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30 novembre 2009

Osmose et symbiose




Voilà deux mots que l'on peut tenir pour modernes, parce qu'ils sont récents, osmose étant attesté en 1865 et symbiose en 1888, et qu'ils sont savants et même très savants, comme la Modernité soi-même, étant deux termes de biologie et grecs ou anglais et grecs, empruntés de l'anglais, lequel les a empruntés du grec.

La définition d'osmose dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) est confuse et laborieuse : « nom de l'endosmose et de l'exosmose considérées ensemble », sans doute parce que Littré est obnubilé par le statut d'osmos, élément grec entrant dans la formation de mots composés et ayant le sens de « poussée », laquelle peut être dirigée vers l'intérieur (endosmose) ou vers l'extérieur (exosmose). En revanche, les académiciens, qui enregistrent ce nom à partir de la huitième édition (1932-35), en proposent une définition plus juste : « terme de physique et de biologie (qui) se dit du phénomène concernant les échanges entre deux solutions séparées par une membrane » (les échanges opérés par osmose dépendent de la nature des solutions et de celle des membranes) ; celle de la neuvième édition (en cours de publication) est plus claire encore : « phénomène par lequel l'eau d'une solution peu concentrée passe vers une solution plus concentrée, au travers de la membrane semi-perméable qui les sépare » (les échanges d'eau entre une cellule végétale et son milieu s'opèrent par osmose), aussi claire que celle du Trésor de la langue française (1971-94) : « phénomène caractérisé par le passage de la solution la moins concentrée vers la solution la plus concentrée, lorsque deux liquides de concentration différente sont séparés par une membrane semi-perméable, c'est-à-dire laissant passer le solvant mais non la substance dissoute ».

Symbiose, attesté en 1888, est, comme osmose, emprunté du grec, par le biais de l'anglais, langue dans laquelle il est en usage dès 1622 au sens de « vie en communauté » et comme terme de biologie en 1877, est enregistré pour la première fois dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l'Académie française : « terme de biologie, association de deux ou de plusieurs organismes différents qui leur permet de vivre » (un lichen est la symbiose d'une algue et d'un champignon) et il est défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « association durable entre deux ou plusieurs organismes et profitable à chacun d'eux ».

Si ces deux mots figurent dans ce dictionnaire critique de la NLF, ce n'est pas seulement parce qu'ils sont grecs, anglais et modernes, c'est aussi parce qu'ils révèlent un des fondements de la modernité, à savoir une vague religion, sans transcendance, mais toute sociale et scientiste, qui tient la science pour l'alpha et l'oméga et en fait le ciment de la société. En effet, ces deux mots ont suscité chacun une métaphore sociale, et chez deux écrivains, dont on peut dire qu'ils sont l'un et l'autre des romanciers de la société : Aragon et Proust. C'est Aragon, alors communiste bon teint, qui, dans Les Beaux Quartiers, emploie le premier osmose au sens « d'influence réciproque », métaphore fleurant bon l'occultisme social, que les rédacteurs du Trésor de la langue française glosent ainsi : « influence d'un phénomène matériel ou moral sur une personne, sur un milieu qui s'en trouve pénétré, imprégné » ou « mélange intime, fusion de deux éléments ; interpénétration de deux phénomènes » et les académiciens ainsi : « influence réciproque ; mélange intime de deux choses » (osmose entre deux civilisations ; vivre en osmose avec quelqu'un). Quant au mot symbiose, à peine entré dans la langue française, il devient chez Proust le cœur d'une métaphore : « Françoise vivait avec nous en symbiose » (Du côté de Guermantes, 1920), sens qui est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française : « fusion, union de plusieurs choses ; association étroite et harmonieuse entre des personnes ou des groupes de personnes ». La symbiose de tous en un même corps est l'idéal dont ont rêvé tous les utopistes des XIXe et XXe siècles qui ont tenté d'établir ici ou là une société parfaite, à l'image de la relation fusionnelle entre une mère et son enfant qui vient de naître, où chacun serait en osmose avec tous et où tous vivraient en symbiose avec tous.

 

25 novembre 2009

Consortium

 




En latin, le nom consortium, neutre, a pour sens « communauté de biens » et « association, participation, communauté », tandis que les noms consortio et consors se traduisent le premier par « association, communauté, ressemblance » et le second, qui a donné en français prince consort, a, suivant les emplois, le sens de « propriétaire indivis, cohéritier », « frère ou sœur », « associé, compagnon », « qui est en communauté, commun ».

Il est attesté en français à la fin du XIXe siècle comme un terme de botanique. C'est une « association de plantes de natures différentes formée dans un intérêt commun », sens qui n'est pas relevé dans le Dictionnaire de l'Académie française (huitième et neuvième éditions) et qui n'est que signalé dans une remarque du Trésor de la langue française (1971-94). Si le mot était resté confiné dans le vocabulaire étroit de la botanique, il n'aurait sans doute pas fait l'objet d'une note dans ce dictionnaire critique de la NLF. Ce qui l'a sorti des zones obscures de la langue, c'est l'économie et la politique, qui sont les deux mamelles de la modernité, domaines dans lesquels il s'établit en 1900 et surtout il prospère après la première guerre mondiale. C'est un emprunt ou bien à l'anglais commercial ou bien à l'allemand Konsortium. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1932-35), où il entre pour la première fois, il est défini comme un terme d'économie politique, dont le sens est « accord en vue d'un objet » ou « sociétés ou personnes entre qui a été conclu cet accord » (consortium des puissances, des banques, de capitalistes). Il ne semble pas que la première définition (« accord en vue d'un objet ») soit pertinente, un consortium n'étant pas une convention, même s'il peut être fondé sur une convention ; la seconde, en revanche, l'est, comme l'atteste l'article consortium du Trésor de la langue française (1971-94) : « (droit, économie) groupement d'entreprises juridiquement indépendantes, réunissant sous une direction unique des moyens financiers ou matériels, en vue d'exécuter en commun des opérations déterminées » ou celui de la neuvième édition du DAF : « groupement d'entreprises juridiquement indépendantes, constitué en vue d'opérations et d'objectifs économiques communs ». Les synonymes en sont association, pool, comptoir d'achats, un consortium pouvant réunir des banques ou des journaux, être international, franco-allemand, industriel, chimique, textile... Dans cet extrait de La Condition humaine (Malraux, 1933), il réunit des banques : « nous avons créé le consortium parce que les banques françaises d'Asie faisaient une telle politique de garantie qu'elles auraient fini par prêter aux Anglais pour ne pas prêter aux Chinois. Nous avons suivi une politique de risque (...). Il est normal que nous en recueillions les conséquences. L'épargne sera protégée (...) jusqu'à cinquante-huit milliards de perte ».

Il est réjouissant de constater la permanence, malgré les siècles et les changements qui affectent les pays, de l'esprit ou de la volonté d'association qui anime les hommes depuis plus de deux millénaires, que ce soit pour former des associations sans but lucratif ou lucratives sans but ou des syndicats ou, s'ils sont plus riches et qu'ils possèdent des moyens de production et d'échange, des consortiums. L'homme est moins individualiste qu'on ne le dit dans les gazettes. Dès qu'il peut s'agréger à un corps ou s'intégrer à un groupe ou accrocher son entreprise à d'autres entreprises pour se partager les marchés ou en conquérir de nouveaux, il le fait. Grégaire il est depuis la nuit des temps, même quand il se déclare anarchiste ou libertaire.




 

21 novembre 2009

Hégémonie


Ce mot, emprunté du grec, est récent. Il est attesté pour la première fois en 1815, année importante s'il en fut pour décider de l'hégémonie en Europe, dans une lettre de Joseph de Maistre sous la forme egimonie, dont la graphie est plus proche du grec qu'hégémonie. Le concept est ancien. Il éclaire la situation politique de la Grèce antique. C'est la « prééminence d'une cité grecque sur le reste de la Grèce », que Barré (Complément au Dictionnaire de l'Académie française, 1842) définit ainsi : « il se dit de la prééminence qu'exercèrent alternativement en Grèce, pendant des époques inégales, les villes d'Athènes, de Sparte et de Thèbes ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en expose le sens historique, propre à l'antiquité (« suprématie qui appartenait à un peuple dans les fédérations de l'antiquité grecque ; l'hégémonie appartenait primitivement à Sparte »), avant de noter que le mot a changé de domaine historique et qu'il « s'applique aussi aux États modernes », illustrant cet emploi nouveau d'un exemple qui fleure bon son époque (années 1860) et qui est aujourd'hui à peu près incompréhensible par la plupart de nos contemporains : « l'Autriche et la Prusse se disputent l'hégémonie de l'Allemagne ». Quelques décennies plus tard, la Prusse a disparu et l'Autriche a été réduite à une portion de son ancien empire. L'Allemagne a renversé l'hégémonie à son seul avantage.

Le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française en 1879 (septième édition) et, en 1932-35 (huitième édition), il est défini en quatre mots rudimentaires : « suprématie d'une puissance », alors que le sens antique est plus clairement exposé : « il se disait, chez les Grecs, du commandement qui appartenait à une ville dans les fédérations ». Les lexicographes actuels distinguent le sens antique du sens moderne, aussi bien les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « prépondérance politique et direction des opérations militaires exercée par une cité dans un groupement fédératif » et « par extension, suprématie politique et militaire d'une ville, d'un État, d'un peuple sur d'autres ») que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication : « autorité, notamment militaire, qu'exerçait une cité au sein d'une confédération, d'une coalition » et « par analogie, suprématie d'un peuple, d'un État, lui assurant le contrôle plus ou moins direct d'un grand nombre de territoires »). Quand hégémonie est entendu dans le sens étendu, il a pour synonymes, dans le Trésor de la langue française, domination, prépondérance, supériorité, et il prend le sens figuré de « domination souveraine exercée sur quelque chose ». Les gros consciencieux du social font, on le sait sans doute, des mots domination, dominants, dominés, culture dominante, culture dominée, la grande ritournelle de leur « science » à eux. Tout est rapports de domination ; tout le monde est dominant, sauf les dominés ; tout le monde est dominé, sauf les dominants. C'est binaire, tranché, péremptoire.

On peut regretter qu'ils aient préféré domination à hégémonie, dominants à hégémoniques et dominés à hégémonisés. Hégémonie a l'avantage de la profondeur historique : c'est un concept politique clair, alors que domination tient du fourre-tout de barda ou de bric-à-brac de bazar, au point que n'importe quoi est dit domination. Même les journalistes sportifs comprennent ce qu'est la domination (d'une équipe sur une autre) ou savent que « dominer n'est pas gagner ». Il est vrai que, si les gros consciencieux du social employaient hégémonie à la place de domination, leurs châteaux de sable conceptuels s'effondreraient à la première marée. Dans le Trésor de la langue française, le sens d'hégémonie est illustré par cet extrait des Thibault (1940) : « la mystique impériale, l'exaltation cynique de la force, la croyance à la supériorité de l'Allemand sur tous les autres peuples et au droit qu'il a de les dominer - messianisme de l'entourage du Kaiser, qui voudrait faire de chaque Allemand un croisé dont la mission serait d'imposer l'hégémonie germanique au monde ». Voilà qui rendrait comiques les études sur les rapports hégémoniques dans une société égalitaire ou l'hégémonie de la culture française sur les jeunes de banlieue...  Il est un autre extrait éloquent : « dès que l'autorité de la science est établie, la foi n'exerce plus, sur le système des représentations que l'on peut continuer à appeler religieuses, la même hégémonie qu'autrefois » (Durkheim). On conçoit que les bien pensants soient pris d'une grande peur à l'idée que leur système de représentations « sociales » puisse un jour ne plus être hégémonique. Aussi se gardent-ils d'employer ce mot, sans doute pour exorciser leur peur, comme le font les primitifs qui ont des mots tabous qu'ils ne prononcent jamais.


 

18 novembre 2009

Vaccin




Le mot est attesté en 1801 au sens de « substance organique propre à créer une réaction immunitaire contre la variole ». Le principe du vaccin est lumineusement expliqué par Pasteur : « un vaccin, c'est-à-dire un virus propre à donner une maladie plus bénigne » (1881). Le mot est emprunté de l'adjectif latin vaccinus, qui signifie « qui se rapporte à la vache », et cela d'après le nom vaccine, emprunté de vaccina et attesté en 1799 au sens de « petite vérole des vaches, qui, inoculée à l'homme, peut conférer l'immunité contre la variole » et en 1800 au sens « d'inoculation à l'homme de la petite vérole des vaches », emploi dans lequel ce mot sera remplacé par vaccin. Le lien entre la vaccine et le vaccin est clairement exposé dans le Trésor de la langue française (1971-94) à l'entrée vaccine : « maladie infectieuse des bovidés (synonyme cow-pox) et des équidés (synonyme horse-pox) dont le virus, semblable à celui de la variole, est cultivé en laboratoire et fournit un vaccin propre à immuniser l'homme contre cette affection ».

Vaccin entre assez rapidement dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la sixième édition (1832-35), indice certain de la diffusion assez large de ce mode d'immunisation en France et en Europe : « terme de médecine, matière tirée de certaines pustules qui se forment au pis des vaches, ou de celles qui sont produites par la vaccination, et qu'on inocule pour préserver de la petite vérole » (même définition en 1878-79). Les académiciens emploient encore petite vérole plutôt que variole, alors que Littré (Dictionnaire de la langue française,1863-77) utilise le mot moderne : « virus particulier, doué de la propriété de préserver de la variole, ainsi appelé parce qu'il a été recueilli primitivement dans des pustules qui surviennent quelquefois au pis des vaches et qu'on appelle cow-pox ». Quant au vaccin jennérien, il est « pris de bras à bras, par opposition au vaccin de génisse ».

A partir de la seconde moitié du XIXe siècle, le principe du vaccin, tel que le définit Pasteur, est étendu à d'autres maladies que la variole : « substance organique propre à créer une réaction immunitaire préventive ou curative contre une maladie infectieuse » (1852). Ce sens étendu est relevé dans les dictionnaires du XXe siècle : « il se dit, par extension, de toute substance qui, inoculée à un individu, lui confère l'immunité contre la maladie parasitaire qui a produit directement ou indirectement cette substance » (le vaccin de la rage, de la rougeole) et « il se dit encore de tout microbe atténué ou même virulent ou de tout produit microbien qui, injecté à l'homme ou à un animal, le prémunit contre la maladie que ce microbe pourrait provoquer » (Dictionnaire de l'Académie française, huitième édition, 1932-35). Les académiciens prennent acte avec un peu de retard des avancées de la médecine, que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) notent. Le vaccin est le « virus de la vaccine, inoculé à l'homme afin de l'immuniser contre la variole » et, « par extension », le mot désigne une « substance préparée en laboratoire à partir de microorganismes (tués, inactifs ou atténués) et qui, inoculée à un être vivant, l'immunise ou l'aide à lutter contre une maladie infectieuse (déterminée par le même microorganisme) grâce à la formation d'anticorps spécifiques » (vaccin antirabique, antituberculeux, antipolio, BCG, antitétanique, triple, immunisant simultanément contre trois maladies infectieuses, diphtérie, tétanos, poliomyélite, quadruple ou tétravalent, etc.).

Le principe, qui semble aller de soi, a frappé les esprits au XIXe siècle, au point que vaccin a suscité des analogies et que, par métaphore, il s'est étendu hors de la médecine pour désigner « ce qui préserve (de quelque chose) », comme dans cet extrait de Sainte-Beuve : inoculer le vaccin révolutionnaire pour éviter les révolutions, ou dans cette envolée sublimement grotesque d'Hugo : « grâce à la France pénétrante, grâce à notre idéal social infiltré à cette heure dans toutes les intelligences humaines, d'un pôle à l'autre, grâce à ce vaccin sublime, l'Amérique se guérit de l'esclavage, la Russie du servage » (Paris, 1867). Il semble pourtant à qui sait comment va le monde que ce vaccin devait être périmé quand il a été inoculé, vu que l'esclavage et le servage n'ont jamais été aussi florissants dans le monde que depuis que la France en a vacciné l'Amérique et la Russie. Faudrait-il recommencer ? Et louer les services d'un barde aveugle à la Hugo pour chanter les bienfaits de cette campagne de vaccination ?


16 novembre 2009

Diététique





Empruntés du latin diaeteticus, adjectif, et de diaetetica, nom, eux-mêmes empruntés du grec, l'adjectif est attesté en 1549 (« la partie de médecine diététique, c'est-à-dire qui guérit par une bonne manière de vivre »), le nom en 1575 (« la médecine... est composée de trois parties : la première est dite chirurgie, qui par manuelle opération, guérit les maladies ; la seconde diététique, laquelle donne secours aux maladies par bonne manière de vivre ; la troisième pharmaceutique, laquelle par médicaments guérit les infirmités », Paré).

L'adjectif entre dans le Dictionnaire de l'Académie française à compter de la quatrième édition (1762) : « terme de médecine, il se dit de certains remèdes sudorifiques et dessiccatifs ». La définition ne se suffit pas à elle-même ; elle est une invitation à consulter le dictionnaire en « tourniquet ». Qu'est-ce qu'un remède sudorifique ? Et un dessicatif ? Dans l'édition suivante, de 1798, la définition est plus précise : « il se dit des choses relatives à la diète ». Le nom entre dans la sixième édition (1832-35) à côté de l'adjectif : « il s'emploie aussi comme substantif féminin, et se dit de l'art de conserver ou de rendre la santé par les moyens diététiques » (les préceptes de la diététique). Dès lors, tous les lexicographes relèvent l'adjectif et le nom, Littré dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77 : « Adjectif, terme de médecine, qui concerne la diète » et « substantif féminin, branche de la médecine qui s'occupe des règles à suivre dans la diète, c'est-à-dire dans l'usage des choses qui font la matière de l'hygiène privée »), les académiciens, qui emploient les premiers régime à côté de diète (DAF, 1879 : « qui concerne la diète, le régime de vie propre à conserver ou à rétablir la santé » ; « substantif féminin, il se dit de l'art de conserver ou de rendre la santé par les moyens diététiques »).

D'un dictionnaire à l'autre, la chose est décrite de façon de plus en plus détaillée. En 1932-35 (huitième édition), les académiciens amplifient la définition : « (diététique) s'emploie aussi comme nom féminin pour désigner l'étude de l'hygiène et de la thérapeutique alimentaire ». Un demi-siècle plus tard, la définition du Trésor de la langue française (1971-94) prend un vernis scientifique. Elle semble copiée d'un manuel de diététique ou de l'introduction d'un cours d'université : « ensemble des règles d'hygiène alimentaire fondées sur l'étude du pouvoir calorifique et de la valeur nutritive des aliments, permettant d'établir le régime alimentaire approprié à chacun ». En 1762, les académiciens ne connaissaient que l'adjectif ; de 1832 à 1935, ils ont classé sous l'entrée diététique en première position l'adjectif et en seconde position le nom. Dans la neuvième édition, en cours de publication, l'ordre est renversé. C'est désormais le nom qui prime sur l'adjectif. La diététique est la « partie de l'hygiène et de la thérapeutique définissant les règles d'une saine alimentation ou proposant aux malades des régimes adaptés à leur état », tandis que l'adjectif est défini comme un adjectif de relation, se rapportant, non plus à la diète ou au régime, mais à la diététique : « qui se rapporte à la diététique ». C'en est fini des remèdes dessicatifs ou de la diète ordonnée par les médecins de Molière. La diététique est enfin une science ; elle a des règles ; elle est fondée sur la chimie et la physiologie. Ce n'est plus une « bonne manière de vivre », comme le disait Paré, liée au sens commun ou à l'expérience. Elle s'est muée peu à peu, dans le courant du XIXe siècle, siècle scientiste s'il en fut, et pendant tout le XXe siècle, siècle de la technique, en une science, non pas spéculative, mais pragmatique, qui ne se contente pas d'énoncer des vérités, mais qui apprend à les appliquer dans la vie courante.

L'évolution sémantique de ce nom reflète, comme un miroir, les transformations que la modernité fait subir aux choses et aux hommes.



 

10 novembre 2009

Actualité

 

Si Arouet le Jeune était tenu de choisir un mot dans lequel se cristallise l'esprit de la modernité, il citerait sans doute actualité.

Le mot est relativement ancien. Dérivé du latin actualis, « qui agit, qui met en application », par opposition à dictum (qui est dit), il est attesté au milieu du XIIIe siècle et signifie « état de ce qui est mis en application », comme dans l'exemple suivant : « il ne convient pas que peur soit prouvée tant seulement par vantances ni par menaces, mais par l'actualité du fait ». Le fait est que, pendant trois siècles, du XVIe jusqu'au début du XIXe s, actualité tombe en désuétude : il ne s'en trouve aucune occurrence dans les œuvres écrites pendant cette période, si bien que les auteurs de dictionnaires l'ignorent. Il reste dans la langue savante actuelle quelque chose de ce sens ancien, que relèvent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « en philosophie, qualité de ce qui est actuel ou actualisé, c'est-à-dire en acte et non en puissance » ou les académiciens (Dictionnaire de l'Académie française, neuvième édition, en cours : « en philosophie, qualité de ce qui, de virtuel qu'il était, est devenu actuel, existe en acte ».

C'était un mot de docteur en théologie de la Sorbonne ; c'est devenu à partir du XIXe siècle un mot de journaliste. Dans l'ancienne langue française, en usaient les philosophes, à bon ou à mauvais escient, qu'importe ; dans la NLF ou nouvelle langue française, il est propre aux media et au showbiz. A la question « quelle est votre actualité ? » posée par un animateur de talk show à un des chanteurs de variétés qu'il invite, il est répondu « un nouvel album » ou « un nouveau film ». L'actualité, c'est ce que le showbiz a à vendre. L'actualité, en philosophie ancienne, était le contraire de la virtualité ; dans le monde actuel, elle se confond avec la virtualité de la télé et des variétés.

 

Le mot, bien qu'il soit ancien, n'entre dans le Dictionnaire de l'Académie française qu'à compter de la huitième édition (1932-35), mais avec des sens modernes : « état de ce qui est actuel » et « faits qui se produisent dans le temps présent, dans quelque ordre que ce soit, ou faits très nouveaux, très récents, politiques, littéraires, artistiques, etc. », les académiciens précisant qu'entendu dans ce second sens, actualité « s'emploie indifféremment au singulier et au pluriel », comme dans ces exemples : « le souci de l'actualité est l'essence du journalisme ; un bon journaliste est à l'affût des actualités ; les actualités de la mode, du théâtre, etc. » Ces deux sens sont dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « état de ce qui est actuel » ; « chose actuelle », Littré mentionnant ce nom, mais à tort, comme on verra plus bas, comme un « néologisme ». Le premier grand lexicographe à en faire état est Barré, en 1842, dans son Complément au Dictionnaire de l'Académie. Pour lui, comme pour Littré, c'est un néologisme : « état de ce qui est actuel, de ce qui se rapporte directement aux choses dont les esprits sont le plus occupés, dans les circonstances actuelles », comme dans les deux exemples : « c'est une question brûlante, palpitante d'actualité » et « article, ouvrage plein d'actualité », qu'il cite, alors que, selon lui, « on a fort abusé de ces mauvaises locutions ».

Barré ne se doutait pas que l'abus n'a émousserait pas ces mauvaises locutions, mais leur donnerait plus de vigueur encore, comme l'attestent les assez longs articles qui y sont consacrés dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans le Dictionnaire de l'Académie française (neuvième édition, en cours). L'actualité, c'est même « l'intérêt actuel de quelque chose » (le progrès, une blague, la mode, des lettres, un débat, un problème) et, dans un sens collectif, « l'ensemble des faits tout récents et offrant un intérêt pour cette raison » ; au pluriel, ce sont les « informations, nouvelles, généralement brèves, récapitulant les principaux événements du moment (dans la presse, au cinéma, à la télévision, etc.) ». En 1842, Barré expédie la définition d'actualité en une courte phrase ; les académiciens, un siècle et demi plus tard, distinguent quatre sens, outre le sens philosophique ancien, cité ci-dessus : « caractère de ce qui est actuel, de ce qui appartient au moment présent » (l'actualité d'un sujet, d'un problème) ; « caractère de ce qui correspond aux préoccupations du moment » (l'actualité d'un roman ; cette question n'est plus d'actualité ; un sujet d'actualité) ; « ensemble des faits qui retiennent l'attention du public à un moment donné » (l'actualité politique, littéraire, sportive ; il s'intéresse peu à l'actualité) ; « au pluriel, informations données à la radio ou à la télévision » (les actualités régionales) et « spécialement, dans les cinémas, bande projetée en début de séance, qui évoquait en images les évènements les plus marquants de la semaine précédente ». Les définitions et les exemples qui les illustrent représentent assez fidèlement ce qu'est le monde moderne.

 

08 novembre 2009

Algèbre




Chacun connaît la ritournelle : « les arabes ont inventé l'algèbre » ; « les arabes, en inventant l'algèbre, ont ensemencé dans un Occident barbare la connaissance, la science, la raison » ; « les arabes sont nos maîtres à tous » ; « les arabes über alles » ; ou encore, selon la nazie Hunke, « le soleil d'Allah brille sur l'Occident », etc. Serinée depuis des décennies, elle est gobée d'un coup, sans jamais être examinée. Or, il suffit d'un bref examen, objectif ou impartial, pour dissiper les brouillards de l'idéologie.

Le sens du mot - ou plutôt son référent, ce qu'il désigne - ne soulève pas de difficultés pour nous, aujourd'hui. Il n'en a pas toujours été ainsi dans les siècles antérieurs. La définition de la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694) est poussive. L'algèbre est une « espèce d'arithmétique universelle qui considère le plus et le moins en tout genre, et qui se sert des lettres de l'alphabet et d'autres signes au lieu des chiffres ordinaires ». De toute évidence, les académiciens d'alors n'en étaient guère familiers. Vingt ans plus tard, dans la deuxième édition (1718), la définition est peut-être plus pertinente, mais elle n'en reste pas moins tortueuse : « espèce de mathématique universelle qui considère la quantité, soit continue, soit discrète, de la manière la plus générale dont elle puisse être considérée, et qui dans ses opérations, se sert ordinairement des lettres de l'alphabet au lieu des chiffres communs. On appelle algèbre commune ou numérique celle qui opère par les nombres ; et algèbre spécieuse, celle qui opère par les lettres de l'alphabet mises au lieu des nombres ». Trois siècles plus tard, il semble qu'elle ait été apprivoisée, du moins si l'on se fonde sur la définition, assez claire, de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) : « branche des mathématiques dans laquelle, les grandeurs et les nombres étant représentés par des lettres, les problèmes sont résolus par des formules », peut-être inspirée de celle du Trésor de la langue française (1971-94) : « branche des mathématiques ayant pour objet de simplifier et de résoudre au moyen de formules des problèmes où les grandeurs sont représentées par des symboles, et d'en généraliser les résultats ».

Furetière (Dictionnaire universel, 1690), lui aussi, a quelques difficultés à se représenter ce qu'est l'algèbre : « (elle) considère les grandeurs et s'applique aux nombres, aux lignes, aux figures, aux poids, et aux vitesses des mouvements tant en général qu'en particulier, en faisant abstraction de toutes matières : de sorte qu'on la pourrait appeler géométrie métaphysique (...) ». Pour illustrer cette définition, il énumère les signes (ou « notes ») de l'algèbre : « + signifie plus : ainsi 9 + 3 veut dire, 9 plus 3 ; - signifie moins : ainsi 14 - 2 veut dire, 14 moins 2 ; = est la note de l'égalité : ainsi 9 + 3 = 14 - 2 veut dire, neuf plus trois est égal à quatorze moins deux ; : : ces quatre points entre deux termes devant et deux termes après marquent que les quatre termes sont en proportion géométrique : ainsi 6.2 : : 12.4. veut dire : comme 6 est à deux, ainsi 12 est à quatre ; ces deux points : au milieu marquent la proportion arithmétique entre ces nombres : ainsi 7.3 : 13.9. veut dire : 7 surpasse 3, comme 13 surpasse 9 ; deux lettres ensemble marquent une multiplication de deux nombres : ainsi bd est le produit de deux nombres, comme 2 et 4, dont le premier s'appelle b et l'autre d ». « On ne se sert plus guère que de l'algèbre spécieuse », précisent les académiciens en 1718. Il semble que Furetière en soit resté à l'algèbre numérique, si bien que l'on se demande si les exemples illustrent vraiment ce qui a été défini. Ils sont même si simples qu'ils rendent incompréhensible l'emploi figuré du mot : « on dit figurément, quand quelqu'un n'entend rien à quelque chose qu'il lit ou qu'il écoute, que c'est de l'algèbre pour lui ». En effet, il faut être bouché à l'émeri pour ne rien entendre à 2 + 2 = 4.


Le mot, attesté à la fin du XIVe siècle, est emprunté du latin médiéval, algebra, formé au XIIe siècle par un érudit lombard, Gerardo de Cremona (1114-1187), qui a résidé à Tolède pour traduire en latin des ouvrages de savants arabes, dont un traité d'Al Khawarizmi, publié en 825 : ilm al djabr wa al muqabala, mot à mot « science des réductions et des comparaisons », al djabr étant dérivé du verbe DJBR, qui a pour sens « réduire ». Le mot, emprunté du latin, est d'origine arabe. Les auteurs de dictionnaires en conviennent tous, Ménage (1613-1692), le premier dans son Dictionnaire étymologique de la langue française (1650) : « Algebra vient de l'arabe Algiabarat, de la racine giabara qui signifie reparauit, roborauit, concinnauit, refecit, parce que l'algèbre est la perfection, et comme la réparation de l'arithmétique, laquelle les arabes appellent Altaksir, fraction ». L'explication est peut-être confuse, mais elle est exacte pour ce qui est de l'étymon arabe. Furetière la reprend (« Ménage dérive ce mot de l'arabe Algebra (en fait, c'est du latin), qui signifie le rétablissement d'un os rompu, de la racine giabara, supposant que la principale partie de l'algèbre est la considération des nombres rompus (...) »), de même que Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694), d'Alembert (article algèbre de L'Encyclopédie, 1751-64), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « de l'arabe al, le, et djebr, réunion de plusieurs parties séparées ; en mathématiques, réduction des parties au tout ou des fractions à l'intégralité, de djabara, il a relié, consolidé, réuni » ; « les Arabes ont désigné l'algèbre par les deux mots algebra et almuchabala, qui veulent dire restauration et opposition et se rapportent assez bien aux deux opérations les plus fréquentes dans l'emploi des équations, savoir l'addition d'une même quantité ou la soustraction d'une même quantité aux deux membres d'une équation ») ; les rédacteurs du Trésor de la langue française (qui précisent que c'est le mot du latin médiéval qui est emprunté de l'arabe) et les académiciens (neuvième édition : « emprunté, par l'intermédiaire du latin médiéval, de l'arabe aldjabr, « contrainte », « réduction (de l'arithmétique à une forme plus parfaite) »).


Le fait que le mot soit emprunté à l'arabe, par le biais de la traduction d'un traité de 825 en latin médiéval, ne prouve pas l'antériorité de la chose. Gerardo de Cremona s'est contenté, par paresse ou parce qu'il ne parvenait pas à le traduire, de latiniser le mot al djebr ; mais de l'impuissance d'un traducteur, on ne peut rien inférer de la naissance ou de l'origine de ce qui est nommé aujourd'hui algèbre. Dès le XVIIe siècle, les auteurs de dictionnaires se sont bien gardés de faire ce saut aventuré. Furetière, le premier, note en 1690 : « il est vrai que le mot algèbre est un mot arabe (...) et il lui a été donné par son auteur qui était arabe (...) Mais Scriverius en attribue l'invention à Diophante, auteur grec, dont Regiomontanus a recueilli treize livres, qui ont été commentés par Gaspard Bachet, Sieur de Meziriac, de l'Académie française ». Diophante, qui était sans doute originaire de Babylone,  vivait dans l'Alexandrie hellène du IIIe siècle de notre ère, laquelle était alors intégrée à l'Empire romain, tandis que les arabes conduisaient leurs troupeaux de chèvres d'oasis en oasis et avaient d'autres préoccupations que de fonder une science mathématique. Thomas Corneille (1694) cite aussi le nom de Diophante : « le plus ancien auteur que nous ayons de l'algèbre est Diophante, que M. Stevin de Bruges, et après lui, plusieurs autres célèbres géomètres ont commenté ». D'Alembert (L'Encyclopédie, 1751-64) en établit une généalogie plus précise : « Quant à l'origine de cet art, nous n'avons rien de fort clair là-dessus : on en attribue ordinairement l'invention à Diophante, auteur grec, qui en écrivit treize livres, quoiqu'il n'en reste que six (...) On croit que cet art a été fort cultivé par les arabes : on dit même que les arabes l'avaient reçu des Perses et les Perses des Indiens. On ajoute que les arabes l'apportèrent en Espagne, d'où, suivant l'opinion de quelques-uns, il passa en Angleterre avant que Diophante y fût connu ». Autrement dit, c'est par ignorance que les Occidentaux, un temps, ont placé l'origine de l'algèbre chez un auteur arabe. Littré (1863-77) dévoile, sans le vouloir, la fausseté de cette origine : « algèbre littérale, algèbre qui emploie les lettres de l'alphabet, ainsi nommée pour la distinguer de l'algèbre des arabes et des écrivains de la Renaissance, qui n'employaient que des nombres », comme Furetière. Et Littré de citer le nom de l'inventeur de l'algèbre littérale ou spécieuse, la véritable algèbre, François Viète (1540-1603) : « Viète, écrit-il, est l'inventeur de l'algèbre littérale ». Les anciens lexicographes le citent aussi, Corneille (1694 : M. Viète, qui vivait encore du temps du cardinal de Richelieu, est l'inventeur de l'algèbre spécieuse. Le fameux Descartes a dit que par le moyen de cette dernière, il pouvait résoudre tout problème proposé, pourvu qu'il pût être résolu ») et surtout d'Alembert, pour qui Viète a effectué sept découvertes importantes : « la première, c'est d'avoir introduit dans les calculs les lettres de l'alphabet pour désigner même les quantités connues ; la seconde, c'est d'avoir imaginé presque toutes les transformations des équations, aussi bien que les différents usages qu'on en peut faire pour rendre plus simples les équations proposées ; la troisième, c'est la méthode qu'il a donnée pour reconnaître par la comparaison de deux équations, qui ne différeraient que par les signes, quel rapport il y a entre chacun des coefficients qui leur sont communs et les racines de l'une et de l'autre ; la quatrième, c'est l'usage qu'il fait des découvertes précédentes pour résoudre généralement les équations du quatrième degré, et même celles du troisième ; la cinquième, c'est la formation des équations composées par leurs racines simples, lorsqu'elles sont toutes positives, ou la détermination de toutes les parties de chacun des coefficients de ces équations ; la sixième et la plus considérable, c'est la résolution numérique des équations, à l'imitation des extractions de racines numériques, matière qui fait elle seule l'objet d'un livre tout entier ; enfin on peut prendre pour une septième découverte ce que Viète a enseigné de la méthode pour construire géométriquement les équations ». Les arabes n'ont eu aucune part à l'élaboration de cette algèbre-là, sinon le nom qui lui a été donné.

Il faut vraiment que les idéologues et autres consciencieux du social du CNRS et de l'EHESS soient épris des arabes ou aient abandonné tout sens commun pour qu'ils fassent de ces peuples les inventeurs de tout ce qui est sur la terre, sauf la connerie, de toutes les sciences, de tous les arts, de toutes les techniques.




