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28 avril 2009

Convivialité



 

 

Le mot est attesté en 1816 dans un récit de voyage (Voyage d'un Français en Angleterre). Littré le tient à tort pour un dérivé de l’adjectif convivial. En fait, comme le confirme la première attestation au sujet de l'Angleterre, il est emprunté de l’anglais conviviality (attesté en 1791), lequel est défini ainsi dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (1974) : « merry-making ; being convivial (gay, fond of chatting, merry-making) ».

Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré en fait un « mot de Brillat-Savarin », qui a pour sens « goût des réunions joyeuses et des festins », Brillat-Savarin (1755-1826) ayant écrit : « la gourmandise est un des principaux liens de la société ; c’est elle qui étend graduellement cet esprit de convivialité qui réunit chaque jour les divers états, les fond en un seul tout, anime la conversation, et adoucit les angles de l’inégalité conventionnelle » (Physiologie du goût, 1825). Ce mot n’apparaît ni dans la septième édition (1878), ni dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française. En revanche, quand il est employé dans le sens qui est le sien chez Littré (« goût des réunions joyeuses et des festins »), il est jugé vieilli dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication), jugement dont s’abstiennent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94, « goût des réunions et des festins »), publié deux ou trois décennies antérieurement, il est vrai.

Pourtant, ce qui fait la modernité de ce mot, ce n’est pas seulement l’attestation relativement récente (il a moins de deux siècles), ni l’origine anglaise, mais le nouveau sens, dans lequel il est employé par le philosophe jésuite Ivan Illich, très brillant et hostile à toute forme d’institutionnalisation sociale ou intellectuelle. En 1973, est publié en français l’ouvrage qui porte comme titre La Convivialité et dans lequel Illich fait de ce mot et du « concept » qu’il désigne le fondement d’un ordre nouveau, comme cela est clairement exprimé dans le Trésor de la langue française (1971-94), où le mot, entendu dans ce nouveau sens, est tenu pour un néologisme : « l’ensemble des rapports autonomes et créateurs entre les personnes d’une part, et des rapports entre les personnes et leur environnement d’autre part ». Ce n’est pas une définition, c’est, avec les mots fétiches de la modernité et les mots phares de la NLF, ensemble, autonome, créateur, personnes, rapports, environnement, un condensé du grand programme moderne. Les académiciens (neuvième édition) sont, comme il se doit, moins lyriques dans la définition qu’ils proposent de la convivialité. Ils s’en tiennent à « caractère d’une société qui favorise les échanges, les relations franches et amicales entre les personnes, entre les groupes ». Pourtant, entre les mots, on lit l’esquisse de l’utopie moderne, celle des gogos qui croient qu’une société peut être autre chose qu’un agrégat d’intérêts divergents ou contraires et d’appétits féroces, que seul l’Etat, quand il existe, est en mesure de contenir pour imposer un semblant d’intérêt général ou de bien public. Le péan écrit par un vrai croyant qui, dans Wikipédia, chante les infinis mérites de la convivialité selon Illich est, de ce point de vue, parfaitement en accord avec l’illusion moderne. Citons quelques extraits pour le fun : « L’acte de manger a beaucoup d’implications sociales et affectives (…) Du repas pris en commun à l’art de vivre en commun, la « convivialité » d’Ivan Illich passe à une réflexion critique sur la société d’où les citoyens sont absents (…) Ainsi, l’école uniformise et rejette au lieu de former, la voiture immobilise au lieu de transporter, la médecine ne soigne plus mais rend malade, l’énergie n’assure plus le confort mais met en danger (…) Illich définit trois critères indispensables pour qu’une instrumentation ou une institution soit considérée comme juste ou conviviale : elle ne doit pas dégrader l’autonomie personnelle en se rendant indispensable ; elle ne suscite ni esclave, ni maître ; elle élargit le rayon d’action personnelle ». Amen…

 

 

 

27 avril 2009

Ecoute



 

 

La moraline moderne qui s’est substituée à l’ancienne morale, celle qui était fondée sur les mœurs, au point que l’on pensait alors, dans des temps très anciens et même reculés, qu’un peuple qui a des mœurs n’a pas besoin de lois, cette moraline a, comme disait Montaigne, « un dictionnaire tout à part elle » : elle a des mots qui y sont propres, des mots neufs, inédits, inouïs, dont le sens moralineux résulte d’un détournement de sens et qui signalent, par leur « radicale » nouveauté, la (prétendue) nouveauté de la moraline dont ils épousent les commandements. Ces mots sont, entre autres, rencontre, partage (coordonnés dans « rencontre et partage », ils en jettent), respect, accueil, écoute, qui ne sont modernes que quand ils sont suivis des mêmes compléments (mêmes, au sens où ils suintent la même moraline), tels « de l’autre », « avec l’autre », « de l’étranger », « avec l’étranger », « du migrant », « avec le migrant », « des sans-papiers », « avec les sans-papiers », etc.

Ecoute, dérivé du verbe écouter, est un vieux mot français, que les moralinateurs modernes se sont appropriés, comme les bourgeois voraces l’ont fait de la plus-value qu’ils tirent du travail de ceux qu’ils exploitent. Il est attesté à partir du début du XIIe siècle d’abord pour désigner une personne qui écoute (un « espion »), puis le lieu d’où l’on peut écouter (1401), enfin « l’action d’écouter, de faire le guet (1411).

Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière relève le sens attesté en 1401 (« lieu d’où l’on peut écouter »), dont la construction de collèges et de couvents a assuré le succès : « tribune secrète dans un couvent, un collège ». C’est ce sens qui est exposé dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à la neuvième édition actuelle) : « Lieu d’où l’on écoute sans être vu » (remarque : « il est plus ordinaire au pluriel ; il était dans les écoutes en Sorbonne, dans la classe »). Cette définition est précédée dans la huitième édition (1932-35) de la mention : « terme d’architecture ancienne » (ce qui implique qu’il n’y a plus d’écoutes aménagées dans les bâtiments récents) et elle est illustrée, à partir de la sixième édition, de cet exemple : Il y avait en Sorbonne des écoutes où se tenaient les docteurs pour entendre les disputes publiques. A ce sens, les académiciens ajoutent un sens figuré : « on dit figurément être aux écoutes pour être attentif à ce qui se passera dans une affaire, afin d’en tirer ses avantages » (1694, 1762, 1798), lequel est exposé ainsi à compter de 1832-35 : « figuré et familier, être aux écoutes, être attentif à recueillir ce qui se dit ou ce qui se passe dans une affaire, afin d’en tirer avantage » (exemple : on parle d'une telle affaire, il y a bien des gens qui sont aux écoutes). Enfin, la définition est complétée de cet emploi : « on appelle dans les monastères de filles une sœur écoute la religieuse qu’on donne pour assistante à une autre qui va au parloir, afin d’écouter ce qu’on dit dans la conversation » (de 1694 à la neuvième édition actuelle, où la fonction que le mot désigne est tenue désuète : « en apposition, sœur écoute, religieuse qui accompagnait au parloir une autre religieuse »). A ces trois sens, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ajoute l’emploi d’écoute dans les armées (« terme d’art militaire, puits de mine ou galerie d’où l’on peut entendre si le mineur ennemi travaille et chemine ») et en vénerie : « terme de chasse, oreilles du sanglier ».

La langue des techniques (radio, téléphone, télécommunications, etc.) a élargi les emplois d’écoute, comme l’attestent les locutions relevées dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition) :  « être à l’écoute : écouter une émission de radio » ; « à l’écoute (de), en train d’écouter » ; « fait d’écouter (ou de surveiller) une émission radiophonique ou une conversation téléphonique ; écoutes téléphoniques ; service, table d’écoute ; se mettre à l’écoute ; poste d'écoute » ; « avoir l’écoute de, avoir l’oreille de, l’appui de » (Trésor de la langue française) ; « prendre l’écoute, se mettre à l’écoute, heure de grande écoute ; l’écoute d’une station, le public qui suit ordinairement ses émissions ; indice d’écoute, estimation, par sondage, de la proportion du public qui suit les programmes d'une station ou une émission déterminée ; table d’écoute, dispositif permettant de surveiller et d’enregistrer les communications téléphoniques à l’insu des interlocuteurs ; au pluriel, écoutes officielles, autorisées par la justice ; écoutes sauvages, illégales ; par métonymie, les écoutes, les enregistrements ou les résumés des conversations ainsi surveillées » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication).

Dans aucun de ces dictionnaires, il n’est fait référence au sens d’écoute dans la moraline moderne, sinon de façon allusive, dans les emplois figurés de ce mot : « Expression, être à l’écoute, aux écoutes de, être attentif à ce qui est dit ; figuré, être à l’écoute de l’actualité, de l’opinion publique ». Dans les injonctions moralinatrices, l’émetteur des messages à écouter n’est pas l’actualité, ni l’opinion publique, mais l’autre, le pauvre, la victime, le salarié, le migrant, l’incendiaire de bibliothèques, l’immigré, les enfants d’immigrés, deuxième, troisième, quatrième, énième génération, les sans-papiers, etc. ; en bref, les nouveaux saints et les martyrs modernes, aux pieds de qui il est devenu obligatoire de se prosterner. C’est à leur écoute qu’il nous est intimé de nous mettre ou d’être en permanence et sans répit. Toute cette moraline sent le flic, l’indic, l’espion, le cagot, évidemment. Qui a un peu de culture sait que l’écoute est récurrente dans les livres religieux, et pas seulement dans les couvents ou dans les services de basse police. Le croyant écoute la parole de Dieu (et d’Allah, bien sûr) et il s’engage à la suivre, comme il suit un chemin tracé ou la voie juste (ou charia). C’est aussi un des fondements, avec le partage, l’accueil, le respect, la rencontre, de la nouvelle religion des modernes qui est à la religion ce que le topinambour est à la pomme de terre et les barbouzes à la police : un vil ersatz, comme le dit sans ambages les promoteurs des « groupes (groupuscules ?) Ecoute et Partage », lesquels « sont avant tout des lieux et des moments où chacun peut, librement et sans crainte d’être jugé, s’écouter ou écouter l’autre en profondeur et partager en vérité ce qui lui tient à cœur ». Amen et, ajoutera insolemment celui qui connaît l’histoire de France, comme Mitterrand quand il faisait écouter par les gendarmes les médisants de Paris et même le ravi Plenel.

 

 


26 avril 2009

Objectivité

 

 

Dérivé d’objectif, ce nom est attesté au tout début du XIXe siècle dans un ouvrage sur Kant, au sens de « caractère de ce qui existe indépendamment de la pensée » et, dans le Dictionnaire universel de Boiste, au sens de « caractère de ce qui existe en tant qu’objet ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le relève comme un « terme de philosophie moderne », au sens de « qualité de ce qui est objectif » et « d’existence des objets en dehors de nous », et comme un « terme néologique de littérature et de beaux-arts », au sens de « perfection du style, du dessin, de l'exécution en général, qui fait qu’un objet d’art prend une existence individuelle et un caractère tout à fait indépendant des idées particulières de l’auteur » (exemple : « l’objectivité est très puissante dans Shakespeare, dans Molière »), ce dernier sens « néologique » n’apparaissant pas dans le Dictionnaire de l’Académie française (1932-35). Pour les académiciens, c’est un « terme de philosophie », dont les deux sens sont « qualité de ce qui est objectif, existence des objets en dehors de nous » (c’est la définition de Littré qui est reprise) et « soumission de l’esprit à l’objet dans la recherche scientifique », qui est le sens de ce mot dans une expression comme objectivité scientifique, qui peut être tenue pour redondante (la « subjectivité scientifique » n’a jamais eu d’existence – sauf dans la science sociale). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’objectivité philosophique est glosée ainsi : « qualité de ce qui existe en soi, indépendamment du sujet pensant » l’objectivité dans les sciences, ainsi : « qualité de ce qui donne une représentation fidèle de la chose observée » (« telle est donc la première condition de l’objectivité : ce qui est objectif doit être commun à plusieurs esprits, et par conséquent pouvoir être transmis de l’un à l’autre, et comme cette transmission ne peut se faire que par ce « discours » qui inspire tant de défiance à M. Le Roy, nous sommes bien forcés de conclure: pas de discours, pas d’objectivité », Poincaré, 1905). Ces deux types d’objectivité sont définis à peu près dans les mêmes termes par les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) : « caractère de ce qui est objectif, de ce qui existe indépendamment de l’esprit » et « qualité de ce qui donne une représentation fidèle d’un objet de connaissance ».

Au XXe siècle, le mot déborde du vocabulaire spécialisé de la philosophie ou de la science et s’établit dans la langue commune. En 1903, Romain Rolland emploie objectivité dans un sens banal, hors de toute science ou de toute prétention à la science : « disposition d’esprit de celui qui voit les choses sans passion ni parti pris », que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) définissent ainsi : « fait d’être dépourvu de partialité » et les académiciens (neuvième édition, en cours de publication), en ces termes : « qualité d’une personne impartiale, dénuée de parti pris dans ses opinions, dans ses jugements » (exemples : l’objectivité d’un historien ; ce journaliste manque d’objectivité ; en toute objectivité, on ne peut lui donner tort). Cette évolution n’étonnera personne. Vu le prestige en France de la philosophie de Kant et le prestige encore plus grand qu’y a acquis la science, il était dans l’ordre des choses que les journalistes et les gens des media se revêtent des oripeaux de l’objectivité, pour changer le vil plomb de leurs partis pris en pur or de science.

 


 

 

23 avril 2009

Tolérer

Emprunté du latin classique tolerare, « supporter, endurer », tolérer est attesté à la fin du XIVe siècle et aux XVe et XVIe siècles, il a trois sens : « supporter quelque chose de désagréable ou quelqu’un » ; « supporter chez autrui ce qu’on n’approuve pas » (des abus, par exemple) ; « supporter une épreuve physique ».

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35), seul le deuxième de ces trois sens est relevé : « souffrir, avoir de l’indulgence par quelque considération pour des abus » (exemples : on tolère toute sorte de religions en ce pays-là ; il y a des Etats chrétiens où l’on tolère les Juifs, où l’on tolère l’exercice du judaïsme ; Dieu tolère les impies pour un temps ; il ne faut pas que les princes tolèrent les mauvais juges ; tolérer un petit mal, pour en éviter un plus grand). Le mot qui revient dans les définitions des siècles classiques est bien, employé comme un adjectif attribut et qui, par sa présence, signe en quelque sorte l’appartenance de ce verbe et des actions qu’il représente à l’Empire du Bien, comme dit Muray, même si bien est précédé de l’adverbe négatif et que les choses qui doivent être tolérées soient qualifiées de « pas bien » : « avoir de l’indulgence pour des choses qui d’elles-mêmes ne sont pas bien » (1694), « supporter des choses qui d’elles-mêmes ne sont pas bien » (1762, 1798), « supporter des choses qui d’elles-mêmes ne sont pas bien ou que l’on croit n’être pas bien ». Le grand combat du Bien contre le Mal a commencé bien avant l’époque actuelle ou, pour dire les choses plus exactement, aujourd’hui, la modernité ayant aboli le Mal, c’est le Bien qui règne partout nécessairement : il n’y a plus ni lutte, ni combat. Dans les siècles classiques, le Mal n’était pas aboli, il n’était pas nié non plus ; il était seulement toléré, on le souffrait, on était incité à se montrer indulgent à son endroit.

Même le positiviste Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), sépare le bien du mal, défini en l’occurrence par l’absence de bien. Tolérer, c’est « avoir de l’indulgence pour des choses qui ne sont pas bien ou que l’on ne croit pas bien », mais que Littré, à la différence des académiciens, distingue de tolérer, au sens d’exercer la tolérance religieuse. Il relève aussi le sens médical que prend tolérer : « en termes de médecine », c’est « avoir de la tolérance pour un médicament » (exemple : « le tartre stibié ne fut pas toléré ») et il prend soin de distinguer tolérer de souffrir : « on tolère les choses lorsque, les connaissant et ayant le pouvoir en main, on ne les empêche pas ; on les souffre lorsqu’on ne s’y oppose pas, faisant semblant de les ignorer, ou ne pouvant les empêcher. Dans tolérer il y a un fonds d’indulgence ; dans souffrir il y a un fonds de patience ».

La référence à ce qui est bien ou à ce qui n’est pas bien disparaît dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française : tolérer, c’est « supporter » (des médicaments, des crudités) ; « ne pas réprimer certains abus, supporter chez autrui ce que l’on n’approuve pas » (il y a des pays où l’on autorise l’exercice de tous les cultes et d’autres où l’on ne fait que le tolérer) ; « il se dit dans un sens analogue en parlant des personnes » (tolérer quelqu’un), ainsi que dans les dictionnaires actuels, ce qui se conçoit, puisque, le Mal étant aboli, il n’est plus nécessaire de faire référence au Bien – lequel est implicite.   

Un des mérites (souvent involontaires) des auteurs de dictionnaires est de décaper les illusions que suscitent les idéologies. Dans les croyances modernes, tolérer, c’est le nec plus ultra, c’est ce qui se fait de mieux en matière de politique, c’est l’Everest de la morale. Or, la langue dément cela. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), tolérer est récuré. Quand ce verbe a pour sujet un être humain, il a pour sens « ne pas user, souvent avec condescendance, du pouvoir, de l’autorité que l’on détient pour interdire quelque chose, pour empêcher de faire quelque chose ». La source de la tolérance, c’est la condescendance, comme Littré l’écrit à juste titre (cf. ci-dessus) : « on tolère les choses lorsque, les connaissant et ayant le pouvoir en main, on ne les empêche pas » ou comme dans ce beau spécimen de tolérance : « Tout en proclamant l’égalité des âmes, le christianisme a longtemps toléré l’esclavage comme une forme sociale dont il lui suffirait de corriger l’esprit » (1957). En bref, c’est « faire preuve de mansuétude, d’indulgence », même à l’encontre de ce qui est intolérable.

21 avril 2009

Réappropriation

 

 

Appropriation et surtout le nom qui en est dérivé, réappropriation, sont furieusement modernes ou, pour parler moderne, sont tendance : naguère, on aurait dit « in », « dans le vent » ou « à la mode ». Il n’est pas d’événement festif, organisé par la commission « événements culturels » d’une quelconque commune de France, qui ne comprenne pas d’opération de réappropriation de la rue, de la ville, du centre ville, des berges de la Seine ou de la Garonne ou du Rhône ou de la Saône, etc. par les citoyens (habitants, promeneurs, pousseurs de landau, patineurs, amoureux, etc.), qui contribuent ainsi, le cœur en fête, à leur propre asservissement.

Réappropriation est même si moderne qu’il n’est pas dans le Trésor de la langue française (1971-94). Pour en comprendre le sens ou, plus exactement, pour cerner ce en quoi il est moderne, il faut donc se rabattre sur la matrice. Appropriation est attesté au XIVe siècle au sens « d’action naturelle par laquelle les aliments pénètrent dans l’organisme ». C’est un terme de médecine, emprunté du latin tardif, où il signifie « assimilation par l’organisme ». Le nom, au début du XVIe siècle, est attesté comme terme de rhétorique au sens « d’adaptation de mots » et, au XVIIe siècle, il désigne l’action de s’attribuer des biens (Dictionnaire universel, 1690, Furetière : « action par laquelle on s’approprie ; les ambitieux et les avares ne cherchent qu’à se faire l’appropriation du bien d’autrui »). Dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de la quatrième édition (1762), il a deux sens (1762, 1798, 1832-35) : « action de s’approprier une chose » (l’appropriation d’une terre) et « en termes de chimie, état où sont mis deux corps qui ne peuvent s’unir ensemble que par le concours d’un troisième corps, qui dispose les deux premiers à s’unir », ce second sens étant la survivance du sens médical attesté au XIVe siècle.

En 1866, dans le Larousse du XIXe siècle, il est enregistré avec le sens « d’action de rendre propre, net » (« l’appropriation de mon cabinet ne m'a pas demandé moins de deux heures »), sens que Littré expose d’abord dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « action d’approprier, de rendre propre à » (« l’appropriation d’un local au service des malades ») et qu’il fait suivre des deux autres sens : « action de s’approprier une chose » et « terme de chimie ancienne ; disposition de deux corps à se combiner par l’addition d'un troisième », ce dernier disparaissant des septième, huitième et neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) répartissent les sens dans deux ensembles, suivant que « l’idée dominante » est « l’adaptation » ou la « propriété » : « action d’adapter quelque chose à un usage déterminé » (« appropriation des choses passées au temps présent », « appropriation du style homérique à un récit moderne », « appropriation de certains animaux à nos besoins de culture et de transport ») et « action de s’approprier une chose, d’en faire sa propriété » (« appropriation privée des moyens de production »), répartition que les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, simplifient en « action d’approprier » et « action de s’approprier », retenant la seule syntaxe du verbe (« approprier quelque chose à quelque chose » v. « s’approprier quelque chose ») comme critère distinctif.

Pour comprendre le succès de réappropriation dans la langue des festivités modernes, il faut passer par le marxisme qui a inventé jadis la célèbre appropriation (par la bourgeoisie, vorace cela va sans dire, ou par le Grand Capital, encore plus vorace) des moyens de production ou même l’appropriation par les bourgeois de la plus-value tirée du travail des prolétaires. L’exploitation privant les travailleurs du fruit légitime de leur travail, ceux-ci sont incités à se réapproprier ce que le Capital, les bourgeois, les nantis, les dominants, les exploiteurs, etc. leur ont ou auraient dérobé : ce n’est pas la restitution par le pillage à la manière des maoïstes qui, au début des années 1970, dévalisaient les commerces de cigares, de caviar, de champagne et de foie gras, pour faire la fête gratis, mais un succédané : on décrète la réappropriation des berges de la Seine qui auraient été accaparées par le Capital et on les transforme en plages publiques ouvertes à tous ; avant la réappropriation, elles étaient des lieux de promenade, après la réappropriation, elles deviennent des lieux de farniente. La même réappropriation s’applique aux parcs publics, au centre historique des villes, aux rues, qu’elles soient commerçantes ou non, aux quartiers piétonniers, aux anciens quartiers ouvriers, aux usines à l’abandon, aux friches industrielles, aux villages désertés, aux mines et aux terrils, et même à la mémoire, à l’histoire, au patrimoine, etc. etc. etc. Tout peut devenir la cible d’une opération de réappropriation. Pour cela, il suffit qu’une commune se dote d’une commission « événements socioculturels » (ou autres) et qu’elle place à la tête de cette commission, non pas des fonctionnaires municipaux plan-plan ou pépères, mais des concepteurs en événementiel (cet adjectif rimant assez justement avec démentiel), venus du Marais ou de la pub com et qui soient subversifs, dérangeants, anticonformistes avec l’argent public – surtout l’argent des pauvres qu’il est aisé de s’approprier par le leurre de la réappropriation. Ainsi, les citoyens n’y voient que du feu et les bénéficiaires des juteuses réappropriations, ceux qui accaparent la plus-value tirée du travail du peuple, eux, gardent leur bonne conscience aussi pure et immaculée que la conception de la Vierge.

 

 

20 avril 2009

Décence

George Orwell ou, plus exactement, les traducteurs et les commentateurs de son œuvre, dont J-Cl Michéa, ont furieusement contribué au succès actuel de la notion (ou du terme) de « décence » ou de « décence ordinaire » ou de « décence commune », tous mots qui traduisent l’expression, chère à Orxell, de common decency. S’il est un mot français qui a toujours eu, depuis six siècles (il est attesté au XIVe siècle), un sens clair – et généralement un seul sens -, c’est le nom décence, emprunté du latin decentia, traduit dans le Dictionnaire latin français par « convenance » et dérivé de decens, « convenable, séant, décent, bienséant ». Autrement dit, pendant vingt-siècles, du latin classique au français actuel, que ce soit sous la forme decentia, descence ou décence, le mot a conservé le même sens et a désigné, dans la morale humaine, une même « valeur » - ce à quoi les hommes, quelque religion qu’ils aient professée, accordent ou ont accordé du prix.

