’univers, puisque c’est par l’acte d’énonciation que les hommes, tous tant qu’ils sont, donnent une existence à autrui et aux choses ?

 

 

12 février 2006

Intégrisme

 

Les mots intégrisme et intégriste sont récents. Ils ne sont pas relevés par Littré dans son Dictionnaire de la Langue française. Ils sont empruntés à la langue espagnole. La première attestation en français date de 1913. Le nom a alors le sens de "conservatisme intransigeant de certains catholiques" (in La Pensée catholique contemporaine). Il est propre à la religion catholique. Dans le Trésor de la Langue française, il est défini comme un "courant d'opinion du début du vingtième siècle qui se répandit chez les catholiques adversaires du modernisme" et, par extension, avec une nuance péjorative, il désigne l’attitude des chrétiens attachés "à la doctrine et à la tradition" et qui s’opposent à toute évolution dans la doctrine. Certes, le mot peut sortir du catholicisme. En ce cas, il désigne par analogie les attitudes de "conservatisme intransigeant dans une religion, un parti, un mouvement". C’est un terme qui porte un jugement hostile sur ce qu’il désigne. Dire d’un homme politique qu’il est un intégriste, c’est le couvrir d’opprobre.

Ni intégrisme, ni intégriste ne sont adéquats pour désigner des musulmans, les croyances qu’ils professent, les idéologies qu’ils diffusent, les organisations qu’ils ont fondées. Pourtant, c’est par ces mots, dénotant des réalités propres au catholicisme de l’Europe du Sud, que les musulmans sont désignés, alors que ceux-ci n’ont rien en commun ni dans leur histoire, ni dans leur doctrine, ni dans les actes qu’ils accomplissent, avec les catholiques qui se sont dits eux-mêmes, librement, sciemment, en toute connaissance de cause, intégristes.

Ces mots ne traduisent pas des mots arabes. Ils forment une langue frelatée, dans laquelle le rapport juste que les noms ont ou sont censés avoir ou devraient avoir avec les choses est brouillé. Ce sont des écrans qui déforment les réalités du monde. Les catholiques qui se réclamaient (et qui, parfois, mais rarement, se réclament encore) de l’intégrisme n’ont jamais attenté à la vie de qui que ce soit, ils n’ont jamais appelé à tuer leurs ennemis (catholiques comme eux) qui osaient pactiser avec le monde moderne, ils n’ont jamais commis ni meurtres, ni crimes de masse ou contre l’humanité. Ils s’en tenaient à la doctrine, ils diffusaient des idées, ils cherchaient à convaincre par la parole. Désigner de ce nom des auteurs de crimes de masse perpétrés dans le but insensé de conquérir le monde, c’est aussi afficher a posteriori un mépris sans borne à l’égard des catholiques espagnols ou français du début du XXe siècle.

 

10 février 2006

Jeunes occidentalisés

 

 

Le spécialiste de l’Islam, Olivier Roy, dans Le Figaro du 30 juillet 2005, ne nomme pas "assassins" ou "tueurs" les auteurs des attentats de Londres, ni leurs complices, ni leurs inspirateurs, mais ils les qualifie de jeunes occidentalisés.

Cette dénomination est de la fausse monnaie verbale. Les auteurs des attentats de Londres ne sont pas des "ados" ; ils n’ont pas quinze ou seize ans, mais vingt-cinq ou trente ans. Ils en ont fini avec l’âge ingrat qui fait faire ces bêtises que les bons apôtres sont enclins à pardonner, quelle qu’en soit la gravité. Ce sont des hommes mûrs, dans la force de l’âge, responsables et conscients de leurs actes. Ils ne méritent en rien d’être nommés jeunes, sauf à vouloir que les citoyens s’apitoient sur eux.

Si tant est que le mot occidentalisé ait un sens, il ne peut référer qu’à ce qui caractérise l’Occident et le distingue des autres civilisations : respect de l’éminente dignité de toute personne, amour du prochain, aversion pour le sentiment de supériorité raciale ou religieuse, volonté de considérer les femmes comme les égales des hommes, etc. : bref à ce que sont les valeurs de l’Occident, surtout quand elles sont comparées à celles de l’Islam.