 

07 novembre 2009

Hygiène

 



Emprunté du grec, hygiène est attesté au XVIe siècle chez Ambroise Paré (Introduction à la chirurgie, 1575) sous la forme hygiaine. Le mot désigne la seconde partie de la médecine, dite aussi diététique, qui « donne secours aux maladies par bonne manière de vivre ». Il est dans le Dictionnaire de l'Académie française depuis 1762, dans la quatrième édition, où il est suivi d'une définition vague et imprécise : « partie de la médecine qui traite des choses non naturelles » (il y a un docteur de la Faculté de Paris qui professe tous les ans l'hygiène), sans doute à cause d'une lecture trop littérale du texte d'Ambroise Paré, « la contemplation des choses non naturelles appartient à la seconde partie de la médecine qui se nomme hygiène ou diététique, à cause qu'elle tâche à garder la santé par l'usage raisonnable de telles choses ». Dans les éditions suivantes (1798, 1832-35, 1879, 1932-35), la définition de 1762 est remplacée par une définition plus juste et plus claire : « partie de la médecine qui traite de la manière de conserver la santé ». Les exemples cités sont professer l'hygiène, traité de l'hygiène ; à partir de 1879, hygiène publique (1879) et hygiène domestique, hygiène scolaire, suivre une bonne hygiène, (figurément) hygiène morale (1932-35), lesquels attestent le succès croissant non seulement de ce terme, mais aussi de la chose qu'il désigne, et de son extension à toute la société, indice certain de la modernité de l'hygiène, au sens où elle concentre l'essence des temps modernes, sinon toute l'essence, du moins l'iceberg technicien de la modernité.

C'est dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré que le phénomène est décrit. La définition y est plus précise et plus détaillée que dans le Dictionnaire de l'Académie : « partie de la médecine qui traite des règles à suivre pour la conservation de la santé dans les différents âges, les différentes constitutions, les différentes conditions de la vie et les différentes professions » ; et surtout Littré énumère les différents emplois du nom, qu'il distingue par l'adjectif épithète qui y est prédiqué : « hygiène publique, l'ensemble des connaissances qui assurent la santé des populations considérées en masse ; hygiène professionnelle, celle qui convient à chaque profession ; hygiène militaire, hygiène navale, celle qu'il convient d'appliquer aux troupes de terre pendant la paix et en campagne, et aux hommes de mer dans les vaisseaux, dans les navigations, dans les relâches ; hygiène rurale, conditions de salubrité pour les gens de la campagne quant à leurs logements, à leurs travaux, aux fumiers, aux eaux, etc. ; hygiène administrative, partie de l'hygiène dont les prescriptions sont soumises à des mesures et à des règlements du domaine de l'administration ; hygiène industrielle, partie de l'hygiène dite administrative qui concerne les établissements industriels ; hygiène cérébrale, régime à suivre dans les lectures, les méditations et les divers travaux pour entretenir les facultés intellectuelles dans le meilleur état ; hygiène morale ou hygiène de l'âme, application de la physiologie à la morale et à l'éducation publique et privée ». Rien n'échappe à l'hygiène, tout en relève. Ce que Littré note, c'est la mise en place dans les pays occidentaux d'un appareil technico-administratif, étatique ou paraétatique, dont le but est de tout maîtriser, de tout contrôler, d'avoir prise sur tout, sur les choses et les êtres, sur les corps et les esprits, et même sur les âmes, et tout cela avec les meilleurs objectifs qui soient au monde, à savoir la (bonne) santé. L'entreprise est si massive que ce mot savant passe « dans le langage ordinaire », où, écrit Littré, « on dit souvent : voilà mon hygiène » pour signifier « voilà le régime que je suis », cette hygiène produisant une axiologie (id est bon vs mauvais), comme dans cet exemple : « il suit, il a une mauvaise hygiène ». Littré est conscient de l'ampleur prise par ce phénomène inouï, puisque, dans l'article diététique, tentant d'analyser ce qui distingue les deux mots, diététique et hygiène, que Paré tenait pour synonymes, il écrit ceci : « tant que l'hygiène s'est bornée à s'occuper de la santé des individus, elle a été strictement synonyme de diététique, s'occupant, comme celle-ci, de régler le régime général qui convient à une personne ou à un animal. Mais depuis que l'hygiène s'applique aux règles de la salubrité dans les villes, dans les campagnes, dans les prisons, dans les hôpitaux, dans l'exercice des métiers et des industries, etc. elle a pris un sens qui dépasse beaucoup celui de la diététique, celle-ci se restreignant à signifier l'hygiène des individus ». Il est rare qu'un lexicographe témoigne avec autant de justesse de nouveaux phénomènes de civilisation ou du basculement d'un ordre social.

Saluons donc Littré, qui a analysé un phénomène qui ne cesse de s'amplifier au XXe siècle, comme le confirment les auteurs de dictionnaires actuels. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les nouveaux domaines de l'hygiène sont l'hygiène sociale (laquelle « s'efforce de prévenir les maladies non contagieuses ou contagieuses, mais non épidémiques, qui en raison de leur durée ont un retentissement social important et à cause de cela sont dites maladies sociales »), l'hygiène individuelle (« elle enseigne les préceptes dont l'observation est de nature à maintenir et à développer la santé »), l'hygiène alimentaire, bucco-dentaire, sexuelle, corporelle, féminine, intime, mentale (cette dernière étant illustrée par cet extrait de Carrel, 1935 : « les inspections faites par les soins du Comité National d'Hygiène Mentale ont montré qu'au moins 400 000 enfants, élevés dans les écoles publiques, sont trop peu intelligents pour suivre utilement les classes ») ou encore, dans le Dictionnaire de l'Académie française (neuvième édition, en cours de publication) : hygiène du travail, scolaire, sportive. Au XIXe siècle, l'hygiène et la diététique, jadis synonymes, se sont séparées. Dans la seconde moitié du XXe siècle, elles se réunissent dans l'adjectif hygiéno-diététique, dont le sens est, selon les auteurs du TLF, « qui a rapport à la fois à l'hygiène et à la diététique » : le pied !, en somme.

Comme si l'hygiène mentale ne suffisait pas, le mot hygiène s'applique par métaphore même à ce qui ne relève pas de la santé : l'âme (« une meilleure hygiène de l'âme », Amiel, 1866), la musique (« les sonates de Beethoven, qui apprennent énormément, voilà mes dernières hygiènes », Gide, 1892), l'examen critique et les désillusions : « approcher suffisamment les choses et les personnes qui nous ont paru de loin belles et mystérieuses pour nous rendre compte qu'elles sont sans mystère et sans beauté ; c'est une des hygiènes entre lesquelles on peut opter, une hygiène qui n'est peut-être pas très recommandable, mais elle nous donne un certain calme pour passer la vie » (Proust, 1918).


 

04 novembre 2009

Autopsie

 

Emprunté du grec « autopsia », ce nom savant entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762), où il est défini dans son seul sens grec, religieux ou mystique : « contemplation ; on désignait par ce terme la cérémonie la plus auguste des anciens mystères, par laquelle les initiés se flattaient d’être admis à contempler la divinité », et cela jusqu’à la septième édition (1879). C’est dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-64) que ce mot de « philosophie mystique » (mais « de l’Antiquité » seulement, les deux mots seraient tenus pour contradictoires s’ils se rapportaient à une « philosophie » contemporaine) est clairement expliqué (« ce mot est grec, composé de auto, soi - même, et de opsi, vue : c’est l’action de voir une chose de ses propres yeux ») et la chose décrite avec précision : « l’autopsie des anciens était un état de l’âme où l’on avait un commerce intime avec les dieux. C’est ainsi que, dans les mystères d’Eleusis et de Samothrace, les prêtres nommaient la dernière explication qu’ils donnaient à leurs prosélytes, et pour ainsi parler, le mot de l’énigme ». L’article a été écrit par l’abbé Mallet qui croit plus dans les vertus de la raison que dans celles de la foi aveugle et qui tient cette autopsie ou révélation ultime pour une blague, comme il ne manque pas de le laisser entendre : « mais (ces prosélytes), au rapport de Cicéron, étaient fort étonnés que cette vue claire des mystères qui avait demandé de si longues préparations, se réduisait à leur apprendre des choses très simples, et moins la nature des dieux que la nature des choses mêmes, et les principes de la morale ».

Quoi qu’il en soit, c’est cette seule définition qui est exposée dans les quatrième (1762) et cinquième éditions (1798) du Dictionnaire de l’Académie française : « vision intuitive des mystères ; on désignait par ce terme la cérémonie la plus auguste des anciens mystères, par laquelle les initiés se flattaient d’être admis à contempler la divinité » (1798) ; « vision intuitive ; état de l’âme dans lequel, suivant les païens, on avait un commerce intime avec la divinité » (1832-35, 1879), et même dans le Complément (1842) du DAF, dont l’auteur, Barré, animé d’intentions scientifiques, relève de nombreux termes de médecine que les académiciens ont jugé d’un usage trop restreint pour entrer dans leur dictionnaire : à propos des thesmophories de l’antiquité grecque : « fête de Cérès Thesmophore, qui se célébrait dans l’Attique au mois de pyanepsion. Les femmes seules assistaient à cette fête, à laquelle on se préparait par la plus sévère pureté ; elle durait cinq jours, et se terminait par une procession à Éleusis, où avait lieu l’autopsie ou l’initiation aux mystères de la déesse ».

C’est à compter de la sixième édition (1832-35) que la définition d’autopsie s’enrichit du sens médical qui nous est devenu familier : « en termes de médecine, inspection de toutes les parties d’un cadavre, examen de l’état où elles se trouvent » (on a ordonné l’autopsie de ce cadavre ; l’autopsie n’a fourni aucune preuve d’empoisonnement ; procès-verbal d’autopsie), et qui est attesté dès 1573, comme terme médical, dans les livres de compte d’un tribunal, où un médecin et deux chirurgiens sont payés « 7 livres pour une autopsie ». En dépit de cette première attestation, aucun des grands lexicographes (Furetière, Richelet, Féraud, les encyclopédistes, etc.) des siècles classiques, ne fait état de ce sens, jusqu’en 1832-35, et bien que Victor Hugo ait employé, dès 1827, dans la Préface de Cromwell, autopsie dans un sens figuré : « il n’y aurait aucun rapport entre une poésie de ce genre et celle dont nous faisions tout à l’heure l’autopsie cadavérique [...] ; dès que ce monde fut mort, voici que des nuées de rhéteurs, de grammairiens, de sophistes viennent s’abattre comme des moucherons, sur son immense cadavre. On les voit pulluler, on les entend bourdonner dans ce foyer de putréfaction [...] Certes, ce dut être une joie pour ces anatomistes de la pensée [..] que d’avoir pour premier sujet, une société morte à disséquer ». Hugo a procédé à l’autopsie cadavérique d’une poésie morte et d’autres que lui à celle d’une société, morte elle aussi. Il emploie à juste titre autopsie cadavérique, comme l’imposait l’usage d’alors – ce que recommande de dire aussi Littré : « on dit aussi, abusivement, autopsie au lieu d’autopsie cadavérique ou de nécropsie ».

Ceux qui connaissent les forces invisibles qui font évoluer la langue française et qui sont à la source de la NLF ne sont pas étonnés par le destin de ce nom, terme mystique qui devient un terme médical, et qui, désignant d’abord la contemplation de la divinité, finit par ne plus désigner que l’examen d’un cadavre. De ce point de vue, l’évolution d’autopsie condense en lui l’évolution du monde moderne : « Dieu est mort, et nous l’avons tué », disait Nietzsche. On sait aujourd’hui qu’il a été remplacé par un cadavre et que c’est ce qui est disséqué. La modernité étant ce qu’elle est, les emplois d’autopsie s’y multiplient, comme en témoigne le long article que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) à autopsie : « examen systématique d’un cadavre ; autopsie cadavérique, couramment autopsie ; synonymes nécropsie, nécroscopie (vieux) ; autopsie médico-légale (pour reconstituer les événements et les circonstances qui ont précédé et entraîné le décès, et notamment de déterminer la cause de la mort, l’existence éventuelle d’états pathologiques antérieurs, la forme médico-légale du fait judiciaire (homicide, suicide, accident ou mort naturelle), le moment précis de la mort, d’identifier le cadavre) ; autopsie/dissection : l’autopsie se pratique toujours sur un cadavre dans lequel on n’a pas injecté de substance conservatrice ; l’examen des tissus et des organes d’un cadavre conservé au moyen d’une telle substance (par exemple le formol) est une dissection ou une nécrotomie ; en médecine vétérinaire, examen des cadavres des animaux, afin de déterminer les causes de leur mort ou, plus rarement, afin de mieux connaître leur anatomie (dans ce dernier cas, synonyme dissection) ». L’autopsie étant moderne, les allusions qu’y font les écrivains sont à l’image de la modernité, comme chez Balzac (1833 : « il est prouvé, par les différentes autopsies des personnes royales, que l’habitude de la représentation vicie le corps des princes ; leur bassin se féminise. De là le dandinement connu des Bourbon ; de là, disent les observateurs, l’abâtardissement des races ») ou comme chez Morand (1933 : « cette fameuse fumée, qui s’attaque aux bronches délicates et les ronge, comme elle ronge la pierre (à l’autopsie, les poumons des Londoniens apparaissent noirs comme des conduits de cheminée), est-ce la cause de tant de jeunes dépouilles anglaises, égarées dans les cimetières d’Italie ? »). Ne pas trop rire, svp, tout cela est très sérieux.

A ces deux sens (« état dans lequel les anciens païens croyaient qu’on avait un commerce intime avec les dieux et une sorte de participation à leur toute-puissance » et « terme de médecine ; autopsie cadavérique, examen de toutes les parties d’un cadavre, et, par extension, description de l’état de ces différentes parties »), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en ajoute un troisième, qu’il expose en premier, mais qu’il n’illustre d’aucun exemple : « inspection, examen attentif que l’on fait soi-même ». Il n’est pas le seul lexicographe à noter cet emploi. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en font état : « par extension et au figuré, examen minutieux et approfondi » (exemple des Goncourt : « cette espèce de travail incessant qu’on fait sur soi, sur ses sensations, sur les mouvements de son cœur, cette autopsie perpétuelle et journalière de son être arrive à découvrir les fibres les plus délicates, à les faire jouer de la façon la plus fine », et de Mauriac, 1943 : « l’autopsie de la République assassinée décèle ce cancer profond qui la rongeait »). Ils font aussi état d’un emploi d’autopsie, spécifique de la philosophie, au sens « d’examen objectif d’une chose ou d’un fait ». Cet emploi est jugé vieux et rare. En réalité, il est éloquent et lumineux : cette chose ou ce fait examiné par les philosophes, c’est, à n’en pas douter, quand on sait ce qu’est philosopher aujourd’hui, le cadavre de la pensée ou celui de l’humanité.



02 novembre 2009

Incinération

Aujourd'hui, fête des morts.

  

Le nom incinération, emprunté du latin médiéval incineratio (XIIe siècle : il n’y a pas d’occurrence en latin « classique » ou « impérial »), et attesté à la fin du XIVe siècle, ne soulève pas de difficulté pour ce qui est du sens ou de l’évolution du sens. En latin médiéval, c’est « l’action d’incinérer » ; en français aussi, dans L’Encyclopédie (1751-64) et dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), où il est défini pour la première fois : « action de réduire en cendres » ; « action de réduire en cendres, état de ce qui est réduit en cendres » (1798, 1832-35, 1879) ; « action de réduire en cendres » (1932-35) ; « action d’incinérer, le fait d’être incinéré » (neuvième édition, en cours de publication depuis 1994). Dans L’Encyclopédie, ainsi que dans les sixième et septième éditions du DAF (1832-35, 1879) et chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il est précisé que c’est un terme de « chimie » : « terme de chimie ; action d’incinérer ou état de ce qui est incinéré. Particulièrement, opération par laquelle on brûle une matière organique contenant des parties minérales fixes, afin d’obtenir séparées ces dernières sous la forme de cendres », précise Littré, qui illustre cet emploi « particulier » de cet extrait de Buffon : « on obtient, par la combustion et l’incinération des plantes qui croissent près de la mer, et qui, par conséquent, sont imprégnées de sel marin, on obtient, dis-je, en grande quantité l’alkali minéral ou marin, qui porte le nom de soude ». C’est cet exemple qui illustre aussi la définition des septième et huitième et éditions du DAF (1879, 1932-35) : on obtient la soude par la combustion et l'incinération des plantes marines, lequel est actualisé ainsi dans la neuvième édition (en cours) : autrefois, on obtenait la soude par la combustion et l’incinération des plantes marines ; une usine d’incinération des ordures ménagères.

C’est Littré qui, le premier, signale que l’incinération est aussi l’action de réduire en cendres les cadavres, emploi que les académiciens décrivent ainsi en 1879 et en 1932-35 : « l’incinération des morts, action de brûler les morts pour leur rendre les derniers devoirs » et dans l’édition en cours : « l’incinération des morts, aussi appelée crémation ». Il y a trente ans environ, seul 1% des morts était incinéré ; aujourd’hui, ce chiffre est de 30% dans l’ensemble de la France et il atteint 50% dans les villes. L’incinération est en train de se substituer à l’inhumation. Naguère, on enterrait ; aujourd’hui, on brûle. Les dictionnaires cités, dont certains sont contemporains (neuvième édition du DAF) ou quasiment contemporains (le TLF a été publié entre 1971 et 1994) ne notent pas l’extension de cette pratique funéraire au détriment de l’inhumation et, quand ils la citent, ou bien ils la rapportent à l’Antiquité, ou bien ils en font une spécificité de pays exotiques : « l’incinération des morts, manière, chez les anciens, de leur rendre les derniers devoirs » (Littré, 1863-77) ; « l’incinération des morts était en usage chez les anciens » (DAF, 1879) ; « l’incinération des morts était en usage dans l’antiquité » (DAF, 1932-35) ; « incinération des morts, action de brûler les corps des morts et de les réduire en cendres au lieu de procéder à l’inhumation ordinaire » (Trésor de la langue française, 1971-94, illustré de l’extrait d’un Manuel d’archéologie préhistorique, celtique et gallo-romaine de 1914 : « on rencontre parfois dans un même tumulus les deux rites de l’incinération et de l’inhumation ») ; « l’incinération est rituelle en Inde » (DAF, édition en cours). La seule référence à l’incinération en France se trouve dans un texte de Martin du Gard (1951), cité dans le TLF : « Gide m’interroge longuement sur les procédés, les formalités de l’incinération ».

C’est à ces faits que l’on prend conscience, s’il en était besoin, qu’un fossé se creuse entre la France de naguère, celle où l’on enterrait les morts et qui s’éloigne à toute vitesse de nous, et celle de demain, où ils seront tous brûlés (ce qui rendra inutile l’agrandissement des cimetières), séparées l’une de l’autre par un abîme, avec tous les conséquences que l’on peut imaginer. Les historiens estiment que, depuis des milliers d’années, la terre de France contient presque autant de morts qu’il y a aujourd’hui de vivants sur la terre. Si l’incinération remplace complètement l’inhumation, dans quelques milliers d’années, il ne reste plus aucune trace du passage sur la terre de millions de Français. Tant pis pour eux, si c’est ce qu’ils veulent…

Ce n’est pas la seule remarque que l’on peut faire à propos de l’incinération. Littré, par exemple, prend soin de distinguer, en les faisant précédant du chiffre 1 et du chiffre 2, les deux emplois d’incinération : l’incinération des corps et l’incinération des plantes marines. Les académiciens prennent soin aussi de distinguer les deux emplois, lesquels, dans la neuvième édition, sont séparés par la mention « spécialement ». Il en va tout différemment dans le Trésor de la langue française (1971-94), monument de la modernité progressiste et incroyante. Les différents emplois sont énumérés sous un même sens : « action d’incinérer ; résultat de l’action », que ce soit l’incinération des plantes utiles à l’industrie et des plantes arrachées, celle « des boues d'épuration, des eaux résiduaires, des déchets urbains ou industriels » (l’incinération est appelée à de grands développements vu la nécessité de détruire les déchets domestiques et parfois aussi, certains produits toxiques, 1975) ou celle des morts. Autrement dit, il n’est pas fait de différence dans l’incinération, qu’elle consiste à éliminer des ordures ou des corps. Le cœur de la modernité est comme un volcan : tout y fait cendres. Littré et les académiciens affirment que l’incinération n’est pas une profanation, mais « une manière, comme une autre, de rendre aux morts les derniers devoirs » : enterrer ou incinérer seraient les modalités par lesquelles s’exprimerait l’antique respect dû aux morts. Mais Michelet, Jules de son prénom, en 1874, dans un ouvrage au titre prémonitoire, Chemins vers l’Europe, vend la mèche : « l’hygiène, écrit-il, à propos de l’inhumation, commanderait de revenir à la coutume de l’incinérationdes morts. Rome, dans l’antiquité, pour des raisons analogues, en fit un long usage ». Ce qui fait le succès de l’incinération, c’est la volonté de faire propre. L’hygiène a raison de tout : elle commande de brûler les ordures ménagères, les feuilles mortes, les charognes, les cadavres. Plus de traces, plus rien, le néant, tout est propre, pur, immaculé.

 

01 novembre 2009

Retour sur identité

 

 

Arouet le Jeune a publié il y a trois ans une note sur "identité". Puisqu'il en est question à nouveau dans les gazettes, la voici à nouveau.   

 

 

Ce qui caractérise ce nom depuis trois siècles, c’est son succès croissant. D’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, les articles qui y sont consacrés sont de plus en plus longs. Dans la quatrième édition (1762), la définition d’identité en expédiée une courte phrase : c’est « ce qui fait que deux ou plusieurs choses ne sont qu’une ». Dans la huitième édition (1935), l’article est quatre fois plus long ; aujourd’hui, dans la neuvième édition (en cours de publication), il est deux fois long qu’en 1935 et alors qu’en 1762, identité avait une seule signification, élémentaire et même fruste, en 2006, les Académiciens distinguent quatre acceptions. Quant au moteur de recherche « Google », il réunit plus de trente millions de pages sur l’identité. De deux lignes en 1762 dans le Dictionnaire de l’Académie française à plus de trente millions de pages, voilà qui donne une idée de l’extension quasiment à l’infini des emplois de ce nom. Non seulement les sens se sont multipliés (sans doute est-ce l’effet de la bureaucratisation croissante de la France et aussi du monde, les bureaucraties étant soucieuses d’établir l’identité de leurs administrés, ressortissants, ayants droit, etc. et multipliant cartes et contrôles d’identité ?), mais encore le mot a changé de domaine. En 1762, il était confiné dans la didactique : c’était un mot de docteur. Il est aujourd’hui commun et général, aussi bien sous la plume des docteurs en sociologie et autres sciences sociales ou humaines de l’Université de Dijon que dans la bouche des « jeunes » de banlieue.

Ce nom est attesté au début du XIVe siècle au sens de « ce qui fait qu’une chose ou une personne est la même qu’une autre et qu’il n’existe aucune différence entre elles » et cela, conformément au sens du nom latin identitas dont il est emprunté et qui signifie « qualité de ce qui est le même », identitas  étant dérivé de l’adjectif du latin classique idem au sens de « même » ou de « le même ». C’est dans la seconde moitié du XVIIIe siècle et dans la première moitié du XIXe siècle (de 1756 à 1851) que le nom s’est enrichi de sens nouveaux, lesquels sont parfois une simple extension du premier sens : ainsi, en 1797, il est attesté au sens de « caractère de ce qui, sous divers noms ou aspects, ne fait qu’une seule et même chose » ; en 1756, chez Voltaire, au sens de « caractère de ce qui est permanent » et de « conscience de la persistance du moi ». De la philosophie, le mot s’étend aux mathématiques, puis à la logique. Le sens administratif apparaît pendant les événements nommés Révolution, en 1801 exactement, alors que le général Bonaparte établit son pouvoir personnel : c’est le « fait qu’un individu est bien celui qu’il dit être ou présumé être ». En 1881, il est décidé d’instituer une plaque d'identité annonciatrice des cartes d’identité modernes, lesquelles, longtemps, n’ont pas été obligatoires.

Si l’on exclut les emplois spécialisés en mathématiques, logique, médecine légale et administration, il apparaît que identité a deux sens principaux, nettement distincts, comme le montre clairement l’article identité du Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe siècle) de Littré. C’est la « qualité qui fait qu’une chose est la même qu’une autre, que deux ou plusieurs choses ne sont qu’une » et la « conscience qu’une personne a d’elle-même ». Les deux sens, à savoir « l’exacte ressemblance entre des êtres, des choses qui ont une existence distincte » (Dictionnaire de l’Académie française, 9e édition, en cours de publication) et le « caractère de ce qui, dans un être, reste identique, permanent, et fonde son individualité » (ibidem), sont séparés par un fossé conceptuel. Un même terme désigne deux concepts. Voltaire en a eu conscience. Dans le Dictionnaire philosophique, il le définit de cette manière : « ce terme scientifique ne signifie que même chose : il pourrait être rendu en français par mêmeté ». Dans le second sens, qui apparaît justement dans l’œuvre de Voltaire en 1756, à savoir « conscience de la persistance du moi », ce n’est pas le concept de « mêmeté » qui nourrit ce terme, mais un autre concept que l’on peut désigner par le terme d’ipséité, formé à partir du mot latin ipse, qui signifie « en personne », « lui-même », « elle-même ». De la ressemblance entre deux ou plus de deux objets, personnes, grandeurs ou animaux, l’identité est transportée à un objet ou à une personne unique pour signifier la persistance dans le temps de cet objet ou de cette personne. Ce mot est enté sur deux concepts distincts : la mêmeté (ou ressemblance entre deux ou plus de deux objets ou personnes) et l’ipséité (ou conscience qu’a un individu de sa permanence dans le temps : il reste  lui-même, il ne s’aliène pas à autrui, il sait qui il est). Voltaire écrit, pour illustrer ce concept : « John Locke est le premier qui ait fait voir ce que c’est que l’identité et ce que c’est que d’être la même personne, le même soi » ou encore : « c’est la mémoire qui fait votre identité ; si vous avez perdu la mémoire, comment serez-vous le même homme ? ».

Il est un emploi récent que les sciences humaines et sociales ont introduit et généralisé dans la langue commune : identité culturelle, identités collectives ou identité nationale. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-1994) ignorent ces emplois. Pourtant, dans les années 1960-1970, il était souvent question dans les discours idéologiques de l’identité culturelle ou religieuse, ou des identités collectives forgées au cours de l’histoire par une religion, une culture, une nation, une civilisation. En revanche, les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, les relèvent : « par analogie, l’identité culturelle d’un peuple, l’ensemble des traits qui le définissent, tels que sa langue, ses mœurs, ses croyances » et « identité nationale, conscience d’appartenir à une nation en tant que telle ». Selon eux, le sens collectif est un développement « par analogie » du sens de « conscience de soi ». L’hypothèse est vraisemblable. Mais le fait est que, dans les identités collectives, c’est la mêmeté, autrement dit la ressemblance entre les membres du groupe, qui prévaut sur l’ipséité ou la conscience que le groupe aurait de lui-même. L’identité culturelle, c’est ce que les membres d’un groupe ont en commun : règles, normes, représentations, valeurs, langue, et elle suppose que les membres du groupe adhèrent tous aux règles, normes, langue, etc. qui définissent cette culture. En fait, dans ce concept, la mêmeté prime sur l’ipséité : ce qui est exigé d’un groupe humain, ce n’est pas qu’il soit lui-même, c’est que ses membres se conforment à un modèle, généralement élaboré par des idéologues.

Il reste à espérer que, dans l'esprit embrumé de ceux qui nous gouvernent et des journalistes qui disent le vrai, l'identité ne se confond pas avec la mêmeté, comme tous les discours entendus à ce jour le laissent entendre.    

 

 

 

31 octobre 2009

Probation

 

 

Emprunté du latin probatio, « épreuve », ce nom est attesté à compter du XIVe siècle et, pendant cinq siècles, il a eu le même sens religieux : « terme de capucin et de quelques autres religieux », écrit Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) ; « terme de religion », précise Furetière (1690, Dictionnaire universel), « terme de religion catholique », renchérissent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), alors que les autres lexicographes (académiciens, encyclopédistes, Féraud, Littré, etc.) se contentent de borner l’emploi de ce mot à « quelques ordres religieux ». Selon Richelet, « c’est proprement le temps du noviciat durant lequel on éprouve et on voit si le novice a l’esprit de religion » ; selon Furetière, « l’épreuve, l’année de noviciat qu’on fait faire à un religieux dans un couvent pour éprouver sa vertu, sa vocation, et s’il pourra soutenir les austérités de la règle » ; selon les académiciens, « on appelle ainsi les pratiques d’un ordre religieux, auxquelles on exerce les novices avant que de les recevoir à profession » (1694, 1718 et éditions suivantes) ; selon les encyclopédistes (1751-64), « en jurisprudence, l’épreuve que l’on fait des dispositions de ceux qui postulent pour être admis dans quelque ordre religieux » ; selon Féraud (1788), « ce mot signifie dans quelques ordres ou congrégations le temps même du noviciat ; dans d’autres, le temps d’épreuve qui le précède » (remarque ; « dans un de ces ordres, on appelle probanistes ceux qui sont dans ce dernier cas ») ; selon Littré (1863-77), c’est « dans quelques ordres religieux, le noviciat, parce qu’on y met comme à l’épreuve les novices » et « il se dit aussi du temps d’épreuve qui précède le noviciat » ; selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), c’est, comme chez Littré, le « temps d’épreuve qui précède le noviciat » et le « temps du noviciat ».  

Ce qui a sauvé probation du naufrage où disparaît le catholicisme, c’est son emploi dans la langue de la justice, où, désormais, il prospère. Google recense près de douze millions de pages consacrées à probation. C’est à compter de 1870 que le mot déserte les monastères pour jeter les amarres dans les baies de la justice. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en témoigne dans le Supplément de 1877 : « Par extension », écrit-il, citant cet extrait de Journal officiel de 1870 : « on pense en Angleterre qu’avant de commencer la peine, il faut au condamné un temps de probation en cellule ». Ce n’est pas tout à fait le sens judiciaire actuel, mais c’en est l’esquisse. En anglais, « the probation system is that by which (especially young) offenders are allowed to go unpunished for their first offence while they continue to live without further breaking of the law » and a probation officer « watches over the behavior of offenders who are on probation ».

En droit pénal français, c’est une « méthode de science criminelle (mazette !) permettant le traitement des délinquants, en vue de leur reclassement au moyen du sursis, avec mise à l’épreuve ». En effet, chaque jour, cette méthode scientifique prouve sa scientificité, laquelle fait s’extasier les citoyens ! Evidemment, les consciencieux du social applaudissent à tout ce qui est probation ou y ressemble : « on cherchera aussi à éviter l’usage des courtes peines de prison, qui sont des écoles du vice, soit par l’emploi du sursis qui est déjà ancien dans notre législation, puisqu’il date de 1891, soit par la pratique de la mise à l’épreuve que nous avons imitée de la probation anglaise » (Traité de sociologie, 1968). Il est vrai que la mise à l’épreuve de délinquants et de criminels produit des fonctionnaires à la pelle, lesquels récitent tous le catéchisme sociologique. Depuis 1911, il est un service rattaché au Ministère de la Justice qui se nomme « service pénitentiaire d’insertion et de probation », qui emploie des « conseillers d’insertion et de probation » et des « directeurs d’insertion et de probation » ; et partout, dans chaque département, ont été établis des comités de probation et d’assistance aux libérés. Voilà de quoi prodiguer du bel et bon argent public dans l’immense râtelier des sinécures. Les citoyens doivent non seulement se faire cambrioler, mais encore se laisser racketter, pour que leurs voleurs passent agréablement leur noviciat avant d’intégrer la grande armée du crime.

L’analogie sur laquelle est fondée l’extension de probation est éloquente. Le christianisme, en s’effondrant, a fait s’abîmer la transcendance dans le néant. Il ne reste plus que l’immanence : ici et maintenant, le social, ce qui est, les liens horizontaux. La probation faisait entrer de jeunes gens dans la vie de l’esprit ou dans la mystique ; elle n’est plus qu’une mise à l’épreuve de « jeunes » pour qu’ils s’accommodent de l’ordre social. La nouvelle probation avalise le remplacement de l’ordre de Dieu par la société des hommes. Pourtant, ce qu’il y a d’inouï (mais les modernes sont culotés – c’est d’ailleurs en cela qu’on les reconnaît), c’est l’analogie établie entre des jeunes gens désintéressés, au cœur pur, qui voulaient être des saints, et des délinquants ou des criminels, qui ne pensent qu’à nuire à ceux qui ne leur ressemblent pas. Il est vrai que la modernité n’est pas à une profanation près. Une de plus, qu’importe. Si probation n’avait tenu que de la religion catholique, le mot serait sans doute oublié. Le catholicisme est sinon mort, du moins moribond. Que les bien pensants ne s’en réjouissent pas trop : ils pourraient vite déchanter. Jamais le ventre islamique d’où sort en reptations lentes la Bête n’a été aussi fécond. Des accommodements étaient possibles avec le catholicisme ; la charia n’en tolère aucun.

 

 

 

 

 

27 octobre 2009

Bagne

 

 

Ce n’est pas le sens de ce mot qui soulève quelque difficulté, ni même ce que le mot désigne et que chacun connait (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication depuis 1994 : « établissement pénitentiaire où étaient détenus les prisonniers condamnés aux travaux forcés » (les premiers bagnes étaient établis à Brest, à Rochefort et à Toulon ; plus tard le bagne a été transféré en Guyane) ; « la peine des travaux forcés elle-même » (être condamné au bagne ; faire dix ans de bagne) ; « au figuré, situation astreignante, travail particulièrement pénible » ; et Dictionnaire de l’Académie française, quatrième édition, 1762 : « lieu où l’on renferme les forçats après le travail »), ni même l’origine du mot (DAF, neuvième édition, en cours : « emprunté de l’italien bagno, « bain », attesté pour désigner l’établissement pénitentiaire de Livourne, construit sur un ancien établissement de bains »), mais l’origine de la chose même : qui, des Génois ou des musulmans, a le premier aménagé un ancien établissement de bain en prison pour esclaves ou en camp de rétention de personnes enlevées ?

Le politiquement correct étant ce qu’il est et l’islam jouissant chez les bien pensants de la clause de la religion toujours favorisée, quoi qu’elle inspire, cause, fasse, occasionne, décide, etc. et dont il est hachouma de médire, le mot bagne est un terrain glissant, dangereux, miné. E pericoloso sporghersi, surtout ne pas s’y pencher ! En 1609, un ambassadeur écrit à Henri IV, roi de France et de Navarre : « l’esclave est dans le bain du Grand Seigneur » ; en 1629, le Bey de Tunis, dans une lettre qu’il adresse aux consuls de Marseille, emploie le mot bagne, et non plus bain ; en 1631, le consul de France à Tunis écrit : « ils mirent tous les mariniers (comprendre : les « marins » enlevés) dans les bains » (comprendre : « au bagne ») ; en 1637, le père Dran (Histoire de Barbarie) écrit : « à Tunis, se voient encore plusieurs grands logis, qu’ils appellent bagnes, où l’on enferme les esclaves chrétiens » ; « il y a à Tripoli un grand logis de ceux qu’ils appellent bagnes ou prisons, qui servent, comme j’ai dit ci-devant, à y enfermer les pauvres esclaves chrétiens ». Le premier qui ait évoqué la nécessité d’aménager des bagnes en France est Colbert, en 1669 : « un bagne serait nécessaire pour tenir les esclaves et les forçats en sûreté, dans lequel l’on pourrait leur pratiquer leurs commodités pour les besoins de la vie ».

De tous les anciens lexicographes, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est le seul qui expose l’emploi de bagne dans les pays musulmans : « lieu où l’on renferme les esclaves en Turquie » (il ajoute : « ce n’est pas un mot turc, il vient de l’italien bagno, qui a cette signification »), avant même d’en définir l’emploi « moderne » ou récent : « on le dit aussi du lieu où logent les forçats qui ne sont pas sur les galères », les académiciens se contentant du seul emploi en usage en France : « lieu où l’on renferme les forçats après le travail » (1762, 1798, 1832-35 : « lieu où l’on tient des forçats à la chaîne, où l’on renferme les forçats après le travail » ; le bagne de Brest, de Toulon ; 1879, 1932-35), comme Littré d’ailleurs (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « lieu où sont renfermés les forçats »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent cet emploi comme vieux : « bâtiment où étaient enfermés des esclaves, notamment à Constantinople », l’illustrant d’un extrait de Saint-Edme (1825) qui cite l’ouvrage du père Dran : « le père Dran, dans son Histoire de Barbarie, cite les bagnes de Tunis, de Tripoli et d'Alger, comme de grandes maisons, distribuées en petites chambres basses, sombres et voûtées, chacune renfermant quinze ou seize esclaves, couchés sur la dure, et gardés par des sentinelles ».

