Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

02 janvier 2009

Inadapté

 

 

Dérivé du participe passé du verbe adapter, auquel a été ajouté le préfixe de sens négatif – in, ce mot est attesté comme adjectif en 1845 et en 1908, dans le Larousse mensuel, au sens de « qui n’est pas adapté à son milieu ou à son genre de vie » ; en 1957, il qualifie le nom enfant, dans le titre du livre L'Enfant inadapté. C’est en 1897 qu’il est employé aussi comme nom pour désigner une personne « qui ne peut s’adapter à son milieu ou à son genre de vie » et en 1957, il désigne, suivi de l’adjectif scolaire, un enfant qui présente un retard dans son adaptation au milieu familial ou scolaire.

Il n’est enregistré ni dans les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (celles de 1878 et de 1932-35), ni par Littré. Qu’il soit adjectif ou nom, il est donc moderne – et même de la dernière modernité. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les emplois sont distingués suivant que l’adjectif est suivi ou non d’un complément ou suivant qu’il se rapporte à des personnes ou à leur attitude ou à des choses. Ce qui apparaît nettement dans la définition, c’est l’hypostase du social, qui est devenu l’horizon indépassable de la France et qui produit donc des inadaptés : « qui n’est pas en harmonie avec son milieu, qui n’y est pas intégré ». Ces nouveaux malades sont assez bien décrits par Mounier, l’un des idéologues de cet horizon social indépassable : « les tempéraments anarchistes et libertaires se recrutent chez de grands nerveux aux enfances écartelées ; ils restent toute leur vie, envers la chose sociale, des adolescents inadaptés qui ne savent penser l’autonomie de l’individu que dans une perpétuelle et inquiète opposition envers toute société constituée ». Le nom, adjectif ou nom, connaît une immense succès : enfant inadapté (« qui est mal intégré, de manière passagère ou permanente, à la vie familiale ou à l’institution scolaire ») ; enfance inadaptée (« ensemble des enfants qui ont soit un handicap physique ou intellectuel, soit des troubles psychiques, qui empêchent leur intégration sociale ») ; inadapté mental, inadapté au réel, ou cet extrait de Bergson (1907) : « l’idée darwinienne d’une adaptation s’effectuant par l’élimination automatique des inadaptés est une idée simple et claire ». Le mot aussi se dit de choses : réglementations trop rigides et parfois inadaptées (celles qui régissent le système de santé), formes inadaptées aux nécessités nouvelles (celles du système éducatif) : nihil novi sub sole.

Ce qu’il y a de moderne dans inadapté, c’est surtout sa formation. Le participe passé adapté dont il dérive, comme le verbe adapter qui en est la matrice, ne se rapporte qu’à des choses, jamais à des personnes, sauf dans la langue moderne. Il s’applique à une comparaison, un vers, un passage (Dictionnaire de l’Académie française, première, quatrième, cinquième, sixième éditions, 1694, 1762, 1798, 1832-35 : comparaison bien adaptée ; vers, passage bien adapté) ; à un couvercle (sixième édition, 1832-35 : couvercle mal adapté à sa boîte) ; à un tuyau, au sujet (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « un tuyau adapté à l’orifice ; style adapté au sujet »). Quant au verbe adapter, il a pour sens « appliquer, faire convenir une chose à une autre » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35 : « adapter un récipient au chapiteau d’une cornue » ; « il se dit aussi de l’application qu’on fait d’un mot, d’un passage à une personne, à un sujet ») ou « ajuster une chose à une autre » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « adapter un robinet à un tonneau ; adapter des ornements avec goût ; adapter son langage aux temps, aux lieux »). Le premier sens relevé par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) est celui de la technologie : « joindre un objet à un autre de manière à obtenir un dispositif fonctionnel ». Le verbe est en usage en biologie, en physique, en économie, en architecture, en littérature, au cinéma, en musique, etc.

Autrement dit, ce que célèbre de manière négative l’adjectif et nom inadapté, c’est l’extension aux personnes de processus techniques propres aux choses, c’est la technicisation des êtres humains, comme si le formatage, l’usinage, l’ajustage généralisés des individus étaient devenus le seul horizon, indépassable évidemment, de la nouvelle et grande religion sociale, qui s’est substituée à l’ancienne transcendance chrétienne. Heureusement, il y a des individus qui rechignent, regimbent, résistent à cet ordre social-là, qui applique, pour les nommer inadaptés, ses propres critères, tout techniques. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, les sens sont classés dans un tout autre ordre que dans le Trésor de la langue française : d’abord les emplois se rapportant aux choses (« qui n’est pas adapté à quelque chose, à une situation, qui est inadéquat. Des institutions inadaptées. Des moyens inadaptés aux besoins ») ; ensuite ceux qui se rapportent aux personnes : « en parlant de personnes, qui présente un défaut d’adaptation à la vie sociale. Des adolescents inadaptés. L’enfance inadaptée. Substantif. Un inadapté, une inadaptée ». On aimerait tant, sans trop s'illusionner, que cette inversion dans le classement des sens ne soit pas le fruit du hasard ou l’effet de l’inadvertance, mais qu’elle exprimât la réserve d’êtres humains, fût-elle exprimée du bout des lèvres, vis-à-vis de l’usinage de leurs semblables.

 

 

 

30 décembre 2008

Régulariser

 

 

Encore un verbe de la NLF et qui est moderne par d’innombrables aspects. D’abord, dérivé savant de l’adjectif latin d’époque impériale, regularis, alors qu’il aurait pu être formé à partir de l’adjectif commun régulier, il célèbre à sa façon les noces de la modernité et de la science. Ensuite, il est récent : il est attesté en 1723 et enregistré pour la première fois dans la cinquième édition, dite « révolutionnaire », du Dictionnaire de l’Académie française. Enfin, il célèbre à sa façon la montée en puissance de l’Etat et de tout ce que l’Etat entraîne dans son sillage, à savoir normes, règles, bureaucratie, règlements, lois, dispositifs, etc. Le sens dans lequel il est attesté en 1723 est éloquent : c’est « rendre conforme aux dispositions légales ou réglementaires », ce en quoi se résume l’activité administrative, politique, économique, sociale, etc. des Français aujourd’hui : se conformer à ce qui a été décidé en haut lieu, comme l’annonce l’emploi de ce verbe, en 1794, en pleine Terreur : « rendre régulier, assujettir à un ordre, à un rythme régulier », in le Journal des Mines, publié par l’Agence des Mines de la République, laquelle exigeait que fussent régularisées « les exploitations existantes », c’est-à-dire soumises aux règles, normes, lois de l’Etat.

Les académiciens enregistrent ce verbe, mais ils achoppent sur le sens, qui leur échappe, sans doute parce qu’ils sont issus du vieux monde et n’ont pas été formatés à devenir des néo-Français. C’est (Dictionnaire de l’Académie française, cinquième édition, 1798) : « rendre régulier, donner de la régularité à » (pas d’exemple, sinon cette remarque : « il ne s’emploie qu’au figuré »). La définition est peu pertinente. Ce verbe n’a rien en commun avec la régularité, mais beaucoup avec les règles, surtout les règles nouvelles. Dans la sixième édition (1832-35), la définition est plus précise : c’est « rendre régulier ce qui n’a point été fait selon les règles », les académiciens illustrant ce sens par cette remarque (« il s’emploie surtout en matière de comptabilité ») et cet exemple : « régulariser une dépense, un compte »), lesquels limitent l’extension de ce verbe à la seule comptabilité, c’est-à-dire à une activité en partie anodine. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette définition (« rendre régulier ce qui n’était pas conforme aux règles ») qu’il illustre par un exemple comptable (« régulariser une dépense »), et il relève de nouveaux emplois : un emploi administratif qui déborde le cadre de la comptabilité (« régulariser sa position, épouser une femme avec laquelle on vivait irrégulièrement ; se dit aussi d'un homme qui a obtenu un congé, une faculté, etc. par permission tacite, et qui veut obtenir une autorisation en règle, authentique ») et une extension aux mécanismes et à la technique, qui est à l’image du XIXe siècle : « se régulariser, verbe réfléchi, devenir régulier : un mécanisme qui se régularise ».

Pendant deux siècles, ce verbe, dont l’existence est appelée par l’importance croissante de l’administration, de la technique, des normes dans la France moderne, n’a eu pour compléments d’objet directs que des noms de choses : « une dépense, un compte, sa situation » (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) ; « sa situation administrative, militaire, un compte, une ordonnance, une liaison, une situation d’union libre (au point que régulariser, employé sans complément, peut signifier « se marier légalement »), les plis d’un voile, d’un tissu, une plaie, la circulation, la production, le trafic, le régime d’un cours d’eau, le cours d’un titre en Bourse » (Trésor de la langue française, 1971-94). Les auteurs de dictionnaires, jusque dans les années 1980, ne relèvent pas d’emploi de régulariser suivi d’un nom de personne. Le verbe s’applique à un compte ou à une situation ou à un cours d’eau, jamais à Pierre, Jacques ou Paul. Tout cela est terminé. Le grand processus de formatage qui rend conforme le monde réel à des règles écrites, dont la raison d’être se perd dans un brouillard épais, a fini par s’étendre aux personnes : il faut qu’elles soient elles aussi régularisées, comme les comptes, les dépenses, les mécanismes, les torrents, les cours de bourse, les pluies, etc., tout ce qui est de la nature ou ce qui est artefact.

L’inouï,  pour ce qui est de la France, c’est l’identité des régularisés : non pas Pierre, Jacques ou Paul, mais Mohammed, Mamadou, Mehmet et toutes les déclinaisons possibles de noms africains, arabes, asiatiques, musulmans, hindouistes, chinois. L’énorme machine à fabriquer des règles, normes, lois, règlements, ordonnances, mesures, dispositifs, etc. mise en marche en 1723, 1794 et 1798 s’étend désormais aux hommes et aux femmes du monde entier, d’où qu’ils viennent ; bientôt à ceux de tout l’univers, martiens, luniens, saturniens, exo-planétiens, etc. La France étendue jusqu’aux extrêmes limites de l’univers sera alors effectivement universelle. Ce sera la réalisation de la grande folie française.

 

 

 

 

 

 

27 décembre 2008

Pessimisme

 

 

 

Le mot est récent. Littré, qui le présente comme un « néologisme » (c’est-à-dire un mot nouveau), est le premier à l’enregistrer dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Les académiciens l’imitent à compter de la septième édition (1878) de leur Dictionnaire. Littré en attribue la paternité à Jacques Mallet du Pan (1749-1800), journaliste et idéologue suisse. Or, le mot est attesté en 1759, alors que Mallet du Pan avait dix ans, dans L’Observateur littéraire, fondé par Marmontel (1723-1799), au sens de « disposition d’esprit qui porte à prendre les choses du mauvais côté, à être persuadé qu’elles tourneront mal ». Ce n’est donc pas alors un terme de philosophie, mais de psychologie sociale, de sorte que les professeurs de philosophie ont tort quand ils tentent de s’approprier ce terme ou de l’accrocher à leur seule discipline ; ce n’est qu’après 1819 qu’il s’emploie en philosophie.

Littré (Dictionnaire de la langue française) le définit, de façon sommaire, comme « l’opinion des pessimistes », c’est-à-dire de « ceux qui croient que tout va mal et qui voient tout en noir » (Dictionnaire de l’Académie française, sixième édition, 1832-35 : c’est la première fois que le mot pessimiste est enregistré dans un dictionnaire). Ce sont les académiciens qui, dans les éditions de 1878, 1932-35 et dans l’édition actuelle, définissent d’abord le sens philosophique (« doctrine philosophique selon laquelle le mal l'emporte sur le bien ») avant d’exposer, dans un second temps, le sens habituel : « dans le langage courant, il signifie opinion de ceux qui sont portés à croire que tout va mal » (1932-35) ou, dans l’édition en cours : « doctrine selon laquelle la souffrance est attachée à l’existence humaine, et le mal régnant dans le monde inexorable » et « dans l’usage courant, disposition qui porte à tout voir sous un jour défavorable, à toujours envisager le pire ou à considérer comme acquis que les évènements ne peuvent avoir qu’une issue malheureuse, que le pire est toujours sûr » (« il se dit plus spécialement de l’assurance qu’on a, dans une situation particulière, que les choses évolueront défavorablement »).

A l’opposé des académiciens, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) suivent l’ordre pour lequel Littré a opté dans la définition de pessimisme, d’abord l’opinion, ensuite la doctrine : « disposition d’esprit qui consiste à ne voir que le mauvais côté des choses, à trouver que tout va ou va aller mal » ou « croyance à l’issue défavorable d’une situation inquiétante, embarrassante » et « doctrine selon laquelle dans le monde le mal l’emporte sur le bien, la souffrance sur le plaisir ».

De l’histoire de pessimisme et de ses deux (ou trois) sens, on peut tirer quelques leçons. Il appartient à la langue de la modernité, non seulement parce qu’il est (relativement) récent et que, en dépit de sa nouveauté, il est d’un emploi fréquent, ayant connu un succès qui dépasse l'entendement et que nos ancêtres auraient été incapables de concevoir, mais aussi parce qu’il est un miroir de la modernité et en réfléchit l’image. L’opinion définit la modernité, elle en est l’attribut le plus important, elle est la latitude laissée aux modernes ou prise par les modernes d’avoir une opinion sur toute chose, même sur ce qui est ignoré, de l’exprimer en toute occasion, quitte à en assourdir les autres, et surtout d’intégrer toute opinion à une conception du monde. Les modernes ont tous des idées sur le monde, qu’ils s’empressent, évidemment, de dire à la cantonade. Le monde, selon eux, se ramène à l’idée ou à la conception qu’ils s’en font et aux opinions qu’ils expriment. Ce que révèle l’histoire de pessimisme, c’est aussi la situation pitoyable de la philosophie et des philosophes, qui n’ont rien de mieux à faire que de courir derrière la psychologie sociale pour s’approprier un peu de son aura et qui, comble de déchéance, font d’une simple « opinion » ou, comme le disent les lexicographes actuels, d’une « disposition d’esprit », qui fait voir tout en noir, une « doctrine » philosophique.

 

 

25 décembre 2008

Economie

 

 

En latin, oeconomia, dont est emprunté économie, est attesté dans Quintilien (De institutione oratoria) au seul sens de « disposition, arrangement (dans une œuvre littéraire) ». Gaffiot (Dictionnaire latin français) ne cite pas d’autre écrivain qui aurait employé ce mot. Alors que la forme est empruntée du latin, le sens, lui, est emprunté du grec : « ce mot, écrit Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) vient de deux mots grecs, oikos, maison, et nomos, loi et il ne signifie originairement que le sage et légitime gouvernement de la maison, pour le bien commun de toute la famille ». C’est Oresme, ce grand penseur du XIVe siècle, qui l’emploie le premier en français et dans ce sens : « l’économie est art de gouverner un hôtel (id est une grande maison) et les appartenances pour acquérir richesses ». C’est ce sens qui est défini dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 (première édition : « l’ordre, la règle qu’on apporte dans la conduite d’un ménage, dans la dépense d’une maison : avoir de l’oeconomie - le mot s’écrit ainsi jusqu’en 1740 -, entendre l’oeconomie, il a de l’oeconomie dans sa dépense, il n’a point d’oeconomie) à 1832-35 (sixième édition : « ordre, règle qu’on apporte dans la conduite d’un ménage, dans la dépense d’une maison, dans l’administration d’un bien ; entendre l’économie, on voit régner chez lui une économie admirable, l’économie domestique »). De la maison, le mot s’étend à l’Etat : « Oeconomie se dit figurément de l’ordre par lequel un corps politique subsiste principalement » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, exemple : « c’est renverser toute l’oeconomie d’un Etat, d’une République »).

C’est en 1665, dans La Rochefoucauld, que le mot, qui, jusque-là, désignait l’art de gérer son ménage, désigne une vertu morale, à savoir « l’épargne dans la dépense », dont la bourgeoisie a fait une vertu sociale, du moins jusqu’à ce qu’elle fasse entrer l’Occident et le monde entier dans l’ère de la consommation sans limite, vertu que la noblesse française d’Ancien Régime ne tient pas pour une vertu et dont elle se démarque, comme l’attestent les réserves exprimées par les académiciens en 1694 : « on dit qu’un homme vit avec trop d’oeconomie pour dire qu’il vit avec trop d’épargne » et « on dit des retranchements qu’on fait mal à propos sur certaines petites choses que c’est une oeconomie mal entendue, une mauvaise oeconomie » (1762, 1798), les académiciens en 1832-35 (sixième édition) se contentant de citer les exemples vivre avec trop d’économie, une économie mal entendue, une mauvaise économie et renonçant à (mal) juger cette vertu bourgeoise, signe sans doute qu’en 1830, la bourgeoisie, qui a éliminé la noblesse, a imposé aussi ses valeurs morales. Le premier sens défini dans la huitième édition (1932-35) est « épargne dans la dépense ». Les académiciens ont fait leurs les valeurs bourgeoises. C’est aussi dans la sixième édition qu’est relevé l’emploi d’économies au pluriel : « on l’applique surtout à la chose même qui est épargnée, mise en réserve. Faire des économies. Le montant de ses petites économies. Proverbialement et figurément, c’est une économie de bouts de chandelles se dit d’une épargne sordide en de petites choses ».

Le sens latin n’a pas disparu : les académiciens le relèvent de la première édition (1694 : « il se dit aussi figurément de l’harmonie qui est entre les différentes parties, les différentes qualités du corps physique ; il se dit encore figurément de la disposition d’un dessein, de la distribution d’un discours d’une pièce d’éloquence ») à la neuvième édition, en cours de publication : « harmonie existant entre les différentes parties d’un corps organisé, tendant à en assurer le bon fonctionnement » et « spécialement, disposition équilibrée des parties qui composent un ouvrage littéraire ou scientifique, une œuvre d’art ».

