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07 septembre 2008

Homosexuel

 

 

Homosexuel, homosexualité

 

Il semble que cet adjectif et ce nom, attestés dans une revue savante de médecine et de psychologie en 1891, Les Annales médico-psychologiques, soient empruntés de l’allemand, langue dans laquelle les mots homosexual et Homosexualität ont été formés en 1869. Le fait est qu’ils ne sont pas relevés, et pour cause, dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), ni dans la septième édition (1878) du Dictionnaire de l’Académie française, ni même dans la huitième édition (1932-35), l’édition du XXe siècle de ce même dictionnaire. Sans doute ont-il été jugés trop savants ou d’un emploi limité à sa seule science médico-psychologique, donc rares, pour y être enregistrés.

Dans les grands dictionnaires actuels, Trésor de la langue française (1971-94) et neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, tout change. Ces mots sortent de la science et deviennent communs, comme l’atteste la réduction de l’adjectif aux deux syllabes familières homo, par suppression de la référence au sexe (ou pour laisser accroire que ceux qui sont nommés ainsi sont les seuls hommes ?), c’est-à-dire à ce qui pourrait faire scandale. Sans doute les faits qu’ils désignent ne sont plus cachés ou bornés à la seule science. Le sens d’homosexuel, adjectif et nom, s’est même étendu en un peu plus d’un siècle. Quand il désigne des personnes, il signifie : « celui, celle qui éprouve une attirance sexuelle pour des individus de son propre sexe ». Quand il se rapporte à des choses ou à des manières d’être, comportements, habitudes, il a pour sens : « qui caractérise le comportement sexuel d’un individu attiré exclusivement ou occasionnellement par des individus de son propre sexe » (contraire : hétérosexuel). Alors que le mot est relativement rare, ses synonymes, qu’ils soient vulgaires ou populaires ou d’un niveau de langue choisi ou élégant, sont nombreux et d’un usage relativement fréquent : inverti, lesbienne, pédéraste, folle, gouine, gousse, pédé, tante.

Le Trésor de la langue française et le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) sont, à quelques années près, contemporains. Le dernier volume du premier a été publié en 1994, l’année même où a été publié le premier fascicule du second. Or, en ce laps de temps, relativement court, les jugements sur les homosexuels et sur l’homosexualité ont évolué ; ils étaient défavorables ou méprisants, ils sont devenus neutres ou relativement neutres, du moins les jugements dont font état les lexicographes. Dans le Trésor de la langue française, il est précisé qu’homosexuel, désignant une personne, est « employé le plus souvent avec une nuance péjorative liée à des normes sociales ou morales » : autrement dit, les normes sociales et morales sont, étaient ou seraient hostiles aux homosexuels : ce qui est en soi dans l’ordre des choses, sinon ces normes ne seraient plus des normes, le fait social majeur de la fin du second millénaire est l’inversion des normes, comme si la sexualité de MM. Delanoë, Ruquier et de leurs amis de Canal était la seule qui fût conforme à la norme.

La valeur péjorative n’apparaît plus dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, dont l’article, le plus neutre possible, ne fait référence à aucun jugement d’ordre moral ou social : « qui éprouve une attirance sexuelle pour les individus de son sexe » et « qui est relatif à la sexualité entre personnes de même sexe ; qui est caractérisé par cette sexualité ». Il en est de même d’homosexualité. Dans le Dictionnaire Quillet de la langue française (1948), dont la devise est « bien moudre et pour tous » et le sous-titre « l’art d’écrire et de bien rédiger », homosexualité est défini ainsi : « dépravation de l’homosexuel ». Trente ans plus tard, la définition du Trésor de la langue française (1971-94) est froide comme un constat : « comportement sexuel caractérisé par l’attirance, exclusive ou occasionnelle, d’un individu pour un individu du même sexe », tandis que celle de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française est aussi neutre que celle d’homosexuel : « sexualité des homosexuels ; le fait d’être homosexuel ». Il est vrai que, pendant le XXe siècle, les experts en sciences humaines, psychologie et psychanalyse, se sont évertués à ne plus tenir l’homosexualité pour une maladie, afin d’en écarter tout jugement de valeur. Ainsi, en 1950, ce psychanalyste : « parmi les termes les plus ambigus de la psychanalyse il faut ranger l’homosexualité. Elle est et n’est pas ce qu’on pense (sic !). Il n’y a pas de limite rigide : ici normal, un peu plus loin anormal. Souvent ce qu’on nomme homosexualité latente est ignoré du sujet lui-même » ; ou Mounier, dans son Traité du caractère (1946), qui en voit une cause dans l’éducation : « si l’homosexualité comporte des prédispositions congénitales, elle est loin d'être fatale, et des éducations absurdes en portent souvent la responsabilité ». Dans ces matières-là, le pompon est décerné sans contestation possible aux experts en sciences sociales, les consciencieux du social, qui trouvent dans la société (mauvaise, comme il se doit, ou féodale) le principal facteur de l’homosexualité, comme un peu partout dans le monde, les hommes, par réflexe pavlovien, tiennent Allah pour le facteur de toute chose. Ainsi, dans cet extrait du Traité (très marxiste) de sociologie, publié en 1968, l’année de tous les délires : « un certain immobilisme social, dans un régime patriarcal, en obligeant l’individu à réprimer son agressivité et à chercher les faveurs du père ou du suzerain à force de soumission, engendre des traits culturels aussi divers que la pratique de l’homosexualité, la croyance que la maladie est due au péché, ou le formalisme dans les rites magiques ». Comme dans les comptes rendus de débats à l’Assemblée nationale, il faudrait ajouter entre parenthèses : (rires). Cet extrait, que les auteurs du Trésor de la langue française citent très sérieusement, n’est reproduit ici, cela va sans dire, que pour le fun : se gausser des consciencieux du social et des lexicographes qui béent à leurs âneries.

06 septembre 2008

Technologie

 

 

Ce nom, emprunté du grec tekhnologos, « exposé des règles d’un art », est attesté en 1656, quelques années avant l’adjectif technique (cf. la note consacrée à ce dernier terme) et employé dans le sens « ensemble des termes propres aux arts, sciences, métiers », puis en 1750 dans le sens que tekhnologos a en grec : « traité des arts en général ». Il est relevé dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) dans ce seul sens-là. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose les deux sens : « traité des arts en général » et « explication des termes propres aux différents arts et métiers », sens qu’illustre cet extrait éloquent (Reybaud, 1842) : « on n’invente rien, si ce n’est des mots ; on accroît outre mesure le bagage des technologies » et qu’expose clairement Lamarck en 1809 (Philosophie zoologique) : « Afin de désigner clairement l’objet de la nomenclature, qui n’embrasse que les noms donnés aux espèces, aux genres, aux familles et aux classes, on doit distinguer la nomenclature de cette autre partie de l’art que l’on nomme technologie, celle-ci étant uniquement relative aux dénominations que l’on donne aux parties des corps naturels »..

En 1834, Ampère (Essai sur la philosophie des sciences) donne à technologie son sens moderne ou un des sens dans lesquels il est en usage dans la langue actuelle : « théorie de l’industrie pratique » et que les académiciens (Dictionnaire de L'Académie française, huitième édition, 1932-35) ne relèvent pas, se contentant de reprendre les deux définitions de Littré. C’est dans la seconde moitié du XXe siècle que ce sens est défini par les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Science des techniques, étude systématique des procédés, des méthodes, des instruments ou des outils propres à un ou plusieurs domaine(s) technique(s), art(s) ou métier(s) ». Le retard des lexicographes s’explique par la nouveauté de cette science (« la technologie, ou étude comparative des techniques, est une discipline trop récente pour que nous puissions même en esquisser l’histoire », Histoire des sciences, 1957), laquelle se développe si vite, en particulier à l’école et à l’université, qu’elle rend vite caducs les deux sens historiques du nom qui la désigne (« traité des arts en général » et « ensemble des termes propres aux arts, aux sciences et aux métiers ») et que les rédacteurs du Trésor de la langue française mentionnent comme vieux.

Le mot s’étend à d’innombrables réalités. Ce n’est plus seulement la « théorie de l’industrie pratique », comme dit Ampère, mais l’industrie pratique elle-même : « technique, ensemble de techniques », lesquelles, selon les rédacteurs du Trésor de la langue française, s’appliquent au bois, au silicium, aux tissus, aux semi-conducteurs, aux conserves appertisées, aux composants des différents organes d’un calculateur (ou ordinateur) et de ses périphériques », à l’éducation (la technologie éducative est le « recours aux moyens techniques, aux machines dans l’enseignement, pour une plus grande efficacité des procédures éducatives ».) La technologie n’est pas une technique commune, elle est une technique moderne, en avance sur toutes les autres, une technique de pointe qui utilise les ressources et procédés modernes de développement : offshore, biomédicale, nucléaire, solaire, alimentaire, douce, au point que c’est une scie que d’employer technologies au pluriel et de le faire précéder de l’adjectif nouvelles : « les nouvelles technologies » (que l’on introduit partout et que l’on développe dans les laboratoires) sont désormais des obligées des discours des media et des hommes politiques, surtout de ceux qui sont fatigués.

 

05 septembre 2008

Notes classées par ordre alphabétique

 

 

Les notes relatives à la Nouvelle Langue française et publiées depuis près de trois ans dans ce blog ont été classées par ordre alphabétique, comme dans un dictionnaire (près de 900 pages). Vous pouvez les consulter lettre après lettre dans la partie gauche de la page d'accueil.

 

03 septembre 2008

Technique

 

 

Emprunté du grec tekhnikos, « qui se rapporte à un art », l’art en question étant manuel, technique est attesté pour la première fois chez Bayle en 1687 dans un emploi d’épithète du nom grammairien, ces deux mots désignant ceux qui enseignent les principes de la grammaire ; en 1721, les vers dits techniques ne sont écrits que pour aider la mémoire : on dirait aujourd’hui qu’ils sont mnémotechniques. C’est le seul sens que les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-65), ou Dictionnaire des Arts, des Sciences et des Métiers, de d’Alembert et Diderot, retiennent : « (Belles lettres) quelque chose qui a rapport à l’art… C’est dans ce sens là que l’on dit des mots techniques, des vers techniques, etc. et que le docteur Harris a intitulé son dictionnaire des arts et des sciences, Lexicon technique. Cette épithète s’applique ordinairement à une sorte de vers qui renferment les règles ou les préceptes de quelque art ou science, et que l’on compose dans la vue de soulager la mémoire. Les vers techniques se font ordinairement en latin, ils sont généralement mauvais, et souvent barbares ; mais on fait abstraction de tous leurs défauts, en faveur de leur utilité ». C’est aussi ce seul sens qui est défini dans les éditions successives du Dictionnaire de l’Académie française, de la quatrième en 1762 (« artificiel ; il se dit principalement des mots affectés aux arts. On appelle vers techniques des vers faits pour soulager la mémoire, en y rappelant en peu de mots beaucoup de faits, de principes, etc. Les racines grecques sont en vers techniques »), à la sixième en 1832-35 : « propre à un art, qui appartient à un art ; il se dit principalement des mots affectés aux arts : mot technique, expression technique, langage technique, vers techniques, etc. »

Le nom technique n’est attesté qu’en 1744, d’abord au masculin, au sens de « caractère de ce qui est technique », id est qui se rapporte aux arts ; au féminin en 1846, dans un de ses sens modernes : « ensemble des procédés qu’on doit méthodiquement employer pour un art ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à relever ces deux emplois : « s. m. (substantif masculin), le technique, la partie matérielle d’un art » (comme chez Diderot, Salon de 1767: « le peintre Latour n’a jamais rien produit de verve, il a le génie du technique ; c’est un machiniste merveilleux » ; et « s. f. (substantif féminin), l’ensemble des procédés d’un art, d’une fabrication » (exemple : « la technique des métaux incrustés »). Littré note aussi que technique « s’est dit quelquefois pour science » (exemple : « la technique des langues »). L’article de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française est plus succinct que celui de Littré. Deux emplois sont distingués. Adjectif, technique a pour sens « qui est propre à un métier, à un art » ; nom féminin, il « désigne l’ensemble des procédés qu’on doit méthodiquement employer pour un art, pour une recherche, dans un métier ». Autrement dit, il a fallu attendre la seconde moitié du XIXe siècle pour que le nom technique, qui nous semble si familier aujourd’hui, entre dans la langue et qu’il soit défini dans des termes à peu près justes par les lexicographes.

En 1762, les académiciens ont expédié la définition de technique en un fragment de phrase (« artificiel » ou « qui est propre à un art ») ; à la fin du XXe siècle, il faut aux rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) plusieurs colonnes pour en épuiser les emplois. Au XXe siècle, l’adjectif s’enrichit d’un nouveau sens : « qui concerne les applications de la science » (attesté en 1926) et le nom, en 1908, est attesté au sens de « manière de faire ». C’est ce sens, à la fois récent et « moderne », dans la mesure où il reflète la modernité occidentale, qui est tenu dans le Trésor de la langue française pour le sens fondamental de technique : ce n’est pas « qui se rapporte à un art », mais « qui concerne les applications de la science, de la connaissance scientifique ou théorique, dans les réalisations pratiques, les productions industrielles et économiques ». Autrement dit, ce qui est technique n’a pas d’autonomie ; il dépend de la science; il en est l'auxiliaire. Les noms que cet adjectif qualifie sont innombrables : connaissances, milieu, recherche, développement, équipement, sociétés, progrès, sciences techniques, spécialisation, enseignement, personnel, lycée, directeur, comité, département, direction, services, administrations, agent, ministères, conseiller, coopération, assistance. Cet adjectif a d’autres sens : « qui est relatif aux procédés utilisés pour la réalisation d’une activité particulière, au savoir-faire requis pour la maîtrise d’une tâche, d’une activité », quelle que soit cette activité, professionnelle ou sportive ou artistique : « qui concerne le fonctionnement d’un appareil ou d’une installation, un processus ou un mécanisme » ; « qui relève d’une activité ou d’une discipline spécialisée, et suppose des connaissances spécifiques » (dictionnaire, ouvrage, revue, discussion, presse, expression, mot, terminologie, langages, vocabulaires, etc.). Le nom aussi désigne, dans la langue moderne, d’innombrables réalités. Ainsi, « dans l’art, dans une activité, dans un métier », c’est « l’ensemble des procédés propres à une activité et permettant d’obtenir un résultat concret » ; en peinture, en musique, dans la danse, en littérature, c’est « l’ensemble des procédés propres à une certaine forme d’art, à l’utilisation de certains supports, à une école ». Bien entendu, dans la pédagogie, la sociologie et toutes les sciences sociales modernes, il est fait un recours massif à la ou aux technique(s) : de communication, d’expression, d’enseignement, de l’interview, d’enquête. C’est, parallèlement au sens moderne de l’adjectif, « l’ensemble des procédés méthodiques reposant sur des connaissances scientifiques et permettant des réalisations concrètes ». On ne compte plus les emplois du nom technique entendu dans ce sens : techniques audio-visuelles, technique industrielle, radioélectrique, nucléaire, spatiale, technique du son, de forage, de sondage, technique de pointe, techniques douces, techniques de gestion, technique juridique, techniques pastoriennes, chirurgicales. Même la psychologie et la psychanalyse ont leurs techniques, actives ou projectives, pour « étudier » les sujets humains.

Un des rares thèmes, à peu près clairs et relativement justes, de la pensée d'Heidegger est la critique de l’arraisonnement de la nature et du monde réel par la technique. Technicisées, ces réalités perdent leur essence de choses et cessent d’être elles-mêmes. C’est ce que confirme le triomphe de l’adjectif et du nom technique dans la langue moderne, depuis à peine un siècle et demi. Pourtant, la langue en dit plus long sur ce phénomène que le philosophe ; plus brutalement aussi, sans fioritures ni détour dans le Dasein ou dans l’Etant. Le phénomène touche aussi les êtres humains, happés, modelés, façonnés par la technique, et surtout les prétendues sciences qui en ont fait leur objet d’étude : psycho, socio, journalisme…

02 septembre 2008

Différencier

 

 

Emprunté du verbe du latin scolastique differentiare en usage dans les universités du Moyen Age, différencier est attesté au XIVe siècle dans le sens que définit Furetière dans son Dictionnaire universel (1690) : « distinguer par la différence », sens que reprennent les académiciens dans la première édition (1694) de leur Dictionnaire. L’orthographe avec un t est attestée dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65). C’est un terme mathématique : « différentier une quantité dans la géométrie transcendante, c’est en rendre la différence suivant les règles du calcul différentiel ». Ces sens sont exposés dans le même article de la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française. Il est vrai que la définition mathématique n’est pas très claire : « distinguer, mettre de la différence » (« cela sert à les différencier ») et « on dit en mathématique différencier une quantité pour dire en prendre la partie infiniment petite ». Dans les sixième et septième éditions (1832-35, 1878), les académiciens relèvent les deux sens dans deux articles consécutifs dont l’entrée est distinguée par l’orthographe de la dernière syllabe : c ou t. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue aussi deux homonymes : « il ne faut pas confondre différencier, mettre une différence, et différentier, prendre la différentielle, terme de mathématique. Ces deux mots sont les mêmes ; mais l’orthographe les différencie ». Il ajoute ceci qui exprime son scepticisme : « cette différence d’ailleurs ne s’appuie sur aucune bonne raison ». Pour lui, différencier, c’est « séparer par la différence » (différencier des propositions, deux personnes, des mots par l’accent grave, des peuples, les jours de fête (des autres jours), les êtres, etc.) et, à la forme pronominale, se différencier, c’est « être distingué, caractérisé », comme dans cet exemple sous-tendu par le positivisme qui nourrit Littré : « Fontenelle se différencie des écrivains de son temps par une connaissance profonde des sciences positives jointe à l’esprit le plus fin et le plus discret ». Pour définir différentier, Littré, comme s’il écrivait une notice encyclopédique, se réfère aux règles du calcul différentiel : c’est « calculer certaines propriétés d’une courbe, etc. d’après les différences infiniment petites qui existent entre deux positions successives et fort rapprochées de ses coordonnées » et c’est « pratiquer les opérations qui constituent le calcul différentiel ou prendre la différentielle ».

Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les académiciens consacrent une seule entrée à ce verbe et renoncent à les différencier par l’orthographe : « distinguer par telle ou telle différence (« cela sert à les différencier ; une bonne définition doit différencier les diverses espèces d’un même genre » et « en termes de mathématiques, différencier une quantité variable, en prendre l’accroissement infiniment petit »), leçon que suivent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), lesquels, à la différence des académiciens en 1932-35, signalent les deux orthographes en mots vedette : différencier, différentier. Ceux-ci, à la différence de Littré et des académiciens, distinguent, non pas le sens courant du sens mathématique, mais les emplois spécifiques en biologie et psychologie (« constituer dans sa différence un être ou une chose ») ou en mathématiques (« calculer la différentielle », comme dans cet extrait de Poincaré, 1911 : « étudions les variations (...) et pour cela différentions la dernière équation ») des emplois étendus : « distinguer en faisant ressortir les différences » (différencier le cliché du lieu commun, une personne, etc.), dont l’emploi à valeur réflexive : se différencier (des autres) et « devenir (de plus en plus) différent, acquérir ou renforcer des différences » (synonyme se distinguer) ou « être caractérisé, constitué par une différence » (synonyme se démarquer, s'opposer). A l’opposé, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens reviennent à la distinction des deux verbes par l’orthographe - avec un c : « constituer une différence distinctive entre deux êtres, entre deux choses » et « établir une différence entre deux êtres, entre deux choses » (se différencier : « se distinguer de quelqu’un, de quelque chose par telle ou telle différence » ou « acquérir des caractères spécifiques » ; avec un t, variante orthographique de différencier : en mathématiques, « calculer la différentielle », « différentier une fonction »).

Les idéologues « modernes » et dominants qui chantent sur tous les toits du monde la différence (et la différance, cf. Derrida) ou les différences ne font jamais usage du verbe différencier, qu’il soit écrit avec un c ou avec un t. Pourtant, s’il est un verbe qui, en théorie, concentre la croyance dans la différence, c’est différencier. Ils prônent, prétendent-ils, le brassage des différences, le métissage, le mélange de tout dans tout, et, bien sûr, le respect des prétendues différences, à condition qu’elles soient de l’Autre ou des autres, jamais de soi ou des semblables, et ils prohibent de différencier : car, différencier, c’est distinguer, discriminer, séparer et aussi « constituer dans sa différence un être ou une chose », c’est-à-dire le singulariser. Ils n’aiment la différence que fondue dans le grand melting-pot du sans (frontières, papiers, famille, nations, réalité, etc.), métissée aux différences venues d’ailleurs, lesquelles sont supérieures en tout évidemment à la différence indigène, broyée dans ce chaudron de sorcières et dans cette boîte de Pandore, lesquels exploseront un jour. Ce sera alors l’Hiroshima du monde réel.

 

 

01 septembre 2008

Correspondance

 

 

 

 

Il n'est que de comparer l'article "correspondance" de la première édition du Dictionnaire de l'Académie française (1694), dans laquelle trois acceptions sont définies, à l'article de la neuvième édition (en cours de publication) du même Dictionnaire (treize acceptions ou emplois distingués) pour prendre consceince qu'en trois siècles, ce nom s'est étendu à d'innombrables réalités. Dans la langue latine du Moyen Age, il est attesté le nom correspondentia ayant le sens « d’accord mutuel » ou de « concordance ». C’est le sens qu’a correspondance dans sa première attestation au XIVe siècle : « rapport de ressemblance, de conformité, d’analogie » d’abord entre des choses (c’est un terme d’alchimie, lié à la théorie des sympathies et des influences : « ne sais-tu pas bien qu’au mouvement des cieux (il) est un entendement, qui a ici-bas correspondance, et qui fait avoir, par son influence, une existence à toutes choses ? »), puis en 1564 entre des personnes : « accord d’idées, de sentiments » (« il y a correspondance d’amitié quand l’amitié de l’un répond à l’amitié de l’autre »). C’est à la fin du XVIe siècle que correspondance prend le sens de « rapport de communication mutuelle » : en 1580, « relations privées entre personnes » ; en 1606, « relations commerciales » ; en 1675, « communication par écrit entre deux personnes » ; en 1690, dans le Dictionnaire universel de Furetière, « liaison entre un journal et ses correspondants ».

Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, trois sens sont exposés : « sympathie, convenance, mutuelle intelligence » (« il y a grande correspondance d’humeurs entre eux ») ; « il se dit aussi des marchands et il signifie la relation, le commerce qu’ils ont entre eux pour le fait de banque, de marchandise, etc. » (« ce marchand a correspondance dans toutes les villes de l’Europe ») ; « il se dit generalement de toutes les relations, de toutes les liaisons que l’on peut avoir les uns avec les autres » (« nous avons eu longtemps correspondance de lettres ; je ne veux point de correspondance avec cet homme-là »).

En 1762, à ces trois sens, les académiciens ajoutent dans la quatrième édition de leur Dictionnaire l’extension par métonymie aux « personnes avec lesquelles on entretient commerce de lettres » : « ma correspondance m’écrit ; mes correspondances me marquent ». Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) distingue l’emploi avec un régime (un complément : la correspondance à la grâce, aux soins, des Espagnols, signifiant « action de correspondre ») et l’emploi absolu, sans complément : « il signifie liaison, commerce de lettres » et « entre négociants, il se dit quelquefois pour correspondant (« il a écrit à toutes ses correspondances ; mes correspondances me marquent que, etc. »).

 

C’est seulement à partir de la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française qu’est relevé le sens historique, celui qui est attesté le premier, au XIVe siècle, dans l’histoire de la langue : « rapport, relation entre les choses » (« il y a dans l’homme et dans plusieurs animaux beaucoup de correspondance entre les organes de la génération et ceux de la voix »), sens défini ainsi dans la sixième édition (1832-35) : « conformité, rapport » et illustré par ces exemples : « pour établir une exacte correspondance entre toutes les parties de l’édifice, on a élevé d’un étage l’aile gauche » ; « il y a beaucoup de correspondance entre ces deux organes » ; « une correspondance parfaite règne entre toutes les parties de ce vaste ensemble ». C’est encore dans cette cinquième édition qu’est relevé ce sens moderne : « correspondance se dit aussi des lettres mêmes » (et non plus des correspondants), comme dans ces exemples : « j’ai lu la correspondance de ces deux ministres, la correspondance de cet ambassadeur », lesquels, dans la sixième édition, sont encore plus nombreux : « faire imprimer, publier la correspondance de quelqu’un ; la correspondance de Voltaire, de Jean-Jacques Rousseau ». Le XIXe siècle est celui des communications : « correspondance se dit quelquefois des relations, des communications entre divers lieux » (exemples : « la correspondance entre ces deux villes a lieu par cette route ; la correspondance sera plus prompte par cette voie que par toute autre »), une voiture de correspondance était une « voiture publique qui prend, à un certain endroit de la route, les voyageurs arrivés par une autre voiture, et les transporte plus loin » et les services de correspondance « les services de poste qui transportent les lettres sur des routes où il n'y a pas de malles-postes » (sixième édition, 1832-35, du Dictionnaire de l’Académie française). A ces emplois, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ajoute que « correspondance se dit aussi des omnibus ». C’est dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française que sont relevés les emplois ferroviaires de correspondance : « le mot se dit des communications entre divers lieux entre deux lignes de chemin de fer » (« on dit par extension manquer la correspondance, manquer le train de correspondance »), les correspondances des chemins de fer étant « les voitures qui correspondent avec les stations des chemins de fer pour le service des localités qui ne sont pas sur la ligne » et la correspondance des tramways « la faculté accordée au voyageur qui a payé sa place dans certains tramways de se faire transporter sans payer de nouveau par un tramway correspondant » (« il désigne aussi le billet qui constate ce droit »). C’est aussi dans cette édition qu’est relevé l’emploi scolaire : « carnet de correspondance, carnet où un professeur inscrit chaque jour les notes de devoirs et de leçons obtenues par un élève à charge pour cet élève de le faire contresigner par ses parents". La langue moderne fait un triomphe à correspondance, comme l’atteste l’article très long du Trésor de la langue française (1971-94). Le sens ancien « d’association, de rapport logique, de corrélation entre deux ou plusieurs choses » est toujours vivace, spécialement en grammaire (correspondance des temps), en logique (« rapport logique consistant en ce qu’un terme étant donné, un ou plusieurs autres termes définis sont par là même assignés, en vertu soit d’un tableau préexistant, soit d’une formule générale qui constitue leur loi de correspondance »), en mathématiques (« association du type le plus général entre chaque élément d’un ensemble et un ou plusieurs éléments d’un autre ensemble ») ; celui de « conformité, de convenance » aussi, comme dans la célèbre « théorie des correspondances » ou « doctrine suivant laquelle l’univers se compose d’un certain nombre de règnes analogues, dont les éléments respectifs se correspondent chacun à chacun, et par suite peuvent réciproquement se servir de symboles », que les auteurs du Trésor de la langue française citent en exemple. Le sens moderne « rapport de communication » fleurit en même temps que les communications : correspondance aérienne, ferroviaire, concordance d’horaire établie entre deux moyens de transport pour assurer des liaisons rapides ; par métonymie, « véhicule qui assure la correspondance », « billet permettant d’effectuer un trajet comportant un ou plusieurs changements d’autobus, de tramways, etc. », tandis que le sens ancien de "communication entre des personnes" (par échange de lettres, messages, etc. ; enseignement, cours, vote par correspondance ; cahier, carnet de correspondance, destiné aux parents d’un élève, pour qu’ils prennent connaissance de ses notes et des appréciations des professeurs » ; par métonymie : « ensemble des lettres envoyées ou reçues par quelqu’un ») est bien adapté à la communication, seul horizon de la société moderne, d’autant plus que correspondance est aussi un mot de journaliste : « chronique envoyée à un journal par un correspondant » et « rubrique d’un journal dans laquelle sont publiées les lettres de lecteurs, les annonces ou les informations envoyées par des correspondants », tous ces sens étant exposés dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication).