De la première édition (1694) à la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, il est ainsi défini : « Bienséance, honnêteté extérieure » (exemples : Il n’est pas de la décence de faire telle chose ; cela n'est pas dans la décence). En 1798 (cinquième édition), la définition est un peu plus ample (« bienséance, honnêteté extérieure, convenance avec les lieux, les temps et les personnes »), mais les exemples sont identiques. Ce qui est nouveau, c’est l’idée que les formes de la décence s’adaptent « aux lieux, aux temps, aux personnes » ; elles ne sont pas éternellement les mêmes, mais elles changent suivant les climats, les siècles et même en fonction des personnes ; autrement dit, elles sont relatives. Les académiciens reprennent cette idée dans la sixième édition (1832-35) : « honnêteté extérieure ; bienséance qu'on doit observer quant aux lieux, aux temps et aux personnes » (mêmes exemples que dans les éditions antérieures), et ils distinguent le principe de l’application qui en est fait dans la société : « il se dit, particulièrement, de la bienséance en ce qui concerne la pudeur » (exemples : avoir un maintien plein de décence ; mettre de la décence dans ses expressions ; cette femme est toujours vêtue avec beaucoup de décence ; garder la décence).

Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), la relativité de la décence est amplifiée, signe que Littré a conscience que tous les hommes n’accordent pas le même prix à la décence ou aux mêmes formes de décence et que cette valeur peut ne pas être uniforme à une époque donnée : « honnêteté qu’on doit garder dans les actions, les discours, les habits, la contenance, etc. et dont la règle est prise non seulement des préceptes de la morale, mais encore de l’âge, de la condition, du caractère dont on est, du temps et du lieu où l’on se trouve, des personnes avec lesquelles on vit ». Est cité un extrait du Siècle de Louis XIV, dans lequel Voltaire tient les femmes pour les principaux promoteurs de cette valeur : « la décence, dont on fut redevable principalement aux femmes qui rassemblèrent la société chez elles, rendit les esprits plus agréables, et la lecture les rendit à la longue plus solides ». La décence s’observe aussi, selon Littré, dans les façons de parler et les manières de faire : « honnêteté dans le langage, les manières, en ce qui concerne la pudeur » (exemple : « il a une grande décence dans ses expressions et dans son extérieur »). Enfin, le mot aurait un sens affaibli et signifierait aussi « façon convenable », comme chez Voltaire : « il voulait que tous les curés eussent un nombre de quarante écus suffisant pour les faire vivre avec décence ».

Comme il le fait parfois pour distinguer des synonymes ou des mots de sens proche, Littré distingue la décence de la bienséance et de la convenance : « La décence désigne ce qui est honorable ; la bienséance, ce qui sied bien ; la convenance, ce qui convient. Quand on pèche contre la décence, on commet une action qui mérite un blâme moral ; quand on pèche contre la bienséance ou la convenance, on commet une action qui mérite un blâme moins grave et qui ne porte pas sur la moralité. La distinction entre la bienséance et la convenance est plus subtile ; pourtant elle est indiquée par l’étymologie. Bienséance dit plus que convenance ; s’il est bienséant de faire une chose, cela implique qu’il est convenable de la faire ; mais s’il est convenable de faire une chose, cela n’implique pas qu’elle soit bienséante ; il y a dans bienséant le mot bien qui n’est pas dans convenable. Les convenances n’exigent pas tout ce qu’exigent les bienséances. Une femme est habillée avec décence quand elle l’est sans immodestie ; avec bienséance, lorsqu’elle l’est comme l’exige la circonstance où elle doit figurer ; avec convenance, lorsqu’il n’y a rien qui choque dans son habillement ». Que retenir de cela ? Pas grand-chose, sinon que Littré, quand il abandonne le terrain de la langue, est un professeur de vertu hors pair : un vrai positiviste en somme.

Dès le XVIIIe siècle, le mot a un sens solidement établi ; les auteurs de dictionnaires du XXe siècle ne font que répéter les définitions de leurs prédécesseurs : Dictionnaire de l’Académie française (1932-35 : « Bienséance en ce qui concerne les lieux, les temps et les personnes » ; « il se dit, particulièrement, de la bienséance en ce qui concerne les bonnes mœurs ») ; Trésor de la langue française (1971-94 : « réserve et mesure dans le comportement » ; « spécialement, respect des normes morales et des convenances, notamment en matière sexuelle, dans la tenue, les actes et les paroles ») ; Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) : « bienséance, respect des convenances, retenue dans la conduite et le maintien » ; « bienséance dans le domaine des mœurs ; pudeur ». En anglais, decency a le même sens que décence : “the quality of being decent (right and suitable; respectful ; modest, not likely to shock or embarrass others); (regard for the) general opinion as to what is decent” (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, 1974).

De fait, il n’est pas de mot ou de concept plus conservateur que décence, lequel est resté le même, en dépit des bouleversements sociaux, politiques, humains, linguistiques, artistiques, etc. de tout ordre et d’ampleur sans précédent, qui ont affecté Rome, l’empire romain, la Gaule romanisée, le monde franc, la France, l’Ancien Régime, la République, etc. pendant vingt-cinq siècles. Si on devait choisir un emblème de la pérennité a-historique, c’est pour décence qu’il faudrait opter. La common decency, chère à Orwell et à tous ceux qui font connaître son œuvre et sa pensée, n’est en rien différente de la « bienséance » ou de « l’honnêteté extérieure » des académiciens en 1694, de la descence du XIVe siècle ou de la decentia de Cicéron. C’est quelque chose (une valeur, une façon de se tenir à table, des manières de société, des façons de parler, etc.) qui va de soi et que les hommes inculquent à leurs enfants dès leur plus jeune âge. Orwell, on le sait sans doute, et ses commentateurs les plus fervents (Michéa) ont été des marxistes léninistes convaincus, tendance trotskiste, et ils le sont restés jusqu’à leur mort. Orwell assume tout du marxisme léninisme trotskisme, sauf les crimes que Staline a commis contre les communistes : le coup d’Etat d’octobre 1917 le fait tomber en pâmoison ; il admire l’extermination des « insectes nuisibles » (politique de Lénine et de Trotski) ; il approuve le génocide ukrainien (1932-33) ; il a été en Espagne, pendant la guerre civile, dans le « bon » camp, etc. Or, c’est ce « penseur » qui exhume la décence ordinaire ou commune, celle qui est connue de tous depuis la nuit des temps, des placards du vieux bon sens humain, bourgeois et vaguement religieux, où elle était reléguée, pour en faire un « concept moderne » ou pour délimiter le nouvel horizon politique, moral, social. Non, on ne rêve pas. Les marxistes léninistes, après avoir fait la lutte des classes, approuvé la dictature du prolétariat, rêvé de mettre tous les bourgeois, tous les curés, tous les professeurs de morale, tous les soldats, tous les paysans, tous les ouvriers, etc. à la lanterne ou de les enfermer au Goulag, reviennent à la décence – c’est-à-dire à ce dont ils manquent le plus et qui leur a toujours fait défaut. Il faut vraiment que le marxisme léninisme ne soit plus qu’une épave ballottée par les courants pour qu’il s’agrippe à des banches aussi pourries, dans l’espoir illusoire, sans doute, d’éviter la noyade inéluctable. Le plus comique de l’affaire n’est pas le retour à la décence, mais le retour à la décence pure, absolue, éternelle, celle d’avant le relativisme des Lumières, celle d’avant la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, celle qui est valable en tout lieu, à tout moment, pour qui que ce soit, sans tenir compte, ni des réalités humaines, ni des contingences sociales, ni de l’histoire. Il faut vraiment être tombé bien bas pour aspirer au retour impossible de ce que l’on a extirpé de l’humanité pendant plus d’un siècle. Il faut être vraiment indécemment vil ou sans que soit fixée la moindre borne à sa propre indécence pour ressusciter avec la bonne conscience de M. Prudhomme ce que l’on a détruit avec la bonne conscience de MM Marx, Lénine et Trotski.

 


18 avril 2009

Collectivité




Ce mot est l’un des plus modernes qui soient. Dérivé de collectif, non pas au sens qu’a cet adjectif quand il est un terme de grammaire, mais entendu dans un sens social, donc moderne, collectivité est attesté dans les années 1830. Théophile Gautier désigne avec ce nom en 1849 des individus groupés dans un but commun ; Proudhon, en 1852, l’emploie dans le sens de « caractère de ce qui est collectif » (collectif pris dans un sens social et non pas grammatical) ; en 1871, c’est « l’état social où la propriété en commun est substituée à la propriété individuelle ».
Il entre dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré comme un « néologisme ». Littré relève les trois sens qu’il a pris en moins de quarante ans d’existence, preuve, s’il en était besoin, que la modernité, notre modernité, celle qui est infligée à la langue, a commencé au XIXe siècle. C’est « qualité, caractère de ce qui est collectif » ; « formation collective, union collective » ; et, « dans le langage socialiste, possession en commun ». Ce qu’il y a d’éloquent et de révélateur, ce sont les exemples qui illustrent ces sens, extraits, pour quatre d’entre eux, du Journal officiel et, pour le cinquième, de la Gazette des tribunaux – ce qui signe l’origine juridique et administrative, donc moderne, de ce mot. Pour ce qui est du premier sens, ce sont : « Individus, les pétitionnaires ne peuvent s'approprier les privilèges de la collectivité nationale » et « la commune de Montmorency objectait que la collectivité des habitants n’avait tiré aucun profit de la perte subie par le demandeur » ; du deuxième sens, «beaucoup de bons esprits pensèrent que l’heure était venue d’emprunter aux pays voisins le régime des collectivités, destinées à protéger les ouvriers désormais trop isolés, trop faibles pour défendre eux-mêmes leurs intérêts » ; et du troisième : « la collectivité, car il semble qu’il y ait dans ce mot de communisme quelque chose qui effraye si naturellement nos populations, que ceux-là qui sont communistes cherchent à se déguiser sous un autre nom ; ils se disent collectivistes (…)» et « il y a des sociétés qui vivent sans être en communauté et dans lesquelles vous avez, permettez-moi de vous le dire, la collectivité de la terre ». Littré note que « ce mot, qui, à son origine, a été critiqué, est devenu d’un usage fort commun », ce qu’il justifie par sa formation conforme aux règles morphologiques du français : « il est, du reste, formé régulièrement de collectif ». Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), seul le deuxième sens relevé par Littré, « formation collective, union collective », est exposé : « ensemble d’individus rassemblés ou groupés par une ressemblance naturelle ou une communauté d’intérêts ».

Cette réduction des trois sens à un seul n’est pas le signe d’un appauvrissement sémantique, au contraire, mais plutôt de la supposée frilosité, comme on dit dans la branchouille intellote, des académiciens vis-à-vis de l’invention verbale, surtout quand elle relève de la tératologie ou du délire. En effet, dans la langue actuelle, collectivité a les trois sens distingués par Littré, comme l’atteste l’assez long article qui est consacré à ce mot dans le Trésor de la langue française (1971-94). Certes, employé au singulier et au sens de « caractère collectif de quelque chose », collectivité est tenu pour vieux, ce qui confirme la loi du vieillissement précoce de tout ce qui est moderne, que ce mot ait le sens de « caractère de ce qui constitue un ensemble indissociable » (comme chez Proudhon en 1852 : « seule, l’Assemblée nationale, prise dans la collectivité et l’indivisibilité de ses votes, est révolutionnaire ») ou le sens de « mise en commun », « appropriation commune » (comme dans le Journal officiel de 1872, cité par Littré : « il y a des sociétés qui vivent sans être en communauté et dans lesquelles vous avez (...) la collectivité de la terre ») ou que, « par métonymie », il désigne la « doctrine prônant l’appropriation collective des moyens de production et des biens de consommation non immédiate » (collectivisme). En revanche, quand une collectivité regroupe des individus, alors le mot est on ne plus moderne, actuel, dans le vent. C’est alors « l’ensemble, généralement assez dense, d’individus groupés naturellement ou rassemblés pour une certaine durée par des sentiments, des intérêts, des droits ou des devoirs communs perçus comme distincts de ceux des individus qui le composent et tendant à s’exprimer dans une organisation commune » (ce n’est plus le mot qui est défini, mais la chose désignée par le mot qui est décrite), comme dans collectivité humaine, nationale, vie en collectivité, membre d'une collectivité, les antonymes étant individu, personne, particulier. Le droit administratif a fait la fortune de collectivité, au sens «d’ensemble organisé d’individus ainsi rassemblés et constituant une personne morale portant parfois un nom collectif » (collectivité publique, privée, locale et, au pluriel, les célèbres collectivités locales, expertes en prélèvements obligatoires incessants et qui tiennent les citoyens pour taillables a merci, collectivités énumérées dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : La commune, le département, la région sont des collectivités territoriales. Il semble que les académiciens aient oublié, dans cet inventaire, les communautés de communes ou « comcoms », dans le jargon bureaucratique, les innombrables syndicats d’économie mixte, l’Etat et l’Union européenne, laquelle, bien qu’elle ne soit pas locale, sauf du point de vue de Sirius, n’en est pas moins territoriale.

 

 

17 avril 2009

Matérialisme

Dérivé savant de l’adjectif matériel; ce nom est attesté dans la traduction d’une œuvre de Leibniz en 1702 au sens de « doctrine philosophique qui ramène tout à la matière », alors qu’il existait déjà en anglais, où il a été formé à la fin du XVIIe siècle. Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762), où il est tenu d’abord pour une « opinion » (1762, 1798), puis pour un « système » (1832-35), enfin pour une « doctrine philosophique » (1932-35 et neuvième édition, en cours de publication). Le contenu de cette opinion ou de ce système ou de cette doctrine est expédié en quelques mots : « opinion de ceux qui n’admettent point d’autre substance que la matière » (1762, 1798) ; « système de ceux qui pensent que tout est matière » (1832-35) ; « doctrine philosophique qui ramène tout à la matière » (1932-35) ; « doctrine philosophique selon laquelle la seule réalité est la matière, dont sont issus les phénomènes vitaux et psychiques » (édition en cours). En bref, le matérialisme est défini par la matière qu’il présuppose ou dont il présuppose qui est première, ce qui fait de ces définitions de belles tautologies.

Certes, le nom substance (1762, 1798) peut mettre les lecteurs de dictionnaires sur la voie d’une juste compréhension, mais il faut ouvrir les dictionnaires à l’entrée substance : « Terme de philosophie, est-il écrit dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), être qui subsiste par lui-même, à la différence de l’accident qui ne subsiste qu’étant adhérant à un sujet », ce que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) glose ainsi, en se fondant sur l’étymologie du mot : « ne connaissant les êtres que par leurs qualités, nous plaçons sous ces qualités un sujet, que nous disons sub-stans, se tenant dessous ». Substance, la matière se suffirait à elle-même, elle serait à elle-même sa propre fin et le matérialisme est la doctrine qui pose cela.

On conçoit que cette doctrine ait heurté quelques lexicographes, comme Féraud, qui, en dépit de l’épithète critique dont il qualifie son Dictionnaire critique de la langue française (1788), répugne à toute audace en matière de métaphysique. Le matérialisme « est l’absurde opinion de ceux qui n’admettent point d’autre substance que la matière », cette autre substance pouvant être l’esprit ou l’âme. Féraud n’est sans doute pas un philosophe, mais il est le seul des lexicographes de l’âge classique (XVIIIe et XIXe siècles) qui relève le second sens, plus spécifiquement philosophique de ce nom : « dans un sens plus resserré, on le dit de ceux qui tiennent que l’âme est matérielle » (« la matérialité de l’âme est une opinion aussi absurde que pernicieuse »). Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-64), où, dit-on, s’épanouit le matérialisme moderne, il n’y a pas d’entrée consacrée à ce nom, seulement à matérialistes. Le mot, contrairement à ce que l’on pourrait penser, est un mot de la théologie. Oui, les premiers matérialistes ou les premiers à être nommés ainsi ont été des théologiens. C’est le « nom » d’une « secte » : « l’ancienne église appelait matérialistes ceux qui, prévenus par la philosophie qu’il ne se fait rien de rien, recouraient à une matière éternelle sur laquelle Dieu avait travaillé, au lieu de s’en tenir au système de la création, qui n’admet que Dieu seul comme cause unique de l’existence de toutes choses. Tertullien a solidement et fortement combattu l’erreur des matérialistes dans son traité contre Hermogène, qui était de ce nombre ». Aujourd’hui, les spécialistes d’astrophysique et les théoriciens du bing bang donneraient en partie raison à Tertullien contre Hermogène : la matière n’est pas là de toute éternité, le monde a, un jour, commencé (c’était il y a très longtemps) et, un autre jour, il finira (pas d’affolement, c’est pour dans quelques milliards d’années). Les Encyclopédistes, ne faisant pas un dictionnaire de théologie, ne se limitent pas à la théologie ; ils exposent aussi le sens philosophique, celui qu’a relevé Féraud : « On donne encore aujourd’hui le nom de matérialistes à ceux qui soutiennent ou que l’âme de l’homme est matière ou que la matière est éternelle et qu’elle est Dieu ; ou que Dieu n’est qu’une âme universelle répandue dans la matière, qui la meut et la dispose, soit pour produire les êtres, soit pour former les divers arrangements que nous voyons dans l’univers ». En matière de philosophie, cette conception relève encore de la théologie.  

Littré, dans son Dictionnaire de la langue française, 1863-77), s’efforce de définir le mot de façon plus intelligible que ne le font les académiciens (« terme de philosophie ; système de ceux qui pensent que tout est matière et qu’il n’y a point de substance immatérielle »), mais il continue à définir le matérialisme par la matière qu’il présuppose. Les extraits d’écrivains cités ne sont guère plus éclairants ; Voltaire : « il me paraît qu’en général il y a beaucoup d’injustice et bien peu de philosophie à taxer de matérialisme l’opinion que les sens sont les seules portes des idées ; l’apôtre de la raison, le sage Locke, n’a pas dit autre chose, et Aristote l’avait dit avant lui » ; Chateaubriand : « ne doit-on pas craindre que cette fureur de ramener nos connaissances à des signes physiques ne conduise la jeunesse au matérialisme ? ». Littré a été longtemps le premier des disciples de Comte. Il connaît donc sur le bout des doigts le catéchisme de son mètre à panser, qui tient le matérialisme pour une erreur de raisonnement : « dans le langage de la philosophie positive, le matérialisme est cette erreur de logique qui consiste à expliquer certains phénomènes s’accomplissant d’après des lois plus particulières à l’aide de celles qui servent à relier entre eux des phénomènes d’un ordre plus général ; ce qui est une sorte d’importation, dans une science plus complexe, des idées appartenant à une science moins compliquée ». On eût aimé lire un exemple qui illustrât cela. Littré nous en a privés.

Il faut croire que le matérialisme est étranger à la pensée française, sinon à la pensée française éternelle, du moins à la pensée française des siècles classiques, puisqu’il faut attendre les années 1970 pour lire, dans le Trésor de la langue française (1971-94), une définition à peu près compréhensible du matérialisme et surtout pour apprendre qu’il existe diverses variétés de matérialisme. D’abord, la définition. C’est la « doctrine qui, rejetant l’existence d’un principe spirituel, ramène toute réalité à la matière et à ses modifications » (antonyme : spiritualisme) et c’est aussi la « forme particulière de cette doctrine » : matérialisme démocritéen, de Condillac, d’Épicure, de Marx ; « le Sensualisme de Condillac, l’Intérêt bien entendu d’Helvétius, le Matérialisme atomistique de nos savants, l’Utilitarisme de Bentham, tout cela était dans Épicure », Leroux, 1840 (les majuscules sont de lui) ; « le matérialisme mécaniste ou classique, scientifique, traditionnel est la doctrine professée par des philosophes de l’Antiquité et des temps modernes pour lesquels la pensée se ramène à des faits purement matériels (essentiellement mécaniques) ou en constitue un épiphénomène. Le matérialisme mécaniste nie les sources internes du mouvement des choses, leur changement qualitatif, les bonds dans le développement, le développement de l’inférieur au supérieur, du simple au complexe. La philosophie de Démocrite contenait déjà des rudiments du matérialisme mécaniste qui s’épanouit aux XVIIe et XVIIIe siècles », 1955. Il existe d’autres formes de matérialisme qui sont propres à la « philosophie marxiste », dixit le TLF – en réalité, cette philosophie n’est que de l’idéologie. Le « matérialisme dialectique ou contemporain, marxiste » est la « forme de cette doctrine mise au point par Marx et Engels et qui, introduisant les processus dialectiques dans la matière, admet au terme des processus quantitatifs des changements qualitatifs ou de nature, et par là l’existence d’un psychisme, qui n’est sans doute qu’un produit de la matière, mais réellement distinct des phénomènes d’ordre matériel ». Ce matérialisme-là, dont les candides sont en droit de se demander s’il est du lard ou du cochon, pure magie ou dérangement mental, a été la religion unique et officielle de l’URSS, au point que, lisez bien !, « des programmes comme celui de Colman, la fréquence de travaux orientés systématiquement vers des synthèses nouvelles montrent une volonté consciente de la part des jeunes mathématiciens soviétiques d’utiliser le matérialisme dialectique comme un outil dans la recherche », l’outil en question tenant du marteau sans tête dépourvu de manche. Cette religion n’a pas été la seule religion de cet empire disparu. Elle a été renforcée par le matérialisme historique, qui ne vaut pas mieux que son alter ego gogo : « le mode de production de la vie matérielle conditionne le processus d’ensemble de la vie sociale, politique et spirituelle », dixit Marx. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, ces objets historiques sont définis. Comme ces tératologies sont révolues et évanouies, les académiciens n’étaient pas obligés de les signaler : c’eût été à leur honneur de ne pas le faire. Ils l’ont fait pourtant. Ils aspirent sans doute à obtenir leur brevet de progressisme, eux qui sont, quoi qu’ils écrivent, pensent ou fassent, accusés de ringardisme ou de surnager dans le monde moderne comme les épaves d’un monde disparu. Certes, ils y mettent moins d’entrain ou moins de conviction que les lexicographes progressistes du TLF : « matérialisme dialectique, système épistémologique de Marx et d’Engels, appliquant au matérialisme classique la dialectique de Hegel » ; « matérialisme historique, philosophie de l’histoire de Marx et d’Engels, faisant dériver l’évolution de la société humaine des facteurs économiques, des luttes de classes et des conflits entre modes de production et structures sociales » et « par extension, se dit de la pensée de toute école historique privilégiant le rôle des phénomènes économiques ».

Heureusement, l’histoire se fait hors des dictionnaires. Les deux ou trois milliards d’êtres humains qui végétaient sous cette démente bêtise en sont libérés ; mais, dans les années 1970, quand le Trésor de la langue française a commencé à être publié, la Bête au ventre fécond inspirait encore des milliards de ças prêts à se prosterner devant Elle. Aujourd’hui, ces ças ne sont plus que quelques milliers dans les universités d’Occident.

Le sens non philosophique (ou dégradé) de matérialisme est attesté dans Le Lys dans la vallée (Balzac, 1836) : c’est « l’existence exclusivement matérielle ». Or, ce sens n’est relevé ni par Littré, ni par les académiciens (1878, 1932-35). Dans le Trésor de la langue française, il est défini ainsi : « attitude générale ou comportement de celui qui s’attache avec jouissance aux biens, aux valeurs et aux plaisirs matériels » (antonyme : idéalisme ; matérialisme des sens, d’une vie grossière, le bas matérialisme de notre époque), ce que les académiciens (neuvième édition) glosent ainsi : « attachement exclusif ou excessif aux jouissances que procure la possession des biens matériels » (un grossier matérialisme). Le matérialisme a disparu en tant que philosophie ou acte de pensée, mais il survit grâce à la « société de consommation ». Il a cessé d’être une idéologie ou une religion ; il n’est plus que le comportement moutonnier et imbécile de milliards de consommateurs.