Telle est jusqu’au début du XIXe siècle l’économie de ce mot. Certes en 1788, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) note que le sens originel (« le sage et légitime gouvernement de la maison, pour le bien commun de toute la famille ») « a été étendu au gouvernement de la grande famille, qui est l’État » et que « pour distinguer ces deux acceptions, on l’appelle, dans ce dernier sens, économie générale ou politique (le second est plus usité) ; et dans l’autre, économie domestique ou particulière », si bien que « quand on dit économie tout seul, on entend toujours la dernière ». Autrement dit, le développement des significations politiques et sociales, puis morales, d’économie, fait peu à peu éclater l’harmonie sémantique du mot. Cela apparait clairement dans l’article que Littré y consacre dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Le premier sens défini est celui des économistes, et non plus celui des chefs de famille. C’est « le bon ordre dans la conduite et l’administration de tout établissement qui s’alimente par la production et la consommation », ce qu’illustrent des extraits de Jean-Baptiste Say, le premier économiste français du XIXe siècle : « l’économie est le jugement appliqué aux consommations » ; « l’économie ne veut rien consommer en vain ; l’avarice ne veut rien consommer du tout ». L’économie domestique ou privée (celle d’Oresme) est distinguée de l’économie rurale (« ensemble des règles et des moyens qui font obtenir de la terre la plus grande somme de produits, aux moindres frais, et pendant un temps indéterminé »), de « l’économie politique » : « science qui traite de la production, de la distribution et de la consommation des richesses » (Say : « l’économie politique regarde les intérêts de quelque nation que ce soit, ou de la société en général » ; « l’économie politique n’est pas autre chose que l’économie de la société »), de l’économie publique ou nationale (« observations et règles qui concernent les intérêts d’une nation considérée en particulier »), de l’économie sociale (« ensemble des conditions morales et matérielles des sociétés »), de l’économie industrielle (« ensemble des moyens et des règles de la production industrielle » : « l’économie industrielle n’est, selon J-B Say, que l’application de l’économie politique aux choses qui tiennent à l’industrie »). Jusqu’à la fin du XVIIIe siècle, l’économie est l’affaire des seuls ménages ; au XIXe siècle, elle cesse d’être une affaire privée pour devenir la grande affaire publique, au point qu’elle finit par absorber la politique et le social. L’économie était un art (de gérer ses propres affaires) et une vertu. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) décident de séparer les deux sens en distinguant deux homonymes : économie 1 au sens « d’art de gérer » et économie 2 au sens « d’art de réduire la dépense ». Même si le mot art sert à gloser les deux sens, la science est séparée de la morale. D’ailleurs, le sens premier, celui dans lequel Oresme emploie économie (« art de gérer sagement une maison, un ménage, d’administrer un bien ») est mentionné comme vieilli. Les sens qui sont attachés à l’ancienne France disparue peu à peu s’évanouissent, à jamais sans doute.

A la différence des linguistes du Trésor de la langue française, les académiciens (neuvième édition) décident de ne pas scinder économie en deux homonymes et préfèrent traiter dans un même article les divers sens du mot, qu’ils répartissent dans trois ensembles : « domaine privé » ; « domaine public » et « harmonie entre les parties d’un corps organisé ». Si firent que sages, auraient conclu des poètes du Moyen Age. Ils ont ainsi conservé le lien ténu entre une vertu et un art de gérer les choses, privées ou publiques – ce dont nos brillants économistes devraient se souvenir, ainsi que ceux qu’ils ont initiés à leur science.

 

 

23 décembre 2008

Vindicatif

 

 

Dérivé savant du latin vindicare, ayant le sens de « revendiquer en justice ; réclamer ; venger ; punir », l’adjectif vindicatif est attesté à la fin du XIVe siècle au sens de « qui aime à se venger » (en parlant d’une personne) et au début du XVIe siècle au sens « d’inspiré par le désir de vengeance » (en parlant de sentiments ou d’attitudes : « fureur vindicative »). Au milieu du XVIIe siècle, chez Guez de Balzac, la justice est dite vindicative, quand elle « punit les crimes ».

Les auteurs de dictionnaires exposent ces sens : « qui aime la vengeance, qui est porté à la vengeance », homme vindicatif, femme vindicative, esprit emporté, vindicatif et justice vindicative, « celle qui punit les crimes, à la différence de la commutative et de la distributive » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35). A compter de la quatrième édition (1762), les académiciens précisent que cet adjectif « se prend toujours en mauvaise part » (1798, 1832-35, 1932-35), ce que ne notent ni Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ni Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Ce mot ne leur semble pas péjoratif, ni porter sur ce qu’il qualifie de jugements méprisants, sans doute parce que leur système de valeurs – là où s’enracinent les jugements – est différent de celui des académiciens, du moins sur la question du désir de vengeance, Féraud se contentant de critiquer la prédication de vindicatif à la justice : « L’Académie met aussi la Justice vindicative, sans dire à quel style appartient cette expression. Elle est tout au plus bonne au Palais et dans les livres de Droit. C’est un abus du terme. La Justice est la vengeresse des crimes ; mais elle n’est pas, ou ne doit pas être vindicative ». Or, dans l’esprit de Jean-Louis Guez de Balzac, elle ne l’est que par opposition aux deux autres formes de justice : commutative et distributive.

Littré ne porte pas de jugement sur vindicatif : il se contente de distinguer les deux sens de cet adjectif suivant qu’il qualifie une personne (« qui est enclin à la vengeance ; qui est désireux de se venger ») ou des choses (« fierté vindicative », « justice vindicative »), ce que font aussi les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « en parlant d’une personne, qui est rancunier, qui est animé par le désir de vengeance » et « en parlant d’un trait de caractère, du comportement d’une personne, qui dénote de la hargne, un désir de vengeance » (air, coup d’œil, ton, colère, jalousie, parole, caractère, provocation). L’article de ces deux dictionnaires est sommaire : les exemples sont peu nombreux. Tout laisse accroire que le désir de vengeance se fait rare ou qu’il n’anime plus que quelques individus. Or, la réalité dément les dictionnaires. Jamais on n’a entendu autant d’appels à se venger ou à venger ses propres « martyrs » (ou chahid) en tuant le plus grand nombre possible d’innocents ou de désirs de venger de prétendues humiliations en s’attaquant à la France, à l’Europe, aux chrétiens ou à « l’Occident » qu’en ce début de millénaire. Jamais la justice expéditive rendue ici ou là dans le monde n’a mieux mérité qu’aujourd’hui le qualificatif de vindicatif. Le fond de l’air n’est plus frais, sans doute à la suite de l’élévation des températures moyennes, il est vindicatif.

 

 

 

22 décembre 2008

Pacification

 

Dans le Dictionnaire latin français (Gaffiot, 1934), le nom pacificatio est traduit par « retour à la paix, accommodement, réconciliation » et c’est dans ce même sens que pacification est attesté dans la première moitié du XIVe siècle : « action de faire cesser les différends entre particuliers », puis un peu plus d’un siècle plus tard : « rétablissement de la paix publique ». La définition de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), « rétablissement de la paix », très générale, est à peine éclairée par les exemples « édit de pacification, la pacification des troubles, des différends ». Celle de la quatrième édition (1762) et des éditions suivantes (1798, 1832-35) est plus précise. Elle distingue la fin des troubles qui ont tout d’une guerre civile (« rétablissement de la paix dans un État agité par des dissensions intestines », travailler à la pacification des troubles) de la fin des différends entre particuliers : « il se dit aussi en parlant du soin qu’on prend pour apaiser des dissensions domestiques, ou des différends entre des particuliers » (c'est lui qui a travaillé à la pacification de leurs différends). La pacification est le rétablissement de la paix, à l’intérieur d’un Etat, et la fin des conflits armés entre factions ou la fin des conflits entre familles ou villages ou, à l’intérieur des familles, entre membres d’une même famille. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette distinction. Pacification a deux sens différents, suivant qu'il s’applique aux conflits publics (les guerres de religion du XVIe siècle par exemple) ou aux dissensions domestiques. La paix dans les ménages ou dans les familles n’est pas ou ne serait pas de même nature que la paix entre factions, sectes, partis. C’est dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) qu’est relevé l’emploi étendu de ce nom : « par extension, la pacification des esprits », les esprits en question n’étant pas ceux des arbres ou des morts ou des jaguars, mais ceux des hommes.

Quoi qu’il en soit, le mot ne s’applique pas aux relations entre Etats souverains, lesquels signent entre eux des traités de paix, mais ne cherchent pas à rétablir la paix chez le voisin, sauf depuis qu’ils ont faite leur la doctrine de l’ingérence, comme récemment en Bosnie, en Irak, en Afghanistan ou au Kosovo, etc. De fait, c’est très justement que ce nom a été employé pour désigner les événements qui ont ensanglanté les trois départements d’Algérie entre 1954 et 1962. Du point de vue de la France, c’était une pacification, l’armée de la France ne pouvant pas faire la guerre à ses propres ressortissants. La paix a été rétablie tant bien que mal – en partie ou plutôt mal que bien. Du point de vue du FLN et de l’ALN, à la pacification, a répondu la guerre (ou inversement) : en fait, le djihad – le combat sur le chemin d’Allah. C’est ainsi d’ailleurs que De Gaulle, en 1959, emploie pacification : « grâce au progrès de la pacification, au progrès démocratique, au progrès social, on peut maintenant envisager le jour où les hommes et les femmes qui habitent l’Algérie seront en mesure de décider de leur destin, une fois pour toutes, librement, en connaissance de cause ». Certes, la pacification a été cruelle, mais l’atrocité des crimes commis, par l’un et l’autre camp, ne suffit pas à justifier le nom guerre, qui a été rendu obligatoire (la guerre d’Algérie) par les bien pensants, sauf à adopter le point de vue algérien. Auquel cas, le terme exact serait djihad. Même les académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire tombent dans le piège des mots. Le nom pacification est défini ainsi : « action de pacifier une région, un pays, d’y rétablir la paix, l’ordre ». D’un point de vue historique, on nomme édits de pacification les édits promulgués par les rois de France, au XVIe siècle, pour tenter de mettre fin aux guerres de Religion ». L’article est couronné de cette remarque : « pacification est parfois utilisé par euphémisme pour légitimer des opérations de répression brutale, des interventions en pays étranger » (exemple : la pacification du Rif – dans les années 1920), le Rif se trouvant au Maroc, protectorat français et espagnol. Certes, la pacification, comme en Algérie trente ans plus tard, a été atroce, mais la cruauté des combats n’implique pas que le mot soit un euphémisme. Le rétablissement de la paix civile dans une province ou dans un département peut occasionner de nombreux morts – et des morts innocents -, mais cela ne fait pas une guerre. Il est des guerres en dentelle qui font peu de morts et qui n’en sont pas moins des guerres et des pacifications sanguinaires qui, en dépit des milliers de morts qu’elles entraînent, n’en sont pas moins des pacifications.   

 

16 décembre 2008

Obstruction

 

 

Emprunté du latin obstructio, ce nom est attesté comme terme de médecine chez un écrivain et médecin du XVIe siècle, Jean Canappe. Pendant trois siècles, les auteurs de dictionnaires l’ont défini ainsi : « bouchement des vaisseaux et des conduits par lesquels se portent les humeurs et les esprits dans tout le corps de l’animal » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694 ; exemples : « ces viandes causent obstruction ») ; « engorgement, embarras qui se forme dans les vaisseaux et dans les conduits par lesquels se portent les liqueurs et les esprits dans tout le corps de l’animal, et qui en arrête le passage, ou le rend moins libre » (1762, 1798, 1832-35 ; exemples : « il y a obstruction dans le mésentère, dans le foie ; maladies qui viennent d’obstruction ; obstruction dans l’estomac »). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) donne à ce « terme de médecine » le sens « d’engorgement, embarras qui se trouve dans les conduits du corps vivant » et, au pluriel, « engorgements chroniques du foie ou de la rate qui se développent, entre autres, dans le cours des fièvres intermittentes prolongées ».

En 1721, les auteurs du Dictionnaire universel français et latin, dit de Trévoux (troisième édition), relèvent, outre le sens médical, un sens figuré : « désorganisation (du commerce) ». Les sens modernes, en usage dans la politique et dans les sports, sont attestés à la fin du XIXe siècle (en 1890, pour ce qui est de l’emploi en politique, emprunté à l’anglais) et au début du XXe siècle (en 1907, pour ce qui est de l’emploi dans la langue des sports, emprunté aussi à l’anglais). Les académiciens définissent ainsi l’obstruction en politique : « au figuré, manœuvres tendant à retarder, à empêcher un débat, le vote d'une mesure, etc. » dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire ; les auteurs du Trésor de la langue française aussi, mais en précisant les moyens de l’obstruction : « manœuvre visant à entraver un débat, le vote d’une loi, etc., notamment par des discours interminables ou par l’exploitation des lenteurs de la procédure ». Quant à l’emploi dans les sports, il est exposé ainsi dans ce même dictionnaire : « tactique consistant à barrer le passage à un adversaire par des moyens déloyaux ». Les académiciens (neuvième édition de leur Dictionnaire, en cours de publication) en donnent une définition plus précise, en rapportant l’obstruction à la violation des règles du jeu : « action de barrer le passage à un adversaire, à un concurrent, contre les règles du jeu ».

Obstruction a connu, pour ce qui est de son sens, à peu près la même évolution que beaucoup de mots de la langue actuelle. Terme savant, employé par les médecins, il s’est étendu d’abord en quittant le vocabulaire strictement médical où il est resté confiné trois siècles, puis en colonisant la société et son vocabulaire spécifique, en particulier la politique, dans ce qu’elle a de déloyal, et les compétitions sportives, dans ce qu’elles ont de déplaisant.

 

 

15 décembre 2008

Aristocrate

 

 

 

 

Féraud, qui est le premier lexicographe à enregistrer ce nom dans son Dictionnaire critique de la langue française (1788), les académiciens l’ignorant dans les quatre premières éditions (1694-1762) de leur Dictionnaire, le définit ainsi : « membre ou partisan du gouvernement aristocratique ». Il précise aussi que « ce mot est nouveau et a besoin du sceau de l’usage ». Autrement dit, les personnes que les historiens d’aujourd’hui désignent comme des aristocrates du XVIe ou du XVIIe siècle étaient nommées jadis nobles, tout simplement. Dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), un aristocrate est un « partisan de l’aristocratie » (tantôt adjectif : « cet homme est fort aristocrate », tantôt substantif) et, à partir de la Révolution Française, un « partisan de l’ancien régime ». Ce sens n’est pas conservé dans l’édition de 1832-35, où n’est retenu que le sens de « partisan de l’aristocratie ». Selon Féraud, ce nom peut signifier aussi bien membre de l’aristocratie que partisan de l’aristocratie, ce qui n’est pas tout à fait la même chose. Les académiciens tranchent : les aristocrates sont partisans ; les membres de l’aristocratie sont des nobles, ce en quoi ils suivent l'usage. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et les académiciens (1932-35) exposent les deux sens retenus par Féraud (« membre d’une aristocratie, partisan de l’aristocratie »), qu’ils couronnent de ce troisième sens : « adjectif, qui a le caractère d’un aristocrate », comme dans cet exemple : « cet homme est très aristocrate ».

Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens « partisan de l’aristocratie » ou « d’un gouvernement aristocratique » est précédé de la mention histoire. Il n’a d’emploi que dans les ouvrages d’histoire, comme dans l’exemple : « le parti des aristocrates à Athènes fut parfois l’allié du gouvernement de Sparte », alors que les sens actuels sont objectifs (« personne qui fait partie de la noblesse héréditaire ») ou subjectifs (« personne que son tempérament, son comportement distinguent du commun »).

Parmi les auteurs de dictionnaires, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) se distinguent par leur penchant à injecter dans les définitions des mots au sens flottant beaucoup d’idées ou d’idéologie et à les submerger de conceptions du monde, parfois anachroniques, souvent incongrues, même au détriment de leur sens objectif. Il est vrai que la langue moderne,  toute confite à l'image des modernes en idéologie, les y incite. Il en est ainsi d’aristocrate. Le nom, en histoire et aussi en politique, a pour sens « partisan de l’aristocratie en tant que forme de gouvernement » (dans quel pays y a-t-il eu un gouvernement de cette forme ?) et « plus particulièrement et souvent péjoratif », « partisan, noble ou non, de l’Ancien Régime, à l’époque de la Révolution française ». Le sens objectif (« membre de la noblesse héréditaire ») est étendu, évidemment étant donné ses connotations péjoratives, à des emplois idéologiques : « par extension, personne privilégiée en raison de la fortune, de la profession ou de certaines qualités propres ; membre d’une minorité », comme les « aristocrates de la finance », et par métaphore, aussi à des choses. Même les « pins élégants et droits » sont, selon Barrès, qui écrit cela sans rire, de « jeunes aristocrates élancés ».

 

 

14 décembre 2008

Racisme et raciste

 

 

Ces deux mots sont récents : raciste est attesté en 1892 comme adjectif et en 1924 comme nom ; racisme en 1902. L’un et l’autre sont dérivés du nom race. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire, publiée en 1932-35, les académiciens n’ont pas jugé bon de les définir - sans doute pour de bonnes raisons, telles qu’un emploi rare ou peu fréquent et confiné dans des milieux étroits – par exemple les laboratoires d’anthropologie physique des universités.

Le fait est que ces deux mots sont assez longuement définis dans le Trésor de la langue française (1971-94) et que l’usage politique qui a été fait du racisme est exposé sans fard. Le racisme est la « doctrine politique fondée sur le droit pour une race (dite pure et supérieure) d’en dominer d’autres, et sur le devoir de soumettre les intérêts des individus à ceux de la race ». Entendu dans ce sens, le mot est illustré par la doctrine du socialisme national allemand, comme dans cet extrait de Maritain (1936) : « actuellement les partisans extrémistes du racisme en Allemagne, ceux qui veulent revenir à une religion nationale et raciale, nordique, antérieure au christianisme, nourrissent pour le Saint-Empire la même aversion que pour le christianisme lui-même ». C’est aussi, par extension, « l’attitude d’hostilité pouvant aller jusqu’à la violence, et de mépris envers des individus appartenant à une race, à une ethnie différente généralement ressentie comme inférieure » et « par analogie, « l’attitude d’hostilité de principe et de rejet envers une catégorie de personnes » (policiers, homosexuels, étrangers, jeunes gens) ou même « le sentiment d’hostilité de principe envers quelque chose » (le succès, les adversaires, les familles d’esprits auxquelles on n’appartient pas, etc.). Le mot s'étend à de si nombreuses réalités, toutes hétérogènes, qu'il ne signifie plus rien que "Satan" et que celui qui l'énonce est comme le négatif du Mal, c'est-à-dire le "Bien".  

Pourtant, ce ne sont pas les sens, étroits ou étendus, du nom ou de l’adjectif qui soulèvent des difficultés. Il suffit d’entendre les éructations d’Hitler contre les races inférieures ou l’hymne « Deutschland über alles » pour identifier immédiatement le racisme et savoir à quoi s’en tenir. Non, ce qui fait difficulté, c’est la genèse de ce monstre moderne et tout récent qu’est le racisme et dont les rédacteurs du Trésor de la langue française rappellent qu’il est un « ensemble de théories ». Puisqu’il est fait de théories et que les théories se rapportent à la science, le racisme, dans sa genèse, a d’abord été une science ou, plus exactement, une tentative pour expliquer scientifiquement les différences perceptibles dans l’espèce humaine. Or, cette genèse-là est dissimulée. Les rédacteurs du Trésor de la langue française, si prompts habituellement à débusquer la Bête immonde, sont étonnamment cois sur le lignage. Ils s’en tiennent à la réprobation. Le racisme est le Mal. Il faut le combattre. C’est une obligation morale, un devoir, un impératif de l’émotion. Certes. Mais à quoi sert-il de désigner le racisme comme le Mal, s’il est entendu qu’il tombe du ciel et qu’aucune explication pour ce qui est de sa genèse n’en soit donnée ? Un « ensemble de théories » relève de la science, non de la politique. C’est une science de l’homme – l’anthropologie – qui a élaboré ces théories et les a vérifiées dans des expériences. Hitler, qui était peintre, n’a pas inventé le racisme ; il (lui ou d’autres de ses sbires, Rosenberg en particulier) l’a transposé à la politique. La boîte de Pandore était ouverte quand il a fait irruption dans la politique en 1923. Or, les rédacteurs du Trésor de la langue française occultent, volontairement ou non, sciemment ou par ignorance, cette genèse éloquente, laquelle, pour l’essentiel, a consisté en une transposition aux hommes des théories propres aux zoologistes. Il existe des races de chevaux ou de porcs ou de chiens ou de moutons ou d’abeilles, etc., ayant chacune leurs spécificités, leurs aptitudes, leurs supériorités, etc. et qu’il est possible de métisser, c’est-à-dire de croiser pour amender celles qui ont le moins de valeur. Ces différences rendent compte intelligiblement de la diversité du monde animal. Le racisme est, comme le positivisme, le scientisme, le marxisme et aujourd’hui le multiculturalisme, un ensemble de théories échafaudées dans ces chaudrons de sorcières que sont les départements de sciences humaines et sociales des universités et qui ont conduit à l’abîme les peuples qui ont bu les potions préparées dans ces chaudrons.