Littré essaie dans l’article bagne de démêler les choses : « de l’italien bagno et espagnol baño, que les Arabes nomment ainsi, dit Cervantès. Mais le dire de Cervantès paraît erroné, et l’on ne trouve, ni dans l’arabe, ni dans le turc, aucun mot qui se rapproche de bagne en cette signification. On dit, et cela paraît vraisemblable, qu’à Constantinople il y eut un local de bains employé accidentellement à renfermer des prisonniers, et que de là vient le nom de bagne ». Ce que l’on constate, c’est que Littré, en dépit du témoignage de Cervantès, qui parle en connaissance de cause, puisqu’il a été esclave chez les musulmans, ne parvient pas à dire la réalité de l’esclavage massif en terre d’islam. Sa remarque n’est qu’une suite de dénégations : Cervantès se serait trompé ; il n’y a pas de mot bagne en arabe ou en turc (ce qui ne prouve rien pour ce qui est de la chose désignée par le mot) ; si un bagne a existé à Constantinople, c’est par accident ou occasionnellement. Or, tout - les faits, l’histoire, les témoignages d’anciens esclaves libérés contre une rançon - indique que les musulmans, pendant plusieurs siècles, et bien avant le XVIe siècle, se sont enrichis avec le commerce d’être humains : razzias, rançons, esclavage massif. Il n’y aucun scandale à le dire. Le scandale est plutôt dans l’occultation des faits. Or, pour ce qui est du camouflage des choses, les rédacteurs du très progressiste Trésor de la langue française (1971-94) battent à plate couture Littré. Arouet le Jeune ne résiste pas au plaisir de citer les détours que prennent les Tartuffes pour cacher ce que les autres ne doivent pas voir : « bien que bagne soit attesté sous cette forme dès 1629 et considéré alors comme terme de l’Afrique du Nord, la forme en usage jusqu’à la fin du XVIIe siècle est la traduction bain ; bagne ne s’implantera définitivement qu’avec Colbert qui étudiera et copiera l’organisation italienne. D’Italie où il signifie à l’origine « bain », l’établissement pénitentiaire de Livourne étant construit sur un ancien bain, le terme passa en Turquie, spécialement à Constantinople où les prisonniers chrétiens, en grande partie italiens, dénommèrent l’établissement bagno pour la même raison, et de là en Afrique du Nord, dont était alors maître le Grand Seigneur ». Autrement dit, les Turcs et autres musulmans ont imité les Italiens de Livourne et les Français (Colbert en fait) ont fait du bagne la réalité épouvantable qu’il est devenu. Voilà par quel tour de bonneteau verbal l’islam et les musulmans sont exonérés de toute responsabilité dans l’esclavage, lequel, pourtant, est attesté depuis plus de quatorze siècles en Islam, où l’on dénombre plus de 15 millions de victimes. En fait, bagno est un terme de lingua franca, franco ou petit mauresque, langue attestée dès le XIIIe siècle et faite de trois ou quatre cents mots italiens ou espagnols dont les maîtres musulmans se servaient pour communiquer avec leurs esclaves chrétiens ou avec les prisonniers qu’ils enfermaient avant de les délivrer contre une rançon. Que ces esclaves enfermés dans des prisons ou dans des camps au bord de la mer, d’où il leur était impossible de s’évader, aient nommé bagno, par ironie ou au sens propre, le camp où ils étaient enfermés, n’a en soi rien d’étonnant ou d’anormal. Que le mot bagno ait été attesté en 1548 pour désigner le bagne de Livourne, qui était un établissement de bains, ne prouve rien. L’esclavage de chrétiens dans les ports d’islam ou à proximité de ces ports, est un fait avéré bien avant le XVIe siècle. L’antériorité islamique de la chose ne peut en aucun cas être niée par l’italianité du mot.

 

 

 

 

26 octobre 2009

Connecter, déconnecter


Voilà deux verbes modernes, le second, déconnecter, attesté à compter de 1957, l’étant encore plus que le premier, qui est employé pour la première fois dans une lettre que le souverain de Prusse, Frédéric II, grand écrivain français, a adressée à Voltaire : « Je vous enverrai la traduction du Traité de Dieu, de l’âme et du monde par Wolf, dès qu’elle sera achevée ; et je suis sûr que la force de l’évidence vous frappera dans toutes les propositions qui se suivent géométriquement et connectent les unes avec les autres comme les anneaux d’une chaîne », dans laquelle ce verbe, emprunté du latin conectere, « lier ensemble », « relier », se rapporte, non pas comme dans la langue actuelle, à des réalités matérielles, machines, lignes électriques, tuyaux, ordinateurs, serveurs, etc., mais à des réalités conçues par les hommes : idées, propositions, thèses, hypothèses…

Le mot est rare. Sébastien Mercier, dans sa Néologie (1801), le tient pour un néologisme. Barré est le premier lexicographe à l’enregistrer comme un « terme didactique » en 1842 dans son Complément au Dictionnaire de l’Académie française, le définissant en termes vagues : « être en connexion » et l’illustrant d’un fragment de l’extrait de Frédéric II : « Toutes les propositions connectent les unes avec les autres, a dit le grand Frédéric ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le recense aussi, se contentant de répéter la définition de Barré : « terme didactique, mettre en connexion ; se connecter, verbe réfléchi, avoir de la connexité », qu’il illustre de la citation de Frédéric II. Mais les académiciens l’ignorent dans les sixième (1832-35), septième (1879), huitième (1932-35) éditions de leur dictionnaire. C’est à partir de 1929 que le verbe s’emploie dans le vocabulaire de l’électricité. Après avoir eu pendant près de deux siècles un sens figuré (les propositions connectent les unes avec les autres comme les anneaux d’une chaîne), il prend un sens propre, qui est défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « électricité, établir une ou plusieurs liaisons entre différents organes ou machines grâce à des conducteurs électriques ». Le premier exemple se rapporte à l’électricité, le second aux ordinateurs : le conjoncteur-disjoncteur connecte automatiquement la batterie aux bornes de la dynamo (1951) ; si par exemple une question est achevée au milieu de la nuit, la machine se connecte automatiquement à un autre problème (1957), mais aucun des deux n’illustre les emplois actuels, ceux d’un ordinateur relié à un autre ordinateur, à un serveur et à un réseau, ou au réseau des réseaux, que tous les « connectés » de la toile connaissent. Même dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée à partir de 1994, le sens actuel, celui de l’informatique et du net, est à peine esquissé : « établir une connexion, un raccordement. Connecter deux lignes électriques, deux conducteurs. Un tuyau connecté à un réservoir ». Un moteur de recherche comme Google recense plus de 45 millions de pages consacrées à connecter, se connecter, connecter à, etc. Les grands dictionnaires du XXe siècle, le TLF et le DAF, ont été publiés il y a trop longtemps, moins de trente ans !, pour enregistrer les emplois modernes ou dernier cri de connecter. C’est dire si la langue évolue vite. Il en va de même pour le verbe déconnecter. Pour les rédacteurs du TLF, la définition en est : « enlever le raccord reliant deux appareils » ; « rompre la liaison électrique entre deux ou plusieurs éléments conducteurs » ; « séparer, désunir, soustraire d’un ensemble environnant, d’un circuit », tandis que les académiciens se contentent de « rompre une connexion » (déconnecter un circuit, un appareil). En moins d’une décennie, internet a favorisé la formation de milliers de mots nouveaux ou celle d’emplois nouveaux de mots anciens : connecter et déconnecter sont de ceux-là.

24 octobre 2009

Décentralisation

Décentraliser, décentralisation

 

 

         Voilà deux mots de la politique moderne, enregistrés pour la première fois en 1842 dans le Complément du Dictionnaire de l’Académie française, le verbe au sens « d’opérer la décentralisation », le nom, « action de détruire la centralisation ». Selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), le nom, dérivé du verbe, serait attesté avant 1829, tandis que le verbe, dérivé du verbe centraliser, serait attesté postérieurement, en 1834. Cette aberration a sans doute pour cause les lacunes de la documentation lexicographique. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) tient le verbe et le nom, près de quatre décennies après qu’ils ont été formés, pour des « néologismes » : « opérer la décentralisation » (exemple : « décentraliser l’administration » et « se décentraliser, verbe réfléchi, cesser d’être centralisé » ; « action de détruire la centralisation » (exemple : « la décentralisation des pouvoirs, des affaires ») et « état de choses opposé à la centralisation », les académiciens en 1879 (DAF, septième édition) et en 1932-35 (DAF, huitième édition) reproduisant presque telle quelle la définition de Littré, lequel reprend celle de Barré.

         Les lois sur la décentralisation des pouvoirs datent de 1969 (création des « régions ») et de 1982 (lois de décentralisation). Elles ont été votées près d’un siècle et demi après la formation de ces deux mots. Autrement dit, la prise de conscience de la centralisation excessive de la France est ancienne et l’idée ou la thèse ou la volonté de décentraliser sont sinon concomitantes de la centralisation révolutionnaire (1798-1815), du moins à peine postérieures d’une décennie, du moins si l’on se fonde sur les premières attestations du nom et du verbe. Mais la réalisation de l’idée a pris du temps : au moins six générations. Sur certaines questions, les hommes politiques sont d’une prudence qui peut paraître excessive, mais qui est aussi expression d’une vraie sagesse. La France n’existant, depuis dix ou quinze siècles, qu’unie autour d’un centre (c’est ainsi qu’elle s’est formée), les lois de décentralisation ont très vite produit leurs effets : « la nation se fissure », a récemment déclaré un homme politique ambitieux. Certains, plus nombreux qu’on ne croit, s’en réjouissent ouvertement. Ils voulaient défaire la France, ils sont arrivés à leurs fins. Les pauvres, les faibles, les sans patrimoine, quant à eux, n’ont plus que leurs yeux pour pleurer.

       

         Pendant plus d’un siècle et demi, les définitions de ces deux mots sont restées relativement frustes : « action de faire cesser la centralisation » (DAF) et « opérer la décentralisation », comme s’ils ne désignaient que des idées et que la chose semblât difficile à concevoir. Même les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), dont les premiers volumes ont été rédigés avant les lois de 1982, se font de ces phénomènes une idée sommaire : « dissociation d’éléments réunis en un même centre » et « en particulier, le complément du nom, explicite ou non, désignant un pouvoir général, administratif ou politique : Décentralisation du pouvoir, décentralisation administrative » ; et « dissocier des éléments réunis en un même centre » (« la grosse industrie ne pourrait-elle pas aussi être décentralisée ?, Carrel, 1935) et suivi d’un « complément d’objet désignant un pouvoir » : « les mesures d’exécution devaient être décentralisées » (De Gaulle, 1954), les auteurs de ce dictionnaire ajoutant cette remarque sibylline ou byzantine : « le complément d’objet de décentraliser désigne le plus souvent une décision alors que le complément d’objet de son concurrent déconcentrer désigne le plus souvent l’exécution d’une décision », qui atteste, s’il en était besoin, la difficulté des lexicographes à se représenter la décentralisation.

         C’est dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée à partir de 1994, que les deux mots ont une définition pertinente et à peu près conforme à l’état réel de la France actuelle : « (droit administratif), régime administratif et politique dans lequel les collectivités territoriales, régionales ou locales assurent directement tout ou partie de leur gestion, sans l’intervention du pouvoir central » et « (économie), action de décentraliser ; résultat de cette action » ; le verbe ayant deux acceptions : « (droit administratif, économie) appliquer à la gestion d’un État, d’une entreprise, les principes de la décentralisation » (décentraliser le pouvoir économique ; une administration très décentralisée) et « répartir des services, des bureaux sur l’ensemble du territoire ; les éloigner de la capitale ou du lieu où ils étaient concentrés » (cette entreprise a su décentraliser ses usines ; ce groupe a décidé de décentraliser).

 

 

 

21 octobre 2009

Prostitution

 

 

 

Le mot est emprunté du latin prostitutio, au sens de « profanation », en usage dans la langue du premier christianisme, le verbe prostituere, dont dérive ce mot latin, signifiant « exposer », « vendre », « déshonorer ». Le lien entre le sacré et la prostitution est exposé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « prostitution sacrée, fait pour des hommes ou des femmes d’avoir des relations sexuelles dans l’enceinte d’un temple, notamment dans le cadre du culte de la fécondité ». A partir de la deuxième édition (1718) de leur Dictionnaire, les académiciens rappellent, s’il en était besoin, ce lien : « dans le langage de l’Ecriture, la prostitution est quelquefois prise pour abandonnement à l’idolâtrie ». Ce sens est dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) se contente de « terme de l’Écriture ; abandonnement à l’idolâtrie ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) illustrent ce sens (« dans l’Écriture sainte, fait de s’adonner au culte des idoles ») d’une citation d’un bibliste célèbre qui explique « la relation de cause à effet entre l’idolâtrie et la prostitution » : « par vocation, en effet, la nation israélite appartient à Jéhovah ; quand elle se détourne de lui pour se livrer aux faux dieux, elle se rend coupable de fornication et de prostitution ».

A la fin du XVIe siècle, prostitution s’étend à des réalités qui ne relèvent pas de la religion, mais qui sont tenues pour sacrées. C’est ainsi que, dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35), la prostitution de la justice ou la prostitution des lois désigne « le mauvais usage qu’un juge corrompu fait des lois et de la justice en les faisant servir à ses intérêts ». Chez Littré, la prostitution est, au sens figuré, le « vil abandon qu’on fait des choses morales » (par exemple, mais pas uniquement, la justice et les lois). Les philosophes des Lumières sont réputés sceptiques, insolents ou mal pensants, anticonformistes. Rien n’est plus inexact. Il n’est que de lire l’article prostitution de L’Encyclopédie (1751-64) pour s’en convaincre. Ces philosophes croient dans une transcendance, ils ont un sacré, ils tiennent certaines choses pour intouchables ou haram ou taboues, non pas Dieu, dont ils n’ont que faire, mais les écrivains des Lumières - eux-mêmes évidemment -, la littérature, la philosophie. Critiquer ces nouvelles divinités, c’est profaner ce qu’il y a de sacré dans l’humanité : « on a étendu l’acception de ces mots prostituer et prostitution, à ces critiques, tels que nous en avons tant aujourd’hui, et à la tête desquels on peut placer l’odieux personnage que M. de Voltaire a joué sous le nom de Wasp dans sa comédie de l’Ecossaise ; et l’on a dit de ces écrivains qu’ils prostituaient leurs plumes à l’argent, à la faveur, au mensonge, à l’envie, et aux vices les plus indignes d’un homme bien né (Rien que ça !). Tandis que la littérature était abandonnée à ces fléaux, la philosophie d’un autre côté était diffamée par une troupe de petits brigands sans connaissance, sans esprit et sans mœurs, qui se prostituaient de leur côté à des hommes qui n’étaient pas fâchés qu’on décriât dans l’esprit de la nation ceux qui pouvaient l’éclairer sur leur méchanceté et leur petitesse ». S’en prendre à Voltaire, d’Alembert, Diderot, etc., c’est profaner des temples sacrés. Voilà comment, en un coup de baguette magique, on émancipe l’humanité ! La modernité a beau se proclamer libertaire, athée, païenne, pas bégueule, incroyante, etc., la prostitution y prospère : non seulement celle des corps, mais celle des esprits. C’est, dans le Trésor de la langue française, le « fait de renoncer à sa dignité, de se déprécier », « l’usage dégradant que l’on fait de ses qualités, de son savoir, de son art, pour des raisons d'intérêt ou par ambition, par nécessité ou par obligation » ou la « dégradation de quelque chose par un usage abusif ou dévoyé ». Tout et tout le monde se prostituent ; l’art, le sentiment, la poésie, les écrivains, les philosophes, les musiciens, le pathétique, les ouvriers, le génie… Dieu n’a été tué que pour être remplacé par des myriades de sacrés plus ou moins obscurs.

 

D’origine savante et chrétienne, attesté dans la seconde moitié du XIIIe siècle avec le sens de « débauche », prostitution est assez peu employé dans l’ancienne langue française, concurrencé qu’il est par de très nombreux mots désignant la même chose, tels putanisme, bordelerie, abandonnement, ou des lieux de prostitution : bordel, huleu, échevinage, galise, haras, paillole, lupanar. En 1611, Cotgrave (dans A Dictionnarie of the French and English Tongues) traduit prostitution par « a setting into sale, an abandoning to the use of any man for money ». C’est une mise en vente (d’une femme ou d’une fille) à n’importe quel homme pour de l’argent. Chacun sait par l’expérience qu’il a du monde ce qu’est la prostitution. L’essentiel n’est pas le sens, ni ce que le mot désigne, mais les critiques, réprobations, jugements défavorables, indignations, que la chose suscite dans les dictionnaires anciens, du Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680) au Dictionnaire de la l’Académie française (1932-35), sans doute parce que, dans l’esprit des personnes cultivées d’alors, elle profane quelque chose de sacré : « dérèglement de vie ; c’est un abandonnement illégitime que fait une fille ou une femme de son corps à une personne afin que cette personne prenne avec elle des plaisirs défendus » (Richelet, 1680) ; « dérèglement de vie et de mœurs, abandonnement à une vie infâme » (Furetière, Dictionnaire universel, 1690, qui illustre ce sens des exemples suivants : « cette femme a renoncé à l’honneur, et vit dans une étrange prostitution ; on appelle lieux de prostitution, les lieux publics où on trouve des infâmes qui se prostituent à tous venants ») ; « abandonnement à l’impudicité » (Dictionnaire de la langue française de Littré, 1863-77 ; Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1879 ; en 1932-35, la définition est « pratique de la débauche à prix d’argent », les académiciens précisant : « en ce sens il ne se dit que des femmes et des filles qui vivent dans cet abandonnement ») ; « terme relatif à la débauche vénérienne ; une prostituée est celle qui s’abandonne à la lubricité de l’homme par quelque motif vil et mercenaire » (L’Encyclopédie, 1751-64, d’Alembert et Diderot éd.).

Dans la langue actuelle, la modernité, comme chacun sait, ayant jeté la morale aux orties, ce sens classique, tel qu’il est défini avec toutes les pincettes dégoûtées de la morale et même de la moraline, fortement empreint de religiosité (la prostitution est une « profanation »), est tenu, du moins par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), pour ancien ou désuet : « vieilli (le plus souvent à propos d’une femme), pratique de la débauche pour des motifs plus ou moins intéressés ; inconduite où le sentiment n’a point de part ». Le sens moderne est à l’image de la modernité. C’est un fait, et non un jugement. Il relève de l’économie, de l’exercice d’un métier, du travail, du social, du fait de société : « fait pour un individu de l’un ou l’autre sexe, de consentir à avoir des relations sexuelles avec des partenaires différents, dans un but lucratif et d’en faire son métier ; exercice de ce métier ; le fait de société qu’il représente ». De fait, la prostitution, comme fait de société, prend des formes innombrables, comme la société elle-même : elle est clandestine, occasionnelle, professionnelle, du boulevard, du trottoir, de luxe, enfantine, homosexuelle, masculine, sauvage, juvénile, industrielle, etc.S’il fallait illustrer la disparition de la religion et celle de tout point de vue religieux ou sacré sur les mœurs ou les façons d’être de l’humanité, que l’on choisisse le mot prostitution, dont l’histoire va d’une profanation originelle à un fait de société ! D’ailleurs, la modernité pourrait tenir dans cette définition comparée au séculaire « abandonnement à l’impudicité » des académiciens ou de Littré. Comme les modernes tiennent à afficher leur adhésion, fût-elle de pure forme, à l’égalité entre hommes et femmes, le mot prostitution, contrairement à ce qu’ont longtemps prétendu les académiciens, n’est pas spécifique des seules « filles » ou « femmes » impudiques ou débauchées ; il est propre aux deux sexes. Il n’est cependant pas précisé avec qui les hommes du TLF consentent « à avoir des relations sexuelles dans un but lucratif » (des femmes ou des hommes ?). Le neveu à Tonton a beau avoir fait carrière, comme s’il était de la famille d’un pape de la Renaissance, grâce au népotisme de son oncle d’abord, puis de son parrain politique, c’est un moderne, un vrai de vrai, qui croit dans l’égalité des sexes : il a étendu le privilège de la prostitution aux garçons.

17 octobre 2009

Népotisme

 

 

Ce nom, emprunté de l’italien nepotismo (dérivé de nepote, « neveu »), est attesté en 1653 dans une lettre adressée par ce grand écrivain méconnu qu’est J-F Guez de Balzac à un de ses correspondants : « Je ne changerais pas cette amitié pour la faveur du plus grand prince du monde, pour le népotisme du cardinal Pamphilio, pour le ministère de D. ». Le sens en est « faveurs excessives accordées par certains papes ou hauts dignitaires de l’Église à leurs neveux ou proches parents ». N’ayant pas d’enfants (ou étant censés ne pas en avoir), ces papes nommaient à des postes de responsabilité les enfants de leurs frères ou de leurs sœurs, dont ils pensaient qu’ils ne les trahiraient pas, ni n’abuseraient de leur confiance. C’est ainsi que l’ascenseur social a longtemps fonctionné dans l’Eglise, à une époque où, les ascenseurs n’existant pas, l’on s’élevait d’un étage à l’autre par les escaliers.

Dans la langue classique, le mot est spécifique des mœurs papales, comme l’établit Furetière, en 1690, dans son Dictionnaire universel : « terme dont on se sert en Italie en parlant des neveux d’un pape vivant ». La définition est si fruste qu’elle ne laisse rien paraître du sens du mot, sinon dans les exemples : « il y a eu plusieurs livres écrits sur le népotisme » et « les papes ont souvent taché de réformer les abus du népotisme », desquels on peut inférer que les pratiques ainsi désignées étaient fort éloignées de la charité évangélique. En 1694, les académiciens font preuve eux aussi de timidité pour définir népotisme : « terme emprunté de l’italien qui se dit de l’autorité que les neveux d’un pape ont dans l’administration des affaires du vivant de leur oncle », au point que dans la deuxième édition de leur dictionnaire, en 1718, ils situent le népotisme dans un passé révolu : « terme emprunté de l’italien qui se dit de l’autorité que les neveux d’un pape avoient autrefois dans l’administration des affaires durant le pontificat de leur oncle », puisque, affirment-ils dans l’exemple qui illustre le sens du mot, le pape Innocent XII a aboli le népotisme. En 1762 et en 1798, la chose continue à être renvoyée dans un passé assez lointain, tout en étant atténuée (« quelquefois ») : « (népotisme) se dit de l’autorité que les neveux d’un pape ont eue quelquefois dans l’administration des affaires durant le pontificat de leur oncle ». Elle devait être largement répandue pour que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française) illustre la définition, qu’il recopie dans le Dictionnaire de l’Académie française, de cet exemple : « c’est un grand éloge pour un pape d’avoir été exempt de népotisme ».

A l’opposé, dans L’Encyclopédie (1751-64) dont d’Alembert et Diderot ont été les maîtres d’œuvre, la description du phénomène est faite sans fard ou, comme on voudra, au lance-flammes. Alors, comme aujourd’hui, la guerre des mots faisait rage et tous les moyens étaient bons pour noircir ses ennemis ou les objets de sa haine : « c’est ainsi que les Italiens appellent le crédit et le pouvoir que les papes accordent à leurs neveux et à leurs parents. Ils sont communément revêtus des emplois les plus importants de l’état ecclésiastique ; et l’histoire fournit des exemples qui prouvent que souvent ils ont fait l’abus le plus étrange de leur autorité, qu’ils employaient à s’enrichir par toutes sortes de voies, et à faire les extorsions les plus cruelles et les plus inouïes sur les sujets du souverain pontife, qu’ils traitaient en ennemis ». Il est assez peu probable que les académiciens de la Restauration aient eu L’Encyclopédie pour livre de chevet. Quoi qu’il en soit, ils semblent avoir compris les dangers que le népotisme a fait courir à la papauté : « Les abus du népotisme ont été funestes au pouvoir pontifical », écrivent-ils en 1832-35 (sixième édition) pour illustrer la définition de la quatrième édition (1762).

Cette sixième édition marque un tournant dans l’histoire du mot, puisqu’il y est noté que le mot s’étend à d’autres réalités que la cour du pape, dont le pouvoir temporel alors est contesté de toutes parts : « (népotisme) se dit, par extension, de la faiblesse qu’un homme en place a d’avancer ses parents ». Cette extension est attestée en 1800 dans un témoignage écrit par deux jacobins sur les mœurs décadentes de la révolution finissante : celles du Directoire et du Consulat, où les hommes en place ont abusé de leur pouvoir pour accélérer les carrières de leur parentèle, comme l’exprime en 1963, Lefebvre, un historien « progressiste » de la Révolution : La vénalité, la cooptation, le népotisme viciaient l’administration, déjà faible en soi puisqu’elle était abandonnée en grande partie à l’aristocratie, faisant porter sur la noblesse étêtée la responsabilité d’avoir introduit les mœurs papales dans la première République. Malgré la façon, plus cynique que celle des papes, dont Napoléon a placé sur les trônes ses frères, les enfants de son épouse, toute la parentèle corse et autre, etc., le premier consul et premier empereur des Français n’a jamais été accusé de népotisme. Qu’aurait-on dit de lui s’il avait été pape ? Dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77), le sens étendu, parce qu’il n’est plus spécifique de la papauté, est défini avec circonspection : « Par extension, désir chez un homme en place d’avancer ses parents ». Ce n’est qu’un désir, qui peut-être ne se réalisera jamais. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le népotisme, qui semble être entré dans les mœurs de la république vertueuse, est défini sans fard : « il se dit, par extension, de la faveur excessive qu’un homme en place montre envers ses parents, ses protégés ». Les auteurs de dictionnaires actuels se montrent assez mesurés dans la définition du premier sens (il est vrai que les enjeux du népotisme papal sont nuls aujourd’hui), qu’ils tiennent pour propre à l’histoire religieuse (Trésor de la langue française, 1971-94 : « favoritisme de certains papes envers leurs neveux, les membres de leur famille, dans l’administration des affaires ») ou à l’histoire (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition : « à l’époque de la Renaissance, système de pouvoir par lequel les papes accordaient à leurs neveux, leurs parents, etc., des privilèges considérables, notamment dans l’administration de l’Église »), alors qu’ils semblent intraitables dans la définition du sens étendu : « tendance à accorder des avantages aux membres de sa famille, à ses amis ou à ses relations indépendamment de leur valeur » (TLF) et « complaisance qu’un homme en place montre pour ses parents, ses protégés, auxquels il procure des avantages, des passe-droits » (DAF). La République serait-elle moins vertueuse que les Borgia ?

Quoi qu’il en soit, puisque ni Bonaparte, ni Napoléon, ni Mitterrand, etc. n’ont jamais été accusés de népotisme, il est quelque peu abusif d’en taxer Sarkozy. Pourquoi serait-il le premier ou le seul à qui le reproche est fait ? Parce qu’il est fils d’immigrés et que, dans la Hongrie de ses ancêtres, le népotisme n’avait pas cours ?

 

 

14 octobre 2009

Pédophile, pédophilie

 

Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré consacre une entrée à pédotribe (« dans les gymnases de l’antiquité, celui qui connaissait bien les manœuvres propres à chaque exercice, de manière à pouvoir enseigner comment il fallait l’exécuter, sans savoir cependant quel effet il produisait sur la santé de celui qui s’exerçait ») et à pédotrophie (« partie de l’hygiène qui a pour objet le régime alimentaire des enfants »), mais l’adjectif et nom pédophile et le nom pédophilie n’y figurent pas, ni comme mots vedette, ni dans le corps des articles. La cause en est simple. Pédophile est attesté sous sa forme latine en 1886 dans la Psychopathia sexualis du psychiatre autrichien Krafft-Ebing ; et le nom pédophilie, qui en est dérivé, n’est attesté qu’au tout début des années 1970.

Ce sont donc deux mots modernes. Ils ne sont ni dans la septième (1879), ni dans la huitième (1932-35) éditions du Dictionnaire de l’Académie française. Les rédacteurs du Trésor de la langue française ne les ignorent pas, mais ils les enregistrent dans l’entrée pédo -, élément formant. Aucun article n’y est consacré. Un pédophile est une « personne éprouvant une attirance sexuelle pour les enfants ». En 1970, le mot, du moins tel qu’il est défini dans le Trésor de la langue française (1971-94), dictionnaire très bien pensant (comprendre : dans la juste et bonne ligne idéologique, dont il dévie rarement), n’a rien de répréhensible. On dirait, dans la novlangue des consciencieux du social, qu’il n’est pas stigmatisant ou qu’il n’est pas criminalisé. Il en va de même de la définition de pédophilie (entrée pédo - du Trésor de la langue française : « attirance sexuelle pour les enfants »), laquelle ne comporte rien de vraiment négatif : une attirance n’est pas un passage à l’acte, encore moins une violence, ni un viol. L’exemple qui illustre la définition de pédophile (le ou la pédophile n'est en principe troublé(e) que par des sujets non encore pubères ; ainsi, quelques femmes prennent feu pour des petits garçons) confirme l’espèce de bienveillance avec laquelle la pédophilie était envisagée dans les années qui ont suivi les événements de mai 1968, marqués par la « contre-culture », la « subversion de tout », « l’éducation alternative » - dont Cohn-Bendit, alors animateur dans un jardin d’enfants, offre de beaux exemples dans le livre qu’il a publié en 1975 , Le Grand Bazar. Cohn-Bendit était pédophile, et même pédophile militant, mais dans le sens gentillet et baba-cool que ce mot avait alors et qu’il n’a plus aujourd’hui. Il a donc tort de s’indigner qu’on ait pu l’accuser de pédophilie ; il devrait plutôt prodiguer son ire à la langue et aux évolutions du sens.

En effet, c’en est fini du grand bazar. L’envie du pénis, comme disait Freud, s’est transformée en envie du pénal, comme disait Muray. L’attestent les deux articles que consacrent à pédophile et à pédophilie les académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication). L’attirance sexuelle de 1970 est devenue un crime. Pédophile « se dit d’une personne adulte qui cherche la satisfaction de ses désirs sexuels auprès d’enfants, en usant généralement de violence ou en ayant recours à la prostitution ». Quand on lit l’exemple « les pédophiles encourent des sanctions pénales », on comprend que Cohn-Bendit s’émeuve de ce qu’il a pu faire il y a près de quarante ans. Mieux encore, quand pédophile est adjectif, il est porteur d’un sens plus criminel encore : « relatif à l’exploitation sexuelle des enfants » (exemples : réseau pédophile ; les sites pédophiles de l’internet). Il en va de même de pédophilie. Certes, c’est toujours « une attirance sexuelle ressentie par un adulte pour des enfants », mais c’est aussi la « perversion du pédophile » et par extension « l’ensemble de pratiques visant ou incitant à l’exploitation sexuelle des enfants ».

Les deux mots sont formés avec des éléments grecs : paidos, « enfant », et philia, « amitié ». Au tout début des années 1970, les pédophiles se tenaient pour les amis des enfants ; ils ne leur voulaient que du bien. En trois décennies, l’amitié s’est muée en inimitié. Pour les parents, ils sont les ennemis des enfants, qu’il faut éloigner des écoles, des centres aérés et des colonies de vacances et même des familles et qui, quand ils sont pris ou dénoncés, risquent de passer plusieurs années en prison. Il est rare que la langue témoigne aussi clairement d’un changement aussi radical, presque à 180°, et qui est intervenu en aussi peu de temps (à peine trente ans) dans l’évolution des mœurs, des mentalités, des sociétés. L’envie du pénal remue les boues nauséabondes de l’âme humaine. En soi, elle n’est pas reluisante. Mais, d’un autre point de vue, qu’elle se retourne contre les soixante-huitards, qui, cachés sous le grand manteau libertaire, sont les pires inquisiteurs qui aient jamais été, est une sorte de justice immanente. La fable de l’arroseur arrosé ou du voleur volé réjouit toujours les sceptiques.

 

 

 

 

 

 

12 octobre 2009

Crise

 

 

 

Emprunté du latin crisis, lui-même emprunté du grec (krisis), désignant la phase grave d’une maladie, le nom crise est attesté à la toute fin du XVe siècle, comme terme de médecine ayant le même sens que ses étymons latin et grec. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) le juge souvent positif : « parmi les médecins, on le prend pour un changement soudain qui arrive dans les maladies, et même on le prend d’ordinaire en bonne part, et alors on peut dire que la crise n’est qu’un prompt et salutaire effort de la nature contre la maladie, suivi de quelque évacuation favorable ». Au XVIIe siècle et dans tout le siècle suivant, en médecine, le mot n’a pas toujours le sens défavorable ou fatal qui y est donné en français moderne. Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), c’est le « jugement qu’un médecin fait d’une maladie par quelque symptome qui arrive au plus fort du mal, quand la nature tâche à se dégager de ses mauvaises humeurs » et l’exemple suivant atteste clairement les effets opposés, bons ou mauvais, de toute crise : « la crise est un soudain changement de la maladie, qui se tourne à la santé ou à la mort ». Cette ambivalence se retrouve dans les définitions du Dictionnaire de l’Académie française : « effort que fait la nature dans les maladies, qui est d’ordinaire marqué par une sueur ou par quelque autre symptome, et qui donne à juger de l'événement d’une maladie » (1694, 1718, 1740, 1762 : bonne crise ; mauvaise crise ; crise imparfaite) et « effort de la nature dans les maladies, qui produit un changement subit et marqué en bien ou en mal » (1798, 1832-35, 1879, 1932-35). On comprend dès lors que Bordeu, célèbre docteur de la faculté de médecine de Montpellier, ait consacré dans L'Encyclopédie (1751-64, d'Alembert et Diderot éd.) de très longs développements (plus de 20 pages format A4) à la crise en médecine, aux divers symptômes par lesquels elle se manifeste, aux effets bénéfiques ou maléfiques qu’elle peut avoir sur les malades et surtout aux diverses interprétations qui en sont faites depuis Hippocrate et Galien. Dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), l’ambivalence est surtout exprimée dans les exemples : « changement qui survient dans le cours d’une maladie et s’annonce par quelques phénomènes particuliers, comme une excrétion abondante, une hémorrhagie considérable, des sueurs, un dépôt dans les urines, etc. » (« crise heureuse ; crise funeste ; une opinion astrologique et fausse a attribué une influence à la lune sur les crises »). Pour les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), la crise, en médecine, continue à avoir des effets contradictoires : « ensemble des phénomènes pathologiques se manifestant de façon brusque et intense, mais pendant une période limitée, et laissant prévoir un changement généralement décisif, en bien ou en mal, dans l’évolution d'une maladie », alors que, dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), le sens de « moment, dans l’évolution d’une maladie, où se produit un changement subit, généralement décisif » (crise favorable, salutaire, jour de crise) est tenu pour « vieilli », le sens en usage en médecine étant défini comme un « accident qui atteint une personne en bonne santé apparente » ou « une aggravation brusque d’un état chronique », dont les effets, quels qu’ils soient, sont ou la mort du patient ou une paralysie générale ou le coma ou une lente agonie. Même en économie, dans la langue moderne, la crise peut être ou un cataclysme ou un bienfait. Les économistes modernes, qui emploient souvent le mot crise dans un sens favorable, n’ont aucun mérite à aller à contre-courant : les médecins leur ont montré la voie. Pour l’opinion, la crise économique serait une malédiction ; pour de nombreux économistes, elle serait une bénédiction, puisqu’elle fait disparaître les entreprises mal gérées ou les services inutiles, tout en élargissant le champ d’action des entreprises viables et bien gérées.