 

 

30 août 2008

Acquis

Le nom acquis, qui est le participe passé substantivé du verbe acquérir, est attesté en 1601 au sens de « savoir faire, fruit de l’expérience (opposé à l’inné) » chez Charron, un philosophe qui mériterait d’être lu (Sagesse : « il est certain qu’en chose pareille le naturel vaut mieux que l’acquis »). Il est vrai que, dans le latin de la scolastique, chez Albert le Grand par exemple, le participe acquisitus était déjà employé comme un nom pour désigner le fruit de l’étude, que cette étude porte sur les vertus ou sur les sciences. Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 à 1935, c’est le sens dans lequel le nom acquis est employé par Charron et acquisitus par Albert le Grand qui est exposé, mais sorti de son contexte philosophique : « on dit d’un homme de mérite dans les lettres ou dans l’épée qu’il a de l’acquis, beaucoup d’acquis, pour dire, qu’il a beaucoup de savoir, d’expérience, de connaissance dans les choses de sa profession » (1694, ce à quoi les académiciens ajoutent : « en ce sens il est pris substantivement ») ou : « Acquis est aussi substantif et se dit des connaissances acquises » (1832-35 : « cet avocat, ce médecin a de l’acquis, beaucoup d’acquis »). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprennent la définition des académiciens, qui est aussi celle de Charron et d’Albert le Grand : « substantif masculin, avoir de l’acquis, du savoir, des connaissances » (Féraud, citant un exemple de Saint-Evremond : « il n’a pas moins d’acquis que de naturel et d’agrément », ajoute : « l’Académie ne dit point à quel style appartient cette locution » ; selon lui, « elle ne passe pas le style médiocre », ce en quoi il se trompe) ; « instruction acquise, connaissances acquises ; homme qui a beaucoup d’acquis » (Littré, qui illustre ce sens d’une citation de Fontenelle : « il lui trouvait peu de véritable vocation pour l’état dont il portait l’habit, et d’ailleurs beaucoup d’acquis dans la physique », et de Rousseau : « l’acquis de notre expérience est l’éducation des choses »). C’est aussi le seul sens que relèvent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Substantif masculin, par opposition aux dons naturels : connaissances, savoir-faire résultant de l’étude, du travail, de l’expérience », comme dans cet extrait de Proust : « non seulement j’avais la confiance la plus absolue en Saint-Loup, en la loyauté de son amitié, et il l’avait trahie (...), mais il me semblait que, de plus, il eût dû être empêché de le faire (...) par cet extraordinaire acquis d’éducation qui pouvait pousser la politesse jusqu’à un certain manque de franchise » (1921).

Aucun des grands lexicographes de notre histoire, de Richelet ou de Furetière aux auteurs du Trésor de la langue française, ne relève les emplois du nom acquis dans la langue des syndicalistes, des consciencieux du social et des hommes politiques. Aucun d’eux n’a jamais entendu prononcer les acquis sociaux, les acquis des luttes, les acquis de la classe ouvrière, les acquis des travailleurs, même pas les rédacteurs du Trésor de la langue française, qui affichent pourtant en toute occasion leur progressisme. Sans doute ces emplois sont tout récents, comme le confirme l’article acquis de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994) : « assuré, indiscutablement établi ; une situation acquise, bien assise ; les droits acquis, reconnus de façon sûre ; les privilèges acquis ; substantivement : les acquis des luttes, les avantages, droits, etc., obtenus grâce à des actions, des luttes, politiques ou syndicales ». Un cynique ferait remarquer qu’il y a quelque insolence à citer les acquis des luttes à la suite des situations acquises ou des privilèges acquis, comme si les acquis étaient une extension des privilèges ou comme si les académiciens tenaient les droits conquis de haute lutte par les travailleurs en lutte finale pour des privilèges d’établis et de nantis de naissance.

Le fait est là : les acquis sociaux, des luttes, de la classe ouvrière sont entrés récemment dans la langue, signe sans doute de l’épuisement de ces luttes ou de la disparition inexorable des travailleurs ou de la classe ouvrière et signe encore plus inquiétant de la position défensive que prennent les syndicats : ils ne revendiquent plus rien, ils défendent les acquis, sans jamais s’interroger sur l’origine ou le bien fondé de ces acquis. Il y a des conservateurs d’hypothèques (emploi grassement rémunéré) et des conservateurs d’acquis.

Il est une encyclopédie qui vend la mèche : c’était il y a fort longtemps. Sans doute est-ce la raison pour laquelle elle (la mèche) a été oubliée. Cette encyclopédie est L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), le temple des Lumières. Un article est consacré aux « droits acquis », terme de droit, et non de syndicalisme : « jus quaesitum », c’est « celui qui est déjà acquis à quelqu’un avant le fait ou l’acte qu'on lui oppose, pour l’empêcher de jouir de ce droit. C’est un principe certain que le droit, une fois acquis à quelqu’un, ne peut lui être enlevé sans son fait ». L’auteur de cet article lumineux ajoute : « ce principe est établi par Arnoldus Reyger, in thesauro juris, verbo jus quoesitum; Gregorius Tolos. in sintagm. juris univ. lib. XLI. p. 508 ». On ne saurait mieux dire : ce qui est acquis est acquis, principe de la nuit des temps et dont se gargarisent les progressistes en diable, pour qui le progrès se ramène à répéter ce qui est acquis depuis le haut Moyen Age. C’est aussi ce principe qu’opposaient les privilégiés de France avant la nuit du 4 août 1789 à tous ceux qui rêvaient d’abolir les acquis. En 1789, il a suffi d’un mois pour que les ci-devant renoncent à leurs acquis ; aujourd’hui, le délai serait d’un millénaire.

29 août 2008

Draconien et drastique

 

 

L'adjectif draconien, dérivé de Dracon, nom du législateur athénien du VIIe siècle avant notre ère, lequel préconisait de mettre à mort l’auteur d’un délit, même mineur, est attesté en 1796, pendant la Révolution française, au cours de laquelle, comme sous Dracon, qu’un exil a empêché d’appliquer ses belles idées, un certain nombre de terroristes ont coupé en deux des innocents, dont le seul crime a été de prononcer à voix basse un mot tabou.

Il est enregistré par Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) au sens de « d’une excessive sévérité, en parlant de lois », comme dans les exemples : « code draconien, lois draconiennes ». Littré en explique le sens en se référant à « Dracon, législateur d’Athènes, qui avait prononcé la peine de mort pour tous les délits ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (septième et huitième éditions, 1878 et 1932-35), il est défini de la même manière (« qui est d’une excessive sévérité, par allusion à l’ancien législateur athénien Dracon ») et illustré par les mêmes exemples : « un code draconien, des mesures, des conditions draconiennes ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent deux emplois : « à valeur déterminative » (« de Dracon, législateur athénien célèbre pour sa rigueur ») et « à valeur caractérisante » : « d’une sévérité excessive, d’une rigueur extrême », comme dans « règlement draconien, limites, lois, mesures, conditions draconiennes ». Les synonymes en sont inexorable, implacable, sévère. Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens précisent, à juste titre, que cet adjectif « ne se dit pas des personnes, mais seulement de leur attitude ou de leurs décisions ».

L’adjectif draconien est en concurrence, dans quelques-uns de ses emplois, avec drastique, emprunté de l’adjectif grec drastikos, terme de médecine, ayant pour sens « actif, énergique ». En français aussi, c’est en 1741, année où il est attesté, un terme de médecine, qui est employé à partir de 1875 hors de la médecine dans le sens « d’énergique ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième et cinquième éditions, 1762 et 1798), il est défini ainsi : « il se dit des remèdes dont l’action est prompte et vive » (1762) ou « des remèdes qui agissent avec violence » (1798). Dans la sixième édition (1832-35), les remèdes dont il est question en 1762 et 1798 sont précisés : « il se dit des purgatifs qui agissent avec violence ». Les académiciens précisent qu’il s’emploie « aussi comme substantif masculin » : « La résine de jalap est un drastique ». Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), ce « terme de médecine » a le sens de « qui purge énergiquement » (« les drastiques, les purgatifs énergiques, tels que le jalap, la bryone, le nerprun, la coloquinte »), ce qui n'explique pas qu’il ait pu qualifier des réalités qui n’étaient pas des remèdes, mais qui étaient censées être aussi "efficaces" qu’un purgatif, telles des mesures, des changements, des conditions, ou même, comme dans cet extrait de la Revue des Deux-Mondes que Littré relève dans le Supplément de 1877, des scènes de tragédie : « ce qu’il y a de pire dans le Faust de M. Gounod, c’est de se substituer dans la mémoire du public au Faust de Goethe, et de vulgariser des notions fausses sur les personnages et sur quelques scènes drastiques de la tragédie ». L’auteur de cette perle voulait-il signifier que la tragédie de Goethe tient du purgatif ? Quoi qu’il en soit, Littré précise que « cet emploi du grec, emprunté aux Allemands (en fait aux Anglais), n’est pas à encourager » : on y opine, surtout à propos du théâtre. Pourtant, ce qu'il y a d'éloquent dans cette extension de sens, c'est qu'un terme de médecine ait pu qualifier des réalités politiques, juridiques, administratives, comme si le "corps social" pouvait faire l'objet des mêmes traitements que le corps humain ou comme si la médecine, la "science" vénérée des scientistes du XIXe siècle, devait servir de modèle au gouvernement des hommes...  Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), ce sens figuré n’est pas relevé : pour les académiciens, drastique est un « terme de médecine » qui « se dit d’un remède très agissant, énergique, spécialement de certains purgatifs ». En revanche, dans la neuvième édition, en cours de publication, comme dans le Trésor de la langue française (1971-94), les deux sens, relevés par Littré, sont définis : « médecine, en parlant d’un remède, d’un purgatif, qui a un effet très énergique » et « au figuré, en parlant d’une situation, d’une disposition » (mesures, règlement, réduction), drastique a pour synonymes draconien, rigoureux, sévère et est glosé par « rigoureux, très contraignant » dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française.

 

27 août 2008

Prestation et contribution

 

 

Des lecteurs se sont interrogés sur "prestation" et "contribution". Les deux mots ont fait l'objet d'une note il y a plus d'un an. De même "mulâtre" et "métis".

 

Circuit

 

 

 

L’article circuit de la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française est bref. Le mot signifie « enceinte, tour » (le circuit de la ville, des murailles, de la province) et, par métaphore, dans « circuit de paroles », il désigne les détours inutiles qui retardent le moment d’en « venir au fait ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, l’article compte près de dix acceptions, qui se rapportent à des domaines divers.

Emprunté au latin circuitus, « action de faire le tour, marche circulaire, circuit, tour, enceinte, circonlocution », le nom circuit est attesté au début du XIIIe siècle dans le sens de « chemin à parcourir pour faire le tour d’un lieu » ; puis au XVIe siècle dans le sens « sinuosité, détour d’un chemin » et au figuré, dans circuit de paroles, en 1560, au sens de « circonlocutions ». La définition de l’Académie française en 1694 est reproduite quasiment telle quelle en 1762, 1798, 1832-35 (quatrième, cinquième, sixième éditions) et par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788). En 1832-35, un nouveau sens est exposé : « il signifie aussi détour » (« j’ai fait un long circuit pour arriver chez moi »). C’est dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) que circuit commence à s’étendre à de nouvelles réalités. Outre le tour d’une chose et un détour, au sens propre et au sens figuré, c’est en Angleterre une « circonscription de territoire parcourue par des juges ambulants » et, dans la jurisprudence, une « série d’actions dirigées successivement contre différentes personnes de manière à donner lieu à une action récursoire des unes contre les autres ». L’extension s’amplifie dans les dictionnaires du XXe siècle. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), sont relevés les emplois de circuit dans la langue des sports : « chemin fixé d’avance que doivent parcourir tous les concurrents d’une course pour revenir au point de départ » ; en mathématiques : « contour d’intégration qui contient tous les points critiques de la fonction que l’on intègre » ; en physique : « ensemble des corps parcourus par le courant électrique et qui doivent former avec la source d’électricité une chaîne continue » (exemples : « quand le circuit est fermé, le courant passe ; quand le circuit est ouvert ou rompu, le courant est interrompu ») et dans la technique électrique : « coupe-circuits, brise-circuits, appareils destinés à rompre le circuit électrique dans de certains cas » ; « court-circuit, déviation d’un courant électrique qui rencontre un conducteur accidentel ».

Dans le Trésor de la langue française (1971-94) et dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, c’est l’assomption de circuit au firmament de la langue moderne. Le mot, il est vrai, a deux atouts. Il a des emplois dans les sciences exactes et à l’origine, il est relatif à l’espace : l’espace, dans une société sans transcendance, où domine la nouvelle religion du social, efface le temps, de sorte que ce qui tient de l’espace s’étend à d’innombrables réalités. Le succès social est donc assuré. La définition du Trésor de la langue française est d’ailleurs tout empreinte de géométrie : circuit « désigne une chose, un lieu, ou une figure linéaire » ; « il s’agit d’une ligne courbe fermée » ; « circuits d’autocars » pour « ramasser (sic) la main-d’œuvre disponible dans les village », in Traité de sociologie, 1967 ; "parcours touristique" ; "parcours d’une épreuve sportive et par métonymie l’épreuve sportive elle-même" ; « il s’agit d’une ligne simplement courbe ou sinueuse » (« un long tuyau d’arrosage peint en vert, déroulant ses circuits » ; « un chien de chasse, le nez rivé au sol, décrivait des circuits dans un champ de betteraves » ; détour, etc.). Le circuit est aussi un « groupe d’appareils se refermant sur lui-même » en électricité, en électromagnétique, en électronique, en technologie, dont celle de la télévision. On comprend qu’un si prestigieux pedigree ait suscité autant de sens figurés : « le circuit des tentations, des disputes, des ennuis, des oublis » ; la « suite d’étapes à parcourir » ; au cinéma : le circuit commercial, les « circuits de salle » ; en économie et dans les finances : les lois du circuit économique et financier, le circuit monétaire, les circuits de distribution ; dans la langue populaire, ne plus être dans le circuit (ou dans la course, le parcours), c’est « avoir abandonné une entreprise, une activité, ou être dépassé par les événements ». Les académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, relèvent les mêmes emplois dans le sport, le tourisme, les techniques, le commerce, l’économie : tout ce qui est moderne ou fait moderne ou se grime de moderne use de circuit. Ce qui était chemin à parcourir est devenu en un siècle et demi l’emblème de la modernité, comme si la modernité consistait à user des mots et des images qui se rapportent aux voies, ferrées ou lactées ou autres, que l’on ouvre sur l’avenir, à la grande roue de l’histoire qui avance rapidement sur ces routes, à son progrès, sa marche en avant, ses avancées, par étapes et sans à-coups, à la marche de l’humanité vers le bonheur infini. En vérité, beaucoup de circuits sont fermés, de sorte que l’arrivée du circuit en est aussi le point de départ.

 

 

26 août 2008

Moderne

Emprunté au latin modernus, signifiant « récent, actuel », moderne est attesté au XIVe siècle : d’abord comme un nom désignant les hommes des époques récentes par opposition aux Anciens, puis comme adjectif avec le sens « qui est du temps présent, actuel ». L’adjectif a qualifié au XVIe siècle les états récents d’une langue et un homme « qui est de son temps, à la page » ; au XVIIe siècle les poètes, l’architecture, une science ou un art » dans l’état auquel l’ont porté les découvertes ou les inventions récentes » (Furetière, Dictionnaire universel, 1690) ; au XVIIIe siècle l’histoire ; au XXe siècle l’enseignement. En 1756, dans son Essai sur les mœurs, Voltaire emploie ce nom au singulier (le moderne) pour désigner « ce qui est moderne ou dans le goût moderne ».

Dans la première et dans la quatrième éditions (1694, 1762) du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini ainsi : « adjectif de tout genre ; nouveau, récent, qui est des derniers temps ». Les académiciens ajoutent : « il est opposé à ancien » et « il ne se dit guère que des arts et des sciences, et de ceux qui les traitent » (exemples : les auteurs, les philosophes, les théologiens, les architectes, les peintres modernes ; des ouvrages modernes ; c’est une invention moderne). Cet adjectif, précisent-ils, « s’emploie encore substantivement en parlant d’auteurs » : « les anciens et les modernes sont d’accord que quelque chose…, pour dire que… ».  A propos de ce qui est nommé architecture moderne, les académiciens dérogent à la règle qu’ils se sont fixée, à savoir ne relever que les (bons) usages et ne pas traiter de questions techniques ou savantes ou encyclopédiques : « les architectes appellent architecture moderne toutes les manières d’architecture qui ont été en usage en Europe depuis les anciens Grecs et Romains, comme l’architecture gothique et autres. Ainsi en parlant des édifices gothiques, on dit que c’est une moderne ; et même quand on parle de quelque ancien édifice gothique, on dit que c’est une vieille moderne ; et alors moderne est employé substantivement ». L’art gothique, jugé propre aux Goths, c’est-à-dire aux barbares, ayant sombré au XVIe siècle dans un discrédit profond, les académiciens sont quelque peu embarrassés de l’entendre qualifier d’un adjectif mélioratif. Cet emploi incongru a fini par s’effacer : « cependant l’usage a emporté que lorsqu’on dit « un bâtiment moderne », on entend ordinairement un bâtiment fait suivant la manière de bâtir d’à présent et qu’on dit aussi dans le même sens bâtir à la moderne, un bâtiment à la moderne ». Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) et les académiciens, dans la cinquième et la sixième éditions (1798 et 1832-35) de leur Dictionnaire, reprennent l’essentiel de la définition de 1694, sans y apporter du nouveau.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier lexicographe qui ait illustré l’emploi substantif de moderne (« les hommes des époques récentes par opposition aux hommes des temps anciens ») par « la querelle des anciens et des modernes : querelle qui s’éleva dans le XVIIe siècle sur la question de savoir qui, des anciens ou des modernes, avait la supériorité dans les choses d’esprit ». Il est aussi le premier à relever l’emploi du nom moderne au singulier pour désigner, non une personne, mais une catégorie esthétique : « le moderne, ce qui est dans le goût moderne », illustrant cet emploi d’un extrait de L’Essai sur les mœurs de Voltaire : « les ouvrages qui ont la force de l’antiquité et la fraîcheur du moderne » et de cet autre extrait : « chez toutes les nations il faut que l’antique l’emporte sur le moderne, jusqu’à ce que le moderne soit devenu antique à son tour ».

C’est dans ce même Dictionnaire de la langue française que les emplois de moderne se diversifient et s’étendent à des réalités autres que l’architecture, les lettres, la poésie. Le sens « qui est des derniers temps » est le même que celui des académiciens, mais l’adjectif ne s’oppose plus à ancien, au sens de propre à l’antiquité grecque et romaine, comme l’attestent les nombreux exemples : « histoire moderne, l’histoire depuis la renaissance au XVIe siècle jusqu’à nos jours » ; « tableaux modernes, tableaux exécutés depuis peu d’années, par opposition à ceux des peintres des deux premiers siècles qui ont suivi la renaissance de l’art » ; « école moderne, l’école d’aujourd’hui » ; « géométrie moderne, celle de Descartes » ; « astronomie moderne, celle qui a commencé à Copernic » ; « physique moderne, celle de Galilée, de Descartes, de Newton » ; « chimie moderne, celle qui a été créée par Lavoisier » ; « médailles modernes, celles qui ont été frappées depuis la renaissance » ; « terme de géologie : terrains modernes, terrains caractérisés par la présence des monuments de l’industrie humaine » ; « terme d’eaux et forêts, baliveau moderne, baliveau qui a depuis 40 jusqu’à 60 et 80 ans ; après ce temps, ce sont des arbres de haute futaie ». Ces exemples, pour la plupart d’entre eux, sont tirés des sciences exactes (astronomie, géométrie, physique, chimie, etc.) et ils réfèrent aux ruptures dans l’ordre du savoir dont des savants tels Copernic, Newton, Galilée, Descartes, etc. ont été les auteurs. De fait, peu à peu, moderne ne réfère plus seulement au temps, mais à l’histoire ou à l’Histoire, c’est-à-dire aux progrès que les hommes font accomplir, par leurs recherches et leur travail, à la civilisation et à la connaissance. En bref, moderne devient une des oriflammes du progressisme. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les académiciens restent fidèles à la conception temporelle, mais non historique, de leurs prédécesseurs : « qui est soit de notre temps, soit d’un temps plus ou moins rapproché du nôtre, par opposition à antique, à ancien ». Dans les exemples, l’art, la peinture, l’architecture, l’ameublement, le style moderne, le confort, les inventions sont qualifiés de modernes et il n’est fait référence ni à la chimie, ni à la physique, ni à l’astronomie modernes – celles qui ont fait faire des pas de géant à la connaissance réel. Une remarque pourrait laisser penser que les académiciens, au début du XXe siècle, se démarquent de leur temps en refusant la conception du moderne devenue une idéologie : « ironiquement, moderne se dit de celui, de celle qui outre les nouveaux usages, les nouvelles modes » (exemple : « cette jeune fille est trop moderne pour mon goût »).

Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) amplifient la conception progressiste de Littré. Quand « l’idée dominante » dans le sens de moderne est celle de présent ou de proche passé, l’adjectif (synonymes : actuel, contemporain ; antonymes : ancien, passé) se rapporte aux noms époque, vie, État, nation, guerre, histoire, capitalisme, économie, humanisme, pensée, etc. ou à des noms qui désignent un produit de l’activité humaine : bâtiment, mobilier, aménagements, décoration, bracelets, vitrines, boutique, etc. Quand le nom se rapporte aux sciences et aux techniques, moderne signifie « qui bénéficie, témoigne des progrès effectués dans ces domaines ». Les synonymes en sont avancé, perfectionné ; les antonymes désuet, périmé. Sont modernes les appareils, matériels, machines, procédés, techniques, le confort, les inventions, les engins de combat, l’architecture, l’industrie, la biologie, la chirurgie, la médecine, le commerce, les mathématiques. Des sciences, le progrès s’étend aux arts et à la culture : moderne prend pour sens « qui ne s’inspire pas des réalisations antérieures par les principes, les règles établies ; qui est d’une facture nouvelle et apporte quelque chose d’inédit, d’original ». L’antonyme en est classique. Baudelaire est le premier écrivain à employer moderne dans ce sens nouveau : « il faut donc, avant tout, connaître les aspects de la nature et les situations de l’homme que les artistes du passé ont dédaignés ou n’ont pas connus. Qui dit romantisme dit art moderne, c’est-à-dire intimité, spiritualité, couleur, aspiration vers l’infini, exprimées par tous les moyens que contiennent les arts » (Salon, 1846). Dès lors, moderne peut devenir une injonction répétée par tous les imbéciles de la terre : «  il faut être absolument moderne » (Rimbaud, Une Saison en enfer, 1873) et même signifier « qui se veut à l’avant-garde du progrès, de la mode », comme dans cet extrait de Proust : « Le duc (...) se croyait extrêmement moderne, contempteur plus que quiconque de la naissance, et même républicain » (1921). L’adjectif s’étend à de nouvelles réalités, croyances fondamentales, valeurs établies, et signifie « qui vit dans le doute, cherche des réponses à ses interrogations », comme dans ces extraits : « un homme moderne, et c’est en quoi il est moderne, vit familièrement avec une quantité de contraires établis dans la pénombre de sa pensée » (Valéry, 1938) et « tous les héros de Dostoïevski s’interrogent sur le sens de la vie. C’est en cela qu’ils sont modernes : ils ne craignent pas le ridicule » (Camus, 1942). On brûle, lisant cela, de crier : « Moderne ? Jamais ! ».

10 juillet 2008

Disponibilité

            Voilà un mot dans lequel se condense l’essence de la modernité – dans ce qu’elle a de stupide. Il en existe une attestation unique et isolée (« fait d’être disponible ») à la fin du XVe siècle. Le mot réapparaît dans la langue trois siècles et demi plus tard, au début du XIXe siècle, quand commencent à se mettre en place les grandes bureaucraties, militaires d’abord, puis étatiques.

 

            Il est enregistré pour la première fois dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française. Le sens « qualité, état de ce qui est disponible » est à la fois restreint et éloquent : « il ne se dit, précisent les académiciens, qu’en parlant des militaires qui ne sont point ou ne sont plus en activité de service, mais qui peuvent, au besoin, être appelés sous les drapeaux » (exemples : « être en disponibilité ; officier en disponibilité »). Il est propre à une bureaucratie nombreuse (les guerres napoléoniennes ont avalé des millions d’hommes qu’il fallait enregistrer, équiper, nourrir, éventuellement rémunérer, loger, blanchir, etc.) qui, sous plusieurs aspects, a servi de modèle aux grandes bureaucraties qui ont été établies dans le cours du XIXe siècle (enseignement, université, impôts, justice, police, gendarmerie, etc.) : la France actuelle est en gésine dans cette disponibilité-là.

 

            De fait, dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), publié trois décennies seulement après la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’article disponibilité prend de l’ampleur et s’étend à d’autres domaines que l’armée : banques, droit, Etat, fonction publique. Le mot n’a plus un sens, mais quatre : « qualité de ce qui est disponible » (« la disponibilité d’une grosse somme d’argent ») ; « terme de jurisprudence, faculté de disposer de ses biens » (« disponibilité de biens ») ; « état de militaires en non-activité, mais qui peuvent, au premier moment, être rappelés » et « dans les administrations civiles, état des employés qui sont provisoirement écartés de leur emploi par punition ou autrement » ; « au pluriel, terme de banque, les disponibilités, les fonds disponibles » ; et dans le Supplément de 1877, cet autre sens militaire : « état des hommes qui, sans cesser d’appartenir à l’armée active, sont dispensés d’être présents sous les drapeaux et restent à la disposition du ministre de la guerre ; ensemble des hommes qui sont dans ces conditions ». La disponibilité touche non seulement les militaires de carrière, mais aussi les conscrits : il n’est pas de citoyen qui y échappe, sauf les femmes, lesquelles, à dire vrai, sont, sous la République triomphante, des sous-citoyens ou des demi-citoyens.