Ce qui manque aux lexicographes, c’est beaucoup de culture, un peu de lucidité et un zeste d’insolence.

 

 

09 décembre 2008

Désemparer

 

 

Dérivé du verbe emparer auquel a été ajouté le préfixe dé (dés), exprimant l’action inverse de celle d’emparer, ce verbe est attesté dans la seconde moitié du XIVe siècle au sens de « démanteler, détruire » (cf. Froissart : « toute la nuit entendirent à réparer leurs palis qui étaient désemparés et à remettre à point tout ce qui faisait besoin ») ; puis au début du siècle suivant au sens de « quitter, abandonner », comme dans cet extrait du cardinal Du Bellay : « il eût été plus expédient de laisser la ville ouverte et désemparée à l’ennemi que de la fortifier insuffisamment » (XVIe siècle). C’est ce sens qui est défini dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35) : « abandonner le lieu où l’on est, en sortir » (exemples : « les ennemis qui étaient devant une telle place ont désemparé », « tous les habitants désemparèrent à l’arrivée des gens de guerre », « je n’ai point désemparé de la ville »), le verbe pouvant être intransitif ou transitif (« désemparer la ville, le camp »). « Il est plus souvent neutre ou sans régime », précise Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Dans l’édition de 1762, il est noté l’emploi comme « terme de marine » : « on dit à l’actif désemparer un vaisseau pour dire le démâter, ruiner les manœuvres et le mettre hors d’état de servir » (exemples : « il eut bientôt désemparé le vaisseau ennemi ; ce vaisseau fut désemparé à coups de canon »). Dans l’édition « révolutionnaire », celle de 1798, est enregistré le nouvel emploi sans désemparer, attesté en 1792 dans un discours de Robespierre et qui est défini ainsi : « abandonner le lieu d’assemblée, décider une question sans désemparer : ne lever la séance que lorsque cette question est terminée ».

C’est dans une lettre de Maurice de Guérin, en 1837, qu’est attesté l’emploi figuré moderne : « dérouté, en proie à la détresse », ce qu’est l’homme romantique, sans doute par analogie avec un navire désemparé – sens que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ignore et qui n’est exposé que dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : « Il s’emploie souvent au figuré dans le sens de déconcerter, troubler, priver quelqu’un de ses moyens » (exemples : « son attaque désempara ses adversaires ; il est tout désemparé »), dans laquelle, en outre, le sens historique, « abandonner le lieu où l’on est », est signalé indirectement comme désuet, puisqu’il est défini à l’imparfait : « il signifiait abandonner le lieu où l’on est, en sortir », ne subsistant que dans la locution sans désemparer, au sens de « sans quitter la place, sans laisser passer aucun intervalle de temps ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent ce sens comme vieux, tandis que les académiciens ne le relèvent plus dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, ne conservant que l’emploi comme terme de marine et la locution sans désemparer, ce verbe survivant dans la langue actuelle dans son sens figuré : « déconcerter quelqu’un, lui faire perdre ses moyens en l’abandonnant à lui-même » (Trésor de la langue française) et surtout dans l’emploi de participe passé : « qui a perdu tous ses moyens ; déconcerté » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition : « elle semblait désemparée, la nouvelle l’a laissé tout désemparé » et « par métonymie, avoir l’air désemparé »).

En un siècle et demi, le sens de ce terme de guerre (guerre sur terre ou sur mer) s’est affaibli au point de ne plus être en usage que dans le vocabulaire de la psychologie à deux sous.

08 décembre 2008

Relance

 

 

Dérivé du verbe relancer, ce nom n’est enregistré ni dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées aux XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles, de la première (1694) à la septième (1878), ni dans le Dictionnaire critique de la langue française de Féraud (1788), ni dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), où sont définis relancer et relancé (« lancé de nouveau », selon Littré). Relance est donc un nom de la dernière modernité. Il est attesté en 1894 comme un terme de sports avec le sens « d’action de relancer une balle, un mouvement offensif » et en 1923 comme un terme de jeux avec le sens « d’action de relancer » et de « somme qui constitue la relance ». C’est ce seul dernier sens que définissent les académiciens dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : « Terme de jeu, action de relancer, de mettre un enjeu supérieur ». Le sens propre à l’économie, et dont il est question d’abondance dans les gazettes et les conversations (le « plan de relance » de Sarkozy), n’est attesté qu’en 1953, dans le journal Le Monde (évidemment), qui dissertait alors plus doctement encore (évidemment) qu'aujourd'hui sur la relance de l’économie. Depuis que l’économie est relancée, elle ne s’arrête plus.

Les emplois de relance dans la langue actuelle sont plus nombreux, si l’on se fonde sur le Trésor de la langue française (1971-94), qui en relève quatre, que dans la langue du début du XXe siècle. Les sportifs en usent (relance du jeu, « action de relancer une balle ») ; les joueurs de cartes (de poker, entre autres) aussi : « action de mettre une mise supérieure à celle d’un joueur précédent ; par métonymie, montant de la relance ». Les boutiquiers ne sont pas en reste : pour eux, la relance est un « rappel adressé à un fournisseur en retard ou à un débiteur ». Enfin, relance est en usage dans le vocabulaire de la technique : c’est « l’action de faire repartir (ce qui était au ralenti) », par exemple le feu ou une machine. Par métaphore, le nom a été extrait du machinisme moderne pour fleurir le vocabulaire contemporain des économistes et, en conséquence, celui des hommes politiques, pour qui la politique se ramène à l’économie. C’est une « impulsion nouvelle » que l’on donne au commerce extérieur, à la consommation, à la construction de logements, à l’industrie nucléaire, etc. La relance se décline en mesures : moins il y a de mesure, plus il y a de mesures, comme l’atteste un journaliste du Monde en 1986 : « Les comptes extérieurs atteignaient le record historique de 93 milliards de francs en 1982, à la suite de la malencontreuse relance opérée par le nouveau gouvernement de gauche ». Pourvu que la relance de 2008 ne fasse pas d’aussi mauvaises rencontres que celle de 1981.

 

 

 

07 décembre 2008

Annuaire

 

 

 

Dérivé de l’adjectif latin annuus, « annuel, qui revient chaque année », le nom annuaire est attesté pour la première fois en 1794 pour désigner cette chose inouïe qu’a été le calendrier, dit républicain (décade, un jour de repos tous les dix jours, etc.). La chose étant nouvelle, elle devait être nommée par un mot entièrement nouveau, calendrier puant sans doute, aux narines délicates des coupeurs de têtes, la naphtaline ou l’Eglise. Il est enregistré dans la partie dite Supplément de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : « ce mot remplace calendrier » ; c’est, définition délicieuse, la « table de distribution de l’année, l’annuaire républicain contenant la nouvelle division de l’année républicaine ».

Le retour au calendrier, décidé en 1806, a vite rendu caduc ce sens monstrueux, mais le mot, soudain dénué de toute raison d’être, n’est pas resté vacant longtemps. En 1835, dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini ainsi : « sorte d’ouvrage que l’on publie chaque année, et qui contient le résumé des événements de l’année précédente, ou des renseignements sur l’industrie et la statistique, le résultat des observations astronomiques ou météorologiques, etc. ». Il existe alors l’Annuaire historique, l’Annuaire du commerce maritime, l’Annuaire du Bureau des longitudes. La définition de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est plus précise que celle des académiciens, comme si, au fil des décennies, l’objet nommé annuaire était devenu familier aux lexicographes : « ouvrage qui, paraissant chaque année, consigne ce qui est relatif à cette année, en fait de statistique, de commerce, d’événements » (« annuaire militaire, du Bureau des longitudes ») et « écrit destiné à donner chaque année les renseignements nécessaires sur un organisme administratif, industriel, commercial, etc. » (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35). D’un dictionnaire à l’autre, les exemples se sont plus nombreux : annuaire de l’armée, du Commerce maritime, de l’Institut, du Bureau des Longitudes et, enfin, des Téléphones (1932-35) ; Annuaire des Téléphones, annuaire du téléphone, annuaire téléphonique, in Trésor de la langue française (1971-94), dont les rédacteurs précisent : « Annuaire suivi d’un mot le déterminant (adjectif ou complément de nom) prend généralement une majuscule », « règle » que les académiciens n’appliquent pas dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : « L’annuaire de l’Institut de France ; La « Connaissance des temps » est un des plus anciens annuaires astronomiques ; l'annuaire du téléphone, l’annuaire des marées ». C’est sans doute une de ces « règles » dont l’arbitraire rend impossible l’application, à l'image d’ailleurs, dans ce même Trésor de la langue française, de la référence historique inexacte : « le mot annuaire tendait à remplacer celui d’almanach, en 1794, les deux termes sont actuellement à peu près synonymes ». En 1794, annuaire a désigné le calendrier républicain, et non pas un quelconque almanach.

 

 

03 décembre 2008

Impérialisme

 

 

Ce nom, dérivé de l’adjectif impérial, est attesté en 1832 au sens de « doctrine favorable au régime napoléonien » et, en 1846, à propos des réalités de l’antiquité, au sens de « système de gouvernement et de domination de l’Empire romain ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le définit comme « l’opinion des impérialistes », lesquels sont les partisans ou de l’ancien empire d’Allemagne ou du régime politique de l’empereur Napoléon 1er et de sa dynastie, sens que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ne mentionnent pas comme vieilli (« tendance favorable au régime impérial, à tel empereur ou à telle impératrice »), à la différence des académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, employant pour définir ce sens le passé composé : « il s’est dit également de la doctrine favorable à un régime politique impérial, notamment à celui du Premier Empire ».

C’est en 1880 et en 1900 que le nom impérialisme prend son sens actuel, emprunté de l’anglais imperialism : « expansionnisme dans des colonies, politique d’extension de l’Empire britannique », sens qui est défini ainsi dans le Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35) : « esprit de domination chez un peuple », et que les rédacteurs du Trésor de la langue française exposent ainsi : « tendance à constituer un empire ; tendance d’un État à mettre d’autres États sous sa dépendance politique, économique, culturelle ; doctrine correspondante » (Impérialisme américain, soviétique, romain, anglais ) et qu’ils illustrent d’un extrait évoquant l’inévitable Lénine, d’autant plus ironique que Lénine et le régime qu’il a institué ont porté l’impérialisme à des extrémités auxquelles aucun empereur n’aurait osé aller : « dans son ouvrage l’Impérialisme, stade suprême du capitalisme, Lénine a montré que l’impérialisme est la continuation de toutes les propriétés fondamentales du capitalisme » : et surtout du socialisme, pourrait-on ajouter, quand on est instruit de l’histoire du monde, comme le rappelle l’article impérialisme du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition) : « dans la doctrine marxiste, mouvement par lequel les États capitalistes (NDR : l'URSS et la Chine surtout), sous l’influence des monopoles et des cartels, sont portés à accroître continûment et violemment leur puissance hors de leurs frontières ».

Ce mot, étant moderne, peut s’étendre chez les modernes à toutes les réalités, même les plus incongrues, sans retenue : « toute suprématie exercée par quelqu’un ou quelque chose (institution, théorie) sur une personne ou une chose », comme cela est joliment dit par Mme de Beauvoir (1954) : « vous ne traitez jamais les gens à égalité (...) ; votre générosité, c’est de l’impérialisme » (et ses idées à celle, c’est quoi ?) et par l’incontournable sociologue de service (1967) : « l’histoire s’est saisie (...) de toutes les sciences de l’humain ; (...) elle s’est abandonnée à un impérialisme juvénile », l’impérialisme des sciences sociales, qui s’y est substitué, étant bien entendu sénile.

 

 

01 décembre 2008

Erotomanie

 

 

La définition de ce nom, emprunté du grec erotomania « folle passion » et attesté en 1741 au sens de « délire amoureux » dans le Dictionnaire français et latin des termes de médecine et de chirurgie, telle qu’on peut la lire dans les dictionnaires à partir de la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), et surtout les changements qui ont affecté cette définition attestent, s’il en était besoin, la « médicalisation » croissante des mœurs : autrement dit, ce que montre la langue, c’est que les mœurs, les façons de faire, les sentiments, etc. relèvent de plus en plus souvent, à mesure que l’on se rapproche de l’époque actuelle, de la médecine ou de techniques annexes en psy et que ce qui peut sembler inhabituel en l’homme tient désormais de maladies, de troubles, d’affections, de dérangements de l’esprit.

Les académiciens (1762, 1798) notent qu’érotomanie est un « terme de médecine » et qu’il désigne le « délire amoureux », sans illustrer ce sens d’exemples. En 1832-35 (sixième édition), l’adjectif amoureux est remplacé dans la définition par érotique (« délire érotique »), à la fois pour réduire l’érotomanie au seul amour physique et par purisme étymologique, puisque érotique est dans le terme grec, dont érotomanie est emprunté. Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), non seulement l’érotomanie est un « terme de médecine », mais encore ce terme désigne une « aliénation mentale causée par l’amour ou caractérisée par un délire érotique ». De fait, elle relève de la psychiatrie. Les académiciens (1932-35, huitième édition) hésitent à réduire, comme le fait Littré, l’érotomanie à une « aliénation mentale » : ce n’est pas une affaire de fous, mais d’organes génitaux. Pour eux, ce « terme de médecine » désigne une « sorte de délire caractérisé par des préoccupations d’ordre génital ».

Les lexicographes actuels, ceux du Trésor de la langue française (1971-94) et ceux du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication), ne tranchent pas entre l’aliénation mentale et le désordre génital. Ils intègrent la définition de Littré et celle des académiciens en 1932-35 : « affection mentale caractérisée par l’illusion délirante d’être aimé » (Trésor de la langue française) ou « conduite obsessionnelle provoquée par l’illusion d’être désiré » (Dictionnaire de l’Académie française) et (terme de pathologie) « exagération outrancière des préoccupations érotiques, exacerbation morbide du comportement amoureux » (TLF) ou « exagération pathologique de l’activité sexuelle » (DAF). Qu’elle soit désordre psychique ou désordre physiologique, l’érotomanie sort de la norme humaine et doit donc être confiée aux thaumaturges du corps ou de l’esprit. En ce sens, elle est de la modernité.

 

 

30 novembre 2008

Diversité

 

La diversité est le nouvel horizon : le nouvel et le seul. Il n’y en a plus aucun autre. Foin de la liberté, de l’égalité, de la fraternité. La diversité est comme le qu’allait-il faire dans cette galère ? ou le poumon, le poumon, le poumon, vous dis-je de Molière : le nec plus ultra, l’alpha et l’oméga, la réponse à tout, de Mme et M. Sarkozy, de Mmes Royal, Aubry, Buffet, de MM Bayrou, Sabeg, Besancenot, du CRAN, du PMF, des grandes mosquées de Paris, Créteil, Lyon, Evry, de la LCR, du PCF, du PS, etc. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit la diversité comme « l’état de ce qui est divers » : de l’état, la diversité va à l’Etat. Elle est ce qui est, elle va devenir ce qui doit être. Elle est le fait, elle sera le droit. Autrement dit, faire de la diversité le nouvel horizon de la France, c’est faire de la réalité une obligation. En France seulement, surtout pas au Maroc, ni en Algérie, ni au Mali, ni en Arabie évidemment, pays à qui la diversité fait défaut et qui auraient besoin, ne serait-ce que pour prouver qu’ils ne sont pas totalement barbares, de métisser leur uniformité obligatoire d’un brin de diversité.

Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), le sens usuel de « état de ce qui est divers » est illustré d’un extrait éloquent des Principes de géographie humaine (1921) du géographe Vidal de la Blache : « l’homme s’intéresse surtout à son semblable, et, dès qu’a commencé l’ère des pérégrinations et des voyages, c’est le spectacle des diversités sociales associé à la diversité des lieux qui a piqué son attention ». L’ère des voyages et des pérégrinations commence en 1492 avec les découvertes de nouveaux territoires, aussitôt conquis, et la constitution des empires. De fait, c’est dans les empires, quels qu’ils soient ou aient été, coloniaux ou non, que la diversité est la règle. La diversité de l’Algérie, du Maroc, de l’Egypte, de la Turquie, etc. ont été balayées, en quelques années, par de grandes politiques de purification ethnique. La Russie, qui continue tant bien que mal l’immense empire colonial tsariste, puis soviétique, a gardé de cette grandeur enfuie un peu de l’ancienne diversité de l’empire qu’elle a longtemps contrôlé. La diversité se marie à merveille à la tyrannie : tous divers, pourvu que ce soit l’échine courbe et la tête basse. La diversité est la règle, à condition qu’elle fasse allégeance. Il en allait ainsi à Vienne du temps des Habsbourg. Hitler s’accommodait de toutes les diversités, surtout de l’islamique. Le Reich pouvait être divers et varié, aux couleurs de l’arc-en-ciel, à condition qu’il fût sien et sans juif. Il est donc dans l’ordre des choses que la diversité soit le mot d’ordre de la pensée unique, de l’idéologie dominante ou des tout puissants de l’empire pub com media. Les candidats à la servitude volontaire répètent en chœur que la diversité (écrit même divers-cités : ça en jette) soit la France, à condition qu’elle soit autre que française ou chrétienne ou gréco-latine ou européenne. Ainsi va le monde.