 

C’est à la fin du XVIIe siècle seulement, dans le Dictionnaire universel de Furetière (1690), que crise est employé par métaphore hors de la médecine et pour désigner des « choses morales ». La définition (« crise se dit figurément en choses morales ») est illustrée de ces exemples : « cette intrigue est dans sa crise, nous en verrons bientôt le dénouement ; le procés est dans sa crise, on est après à le juger ». Les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1740, 1762) se contentent de gloser l’emploi figuré une affaire est dans sa crise par « elle est sur le point d’être decidée de manière ou d’autre », sans se prononcer sur la décision, bénéfique ou non. C’est à compter de la cinquième édition de ce dictionnaire, l’édition « révolutionnaire » de 1798, que crise, au figuré, prend un sens négatif : « (le mot) se prend figurément pour le moment périlleux ou décisif d’une affaire » (exemples de 1832-35 : voilà le moment de la crise ; nous approchons de la crise ; une crise se prépare ; les affaires sont dans un état de crise), ainsi que chez Littré (1863-77 : « moment périlleux et décisif »), qui est le premier lexicographe à illustrer ce sens d’un exemple emprunté à la politique : « une crise politique très dangereuse » (« crise ministérielle, moment où un ministère est dissous sans être encore remplacé ») et qui est aussi le premier à noter que le mot s’étend à d’innombrables réalités, dont les réalités économiques : « trouble dans la production ; crise industrielle, commerciale, dérangement, perturbation des opérations industrielles, des transactions commerciales, qui en suspend le cours ; crise financière, embarras considérable dans les finances publiques ou dans les affaires ; crise monétaire, embarras qui provient de la rareté de la monnaie », emplois illustrés de ces exemples : « les crises amènent tantôt le renchérissement des produits, tantôt l’avilissement des prix ; la crise des vins ; la crise des subsistances ».

La modernité commence dans le Littré, où apparaît la crise économique et où le mot, quand il s’applique hors de la médecine, n’a d’effets que catastrophiques. Ces emplois sont exposés par les académiciens à compter de 1879, qui ajoutent en 1932-35 ces emplois figurés (des emplois figurés d’un premier emploi figuré, du figuré au deuxième degré en somme) : « figuré, crise de doute, de désespoir ».

 

Ce qu’apprend l’histoire de ce mot, c’est l’extension continue de crise, surtout dans la langue moderne, à des réalités sans cesse nouvelles, au point que les académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication, depuis 1994), mettent en garde leurs lecteurs éventuels contre les emplois étendus et abusifs de crise : « Le mot crise est souvent employé abusivement. Il devrait être réservé à des phénomènes précis et à des évènements limités dans le temps ». La mise en garde a beau être imprimée en caractères gras, il semble qu’elle soit lettre morte. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, en 1694, le nom crise a deux acceptions : médicale et figurée ; trois siècles plus tard, dans la neuvième édition, il en a sept ; il en aurait sans doute davantage si les académiciens étaient animés de la même volonté d’exhaustivité que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) qui relèvent les emplois en médecine, dans la dramaturgie théâtrale, dans la langue courante (crise de nerfs, de larmes, de foie, de colère, etc.), dans la langue familière (« piquer une/sa crise »), dans le vocabulaire de la psychologie et surtout dans celui de la psychologie de l’enfant, chez les sociologues et autres consciencieux du social, journaleux ou autres (crise morale, des mœurs, de la civilisation, des sociétés modernes, crise universitaire), en économie et dans le vocabulaire des financiers (« dans un cycle économique, dysfonctionnement, souvent caractérisé par la surproduction ou la dépression, le chômage et, en économie capitaliste, un effondrement des cours boursiers »), la crise pouvant être agricole, commerciale, économique, financière, de mévente, de surproduction, et dans ses sens affaiblis (« simple difficulté »), du papier, du tourisme, des autoroutes, du logement, ou dans le domaine politique, diplomatique, gouvernementale, intérieure, internationale, russo-polonaise, des monarchies européennes, de régime. Il y a même une psychose de crise. Le nom s’étend même à la culture et aux activités intellectuelles : « crise de la physique, de la poésie, des fondements des mathématiques, du roman, du théâtre »… Il n’est rien dans le Modernistan qui ne soit pas, un jour ou l’autre, en crise, comme si l’essence du monde moderne se cristallisait dans la crise ou comme si les modernes prenaient plaisir à se faire peur ou à faire peur à leurs compatriotes les plus démunis ou à jouer aux Saint-Georges luttant contre le dragon (la crise, en un moment) en agitant à tout moment le spectre de la crise.

 

 

16 septembre 2009

Vision

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), ce nom a quatre acceptions, qui, quand elles sont exprimées verbalement, sont à peu près toutes de la même longueur, à savoir une phrase ou un fragment de phrase. Ce sont : « terme de physique, action de voir » ; « on appelle en théologie vision béatifique, vision intuitive celle par laquelle les bienheureux voient Dieu » ; « il signifie aussi les choses que Dieu, ou quelque intelligence, par la permission de Dieu, fait voir en esprit ou par les yeux du corps (les visions des prophètes) » ; « il signifie figurément une idée folle, extravagante ». Deux de ces quatre sens sont religieux ou en rapport avec la religion et le premier emploi, celui de la physique, est illustré de cet exemple, difficile à comprendre des modernes que nous sommes, puisqu’il réduit la vision à un sujet de dispute scolastique entre philosophes  : Les philosophes disputent de quelle manière et en quelle partie de l’œil se fait la vision. Voilà au moins deux siècles que les philosophes ne se prononcent plus sur des sujets pareils, de physique, médecine ou physiologie, ayant abandonné ce champ du savoir aux savants et aux médecins ou, pour dire les choses avec exactitude, les savants et les médecins les ayant chassés de ce champ-là. Ce sont des faits de cet ordre qui révèlent, par les traces laissées dans la langue, les changements qui ont affecté la France.

Pour en revenir à vision, il suffit de comparer l’article qui y est consacré en 1762 dans le Dictionnaire de l’Académie à celui, postérieur d’un peu plus de deux siècles, du Trésor de la langue française (1971-94), pour prendre conscience de l’ampleur de ces changements. L’article du TLF s’étend sur quatre colonnes ; il est sept à huit fois plus long que celui des académiciens. En 1762, le rapport entre la religion et la physique était à peu près équilibré, et même légèrement à l’avantage pour la religion. En 1971, il en va tout autrement. Le sens physique s’est étendu, poussant les emplois religieux dans les marges, comme s’ils étaient devenus accessoires et insignifiants – traces affaiblies ou à demi effacées d’un passé révolu. Vision est un terme de physiologie et de médecine. C’est, non pas seulement « l’action de voir » comme en 1762, mais la « perception par l’œil de la lumière, des couleurs, des formes » et « l’ensemble des mécanismes physiologiques par lesquels les radiations lumineuses reçues par l’œil déterminent des impressions sensorielles de nature variée » (vision binoculaire, monoculaire, nocturne, diurne ou photopique, éloignée, proche, rapprochée, stéréoscopique, achromatique (ou achromatopsie), dichromatique (ou dichromatisme), dyschromatopsique, chromatique, colorée). C’est aussi « l’action de voir », « ce qui s’offre à la vue », en parapsychologie (vision à distance et, par métonymie, l’objet non présent qui s’offre à la vue) ; c’est aussi au figuré, « le fait de percevoir, de se représenter en esprit une réalité concrète ou abstraite » et par métonymie, « ce qui s’offre ainsi à l’esprit » (image, représentation mentale d’une réalité ; représentation mentale imaginaire, souvent pathologique) ; c’est encore, par extension, la « manière de voir, d’appréhender par l’œil ou par l’esprit, une réalité concrète ou abstraite » (dans les arts, en peinture. Le sens religieux est classé comme un sens « spécial », propre à la philosophie de Malebranche (vision en Dieu, « doctrine d’après laquelle l’homme ne connaît pas directement les choses créées ni les lois qui les régissent, mais seulement l’idée de ces choses ou de ces lois, qui est en Dieu, à qui seul il est immédiatement uni ») ou propre à la théologie : « fait de voir Dieu » (vision mystique, vision béatifique ou intuitive) et « représentation d’ordre surnaturel apparaissant aux yeux ou à l’esprit » (vision des prophètes, de l’apocalypse, céleste).

En réalité, l’affaiblissement des sens religieux s’est fait dans la seconde moitié du XXe siècle. Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935, l’équilibre entre la science et la religion a été maintenu, les définitions de 1762 étant répétées presque telles quelles en 1935. Même Littré, qui était positiviste, sceptique et anticlérical, continue à donner dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) une place de choix aux sens religieux : « Terme de physiologie, fonction sensoriale par laquelle les yeux mettent l’homme et les animaux en rapport avec le monde extérieur, par l’intermédiaire de la lumière » ; « vision en Dieu se dit de la théorie idéaliste de Malebranche, pour expliquer la perception des corps par l’esprit, vu que la perception, suivant lui, ne peut s’appliquer directement aux choses créées, et qu’il faut que Dieu en soit l’intermédiaire » ; « terme de théologie ; vision béatifique, dite aussi vision intuitive et faciale : vue de Dieu face à face par les justes aussitôt après la mort » ; « chose surnaturelle que Dieu fait voir en esprit ou par les yeux du corps » ; « chose naturelle que l’on voit en esprit » ; « figuré, action de viser à, de se représenter en imagination » ; « figuré, idée folle, extravagante ».

Or, ces sens religieux, qui ont été jetés dans les poubelles de l’histoire, sont anciens et, historiquement pour ce qui est de vision, ils sont les premiers. Emprunté du latin visio, vision est attesté au début du XIIe siècle dans le sens religieux de « perception d’une réalité surnaturelle » (in Psautier d’Oxford), alors que le sens profane « action de voir » apparaît un siècle et demi plus tard, à la fin du XIIIe siècle. Dans la vision, la primauté était donnée il y a quatre siècles ou plus à la théologie ; l’important était ce que l’on pouvait voir ou ce que l’on voyait et qui n’avait pas de substance ; aujourd’hui, le point de vue qui prédomine et qui a quasiment éliminé tous les autres est celui de la physiologie, c’est-à-dire celui du mécanisme de la perception, et aussi le sens figuré en politique. C’est moins le changement de sens qui importe que le bouleversement de la perception des réalités, le premier étant le simple effet du second.    

 

 

05 septembre 2009

Propension

 

 

 

En latin, propensio (dérivé de propendere, « être penché en avant », « être favorable à ») désigne un penchant. C’est dans ce sens que propension, qui en est emprunté, est attesté en 1528, chez le cardinal du Bellay, oncle du poète et qu’il est employé par des écrivains du XVIe siècle ; Montaigne : « il n’est passetemps si léger, ou je n’apporte du dedans et d’une propension naturelle et sans étude, une extrême contradiction à tromper » ; Pasquier : « L’homme... bien souvent semble être enclin à quelques propensions naturelles » ; Amyot : « Combien qu’ils remuassent et essayassent toutes choses, l’instinct ou l’appétition ne leur obéissait point pour faire un consentement, ni ne recevait point le sentiment pour origine et principe de la propension ».

 

Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière ajoute à ce sens premier (« notre nature corrompue a toujours quelque propension au mal » ; « on a plus de propension à croire ce que disent les amis que ce que disent les autres »), qu’il juge sans doute « figuré », alors que, pour dire les choses exactement, c’est le verbe latin dont il dérive qui a un sens propre (« être penché en avant ») et un sens figuré (« être favorable à »), un premier sens, qu’il tient sans doute pour propre, alors qu’il s’agit de l’emploi de propension, au sens de « tendance » et comme esquisse de « gravitation », dans les sciences physiques de l’époque classique : « inclination d’un chose, les corps pesants ont une propension naturelle à tendre en bas ». A peu près à la même date, en 1694, ce sens n’est pas relevé dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, les académiciens se contentant de définir propension comme au XVIe siècle : « inclination, disposition de l’âme à quelque chose » (Il a une grande propension à l'étude ; propension naturelle), ajoutant « il est vieux », remarque étonnante, qui est démentie par l’histoire de la langue et qui est contredite, dans ce même article, par la seconde acception exposée : « penchant inclination de l’âme » (On le destinait à l’état ecclésiastique, mais il n’y a aucune propension). Dans les éditions suivantes (1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1878-79, 1932-35), la mention vieux disparait et les académiciens rangent les acceptions dans l’ordre que choisit Furetière : d’abord l’emploi scientifique, dans lequel propension a le sens newtonien de gravitation (« pente naturelle des corps pesants vers le centre de la terre » ; tous les corps pesants ont une propension naturelle à descendre), et qui semble être le sens propre ; ensuite le sens moral ou tenu pour figuré : « penchant, inclination de l’âme » - on le destinait à l’état ecclésiastique, mais il n’y a aucune  propension ; il a de la propension à la vertu, au vice (DAF, huitième édition, 1932-35 : « pente, tendance naturelle d’un corps vers un autre corps, vers un point » ; « il signifie surtout figurément penchant, inclination »), les académiciens précisant, en 1762 et en 1798, qu’on « se sert plus communément des mots pente et penchant »), remarque que la langue dément. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-88) reprend cet ordre, tout en distinguant explicitement le propre du figuré : « Au propre, pente naturelle : les corps pesants ont une propension à descendre ; au figuré, penchant, inclination ; propension au bien, au mal : ces troubles augmentaient la propension naturelle à la tyrannie » et aussi en reversant sur le sens propre la remarque que les académiciens faisaient sur le sens figuré : « Ce mot est peu usité au propre ; il l’est au figuré moins que penchant et inclination ». Littré aussi, en dépit de ce qu’enseigne l’histoire de la langue, distingue dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) un sens propre (« tendance naturelle d’un corps vers un autre ; tous les corps pesants ont une propension naturelle à descendre »), qui est pourtant second, d’un sens figuré, qui est premier : « Penchant, inclination ; propension au bien, au mal ».
         La greffe scientifique, pour une fois, n'a pas pris - sinon dans les seules sciences de l'homme. Le sens « propre », celui des sciences physiques, disparaît de la NLF (Nouvelle Langue Française). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), propension, au sens « tendance naturelle » et « en parlant d’une chose », est mentionné comme rare, les exemples cités ne relevant plus de la physique : « à propos d’un câble rond, une propension au tournoiement » ; « quant aux cordes, leur propension à vibrer partiellement est presque aussi manifeste » (D’Indy, 1897-1900). Le mot n’est plus employé que dans des contextes moraux ou psychologiques, ceux qui étaient les siens au XVIe siècle, mais il est désormais mâtiné de sciences humaines : « en parlant d’une personne ou par analogie d’un animal : force intérieure, innée, naturelle, qui oriente spontanément ou volontairement vers un agir, un comportement »  (synonymes : disposition, inclination, penchant, pente). Le nom peut être suivi de la préposition à (propension à la dissipation et au luxe, propension aux liqueurs fortes, propension à la libéralité ; avoir propension à (rare) ; propension innée à peigner le détail outre mesure ; propension à grossir ; propension à voir des conspirateurs et des traîtres partout ; propension à consommer ; propension à la consommation et à l’épargne), pour
(propension pour les voyages ;  propension pour ce genre d'être), vers (propension vers le compromis et l’oubli ; propension vers quelqu’un). En un siècle, propension a renoncé à ce qu’il y a d’exact ou de précis ou de vérifié dans les sciences physiques pour prospérer dans le vague, le mou, l’incertain, etc. dans ce qui est propre aux « sciences » dites « humaines ».   

 

 

04 septembre 2009

Proliférer

 

 

Voilà un verbe moderne. Il est récent, étant attesté dans la seconde moitié du XIXe siècle, ignoré de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et enregistré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française en 1932-35. Ce qui fait sa modernité, c’est son origine. C’est un mot de sciences naturelles, employé par Claude Bernard dans ses Principes de médecine expérimentale (1878). Le sens en est « se multiplier en se reproduisant » (en parlant d’un organisme vivant). Cet extrait de Rostand (1939) l’illustre clairement : « l’œuf d’oursin ne produit pas directement un petit oursin, mais une larve (...) ; à un certain moment, près de la bouche, une masse de cellules se met à proliférer, et donne naissance à l’oursin parfait, qu’on peut considérer comme un second animal bourgeonné sur le premier ». Le verbe est dérivé de l’adjectif prolifère (composé de l’élément issu du latin proles, « lignée, enfants, fruits »), terme de botanique et de biologie, synonyme de prolifique et dont le sens est « qui se multiplie rapidement » (« il se dit de certaines fleurs du centre desquelles naissent d’autres fleurs ; rose prolifère », DAF, sixième édition, 1832-35).

En 1932-35, les académiciens n’exposent du verbe proliférer que l’emploi scientifique : « Terme de physiologie, se reproduire par prolifération », alors que, dix ans auparavant, Proust, qui éprouvait une vive dilection pour la métaphore, avait employé, dans le dernier volume de la Recherche, proliférer dans le sens figuré de « foisonner, augmenter fortement en nombre » : "On voyait que M. de Charlus avait vieilli à des signes tout différents, comme l’extension extraordinaire qu’avaient prise dans sa conversation certaines expressions qui avaient proliféré et revenaient maintenant à tout moment (par exemple: l’enchaînement des circonstances)". En quelques décennies, la métaphore vive a fini par s’user et s’est lexicalisée. A force d’emplois, sclérosée, elle est devenue un des sens du verbe proliférer, défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « (le sujet (du verbe) désigne l’humanité), se multiplier, croître en nombre », comme dans cette question que se posait un économiste en 1966 au sujet de l’accroissement délirant de la population humaine : « comment nourrir et occuper ces masses d’hommes, une bonne moitié de l’humanité proliférant dans la misère ? ». Il est rare qu’une métaphore exprime avec autant de justesse un phénomène réel. Proliférer est parfaitement adéquat pour désigner la croissance sans limites des hommes. La métaphore, plus élégante que celle de la métastase, est si juste qu’elle a été étendue à d’autres réalités que les tics de langage ou les masses humaines, comme dans ces exemples : « faux passeports, faux chèques, fausses quittances ont proliféré à l’époque moderne » (1961), ou : « dès l’instant où le crime se raisonne, il prolifère comme la raison elle-même, il prend toutes les figures du syllogisme (L’Homme révolté, 1951).

01 septembre 2009

Projet

 

 

C’est la rentrée. Les enfants de deux ou trois ans rentrent au nido infantile. Les socialistes et autres groupuscules en istes font de même. Eux aussi, ils rentrent. Ce n’est pas la rentrée des classes, mais la rentrée de la lutte des classes et, comme il y a une forte concurrence entre ismes et istes, la lutte de la rentrée des classes.

La lutte de cette rentrée se fait, comme tous les ans, au projet : précisons, le projet politique ou, mieux encore, le projet de société. Tous veulent, exigent, réclament, revendiquent un projet qui soit blindé, encore plus iste ou plus isme que celui des concurrents. Il suffit de taper « projet de société » dans la fenêtre « recherche » de Google et plus de 17 millions de pages s’affichent en quelques secondes. Qui n’a pas son projet de société ? Les radicaux – comprendre les radicaux radicaux, qui sont rouges à l’intérieur et à l’extérieur, et non pas les radicaux socialistes, qui sont comme les radis, rouges à l’extérieur, blancs à l’intérieur – ont un projet révolutionnaire (tiens donc !) pour changer de société, et non pas changer la société, ce qui ferait trop Mitterrand, cru 81, mais aussi les écolos, le modem, les bobos, les fachos (évidemment). Les Palestiniens eux aussi ont leur projet de société, à l’explosif bien entendu ; même les Corses – eh oui, les Corses aussi - ne veulent pas rester à la traîne des mafias de Sicile, de Campanie, de Sardaigne, de Lucanie, du Basilicate, etc. dont le projet a une réalité depuis au moins un siècle : c’est cosa nostra.

Toutes ces belles choses rendent urgente une étude du mot projet, lequel n’a jamais eu dans l’histoire de la langue ce sens sinistre qu’il a pris depuis quelques décennies, depuis que les Français sont persuadés qu’ils peuvent faire briller le soleil à minuit : non factis sed verbis.

 

Le mot, dérivé du verbe projeter, est attesté à la fin du XVe siècle. Alors, il a un sens modeste. Les Français de cette époque n’étaient pas encore atteints du mal d’hubris. Ils ne voulaient pas sauver le monde, seulement leur pauvre âme. Un projet est alors une « idée qu’on met en avant » et un « plan pour réaliser cette idée ». Au début du XVIe siècle, il désigne aussi un « dessin qui représente (…) un bâtiment à exécuter conformément aux intentions de celui qui fait bâtir » et, un siècle plus tard, la « première ébauche d’un ouvrage, la première rédaction destinée à être amendée ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694), deux sens sont relevés : « dessein qu’on a formé de faire quelque chose » et « première pensée de quelque chose mise par écrit ». Dans les éditions suivantes (1718, 1740, 1762), les académiciens répètent ces définitions, oubliant le sens du mot en architecture (« représentation d’un bâtiment à construire »), attesté dès le XVIe siècle ; Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) les fait siennes, en dépit de l’adjectif critique dont il qualifie de façon hardie son dictionnaire.

C’est en 1792, en pleine tourmente révolutionnaire, chez Robespierre, évidemment, qu’apparaît l’emploi moderne. Ce n’est pas tout à fait projet de société, ni projet politique, mais ça en a sinon les contours, du moins l’odeur âcre de sang versé. Le coupeur de têtes fait suivre le nom projet du complément de loi – la loi, en l’occurrence, étant la nouvelle Table destinée à faire advenir le monde parfait. En 1792, les projets de loi de Robespierre ont tout du projet de papier avant de devenir l’alpha et l’oméga de l’avenir radieux. Bien que projet de loi soit attesté dès 1792, les académiciens ne le relèvent pas, ni dans la cinquième édition (1798), ni dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, se contentant de répéter les deux sens établis dès 1694 : « dessein, entreprise, arrangement des moyens pour exécuter ce qu’on médite » et « première pensée, première rédaction de quelque acte, de quelque écrit », même s’ils illustrent le premier sens d’exemples qui dévoilent les dangers des projets de papier : De vains projets ; des projets inutiles, illusoires, romanesques ; ce projet n’est qu’une menace.

Au XIXe siècle, triomphe la nouvelle religion sociale, tout immanente et vaguement occultiste. Elle est toute en projets, elle n’est que projet. Il est donc dans l’ordre des choses que les acceptions de projet prolifèrent. Les académiciens en distinguent deux en 1835 ; trente ans plus tard, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en recense sept, dont projet de loi, mais sans référence à Robespierre (au milieu du XIXe siècle, le coupeur de têtes faisait tache) : « ce que l’on a l’intention de faire dans un avenir plus ou moins éloigné » ; « action de projeter » ; « dans le langage de la conversation, manière dont on se propose d’employer une journée » ; « projet sur, projet d’obtenir le cœur, la main d’une femme » ; « la première pensée, la première rédaction de quelque acte, de quelque écrit », (« projet d’acte, la rédaction préparatoire d’un acte sur papier libre, non timbré », « on dit de même projet de loi ») ; « ébauche du plan d’un édifice à construire, avec ses coupes et ses élévations » (« il se dit, dans le même sens, des études qu’on fait pour la construction d’un chemin de fer, d’un canal ») ; « il s’est dit pour sujet, manière, objet ». Les académiciens, en 1932-35, réduisent les sept sens de Littré à cinq et ils restreignent (par prudence ou parce que l’histoire les a échaudés ?) l’emploi de projet de loi (et de résolution) à la langue technique du seul Parlement : « Projet de loi, texte législatif soumis à l’examen du Parlement par le gouvernement, par opposition à proposition de loi, texte législatif présenté au Parlement par un ou plusieurs de ses membres » et « Projet de résolution, projet dont une assemblée est saisie par l’un de ses membres pour prendre une décision sur un sujet déterminé ».

Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) sont de vrais modernes qui distinguent encore plus d’acceptions que Littré. Ils ne relèvent pourtant pas l’emploi moderne de projet. Ils citent les syntagmes projet de lettre, de livre, de vacances, de mariage, de travail, de voyage, mais pas projet de société, ni de projet politique. Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir entendu ou lu ces trois mots, dans lesquels se condensaient alors, dans les années 1960-70, les utopies modernes. En revanche, ils notent que projet est aussi un mot de philosophe, mais pas de n’importe quels philosophes, non, des philosophes de l’existence. « Pour les existentialistes, c’est ce vers quoi l’homme tend et qui constitue son être véritable ». Former des projets est dans la nature de l’homme, comme l’exprime lumineusement Sartre, en 1943 dans L’Etre et le Néant (tiens : il obtenait du papier et une autorisation des Allemands pour publier ses livres) : « l’homme est fondamentalement désir d’être et l’existence de ce désir ne doit pas être établie par une induction empirique ; elle ressort d’une description a priori de l’être du pour-soi, puisque le désir est manque et que le pour-soi est l’être qui est à soi-même son propre manque d’être. Le projet originel qui s’exprime dans chacune de nos tendances empiriquement observables est donc le projet d’être ». On comprend à lire ces somnifères qu’Abetz les ait autorisés (dormez, dormez, braves gens). De fait, l’obsession du projet de société chez les istes et les ismes ne peut plus être source d’étonnements : « le désir est manque et le pour-soi est l’être qui est à soi-même son propre manque d’être ». On est bien heureux que tout cela soit écrit noir sur blanc.

 

 

12 août 2009

Epoque



 

 

Voilà un mot savant, attesté en 1637 et emprunté d’un mot grec ayant pour sens « arrêt » et « période de temps ».

Le premier sens « point fixe qui sert de départ à une chronologie » est tenu pour vieilli (« point fixe du temps; en particulier, point fixe du temps historique marqué par un événement important et servant de point de départ à une période déterminée ») par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et pour classique dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Il apparaît dans le Discours sur Histoire universelle (1681) de Bossuet (« cette époque de la ruine de Troie, arrivée environ l’an 308 après la sortie d’Égypte et 1164 ans après le déluge, est considérable.... ») et longtemps, jusqu’en 1832-35 (DAF, sixième édition), il a été le seul sens qu’aient relevé les lexicographes anciens, aussi bien Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « terme de chronologie, c’est un temps certain et fixe, d’où on commence à compter les années »), Thomas Corneille (Dictionnaire des Arts et des Sciences, 1694 : « terme fixe et certain d’où l’on commence à compter les années »), les académiciens (DAF, 1694, 1718, 1740 : « certain temps remarquable dont on se sert dans la chronologie, pour commencer à compter les années, et qui est ordinairement fondé sur quelque événement singulier » ; 1762, 1798 : « point fixe dans l’histoire, dont on se sert dans la chronologie ou dont on peut se servir pour commencer à compter les années et qui ordinairement est marqué par quelque événement considérable »), les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-64 : « Histoire, on appelle ainsi certains événements remarquables dont le temps est exactement ou à peu près connu dans la chronologie ancienne et moderne, et qui servent comme de points fixes pour y rapporter les autres événements »), Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « point fixe dans l’Histoire ; l’Epoque du Déluge ; la naissance de Jésus-Christ est l’époque d’où nous commençons à compter les années ; on dit, en style familier et critique, brouiller les époques : confondre les dates »). Furetière, Corneille, les encyclopédistes citent d’innombrables exemples de comput (car c’est de cela qu’il s’agit), qui illustrent ce sens, qui peut paraître singulier aux modernes que nous sommes ; les encyclopédistes, qui sont relativistes et désireux de montrer qu’il existe autant de façons de mesurer le temps et de compter les années qu’il y a de civilisations ou de « cultures », en font un inventaire presque exhaustif. Furetière se contente d’en citer quelques-unes : « L’époque des Chrétiens est la naissance de Jésus-Christ ; celle des Turcs est l’hégire ou la fuite de Mahomet ; celle des Romains la fondation de la ville ; celle des Grecs les olympiades ; celle des anciens Persans de Nabonassari ».

De tous les auteurs de dictionnaires consultés, les encyclopédistes sont aussi les seuls qui rappellent que les philosophes sceptiques de l’Antiquité donnaient à époque le sens singulier de « suspension de jugement » : « c’est l’état de l’esprit par lequel nous n’établissons rien, n’affirmant et ne niant quoi que ce soit. Les philosophes sceptiques ayant pour principe, que toute raison peut être contredite par une raison opposée et d’un poids égal, ils ne sortaient jamais des bornes de l’époque et ne recevaient aucun dogme ». Suit dans l’article un exposé détaillé de la méthode sceptique et des dix principes sur lesquels elle est fondée.

 

Le sens moderne, attesté chez Bossuet (« Il faut avoir certains temps marqués par quelque grand événement auquel on rapporte tout le reste ; c’est ce qui s’appelle époque, d’un mot grec qui signifie « s’arrêter », parce qu’on s’arrête pour considérer comme d’un lieu de repos tout ce qui est arrivé devant ou après » ; « il faut premièrement que je parcoure avec vous les époques que je vous propose, et que, vous marquant en peu de mots les principaux événements qui doivent être attachés à chacune d’elles, j’accoutume votre esprit à mettre ces événements à leur place, sans y regarder autre chose que l’ordre des temps »), n’est relevé dans les dictionnaires qu’à compter de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : « Il se dit aussi de toute partie du temps considérée par rapport à ce qui s’y passe, à ce qu’on y fait » (exemples : « l’époque de son avènement au trône, de son mariage ; depuis cette époque malheureuse ; j’étais à cette époque très-loin de Paris ; nous sommes à l’époque de l’année où tout semble renaître ; voici l’époque du renouvellement des baux ; je serai en Italie au mois d’octobre, tâchez d’y venir à la même époque ; à toutes les époques de la vie »). Les annalistes de l’Antiquité et des siècles classiques s’attachaient à établir des chronologies et, pour cela, ils devaient disposer de dates établies et sûres qui leur servaient d’époques ; ils faisaient de l’histoire modeste. Tout change au XIXe siècle. L’Histoire devient la Science des Sciences ; elle explique, elle rend compte de tout le passé, elle met en ordre les événements anciens ; elle les range dans un temps découpé et redécoupé ; elle trace la direction que prennent ou doivent prendre ces événements ; elle met des sens uniques et interdits partout ; elle règle la circulation du passé parmi les modernes. Que Bossuet ait été le premier à employer époque dans ce nouveau sens exprime éloquemment ce qu’est l’histoire selon les modernes. Bossuet est l’inventeur de l’histoire téléologique, c’est-à-dire de l’histoire à laquelle sont fixés des objectifs et qui a pour but d’instruire les hommes des fins dernières et ultimes. De fait, époque prend au XIXe siècle, siècle de l’Histoire, dont nous ne sommes pas sortis, ce sens nouveau, que décrivent assez bien Barré dès 1842 dans le Complément au Dictionnaire de l’Académie française (« époque se dit aussi d’un certain nombre d’événements remarquables que l’on choisit dans l’histoire d'un peuple, ou dans l'histoire universelle, pour y établir des divisions ; et de chaque espace de temps qui s’écoule entre deux de ces événements ») et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « époque se dit aussi d’événements remarquables choisis dans l’histoire pour y établir des divisions, et de chaque espace de temps qui s’écoule entre deux de ces événements »).

La modernité, aussi avide, sinon plus, que Bossuet à mettre de la téléologie partout, fait à époque un triomphe qui se lit à livre ouvert dans les innombrables sens que relèvent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication). Le mot est en usage en astronomie (sens exposé dans L’Encyclopédie : « instant choisi où une planète occupe une position déterminée sur son orbite, servant à des calculs ultérieurs »), en comptabilité (l’époque de l’échéance) ; « espace de temps » (sic), c’est une « période historique marquée par certains faits, certains caractères propres » (époque contemporaine ; grande époque ; la merveilleuse époque de saint Louis ; l’époque des diligences ; époque romaine ; basse, haute époque ; époques successives ; époque de décadence, de transition ; l’époque des croisades ; les époques de l'histoire ; la Belle Époque ; époque classique, romantique ; époques littéraires ; époque romane) ; c’est aussi « une division quelconque des temps géologiques ; plus particulièrement une subdivision de la période géologique correspondant à un sous-système ou groupe » (époque tertiaire ; les époques glaciaires du Quaternaire) ;  c’est encore « toute partie plus ou moins longue du temps, de la vie courante » (l’époque de la puberté, des vacances ; à cette époque de l'année). Le mot a un tel succès qu’il est employé dans des expressions mélioratives comme être de son époque (le comble du bon conformisme : « avoir les idées, refléter les caractéristiques de l'époque à laquelle on appartient ») et qu’il forme même des locutions prépositionnelles ou adverbiales ou conjonctives qui servent de repères temporels : à l'époque de ; à l'époque où ; à l'époque ; c’était l’époque de, où… ; ce fut à, vers cette époque que...

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, la définition d’époque tenait en une courte phrase ; dans la neuvième édition du même dictionnaire, elle est divisée en sept sens (« moment historique marqué par un évènement considérable » ; « période historique considérée sous le rapport des évènements qui s’y déroulent, des caractères qui lui sont propres » ; « moment déterminé de la vie d’une personne, d’une collectivité » ; « arts décoratifs, période caractérisée par un style qui lui est propre » ; « géologie, division d’une période géologique » ; « astronomie, instant origine à partir duquel sont comptés les temps, servant à définir, par exemple, la position sur son orbite d’un astre du système solaire » ; « cinéma, un film d’époque, qui retrace ou évoque avec un grand souci d’exactitude la vie d’une époque déterminée »), lesquels produisent chacun trois ou quatre emplois. Epoque est de notre époque. Il est rare qu’un mot savant condense aussi clairement l’hypostase de l’Histoire.

 

 

10 août 2009

Attraction

 


De la première (1694) à la cinquième (1798) édition du Dictionnaire de l’Académie française, la définition est expédiée en une courte demi-phrase, « action de ce qui attire », et illustrée par ces trois exemples, dont les deux derniers n’éclairent en rien le sens : « l’attraction du fer par l’aimant ; quelle est la cause de cette attraction ? Cet onguent a fait une grande attraction ». En revanche, dans la neuvième édition, en cours de publication, de ce même dictionnaire, trois sens et douze emplois sont distingués ; et, dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’article attraction occupe cinq colonnes de grand format. Ce qui caractérise ce mot, c’est la prolifération des sens à partir de deux domaines : la science ou les sciences exactes (à compter du XVIIIe siècle : plusieurs pages sont consacrées dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot à tous les types et formes d’attraction) et la mode (à partir du XIXe siècle), deux domaines dont la langue d’expression favorite est l’anglais.

Le mot est donc moderne, bien qu’il soit emprunté au latin attractio, au sens de « contraction ». C’est sans doute pour cette raison que le mot attraction, attesté au XIIIe siècle, a le sens « d’action de tirer à soi » (« Et des choses qui sont convenables au foie si sont douces choses, mais qu’on n’en prenne pas trop, parce qu’elles étouffent légèrement les voies par la grande attraction que le foie en fait ») et qu’Olivier de Serres (agronome du XVIe siècle) l’emploie au sens « d’action de tirer le lait » (de traire) : « la vache ne se veut qu’avec grande difficulté laisser traire sans le veau, mais lui lâche toujours libéralement le lait, duquel ayant fait la première attraction,  le demeurant est réservé pour les beurres et fourmages ». Les académiciens (de 1694 à 1798, même s’ils citent dans les exemples « l’attraction neutonnienne » - sic) relèvent ce seul sens : « action de ce qui attire » ; de même Furetière (Dictionnaire universel, 1690), qui était pourtant soucieux de restituer la langue des savants de son temps : « action de ce qui attire » (exemple : « il y a des pompes qui font leur effet par attraction, et d’autres par compression »).