 

        La définition de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française qui a été publiée dans les années qui ont suivi l’armistice (1932-35), et dans laquelle les fonctionnaires, les agents de toute sorte et surtout les officiers sont soumis aux mêmes règles, dévoile le fondement militaire de la bureaucratie française : c’est « l’état des fonctionnaires et des agents de toute sorte, mais en particulier des officiers de l’armée, qui ne sont pas en activité de service et restent pourtant toujours à la disposition de leurs chefs » (« être en disponibilité ; mettre en disponibilité ; officier en disponibilité »).

 

Dans la première moitié du XXe siècle, ce terme de la bureaucratie militaro-étatique achève son extension et il passe des grandes organisations aux personnes pour signifier « l’état d’une personne que rien ne contraint » (le sens est paradoxal, puisqu’il est à l’opposé de l’emploi bureaucratique premier) et enfin à la société tout entière pour désigner une forme d’altruisme : l’engagement d’un individu au service des autres et de tous, ce qu’exprime assez bien le quatrième sens exposé dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française : « figuré, qualité d’une personne qui est disponible et qui peut prêter son attention, son temps à autrui, ou à d’autres intérêts que les siens » (« des amis d’une grande disponibilité, disponibilité de cœur, disponibilité d’esprit, de pensée »). Tous ces sens sociaux sont évidemment exposés dans le Trésor de la langue française (1971-94) : c’est la « possibilité, pour une personne sans engagement ni obligation, de jouir d’une totale liberté de mouvement, d’action » ; c’est, « en parlant de l’activité de l’esprit », la « situation intellectuelle de celui qui est disponible, qui n’est pas limité par des choix antérieurs » ; c’est encore, « en parlant d’un sentiment, d’une tendance, etc. », la « capacité d’éprouver » (disponibilité de compassion, d’enthousiasme, de sympathie), sens que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française) résument ainsi : « situation d’une personne dégagée de toute contrainte » et « qualité d’une personne qui est disponible et qui peut prêter son attention, son temps à autrui, ou à d’autres intérêts que les siens »).

 

En un siècle, le mot a basculé de la bureaucratie la plus contraignante qui soit à l'individualisme libéré de toute contrainte et au service d’un idéal social. La disponibilité réalise le rêve moderne de l’autonomie, non pas dans les faits ou dans la réalité, mais dans les seuls mots ; ou plus exactement, c’est l’idéologie moderne qui brandit l’oriflamme de l’autonomie, laissant accroire qu’elle est une réalité, sous le prétexte qu’il existe des mots pour la dire : en fait, elle n’a de réalité que dans la langue ; elle est toute verbale.

 

09 juillet 2008

Mobilité

 

 

Dans les quatre premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1762, mobilité est un « terme dogmatique » en 1694 (comprendre « scientifique ») et en 1762 un « terme didactique » (comprendre « scientifique » ou propre à l’enseignement des sciences), qui n’a qu’un seul sens, glosé ainsi : « facilité à être mû ». Il est illustré du même exemple, qui se rapporte aux réalités du monde, telles que la science d’alors les appréhendait : « la mobilité des corps sphériques » (comprendre des « planètes »). Comme souvent, l’article que Furetière consacre dans son Dictionnaire universel (1690) à mobilité est plus ample et plus précis que celui de ses confrères de l’Académie : « terme dogmatique qui se dit de la facilité de se mouvoir, de l’action de ce qui se meut ». Les exemples cités se rapportent tous à des questions de science : chimie ou alchimie, « la mobilité du mercure est ce qui rend si difficile sa fixation » ; astronomie, « la mobilité de la terre est l’opinion la plus plausible et le plus reçue chez les nouveaux astronomes » (par « nouveaux », il faut comprendre les astronomes, et non pas les astrologues) ; histoire, théologie et astronomie, « le pape Paul V donna des commissaires pour examiner l’opinion de Copernic sur la mobilité de la terre (comprendre : elle tourne autour du soleil), qui ne défendirent pas d’assurer qu’elle (la mobilité) fût possible, mais seulement d’assurer qu’elle (la terre) fût actuellement mobile ». Cette phrase a une syntaxe compliquée : on ne sait si les contorsions tiennent de Furetière ou des « commissaires » nommés par Paul V, pape de 1605 à 1621. Autrement dit, selon les théologiens férus d’astronomie, il était possible que la terre tournât autour du soleil, mais il n’était pas possible d’affirmer (ou « d’assurer ») qu’elle tournait autour du soleil, au moment où le cas leur a été soumis. Dans L’Encyclopédie (1751-65), d’Alembert, pour qui mobilité est un terme de mécanique, se contente de reprendre, en changeant quelques mots, afin de le rendre plus clair, l’article de Furetière, mais sans citer l’auteur : « possibilité d’être mû, ou facilité à être mû, et quelquefois le mouvement même ». Il ajoute ceci : « la mobilité ou possibilité d’être mû est une propriété générale des corps » et il tente de donner une explication chimique à la mobilité du mercure : « la mobilité du mercure, ou la facilité de ses parties à être mues, provient de la petitesse et de la sphéricité de ses particules, et c’est ce qui en rend la fixation si difficile ». Le passage relatif à Paul V est réécrit ainsi : « le pape Paul V nomma des commissaires pour examiner l’opinion de Copernic sur la mobilité de la terre. Le résultat de leur recherche fut une défense, non d’assurer que cette mobilité fût actuellement mobile, c’est-à-dire qu’ils permirent de soutenir la mobilité de la terre comme une hypothèse qui donne une grande facilité pour expliquer d’une manière sensible tous les phénomènes des mouvements célestes ; mais ils défendirent qu’on la soutînt comme thèse ou comme une chose réelle et effective, parce qu’ils la crurent contraire à l’Ecriture ». En résumé, la mobilité de la terre est une hypothèse, et non pas une thèse.

 

A compter de 1798 (cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française), un second sens, figuré, est ajouté au sens didactique : « on dit figurément mobilité de caractère, d’esprit, d’imagination pour dire la facilité à passer promptement d’une disposition à une autre, d’un objet à un autre », définition qui se présente ainsi, plus ample, dans la sixième édition (1832-35) : « au sens moral, mobilité de caractère, d’esprit, d’imagination, facilité à passer promptement d’une disposition à une autre, d’un objet à un autre » et « la mobilité des choses humaines, la mobilité des opinions, leur incertitude, leur passage continuel d’un état à un autre ». Pourtant, dans l’histoire de la langue, il semble que le sens moral « inconstance, instabilité », attesté au tout début du XIIIe siècle, mais enregistré seulement à la fin du XVIIIe siècle, soit antérieur de plus d’un siècle et demi au sens didactique « caractère de ce qui est mobile », qui a été, de 1690 à 1798, le seul sens relevé dans les dictionnaires. Il est vrai aussi que le sens moral, « facilité à passer d’un état psychologique à un autre », n’apparaît dans la littérature qu’en 1667, dans un sermon de Bossuet (« il n’est rien de plus malaisé que de fixer la mobilité et de contenir ce feu des esprits »). En latin, mobilitas, dont est emprunté mobilité, a les deux sens, physique (« facilité à se mouvoir ») et moral (« inconstance, humeur changeante »). Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), relève trois sens aussi, mais pas tout à fait les mêmes que les académiciens en 1832-35 et en 1932-35 : « propriété générale des corps, en vertu de laquelle ils obéissent parfaitement, et en tous sens, aux causes de mouvement » ; « facilité à prendre différentes expressions » (en parlant d’un acteur) ; « facilité à passer promptement d’une disposition à une autre », qu’il illustre d’extraits d’écrivains, tout en relevant, dans le Supplément de 1877, l’extension de mobilité à des réalités sociales : « instabilité dans les lois, les institutions, les mœurs », comme dans cette analyse des codes Napoléon, qui ont mis fin à l’instabilité législative de la Révolution : « lorsque la législation était dans une mobilité continuelle ».

 

 

 

L’évolution qui affecte de nombreux termes de la science et qui a été étudiée dans des notes antérieures (cf. entre autres, tendance, influence, réaction) touche évidemment mobilité : de la science ou de la dogmatique, le mot bascule, pour ce qui est de ses emplois, dans la psychologie et, comme il fallait s’y attendre (« tout est écrit », dirait le Capitaine de Jacques le fataliste), dans le social. En 1823 (Mémorial de Sainte-Hélène, Las Cases : « les petites pièces venaient se grouper, ou même se portaient au loin en tirailleurs, et pouvaient suivre tous les mouvements de l’ennemi par leur facile mobilité »), mobilité est introduit dans le vocabulaire militaire, sens que les académiciens relèvent tardivement, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire : « La mobilité tactique, stratégique d’une unité, sa capacité à se déplacer en fonction des nécessités tactiques, stratégiques ». Le bougisme que résument assez bien les slogans imbéciles entendus depuis vingt ans : bougez-vous, bouger l’Europe, faire bouger les choses, une avancée, des avancées dans tous les domaines, etc. est la forme dégradée que prend le progressisme dans la modernité dernier cri. Bien entendu, il fait de la mobilité son alpha et son oméga, sa source et son confluent, son début et sa fin, son origine et son horizon. Les sédentaires sont assignés à la mobilité et sommés de prendre pour modèle les nomades. Sur le modèle de l’anglais, social mobility, les sociologues (évidemment) imposent en 1957 la mobilité sociale, puis la mobilité de la main d’œuvre, enfin en 1966 la mobilité professionnelle. Le dernier né de la portée, ce sont les « personnes à mobilité réduite ». De la mobilité, quand elle est dit sociale – autrement dit, quand elle est sacrée - journalistes et consciencieux du social font un usage immodéré. Pour les sociologues, c’est « l’aptitude à accomplir ou à subir un certain nombre de changements d’ordre social » et selon les académiciens, c’est « la latitude plus ou moins grande laissée aux membres d’une société d’améliorer ou de changer leur position ». Même les fonctionnaires, qui sont des sédentaires de corps, sont affectés par la mobilité, quand ils reçoivent « une affectation temporaire hors de leur corps d’origine ». Il faut vraiment que le bougisme soit puissant pour avoir réussi à déplacer des fonctionnaires : il est vrai que, pour eux, la mobilité est éphémère.

08 juillet 2008

Grotesque

 

Cet adjectif et nom est, comme paysage, site ou groupe (cf. les notes consacrées à ces mots), un terme de beaux-arts. Emprunté à l’italien grottesca, signifiant « fresque de grotte », le mot est attesté comme substantif en 1532 pour désigner un « ornement capricieux », puis au milieu du XVIe siècle une « figure caricaturale ou fantastique ». Il est attesté comme adjectif qualifiant le nom peinture à peu près à la même date pour désigner une « peinture qui présente des ornements capricieux, des figures fantastiques ». Dans les Essais, Montaigne écrit d’un peintre : « Le vide tout autour, il le remplit de crotesques, qui sont peintures fantasques, n’ayant grâce qu’en la variété et étrangeté ; que sont-ce ici (dans les Essais) aussi, à la vérité, que crotesques et corps monstrueux ? ». Ce n’est qu’en 1636, chez Corneille, dans L’Illusion comique, que le mot prend le sens moderne de « qui provoque le rire par son extravagance » (« Je ne suis pas d’humeur à rire tant de fois / Du grotesque récit de vos rares exploits »). Pascal, dans les Provinciales, l’emploie aussi dans ce sens figuré : « Qu’y a-t-il de plus propre à exciter le rire que de voir une chose aussi grave que la morale chrétienne remplie d’imaginations aussi grotesques que les vôtres ? » ; Boileau aussi dans son Art poétique : « Mais sa muse (il parle de Ronsard), en français parlant grec et latin, / Vit dans l’âge suivant, par un retour grotesque, / Tomber de ses grands mots le faste pédantesque ».

 

            En 1694, puis en 1762, dans le Dictionnaire de l’Académie française (première et quatrième éditions), il est relevé avec le sens qu’il a dans le domaine des beaux-arts : « adjectif, il se dit des figures imaginées par le caprice du peintre, dont une partie représente quelque chose de naturel et l’autre quelque chose de chimérique ». Les académiciens précisent : « en ce sens on l’emploie plus ordinairement au substantif, et on ne s’en sert guère qu’au pluriel : de belles grotesques ; faire des grotesques ; c’est un excellent peintre en grotesques ». Le sens figuré est exposé ensuite, conformément à l’ordre dans lequel les sens sont apparus dans l’histoire de la langue : « il signifie figurément ridicule, bizarre, extravagant » (« habit, discours, mine, homme grotesques »). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), les académiciens dans les cinquième et sixième éditions de leur Dictionnaire reprennent la définition de 1694, quasiment telle quelle, sans rien y changer, sinon en insistant sur le fait que les peintres de grotesques déforment la nature, la dénaturant de fait, comme si la nature était, pour un artiste, la référence obligée : « il se dit des figures bizarres et chargées, imaginées par un peintre, et dans lesquelles la nature est outrée et contrefaite ». En 1832-35 (sixième édition), est ajouté l’emploi de grotesque au singulier comme nom pour désigner une catégorie esthétique : « il se dit aussi, substantivement, de ce qui est dans le genre grotesque, surtout en littérature et dans les beaux-arts », citant de fait le fondement du drame romantique selon Hugo : « mêler le grotesque au sublime ». De la peinture et de la littérature, le terme s’étend à la danse pour désigner « certains danseurs bouffons, dont les pas et les gestes sont outrés ».

 

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rédige, comme il le fait souvent, une définition savante. D’abord, il établit que ce mot est dérivé du nom grotte : « terme de beaux-arts, il se dit des arabesques à l’imitation de celles qui ont été trouvées dans les édifices anciens ensevelis sous terre (ce qui est le sens primitif) », précisant que « ni le sujet ni le dessin des grotesques n’ont rien de bouffon » et que le sens moderne est une extension du sens ancien : « par extension de l’idée de fantasque, irrégulier, qui est dans l’acception précédente, figures qui font rire en outrant la nature ». Il conteste aussi l’orthographe adoptée par les académiciens : « grotesque venant de l’italien grottesca, et tenant à grotte, on ne voit pas pourquoi l’Académie qui n’y met qu’un t, ne se conforme pas à l’étymologie, ou, ne s’y conformant pas, pourquoi elle ne suit pas la même règle pour tous les mots où le double t ne sonne pas » ; et il rappelle que la forme courante de ce mot a longtemps été crotesque : « on a dit jusque dans le XVIIe siècle crotesque, comme dans le XVIe, ce qui rapprochait ce mot de crote, anciennement dit pour grotte » (cf. plus haut, la citation de Montaigne).

 

            Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les sens sont exposés dans un ordre a-historique ; d’abord le sens figuré moderne : « qui est ridicule, extravagant » (costume, mine, homme, imagination, genre grotesques) ; « il est aussi employé comme nom et se dit de celui qui prête à rire dans ses manières de parler et d’agir » (« cet homme est un grotesque ») ; « il signifie aussi qui a une apparence ridicule et bizarre » (« son accoutrement est d’un grotesque achevé ; tomber dans le grotesque ; allier le grotesque au sublime ») ; puis le sens pictural, au pluriel, mais comme propre à des temps révolus : « grotesques, nom féminin pluriel, se disait autrefois des arabesques imitées de celles qu’on avait trouvées dans les édifices anciens et, par extension, il s’est dit, en termes de beaux- arts, des figures bizarres et chargées dans lesquelles la nature est contrefaite ». Certes, l’article n’est pas très bon, mais il révèle le lent affaiblissement du sens propre aux beaux-arts et cela au profit du sens figuré, qui est devenu courant dans la langue moderne.

 

            Dans les dictionnaires actuels, le sens propre aux beaux-arts et qui est le plus ancien est exposé en premier : « le plus souvent au pluriel, ornement (dessin, peinture ou sculpture) des monuments antiques mis au jour en Italie par les fouilles de la Renaissance et représentant des sujets fantastiques, des compositions capricieuses figurant des personnages, des animaux, des plantes étranges ; par extension, dessin, peinture ou sculpture représentant des formes, des personnages bizarres » (Trésor de la langue française, 1971-94) ; « féminin pluriel, beaux-arts, personnages ou objets entremêlés d’ornements de fantaisie et d’arabesques, qui décoraient certains édifices de la Rome antique découverts à la Renaissance ; par extension, figures bizarres et caricaturales » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours). Quant au sens figuré, qui est le sens courant dans la langue actuelle, il est, dans le Trésor de la langue française, scindé en deux : « l’idée dominante est celle d’extravagance ; qui prête à rire par son côté invraisemblable, excentrique ou extravagant » ; « l’idée dominante est celle d’outrance et de ridicule ; qui prête à la dérision par son côté outrancier et son mauvais goût ».

 

Pour résumer les choses, le terme grotesque, pour ce qui est de l’étymologie, réunit ce qui se rapporte aux grottes. aussi bien pour ce qui de l'art que pour ce qui est des moeurs. Vivre dans des grottes ou des cavernes, telle a peut-être été la condition de l’homme archaïque. L’homme moderne s’en gausse, comme il se gausse de tout ce qui est passé, ou qu'il déclare dépassé et révolu, et qu’il juge, évidemment, ringard. Guindé sur le piédestal du progrès et imbu du sentiment de sa propre supériorité en tout, il s'autorise à rire ou à tourner en dérision ce que furent, jadis et il n’y a pas si longtemps, ses ancêtres.

 

 

 

06 juillet 2008

Intituteur

 

 

 

 

Emprunté du latin institutor désignant celui qui « dispose ou administre » et attesté plus tard dans le sens de « maître », le nom instituteur est attesté au XVe siècle d’abord pour désigner « celui qui est chargé de l’éducation d’un enfant », puis « celui qui institue quelque chose ».

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), seul ce sens est relevé. L’instituteur est celui qui institue, qui établit, comme dans les exemples cités dans les éditions suivantes : « l’instituteur de cet ordre religieux, de telle cérémonie, des jeux olympiques ; la Reine Jeanne, fille de Louis XI, est institutrice de l’ordre de l’Annonciade » (1762, 1798, 1832-35). Peu à peu, l’emploi d’instituteur dans ce sens se fait plus rare, au point qu’il n’est plus relevé dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française et qu’il est mentionné comme vieux ou vieilli dans la Trésor de la langue française (1971-94) et dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française. 

 

 A l’opposé, dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, seul le sens de « maître » est exposé : « grammaire, celui qui instruit et forme ; on dit d’un homme qu’il est un excellent instituteur de la jeunesse, éloge rare qui suppose de l’esprit, des moeurs, du jugement, des connaissances du monde ». Il n’est pas fait mention de l’emploi religieux (cf. Bossuet : « Vous enseignerez, vous baptiserez, et vous administrerez les sacrements, dont je (comprendre : Jésus-Christ) suis l’instituteur »), bien que l’exemple illustrant le sens, soit teinté de religiosité : il faut de l’esprit, des mœurs, du jugement, des connaissances du monde pour faire un homme. D’ailleurs, l’auteur de cet article de L’Encyclopédie s’abuse sur institution, de la même famille qu’instituteur : « on a fait le mot institution, qui se prend dans le même sens qu’instituteur » : en fait, le sens pédagogique d’institution (« instruction, éducation ») n’est qu’une extension du sens premier : « action d’établir, d’instituer ».

Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), ce second sens d’instituteur est exposé, mais dans des termes moins hautement spirituels ou moins élevés que ceux des encyclopédistes : « on appelle aussi instituteur celui qui est chargé de donner les premières instructions à un prince ». Cette définition devient dans l’édition suivante, celle de 1798, publiée pendant la Révolution, moins aristocratique : « on appelle aussi instituteur celui qui est chargé de donner les premières instructions à un enfant ; il se dit particulièrement en parlant de l’éducation des princes ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1832-35, sixième édition), c’est « une personne chargée de l’éducation et de l’instruction d’un ou de plusieurs enfants ». L’ancien sens aristocratique apparaît dans l’exemple « l’instituteur d’un jeune prince », tandis que le mot se met au féminin : « un bon, un sage, un savant instituteur, une habile institutrice ». Le développement au début du XIXe siècle des écoles non religieuses fait que le nom s’étend sans cesse : « il se dit particulièrement, dans ce dernier sens, de celui ou de celle qui tient une pension, une maison d’éducation, une école ; c’est un des instituteurs les plus renommés de la capitale ; instituteur primaire ». C’est ce dernier sens qui, peu à peu, s’impose dans la langue. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) précise : « aujourd’hui, instituteur ne se dit plus que du maître d’école ; quand on veut parler de celui qui tient une pension, une maison d’éducation, on dit chef d’institution » et « instituteur primaire, institutrice primaire, celui, celle qui tient une école primaire ». Les académiciens ne relèvent que ce sens en 1932-35 (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition) : non plus celui qui tient une école primaire (privée ou communale), mais celui qui y dispense un enseignement : « celui, celle qui enseigne dans une école primaire, publique ou privée » (« instituteur primaire ; l’institutrice de telle commune ; l’instituteur d’une école paroissiale »).

 

La loi dite « loi Jospin » (Journal officiel du 14 juillet 1989) a mis fin, deux siècles après la prise de la Bastille et la fin de l’Ancien Régime, au sens républicain d’instituteur (« personne qui enseigne dans une école maternelle ou primaire »), en remplaçant ce titre par celui de professeur des écoles, ce dont témoignent les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire : « le titre d’instituteur coexiste avec celui de professeur des écoles », écrivent-ils en partie à tort, à cause de coexiste, puisque les professeurs des écoles ont fait disparaître les instituteurs. Les maîtres de jadis établissaient, fondaient, instituaient un être humain ; ceux d’aujourd’hui parlent dans les écoles ou de l'école. On n'établit plus, on parle ou on bavasse.. On ne fonde plus, on fait des discours. Ce basculement réactionnaire est si ample, et sans exemple connu dans l’histoire, que les humoristes ont renversé à leur tour l’échelle des maîtres : professeur des écoles, instituteur des lycées, assistante maternelle des universités, ce qui révèle assez justement « le bilan globalement positif » de cette loi Jospin suintant l’URSS décatie de Lénine et qui a été imposée aux forceps à un pays en apparence libre, au moment exact où les pays de l’Est qu’elle régissait s’en libéraient. La coïncidence est troublante. Elle prouve que des dirigeants, même élus, et pas nécessairement des tyrans, peuvent conduire en toute connaissance des causes et des effets, par obsession de pureté idéologique, un pays vers l’enfer d’où les pays voisins se sont sortis par miracle après trois quarts de siècle d’asservissement, ce qui ne manque pas de rendre inquiétante la nature de ce qui est nommé démocratie  L’ordre de l’Est disparu, un trotskiste, doublé d’un énarque austère et à demi débile, l’a rétabli en France, sans que les grandes consciences vertueuses ou les vigies de la vigilance vigilante s’en indignent.

   

 

30 juin 2008

Déontologie

 

Ce mot, qui paraît grec, a été emprunté de l’anglais deontology, formé par l’idéologue utilitariste et francophile Jeremy Bentham (1748-1832) avec deux mots grecs, qui signifient l’un « ce qu’il convient de faire » et l’autre « discours, doctrine ». Pour Bentham, deontology a pour synonyme ethics : “Ethics has received the more expressive name of Deontology”. Il est attesté en français en 1825 dans l’Essai sur la nomenclature et la classification des principales branches d’Art et Science, ouvrage extrait de Chrestomathia de Jeremy Bentham. En 1874, un spécialiste de sciences humaines et sociales tente d’acclimater déontologisme (« la philosophie sociale en Angleterre, in Revue des Deux-Mondes), sous le prétexte que « les utilitaires appellent déontologisme la morale du devoir ». En vain, semble-t-il.

 Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) se contente de signaler que ce terme « didactique » a pour sens « science des devoirs », comme le disent les mots grecs dont il est formé, « devoir » et « doctrine », sans préciser l’origine anglaise de ce néologisme, ni son emploi premier dans l’idéologie utilitariste, lequel explique son succès dans la langue moderne.

Les auteurs du Trésor de la langue française, de même que les académiciens qui ne relèvent ce mot que dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, s’efforcent de distinguer deux sens ; ou plus exactement, ils laissent croire que le mot a une pertinence en philosophie. Ce serait la « théorie des devoirs ». Un spécialiste de philosophie médiévale va même jusqu’à prêter à Aristote, qui ignorait le mot, une pensée sur la déontologie : « Pour Aristote, il existe assurément une déontologie ; il y a des choses qu’il « faut » faire, il ne faut les faire que parce qu’elles sont requises pour atteindre une certaine fin » (1932). C’était aussi ce que pensait la grand-mère d’Arouet le Jeune, qui n’était pas philosophe.

La déontologie est ailleurs : elle gîte dans le journalisme, dans les media, dans l’idéologie de bas étage, dans tous les lieux de posture, où l’on avance masqué et où il faut fare bella figura. C’est « l’ensemble des règles morales qui régissent l’exercice d’une profession ou les rapports sociaux de ses membres ». Dans les corporations d’autrefois, des règles strictes étaient appliquées : il suffisait de prêter serment ou de jurer ; on se moquait des codes écrits. Aujourd’hui, il n’est pas de profession qui ne se targue de son « code de déontologie » : violé par tous, mais vénéré. Les journalistes, les communicants (pas les vases, les hommes), les publicitaires, les marchands de soupe, les VRP et les maquignons, les avocats, etc. tous ont leur déontologie, c’est-à-dire un ensemble de règles pratiques qui effacent tous les cas de conscience.