Or, ces prétendus jeunes occidentalisés n’adhèrent à aucune de ces valeurs. Ils sont musulmans et fiers de l’être, ils psalmodient le Coran, ils prient, ils vont à la mosquée, ils ont suivi l’école coranique, certains ont fréquenté des camps d’entraînement au djihad du Pakistan, etc. Ce n’est pas parce que le hasard les a fait naître à Leeds ou que l’Occident leur a sauvé la vie, offert l’asile politique, attribué la nationalité britannique, etc. qu’ils sont pour autant occidentalisés. Ce sont des musulmans qui habitent Leeds ou Londres, comme des Français habitent Le Caire ou Fès.

Les nommer jeunes occidentalisés, c’est laisser accroire que, s’ils sont devenus criminels, c’est de la faute de l’Occident qui leur aurait injecté la pulsion haineuse du meurtre de masse.

 

08 février 2006

Socialisme national ou national-socialisme ?

 

 

Le NSDAP ou Parti socialiste national des travailleurs allemands a été fondé par Hitler en 1923. Il résulte la fusion du Parti ouvrier allemand (distinct du Parti social démocrate de Marx, de Lénine et de l’Internationale ouvrière) et du Parti nationaliste. La doctrine officielle du NSDAP est exprimée dans le nom Nationalsozialismus.

C’est un mot composé formé de l’adjectif national suivi du nom Sozialismus. L’adjectif est épithète du nom : il le qualifie en prédiquant (id est attribuant) la qualité de national au socialisme que le nom désigne. En français, l’ordre dans lequel les adjectifs et les noms se suivent est différent de celui qui prévaut en allemand. En allemand, l’adjectif se place avant le nom ; en français, il se place après. Le mot Nationalsozialismus aurait dû être traduit en français par socialisme national. Il n’a été que transposé en national-socialisme. De fait, le sens a été déformé. En effet, dans la doctrine du NSDAP, ce n’est pas le nationalisme qui est social, mais c’est le socialisme qui est national. Il y a un abîme entre les deux formulations. Dans les mots français national-socialisme, la réalité du socialisme national est en partie occultée. En allemand, le Nationalsozialismus est un socialisme, alors qu’en français, c’est un nationalisme.

La manipulation consiste à gommer la réalité de cette idéologie sous une dénomination hybride ou chimérique.

 

07 février 2006

Discrimination positive

 

 

Aux Etats-Unis, au début des années 1960, sous l’impulsion des Kennedy et du Parti démocrate, les discriminations légales qui frappaient les Noirs, les Indiens autochtones et d’autres minorités ont été supprimées. Pour les catholiques d’origine irlandaise, dont les ancêtres avaient été agonis de mépris dans l’Irlande occupée, l’existence de discriminations légales dans leur nouveau pays était, à juste titre, insupportable. Non seulement les discriminations ont été déclarées illégales, mais encore il est apparu nécessaire d’en effacer les traces. Pour pallier les effets corrupteurs de trois siècles de racisme, il a été mis en œuvre une politique, à laquelle a été donné le nom d’affirmative action. Elle est toujours en vigueur. Ceux qui veulent occuper un emploi public aux Etats-Unis remplissent un formulaire tatillon, humiliant et inquisiteur, dans lequel ils sont contraints d’indiquer leur origine ou leur ethnie : "noir", "asiatique", "européen", "hispanique", etc. L’affirmative action consiste à accorder des passe-droits, avantages ou privilèges, sous la forme de places réservées (par quotas) dans les universités, publiques ou privées, prestigieuses ou non, dans les emplois publics, dans les institutions, etc. à des individus singuliers et uniques, en fonction de la couleur de leur peau, de leur ethnie, de leur race ou du continent dont ils sont originaires. Ces discriminations légales sont jugées bonnes ou positives, bien qu’elles violent le principe de l’égalité des citoyens devant la loi. Elles se justifient – elles peuvent éventuellement se justifier – aux Etats-Unis, où ce sont les immigrants WHASP (blancs, anglo-saxons, protestants) qui exerçaient, jusqu’à une date récente, la totalité des responsabilités politiques, économiques, culturelles. La justice et la compassion exigeaient que les autochtones et les minorités soient rétablis dans leurs droits et représentés au plus haut niveau de l’Etat, fût-ce de façon symbolique. Aux Etats-Unis, l’affirmative action répare une injustice cruelle et inhumaine première.