De tous les lexicographes, les rédacteurs du Trésor de la Langue française sont les seuls à noter que le sens latin s’est maintenu en français. Certes, il est précédé de la mention vieilli : « caractère de ce qui est opposé, contradictoire ». Les synonymes en sont divergence ou opposition. Chez Maine de Biran, contrariété est le synonyme de diversité : « cette diversité ou contrariété des besoins » (1816). Une phrase du philosophe Maurice Blondel (1893) illustre ce sens vieilli : « par l’action s’entretient donc et se resserre l’unité du mécanisme vital, qui, formé d’un assemblage de parties, n’a de cohésion que par le concert idéal des fonctions ; par elle, la diversité des tendances antagonistes, sans être abolie, se fond en un accord au moins passager ». En latin, diversus, du verbe divertere (« se détourner, se séparer, divorcer, être différent »), dont dérive diversitas, est relevé dans le Dictionnaire Latin Français de Gaffiot avec deux sens : « à l’opposé d’un point » et « allant dans des directions opposées ou diverses ». Le nom diversitas a pour premier sens « divergence » ou « contradiction » et pour second sens « variété » ou « différence ». C’est ce second sens qui est relevé dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1835) : « variété, différence » et illustré par les exemples : « diversité de religion, de vie, de fortune, d’objets, d’occupations, d’esprit, d’humeurs, d’opinions ; étrange, agréable diversité ; quelle diversité ! »

Est-ce pour ne pas jeter la suspicion sur la diversité et ne pas ébrécher la belle statue pittoresque et coloniale qui en est sculptée que les auteurs de dictionnaires oublient le premier sens de ce nom, le plus ancien, celui du latin, à savoir « contradiction, divergence, contrariété », sens qui est attesté en français et que relèvent les auteurs du Trésor de la langue française ? La diversité cache aussi la guerre de tous contre tous. Des religions, des coutumes, des mœurs incompatibles ou situées à l’opposé les unes des autres, qui ont été importées de très loin pour coexister artificiellement sur un territoire exigu, lequel n’est pas le canton d’un empire colonial, sont les germes de haines inexpiables et de conflits sans fin.

 

 

 

29 novembre 2008

Récolement

 

Les furieux et furieuses du PS, parti dit démocratique par antiphrase (ils se gargarisent des mots démocratie, démocratiser, démocratique, démocratisation, etc. pour la montre et ils ne donnent des leçons de démocratie au monde entier que par ironie), ont deux grands mérites : le dévoilement (ils apparaissent pour ce qu’ils sont) et l'exhumation de la langue du droit du vieux mot récolement, dérivé du verbe récoler (synonyme inventorier, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française, 1971-94 : « récoler un inventaire, une bibliothèque, une coupe de bois ; huissier récolant les meubles saisis »), lui-même emprunté du latin classique recolere, qui se traduit par « pratiquer de nouveau » et « repasser dans son esprit, passer en revue ».

Ce nom est attesté à la fin du XIVe siècle. Il désigne le dénombrement fait par un fonctionnaire et, un siècle plus tard, il est employé comme terme de jurisprudence au sens « d’action par laquelle on récole des témoins » (id est, on relit la déposition qu’ils ont faites pour vérifier s’ils en maintiennent les termes). Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière le relève avec ce sens : « comparaison de l’état réel des meubles inventoriés avec les déclarations portées sur l’inventaire ». Récolement entre dans la langue de l’administration des Eaux et Forêts (1690), dans celle de la construction (1869), dans celle des bibliothécaires (« vérification qu’on fait dans une bibliothèque pour s’assurer que tous les ouvrages sont bien en place », 1913), dans celle des experts en alcools forts (1936, « détermination de la quantité d’alcool que renferment les spiritueux représentés par un bouilleur »).

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), seul le sens propre à la jurisprudence, attesté à la fin du XVe siècle, est relevé : « action par laquelle on récole les témoins » (exemple : « faire le récolement ; après le récolement et la confrontation »). Deux tiers de siècle plus tard (1762, quatrième édition ; 1798, cinquième édition), il est ajouté à ce sens l’emploi de ce terme dans l’administration ou dans la langue des huissiers : « on dit aussi en termes de pratique faire le récolement d’un inventaire pour dire vérifier tous les effets, tous les papiers contenus dans un inventaire » ; ou dans celui de l’administration des Eaux et Forêts : « il se dit aussi du procès verbal de visite que font les officiers des Eaux et Forêts pour vérifier si une coupe de bois a été faite conformément aux ordonnances » - sens que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) recense aussi.

La Révolution a bouleversé la justice de l’Ancien Régime : non seulement les lois, les fonctions, l’organisation, mais aussi la langue. Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le sens défini en 1694 est celui de « l’ancienne jurisprudence ». Ce n’est plus l’action par laquelle on récole les témoins, mais « l’action par laquelle on récolait les témoins ». Le mot et la chose sont renvoyés à un passé révolu. Il ne reste plus que le « terme de procédure » (faire le récolement d'un inventaire) ou le « procès-verbal de visite que font les agents de l’administration forestière, pour vérifier si une coupe de bois a été faite conformément aux ordonnances ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) illustre le récolement de témoins par un extrait de Voltaire (Dictionnaire philosophique) qui révèle en quoi consistait la procédure : « ces témoins sont entendus une seconde fois, toujours en secret, ce qui s’appelle récolement ; et, si, après le récolement, ils se rétractent de leurs dépositions, ou s’ils les changent dans des circonstances essentielles, ils sont punis comme faux témoins ». Les emplois déjà recensés (terme de procédure, procès-verbal des agents de l’administration forestière) sont complétés par un nouvel emploi : « dans une construction neuve », le récolement est « la constatation de l’alignement fixé par l’administration ». Ce sens n’est pas relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), où un nouveau sens apparaît : « il se dit aussi de la vérification que l’on fait dans une bibliothèque pour s’assurer que tous les ouvrages portés à l’inventaire sont bien en place et complets ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) procèdent à une grande simplification : les trois ou quatre sens recensés dans les dictionnaires antérieurs sont réduits à un seul : dans la langue du droit et de l’administration, c’est « l’opération qui consiste à dénombrer un ensemble d’objets répertoriés dans un inventaire, ou à vérifier la conformité d’une opération, d’un objet à un ensemble de règlements ou de prescriptions contractuelles ; et par métonymie, le procès-verbal de cette opération » (exemple : « récolement d’inventaire, des meubles saisis, d’une coupe de bois »).

Chez les socialistes, la démocratie cache magouilles, tricheries, abus de confiance, détournement de voix, etc. Elle est, comme chez Dom Juan, l’ample manteau sous lequel s’avance le vice. Quant aux mots dont ils usent, récolement par exemple au lieu de litige, vérification ou contrôle, ils mettent au jour leur être même : bureaucrates procéduriers, dont on n’attend plus, comme des huissiers de justice, que leur propre récolement.

 

24 novembre 2008

Constitution, II (suite)

 

 

 

Dans la langue du XXe siècle, l’emploi de constitution s’étend, du moins si l’on se fonde sur le Trésor de la langue française (1971-94), à de nouvelles réalités, juridiques et sociales, et cela au détriment de la religion. Dans la langue du droit, c’est l’action d’établir légalement quelqu’un ou quelque chose par un acte authentique : constitution d’avoué, d’avocat, de procureur, de témoins, de partie civile, de dot, de rente, de pension et, par extension, c’est « l’action de former un tout » (constitution d’une bibliothèque, de stocks, d’une assemblée). Le mot passe de l’acte de former quelque chose à un tout : constitution d’un corps, d’un produit, du monde, des systèmes astronomiques, de l’atmosphère, de l’air. Le mot est en usage dans les sciences, vraies, fictives ou prétendues : biologie, pathologie, psychologie ; et surtout dans la société. Alors, une constitution est « l’ensemble des textes législatifs fondamentaux servant de code permanent pour la vie d’une société », aussi bien dans l’histoire de l’Eglise et le droit canon que dans certains ordres anciens, aussi bien dans le droit public ancien (constitutions impériales, des rois de France, féodale) que le droit public actuel : « loi fondamentale ou ensemble des principes et des lois fondamentales qui définissent les droits essentiels des citoyens d’un État, déterminent son mode de gouvernement et règlent les attributions et le fonctionnement des pouvoirs publics ». Les rédacteurs de ce Trésor précisent que, dans ce sens, « le mot comporte une majuscule ». Cette présentation a au moins le mérite de faire apparaître le lien étroit entre le sens ancien de constitution, comme terme religieux, et le sens moderne, comme terme de droit public. Ce lien, assez juste, est proche d’une greffe. Le sens politique est enté sur le sens religieux, comme si la politique moderne avait pris pour modèle la religion et ses voix au chapitre, ses institutions, ses constitutions. Les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, optent pour un classement plus simple : d’abord l’action de constituer (dans le droit et le droit pénal et toutes les sciences) ; ensuite « l’ensemble de textes ayant valeur de disposition générale », dans le droit ancien, le droit canon, l’histoire, le droit public, et la politique, où constitution est défini ainsi : « ensemble des lois fondamentales, écrites ou coutumières, qui déterminent la forme du gouvernement d’un pays et règlent les droits politiques des citoyens », sens qui a crû dans la langue et les dictionnaires depuis le début du XIXe siècle, au point d’y occuper plus de place que les autres sens et même d’en effacer quelques-uns, comme si le droit public, la politique, l’organisation de la société étaient devenus, après que toute transcendance eut été éliminée, le seul horizon de la France.

 

 

23 novembre 2008

Constitution, I

 

 

 

Emprunté du latin constitutio, traduit dans le Dictionnaire latin français (1934) par « état, situation » ou par « institution, décret » et dont le sens, dans l’expression constitutio mundi en usage chez les chrétiens, est « création du monde », constitution est attesté au XIIe siècle dans trois sens : « règlement, ordonnance » (1564, « ensemble des lois, institutions, transmises par la tradition » ; 1683, « texte qui détermine la forme de gouvernement d’un pays » - un des sens actuels) ; « action d'établir légalement » (1611, « constitution de rente ») et « action de créer; résultat de cette action » (1287, « constitution (création) du monde » ; 1546, « manière dont une chose est composée » ; « constitution du corps, de l’air »).

A l’exception du sens politique (1683, « texte qui détermine la forme de gouvernement d’un pays »), ces sens-là sont relevés dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762) : « composition » (« la forme et la manière entrent en la constitution du corps naturel ») ; « établissement, création d’une rente, d’une pension » (« contrat de constitution ; les rentes mêmes s’appellent des constitutions ; il a pour cent mille livres de constitutions ») ; « ordonnance, loi, règlement » (« les constitutions des empereurs, canoniques, d’un ordre religieux ; cette république, cette cité était gouvernée par de bonnes constitutions ») ; « le tempérament et la complexion du corps humain » (« bonne, forte constitution ; il est de mauvaise constitution ») ; « on dit encore la constitution des parties du corps humain pour dire l’ordre et l’arrangement ; les philosophes appellent constitutions du monde l’ordre et la situation des parties du monde entre elles (« la constitution du monde selon Ptolémée ; la constitution du monde selon Copernic, etc. »). Il est à noter que le sens politique moderne est esquissé dans les exemples qui illustrent « ordonnance, loi, règlement », à savoir : « les constitutions des empereurs, canoniques, d’un ordre religieux ; cette république, cette cité était gouvernée par de bonnes constitutions » ; et qu’il est étroitement lié à la religion, constitution se disant aussi bien des règles d’un ordre religieux que des ordonnances signées d’un empereur. Dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les académiciens remarquent avec beaucoup de justesse qu’entendu « dans une acception plus étendue », constitution signifie « ordonnance, loi, règlement » et qu’il ne se « dit guère qu’en parlant de législation ancienne ou en matière ecclésiastique », comme dans ces emplois : « les constitutions des empereurs, les constitutions impériales, les constitutions canoniques, la constitution ou bulle Unigenitus, constitutions apostoliques, les constitutions d’un ordre religieux » ou dans cet texte qui a été nommé constitution civile du clergé et qui a organisé le clergé français, à la suite « d’un décret de l’assemblée constituante le 12 juillet 1790 ».

 

En fait, c’est dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, édition dite « révolutionnaire », parce qu’elle a été publiée pendant la Révolution et dans une situation troublée, que le sens politique actuel est relevé, à propos des ordonnances, lois et règlements, dans l’emploi suivant : « on dit la Constitution d’un Etat pour dire la forme de son gouvernement et ses lois fondamentales », alors que l’exemple qui illustre ce sens, « la constitution de l’État monarchique exige que etc. », semble se rapporter à la première constitution dont la France se soit jamais dotée, celle de 1791, alors que le régime politique était encore la monarchie, et qu’il semble tenir pour nulles les deux constitutions républicaines votées en 1793 (An I) et 1795 (An III).

En 1832-35, dans la sixième édition, le sens politique est clairement défini, comme si les lexicographes étaient désormais habitués à cette chose singulière qu’est la constitution d’un Etat et qu’ils en eussent compris la signification : « constitution se dit figurément de la forme d’un gouvernement : la constitution de l'État monarchique exige que, etc. Il se dit également d’une charte ou loi fondamentale qui détermine la forme du gouvernement, et qui règle les droits politiques des citoyens : donner, établir une constitution, la France a eu successivement plusieurs constitutions, la constitution de telle époque, jurer le maintien de la constitution, violer la constitution, la constitution anglaise, la constitution américaine ; on dit quelquefois, au pluriel, les constitutions d’un État pour l’ensemble, le recueil de ses lois fondamentales ». Ces distinctions sont reprises par Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « terme de politique, la nature d’un gouvernement en tant que son pouvoir est réglé » (Fénelon : « le gouvernement monarchique et héréditaire est la constitution du royaume d’Angleterre » ; d’Alembert : « les Italiens sont un exemple de ce qu’un peuple peut devoir aux seuls bienfaits de la nature, comme les Anglais de ce qu’il peut devoir aux seuls bienfaits d’une bonne constitution ») et « loi fondamentale, soit ecclésiastique ou civile, soit générale ou particulière ; les constitutions des papes sont distinguées par un nom qui est le premier mot du texte ; les fondateurs des ordres religieux ont fait approuver par les papes les constitutions de leur ordre ; les constitutions des empereurs ; les constitutions canoniques », qu’illustre cet extrait éloquent de Fontenelle : « nous savons assez en France ce que c’est que les affaires de la constitution ; ne fussent-elles que théologiques, elles seraient déjà d’une extrême difficulté ».

Pourtant, même chez le positiviste et agnostique Littré, le sens religieux et le sens politique restent étroitement liés, puisque, selon lui, relèvent de la même « loi fondamentale, soit ecclésiastique ou civile, soit générale ou particulière » aussi bien les constitutions du pape ou celles des ordres religieux que « l’acte par lequel on règle les droits politiques d’une nation, la forme du gouvernement et l’organisation des pouvoirs publics », ce dernier emploi étant illustré de cet exemple, « l’ère des constitutions politiques s’ouvre en 1789 », lequel est à peu près vrai, s’il est appliqué à la France, ainsi que le remarque Littré dans le Supplément (1877 : « constitution s’est dit, pendant la révolution, à propos des débats sur la constitution, de gourdins », comme dans cet extrait du Père Duchêne : « on vend au Palais-Royal de petits gourdins, qu’on appelle des constitutions ; j’invite tous les patriotes à n’en pas faire usage » : des gourdins ou des constitutions ?), mais faux, s'il est appliqué au reste du monde, la première constitution de l’histoire étant, jusqu’à plus ample informé, la constitution américaine, qui régit encore la vie publique aux Etats-Unis.

 

 

 

22 novembre 2008

Astrologie

 

Emprunté du latin astrologia, lui-même emprunté du grec, et désignant l’étude des astres, ce nom est attesté au milieu du XIIIe siècle, au sens « d’étude des astres, spécialement de leur influence sur la destinée des hommes » et, dans la seconde moitié du XIVe siècle, chez Oresme, comme synonyme d’astronomie.

Les académiciens et autres lexicographes des siècles classiques se défient de l’astrologie, qu’ils tiennent au mieux pour un « art conjectural », au pis pour un « art chimérique », même si les académiciens, dans la première édition (1694) de leur Dictionnaire, définissent le mot astrologie comme un synonyme d’astronomie : « il signifie quelquefois la même chose qu’astronomie, mais le plus souvent il se prend pour cet art conjectural, suivant les règles duquel on croit pouvoir connaître l’avenir par l’inspection des astres », précisant pour distinguer ces deux mots « qu’en ce dernier sens et pour une plus grande distinction, on l’appelle quelquefois astrologie judiciaire ou absolument la judiciaire » et l’illustrant de ces exemples qui en disent long sur le discrédit de l’astrologie parmi les académiciens : « l’astrologie est fort incertaine ; la plupart des astronomes se moquent de l’astrologie ». Dans les éditions suivantes, la définition est sans concession : « art chimérique, suivant les règles duquel on croit pouvoir connaître l’avenir par l’inspection des astres » (1762, 1798, 1832-35) ; en 1932-35, la formulation en est légèrement modifiée : « art chimérique, nommé aussi astrologie judiciaire, qui prétendait donner le moyen de connaître l’influence exercée par les astres sur le caractère ou sur la destinée des hommes », ainsi que dans la neuvième édition (en cours de publication) : « art divinatoire prétendant prévoir les destinées humaines dans leur correspondance avec le mouvement des astres ». Féraud et Littré partagent la répugnance des académiciens : « astrologie et astronomie ont rapport aux astres ; mais le premier n’exprime qu’un art chimérique, sur les règles duquel on croyait pouvoir prédire l’avenir par l’inspection des astres ; le second est une vraie science, fondée sur des principes sûrs, et des observations ou vraies ou probables » (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788, qui cite cet exemple de Richelet, 1680 : « l’astronomie est une belle science ; l’astrologie est une charlatanerie ») ; « art chimérique prétendant prévoir l’avenir d’après l’inspection des astres » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), ce dernier tenant même à expliquer le constant discrédit de cet « art » ou « science divinatoire » depuis le XVIe siècle : « astrologie n’a primitivement aucun sens défavorable, et signifie proprement doctrine des astres. C’était, pour les anciens, le nom de la science que nous nommons astronomie ; et c’est l’abus qu’on en a fait, en prétendant deviner l’avenir, qui a déterminé l’usage à donner deux noms différents à la vraie science et à la fausse ».

Il semble que ce discrédit ne soit plus de mise, du moins si l’on en croit les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui sont scientistes en diable et qui définissent l’astrologie dans les termes les plus flatteurs qui soient : « science de certains astres (le Soleil et la Lune, appelés luminaires, et les planètes Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune et Pluton) considérés dans leurs relations entre eux, dans leurs positions dans les signes du zodiaque ; art d’interpréter ces configurations particulières à une certaine date, établies dans une carte du ciel, en vue de déterminer le caractère de quelqu’un, de prédire l’avenir ». Les exemples qui illustrent cette définition positive sont eux aussi à décharge : « Dante (…) ne refusait pas toute confiance aux spéculations de l’astrologie, qui (…) constatait de nombreuses correspondances entre les phases des révolutions célestes et celles de la vie terrestre » (Ozanam, 1838) ; « On ne saurait croire combien la croyance à l’astrologie a été utile à l’humanité. Si Képler et Tycho-Brahé ont pu vivre, c’est parce qu’ils vendaient à des rois naïfs des prédictions fondées sur les conjonctions des astres. Si ces princes n'avaient pas été si crédules, nous continuerions peut-être à croire que la nature obéit au caprice, et nous croupirions encore dans l’ignorance » (Poincaré, 1905) ; « Une relation d’universelle sympathie régit toutes les manifestations de la vie et explique la croyance de tous les penseurs de la renaissance à la magie : aucun geste, aucun acte n’est isolé, ses répercussions efficaces s’étendent à la création entière, et l’opération magique atteint tout naturellement les choses ou les êtres les plus lointains. L’astrologie, de même, est nécessairement inscrite dans le système de tous ces philosophes : l’analogie essentielle qui existe entre la nature et l’homme permet d’admettre, sans étonnement, que chaque destinée soit liée au cours des astres et des constellations. L’homme est au centre de la création, où il occupe une place privilégiée dans la chaîne des êtres, grâce à sa dignité de créature pensante et consciente, de miroir où l’univers se reflète et se connaît » (Béguin, 1939) ; « Nous savons encore peu de chose des mille courants qui nous relient à ce plus vaste corps et charrient ses influences jusqu'à notre corps domestiqué. Il est remarquable que la science de Kepler et la foi de saint Thomas n’aient pas cru devoir rejeter au principe les affirmations de l’astrologie. Ils croyaient à l’influence des astres, et quelques savants commencent aujourd’hui à dresser des tables statistiques, afin de voir si des corrélations psycho-cosmiques s’en dégageront. C’est le seul moyen scientifique d’aborder le problème. La solidarité qu’affirme partout l’univers laisserait plutôt supposer que les résultats seront positifs, et permettront, comme déjà la chirologie, la graphologie et la physiognomonie, d’écarter de l’astrologiele bavardage des charlatans » (Mounier, 1946).