 

 

29 juin 2008

Comportement

 

 

 

Dérivé du verbe comporter et attesté dans la seconde moitié du XVe siècle (XVIe siècle : « s’il y a un comportement qui se puisse appeler fureur, c’est celui de quelques gens de guerre »), le nom comportement est défini, entre 1694 et 1932-35, dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la huitième, par les mêmes termes : « manière d’agir, de vivre, de se comporter », définition qui est réduite dans l’édition de 1932-35 à « manière de se comporter ». D’une édition à l’autre, dans le ou les même(s) exemple(s) qui illustrent ce sens, comportement est employé au pluriel : « ses comportements ne sont guère bons », « il n’est pas trop réglé dans tous ses comportements », « je ne connais pas bien ses comportements ». Quoi qu’il en soit, d’une édition à l’autre, c’est la même remarque qui est répétée : « il vieillit » (1694, 1762, 1798), « il est vieux » (1832-35) et « il a vieilli » (1932-35). Il a même fini par si bien vieillir qu’il n’a pas disparu dans les dictionnaires, en dépit de la charge de Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) contre le laxisme des académiciens, qui ne se seraient pas décidés, en dépit des intentions qu’ils affichent, à mettre au rebut ce mot hors d’usage. « Comportement, écrit Féraud, se disait autrefois pour signifier la manière de se comporter, de se conduire en ses mœurs », citant un exemple du Dictionnaire de Trévoux : « on donne des gouverneurs et des maîtres à la jeunesse pour prendre garde à ses comportements » et une remarque de Richelet (1680) : « ce mot est vieux et hors d’usage, et plus vieux et plus inusité que déportements ». La conclusion de Féraud est nette : « L’Académie se contente de dire qu’il vieillit : il me semble que ce n’est pas assez dire ». Littré en revanche, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), se contente de la définition sommaire « manière de se comporter », illustrée d’un extrait d’une lettre de Pascal (publiée en 1661 : « pour reconnaître si c’est Dieu qui nous fait agir, il vaut bien mieux s’examiner par nos comportements au dehors que par nos motifs au-dedans), mais sans indiquer si le mot est ou non hors d’usage.

 

            En fait, comportement a été ressuscité, au début du XXe siècle, par les sciences dites « humaines » et « sociales », en particulier par les psychologues, qui ont traduit le saint mot anglais behavior (« sacré » par la « science ») par comportement, mettant ainsi ce mot usé en usage dans la morale sociale la plus bornée qui soit (changer les comportements, dixit la doxa journaleuse) qui se nourrit du sinistre behaviourisme, celui des réflexes pavloviens.

            Dans le dictionnaire de Littré, le sens de comportement est glosé par quatre mots (« manière de se comporter ») ; un siècle plus tard, il faut un long article aux auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) pour en recenser les emplois. Deux sens sont distingués. En psychologie, c’est « l’ensemble des réactions observables chez un individu placé dans son milieu de vie et dans des circonstances données ». Il existe une « étude », une « science », une « psychologie » du comportement, avec des modèles et des schèmes. Jankélévitch le définit assez justement ainsi : « le comportement, toutefois n’est qu’un alphabet entre les autres ; pas le plus portatif, ni le plus volubile ». On eût aimé que cet alphabet se réduisît, comme dans le « langage » informatique, à deux signaux : 0 et 1. Bien entendu, ce qui fascine les psys et autres socios, ce sont les « caractériels atteints de troubles du comportement avec manifestations antisociales ». Dans le Trésor de la langue française, l’inventaire des comportements est infini : « champ, espace, milieu, niveau, formule, unité du comportement ; trait, type, dissonance, anomalie, composante, modification du comportement ; comportement d’appétence, opérant, latent, manifeste, acquis, actif, adaptatif, instinctif, réflexe, normal, linguistique, verbal, émotif, infantile, névrotique, sexuel, social, criminel ». Et psychologues « d’analyser, expliquer, observer, conditionner, etc. » les comportements. Il y a là du grain à moudre et un fonds de commerce qui rapporte : « la plupart des psychologues du comportement étendent l’objet de leur étude à l’animal en tant qu’organisme doué d’un système nerveux ». Il y a de quoi faire jusqu’au siècle des siècles.

            Le succès de comportement chez les psys lui a rendu sa jeunesse dans la langue commune. Le mot cesse d’être vieux ou vieilli. Il devient emblématique (disent les imbéciles) de la modernité. La « manière d’être ou d’agir d’une personne » s’enrichit de nouveaux emplois, dont l’énumération vaut pour la description d’une société et d’une époque : « changer, démentir son comportement, cette façon d’agir n’est pas dans son comportement, savoir vos usages et comportements, raconter pas mal de choses sur son comportement, le pli que les préceptes ont fait prendre au comportementde tout mon être, le comportement des Français, de l’église primitive, des consommateurs ». Le mot a des rapports sémantiques avec « air, allure, ligne de conduite, façon de faire, genre de vie, manière d’être, d’agir, de vivre, mœurs, réaction(s), tempérament ». On adopte, on a, on prend un comportement (élégant ou tout ce que qu’on voudra d’autre) à l’égard de quelqu’un, face à quelque chose, vis-à-vis de quelqu’un ou de quelque chose, comme dans cet exemple de Druon : « on voit souvent celui qui succède à son père prendre d’un seul coup un comportement de vieil homme » (1948). Ou encore c’est « le comportement du patient en traitement, des citoyens français devant l’impôt, des catholiques français devant le denier du culte ». Il y a toujours quelque chose qui « commande, dicte, régit, règle, explique » un comportement, qui peut être qualifié à l’infini de « vilain, irrespectueux, malséant, mauvais, curieux, singulier, de bravade, de tristesse, électoral, moral, politique, scolaire, délictueux », etc. Les savants ne sont pas en reste. Eux aussi, surtout les généticiens et les biologistes, étudient le comportement de tout organisme vivant, végétal ou animal. C’est la « génétique du comportement » ou l’étude « du comportement des cancers en culture » ou encore « la comparaison d’anomalies héréditaires et d’accidents cytologiques dans la disposition et le comportement des chromosomes autres que les chromosomes sexuels (autosomes) ». Même les choses ont un comportement : les aminoacides, les peptides, l’électron (dans le champ produit par les deux noyaux d’une molécule d’hydrogène) et « sous l’effet combiné de la température et des radiations », « les matériaux destinés aux futures centrales de puissance » (1962).

 

           Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, comportement, jugé naguère « vieilli », se dit des êtres humains, des animaux, de tous les êtres vivants, et même de ces choses qui ne sont pas nécessairement des objets de science : « franc »  et « valeurs boursières » ont un comportement comme l’électron ou la limace ou comme le délinquant observé par une armada de psys. Ce qu’il y a de fascinant dans la modernité, c’est qu’elle n’a ni limite, ni scrupule.  

 

 

22 juin 2008

Cotiser

 

Dérivé du nom cote (la « quote-part »), le verbe cotiser est attesté au début du XVIe siècle dans une ordonnance du roi Louis XII au sens de « soumettre quelqu’un à une taxe, à une quote-part », comme dans ces extraits d’Amyot : « les Grecs voulurent qu’il se fît une taille, par laquelle chaque ville fut raisonnablement cotisée selon ses facultés » ; « ils lui donnèrent pouvoir et mandement de cotiser et taxer également chaque ville » ; « ils payaient bien l’argent à quoi ils avoient été cotisés ». Il est employé à compter du milieu du même siècle dans une construction pronominale : se cotiser pour signifier « s’engager à plusieurs à payer une somme d’argent ».

 

Dans les éditions du Dictionnaire de L'Académie française publiées entre 1694 et 1878, de la première à la septième édition, cotiser est enregistré avec le sens fiscal qui est le sien depuis l’ordonnance de Louis XII : « taxer, imposer à quelqu’un la part qu’il doit payer de quelque somme » (1694, 1762, 1798, 1832-35 ; exemples : « on l’a cotisé à tant ; il faut que chacun se cotise selon ses facultés »). Cotiser, c’est imposer quelqu’un, mal gré qu’il en ait, quelque volonté qu’il exprime ; le sujet qui cotise est toujours le pouvoir, absolu, arbitraire ou totalitaire ; l’objet ou le patient qui est cotisé, le citoyen ou un groupe de citoyens, qui n’a rien demandé et qui n’en peut mais.  Ce n’est que dans la sixième édition, celle de 1832-35, qu’apparaît un autre sens de cotiser, à la forme pronominale : « il se dit également, avec le pronom personnel, de plusieurs personnes qui donnent, chacune selon ses moyens, de quoi former une certaine somme » (exemple : « ils se cotisèrent tous, et lui firent la somme nécessaire pour son voyage »). Pour la première fois, ce verbe prend un sens volontaire : la cotisation n’est plus imposée, elle tient du libre arbitre.

 

Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), expose les deux sens : imposé « régler la cotisation de quelqu’un » (exemple : « on l’a cotisé à tant » ; la définition est ambiguë) et volontaire : « se cotiser, fournir sa quote-part » (« il faut que chacun se cotise selon ses moyens »), le libre consentement à la cotisation étant sans doute mieux exprimé dans les extraits de Scarron (« chaque gentilhomme se cotisa pour les comédiens selon sa libéralité ») et de Mme de Sévigné (« il y eut un service solennel, et en un moment ils se cotisèrent tous pour cette dépense, qui monta à cinq mille francs... »).

 

C’est sous la République, à la fin du XIXe siècle que cotiser prend le sens de « payer une cotisation » (Bulletin des lois de janvier 1877, cité par Littré dans le Supplément publié la même année). Le sujet qui cotise n’est plus l’Etat, mais le citoyen, qui consent librement à l’impôt, celui-là même qui, dans l’emploi classique, était cotisé, c’est-à-dire taxé. On voit bien le but de la manœuvre : laisser croire que la décision de cotiser émane du libre arbitre du cotisant. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le seul sens relevé est le sens véritablement volontaire, celui de se cotiser : « donner, chacun selon ses moyens, de quoi former une certaine somme » (exemple : « ils se cotisèrent tous et lui firent la somme dont il avait un pressant besoin »). Ainsi en un siècle environ, ce verbe a pris à l’époque moderne un sens contraire à celui qui était le sien dans la langue des siècles classiques, du moins si on rapporte l’acte de cotiser, c’est-à-dire de payer, à la libre volonté de ceux à qui il est imposé ou qui l’accomplissent.

 

Ce basculement de sens qui résulte d’un vrai tour de passe-passe, véritablement républicain, a si bien réussi que, un peu plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’emploi transitif de cotiser : « cotiser quelqu’un », qui était celui des siècles classiques, est mentionné comme vieilli, c’est-à-dire comme un vestige de temps révolus. D’ailleurs, les auteurs de ce Trésor n’illustrent ce sens d’aucun exemple, se contentant de reproduire la définition du Dictionnaire de l’Académie française (sixième et septième éditions). Seuls l’emploi intransitif et l’emploi pronominal prospèrent, étant parfaitement en accord avec la religion sociale moderne, qui laisse accroire que chaque citoyen est imposé de son plein gré et en toute liberté, au prorata (oh, le beau mot) de ses revenus : d’ailleurs, ne dit-on pas qu’il « contribue » aux divers budgets de l’Etat, des collectivités, de la Sécurité Sociale, etc. ? Cotiser est passé du sens de « taxer quelqu’un, l’imposer » à celui de « verser une somme d’argent fixée par accord préalable ou par statut à un groupe de personnes ou à un organisme, afin de participer aux dépenses communes » (exemples : « cotiser pour un repas pris en groupe, à la Sécurité sociale, pour sa retraite »). Parallèlement à cette évolution sémantique, le participe de sens passif cotisé (au sens de « taxé » : « à qui l’on a demandé de verser une cotisation et plus spécialement une imposition par cote ») s’est peu à peu effacé au profit du participe dit présent, en fait « actif », cotisant : jadis, les citoyens étaient des cotisés ; désormais, ils sont des cotisants. L’évolution de la France se concentre dans le remplacement du participe passé par le participe présent : présentement, les citoyens participent par leurs innombrables cotisations aux dépenses publiques, même si celles-ci finissent dans le tonneau des Danaïdes.

 

Les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, achèvent l’évolution sémantique de cotiser, en éliminant toute trace du sens classique dans la définition (n’y faisant allusion que dans la remarque sur la formation de ce verbe, « dérivé de cote, au sens de quote-part imposée à chaque contribuable ») et même toute référence aux cotisations obligatoires et ponctionnées directement par l’Etat ou d’autres organismes sur les recettes ou les revenus des cotisés : « participer, en versant sa quote-part, à une dépense collective », « cotiser à une mutuelle, à un syndicat, à un parti politique, à une œuvre d’utilité publique ». Tout est pour le mieux dans le meilleur des mondes possible : la fiscalité n’est pas un lacis de contraintes, mais la fontaine publique de la liberté sans entrave.

21 juin 2008

Trépidation

 

 

Emprunté du latin trepidatio (« tremblement, agitation, trouble »), ce nom est attesté une première fois à la fin du XIIIe siècle au sens de « tremblement », puis au XVIe siècle comme terme d'astronomie (une science mâtinée d’astrologie, mêlant observation et prédiction de l’avenir), dans Pantagruel : « la lune varia de son cours plus de cinq toises, et fut manifestement vu le mouvement de trépidation au firmament ». 

Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), tient trépidation pour un terme de médecine et un terme d’astronomie. En médecine, c’est un « tremblement de membres, de nerfs ; le premier symptôme de la rage dans les chiens est une trépidation des membres ». Comme terme d’astronomie, trépidation est, selon Furetière, devenu désuet, non pas parce qu’il est hors d’usage, mais parce que la théorie à laquelle il réfère est démentie par les observations et que les phénomènes visuels dont il était censé rendre compte sont expliqués par des réalités attestées, dont l’inclinaison de la terre. Voici sa définition, au demeurant fort claire : « c’est un mouvement qu’on attribue à des cieux nommés cristallins, qu’on s’est imaginé dans l’hypothèse de Ptolémée être au-dessus de la région des planètes, pour expliquer de certains mouvements presque insensibles qu’on a observés à l’axe du monde, que les modernes expliquent plus aisément en parlant de l’inclination de l’axe de la terre ».   

Dans les première et quatrième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694 et 1762), seul le sens de l’ancienne astronomie est exposé : « Sorte de tremblement, de balancement ». Les académiciens ajoutent qu’il « n’a d’usage que dans cette phrase : mouvement de trépidation, qui est un mouvement par lequel les anciens ont cru que le firmament était balancé du septentrion au midi, et du midi au septentrion ». Les termes employés, « les anciens » et « ont cru », laissent entendre que ces observations, faites à l’œil nu, n’ont plus de validité et relèvent de la croyance. Mais les académiciens ne corrigent pas l’erreur des anciens astronomes.  Dans la première édition, ils ajoutent pourtant une allusion à des observations récentes : « quelques nouveaux astronomes ont remarqué un mouvement de trépidation dans la lune ». Le sens astronomique est encore exposé dans les cinquième et sixième éditions (1798, 1832-35), mais l’imparfait « attribuaient » pose que les théories sur lesquelles est assis l’emploi de ce nom sont caduques : « il est aussi terme d’astronomie et signifie le balancement que d’anciens astronomes attribuaient au firmament, du septentrion au midi, et du midi au septentrion ». Dans ces deux éditions, le sens principal est le sens médical (« trépidation est employé en médecine pour exprimer le tremblement des membres, des nerfs, des fibres, etc. »), qui était le seul sens relevé, un demi siècle plus tôt, dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65) : « Trépidation, en médecine, est un tremblement des nerfs et des membres du corps ; le premier symptôme de la rage dans les chiens est une trépidation des membres ». Est-ce à dire que les encyclopédistes, qui ont donc exclu de la définition de trépidation le seul sens connu des académiciens, tenaient la trépidation astronomique pour une farce ? C’est fort probable.

Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, trépidation est un terme de sciences : de géologie, « trépidation du sol, légère secousse communiquée au sol et qui est un diminutif du tremblement de terre », comme dans cet exemple : « à Acapulco on connaît deux sortes de tremblements de terre : celui d’ondulation, qui fait osciller les maisons, et celui de trépidation, qui tend à les soulever verticalement » (dans ce sens, il est aujourd’hui remplacé par secousses sismiques) ; de médecine (c’est même, écrit Littré, un « ancien terme de médecine », le lexique savant étant provisoire, comme les théories) : « tremblement des membres, des nerfs, etc. » et, dans un sens figuré, il désigne un tremblement intérieur ; enfin, de l’astronomie ancienne : « trépidation des fixes, nom donné par Thébith à un balancement prétendu du firmament, du septentrion au midi et du midi au septentrion ». Qu'est-ce que les fixes ? 

Littré relève un sens qui n’est pas à proprement parler scientifique, mais qui est lié à un phénomène technique et social, à savoir  la mécanisation des moyens de transport : « la trépidation des navires à vapeur, espèce de mouvement légèrement saccadé, mais qui ne fait parcourir aucun espace sensible ». C’est ce seul sens que relèvent les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire. Ils renoncent aux emplois de trépidation dans les sciences anciennes et ils se contentent de mentionner ce terme comme didactique, signifiant « tremblement » dans deux domaines : les tremblements de terre ou les secousses sismiques (les trépidations du sol) et dans les constats en mécanique légère : la trépidation des vitres d’une automobile, d’un wagon.

            Dans la langue moderne, trépidation, comme de très nombreux termes scientifiques, s’étend peu à peu au social, bien que, selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), il soit d’usage courant en pathologie (« tremblement pathologique à secousses marquées et rapides » ; synonyme : trémulation) et en géologie, où il désigne une légère secousse sismique. Une partie du succès de trépidation tient à ce qu’il est sorti des sciences pures pour désigner des faits rendus communs par la mécanisation des moyens de transport, comme le note Littré, où il a le sens de « mouvement vibratoire, ébranlement, série d’oscillations ou de secousses », et comme l’attestent les exemples cités dans le Trésor de la langue française : « trépidation des vitres, d’une machine, d’un navire, d’un wagon de chemin de fer, de l’hélice, du moteur ».

Mais ce qui fait son succès, ce sont les sciences sociales et humaines : autrement dit, l’idéologie socialo-humanitaire qui est, aux XIXe et XXe siècles, la théologie de la nouvelle religion sociale et immanente. De fait, il triomphe dans le psycho-social. C’est un « état d’agitation extérieure ou intérieure », comme dans cet exemple de 1862 : « il éprouvait une sourde trépidation qui n’était point de la peur, mais qui produisait des effets analogues » et surtout, c'est ce « climat d’intense agitation ou d'une activité rapide et incessante »,  qui serait propre à la vie moderne, comme le dit cet emploi éloquent : la « trépidation de la vie parisienne ».

 

 

 

 

18 juin 2008

Cité

 

 

 

 

Cité, attesté dès la seconde moitié du Xe siècle, quasiment à l’origine de la France, est l’un des plus anciens noms de la langue française. Très ancien, il n’est pas uniformément le même, pour ce qui est du sens ou des réalités qu’il désigne, ayant été affecté par de profonds changements au cours des trois derniers siècles. En latin, civitas, que continue cité,  avait un sens politique ; c’est « l’ensemble des citoyens qui constituent une ville », « une cité », « un Etat ». Ce sens politique n’apparaît en français, référant à des réalités contemporaines, et non à des réalités de l’antiquité, qu’à la fin du XVIIIe siècle.

Dans les dictionnaires des XVIIe et XVIIIe siècles, cité est relevé avec deux sens principaux, l’un laïque : « ville » ; l’autre ecclésiastique : « partie de la ville où se trouve l’évêché ». Ainsi en 1694 (Dictionnaire de l’Académie française, première édition) : « Ville, grand nombre de maisons enfermées de murailles » (exemple : « Jérusalem s’appelait la sainte Cité ») et « le nom de cité se donne particulièrement aux villes où il y a évêché ; et dans les grandes villes, cité se prend quelquefois pour cette partie de la ville où est l’évêché » (exemples : « on divise Paris en ville, cité et université ») et même « la partie de la ville où est la principale église » (1762). Les académiciens exposent ces deux sens dans toutes les éditions ultérieures de leur Dictionnaire, de 1718 (deuxième édition) à aujourd’hui (neuvième édition, en cours de publication), avec quelques modifications cependant. Ainsi, dans les quatrième et cinquième éditions (1762, 1798), il est indiqué que cité, entendu dans le sens de « ville, grand nombre de maisons enfermées de murailles », a « son plus grand usage présentement dans la poésie et dans le style oratoire » (cf. Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « ville, il ne se dit en ce sens qu’en poésie et dans le style oratoire »), et, dans la sixième édition (1832-35), il est noté encore qu’il « ne s’emploie guère qu’en poésie et dans le style soutenu », alors que, dans la huitième édition (1932-35), cette remarque disparaît et que, dans la neuvième édition, en cours de publication, cité, entendu dans ce sens, réfère à des réalités du Moyen Age : « agglomération urbaine, généralement fortifiée, pourvue d’une certaine autonomie ». 

 

En 1798, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, édition publiée pendant la Révolution, est enregistré, pour la première fois, le sens politique qui était celui de civitas en latin : « Cité, au propre, se dit de la circonscription locale qui comprend la collection des citoyens » et « droit de cité est proprement le droit qu’a tout homme, né dans une ville ou un État libre, d’élire ses représentants ou ses gouvernants, et de concourir à la confection des lois ». La résurgence du sens politique antique est clairement exposée par les académiciens, à partir de la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, à la fois dans les définitions et dans les exemples : « Cité se dit en outre d’une contrée ou portion de territoire dont les habitants se gouvernent par des lois particulières » (exemples : « sous Tibère, on comptait soixante-quatre cités dans les Gaules ; les cités de l’ancienne Grèce ») ; « il signifie également la collection des citoyens d’un État libre » (exemple tiré de l’antiquité : « un Lacédémonien célèbre disait : « à Sparte, la cité sert de murs à la ville » ») ; et « droit de cité, aptitude à jouir des droits politiques, conformément aux lois du pays ».

Littré, qui a tout de l’intellectuel à la moderne, renverse l’ordre dans lequel les autres lexicographes exposent le sens de cité. L’article du Dictionnaire de la langue française (1863-77) commence par le sens politique et s’achève sur le sens ecclésiastique de « partie d’une ville où se trouve la cathédrale ». Le sens politique se rapporte à l’antiquité certes (« autrefois territoire dont les habitants se gouvernaient par leurs propres lois » ; « les cités de l’ancienne Grèce, les membres d’une cité libre »), mais aussi au monde contemporain : « corps des citoyens », Littré ajoutant que, « en ce sens, on oppose la cité à la famille ».

            Du droit, de l’église et de la politique, cité s’étend à la société où désigne des réalités, non pas nouvelles, mais qui prennent des formes inédites, à la suite de la croissance de la population qui se masse dans les villes. Les académiciens tenaient cité au sens de « ville » pour une particularité de la poésie et du style oratoire ou de la langue soutenue. Pour Littré, cité est en usage dans la langue courante et dans la langue administrative, chez les géographes par exemple, pour désigner une ville. Dans une remarque, les deux mots sont distingués : « Ville, plus général que cité, exprime seulement une agglomération considérable de maisons et d’habitants. Cité, même en éliminant le sens antique, ajoute à cette idée et représente la ville comme une personne politique qui a des droits, des devoirs, des fonctions ». Les exemples du cru de Littré (« les grandes cités d’un pays ; les florissantes cités de l’Italie durant le moyen âge ; Lyon est une cité industrielle ») ne sont pas toujours en accord avec les extraits d’écrivains qu’il cite, dans lesquels cité a souvent son sens mystique ou religieux : ainsi, dans ce vers d’Athalie (Racine), « Le seigneur a détruit la reine des cités », la ville que désigne la périphrase « la reine des cités » est incontestablement Jérusalem. Ou dans ces autres vers, « Rebâtissez son temple et peuplez vos cités » (Esther, Racine), « Persécuteur nouveau de cette cité sainte (la Mecque), D'où vient que ton audace en profane l’enceinte ? » (Voltaire, Mahomet ou le fanatisme), « L’Église catholique, cité sainte, dont toutes les pierres sont vivantes » (Bossuet), cité désigne un lieu saint ; le sens en très éloigné du sens moderne, tel que l’illustre Littré par l’exemple « Lyon est une cité industrielle ». En effet, cité conserve (mais pour combien de temps encore ?) dans la langue moderne quelques emplois religieux, comme dans le titre de l’ouvrage de Saint Augustin, La Cité de Dieu : ainsi, la cité sainte ou céleste est « le séjour de Dieu et des bienheureux », sens que les académiciens, dans la sixième édition de leur Dictionnaire, 1832-35, mentionnent comme figuré et propre au « langage de l’Écriture » ; la cité future est « le paradis ».

Littré signale dans une définition maladroite (« ensemble de maisons qui, dans une grande ville, se tiennent et ont quelques règles spéciales et une sorte d’association ») l’extension de cité à des réalités sociales : ainsi les concentrations humaines dans un même lieu, souvent autour d’une usine, qu’a produites la « révolution industrielle ». Les cités ouvrières est le « nom qu’on a donné à de grands bâtiments conçus récemment et destinés à loger les ouvriers, qui y seraient soumis à quelques arrangements économiques communs ».

            Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le sens politique est cité d’abord, comme chez Littré : « le corps des habitants d’une ville ; l’ensemble des citoyens qui la composent » (« s’occuper des intérêts de la cité ; respecter les règlements de la cité »). Le mot désigne même « la Constitution de l’État », précisent les académiciens, « dans les expressions cité antique, cité moderne, cité future ». Pour ce qui est du sens moderne de « ville », ils se démarquent pour ce qui est de la distinction à faire avec ville : « il se prend quelquefois pour ville, surtout quand on veut en faire ressortir l’importance » (« beaucoup de grandes cités » ; « Lyon est une cité industrielle »). En un demi-siècle, l’extension sociale du nom, hors des seules cités ouvrières, se poursuit : « il s’entend quelquefois d’un groupe de maisons formant un ensemble » (« cité du Roule, cité Martignac ; par analogie, cité universitaire »).

            Cette extension s’amplifie pendant tout le XXe siècle. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il est fait une timide allusion au phénomène de mitage du paysage par la prolifération anarchique « d’agglomérations de maisons individuelles formant un ensemble clos », ainsi qu’à la construction, à la périphérie des villes ou dans les banlieues, de « cités résidentielle » (« une cité de villas à Passy »), « d’agglomérations de pavillons ou d’immeubles à destination particulière » : cités administratives, cités ouvrières, cités universitaires, cités-dortoirs (« pour loger des personnes à proximité de leur ville de travail »), cités de transit, d’urgence (« pour loger provisoirement des personnes qui attendent un logement neuf en cours de construction »).