Il n’est pas aisé de traduire en français affirmative action. Les mots action positive ou action affirmative ne seraient pas clairs. Faire une BA serait condescendant. La traduction la moins mauvaise est discrimination positive. En France, la discrimination, même qualifiée, par abus ou détournement de sens, de positive, reste une discrimination. L’article 2 de la Constitution de 1958 interdit expressément les discriminations et la Déclaration des droits de l’Homme de 1789, en stipulant que "les hommes naissent et demeurent égaux en droit", rend illégale toute discrimination, quelque qualificatif que l’on y accole. De fait, la discrimination positive a en France une tout autre signification que l’affirmative action aux Etats-Unis. En Amérique, elle rétablit les autochtones ou les très anciens migrants Noirs dans leurs droits ; en France, elle spolie les autochtones de leurs droits au seul bénéfice des migrants de la veille. Même positive, elle ne répare pas une injustice première comme en Amérique, mais elle établit une préférence au détriment des Français de souche ou de longue date et au seul bénéfice de communautés étrangères à l’histoire de France et qui se sont installées en France de leur propre gré, récemment, sans que le peuple français y ait consenti. En Amérique, elle rétablit l’équilibre en faveur des colonisés ; en France, elle offre une prime aux derniers arrivants qui ne se sont donné que la peine de quitter leur pays. C'est donc une véritable discrimination. L’adjectif positive qui est accolé au mot discrimination est faux : il ne sert qu’à cacher une violation des droits de l’Homme.

Un des partisans fanatiques de la discrimination positive est un richissime homme d’affaires d’origine algérienne : il a même publié une fatwa à la gloire de la discrimination. Voici ce qu’il écrit dans une "libre opinion" du journal Le Figaro (samedi 4 février 2006) : "Imposée par la force, achevée dans la douleur, la présence française en Afrique du Nord n’était pas désirée, et n’avait pas lieu d’être. Elle ne peut pas faire l’objet d’une pesée en terme d’aspects "positifs" ou "négatifs". C’est une curieuse habitude que d’estimer les bienfaits d’une situation déjà en elle-même illégitime". Remplaçons dans la première phrase l’adjectif française qualifiant présence par algérienne ou islamique (ce qui donne "la présence islamique"), le complément de lieu en Afrique du Nord par en France et les imparfaits était et avait par les présents de l’indicatif est et a. Je vous laisse écrire vous-même le texte obtenu. C’est du racisme pur jus. Ce fanatique de l’Algérie est musulman ; il est donc intouchable. Jamais les lois qui répriment le racisme ne s’appliqueront à lui. Pour lui, les Français sont des sous-hommes et la France méprisable. Il est donc favorable à l’instauration de la discrimination positive, "de toute urgence", dit-il, quand il se répand dans les media. Il fait pression sur les autorités pour qu’elles accordent des privilèges aux derniers arrivants, surtout s’ils viennent de son pays.

C’est le seul racisme qui inspire les fanatiques de la discrimination, qui n’est dite positive que parce qu’elle touche les Français dans leur propre pays. En instituant la discrimination contre les Français, ils cherchent à se venger. De qui ?

 

06 février 2006

Lapidation

Ni le Trésor de la Langue française (1971-1994), ni le Grand Larousse en 5 volumes (1987), ni le Petit Robert (édition de 1972), ni le Petit Larousse en grand format (édition de 1993), ne relèvent le nom caillassage ou le verbe caillasser. Seul caillasse y est attesté au sens de "pierre concassée pour l’empierrement des chaussées" et, dans l’un d’eux, au sens familier de "caillou" ou de "pierraille". Si ces noms ne sont pas attestés, c’est que les actes qu’ils désignent n’ont pas existé en France. En Nouvelle Calédonie, ils avaient sans doute une réalité, puisque caillassage a été employé par les media, quand, en 1988, des Canaques ont attaqué à coups de pierre des CRS. Certes, dans les villages de France, il y avait jadis des batailles rangées au cours desquelles les enfants se lançaient des pierres, mais jamais, jusque-là, des pierres n’étaient lancées par un même camp, toujours le même, sur les mêmes cibles qui, elles, ne jettent pas de pierres.