 


15 avril 2009

Autochtone

 

 

Voilà un mot grec, attesté pour la première fois en 1559 dans la traduction que l’humaniste Amyot a faite de la Vie des hommes illustres de Plutarque : « Des premiers habitants qui tinrent le pays d’Attique, lesquels on a depuis appelés autochtones, qui vaut autant dire comme nés de la terre même, parce que il n’est point de mémoire qu’ils soient onques venus d’ailleurs ». A ce mot grec, qui signifie « issu du sol même » ou, comme l’écrit Amyot, « né de la terre même » et qu’ils auraient pu emprunter, les latins ont préféré indigène. Longtemps, le mot s’est dit des seuls Athéniens : « nom que les Grecs ont donné aux peuples qui se disaient originaires du pays qu’ils habitaient et qui se vantaient de n’être point venus d’ailleurs », est-il écrit dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot. En fait, autochtone ne signifie pas « originaire du pays que l’on habite », mais « né de la terre même », réalité qui n’a de sens que dans la mythologie, ainsi d’ailleurs que le précise l’auteur de cet article : « comme qui dirait natifs de la terre même », et qui ajoute : «Les Athéniens se glorifiaient d’être de ce nombre. Les Romains ont rendu ce mot par celui d’indigène, c’est-à-dire nés sur le lieu».

Une des difficultés soulevées par ce nom, employé comme adjectif aussi à partir du milieu du XIXe siècle, est la fluctuation de l’orthographe : autochtone (Académie, 1762, 1878 et suivantes), autocthone (Académie, 1798), autochthone (Académie 1762, 1832-35).

Le fait est que, à partir du moment où le mot entre dans le Dictionnaire de l’Académie française, en 1762, il a pour sens, non pas le sens mythologique grec (de la terre même), mais le sens moderne, encore que l’emploi en soit restreint à l’Antiquité grecque : « Nom que les Anciens donnaient aux premiers habitants d’un pays pour les distinguer des peuples venus d’ailleurs s’établir dans le même lieu » (1762, « ce terme a le même sens qu’aborigènes ») ; « Terme d’antiquité qui n’est usité qu’en parlant des Grecs, ou d’après eux, pour désigner les premiers habitants d’un pays, et les distinguer des peuples venus d’ailleurs s’établir dans le même lieu » (1798, 1832-35 : « Il est synonyme d’aborigène ; il est aussi quelquefois adjectif des deux genres ; un peuple autochthone »).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) introduit dans la définition d’autochtone la notion moderne d’immigration, qu’il substitue à « peuples venus d’ailleurs » : « celui qui est du pays même, qui n’y est pas venu par immigration » (exemple : « plusieurs historiens pensent que les Américains ne sont pas autochthones et qu’ils sont venus d’Asie en Amérique »). Il distingue les trois mots qui sont souvent tenus pour synonymes : « Autochthone, qui est de la terre même ; indigène, qui est né dans le pays ; aborigène, qui est dès l’origine dans un pays. Indigène indique seulement les gens nés dans un pays ; idée à laquelle autochthone et aborigène ajoutent que le peuple dont il s’agit a été de tout temps dans le pays et n’y est pas venu par immigration. Les créoles sont indigènes des Antilles ; mais ils ne sont ni autochthones ni aborigènes. Entre autochthone et aborigène il n’y a que cette différence-ci, et qui est purement étymologique : autochthone rappelle à l’esprit l’opinion antique que l’homme naquit de la terre, tandis que aborigène n’implique rien sur la question d’origine ».

Les académiciens (huitième édition, 1932-35) reprennent la notion d’immigration, introduite par Littré : « celui qui est censé n’être pas venu par immigration dans le pays qu’il habite », tout en relativisant (« qui est censé n’être pas venu par immigration ») la notion d’autochtone (ou autochtonitude, dirait une Sénégalaise célèbre), comme si tous les autochtones de France y étaient « venus par immigration » et étaient tous des enfants d’immigrés, première, deuxième, etc. Chacun connaît le slogan, que l’élection de Sarkozy à la présidence de la république en 2007 a rendu d’un coup désuet, puisque l’entonner aurait pu être perçu, ô blasphème, comme un signe d’allégeance au nouveau président, enfant d’immigré, première génération.

Le fait est que, dans la France moderne, telle que la langue la dévoile, c’est par son antonyme « immigration » qu’est défini, comme un manque ou un défaut (l’autochtone n’est pas immigré), le fait d’être autochtone, comme l’atteste la définition du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) : « qui est originaire du pays qu’il habite, qui n’y est pas venu par immigration ». En revanche, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ne définissent pas autochtone par l’antonyme moderne, imposé par Littré, et se contentent de « originaire du lieu où il vit ». Le mot se dit de races, de peuples, de populations, etc. ; d’une personne (« originaire du lieu - pays, contrée, région, par affaiblissement ville, village - où elle habite et que ses ancêtres ont également habité ») ; d’un idiome, d’une langue, d’un dialecte (« parlé depuis très longtemps dans ce pays, cette région, etc. ») ; d’un lieu habité, d’un pays, d’une ville ou de l’une de ses parties (« constitué par les autochtones, habité principalement par les autochtones » : îles restées autochtones ; « propre à ses habitants » : l’esprit autochtone) ; de choses abstraites, acte, pensée, qualité, etc. (« propre à un pays, à une région, à ses habitants »).

Le sens étymologique – id est celui des deux mots grecs, autos « même » et khthon « terre » -, à savoir « qui est issu, sorti de la terre (même), du sol », est mentionné comme rare dans le Trésor de la langue française et l’emploi en est restreint aux seules plantes, en particulier à la vigne. On comprend à la lecture de l’extrait cité en exemple qu’il soit jugé rare. Voici cet extrait (Pesquidoux, 1925) : « je l’ai dit, notre vigne est toujours menacée. On le sait, les vieux plants autochtones, purs de souche, ont péri. Le vignoble français est reconstitué aujourd’hui soit en racinés-greffés, soit en hybrides ». Même le vignoble français est en phase, et cela dès 1920, avec la modernité nomade et sans frontières. Lui qui semble spécifique de la France, issu de son sol même, il a perdu ses autochtones.

 


 

14 avril 2009

Collectif



 

 

Dans le site internet du journal Le Monde, il est écrit dans un titre d’article, le 11 avril 2009, à 14 h 17, ceci : « un collectif inconnu en matière d’aide aux étrangers va intervenir en rétention ». Ce titre est un condensé de NLF : collectif, intervenir, l’emploi étrange de la préposition en. Seuls des initiés peuvent se représenter les choses du monde dénotées par ces mots. Des collectifs fleurissent partout : un collectif contre la vie chère, un collectif pour la vie bon marché, un collectif pour que le Ministère de l’Intérieur se transforme en distributeur de papier pour clandestins, un collectif contre les impôts, etc. etc. etc. La France est devenue le pays des collectifs, qui sont, ne nous leurrons pas, les prodromes du cauchemar de la collectivisation, dont quelques peuples zombies sont sortis récemment, affaiblis à jamais et hébétés.

Le mot collectif n’est pas moderne. Ou, s’il l’est, c’est dans les seules prémices de collectivisation. Il est emprunté du latin collectivus, qui a trois sens : « recueilli » (cf. collectus, de colligere), comme dans collectivus humor (Sénèque, « eau de citerne », eau de pluie que l’on a recueillie) ; « collectif », terme de grammaire (Priscien, collectivus nomen, « nom collectif ») et « qui est fondé sur le raisonnement » (terme de rhétorique, Quintilien). Le français a retenu le deuxième sens. Collectif est attesté au XIIIe siècle comme épithète de nom : c’est le terme de grammaire. A partir de la fin du XVe siècle, il prend un tout nouveau sens, qui est devenu le principal de ses sens modernes : « qui réunit plusieurs personnes » (« l’église collective »). Il commence à être employé comme nom par Louis de Bonald, le penseur contrerévolutionnaire. Voici un exemple éloquent : « il confond le général et le collectif, c’est-à-dire l’esprit et la matière » (1802), le général tenant de l’esprit, le collectif de la matière, ce dont on se serait douté, vu la dilection des matérialistes forcenés pour tout ce qui est collectif, collectivité et collectivités ou collectivisation.

Dans les cinq premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1798, c’est un terme de grammaire, comme chez Priscien ou comme dans la première attestation du XIIIe siècle : « adjectif, terme de grammaire, qui au singulier désigne une multitude » (1694, exemples : nom collectif ; peuple, armée sont termes collectifs) ; « terme de grammaire, par lequel on désigne plusieurs personnes, ou plusieurs choses, sous un nom singulier » (1762, 1798 : Peuple, multitude, armée, sont des termes collectifs). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) consacre à ce terme de grammaire un long article, dans lequel il distingue deux sortes de noms collectifs, les collectifs généraux (peuple, armée, multitude), employant de fait collectif comme un nom (« les collectifs généraux ») et les collectifs partitifs, « qui n’expriment qu’une partie de la collection, la plupart, partie, nombre, amas, etc. ».

A compter de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), la définition de collectif s’étoffe. Outre le terme de grammaire (qui « se dit de tout mot au singulier qui désigne plusieurs personnes ou plusieurs choses » ; peuple, multitude, armée, sont des termes collectifs ; un nom collectif ; et dans cet emploi, « on dit quelquefois substantivement un collectif, les collectifs »), les académiciens relèvent aussi le sens attesté à la fin du XVe siècle : « qui renferme, qui embrasse plusieurs personnes ou plusieurs choses » (un être collectif ; un tout collectif – sic -), alors que « d’une manière collective » signifie « en considérant les objets dont on parle comme ne formant qu’un tout ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) renverse l’ordre dans lequel les deux sens sont cités en 1832-35. Le premier sens cité (qui est le dernier historiquement apparu) est « qui contient un ensemble de personnes ou de choses, qui appartient à un ensemble de personnes ou de faits » (« un  tout collectif, la puissance collective, d’une manière collective »), alors que, employé substantivement, il est « masculin », comme dans cet extrait de Chateaubriand : « Transporter le raisonnement de l’individuel au collectif, de l’homme au peuple ». Le second sens est celui du terme de grammaire : « qui, exprimant la réunion de plusieurs individus de la même espèce, présente à l’esprit l’idée d’une collection » - « noms collectifs », « sens collectif, valeur collective », et substantivement, « un collectif, les collectifs », le collectif de Littré, est-il besoin de préciser, n’ayant rien en commun avec celui du Monde : c’est un nom collectif, et non un groupuscule d’excités ou d’agitateurs. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le sens non grammatical s’amplifie. Ce n’est pas seulement « qui renferme, qui embrasse plusieurs personnes ou plusieurs choses », c’est aussi « qui est fait par plusieurs personnes ou qui se compose d’objets de même nature, ou de même destination, ou d’êtres de même nature ou de mêmes intérêts » (travail collectif ; œuvre collective ; groupe collectif) et cet exemple qui résonne comme une injonction moderne : « être collectif ».

Dans la langue moderne, l’adjectif et le nom s’étendent sans cesse à de nouvelles réalités, ce dont les habiles (comme dirait Pascal), qui savent comment va le monde, ne s’étonnent pas, puisque l’ancienne religion transcendantale a été peu à peu remplacée au cours des deux derniers siècles par une nouvelle religion, obligatoire, toute immanente, qui a pour seul horizon la « société », le social, les liens, la solidarité obligatoire, etc. : en bref, tout ce qui est collectif et dans lequel les hommes se fondent pour mieux disparaître et ne réapparaître que dans des groupes, touts, collectifs, blocs, équipes…, comme le dévoile Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) au sujet du dérivé collectivité, attesté en 1836, autre vocable de la NLF : « dans le langage socialiste, possession en commun », illustré par cet extrait du Journal officiel, 1872 : « la collectivité, car il semble qu’il y ait dans ce mot de communisme quelque chose qui effraye si naturellement nos populations, que ceux-là qui sont communistes cherchent à se déguiser sous un autre nom ; ils se disent collectivistes ».

Le Trésor de la langue française (1971-94), où sont enregistrés tous les emplois modernes de collectif, témoigne du succès de ce mot dans les sciences humaines et sociales, qui sont à la nouvelle religion ce que la théologie était à l’ancienne. Au sens de « qui concerne un ensemble limité, mais d’une certaine étendue, caractérisé par des traits communs ou considérés comme tels » et dont l’antonyme est individuel, collectif est en usage en linguistique (nom moderne de la grammaire) et en logique ; au sens de « qui concerne une collectivité (sic) de personnes », comme dans lien collectif, il est en usage en psycho-sociologie (inconscient collectif, conscience, représentation collective, psychologie collective) ; au sens de « qui est le fait, l’œuvre de plusieurs individus » (suicide collectif ; essor, exercice, jugement collectif ; activité, participation collective ; idéal, rêve collectif ; efforts, hommages, progrès collectifs ; prières collectives ; plaisirs, sports collectifs), il est en usage en sociologie (art collectif, œuvre collective ; comportement(s) collectif(s) ; entraînement collectif ; crime, enthousiasme collectif ; ivresse, psychose collective), dans les sports, dans le droit (propriété, jouissance collective ; pouvoir collectif ; responsabilité collective ; contrat collectif ; convention collective ; organismes collectifs), dans l’urbanisme moderne (un collectif est un « immeuble collectif d’habitation »), etc.

Quant au nom, il s’emploie en chorégraphie (collectif scénique), dans les finances publiques (collectif budgétaire, collectif de régularisation ou collectif) et dans l’inévitable sociologie (en NLF, on dirait dans « l’incontournable science sociale »), avec ce sens, qui n’est pas celui dans lequel il est employé par les rédacteurs du journal Le Monde : « ensemble de personnes travaillant sur les lieux d’une même entreprise », et qu’illustre un extrait d’un hebdomadaire du Parti communiste, France nouvelle, heureusement disparu (pas encore le Parti, ni la France, mais l’hebdomadaire), qu’Arouet le Jeune ne résiste pas au plaisir de citer comme un condensé de bêtise moderne : « l’essentiel était pour notre collectif de travailler ensemble sur un vaste chantier, à partir des questions posées et non de réponses a priori ». Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, plus récente de moins de deux décennies, est relevé un sens que les auteurs du Trésor de la langue française ignorent. Dans la langue de la politique, un collectif est un « organe de décision composé de plusieurs personnes » (exemples : le collectif d'un parti politique, d'un syndicat), qui n’est pas tout à fait le sens dans lequel collectif est employé aujourd’hui dans les media et surtout dans l’agit-prop, où il désigne un groupe (« un organe de décision ») de quelques militants, tous plus excités les uns que les autres (ils se battent, ils bougent, ils luttent, ils combattent, ils s’activent, ils se mobilisent, ils montent au front, ils s’engouffrent dans toutes les brèches, ils avancent, ils réclament des avancées, etc.), ou un regroupement de quelques associations subventionnées réunissant chacune quelques militants, encore plus convaincus de la justesse de leur cause qu’une colonne de djihadistes, groupe ou regroupement dont le seul objectif est de faire exister dans l’agitation permanente ses propres militants, afin qu’ils cessent de n’être rien, uniquement en soufflant sur les braises froides de la lutte finale.



09 avril 2009

Ramdam



Ce mot n’est dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, ni dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) et pour cause : il est attesté en 1890 dans l’expression faire du ramdam, au sens de « faire du tapage ».

Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le mentionnent comme populaire. C’est, écrivent-ils, une « manifestation bruyante et déplacée », « un grand bruit, un vacarme ». Les synonymes sont barouf, boucan, chambard, potin, raffut. Dans les deux extraits d’écrivains (Le Breton et Queneau), le nom est employé dans l’expression faire du ramdam, qui aurait aussi le sens figuré de « faire du scandale », « rouspéter ». Dans le Grand Dictionnaire des synonymes et des contraires (Larousse, 2004), sont énumérés de ramdam les « synonymes » suivants, distingués par le niveau de langue auquel ils appartiennent ou sont censés appartenir : bruit, charivari, fracas, tapage, tintamarre, tumulte, vacarme (français standard); boucan, chahut, chambard, cirque, foire, raffut, tintouin (familiers); hourvari (littéraire); barouf, bastringue (populaires); bousin, sabbat (vieux).

Le mot est jeune. Dans les années 1970-80, il n’est même pas centenaire. Pourtant, il est relevé dans le Trésor de la langue française deux emplois vieillis : un emploi étendu avec le sens « d’ensemble de faits créant une situation perturbante, désagréable » (synonymes affaire, bazar) et un emploi argotique, aller au ramdam, faire ramdam, au sens de « faire l’amour ».

Ramdam est un de ces assez nombreux mots, désignant des réalités jugées désagréables ou méprisables (séide, matraque, assassin, brêle, etc.), qui sont empruntés de l’arabe. En arabe, le ramadan est le neuvième des douze mois du calendrier lunaire dont usent ou usaient les arabes de la péninsule homonyme, et le seul de ces mois qui soit célèbre, à cause du jeûne diurne qui a été institué par Mahomet lors de ce mois, la nuit étant consacrée à manger, boire, chanter, danser, crier, etc. De fait, pendant le mois de ramadan, dans les pays musulmans et les colonies islamiques établies un peu partout dans le monde, c’est silence le jour et ramdam la nuit. Tout le monde peut constater ce fait, les croyants, parce qu’ils font du ramdam, et les non-croyants à qui ce tapage est infligé.

Voici comment la chose est exposée dans le Trésor de la langue française, temple du progressisme : « emprunt, avec altération de la consonne finale (n devenue m), sans doute par assimilation à distance (la consonne finale s’assimile à la consonne m de la première syllabe), à l’arabe maghrébin, correspondant à l’arabe classique ramadan ». Jusque là, il n’y a rien à redire. Le reste, en revanche, est tout miel : « Le sens du mot en français vient du fait que l’aspect le plus caractéristique du ramadan, aux yeux de nombreux non-musulmans, soit l’intense et bruyante activité nocturne qui suit les journées de jeûne durant ce mois ». Une phrase comme « aux yeux (et aux oreilles) des musulmans, qui, tous, conviennent que les nuits du ramadan sont consacrées aux chants, à la fête, aux promenades dans les rues, aux visites familiales, à la grande bouffe » aurait mieux été plus juste. Il n’y a rien de mal, ni de bien, d’ailleurs, à constater cela que le ramadan est source de tapages nocturnes.


07 avril 2009

Centration

 

 

Voilà encore un mot moderne. Dérivé du verbe centrer, il est attesté pour la première fois en 1876 dans le Traité du microscope : « L’importance du maintien d’une centration parfaite se fait sentir surtout lorsque quelque accident cause le moindre décentrage ». C’est un terme scientifique. Littré l’enregistre immédiatement dans le Supplément, publié en 1877, de son Dictionnaire de la langue française (1863-77) et le définit ainsi : « action d’opérer le centrage dans un instrument d’optique ; état qui en résulte ». Les académiciens l’ignorent, même dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, qui est plus complète pourtant que les autres. Ils n’ignorent pas le mot, ils en connaissent l’existence, mais ils ne jugent pas nécessaire de le faire entrer dans leur Dictionnaire, sans doute (c’est pure hypothèse) parce qu’il est d’un emploi rare ou trop spécialisé – comprendre limité à quelques sciences. C’est, en effet, ce que confirme la consultation du Trésor de la langue française (1971-94), dans lequel centration a trois sens : en optique, il est un synonyme vieilli de centrage ; en psychologie, c’est la « surestimation d’une perception » ; enfin, c’est « l’action de se centrer », sens dit figuré, dont on ne voit pas très bien en quoi il consiste, d’autant plus qu’il est illustré par un court syntagme de Teilhard de Chardin : L’univers en voie de centration (1955).

En fait, le succès moderne de centration vient de la psychologie, où il est défini, dans des glossaires spécialisés, ainsi : « nom donné à une loi selon laquelle certains sujets ont tendance à exagérer l’importance du stimulus auquel ils portent attention au détriment des autres stimuli de la perception » (cf. « surestimation d’une perception », dans le TLF) ; ou : « polarisation sur un stimulus avec mise en sommeil des autres stimuli ou perceptions » ; ou encore, dans le Larousse illustré : « effet de centration, surestimation du stimulus ou de la partie du stimulus sur quoi porte l’attention » et « loi des centrations relatives, énoncée par J. Piaget pour rendre compte de la probabilité des déformations perceptives d’une figure dues à l’effet de centration, en fonction des variations objectives de la figure ». La psychologie, cette science du pauvre, s’est insinuée partout, en particulier dans la pédagogie, non pas celle qui a pour objectif de faire apprendre quelque chose à des élèves, mais celle « de l’échange et de la rencontre » (sic), c’est-à-dire celle qui apprend à des enfants ce qu’ils savent avant même d’entrer à l’école : échanger et se rencontrer. C’est dans ce chaudron qu’est préparée la célèbre centration sur l’enfant ou sur l’élève ou, mieux encore, sur l’apprenant. Elle a deux dimensions : thématique (les apprenants choisissent ou proposent des thèmes dont ils débattent ensuite avec le groupe partenaire afin d’en retenir un) et pratique (la médiation en direction de l’autre groupe est au cœur des travaux et des réflexions de chacun des groupes). Des spécialistes de la centration sur l’apprenant (comprendre : des docteurs en sciences de l’éducation qui sont payés pour apprendre aux futurs maîtres comment apprendre aux apprenants à se centrer sur eux-mêmes, les apprenants) se croient obligés de préciser (sans rire) que ce n’est pas « une méthode ou une approche pédagogique mais un concept régissant des types de procédure d’enseignement » et « de ce fait, il est commun et adaptable à plusieurs pédagogies ». Tout ça, c’est du constructivisme : « l’acquisition de compétences métacognitives (en bon français : apprendre à apprendre) prime sur celle de compétences cognitives (apprendre) ». Dans ce charabia, « l’apprenant devient le pôle principal d’apprentissage ; l’enseignant est à l’écoute de ses besoins pour orienter l’apprentissage autonome, faciliter son appropriation, fixer des objectifs ». Rideau.

Vous savez maintenant, ô lecteurs de la Nouvelle Langue Française, pourquoi vos enfants savent à peine lire, écrire, compter. Il n’y a plus, pour vous, de mystère en ce bas monde, d’autant plus que centration est aussi un terme de mystique. La « prière de centration » est à la centration sur l’apprenant ce que pile est à face : la même chose, mais de l’autre côté. L’une est un concept, l’autre une méthode, comme il appert dans ce qui suit : « La Prière de Centration est une méthode conçue afin de faciliter la prière contemplative (id est l’ouverture de l’esprit et du cœur, notre être tout entier, à Dieu, le Mystère Ultime, au-delà des pensées, des mots et des émotions »), en préparant nos sens à coopérer avec cette bénédiction. Elle n’est pas censée remplacer la prière ; elle permet simplement de donner de nouvelles perspectives aux autres types de prières ».

La différence entre ces deux centrations, une fois qu’elles ont été expliquées, saute aux yeux : la première, celle de l’apprenant, est imposée à tous et participe de la grande déculturation à l’œuvre dans les écoles de France ; la seconde, celle de la prière, ne concerne que les croyants et, même si elle peut sembler dérisoire, elle n’engage pas l’Etat, elle est gratuite, elle a pour but d’élever l’homme au-dessus de lui-même et non pas, comme la première, de le rendre plus bête que les Bêtes.

 


05 avril 2009

Carcan



Le mot, dont l’origine est mal assurée, est attesté dans la première moitié du XIIe siècle. C’est un collier de fer servant à attacher un condamné au pilori. Au XVe siècle, il désigne par analogie un collier de pierres précieuses.

Il est défini dans les dictionnaires anciens avec ces deux sens : « cercle de fer avec lequel on attache un criminel par le cou à un poteau » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) ou « cercle de fer avec lequel on attache par le cou à un poteau, celui qui a commis quelque crime, quelque délit » (id. 1762, 1798) ou « anneau de fer, avec lequel on attache un criminel à un poteau » (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ; et « espèce de chaîne d’orfèvrerie ou de pierreries » (1694), les académiciens ajoutant : « mais il n’est plus guère en usage en ce sens-là », remarque qui disparaît dans les éditions ultérieures : « espèce de chaîne ou de collier de pierreries » (1762, 1798, 1832-35, Féraud 1788, Littré 1863-77) ou « espèce de chaîne ou de collier d’or, de perles ou de pierreries dont se parent les femmes » (1932-35).

Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le premier sens « cercle de fer » est défini à l’imparfait (« avec lequel on attachait par le cou à un poteau celui qui avait été condamné à cette peine »), signe que cette peine a disparu du Code pénal, comme le précisent les académiciens dans cette même édition : « La peine du carcan a été supprimée en 1832 », de même que Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « collier de fer fixé à un poteau pour y attacher un condamné » (« la peine du carcan a été supprimée en 1832 »), sens qu’il illustre de quelques extraits d’écrivains, dont Saint-Simon : « une femme cria fort haut ; les archers la saisirent et la mirent indiscrètement à un carcan voisin ».