C’est à la fin du XVIIe siècle (en 1688, dans un compte rendu des premiers travaux de Newton) qu’est attesté, pour la première fois, le sens propre à la physique : « tendance des corps matériels à s’attirer mutuellement », lequel était en germe dans l’utilisation qui était faite du mot attractio dans les universités de la fin du Moyen Age : « attraction ou force attractive, dans l’ancienne physique, signifie une force naturelle qu’on suppose inhérente à certains corps, et en vertu de laquelle ils agissent sur d’autres corps éloignés, et les tirent à eux », in L’Encyclopédie). C’est de là que vient l’emploi d’attraction en grammaire, attesté en 1842 dans le Complément au Dictionnaire de l’Académie française de Barré : « (philologie) construction particulière à la plupart des langues à inflexions, par laquelle l’attribut est attiré au même cas que le sujet, ou le relatif au même cas que l’antécédent, dans certaines phrases qui s’éloignent des règles générales », et que relève Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terme de grammaire ; changement d’une lettre par l’effet de sa voisine ; par exemple, ce mot attraction est pris du latin attractio, formé de ad et tractio ; le d de ad a été changé en t à cause du t suivant ; dans la grammaire grecque, figure de syntaxe, par laquelle le relatif est mis au même cas que son antécédent ou mieux est attiré au cas de son antécédent, bien que le rôle qu’il a dans la phrase lui impose un cas différent ». Tous ces exemples sont assez obscurs. Il faut attendre la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française pour lire un exemple clair et convaincant : « attraction modale, remplacement d’un indicatif par un subjonctif dans une subordonnée dépendant d’une autre subordonnée au subjonctif ; dans la phrase : « Quelle que soit l’action qu'il commette, il sera pardonné », le verbe commettre est au subjonctif par attraction modale ».  

Le très long et très détaillé article attraction de L’Encyclopédie (1751-65), dans lequel sont examinées pro et contra toutes les thèses et toutes les expériences relatives à l’attraction, atteste, s’il en était besoin, le séisme qu’ont provoqué dans la pensée européenne les découvertes de Newton. Il n’est pas possible ici, faute de place ou de temps, de résumer les longues pages, serrées et argumentées, de cet article. Citons : « attraction ou puissance attractive se dit plus particulièrement, dans la philosophie newtonienne, d’une puissance ou principe, en vertu duquel toutes les parties, soit d’un même corps, soit de corps différents, tendent les unes vers les autres ; ou, pour parler plus exactement, l’attraction est l’effet d’une puissance, par laquelle chaque particule de matière tend vers une autre particule... Les lois et les phénomènes de l’attraction sont un des points principaux de la philosophie newtonienne… Quoique ce grand philosophe se serve du mot attraction, comme les philosophes de l’école, cependant, selon la plupart de ses disciples, il y attache une idée bien différente… L’attraction dans la philosophie ancienne était, selon eux, une espèce de qualité inhérente à certains corps, et qui résultait de leurs formes particulières et spécifiques (…) L’attraction newtonienne, au contraire, est un principe indéfini, c’est-à-dire par lequel on ne veut désigner ni aucune espèce ou manière d’action particulière, ni aucune cause physique d’une pareille action, mais seulement une tendance en général, un conatus accedendi, ou effort pour s’approcher, quelle qu’en soit la cause physique ou métaphysique ; c’est-à-dire soit que la puissance qui le produit soit inhérente aux corps mêmes, soit qu’elle consiste dans l’impulsion d’un agent extérieur. Aussi Newton dit-il expressément dans ses principes qu’il se sert indifféremment des mots d’attraction, d’impulsion et de propension, et avertit le lecteur de ne pas croire que, par le mot d’attraction, il veuille désigner une manière d’action ou sa cause efficiente, et supposer qu’il y a réellement une force attractive dans des centres qui ne sont que des points mathématiques… C’est donc de l’attraction, suivant M. Newton, que proviennent la plupart des mouvements, et par conséquent des changements qui se font dans l’univers ; c’est par elle que les corps pesants descendent et que les corps légers montent ; c’est par elle que les projectiles sont dirigés dans leur course, que les vapeurs montent et que la pluie tombe ; c’est par elle que les fleuves coulent, que l’air presse, que l’océan a un flux et reflux..., etc. »

Dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, la pensée de Newton est résumée en ces mots : « l’attraction newtonienne : tendance attribuée par Newton à la matière, et en vertu de laquelle les corps sont supposés exercer une action mutuelle les uns sur les autres » (« on dit quelquefois absolument l’attraction dans le même sens »), mots à dire vrai fort prudents (« tendance attribuée par Newton », « les corps sont supposés exercer une action mutuelle »), comme si les académiciens refusaient de prendre parti dans un débat qui avait alors de vrais enjeux métaphysiques ou comme si les sciences exactes avaient commencé à se séparer des lettres ou des humanités, coupure qui n’était pas encore effective au XVIIe et au XVIIIe siècle : Descartes était tenu pour un physicien et Voltaire a traduit et commenté Newton. Même Littré, positiviste convaincu, définit prudemment l’attraction newtonienne : « en astronomie, tendance que les corps célestes paraissent (sic) avoir à s’attirer les uns les autres en raison directe des masses et inverse du carré des distances, sans qu’il existe en eux ou autour d’eux rien de sensible à quoi on puisse rapporter cette tendance » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Les dernières prudences s’évanouissent dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : « attraction universelle ou newtonienne, action mutuelle que deux corps exercent l’un sur l’autre ; l’attraction de deux corps se traduit, selon Newton, par une force dirigée de l’un vers l’autre en raison directe de leur masse et en raison inverse du carré de la distance qui les sépare ».

L’autre sens moderne, « ce qui exerce un attrait sur le public », est lui aussi, comme l’attraction newtonienne, un néologisme sémantique, emprunté de l’anglais et introduit en français par Balzac en 1835 : « avec cela trouver des combinaisons, des attractions, comme disent les Anglais, pour obtenir la faveur du public, de manière à écraser par leur supériorité, les autres journaux » (1862 : « programme savamment combiné en vue d’une great attraction » ; 1867, « spectacle, divertissement qui attire le grand public », dans la phrase suivante : « une des plus grandes attractions du parc de l’Exposition est la section ottomane »). Littré, dans le Supplément (1877) de son dictionnaire est le premier à relever ce sens : « dans le sens anglais, ce qui a de l’attrait ; ce sens a commencé à paraître vers l’époque des grandes expositions internationales et est aujourd’hui d’un usage presque courant », comme dans cet extrait de 1876 du Journal officiel : « dimanche et lundi de Pâques aura lieu l’inauguration de ces concerts qui étaient, l’on s’en souvient, une des grandes attractions du jardin l’an dernier ». Les académiciens, qui sont souvent hostiles aux néologismes sémantiques, acceptent sans examen cet emploi nouveau d’attraction : « il désigne aussi ce qui attire, notamment les spectacles, les divertissements, etc. », l’exemple cité compensant, il est vrai, par la gloire des choses françaises ce que pourrait avoir de honteux un emprunt à l’anglais : « rien ne séduit les étrangers autant que les attractions de Paris ».

L’article attraction du Trésor de la langue française (1971-94) et celui de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française offrent un condensé de modernité verbale, sociale et morale. Tout ce qui est moderne y est, sciences (« propriété que possèdent les corps matériels de s’attirer mutuellement ») ; physique (attraction universelle ou planétaire, cf. plus haut Newton ; attraction électrique ou électrostatique, « celle qui existe entre charges électriques de signe contraire » ; attraction magnétique, « qui s’observe entre aimants, entre courants électriques ou entre aimant et courant électrique ») ; chimie (attraction moléculaire, « forces qui s’exercent entre molécules et qui ont un très court rayon d’action » ; attraction capillaire, « capillarité » ; attraction élective, synonyme vieux de affinité), sens et emplois figurés (« fait d’attirer quelqu’un, force qui attire quelqu’un vers quelqu’un ou quelque chose, attirance ») ; sciences humaines et sociales, linguistique et grammaire (« vieux, attraction des lettres » ; attraction syntaxique, attraction paronymique, « processus plus connu sous le nom d’étymologie populaire ») ; musique (« tendance d’un son vers un autre, avec lequel il a de l’affinité »), sociologie (l’incontournable science sociale, qui, pour se donner un vernis savantasse, pille le vocabulaire des sciences exactes : « caractéristique d’un objet, d’une activité, d’une personne ou d’un groupe par laquelle un comportement d’approche active est déclenché chez un sujet » : sic), emplois variés couronnés par les inévitables attractions de fêtes foraines : « par métonymie (fréquent au pluriel), ce qui attire le public dans un lieu ; ce qui est un objet, une occasion de curiosité, de divertissement » et « spectacle, ensemble de divertissements, en particulier dans les foires » ; d’où les innombrables parcs d’attractions et même, par ce jeu de mots cher à Muray, le monde réel transformé en parc d’abstractions par les modernes.  Le mot est si moderne que, des choses, il se déplace aux personnes et il désigne, « familièrement », selon les rédacteurs du TLF, « une personne qui attire la curiosité publique », comme dans cet exemple du DAF (neuvième édition) : « par analogie, familièrement, il a été l’attraction de la soirée ».

08 août 2009

Médiation

Emprunté du latin mediatio, au sens de « médiation, entremise », ce nom est attesté au XIIIe siècle au sens de « division par deux » et surtout à la fin du XIVe siècle au sens religieux ou théologique « d’intermédiaire entre Dieu et l’homme ». Il est employé avec ce sens dans un mystère de 1518, Mystère du Vieux Testament : « Quant au regard de Eve, qui du forfait / Envers l’homme fut mediacion ». En 1541, Calvin, dans Institution chrétienne, l’emploie au sens « d’entremise pour concilier Dieu et l’homme » : « comme si Christ, s’étant acquitté d’une médiation temporelle, avait remis l’office éternel et à jamais perdurable sur ses serviteurs ».

L’histoire sémantique de ce mot est celle d’un rapide effacement de ces sens religieux au profit du sens profane, politique ou laïque (par exemple, en 1691, ce sens en astronomie : « moment de la culmination d’un astre ») et, à la fin du XXe siècle, dans le moment hypermoderne de ce siècle des ténèbres, au profit du sens social, le sens religieux se maintenant, mais dégradé, dans la musique liturgique : « pause faite au milieu des versets d’un psaume » (1701). Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) y donne le seul sens profane d’entremise, déplaçant vers le nom médiateur le sens religieux, lequel apparait dans l’exemple suivant : « il n’y a que Jésus-Christ qui puisse être médiateur entre Dieu et les hommes ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690), comme Richelet, ne relève que l’emploi profane et politique : « entremise de celui qui accommode les parties qui sont en guerre, en querelle », faisant allusion à la religion – plus exactement à la politique du Pape – dans l’exemple « le Pape a offert sa médiation pour pacifier l’Europe », phrase si générale qu’elle peut s’appliquer à toute période de l’’histoire de l’Europe. Les académiciens, de la première (1694) à la huitième (1932-35) de leur Dictionnaire, ne relèvent que le sens profane « d’entremise », qu’ils illustrent d’exemples politiques ou sociaux : « cet accommodement a été fait par la médiation d’un tel prince ; on s’est servi de sa médiation ; on a accepté, on a refusé sa médiation » (1694, 1762, 1798, 1832-35) ; « entremise pour mettre d’accord deux personnes, deux partis » (« cet accommodement a été fait par la médiation de tel homme d’État ; on s’est servi de sa médiation ; il a offert, on a accepté, on a refusé sa médiation ») et « médiation armée s’est dit de l’acte de médiation dans lequel la puissance qui s’entremet entre les belligérants menace de faire la guerre à celle des deux parties qui n’acceptera pas ses propositions ».

Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-65), médiation est un terme de géométrie, ainsi défini : « selon certains auteurs anciens d'arithmétique, c’est la division par 2, ou lorsqu’on prend la moitié de quelque nombre ou quantité ». Ce sens est attesté au XIIIe siècle (cf. ci-dessus), mais, selon les encyclopédistes, il « n’est plus en usage : on se sert plus communément de celui de bipartition, qui n’est pas lui-même trop usité ; et lorsqu’il s’agit de lignes, on dit bissection ». En revanche, le sens de médiateur en théologie est longuement exposé et illustré de nombreux exemples : « Dans les alliances entre les hommes où le saint nom de Dieu intervient, Dieu est le témoin et le médiateur des promesses et des engagements réciproques que les hommes prennent ensemble » ; « Lorsque Dieu voulut donner sa loi aux Hébreux, et qu’il fit alliance avec eux à Sinaï, il fallut un médiateur qui portât les paroles de Dieu aux Hébreux et les réponses des Hébreux à Dieu, et ce médiateur fut Moïse » ; « Dans la nouvelle alliance que Dieu a voulu faire avec l’Eglise chrétienne, Jésus-Christ a été le médiateur de rédemption entre Dieu et les hommes ; il a été le répondant, l’hostie, le prêtre et l’entremetteur de cette nouvelle alliance » ; « Saint Paul, dans son épître aux Hébreux, relève admirablement cette qualité de médiateur du nouveau Testament qui a été exercée par Jésus-Christ » ; « Outre ce seul et unique médiateur de rédemption, les catholiques reconnaissent pour médiateurs d’intercession entre Dieu et les hommes les prêtres et les ministres du Seigneur, qui offrent les prières publiques et les sacrifices au nom de toute l’Eglise. Ils donnent encore le même nom aux saints personnages vivants, aux prières desquels ils se recommandent, aux anges qui portent ces prières jusqu’au trône de Dieu, aux saints qui règnent dans le ciel et qui intercèdent pour les fideles qui sont sur la terre. Et cette expression ne déroge en rien à l’unique et souveraine médiation de Jésus-Christ, ainsi que nous le reprochent les protestants, qui, comme on voit, abusent à cet égard du nom de médiateur ».

Au XIXe siècle, Barré (Complément au DAF, 1842) réunit dans l’article médiation de son dictionnaire les différents sens du mot, à l’exclusion du sens théologique, tombé en désuétude : « Acte de médiation (histoire), organisation de la Suisse, arrêtée et promulguée par le premier consul Bonaparte, le 20 février 1803 » ; « en astrologie, le milieu du jour, l’heure de midi » ; « dans l’ancienne géométrie, division par deux », Barré ajoutant : « ce terme n’est plus usité » (comprendre : en géométrie). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève, comme Barré, à une différence près, les mêmes sens de médiation, à l’exception du sens théologique ou religieux : « action de celui qui est médiateur » (La Fontaine : « Elle employa sa médiation // Pour accorder une telle querelle » ; Fénelon : « Il s’était réconcilié avec vous par la médiation de la reine mère » ; Voltaire : « L’Espagne et la France venaient de remettre leur querelle à sa médiation ») ; « Acte de médiation, organisation de la Suisse promulguée par Bonaparte en 1803 » (ça a dû être une belle catastrophe pour les Suisses) ; « terme de liturgie, partage de chaque verset d’un psaume en deux parties, l’une psalmodiée ou chantée par un côté du choeur, et l’autre par le côté opposé » ; « terme d’astrologie, le milieu du jour, l’heure de midi et moment de la culmination d’un astre ».

Ce qui apparaît dans le Trésor de la langue française (1971-94), c’est le triomphe fait à médiation dans la langue moderne des (prétendues) sciences, dites sociales et humaines : en philosophie, c’est « l’action de servir d’intermédiaire entre un terme ou un être duquel on part, et un terme ou un être auquel on aboutit », comme dans cet extrait de Blondel : « il y a, en moi, disproportion entre la cause efficiente et la cause finale ; et pourtant ni l’une ni l’autre ne peuvent être en moi ce qu’elles sont déjà, sans la médiation permanente d’une pensée et d’une action parfaites » ; en psychologie, c’est le « processus par lequel une connaissance sensorielle se transforme en une donnée intellectuelle » ; dans la langue du droit, c’est « l’entremise destinée à concilier ou à faire parvenir à un accord, à un accommodement des personnes ou des parties ayant des différends » (entreprise, offre de médiation ; médiation de l’O.N.U. ; médiation diplomatique), alors que la médiation armée est une « médiation dans laquelle la puissance qui s’entremet entre les belligérants menace d’employer les armes contre la partie qui n'acceptera pas ses propositions » : en ethnologie et dans l’histoire religieuse, seul vestige du vieux sens théologique, c’est « l’entremise d’un génie protecteur ou d’un prêtre auprès des humains pour les rapprocher des divinités » ; en musique (domaine du plain-chant), c’est le « partage de chaque verset d’un psaume en deux parties, la première psalmodiée ou chantée par un choeur, la seconde par un autre » ; en astrologie, c’est le « moment de culmination d’un astre ». On lit dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française cette définition de la médiation, qui ne tient pas de la blague, mais qui est comme un vestige chu de quelque désastre ancien : « médiation se dit de ce qui institue une relation médiate entre des idées, des notions, des choses » et « spécialement (sic), mouvement dialectique par lequel l’opposition immédiate entre deux termes se conserve en se dépassant dans une unité plus haute ; ce qui sert ainsi d’intermédiaire », comme dans cet exemple : « selon Hegel, l’antithèse, négation de la thèse, constitue la médiation d’où procède la synthèse » (on ne saurait mieux décrire la médiation).

Ce qui est nouveau et a échappé aussi bien aux très savants lexicographes du Trésor de la langue française) qu’aux distingués académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), c’est la prolifération des emplois de médiation dans la langue des prétendus « travailleurs », dits sociaux, des assistantes sociales, de tous ceux qui sont payés pour s’interposer entre des groupes ethniques et éviter qu’ils ne règlent leurs comptes à la kalachnikov. Elle prend alors des formes innombrables, que des épithètes tentent de cerner : judiciaire, familiale, du crédit, bancaire, consumériste, conjugale, ethnique, raciale, islamique, des imams, citoyenne, environnementale, économique, culturelle, interculturelle, etc. Mais quel que soit l’adjectif, elle est par nature sociale, puisque le social a détrôné depuis plus de deux siècles la théologie ou la religion. Jadis, la médiation se faisait par le Christ ; désormais, elle relève de la seule responsabilité d’assistantes sociales, lesquelles, dans certains quartiers, sont remplacées par les imams.

17 juillet 2009

Remaniement

Dérivé du verbe remanier et écrit remaniement ou remanîment jusqu’en 1878 (« on prononce et plusieurs écrivent remanîment, DAF, 1832-35), ce nom est attesté en 1690 dans le Dictionnaire universel de Furetière, comme un « terme d’imprimerie, qui se dit lorsqu’on réduit les pages de petit en grand ou de grand en petit ». Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française, à partir de la quatrième édition (1762), où il a deux sens, un sens général (« action de remanier ou l’effet de cette action », remaniement d’un toit, d’un pavé) et un sens technique ou plutôt deux sens techniques en imprimerie : « lorsqu’on change des pages composées, de petit en grand, de grand en petit » et « travail que fait le compositeur, quand les changements et les corrections qu’un auteur a faits sur une épreuve, obligent de remanier toutes les lignes d’une page, d’une forme, etc. ». Dans L’Encyclopédie (1751-65, d’Alembert et Diderot éditeurs), le mot a trois sens ou emploi : c’est « l’action de manier une seconde fois » ; « terme de couvreur », c’est « l’ouvrage qu’on fait sur une couverture, lorsqu’on la découvre entièrement, qu’on la latte de neuf, et qu’on la recouvre de la même tuile, et au défaut de l’ancienne, de nouvelle » (ainsi, on apprend qu’au milieu du XVIIIe siècle, le remaniement se paye ordinairement à la toise carrée de 36 pieds de superficie par toise ») ; ce sont les emplois en imprimerie : « remaniement de la composition ou remaniement du papier » (Remanier le papier : « fonction des ouvriers de la presse, c’est, dix ou douze heures après qu’il a été trempé, le remuer, de huit en huit feuilles, en le renversant en tout sens, et passer la main par dessus pour l’étendre et ôter les plis qui se font quelquefois en trempant »). Selon Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), l’éventail des emplois du nom est moins large que celui du verbe : « on dit le remaniement d’un pavé, d’un toit, d’une feuille d’impression ; on pourrait dire en plaisantant : ne maniez pas tant cette étoffe, tous ces maniements et remaniements ne font que la gâter. On pourrait, dans le même style, le dire avec autant de vérité d’un ouvrage d’esprit ». Les lexicographes du XIXe siècle ne relèvent pas de sens nouveau par rapport à ceux de l’édition de 1762 ou de 1798 du DAF, sauf Littré qui ajoute aux deux ou trois sens relevés un sens nouveau, que Féraud tenait pour du style plaisant : « figuré, action de composer de nouveau, de modifier un ouvrage d’esprit » (« le remaniement d’une pièce de théâtre »).

Le premier à étendre l’emploi de ce nom (et du verbe dont il dérive) à la politique est Vallès, qui, en 1865, évoque les « remaniements de cabinet » (comprendre : de « cabinet ministériel » - de fait, en 1864 et 1865, dans les dernières années du Second Empire, le gouvernement de Napoléon III a été remanié à plusieurs reprises), mais il faut attendre 1932-35 pour que les académiciens (DAF, huitième édition) enregistrent ce nouveau sens, dont on voit bien qu’il est dû à l’analogie avec le travail des typographes qui reportent sur les matrices les corrections que les auteurs ont faites sur les épreuves : « action de remanier ou résultat de cette action, remaniement d’un pavage ; figuré, le remaniement du ministère ».

En 1932-35, bien que les remaniements ministériels fussent alors extrêmement fréquents, le sens, qui désigne ces processus familiers aux académiciens comme à tous les citoyens, n’est même pas expliqué. C’est à peine s’il est noté, comme une excroissance métaphorique du remaniement d’un pavage (ou d’un toit) – en réalité, d’un ouvrage à imprimer. Fallait-il que ces faits fussent banals pour que les académiciens les tinssent pour insignifiants ? Ou bien cette prudence est-elle le signe d’une sorte de répulsion que les académiciens éprouvent pour la politique, qui ne sentait pas très bon alors, et de la langue, souvent frelatée, de la politique ? Le fait est que, dans la NLF, ces timidités de vierges effarouchées s’évanouissent. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), remaniement est défini avec tous ses sens, plus nombreux que dans la langue des siècles antérieurs : « action de remanier ; résultat de cette action » (changement, modification, réaménagement ; remaniement d’un jardin, de la Conciergerie) ; « à propos d’un ouvrage de l’esprit, d’une œuvre d’art », remaniement d’un dictionnaire, d’un texte, d’un projet de loi, d’une pièce de théâtre, d’un poème ; « à propos d’un ensemble de personnes, d’un corps constitué », remaniement ministériel ; « construction, action de remanier », remaniement d’un pavage ; « typographie, remaniement d'une page » ; et au figuré, « changement apporté à quelque chose, modification » (remaniement d’un horaire, d’un programme, de la société, des institutions, du caractère français).

M. Fillon, Premier Ministre, a procédé, sans doute sous l’impulsion du Président de la République, en un peu plus de deux ans à plusieurs remaniements de son ou de ses gouvernement(s). Journalistes et commentateurs, enthousiastes (quelques-uns) ou féroces (la plupart), ont cru que les (ou des ?) choses changeaient ou allaient changer ou changeraient. Les naïfs ! Un remaniement ministériel, ce sont des noms écrits sur une feuille, noms de personnes dont certaines changent d’affectation, d’autres disparaissent, d’autres en fin apparaissent au grand jour, mais ce n’est qu’une liste provisoire, qui peut être modifiée à n’importe quel moment, suivant les humeurs de l’auteur de la liste. Naguère, la feuille était imprimée ; il fallait sans cesse la corriger avant de la rendre publique ; aujourd’hui, l’informatique a transformé en jeu d’enfant les remaniements que l’on y apporte.

16 juillet 2009

Contraception

 

 

 

 

 

Le mot, on s’en serait douté, est moderne : anglais ou emprunté de l’anglais tel quel, sans y changer un iota, et éminemment moderne, à la fois par la forme et parce qu’il condense en lui l’épopée de l’Occident épuisé et à bout de souffle aujourd’hui d’avoir si longtemps guerroyé sur tous les fronts. Il est attesté pour la première fois en français en 1934 dans une thèse de doctorat soutenue devant un aréopage de professeurs de la faculté de médecine. En anglais, il est beaucoup plus ancien, ayant été formé en 1886 du préfixe contra (en français « contre », marquant l’hostilité ou l’opposition) et du nom conception (le mot est identique en français). La suppression de la première syllabe du nom, identique à la première syllabe du préfixe, apparente ce mot ainsi formé à un mot-valise. S’il n’avait pas été emprunté de l’anglais et formé suivant les règles morphologiques du français, il aurait été sans doute ou peut-être anti-conception, lequel est attesté depuis quelques décennies, mais ignoré des grands dictionnaires.

Dans Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (1974), contraception est défini ainsi : “practice, method, of preventing or planning conception”. En anglais, il semble que le mot ait un sens plus large qu’en français. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), la contraception a pour but d’empêcher la conception (to prevent conception), et non pas de « planifier » les naissances (to plan conception) : c’est « l’ensemble de pratiques destinées à empêcher la fécondation de l’ovule lors des rapports sexuels », les académiciens restreignant le mot au domaine de la physiologie, alors qu’il semble être entré depuis près de quarante ans (depuis la légalisation de la vente de la pilule ?) dans la langue courante. C’est aussi la définition qu’en donnent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « emploi volontaire de moyens ou de techniques (par la femme ou par l’homme) pour empêcher que les rapports sexuels n’entraînent une grossesse ; l’ensemble de ces moyens et de ces techniques ».

A l’exception de cette différence entre l’original anglais et la copie française, qui a un sens plus étroit (mais n’est-ce pas conforme à la caricature de la France : pays rural, étroit, rabougri, petit-bourgeois, ringard, refermé sur lui-même et tout ce que l’on peut énumérer d’autre en matière de moisissure  d’esprit ?), le sens de contraception ne soulève aucune difficulté, parce que, entre autres raisons, chacun sait de quoi il en retourne dans la réalité. En revanche, les exemples qui illustrent ce sens sont des monuments (pas en péril, hélas) du beaufisme (faut-il dire « beaufitude » ?) franchouillard et « de gauche » (évidemment), que l’on croirait extraits, tant ils fleurent la grosse bêtise de toujours, de Bouvard et Pécuchet. Le roman Bouvard et Pécuchet est de Flaubert, aurait ajouté Proust, pastichant Balzac.

Arouet le Jeune ne résiste pas au plaisir de les citer (pour le fun, comme on dit en NLF). D’abord, cet extrait, daté de février 1968 (ah, nostalgie, quand tu nous tiens !), du Nouvel Observateur, le bréviaire socioculturel, qui sort ses Goebbels dès qu’il parle de culture : Tout est fait pour que la contraception apparaisse comme honteuse, culpabilisante. Ou encore, ce chef d’œuvre de la propagande tartuffière : La contraception servira (...) non plus à ne pas avoir d'enfants, mais à en avoir au moment optimum, scripsit Mme Sullerot dans (admirez le titre) « la dimension sociologique de la contraception » ; ou encore cette prédiction inoubliable de Choisir – nouvel avatar de Nostradamus : « quand la femme aura obtenu, grâce à la diffusion de la contraception et à la liberté de l’avortement, une maîtrise de son corps que n’empoigneront plus la crainte ni le remords, elle sera disponible pour d’autres luttes », luttes parmi lesquelles il faut inclure, n’est-ce pas ?, la burqa pour toutes, mais la burqa démocratique et de gauche, évidemment.

 

 

06 juillet 2009

Caïd

 

 

 

La langue arabe et de l’islam a transmis au français des joyaux sans prix qui, de toute évidence, attestent une très haute et très brillante civilisation, tels matraque, séide, ramdam, brêle, djihad, niqab, hidjab, charia, burqa, dhimmi, raïs, etc., mots qui expriment tous la force brutale, des pulsions de mort, la servilité des femmes, l’exaltation virile de petits chefaillons. Caïd est de ceux-là. En arabe, c’est qa’id, qui a pour sens (évidemment) « chef ». Il est attesté au XIIIe siècle sous les formes auquaïse et caïte, « chef militaire, haut fonctionnaire musulman », emprunté de l’arabe par l’intermédiaire de l’espagnol alcaide, « commandant d’une forteresse ».

Le mot est dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), où il est tenu pour spécifique de réalités propres aux pays arabes : « titre, dans les États barbaresques, des gouverneurs de provinces ou de villes, des chefs militaires ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française, où il entre à compter de la septième édition (1878-79), il désigne une réalité propre aux arabes, qui n’a pas d’existence en France ou en Europe : « il se dit chez les Arabes d’un gouverneur de province ou de ville, d’un chef militaire » (1879) ; « gouverneur de province ou de ville chez les Arabes » (1932-35). Dans les dictionnaires plus récents, la définition s’affine : la fonction ou le titre de caïd est ou serait limité(e) à l’Afrique du Nord. Il n’y aurait pas de caïd au Levant ou, pour en employer les mots bien pensants, au Machrek ! Pour les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), c’est « en Afrique du Nord, un notable qui cumule des fonctions administratives, judiciaires, financières » et / ou un « chef de tribu(s) » et, selon les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), c’est, « dans les pays d’Afrique du Nord, un chef de tribu ayant des attributions militaires, fiscales et judiciaires ». Le caïd ne se contente pas d’être chef, il faut qu’il soit chef en tout et que rien, pas même un kopeck ou un hidjab de femme, ne puisse lui échapper.

Une réalité qui atteste de si hautes valeurs morales, humaines ou politiques a fasciné les Français, surtout les mauvais esprits et les mal pensants, qui ont importé ce mot, en même temps que les ressortissants d’Afrique du Nord établissaient en France des colonies, pour désigner un personnage important, mauvais garçon ou chef de bande. Les rédacteurs du Trésor de la langue française le mentionnent, au sens de chef et de personnage important de la société (synonymes ponte, huile), comme argotique (ainsi dans les emplois les caïds du milieu, les caïds du marché noir, un gros caïd de la S.N.C.F.). Les académiciens (neuvième édition) distinguent l’emploi populaire (« personne jouissant d’une grande autorité, figure remarquable dans un milieu déterminé », un caïd de l'industrie) de l’emploi argotique (« chef de bande » ; un caïd de la drogue, de la prostitution ; se prendre pour un caïd, jouer les caïds), lequel est mentionné comme populaire ou familier dans le TLF : « homme qui s’impose avec dureté » : faire son caïd.

Voilà comment ce monument de la culture arabo-islamique a colonisé la nouvelle langue française, et surtout dans la langue des « banlieues », où prospèrent les caïds de toute taille, petits et grands. Cela ne serait rien si, à ce nom arabe qa’id, « chef », n’était pas lié cet autre nom, qui en est dérivé, al qa’ida, le quartier général, le QG, la base où règne(nt) un ou des caïds, petits et grands et mêmes très grands, caïds de caïds, divers et barbus, djellabaïsés et enturbannés, dont la très haute culture, importée de là-bas, fait la « diversité » de la France nouvelle.

 

 

 

05 juillet 2009

Communauté

Emprunté du latin communitas et attesté dès le XIIe siècle sous les formes communité, comunalte, communetei, communeteit, conmuneté, comuneté, communité, communteit, commugnité, cumenité, kemunité, quemuneté, comonteit, ce mot, dont les sens sont « ensemble de personnes », « biens qui sont la propriété commune des deux époux », « ensemble de religieux vivant ensemble et observant une règle commune », « état, caractère de ce qui est commun », a, dans l’ancienne langue française, des emplois innombrables et variés, qui offrent, quand on les lit, une représentation assez réaliste de ce que fut l’ancienne France, la France féodale, puis d’Ancien Régime. Citons-en quelques-uns : « Et soit entre eux communité // De tous leurs biens en charité » ; « Ai fait communitei au maître et aux frères de la chevalerie du Temple de tout ce que j’ai » (1257) ; « Et je, Valerans, sire de Monjoie et de Marville, ai fait à l’abbesse et aux dames devant dites cette communteit et ces convenances, et les ai priées à tenir fermement » ; « Pour ce se mit le roi en la communeté des gens du royaume de Jérusalem » ; « Comme en riens depuis ne soit amoindri l’état de la couronne de France, ne la richesse de la communité » ; « L'un, ni l'autre prince ne pourrait faire traité, ni alliance avec aucun autre prince, potentat, ou communauté, sans le su, et associement l'un de l'autre » ; « La Cène devait être proposée et distribuée en publique congrégation de l'Eglise pour nous instruire de la communion, par laquelle nous sommes tous conjoints ensemble à Jésus-Christ. Le sacrifice de la Messe rompt et détruit ceste communité » ; etc.  

Dans les anciens dictionnaires, ces sens sont exposés ; dans le Dictionnaire français des mots et des choses (1680, Richelet) : « le corps des habitants de quelque bourg, de quelque village » ; « tout le corps des gens de quelque métier » ; « le corps des Religieux, des Religieuses » ; « communauté de mariage, ce qui est commun entre le mari et la femme » ; « communauté de biens, composée de tout ce qui est mobilier du bien des mariés au temps de leur mariage, et de ce qu’ils acquièrent ensemble à moins que par le contrat de mariage ce que chacun des mariés aura de mobilier n’ait été stipulé propre » ; dans le Dictionnaire universel (1690, Furetière) : « société d’hommes qui habitent en un même lieu » ; « lieux pieux fondés pour entretenir et faire vivre plusieurs personnes sous un certain genre de vie régulière, ou séculière : tels sont les couvents, abbayes, prieurés conventuels, les séminaires, hospices, et toutes sortes de maisons religieuses » ; « ceux qui s’assemblent volontairement pour desservir une cure, ou vaquer aux exercices de piété » ; « hôpitaux, collèges, confréries et autres lieux semblables qui possèdent des biens en commun, pour divers usages utiles au public, soit pour les infirmes, soit pour les pauvres, les étudiants, etc. » ; « société de plusieurs corps établis par lettres patentes ou par autorité de la justice ou de la police, et pour faire observer la règle et la discipline de la profession » ; « le mot se dit encore de quelques particuliers qui ont mis leurs biens ensemble, soit pour négocier, soit pour vivre plus paisiblement, ou bien qui possèdent ou qui ont à partager des biens en commun » ; « la société de biens qui sont communs entre le mari et la femme » ; dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798) : « société de plusieurs personnes qui vivent ensemble ; et en ce sens on peut dire que les villes sont de grandes communautés » ; « il se prend ordinairement et plus particulièrement pour certaines compagnies, soit de séculiers, soit d’ecclésiastiques qui vivent entre eux selon certains statuts, coutumes, usages, règles, etc. » ; « les habitants d’un lieu, d’un bourg, etc. considérés en commun » ; « société de biens, entre deux ou plusieurs personnes »…

La lecture de ces articles et des exemples qui illustrent les différentes acceptions ressuscite tout un monde disparu, comme celui qu’évoque indirectement Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) « Société de plusieurs personnes qui vivent ensemble sous certaines règles ; une communauté de prêtres, de religieux, de religieuses, d’hommes, de filles, etc. entrer dans une communauté, être d’une communauté, vivre en communauté » ; « il se dit de certains corps laïques : la communauté des procureurs, notaires, du corps des habitants des villes, bourgs et villages » ; « société de biens entre deux ou plusieurs personnes ».

A partir de 1789, les communautés ont été pour la plupart d’entre elles abolies ou démantelées, sous le prétexte qu’elles auraient pu s’interposer entre les citoyens et le corps politique qu’ils formaient, la nation, et enrayer ainsi l’ordre nouveau. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) prend acte de l’existence de ce nouvel ordre politique, négativement en quelque sorte, en renvoyant dans un passé révolu les communautés : « autrefois, corps des habitants d’une ville, d’un bourg, d’un village ; autrefois, corporation ». Ont survécu, mais affaiblies, à ce cataclysme, les communautés religieuses, mais l’on sait ce qu’il advient d’elles dans la France moderne, où elles ne sont plus que des ombres. Les seuls emplois anciens qui soient courants dans la NLF est le sens général : « état de ce qui est commun » (communauté de sentiments, de biens et de maux) et le sens juridique : « il se dit de la société de biens entre conjoints ».