            En moins de deux siècles, le sens politique a fini par se faire phagocyter par les divers sens « sociaux », comme si la politique avait perdu peu à peu son absolu au profit du social ou comme si l’homme, « d’animal politique » qu’il est ou serait selon Aristote, avait été rabaissé au rang de simple fourmi sociale. Ce changement se lit dans la langue même. Cité est l’un des mots les plus nobles qui soient, au sens où il désigne quelques-unes des hautes réalités de la civilisation que la France a inventée : la ville, l’Eglise, le droit politique, le corps des citoyens. Or, le mot finit par désigner les réalités les plus sinistres d’un pays à l’agonie : un simple « groupe de maisons, de bâtiments formant un ensemble » et les alignements de barres d’immeubles et de tours, qui étaient destinés à loger les travailleurs français pauvres (« cités-dortoirs, agglomérations de banlieue dont la plupart des habitants vont travailler à la grande ville proche », Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication) et où ont été logés les réfugiés d’Algérie ou du Maroc, qui, en quelques années, ont été remplacés par des populations venues du monde entier. Chaque jour, ces cités sont le théâtre de délits, de crimes, de trafics, d’émeutes, de pogroms, de ratonnades, etc., ce dont témoignent des films (Ma cité va craquer, La Haine) et des livres, dont le Lexik des Cités et les innombrables petits romans de la rentrée qui ressassent ce sujet éculé. En deux siècles, le mot par lequel les philosophes des Lumières ont exprimé leur attachement au droit, à la politique, aux lois, a été retourné pour désigner des « zones de non-droit », le contraire exact de ce qu’il désignait à la fin du XVIIIe siècle, opposant de fait à la grande positivité des Lumières la haine, le ressentiment, le racisme, la barbarie. Ils sont rares en français les mots qui ont pris, en moins de trois décennies, le sens contraire ou opposé à celui dans lequel ils étaient employés jusque-là. Ce que dit l’évolution récente de cité, c’est un basculement de la France dans un ordre nouveau et inédit, qui est l’antonyme de la civilisation qu’elle a inventée il y a un millénaire ou plus.

 

 

16 juin 2008

Culture

 

 

Quand vous entendez le mot culture, sortez vos dictionnaires
 
 

Tout semble avoir été dit sur le mot culture. La synthèse la plus claire et la plus complète qui ait été rédigée sur les divers concepts auxquels renvoie ce mot (philologique et d’origine latine : cultura animi ; emprunté de l’allemand Kultur : « civilisation » ; tiré de l’ethnologie anglo-américaine : « façons d’être » propres à un groupe) se trouve dans les quatre pages de grand format qu’y a consacrées Alain Rey dans son Dictionnaire culturel en langue française (4 volumes, Le Robert, 2005). Pourtant, il semble que soient échappés à l’attention des commentateurs des faits enfouis et qui peuvent apparaître, à condition de consulter les dictionnaires en panchronie, suivant une méthode qui n’exclue pas d’état de la langue (langue du XVIe siècle, des siècles classiques, langue du XIXe siècle, langue contemporaine) et qui saisisse en même temps, dans tous les états de la langue, toutes les strates ou les couches de sens, étant entendu que les sens anciens, qui ne meurent jamais, finissent par traverser les couches successives pour nourrir la langue actuelle.

En 1694, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de culture est expédiée en une phrase : ce sont « les façons (id est le travail) qu’on donne à la terre pour la rendre plus fertile, & aux arbres & aux plantes pour les faire mieux venir, & les faire mieux rapporter ». Le mot n’a de sens qu’agricole. Trois siècles plus tard, dans la neuvième édition (en cours de publication), il a neuf acceptions si éloignées les unes des autres et si variées que les académiciens les ont réparties en trois ensembles : « I. A propos des productions naturelles » ; « II. A propos du développement de l’esprit et du corps » ; « III. A propos des productions de l’esprit et des valeurs qui les accompagnent ». En trois siècles, non seulement le nom culture s’est étendu, à partir de l’agriculture, à d’innombrables domaines, tels que l’esprit, le corps, le développement personnel, les valeurs, les inventions, les coutumes, la société, mais encore il s’est chargé de sens nouveaux, sans que cette prolifération puisse être considérée comme un enrichissement. Quand le sens (le signifié) part dans tous les sens (dans toutes les directions), il perd en clarté ce qu’il gagne en profusion.

C’est entre 1877, année au cours de laquelle Littré a publié le Supplément de son Dictionnaire de la langue française (1863-77), et 1971, quand les Editions du CNRS ont publié le tome premier du Trésor de la langue française que culture s’est étendu à d’innombrables réalités. Chez Littré, la définition, qui occupe une colonne, se décline en quatre acceptions, dont trois sont agricoles : « travail de la terre » ; « terrain cultivé » ; « action de cultiver un végétal ». La quatrième acception n’est même pas glosée, Littré se contentant de citer des emplois : « figuré, la culture des lettres, des sciences, des beaux-arts » et « instruction, éducation ». Un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française, l’article culture occupe cinq colonnes ou deux pages et demie de grand format ; et quinze acceptions sont distinguées. Littré n’enregistre pas l’adjectif culturel, lequel n’est attesté qu’à compter de 1907 ; dans le Trésor de la langue française, culturel occupe autant de place que culture chez Littré.

 

Bien que culture soit emprunté au latin cultura, c’est un mot moderne. Si l’on cherchait une devise pour le XXe siècle, que l’on choisisse culture. Ce mot condense en lui l’essence du siècle. L’attestent la longueur croissante des articles de dictionnaire et les sens de plus en plus variés qui y sont distingués. En 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, pour la première fois, le sens agricole est complété par l’esquisse du sens moderne : « culture se dit aussi au figuré du soin qu’on prend des arts & de l’esprit ». Dans les exemples cités, culture est suivi, comme cultura dans la phrase de Cicéron (cultura animi), d’un complément introduit par la préposition de : « la culture des arts est fort importante, travailler à la culture de l’esprit, on a trop négligé la culture de cet esprit ». Littré relève à peu près les mêmes exemples, qu’il a lus chez les écrivains classiques : Patru, « le peu de connaissance que j’ai, je le dois à la culture des bonnes lettres » ; d’Alembert, « quoique livré presque uniquement à des études et à des ouvrages ecclésiastiques, il n’avait pas entièrement abandonné la culture des lettres » ; Rousseau, « si la culture des sciences est nuisible aux qualités guerrières, elle l’est encore plus aux qualités morales ».

    Au XXe siècle, en revanche, le mot est très souvent employé sans complément, et même comme attribut du sujet dans « tout est culture ». La culture était transitive ; elle devient intransitive. Chez Littré et les académiciens, elle s’applique aux sciences, lettres, arts et à l’esprit. Au XXe siècle, elle n’a plus d’objet qui y soit extérieur. Chez Littré, l’important était ce sur quoi elle s’applique. Au XXe siècle, peu importe sur quoi elle s’applique, rien ou quelque chose. Elle est autotélique ou, dit en d’autres termes, elle est à elle-même sa propre fin. Rien ne la dépasse ou la transcende. Elle était l’humble auxiliaire des lettres, arts ou sciences ; elle est arrogante, elle englobe tout, tout est culture.
 

Longtemps, les académiciens ont donné à culture une extension modeste : le mot « se dit aussi au figuré du soin qu’on prend des arts et de l’esprit », écrivent-ils dans la quatrième (1762) et la cinquième (1798) éditions de leur Dictionnaire. Dans la sixième édition (1832-35), la définition prend de l’ampleur : « culture se dit de l’application qu’on met à perfectionner les sciences, les arts, à développer les facultés de l’esprit ». Ce n’est pas le remplacement de soin par son quasi synonyme application qui est nouveau, ce sont les verbes perfectionner et développer : « perfectionner les sciences, les arts, développer les facultés de l’esprit ». Le sens du mot suppose un processus. A la culture, sont assignés des objectifs. Au XIXe siècle, l’histoire triomphe, non seulement la discipline nommée histoire, mais aussi la conviction que, par le travail ou par tout autre moyen, les hommes peuvent changer la nature, les sociétés, les institutions, l’homme lui-même. Désormais, elle a un sens : une direction à suivre pour atteindre un but. La culture en est affectée. Il y incombe de faire advenir le progrès : d’abord celui des arts, puis celui de l’esprit, enfin celui de l’homme. Dans le Trésor de la Langue française, le but de la culture n’est plus le perfectionnement des arts, mais le perfectionnement de l’homme. Elle le façonne, l’amende, le rend meilleur. La culture est censée changer l’homme, comme le disent explicitement les définitions suivantes. 

II. Au figuré, fructification des dons naturels permettant à l’homme de s’élever au-dessus de sa condition initiale et d’accéder individuellement ou collectivement à un état supérieur ;

A. Ensemble des moyens mis en œuvre par l’homme pour augmenter ses connaissances, développer et améliorer les facultés de son esprit, notamment le jugement et le goût ;

1.        Absolument, travail assidu et méthodique (collectif ou individuel) qui tend à élever un être humain au-dessus de l'état de nature, à développer ses qualités, à pallier ses manques, à favoriser l’éclosion harmonieuse de sa personnalité ;

2.        Le complément désigne un individu considéré dans sa nature intellectuelle et morale : activité qui permet à l’homme de développer, épanouir certaines composantes de sa personnalité ;

3.        Par extension, le complément désigne un domaine d’activité intellectuelle, artistique, etc. : pratique, perfectionnement de certains modes de connaissance ou d’expression.

B. Par métonymie, bien moral, progrès intellectuel, savoir à la possession desquels peuvent accéder les individus et les sociétés grâce à l’éducation, aux divers organes de diffusion des idées, des œuvres, etc. ;

1.        Absolument, ensemble de connaissances et de valeurs abstraites qui, par une acquisition généralement méthodique, éclaire l’homme sur lui-même et sur le monde, enrichit son esprit et lui permet de progresser :

                                2.        Construit avec un adjectif, qualité, compétence que la possession d’un savoir étendu et fécondé par l’expérience donne à une personne ou à une société dans un domaine de connaissances particulier, à une époque ou dans un lieu déterminé…

 

Dans la langue, il n’est guère de mots qui aient des sens aussi divers, variés, amples et englobent autant de notions, idées, réalités, concepts hétérogènes. Aucun sujet parlant n’a ces concepts, notions, idées dans l’esprit quand il emploie le mot culture. Le signifiant n’est pas assez vaste pour contenir le signifié qui déborde de tous côtés. Ce n’est pas un mot que les auteurs du Trésor de la langue française définissent, c’est un vaste programme, individuel et collectif, affectant l’humanité tout entière, qu’ils exposent. Ils ne rédigent pas un article de dictionnaire, mais une profession de foi.

Le sens II A 1 (« fructification des dons naturels, ensemble des moyens pour augmenter, développer, améliorer (l’homme), travail assidu et méthodique qui tend à élever un être humain au-dessus de l’état de nature, etc. ») est suivi de deux exemples. Le premier est d’Artaud (Le Théâtre et son double, 1938) : « cette idée de la culture en action et qui devient en nous comme un nouvel organe, une sorte de souffle second » ; le second de Maritain (Humanisme intégral, 1936) : « ne comprenant pas que l’effort pour parfaire la nature de l’homme par un processus lui-même conforme aux profondes exigences de celle-ci, je veux dire par la perfection intérieure d’une certaine sagesse de connaissance et de vie, doit toujours être son effort principal, la culture se propose avant tout de maîtriser la nature extérieure et de régner sur elle par un processus technique ». Il est impossible de tirer de ces extraits le sens exposé dans le Trésor de la langue française. Maritain (« maîtriser la nature extérieure et régner sur elle par un processus technique ») semble avoir présent à l’esprit le concept de Gestell, « sommation » ou « arraisonnement ». Selon Heidegger, c’est la technique, non la culture, qui soumet à sa raison la nature. Il semble que Maritain, au moment où il réfléchit à la culture, pense à la mécanisation qui bouleverse l’agriculture. Entre le sens B 1 (« bien moral, progrès intellectuel, savoir, etc. ») et les exemples qui sont censés l’illustrer, le même décalage peut être observé. Ainsi l’extrait de Valéry (Variété, 1936 : « les préoccupations dominantes semblent être de donner aux enfants une culture disputée entre la tradition dite classique, et le désir naturel de les initier à l’énorme développement des connaissances et de l’activité modernes ») semble se situer, pour ce qui est du sens, à l’opposé du concept exposé en B1.

Tout se passe donc comme si les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) avaient d’abord exposé leur propre conception de la culture, qu’ils ont illustrée d’extraits trouvés dans leur corpus et qu’ils ont utilisés, après en avoir forcé le sens, pour asseoir leur conception. Entre la culture, telle que la conçoivent les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35 : « application qu’on met à perfectionner les sciences, les arts, à développer les facultés intellectuelles »), et celle ou celles qu’exposent, quarante ans plus tard, les auteurs du Trésor de la langue française, il n’y a pas un fossé, mais un abîme. 

 

Il est un sens que Littré glose par « instruction, éducation » et qu’il illustre de cet exemple de son cru (« un esprit sans culture ») et de cet extrait de Vauvenargues : « tout ce qui flatte le plus notre vanité n’est fondé que sur la culture que nous méprisons ». D’après les auteurs du Trésor de la langue française (article culture, rubrique « étymologie et histoire »), cet emploi absolu apparaît à la fin du XVIIe siècle : en 1691, avec le sens de « formation de l’esprit par l’éducation ». De 1904 à 1914, Durkheim a professé un cours (« Histoire de l’enseignement en France ») dont a été tiré L’évolution pédagogique en France (P.U.F, 1990). Pour Durkheim, la pédagogie, de la fin de l’Antiquité jusqu’au début du XXe siècle, est faite de religion. « Le christianisme est... une religion morale, et l’éducation chrétienne... une éducation morale. Or la morale chrétienne (…) est une morale de l’adhésion, de la conviction et de la conversion intérieures... Comme le christianisme s’adresse à l’homme intérieur, c’est l’homme intérieur qu’il s’agit d’enseigner. Comme c’est la totalité de la personne qui doit se tourner vers le Christ, c’est la totalité de la personne qu'il convient d'éduquer. Selon Durkheim, il s’agit de « former l’esprit dans sa totalité ». L’enseignement chrétien est donc à la fois, et inséparablement, instruction intellectuelle et éducation morale », pense Mark Sherringham (« Christianisme et éducation », Commentaire, n° 96, hiver 2001-2002).

Dans le Trésor de la langue française, culture est glosé à l’aide des mots perfectionner, fructification, bien moral, s’élever. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694), le sens de perfection est illustré par les exemples suivants : « on dit en termes de spiritualité la perfection chrétienne, la perfection de la vie religieuse, et absolument, la perfection, pour dire, l’état le plus parfait de la vie chrétienne, de la vie religieuse (…) ; un chrétien doit toujours travailler à son avancement et à sa perfection ». Dans la cinquième édition (1798) de ce même dictionnaire, le verbe fructifier est défini ainsi : « rapporter du fruit » et « il se dit plus ordinairement dans le figuré, et signifie produire un effet avantageux ». Les exemples sont empruntés à la religion : « Dieu a béni leur travail et l’a fait fructifier ; faire fructifier la parole de Dieu ; l’Évangile a bien fructifié dans les Indes ». La culture, telle qu’elle est définie ci-dessus (« fructification des dons naturels… ; par métonymie, bien moral, progrès intellectuel, savoir…, etc. »), pourrait définir le christianisme, tel que l’exposent Durkheim et Sherringham, comme si elle avait pris la place laissée libre par la lente disparition de la religion catholique et qu’elle en soit l’ersatz.

 

Dans plusieurs de ses ouvrages, dont Les Origines de la culture (Desclée de Brouwer, 2004), René Girard soutient la même thèse, à savoir que « toute culture est fille du religieux » (p 145) et que « le religieux enfante toute la culture humaine » (p 175). Même la domestication des animaux a pour origine la religion. Les hommes ne domestiquent pas les animaux pour en tirer profit, mais pour qu’ils leur ressemblent et puissent être ainsi sacrifiés. D’ailleurs, à partir du moment où les hommes ont renoncé à sacrifier des animaux, ils n’ont plus domestiqué de nouvelle espèce. Certes, Girard emploie culture dans un sens ethnologique, mais comme il étaie ses thèses en analysant Shakespeare, Dostoïevski, Proust, la Bible et les Evangiles, sa conception réelle de la culture est plus large que celle de Frazer ou de Malinovski. Acceptons la thèse de René Girard. Alors comment interpréter l’extension avérée du mot culture et concilier le fait qu’il se soit chargé des significations dont le catholicisme s’est délesté. Par la substitution de la culture triomphante au catholicisme défaillant ? Ce serait trop simple.

Dans Le XIXe siècle à travers les âges (Denoël, 1984 ; Gallimard, Tel, 1999), Philippe Muray s’étonne de la bizarrerie du XIXe siècle qui agite l’oriflamme du rationalisme militant et de l’agnosticisme anti-catholique, alors que, de tous les siècles de notre histoire, il est le plus religieux, le plus mystique, le plus idéaliste, le plus foisonnant en visions édéniques, le plus éternellement new age, le plus grand mélangeur d’élucubrations occultistes et de prophéties magiques. Cette nouvelle religion est un mélange de scientisme et d’illuminisme, un métissage de culte des ancêtres et de séances de tables tournantes, une naïve confiance dans la vaticination politico-sociale. Elle a besoin d’un discours qui la légitime, c’est-à-dire d’une théologie. Les sciences sociales en font office, qui, justement, commencent leur assomption au XIXe siècle dans un ciel qui a été au préalable vidé de toute transcendance et elles s’emparent du mot culture dans lequel elles cachent la religion qu’elles professent et dont elles recouvrent la société tout entière qu’elles régissent désormais.

Les deux adjectifs cultuel et culturel  dérivent de deux noms, culte et culture, empruntés au latin, où leur étymon est issu du même verbe colere qui a pour sens « cultiver » (agrum, un champ) et « honorer » (deos, les dieux). Bien que ces mots aient un passé archaïque, ils sont modernes. Ils ne sont pas relevés dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. Cultuel est attesté pour la première fois en 1872 dans la Revue d’anthropologie ; culturel a été formé par Claudel en 1907. L’un et l’autre appartiennent à la religion : cultuel signifie « qui se rapporte au culte » et culturel « qui est relatif à la culture religieuse ». Ces termes ne disent rien de la foi, mais ils sont liés aux pratiques religieuses. Cultuel est employé pour la première fois dans une phrase au sens défavorable, que Littré, le premier à enregistrer cultuel, reproduit dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la langue française : « les sauvages nous offrent un spectacle mélancolique de superstitions grossières et de formes cultuelles féroces » (in Revue d’anthropologie, 1872). Les auteurs du Trésor de la langue française ont jugé plus prudent de ne pas citer cet emploi, se contentant de référer au Dictionnaire de la langue française de Littré. Il est un second emploi de cultuel qui est juridique, dansassociation cultuelle par exemple : il tient à l’existence de la loi de 1905, dite improprement « de séparation de l’Eglise et de l’Etat », qui interdit à la République et aux collectivités de participer au financement des cultes. Une association, si elle est culturelle, peut recevoir de l’argent public ; si elle est cultuelle, cela lui est interdit. Voilà pourquoi des associations culturelles cachent le culte sous la culture.

            L’adjectif culturel s’est éloigné de la religion catholique. A partir de 1927, le sens de « relatif à la culture religieuse » s’efface au profit de « relatif à la culture », quelque sens qu’ait ce nom : que ce soit « l’acquisition et la possession par l’esprit de connaissances qui l’enrichissent » ou « le mode » de se comporter ou de répéter des savoir-faire dans une « société » traditionnelle. La culture commence son assomption dans un ciel, d’où toute transcendance a été chassée. En 1968, culturel est employé pour la première fois comme un nom commun dans le Traité de sociologie, pour désigner le domaine de la culture, qui a fini par englober tout le social  : « l’anthropologie culturelle a eu le tort de se placer à l’intérieur de ce que l’on a appelé parfois le culturalisme et qui postule la séparation du culturel et du social ». La sociologie a mis fin à cette séparation. Désormais, le culturel est le social, comme l’atteste la formation du nom socioculturel. De fait, la culture tend à recouvrir la société tout entière. Elle est le ciment qui fait société. Ce n’est pas en évacuant toute religion des activités de l’esprit que la culture a pris la place prépondérante qu’elle occupe aujourd’hui, mais en devenant la théologie de la nouvelle religion. Au XVIe siècle, culture est attesté une fois au sens de « culte » chez Lemaire des Belges : « elle choisit (…) le duc de Turin, homme belliqueux, prudent et beau, mais toutefois adonné à la fausse culture des idoles ». De fait, dans la société toute culturelle d’aujourd’hui, le lien rompu entre la culture et le culte est rétabli : la culture est le culte moderne.

 

Cette hypothèse religieuse et sociale, distincte de la « cultura animi » de Cicéron et Arendt, de la Kultur allemande et de la culture anglo-américaine, explique que la culture ait besoin de lieux spécifiques où le nouveau culte puisse être exercé et qui sont nommés, le mot église n’étant pas vacant, maisons de la culture, et qu’elle tient dans les discours modernes une place aussi large que jadis Dieu dans les discours anciens. Elle fait comprendre aussi pourquoi la référence à la culture est si fréquente dans les programmes politiques et aussi la violence des attaques dont elle est la cible, chez Bourdieu par exemple, non seulement dans La Distinction (Editions de Minuit, 1979), mais encore dans l’article de l’Encyclopaedia Universalis, « consommation culturelle », dans lequel l’art est réduit à sa seule dimension sociale, c’est-à-dire à rien pour un amateur d’art, mais à tout pour les desservants de la nouvelle religion. Si culture avait continué à signifier comme en 1762 « soin qu’on prend des arts et de l’esprit » ou était resté transitif (culture des arts, de l’esprit, des belles-lettres, etc.), la chose qu’il désigne aurait échappé à la fureur des sectateurs cde la religion sociale, toute immanente, qui a pris la place laissée vacante par l’effondrement du catholicisme.

 

15 juin 2008

Musique

 

 

 

Chacun croit savoir, pour en avoir fait l’expérience, active ou passive, ce qu’est la musique. Chacun a entendu, depuis son plus jeune âge, de la musique et croit être capable de désigner comme de la musique les sons qu’il perçoit, qu’ils soient ou non harmonieux ou mélodieux. Or, les choses ne sont pas aussi évidentes qu’elles ne semblent. Une simple consultation des dictionnaires anciens en « panchronie », embrassant tous les états de la langue dans un même temps, le montre, bien que le mot, emprunté du latin musica, lui-même emprunté du grec, ne soulève pas, pour ce qui est de sa formation, de difficulté.

Le mot est attesté au milieu du XIVe siècle dans le sens élevé « d’art de combiner les sons musicaux » et au XVe siècle au sens de « genre », de « forme technique de composition musicale ». Autrement dit, ce qui est dit alors musique est ce que nous nommerions aujourd’hui de la musique savante : la musique est un « art », elle suppose des connaissances ou un savoir-faire, elle est fondée sur des règles (changeantes, cela va sans dire) de composition. Ce n’est pas seulement faire du bruit en tapant, fût-ce en rythme, sur une casserole.

De tous les auteurs de dictionnaires anciens, le premier à avoir rappelé, dans la définition même du mot, le lien entre la musique et les muses est Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : «  Dans le sens ancien et primitif, la musique n’était pas une science particulière, c’était tout ce qui appartenait aux Muses ou en dépendait ; c’était donc toute science et tout art qui apportait à l’esprit l’idée d’une chose agréable et bien ordonnée. Chez les Égyptiens, suivant Platon, la musique consistait dans le règlement des moeurs et l’établissement des bonnes coutumes. Selon Pythagore, les astres dans leurs mouvements forment une musique céleste. Il nous reste de saint Augustin un traité de la Musique où il n’est question que des principes et des conditions des vers ». Littré ajoute que ce sens, ancien et primitif, « a presque entièrement disparu chez nous ; il ne se retrouve que dans quelques phrases d’une signification très vague ». De l’esprit des lois de Montesquieu est cité, dans lequel est rappelée cette conception ancienne de la musique : « Polybe nous dit que la musique était nécessaire pour adoucir les mœurs des Arcades, qui habitaient un pays où l’air est triste et froid... Platon ne craint point de dire que l’on ne peut faire de changement dans la musique qui n’en soit un dans l’État ; Aristote, qui semble n’avoir fait sa Politique que pour opposer ses sentiments à ceux de Platon, est pourtant d’accord avec lui touchant la puissance de la musique sur les mœurs ». Voltaire le confirme : « Il semble assez prouvé que les Grecs entendirent d’abord par ce mot musique tous les beaux-arts ; la preuve en est que plus d’une Muse présidait à un art qui n’a aucun rapport avec la musique proprement dite, comme Clio à l’histoire » ; Barthélemy (in Voyage d’Anacharsis) aussi : « Vous pouvez juger de notre goût pour la musique par la multitude des acceptions que nous donnons à ce mot : nous l’appliquons indifféremment à la mélodie, à la mesure, à la poésie, à la danse, au geste, à la réunion de toutes les sciences, à la connaissance de presque tous les arts ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent ce sens comme propre à la mythologie et à l’antiquité grecque, citant Vigny (1829) : « La Muse : j’appelle ainsi l’art tout entier, tout ce qui est du domaine de l’imagination, à peu près comme les anciens nommaient Musique l’éducation entière ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens signalent, dans la notice étymologique liminaire de leur article, ce sens comme propre au mot grec dont a été emprunté, en latin, musica.

Dans les autres dictionnaires, le nom musique désigne d’abord une science, puis un art qui exige beaucoup de savoir et de savoir-faire : « la science qui traite du rapport et de l’accord des sons » (Dictionnaire de l’Académie française, quatrième et cinquième éditions, 1762 et 1798) ; « l’art de combiner les sons d’une manière agréable à l’oreille ; la théorie de cet art, ou la science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, du rythme et de l’harmonie » (sixième édition, 1832-35) ; « l’art de combiner les sons de façon mélodique, rythmique et harmonique ; il se dit aussi de la théorie de cet art, de la science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, du rythme et de l’harmonie » (huitième édition, 1932-35) ; « art de composer une mélodie selon une harmonie et un rythme ; théorie, science des sons considérés sous le rapport de la mélodie, de l’harmonie, du rythme » (neuvième édition, en cours de publication). Littré abonde dans le sens des académiciens : « science ou emploi des sons qu’on nomme rationnels, c’est-à-dire qui entrent dans une échelle dite gamme ; ce sens paraît s’être décidé nettement dans l’école d’Aristote, mais sans avoir jamais chez les anciens exclu absolument les autres sens » (exemples : « la musique est un des beaux-arts », « apprendre la musique, apprendre, soit à composer soit à exécuter de la musique » ; « on dit dans la même signification : savoir la musique ; enseigner, montrer la musique ; classe de musique, etc. ; écrire la musique, représenter les sons qui la forment par des signes qui en indiquent la hauteur, la durée et l’intensité ; lire la musique, reproduire par la voix ou par les instruments, avec leur hauteur, leur durée et leur intensité, les sons représentés par des signes écrits » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Les académiciens, dans la première édition de leur Dictionnaire (1694), bornaient le domaine de la musique à la musique vocale : « art de chanter et de composer des chants ». Les exemples attestent la haute conception qu’ils se faisaient de la musique : « Savoir parfaitement bien la musique ; composer en musique ; savoir le plain-chant et la musique ». Le mot « se prend aussi pour le chant même et pour un concert de voix et d’instruments » (« musique agréable et harmonieuse ; la musique de l’Opéra ; motet en musique ; une grande messe en musique ; vêpres en musique ; musique à plusieurs chœurs »). Dans les éditions ultérieures, les académiciens font de ce sens « vocal » l’un des sens les plus communs : « musique s’emploie plus ordinairement pour signifier l’art de composer des chants, des airs, soit simples, soit en partie, soit avec des voix, soit avec des instruments » (quatrième et cinquième éditions 1762 et 1798). Dans les éditions suivantes, les académiciens ne mettent plus de hiérarchie entre la musique vocale et la musique instrumentale.