Littré relève un nouvel emploi : « sorte de collier de bois qu’on met aux cochons pour les empêcher de se frayer passage à travers les haies » (DAF, 1932-35 : « spécialement, collier de bois que dans certaines régions l’on met aux porcs pour les empêcher de traverser les haies »), attesté au milieu du XIXe siècle, ainsi que l’homonyme carcan, « terme d’écurie, mauvais cheval ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) signalent qu’une pièce du vêtement était nommée col carcan ou col-carcan, « col haut et rigide » ou « col dans lequel on se trouve engoncé et qui gêne les mouvements du cou ». Gide, dans Si le grain ne meurt (1924), se plaint d’avoir dû porter, enfant (« malheureux enfant », évidemment), « tous les jours de l’année, pour le jeu comme pour l’étude, à l’insu du monde et cachée sous sa veste, une espèce de cuirasse blanche et qui s’achevait en carcan ; car la blanchisseuse empesait également, et pour le même prix sans doute, le tour du cou contre quoi venait s’ajuster le faux-col ».

De 1694 à 1935, aucun lexicographe n’enregistre les emplois figurés de carcan qui sont, il est vrai, spécifiques de la « modernité » libérale ou libertaire, les modernes tenant toute contrainte, même la plus anodine, même celle qui n’a rien d’une contrainte, pour un carcan, c’est-à-dire pour un collier de fer qui attache à un poteau un condamné (surtout les « esclaves ou les forçats », le collier de fer « rivé à froid par derrière » « faisant partie de la chaîne générale ») et qui, de fait, transforme tous ceux qui supportent une petite contrainte en victimes de la société, de la morale, de la civilisation. Ainsi, ce sens : « Par métaphore, ce qui entrave la liberté de façon rigoureuse » (Trésor de la langue française), illustré par cet exemple de Guéhenno (1934), qui a été souvent mieux inspiré) : « la civilisation nous passe son carcan au cou ». Ainsi se forge le mythe du civilisé forçat ou condamné au pilori ou attaché à un poteau de torture par le cou. Cet autre exemple étend le mythe à la politique : « Inutile de dire que, aussitôt que le Consulat apparut, il forgea une chaîne de plus, il resserra le carcan dans lequel râlait déjà la liberté du travail ». Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication), les académiciens interprètent étrangement, à dire vrai, le sens figuré, « tout ce qui entrave ou gêne la liberté des mouvements » (le carcan de la discipline) comme le développement métaphorique, non pas du collier de fer du condamné ou du forçat, mais du « cercle ou triangle de bois que les éleveurs mettent au cou de certaines bêtes pour les empêcher de traverser les haies ». Le civilisé, après avoir été comparé à une victime de la société mauvaise, serait-il un porc, à qui il serait fait interdiction de « traverser les haies » ?

 


04 avril 2009

Radical et ses dérivés : radicalité, radicaliser, radicalisation


 

 

Ce mot, adjectif et nom, est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle. Il est emprunté de l’adjectif du latin tardif radicalis, lequel n’est pas dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot (Hachette, 1937). En fait, il appartient au latin d’église, étant employé pour la première par Blaise (Saint Blaise, évêque martyr) au sens de « premier, fondamental », cet adjectif étant dérivé du nom radix, -icis, qui a pour sens « racine, origine première ». Depuis le XVe siècle, radical est en usage dans les sciences et, comme cela est écrit dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), dans « le dogmatique » (c’est-à-dire tout ce qui a rapport aux sciences et à la religion : « il n’a guère d’usage que dans le dogmatique ») : 1465, « profond, intense, total, absolu » ; 1516, « qui a rapport au principe d’une chose » ; humide radical, « fluide imaginaire regardé comme le principe de la vie dans le corps humain » ; 1587 humeur radicale ; 1660 en grammaire, lettre radicale ; 1690 mot radical (in Dictionnaire universel de Furetière) ; 1762, en mathématique signe radical, quantité radicale ; 1754, en médecine, cure radicale ; 1773 guérison radicale ; 1765, en chimie, vinaigre radical ). Ces emplois sont enregistrés dans les dictionnaires, parfois longtemps après la première attestation. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694),  le sens du dogmatique est « qui est source, principe de quelque chose, où qui est par sa nature attaché à son sujet ». Sont relevés aussi humide radical (« humeur qui fait le principe de la vie ») ; lumière radicale (« lumière d’un corps qui est lumineux par lui-même ») ; mot radical (« mot primitif qui est comme la racine des autres qui en sont dérivés ») ; dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot : lettres radicales (« lettres qui se trouvent dans le mot primitif et qui se conservent dans le mot dérivé » ou, dans l’art de l’écriture, « lettres qui servent à former les autres » ; signe radical, en algèbre (le symbole de la racine) ; vinaigre radical (acide acétique) ; humide radical (en médecine, « matière balsamique, onctueuse, qui, selon eux, donne la flexibilité, la souplesse, à toutes les parties solides des corps animés, et sert à alimenter le feu de la vie, la chaleur naturelle qui y subsiste avec elle, et à empêcher le desséchement des fibres »). Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), radical est supposé n’avoir d’usage « que dans le style didactique, et en parlant de ce qui est regardé comme ayant en soi-même le principe de quelque faculté, de quelque vertu physique » (humide radical, lettres radicales, signe radical, « signe composé d’un trait perpendiculaire et d’un trait oblique, qui se joint au premier par son extrémité inférieure et qui se met devant les quantités dont on veut extraire la racine », quantité radicale). Selon Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), l’emploi de radical est restreint « à la médecine (humide radical) et à l’algèbre (signe radical, quantité radicale) », bien que « quelques-uns l’emploient en grammaire » (lettres radicales) et que radical s’emploie comme un nom en arithmétique. Dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), aux emplois relevés en 1762, s’en ajoutent de nouveaux, propres à la médecine (vice radical, « vice qui en produit d’autres » ; guérison radicale, « guérison qui a détruit le mal dans sa racine »), ou à la grammaire (terme radical, « mot qui est la racine de plusieurs autres ») ; et dans la sixième édition (1832-35), les sciences déjà citées sont complétées par la botanique (feuilles radicules, pédoncules radicaux, « feuilles, pédoncules, qui naissent du collet de la racine ») et la jurisprudence (nullité radicale, « nullité qui vicie un acte de manière qu’il ne puisse jamais être valide »), tandis que les emplois nominaux de cet adjectif se multiplient en grammaire (un radical, des radicaux ; quel est le radical de cette famille de mots ?), où « le radical d’un mot désigne la partie invariable d’un mot, par opposition aux différentes terminaisons ou désinences que ce mot est susceptible de recevoir » (ainsi chant est le radical du verbe chanter), et en chimie (« corps qui, unis à l’oxygène, forment les oxydes et le plus grand nombre des acides » : le carbone, le soufre et le phosphore sont les radicaux de l'acide carbonique, de l'acide sulfurique et de l'acide phosphorique ; le potassium est le radical de la potasse).

La modernité de radical ne tient pas aux emplois en dogmatique (la théologie) ou dans les sciences, mais à la politique. Dans son sens politique, il est emprunté de l’anglais (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, 1974 : « favouring fundamental reforms », « advanced in opinions and policies »), dont la définition contient les mots magiques de réformes (au pluriel), fondamental, opinions progressistes, politiques qui font avancer les choses. En 1786, cet adjectif anglais, emprunté comme l’adjectif français du latin radicalis, qualifie le nom reform et, employé comme un nom, il désigne les partisans de réformes extrêmes. Comme terme politique, il entre dans la langue française au cours de la Révolution en 1792-93 dans le syntagme parti des novateurs radicaux. Il est employé comme un nom pour désigner, en 1820, en Angleterre, les partisans de changements profonds et les extrémistes, et dix ans plus tard, en 1830, en France, les mêmes partisans des mêmes changements et les mêmes extrémistes. En 1831, Lamartine englobe dans le parti radical tous ceux qui veulent faire une nouvelle révolution.

C’est Littré qui, le premier, dans le Dictionnaire de la langue française, 1863-77, en plus de l’emploi dans les sciences du XIXe siècle (botanique, médecine, jurisprudence, grammaire, algèbre, chimie), définit l’emploi moderne et politique de ce mot : « qui travaille à la réformation complète, absolue, de l’ordre politique dans le sens démocratique » (exemples : « le parti radical » et « substantivement, les radicaux, un radical »), définition dont les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), atténuent la violence (« en termes de politique, le mot se dit de ceux qui préconisent l’application intégrale des principes de la démocratie » ; le parti radical, républicain radical, un radical : autrement dit, les radicaux sont favorables à l’extension à toute la France des principes démocratiques), sans doute pour adapter le sens aux réalités de l’époque : en 1932, les radicaux qui exercent le pouvoir affrontent de plus extrémistes qu’eux, faisant ainsi figure de modérés ou de mous. Ils ne sont plus des radicaux, mais des radis : rouges à l’extérieur, blancs à l’intérieur.

La politique et son appendice la société ont fait le succès de radical, dont les définitions occupent trois colonnes du Trésor de la langue française (1971-94). Celle qui est en usage en philosophie, mixte du vieux sens du dogmatique et du sens moderne de la politique, explique les emplois modernes de radical et de ses dérivés, radicalité, radicaliser, radicalisation, pour désigner l’extrémisme en matière d’idéologie et d’agit-prop. C’est « qui va jusqu’au bout de chacune des conséquences impliquées par le choix initial » ; ce à quoi Arouet ajoute ironiquement, même si le choix initial est faux et les conséquences aberrantes ; et « complet, total, absolu ; sans exception ou atténuation ». Cet adjectif qualifie parfaitement les sectaires, les sectateurs, les sectionnaires et les sectionneurs de têtes, que ces têtes soient réelles ou symboliques : coupez, coupez, il en restera toujours quelque chose. Les rédacteurs de ce Trésor, comme les académiciens en 1932-35, se contentent de désigner par cet adjectif et nom les seuls partisans du radicalisme ou du Parti radical, lequel, en 1971, disposait encore d’un petit vivier d’électeurs soumis et pouvait contrôler en partie le Sénat de la République, alors qu’aujourd’hui, il n’est qu’un fantôme. Autrement dit, ce sens plan-plan ou pantouflard (en charentaise, évidemment) n’est que l’ombre de ce qu’il fut dans les années 1820-30, où radical était un équivalent « d’extrémiste » ou « de révolutionnaire ». Il est fort éloigné des emplois modernissimes de radical pour désigner les épaves du maoïsme comme Badiou et ses disciples de Normale Sup ou les poseurs de bombes ici ou là (islamistes radicaux vs islamistes modérés) ou les saboteurs de caténaires : en bref, tous ceux qui ont pour moteur la radicalité (« fait ou caractéristique de ne pas admettre d’exception ou d’atténuation ») et qui ont pour objectif de radicaliser (« rendre intransigeant ») les masses, comme dans Sartre (« les marxistes purs comptent sur les militants, c’est-à-dire sur une action consciente et concertée, pour radicaliser les masses et susciter en elles cette conscience de classe », 1949), ou de les inciter à se porter aux extrêmes, comme si la radicalisation des masses, des étudiants, des immigrés, des jeunes, des musulmans, des homos, etc. allait faire advenir enfin la Vraie Révolution et la Der des Ders, celle qui coupe non pas quelques têtes, mais toutes les têtes, sans exception, ni atténuation, guerre de tous contre tous à laquelle les radicaux aspirent depuis deux siècles.


 

02 avril 2009

Balzac et la Nouvelle langue française


 

Au début des Illusions perdues, roman qu’il publie entre 1837 et 1843, Balzac fait le portrait de Mme de Bargeton, née Marie-Louise Anaïs de Nègrepelisse, qui, en 1805, a épousé M. de Bargeton, de vingt-deux ans son aîné, et qui fera de Lucien Chardon, dit de Rubempré, son amant. A Angoulême, où elle est établie, « elle avait, écrit Balzac, le défaut d’employer de ces immenses phrases bardées de mots emphatiques, si ingénieusement nommées des tartines dans l’argot du journalisme qui tous les matins en taille à ses abonnés de fort peu digérables, et que néanmoins ils avalent. Elle prodiguait démesurément des superlatifs qui chargeaient sa conversation où les moindres choses prenaient des proportions gigantesques. Dès cette époque, elle commençait à tout typiser, individualiser, synthétiser, dramatiser, supérioriser, analyser, poétiser, prosaïser, colossifier, angéliser, néologiser et tragiquer : car il faut violer pour un moment la langue, afin de peindre des travers nouveaux que partagent quelques femmes ».

Ce que note Balzac, c’est un phénomène qui affecte la langue française dans les dernières années du XVIIIe siècle et se poursuit au début du XIXe siècle (il continue jusqu’à nos jours) : la néologie ou le néologisme, la fabrication incessante de mots nouveaux, qui, à peine formés, sont employés dans les conversations, échangés, diffusés, mots qui ont été en partie inventoriés par Louis-Sébastien Mercier, en 1801, dans son ouvrage en deux tomes, intitulé justement Néologie. Les néologismes de Mme Bargeton, qui est, rappelons-le, un personnage et non une personne et qui n’a d’existence que fictive, ou que Balzac attribue à ce personnage, sont, à l’exception de tragiquer, des verbes formés à partir d’adjectifs, se terminant dans la plupart des cas par le suffixe – ique, sauf individuel et supérieur, ou de noms, colosse, analyse et néologie, et auxquels ont été ajoutés le suffixe – iser et, pour l’un d’entre eux, colosse, le suffixe – ifier, lesquels désignent un processus, un changement d’état, un devenir. Or, Mme de Bargeton s’ennuie dans son ménage et dans sa bonne ville d’Angoulême, où elle aimerait que les choses changent ; elle aimerait aussi être prise dans le mouvement de l’histoire ; elle rêve de Paris et de choses nouvelles. Ces désirs, qu’elle exprime souvent en termes vagues, sont clairement inscrits dans les mots qu’elle emploie, tous des verbes, nouveaux ou inouïs, qui expriment des actions et, plus précisément, des actions qui sont elles-mêmes des processus.

A la liste de ces mots, Balzac ajoute, comme pour s’excuser d’avoir introduit des mots nouveaux, certes imprimés en italiques : « car il faut violer pour un moment la langue, afin de peindre des travers nouveaux que partagent quelques femmes ». Il faut comprendre que celui qui « viole la langue » n’est pas Mme de Bargeton, mais celui qui a créé ce personnage, à savoir Balzac. Autrement dit, la première partie de la phrase est faite des mots énoncés (ou supposés l’avoir été) par Mme de Bargeton, et la seconde d’une remarque, de type métalinguistique, de Balzac. De l’une à l’autre, l’énonciateur change : d’abord le personnage, puis le romancier, qui s’applique à justifier l’introduction de ces néologismes, dont la plupart sont ridicules, dans une œuvre littéraire par la volonté de « faire vrai » ou de peindre, dans leur vérité, des travers sociaux, ce qui est aussi, de la part de Balzac, une façon rhétorique et spécieuse de s’exonérer de toute responsabilité dans ces néologismes, dont la répétition et le très grand nombre ont convaincu Nodier, en 1836, qu’avait commencé, à la fin du XVIIIe siècle, une troisième époque dans l’histoire de la langue française, qu’il nomme « la nouvelle langue française ».

 

01 avril 2009

Album

 

 

Le mot est attesté en 1662. C’est Saint-Evremond, cité par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui en apprend l’usage aux Français : « les gens de lettres allemands se munissent ... d’un livre blanc bien relié, qu’on nomme album amicorum, et ne manquent pas d’aller visiter tous les savants des lieux où ils passent, et de le leur présenter, afin qu’ils y mettent leur nom ». C’est donc le livre blanc des amis, des connaissances ou des rencontres ou encore le « petit cahier blanc des voyageurs destiné à recevoir des autographes ou des sentences ». Le mot n’est pas emprunté du latin ; certes il est latin (en latin, c’est le neutre de l’adjectif qui signifie « blanc »), mais il est emprunté de l’allemand ou, pour dire plus exactement, de l’usage singulier que les Allemands ont fait de ce mot latin. Il est enregistré à partir de la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française et défini ainsi (1762, 1798, 1832-35) : « cahier que les étrangers portent en voyage, sur lequel ils engagent les personnes illustres à écrire leur nom, et ordinairement avec une sentence ». A compter de l’édition de 1798, ce sens est illustré de l’exemple ce jeune Allemand vous prie de vous inscrire sur son album qui révèle l’origine de cette manière de faire, qui perdure dans les cahiers ou carnets d’autographes ou dans les livres d’or, que l’on peut signer dans certains lieux publics ou privés (musées, châteaux, restaurants, etc.).

Au XIXe siècle, l’usage de l’album se répand en France et il s’élargit. Au tout début du XIXe siècle, c’est un « ensemble de feuillets reliés, destiné à recevoir des collections de toutes sortes, où l’on consigne des souvenirs », comme Bescherelle le note en 1845 dans son Dictionnaire : « Album se dit aussi d’un portefeuille composé de feuilles détachées, relié avec élégance, sur lesquelles les personnes dont on veut conserver le souvenir écrivent leurs noms, leurs pensées, des airs notés, peignent des portraits, des fleurs ou des paysages, etc. Dans les années de la vieillesse, un coup d’œil jeté sur un album fait repasser en quelques instants les principales époques de la vie, et peut fournir matière à de douces ou tristes réflexions ». Ou encore, c’est un recueil de dessins : « l’artiste qui ne se borne pas à peindre des arabesques doit meubler son album de figures prises dans toutes les conditions (1813) ; c’est aussi un recueil de différents morceaux choisis de peinture ou de dessin, réunis en un livret ».

Le fait est que les lexicographes commencent au XIXe siècle à noter l’extension de ce mot à de nouvelles réalités, les académiciens dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35) : « Il se dit aussi des cahiers sur lesquels certaines personnes invitent des gens de lettres et des artistes à écrire de la prose ou des vers, à faire quelque dessin, ou à noter quelque air de musique » (sens relevé par Littré) ; Littré : « Terme d’antiquité romaine, tablettes recouvertes d’un enduit de plâtre sur lesquelles étaient inscrits les actes du préteur » (dans ce sens, il est effectivement emprunté directement au latin, « tableau blanc pour écrire » et attesté en 1823 : « espace enduit de plâtre où l’on inscrivait ce que l’on voulait porter à la connaissance du public ». Littré scinde en deux emplois distincts le sens du mot album : c’est un « livre sur lequel les voyageurs consignent leurs observations », comme celui que, au début de L’Education sentimentale, le jeune Frédéric Moreau, de retour d’un voyage à Rouen, tient sous le bras ; et c’est aussi un « cahier sur lequel on prie d’inscrire quelques lignes de prose, quelques vers, un dessin ». Littré semble ne pas avoir bien compris l’usage de ces albums, puisqu’il illustre le premier sens d’un extrait de Jean-Jacques Rousseau « un Allemand porte son album chez tous les savants », qui, de toute évidence, correspond au second sens ou à l’usage que l’on faisait en Allemagne aux XVIIe et XVIIIe siècle de cet album amicorum.

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les différentes variétés d’album sont, pour la plupart d’entre elles, répertoriées : « cahier ou registre destiné à recevoir des dessins, des autographes, des photographies, etc. » (le etc. pouvant inclure les timbres et les cartes postales par exemple) et « recueil de compositions reproduites par la gravure » (toute une époque revit dans les albums de Gavarni) et, « en termes d’antiquités romaines, tablettes de bois ou pan de mur blanchi sur lesquels l’autorité faisait inscrire ce qu’elle voulait faire savoir au public ». Ces mêmes usages sont enregistrés dans les dictionnaires actuels. Alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) notent que l’usage du mot album pour désigner un « registre personnel servant à consigner les faits marquants, les rencontres importantes, etc., au cours d’un voyage » est vieilli, ayant été supplanté par carnet ou récit de voyage, ils enregistrent le sens spécialisé de « livre d’images pour les enfants », illustré par cet extrait de Mme de Beauvoir : « je lisais Madame de Ségur (…), les albums de Topffer, Bécassine, les Aventures de la Famille Fenouillard, celles du Sapeur Camember (…) » (1958), mais ils ignorent l’usage, essentiellement marchand ou commercial, dont les chanteurs de variétés, dits artistes, font aujourd’hui de l’album, mot et chose, alors que, dans les années 1960, ils vendaient des disques, usage qui est décrit ainsi dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) : « Musique, pochette simple ou double contenant un disque ou des disques » et « par métonymie, enregistrement, disque » (ce chanteur vient d’enregistrer un nouvel album), tout cela incitant les jeunes consommateurs à constituer des collections : après les albums de timbres ou de cartes postales, les albums d’albums, tout cela alimentant le business des pochettes et des CD.

 


30 mars 2009

Concentration

 

 

 

 

 

L’article qui est consacré à concentration dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) s’étend sur deux ou trois lignes ; celui de la neuvième édition (en cours de publication), dix fois plus long, comprend sept acceptions et emplois distincts, parfois très éloignés l’un de l’autre quand ils sont placés sur un éventail sémantique.

Ce mot est bien né – du moins pour exprimer la modernité. Il apparaît, en 1732, dans la langue de la science (physique et chimie), et dans ces emplois, il est emprunté de l’anglais. Science et anglais, voilà qui suffit pour y faire un triomphe. En 1732, les auteurs du Dictionnaire universel français et latin, dit « de Trévoux », le définissent ainsi : « mélange intime de deux substances » ; et les académiciens, en 1762, 1798, 1832-35, comme un « terme didactique », qui, en chimie, « se dit d’une opération par laquelle on rapproche sous un moindre volume les parties d’un corps qui étaient étendues dans un fluide », sens que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) glosent en termes intelligibles, dans la rubrique « étymologie et histoire » de l’article concentration : « accroissement d’intensité au principe actif d’une solution ». Dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot, les opérations chimiques, nommées concentration, consistent à « rapprocher les parties d’un corps dissous dans une quantité de liqueur plus que suffisante pour sa dissolution (…) ; l’évaporation ou la distillation par laquelle on sépare de l’huile de vitriol une partie de l’eau dans laquelle l’acide est dissous ; la distillation, par laquelle on enlève à une teinture une partie de l’esprit de vin employé à la préparation de cette teinture ; la congélation, par laquelle on retire du vin ou du vinaigre une certaine quantité de leur eau ; l’affusion de l’acide vitriolique très déflegmé dans un acide moins avide d'eau, par exemple le nitreux ».

En fait, dans d’autres emplois, le nom concentration, au sens « d’action de concentrer, de réunir en un centre », attesté en 1750, est dérivé du verbe concentrer. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) établit que concentration « ne se dit qu’au propre en physique », alors que « le verbe se dit aussi au figuré, comme réciproque et comme passif » : « on dit, d’un homme triste et mélancolique ou méditatif, qu’il se concentre ou qu’il est concentré en lui-même ». Le sens figuré, qui exprime ce sens-là du verbe, est attesté en 1831 dans le roman de Balzac, La peau de chagrin : « la rapide concentration de ses jouissances, de ses forces ou de ses idées », mais il n'est relevé que dans les dictionnaires du XXe siècle. Quant à Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), sur les quatre acceptions qu’il distingue, trois tiennent de la science (physique : « la concentration des rayons solaires au foyer d’une lentille ; chimie : « opération qui consiste à rapprocher les molécules d’un corps, en diminuant, par l’action de la chaleur ou autrement, la proportion du liquide qui les tient dissoutes » ; médecine : « concentration du pouls, état du pouls qui devient concentré »), la quatrième étant l’emploi de concentration dans le vocabulaire militaire (concentration des troupes, sens attesté en 1855) et dans le vocabulaire politique : « concentration du pouvoir », attesté en 1804 et relevé par les académiciens (1832-35) dans un exemple éloquent : « il s’emploie quelquefois figurément ; la concentration du pouvoir dans les mains d’un seul », qui semble illustrer des expériences politiques dramatiques. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), ces divers sens et emplois sont résumés en ces termes synthétiques : « Action de concentrer, ou de se concentrer, au propre et au figuré ; la concentration de la chaleur ; la concentration des rayons solaires au foyer d'une lentille ; la concentration de l'alcool ; la concentration des troupes ; la concentration du pouvoir dans les mains d'un seul ».