Il est même noté que cette science se manifeste sous différentes espèces : astrologie naturelle (« étude de l’action des astres sur les éléments telluriques ») ; astrologie statique (« celle qui considère exclusivement la carte du ciel à la date de naissance ») ; astrologie dynamique (« celle qui, étudiant les transits et les directions des astres, considère le tracé de l’individu dans son mouvement à travers le temps »). C’est un véritable renversement conceptuel qu’effectue ce Trésor, rédigé par les plus savants de nos lexicographes et publié par les très savantes Editions du CNRS : l’astrologie est une science. Il est vrai que cette assertion d’un type nouveau est assénée par des experts en sciences humaines et sociales, qui ont les mêmes rêves que les astrologues : que leurs sciences soient tenues pour des sciences, non pas des sciences divinatoires ou des arts chimériques, mais de vraies sciences. L’ânerie serait-elle la science des ânes ? Cette redéfinition et reconfiguration de la « science » a préparé de fait la glorieuse soutenance à la Sorbonne, sous le nom de thèse, d’un péan à la gloire de l’astrologie écrit par une astrologue mondaine.

 

19 novembre 2008

Prospection

 

 

Dérivé du verbe prospecter, ce nom traduit le nom anglais prospecting qui désigne la prospection minière. Il est attesté en 1874 au sens de « recherche d’un terrain contenant de l’or » (in Journal officiel). Littré l’enregistre dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « terme de mineur dans les placers » ; et les académiciens dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : « terme didactique », se contentant de la simple définition : « action de prospecter ».

Comme beaucoup de termes techniques, le nom prospection s’étend au cours du XXe siècle à d’autres réalités que la recherche d’or ou de pétrole. En 1931, le poète Paul Valéry y donne le sens de « recherche » ou « d’exploration », quel qu’en soit le domaine. Cette extension est notée dans le Trésor de la langue française (1971-94). C’est non seulement la « recherche de richesses naturelles du sol ou du sous-sol en vue de leur exploitation, dans une région déterminée et avec des moyens techniques appropriés » (« grumes, coupes de bois, uranium, etc.), la prospection pouvant être « géochimique, géophysique, gravimétrique, magnétique, sismique, électrique, d’une région, d’un gisement, du sous-sol, des sols, minière, pétrolière, etc. », mais aussi toute recherche de lieux où résider dans une région, d’appartements, de villas, etc. et même la recherche d’adhérents à un parti ou de sympathisants à une cause ou de clients, activité sociale, s’il en fut, dans une ville ou une région, comme dans cet extrait de 1939 : « imitant les procédés de l’Action française, L’Humanité a recours le dimanche à des camelots bénévoles et vigilants, qui font une prospection habile de la clientèle des sympathisants ». Pour les psychologues, qui s’emparent de ce terme technique, c’est la « conscience en tant qu’elle est orientée vers le futur » : en ce cas, elle est le contraire de la « rétrospection ». Prospection devient aussi un terme de commerce : « étude de marché et / ou promotion des ventes auprès d’un groupe déterminé de clients potentiels ». La prospection porte sur les débouchés ou un marché, elle peut être ou non « téléphonique » et « ciblée sur une ville » et une région.

Le succès de prospection est tel qu’il rend nécessaire la formation d’un nouveau mot, dont il a longtemps exprimé le sens : prospective, attesté en 1957, issu de la substantivation de l’adjectif prospectif, lequel est employé aux XIVe-XVe siècle au sens de « faculté de prévoir, perspective, vue ». C’est la « discipline qui se propose de concevoir et de représenter les mutations et les formes possibles d’organisation socio-économiques d’une société ou d’un secteur d’activité dans un avenir éloigné, et de définir des choix et des objectifs à long terme pour les prévisions à court ou moyen terme » (in Trésor de la langue française). Elle a pour synonyme futurologie et porte surtout sur l’économie, donnant même naissance à une nouvelle profession : prospectiviste ou « spécialiste de la prospective ». Jadis, le futur n’était connu que de Dieu – du moins, si l’on en croit les théologiens des siècles classiques ; aujourd’hui, il peut l’être, non pas par homo vulgaris, mais par les seuls économistes spécialisés dans la prospective. On a pu, dans un passé récent, se gausser de la justesse de leurs prédictions farfelues.

 

 

17 novembre 2008

Malveillance

 

Ce nom ne signifie pas « manque de vigilance », mais « mauvaise volonté ». Dérivé de malveillant, veillant étant une déformation du participe de vouloir, si bien que cet adjectif signifie, conformément à sa formation, « voulant du mal » à quelqu’un, malveillance est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle, et dans un sens qui n’a guère évolué pendant des siècles : (Dictionnaire de l’Académie française, première et quatrième éditions, 1694, 1762) « haine, mauvaise volonté pour quelqu’un » (exemples : « voilà des effets de sa malveillance, s’exposer à la malveillance du peuple »). En 1762, les académiciens notent qu’il « vieillit », ce qui n’est pas confirmé dans les éditions suivantes, au contraire même, puisque le sens, un peu plus étendu qu’en 1694 et 1762, la malveillance s’appliquant aux choses (« haine, mauvaise volonté pour quelqu’un ou à l’égard de quelque chose »), est illustré en 1798 par un nouvel exemple : « la malveillance cherche à discréditer les opérations du gouvernement », comme si, pour les académiciens, la haine ou la mauvaise volonté ou la volonté de nuire prenait pour cible nécessairement le pouvoir ou les puissants (« s’exposer à la malveillance du peuple »). Il est vrai que cette édition a été publiée en 1798, pendant la Révolution, alors que la malveillance n’était pas le fait du peuple, mais des gouvernements de rencontre qui se sont succédé durant ces années noires. En 1832-35, de nouveaux exemples attestent que le mot s’étend à de nouvelles réalités : « cet homme a un caractère disposé, enclin à la malveillance ; on attribue cet incendie à la malveillance ; la malveillance cherche à discréditer cette maison de commerce ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), lui, s’en tient aux seules cibles humaines de cette haine.

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), un des fondements de la modernité est exposé, presque incidemment, à propos de la définition de la malveillance : « par métonymie, propos désobligeant, blessant, tenu contre quelqu'un » et « intention, volonté de nuire ; acte criminel ». La malveillance est d’abord discours avant de devenir acte. Le crime est préparé par le discours ou la mise en mots ou il est précédé d’une mise en bouche. On parle en termes désobligeants de quelqu’un, puis on lui brûle sa voiture. Telle serait la logique moderne ou, comme disait Sartre, reprenant le général allemand Ludendorff ou le poète bolchevique Maïakovski, « les mots sont des armes ». On fait porter sur la langue la responsabilité des maux. C’est la recherche du bouc émissaire. Ces imputations, bien entendu, sont pure fiction idéologique. La langue est innocente de tout crime. Mais ces accusations ne sont pas gratuites. Imputer à crime les discours, c’est exiger que soit ressuscitée l’inquisition (de fait, elle l’a été sous le nom de HALDE) et c’est s’autoriser le droit de persécuter tout individu qui ne pense pas comme le Pouvoir a voulu que l’on pense. Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, les académiciens renoncent, à juste titre, à faire des actes de malveillance l’effet de discours premiers. Pour eux, il y a une « disposition de l’esprit, du caractère, qui porte à juger en mauvaise part le comportement d’autrui, à manifester une volonté mauvaise, hostile » et une « intention criminelle de nuire à quelqu’un, de porter atteinte à sa personne, à ses biens », sens qui est illustré par l’exemple « actes de malveillance ».

La SNCF s’est plainte récemment d’être victime d’actes de malveillance. Mais alors que devraient dire les voyageurs, le plus souvent des travailleurs, des étudiants, des personnages âgées, qui arrivent à destination avec une ou deux heure(s) de retard, qui, une fois sur deux, manquent la correspondance promise ou prévue, doivent monter dans des voitures sales ou dégradées ou couvertes d’inscriptions injurieuses, et contempler dans les villes des paysages de tags insultants ? La malveillance ou la « mauvaise volonté », celle dont ils ont à pâtir à chaque voyage, est le fait de la SNCF ou de ses employés. Que, de temps en temps, l’arroseur soit à son tour arrosé, quoi de plus naturel dans un monde sans foi ni loi !

16 novembre 2008

Visibilité

 

 

 

 

Emprunté du latin visibilitas (Dictionnaire latin français, 1934 : « qualité d’une chose visible »), ce nom est attesté au XIIIe siècle au sens de « caractère de ce qui est perceptible par la vue », puis en 1539 au sens de « qualité qui rend une chose manifeste ». Il est enregistré dans la troisième édition (1740) du Dictionnaire de l’Académie française, dans laquelle ce « terme didactique » n’a qu’une seule signification, « qualité qui rend une chose visible », répétée en 1762, 1798, 1832-35 et illustrée du même exemple, tout théologique : « la visibilité est l’un des caractères distinctifs de l’Eglise catholique », comme le confirment aussi les exemples qui illustrent la définition de visible ("qui peut être vu, qui est l’objet de la vue") dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « Il n’y a rien de visible que par la lumière ; les objets, les choses visibles ; les sacrements sont des signes visibles d’une chose invisible ; Dieu s’est rendu visible aux hommes par l’incarnation » ; ou encore ceux du Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788) : « Dieu s’est rendu visible aux hommes ; la visibilité est un des caractères distinctifs de l’Église catholique ». Les écrivains cités par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expliquent ce sens théologique de visibilité (« qualité qui rend une chose manifeste »), aussi bien Bossuet (« l’admission du symbole des apôtres était assez pour démontrer la perpétuelle visibilité de l'Eglise, puisque ce qu’on croit dans le symbole est d’une éternelle et immuable vérité » ; « veut-on que la Synagogue ait été dans ces obscurcissements tellement abandonnée, que Dieu ne lui laissât aucune visibilité, en sorte qu’on la perdit de vue et que le fidèle ne sût plus à quoi se prendre dans sa communion ? ») que Massillon : « Jésus-Christ.... a donné à son Église un caractère éclatant de visibilité, auquel on ne peut se méprendre ».

Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les académiciens renoncent à illustrer le sens de visibilité par l’exemple du « caractère distinctif de l’Eglise catholique », ce à quoi a été réduit ce nom pendant deux siècles. Ils ne relèvent plus que les sens « modernes », c’est-à-dire techniques ou scientifiques, comme si la théologie catholique s’était effacée ou comme s’ils entendaient la faire disparaître de France. Ce sont, comme « terme de physique », la « propriété qu’ont les corps de pouvoir être aperçus par le moyen du sens de la vue » (sens relevé d’abord par Littré, Dictionnaire de la langue française) ; comme « terme de météorologie », « l’état de l’atmosphère permettant de voir à une distance plus ou moins grande » et « aujourd’hui, pour les aviateurs, la visibilité sera bonne, médiocre, mauvaise ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les sens scientifiques et techniques (« possibilité pour un objet d’être perçu par le sens de la vue » ; « fait d’être aisément perçu dans sa structure, ses détails » ; « champ de vision du conducteur composé de secteurs angulaires » ; « facteur de visibilité » ; « distance de visibilité » ou « distance maximale où porte la vue en fonction du profil de la route, des obstacles », « croisement, virage sans visibilité » ; et toujours la visibilité météorologique) occultent en partie le sens métaphysique, lequel s’éteint peu à peu ou est peu à peu effacé : « possibilité pour une chose non matérielle de se manifester aux sens, à l’esprit », comme dans cet extrait de Chateaubriand (« la religion du Verbe est la manifestation de la Vérité, comme la création est la visibilité de Dieu ») ou du théologien Karl Barth : « ne laissons pas incorporer le divin, ne laissons pas relativiser l’absolu, ne laissons pas matérialiser l’esprit. Tous ceux qui protestent de la sorte ont fait la belle découverte que visibilité signifie précision concrète, humanité ; et (...) l’humanité sur toute la ligne signifie petitesse, folie, méchanceté et difformité (...). Dès lors la visibilité de l’Église est un scandale ».

Ce théologien résume en quelques mots l’évolution qu’a subie le nom visibilité en un siècle et demi. Pourtant, il occulte, dans sa réflexion, un fait majeur. Alors que la visibilité de l’Eglise est devenue un scandale, celle de l’islam va désormais de soi, de même que celle des prétendues « minorités » qui ont l’heur de ne pas être « leucodermes ». En effet, il est des théologiens retors, qui ne lâchent pas le morceau qu’ils ont saisi de leurs crocs et qui tiennent la République laïque pour pet de lapin, établis en France depuis quelques années seulement pour y encadrer les nouvelles colonies islamiques, et qui, eux, revendiquent pour l’islam de plus en plus de visibilité ou toujours plus de visibilité (c’est d’ailleurs ce terme catholique, délaissé et abandonné, qu’ils s’approprient cyniquement), et surtout dans l’espace public : toujours plus de mosquées, de salles de prière dans les lieux de travail et d’étude, de voiles obligatoires, de barbes, de kamis, de burquas, d’uniformes islamiques, et cela pour bien signifier aux indigènes qu’une partie croissante de leur pays est désormais la propriété de l’islam. Les prétendues « minorités » singent ces théologiens. Pourquoi se gêner, puisque les autorités légales non seulement cèdent à toutes ces revendications, mais souvent les devancent ou même les suggèrent ?

 

09 novembre 2008

Spéculer

 

 

 

Emprunté du verbe latin speculari, qui signifie, selon M. Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934) « observer, guetter, épier, surveiller, espionner » et « être en observation d’en haut, observer d’en haut », ce verbe est attesté au XIVe siècle dans un contexte militaire (« observer, épier »), puis dans le contexte de la connaissance (Oresme : « spéculer et connaître la multitude et congrégation des lois »). C’est au XVIe siècle qu’il est employé pour désigner l’action d’observer des phénomènes physiques et au XVIIe siècle les « astres ». Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ces deux sens principaux sont définis, en 1694 (première édition) : « contempler avec attention ; en ce sens, il ne se dit proprement que des astres et des phénomènes du ciel » (exemple : « il a toujours l’œil au bout d'une lunette pour spéculer les astres », 1694) et « il signifie aussi rêver, m éditer attentivement sur quelque matière philosophique » (« et alors il est neutre » - comprendre « intransitif » ; exemples : « il a fort spéculé sur cette matière, ce n’est pas le tout que de spéculer, il faut réduire en pratique ») ; en 1762 : « regarder ou observer curieusement, soit avec des lunettes, soit à la vue simple, les objets célestes ou terrestres » (exemple : « il passe la nuit à spéculer les astres, ou simplement à spéculer », les académiciens notant « qu’on dit plus communément observer ») et « il signifie aussi méditer attentivement sur quelque matière ; et alors il est neutre » (intransitif).

Le sens financier (« chercher à obtenir un gain ») est récent. Il apparaît pendant la Révolution dans un discours de Robespierre en 1792 qui vilipende (évidemment, il ne savait faire que cela) ceux qui tentent « de spéculer sur la misère publique ». Il complète ainsi les deux sens de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : « il signifie plus particulièrement faire des projets, des raisonnements sur des matières de finance, de commerce, de politique » (exemple : « il a beaucoup spéculé sur les matières de banque, dans les matières de banque »), comme quoi, pendant la Révolution française, les finances, le commerce, le gain, le profit ont été placés sur un piédestal et hissés au même niveau que l’observation impartiale du ciel et la méditation métaphysique. Voilà qui en dit long sur ce qui fonde la France moderne. Au cours du XIXe siècle, le sens objectif, et proprement scientifique, de spéculer (« regarder ou observer curieusement, soit avec des lunettes, soit à la vue simple, les objets célestes ou terrestres ») s’affaiblit : « cette acception a vieilli », écrivent les académiciens en 1832-35 (sixième édition de leur Dictionnaire : le sens n’est plus relevé dans la huitième édition, celle de 1932-35), alors que le sens financier ou celui de la cupidité humaine s’étend sans cesse à de nouvelles réalités : « il a beaucoup spéculé sur les fonds publics ; spéculer sur les vins, sur les blés ; spéculer sur la curiosité publique », ce qui, en soi, n’a rien d’étonnant, puisque, dans les années 1830-1900, le capitalisme financier et bancaire n’a cessé de prendre de l’ampleur, comme l’attestent et l’article que consacre Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) à spéculer et dans lequel les exemples qui illustrent le sens financier sont trois fois plus nombreux que ceux qui illustrent les deux premiers sens (on ne résiste pas au plaisir ce citer La Banque rendue facile : « on peut spéculer sur toutes sortes de marchandises ») et cet extrait du Journal officiel de 1877 : « Tout atteste alors (au temps de la Régence) cette révolution opérée par la richesse, par le luxe et par l’amour de l’argent ; même la langue en témoigne : spéculer au XVIIe siècle, c’était méditer sur la métaphysique ; cela signifie, au XVIIIe (en fait, à la toute fin du XVIIIe siècle), jouer à la hausse ou à la baisse ».

De fait, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) exposent en premier ce sens financier : « faire des opérations financières, commerciales pour tirer profit des variations du marché ». Les synonymes sont accaparer, agioter (vieilli), boursicoter (familier). Il n’est rien qui ne soit pas objet de spéculation : coton, grains, mines l’or, sucre, prix, misère publique, tonneaux ou monnaies, achats et reventes de vieux matériel et d’usines à démolir, etc. Ce sens, qui n’est guère ragoûtant, a suscité un sens péjoratif, dont le succès donne une idée assez juste de ce qu’est la modernité : « compter sur quelque chose pour en tirer un profit, un avantage » ; spéculer sur l’amour, la bêtise, la crédulité, la cupidité, la sottise, l’obscurité des lois. Par rapport à ce sens financier triomphant, le sens philosophique paraît bien terne, non seulement parce qu’il est exposé en dernier, comme un appendice, dans le Trésor de la langue française, mais parce qu’il semble être borné dans la langue moderne à la méditation vaine et quelque peu fumeuse : « se livrer à des études, des recherches abstraites, théoriques ». Ce sur quoi on spécule, quand ce ne sont pas des valeurs mobilières ou du fric, ce sont des abstractions, Dieu, l’essence de quelque chose, l’existence de quelque chose, l’infini, le réel. Ce sens est illustré d’extraits anciens (Proudhon, 1846 : « la philosophie spéculant à l’aide des catégories, Dieu est demeuré à l’état de conception transcendantale » et « dommages que subissent (...) la théologie et la théodicée, dès qu’on permet à l’intelligence humaine de spéculer sur l’absolu, Théologie catholique, 1920) qui attestent, s’il en était besoin, la lente élimination par la cupidité spéculative de toutes les anciennes formes, toutes honorables, de spéculation.