Dans le Trésor de la langue française, cet ordre ancien est bouleversé. Certes, le sens élevé du mot est cité en premier, « art de s’exprimer par les sons », mais il est immédiatement relativisé. Les règles qui régissent cet art sont « variables » « selon les époques et les civilisations ». Les syntagmes cités attestent la variété de la musique consécutive à la variété des règles : « musique instrumentale, vocale, atonale, tonale, polytonale, modale, dodécaphonique, sérielle, électroacoustique, pour piano, pour piano et orchestre, pour orchestre, orchestrale, concertante, symphonique, d’église, religieuse, sacrée, spirituelle, profane, de danse, de ballet, de théâtre, de scène, dramatique » ; mais aussi « musique (originale) de film, de cirque, de foire, de manège, de bal, de café-concert, de marche, militaire, légère, de genre, de jazz, pop », toutes ces activités étant mélangées dans la même notion : « musique ancienne, du Moyen Âge, de la Renaissance, classique, baroque, romantique, moderne, contemporaine, allemande, espagnole, française, italienne, russe, exotique, folklorique, populaire, occidentale, orientale, nègre; musique expressive, lyrique, héroïque, facile, savante, bonne, excellente, belle, mauvaise, petite, joyeuse, gaie, entraînante, triste, monotone, suave ». C’est dans ce dictionnaire qu’apparaît les termes grande musique, qui désignent la « musique des grands maîtres de la musique occidentale traditionnelle » (synonyme musique classique), ce qui est une manière de distinguer ce que fut naguère cet art de toutes les formes, basses, communes, ordinaires, marchandes, industrielles, dites de musique.

Les anciens lexicographes notent l’extension, presque à l’infini, du mot musique, mais ils se gardent bien de tout mélanger dans un même ensemble. Pour les académiciens, il existe un abîme entre l’art qui se situe tout au sommet de la hiérarchie des activités humaines et la « musique enragée » ou la « musique de chiens et de chats » : « musique discordante et composée de méchantes voix », « bruit confus de plusieurs personnes qui se querellent » (ainsi « on dit aussi à peu prés dans le même sens, en parlant de gens qui se querellent et qui font beaucoup de bruit, qu’ils font une étrange musique » (première, quatrième, cinquième, sixième éditions, 1694, 1762, 1798, 1832-35). Dans la cinquième édition, est signalé ce sens, jugé « populaire » (il disparaît dans les éditions suivantes : « on dit figurément et proverbialement, d’un pays plein de sites montueux, d’une ville où les rues vont en montant et descendant sans cesse, que c’est un pays de musique, une ville de musique ». Dans la sixième édition (1832-35), apparaît ce sens nouveau, qui atteste que l’extension du nom musique à d’innombrables réalités prend de l’ampleur : « musique se dit figurément de certains sons agréables ou désagréables ; la voix de cette femme est une musique délicieuse ; ironiquement et familièrement : cet enfant ne cesse de crier ; il nous fait là une belle musique ». Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), il n’est plus fait référence à la musique enragée ou à la musique de chiens et de chats : « musique se dit encore, familièrement, d’un jouet d’enfant qui imite les sons de tel ou tel instrument » (« on lui a acheté une musique à la foire ») et, populairement, le mot désigne même une réclamation : « faire de la musique, c’est faire une réclamation, une protestation bruyante ». Littré est le seul à relever d’autres extensions de musique, qui atteste, s’il en était besoin, que ce mot a fini par désigner tout et n’importe quoi et que les sens premiers, science, art, et théorie de cet art, sont recouverts par d’innombrables emplois, qui n’ont plus rien de commun avec la science ou l’art : « terme d’ouvrier maçon : faire de la musique, mêler du poussier avec du plâtre » et « terme de maréchal : les clous du fer d’un cheval font de la musique ou sont brochés en musique, lorsqu’ils ont été irrégulièrement plantés et qu’ils viennent sortir sur la corne à des hauteurs inégales ». L’affaiblissement, par extension sans limite, du sens de musique se poursuit dans la langue moderne, telle qu’elle est décrite dans le Trésor de la langue française (« en littérature », c’est une « suite de sons plus ou moins agréables à l’oreille faisant penser à la musique » ; en linguistique, c’est « l’harmonie par rapport au rythme et aux sonorités des mots » ; la musique intérieure, c’est la « musique de l’âme ») et dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française : « la petite musique d’un auteur se dit pour caractériser le ton, les thèmes d’une œuvre qui a son charme et ses limites ».

 

            Pour mettre fin à ces dérives, il nous prend l’envie de nous écrier, en parodiant l’expression familière « c’est une autre musique » au sens de « c’est une autre affaire » ou « c’est un autre sujet » : « la musique, c’est une autre musique ». C’est ce qu’enseignent les dictionnaires publiés pendant près de quatre siècles.

 

 

14 juin 2008

Fétichisme

 

 

Le mot, dérivé de fétiche, a ou aurait été formé par Diderot, en 1757, dans une lettre adressée à des Brosses. Il est enregistré pour la première fois dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) comme une croyance ou un culte propre aux peuples animistes : c’est le « culte des fétiches ». L’exemple cité atteste, par l’adverbe encore et le nom superstitions, que les académiciens tiennent le fétichisme pour une forme arriérée et révolue du culte : « Ce peuple (il n’est pas précisé lequel : dommage !) en est encore aux superstitions du fétichisme ». Il est vrai que ce mépris est partagé par de nombreux auteurs de la première moitié du XIXe siècle, qu’ils soient croyants comme Lamennais (« le fétichisme est aujourd’hui à peu près la seule Religion des peuples idolâtres de l’Afrique », 1817-23) ou qu’ils soient les propagandistes de la nouvelle religion sociale qui tient pour un progrès « décisif » le « passage du fétichisme au polythéisme », c’est-à-dire l’abandon du fétichisme (1844).

 

            Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reproduit le sens, « culte des fétiches », sans l’illustrer d’un exemple, et surtout, il signale un emploi figuré de ce nom – son extension à des réalités humaines de la France du XIXe siècle : « Figuré, adoration aveugle d’une personne, de ses défauts, de ses caprices, et aussi d’un système ». Appliquer un terme péjoratif désignant des vestiges de l’humanité exotique et lointaine à des réalités proches et communes, c’est tenir ces réalités pour peu de chose. Littré, qui était anticlérical, agnostique et républicain, fabrique un exemple très bref qui en dit long sur ses engagements : « le fétichisme de la royauté ». Les réalités politiques de l’Europe moderne démentent ce fétichisme-là. La Grande-Bretagne, les Pays-Bas, la Norvège et même l’Espagne, etc. sont des royaumes : elles pourraient donner à la République française, toute républicaine qu’elle est, quelques brèves leçons de démocratie modeste ; mais la République est trop républicaine pour les entendre. En fait, ce que montre Littré, c’est que les intellectuels comme lui, qui tiennent leurs opinions engagées, qui ne sont que fragiles et mouvantes, pour du marbre ou pour la Vérité en soi, s’adonnent eux aussi au culte des fétiches, celui de leurs propres opinions : ils sont, comme l’écrivent les académiciens, « ce peuple qui en est encore aux superstitions du fétichisme ». Littré signale à raison que « fétichisme ne se trouve pas dans les éditions du dictionnaire de l’Académie avant 1835 » et, à tort, qu’il « a été créé (en fait formé ou fabriqué) par le président de Brosses en 1760 » (en réalité, par Diderot).

 

            D’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, les exemples qui illustrent le sens propre sont moins méprisants (huitième édition, 1932-35 : « culte des fétiches ; ce peuple en est encore au fétichisme », le fétichisme n’étant plus un ensemble de superstitions ; neuvième édition, en cours de publication, cette admirable remarque, qui rompt avec la superbe des académiciens du XIXe siècle : « On donne volontiers le nom de fétichisme aux pratiques des religions qu’on ignore »), la définition du sens propre se fait plus précise, explicative et presque encyclopédique : « Ensemble de pratiques connues surtout dans l’Ouest africain, fondées sur la croyance au pouvoir des fétiches et des esprits qui y résident » (neuvième édition), un peu à la manière du Trésor de la langue française (1971-94), dont les auteurs sont férus de « sciences » sociales et humaines : « système religieux consistant à faire de divers objets naturels ou façonnés les signes efficaces de puissances supra-humaines et à les utiliser dans des pratiques de magie ».

Parallèlement à cette évolution, le sens figuré prend de plus en plus d’ampleur, s’étendant à la politique ou aux phénomènes de fascination sociale ; dans la huitième édition, 1932-35 : « Figurément, il signifie confiance aveugle, sans limite, que certaines personnes inspirent à leurs disciples, à leurs partisans, à leurs troupes » (« ce n’est pas du respect qu’ils ont pour leurs chefs, c’est du fétichisme » : est-ce une allusion à Mussolini ou à Napoléon ou à Hitler, qui est près d’accéder au pouvoir en 1932 ?) ; dans la neuvième édition (en cours de publication) : « Respect poussé jusqu’à l’excès pour une personne, une idée, un principe, etc. ; le culte qu’ils vouent à leur chef relève du fétichisme ; par extension, obsession, culte obsessionnel ; le fétichisme du passé ».  

            Comme d’autres mots de la (nouvelle) langue française, fétichisme, qui, au sens propre, désigne un culte et au sens figuré, désigne un fait psychologique, s’étend, dans les dictionnaires du XXe siècle, au social, à la politique (Trésor de la langue française, 1971-94 : « modère un peu (...) le fétichisme pour Thiers », Hugo, 1872), à l’art ou à la poésie (« le poète a le fétichisme des mots et des sons ; il prête des vertus merveilleuses à certaines combinaisons de syllabes et tend (...) à croire à l’efficacité des formules consacrées », Anatole France, 1895 : voilà les poètes tenus par un grand rationaliste pour des primitifs), à la psyché (« en psychanalyse, perversion sexuelle, généralement masculine, dans laquelle l’apparition et la satisfaction des désirs sexuels sont conditionnées par la vue ou le contact d’un objet ou d’une partie du corps ») et même à l’économie, du moins dans le vocabulaire marxiste : « fétichisme de la marchandise, processus de réification réduisant les rapports sociaux à des relations d’échanges entre des marchandises, dans le mode de production marchande ». De ces deux derniers sens, les académiciens ne retiennent que le premier : « perversion qui lie de manière exclusive l’excitation ou la satisfaction sexuelle à une partie du corps ou à un objet, le fétichisme de la chevelure, de la chaussure », ignorant le sens marxiste, comme si tout le marxisme avait sombré, de lui-même, dans les poubelles de l’histoire et qu'il eût besoin de fétiches pour être ressuscité.

 

11 juin 2008

Thèse

 

 

 

Emprunté du latin thesis au sens de "sujet, proposition, thème" (lui-même emprunté du grec thesis, au sens "d’action de poser, de convention et, en philosophie, d’action de poser une thèse, de proposition", le nom thèse est attesté à la fin du XVIe siècle (en 1579 exactement) au sens "de proposition théorique qu’on avance avec l’intention de la défendre contre les objections éventuelles" ; en 1602 au sens "de proposition ou d’ensemble de propositions que le candidat à un grade de bachelier, etc., s’engage à soutenir" ; en 1680, au sens "d’exposé public et de discussion d’un ensemble de travaux devant un jury universitaire".

Ce serait se leurrer que d’en faire un mot propre à la vie intellectuelle ou universitaire. Les auteurs de dictionnaires anciens sont formels : pour eux, thèse est aussi un mot qui désigne, dans les discours communs, une proposition exprimée par celui qui parle. Ainsi le premier sens relevé dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française est "proposition, question sur laquelle on discourt" ("thèse générale, particulière, vous sortez de la thèse, vous ne prenez pas bien la thèse, défendre une thèse, ce n’est pas là la thèse, vous changez la thèse"). Certes, les sens relatifs à la vie intellectuelle ou à l’université sont exposés : "feuille imprimée qui contient plusieurs propositions tant générales que particulières de philosophie, de théologie, de droit, de médecine, etc." et "thèse se prend aussi quelquefois pour la dispute des thèses" ("assister à des thèses ; le jour, la veille, le lendemain de ses thèses ; j’ai été aux thèses d’un tel ; présider à une thèse"), mais ils sont précédés dans l’article par le sens courant. Les académiciens dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire suivent le même ordre : d’abord "toutes sortes de propositions, de questions qui entrent dans le discours ordinaire", puis "toute proposition, soit de philosophie, soit de théologie, soit de droit, soit de médecine, qu’on soutient publiquement dans les Écoles, dans les Universités" ; enfin "thèse se prend quelquefois pour la dispute des thèses" et "feuille imprimée qui contient les thèses". Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) expose ces quatre sens et dans le même ordre que les académiciens ("en général toute sorte de propositions, de questions dans le discours ordinaire" ; "propositions qu'on soutient publiquement dans les écoles" ; "la dispute des thèses" ; "feuille imprimée, qui contient plusieurs propositions qu’on doit soutenir publiquement"). Les académiciens, dans les cinquième (1798), sixième (1832-35), huitième (1932-35) éditions de leur Dictionnaire, restent fidèles à l’ordre des sens, tel qu’il a été établi en 1694 et en 1762 (première et quatrième éditions du Dictionnaire de l’Académie française). La seule modification notable est la tentative pour rapprocher le sens "de proposition dans le discours ordinaire" du sens universitaire et intellectuel : "on appelle ainsi, d’un nom venu du grec, toute question qu’on pose dans le discours pour la discuter ou la combattre" (édition publiée en 1798, en pleine révolution, alors que les discours publics étaient tous ou quasiment tous "à thèse" et même "à thèses multiples") ; "toute proposition qu’on énonce, toute question qu’on met en avant dans le discours ordinaire, avec l’intention de la défendre si elle est attaquée" (1832-35) ; "proposition qu’on avance avec l’intention de la défendre si elle est attaquée" (1932-35).

Même Littré, qui est sans doute le plus "intellectuel" de nos lexicographes, reprend, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), l’ordre des sens, tel qu’il est exposé dans les diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie française : "toute proposition que, dans le discours ordinaire, on met en avant pour la défendre si elle est attaquée" ; "particulièrement, proposition de philosophie, de théologie, de médecine, de droit, que l'on soutient publiquement" ; "plus ordinairement, ensemble des propositions que l’étudiant soutient pour être reçu licencié, agrégé, docteur" (avec cette règle, qui semble incongrue de nos jours : "aujourd’hui, le doctorat ès lettres et le doctorat ès sciences se composent de deux thèses, l’une en latin, l’autre en français, sur des points de littérature ou de science ; ce sont de véritables ouvrages et non plus seulement des propositions à discuter") ; "la dispute même des thèses" ; "grande feuille, ou cahier, où sont imprimées les questions, les propositions de celui qui soutient la thèse" ("autrefois la thèse était une feuille de papier ou de satin, ordinairement enrichie de quelque estampe").

 

En réalité, c’est seulement dans la langue moderne, du moins telle qu’elle est décrite dans le Trésor de la langue française (1971-94), que le mot thèse abandonne les discours ordinaires ou communs pour cantonner dans les discours intellectuels, comme l’atteste la définition suivante : "proposition ou théorie que l’on tient pour vraie et que l’on soutient par une argumentation pour la défendre contre d’éventuelles objections". Les emplois cités accentuent le caractère intellectuel du sens de ce mot : "avancer, appuyer, confirmer, contredire, défendre, infirmer, réfuter, renverser, soutenir une thèse ; thèse militaire, historique, idéaliste, marxiste, matérialiste ; exposé des thèses en présence ; thèses contraires, etc.", de même que les extraits de Bergson : "la thèse philosophique indémontrée a pris un faux air d’assurance scientifique en passant par la science, mais elle reste philosophie, et elle est plus loin que jamais d’être démontrée" (1932) et de Valéry : "il a vu, en quelques dizaines d’années, régner successivement, et même simultanément, des thèses contradictoires également fécondes, des doctrines et des méthodes dont les principes et les exigences théoriques s'opposaient et s'annulaient, tandis que leurs résultats positifs s'ajoutaient en tant que pouvoirs acquis" (1936). Dans les dictionnaires anciens, n’importe quel locuteur ou citoyen ou sujet parlant pouvait exprimer une thèse en tenant un discours ordinaire ; aujourd’hui, du moins selon les auteurs du Trésor de la langue française, cette propriété commune est réservée à quelques privilégiés de l’intellocratie, comme l’attestent encore les emplois de la locution à thèse, au sens de "qui est composé en vue d’illustrer et de défendre une idée philosophique, morale, politique", et qui est prédiquée aux noms film, cinéma, littérature, roman, théâtre, pièce, etc., et bien entendu les inévitables feuilletons télé à thèse (unique et unidirectionnelle) diffusés sur les chaînes publiques, c’est-à-dire les chaînes contrôlées par l’intellecture gauchisante qui pense fort et moisi. Alors que thèse désignait dans la langue classique toute proposition exprimée dans les discours ordinaires, le mot prend le sens de "point de doctrine, opinion d’une personne (savant, philosophe, écrivain, homme politique) sur une question précise" ; le synonyme en est position.

On comprend dès lors que, dans le Trésor de la langue française, le mot soit présenté comme spécifique de la philosophie. Chez Kant, par opposition à antithèse, la thèse est la "première assertion d’une antinomie" ; chez Hegel et ses successeurs ou disciples, c’est, par opposition à l’antithèse et à la synthèse, le "premier terme d’un système formé par trois concepts, ou trois propositions dont les deux premiers s’opposent l’un à l'autre, et dont le dernier lève cette opposition par l’établissement d’un point de vue supérieur", comme dans cet extrait de Marxisme (1982) : "le mot thèse représente une forme spéciale d’affirmation discursive ou logique, soit comme premier moment (...), soit comme type d’affirmation de nature dialectique". On est très heureux d’apprendre que toutes ces subtilités ont débouché sur le massacre de quatre vingt-cinq millions de malheureux et innocents morts pour des prunes. En phénoménologie, le mot thèse est redéfini par son étymon grec : c’est "l’action de poser par la pensée, sans que cette position implique nécessairement l’affirmation d’une vérité ou d’une réalité".

En quelques décennies, le sens de thèse s’est durci, raidi, sclérosé. Ce fait n’est pas dû au hasard. Bien qu’il soit minuscule, il s’inscrit clairement, comme s’il en était le fruit (mauvais), dans le durcissement de la vie culturelle, lequel est le résultat logique du pouvoir grandissant des consciencieux du social. En France, la vie de l’esprit devient de moins en moins celle de l’esprit et de plus en plus du simple catéchisme idéologique.

 

10 juin 2008

Emulation

 

 

En latin, aemulatio a un sens ou positif ou négatif. Comme disent les lexicographes, il est pris en bonne ou en mauvaise part. Quand il est pris en bonne part, il signifie "désir de rivaliser avec quelqu’un", "désir d’égaler quelqu’un" (dans la gloire ou l’honneur, par exemple) ; quand il est pris en mauvaise part, il a pour sens "rivalité", "jalousie". Cicéron qualifie de vitiosa cette émulation-là, qui ressemble, écrit-il, à la rivalité dans l’amour. Emulation, qui en est emprunté, est attesté au début du XIIIe siècle dans le sens négatif de "rivalité" ou de "jalousie" et plus tard dans le sens positif de "sentiment qui porte à égaler", comme dans cet extrait de Gargantua : "il l’introduisait dans les compagnies de gens savants, à l’émulation desquels lui crut l’esprit et le désir d’étudier autrement et se faire valoir".

La définition qui en est exposée dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française tient de ces deux sens opposés pour ce qui est des mots dont elle est faite : "espèce de jalousie qui excite à égaler, ou à surpasser quelqu’un en quelque chose de louable". Elle contient la "jalousie" (espèce de jalousie) de la vitiosa aemulatio latine et "égaler en quelque chose de louable" de l’émulation positive. Mais, pour ce qui est du jugement, les académiciens évaluent l’émulation en termes flatteurs : "noble, belle, honnête, louable émulation". Ils citent aussi un exemple qui se rapportent à l’école : "ils étudieront mieux par émulation", l’émulation – vouloir égaler les meilleurs - ayant été pendant des siècles un des moteurs de la réussite à l’école et au lycée.

Dans les éditions suivantes du Dictionnaire de l’Académie française et dans tous les autres dictionnaires, l’émulation fait l’objet de jugements louangeurs. Dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, les académiciens reprennent la définition de 1694 : "espèce de jalousie qui excite à égaler ou à surpasser quelqu’un en quelque chose de louable". Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), après avoir reproduit la définition des académiciens, remarque que "émulation exprime une vertu ; rivalité en est l’excès, qui dégénère en vice" et il établit un parallèle entre ces deux formes d’émulation, l’une bonne, l’autre mauvaise : "émulation ne désigne que la concurrence ; rivalité dénote le conflit ; l’une excite, l’autre irrite… L’émulation veut mériter le succès, et la rivalité l’obtenir. Les talents inspirent l’émulation et les prétentions la rivalité". Il étend le parallèle à la jalousie : "l’émulation est un sentiment volontaire, courageux, sincère, qui fait profiter des grands exemples, et porte souvent au-dessus de ce qu’on admire. La jalousie, au contraire, est un mouvement violent, et comme un aveu contraint du mérite qui est hors d’elle ; elle va même jusqu’à nier la vertu dans les sujets où elle existe, ou, forcée de la reconnaître, elle lui refuse les éloges, ou lui envie les récompenses". Il cite même Beauzée, qui écrit : "l’émulation paraît, du premier coup d’œil, tenir de près à l’envie, mais elle en est fort éloignée. L’émulation sert d’aiguillon à la vertu ; l’envie étouffe les talents. L’une produit de grandes actions ; elle les admire au moins, et tâche de les imiter ; l’autre anéantit, autant qu’elle peut, l’avantage qu’on en peut retirer. La première nous porte à prendre les devants dans la carrière de l’honneur ; la seconde, à arrêter dans leur course, ceux qui s’exercent dans la même lice, etc."

Dans les cinquième et sixième éditions (1798 et 1832-35), les académiciens renoncent à employer le mot ambigu jalousie dans la définition d’émulation, qu’ils remplacent par "sentiment noble" : "sentiment noble qui excite à égaler ou à surpasser quelqu’un en quelque chose de louable" (les exemples sont les mêmes qu’en 1694 et 1762 : "noble, belle, honnête, louable émulation, ils étudièrent mieux par émulation ; il y a une honnête émulation ; exciter, donner de l’émulation ; l’émulation tâche d’imiter les grandes actions" ; et en 1832-35 : "l’émulation a augmenté son ardeur pour l’étude"). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rabaisse le "sentiment noble" des académiciens en un "sentiment généreux qui excite à égaler, à surpasser quelqu’un en talents, en mérite". La Révolution a rendu suspects tout ce qui peut rappeler la noblesse et jusqu’à l’adjectif noble ; quand Littré rédige son dictionnaire, les idéologues n’ont pas encore décidé que la générosité, à son tour, serait suspecte. Il cite donc La Bruyère qui tient l’émulation en très bonne part : "quelque rapport qu’il paraisse de la jalousie à l’émulation, il y a entre elles le même éloignement que celui qui se trouve entre le vice et la vertu" ; "la jalousie et l’émulation s’exercent sur le même objet, qui est le bien ou le mérite des autres, avec cette différence que celle-ci est un sentiment volontaire, courageux, sincère, qui rend l’âme féconde, qui la fait profiter des grands exemples et la porte souvent au-dessus de ce qu’elle admire, et que celle-là au contraire…". Les exemples de La Bruyère ne suffisant pas, Littré se sent obligé d’y ajouter ses propres remarques en distinguant l’émulation de la rivalité : "l’émulation est toujours un sentiment généreux ; la rivalité est un mobile tantôt bon, tantôt mauvais. De plus, la rivalité et l’émulation ne s’exercent pas sur les mêmes objets. L’émulation a pour dessein d’égaler, de surpasser en mérite, en vertu, en gloire, etc. ; la rivalité a pour but de disputer la possession d’un bien, le pouvoir, la richesse, une femme, etc."

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les exemples qui illustrent le "sentiment qui excite à égaler ou à surpasser quelqu’un en quelque chose" ("il se dit surtout en parlant de choses louables") font de plus en plus souvent référence à l’école et à l’instruction : "l’émulation est le meilleur stimulant pour les élèves ; il y a entre eux une honnête émulation ; exciter l’émulation d’un enfant", comme l’attestent aussi l’article du Trésor de la langue française (1971-94 : "spécialement, dans la pédagogie scolaire, rivalité entre élèves, conçue comme moyen d’incitation au travail"), un exemple de Proudhon (1843 : "l’émulation a toujours été regardée, avec raison, comme le grand ressort de l’enseignement, et le mobile le plus énergique de la jeunesse") et même la définition dans ce même dictionnaire : "sentiment, considéré comme noble, louable, qui pousse à surpasser ses concurrents dans l’acquisition de compétences, de connaissances, dans diverses activités socialement approuvées"  ("l’acquisition de connaissances" fait référence à l’école).

Pour les académiciens, l’émulation était un sentiment noble ou un sentiment qui portait à égaler autrui dans les choses louables ; pour les auteurs du Trésor de la langue française, ce sentiment est "considéré" comme noble ou louable. Il est relativisé. Autrement dit, il n’est pas noble ou généreux en soi ; mais c’est l’opinion sociale "dominante", comme on dit aujourd’hui, qui le valorise et le rend exemplaire opu qui en fait un vice. En 1840, George Sand, qui fut en son temps la propagandiste de la nouvelle religion sociale et égalitaire, met des conditions à son éloge de l’émulation : "quant à moi, j’approuve le principe de l’émulation, mais à condition que la gloire des uns n’appauvrira pas les autres".

Au XXe siècle, l’émulation ne relève plus seulement de la morale ou de la nature humaine, comme chez La Bruyère ; elle bascule dans la morale sociale, comme dans cet extrait d’Anatole France (1899) : "la municipalité qui se flattait, en appelant un instituteur laïque, de faire naître une féconde émulation entre l’enseignement municipal et l’enseignement libre". Il ne s’agit plus pour une personne d’en égaler une autre, mais d’établir une concurrence entre deux types d’organisation et de montrer la supériorité de l’une sur l’autre. Dans les pays socialistes, l’émulation a été portée au pinacle. On en connaît les raisons : le système socialiste ne produisant rien, sinon des armes de destruction massive et des flics en masse, il fallait que les dirigeants trouvent, sous peine de disparaître, des expédients pour inciter les travailleurs à se conformer au nom qui leur était donné. C’est donc l’émulation socialiste, lumineux concept d’économie politique, selon les très croyants (très croyants en socialisme et autres systèmes en isme) auteurs du Trésor de la langue française : "forme spécifique de stimulants de l’économie politique, destinée à accroître la productivité du travail et à perfectionner la production sur la base de l’activité et de l’initiative créatrice des travailleurs" (ce texte qui date de 1975 paraît exhumé de l’ère primaire).