Il est un régime qui a tenté de ressusciter les communautés en en faisant le socle d’un ordre nouveau : c’est l’Etat français, à Vichy, de juillet 1940 à août 1944. L’article 5 de la Loi constitutionnelle du 10 juillet 1940 stipule ceci : « L’Etat reconnaît les droits des communautés spirituelles, familiales, professionnelles et territoriales au sein desquelles l’homme prend le sens de sa responsabilité sociale et trouve appui pour la défense de ses libertés ». On croirait lire un dictionnaire d’ancien français (XIIe-XVe siècles). Très étrangement, ce sont les gauchistes soi-disant libertaires qui ont, moins de trente ans après la Libération, tenté de renouer avec l’esprit de la loi du 10 juillet 1940, en fondant des communautés champêtres ou écolos partout où ils le pouvaient et là où ils trouvaient des gogos pour s’associer à eux, sous le prétexte que la terre, elle, ne ment pas, communautés en Ardèche, en Ariège, dans les Basses et Hautes-Alpes ; communautés de pseudo ouvriers, mais vrais agitateurs établis en usine (chez Renault, Peugeot, Simca, Citroën ou ailleurs) ; communautés sexuelles (individus partageant les mêmes « orientations »  et préférant le Même à l’Autre) ; communautés de profs à la dérive ou de squatters shootés ; etc. Tout cela ne serait que ridules à la surface de la République, s’il n’y avait pas les colonies islamiques établies depuis une trentaine d’années sur le sol de la France et qui, convaincues de leur supériorité raciale et religieuse absolue, constituent, par détestation du pays d’accueil, des communautés, ayant leurs codes, règles et lois propres, à la fois embryons et socles de la future oumma d’Occident qui a vocation à s’agréger à la grande oumma islamique. Pétainisme, gauchisme, islam, c’est ce qui sous-tend depuis un peu plus d’un demi-siècle le nouvel ordre politique de la France. Tout ça ne sent pas très bon, certes, mais les citoyens sont condamnés à s’accommoder de ces bruits et odeurs, à moins de chercher refuge sous des cieux plus cléments. Sans doute faudrait-il, pour les désigner de façon adéquate, ne plus les appeler communautés, car elles n’ont rien en commun, sinon ce nom faux, avec les anciennes communautés qui font fait la France.

02 juillet 2009

Grève


Dans les dictionnaires anciens, le nom grève a deux sens : « lieu uni et plat rempli de gravier, le long de la mer ou d’une grande rivière » (exemple : la mer jette ses immondices sur la grève) et « place publique à Paris, que l’on nomme la Grève, parce qu’elle est le long du bord de la Seine » (exemples : on fait les exécutions en grève ; un tel fut décapite en grève, en place de grève), aussi bien dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35) que chez Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1787-1788 : « plage unie et sablonneuse », « à Paris, place publique, où l’on fait les exécutions ») ou même chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terrain uni et sablonneux le long de la mer ou d’une grande rivière » ; « place de Paris sur le bord de la Seine, à côté de l’hôtel de ville, où se faisaient les exécutions juridiques »), qui cite un extrait éloquent de Scarron (XVIIe siècle) : « Bien que les spectacles de la Grève ne soient pas de fort belles choses à mander à une personne de votre qualité, je vous dirai pourtant par pure stérilité de nouvelles, que l’on pend et roue ici tous les jours de la semaine ».

C’est chez Littré (1863-77) qu’apparaît pour la première fois le sens moderne, Littré prenant le soin d’expliquer comment le mot, signifiant « plage unie et sablonneuse », a pu désigner la cessation du travail ouvrier : Faire grève, explique-t-il, a pour sens « se tenir sur la place de Grève en attendant de l’ouvrage, suivant l’habitude de plusieurs corps de métiers parisiens (en ce sens on met un petit g à grève) » ; et de là, « par extension du sens de se tenir sur la place en attendant de l’ouvrage », le mot grève a pris le sens de « coalition d’ouvriers qui refusent de travailler, tant qu’on ne leur aura pas accordé certaines conditions qu’ils réclament » (exemples : « la grève des maçons, des charpentiers ; faire grève, se mettre en grève, abandonner les travaux en se liguant pour obtenir une augmentation de salaire »). Au milieu du XIXe siècle, la grève est une affaire d’ouvriers, et pas de fonctionnaires ou assimilés. Les ouvriers d’alors auraient été horrifiés s’ils avaient appris que des fonctionnaires avaient le front de se mettre en grève ou d’empêcher des ouvriers, des vrais, des travailleurs qui travaillent, de se rendre, par le train ou le métro, sur leur lieu de travail. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les divers sens sont exposés et le mot grève, employé dans le sens de « cessation du travail », est propre aux ouvriers : « lieu uni et plat, couvert de gravier, de sable, le long de la mer ou d’une grande rivière » ; « place publique de Paris, située sur le bord de la Seine, devant l’Hôtel de Ville, où l’on faisait autrefois les exécutions et où se réunissaient les ouvriers sans travail en attendant d’être embauchés » ; « par extension, il signifie aujourd’hui entente, accord des ouvriers d’un atelier, d’une profession, pour cesser leur travail jusqu’à ce qu’ils aient obtenu une augmentation de salaire ou certains autres avantages ».

Tout change dans le Trésor de la langue française (1971-94), publié par les éditions du CNRS, établissement « engagé » s’il en fut. Le mot grève devient trine, comme le Dieu des chrétiens, scindé en trois homonymes : « terrain plat et uni » ; « cessation du travail » ; et (vieux) « partie de l’armure protégeant les jambes », sens relevé par Littré. Ce qui est nouveau et proprement inouï, c’est l’ampleur prise, dans ce monument d’engagement syndicalo-progressiste, par l’entrée consacrée à la grève, entendue comme la cessation de travail. Littré, en 1872, et les académiciens, en 1932-35, en expédiaient la définition entre deux ou trois lignes ; il faut aux lexicographes du CNRS, tous ou quasiment tous fonctionnaires, une page et demie ou trois colonnes très grand format pour recenser tous les emplois, même les plus minuscules, du nom grève, comme s’ils en rédigeaient un péan, et cela à une époque où, par rapport aux années 1900-1930, les grèves étaient de très bonasses cessations de travail, souvent d’ailleurs rémunérées par les employeurs, surtout dans le secteur public : « cessation collective, volontaire et concertée du travail (généralement avec préavis et pour une durée déterminée) par des salariés qui cherchent ainsi à contraindre leur employeur à satisfaire leurs revendications professionnelles ». Les grévistes ont changé de statut : ils ne sont plus ouvriers, mais salariés ; ils n’ont plus de patrons, mais des employeurs, tout cela préludant à la légitimation des grèves faites par les fonctionnaires et assimilés, ou autres employés d’entreprises nationalisées, qui ne risquent rien en cessant le travail, même pas une retenue sur leur salaire. Les exemples en revanche sont innombrables, comme dans un inventaire à la Prévert : grève illimitée, longue, partielle, totale, symbolique, massive, disciplinée, faire (la) grève, être, se mettre en grève, décider, décréter, déclencher, poursuivre, briser une grève, inciter, renoncer, mettre fin à une grève, menace, ordre, journée de grève, préavis, continuation, fin de la grève, mouvements de grève, déclenchement, organisation, règlementation de la grève, femmes, ouvriers, travailleurs en grève, grève-bouchon, grève avec occupation (des usines), comité de grève, piquet de grève, briseur de grève, faits de grève, allocation de grève, droit, liberté de grève, interdiction du droit de grève et de lock-out, grève des services publics, des fonctionnaires, des chemins de fer, scolaire, des heures supplémentaires, grève(-)surprise, grève sur le tas, grève d'avertissement, de harcèlement, grève de solidarité, tournante, articulée, sauvage, générale, perlée, du zèle, politique, de l'impôt, des femmes, de la faim, clause antigrève dans une loi, etc. Les lexicographes du CNRS n’ont sans doute jamais fait grève – je veux dire, une vraie grève, longue, dure, une grève d’un mois ou plus, réprimée par les gendarmes à cheval, comme en 1907 ou en 1923 ; en revanche, ils font la grève par procuration, non pas la grève des emplois du mot grève, mais une grève du zèle, le vrai zèle, celui des zélotes, qui montaient à l’assaut, surtout avec le sang des autres.

Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens suivent la leçon des rédacteurs du Trésor de la langue française ; ils distinguent deux homonymes : la plage et la cessation de travail, sans doute de peur que les lecteurs pressés ne croient que les fonctionnaires et assimilés se mettent en grève pour préparer leurs vacances d’été sur les grèves océanes et que grève ne soit un synonyme, inutilement insolent, de paresse. Le fait est qu’eux aussi, qui n’ont jamais fait grève de leur vie, sauf peut-être le prof Orsenna, distinguent presque autant d’espèces de grève que les auteurs du Trésor de la langue française : la tournante, la perlée, la générale, la finale, la surprise, l’insurrectionnelle, la sur le tas, etc. Les ethnologues du début du siècle dernier s’extasiaient, bouche bée, quand ils rendaient visite aux Inuits, Lapons ou autres Esquimaux, du très grand nombre de noms (une cinquantaine au moins) qui leur servaient à désigner la neige ou ses innombrables variétés. Ils en concluaient, hâtivement sans doute, que chaque langue porte en elle une vision du monde spécifique, celle du peuple qui la parle, et qu’elle est nourrie d’une culture, irréductible à tout autre : de là, l’idéologie différentialiste de la presse people et des media cultureux. Que dirait un ethnologue inuit, s’il séjournait en France pendant les grèves et qu’il dût apprendre les innombrables mots désignant les innombrables façons de cesser le travail ? Il en conclurait sans doute qu’en France, les fonctionnaires et assimilés ou autres habitués des grèves, qui interdisent aux travailleurs de se rendre à leur travail, ont une vision des choses très singulière, comme il n’en existe nulle part ailleurs dans le monde, puisqu’ils ont des dizaines de mots pour désigner la cessation du travail, sans parler des vacances, congés et autres RTT, et à peine deux ou trois pour désigner le travail, et que, dans cette culture inédite, la perfection est atteinte avec la fin de l’Histoire, comme si l’obsession de ces fonctionnaires était la vacance généralisée, de préférence allongés sur les grèves océanes.

24 juin 2009

Statistique

C’est l’économiste allemand du XVIIIe siècle, Achenwall (1719-1772), qui a fabriqué Statistik, à partir du nom italien statista, désignant un homme d’État. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) évoque le fait en ces termes : « Achenwall, qui vivait vers la fin du milieu du XVIIIe siècle ( ?), est généralement considéré comme le premier écrivain systématique sur la statistique, et on dit que c’est lui qui lui a donné son nom actuel ». La formation à partir « d’homme d’Etat » en italien indique que, pour Achenwall, statistique a un sens singulier, qu’il a perdu de nos jours : c’est l’ensemble des connaissances que doit posséder un homme d’État pour gouverner ou, comme le note Malte-Brun (Précis de géographie universelle) « la branche de la géographie politique » (« que, d’après les Allemands, nous nommons statistique »).

En français, ce mot emprunté de l’allemand est attesté en 1785. Le XIXe siècle étant le siècle de la science et du social, la statistique ne pouvait pas demeurer cet ensemble de connaissances propres à un chef d’Etat ; elle est donc devenue une science, une science de l’Etat d’abord, avant de devenir une science du social ou une science sociale, peu importe ; en tout cas, une science moderne, parfaitement en accord avec son temps. C’est ce qu’exprime Letronne (1787-1848), membre de l’Académie des Inscriptions et Belles-Lettres : « la statistique, qui expose l’état des productions, des consommations, des ressources d’un État, à une époque donnée, est une science toute nouvelle ». Le mot entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la sixième édition (1832-35) : « science qui apprend à connaître un État sous les rapports de son étendue, de sa population, de son agriculture, de son industrie, de son commerce, etc. » (la statistique est une science nouvelle ; la statistique fournit des matériaux à l'économie politique). Le mot désigne aussi la « description détaillée d’un pays relativement à son étendue, à sa population, à ses ressources agricoles et industrielles, etc. » (la statistique de la France ; la statistique du département de la Seine). Les académiciens ajoutent qu’il « s’emploie aussi adjectivement » (description statistique du département du Rhône ; mémoires statistiques ; connaissances statistiques). Ce dernier exemple condense l’évolution sémantique du mot en un peu plus d’un demi-siècle : la statistique était un ensemble de connaissances ; elle est désormais l’objet de la connaissance (« connaissances statistiques »).

En 1785, le mot est employé en français pour la première fois par Bachaumont (Mémoires secrets) dans un sens différent de celui qu’y donnait Achenwall. Elle n’est pas l’ensemble des connaissances nécessaires au (bon) gouvernement d’un pays, mais « l’étude méthodique des faits sociaux par des procédés numériques », comme l’atteste cet extrait : « les économistes ont créé un mot pour désigner la science de cette partie de l’économie politique (à savoir les dénombrements), et l’appellent statistique ».Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à intégrer à la définition de la statistique cette nouvelle conception. C’est une science de l’Etat (« science qui a pour but de faire connaître l’étendue, la population, les ressources agricoles et industrielles d’un État ») et la description d’un pays relativement à son étendue, à sa population, à ses ressources agricoles et industrielles, etc., comme dans le Dictionnaire de l’Académie française, mais c’est aussi comme chez Bachaumont une science des dénombrements : « plus généralement, science des dénombrements et de leurs conséquences ». Aussi s’applique-t-elle à d’autres réalités que l’Etat ; par exemple à l’épidémiologie : « statistique médicale, dénombrement de faits se rapportant aux morts, naissances, maladies, épidémies », ou à la métallurgie : « des recherches statistiques sur l’état actuel du travail de tous les métaux dans les ateliers français ». Ce dernier sens est intégré à l’article statistique de la septième édition du DAF (1879) : « il se dit aussi de la partie de cette science qui consiste à dénombrer les faits et à en tirer des conséquences » et illustré de l’exemple cité par Littré : « statistique  médicale, dénombrement de faits relatifs aux morts, naissances, maladies, épidémies ».

La dimension sociale de la statistique est exprimée explicitement dans les dictionnaires du XXe siècle. Le premier sens relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) est celui de la science du social : « terme didactique, science qui a pour objet de recueillir et de dénombrer les divers faits de la vie sociale » (statistique des naissances, des mariages, des divorces ; médicale ; de la criminalité). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce même sens (« ensemble de données numériques, généralement analysées et interprétées, concernant une catégorie de faits » ; statistique annuelle, périodique ; criminelle, démographique, économique, électorale, financière, officielle ; de production ; de l'état-civil) n’est plus glosé par le terme science. Ces données numériques se rapportent à des faits, sociaux pour la quasi-totalité d’entre eux, mais elles ne forment plus une science à proprement parler. Cela ne signifie pas que la statistique ne soit plus une science – bien au contraire. Les rédacteurs du TLF en distinguent deux. La première (« étude méthodique des faits économiques et sociaux par des classements, des inventaires chiffrés, des recensements, etc. ») est délaissée et ce sens-là est tenu pour vieilli. La seconde est en pleine expansion. C’est la « branche des mathématiques ayant pour objet l’analyse (généralement non exhaustive) et l’interprétation de données quantifiables » (statistique descriptive, statistique mathématique, statistique quantique ou « mode de distribution d’un ensemble de particules en fonction de leur énergie » ; statistique de Bose-Einstein ; statistique de Fermi-Dirac ou « ensemble de lois selon (...) lesquelles il ne peut y avoir plusieurs particules dans le même état quantique »). 

A la fin du XVIIIe siècle, quand le mot a été formé, la modernité s’esquissait. La statistique était une technique de gouvernement et une science des dénombrements. A la fin du XXe siècle, cette ambivalence maintenue s’exprime dans des termes nouveaux : ce n’est plus un ensemble de connaissances nécessaires pour bien gouverner, mais des données et des techniques pour contrôler la vie sociale ; ce n’est plus la science qui établit les dénombrements, mais celle qui analyse les données exprimées en quantités. Quoi qu’il en soit de l’objet de cette science, l’objectif est le même : il est de contrôler les hommes et de faire en sorte que les individus ne puissent pas passer à travers les mailles du vaste filet social qui les enserre tous.

23 juin 2009

Revitalisation

 

 

 

Burqas et niqabs transforment peu à peu la France en Qoranistan ou, comme on voudra, en Arabistan ou en Islamistan ou en Talibanistan, ce qu’elle sera peut-être avant deux ou trois décennies. Le stade de développement immédiatement antérieur à ce stade ultime et qui, s’il est atteint, fera disparaître la France comme pays libre, c’est le Modernistan. On est encore en plein Modernistan, mais l’ascension est terminée, la crête a été franchie, la descente a commencé, on est sur les bords de l’abîme.

Un des mots chéris de ce Modernistan est le verbe revitaliser, ainsi que le nom revitalisation qui en est dérivé. Ils désignent l’un et l’autre le processus de la dernière chance. La modernité est à l’agonie, elle est sous perfusion, il lui faut du goutte à goutte pour rester en vie. La presse et les médias résonnent sans cesse de revitalisation rurale, économique, urbaine, des quartiers, des paysages, des territoires, de fonds de revitalisation, de zones de revitalisation rurale (il y a même une loi pour ça qui porte le nom du ministre communiste qui l’a pondue), etc.

De pareils chefs d’œuvre verbaux méritent une note. On l’a compris : les deux mots sont modernes dans la forme et dans le sens. Le verbe serait attesté en 1933, le nom qui en est dérivé en 1922, du moins si l’on en croit les très savantes rubriques « histoire et étymologie » du Trésor de la langue française (1971-94 : il doit y avoir une erreur quelque part). Le verbe serait de formation parasynthétique (presque synthétique) à partir de l’adjectif vital auquel ont été ajoutés « en même temps » le préfixe – re et le morphème verbal - er, alors qu’il existe un verbe vitaliser, dérivé de vital, attesté en 1808 et qui, à peu de chose près, a la même signification que son dérivé revitaliser, dont le préfixe aurait un sens intensif et non itératif (répétition). Vitaliser est relevé par Barré dans le Complément (1842) du Dictionnaire de l’Académie française comme un terme « didactique », dont le sens est « donner des qualités vitales ». La définition de Littré (Dictionnaire de la langue française (1863-77) est plus précise et limitée à la botanique : « donner une impulsion vitale à la graine des vers à soie, qui, importée, n’éclot qu’après avoir subi l’influence d’un hiver » (exemple de 1874 : « M. Chamecin est arrivé à vitaliser des graines dès la première année par une hivernation artificielle »). Littré ajoute que « de vitaliser on a formé le substantif vitalisation ». Ni le verbe, ni le nom ne sont dans le Dictionnaire de l’Académie française. Il est vrai que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) les tiennent pour « rares » ; le verbe au sens de « donner les caractères de la vie à quelque chose » (vitaliser des éléments inorganiques) et « au figuré, animer, donner vie à une réalité abstraite » (l'émotion vivifie, ou plutôt vitalise, les éléments intellectuels avec lesquels elle fera corps, Bergson, 1932) ; le nom au sens « d’action de vitaliser, de donner les caractères de la vie », comme dans ces extraits de Lamarck (1809 : « Peut-on douter que la chaleur (...) ait pu être le principal des moyens qu’emploie directement la nature, pour opérer sur des matières appropriées une ébauche d’organisation, une disposition convenable des parties ; en un mot, un acte de vitalisation analogue à celui de la fécondation sexuelle ? ») et de Rostand (1943 : « le matérialisme grossier qui attribue aux seuls agents physiques la vitalisation de la matière brute »).

Bien que ce verbe et ce nom désignent des processus qui, selon les théologiens des siècles classiques, relevaient de la seule puissance de Dieu et aient un sens très fort (« donner vie », « action de donner les caractères de la vie », ce n’est pas rien, surtout quand les agents de ces procès sont des hommes, des « créateurs » souvent, ceci expliquant cela), ils sont concurrencés dans le Modernistan par les dérivés revitaliser et revitalisation, dans lesquels le préfixe re – exprime l’intensité : revitaliser, c’est vitaliser avec plus d’intensité encore. On est là, de façon claire, dans l’exorcisme pur et simple. La vitalisation ne donnant pas de résultats tangibles, la modernité en rajoute dans la langue, et cela, suivant la loi moderne introduite par les communistes et affidés : quand la réalité que vous aviez l’intention de changer ne change pas d’un iota, changez la langue. Ainsi vous éviterez de désespérer Billancourt - en l’occurrence le Boboland que forme le triangle sacré Quartier latin, Marais, Ile Saint-Louis - qui aura l’illusion que la les choses ont changé et en frétillera de satisfaction. C’est pourquoi les rédacteurs du Trésor de la langue française ne jugent pas rares revitaliser et revitalisation. Au contraire : la molécule DHEA qu’est le préfixe re – a redonné vie à vitaliser et vitalisation. Désormais, le verbe a pour sens « redonner de la vitalité à un organisme, à un tissu organique » (synonyme : régénérer. C'est l'ADN qui répare nos cellules, le collagène qui revitalise notre peau, 1984) et « au figuré, faire revivre, donner un nouveau souffle à une entreprise, un projet, une organisation » (revitaliser les noyaux ruraux suburbains et péri-urbains ; revitaliser les universités à dominante scientifique) et le nom « action de revitaliser; résultat de cette action ». Le seul exemple cité est revitalisation des arts appliqués. Il est vrai que le TLF a été rédigé dans les années 1970, c’est-à-dire, converti en temps de Modernistan, il y a des siècles et même des millénaires, et que, depuis cette aube archaïque de la modernité accomplie, l’usure des choses, la mort de l’agriculture, la disparition de pans entiers de l’industrie, la croissance inexorable du chômage, etc. aggravées par l’installation en France d’innombrables colonies islamiques, ont fait proliférer le besoin de donner un peu de vie à ce qui est à l’agonie ou à mettre sous perfusion, non plus les seuls arts appliqués, mais toute la France, à l’exception des secteurs en pleine expansion : importation des burqas, des niqabs, des Coran, des tapis de prière, des imams et construction de mosquées à l’infini. C’est ainsi que le nom revitalisation est un simple cache-sexe dont la raison d’être est de masquer des successions d’agonies dans la réalité et qui, comme un string, montre plus de verrues qu’il n’en dissimule.

 

 

 

19 juin 2009

Indo-européen

 

Cet adjectif et nom, composé de l’élément indo et de l’adjectif européen, sans doute d’après l’anglais indo-european (1813), est attesté en 1836 dans une lettre adressée à Schlegel sur l’affinité des langues celtiques avec le sanscrit. On le retrouve en allemand sous la forme indoeuropäisch et plus fréquemment sous la forme indogermanisch, ce qu’il y a d’européen dans ces langues se ramenant au germanique. Il est vrai que la catégorie d’indo-européen a été, pour les linguistes germaniques, une façon d’afficher leur fierté ethnique ou nationale, et souvent même le sentiment qui leur faisait tenir leur langue pour supérieure à toutes les autres, prenant ainsi leur revanche sur plusieurs siècles d’abaissement ou de mépris.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit le seul adjectif comme un terme de géographie en relation avec deux continents ou parties de continents : « qui commence à l’Inde et finit à l’Europe inclusivement ». L’exemple qui illustre ce sens se rapporte aux langues : « langues indo-européennes, langues qui, se ressemblant par une foule de radicaux et par la grammaire, comprennent, en allant de l’orient à l’occident, le sanscrit, avec ses dérivés pracrit, pâli, etc. l’arménien, les langues slaves, les langues germaniques, le grec, le latin et le celtique ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) définissent d’abord le nom, puis l’adjectif. Du nom, ils exposent le sens technique – c’est-à-dire celui qui est en usage chez les meilleurs linguistes : « substantif masculin singulier, idiome restitué qui est à l’origine de la plupart des langues d’Europe et d’Asie » (exemple : l’unité linguistique qu’on appelle indo-européen et qui atteste une certaine unité de civilisation a dû de tout temps comporter des divisions dialectales, 1952 : ce n’est pas l’idiome restitué qui est à l’origine des langues d’Europe et d’Asie, mais un idiome dont on suppose qu’il a été à l’origine de ces langues et qui, pour cela, a été restitué), alors que l’adjectif a pour sens « relatif à cet idiome » (la famille indo-européenne ; les langues indo-européennes présentent dans leur développement certaines tendances communes aboutissant à des transformations analogues). Les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) exposent ces deux sens, à peu près dans les mêmes termes que les rédacteurs du TLF : « adjectif, qui concerne une famille de langues répandues en Europe et en Asie » (le grec, le latin, le sanscrit, les langues romanes, germaniques, slaves, iraniennes sont des langues indo-européennes) et « nom commun, l’indo-européen, la langue mère dont ces langues seraient issues ».

Les rédacteurs de ces deux dictionnaires signalent aussi l’emploi de ce nom et adjectif pour désigner des personnes. Dans le TLF, cet emploi serait propre à l’ethnographie : « adjectif et substantif (parfois avec une majuscule), le plus souvent masculin pluriel, (celui ou ceux) qui a (ont) parlé cette langue » (la langue des Indo-Européens se scinda donc, elle aussi, et il en résulta divers idiomes qui allèrent se différenciant peu à peu), alors que les académiciens ne le restreignent à aucun domaine : « les Indo-Européens, nom donné aux peuples inconnus qu’on suppose avoir parlé cette langue mère, et qui auraient légué aux peuples de l’Antiquité parlant ces langues certains traits de civilisation ». La définition est minimale (« celui qui a parlé l’indo-européen », « idiome restitué », est-il précisé), ou elle est exprimée avec des termes qui trahissent une prudence extrême : « peuples inconnus », « on suppose » (qu’ils ont parlé cette langue) et le conditionnel « auraient légué ». Le terrain, on l’a compris, est miné. Les lexicographes font donc l’autruche. Ils taisent le problème plutôt que de le dire. Le non-dit est préféré à l’expression franche et directe. Pourtant, les rédacteurs du TLF y font référence, mais prudemment, par un détour, se contentant de citer, après avoir exposé la définition ethnographique d’indo-européen, la remarque faite par un lexicographe en 1968 : « au lieu du terme indo-européen, on rencontre fréquemment au XIXe siècle celui d’aryen ». Le tabou est lâché : c’est aryen qu'il ne faut pas dire. En effet, la découverte des langues indo-européennes a suscité les théories raciales sur les aryens, ancêtres supposés des Européens et surtout des peuples germaniques, et elle a alimenté les délires sur la race aryenne, qui serait, d’après ceux qui en étaient, les allemands surtout, évidemment supérieure à toutes les autres. La théorie elle-même est sans doute fausse et l’utilisation qui en a été faite est criminelle, mais cela ne justifie pas que cet aspect-là de la linguistique, à savoir les liens qu’elle a établis entre les races et les langues, soit gommé ou tu.

Quoi qu’il en soit, avant la seconde guerre mondiale (et non, comme il est dit dans la remarque ci-dessus, au XIXe siècle), la chose était dite sans ambages. Le mot indo-européen entre pour la première fois dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1932-35, dans la huitième édition, la seule édition publiée au XXe siècle. La voici : « il se dit d’une famille de peuples de race aryenne qui se sont répandus entre l’Inde et l’extrémité de l’Europe » (la race indo-européenne) et « il se dit aussi des langues parlées par cette famille des peuples » (langues indo-européennes). Ce n’est pas parce que la race aryenne, dont il est question dans cette définition, est imaginaire qu’il faut effacer dans les dictionnaires et dans la langue toute trace des imaginations de nos ancêtres, d’autant plus que les Français n’ont pas participé, sauf quelques individus, à la fureur criminelle des socialistes nationaux allemands, ni à celle des socialistes internationaux.

17 juin 2009

Compétitif




Compétitif, compétitivité

Dérivé de la base du nom compétition, peut-être sur le modèle de l’anglais competitive, relatif à l’économie, compétitif et le nom compétitivité qui en est dérivé sont, on s’en serait douté, modernes – et même de la toute dernière modernité. Ils sont récents (l’adjectif est attesté en 1907, le nom en 1960) et ils se rapportent à des réalités dont n’avaient pas idée les Français du XIXe siècle : concurrence, sports, compétition économique, etc.

Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent deux sens, alors que les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) n’en définissent qu’un. Il est vrai que le premier sens, attesté en 1907, « relatif à une compétition », semble bien pâle. Il est glosé ainsi dans le TLF : « en parlant d’une chose, d’une situation, etc., qui se rapporte à la compétition, où il y a possibilité de compétition » et illustré de cet exemple, dont on peut se demander qui a bien pu l’énoncer, tant il est incongru : « la poésie lue et détachée de toute circonstance compétitive ». On comprend que les académiciens ne l’aient pas relevé. Le second sens, « capable de supporter la concurrence avec d’autres », appartient, quand il est attesté en 1954, à la langue de l’économie, mais comme l’économie est devenue la science des sciences dans les années 1960-80, une sorte d’ersatz de théologie pour les modernes, compétitif et son dérivé compétitivité sont entrés dans la langue commune, au point que, désormais, la qualité de compétitif peut être prédiquée à n’importe quoi ou à n’importe qui : même aux personnes et aux équipes de football. Dans le TLF, compétitif signifie, « en parlant d’un secteur d’activité économique », « qui est susceptible d’affronter la compétition » (entreprise, industrie compétitive) et, par métonymie, « en parlant de ce qui ressortit à un secteur d’activité économique », « qui est susceptible d’affronter la compétition » (prix, produit compétitif, position compétitive sur le marché touristique).

L’adjectif est si moderne qu’il se dit aussi de personnes, comme en témoigne le nom dérivé compétitivité, un néologisme selon les rédacteurs du TLF, 1971-94 (mais c’était dans les années 1970) : « aptitude d’un individu ou d’un groupe à affronter la concurrence (une économie où la compétitivité est désormais la loi, des facteurs de qualité et de compétitivité personnelles peuvent corriger ultérieurement les résultats d'un classement terminal). Les académiciens n’étendent pas aux personnes l’adjectif compétitif (« qui peut soutenir la concurrence ; qui est à même de soutenir la concurrence ») et le nom compétitivité (« le fait de pouvoir soutenir la concurrence »). Pour eux, ces mots d’économistes se limitent à l’économie : ils se disent de l’industrie, des prix, d’une entreprise, pas de personnes. Cette limitation est-elle due à un manque d’audace ? Les académiciens seraient-ils frileux, engoncés, en retard, timides, ringards ? Ou bien ils ne croient pas dans la religion moderne et un zeste d’humanité les retient de tenir les personnes pour des choses, fût-ce dans les seules prédications de qualités.   

Mais il est à craindre que le réel ne donne tort aux derniers représentants du vieil humanisme et que la langue ne soit plus fidèle à la réalité que les scrupules de quelques personnes âgées.

 

 


14 juin 2009

Athéisme

Le mot, dérivé d’athée, est attesté en 1555 dans une prédiction, qui quatre siècles et demi plus tard, apparaît comme une bonne blague : « Le Français (…) peuple de toute ancienneté (…) exempté de l’athéisme ». Il est quelques auteurs du XVIe siècle qui emploient ce mot, sans exprimer une trop grande répulsion pour ce qu’il désigne ; Henri Estienne : « on voit des personnes qui ne sont pas encore venues jusques à l’athéisme,  mais sont âpres pour en trouver le chemin » ; La Noue : « l’athéisme n’est un vice nouveau » ; Des Périers : « il est mort il n’y a pas longtemps, ce prud’homme Arétin, auquel les Florentins, ses compatriaux, ont fait cet épitaphe, digne de lui et de son athéisme » ; Montaigne : « ils récitent de Bion qu’infect des athéismes de Theodorus, il avait été longtemps se moquant des hommes religieux ».

Cotgrave en 1611 traduit athéisme par atheism, infidelitie, the denying of, or not beleeving in, God. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) définit l’athéisme comme une « créance athée et impie » et Furetière (Dictionnaire universel, 1690) comme « l’opinion des athées ». Les auteurs de ces définitions ne sont sans doute pas athées, mais ils n’expriment pas d’hostilité bruyante vis-à-vis de l’athéisme, à la différence de ce qui s’observe dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798) et dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788) : « impiété qui consiste à ne reconnaître aucune divinité ». La définition est illustrée de deux exemples : l’un anodin (cette opinion approche de l’athéisme), l’autre riche de sens : le libertinage mène à l’athéisme, libertinage ayant, dans la langue classique, le sens de « libre pensée ».

A partir de la sixième édition (1832-35), la définition d’athéisme est exprimée dans des termes relativement neutres : « l’opinion, la doctrine des athées » et illustrée par des exemples qui ne prennent pas parti : cette opinion approche de l'athéisme ; tomber dans l'athéisme ; ces principes mènent à l'athéisme ; faire profession d'athéisme (1832-35, 1878-79 ; « opinion des athées », Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-79), alors que, dans la huitième édition (1932-35), l’athéisme acquiert une sorte de brevet de respectabilité, étant hissé jusqu’au panthéon de la philosophie : « doctrine philosophique qui nie l’existence de Dieu » (« doctrine philosophique ou attitude de l’athée », DAF, neuvième édition, en cours de publication). La consultation des dictionnaires fait apparaître une rupture qui peut être datée du début du XIXe siècle. Ce qui était tenu pour une impiété dans les siècles classiques devient, à l’époque moderne, une opinion honorable, qui en vaut d’autres, et même une doctrine qui tient de la philosophie. La religion, elle-même, devient une opinion, plus ou moins respectable. Que la rupture apparaisse au début du XIXe siècle n’a rien d’étonnant. Alors la religion – en l’occurrence le seul catholicisme – est chassée du cœur de la France moderne. Elle cesse d’être un enjeu. Dès lors, puisqu’il n’y a plus de piété ou que la pitié devient une affaire privée, l’athéisme n’est plus tenu pour une impiété.

Pourtant, il n’est pas réduit à une simple opinion dans le Trésor de la langue française (1971-94), où un contenu fort et virulent est donné à l’athéisme : « doctrine ou attitude fondée sur la négation d’un Dieu personnel et vivant », que ce soit d’un point de vue dogmatique, chrétien en l’occurrence (« refus des croyances religieuses, par cécité de l’intelligence relativement à l’existence de Dieu ») ou d’un point de vue philosophique (« négation explicite de l’existence de Dieu, avec généralement instauration d’un humanisme sans religion ») ou d’un point de vue sociologique ou politique : « négation de Dieu dans la pratique de l’action sociale ou politique ». Il est vrai qu’au XXe siècle, l’athéisme a reçu du marxisme léninisme et autres communismes et surtout de l’instauration d’Etats totalitaires qui ont l’athéisme pour religion officielle une sorte d’aura philosophique, comme l’attestent ces extraits de L’Homme révolté de Camus (1951) : « les doctrines post-hégéliennes, oubliant l’aspect mystique de certaines tendances du maître, ont conduit ses héritiers à l'athéisme absolu et au matérialisme scientifique » et « Le Capital reprend la dialectique de maîtrise et servitude, mais remplace la conscience de soi par l’autonomie économique, le règne final de l’esprit absolu par l’avènement du communisme. « L’athéisme est l’humanisme médiatisé par la suppression de la religion, le communisme est l’humanisme médiatisé par la suppression de la propriété privée » », ou cet extrait de Maritain (1936) : « la question pour l’athéisme marxiste, en dépit des apparences pseudo-scientifiques qu’il se donne, reste d’ordre éthique et moral plutôt que métaphysique, elle est de vivre l’athéisme dans sa traduction éthique, c’est-à-dire de refuser Dieu comme fin et comme règle de la vie humaine ». En se pacsant au marxisme, l’athéisme a pu devenir religion d’Etat certes et acquérir ainsi, sinon du crédit, du moins du pouvoir ; mais les Etats dont il a été la religion officielle l’ont entraîné dans la catastrophe où ils ont disparu.

L’article athéisme de L’Encyclopédie (1751-65), écrit à une époque où le marxisme n’avait pas d’existence, est signé de l’abbé Yvon (X) et « tiré des papiers de M. Formey, pasteur allemand descendant de huguenots français et secrétaire de l’Académie royale de Prusse ». Ces deux religieux montrent les ambiguïtés philosophiques de l’athéisme, qui est défini de façon restreinte, et ils expriment même la répulsion que ce « titre odieux » suscite en eux, tout rédacteurs de la Bible des Lumières qu’ils sont : « opinion de ceux qui nient l’existence d’un Dieu auteur du monde. Ainsi la simple ignorance de Dieu ne ferait pas l’athéisme. Pour être chargé du titre odieux d’athéisme, il faut avoir la notion de Dieu et la rejeter. L’état de doute n’est pas non plus l’athéisme formel, mais il s’en approche ou s’en éloigne, à proportion du nombre des doutes ou de la manière de les envisager ».