Aux XIXe et XXe siècles, le nom concentration s’étend à toutes sortes de réalités, qui n’ont que des rapports lointains et vagues avec la physique ou la chimie : l’activité de l’esprit, l’économie (concentration de capitaux, 1840) et à cette maladie moderne qu’a été l’enfermement dans un même lieu de dizaines de milliers d’hommes : camp de concentration (1920). Les très longs articles que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et, dans un degré moindre, les académiciens (neuvième édition, en cours) consacrent à concentration attestent la modernité de ce mot et des concepts qui le sous-tendent : la concentration des rayons solaires ; la concentration des capitaux ; la concentration de tous les pouvoirs dans une seule et même main ; la concentration de chaleur, la concentration d'êtres humains par millions ou centaines de mille dans les grands foyers industriels ; la concentration urbaine des populations ; les concentrations urbaines ; la concentration industrielle ; (en économie et en politique) la concentration des entreprises ; la concentration capitaliste ; la concentration de troupes, de forces ; un point de concentration ; un lieu de concentration ; camps de concentration, dont le synonyme serait « sous l’Allemagne nazie », camps d’extermination (du moins, selon les lexicographes progressistes, qui mettent dans le même sac concentration et extermination). Le sens figuré, propre aux activités de l’esprit, est ainsi défini : « Figuré, action de rassembler les forces de son esprit et de les porter sur un objet unique (souvent implicite) » et « par extension, action d’empêcher l’expansion de ses sentiments ou de ses pensées » (vieilli, action de contenir, de dissimuler ; action de se renfermer, de se recueillir). Le mot s’emploie toujours en chimie, mais aussi en minéralogie (élimination d’une partie de la gangue qui accompagne le minéral de valeur ; teneur du minerai en un certain élément ou en un certain minéral ») et, par métaphore, le mot « désigne une action, un processus, ou, plus souvent, le résultat de cette action » (« extrait, essence; condensé, réduction, comme dans cet exemple : « loin d'être synonyme de l’imaginaire, l’idéal est la concentration du vrai, l’essence du réel »).

Les emplois cités par les académiciens sont quasiment identiques. Comme ceux du Trésor de la langue française, ils dessinent le visage avenant des sociétés modernes du XXe siècle : concentration des feux de l'artillerie sur une position ennemie ; concentration de troupes ; concentrations humaines dans les métropoles ; concentration de l'habitat ; camp de concentration, camps de concentration nazis, en Allemagne et dans les pays occupés ; concentration financière, concentration industrielle, concentration économique, horizontale, verticale, concentration du pouvoir, des pouvoirs, le bruit nuit à la concentration intellectuelle.

 


25 mars 2009

Nationaliser, nationalisation

 

 

Voilà deux mots dont il n’est pas besoin d’être grand clerc pour deviner qu’ils sont modernes et même de la dernière modernité. Ils sont attestés à la toute fin du XVIIIe siècle, pendant les événements dits révolutionnaires, le verbe en 1792, le nom en 1796. Ils n’entrent dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la neuvième édition, celle qui est en cours de publication ; ils ne sont enregistrés ni dans la cinquième édition (1798), ni dans la sixième (1832-35), ni dans la septième (1878), ni dans la huitième (1932-35). Certes, les académiciens sont supposés « frileux », « réactionnaires » ou « nostalgiques de l’ordre ancien », mais cela n’est sans doute pas suffisant pour expliquer leur refus de définir nationaliser ou nationalisation, puisqu’ils définissent habituellement les mots désignant des réalités désagréables ou qui leur répugnent, à condition qu’ils soient entrés dans l’usage. Si nationaliser et nationalisation ne sont pas dans le Dictionnaire de l’Académie française avant l’édition actuelle, c’est sans doute parce que l’usage qui était fait de ces deux mots était, jusqu’en 1937 ou 1944, restreint et qu’ils ne sont devenus d’actualité qu’avec le Front populaire et le programme économique du CNR ou Conseil National de la Résistance (nationalisations de Renault, de banques, d’EDF), comme si nos lointains ancêtres tenaient, en dépit des réalités avérées dans les années 1789-1815, le fait de « déclarer propriété d’Etat » (sens attesté en 1793) un bien privé pour une monstruosité improbable (en bref, pour un vol pur et simple) dont se rendrait coupable l’Etat ou la nation. Ainsi, Littré, qui est le premier grand lexicographe à insérer ces deux mots dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), éprouve beaucoup d’embarras à en définir le sens, chassant de France la réalité nommée nationalisation (le mot « se dit, en Angleterre, de la proposition de mettre dans le domaine public certaines terres qui n’y sont pas ») et donnant au verbe nationaliser des significations vagues et ambiguës : « Néologisme ; rendre national », ou dont on se demande chez quel écrivain ou dans quels écrits Littré les a lues : « se nationaliser, verbe réfléchi, prendre les moeurs d’une nation » (on dira aujourd’hui s’intégrer ou s’assimiler) et « en parlant des choses, passer dans les usages d’un peuple » (s’acclimater).

Selon les académiciens (édition en cours de publication de leur Dictionnaire), les deux mots n’ont d’usage que dans le domaine de l’économie et, surtout, celui de l’économie politique : «Transférer à la collectivité nationale la propriété d’un bien, d’un moyen de production, d’un service ; procéder à sa nationalisation » et « action de transférer à la collectivité nationale la propriété totale ou partielle de certains biens, moyens de production et services ; résultat de cette action », illustrant ces définitions d’exemples qui attestent que les actions désignées par ces mots sont plus anciennes que leur entrée dans les dictionnaires : Nationaliser les biens du clergé ; nationaliser une entreprise. En revanche, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), tout en décrivant les emplois modernes, dont les imbéciles diraient qu’ils, id est les emplois modernes, pas les imbéciles, sont incontournables (« transférer à l’État la propriété d’un bien », comme si l’Etat n’avait pas suffisamment de biens ; « action de transférer du privé au public la propriété de certains biens ou moyens de production; résultat de cette action »), continuent à relever des sens incongrus ou qui semblent désuets : « Etendre, rendre commun à toute une nation » ; « donner à un pays, à un groupe humain une structure qui le caractérise comme étant une nation » ; « donner à quelque chose des traits caractéristiques propres à une nation, qui différencient une nation d’une autre » (Quand elle traduit, la Comedia espagnole nationalise aussitôt ses emprunts, et des histoires italiennes ou françaises fait des drames ou des tableaux de moeurs espagnols, Brasillach, 1938) ; « rendre représentatif d’une nation » (Cette proposition est conforme aux principes de Juillet, c'était incarner le pays dans l’électorat, et conséquemment nationaliser les assemblées futures, Balzac, 1831) et « état de ce qui est propre à une nation, la caractérise » (Une des marques de la complète nationalisation d'un dieu est l'introduction de son nom dans les noms propres d'hommes, Renan, 1887). En un siècle, la modernité a peu à peu effacé les significations morales et spirituelles du verbe nationaliser et du nom nationalisation pour ne conserver que le sens économique et surtout celui qui est en usage en politique, l’économie et la politique étant les deux mamelles de la France moderne, ce avec quoi, justement, elle s’affiche comme moderne.

 


22 mars 2009

Effectif

 

 

Emprunté de l’adjectif latin effectivus, traduit dans le Dictionnaire latin français par « actif », « qui produit », « pratique » (à propos d’un art), « qui exprime un effet » (à propos d’une conjonction), effectif est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle au sens de « qui a ou qui peut avoir un effet » et, deux siècles plus tard, en 1641, au sens de « réel ». Il est employé comme nom à partir de 1792, d’abord et longtemps seulement dans le vocabulaire militaire.

Dans les dictionnaires anciens, il est relevé avec le sens, relativement récent, par rapport à la première attestation en 1641, de « réel » ; Dictionnaire universel (Furetière, 1690) et L’Encyclopédie (1751-64) : « réel et positif » ; Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) : « qui est réellement et de fait » ; Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : « en parlant des choses, qui est réellement et de fait ; en parlant des personnes, qui fait ce qu’il dit, qui ne promet rien qu’il ne fasse » ; Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « qui existe effectivement, réellement ; réel, positif ». Les exemples éclairent cette définition, quelque peu obscure à dire vrai : « Une armée de 30000 hommes effectifs ; il a dix mille pistoles effectives dans son coffre ; il a payé en deniers effectifs ; On dit qu’un homme est effectif, que sa parole est effective pour dire que c’est un homme qui fait ce qu’il dit, qui ne promet rien qu’il ne le fasse » (Académie, 1694, 1762, 1798, 1832-35) ; « Dans le commerce, un payement effectif est celui qui se fait véritablement et en deniers comptants, ou effets équivalents » (L’Encyclopédie) ; « Une armée de trente mille hommes effectifs » ; « les plus grands rois ont eu rarement trois cent mille combattants effectifs » ; « un homme effectif, homme qui ne promet rien qu’il ne donne » (Littré, 1863-77) ; « Il a apporté dans cette affaire un capital non pas nominal, mais effectif ; son intervention est effective » (Académie, 1932-35).

Dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), les deux sens « qui produit un effet réel » et « qui est réellement disponible », comme dans « les deux bataillons formant ensemble treize cents hommes effectif », sont tenus pour vieillis, alors que le sens usuel continue le sens classique de « réel » : « en parlant d’un inanimé abstrait), dont on peut vérifier la réalité, dont la réalité est incontestable » ; concours, fonctionnement effectif ; direction, durée, participation effective ; il est effectif que, il est conforme à la réalité, il est certain que » (Trésor de la langue française) et « qui existe réellement, tangible ; il nous a apporté un concours effectif, une aide effective ; sa participation a été effective dès le lendemain de son engagement ; il dispose d'une autorité effective, qui n'est pas seulement morale ; valeurs effectives, espèces et autres biens meubles par opposition à valeurs fiduciaires » (Dictionnaire de l’Académie française, en cours).

Littré, qui était positiviste et agnostique, note pourtant le sens théologique de cet adjectif, ce que les académiciens, qui étaient, pour la plupart d’entre eux, de bons croyants, ne font pas ou omettent de faire : « terme de théologie », effectif signifie « qui produit des effets », comme dans cet exemple éclairant : « l’amour effectif, celui qui fait pratiquer la loi, par opposition à l’amour affectif qui ne produit que des sentiments » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), sens que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) glosent ainsi : « (en théologie), amour effectif, amour de Dieu qui se traduit par des actes » (antonyme : amour affectif). Ils font suivre la définition de cette remarque acide, qui résonne comme un reproche, « ce sens est attesté dans la plupart des dictionnaires généraux du XIXe et du XXe siècle, sauf dans celui de l’Académie », reproche dont les académiciens se dédouanent, en insérant enfin le sens théologique dans l’article effectif : « théologie, amour effectif, amour qu’on porte à Dieu et qui se traduit par des actes », tout en levant l’ambiguïté sémantique de la construction « amour de Dieu » en précisant « amour qu’on porte ». Il serait sans doute difficile de prouver que l’amour de Dieu pour ses créatures se vérifie dans des actes.

L’emploi d’effectif comme nom commun est attesté en 1792, au moment où la France, en guerre contre l’Europe tout entière, a besoin de soldats pour mener à terme ses conquêtes, incursions, campagnes. Ce sens entre dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : « Effectif s'emploie aussi comme substantif masculin, en termes d’administration militaire, pour désigner le nombre réel des soldats d’une armée, d’une troupe, par opposition au nombre que les règlements, etc., lui assignent, ou qu’on lui suppose » (L’effectif de son armée n’était que de vingt mille hommes ; l’effectif d’une compagnie). Deux des mamelles de la modernité sont nommées dans ce joyau sémantique : administration et militaire. Quand un pays fait dans la bureaucratie et qu’il déterre sans cesse la hache de guerre, il lui faut de la chair à canon, réelle et positive : c’est l’effectif, défini ainsi par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « nombre réel des soldats d’une armée, d’une troupe, par opposition à celui qu’assignent les règlements ou à celui qu’on annonce publiquement » et « terme de comptabilité militaire, relevé des contrôles annuels ». La modernité se pourvoit de nouvelles mamelles : comptabilité, contrôle, relevé. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le nom effectif reste confiné derrière les murs des casernes, d’où il ne sort que dans la seconde moitié du XXe siècle, comme l’attestent la définition du Trésor de la langue française (« nombre des individus appartenant à un ensemble ou sous-ensemble fini ») et la migration du mot vers l’administration scolaire (l’effectif global des instituteurs remplaçants ; la progression des effectifs scolaires), et la définition du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition) : « par analogie, nombre d’individus qui composent une collectivité, un groupe » (L’effectif d'une classe de lycéens, d’un service ministériel ; réduire, grossir, gonfler les effectifs). Gonfler les effectifs, voilà qui résume la modernité.


21 mars 2009

Naturaliser

 

 

Dérivé de l’adjectif latin naturalis, « naturel », au sens « d’habitant originaire d’un pays » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798), ce verbe est attesté à la fin du XVe siècle dans son sens actuel : « rendre par un acte légal un étranger citoyen d’une nation ». Au milieu du XVIe siècle, l’action de naturaliser s’étend à la langue (on naturalise aussi des mots, d’origine étrangère, s’entend) et, à la fin de ce même siècle, à une plante (c’est le sens « d’acclimater »). A la fin du XIXe siècle, le verbe s’emploie à propos de dépouilles d’animaux : « les préparer (…) pour leur rendre leur aspect naturel ».

Ces sens sont enregistrés dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « faire naturaliser quelqu’un, lui faire obtenir la nationalité d’un pays » ; « se faire naturaliser » ; « introduire des espèces animales ou végétales dans un milieu nouveau » (acclimater) ; ce verbe se dit « en parlant d’un mot étranger » ; « traiter les dépouilles d’animaux ou les végétaux de manière à leur conserver leur apparence naturelle » (synonyme : empailler) ; et dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : « accorder à quelqu’un, par acte de l’autorité compétente d’un État, la nationalité de cet État et la jouissance des droits civils et politiques au même titre que les nationaux » ; « acclimater durablement une espèce animale ou végétale à un milieu nouveau où elle se reproduit naturellement » ; « par analogie : l’usage seul peut naturaliser les mots étrangers » ; « soumettre un animal mort, une plante, à diverses opérations qui leur conservent l’apparence de la vie et leur aspect naturel ».

De toute évidence, ce verbe, qu’il soit employé dans son sens propre, à propos de personnes, ou dans un sens étendu, ne soulève pas de difficulté, ni pour ce qui est du suffixe - iser, dont le sens est clair (il désigne un processus), ni pour ce qui est des sens dont naturaliser est porteur. Or, la consultation des anciens dictionnaires montre qu’il n’en est rien et que si l’action dénotée par ce verbe est devenue une formalité administrative, il en allait différemment dans l’ancienne France – du moins celle qui s’est perpétuée jusqu’au XXe siècle. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), la définition se présente comme suit : « verbe actif (on dirait aujourd’hui transitif), rendre jouissant des mêmes droits et privilèges que les naturels du pays » (exemples : Il est étranger, il faut des lettres du Prince pour le naturaliser ; quand il sera mort ses biens iront au roi, s'il n'est pas naturalisé ; il s'est fait naturaliser français). Dans les éditions suivantes (1762, 1798, 1832-35), la définition de 1694 est reproduite avec quelques modifications de détail : c’est « donner à un étranger les mêmes droits et les mêmes privilèges dont les naturels du pays jouissent ». Les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-64), ce temple des Lumières, de d’Alembert Diderot, à qui les privilèges faisaient horreur, lient pourtant la naturalité aux privilèges : « La naturalisation est l’acte par lequel un étranger est naturalisé, c’est-à-dire qu’au moyen de cet acte, il est réputé et considéré de même que s’il était naturel du pays, et qu’il jouit de tous les mêmes privilèges ; ce droit s’acquiert par des lettres de naturalité ».

La difficulté, car il y en a une, tient à la présence des deux mots tabous ou honnis et dont la propagande moderne interdit ou déconseille l’emploi, étranger et privilèges, lesquels vont peu à peu disparaître des dictionnaires plus récents. Littré, dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), supprime toute référence, malsonnante à dire vrai, aux privilèges et il se contente de droits, sans devoirs : « Accorder à un étranger les droits dont jouissent les naturels du pays », alors que les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, font disparaître toute allusion aux étrangers, à une époque où, pourtant, les organes de l’Inquisition actuelle, Halde, Mrap, la sauce raciste, etc. ne sévissaient pas encore contre les citoyens et que rien n’obligeait les académiciens à maintenir les mots, assez justes finalement, de privilèges et d’étrangers. Aujourd’hui, les organes de l’Inquisition s’acharnent à ne plus distinguer les naturels des étrangers. Ailleurs, les naturels sont toujours supérieurs en tout, et en particulier en privilèges, aux étrangers, surtout quand ceux-ci ont le malheur d’être français. A tous, mais en France seulement, les mêmes droits, sans distinction, ni discrimination évidemment, et sans contrepartie aucune de la part des étrangers. Cet acharnement nourrit aussi le soupçon. Sans cesse, les naturels sont suspectés de se réserver les « privilèges » de la naturalité et de vouloir en exclure les étrangers.

Ce verbe est d’autant plus ambigu que, pendant le XIXe siècle, il a été lié, par un de ses sens, à l’expansion de l’Occident dans le monde, comme en témoigne le sens relevé par les académiciens (sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35) : « il se dit, au sens moral, en parlant des sciences, des arts, des inventions, des institutions qu’on apporte dans un pays, et qui y prospèrent » (Les colons ont naturalisé dans le nouveau monde toutes les sciences et tous les arts de l'Europe) ; et par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « introduire dans un pays et y faire prospérer.... en parlant des sciences, des arts, des inventions, des choses d’esprit et des choses morales ».

Tous ces emplois ont rendu ce verbe suspect, son sens évidemment, et encore plus ce qu’il désigne, à savoir la naturalité française – réalité que les bien pensants aspirent à effacer pour toujours, faisant en sorte qu’il n’y ait plus que des étrangers ou de l’Autre en France.

 

17 mars 2009

Perfusion

 

 

 

 

En latin, le nom perfusio, traduit dans le Dictionnaire latin français (Félix Gaffiot, 1937) par « action de mouiller, de baigner », est attesté chez des écrivains savants : Pline et Celse, et chez l’écrivain chrétien Lactance.

En français, perfusion, qui en est emprunté, est attesté, comme terme didactique, de la fin du XIVe siècle à la fin du XVIe siècle, pour désigner l’action de répandre (par exemple l’argent), comme dans cet exemple : « l’argent ne peut être mieux gardé qu’en la main d’un tel peuple, ne plus prêt à avoir au besoin, au besoin, dis-je, non pas à une perfusion ». Ensuite, il semble qu’il disparaisse de l’usage, même de l’usage savant. Aucun auteur de dictionnaire ne le relève, ni les académiciens, ni Littré, ni Féraud, ni Furetière, ni les rédacteurs de L’Encyclopédie (1761-64). Il réapparaît en 1912 dans le Dictionnaire des termes techniques de médecine (cinquième édition), dans un tout autre domaine, celui de la médecine. Il est défini ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Médecine, thérapeutique, injection lente, régulière et prolongée par voie intraveineuse, d’un liquide médicamenteux ou nutritif », les auteurs de ce Trésor ajoutant que le synonyme en est goutte à goutte, mais que ce synonyme est vieilli, ce dont ne conviennent pas les académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : « on dit aussi goutte-à-goutte », écrivent-ils. Ce peut-être aussi « l’injection d’un liquide dans l’artère principale d’un organe afin d’assurer une sorte de lavage au fur et à mesure que le sang s’écoule dans les veines » (perfusion du foie ; perfusion intestinale épuratrice) ou, en pathologie et en physiologie expérimentale, « l’injection à la vitesse de la circulation sanguine d’un liquide de substitution du sang de manière à maintenir en vie un organe ou un élément anatomique isolé ». Quant aux académiciens, ils se contentent, dans l’édition en cours de leur Dictionnaire, de la seule définition médicale, la plus large possible, de façon à ce qu’elle recouvre tous les types de perfusion distingués dans le Trésor de la langue française : « injection lente et régulière d’un liquide médicamenteux ou nutritif, d’un sérum, d’un produit sanguin, dans un vaisseau, généralement une veine » et « par métonymie, le matériel servant à cette injection ».

Dans ces deux dictionnaires, il n’est pas fait allusion à la métaphore, assez courante ou dont on peut avoir le sentiment qu’elle est d’un emploi fréquent, surtout dans ces temps de crise, de la perfusion, à propos, non pas d’un patient, mais du budget d’un Etat, des finances d’un service public ou d’une entreprise ou d’une banque ou même d’un pays, sens qui est étrangement en accord avec l'action de répandre (l'argent public), c'est-à-dire de le dépenser sans compter, que désigne le nom perfusion en moyen français, ce qui a pour conséquence logique de mettre les finances publiques sous perfusion ou au goutte à goutte, comme dans ces fragments de phrase : avoir un budget sous perfusion ou mettre les finances d’un pays (bientôt la France ?) sous perfusion, ce qui semble attester, sinon que la métaphore est toujours vive, du moins qu’elle ne s’est pas encore lexicalisée ou figée en un sens figuré.

 

14 mars 2009

Palabre

 

 

Il serait naïf de tenir palabre pour un mot africain ou d’origine africaine. En réalité, c’est un mot espagnol (palabra, dont la forme ancienne est parabra) issu du mot latin parabola, lequel a donné en français parabole et parole. La première attestation de palabre, en 1604, n’a pas de rapport avec l’Afrique, mais avec des habitudes culturelles propres à l’Espagne d’alors : une palabre ou un palabre (car le mot est parfois masculin) est une « parole grandiloquente ». C’est au XVIIIe siècle qu’il est employé dans des contextes africains : en 1728, avec le sens de « discours d’un nègre » (Nouvelle relation de l’Afrique occidentale) ; en 1752, au pluriel, avec le sens de « petits présents faits aux rois noirs par les commerçants européens » (Dictionnaire universel français et latin, dit de Trévoux) ; et en 1842, dans le Complément de la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, il est relevé avec les sens de « conférence dans laquelle on offre ces présents » et de « discours long et inutile ». Quand il est entendu dans ce sens, ce mot d’origine espagnole est entré dans la langue française à la suite des contacts entre des négociants français et des Africains qui avaient pris l’habitude de commercer avec les Espagnols.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne relève pas le sens proprement espagnol attesté au début du XVIIe siècle, mais les sens attestés à compter de la seconde moitié du XVIIIe siècle : « discours long et inutile » ; « présent que les commerçants font aux petits rois de la côte d’Afrique » ; « conférence dans laquelle se font ces présents ». Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), comme dans les dictionnaires ultérieurs, il n’est plus fait allusion aux cadeaux faits par les marchands européens aux petits rois de la côte d’Afrique, sans doute parce que ces petits rois ont disparu et que, tout se vendant ou s’achetant, les marchands ne font plus de cadeau. Le mot, dont les académiciens notent alors qu’il est « des deux genres » (dans la neuvième édition, ils précisent que « le mot s’est rencontré au masculin », Maurois l’employant au masculin), a pour sens « pourparlers entre indigènes, ou avec eux, dans les pays exotiques » et « par extension, discussion longue et vaine ».

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le mot est assigné à l’Afrique noire dans ce qu’elle a de spécifique ou d’authentique, une Afrique africaine qui ne serait pas polluée par les colons, ni par les armées européennes : c’est une « assemblée coutumière, généralement réservée aux hommes, où s’échangent les nouvelles, se discutent les affaires pendantes, se prennent les décisions importantes ; arbre à palabres, arbre sous lequel se réunissent les gens du village pour discuter » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication : « palabre a désigné ensuite plus largement, dans l’Afrique subsaharienne, une réunion coutumière où les hommes débattent de sujets concernant la communauté villageoise : tenir une palabre ; souvent au pluriel ; arbre à palabres, sous lequel se tiennent ces assemblées »). Le sens commercial ou colonial, diraient certains, à tort, puisqu’il est apparu en 1752, plus d’un siècle avant que ne commence la colonisation de l’Afrique noire, a disparu du Trésor de la langue française, au profit du seul sens étendu : « discussion longue et difficile en vue d’un résultat précis » et « discussion interminable et souvent oiseuse », mais il est rétabli comme premier sens de palabre par les académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire : « discours préalable à une transaction commerciale entre les commerçants espagnols et les indigènes d’Afrique ». Ce rétablissement est juste, cet adjectif n’ayant rien à voir avec la justice, donc avec l’idéologie, qui oblige à cacher les transactions qui pourraient tenir de l’échange inégal, mais tout à avoir avec la justesse, c’est-à-dire avec la vérité de la langue. Qu’attend-on des lexicographes ? Non qu’ils se plient aux oukases de l’idéologie, mais qu’ils fassent sortir des prisons idéologiques l’intégrité de la langue.