Positive dans les pays socialistes (elle est même la bouée de secours d’un système qui sombre), l’émulation est devenue en quelques décennies le diable dans les pays capitalistes ou dans les pays socialistes capitalistes comme la France, c’est-à-dire dans tout le secteur scolaire et universitaire passé sous le contrôle des idéologues socialistes (et autres istes), comme l’atteste ce sens exposé dans le Trésor de la langue française : "désir de surpasser autrui d’une manière qui peut être blâmable, ou dans des domaines qui peuvent être socialement désapprouvés". La définition dévoile cyniquement le fond de la pensée des pédagogues et autres experts en didactature (dictature de la didactique) : on sait d’expérience que "les domaines socialement désapprouvés" sont l’école, le savoir, la connaissance. La formulation "socialement désapprouvés", qui tient du français petit nègre ou du pur charabia idéologique, est admirable : ce ne sont pas les domaines qui sont socialement désapprouvés (ce qui n’a aucun sens, mais cette absurdité est gravée dans le marbre d'un dictionnaire du CNRS), mais c’est la société qui désapprouve l’émulation dans tel ou tel domaine ou, pour dire les choses plus exactement, ceux qui parlent au nom de la société, laquelle est muette par définition, à savoir les sociologues et autres consciencieux du social. De fait, cette vertu ou ce sentiment généreux que fut jadis l’émulation a disparu de l’école : taboue, chassée, disparue, exclue à jamais. Finis les notes, les classements, les bons élèves, l’imitation des meilleurs, etc. La seule émulation qui reste est celle qui est citée en exemple dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : "émulation au vice, à la paresse". Dans la langue française des siècles passés, l’émulation était positive, généreuse, noble, louable ("elle entretient le goût de l’effort, elle est un bon stimulant pour les élèves"). Désormais, tout cela est "socialement désapprouvé". Les lois Haby, Savary, Legrand, Jospin, les IUFM, le gauchisme éducatif, ont fait de ce passé table rase. De l’émulation, il ne reste plus que l’incitation au vice ou à la paresse, comme l'écrivent lumineusement les académiciens.

 

09 juin 2008

Conversion

 

 

En latin, conversio a pour sens "action de tourner, mouvement circulaire, révolution" (conversiones astrorum : "révolutions des astres", les Romains croyant au retour périodique de toute chose). Le mot s’applique aussi, avec le sens de "changement", aux opinions et aux croyances, si bien que, dans la langue de l’Eglise, conversio a le sens de "conversion" (religieuse) ou de "retour à la vraie foi".

En français, conversion, qui en est emprunté, est attesté à la fin du XIIe siècle au sens "d’action de se convertir à une religion" ("par droit, cher frère, on célèbre aujourd’hui par tout le monde la conversion saint Pol, qui maître fut des païens") et, précédé de l’adjectif spirituel, au sens de "passage d’une foi tiède à une foi réelle". Au début du XIIIe siècle, le premier sens latin de conversio est attesté en français : "action de tourner" ("ainsi sont les conversions et les mouvements du soleil") ; et au XIVe siècle, celui de "changement d’une chose en une autre", qui est d’usage parmi les alchimistes.

Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, c’est le dernier sens attesté, celui de l’alchimie, qui est relevé le premier : "transmutation, changement" (exemples : "la conversion des éléments l’un en l’autre ; la conversion des métaux"). Il est suivi du sens religieux : "il se dit aussi en matière de religion, et de morale, et il signifie changement de croyance, de sentiments, et de mœurs de mal en bien". Pour les académiciens, la conversion est positive (elle fait passer du mal au bien) et elle est totale : non seulement mystique ou anagogique, mais aussi morale, elle affecte les mœurs, les façons de vivre, la morale. Les exemples cités illustrent ce double changement : "prier Dieu pour la conversion des infidèles, pour la conversion des hérétiques, pour la conversion des pécheurs ; demander à Dieu la conversion des âmes ; travailler à la conversion des pécheurs".

D’une édition à l’autre, l’article consacré à conversion s’enrichit de nouveaux sens : en 1762 (quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française), "simple changement de forme" ("il se dit aussi en parlant des rentes qui, étant à un certain denier, sont mises à un autre plus bas ou plus haut" ; "le mot se dit aussi d’un mouvement que l’on fait faire aux troupes; conversion à droite, à gauche, quart de conversion"). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ne relève pas de nouveau sens. Le sens religieux est le dernier à être exposé, après le sens en alchimie, dans les finances (conversion d’une rente), dans l’art militaire ("mouvement que l’on fait faire aux troupes"). Est-ce là le signe d’un lent effacement de la religion ? Peut-être. Pourtant, Féraud ajoute à l’exposé sémantique relativement sommaire ("changement de croyance, de mœurs, de mal en bien") la remarque judicieuse que voici : "dans tous les sens, conversion a un sens passif ; il se dit de celui qui est converti, et non pas de celui qui convertit : la conversion des infidèles, des hérétiques, des pécheurs". Il commente cet exemple-ci : "un panégyriste de Saint Dominique, après avoir dit qu’il édifia dans sa vie privée, et qu’il convertit dans sa vie publique, l’appelle un prodige d’édification et un prodige de conversion. Il veut dire que les conversions qu’il fit tinrent du prodige ; mais l’expression dont il s’est servi ferait croire que c’est Saint Dominique qui se convertit, et que sa conversion eut quelque chose de miraculeux". Féraud ajoute aussi que conversion "ne se prend qu’en bonne part dans ce dernier sens". Dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, conversion s’enrichit d’un nouveau sens : "en logique, on appelle conversion le changement d’une proposition en sa converse" ; dans la sixième (1832-35), le mot s’applique à la monnaie ("la conversion des écus en pièces de cinq francs") et à la jurisprudence ("la conversion d'un procès civil en procès criminel") et il s’étend à la médecine : "conversion des maladies, le changement, la transformation d’une maladie en une autre".

Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, le mot continue à s’appliquer à de nouvelles réalités : au sens "d’action de tourner", à la mécanique ("centre de conversion, point autour duquel un corps, quand il est sollicité au mouvement, tourne ou tend à tourner") ; à la marine ("mouvement circulaire exécuté par un corps de bâtiments"), aux unités de mesure ("conversion des toises en mètres"), à la politique ("la conversion du gouvernement en despotisme"), à la logique ("changement qu’on opère dans les propositions, en faisant du sujet l’attribut et de l’attribut le sujet, et qui est soumis à certaines règles selon que les propositions sont universelles ou particulières, affirmatives ou négatives, si l’on veut que la proposition reste vraie après l’opération"), à l’arithmétique ("proportion par conversion, comparaison de l’antécédent avec la différence qui est entre l’antécédent et le conséquent, dans chaque rapport ; conversion d’un nombre, autre manière de l’exprimer"), à l’algèbre ("conversion des équations, expulsion des facteurs ou dénominateurs qui contiennent l’inconnue"), à l’astronomie ("conversion de degrés, action de convertir les degrés en temps et les temps en degrés"). Le sens religieux est exposé en dernier. Littré, on le sait, est agnostique et anticlérical. Il ne tient donc pas la conversion en haute estime, comme l’atteste le relativisme qui imprègne la définition qu’il en propose : "action de tirer les âmes hors d’une religion qu’on croit fausse pour les faire entrer dans une religion qu’on croit vraie". Les exemples cités sont tirés de l’histoire du christianisme : "Saint Paul fut l’instrument de la conversion des gentils ; la conversion de protestants au catholicisme, de catholiques au protestantisme" ou de l’islam : "la conversion au mahométisme de populations noires dans l’intérieur de l’Afrique". Il rappelle que la Conversion de saint Paul est une "fête qui se célèbre le 25 janvier" et il signale que conversion a aussi un sens affaibli : "retour aux pratiques de la religion qu’on négligeait" ou étendu : "retour à une bonne conduite" ; ou qu’il s’applique aux opinions : "changement d’avis sur quelque point important".

L’affaiblissement du sens religieux est patent dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, où la conversion n’est plus célébrée comme un changement de mal en bien : c’est "en termes de religion", "le changement de croyance ou quelquefois le retour aux pratiques religieuses" ou même, dans un sens plus large, "le retour à une bonne conduite" ; le sens religieux est à peine plus important que le sens social : "il s’emploie aussi par extension pour exprimer un changement d’opinions philosophiques ou politiques" ("conversion aux doctrines spiritualistes, aux idées d’un parti politique"). Cet affaiblissement est patent dans le Trésor de la langue française (1971-94), où les sens les plus courants relèvent de l’art militaire, de la marine, de la mécanique, du ski et des sports, de la métallurgie, de l’électricité ("transformation de l’énergie électrique reçue sous une certaine forme de courant en énergie fournie sous une autre forme de courant"), de l’électronique, de l’énergie nucléaire, ("conversion du plutonium 239 en uranium 238"), des finances (conversion de titres, de rentes, de monnaie), de la jurisprudence et du droit ("conversion de saisie immobilière en vente volontaire"), de la chimie ("conversion du sucre en acide carbonique"), de la biologie, de la psychologie, de la sociologie, de l’histoire ("loi de conversion des changements quantitatifs en changements qualitatifs : thèse de la dialectique matérialiste qui envisage le devenir comme une conversion de la qualité ancienne en qualité nouvelle par suite de l’accumulation de changements quantitatifs"), de la psychanalyse ("mécanisme qui consiste en une transposition d’un conflit psychique et la tentative de le résoudre dans des symptômes somatiques moteurs (paralysies par exemple) ou sensitifs (anesthésies ou douleurs localisées), l’énergie libidinale attachée aux représentations refoulées étant convertie en énergie d’innervation somatique"). Le mot est en usage aussi en théologie. La conversion eucharistique ou "consécration divine" de l’eucharistie : "opérée par les paroles mêmes du Christ", elle "change la nature" du pain et du vin et en fait "le sacrement du corps et du sang du Sauveur". Au sens de "transformation", conversion est d’un usage courage pour désigner "l’adaptation (de quelque chose) à de nouvelles fonctions ou à un nouvel usage" ("conversion d’un portique en église", "d’un taillis sous futaie à réserve chêne en futaie de chêne") ; en économie, c’est un "changement d’activité économique" ("zones de conversion"). Dans ce sens, le mot est en usage en mathématiques, en informatique, en logique ("espèce de déduction immédiate qui consiste à inférer d’une proposition une autre proposition où les termes de la première soient permutés"), en linguistique.

Même le vieux sens religieux attesté au XIIe siècle ("conversion au catholicisme", "fait d’adopter une nouvelle religion en abandonnant sa religion, ses convictions antérieures", "action de se soumettre à la volonté de Dieu, de répondre à l’appel de la grâce") perd peu à peu de sa force ("retour à la pratique religieuse") ou de son caractère religieux ("complète transformation spirituelle et morale") pour désigner un simple changement d’avis ou d’opinion : "fait d’adopter des idées, des opinions, un système politique ou philosophique ; adhésion à ces nouvelles idées". Les exemples cités illustrent clairement l’affaissement du sens religieux : "conversion au communisme, au fascisme, à la démocratie, à la révolution". Ce peut être aussi le "fait d’adopter de nouvelles valeurs, morales, esthétiques, etc.". La neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française confirme l’affaissement dans la langue moderne du sens historique et religieux de conversion. Quand tout fait l’objet d’une conversion (le plomb, la monnaie, les rentes, les avis, les opinions, etc.), c’est que la conversion ne signifie presque plus rien, même dans cet exemple inédit et jusque-là jamais cité dans les dictionnaires antérieurs : "sa conversion à l’islam est récente". Après le communisme, le nazisme, le fascisme, le maoïsme, voilà l’islam, comme si la France était condamnée à subir tous les fléaux de l’humanité. Rien ne lui est épargné. Il faut peut-être qu’elle fasse l’expérience de tous les malheurs du monde ou bien pour qu’elle disparaisse (hypothèse probable) ou bien pour qu’elle redevienne elle-même (hypothèse improbable).

Pierre Manent, dans un article publié dans le numéro spécial de Commentaire (printemps 2008, numéro du trentième anniversaire de la revue) et justement intitulé conversion, rétablit le sens vrai de ce mot : la conversion, qui est propre au christianisme et à la philosophie, consiste à se tourner vers la Vérité. C’est à la vérité que les hommes se convertissent ; c’est cette cible qui définit la conversion. Or, les modernes, du moins en Occident, sont convaincus que la Vérité a disparu ou qu’il n’y a plus de vérité nulle part ou que, tout se valant, vérité et erreur ou vérité et mensonge sont mis sur le même plan et à égalité. Il n’est rien qui les sépare, il n’est plus rien qui les distingue. D’ailleurs à quoi s’évertuer à le faire, puisque plus rien n’a de sens ? Dans ce cadre-là, le salmigondis sémantique dans lequel est noyé depuis deux siècles le nom conversion est à l’image du monde, tel que les modernes l’ont "construit" ou le construisent encore.

 

 

31 mai 2008

Festival

 

 

 

Emprunté de l’adjectif anglais festival ("de fête", attesté au XIVe siècle) qui est aussi employé comme un nom pour désigner une "période de fête", un "jour de fête", en particulier une "fête musicale", mot anglais lui-même emprunté de l’adjectif d’ancien français festival (attesté au début du XIIe siècle au sens de "joyeux", "solennel", "de fête" : "des festivals sacrifices", et dérivé du latin festivus, "où il y a fête", "divertissant"), le nom festival est moderne, non seulement parce qu’il est récent, mais aussi parce qu’il renferme tous les errements qui caractérisent l’époque moderne - comme le symptôme d'une maladie. Il est employé en 1830 par Berlioz, sans doute par imitation de l’allemand et il est enregistré d’abord par Littré dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) : "nom de grandes fêtes musicales allemandes et de celles qui ont lieu dans quelques provinces de France et en Angleterre, à l’imitation de l’Allemagne" (exemple : "on annonce plusieurs festivals pour cet hiver"), puis dans la septième édition (1878) du Dictionnaire de l’Académie française : "sorte de fête musicale" (exemples : "festival Berlioz, séance consacrée à l’exécution d’œuvres de Berlioz").

Jusqu’au milieu du XXe siècle, le domaine d’emploi de ce nom est limité à la musique que l’on nomme aujourd’hui classique pour la distinguer des bruits et cris des variétés. Cela explique peut-être que les académiciens éprouvent quelques difficultés à définir clairement le sens de ce mot : "sorte de fête musicale", la fête en question, dans l’exemple cité, "festival Berlioz", étant un concert. La modernité a bouleversé tout cela. Le travail étant ringard, la fête s’y est substituée et le festivisme est devenu le nouveau catéchisme moderne. Il est vrai que la langue anglaise, en dépit du puritanisme supposé du peuple qui la parle, a montré la voie. Dans le Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English (édition de 1974), festival est relevé avec trois sens, deux comme nom, un comme adjectif : "(day or season for) rejoicing ; public celebrations" ; "series of performances (of music, ballet, drama, etc) given periodically (usu once a year)" ; "(attrib) festive ; of a feast or feast-day".

 

Le Trésor de la langue française, publié entre 1971 et 1994, date d’une époque, du moins le volume 8 (qui contient l’article festival) publié en 1980, où la folie festivalière n’était pas encore l’horizon indépassable de la France. Aussi les sens définis ne réfèrent-ils pas au festivisme triomphant d’aujourd’hui : "vieilli, fête" ; "usuel, série périodique de manifestations musicales, de caractère exceptionnel, tant par la qualité des artistes que par le cadre dans lequel elles se déroulent et l’intérêt des œuvres exécutées" (Festival de Strasbourg, de Bayreuth ; association européenne des festivals de musique) ; "par extension, série de représentations au cours desquelles sont présentés des spectacles ou des œuvres d’art" ("festival de danse, festival de Cannes"). Dans la langue des années 1970, le festival a un caractère exceptionnel ; il n’est pas journalier ; il n’est pas obligé. En revanche, dans la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) du Dictionnaire de l’Académie française, il semble que les festivals aient perdu leur caractère exceptionnel et soient devenus une messe de toutes les heures du jour et de la nuit : "ensemble de manifestations musicales périodiques, se déroulant pendant plusieurs journées, et qui sont liées à un lieu, un genre, une époque, un compositeur" ("de nombreux festivals ont lieu en été") ; "par extension, ensemble de manifestations artistiques" ("festival de Cannes, de Venise, d’Avignon"). Le mot connaît un si vif succès qu’il s’étend même à des réalités qui ne sont pas artistiques : "figuré et familier, un festival de mots d’esprit". A cet exemple, les académiciens auraient pu ajouter "festival de bourdes", "festival de buts" ou, comme au football, "festival de cagades".

Heureusement, tous les usagers de la langue ne sont pas dupes de la manie festivalière, comme l’attestent les dérivés, adjectifs ou noms, de festival, dont l’un au moins est ironique : c’est festivaleries, employé au pluriel, pour désigner les faits obligés et convenus relatifs à un festival et qui sont les manifestations visibles et insupportables de l’ère festive dans laquelle nous avons sombré.

 

 

30 mai 2008

Aménagement

 

 

 

Dérivé du verbe aménager, le nom aménagement, bien qu’il soit attesté en 1327, est l’un des plus modernes qui soient, non par sa morphologie, fort commune, ni même par son sens, mais par ses emplois dans l’administration dernière génération et dans les milieux branchés de la gestion – hasardons un néologisme qui fera peut-être florès, par l’aménagitude.

Il est enregistré pour la première fois dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), comme un terme d’Eaux et Forêts (de l’administration ainsi nommée), dont le sens est "action d’aménager et le résultat de cette action", aménager, enregistré lui aussi pour la première fois dans cette même édition de 1832-35, étant défini ainsi : "régler les coupes, le repeuplement et la réserve d’un bois, d’une forêt ; aménager un bois, une forêt ; aménager un arbre, le débiter en bois de charpente ou autrement". A la lecture de cet article, on comprend pourquoi aménagement est classé comme "terme d’Eaux et Forêts". C’est aussi le sens (et le seul sens) que Littré y donne dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : "action de régler les coupes d’une forêt ; résultat de cette action".

En 1327, quand aménagement est attesté pour la première fois ("que les dits moines auront du bois aux dites nonnains à faire leur aménagement en la manière que en dit accord est contenu"), ce n’est pas un terme d’Eaux et Forêts. Il signifie "action de construire, de réparer des bâtiments (à l’aide de bois)". En 1669, il prend le sens moderne "d’action de pourvoir une maison de meubles, d’ustensiles", que les dictionnaires ne relèvent qu’au XXe siècle. Il n’est enregistré comme un terme d’exploitation et de commerce des bois, préfiguration des "Eaux et Forêts" du Dictionnaire de l’Académie française de 1832-35, qu’en 1771, dans la septième ou huitième édition du Dictionnaire universel, dit de Trévoux : "c’est l’action de débiter le bois pour différents usage". Dans le Code civil de 1804, il désigne la "réglementation des coupes d’une forêt" ("observer l’ordre et la quantité des coupes, conformément à l’aménagement").

 

Le sens moderne apparaît d’abord chez Littré, non pas à l’article aménagement, mais dans une remarque de l’article aménager (ce verbe est entendu dans deux sens, sylvicoles et agricoles : "régler les coupes d’une forêt, d’un pré" et "débiter en bois de charpente ; aménager un arbre"), incluse en 1877 dans le Supplément du Dictionnaire de la langue française et dans laquelle Littré distingue les deux paronymes aménager et emménager : "c’est aux forestiers et à l’agriculture qu’appartient le mot aménager, qui, là, signifie : régler les coupes d’un bois, d’un pré. Depuis il s’est étendu au langage général, où il signifie : disposer un local pour un usage quelconque : aménager une maison pour en faire une auberge, une ambulance, etc. Emménager a le sens de mettre un ménage dans un logis ; c’est transporter les meubles et objets d’un appartement dans un autre".

Après Littré, le sens moderne d’aménagement est défini prudemment par les académiciens : "action d’aménager ou résultat de cette action : l’aménagement de cette usine est très bien entendu ; l’aménagement d’un bois, d’une forêt" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), la prudence est jetée aux orties ; le sens moderne triomphe. Le sens ancien est mentionné comme spécifique du droit, mais d’un droit mâtiné d’économie : "affectation d’une chose productive (mine, carrière, forêt, cours d’eau, terrain d’aviation) à une exploitation régulière" (1965) et "aménagement d’une forêt, réglementation des coupes en vue d’une exploitation optimale", dans lequel se condense, comme un concentré de notre temps, l’obsession de la production, de la rentabilité, de l’exploitation, du lucre. Alors que, dans les dictionnaires du XIXe siècle, aménagement n’avait que ce sens-là, limité à la seule exploitation forestière, il prend dans le Trésor de la langue française toute une série de sens sociaux, le sens ancien étant tenu pour une espèce du sens moderne : "action d’aménager, de rendre habitable (un lieu, une maison, une chambre, un navire)". Au pluriel, les "aménagements intérieurs", c'est l’ensemble des équipements destinés aux habitants d’une maison, aux passagers d’un navire, d’une voiture. L’aménagement ne se borne pas aux lieux habités ; il s’étend, hélas, aux "espaces naturels" : la nature est mise à la raison ; à elle d’entendre raison et de se soumettre au calcul, à l’intérêt, à la mesure. L’arraisonnement du monde, au sens où Heidegger entend ce terme, est résumé dans l’extension presque à l’infini du nom aménagement : "action d’aménager les ressources d’un lieu pour les rendre exploitables ou plus productives", "prairies artificielles, eaux, forêts etc.", et jusqu’au territoire, c’est-à-dire à la nature dans sa totalité. Rien n’échappe aux aménageurs. En économie politique, c’est "l’organisation, dans le cadre des régions et du territoire national, de la répartition des populations, de l’implantation des activités économiques, de l’affectation de crédits d’État pour parvenir aux objectifs définis par un plan". On ne saurait mieux dire l’essence de la modernité.

Ce nom étant "emblématique", comme disent les imbéciles, de la modernité, les modernes en abusent et l’étendent à tout objet, chose, réalité, naturelle, artificielle ou idéelle, même aux récits ou à la narration : "nous avons affaire à un récit postérieur de plusieurs années au voyage, à une narration pleine d’aménagements et d’arrangements" (1956, Mme Durry, qui fut aussi poétesse, à propos du Voyage en Orient de Nerval) ; ainsi il s’applique aux décisions prises par un gouvernement (mesures atténuées par quelques aménagements pour ménager la chèvre et le chou), aux lois aussi, surtout aux lois fiscales, dont l’austérité est compensée par quelque "aménagement fiscal" : d’où les innombrables niches pour riches résultant de ces aménagements.

Dans la neuvième édition (en cours de publication, depuis 1994) de leur Dictionnaire, les académiciens relèvent un emploi plus moderne encore les autres, qui résulte de la célèbre politique du "Temps libre", mise en place en 1981 : "l’aménagement des horaires de travail", par analogie avec l’aménagement de paquebots, d’aires de loisir, d’espaces naturels, de lieux de vie, etc. Pour ce qui est de "l’aménagement du territoire", la définition des académiciens est plus libérale et plus humaine aussi que celle du Trésor de la langue française. C’est le "plan établi dans un pays pour adapter ses ressources aux besoins de ses habitants", alors que les auteurs du Trésor, progressistes à merci et pour la plupart vrais marxistes léninistes, c’était "l’organisation, dans le cadre des régions et du territoire national, de la répartition des populations, de l’implantation des activités économiques, de l’affectation de crédits d’État pour parvenir aux objectifs définis par un plan". "Objectifs définis par un plan" : on croirait lire la prose des hiérarques siégeant au Comité central du Parti communiste de feue l’Union soviétique. Pour les académiciens, qui, sur ce point, sont à peu près libéraux, ce qui importe dans l’aménagement du territoire, ce sont les habitants ; pour les lexicographes marxisants, ce sont "les objectifs définis par un plan". Les premiers croient que la politique est faite pour les hommes ; les seconds qu’elle a à se plier à une idée préalable. Ce sont des idéocrates.

 

29 mai 2008

Circulation

 

Emprunté du latin circulatio, terme de science qui désigne "l’orbite" ou "le circuit que décrit un astre", circulation est attesté en 1375 chez Oresme, dans le Livre du ciel et du monde, au sens de révolution : "mouvement de ce qui revient à son point de départ". Au milieu du XVIIe siècle, Pascal l’emploie pour désigner la circulation du sang, dont le médecin anglais Harvey venait de découvrir le principe. Puis, par métaphore, il se dit du commerce et de la finance (la circulation de l’argent) et du phénomène social qui consiste en une diffusion rapide des idées : la circulation des idées. Autrement dit, ce terme scientifique à l’origine, employé par les astronomes et les physiologistes, s’est étendu dès la fin du XVIIe siècle à d’autres réalités que les astres ou le sang et qui tiennent toutes du social. Ce phénomène est courant dans la langue, à compter du XVIIIe siècle (cf. entre autres mots, tendance, influence, pression, pulsion, réaction, agrégat).

De tous les auteurs de dictionnaires antérieurs au XXe siècle, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le seul qui expose le sens de circulation en astronomie : "mouvement de ce qui chemine par un mouvement circulaire ; la circulation des planètes dans l’espace", qu’il illustre de deux extraits : "les eaux font une circulation dans la terre, comme le sang circule dans le corps humain" (Fénelon) et "Dieu fait tous les mouvements et toutes les circulations dont le temps peut être la mesure" (Bossuet). Ce sens est glosé ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "action de se mouvoir d’une manière continue, circulairement, avec retour au point de départ ; en parlant d’un astre, mouvement circulaire", comme dans cet extrait de Comte : "notre planète, envisagée, quant à sa rotation journalière ou à sa circulation annuelle" (1839-42).

Les académiciens ignorent cet emploi. La circulation est limitée au "mouvement de ce qui circule", puisqu’on "a depuis quelque temps découvert la circulation du sang" ; ou "on dit, au figuré, la circulation de l’argent, pour exprimer le mouvement de l’argent qui passe d’une main à l’autre" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). En 1762 est relevé cet autre sens : "en chimie, opération par laquelle les vapeurs ou liqueurs que la chaleur a fait monter, sont obligées de retomber perpétuellement sur la substance dont elles ont été dégagées", sens qui disparaît des éditions ultérieures.