08 juin 2009

Dispersion

 

 

Ce mot, emprunté du latin (« dispersion », « destruction ») est attesté au milieu du XIIIe siècle et il s’emploie d’abord à propos des Juifs, qui, après la destruction du Temple de Jérusalem, se sont éparpillés dans les provinces de l’Empire romain. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694, et éditions suivantes), le seul sens qui soit défini, à savoir « action de disperser ou par laquelle on est dispersé », est suivi des exemples suivants : La dispersion est une des peines dont Dieu menaça et punit les Juifs ; la dispersion des Juifs a été prédite par les Prophètes et par N. S. dans l'Evangile. Il en est ainsi dans les deuxième, troisième, quatrième et cinquième éditions (1718, 1740, 1762, 1798). La définition, très sommaire, est illustrée par le même événement historique et religieux.

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de ce même dictionnaire, l’article consacré à dispersion, qui, dans ces éditions anciennes, tenait en trois lignes, s’étend sur une page et, surtout, les emplois recensés sont très nombreux et divers. Aujourd’hui, les académiciens distinguent deux grands sens : « éparpillement ; action de répandre, de jeter çà et là ; résultat de cette action » (la dispersion des graines par le vent, des maisons dans la campagne) et « action de séparer les éléments, de rompre l’unité d’un ensemble ; résultat de cette action » (la dispersion d’un groupe d’amis à la fin d’une soirée ; la dispersion des membres d’une famille dans plusieurs pays ; la dispersion aux enchères d’une collection d’objets d’art), lesquels, suivant les emplois, se scindent en différentes acceptions. Pour ce qui est du premier sens, l’emploi figuré (dispersion de l’attention, de l’énergie, des forces ; trop de curiosité d’esprit mène à la dispersion des efforts et, employé sans complément, se plaire dans la dispersion, vivre dans la dispersion, éviter la dispersion) et les emplois techniques ou scientifiques : en balistique (dispersion du tir, écart entre les points de chute des projectiles lancés par une même pièce dans des conditions identiques ; rectangle de dispersion, surface sensiblement rectangulaire où se situent les points de chute, lorsque le nombre de coups tirés par la même pièce dans les mêmes conditions est suffisamment élevé), en physique (la dispersion de la lumière blanche, la décomposition par un instrument d’optique d’un rayonnement poly-chromatique en rayonnements monochromatiques), en chimie (« division en particules d’une substance répartie dans un milieu continu ; dispersion colloïdale, état d'une substance dispersée en particules très petites, chargées électriquement »). Pour ce qui est du second sens, les sens étendus : « action de faire partir d’autorité les éléments d’un ensemble dans des directions différentes ; action de les forcer à s’enfuir ; résultat de ces actions » (la dispersion des élèves au son de la cloche, les organisateurs de la manifestation donnèrent l’ordre de dispersion, la dispersion d’un cortège par les forces de l’ordre, la dispersion d’une armée, d’une flotte par l’ennemi. Dispersion ! : « ordre donné à une troupe à la fin d’un rassemblement règlementaire ») et les emplois spécialisés : « dissémination d’un peuple à travers plusieurs régions du monde ; émigration plus ou moins forcée » (la dispersion des Chinois à travers les pays de l’océan Indien, les Juifs de la dispersion, la dispersion juive à travers le monde est appelée diaspora).

Autrement dit, le seul exemple cité entre 1694 et 1798, à savoir celui de l’Histoire sainte, n’est plus qu’un exemple parmi d’autres et il illustre, non plus le seul sens de dispersion, mais un des emplois spécialisés de l’un des deux sens. Il est vrai que la création de l’Etat d’Israël, en 1948, a mis fin en partie à la « dispersion des Juifs » et que l’Histoire sainte, dans laquelle cette dispersion prend un sens mystique, n’est plus enseignée nulle part. Le fait est que la dispersion des Chinois « dans l’Océan indien », selon les académiciens, qui auraient dû écrire « dans le monde entier », est le premier exemple cité, ce qui atteste sans doute que, pour des Français du troisième millénaire, ni l’Europe, ni l’histoire judéo-chrétienne ne sont plus l’aune à laquelle est mesurée l’histoire de l’humanité.

 

L’autre infléchissement qui affecte dispersion dans son histoire se produit au milieu du XVIIIe siècle, quand ce mot commence à s’employer dans la langue des sciences pour désigner un phénomène alors observé : la dispersion de la lumière et qui est assez bien décrit dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65) : « (Dioptrique) point de dispersion : c’est un point duquel les rayons rompus commencent à devenir divergents, lorsque leur réfraction les écarte les uns des autres. Lorsque les rayons de lumière sortent d’un fluide ou d’un corps transparent quelconque, en s’écartant les uns des autres, il est certain que si on prolongeait ces rayons au-delà du milieu dont ils sortent, ils iraient se réunir en un point : or ce point est ce qu’on appelle point de dispersion. Il est nommé ainsi, par opposition au point de concours, qui est le point où des rayons convergents concourent et se rencontrent réellement après la réfraction ». Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées au XIXe et au XXe siècles (1832-35, 1878-79, 1932-35), l’emploi dans la langue des sciences n’est signalé que dans les exemples la dispersion des matériaux d’un édifice ( ?), la dispersion des rayons lumineux, la dispersion d’une armée, d’une flotte, la dispersion des Juifs, le mot étant défini à peu près comme en 1694 : « action de disperser, de se disperser, ou le résultat de cette action », alors que Barré, auteur en 1842 du Complément au Dictionnaire de l’Académie française, donne de la dispersion de la lumière une définition assez juste : « dispersion des rayons lumineux (physique), déviation que les axes des faisceaux lumineux réfractés éprouvent en traversant les substances réfringentes » et que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), à la différence des académiciens, prenant acte des emplois variés de dispersion, distingue trois sens : « action de disperser, état de ce qui est dispersé » (« la dispersion des villages dans cette campagne, la dispersion des Juifs ») ; « mise en fuite » (« le czar apprit, à moitié chemin, la bataille de Nerva et la dispersion de tout son camp ») ; « terme de physique, quantité dont un rayon de lumière s’élargit par l’effet de la réfraction » et « point de dispersion, le point où commence la réfraction des rayons ».

Ce qui caractérise dispersion, qui a été en usage pendant trois siècles dans des contextes religieux, c’est son extension hors de la religion ou, pour parler comme Gauchet, « sa sortie de la religion », comme si le mot avait fini par se conformer dans ses formes et ses sens à ce qu’il a désigné d’abord, à savoir la dispersion des Juifs. Lui aussi, il s’est dispersé, en particulier dans la langue de toutes les sciences, humaines ou sociales et dures ou exactes, comme en témoigne l’article du Trésor de la langue française (1971-94) : en biologie et en géographie, aire de dispersion d’une espèce, « surface totale, continue ou non, à l’intérieur de laquelle l’espèce est représentée, avec une fréquence variable selon la zone partielle considérée » ; en acoustique : « dispersion acoustique, séparation d’une onde acoustique complexe en ses différentes composantes, produite généralement par une variation, en fonction de la fréquence, de la vitesse de l’onde dans le milieu de propagation » ; dans l’art militaire, « dispersion atomique, répartition en des endroits différents des forces nucléaires pour éviter leur destruction en bloc » ; en balistique (dispersion du tir, rectangle de dispersion : cf. ci-dessus) ; en chimie (« degré de division d’une substance au sein d’une autre ») ; en géographie humaine (« répartition de l’habitat rural en groupements nombreux et restreints ») ; en ethnographie (au sujet des diverses tribus primitives : il faudra à l’ethnographe rechercher leur dispersion géographique et tracer l’histoire de leurs migrations), en histoire (dispersion de peuples ; la dispersion israélite ; les Juifs de la dispersion , v. diaspora) ; en linguistique (champ de dispersion d'un phonème : « pour un phonème, il y a autant de variantes que de réalisations du phonème ; l’ensemble de ces variantes constitue le champ de dispersion du phonème ») ; en optique (dispersion (chromatique) de la lumière : « séparation des composantes monochromatiques d’un rayonnement complexe ») ; en physique nucléaire (« phénomène dans lequel des particules en mouvement changent de direction et d’énergie par suite de collisions avec des noyaux, en ne mettant en jeu que des forces électrostatiques ») ; dans les statistiques (« étalement de la distribution d’une série d’observations autour de sa valeur centrale ») ; en psychologie (« dispersion de l’attention »).

Le phénomène qui, en l’espace de trois siècles, a fait de dispersion, dont les emplois étaient surtout religieux, un mot désignant des réalités diverses isolées dans des sciences variées, n’a rien de singulier. Il est observé dans d’innombrables autres mots de la NLF, celle-ci étant la langue de la nouvelle religion sociale et scientifique, et il est confirmé par les réalités modernes de la France et de toute l’Europe.

 

 

 

 

07 juin 2009

Propagation

 

 

 

 

En latin, le nom propagatio, dérivé du verbe propagare, est un terme d’agriculture, qui désigne une technique de reproduction des plantes : le « provignement » ou le marcottage, les autres techniques étant la bouture, l’ente, la greffe. En français, propagation, qui en est emprunté, est attesté à compter du XIIIe siècle et avec le sens « d’action de multiplier la race par reproduction » et, par métonymie, « descendance, race », comme dans ces extraits : « Pour espèce continuer // Et faire propagation » ; « L’un des trois biens de sacré mariage // C’est le beau fruit de génération // C’est des humains la propagation » ; « Julius Caesar qui était souverain de l’ost des Romains non pas pour la grande propagation dont il fut venu, mais pour la haute promesse qui était en lui » ; « Les princes descendus de ladite propagation se peuvent bien vanter d’être les plus nobles du monde » ; « une amorce et allèchement dédié à la conservation et propagation de leur race ».

Dans le Dictionnaire français des mots et des choses (Richelet, 1680), c’est ainsi qu’il est défini : « multiplication qui se fait par le moyen de la génération » (exemples : « il a les qualités qu’il faut pour la propagation » ; « la nature tend à la propagation de l’espèce » ; de même dans le Dictionnaire universel (Furetière, 1690) : « génération et multiplication des animaux » (exemples : « il y a un instinct naturel qui tend à la propagation de l’espèce » ; « la propagation des hommes a été merveilleuse après le déluge, il s’en est trouvé par toute la terre »). Tous les auteurs de dictionnaires enregistrent ce sens ancien, des académiciens (DAF, première édition, 1694 : « multiplication par voie de génération ») aux rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « multiplication des espèces animales et végétales par voie de reproduction »).

Les sens modernes, nés d’une analogie, apparaissent à la fin du XVIIe siècle : en 1688, « action de propager la religion » ; en 1690, « action de propager une idée quelconque », ainsi que le sens propre à la physique, le sens courant en médecine (propagation d’une maladie) n’étant attesté qu’au début du XIXe siècle. C’est Furetière qui, le premier, en 1690, dans son Dictionnaire universel, note ces sens, qui lui sont tout à fait contemporains : « on le dit aussi en physique de la lumière et du bruit » (exemple : « le tonnerre et l’éclair ne se rendent sensibles que par la propagation de la lumière et du bruit jusqu’à l’œil et à l’oreille ») et « il se dit figurément en choses spirituelles » (« les martyrs et les apôtres ont fait en peu de temps la propagation de la foi » ; « il y a à Rome une congrégation pour la propagation de la foi : on prie pour cela dans les prières publiques » ; « il faut empêcher la propagation des erreurs et des méchantes doctrines »).

Le sens propre à la religion est enregistré dès la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « On dit figurément la propagation de la foi pour dire l’extension, l’accroissement, l’augmentation de la foi dans les pays infidèles » (1718, 1740, 1762, 1798), alors que, dans les éditions des XIXe et XXe siècles (1832-35, 1878-79, 1932-35), le sens religieux est immergé, comme s’il en était une espèce, dans le sens figuré « action de propager quelque chose » : « (propagation) s’emploie figurément, et signifie extension, progrès, accroissement, augmentation » (exemples : la propagation de la vaccine doit beaucoup au zèle de ce médecin ; la propagation de cette épidémie fut d'une effrayante rapidité ; il a travaillé vingt ans à la propagation de la foi ; la propagation des connaissances, des lumières, de la philosophie ; la propagation des vérités est plus lente que celle des erreurs ; favoriser la propagation des idées, des découvertes utiles). Les exemples cités sont tous profanes, sauf la « propagation de la foi », comme si, au début du XIXe siècle, la foi n’était plus qu’un contenu parmi des dizaines d’autres, plus importants – ce qui contraste avec l’importance qu’accordent encore à la propagation de la foi les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) : « Société pour la propagation de l’Evangile (Histoire d’Angleterre) : société établie dans la Grande-Bretagne pour la propagation de la religion chrétienne dans la nouvelle Angleterre et les pays voisins » ; « nous avons dans notre royaume plusieurs établissements de cette nature, des missionnaires en titre, et d’autres qui font la même fonction, par un beau et louable zèle d’étendre une religion hors du sein de laquelle ils sont persuadés qu’il n’y a point de salut. Mais un point important que ces dignes imitateurs des Apôtres devraient bien concevoir, c’est que leur profession suppose dans les peuples qu’ils vont prêcher un esprit de tolérance qui leur permette d’annoncer des dogmes contraires au culte national, sans qu’on se croie en droit de les regarder comme perturbateurs de la tranquillité publique et autorisé à les punir de mort ou de prison. Sans quoi ils seraient forcés de convenir de la folie de leur état et de la sagesse de leurs persécuteurs. Pourquoi donc ont-ils si rarement eux-mêmes une vertu dont ils ont si grand besoin dans les autres ? ». Certes cet article a pour raison d’être, semble-t-il, de faire l’éloge de la tolérance, retournée contre les missionnaires, supposés intolérants ou peu tolérants ; mais il montre aussi qu’au XVIIIe siècle, la foi était encore un contenu digne d’être diffusé, ce qui ne semble plus être le cas. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens figuré est scindé en deux : « au figuré, diffusion dans le public d’une rumeur, d’une information, d’une croyance, d’une doctrine, etc. » et, dans la religion catholique, « propagation de la foi, institution ayant pour but la diffusion de la foi chrétienne (v. propagande) ». La propagation de la foi n’est plus qu’une institution vieillie ou à bout de souffle, dont on douter qu’elle ait encore une existence.

Le premier sens de propagation ou sens historique, celui qui a été pendant trois siècles le seul, est « multiplication par voie de génération ». Le sens figuré, « diffusion de la foi », est relativement tardif – en tout cas, postérieur au premier de plus de trois siècles. L’histoire des sens a le mérite de révéler, outre l’affaiblissement de la foi, le lien qui existe entre la multiplication des hommes et la propagation de la foi. Il n’y a de foi que d’hommes, disaient jadis les sages. La foi ne peut croître que dans une population en croissance. C’est ce qu’indique clairement la propagation du christianisme en Europe et dans le monde jusqu’au début du XXe siècle. La population de la France a commencé à stagner au début du XIXe siècle, en même temps que l’affaiblissement de la foi. La propagation de l’islam dans le monde à partir du milieu du XXe siècle est étroitement liée à la multiplication par voie de génération des musulmans. Autrement dit, le fait que ce nom, qui se rapportait à la seule croissance de la population, ait désigné des réalités spirituelles est aussi une forte explication de l’histoire, qui est sans aucun doute plus profonde que toutes les explications sociales, économiques, idéologiques, etc. qui nous sont fournies depuis le XIXe siècle.

 

 

 

06 juin 2009

Convivial

 

 

 

 

En latin, convivalis ou convivialis, traduit dans le Dictionnaire latin français (Hachette, 1934) par « de repas » ou « relatif aux repas » (fabulae convivales : « propos de table ») est dérivé des noms conviva, « convive », et convivium, « repas, festin », lesquels sont dérivés du verbe convivere, dont la traduction par M. Gaffiot fleure bon la convivialité modernissime actuelle des supporteurs de l’OM et des militants politiques : « vivre ensemble », « manger ensemble ».

L’adjectif français qui en est emprunté est attesté en 1541 dans une traduction de Suétone : « pour magnifier sa pompe conviviale faisait Caesar banquets somptueux et larges par les provinces » ; et en 1586 dans Vie d’Apulée : « entre les livres d’Apulée qui sont péris, l’on désire ceux-ci : Les questions conviviales ». Le sens en est « qui a rapport au banquet » ou « relatif au festin », comme dans cet extrait de 1612 : « bagatelles pythagoriques rapportées par Plutarque en ses questions conviviales » (Histoire de la Nouvelle France).

Aucun des lexicographes des XVIe, XVIIe, XVIIIe siècles n’enregistre cet adjectif, que Littré relève dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) comme un « mot de Brillat-Savarin » (« des esclaves étaient spécialement attachés à chaque fonction conviviale, et ces fonctions étaient minutieusement distinguées »). C’est à tort qu’il est tenu pour un « mot » de ce gastronome. En revanche, Littré ne se trompe pas pour ce qui est d’en établir le sens : c’est le sens latin, « qui a rapport aux festins », sens qui est reproduit un siècle plus tard dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « qui a rapport aux festins, aux repas », comme dans cet extrait de Gobineau : « c’était de l’entretien convivial qu’ils avaient également faim et soif. (...). Ce fut Wilfrid Nore qui le premier mit le pied dans la voie menant aux confidences. Le dîner dans sa partie sérieuse était fini » (1874).

Jusque-là, l’adjectif conserve son sens plurimillénaire latin et ce n’est que dans les deux ou trois dernières décennies que convivial se détache des festins, et surtout des banquets et symposiums à l’antique, pour s’étendre à tout ce qui, dans quelque société que ce soit, se rapporte de près ou de loin, et plutôt de loin que de près, à la modernité ou à tout ce qui s’attache à elle : esprit, ambiance, atmosphère, relations, système, émissions de télé, etc. Jusque-là, les académiciens l’ont ignoré – peut-être pour de bonnes raisons. Le fait que, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur dictionnaire, ils y consacrent un article pour en définir, non pas le sens antique, mais le sens moderne. Ce n’est plus « relatif aux festins », mais « qui est empreint de convivialité » (cf. la note consacrée à ce mot), sens illustré d’exemples qui trahissent éloquemment que la modernité consiste en un lent glissement d'une religion à une autre, toute immanente, la religion du vivre ensemble au sourire photogénique : une société conviviale, une atmosphère conviviale, des relations conviviales.

 


29 mai 2009

Ethnographie

 

 

Le mot, composé de deux éléments grecs, entre dans l’édition de 1819 du Dictionnaire universel de la langue française de Pierre Boiste (1765-1824). C’est sa première attestation en français. Dans les sixième et septième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35, 1878-79), il est défini ainsi : « partie de la statistique qui a pour objet l’étude et la description des divers peuples ». La définition paraît étrange, surtout à cause de la référence à la statistique, laquelle, il est vrai, était tenue au début du XIXe siècle, pour la « science qui apprend à connaître un État sous les rapports de son étendue, de sa population, de son agriculture, de son industrie, de son commerce, etc. » et aussi pour la « description détaillée d’un pays relativement à son étendue, à sa population, à ses ressources agricoles et industrielles, etc. » : autrement dit, l’ethnographie est ou serait une statistique qui prend pour objet les divers peuples de la terre. Dans le Complément (1842) à la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, œuvre de M. Barré, l’ethnographie est rangée dans la philosophie et elle est considérée par Ampère comme de « l’ethnologie élémentaire ». Ce n’est plus la science qui a pour objet des peuples, mais la « connaissance des lieux habités par les nations aux différentes époques de leur histoire ». Ces hésitations et fluctuations trahissent le statut mal assuré de l’ethnographie, qui en est encore, en 1850, aux balbutiements et dont l’invention coïncide avec l’émergence de la science comme l’ersatz religieux des modernes et surtout avec l’extension de la civilisation européenne au monde entier. Au fil des décennies, les auteurs de dictionnaires comprennent de mieux en mieux les buts et les objets de cette science ; ainsi Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « science qui a pour objet l’étude et la description des divers peuples » ; les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35) : « science qui traite des différents peuples, de leurs mœurs, coutumes, religions, langage ».

Peu à peu, l’ethnographie perd dans les dictionnaires son statut de science, au profit de l’ethnologie ou de l’anthropologie, comme en témoigne l’article ethnographie du Trésor de la langue française (1971-94) : « étude descriptive et analytique, sur le terrain, des mœurs, des coutumes de populations déterminées, particulièrement des populations primitives » ou le Traité de sociologie : « l’ethnographie » exige le travail « sur le terrain », l’observation directe, voire la participation de l’enquêteur » (1967) – ce dont prennent acte les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du DAF) : « étude et description des usages, coutumes, croyances des divers groupes humains ». Elle n’est plus la science qu’elle fut ; elle est une simple étude et une banale description, comme en font chaque jour les milliers de bureaux d’étude (en x domaines) installés en France. Elle était une affaire de savants, elle est du ressort des techniciens ; elle était arrogante, elle est humble. Le lent et imperceptible abaissement de l’ethnographie dessine une évolution qui réjouit les habiles et tous ceux qui tiennent, à juste titre, les prétendues « sciences humaines et sociales » (psys socs hum) pour de la pure idéologie de bazar et attendent le jour où les auteurs de dictionnaires ne les désigneront plus que comme des techniques de manipulation des faits ou de désinformation. Alors, les desservants de la science sociale, en rabattront peut-être de leur morgue et ne seront plus obligés d’intervenir dans les media à chaque seconde pour dire aux consommateurs d’images et de sons ce qu’il faut penser de ce que tout le monde ignore.

27 mai 2009

Proposant (e)



 

 

Le participe présent du verbe proposer est aussi un adjectif et un nom. Il est relevé dans la quatrième édition du Dictionnaire de d’Académie française (1762), mais il est absent des huitième et neuvième éditions (1932-35, en cours de publication). Il est possible que l’usage qu’en a fait récemment Mme Aubry, première secrétaire socialiste qui se définit comme une « force proposante », y donne une nouvelle vigueur et que, plongés dans ce bain de jouvence, proposant et proposante en ressortent tout vigoureux et dignes d’entrer à nouveau dans le panthéon lexicographique.

Il est enregistré comme nom masculin pour la première fois dans le Dictionnaire français des mots et des choses de Richelet (1680), où il est défini ainsi : « terme qui se dit en parlant de jeunes théologiens de la Religion » (comprendre « de la religion réformée ») et illustré de ces exemples : « c’est un jeune homme qui étudie en théologie, qui propose des difficultés, qui en résout, soutient, argumente et fait tous les autres exercices qu’il faut faire pour se rendre capable d’être pasteur ; c’est un jeune proposant qui a de l’esprit ; à Monsieur un tel, proposant en théologie ». Mme Aubry fait tout ce qu’elle peut pour perdre les élections présidentielles : c’est une proposante en politique. Dans le Dictionnaire universel (1690) de Furetière, proposant a deux sens : « qui fait une offre, qui propose un dessein » (exemples : « on a fait voir au Conseil le dessein de la jonction des mers (le canal du Midi sans doute), le proposant (Riquet ?) demande telles et telles conditions » : « on a écouté les proposants d’un tel parti (mais ce n’était pas Mme Aubry), les enchérisseurs d’une telle ferme ») ; et : « (le nom) se dit aussi de ceux qu’on examine pour être reçus ministres dans la religion prétendue réformée » (exemple : « lorsqu’ils soutiennent des thèses de leur croyance, ils font la même chose que ceux qui soutiennent des thèses pour être reçus docteurs dans la vraie Eglise »). Cette définition et l’exemple qui l’illustre ne sont pas des modèles de neutralité ou d’impartialité. Prétendue (religion prétendue réformée) et vraie religion (le catholicisme) détonnent dans un dictionnaire universel, qui est aussi une encyclopédie. Furetière annonce les Lumières. On voit là de quelles Lumières il est l’avant-courrier – celles des luttes, des combats, des engagements, des partis pris, des illuminés et illuminations, etc. Lénine, Marx, Mao, Pol Pot, Trotski s’en sont réclamés : on comprend pourquoi. Seul de tous les lexicographes anciens ou modernes, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève le premier sens, « celui qui propose », qu’il illustre de cet extrait des Mémoires du duc de Saint-Simon : « ce corps (il s’agit des états généraux) n’est qu’un corps de plaignants, de remontrants, et, quand il plaît au roi de le lui permettre, un corps de proposants ».

Les académiciens, à compter de la quatrième édition, atténuent peu à peu ce que la définition de Furetière a de trop abrupt ou tranché : « jeune théologien de la Religion prétendue Réformée, qui étudie pour être pasteur » (1762, 1798), pour aboutir enfin, dans la sixième et la septième éditions (1832-35, 1878-79)  à une définition à peu près objective et sans passion : « jeune théologien de la religion protestante, qui étudie pour être pasteur ». Il est vrai qu’en 1787, Louis XVI, en signant l’édit de tolérance, a réintégré les protestants dans la nation française et que les passions religieuses se sont déplacées au XIXe siècle sur un autre terrain, celui de la nouvelle religion immanente et sociale, qui est devenue la ROOC, la Religion Officielle de l’Occident Contemporain.

Le nom est aux protestants, l’adjectif aux catholiques, qui ne pouvaient pas être en reste. Eux aussi, comme les protestants, ils ont leurs proposants – en fait des cardinaux proposants : « (l’adjectif) n’est usité que dans cette expression cardinal proposant, cardinal établi à la cour de Rome, pour recevoir la profession de foi de ceux qui sont nommés à des évêchés dans des pays d’obédience et pour les proposer aux autres cardinaux » (Dictionnaire de l’Académie française, sixième et septième éditions, 1832-35, 1878-79 ; Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Cette définition ne se suffit pas à elle-même. Pour la comprendre, il faut consulter les articles obédience ou pays d’obédience et profession de foi d’évêques nommés dans des pays d’obédience. Heureusement, la disparition de proposant dans les huitième et neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française interrompt ces consultations en cascade. Quant aux rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ils se contentent de reproduire la définition de cardinal proposant chez Littré et celle d’un dictionnaire des religions : « dans les Églises de la Réforme, candidat au ministère pastoral qui, après les études de théologie, accomplit le stage préparatoire au pastorat ».

Mme Aubry n’est ni candidate au pastorat, ni cardinal ou, en orthographe moderne, cardinale. La dernière définition relevée dans les dictionnaires actuels explique, ironiquement sans doute, ce qu’est un proposant ou une proposante dans la NLF dont font usage les socialistes, hommes et femmes. En médecine, un proposant est un « malade qui consulte le premier pour une affection génétique et qui déclenche une enquête génétique dans sa famille afin de déterminer le mode de transmission de cette affection » (Trésor de la langue française, qui reproduit la définition d’un dictionnaire de médecine publié chez Flammarion en 1975). On ne saurait mieux dire.

 

 

25 mai 2009

Intolérance

 

 

 

 

En latin, le nom intolerantia a pour sens, selon M. Gaffiot (Dictionnaire latin français (Hachette, 1934), « fait d’être insupportable, nature insupportable de quelque chose » (sens attesté chez Paul Orose, prêtre espagnol du Ve siècle), « insolence, tyrannie insupportable » (Cicéron) et, chez Aulu-Gelle (grammairien, IIe siècle) « action de ne pouvoir supporter, impatience, humeur peu endurante ».

Le mot français intolérance, dérivé de tolérance, est attesté à la fin du XVIe siècle dans son sens latin : « incapacité à supporter ». Randle Cotgrave (mort en 1634), dans son Dictionarie of French and English Tongues (1611 : liste de mots français traduits en anglais), le traduit par impatienty, y donnant de fait le sens du mot latin intolerantia (cf. ci-dessus, Aulu-Gelle). Il est évident que le concept « moderne » d’intolérance, et même celui de tolérance dont il est le contraire, ne sont pas en place dans la langue classique des XVIe et XVIIe siècles. Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) note que « ce mot ne se dit point ». Il est vrai aussi qu’il tient la tolérance pour une « permission ». Le père Bouhours, dans ses Doutes sur la langue française (1691), le juge « contesté ». Furetière (Dictionnaire universel, 1690) ne le relève pas, mais il apparaît dans l’édition posthume de son dictionnaire, publiée à Rotterdam en 1701 (autres éditions : 1704, 1708) et revue et corrigée par un huguenot français, Basnage de Bauval (1656-1710), qui s’est réfugié aux Pays-Bas après la révocation de l’Edit de Nantes (1685) pour y combattre ce que les huguenots ont commencé à nommer intolérance. Ils en ont revu le sens. La définition de 1701, qui n’est pas de Furetière, mais de ceux qui ont détourné son dictionnaire, est éloquente. Ce n’est plus « impatience », mais « refus de supporter, d’avoir des relations avec ceux d’un avis opposé (notamment en matière religieuse) », définition qui correspond assez bien aux intentions de ceux qui, Mme de Maintenon, Louvois, Louis XIV, ont décidé d’annuler l’édit de pacification de 1598 et, en conséquence, d’interdire aux Français d’entretenir toute « relation » avec les réformés, huguenots, protestants, contraints de chercher un refuge hors de France.

Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la troisième édition (1740). La définition en est fruste : « Terme dogmatique, opposé à tolérance » (1762 et 1798, terme dogmatique, id est de théologien, est remplacé par terme didactique, id est savant et en usage dans les écoles). C’est l’idéologie des Lumières (in L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, 1751-65) qui, à la suite de Basnage de Bauval en 1701, fait de l’intolérance, avérée ou supposée, la cible des luttes éclairées. Au long article qui y est consacré dans L’Encyclopédie, il apparaît que l’intolérance est devenue, dès le milieu du XVIIIe siècle, l’expression favorite de ce que les modernes nomment la Bête immonde, le ça, le Mal ou, si ces modernes sont musulmans, Chitan (Satan) : « (Morale) le mot intolérance s’entend communément de cette passion féroce qui porte à haïr et à persécuter ceux qui sont dans l’erreur ». L’auteur de l’article s’efforce de « distinguer deux sortes d’intolérance, l’ecclésiastique et la civile ». La première consiste « à regarder comme fausse toute autre religion que celle que l’on professe et à le démontrer sur les toits, sans être arrêté par aucune terreur, par aucun respect humain, au hasard même de perdre la vie ». L’intolérance, ainsi définie, peut être prise dans un tourniquet et englober dans la même réprobation diabolique ceux qui combattent l’intolérance. Aussi l’auteur de l’article précise-t-il benoîtement ceci : « il ne s’agira point dans cet article de cet héroïsme qui a fait tant de martyrs dans tous les siècles de l’Eglise », les martyrs chrétiens étant victimes de l’intolérance païenne ou, plus tard, islamique. Quant à la seconde ou intolérance civile, elle « consiste à rompre tout commerce et à poursuivre, par toutes sortes de moyens violents, ceux qui ont une façon de penser sur Dieu et sur son culte autre que la nôtre ». C’est donc une référence à ceux qui ont annulé en 1685 l’Edit de Nantes. « Quelques lignes détachées de l’Écriture sainte, des pères, des conciles, suffiront pour montrer que l’intolérant pris en ce dernier sens est un méchant homme, un mauvais chrétien, un sujet dangereux, un mauvais politique et un mauvais citoyen » : en bref, c’est le Diable, le Démon, Satan.

Il est plaisant de penser que des gens apparemment intelligents (en l’occurrence, l’apparence est comme le mur de Berlin – totalement hermétique) peuvent se tenir, par passion idéologique ou par suffisance intellectuelle, pour les empereurs du Bien en personne et sans tolérance aucune, « stigmatiser » comme les nouveaux Satan ceux qui ne s’alignent pas sur leurs positions, le doigt sur la couture du pantalon. Sartre, Foucault, Bourdieu, Rosanvallon, BHL, etc., « chassent de race », comme de « bons chiens ». C’est par ruse rhétorique que l’intolérance supposée des catholiques est comparée à l’infinie bonté des pères de l’Eglise, à la sublime douceur des premiers chrétiens et à la générosité sans faille de tous les martyrs du christianisme : « l’instruction, la persuasion et la prière, voilà les seuls moyens légitimes d’étendre la religion. Tout moyen qui excite la haine, l’indignation et le mépris, est impie ». Sont cités pour déconsidérer l’intolérance ecclésiastique et civile Tertullien, le Christ (« qu’est-ce que le Christ a recommandé à ses disciples en les envoyant chez les nations ? Est-ce de tuer ou de mourir ? Est-ce de persécuter ou de souffrir ? »), Saint Paul, Origène, Saint Jean, Saint Athanase, Saint Jean Chrysostome, Saint Hilaire, etc. Voltaire (Traité sur la tolérance, 1763) y va de sa définition : l’intolérance est la « haine agressive et persécutrice de ceux qui croient posséder la vérité en matière religieuse », laquelle, à ce compte, fait agir même les très ardents défenseurs des droits universels de l’homme. Dans les dictionnaires du XIXe siècle, l’intolérance est définie souvent dans les mêmes termes que ceux de Bauval ou de Voltaire ou des Encyclopédistes. C’est le signe que, de ce point de vue, la messe est dite et que l’intolérance est définitivement l’œuvre de Satan, sauf quand elle est islamique (auquel cas, elle est du camp du Bien) : « disposition à violenter, à persécuter ceux avec lesquels on diffère d’opinions » (DAF, sixième, septième, huitième, neuvième éditions, 1832-35, 1879, 1932-35, en cours : « il se dit surtout en matière de religion » ; Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77, qui note aussi l’emploi d’intolérance en médecine : « impossibilité de supporter un remède ; condition indiquant qu’il faut s’en abstenir »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent un sens général (« défaut de tolérance ») du sens spécifique à la religion ou à la politique. Hors de la religion et de la politique, intolérance a le même sens qu’intolerantia en latin : « répugnance ou impossibilité à supporter certaines choses, certaines personnes », sens en usage en médecine et en psychologie (intolérance pathologique à la perte, intolérance à l’attention d’autrui), alors que l’intolérance moderne est ou le « manque de respect pour les croyances, les opinions que l’on réprouve ou que l’on juge fausses » (après tout, pourquoi devrions-nous respecter la bêtise, la stupidité, l’ignorance, la veulerie, l’hypocrisie, les délires du Coran, etc. ?) ou « l’attitude consistant à refuser aux autres la liberté d’exprimer des opinions que l’on juge fausses et de vivre conformément à ces opinions » et « le comportement de celui qui réprime par la force les idées qu’il ne partage pas » - le « celui » en question, qui serait répressif, ayant pignon sur rue en France, mais après qu’il a eu pris soin de qualifier les idées qu’il combat de maléfiques ou de diaboliques.

 

 

 

23 mai 2009

Fulgurance

 

 

 

Les modernes emploient volontiers le mot fulgurance dans un sens figuré à propos des artistes (mais les seuls rebelles, ce qui va de soi), des poètes (les seuls subversifs, évidemment), des visionnaires de tout genre et de toute espèce (les seuls qui comptent, bien entendu). Les poèmes de Rimbaud seraient pleins de fulgurances, et aussi ceux de Breton, d’Aragon, de Parménide, de Ronceraille, de Chrétien de Troyes, de Leconte de l’Isle, de Delille, et tous les tableaux de tous les barbouilleurs inconnus ou méconnus, sans parler des compositeurs, des rappeurs, des graphistes, des affichistes, etc.