 

 

08 novembre 2008

Contemporain

 

 

Il est des sectateurs qui, refusant que les torchons soient mélangés aux serviettes, distinguent avec grand soin l’art contemporain de l’art moderne, ne fût-ce que pour placer le premier mille coudées au-dessus du second, transformant ce qui est contemporain ou prétendument contemporain en horizon indépassable de l’art.

Essayons de démêler les choses.

Emprunté du bas latin contemporaneus (de cum, « avec », et de tempus, « temps »), contemporain est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle et, du moins pour les auteurs de dictionnaires anciens (disons jusqu’en 1970), il n’a jamais soulevé, pour ce qui est du sens, la moindre difficulté. Pour les académiciens, il signifie « qui est du même temps » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 ; Dictionnaire critique de la langue française, Féraud, 1788 ; Dictionnaire de la langue française, Littré, 1863-77) ; les exemples qui illustrent ce sens varient légèrement d’une édition à l’autre : « les auteurs contemporains, nous sommes contemporains », 1694 ; « histoire contemporaine, on appelle historiens contemporains les auteurs qui ont écrit les choses qui se sont passées dans leur temps », 1762, 1798 ; « auteurs contemporains, histoire contemporaine, auteurs qui ont écrit, ou histoire composée par des auteurs, qui rapportent ce qui s’est passé de leur temps », Féraud, 1788 ; « quelques savants prétendent qu’Hésiode a été contemporain d’Homère ; historiens contemporains, ceux qui ont écrit les choses qui se sont passées dans leur temps ; on dit en des sens analogues : l’histoire contemporaine, raconter les événements contemporains, etc. », 1832-35 ; etc. Tous ces lexicographes notent que contemporain s’emploie aussi comme nom : « il est aussi substantif ; c’est mon contemporain » (1694). Le seul qui tienne l’emploi de cet adjectif et nom pour limité est Féraud : « ce mot, écrit-il dans le Dictionnaire critique de la langue française, n’a d’usage que dans cette occasion » (id est auteurs contemporains ou histoire contemporaine) ; et je ne crois pas que l’on puisse dire, comme l’a fait M. l’Abbé Duserre-Figon, dans son beau Panégyrique de Ste. Thérèse : « Foulant aux pieds la gloire contemporaine, ainsi que les suffrages de la postérité ». Il a voulu dire les hommages, l’estime, l’admiration de son siècle, de ses contemporains : mais je crois qu’il s’est mal exprimé ». Féraud note aussi que le nom contemporain « ne se dit point au féminin » : « une femme ne dit point d’une autre, c’est ma contemporaine ; elle dit : nous sommes du même âge, elle est du même âge que moi ».

L’article que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) consacrent à cet adjectif et nom est plus ample que celui qu’y a consacré Littré un siècle plus tôt, entre autres raisons, parce que contemporain a fini par s’étendre à d’autres réalités que la seule concomitance dans le temps et qu’il tend, dans la langue moderne, à s’employer absolument, c’est-à-dire sans complément : tel ou tel auteur ou tel ou tel fait n’est plus contemporain de tel autre auteur (Hésiode d’Homère) ou de tel ou tel autre fait, mais il est contemporain en soi. Ce qui est contemporain n’est pas « du même temps », comme l’ont défini les académiciens, mais « il appartient au temps actuel » : le temps de celui qui parle ou par rapport au moment envisagé dans le contexte (Trésor de la langue française), comme dans ces exemples : « l’homme contemporain actif, la littérature viennoise contemporaine, les meilleurs prosateurs français contemporains ». Les synonymes, tous mélioratifs dans le système de valeurs des modernes, sont actuel et moderne, et les antonymes, tous péjoratifs, sont ancien, antique, archaïque, primitif, vieux. Alors que, selon Féraud, contemporain se bornait à déterminer auteur ou histoire, deux siècles plus tard, il qualifie d’innombrables noms : « le monde, l’âme, l’époque, la pensée, la vie, l’art, le roman, le théâtre, la prose, la philosophie, la sociologie, la psychologie, la littérature, la mathématique, la logique, l’histoire, les récits, la pensée, les institutions, les mœurs, la civilisation, l’architecture, la scène, la production » - réalités que l’adjectif contemporain nimbe d’une sainte auréole d’intouchabilité. L’adjectif avait un sens objectif (qui est du même temps, qui appartient au temps actuel) ; il exprime une qualité ou une caractéristique, en signifiant, par extension, « qui est caractéristique du temps actuel » (exemples : le snobisme, l’indifférence, la vision, les aberrations, les illusions, les descriptions, l’idéal, les manifestations, les velléités, le sport, l’évolution, etc. contemporains) et en devant le synonyme de « du jour, de l’heure, du moment ».

C’est dans l’entrée contemporain de la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française qu’est expliquée le plus clairement la fortune de cet adjectif. Le sens ancien est « qui est du même temps, de la même époque que quelqu’un ou quelque chose » ; le sens moderne est « qui appartient à notre temps, au temps présent » : « à notre temps », voilà la mèche vendue. Si l’art contemporain est placé sur un piédestal, des milliers de coudées au-dessus de tout ce qui s’est fait antérieurement, c’est qu’il est de notre temps, qu’il est à nous et que, éventuellement, il rapporte gros, c’est qu’il est nôtre, c’est qu’il exprime ce que nous sommes ou ce que nous nous imaginons être, etc. Autrement dit, ce qui fait la valeur de cet art, c’est « nous ». Il est à notre image, il est l’expression la plus forte du soi-mêmisme contemporain ; et nous, et nous, et nous, le nombril du monde, qui sommes ces soleils autour desquels les hommes gravitent  et devant qui ils sont invités à se prosterner.

04 novembre 2008

Engouement

 

 

Dérivé du verbe engouer, lui-même formé à partir d’une base qui a donné gaver et joue, ce nom est attesté dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694). Au sens propre, il signifie « empêchement causé par quelque chose qui engoue », et au figuré : « préoccupation en faveur de quelque chose, entêtement », comme le verbe lui-même, attesté au XIVe siècle au sens de « se gaver (de) » et en 1672, dans engoué de « entêté de » et en 1680 dans s’engouer « s’entêter de ». La définition de 1694 est reprise dans les quatrième et cinquième éditions du Dictionnaire de l’Académie française sans changement, sinon cet exemple : « on ne le saurait faire revenir de son engouement ». Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est le seul des lexicographes du XVIIIe siècle à exposer clairement les difficultés que soulève l’emploi du verbe et du nom : « engouement et engouer se disent au propre de ce qui empêche le passage du gosier » et « au figuré, où ils sont plus usités, surtout depuis quelque temps, ils expriment l’action de se préoccuper avantageusement d’une personne, d’un ouvrage ». Féraud reprend, pour illustrer ce sens, l’exemple des académiciens (« on ne saurait le faire revenir de son engouement ») et, pour illustrer le sens figuré d’engouer, il cite cet exemple: « Il s’est engoué, il est engoué de cette personne, de cet auteur, de cette pièce ». La métaphore n’est jamais expliquée ni, comme disent les plumitifs des gazettes, « décryptée ». Il faut comprendre que le sujet qui s’engoue d’une personne, d’un auteur, d’une pièce s’en étouffe littéralement. La personne, l’auteur, la pièce lui restent en travers de la gorge, ce qu’il ne faut pas entendre dans le sens actuel (« ça ne passe pas »), mais au sens où sa bouche ne tolère rien d’autre que cette personne, cet auteur, cette pièce. Féraud remarque qu’engoué, au sens figuré, « était apparemment encore nouveau du temps de Madame de Sévigné, car, écrit Féraud, elle le relève, quoique sans le désapprouver : Madame de la Fayette me mande qu’elle est engouée de vous : c’est son mot », alors que le nom engouement « est de ce siècle » (comprendre du XVIIIe siècle) : « L’Abbé Desfontaines ne le pouvait souffrir : il est reçu aujourd’hui et il est même à la mode, parce que le vice qu’il exprime est plus commun que jamais » et Féraud ajoute sagement, sans doute pour justifier qu’il tienne l’engouement pour un vice : « l’engouement, l’enthousiasme, le fanatisme littéraire, philosophique, économique, prétendu patriotique, etc. caractérisent ce siècle ». On ne saurait mieux dire.

Les académiciens commencent à tenir compte des remarques pertinentes de Féraud à compter de la sixième édition de leur Dictionnaire, dans laquelle perce un préjugé défavorable contre l’engouement : « admiration exagérée, entêtement, prévention excessive en faveur de quelqu’un, de quelque chose » (exemples : « on ne saurait le faire revenir de son engouement ; son engouement pour cet ouvrage, pour cette personne est étrange, est inconcevable »). De même Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Figuré, sentiments favorables et excessifs que l’on conçoit sans grande raison pour quelqu’un ou quelque chose », qui cite un extrait éloquent de Jean-Jacques Rousseau, lequel a compris à quel point les engouements étaient fragiles : « toute ma crainte, en voyant cet engouement et me sentant si peu d’agrément dans l’esprit pour le soutenir, était qu’il ne se changeât en dégoût », ou même ridicules : « son engouement outré pour ou contre toutes choses ne lui permettait de parler de rien qu’avec des convulsions ». Dans cet autre extrait, La Harpe renchérit sur Rousseau : « c’est beaucoup pour ce pays (la France), où vous savez que le premier jour est pour l’engouement, le second pour la critique et le troisième pour l’indifférence ».

Dans les dictionnaires du XXe siècle, la critique explicite de l’engouement s’atténue. Les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) se contentent de définir l’engouement comme « l’action de s’engouer ou le résultat de cette action », n’exprimant de jugement hostile que dans l’exemple : « son engouement pour cet ouvrage, pour cette personne est inconcevable, ridicule », alors que, dans la neuvième édition (en cours de publication), tout jugement hostile disparaît. L’engouement est « le fait de s’engouer » et l’état de qui s’est engoué » et le sens est illustré de deux exemples neutres ou dépourvus de tout jugement moral : « l’engouement du public pour cet ouvrage est inattendu ; on ne saurait le faire revenir de son engouement ». Il en va de même dans le Trésor de la langue française (1971-94), dont la définition, certes plus précise que celle des académiciens, au point qu’elle s’apparente à une description, est dépourvue de parti pris : « au figuré, état de celui qui s’enthousiasme, qui éprouve une admiration vive et subite, et le plus souvent éphémère, pour quelqu’un ou pour quelque chose », les exemples cités étant tantôt négatifs (« un engouement absurde, irraisonné » ; « toutes les fois que je vois de l’engouement dans une femme, ou même dans un homme, je commence à me défier de sa sensibilité », Chamfort, 1794), tantôt neutres (« se prendre d’engouement pour quelqu’un, pour quelque chose »), tantôt positifs (« son voyage en Italie lui avait donné l’engouement de la musique italienne », Stendhal, 1817 ; « avec le XVIIIe siècle, les sciences connurent le plus vif engouement », Encyclopédie de l’éducation, 1960). Pendant deux siècles, on s’est défié de tout engouement, quel qu’il soit. Se gaver (puisque tel est le sens du verbe engouer) d’un homme, d’une idée, d’une femme, d’une pièce, d’un roman, etc. au point de ne rien lire, écouter, regarder d’autre ou de ne pas penser à autre chose ou à quelqu’un d’autre était tenu alors pour une forme d’aliénation : je devenait un autre. Il semble que cette défiance soit tombée au XXe siècle et que l’engouement ne soit plus le signe d’une aliénation, mais de l’expression « authentique » de soi. L’engouement est un phénomène social. Le social étant l’horizon indépassable du monde moderne, l’engouement ne peut pas être « stigmatisé » (comme disent les consciencieux du social) ; il échappe à toute critique, car le critiquer, ce serait prendre ses distances vis-à-vis de la grande religion sociale qui est le nouveau sacré des modernes.

03 novembre 2008

Fonctionnaire

 

Voilà un mot récent qui condense en lui, et dans l’évolution sémantique qui se donne à lire « à livre ouvert » dans les dictionnaires, toute l’essence de la religion sociale qui façonne la France moderne. Fonctionnaire, dérivé de fonction, auquel a été ajouté le suffixe –aire, est de formation française : il n’a rien de latin, ni de patoisant, ni de grec. Il est attesté pour la première fois en 1770, alors que s’esquissent les grandes lignes de la religion sociale moderne, sous la plume du physiocrate Turgot, lequel préfigure les énarques et hauts fonctionnaires, experts en toutes choses. Il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la cinquième édition (1798), l’édition publiée pendant la Révolution française, alors que se met en place l’Etat moderne, qui a besoin de fonctionnaires pour le servir. Le sens est expédié en un court fragment de phrase : « celui ou celle qui remplit une fonction », définition sommaire qui est répétée telle quelle dans la sixième édition (1832-35) de ce même dictionnaire et dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : « celui ou celle qui remplit une fonction », comme si ces lexicographes étaient incapables de se représenter ce que sont les fonctionnaires. La définition première n’est illustrée d’aucun exemple ; dans la sixième édition et chez Littré, la définition est suivie des deux mêmes exemples : « un fonctionnaire public » (comme s’il y avait des fonctionnaires privés) et « les hauts fonctionnaires ». Les académiciens, dans la huitième édition (1932-35), précisent la définition : « celui, celle qui remplit une fonction de l’État ». L’ironie de la chose est qu’au moment où la précision « de l’Etat » est apportée, se développe la fonction publique municipale et locale, qui n’est pas de l’Etat.

Certes, le mot est récent, mais la chose qu’il désigne (en l’occurrence, la « chose » est une personne) est ancienne. Celui (ou celle) qui est nommé fonctionnaire dans l’Etat moderne, dont la Révolution a accouché, était nommé officier dans la France de l’Ancien régime : non pas celui qui remplit un office ou une charge ou un emploi, mais qui a cet office, cette charge, cet emploi : a au sens de « possède » ou « d’en est le propriétaire ». Les offices, tous ou quasiment tous payants, étaient innombrables : connétable, chancelier, maréchal de France, de la Maison du Roy, grand maître, grand aumônier, etc., de judicature, de président, de conseiller, etc., de finances, de trésorier de France, de contrôleur, d’élu, etc., de ville, etc. (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694). L’office était « héréditaire », donc transmissible aux descendants, et « vénal » : il pouvait être acheté ou vendu. Il y avait des officiers du Roi, de guerre, du parlement, du seigneur, de l’évêque, de ville, de justice, de la couronne, de grands et de petits officiers, des officiers généraux et des subalternes, etc. La Révolution ayant mis fin à la vénalité des offices, elle a transformé les officiers en fonctionnaires et, de peur de les aliéner, elle leur a assuré des pensions importantes, qu’elle a fait payer par l’impôt, les fonctionnaires étant inscrits, au moment où ils cessent leur activité, dans le grand livre de la dette, l’Etat, c’est-à-dire tous les contribuables, étant leur débiteur.

 

Au milieu du XIXe siècle, les fonctionnaires n’étaient guère nombreux : à peine plus de 40000 personnes. Aussi Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), a-t-il donné de ce mot une définition (« celui qui remplit une fonction ») quelque peu étique, sans doute en proportion du petit nombre de fonctionnaires. Un siècle plus tard, l’article fonctionnaire du Trésor de la langue française (1971-94) occupe les deux colonnes d’une grande et large page, soit de vingt à trente fois plus de lignes que dans le Littré ; et surtout en un siècle, la définition s’est enrichie de nouveaux sens. Dans le « droit administratif », c’est un « agent de l’État ou d’une autre personne morale de droit public, nommé dans un emploi permanent et titularisé dans un grade de la hiérarchie des cadres d’une administration ». Les synonymes, éloquents et sans doute inutilement insolents (« péjoratifs », selon les rédacteurs du Trésor de la langue française), en sont budgétivore et rond-de-cuir. Même les comédiens sont fonctionnaires : « Fille de Bohême partout ailleurs, là seulement (à la Comédie française) l’actrice devient une fonctionnaire, une personne imposée au respect de ce peuple par le sceau administratif » (1899). La prolifération des fonctionnaires suscite dès qu’elle est avérée (dernier quart du XIXe siècle) la verve des ironistes qui caricaturent ce nouveau type humain, modèle et parangon de la grande religion sociale moderne : « un fonctionnaire à barbiche, à binocle, à parapluie, à chapeau melon » ; « un petit homme insignifiant d’apparence, quelque chose comme un fonctionnaire » (Green, 1960). Les qualificatifs sont innombrables, comme les personnes : « bas, haut, humble, petit, subalterne, supérieur, civil, militaire, public » ; les compléments aussi : « de l’état-civil, de l’impôt, du gouvernement, de la police, du régime ». Bien entendu, les fonctionnaires ont « carrière, corps, statut » et les inévitables « syndicats ».

Le mot connaît un si vif succès qu’il s’étend à d’autres personnes que les agents de l’Etat ou de tout autre service public. C’est tout « individu investi d’une fonction », comme dans cet extrait de Proudhon (1840) : « en un mot, si la fonction appelle le fonctionnaire, c’est que dans la réalité le fonctionnaire existe avant la fonction ». Même le clergé, selon Comte (Philosophie positiviste, 1839-42) est composé de fonctionnaires : « Le clergé n’avait alors d’autre but essentiel que de garantir de toute usurpation temporelle le libre choix normal de ses propres fonctionnaires ». Tout « individu responsable des formalités de quelque chose » peut être dit fonctionnaire, même celui « qui a la prétention d’administrer et de régir des activités libres ».

Un mot qui est chargé d’autant de valeurs positives ne pouvait pas ne pas servir de base à de nombreux dérivés : fonctionnariat profession de fonctionnaire ») ; fonctionnariser (« donner le statut de fonctionnaire au personnel d’un organisme » - l’essence même de l’Etat moderne en France - et « introduire dans un organisme des méthodes de travail des administrations publiques » - ce qui est une façon de le saborder) ; fonctionnarisation (« action de fonctionnariser, mesure consistant à fonctionnariser une profession ») ; fonctionnarisme (« état, profession de fonctionnaire » et, « péjoratif, abus à la fois dans le nombre des fonctionnaires de l’État et dans leurs méthodes paralysantes d’administration et de gestion »), comme dans cet extrait éloquent d’Anatole France, qui est pourtant l’un des théologiens de la religion sociale moderne : « un fonctionnarisme sans cesse accru, immense, avide, malfaisant, en qui la République croit s’assurer une clientèle et qu’elle nourrit pour sa ruine » (L’Orme du mail).