 

13 mars 2009

Arbitrage

 

 

L’histoire du mot arbitrage, dérivé du verbe arbitrer, est homologue de celle du nom arbitre (cf. note précédente) : pendant de longs siècles, une grande stabilité et une forte unité sémantiques, puis, dans la langue moderne, une floraison de sens et d’emplois.

Le mot est attesté à la fin du XIIIe siècle au sens de « jugement prononcé par un arbitre ». C’est ce seul sens qui est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1694 (première édition) à 1878 (septième édition). Il suffit de comparer la définition de 1694 (« jugement d’un différend par des arbitres » ; mettre quelque chose en arbitrage ; se soumettre à l’arbitrage ; subir l'arbitrage ; s’en tenir à l’arbitrage) au premier sens de la définition de la neuvième édition (en cours de publication : « procédure qui consiste à soumettre un différend à un ou plusieurs juges qui tiennent leur pouvoir d’une convention entre les parties ; décision qui en résulte » ; demander un arbitrage, se soumettre à un arbitrage, l’arbitrage est fréquemment utilisé en matière de conflits collectifs du travail) pour se convaincre de la réalité de cette stabilité. La consultation de L’Encyclopédie (1751-64 : « (en droit) jugement d’un tiers qui n’est établi ni par la loi ni par le magistrat, pour terminer un différend, mais que les parties ont choisi elles-mêmes »), du Dictionnaire critique de la langue française de Féraud (1788, Féraud reprend la définition du Dictionnaire de l’Académie française et celle du Dictionnaire de Richelet, 1680 : « décision de quelques personnes, qu’on a choisies d’un commun accord pour terminer une affaire ») et du Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77 : « jugement par arbitre ») confirme que, longtemps, l’histoire des hommes n’a pas affecté ce sens-là d’arbitrage.

L’emploi d’arbitrage dans le vocabulaire des banques d’affaires, de la spéculation boursière et des finances internationales est plus ancien qu’on ne pourrait le croire. Il est attesté en 1704 dans un ouvrage intitulé La Science des négociants : « Arbitrage, en matière de change, veut dire une combinaison ou assemblage que l’on fait de plusieurs changes pour connaître quelle place est plus avantageuse pour tirer remettre ». L’Encyclopédie y consacre un assez long article, signé du juriste Boucher d’Argis, qui, après avoir rappelé la définition de La Science des négociants, écrit : « Samuel Ricard, dans son Traité général de commerce, dit que les arbitrages ne sont autres qu’un pressentiment d’un avantage considérable qu’un commettant doit recevoir d’une remise ou d’une traite faite pour un lieu préférablement à un autre. M. de Montodegni définit l’arbitrage de change un troc que deux banquiers se sont mutuellement de leurs lettres de change sur différentes villes au prix et cours du change conditionné. Suivant M. J. P. Ricard, qui a donné une nouvelle édition du Traité des arbitrages, l’arbitrage est une négociation d’une somme en échange, à laquelle un banquier ne se détermine qu’après avoir examiné par plusieurs règles de quelle manière elle lui tournera mieux à compte. M. Savari pense que ces deux dernières définitions sont les mêmes pour le fond ».

A partir de 1832-35 (sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française), les lexicographes enregistrent ce sens : « arbitrage se dit aussi d’un calcul fondé sur le cours du change de diverses places, et qui sert de régulateur pour les opérations de banque ». Littré s’étend plus longuement encore sur ce sens : « Terme de banque, opération par laquelle on choisit la voie la plus avantageuse pour tirer ou remettre des lettres de change sur une place étrangère ; et aussi trafic qui consiste à acheter des effets sur une place où ils sont dépréciés, pour les revendre sur d’autres places où ils sont recherchés » et « En termes de bourse, opération par laquelle on échange une valeur de bourse contre une autre, en vendant l’une et achetant l’autre ». Il illustre même ce dernier emploi de cet exemple très clair : « si les actions du chemin de fer d’Orléans (le PO) sont présumées devoir hausser de dix pour cent au plus, et les actions du chemin de fer de Lyon (le PLM) de vingt pour cent, le spéculateur trouve avantage à vendre les actions d’Orléans qu’il détient, pour acheter des actions de Lyon ; il juge, il arbitre en faveur du chemin de fer de Lyon. On a fait des arbitrages en faveur de l’Orléans contre le Lyon ». N’est-il pas admirable cet intérêt soudain du positiviste Littré pour l’arbitrage, intérêt que semblent partager les académiciens (huitième édition, 1932-35) : « en termes de banque, calcul fondé sur le cours du change de diverses places et qui sert de régulateur pour les opérations de banque » et « opération de bourse par laquelle on échange une valeur contre une autre, en vendant l’une et achetant l’autre » ?

L’emploi d’arbitrage dans le vocabulaire sportif, au sens de « fonction d’arbitre, est attesté, selon les auteurs du Trésor de la langue française, en 1931, alors que, entendu au sens de « jugement d’arbitre », ce mot est entré dans la langue des sports et des jeux bien avant cette date.

En fait, ce sont les articles assez longs qui sont consacrés à arbitrage dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) qui attestent le succès de ce mot dans la langue moderne. C’est, comme dans la langue ancienne, un terme de droit (« règlement d’un différend par l’intervention d’un arbitre choisi par un tribunal ou par les parties en présence ») qui s’est étendu à la langue de la politique (« toute procédure de solution pacifique d'un différend, Arbitrage d'une assemblée, des partis, des pouvoirs publics »), au budget de l’Etat (« Procédure des arbitrages budgétairespar laquelle le chef de l’État, le premier ministre ou le ministre des finances répartissent les ressources budgétaires à chacun des ministères intéressés »), au droit international (« procédure par laquelle des États abandonnent le règlement de leurs différends à des arbitres choisis par eux »), au droit du travail (« règlement d’un conflit entre employeurs et salariés par l’intervention d’un arbitre étranger au conflit, dont la sentence, acceptée par les deux parties, est exécutoire »), à la philosophie (« faculté de juger, de décider, laisser à quelqu’un le plein arbitrage d'une chose »), à de nouvelles réalités de la bourse et du commerce (arbitrage sur monnaies, arbitrage comptant contre terme, arbitrage en reports) et dans tous les sports (« exercice des fonctions d’arbitre lors d’une rencontre sportive ; manière dont ces fonctions sont exercées ; une erreur d’arbitrage », Dictionnaire de l’Académie française, édition en cours de publication).

Jadis, les différends étaient réglés par un duel ou à coups de poing ou par une bataille rangée ou par un pamphlet perfide. Les corps s’affrontaient en public, situation qui est montrée dans les films et décrite dans la littérature. Aujourd’hui, ce sont des tiers qui tranchent, quitte à déclencher des avalanches de procédures et des recours en cascade. C’est sans doute cela ce qui est nommé progrès.

 


 

12 mars 2009

Arbitre

 

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et, à leur suite, les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, distinguent deux homonymes dans le nom arbitre et, en conséquence, ils répartissent les sens dans deux entrées séparées : la première consacrée à la personne qui règle des différends, la seconde à la faculté qu’ont les hommes de se déterminer librement. Pour justifier cette distinction, ils arguent que ces deux homonymes sont empruntés de deux mots latins différents : arbiter (génitif, arbitri), « témoin oculaire », « juge », « maître », et arbitrium (génitif, arbitrii), « arbitrage », « jugement, décision », « bon plaisir, pouvoir de faire quelque chose à sa guise ».

Les auteurs de dictionnaires anciens ne s’embarrassent pas de ces considérations et étudient dans un même article les divers sens de ce nom. Ainsi, dans la première, la quatrième, la cinquième, la sixième, la huitième éditions (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, ce qui atteste la stabilité sémantique de ce mot en quelque trois siècles, la définition de 1694 étant reproduite quasiment telle quelle en 1932-35 : « Faculté de l’âme pour se déterminer à une chose plutôt qu’à une autre ; puissance qu’a la volonté de choisir », les académiciens ajoutant : « ce mot se joint toujours avec l’une de ces trois épithètes : franc arbitre, libre arbitre, libéral arbitre ; Dieu a donné aux hommes leur franc arbitre » ; « Celui que des personnes choisissent de part et d’autre pour terminer leur différend » (en cas d’échec, elles peuvent choisir un surarbitre, « celui qu’on choisit par dessus deux ou plusieurs arbitres pour décider une affaire, quand ils sont partagés » ; si nos arbitres ne peuvent s’accorder nous prendrons un surarbitre au sort) ; « Il signifie aussi quelquefois maître absolu » (Vous êtes l’arbitre de mon sort, de ma fortune ; Dieu est l’arbitre de la vie et de la mort). Les seules modifications, d’une édition à l’autre, se rapportent à l’ordre dans lequel les sens sont exposés (d’abord le sens moral de libre volonté, ensuite le sens juridique de juge de différends, cet ordre étant renversé à partir de la sixième édition de 1832-35), aux mentions qui précisent les emplois de libre arbitre à partir de la sixième édition (1832-35 : « en métaphysique » ; 1932-35 : « terme de philosophie » ; édition actuelle : « philosophie, vieux »), le terme étant jugé désuet dans ce sens philosophique et restreint au seul emploi de libre arbitre.

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) expose les mêmes trois sens que les académiciens (« Celui que des personnes choisissent, de part et d’autre, pour terminer leur différend » ; « Maître absolu » ; « Faculté de l’âme pour se déterminer plutôt à une chose qu’à une autre ; puissance qui a la volonté de choisir »), mais il pense qu’il vaudrait mieux employer, pour exprimer le premier sens, le néologisme arbitrateur plutôt qu’arbitre : « pour terminer un différend à l’amiable, c’est arbitrateur qu’on peut dire, et non pas de arbitre », précisant que « l’Académie ne met point arbitrateur » et « qu’il diffère de l’arbitre, en ce que celui-ci doit garder les formalités de Justice et que celui-là est un amiable compositeur, à qui l’on donne pouvoir de se relâcher du droit » (c’est-à-dire de ne pas suivre à la lettre la loi). Dans l’édition de 1798, les académiciens font allusion au rôle que la Constitution de 1795 accorde à l’arbitre : « Elle déclare la décision de ces arbitres sans appel et sans recours en cassation, à moins que les parties ne l’aient expressément réservé » (De la justice civile, article 210 : « il ne peut être porté atteinte au droit de faire prononcer sur les différends par des arbitres du choix des parties » ; et article 211 : « la décision de ces arbitres est sans appel, et sans recours en cassation, si les parties ne l’ont expressément réservé »).

Le mot, stable pendant trois siècles, a subi, au XXe siècle, les effets de la modernité, de sorte que le sens juridique s’est étendu à de nouvelles réalités : la justice commerciale (arbitre-rapporteur, arbitre du commerce), les jeux, les armées, les sports (« personne chargée de veiller à la régularité de manœuvres militaires, de compétitions ou de jeux sportifs »), au figuré, à la conscience, à Dieu (ou l’arbitre souverain), à toute personne ou à toute collectivité ayant une autorité naturelle, à toute personne qui oriente ou régente le goût et la mode (arbitre des élégances, arbitre des lettres, etc.). dans le même temps, l’homonyme, comme terme de philosophie (« volonté au sens le plus général du mot (...) ; liberté morale, en tant que bonne volonté »), tombe peu à peu en désuétude, alors que, à l’opposé, une comparaison entre l’article arbitre I du Trésor de la langue française (1971-94) et le même sens de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française fait apparaître, dans ce dernier dictionnaire, l’extension des emplois sportifs du mot arbitre désignant celui qui « juge », sans qu’il y ait de différend ou avant que les différends n’éclatent et ne se transforment en pugilats : « les décisions de l’arbitre sont souveraines ; un coup de sifflet de l’arbitre ; arbitre de touche, dans les jeux de ballon, arbitre qui contrôle les sorties de la balle hors du terrain (on dit aussi juge de touche) ; arbitre de ligne, au tennis, arbitre chargé de surveiller si la balle est bien tombée dans les limites règlementaires (on dit aussi juge de ligne) » ; « juge-arbitre (pluriel juges-arbitres), XXe siècle ; dans certains sports, en particulier au tennis, personne qui vérifie l’organisation des épreuves et juge en dernier ressort de l’application des règlements ». A quand les co-arbitres, les arbitres assistants, les assistants d'arbitres, les arbitres suppléants, les arbitres assis, les arbitres debout, les arbitres de chaise, de fauteuil, de banc, de vestiaires, les quatrième, cinquième, sixième arbitres, les arbitres vidéo, les arbitres d'arbitres ou les surarbitres, les arbitres de filet, etc. etc. etc. ? Le sport est une énorme industrie. Il est dans l’ordre des choses que cette industrie produise sans cesse de nouvelles normes, fabrique des mots à la chaîne et fasse siens des sens anciens qu’elle détourne.

 

11 mars 2009

Lampiste

 

 

Dérivé de lampe, ce nom est attesté la première fois en 1797 pour désigner un fabricant et installateur de lampes. C’est avec ce seul sens qu’il entre dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : « ouvrier qui fait et vend des lampes ». En 1860, Montalembert (Moines de l’Occident) l’emploie dans un nouveau sens, non pas celui ou celle qui fabrique ou vend les lampes, mais celui ou celle qui les entretient : « L’aïeule remplit dans un monastère de Bethléem, ainsi que sa fille, l’office de balayeuse, de cuisinière, de lampiste, ce qui ne les empêchait pas de reprendre avec persévérance leurs anciennes études grecques et hébraïques ». Ces sens sont relevés par Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « Ouvrier qui fait et vend des lampes » ; « celui, celle qui a soin des lampes dans un monastère, dans les lycées, dans les pensions, dans les théâtres », ainsi que dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35 : « Ouvrier qui fait des lampes à réservoir ; celui qui les entretient ».

Aujourd’hui, ils sont tenus pour désuets dans la neuvième édition (en cours) de ce même dictionnaire : « Anciennement, personne qui fabriquait ou vendait des lampes à réservoir » et « Vieilli, personne chargée de l’allumage et de l’entretien des lampes et lanternes dans un établissement public » (« dans les chemins de fer, il désignait également un employé muni d’une lanterne, qui vérifiait l'état des roulements des convois et donnait le signal lumineux du départ »), alors que, dans le Trésor de la langue française (1971-94), seul le premier de ces sens est mentionné comme vieilli (« ouvrier qui fabrique et vend des lampes (à réservoir) »), le second sens (« personne chargée d’entretenir les lampes à huile ou à pétrole dans une collectivité (monastère, théâtre, pension, par exemple) », dont le synonyme, dans le vocabulaire du spectacle, est éclairagiste, n’étant pas précédé de cette mention. Dans les années 1970, lampiste était encore en usage dans la langue des chemins de fer et des mines : « employé qui tient la comptabilité des lampes, les répare et les entretient, s’occupe de l’éclairage ».

C’est en 1934 que le sens moderne est attesté pour la première fois dans les Propos d’Alain (« l’armée des lampistes »), sens qui est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française : « par analogie, employé subalterne sur lequel retombe la responsabilité des fautes imputables à ses supérieurs » (Les instituteurs, ces malheureux lampistes de l'intellectualité, 1941 ; familier : « c’est toujours le lampiste qui trinque »), et dans ces termes dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française : « Figuré et populaire, subalterne qu’on fait passer pour responsable d’une faute commise par un de ses supérieurs » (on a condamné le lampiste). Que ce sens soit « figuré » n’est pas contestable ; mais il est quelque peu aventuré de le considérer comme « populaire » : ses emplois attestent qu’il n’en est rien, sauf à employer populaire dans le sens de propre au peuple français, sans distinction de classe.

 


10 mars 2009

Orientation

 

 

 

 

 

 

Encore un mot moderne. Il est attesté en 1834 (« action de porter sur une carte la direction des points cardinaux ») et il est enregistré pour la première fois dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) et dans la septième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1878). Il est dérivé du verbe orienter, plus ancien, défini ainsi dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française : « marquer l’orient sur quelque chose » (orienter une carte ; un plan) ; « on dit s’orienter pour dire reconnaître l’orient et les trois autres points cardinaux du lieu où on est » (1694). A partir de 1840, le nom s’enrichit de sens nouveaux : « détermination des points cardinaux d’un lieu ; détermination de l’endroit où l’on se trouve » (1890 sens de l'orientation ; 1895 table d'orientation) ; « fait d’être orienté de telle ou telle façon » (1865, au figuré, « action de donner une direction déterminée »). Les emplois sociologiques, qui flamboient comme les oriflammes de la modernité verbale, datent de 1922 (orientation professionnelle) et de 1938 (orientation scolaire).

A peine le mot est-il entré dans les dictionnaires, les sens et emplois prolifèrent. Littré se contente de la définition suivante : « art de reconnaître l’endroit où l’on est, en déterminant les points cardinaux » (« position d’un objet relativement aux pôles ; terme d’astronomie, disposition convenable des appareils d’observation ; terme de marine, disposition convenable des vergues et des voiles »). L’article qui y est consacré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) comprend cinq ou six acceptions : « détermination des points cardinaux du lieu où l’on se trouve » ; « tables d’orientation, tableaux de pierre placés dans des lieux le plus souvent élevés et qui, au moyen de lignes de direction, indiquent les points intéressants d’une ville ou d’une région » ; « position d’un objet relativement à l’orient, aux points cardinaux (orientation d’une église, d’un palais, d’un édifice) » ; « par extension, exposition en parlant d’une maison (orientation au Midi, au Nord) » ; « en termes de Marine, disposition convenable des voiles et des vergues » ; « il se prend aussi, figurément, dans le sens de direction (l’orientation de ses études, de sa carrière) ».

Le la est donné. Orientation est entré de plain-pied dans la modernité, comme l’atteste le long article (deux colonnes et demie, grand format) du Trésor de la langue française (1971-94), dans lequel, outre les sens exposés ci-dessus, sont relevés les emplois en astronautique (« position d’un engin spatial, déterminée par l’inclinaison de ses axes par rapport à un trièdre de référence »)et en mathématiques (orientation d'un arc géométrique, d’un espace vectoriel), les sens figurés (« action de donner une direction, une tendance déterminée à une activité ou une faculté spirituelle ou de s’orienter vers ; résultat de cette action » ; « orientation de leurs études et de leurs travaux » ; « orientation de quelque chose vers quelque chose » : l’orientation systématique de l’économie vers des productions de guerre), les emplois dans l’administration et le droit public (loi d’orientation : « texte organique de base définissant les principes, les objectifs et les étapes essentielles d’un ensemble de réformes »), en physiologie et en psychologie (« capacité de tout être vivant de se situer dans l’espace »), dans les sports de plein air (course, marche, parcours d’orientation), dans les sciences de l’éducation, la psychologie appliquée, le droit du travail (« ensemble des moyens mis en œuvre pour orienter un jeune, un adulte dans une voie scolaire ou professionnelle en fonction de ses aptitudes, de ses goûts et des débouchés » : orientation scolaire, professionnelle; conseil, cycle, test d’orientation, centre d’information et d’orientation, conseiller, conseillère d’orientation professionnelle ; « organisme, services s’occupant de l’orientation scolaire, professionnelle »). La modernité s’exprime dans des métastases sémantiques sans fin, dont la célèbre orientation sexuelle, toujours homo, est-il besoin de le préciser. L’orientation est aussi la « direction que prend une activité » (synonymes : inclination, infléchissement, tournure) et la « tendance doctrinale donnée à un ouvrage, un article, un exposé » (orientation politique, socialiste, donnée à des leçons).

La modernité se lit comme à livre ouvert dans ces innombrables sens qui ont proliféré en moins d’un siècle, comme si, aux citoyens désorientés d’un pays qui ne sait plus où est l’Orient ou l’Est (la Jérusalem), devenus zombies, il fallait prodiguer, comme pour pallier ces manques et leur indiquer leur position, tous les ersatz possibles et imaginables de l’Orient perdu.


09 mars 2009

Alimentation

 

 

Voilà encore un mot moderne. Certes, dérivé du verbe alimenter, il est attesté en 1412 au sens de « nourriture », mais il n’est enregistré dans les dictionnaires qu’à compter de 1832-35 (sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française) et il semble avoir été d’un emploi rare antérieurement, puisque Littré n’a pas trouvé en 1872 d’écrivain qui l’ait employé. En 1832-35, la définition est expédiée en un court fragment de phrase : « action de nourrir, de se nourrir », alors que les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire distinguent trois sens et six emplois, et elle est illustrée de cet exemple assez sommaire à dire vrai : substituer un mode d’alimentation à un autre. Pourtant, ce qui nourrit la modernité de ce nom et explique son succès croissant au XXe siècle, c’est cette remarque-ci : « il ne s’emploie guère qu’en termes d’hygiène ». Le principe explicatif est lâché : hygiène, l’hygiène étant, depuis deux siècles, une des formes que prend la nouvelle religion immanente de l’Occident.

De l’hygiène, illustrée par cet exemple savantasse de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « pour que l’alimentation soit suffisante, il faut qu’elle fournisse une quantité de principes assimilés égale à la quantité des principes désassimilés, ou, si l’individu croît encore, qu’elle soit en rapport avec les conditions de développement des jeunes sujets »), le nom bascule dans les sciences, naturellement, pourrait-on dire, si la nature y était pour quoi que ce fût dans ce phénomène. C’est aussi, selon Littré, un « terme de physique », dans l’expression alimentation des chaudières à vapeur, qui désigne le « renouvellement de l’eau ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), la définition prend de l’ampleur : c’est « l’action de fournir à un être vivant ou de se procurer à soi-même les éléments nécessaires à la croissance, à la conservation » ; « l’action de fournir à une chose, à une usine, à une machine... ce qui est nécessaire à son fonctionnement » ; « le résultat de cette action » ; « ce qui alimente, des produits alimentaires » (« boutiques d’alimentation, carte, ticket, commerce, magasin d’alimentation ») ; « industrie des produits alimentaires ; personnes qui y vivent » ; et au figuré, mais « rare », l’alimentation de l’âme, de l’esprit (« son esprit fatigué réclamait une nouvelle alimentation », Proust, 1922). En 1835, l’alimentation tenait de l’hygiène ; aujourd’hui, dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, elle prospère dans le commerce, dans l’industrie, dans l’économie et dans les techniques : « l’ensemble des produits alimentaires » et les magasins où ces produits peuvent être achetés et les usines où ils sont fabriqués ; « l’approvisionnement régulier » (alimentation des marchés ; l’alimentation d'une ville en eau potable, d’une chaudière en mazout, d’un moteur en carburant ; l'alimentation électrique). Elle était affaire d’hygiène ; elle est affaire d’énergie. Ce qui était destiné aux hommes ou aux êtres vivants s’est étendu aux machines, aux moteurs, aux usines, comme si, entre les uns et les autres, il n’y avait plus de différence.

 


07 mars 2009

Populicide

 

 

De cet adjectif, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) précise que c’est un « néologisme du langage révolutionnaire ». Il compte parmi ces milliers de mots qui ont été formés pendant la Révolution, surtout lors des premières années de cet événement, de 1789 à 1798, dont certains spécimens fleurent bon le Mal moderne : terrorisme, nationalisme, vandalisme, bureaucratie. S’il avait survécu à la tourmente révolutionnaire, populicide aurait pu désigner, plus clairement que génocide (attesté en 1944), l’extermination programmée, quelles que soient les raisons alléguées, de toute une population ou d’une partie seulement de cette même population.