En français, il existe un verbe et des noms qui désignent de façon propre l’action de jeter des pierres sur des personnes qui ne ripostent pas : ce sont lapider et lapidation. Ceux qui lapident sont des lapidateurs. Dans le Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré indique que la seconde acception de lapider est "attaquer, poursuivre à coups de pierres" et, pour illustrer cette acception, il la fait suivre d’une phrase de son cru : "Comme il sortait du village, les enfants se mirent à la lapider". Certes, Littré ne cite pas d’écrivains qui auraient employé lapider dans ce sens. Une phrase du seul Rousseau (extraite des Rêveries) est citée à l’article lapidation au sens "d’action de jeter des pierres". Il est plus courant, semble-t-il, que les écrivains emploient lapider dans le sens figuré de "honnir" ou de "maltraiter en paroles".

Bien que les mots lapider, lapidation, lapidateur existent en français, qu’ils soient attestés dans l’histoire de la langue et que leur sens soit évident ou clair, les media répugnent à les employer à propos de jets de pierres rituels par lesquels les pompiers, les policiers et les étrangers sont  "accueillis", quand ils osent pénétrer dans des quartiers dits sensibles. Pourquoi ces mots courants et clairs ne franchissent-ils pas la barrière des lèvres ou celle des claviers d’ordinateur ? Pourquoi les media préfèrent-ils inventer le verbe caillasser plutôt que d'employer le verbe lapider et le nom lapidation qui sont reçus par l'usage ?  Ces mots appartiennent aussi au vocabulaire religieux : le vocabulaire historique de l’Ancien Testament, où l’on pouvait "tuer à coups de pierres", et surtout celui de l’islam, où la lapidation est à la fois une punition prévue par la loi islamique contre les femmes adultères et un rituel sacré codifié par les textes. Le rituel se fait en "terre d’islam" lors du grand pèlerinage. Là, il est fait obligation aux fidèles de se rendre dans le désert proche de La Mecque, les poches pleines de pierres, pour y lapider un rocher, près du Mont Arafat, qui est censé représenter Satan. C’est le mal supposé que les musulmans lapident, pas seulement les filles ou les femmes convaincues du crime d’adultère, c’est-à-dire d’avoir eu des relations sexuelles hors des liens du mariage. La lapidation est un acte de soumission à l’ordre d’Allah.

En France, les jeunes musulmans qui jettent des pierres sur les pompiers ou les policiers ne les "caillassent" pas, sinon dans le seul jargon des media, ils les lapident. Les victimes sont supposées être des infidèles, c’est-à-dire l’incarnation du Mal. En 2002, François Bayrou, alors qu’il battait les estrades de l’élection présidentielle, s’est rendu dans un quartier sensible de Strasbourg. Comme s’il était Satan, étant infidèle et étranger, il a été accueilli à coups de pierres. Les vitres de la mairie de quartier où il se trouvait ont été brisées.

Les caillassages des media sont de vrais rituels. Les pierres sont censées chasser le Mal ou Satan de la terre dont les lapidateurs jugent qu’elle est d’islam. Nommée improprement caillassage, la lapidation est cachée. Lapider, lapidation, lapidateur ne doivent pas être dits, ils ne sont pas mués en signes tangibles par l’encre du stylo : ce sont des tabous. Si ces tabous étaient levés et que les mots justes fussent dits, les "émeutes" dites de "banlieue" prendraient un tout autre sens. Mais, pour les puissants des media et de la sociologie, non seulement il faut que les citoyens se taisent, mais en plus il est urgent qu’ils restent aveugles.