Pourtant, l’article fonctionnaire de la neuvième édition en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française va plus loin que celui du Trésor de la langue française (1971-94), antérieur d’à peine trente ans (mais en trente ans, le nombre des fonctionnaires a dû croître d’au moins un million), dans la description de la fonctionnarisation de la société française : « agent de la fonction publique titularisé dans un grade de la hiérarchie et nommé dans un emploi permanent ». Les différents types de fonctionnaires illustrent ce phénomène de la fonctionnarisation sinon d’un pays, du moins d’une société : « fonctionnaire de l’État, municipal, départemental, régional, fonctionnaires d’autorité (les préfets), haut fonctionnaire, fonctionnaire international ». On en saurait mieux conclure l’étude du sens de fonctionnaire et des avatars de ce mot.

02 novembre 2008

Unanimité

 

 

 

 

Emprunté du latin unanimitas, dont le sens est, selon M. Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934), « accord, harmonie, concorde » et qui est dérivé de l’adjectif unanimus (« qui est de mêmes sentiments », idem), unanimité est attesté en 1374 chez Oresme au sens de « conformité d’opinion », laquelle conformité peut ne toucher que quelques personnes. C’est ce sens qui est relevé par les académiciens dans les éditions de leur Dictionnaire publiées entre 1694 et 1798 : « conformité de sentiments » (1694 : « il y avait une grande unanimité en cette compagnie »), « conformité de sentiment » (1762 et 1798 : sentiment est écrit à juste titre au singulier et le sens est illustré du même exemple : « il y avait une grande unanimité dans cette société »).

Au XIXe siècle, tout change avec l’irruption des foules, des masses, du collectif : l’opinion devient la reine du nouveau monde, phénomène que les auteurs de dictionnaires notent prudemment quand ils définissent unanimité. En 1827, à « conformité de sentiment », s’ajoute un nouveau sens : « caractère unanime d’une opinion » - ce dont il faut comprendre que l’opinion est partagée par tous, annonçant de fait le début de l’ère du consensus obligatoire sur le Bien. Balzac, que cette unanimité d’un nouveau type hérisse, étend en 1833 le mot à d’autres réalités que l’opinion : « effrayante unanimité d’intonation » (Le Médecin de campagne). Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), le nom unanimité a une extension limitée, en dépit de la première allusion au vote « à l’unanimité », prodrome des futures dictatures : « conformité de sentiments, accord de suffrages entre plusieurs personnes ». Les exemples sont « il y avait une grande unanimité dans cette société ; on a décidé à l’unanimité que... ; il a obtenu l’unanimité des suffrages » - ce que les académiciens semblent tenir pour naturel. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne se limite pas à la « conformité de sentiment » ; il étend l’unanimité à la conformité « d’opinion et de suffrage », citant un extrait de Bossuet, dans lequel unanimité est encore employé dans un sens restreint : « Quand nous parlons des saints Pères, nous parlons de leur consentement et de leur unanimité ». Encore dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), l’unanimité, étendue aux suffrages, reste d’extension limitée : « conformité de sentiments, accord complet de suffrages entre plusieurs personnes ». Elle ne touche que plusieurs personnes, et non pas tout un pays ou un corps électoral dans son entier.

Tout change dans la seconde moitié du XXe siècle, quand il est acquis que l’Opinion est solidement établie sur son trône. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) vendent la mèche. L’unanimité n’est pas seulement une qualité ou un caractère ; elle a une positivité, elle peut être établie, elle relève des faits. C’est le « fait que des personnes réunies en groupe ou appartenant à une collectivité soient toutes du mêmes avis, aient toutes la même réaction devant un événement ». Ce sens est illustré de cet exemple, qui s’ajuste parfaitement à l’état des media aujourd’hui dans l’Empire du Bien, à condition de remplacer poètes par journalistes et hommes politiques par écrivains ou dissidents : « J’aime cette unanimité des poètes contre nos hommes d’État politiques ; savez-vous qu’à ce signe-là seul un gouvernement est jugé quand il a Hugo, Chateaubriand, M. de Lamennais contre lui ? » (Sainte-Beuve, 1832). L’unanimité est aussi, dans les régimes d’assemblée, le fait « que des personnes ayant à se prononcer sur une question ou à effectuer un choix soient toutes du même avis », signe annonciateur du despotisme, comme l’écrit, en 1817, Mme de Staël, dans ses Considérations sur la Révolution française : « Dans tout pays où vous verrez une assemblée d’hommes constamment d’accord, soyez sûr qu’il y a despotisme, ou que le despotisme sera le résultat de l’unanimité, s’il n’en est pas la cause ». Il est vrai que les années 1792-1815 ont eu de quoi éveiller les soupçons de Mme de Staël à l’encontre des foules, des masses, des courtisans, etc.

Les media s’affichaient jadis avec arrogance comme des contre-pouvoirs. Cette belle ère est close depuis quelque temps déjà. Ils sont devenus le royaume de l’unanimité : ils sont tous « antiracistes », sans que jamais le mot racisme soit défini ni sans que soient désignés les racistes avérés ; ils étaient tous pour la Constitution européenne de 2005 ; ils sont tous, comme un seul homme, derrière Obama ; ils étaient tous ou pour Mme Royal ou pour M. Sarkozy ; ils sont tous pour le Bien obligatoire, pour la fête, pour les prides, pour les techno parades, pour les festivals rocks et rap, pour les banlieues, etc. Ils n’ont plus rien, si tant est qu’ils aient eu un jour quelque chose, d’un contre-pouvoir. L’unanimité qui les unit et qu’ils exigent de ceux à qui ils s’imposent fait d’eux le seul et vrai Pouvoir – le Pouvoir non élu, le Pouvoir qui s’est institué de son propre chef, le Pouvoir qui ne rend de comptes à personne, le Pouvoir qui n’a pas de limite, l’Hyper-Pouvoir en somme : celui de l’unanimité obligatoire.

 

27 octobre 2008

Valence

 

 

Il existe deux homonymes portant le nom valence. Le premier est attesté en 1839 dans le Dictionnaire du commerce et des marchandises (contenant tout ce qui concerne le commerce de terre et de mer) ; le second en 1879, dans La théorie atomique. Le premier est, selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), le « nom à Paris d’une espèce d’orange qui vient de Valence en Espagne » (exemple : « voilà de la valence »), cette ville étant une riche huerta où l’on cultive des agrumes. D’après les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), valence, désignant une orange provenant de la région de Valence, est « vieilli », les extraits cités datant de 1879 (« des marchandes d’oranges poussaient leurs charrettes, braillant à tue-gorge : la belle valence ! La belle valence ! ») et de 1924.

Des deux homonymes, le plus intéressant pour qui étudie la nouvelle langue française est le second. C’est un mot de la chimie, qui résulte en réalité de l’emploi comme substantif autonome de l’élément – valence entrant dans la composition de termes de chimie comme monovalence, lequel élément traduit l’allemand – valenz. En anglais, le même phénomène est observé. Quand il est employé pour la première fois seul en 1879, valence est un terme de chimie. Au XXe siècle, comme de nombreux autres termes de science, il s’étend hors de la discipline où il a été formé : dans les sciences humaines (psychologie et psychanalyse) et dans les croyances populaires (télépathie) ; en biologie, en linguistique, dans la science écologique, dans l’électronique et l’informatique. De ce point de vue, le mot est moderne. En chimie, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française, c’est la « propriété de substitution, de saturation ou de combinaison que possède tout élément chimique » et la « valeur numérique exprimant le nombre d’atomes d’hydrogène avec lesquels un élément ou un radical peut se combiner (valence négative) ou le nombre d’atomes d’hydrogène qu’un élément ou un radical peut déplacer (valence positive) ». Les auteurs du Dictionnaire Quillet de la langue française (1965) ajoutent que « suivant la valeur de ce nombre, le corps est dit zéro-valent, mono- ou univalent, bi- ou divalent » et qu’on « ne connaît pas de valence supérieure à 8 ». Valence peut se dire aussi d’un atome : « nombre de paires d'électrons qu’un atome peut avoir en commun avec d’autres atomes » et d’un ion (« nombre de charges électriques positives ou négatives portées par l’ion ». Il existe des « liaisons de valence », des « électrons de valence », des « bandes de valence ».

Un mot chargé d’autant de choses nobles ne pouvait pas rester confiné dans les limites étroites des sciences exactes. Il fallait qu’il en fût extrait, ne serait-ce que pour nimber d’une aura nouvelle les disciplines que l’on nomme abusivement sciences (humaines et sociales) : l’écologie, où la valence est la « possibilité pour une espèce animale ou végétale de coloniser des milieux différents » (l’espèce la mieux pourvue en valence de ce type étant l’espèce humaine) ; la linguistique (« nombre d’actants – sorte de compléments - qu’un verbe est susceptible de régir » ; et, pour ce qui est du lexique, « indice de sélection égal au pouvoir d’un mot à se substituer à d’autres en contexte ») ; et surtout la psychologie : « puissance d’attraction (valence positive) ou de répulsion (valence négative) qu’un individu éprouve à l’égard d’un objet ou d’une situation ». Pour illustrer cette perle, les rédacteurs du Trésor de la langue française ajoutent que « valence et valeur de satisfaction sont étroitement liées », si bien qu’un aliment, quel qu’il soit, aura une valence positive pour une personne affamée. Une science qui est capable d’enfoncer autant de portes grandes ouvertes avec des mots aussi savants dépasse, de toute évidence, et sans jeu de mots, le mur de la valence, avec des valences supérieures à 8, et même des valences qui ne sont plus mesurables.

 

 

25 octobre 2008

Normalité

 

 

Ce nom, dérivé de l’adjectif normal, suinte la modernité de tous les pores de ses sons et lettres, comme sans doute le soupçonnent les habiles et autres connaisseurs de la NLF. Il est moderne par son sens et, évidemment aussi, par son histoire, étant attesté pour la première fois en 1834, dans un « recueil d’essais scientifiques et littéraires », ouvrage qui, comme son titre l’annonce, diffuse la nouvelle religion sociale et scientiste. Les académiciens, qui ont été longtemps rétifs à la nouvelle langue française, n’enregistrent normalité ni dans la septième (1878), ni dans la huitième (1932-35) éditions de leur Dictionnaire. Littré, en revanche, qui est scientiste et très friand de la nouvelle langue française façonnée par la science, le définit dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), comme un « terme didactique » (donc lié sinon à la science, du moins à la diffusion de la science), dont le sens, qu’il n’illustre d’aucun exemple, est défini minimalement comme la « qualité de ce qui est normal », de sorte qu’il faut lire l’article normal pour comprendre ce qu’est la qualité ainsi désignée.

Les balbutiements s’achèvent au XXe siècle, qui devient le siècle de la normalité, celui, en tout cas, où le nom qui désigne la « qualité de ce qui est normal » s’étend à toute sorte de réalités, comme l’atteste l’article qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) : aux choses, faits, phénomènes, auquel cas le « caractère de ce qui est normal » a pour synonymes fréquence ou habitude et pour contraire rareté, comme dans cet exemple : « il y a une normalité et une anormalité statistiques représentées par les hautes et les basses fréquences d’apparition d’un fait » ; aux personnes, auquel cas le « caractère de ce qui est normal » a pour antonyme anormalité. Mais quelles soient les réalités auxquelles s’applique normalité, le mot reste un terme didactique, en usage dans les sciences du XXe siècle, des plus loufoques aux plus sérieuses : sociales (l’incontournable sociologie), humaines (le Dupont de la précédente : la psychologie), médicales (anatomie, biologie, médecine), exactes ou dures (chimie, mathématiques). Certains des extraits cités dans le Trésor de la langue française sont à conserver, comme des symptômes d’une langue devenue folle, dans des compartiments réservés à la rigolade : « ceux qui acceptent l’échelle des valeurs de la société sont tentés de confondre ces deux acceptions de normalité (« dévié sur le plan social » et « morbide ») et de considérer comme « morbide » tout comportement dévié et de mettre en équation « santé » et conformité sociale » ; ou encore : « Pour Freud, la femme doit donner la preuve de sa bonne santé, de sa normalité affective en renonçant à l’orgasme clitoridien de son enfance pour le bon orgasme vaginal de l’adulte révélée » (Le Nouvel Observateur, 1970) ; ou encore « la normalité de votre existence consiste à ne pas violer ce lien qui vous unit à l’humanité » (1840, Leroux, qui a été le premier grand prophète de la religion sociale et humanitaire). De peur de donner à leurs lecteurs une occasion de franche rigolade, les académiciens s’en tiennent prudemment dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire à une définition minimale, qu’ils expédient en un fragment de phrase : « caractère de ce qui est conforme à la norme, à la règle, à l’usage », comme dans l’exemple : « s’interroger sur la normalité d’un comportement » (s’interroger, lequel suppose un doute, n’est pas affirmer).

 

19 octobre 2008

Chahut

 

 

 

 

Le verbe chahuter, dont dérive le nom chahut, est attesté en 1821 au sens de « danser le chahut » (une danse échevelée) et en 1837 au sens de « faire du tapage ». L’origine en est obscure. Le mot est peut-être formé de huter ou huer et de chat, première partie du mot composé chat-huant. Quoi qu’il en soit, le nom chahut est enregistré par Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), où il est ainsi défini : « sorte de danse assez peu décente pour que la police l’interdise dans les lieux publics », ce que confirment, avec un siècle et demi de recul historique, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-04) : « à Paris, vers les années 1830, dans les guinguettes et les bastringues », le chahut était une « danse excentrique et un peu folle, voisine du branle et du cancan, dont les improvisations gestuelles hardies, les figures indécentes s’accompagnaient souvent de cris et de rires » (exemples : « danser le chahut », un « air de chahut », « un chahut de bastringue »). A cette définition (« danse désordonnée »), les académiciens ajoutent dans la huitième édition de leur Dictionnaire, le sens suivant, lequel est courant dans la langue moderne : « par extension, il signifie désordre, tumulte d’écoliers ». La chose n’étant guère au goût des Immortels, trop âgés ou trop bien élevés, le mot est jugé « très familier ». C’est aussi la définition du Trésor de la langue française, la mention « très familier » en moins : « par extension, grand vacarme, tapage » (exemple : « un chahut de tous les diables »). Dans ce dernier dictionnaire, comme dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, est enregistré un sens sinon « politique », du moins ayant ou censé avoir une signification sociale de protestation ou de rébellion, ce qui légitime ou sanctifie, aux yeux des bien-pensants, le chahut, au nom, sans doute, de la sacralisation de la révolte : « manifestation bruyante contre une autorité, un supérieur et plus particulièrement, tapage organisé dans les classes par les élèves pour réagir contre le manque d’intérêt de certains cours ou contre un professeur dépourvu de fermeté » (le beau courage que voilà : on montre ses muscles contre les faibles, mais on file doux devant les forts), les académiciens, à la différence des rédacteurs du très progressiste Trésor de la langue française, se gardant sagement de sanctifier le chahut : « agitation bruyante et organisée dirigée contre un professeur, un artiste, etc. » (exemples : « un chahut d’étudiants » ; « son discours suscita un énorme chahut »). Le sens du verbe chahuter a suivi la même évolution que le nom qui en est dérivé.

18 octobre 2008

Prime

 

Ce nom féminin, quand il désigne une somme d’argent, résulte de la francisation de l’anglais premium ayant le sens de « prix » ou « récompense » et de « prime d’assurance ». C’est un homonyme de prime (du latin prima hora, « première heure »), au sens de « première de ces six ou huit heures canoniales » qui rythment la vie des reclus et recluses dans les monastères et couvents (« chanter, assister à prime »). Il est attesté en 1620, où il désigne la « somme payée à une compagnie d’assurance par l’assuré » ; dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, c’est un « encouragement pécuniaire donné par l’État ou toute autre institution », la « rémunération d’un service » (c’est l’esquisse du sens social et syndical moderne), la « somme que l’on gagne à une loterie », la « somme d’argent attribuée pour la destruction d’un animal nuisible » ; et dans la seconde moitié du siècle suivant, c’est un « cadeau destiné à des acheteurs ou des souscripteurs pour les attirer ». Le sens commercial (« prime d’assurance ») est défini pour la première fois dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française : « en terme de commerce maritime, somme qu’un marchand qui veut faire assurer sa marchandise paye à l’assureur pour le prix de l’assurance ». Dans la cinquième édition (1798), les académiciens ajoutent le sens suivant : « somme accordée par forme de bénéfice pour encourager quelque opération de finance ou de commerce » (« prime d’importation, d’exportation, de loterie ». dans les dictionnaires du XIXe siècle, d’une édition à l’autre, les sens et les emplois définis prennent de plus en plus de place : la langue moderne est une inflation de primes de toute nature. Dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, prime n’est plus spécifique du commerce maritime : l’emploi du mot s’étend aux biens immobiliers. C’est la « somme qu’un propriétaire qui veut faire assurer sa propriété paye à l’assureur pour le prix de l’assurance » et « en termes de bourse », le marché à prime est « la négociation à terme d’effets publics, dans laquelle, moyennant une prime payée par l’acquéreur, il est libre de prendre ou de ne pas prendre, au terme convenu, les effets qu’il a achetés ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), comme s’il rédigeait un vade-mecum fiscal, énumère les aides financières accordées par l’Etat, entre autres bienfaiteurs, « à titre d’encouragement », « à l’agriculture et à l’industrie ; par exemple aux propriétaires ou fermiers qui ont produit les plus beaux chevaux, les laines les plus fines, engraissé avec le plus de succès des bœufs, des moutons, perfectionné la culture, etc. ; aux possesseurs d’étalons ou de juments approuvés, autorisés ». Il est précisé que les généreux donateurs sont « le gouvernement, les sociétés savantes, les comices agricoles, les associations spéciales, etc. ». La description du sens est complétée par ces emplois : « il est également accordé des primes pour la destruction des animaux malfaisants » ; « il se dit des encouragements que le gouvernement accorde pour différentes pêches, telles que celles de la baleine, du cachalot, de la morue ». L’épidémie de primes touche le secteur privé (ce sont les « ouvrages ou objets que les journaux donnent pour encourager aux abonnements ») et l’armée (« se dit, en termes militaires, de sommes allouées dans certains cas particuliers : prime de rengagement, d’habillement » (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35). Le seul vaccin qui ait été trouvé pour se protéger de cette épidémie d’un nouveau genre est l’ironie : « il se dit aussi, figurément, dans le sens d’encouragement », comme dans l’exemple insolent : « c’est une prime à la paresse » (huitième édition, 1932-35).