De fait, l’extermination de populations tout entières n’est pas le fait d’un quelconque tyran de l’Antiquité, ni des conquérants tatars, asiates ou mongols, ni des cavaliers d’Allah partis dans une razzia sans fin, mais de bons et vrais révolutionnaires français, moulinant de belles phrases, désireux de faire le bonheur de l'humanité, ayant fait des études solides, et pas seulement de sbires SS ou de commissaires politiques communistes, léninistes, trotskistes, castristes ou maoïstes. Cette réalité fait tache. Alors, plutôt que de la regarder en face, on (disons les intellos) préfère l’effacer ou l’oublier ou, comme le font parfois les mauvaises ménagères, la glisser furtivement sous les tapis.

Mme Walter (celle du métissage généralisé du français avec toutes les langues du monde, mais sans réciprocité), qui a fait publier en 1989, pour célébrer le bicentenaire de ce que vous savez, un ouvrage au titre éloquent, Des mots sans –culottes, n’inclut pas populicide dans la liste, assez longue, des mots « qui n’ont duré qu’un seul été », ni dans celle des mots qui « ont traversé la tempête », ni dans celle des mots « bons pour la guillotine » (mots désignant des réalités administratives, juridiques ou fiscales d’Ancien Régime). Il semble même qu’elle ne cite nulle part, dans cet ouvrage de plus de deux cents pages, populicide, comme si elle avait eu peur que la monstruosité de la chose désignée par le mot n’ébréchât le beau péan qu’elle rédige en faveur de la Révolution.

La tentation des quelques lexicographes qui ont condescendu à enregistrer ce mot sans-culottes est d’atténuer ce qu’il pourrait contenir de trop brutal. Littré se contente de la définition « qui cause la mort, la ruine du peuple », alors que Gracchus Babeuf, l’inventeur du mot, désigne par ce mot un système de dépopulation conçu par la Convention, c’est-à-dire une politique consciente d’extermination d’une population donnée, celle de la « Vendée » en l’occurrence, de 1793 à 1795, ou des quatre départements regroupés sous ce terme : Vendée, Loire-Atlantique, Deux-Sèvres, Maine-et-Loire, politique appliquée par J-B. Carrier et résultant d’une volonté affichée et raisonnée, comme l’atteste aussi l’emploi de populicide comme épithète de code dans cet extrait de Babeuf : « l’infâme Boissy-d’Anglas parut à la tribune, et fit adopter son code populicide ». Les académiciens, qui le relèvent dans le Supplément, publié en 1842, de la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, sont un peu moins timorés : pour eux, cet adjectif a pour sens « qui détruit un peuple », sans que l’identité du qui (une chose, une personne, des groupes de personnes, une épidémie, etc.) soit indiquée, alors que Babeuf, dans son Système de dépopulation (1795), qualifie de cette épithète les « actions » criminelles de Carier et de tous ceux qui ont décidé, en 1793, un populicide en Vendée.

02 mars 2009

Perfectionner

 

 

 

 

Dérivé du nom perfection, ce verbe, attesté dans la seconde moitié du XVe siècle, ne soulève apparemment pas de difficulté. Les deux emplois, le premier transitif (perfectionner quelque chose), le second pronominal (se perfectionner), sont attestés au XVIIe siècle et décrits dans tous les dictionnaires : par exemple, pour ce qui est du Dictionnaire de l’Académie française, de la première édition publiée en 1694 (« verbe actif, rendre parfait ; perfectionner un ouvrage ; la lecture des bons livres perfectionne bien un esprit ; il est aussi pronominal et signifie devenir plus parfait : la langue se perfectionne tous les jours ; les arts se sont bien perfectionnés ; cet ouvrier s'est bien perfectionné dans son art ; ce religieux se perfectionne de jour en jour dans la vie spirituelle) à la neuvième édition, en cours de publication : « faire progresser, améliorer la qualité de quelque chose ; perfectionner une science, une méthode d’analyse, la machine à vapeur, un ouvrage, son style, sa technique ; au participe passé, adjectif : un mécanisme très perfectionné » et « pronominal : faire des progrès, porter ses qualités à un plus haut niveau ; se perfectionner dans une discipline, en espagnol, aux échecs, par l’étude, par le travail ». Quelle que soit l’édition ou quel que soit le dictionnaire, la définition se décline en deux emplois : transitif et pronominal, et elle est expédiée en quelques lignes, même par Littré, encore plus succinct que les académiciens (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Rendre parfait, plus parfait » et « se perfectionner, verbe réfléchi, devenir plus parfait »), bien que les dix extraits d’écrivains cités donnent plus d’ampleur aux emplois réels de ce verbe : perfectionner les jugements, le vin, la santé, la vie civile, le goût, l’éducation, la vertu se perfectionne dans l’infirmité, le raisonnement se perfectionne avec une extrême lenteur, la langue s'est perfectionnée.

Tout change dans le Trésor de la langue française (1971-94), dont les auteurs consacrent une colonne à chacun des mots suivants, perfectibilité, perfectible, perfectif, perfectionniste, trois à perfectionnement, quatre à perfection, quatre à perfectionner, comme s’ils voulaient épuiser tous les concepts qui se trouvent dans ces mots. La place prise par la définition du verbe est dix fois plus importante que dans le dictionnaire de Littré. Les divers sens distingués sont les suivants : « rendre parfait ou plus proche de la perfection » ; « vieilli, poursuivre jusqu'à son terme, porter à sa plénitude, parfaire (synonymes : achever, compléter, couronner, épanouir, finir, terminer ; antonymes : amorcer, attaquer, commencer, démarrer, entamer) » ; « emploi pronominal, synonyme s’épanouir » ; « développer, augmenter les qualités de quelqu’un ou de quelque chose dans un sens positif » ; « dans le domaine physique, matériel, faire acquérir les qualités permettant d’approcher ou d’atteindre la perfection physique » ; « emploi pronominal passif : les insectes se sont perfectionnés » ; « le complément direct désigne généralement une chose, donner à quelque chose les dernières finitions, doter quelque chose des dernières améliorations du progrès technique » (synonymes polir; (familier) fignoler, lécher, peaufiner ; antonymes abîmer, bâcler, ébaucher, esquisser) ; « emploi pronominal passif : les produits céramiques se sont perfectionnés » ; « dans le domaine esthétique, intellectuel, affectif, éthique, social, le complément direct désigne une personne, son aspect extérieur, sa vie psychique, etc. : porter au sommet de son accomplissement » (synonyme : enrichir) ; « emploi pronominal réfléchi, développer ses qualités (dans tel domaine), synonyme faire des progrès » ; « perfectionner quelqu’un ou se perfectionner dans (substantif désignant une matière) ; se perfectionner dans une langue étrangère » ; « le complément direct désigne une chose, accroître les qualités, la valeur de (quelque chose), rapprocher du modèle idéal » (synonymes : affiner, bonifier, épurer, parachever, raffiner ; antonymes : dégrader, détériorer, endommager, gâter, ruiner) ; « emploi absolu » ; « emploi pronominal passif » ; « avec une nuance ironique, le complément direct implique un jugement négatif ou est interprété dans un sens péjoratif : donner une plus grande intensité ou le maximum d’intensité à des caractères (considérés comme) négatifs » (« le progrès (...) perfectionne la douleur à proportion qu’il raffine la volupté », Baudelaire) ; « dans le domaine moral, religieux, le complément direct désigne une pers., un aspect de la vie intérieure, du comportement, etc. : faire progresser spirituellement, développer la vertu de (synonyme purifier ; antonymes avilir, corrompre) ; « en philosophie et en métaphysique, rare, le complément désigne l’homme, la nature, etc. : faire tendre au bien absolu, à l’idéal » (« perfectionner l’humanité, la nature, l’homme tout entier »).

Ces derniers exemples renferment la raison qui a incité les lexicographes du Trésor de la langue française à s’étendre aussi longuement sur perfectionner, comme ils s’étendent sur perfection et perfectionnement. Cette raison est tout idéologique, car perfectionner est bien, pour ce qui est des concepts qui le sous-tendent, l’oriflamme du progressisme ou de cette idéologie qui laisse accroire que les aujourd’hui valent bien mieux que les hier, que le progrès est infini, que les arts, la morale, les vertus, l’éducation, l’intelligence, le savoir, les facultés humaines, etc. et tout ce que l’on voudra d’autre, s’améliorent, s’amendent, se bonifient nécessairement avec le temps, l’histoire et les progrès sociaux, etc., que tout est perfectible. Nos ancêtres jugeaient, à tort sans doute, qu’il n’y avait de perfection qu’en Dieu ou que de Dieu ; les modernes ont renoncé à cette idée qu’ils jugent fausse et tiennent l’homme, la société, la science, l’histoire à la fois pour le lieu et le moteur de la perfection. La surabondance de sens prêtés à perfectionner par le Trésor de la langue française, qui est aussi le temple de la modernité linguistique, n’est que le simple effet de leur idéologie : pur simulacre ou leurre trompeur.

 


01 mars 2009

Dépopulation

 

 

Dans l’histoire de la langue, ce mot a deux sens. Il a le même sens que le nom latin depopulatio, dont il est emprunté : « ravage, dévastation » (in Dictionnaire latin français de Gaffiot, 1937). Dans ce sens, il est attesté au milieu du XIVe siècle. Il a aussi le sens de « diminution de population », attesté au XVe siècle, comme si ce mot était un dérivé de population, avec le préfixe dé – qui exprime une action contraire à celle du mot qu’il précède. Or, de ces deux sens, les lexicographes ne retiennent que le second, comme si le premier sens, celui de destruction d’une population, leur semblait trop atroce et comme indigne de la France ou de sa langue. Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) où il est défini ainsi : « État d’un pays dépeuplé » (La dépopulation d’une province) ; de même en 1798, 1832-35, 1932-35 (exemples nouveaux : Rechercher les causes de la dépopulation d’un pays, d’une province ; la dépopulation fait des progrès alarmants) et dans le neuvième édition (en cours de publication) : « Démographie, tendance à se dépeupler ; état d’une région dépeuplée » (Rechercher les causes de la dépopulation d’une région ; la dépopulation des campagnes). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) tient lui aussi la dépopulation pour un « état », dont on fait le constat et qui peut avoir diverses causes (exode rural, guerre, épidémies, etc.), et non pas pour un acte ou une série d’actes volontaires, obéissant à une volonté politique ou sociale : c’est « l’état d’un pays dépeuplé ou dont la population diminue ». La dépopulation des campagnes ou des départements de montagne est due au départ des anciens habitants, et non pas aux massacres dont ils auraient été la cible.

De tous les lexicographes classiques, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est le seul qui s’interroge sur ce mot et sur ce qu’il désigne : « La population, écrit-il, dont on parle tant depuis quelques années a mis en vogue dépopulation (en fait, le mot existe depuis le XIVe siècle) qui est son contraire, et l’a fait substituer à dépeuplement, déjà peu usité ». Il cite un extrait des Annales littéraires : « L’auteur du Mémoire sur la population examine d’abord les causes de la dépopulation » et il note qu’un historien de son temps, M. Raynal, « a fabriqué dépopulateur, qui peut aussi-bien être à la mode comme un autre », ce néologisme-là pouvant désigner un individu qui veut exterminer une population, comme l’atteste Littré, qui est le seul lexicographe ancien à la relever : « celui qui dépeuple » et qui illustre ce sens d’un extrait de L’Histoire philosophique de Raynal : « Ses sectateurs croyaient l’honorer en l’appelant le dieu des armées, le père du carnage, le dépopulateur, l’incendiaire ». Il est vrai aussi que, dans les extraits cités par Littré (« Historique » de dépopulation), les causes du phénomène sont le plus souvent les guerres et éventuellement les massacres ; Oresme (XIVe siècle : « pour chacune de ces quatre causes peut venir déluge particulier ou dépopulation ») ; XVe siècle (« la dépopulation des ouvriers tanneurs qui était provenue en la dicte ville (Coulommiers) à l’occasion des guerres ») ; Martial de Paris (Que de châteaux et faubourgs brulés, Que d’édifices mis par terre, Que de pays robés et pillés Par ceste malheureuse guerre ! Quel mal en est-il advenu ! Quelle dépopulation ! ») ; Duclos (« Si devons de ce avertir le roi en lui requérant et conseillant qu’il y mette remède et fasse faire justice et raison de ceux qui sont cause de la dépopulation du peuple »).

Ces exemples prouvent que la dépopulation peut avoir d’autres causes que l’exode rural ou les épidémies, comme en témoigne l’ouvrage de Gracchus Babeuf, publié en 1794, jacobin certes, mais hostile aux crimes de masse commis pendant la Terreur. Le titre est éloquent : Du système de dépopulation ou la vie et crimes de Carrier. De fait, dépopulation, dans cet ouvrage, désigne des crimes de masse, des massacres, une volonté de dépeupler un pays, la Vendée en l’occurrence et Nantes en particulier, en exterminant les enfants, les femmes, les vieillards, les hommes qui y habitent et qui n’ont pas l’heur de plaire aux députés qui gouvernent ; en bref, le mot désigne des actions populicides, puisque c’est au tout début de cet ouvrage que Babeuf emploie ce néologisme, qui n’a pas eu de postérité, bien qu’il ait été parfaitement ajusté pour dénoter les grands crimes du XXe siècle, en Chine, en URSS, en Allemagne, etc. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent ce sens : « action de dépeupler », qu’ils font précéder de la mention rare, mais l’extrait qui l’illustre (Goncourt, 1869 : Aux ravages des hommes s'étaient jointes les dépopulations des pestes) exonère les hommes de toute responsabilité dans la dépopulation constatée, alors que Babeuf la tient pour un « système », c’est-à-dire pour des crimes en série qui relèvent d’une volonté politique. Pour ces lexicographes, comme pour les académiciens, la dépopulation est la « diminution de la population (d’un pays, d’une région), le fait qu’un pays se dépeuple, l’état d’un pays dont la population va en diminuant », comme dans cet extrait du Journal de Léon Bloy : « La France est devenue un pays de fils uniques et un pays de fils uniques est destiné à périr ».

 

 

27 février 2009

Centraliser

 

 

Comme le nom centralisation qui en est dérivé, ce verbe est un mot de la Révolution française. Il appartient donc en droit à la langue moderne ou à la NLF. Il est attesté pour la première fois en 1790 ou, selon d’autres historiens de la langue, en 1793 ou en 1794. Dans son ouvrage Néologie ou vocabulaire des mots nouveaux, à renouveler ou pris dans des acceptions nouvelles, publié en 1801, Louis-Sébastien Mercier indique que l’abbé Grégoire, l’inventeur de vandalisme, l’emploie dans un sens tout politique, à savoir « ramener à un centre, à une direction unique », ce qui peut être considéré comme une juste définition de toute révolution, qu’elle soit bolchevique ou socialiste nationale. Dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition qui en est proposée est extrêmement vague : c’est « réunir dans un centre commun ». Aucun exemple ne l’illustre, qui aurait pu éclairer les lecteurs sur les choses ou les personnes (car le verbe est « actif », c’est-à-dire transitif) que l’on réunit dans « un centre commun », ni ce que peut être ce « centre » (un parti, un gouvernement, un organisme quelconque ?), dont il est dit qu’il est « commun » : à qui ? à quoi ? Il semble donc que les académiciens ne savent pas trop à quoi correspond exactement dans la réalité du monde l’action, « réunir dans un centre commun », désignée par ce néologisme, comme si, toute nouvelle, elle leur semblait quelque peu incongrue et incompatible avec la variété infinie des pays qui composent la France. Dans la sixième édition (1832-35), la définition n’est pas plus claire (« concentrer, réunir dans un même centre »), mais elle est illustré d’un exemple qui dit quelque chose aux modernes que nous sommes : centraliser l’administration. Il en va de même dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré. La définition est vague (« réunir dans un même centre »), mais elle est illustrée par des exemples parlants : « la fabrication de la monnaie a été centralisée à Paris » ; « l’action du pouvoir s’est centralisée » ; « à mesure qu’on s’élève dans la série des animaux, les fonctions du système nerveux se centralisent davantage ». Les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, prennent pour modèle Littré. La définition anodine (« réunir dans un même centre ») est éclairée par les exemples : centraliser l'administration ; la plupart des grands services publics sont centralisés à Paris ; c’est ici que tous les renseignements venant des pays étrangers sont centralisés et par cette remarque : « on dit par extension, et moins correctement, la France est un pays fortement centralisé » (« moins correctement », parce qu’un pays ou quelque autre étendue que ce soit ne peut être réuni dans un même centre : en fait, ce n’est pas le pays qui est centralisé, mais l’administration du pays), comme si, au fil des décennies, l’expérience du monde avait appris à ces lexicographes à comprendre en quoi consiste l’action de centraliser et surtout dans quels domaines, l’administration et la politique, elle a une validité.

Pourtant, en dépit de cela, les lexicographes actuels, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens (neuvième édition, en cours, de leur Dictionnaire), continuent à répéter la définition canonique : « réunir en un même centre », pour les premiers, et « réunir dans un même centre », pour les seconds, comme s’il leur était difficile de se représenter le concept qui sous-tend ce verbe et y donne un sens. En revanche, les domaines d’application sont clairement définis dans le Trésor de la langue française : « Réunir en un même centre ; le complément désigne un pouvoir, généralement administratif ou politique » (exemple : « centraliser la conduite supérieure de la guerre au grand quartier général français », Joffre, Mémoires, 1931) ou « des renseignements, des écritures, etc. » (« centraliser dans une comptabilité toutes les opérations de recettes et de dépenses effectuées pour le compte de l’État par l’ensemble des comptables publics »). L’antonyme de centraliser est, surtout quand l’objet du verbe est le mot pouvoirs, est décentraliser. Les exemples cités par les académiciens sont un peu moins nombreux, mais ils illustrent clairement les emplois de ce verbe dans les domaines de la politique et de l’administration : « Ce service centralise les inscriptions, les commandes, les renseignements » et « spécialement », au sens de « réunir sous l’autorité d’un pouvoir central » : « La plupart des grands services publics sont centralisés à Paris ; une administration centralisée », et « par extension, un pays fortement centralisé ».

A ces emplois, les auteurs du Trésor de la langue française ajoutent ceux qu’ils ont relevés dans le « domaine abstrait de la vie psychique », où centraliser a pour synonyme concentrer, comme dans ces extraits de Gide (1930 : « un jeune homme aussi pur que je l’étais avec l’aide de Dieu, centralisant (...) sur une femme unique toutes ses aspirations latentes ») et de Michelet (Le Peuple, 1846 : « l’action, en tout genre, se centralise autour de quelque grande force, et bon gré malgré l’homme entre dans ce tourbillon »), ces extraits montrant que centraliser est sans doute mieux ajusté à la vie psychique (les aspirations du jeune homme se réunissent dans une même femme, comme les actions se centralisent dans une grande force) qu’à la vie publique et que l’emploi de ce verbe n’est pas limité au vocabulaire de la politique et à celui de l’administration, lesquels en France se confondent ou se réunissent en un même centre.

 


26 février 2009

Animer

 

 

Emprunté du latin animare, dérivé du nom anima « principe vital, âme » et ayant pour sens « donner la vie », ce verbe est attesté au milieu du XIVe siècle chez Oresme (« donner la vie » dans un sens figuré) et en 1358 à la forme passive être animé à, au sens « d’être encouragé à, excité à ». A la fin du XVIe siècle, il est attesté au sens de « donner l’apparence de la vie » et de « donner le mouvement ».

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), ce verbe actif (transitif) est défini ainsi : « Etre principe de vie dans un corps organisé », c’est-à-dire pourvu par Dieu d’organes (Il y a dans les corps vivants un principe, une essence, une forme qui les anime) et « mettre une âme dans un corps » (Dieu peut animer les pierres ; cela serait capable d’animer un mort, d’animer une statue). Tel est le sens propre, relevé par les académiciens en 1762 (« mettre l’âme, le principe de la vie dans un corps organisé », illustré de cet exemple éloquent : « les philosophes sont de différents avis sur le temps auquel Dieu anime l’embryon dans le ventre de la mère »), 1798, 1832-35 et en 1932-35, dans des termes différents, l’âme ayant été remplacée par la vie (« douer de vie un corps organisé »), par Féraud en 1788 et par Littré en 1863-77, lequel, dans les exemples qu’il cite, écarte toute signification métaphysique : « Donner l’âme, la vie » ; « Prométhée anima Pandore » et chez Racine : « Dieu commande au soleil d'animer la nature ». Alors que les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, semblent avoir pris acte de la disparition du sens religieux ou métaphysique, se satisfaisant d’une définition minimale : « douer de vie » (selon la fable, Pygmalion anima une statue de femme qu'il avait façonnée et, par analogie, le sculpteur anime le marbre, le romancier anime ses personnages), les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ont à cœur, non pas de ressusciter ce sens, mais de le définir assez précisément, même s’ils n’emploient pas le nom âme, peut-être pour que ce sens ne disparaisse par totalement de la languie : « en parlant de Dieu ou d’un principe métaphysique, donner vie, insuffler la vie », l’illustrant de cet extrait de Condorcet : « un esprit unique anime le monde ; il est présent partout, si même il n’est pas tout, s’il existe autre chose que lui ; les âmes humaines en sont des émanations » (1794), dont le contenu se démarque nettement du sens métaphysique dans lequel les théologiens employaient ce verbe, pour désigner l’action faite par Dieu d’unir une âme à un corps ou de donner une âme à un fœtus, ce qui se faisait dans les premières semaines de la conception. De l’esprit qui anime le monde, selon Condorcet, n’émanent que les âmes, et non la vie, ni l’union d’une âme et d’un corps.

Le verbe a des sens figurés, qui sont définis dès la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française : « il se dit figurément pour marquer la force que l’on donne à un discours par la manière de le prononcer » (cet avocat n’anime point ce qu’il dit ; animer un discours ; c’est un orateur bien froid, il ne s’anime point) et « il se dit aussi pour marquer la force et la beauté que les sculpteurs et les peintres donnent à leurs ouvrages » (un sculpteur qui anime toutes ses figures ; les tableaux de ce peintre sont animés). Les autres sens sont « encourager » (animer les soldats par son exemple ; les animer au combat) et « irriter » : « animer une personne contre une autre, c’est l’irriter contre elle ». A ces sens sont ajoutés dans les autres éditions du Dictionnaire de l’Académie française ou dans les autres dictionnaires de nouveaux emplois : « en parlant des saints, on dit que Dieu les anime de son esprit, pour dire que c’est lui qui les éclaire, qui les fortifie, qui les fait agir » ; « on dit aussi dans le même sens que le zèle de Dieu anime un homme, qu’un missionnaire est animé d’un saint zèle » (1762). C’est dans cette même édition qu’est relevé cet emploi moderne : « on dit à peu près dans ce même sens animer la conversation pour dire la rendre plus vive ». Dans la sixième édition (1832-35), est relevé cet autre emploi : « animer le teint, donner plus de vivacité aux couleurs du teint ; animer les yeux, les regards, leur donner plus d’éclat, de vivacité », tandis que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit un autre sens : « remplir d’ardeur, échauffer » (exemple : « une même passion anime tous les cœurs ») et qu’il est le premier à relever le sens de ce verbe en physique, pourtant attesté à la toute fin du XVIe siècle : « en physique, pousser, mouvoir » (exemple : « la force qui anime le boulet »).

Dans la langue moderne, ce verbe, par métaphore ou, comme on voudra, par métastase, s’étend à de nouvelles réalités : les dessins au cinéma (Dessin animé, film reproduisant une suite de dessins qui, grâce à des modifications successives, donnent, lors de la projection, l’illusion du mouvement et d’une action continue », Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication) ; les rues ou les maisons ou les revues ou les journaux ou les maisons d’édition ou la culture que l’on anime ou qui s’animent, comme la conversation, les discussions, les soirées entre amis ; et même les stages, les séminaires, les clubs de vacances (animer un stage, un séminaire, etc. , jouer le rôle, exercer la profession d’animateur dans un stage, etc. », Trésor de la langue française, 1971-94). Les théologiens pensaient, peut-être à tort (mais là n’est pas la question), que l’action désignée par le verbe animer était propre à Dieu qui mettait une âme dans un corps en gestation. Pour parler comme les consciencieux du social, on dira que, au cours des deux derniers siècles, ce verbe et ce qu’il désigne se sont démocratisés, comme le reste d’ailleurs, ce dont il faut ou faudrait se réjouir, puisque toute démocratisation, même celle du rien ou celle du désastre, est bonne par nature. Dieu disparu, n’importe qui prend sa place, même les Bac + 3 qui animent une ville ou un village en y divertissant les contribuables, c’est-à-dire en leur donnant l’âme qu’ils n’ont pas ou n’ont jamais eue, ou même les amuseurs qui animent les longues soirées des clubs de vacances pour faire accroire aux gentils membres que l’âme leur pousse sous les cocotiers.