Ce triomphe mérite bien une note insolente. Fulgurance, on s’en serait douté, est moderne – et même, si tant est que cela soit possible, hypermoderne, aidé en cela, il est vrai, par le vieux suffixe – ance, lequel, après trois siècles d’hibernation, s’est plongé au XXe siècle dans le bain de jouvence de la science. Il n’est relevé dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à 1935), non plus que dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, bien qu’il soit attesté en 1866 au sens figuré « d’éclat semblable à celui de la foudre » (« une femme que poétise la fulgurance de sa mise ») et qu’il forme avec fulgurant, fulguration et le verbe fulgurer, attesté en 1854 et dont il est dérivé, un quatuor moderne. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le tiennent pour littéraire : « caractère de ce qui ressemble à l'éclair, particulièrement à son éclat » (« la fulgurance des météores illumine par instants la nuit », Albert Béguin, L’âme romantique et le rêve, 1939) et en relèvent deux emplois métaphoriques, dont celui de 1866 et celui-ci : « Révélation ! Clarté soudaine ! (...) J’étais aveuglé par sa fulgurance » (Richepin, poète, 1893), alors que les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) définissent le mot en le référant à l’étymon latin fulgur « éclair » : « caractère de ce qui est fulgurant, de ce qui a l’éclat, le brillant de l’éclair ».

Pourtant, l’adjectif fulgurant, plus ancien, attesté à la fin du XVe siècle et emprunté du latin fulgurans (« faisant ou lançant des éclairs »), a conservé son sens propre originel « qui produit des éclairs », à côté des sens figurés attestés au XVIe siècle : « qui jette une lueur vive et rapide comme l’éclair et, par extension, intense et rapide » (« fièvres fulgurantes »). Il n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la septième édition (1879), où la définition est suivie des deux sens, propre (« accompagné, environné d’éclairs », une trombe fulgurante) et figuré (« en médecine, douleurs fulgurantes, certaines douleurs très intenses et très rapides »), les mêmes que ceux que Littré relève dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « terme didactique, environné d’éclairs » (exemples : « trombe fulgurante » ; « coups de tonnerre (…) accompagnés de décharges fulgurantes » ; et chez Hugo, au figuré : « la tête de Mirabeau avait une laideur grandiose, fulgurante ») et « terme de médecine : douleurs fulgurantes, certaines douleurs très intenses et très rapides, qui dépendent de lésions particulières de la moelle épinière ».

Didactique, science des orages, médecine, poésie : il n’en fallait pas plus pour assurer le succès de fulgurant dans la langue moderne, comme l’attestent les emplois nouveaux relevés dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « par extension, qui jette une lueur vive et rapide comme l’éclair » (lumière, épée, coloration, châle fulgurant) ; « au figuré, en parlant d’une expression d’un individu, particulièrement du regard » (regards fulgurants, beauté fulgurante) ; « domaine intellectuel ou moral : qui frappe l’imagination, l’esprit » (certitude, idée, passion, réponse, révélation fulgurante) ; « qui a la rapidité de l’éclair » (carrière fulgurante, apparition fulgurante de la peste, qu’y a-t-il de plus bref et de plus fulgurant que l’instant ?), exemples auxquels les académiciens ajoutent (DAF, neuvième édition) ceux-ci : intuition fulgurante, réplique fulgurante.

Jadis, il était entendu que l’éclair était un attribut de Zeus / Jupiter et que, en conséquence, la fulgurance caractérisait cette entité divine. La mythologie antique morte, l’homme moderne a récupéré la fulgurance pour en caractériser quelques objets manufacturés (épée, châle, coloration) ou pour en faire un de ses attributs : regards, beauté, carrière, idée, passion, certitude, réponse, réplique, intuition… Naguère, nos ancêtres croyaient dans le Dieu qui s’est fait homme. Les modernes ont renversé l’édifice : ils sont l’homme qui prend la place de Dieu ou qui s’empare de ce que possédaient en propre les anciens Dieux. Ce fut sans doute un des innombrables éclairs de leur génie : en somme leur fulgurance pour parler comme un commentateur de poèmes.

 

 

 

21 mai 2009

Animation

En latin, animatio a pour sens « qualité d’un être animé » (Dictionnaire latin français, 1934) ou « principe de vie », et, par métaphore, il signifie « animosité » chez Tertullien, un des pères de l’Eglise (IIe-IIIe siècles). C’est dans ces deux sens que le nom animation, qui en est emprunté, est attesté au XIVe siècle (« principe vital, force qui donne la vie ») et au XVe siècle (« emportement, colère »). Ce second sens semble être un hapax. Quoi qu’il en soit, il est ignoré des auteurs de dictionnaires, lesquels, de Furetière (1690) à Bescherelle (1845), ne relèvent que le premier de ces deux sens, faisant d’animation un terme de théologiens : « (le mot) se dit en médecine du temps où l’âme est infuse dans le corps de l’homme » (exemple : « l’animation du fœtus n’arrive qu’après les 40 jours », Furetière, Dictionnaire universel, 1690), définition que reprend Thomas Corneille (1625-1709), dans son Dictionnaire des termes des arts et des sciences (1694), qu’il conçoit comme un complément du Dictionnaire de l’Académie française, académie dont il était membre  : « terme de médecine ; on dit que l’animation du fœtus, c’est-à-dire, le temps où l’âme est infuse dans le corps de l’homme, n’arrive que quarante jours après qu’il est formé ». Animation entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) comme un « terme didactique » qui « se dit de l’union de l’âme au corps » (l’animation du fœtus ; idem dans la cinquième édition, 1798), définition que reprend Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), tout en la comparant à celle de Furetière et de Trévoux : « temps auquel l’âme est infuse dans le corps de l’homme » (v. « union de l’âme et du corps »). Pour les uns, le mot désigne un moment ; pour les autres, une action.

Au XIXe siècle, animation sort de la théologie. Dans les dictionnaires, l’article qui y est consacré s’étoffe. Les académiciens (sixième édition, 1832-35) distinguent un sens général (« terme didactique, action d’animer ») d’un sens particulier (« il se dit particulièrement de l’union de l’âme au corps dans l’embryon humain », l’animation du foetus) ; Barré (1842, Complément au DAF) signale l’emploie d’animation dans l’ancienne chimie ou alchimie (« terme qu’employaient les chimistes dans la transmutation des métaux, lorsque la terre blanche foliée devait fermenter avec l’eau philosophique ou céleste du soufre »). Louis-Nicolas Bescherelle (1845, Dictionnaire national ou Dictionnaire universel de la langue française, 2 volumes) est le premier à enregistrer un des sens modernes d’animation : « chaleur, vie apparente » (exemple : « mettre l’animation dans les paroles, dans le discours, dans les actions »), que Littré et les académiciens exposent à leur tour : Dictionnaire de la langue française, 1863-77, « figuré, vivacité, chaleur », exemple : « l’animation qu’il met dans ce qu’il dit » ; septième et huitième éditions, 1879 et 1932-35, « animation signifie au figuré la vivacité, la chaleur que l’on met à faire une chose » ; l’animation de ses gestes, de ses discours, de ses écrits ; l’animation du jeu, du plaisir ; il parle, il discute avec animation.

La vie, non pas la vie éternelle, mais la vie ici-bas, la vie biologique et matérielle, étant l’horizon indépassable des modernes, animation devient une de leurs oriflammes. Le sens premier (« action de communiquer ou de posséder la vie » et « en théologie, le fait de l’union de l’âme à un corps organisé ») est désormais tenu pour rare par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), lesquels citent la distinction faite dans Théologie catholique (1909) entre « animation immédiate » et « animation médiate » : « les partisans de l’animation immédiate affirment que c’est au moment même de la conception que l’âme est créée et unie au corps ; les partisans de l’animation médiate retardent l’entrée de l’âme dans le corps et la fixent à l’époque (...) où le corps est construit, du moins dans ses organes principaux ». 1909, c’était il y a un siècle, autant dire une éternité pour les modernes qui tiennent tout passé pour un laps de temps non avenu. Le mot émigre de la théologie vers les sciences du social. La modernité oppose au néant ou à la mort ses fétiches, parmi lesquels l’animation, « qui permet de donner l’impression du mouvement à des dessins ou à des poupées grâce à la photographie image par image, de gestes, d’attitudes ou de situations successives » et qui se rapporte même aux choses : « caractère de ce qui est animé, possède de la vivacité ; en parlant d’une rue, d’une ville », comme si les modernes étaient désormais capables, en vrais sorciers qu’ils sont devenus, de donner de l’âme à ce qui est naturellement inanimé : « on voit d’ici ce mouvement, cette vie, cette animation extraordinaire que les intérêts financiers sont seuls capables de donner, aujourd’hui, à des villes sérieuses » (Villiers, 1883) ou « l’animation avait abandonné l’intérieur de la bourse et des banques, diminuait aux étages des immeubles commerciaux, mais pour augmenter et s’alourdir dans les rues » (Romains, 1932) ; « en parlant d’une œuvre d’art, expression de la vie, vivacité » (« voyez à côté les bas-reliefs qui rendent les scènes de la vie humaine ; ils ont autant d’animation que les peintures du XVIe siècle » (Michelet, 1874).

Pour les Français des siècles classiques, « l’action de conférer la vie » était le fait du Dieu unique ; pour les modernes, n’importe qui peut animer une soirée, c’est-à-dire y mettre de l’entrain. Il est dans l’ordre naturel du monde devenu moderne, tel que cet ordre nouveau s’établit au XXe siècle, que la sociologie et les sociologues se soient approprié l’animation : jadis propre aux Dieux, elle est désormais propre à ces substituts du Dieu unique que sont les consciencieux du social, psys and C°, comme l’exprime lumineusement un illuminé de la science sociale en 1969 : « en méthodologie des sciences psychologiques et sociales, l’animation est la propriété générale des méthodes de conduite des groupes, méthodes qui ont pour but d’accroître la participation et de favoriser la progression du groupe vers ses objectifs » (rien que ça, c’est digne d’un führer ou d’un duce, mazette !). D’où les syntagmes animation d’un groupe, activité d’animation (ou par métonymie, animations), équipe d’animation cités dans le Trésor de la langue française (1971-94). Le programme de l’horreur moderne est résumé dans cet extrait des Grands ensembles d’habitation (1963) : « il ne suffit pas de fonder des maisons, voire des centres de jeunesse pour subvenir aux loisirs extra-sportifs au sein du périmètre d’habitat, mais (...) il faut rendre ceux-ci attrayants et les faire fonctionner sous l’impulsion de « meneurs de jeu ». C’est en fait une profession nouvelle qui se crée, tenant du moniteur de colonies de vacances, de l’éducateur sportif, du metteur en scène, etc. Il faut donc une équipe d’animation avec des camarades plus âgés, engagés dans une activité professionnelle qui assure à titre de référence leur droit à guider. Il faut enfin un chef. Pour le moment, on ne saurait faire appel qu’à des animateurs bénévoles ». On comprend que même l’Etat, supposé neutre, ait institué ses propres organes d’animation, comme le confirme cet extrait de L’Aménagement du territoire (1964) : « Le Commissariat au plan étudie et propose les choix globaux qu’implique cette politique et en intègre grâce aux travaux de la Commission nationale d’aménagement du territoire les conclusions dans les plans de développement économique et social. (...). Dans l’appareil administratif de l’État, la Délégation à l’aménagement du territoire et à l’action régionale constitue, entre le plan et les administrations, le centre d’impulsion et d’animation de cette politique et, pour ainsi dire, la courroie de transmission entre la volonté gouvernementale et les organes d’exécution ». Jadis, c’est Dieu qui décidait de l’âme des êtres vivants ; désormais, n’importe quel pékin, n’importe quel consciencieux du social, n’importe quel fonctionnaire met de l’âme dans les choses, les foules, les politiques, les villes. La modernité n’est pas athée, ni même agnostique. Elle a des milliers de dieux et elle fait de n’importe qui ou de n’importe quoi un deus ex machina.

 


19 mai 2009

Capitulation et armistice 2

 

 

Armistice

Dans la langue latine en usage au Moyen Age, armistitium, attesté en 1335 et formé des mots latins arma (« armes ») et stitium, de statio, « immobilité », a pour sens « suspension des combats ». Armistice, qui en est emprunté, est défini ainsi en 1680 dans le Dictionnaire de Richelet : « ce mot signifie suspension d’armes et ne peut trouver sa place que dans les traités de paix, de guerre et autres pareils ouvrages, peu poli, et il y a même bien des gens qui ne souffrent ce mot d’armistice qu’avec peine ». Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), ce terme « d’art militaire », de genre masculin, est une « trêve fort courte ou (une) suspension d’armes pour un petit espace de temps », alors que, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, où il est enregistré pour la première fois, il est de genre féminin (dans les éditions suivantes, les académiciens corrigent cette erreur) et il désigne une « suspension d’armes », conformément aux deux mots latins dont il est composé, sans que soit précisée la durée, brève ou non, de cette suspension. A la différence des académiciens, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) s’attarde sur le rejet que suscite ce mot, aussi bien dans le Dictionnaire universel, dit de Trévoux (1704 : « il y a peu de gens qui approuvent ce mot ») que chez Richelet (1680 : « Richelet dit aussi que ce terme était rejeté de plusieurs »), lequel conclut ainsi l’article : « c’est un mot de gazette (il est déjà reproché aux journalistes leur jargon) : on dit plutôt suspension d’armes » ; et, après avoir remarqué que « l’Académie le met sans remarque et sans donner d’exemple », il tranche : « je crois qu’il n’est pas du beau style et que trêve, suspension d’armes sont préférables ». Les académiciens en jugent autrement. La définition « suspension d’armes » est illustrée des exemples un long armistice, convenir d’un armistice, rompre l’armistice, armistice de quelques jours, l’armistice ne fut pas de durée, ne tarda pas à cesser, à expirer dans la cinquième, la sixième, la septième éditions de leur Dictionnaire (1798, 1832-35, 1878-79). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), après avoir rappelé les hésitations des lexicographes (« armistice ne commence à se trouver dans les dictionnaires de l’Académie qu’à partir de 1762, où il est féminin ; l’Académie, dans sa dernière édition, a rectifié cette erreur, armistice ne devant pas plus être féminin que solstice ») et celles de Richelet et Féraud (« Richelet le fait correctement du masculin, ajoutant qu’il se trouve dans les traités de paix et de guerre et dans quelques gazettes, mais que peu de gens l’approuvent »), tranche le dilemme : « aujourd’hui l’usage l’a pleinement reçu et approuvé ».

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le définition s’écarte de la simple traduction des deux mots latins qui composent armistice ; elle s’ajuste bien à l’armistice du 11 novembre 1918 : « arrêt provisoire des hostilités convenu par les combattants » (la commémoration de l’armistice du 11 novembre 1918 est un des exemples de la neuvième édition, en cours de publication), que Clémenceau, le Père de la Victoire, a su, à Versailles, habilement transformer en victoire. L’expérience historique a solidement établi dans la langue ce mot « d’art militaire », que les auteurs de dictionnaires actuels définissent avec précision : « suspension totale ou partielle des hostilités entre deux armées, en particulier pour permettre au pays qui en fait la demande d’étudier les conditions de fin de guerre de l’adversaire » (Trésor de la langue française, 1971-94) et « arrêt provisoire des hostilités convenu entre des belligérants » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition).

Ambrière (Les grandes vacances, 1946), à propos de l’armistice demandé en juin 1940 par le gouvernement du maréchal Pétain, expose, avec raison, les ambiguïtés de tout armistice : « La France et l’Allemagne sont toujours en état de guerre, disions-nous aux hésitants pour les amener à nous rejoindre ; car même si vous tenez l’armistice pour valable, l’armistice n’est pas la paix... ». De tout cela, il appert que, le 8 mai 1945, les autorités allemandes n’ont pas signé un armistice, contrairement à ce que disent les gazettes, par ignorance ou par complaisance pour un mot qui, aux XVIIe et XVIIIe siècles, était leur, mais elles ont signé la capitulation sans conditions de leurs armées. Le 11 novembre 1918 est célébré l’armistice ; la victoire, elle, est célébrée le 8 mai 1945. Il se peut que ces faits historiques dérangent les moralinateurs. Comme ces faits sont différents, ils ne devraient pas être désignés par le même mot, sauf dans la langue frelatée des modernes. Il n’y a rien d’immoral ou d’amoral ou de politiquement incorrect à distinguer ces faits en les nommant des mots justes armistice et capitulation.

18 mai 2009

Capitulation et armistice 1

 


Capitulation

Dans la langue latine en usage au Moyen Age (le mot n’est pas dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot, 1934), capitulatio, attesté au XVe siècle, a pour sens « convention ». C’est dans ce sens, « convention, pacte, accord »,  que capitulation est employé pour la première fois au XVIe siècle par Lanoue (« les reitres se maintiennent aussi en la possession de leurs droits acquis, à savoir des hautes capitulations, et de se faire toujours payer sur les vieux rôles »), Montaigne (« ceux-ci s’en retournèrent pour consulter avec leurs concitoyens, et firent ainsi deux ou trois voyages, pour la difficulté de la capitulation ») et Pasquier (« par commune capitulation des deux osts, les Gaulois étaient au Conseil pour savoir s’ils devaient lever le siège pour l’argent qui leur était offert » ; « il se ligua avec le roi Théodoric, à la charge que l’un et l’autre armeraient ; et que, venus au-dessus de leurs affaires, ils partageraient le gâteau ensemble. Suivant ceste capitulation, le roi Clovis... s’achemine le premier avec son armée »).

En 1636, capitulation prend le sens militaire qui est défini ainsi par Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « traité fait avec la garnison ou les bourgeois d’une place assiégée, par lequel ils se rendent moyennant certaines conditions et articles qu’on leur accorde »), et dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « traité de la reddition d’une place » (exemples : la capitulation d'une ville ; les articles de la capitulation ; une capitulation honorable, avantageuse ; faire sa capitulation ; tenir la capitulation »). Les académiciens, tenant à tort ce sens pour premier, ajoutent que capitulation « se dit quelquefois des autres traités » (exemple : il vaut mieux sortir de cette affaire-là par une capitulation), reprenant, mais en des termes moins clairs, la définition de Furetière : « on le dit aussi des procès ou des autres mauvaises affaires où on est engagé » (exemple : « vous avez bien fait de sortir de cet embarras par capitulation, ce chicaneur vous eût ruiné »). Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), un long article, détaillé et précis, énumère toutes les clauses possibles d’une capitulation, laquelle, « dans l’art militaire, est un traité des différentes conditions que ceux qui rendent une ville, obtiennent de ceux auxquels ils sont obligés de la céder » (battre ce qu’on appelle la chamade ; élever un ou plusieurs drapeaux blancs sur le rempart ; cesser de tirer ; faire sortir quelques officiers de marque de la ville, qui exposent les conditions sous lesquelles le gouverneur offre de rendre la ville ; etc.)

Dans la deuxième édition (1718) et dans les éditions suivantes (1740, 1762, 1798) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition s’enrichit d’un emploi particulier, propre aux institutions du Saint Empire Romain Germanique : « il se dit particulièrement des conditions que les Electeurs dans la vacance de l’Empire proposent à celui qui doit être élu Empereur, et qu’il signe avant son élection » (exemple : « la capitulation impériale »), sens qui est glosé à l’imparfait (« il se disait… ») dans la sixième édition (1832-35), alors que, dans la cinquième édition (1798), est relevé pour la première fois un autre sens historique (comprendre : lié à l’histoire des Etats), désuet depuis la fin de l’Empire ottoman (1920 – vieilli, est-il précisé dans le Trésor de la langue française, 1971-94 ) : « Capitulation se dit aussi d’une convention en vertu de laquelle les sujets d’une puissance jouissent de certains privilèges dans les États d’une autre » (exemples de 1832-35 : les droits et les devoirs des troupes suisses au service de France étaient réglés par une capitulation, par des capitulations ; annuler une capitulation, des capitulations), et que, dans la huitième édition (1932-35), il est fait explicitement référence à l’Empire ottoman : « il se dit surtout des actes par lesquels des garanties et des privilèges sont assurés aux résidents et commerçants étrangers dans l’Empire ottoman » (exemple : les capitulations ont soustrait les Français établis dans les Échelles du Levant à la juridiction territoriale).

Les académiciens (1832-35, 1932-35) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) font de capitulation un « terme de guerre », alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens actuels (DAF, neuvième édition, en cours de publication) le présentent comme propre au « domaine militaire » : « convention établie entre nations belligérantes en vue de la reddition de la partie vaincue » (TLF) et « convention par laquelle une autorité militaire accepte la reddition d’une place, d’un poste, d’une armée et cesse le combat » et, « par extension, action de se rendre aux conditions imposées par l’autre partie » (DAF, neuvième édition).

Le 8 mai 1945, l’Allemagne n’a pas cessé les combats. Elle a signé une capitulation, et non pas un armistice, ce dernier étant une « trêve » ou une « suspension d’armes » ; elle a même signé une capitulation sans conditions, acceptant de fait « toutes les exigences des vainqueurs ». Dès 1941, les alliés ont décidé qu’ils ne referaient pas l’erreur de 1918 et que la guerre se terminerait quand l’Allemagne, les pays de l’Axe, le Japon auraient capitulé. Un abîme sépare l’armistice de la capitulation. Or, ce mot capitulation, soixante ans après les faits, est soigneusement évité dès qu’est célébré le 8 mai 1945 et il est remplacé par armistice (l’armistice du 8 mai 1945, entend-on dans les media) ou même par « fin des combats ». Cet évitement ne peut pas être le fait de l’ignorance. Certes, les calendriers portent « victoire de 1945 » et non pas « capitulation de l’Allemagne », mais les journalistes sont, pour la plupart d’entre eux, Bac + 5 ou + 8 et, à l’université, qui n’est pas partout le temple de l’ignorance, ils ont fait sciences po ou sciences éco ou histoire. Les services du protocole à l’Elysée invitent des personnalités à célébrer désormais l’armistice du 8 mai 1945. Il est impossible qu’ils ignorent que, le 8 mai 1945, l’Allemagne a capitulé sans conditions. De fait, le vieux mot capitulation, propre à la langue du droit et du droit militaire, est devenu tabou. Les raisons en sont claires. Un armistice est honorable, une capitulation, surtout quand elle est sans conditions, est humiliante. Un exemple de la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française le rappelle : la capitulation était un crime puni de mort quand le chef n'avait pas fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur. Même quand il est employé métaphoriquement, le mot est déprécié : « capitulation de conscience, accommodement honteux avec soi-même » (DAF, neuvième édition) et « par métaphore, généralement péjoratif, action d’abandonner, en tout ou en partie, une attitude, une opinion intransigeantes » (TLF). L’Allemagne, après avoir capitulé sans conditions, a abandonné toute ambition impériale. De ce pays fondateur de l’Union européenne, il devient désormais indécent, selon les bien pensants, de rappeler que, le 8 mai 1945, il a capitulé et que la paix a été établie sur les ruines de l’Europe allemande. La langue frelatée fait de la capitulation sans conditions une aimable cessation des hostilités.

11 mai 2009

Matérialiser



Voilà un verbe moderne. Dérivé de l’adjectif latin materialis, il est attesté en 1748 dans un ouvrage philosophique de La Mettrie au titre prémonitoire, L’Homme machine : « les leibniziens ont plutôt spiritualisé la matière que matérialisé l’âme » et chez Rousseau, dans l’Essai sur l’origine des langues : « dans ce siècle où l’on s’efforce de matérialiser toutes les opérations de l’âme, et d’ôter toute moralité aux sentiments humains, je suis trompé si la nouvelle philosophie ne devient aussi funeste au bon goût qu’à la vertu ». Matérialiser, c’est réduire à de la matière ce qui n’est pas matériel et relève, par exemple, de l’esprit ou tenir l’âme pour de la matière ou (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « considérer comme matériel ».

En 1832-35, il est dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « supposer matériel, considérer comme matériel ». Les exemples sont plus clairs que la définition : les idolâtres matérialisaient la divinité ; quelques philosophes matérialisent l’âme, l’esprit. Dans les septième et huitième éditions (1879 et 1932-35), cet article est repris tel quel, cependant avec, dans la huitième édition, un second sens : « il signifie aussi rendre matériel ou simplement sensible » (L’artiste a voulu matérialiser cette idée), attesté dans la seconde moitié du XVIIIe siècle (« représenter sous une forme concrète »), et qui est glosé ainsi dans la neuvième édition (en cours de publication) : « rendre matériel, concret ou simplement sensible » (l’artiste a voulu matérialiser son idée ; matérialiser ses rêves ; emploi pronominal : ce projet a fini par se matérialiser), et « au participe passé, adjectivement, voie routière matérialisée, dont le tracé est signalé par des repères ». Ce sens est même devenu le sens usuel, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « (le complément d’objet désigne une abstraction, une création de l’esprit ou quelque chose qui est conçu abstraitement), donner une forme concrètement sensible, représenter concrètement » (ses conceptions, une invocation, sa domination, les éléments de pensée, une abstraction, nos rêves). Le sens qui apparaît chez La Mettrie et Rousseau se maintient dans la langue moderne. Dans le Trésor de la langue française, les deux contextes où s’emploie encore matérialiser, au sens de « donner une nature matérielle » ou de « transformer en matière », sont le spiritisme et la philosophie, deux des piliers de la modernité. Pour un adepte du spiritisme, matérialiser, c’est « rendre visible et tangible l’esprit évoqué » ; pour un philosophe, c’est « mettre » un principe spirituel « au rang de la matière » (« matérialiser l’âme »). Ce verbe parvient au bout de son parcours quand il prend pour sens « rendre matérialistes des populations », c’est-à-dire quand ces populations deviennent des adeptes matérialistes de La Mettrie ou des « hommes machines », comme dans cet extrait, qui résume assez bien tout le programme moderne : « Leurs fins, les Soviétiques ne les cachent pas, et elles sont connues : il s’agit de matérialiser ces populations, de les attacher au système communiste, et pour cela, avant tout, de ruiner en elles le spiritualisme religieux » (1940).

04 mai 2009

Séquestration

 

 

 

Le mot latin sequestratio est attesté dans le code de lois ou codex que Théodose, empereur d’Orient, a publié au Ve siècle de notre ère. Il a le sens (cf. Gaffiot, Dictionnaire latin français, Hachette, 1934) de « dépôt » (de quelque chose) fait « chez une tierce personne ». C’est dans ce sens juridique latin que le nom emprunté séquestration est employé pour la première fois en 1390. Il semble que, pendant plusieurs siècles, ce mot soit resté confiné à quelques emplois très restreints, puisqu’il n’est relevé dans aucun des dictionnaires de l’ancienne langue française (Godefroy, La Curne de Saint-Palaye, Huguet), non plus que dans les dictionnaires de la langue classique (ceux de Ménage, Richelet, Furetière, Féraud, d’Alembert et Diderot, Trévoux, l’Académie française, de 1694 à 1782). Il entre en 1798 dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française et il a le même sens que dans le Codex theodosianus et dans l’occurrence de 1390 : « action par laquelle on met quelque chose en séquestre », le séquestre étant « l’état d’une chose litigieuse remise en main tierce par ordre de justice ou par convention des parties, jusqu’à ce qu’il soit réglé et jugé à qui elle appartiendra » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762). La séquestration consiste donc à déposer (provisoirement ou non) un objet « chez une tierce personne ».

C’est le Code pénal de 1810 qui y a donné son sens moderne : « action d’arrêter et de détenir illégalement une personne ». Dans le Livre III, Titre second, Chapitre premier, Section V (« arrestations illégales et séquestrations de personnes »), les articles 341 à 344 énumèrent les peines auxquelles sont soumis les auteurs de crimes de séquestration : « Seront punis de la peine des travaux forcés à temps, ceux qui, sans ordre des autorités constituées et hors les cas où la loi ordonne de saisir des prévenus, auront arrêté, détenu ou séquestré des personnes quelconques ; quiconque aura prêté un lieu pour exécuter la détention ou séquestration, subira la même peine. Si la détention ou séquestration a duré plus d’un mois, la peine sera celle des travaux forcés à perpétuité. La peine sera réduite à l'emprisonnement de deux ans à cinq ans, si les coupables (…) ont rendu la liberté à la personne arrêtée, séquestrée ou détenue, avant le dixième jour accompli depuis celui de l’arrestation, détention ou séquestration. Ils pourront néanmoins être renvoyés sous la surveillance de la haute police, depuis cinq ans jusqu’à dix ans. Dans chacun des trois cas suivants : 1° Si l’arrestation a été exécutée avec le faux costume, sous un faux nom, ou sur un faux ordre de l’autorité publique ; 2° Si l’individu arrêté, détenu ou séquestré, a été menacé de la mort ; 3° S’il a été soumis à des tortures corporelles, les coupables seront punis de mort ». 1810, c’était aussi le temps où l’Etat ne se compromettait pas avec les auteurs de séquestration.

Les auteurs de dictionnaires prennent lentement acte de cette nouvelle réalité juridique, d’abord dans les exemples qu’ils citent pour illustrer le sens de séquestration (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35, 1932-35 : « action par laquelle on séquestre ; état de ce qui est séquestré. Séquestration de biens. Séquestration de personnes » ; Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « 1° action par laquelle on met en séquestre ; état de ce qui est séquestré ; séquestration de biens, séquestration de personnes »), puis dans la définition même : « 2° séquestration de personne, action d’arrêter et de détenir illégalement une personne » (Littré, qui cite l’article 342 du Code pénal de 1810 : « si la détention ou séquestration a duré plus d’un mois, la peine sera celle des travaux forcés à perpétuité »).

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens de séquestration est enfin exposé nettement, de sorte qu’apparaît clairement l’horreur du crime ainsi nommé, surtout quand il est commis dans un pays, la France en l’occurrence, qui se targue d’imposer ou d’avoir imposé ou de vouloir imposer partout dans le monde le principe de liberté qui la fonde : « action de priver une personne de sa liberté en la maintenant enfermée, isolée du monde extérieur » et « dans le droit pénal, action de priver illégalement et arbitrairement quelqu’un de sa liberté, ce qui constitue un délit ou un crime ». Le Code pénal datant de 1810, on aurait pu croire que, près de deux siècles plus tard, la séquestration de personnes aurait disparu dans la patrie des droits de l’homme et des libertés et qu’elle n’aurait survécu que dans quelque pays arriéré, comme l’Afghanistan, ou gangréné par les mafias, comme la Colombie. Que nenni ! Le pays des droits de l’homme est aussi celui des séquestrations de personnes et où ceux qui n’ont à la bouche que les mots liberté et droits de l’homme n’hésitent pas à priver de cette liberté quelques-uns de leurs semblables, niant de fait que ces malheureux aient des droits naturels et imprescriptibles, c’est-à-dire les tenant pour des choses ou des animaux. Tout cela se passe devant des millions de témoins et sans que la moindre conscience morale proteste. La mafia détient-elle une Française en Colombie ou un journaliste au Liban ? C’est indignations sur indignations. Des Français séquestrent-ils leurs semblables ? Silence dans les rangs, les indignateurs se font approbateurs. C’est à cette aune que se mesure en France l’élasticité à l’infini des grands principes politiques.

 

02 mai 2009

Défilé

 

 

Participe passé du verbe défiler, employé comme nom et devenu nom, défilé est attesté en 1643 pour désigner un passage étroit (Rotrou : « Et lorsque l’ennemi, s’avançant au trépas, / Dans ses longs défilés aura porté ses pas... »). Richelet (Dictionnaire, 1680) le tient pour un « terme de guerre » qui désigne un « petit chemin » où des hommes en armes avancent en file, comme dans le syntagme « défendre un défilé ». Défilé entre à compter de 1694 dans le Dictionnaire de l’Académie française où il est défini ainsi : « passage étroit où il ne peut passer que peu de personnes de front » (1694, 1740, 1762, 1798 : un pays plein de défilés, s’engager dans un défilé, se rendre maître d’un défilé). Dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788), le sens figuré de « situation embarrassante, où l’on s’est mis, et d’où l’on a de la peine à se tirer » (exemple : « comment n’a-t-elle pas aperçu le défilé dangereux où elle s’engageait, lorsque, pour garantir la vérité de ses allégations, elle a eu l’imprudence de circonstancier des détails, qui en prouvent la fausseté ? ») est ajouté au premier sens tout guerrier ou martial de défilé : cf. Dictionnaire de l’Académie française, 1798, 1832-35 ; Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 ; Trésor de la langue française, 1971-94 : « par métaphore : toute permission est un défilé entre des murailles d’interdictions », Ricoeur, 1949 ; « Tu es forte, Élisabeth. Tu traverses un défilé ; tu en es au plus noir, à cette minute, au plus étouffant... mais tu en sortiras, nous en sortirons », Mauriac, 1945. Les académiciens ne mentionnent plus ce sens figuré dans les huitième et neuvième éditions de leur Dictionnaire.

C’est en 1827 qu’est attesté le sens militaire de « manœuvre par laquelle les hommes marchent en colonne » (« le défilé des troupes »), sens qui est enregistré par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « terme militaire, marche en colonne d’une troupe qui défile devant un chef ; mouvement qui consiste en ce que, à la fin d’une revue, toutes les troupes s’en allant défilent devant le chef qui passe la revue ») et par les académiciens (1932-35 : « il se dit aussi de la marche d’une troupe qui défile devant un chef »), lesquels notent aussi que, par analogie, ce terme militaire s’étend à d’autres réalités que des troupes disciplinées : « par analogie, il se dit des personnes qui défilent à un mariage, à un enterrement, etc. »

C’est l’esquisse de l’emploi militant et journalistique actuel de défilé pour désigner les très convenues et attendues processions d’hommes et de femmes, tous âgés, derrière des drapeaux colorés, le premier mai, processions qui se tiennent chaque année, qu’il pleuve ou qu’il vente, dans les mêmes lieux, aux mêmes moments, avec les mêmes personnes blanchies sous le harnais des luttes et qui célèbrent ainsi la révolution, à savoir l’éternel retour à la même date des mêmes choses, comme, dans les sociétés archaïques, on célèbre les solstices, le printemps, la Saint-Jean, l’Assomption. Pourtant, cet emploi n’est pas recensé comme tel dans le Trésor de la langue française (1971-94) ni dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Dans le premier de ces deux dictionnaires, défilé, dans son sens militaire (« mouvement de formations militaires qui défilent en ordre »), se dit aussi « par extension » du « déplacement » ou de la « succession à la file de personnes ou de véhicules » (exemples : « le défilé sur le boulevard », « à l’enterrement de Coppée, (...) quand vint le moment du défilé, des condoléances et des poignées de main, je vis défiler tout Paris » ; défilé ininterrompu, interminable ; lent, long défilé) ; dans le second, le défilé (« marche d’une troupe qui défile devant un chef militaire ») est aussi une « suite de personnes, de véhicules, marchant en file selon un ordre déterminé » : défilé de carnaval, défilé de mode, le défilé du corps de ballet à l’Opéra de Paris, défilé de voitures anciennes, défilé ininterrompu de visiteurs, défilé des camions sur l’autoroute ; et au figuré, défilé d'idées, d'images qui se succèdent dans la conscience.

Il n’est explicitement pas mentionné dans la définition ni dans les exemples de l’existence, pourtant avérée, de défilés syndicaux, de défilés de manifestants, de défilés de salariés mécontents. Le terme le plus juste pour désigner les foules du premier mai marchant vers la Bastille n’est pas le terme militaire défilé, mais le terme religieux procession. Pendant des siècles, des foules, comme celles du premier mai, pour honorer un saint ou une sainte, ont pieusement processionné dans les rues, les chemins, les sentiers, les routes, derrière les porte-bannières et les membres du clergé en habits de cérémonie. Les foules clairsemées du premier mai ne défilent pas en rangs serrés ou au pas devant un chef ; elles processionnent joyeusement avant l’apéro de midi ou celui du soir et dans les odeurs de frites et de merguez. Mais, la France progressiste et moderne étant ce qu’elle est, à savoir une scène exiguë où se joue chaque année la même comédie bouffe, les chefs syndicaux et les camarades journalistes ne pouvaient pas décemment tolérer que leur « être » public pût être exprimé par le terme processions, qui pue la dévotion. Pressés de choisir entre la peste de procession et le choléra de défilé, ils ont préféré le défilé, bien que ce terme exhale l’âcre remugle du fascisme. Ils croient échapper au tourbillon de Charybde ; ils se fracassent tous les ans sur les récifs de Scylla. C’est sans doute cela la vigilante lucidité de ceux qui ouvrent grand les yeux sur les réalités sociales.

 

 

 

01 mai 2009

Compétition