La grande religion sociale et syndicale, qui façonne la société moderne et la rend si délectable, fabrique des primes de toute sorte, de toute nature, de toute espèce, de tout acabit, etc. Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) sont intarissables sur ces primes d’un nouveau type : « somme d’argent donnée à une personne, à une catégorie de personnes à titre de récompense, d’aide ou d’encouragement », dont la « somme d’argent payée à un salarié en plus de son salaire de base pour un motif particulier et sous certaines conditions, de manière régulière ou exceptionnelle » (les synonymes sont gratification et guelte). Ce sont (ne riez pas) les primes de « non-casse, d’ancienneté, d’assiduité, d’atelier, d’exactitude, de fin d’année, d’intéressement, de panier repas, de participation, de recherche, de rendement, de salissure, de transport, de vacances, de résidence », etc. La prime peut être horaire, journalière, mensuelle, trimestrielle, annuelle, hebdomadaire, hiérarchisée ou non, etc. Elle peut être attribuée « par l’État ou un organisme public dans le cadre d’une mesure sociale ou pour aider un secteur d’activité » (le synonyme en est subvention) : « prime à la construction, d’exportation, d’équipement, de production, à l’épargne, à l’investissement, à l’abattage, à l’arrachage, d’allaitement, de déménagement, de départ, de naissance ». Les primes s’étendent aux compétitions sportives pour récompenser la « sportivité » ou la « combativité » ou tout autre vertu. C’est encore une « somme d’argent accordée pour un service rendu ou pour une action exceptionnelle » ou un « cadeau ou un avantage pécuniaire accordé à un acheteur, le plus souvent dans un but publicitaire » (les synonymes sont ristourne et bonus). Il est même des primes qui récompensent la fidélité : celle des acheteurs bien sûr, pas celle des conjoints ou des croyants. Pour mériter une prime, il faut d’abord avoir acheté des marchandises. L’essence de la modernité, ce qui la définit et la caractérise, ce sont les primes de toutes sortes et de toute nature.

 

 

 

 

 

 

14 octobre 2008

Glauque

 

 

 

 

 

 

Emprunté du latin glaucus, adjectif désignant une couleur verdâtre et attesté en français dans la seconde moitié du XIIIe siècle, ce mot est enregistré tardivement dans les dictionnaires de langue française. En 1832-35 (sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française), il est défini ainsi : « qui est de couleur vert de mer, c’est-à-dire d’un vert blanchâtre ou bleuâtre ». Les académiciens jugent que son domaine d’emploi est restreint : « il s’emploie principalement en botanique », écrivent-ils, comme l’attestent les exemples « vert glauque, les feuilles de la capucine sont glauques, les feuilles, les fruits de certains végétaux sont couverts d’une poussière glauque qui les préserve de l’humidité ». La définition de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est moins précise : « terme didactique, qui est de couleur vert de mer » (exemple : « feuilles glauques »). Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), la couleur de la mer est mêlée à celle des feuilles : « qui est du vert blanchâtre ou bleuâtre de la mer » (exemples : « des yeux glauques, vert glauque, les feuilles de la capucine sont glauques »). Dans la langue moderne, l’emploi de glauque n’est plus restreint au domaine étroit de la botanique. En même temps que l’emploi s’est étendu (glauque ne désigne plus une couleur verdâtre, mais il s’applique à une atmosphère, une rue, un quartier, une pièce, un film), le sens a changé dans des proportions importantes. « Au figuré et péjoratif », selon les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94), il signifie : « qui manque de netteté, de précision » et même, dans certains emplois actuels, il a le sens de sinistre ou d’inquiétant (un quartier, une rue, un immeuble glauques). Les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, Dictionnaire de l’Académie française) jugent que le sens figuré et péjoratif du Trésor de la langue française est, en fait, un sens étendu : « sans éclat, terne », l’illustrant de l’exemple de la « lumière glauque ». Quoi qu’il en soit, le mot prend un sens nouveau à la fin du XIXe siècle, comme l’attestent les extraits d’écrivains cités dans le Trésor de la langue française, en particulier les écrivains fin de siècle, décadents ou symbolistes, qui abusaient de l’impropriété – ce qu’ils nommaient « style artiste » ou « écriture artiste ». Ainsi cet exemple de Huysmans (1884) : « une légèreté de cervelle dont les pensées s’éclaircissaient et, d’opaques et glauques, devenaient fluides et irisées » ; ou des frères Goncourt (1870), qui ont dérivé de glauque, entendu au sens figuré, un adverbe « de manière », ayant le sens «de « de façon glauque » : « le regard du fuyard est vague, trouble, glauquement diffus ; il ne se fixe sur rien, il ne s’arrête sur rien ».

13 octobre 2008

Tollé

 

 

C’est la forme de l’ancien impératif tolez du verbe toldre, ayant le sens « d’ôter », qui continue le verbe latin tollere, impératif tolle, au sens de « prends-le », « enlève-(le) », cri que, dans le texte de la Vulgate (la première traduction par Saint Jérôme de la Bible en latin), la foule pousse pour demander à Ponce Pilate de faire mourir Jésus. De fait, tollé est attesté pour la première fois à la fin du XVe siècle dans un texte religieux, la Passion d’Auvergne. C’est dans ce sens qu’il est défini par les académiciens dans les différentes éditions de leur Dictionnaire publiées à partir de 1718 (deuxième édition) : « mot latin pris de l’Évangile et qui n’est d’usage que dans cette phrase crier tollé sur quelqu’un pour dire crier afin d’exciter de l’indignation contre quelqu’un » (1762, 1798, 1832-35), faisant de tollé (dans « crier tollé ») le nom du cri poussé par la foule. En 1762 (quatrième édition), les académiciens précisent que tollé « est du langage populaire » ; en 1798 et en 1832-35, « du langage familier ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui était positiviste et agnostique et ne cachait pas ses convictions, lesquelles ne regardaient pourtant que lui, efface la référence aux Evangiles, qu’il ne pouvait pas ne pas ignorer, et, reprenant Furetière (Dictionnaire universel, 1690), il se contente de définir, lui qui est friand d’histoire, le tollé comme un « cri d’indignation » (exemple : « il s’éleva un tollé général contre l’orateur ») et de citer l’emploi retenu par les académiciens, mais sans la moindre allusion à la Vulgate : crier tollé sur quelqu’un, contre quelqu’un a pour sens « crier afin d’exciter l’indignation contre quelqu’un ». Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les académiciens reprennent une partie de la définition de Littré en y mêlant des souvenirs de la définition de leurs prédécesseurs : « mot emprunté du latin et qui sert à marquer l’indignation » (exemples : « il s’éleva contre l’orateur un tollé de toutes les parties de la salle » ; « cette opinion excita, souleva un tollé général »), mais en effaçant toute référence aux Evangiles et à la Vulgate, lesquelles sont pourtant aux fondements d’une civilisation et de sa langue.

Le mérite des rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) est d’exposer, dans la définition même de tollé, l’origine de ce mot : « par allusion à la traduction latine de Jean XIX, 15 (comprendre de l’Evangile selon Saint-Jean) où les Juifs demandent à Ponce Pilate de crucifier Jésus par ce cri : tolle, tolle, crucifige eum (soit : "prends-le, prends-le, crucifie-le"). L’exemple crier tollé que les académiciens du XVIIIe siècle et du début du XIXe siècle jugeaient ou populaire ou familier est mentionné comme « vieux ». Le sens n’est plus assis sur la religion, mais il est tout social, comme l’expriment les mots collectif et ensemble de personnes, de la définition suivante : « cri collectif de protestation, vif sentiment d’indignation exprimé par un ensemble de personnes », et comme l’attestent les exemples qui illustrent ce sens : « tollé général », « M. de Mars m’écrivit le tollé de l’Académie française contre mon Henriette » (Michelet, Journal, 1859), « un tollé furieux éclate dans la salle ; des ricanements soufflettent l’avocat » (Martin du Gard, Jean Barois, 1913).

Le mot tollé était un cri religieux encore ou en rapport avec la religion dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) ; il n’est plus qu’un mot de l’indignation sociale des foules dans la langue moderne et dans les dictionnaires qui la décrivent.

11 octobre 2008

Crise

 

 

Ce nom, bien qu’il soit emprunté du latin, et le mot latin du grec, et qu’il ait au moins trente siècles d’existence, est en réalité un mot moderne dans tous ses emplois en politique, dans les finances, dans l’économie et le commerce, et autres domaines qui dessinent l’horizon indépassable des modernes : les clubs sportifs, le couple, les rédactions de journaux et de media, les universités, l’école, la civilisation et même la quarantaine, etc. Deux sens sont relevés dans l’article crise de la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française ; une dizaine dans la neuvième édition en cours de publication. En 1694, la définition est épuisée en quelques courtes lignes ; aujourd’hui, il est nécessaire de disposer d’au moins deux pages pour exposer tous les sens de ce mot.

En latin, crisis, emprunté du grec krisis, est un terme de médecine, qui, en latin comme en grec, désigne la phase grave d’une maladie. C’est dans ce sens médical que le nom crise est attesté au XIVe siècle et c’est au XVIIe siècle que ce nom commence à s’étendre à d’autres réalités que les maladies : crise, écrit Furetière dans son Dictionnaire universel, 1690, « se dit figurément en choses morales, comme dans les exemples « cette intrigue est dans sa crise » ; « ce procès est dans sa crise ». Les académiciens (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35) relèvent ce sens médical : « effort que fait la nature dans les maladies, qui est d’ordinaire marqué par une sueur ou par quelque autre symptôme, et qui donne à juger de l’événement d’une maladie » (première et quatrième éditions, 1694, 1762 : la crise annonce la maladie) ; « effort que fait la nature dans les maladies, par la sueur, les évacuations, etc. » (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ; « effort de la nature dans les maladies, qui produit un changement subit et marqué en bien ou en mal » (cinquième et sixième éditions, 1798 et 1832-35 : la crise est une aggravation de la maladie) ; « terme de médecine, changement qui survient dans le cours d’une maladie et s’annonce par quelques phénomènes particuliers, comme une excrétion abondante, une hémorragie considérable, des sueurs, un dépôt dans les urines, etc. » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; « terme de médecine, moment, dans les maladies, où se produit un changement subit et marqué en bien ou en mal » (huitième édition, 1932-35). Dans ces mêmes éditions est relevé l’emploi figuré de crise pour désigner un moment grave : « on dit figurément qu’une affaire est dans sa crise pour dire qu’elle est sur le point d’être décidée de manière ou d’autre » (1694, 1762) ; « il se dit élégamment au figuré : les affaires sont dans leur crise » (Féraud, 1788) ; « crise se prend figurément pour le moment périlleux ou décisif d’une affaire » (cinquième et sixième éditions, 1798 et 1832-35).

Au XVIIIe siècle, les affaires peuvent être en crise ; au XIXe siècle, siècle de l’assomption de la science, même le scientisme, dans un ciel vidé de toute transcendance, la médecine apparaît, à tort ou à raison et sans doute plus souvent à tort qu’à raison, comme la science des sciences. Les termes de médecine se nimbent alors d’une aura mystérieuse et quasiment magique. Ils peuvent alors être extraits de la médecine et désigner des réalités sociales, qui forment le nouveau sacré moderne. Crise s’étend ainsi à la politique, aux finances et au commerce, comme le note Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « figuré, moment périlleux et décisif », « une crise politique très dangereuse » ; « trouble dans la production ; crise industrielle, commerciale, dérangement, perturbation des opérations industrielles, des transactions commerciales, qui en suspend le cours ; crise financière, embarras considérable dans les finances publiques ou dans les affaires ; crise monétaire, embarras qui provient de la rareté de la monnaie ; les crises amènent tantôt le renchérissement des produits, tantôt l’avilissement des prix » ; « crise ministérielle, moment où un ministère est dissous sans être encore remplacé » ; « crise de la nature, nom donné aux grandes convulsions qui surviennent dans le globe terrestre » - sens que les académiciens notent dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : « par extension, crise se dit d’un trouble, d’un embarras momentané ; crise commerciale, industrielle, financière, monétaire ; la crise de l’industrie textile, de la métallurgie » et « au figuré, crise de doute, de désespoir ».

La consultation des dictionnaires actuels, Trésor de la langue française (1971-94) et Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication), fait apparaitre l’extrême diversité des emplois de crise, aussi bien pour désigner une rupture, marquée par des phénomènes soudains, en médecine (« crise appendiculaire, convulsive, dentaire, gastrique, hépatique, nerveuse, d’angine de poitrine, de délire, de démence, de dépression, de douleur, d'étouffement(s), de goutte, de rhumatisme(s), d’urémie, d’estomac, de vésicule, de nerfs, cardiaque »), dans la dramaturgie théâtrale, dans la langue courante (« crise de colère, de larmes, d’abattement, de jalousie, d’attendrissement, de découragement, de dégoût de soi, de désespoir, de désolation, de fureur, de neurasthénie, de pessimisme, de rage, de sanglots, de timidité, de tristesse » ; « piquer sa crise » : les sentiments exprimés pouvant être de l’enthousiasme : « crise d’ascétisme, d’ivrognerie, de patriotisme, de travail, de chauvinisme, d’antimilitarisme »), que pour désigner des troubles, des bouleversements, des perturbations, que ce soit dans la vie d’un individu (« crise affective, intellectuelle, mystique, morale, de la trentaine, de la puberté ou de la ménopause, pré-pubertaire », etc.) ou dans l’état d’une société (« crise morale, des mœurs, de la civilisation, des sociétés modernes, universitaire, agricole, commerciale, économique, financière, de mévente, de surproduction, du tourisme, du logement, diplomatique, gouvernementale, intérieure, internationale, russo-polonaise, de la physique, de la poésie, des fondements des mathématiques, du roman, du théâtre », etc.). Les académiciens ont beau protester contre certains de ces emplois qu’ils jugent abusifs, en écrivant en caractères gras que « le mot crise est souvent employé abusivement » et qu’il « devrait être réservé à des phénomènes précis et à des évènements limités dans le temps », rien n’y fait. Que peut un dictionnaire contre ce qui le dépasse ? Déplorer ? Rien d’autre. Il n’est rien qui n’échappe à la crise, c’est-à-dire à la maladie ; donc, il n’est rien qui ne relève pas d’un traitement, qu’il soit médical, social, politique, etc. Les docteurs ès sciences sociales et économiques se pressent au chevet des crises, non pas pour les guérir, mais pour y pavaner.

08 octobre 2008

Occupation

 

 

Emprunté du latin, le nom occupation est attesté à la fin du XIIe siècle au sens de « ce à quoi on consacre son activité, son temps », puis au XIVe siècle de « soin, souci que l’on prend de quelque chose, peine, embarras », seul sens qui soit relevé dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « Emploi, affaire à laquelle on est occupé » (exemples : « occupation importante, sérieuse, pénible, frivole, légère ; voilà une belle occupation pour un homme sage ; quelles sont maintenant vos occupations ?; avoir de l’occupation ; être sans occupation »). A ce sens est ajouté l’emploi suivant : « On dit aussi donner de l’occupation (à quelqu’un) pour dire causer de la peine, des affaires, de l’embarras ».

L’un des sens modernes, qui fait florès en politique et en idéologie, « action de se rendre maître militairement d’un lieu, d’un territoire, d’un pays », attesté pourtant au XVIe siècle, n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition (1832-35). En 1762 et en 1798, les académiciens se contentent de répéter la définition de 1694, « emploi, affaire à laquelle on est occupé », suivie de nombreux exemples, laquelle est couronnée de cet emploi juridique : « Occupation se dit aussi en termes de droit pour habitation », comme dans l’exemple : « il a été forcé de payer les loyers des lieux, à proportion du temps et de l’occupation qu’il a faite ». La sixième édition (1832-35) a été publiée quelque vingt ans après que la fureur batailleuse, dont la France a embrasé l’Europe, se fut éteinte. Mais il reste de cette fureur des traces dans la langue, la France révolutionnaire puis impériale ayant occupé militairement et politiquement quasiment tous les pays voisins et circonvoisins, et même les pays qui étaient situés loin du voisinage. A force d’occupations, la langue a entériné ce sens nouveau : « Occupation signifie, en termes de guerre, l’action de s’emparer, de se rendre maître d’un pays, d’une place, d’en prendre possession militairement ». Les exemples qui illustrent ce sens sont éloquents : « On a fortement réclamé contre l’occupation de ces provinces ; l’occupation de cette province par l’armée française fut un des premiers résultats de la guerre ; l’occupation de cinq places fortes par les troupes alliées fut une des conditions de l’armistice ». Un exemple couronne le tout, qui va résumer l’histoire des deux siècles qui ont suivi la Révolution. C’est armée d’occupation : « armée destinée à contenir un pays nouvellement conquis ou envahi ».

Ce sens, qui est recensé en toute dernière place par les académiciens, est classé au tout début de l’article occupation du Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, comme si le mot avait basculé d’une activité bonasse à une entreprise militaire impériale : « Action d’occuper, de s’emparer d’un lieu, d’un bien » et « terme de guerre, action de se rendre maître d’un pays, d’une place ». Le même groupe armée d’occupation est défini : c’est une armée destinée à contenir un pays vaincu ou bien, car Littré est soucieux aussi de sauver du discrédit total l’occupation des pays d’Europe par les armées napoléoniennes, « celle qui, agissant dans l’intérêt d’une puissance amie ou alliée, occupe militairement ses provinces pour les garantir d’une surprise, d’une invasion, d’une insurrection ». L’occupation d’un pays peut être une protection provisoire contre une occupation plus cruelle ! Il fallait y penser. Même les négationnistes ou les nostalgiques du Troisième Reich n’ont pas osé s’aventurer dans ces marécages sémantiques.

Le fait est que la France, après avoir procédé plus que de raison à l’occupation de pays étrangers, s’est retrouvée en 1940 dans la situation humiliante qu’elle avait imposée pendant un siècle et demi à des pays voisins et même très éloignés. L’histoire n’avance pas en musique vers le progrès infini ; c'est une sinistre tragédie. Les Français l’ont appris à leurs dépens entre 1940 et 1944. Pourtant, il ne semble pas qu’ils aient retenu la leçon, comme s’ils étaient incapables de tirer quelque leçon que ce soit du passé que, de toute façon, ils ont oublié, en dépit des lexicographes modernes, aussi bien les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française), qui écrivent le mot occupation avec un O majuscule quand ce mot désigne la période sinistre 1940-1944 : « Généralement avec une majuscule, période de la seconde guerre mondiale pendant laquelle la France a été occupée par les Allemands » (Trésor de la langue française ; exemples : « pendant l’Occupation, sous l’Occupation, le Paris de l’Occupation ») ; et « l’occupation de la France par les armées allemandes pendant la Seconde Guerre mondiale ; par métonymie, avec une majuscule, l’Occupation, la période durant laquelle, de 1940 à 1944, la France fut partiellement, puis entièrement occupée » (Dictionnaire de l’Académie française ; exemples : « sous l’Occupation, pendant l’Occupation »).

La majuscule n’a servi à rien, surtout pas à empêcher que soit effacé de la mémoire collective ce qu’est l’occupation d’un pays par un ou des peuple(s) étranger(s), armés ou sans armes, ou d’une université ou d’un lieu public, tous événements tenus désormais pour naturels ou allant de soi.

07 octobre 2008

Bricoler