 


24 février 2009

Couverture

 

 

A l’entrée couverture de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), il est cité, pour illustrer cette acception, « le fait de couvrir un besoin, de répondre à une demande, de satisfaire une exigence », cet emploi : « Couverture sociale, ensemble des prestations prévues et accordées par la législation sociale ». Le sens est récent. Il semble qu’il n’ait guère plus de deux ou trois décennies. En tout cas, il n’est pas relevé dans le Trésor de la langue française (1971-94), qui est pourtant un des temples de la modernité, sous l’égide de laquelle prospèrent toutes les couvertures sociales imaginables, dont la célèbre CMU ou la non moins dispendieuse AME, la France accordant des soins gratuits à toute personne qui se donne la peine d’arriver clandestinement sur son territoire, ce qu’elle ne condescend pas à ses ressortissants et encore moins à ceux de ses ressortissants qui contribuent aux dépenses de santé. Cette générosité, inouïe dans le monde et dans l’histoire des hommes, est universellement connue de tous les malades du monde entier, imaginaires, potentiels, avérés, gravement atteints ou non, qui jugent anormal de payer leurs propres soins, mais normal de les faire payer par des étrangers, les Français en l’occurrence, qui n’en peuvent mais.

Dérivé du verbe couvrir, le mot est ancien. Il est attesté au XIIe siècle dans un sens militaire (« ce qui sert à couvrir, à protéger »), dans le bâtiment (« toit d’une maison »), dans l’ameublement (« pièce de tissu qu’on étend sur un lit ») et dans le sens figuré de « feinte » ou de « dissimulation » ; puis au XIVe siècle pour désigner ce dont on couvre un livre ». Ces sens sont relevés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, par exemple dans la première édition de 1694 : « ce qui sert à couvrir quelque chose » (Couverture d'une maison ; couverture de lit ; couverture de mulet, de fourgon, couverture de charrette, de chariot, de chaises, de sièges, de livre ; la couverture en est de vélin, de veau, de basane, de maroquin, de chagrin) et « figuré, prétexte ». Dans la sixième édition, celle de 1832-35, est relevé pour la première fois cet emploi moderne : la couverture en termes de banque et de commerce est la « garantie donnée pour assurer un paiement » (Ce négociant me doit beaucoup, mais j'ai de bonnes couvertures ; j’ai tiré sur vous une lettre de change, acceptez-la ; je vous en enverrai la couverture, la provision, avant l’échéance). Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré sont relevés les mêmes emplois : « toile, drap, étoffe quelconque qu’on étend ou qu’on dresse sur une chose pour la couvrir » ; « papier, peau, etc. qui sert à couvrir un livre » ; « absolument, la couverture d’un lit » ; « pièce d’étoffe en fil ou en laine, plus ou moins ornée, et attachée par un surfaix sur le corps des animaux et surtout des chevaux, pour les protéger contre le froid, la malpropreté, les insectes » ; « objet mauvais conducteur du calorique, employé par les jardiniers pour protéger les semis ou plantes contre le froid ou les rayons du soleil, et qui est fait de paille de litière, de feuilles, de branches sèches, de paillassons, de caisses en bois, de cloches » ; « ce qui forme la surface extérieure d’un toit » ; « le droit, en Espagne, de se couvrir devant le souverain, droit dont l’octroi est l'objet d'une certaine solennité » ; « prétexte, masque, faux-semblant » ; « terme de banque et de commerce ; provisions, cautions données pour assurer un payement ». A ce dernier sens, les académiciens ajoutent, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), ceci : « il se dit, en termes de bourse, d’un dépôt de titres ou d’espèces, que l’agent de change exige du client qui donne des ordres pour des marchés à terme ». Le sens militaire est mentionné pour la première fois dans cette même édition : « Figuré, troupes de couverture, troupes qui sont placées à la frontière d’un pays pour la garder en cas d’attaque imprévue », sens que les auteurs du Trésor de la langue française définissent clairement ainsi : « Art militaire, protection (avec éventuellement dissimulation) des communications, d’une zone frontière, des troupes et des fortifications qui doivent subir le premier choc de l’ennemi ; par métonymie, dispositif spécialement étudié pour assurer cette protection ».

De cela, il appert que la très moderne couverture sociale, à laquelle les auteurs du Trésor de la langue française ne font pas référence entre 1971 et 1980, est esquissée dans l’emploi de couverture comme terme de banque, de commerce, de bourse, de finances publiques : « somme d’argent destinée à compenser un déficit en servant de protection contre ses conséquences fâcheuses » (couverture du déficit de la S.N.C.F., couverture des dépenses publiques ; assurer la couverture des coûts sociaux calculés d'après les progrès de la science et de la technique) ou « avance, en espèces ou en nature, donnée en vue de garantir une opération ». A partir du moment où elle est auréolée de son nimbe social, la couverture peut s’étendre à d’autres réalités, comme l’atteste la longue entrée qui y est consacrée dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « La production locale assure la couverture des besoins alimentaires de la population ; taux de couverture, proportion dans laquelle un besoin, un service est rempli » ; dans les télécommunications : « cet émetteur assure la couverture de la région, permet d’y recevoir les signaux, les programmes des stations de radio ou de télévision » et dans le journalisme : « le fait d’assurer la relation d’un évènement déterminé » (La couverture d'une conférence internationale, d'une rencontre sportive, par un correspondant permanent, par un envoyé spécial).

Il est une condition pour qu’une société mérite le qualificatif de moderne ou d’avancée : c’est que tout besoin, toute demande, toute exigence, quels qu’ils soient, soient satisfaits dans l’heure. La société moderne en France est une société qui a prévu toutes les couvertures imaginables pour combler les désirs de ses membres et même ceux de tous les hommes, qui se tiennent pour ses ayants-droit éternels.


23 février 2009

Recruter, recrutement

 

 

Le verbe, dérivé irrégulièrement du nom recrue, est attesté en 1691 chez Racine, au sens de « compléter un corps de troupes » (Lettre à son fils : « vous pourriez apprendre dans les gazettes de Hollande certains termes qui ne valent rien, comme celui de recruter, dont vous vous servez, au lieu de quoi il faut dire faire des recrues ») et enregistré dans la deuxième édition (1718) du Dictionnaire de l’Académie française (1762 : « Faire des recrues pour remplacer les soldats, les cavaliers qui manquent dans une compagnie, dans un régiment »), alors que le nom recrutement qui en dérive est plus récent : attesté en 1789, il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1832-35 (sixième édition), où il a pour sens « action de recruter ; aller en recrutement ; officier de recrutement ; la loi du recrutement, sur le recrutement ; le recrutement de l'armée ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), après avoir noté que « recruter est un néologisme qui s’est fait dans le XVIIe siècle, comme le montrent les passages suivants (la lettre de Racine à son fils, extrait cité ci-dessus ; et une lettre de Bayle, 1697 : « Vous me permettrez de vous dire que le mot de recruter est depuis longtemps fort en usage dans les pays étrangers, quand on y écrit ou que l’on y parle français ; Lafont, qui a mis les gazettes de Hollande françaises dans la plus haute réputation où elles aient été et qui vivait quelques années avant la guerre de 1672, se servait souvent de ce mot »), conclut ainsi : « Dans le XVIIe siècle, recruter était, comme on a vu, un néologisme condamné, à cause du t qui y est contre l’analogie ; aujourd’hui le mot est pleinement accepté, et ce qu’il avait de désagréable s’est effacé par l’usage ».

Dans la langue actuelle, le verbe et le nom ont conservé ce sens militaire : « lever des gens de guerre » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; « lever des hommes pour le service militaire » (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) ; « Armée, action de recruter des hommes de troupe ; ensemble des opérations destinées à fournir à l’armée son personnel » et « (sous l’Ancien Régime), compléter l’effectif (d’une troupe) en levant des recrues » (lever, racoler) : « (depuis l’établissement de la conscription militaire), constituer (une troupe) en levant des recrues » (enrégimenter, enrôler, incorporer, mobiliser), in Trésor de la langue française (1971-94).

L’Ancien Régime disparu, la conscription établie, les armées n’étant plus ce qu’elles étaient, les mots recruter et recrutement, ainsi que les phénomènes qu’ils désignent, ont migré vers le monde civil et ont eu d’abord des emplois figurés que les lexicographes ont jugés familiers. En 1829, recruter est attesté dans le sens figuré « d’attirer (des personnes) dans une association, dans un parti » et qui est ainsi défini dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : « il se dit, figurément et familièrement, en parlant des personnes qu’on attire dans une association, dans un parti » (Il recrute partout des associés et avec le pronom personnel : ce parti se recrute de gens malintentionnés ; cette société se recrute parmi des hommes à imagination exaltée). Littré reprend cette définition : « Figuré et familièrement, attirer dans une compagnie, dans une partie » (exemple : « Il recrutait avec ardeur des associés »), de même que les académiciens en 1932-35 (huitième édition de leur Dictionnaire) : « Il se dit aussi, figurément et familièrement, en parlant des personnes qu’on amène à faire partie d’une association, d’un parti, d’une école, etc. » (Il recrute partout des adhérents ; il cherche à recruter des disciples, des partisans). C’est dans cette édition-là, la seule édition publiée du XXe siècle, qu’est enregistré l’emploi de recruter à propos d’un corps politique : « il signifie aussi, quand on parle d’un corps politique, remplacer les membres qui lui manquent » (Le Sénat romain se recrutait parmi les grands fonctionnaires publics).

En réalité, le sens moderne est récent, les administrations et les entreprises, petites ou grandes, ayant été les dernières institutions, après les partis, les associations, les corps politiques, à emprunter à l’armée une partie de son vocabulaire : cadre, recrutement, recruter, etc. Mais le verbe comme le nom, quand ils sont employés dans ces contextes, n’appartiennent plus à la langue familière : au contraire même, c’est de l’ordre du très sérieux. Le recrutement est, dans le Trésor de la langue française (1971-94), « l’action de recruter du personnel pour un travail, des membres pour une association, un parti » (Recrutement d'ingénieurs, de professeurs, de spécialistes; sur titre, sur concours ; recrutement des travailleurs ; modalités de recrutement) et « le résultat de l’action de recruter » ou « l’ensemble des recrutés (notamment pour souligner leurs caractéristiques) », tandis que le verbe est défini ainsi : « par extension, amener (quelqu’un) à faire partie d’un groupe, d’une association, d’un parti (attirer, embrigader) » et « en particulier, engager (du personnel) pour un emploi » (embaucher ; recruter des collaborateurs, des journaliers ; domestiques recrutés à la diable). L’armée a beau être détestée par les modernes, elle n’en fournit pas moins des modèles sérieux et positifs à tout ce que les modernes ont de plus cher : institutions, organes, groupes, groupements, associations, partis, organismes, etc. qui définissent l’essence sociale de la modernité.


22 février 2009

Recherche

 

 

Dérivé du verbe rechercher, ce nom est attesté au milieu du XVe siècle dans le sens de « perquisition, action de rechercher avec soin » : d’où la définition « enquête, perquisition », « chose curieusement recherchée », « examen, perquisition de la vie et des actions de quelqu’un » du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1835, 1935), que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) expriment ainsi : « Action de rechercher quelqu’un ou quelque chose de perdu, de disparu », « enquête sur la vie privée de quelqu’un, sur sa conduite, ses actions ; action de poursuivre quelqu’un par voie policière ou judiciaire », « action de chercher (pour trouver) quelque chose; efforts entrepris ».

En 1607 est attesté, chez Malherbe, ce sens : « action de courtiser une femme », que les académiciens, en 1694 et en 1762, 1798, 1835, 1935), définissent ainsi : « poursuite que l’on fait pour avoir une fille en mariage » et qui est mentionné comme vieilli (« démarches que l’on fait en vue de se marier ») dans le Trésor de la langue française. Quant au sens « soin affecté », attesté chez Montaigne, il est relevé, non pas dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), mais dans la quatrième et la cinquième comme un terme « de peinture » : « il se dit du soin avec lequel un artiste finit son ouvrage » ; et, selon les académiciens qui ont rédigé l’édition de 1798, il est aussi en usage « en morale » : « le mot de recherche emporte assez ordinairement une idée d’excès et de blâme » (Des recherches de volupté ; Tibère avait des recherches de dissimulation et de cruauté ; les recherches de l’amour-propre), définition dont le sens défavorable est atténué en 1835 : « (le mot) se dit en outre du soin, de l’art, du raffinement qu’on met dans certaines choses ; et il emporte assez ordinairement une idée de blâme » (Il y a de la recherche dans sa parure, dans ses meubles, dans ses repas ; cette femme est toujours mise avec recherche, avec une extrême recherche ; il y a trop de recherche dans son style ; ce peintre a mis plus de recherche dans l’exécution de son tableau qu’il n’avait mis de talent dans la composition ; il y a de la recherche dans la décoration de cette maison ; des recherches de volupté ; Tibère avait des recherches de dissimulation et de cruauté). La bourgeoisie a vraiment changé : en 1835, elle se défiait de la recherche, qu’elle blâmait comme une affectation ou un manque de naturel ; en 2009, elle tombe en pâmoison devant l’affectation extrême des appartements parisiens de MM. Bergé & Saint-Laurent, qui tiennent plus de lieux où sont exposées des œuvres d’art que de lieux où l’on vit et qui se situent à l’opposé du naturel bourgeois que semble apprécier Madame de Staël : « leurs maisons particulières sont très petites, et l’on n’y voit point la recherche de la magnificence ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) se montre fort bourgeois quand il définit la recherche : « raffinement (ordinairement avec une idée de blâme) » (exemples : « vêtu avec une extrême recherche » ; « certains tyrans ont eu des recherches de cruauté » ; et cet extrait de Buffon : « rien n’est plus opposé à la véritable éloquence que l’emploi de ces pensées fines et la recherche de ces idées légères, déliées, sans consistance, et qui, comme la feuille du métal battu, ne prennent de l’éclat qu’en perdant de la solidité »).


Il fallait ce préambule pour arriver à la recherche universitaire, dont il est question d’abondance tous les jours dans les gazettes. Le mot, entendu dans ce sens, n’est pas sémantiquement lié à rechercher, dont il dérive formellement, mais à chercher. Les fonctionnaires qui s’adonnent à la recherche ne sont pas des rechercheurs, comme ils devraient être nommés, mais des chercheurs, comme il y a des chercheurs d’or ou des chercheurs de trésors. Dans le sens de « travaux d’érudition et de science », recherche est relativement récent, du moins selon les auteurs du Trésor de la langue française : il ne serait attesté qu’à compter de 1815 et il est défini pour la première fois dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) : « Il se dit souvent, surtout au pluriel, des travaux de science et d’érudition et de leurs résultats (Il a fait de profondes recherches sur ce point de chronologie ; ce livre est plein de recherches, de belles recherches, de recherches curieuses, intéressantes, savantes ; cet ouvrage est intitulé : Recherches sur...) ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette définition presque dans les mêmes termes : « il se dit, surtout au pluriel, d’études sur quelques points de la science ou de l’érudition », citant des extraits de Fontenelle (« un véritable savant prend de l’amour pour l’objet perpétuel de ses recherches »), de Voltaire (« si l’on veut des recherches historiques, trouvera-t-on quelque chose de plus savant et du plus profond que les ouvrages de du Cange ? »), de Condillac (« aussi les Romains n’ont-ils eu ni géomètre, ni astronome, ni physicien ; Varron, le seul savant que la République ait produit, s’est borné à des recherches d’érudition »), de Barthélemy (« sous Périclès, les recherches philosophiques furent sévèrement proscrites par les Athéniens ») qui attestent que le mot, entendu dans ce sens, est plus ancien que ne l’établit le Trésor de la langue française. Récent ou moins récent, peu importe. Le fait est qu'il est moderne. Littré en expédie le sens (« études sur quelques points de la science ou de l’érudition ») en une phrase ; il en faut plusieurs, et longues, un siècle plus tard, aux rédacteurs du Trésor de la langue française pour épuiser non pas le sens, mais les sens, de recherche : « action de chercher pour trouver, pour dévoiler quelque chose de caché, d’ignoré » ; « au pluriel, travaux effectués requérant une réflexion approfondie, études entreprises par les savants, les érudits ; leurs résultats (Recherche de la cause, de l'effet, des conditions ; le sujet qu'il traite et auquel il a donné vingt ans de recherches) » ; « au singulier, parfois avec une majuscule, activités intellectuelles, travaux ayant pour objet la découverte, l’invention, la progression des connaissances nouvelles ; conception que l’on a de cette activité » (Recherche expérimentale, théorique ; développement, domaine de la recherche ; En serait-il ainsi, si la recherche scientifique s'était développée en morale comme elle l'a fait dans l'étude de la réalité physique ?; Le ministère chargé de la recherche en 1978 n’était compétent que pour la recherche fondamentale et la recherche appliquée. Tous les aspects technologiques de la recherche-développement lui échappaient !; Recherche appliquée, fondamentale, opérationnelle, orientée, pure ; Centre National de la Recherche Scientifique (sigle C.N.R.S.) ; métiers de la recherche, être ou travailler dans la recherche) ; « généralement au pluriel, réalisations concrètes de la recherche ; champ d’application, applications possibles de la recherche » (Recherches agronomiques, archéologiques, bactériologiques, ethnographiques, généalogiques, géographiques, géologiques, historiques, linguistiques).

Il y a trois siècles, dans l’ancienne France, la recherche était la « poursuite que l’on fait pour avoir une fille en mariage » ; aujourd’hui, le mot, quand il est employé au singulier, prend une majuscule : c’est la Recherche, et il est employé absolument, sans compléments. On comprend que ce nouvel absolu rende ceux qui sont censés le desservir (i.e. les chercheurs) aussi arrogants, sûrs de leur fait et attachés à leurs acquis.

 


15 février 2009

Parcours

 

 

 

 

Ce qui est moderne dans ce mot, ce n’est pas sa forme, attestée dès le XIIIe siècle (il est emprunté du latin percursus, « action de parcourir »), ni même quelques emplois, désuets pour la plupart, dans le droit, mais les emplois, propres ou figurés, qui amplifient la signification de « trajet » attestée en 1845 (« itinéraire fixe suivi par un véhicule », le parcours des omnibus), puis en 1855 (« trajet que suit une eau courante » ; le parcours de la rivière), en 1845, dans la langue des chemins de fer (libre parcours), en 1856 dans les sports (« distance réglementaire qu’un concurrent doit parcourir dans une épreuve sportive » ; hippisme, puis cyclisme, golf, équitation), en 1910 en physique (parcours moyen des corpuscules) et en 1963 en cybernétique (retard de parcours).

Cela explique peut-être que ce mot n’entre dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition, celle de 1832-35, où il est suivi de cette seule définition juridique, sommaire et succincte : « droit de mener paître, en un certain temps de l’année, ses troupeaux sur le terrain d’autrui ou sur un terrain commun ». C’est donc un terme de droit, attesté dans ce sens (« droit appartenant aux habitants de deux communes de faire paître leurs bestiaux sur les vaines pâtures des deux communes ») en 1459 dans le recueil des Coutumes du comté de Bourgogne et en 1804, dans l’expression droit au parcours et vaine pâture du Code civil le propriétaire qui veut se clore perd son droit au parcours et vaine pâture, en proportion du terrain qu’il y soustrait »). Pourtant, ce n’est pas la première attestation. Parcours est attesté en 1268, comme terme de droit féodal, pour désigner une « convention en vertu de laquelle les habitants de deux seigneuries pouvaient aller résider l’une dans l’autre sans perdre leur franchise », sens défini ainsi dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot : « (Droit féodal) Ce vieux mot que l’on trouve dans quelques coutumes signifie société, union entre certaines villes et certains villages. Le parcours est, selon Ragneau, une ancienne société entre villes et les pays de divers seigneurs pour la commodité du commerce. Pithou dans ses mémoires a dit : « quant au droit de société, qui a été autrefois entre quelques pays et villes de ce royaume, étant alors sous divers seigneurs pour la commodité du commerce, il était appelé droit de marche, de parcours et entre-cours, et non de pariage, comme aucuns ont voulu dire, dont nous avons exemple au parcours ancien de Champagne et de Barois, etc. ». Chopin, dans son traité du Domaine, a fait mention d’une ancienne transaction passée entre l’abbé de Mousson et le duc de Rethel, par laquelle les sujets furent liés et associés les uns avec les autres, et le parcours des hommes d’une seigneurie à l’autre... Le parcours contracté entre deux seigneurs était fait ou au sujet de leurs hommes de corps ou des bestiaux de leurs sujets. Quand il concernait les hommes de condition servile, c’était une société au moyen de laquelle l’homme de corps d’un seigneur pouvait aller s’établir dans le fief et la justice d’un autre, et prendre femme de sa condition dans la terre de l’autre seigneur, sans danger de formariage. Le parcours pour les bestiaux était une société entre deux seigneurs ou deux villages, au moyen de laquelle les sujets de l’un pouvaient mener paître leurs bestiaux dans les vains pâturages de l’autre ; ce parcours est encore en usage ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose clairement ces sens juridiques : « Droit de parcours, ou, simplement, parcours, droit que possède tout propriétaire d’une commune, par suite de l’usage ou d’une aliénation régulière, de faire paître son bétail sur les terres non closes et non actuellement cultivées d’une autre commune » et « terme de féodalité ; droit de parcours et entre-cours, traité que faisaient des seigneurs voisins, en vertu duquel les vassaux libres pouvaient passer d’une seigneurie à une autre sans crainte d’être asservis » (« bourgeois de parcours, celui qui pouvait décliner la juridiction de son seigneur, et en appeler aux juges royaux »).


Littré est aussi le premier lexicographe qui relève les sens modernes : « Chemin que parcourt une voiture publique, un fleuve, etc. » : « le parcours des omnibus », « libre parcours, droit que chacun possède de faire circuler sur les chemins de fer des machines et des voitures en concurrence avec celles du concessionnaire de l’exploitation, en payant toutefois à ce dernier, pour l’usage de la voie, des prix déterminés par le tarif », droit que, semble-t-il, l’Union européenne a obligé la France à rétablir, puisque la circulation sur les voies n’est plus réservée aux trains de la seule SNCF. L’article qui est consacré à ce mot dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) est à peine plus étoffé que celui de 1832-35, si ce n’est que le sens juridique a laissé sa place au sens moderne de « trajet » (« chemin, trajet que fait une personne ou que l’on fait faire à une chose » et « il se dit spécialement du trajet déterminé que fait une voiture publique, de celui que fait un cheval dans une course »), alors que, dans l’article de la neuvième édition (en cours de publication), plus ample, six ou sept acceptions sont distinguées : « action de parcourir » ; « chemin que suit une personne, un animal, un véhicule » ; « itinéraire emprunté, trajet accompli pour se rendre d’un point à un autre » ; « au figuré, carrière, existence, évolution personnelle d’un individu » ; « locutions accident de parcours ou incident de parcours » ; « sports, un parcours de cross, de golf, de steeple-chase ; le parcours de l’étape franchit plusieurs cols » ; « armée, parcours du combattant, parcours d’entraînement hérissé d’obstacles divers que les fantassins en armes doivent accomplir dans un temps déterminé » et « au figuré, entreprise semée d’embûches » ; « anciennement, droit de parcours ou, elliptiquement, parcours, convention passée entre deux seigneurs voisins, qui permettait aux vassaux de l’un de s’établir sur les terres de l’autre, sans perdre leur franchise » et « droit en vertu duquel les troupeaux d’une commune avaient accès à la vaine pâture d’une commune voisine ».

Ces métastases sémantiques attestent, s’il en était besoin, la modernité de parcours, dont le triomphe est lié au succès dans la langue moderne des mots et métaphores dont le sens se rapporte à l’espace. Le triomphe de parcours se lit à livre ouvert dans le