En revanche, à compter de 1832-35 (sixième édition de leur Dictionnaire), les académiciens relèvent de nombreux emplois de circulation propres à la société : "il signifie, par extension, la facilité de passer, d’aller et de venir ; dans ce sens, il ne se dit guère qu’en parlant de la voie publique" ("la circulation du public ; gêner la circulation des personnes, des voitures ; on dit quelquefois, dans un sens analogue, la circulation de l’air") ; "par extension, mettre un écrit en circulation, c’est le répandre, le livrer au public ; on dit aussi arrêter la circulation d’un écrit dangereux, etc." ; "au figuré, mettre en circulation des idées nouvelles, c’est les répandre dans le public".

Littré confirme cette extension à toute réalité sociale : "la faculté d’aller et de venir dans les rues ou dans un pays", "le fait de se mouvoir ; le transport" ("circulation des voyageurs et des marchandises ; la circulation s’accroît sur cette route") ; "droit de circulation, impôt qui se perçoit à l’occasion du transport des boissons" ; "billet de circulation, billet qui, acheté ou accordé, permet d’aller et venir sur un chemin de fer" ; "mouvement, transmission des produits ou valeurs qui vont de main en main, qui passent d’un possesseur à un autre" ("la circulation des monnaies, des capitaux, des effets de commerce, des valeurs ; la monnaie est un agent de circulation ; on retira les assignats de la circulation ; entraver la circulation des immeubles"), les économistes libéraux, dont JB Say, faisant de la circulation un des moteurs de la prospérité : "on entend souvent vanter les avantages d’une active circulation, c’est-à-dire de ventes rapides et multipliées" (1841) ; "on s’imagine que le corps social a d’autant plus de vie et de santé que la circulation des valeurs est plus générale et plus rapide" (1840) ; "toute marchandise qui est offerte pour être vendue est dans la circulation ; elle n’y est plus lorsqu’elle est entre les mains de celui qui l’acquiert pour la consommer" (1841) ; "tout ce qui est mis pour la première fois ou remis en vente, entre ou rentre dans la circulation". C’est aussi "le mouvement par lequel des écrits, des livres, des nouvelles se répandent dans le public" et "le mouvement qui fait que l’air se renouvelle dans les lieux clos".

Aussi, d’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, la définition se fait-elle plus ample. En 1694, elle tenait en trois lignes ; en 1932-35 (huitième édition), elle occupe une demi page et se décline en six acceptions distinctes et, dans la neuvième édition (en cours de publication), en neuf ou dix acceptions. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), elle s’étend sur deux colonnes et demie grand format. Le mot se dit d’un astre, des fluides, des liquides (sève, eaux), des gaz (circulation de l’air) ; il est employé en biologie aussi ("ensemble des transformations que subissent les molécules chimiques qui constituent l’essentiel de la cellule vivante ; la circulation protoplasmique"). Il se dit aussi de personnes, d’animaux, de véhicules terrestres ou autres moyens de locomotion (circulation des voitures, automobile, des trains, aérienne ; agent de la circulation ; accidents de la circulation ; les grandes voies de circulation). L’administration attribue des cartes ou des permis de circulation. Par métonymie, le mot désigne aussi l’ensemble des véhicules qui circulent ("la clameur de la circulation sur la route nationale", Queneau, 1942) et même, à propos d’une personne, le fait qu’elle ne se montre plus dans les lieux qu’elle fréquentait auparavant : "disparaître de la circulation" (La Peste, 1947). Circulation s’emploie en économie politique, à propos de marchandises, valeurs, de monnaie : circulation fiduciaire, du papier-monnaie, des billets de banque, monétaire. Le mouvement s’étend aux personnes, aux savants ou aux spécialistes ("la libre circulation des spécialistes"). Dans la langue courante, ce qui est mis en circulation, ce sont le tabac, le chanvre, les écrits, les idées, les langues, les billets, les timbres.

En quatre siècles, le nom circulation a voyagé  - ce qui est dans l’ordre des choses pour un mot qui a pour sens "mouvement" et ce qui est en accord avec l’injonction "bougez" ou avec les incitations au changement, à la diffusion, au rayonnement, etc. Tout cela est bel et bon. Il ne faudrait pourtant pas aller au fond des choses. Pour ce qui est des emplois modernes (la circulation des idées, par exemple), si le nom circulation avait le sens qu’il a en astronomie, les idées seraient comme les astres ; elles bougeraient très vite, mais elles reviendraient encore plus vite à leur point de départ. N’est-ce pas ainsi que les choses se passent ? Tout changer pour que rien ne change, disait le Prince de Salinas.

 

 

28 mai 2008

Palme

 

Emprunté du latin palma au sens de "creux de la main", puis de "feuille de palmier" et "emblème de la victoire", le nom palme est attesté dès le XIIe siècle au sens de "branche de palmier". Il est employé aussi dans un contexte religieux : "le lundi devant les palmes" (précédant le jour des Rameaux) et "le jour des palmes" (les Rameaux). Il désigne encore le symbole de la victoire, comme chez Oresme : "Et encore les Romains en usaient et donnaient triomphes et couronnes de laurier et de palme". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) relève l’emploi "palme du martyre".

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, les sens relevés sont ceux de l’ancien français : "branche de palmier" ("ils portaient tous une palme à la main, on a envoyé des palmes pour le dimanche des Rameaux") ; "la palme est le symbole de la victoire" ("en ce sens on dit il a remporté la palme, pour dire il a remporté la victoire, le prix") ; "la palme du martyre" (1694). Le définition de la quatrième édition (1762) est plus ample : "branche de palmier ; ils portaient tous une palme à la main ; les palmes du dimanche des Rameaux" ; "la palme est le symbole de la victoire ; dans cette acception, on dit qu’un homme a remporté la palme, pour dire qu’il a remporté la victoire ; et cela se dit tant des avantages qu’on remporte dans un combat que de ceux qu’on remporte dans une dispute, et dans quelque contestation que ce soit" ; "on dit aussi la palme du martyre, en parlant de la mort que les martyrs ont soufferte pour la confession de la foi". Dans la cinquième édition (1798), les académiciens ajoutent : "on dit poétiquement les palmes idumées ou d’Idumée, du nom d’un pays où il en croît beaucoup ; on dit de même moissonner des palmes, de nouvelles palmes" (même définition en 1832-35).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) prend soin d’expliquer les significations symboliques de la palme, comme si, à son époque, ces significations commençaient à s’effacer : le dimanche des palmes ou des Rameaux, "celui auquel l’Église célèbre l’entrée de Notre Seigneur dans Jérusalem, parce que le peuple juif jeta des palmes sur son passage" (en fait, il les agita pour saluer en lui son roi) ; la palme du martyre : "branche de palmier que portent droite à la main les saints martyrs dans les représentations iconographiques ; dans les catacombes, on reconnaît les restes des martyrs aux palmes gravées sur la pierre qui ferme leur sépulture" ; "la palme du martyre, la gloire éternelle qui est le prix de la mort soufferte pour la foi". Les explications se trouvent aussi dans les extraits qu’il cite : "(Rollin, Histoire ancienne) ces différentes couronnes étaient toujours accompagnées de palmes, que les vainqueurs portaient de la main droite ; cet usage, selon Plutarque, venait peut-être de la propriété qu’a le palmier de se redresser avec d’autant plus de force qu’on a fait plus d’efforts pour le courber".

 

C’est dans les dictionnaires publiés au XXe siècle que sont relevés les transferts de palme dans le domaine social : "palmes académiques, insignes, en forme de palmes, des officiers d’académie et de l’instruction publique" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35). Foin du martyr, place au bureaucrate qui sert avec zèle un régime politique. La décoration nouvelle, insignifiante en soi, a tant fait rêver les bureaucrates que, pour exprimer ce désir stupide de respectabilité absolue, il a été nécessaire de former le verbe transitif palmer : palmer quelqu’un (qui devient ainsi quelqu’un), c’est "le décorer des palmes académiques" (Trésor de la langue française, 1971-94), comme dans les exemples : "un licencié ès lettres, s’il vous plaît, et palmé comme tel" (1883) et "Loubet (...) donnera des croix ; il répandra (...) les palmes académiques. Ceux qu’il aura décorés ou palmés ne croiront plus qu’il veut livrer la France à l’étranger" (France, 1901). La modernité est peut-être toute dans le basculement des palmes.

 

Les auteurs du Trésor de la langue française ont le mérite, qui n’est pas mince, d’écorner la grandeur de la palmophilie républicaine, en faisant de la décoration académique un appendice de la palme en architecture : "ornement en forme de feuille de palmier"; d’où la "broderie ou dessin d’une étoffe en forme de feuille de palmier" ("un académicien en habit brodé de palmes vertes", Coppée, 1898 ; "un châle de cachemire de l’Inde, à grandes palmes", France, 1918) ; d’où les palmes (académiques), comme dans cet extrait de Pagnol : "M. l’Inspecteur d’Académie (...) m’a dit : M. Topaze mérite dix fois les palmes !" (Topaze, 1930) et les "insignes de bronze en forme de palme ornant une décoration militaire dont le possesseur a été cité à l’ordre de l’armée" ("croix de guerre (...) avec deux palmes", Martin du Gard, 1940).

Il en va de même de cette autre décoration moderne qu’est la palme d’or. C’est une extension du sens de "victoire, succès, supériorité" que prend par métonymie palme : "disputer la palme à quelqu’un ; remporter la palme ; la palme revient à quelqu’un, décerner la palme à quelqu’un". La palme du martyre a été effacée par les palmes académiques. Elle l’est aussi par la palme d’or ou "récompense suprême au festival cinématographique de Cannes".

Que Bégaudeau ne se lamente pas : il n’a pas eu la palme du meilleur comédien, il lui sera décerné sous peu les palmes académiques, non pas "entre les murs", mais "hors les murs", en pleine lumière. Le mammouth n’oubliera pas de le récompenser pour avoir, face à l’ennemi, dissimulé le désastre du système éducatif français et pour avoir, comme un Déroulède moderne, transformé ce désastre en victoire de la culture.

 

 

27 mai 2008

Pionnier

 

 

 

Dérivé de pion ou peon au sens de "fantassin", pionnier est attesté en 1140 au sens de "fantassin , puis au début du XIIIe siècle au sens de "terrassier" (dans une armée), comme dans cet exemple du XIVe siècle : "Et pionniers qui vont de piques bien houant, Et maçons et mineurs qui vont là labourant". C’est dans ce sens qu’il est relevé dans les dictionnaires des XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles : "travailleur dont on se sert dans l’artillerie, et dans les vivres d’une armée pour toutes les occasions où il est besoin de remuer la terre" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) ; "travailleur dont on se sert dans une armée pour aplanir les chemins et pour remuer la terre dans les différentes occasions" ; "il se dit aussi généralement de tous les travailleurs qu’on emploie dans un siége, pour faire des lignes de circonvallation et de contrevallation" (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798) ; "travailleur dont on se sert dans une armée pour aplanir les chemins, pour creuser des lignes et des tranchées, et pour remuer la terre dans différentes occasions" (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35) ; "travailleur dont on se sert à l’armée pour aplanir les chemins, remuer les terres ; il se dit actuellement des soldats des compagnies de discipline" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

Au XIXe siècle, pionnier prend un sens nouveau, sous l’influence de l’anglais pioneer, en s’appliquant aux réalités coloniales. En 1836, Quinet, à propos de l’Amérique, l’emploie pour désigner les colons "qui mettent en valeur des terres nouvelles" et, en 1853, la nouvelle religion sociale le valorise fortement en lui faisant désigner les grands hommes qui éclairent la marche de l’humanité sur la voie du progrès infini : c’est celui qui fait progresser l’humanité, qui défriche les morales nouvelles, qui fait faire à la science de grands bonds en avant. Ce que dévoile l’histoire sémantique de pionnier, c’est le lien étroit, presque de nature, entre les entreprises de colonisation et la croyance dans le progrès infini. Certes, on savait que les colonialistes étaient des progressistes, même des civilisateurs modèles, et que le colonialisme est un enfant du progressisme ou qu’ils sont l’un et l’autre les deux faces d’une même médaille. Mais on ignorait que ce lien était exprimé dans la langue même.

Ces sens ne sont relevés dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la huitième édition (1932-35) : "il se dit, en parlant de l’Amérique du Nord, des premiers colons qui s’établissent sur des terres incultes et désertes pour les défricher" et "il désigne figurément un homme qui s’attache à une entreprise nouvelle, qui fait gagner un terrain nouveau à une influence". L’exemple est éloquent : "les pionniers de la civilisation". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les deux sens modernes, à la fois sociaux et idéologiques, sont clairement exposés. Un pionnier est un "colon installé sur des terres vierges ou inhabitées pour les défricher et pour les cultiver" (on sait que ces terres n’étaient ni vierges, ni inhabitées) ; le mot a pour synonyme défricheur. Les exemples sont "pionniers du Far West, de l’Amérique du Nord, de l’Australie, pionnier américain, pionniers s’établissant en Californie". Dans ces exemples, l’emploi de pionnier est limité à l’Amérique et à l’Australie : il y a eu pourtant des pionniers en Algérie, à Madagascar, en Nouvelle Calédonie. On comprend les réserves des auteurs, très progressistes, de ce dictionnaire : citer ces exemples aurait été montrer le lien étroit entre la colonisation et le processus de civilisation. Le second sens est glosé ainsi : "par analogie, personne qui se lance la première dans une entreprise, qui ouvre la voie à d’autres dans un domaine inexploré" (synonymes : bâtisseur, créateur, fondateur, instaurateur, instigateur, précurseur, promoteur). Exemples : les pionniers de l’aviation, de la civilisation, de la recherche atomique, de la science, de l’espace…

Le mariage entre le colonialisme et le progressisme est célébré dans la langue russe de l’Union soviétique : "dans certains pays socialistes, notamment en U.R.S.S.", un pionnier est "un adolescent faisant partie d’un mouvement éducatif de jeunes dirigé par l’État". Même le progressisme libéral est affecté : les scouts aussi ont leurs pionniers. Chez les scouts, un pionnier est un "scout aîné adonné à des tâches éducatives de bâtisseurs (chantiers par exemple)", comme dans cet exemple de 1983 : "chez les Scouts de France, le service des autres et la recherche de la paix sont exprimés dans la loi : (...) le pionnier n’agit pas pour lui seul, il refuse l’injustice et porte à tous la même attention". Il est inutile d’ajouter un commentaire.

 

 

26 mai 2008

Evoquer




    Emprunté du latin evocare « appeler à soi, faire venir », ce verbe est attesté au XIVe siècle dans le sens occultiste ou magique de « faire apparaître par des incantations, ressusciter ». C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694) : « appeler, faire venir à soi » (1762) ; « appeler, faire venir, faire apparaître » (1798, 1832-35, 1932-35). Cette définition est reprise dans la neuvième édition, en cours de publication : « entrer en communication, par la parole ou des gestes rituels, avec des morts, des esprits ou des êtres surnaturels » (exemple : « les Romains avaient coutume d’évoquer les mânes de leurs ancêtres ; évoquer les esprits »). Dans les éditions anciennes de ce dictionnaire, les académiciens ajoutent, afin de limiter l’emploi de ce verbe : «il ne se dit que des âmes, des esprits» (1694, 1762, 1798 : « on dit que les nécromanciens évoquent les âmes des morts, les esprits, les démons »). Dans la sixième et la huitième éditions (1832-35, 1932-35), la limitation est exprimée ainsi : « dans ce sens, il ne se dit guère qu’en parlant des âmes, des esprits, etc. » et elle est illustrée de cet exemple : « les nécromanciens prétendaient évoquer les âmes des morts, les esprits, les démons ». Il semble que les académiciens, à partir de l’édition de 1832, aient tenu à marquer leurs distances vis-à-vis de l’occultisme qui, alors, commence à s’étendre (on fait parler les esprits, on fait tourner les tables, on entre en communication avec l’au-delà, on consulte les médiums et les voyantes, etc.)au détriment du christianisme affaibli.

    Dans les premières éditions, les académiciens signalent qu’évoquer a aussi un emploi juridique : « il signifie aussi tirer une cause d’un tribunal à un autre » (1694, 1762, 1798 : « il a évoqué cette affaire du Châtelet aux requêtes du Palais ; il a fait évoquer pour parentés et alliances ; il a évoqué du Parlement au grand Conseil ; le Roi évoque toutes ces causes-là à son Conseil et à sa Personne »). Dans la sixième édition (1832-35), ce sens est défini plus clairement encore : « évoquer, en termes de jurisprudence, signifie enlever à un tribunal, à des juges, la connaissance d’une affaire, pour l’attribuer à un autre tribunal, à d’autres juges » (« évoquer, faire évoquer une cause d’un tribunal à un autre, d’une chambre à une autre chambre, pour cause de suspicion légitime »). Le droit évoluant, le sens juridique aussi. Dans la huitième édition (1932-35), évoquer, en termes de jurisprudence, se dit d’une décision par laquelle une juridiction supérieure attire à soi la connaissance d’une affaire ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens est défini ainsi : « Droit (le sujet désigne une juridiction ou une instance supérieure), se réserver une affaire qui devait être soumise à une instance inférieure » (exemples : « la cour évoqua le principal, et y fit droit ; dans l’ancien régime, le roi évoquait ordinairement à sa personne et à son conseil les affaires de finances ; la république de Venise était aux prises avec l’archiduc de Gratz ; Louis XIII, par le conseil de Richelieu, veut évoquer à lui l’affaire », Sainte-Beuve, 1851).

    Peu à peu, le sens occultiste d’évoquer s’efface. Les auteurs du Trésor de la langue française le relèvent comme « vieux » : « appeler, faire apparaître par la magie » (« évoquer les ombres, les morts, les esprits, les démons, l’âme des anciens loups, les formes et les génies »). En fait, ce sens n’a pas disparu, il s’est métamorphosé, à partir du moment où le verbe s’est étendu à des réalités qui ne sont plus spécifiquement occultistes, mais sociales. En 1794, juste avant d’être coupé en deux morceaux, le poète Chénier l’emploie dans le sens de « rappeler à la mémoire, éveiller une idée, une image, évoquer dans un discours » (« évoquer dans une bouillante apostrophe les âmes des malheureux » ; « Faut-il d’une ombre illustre évoquer la puissance ? »). Ce sens est exposé dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française : « il se dit quelquefois figurément en parlant d’une simple apostrophe oratoire, d’une prosopopée », comme dans cet exemple : « l’orateur évoqua les mânes du héros dont on osait outrager la mémoire ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève le sens occultiste ancien (« faire apparaître les démons ou les âmes des morts par l’effet de certaines conjurations ») et le sens social (« figurément, il se dit des orateurs qui apostrophent les mânes des héros »). Il signale aussi, et il est le premier à le faire, une nouvelle extension : peu à peu, évoquer prend son sens courant : « évoquer un souvenir, le rappeler », comme chez Mme de Staël : « il me semble qu’en prononçant ces paroles on évoque l’histoire et qu’on ranime les morts ». Les académiciens (huitième édition de leur Dictionnaire, 1932-35) suivent Littré : « évoquer se dit figurément, en parlant d’une simple apostrophe oratoire ; Dans le Criton, Socrate évoque l’image des lois » et « au figuré », évoquer un souvenir, c’est « le rappeler ».
    Les dictionnaires actuels signalent l’extension d’évoquer à de nouvelles réalités, toutes sociales, autres que les héros, les grands homes et les souvenirs. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce qui est évoqué, c’est-à-dire rappelé en paroles à la mémoire d’autrui, c’est aussi le passé, les jours anciens, la jeunesse, l’enfance, des pages entières de Tite-Live, des images d’orgie de chair et de sang, l’effroyable désastre de 1870. Dans ces emplois, évoquer a pour synonymes rappeler, remémorer ou se remémorer. Le verbe continue à s’étendre : il ne signifie plus seulement « rappeler », mais aussi « faire apparaître quelque chose à l’esprit de quelqu’un » : un pays, une région, des amis communs, les spectres de Dreyfus et d’Esterhazy. C’est un synonyme de faire allusion à. Chez les modernes, le sens est tout social : sont évoqués les questions, les problèmes. Ils sont abordés ou mentionnés dans un discours. Quand le sujet du verbe évoquer est un nom de chose, il a pour sens « faire penser à quelque chose » : un déshabillé qui évoque des nudités, une couleur qui évoque le sang. Il a pour synonyme suggérer. Un mot évoque un spectacle, « cette teinte cuivrée qui évoque l’idée de géranium » (Proust, 1918), « l’apparence de l’escalier évoquait assez bien le marbre » (Duhamel). Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), ces sens modernes sont glosés ainsi : « rendre présent à l’esprit, sans référence nécessaire au passé ; évoquer la personnalité d’un auteur ; ils évoquèrent les difficultés de l’entreprise ; ce paysage évoque la Grèce ; ce nom n’évoque rien pour moi ; spécialement, mentionner, faire allusion à ; il n’a fait qu’évoquer cette question ; une affaire qui sera sans doute évoquée en Conseil des ministres ».
 
    Le sens occultiste n’a pas disparu, il s’est simplement déplacé. Jadis, on évoquait les esprits, les ombres, les morts, les succubes, les êtres surnaturels ; aujourd’hui, on évoque une question sociale, un problème de mœurs, une difficulté administrative. L’occultisme imprègne toute la société. Le social des modernes est tout occultiste : c’est Mitterrand descendant dans le crypte du Panthéon une rose au poing pour évoquer les esprits des grands ancêtres du socialisme.


25 mai 2008

Structure

 

 

 

 

Emprunté du latin structura au sens "de disposition (des os)", "construction", "arrangement des mots", lequel est dérivé du verbe struere ("assembler, ranger, construire"), le nom structure est attesté à partir de 1396 dans les divers sens que structura avait en latin : "construction", "manière dont un édifice est construit", "disposition d’une création de l’esprit", "arrangement des diverses parties du corps". Ces sens sont relevés dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition de 1694 : "la manière dont un édifice est bâti" ; "la manière dont le corps humain est composé, dont les parties du corps humain sont arrangées, entre elles", "l’ordre, la disposition, l’arrangement des parties d’un discours". La définition est identique en 1762 (quatrième édition), en 1798 (cinquième édition), en 1832-35 (sixième édition) et en 1932-35 (huitième édition). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) la fait sienne : "la manière dont un édifice est bâti", "par extension on le dit du corps humain, du corps des animaux et au figuré, d’un poème, d’un discours". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) y reste fidèle, se contentant d’ajouter que le nom structure désigne aussi "l’arrangement mécanique d’une substance minérale, d’une roche".

Jusque-là, rien que du commun. Ce qui a fait le succès de structure, ce sont les sciences humaines et sociales. En 1826, le mot est employé au sens "de disposition d’un système complexe" : "la structure même de notre état social" ; "Hutcheson traite ensuite des caractères et des formes des États, de leur structure intérieure et des différentes espèces de gouvernement". Dès lors commence l’ascension de ce mot dans le ciel vide de la modernité.

Cette apothéose bruyante se lit, comme à livre ouvert, dans l’article structure du Trésor de la langue française (1971-94), qui ne se contente pas d’être le dictionnaire de la langue française des XIXe et XXe siècles, mais est aussi l’organe de la modernité en tout. Au XXe siècle, structure s’étend quasiment à l’infini : il n’est rien qui y échappe, comme Dieu dans les théologies de jadis. Dans ce dictionnaire, les édifices, ponts, toits, villages, villes ont une ou des structure(s) : les basiliques, les cathédrales, les constructions de Rome aussi. La structure est diverse par ses formes : concentrique, érigée, gothique, moderne, immobile, haute, monstrueuse, rectiligne, architecturale, musicale. Elle s’étend aux appareils, aux étoffes, au fuselage d’un avion, aux lits, meubles, véhicules, barques, à la carrosserie, aux tableaux, films, poèmes, morceaux de musique. C’est aussi la "partie d’un ensemble complexe construit, qui donne à cet ensemble sa cohérence, son aspect spécifique et, généralement, sa rigidité ou sa résistance" (les structures des lanceurs de satellites, la structure partie en fer, partie en maçonnerie de voûtes, les sièges avant à structure mousse, la structure portante et la façade libre des pilotis) ; ce peut être "l’ensemble lui-même qui a une structure définie" (les structures du génie civil, barrages, plates-formes en mer, murs de soutènement, gros œuvre du bâtiment ; les structures gonflables, les structures artificielles d’escalade, etc.). C’est la partie et le tout ou l’ensemble et chacun de ses éléments. Tout est structure et la structure explique tout, rend compte de tout, éclaire tout : ensembles artificiels et ensembles naturels (la structure massive et carrée de la tête, la structure herculéenne d’un pasteur). Dans un siècle constructiviste, où tout est censé relever de la construction de l'esprit et où l'homme décide de tout, théories, idées, représentations, sociétés, etc., tout est structure.

Le mot colonise les sciences : biologie, anatomie, médecine, botanique (où la structure est anatomique, animale, cellulaire, histologique, d’un arbre, des os, d’une racine, de la tige, du cytoplasme), chimie, minéralogie, physique (structure atomique, chimique, cristalline), la géologie (structure orographique et géologique d’une région, structure de l’écorce terrestre, structure faillée, plissée, tabulaire, tectonique, structures cytoplasmiques, géologiques, hydrophobes).

La structure ne se contente pas d’être partout dans la nature ; elle est aussi dans les entités abstraites : elle est bancaire, capitaliste, démographique, économique, familiale, politique, sociale, de la production, administrative et financière, de la pyramide des âges. Dans la logorrhée marxiste, dite par aveuglement philosophie par les auteurs du Trésor de la langue française, il y a deux types de structure : les super et les infra, les unes pouvant devenir les autres et réciproquement. Des entités abstraites, la structure s’étend à des entités mentales : le psychisme : structures psychiques, caractérologiques, mentales, culturelles et temporelles. La linguistique use et abuse de structure, son mot fétiche et qui la définit, puisqu'elle est "structurale" : "agencement des unités formant un système linguistique ; ensemble des relations qui les unissent ; structure de surface, structure superficielle, structure profonde". L’informatique, les mathématiques ("ensemble de propriétés qui caractérisent des objets mathématiques"), la psychologie aussi (structures cognitives, du comportement) lui emboîtent le pas.

La structure triomphe dans les sciences, qu’elles soient exactes, dures, humaines, sociales, avec une si vive arrogance (après elle, l’herbe ne repoussera pas) que ce triomphe s’accompagne de la disparition de tout : Dieu est mort, parce les hommes l’ont tué, mais la structure est là ; l’Homme aussi est mort, puisqu’il n’y a plus que des structures et que la structure rend compte de tout et du rien ou des riens, dans quelque discipline ou domaine que ce soit.

 

18 mai 2008

Illustration

 

 

 

Dans le latin chrétien, illustratio avait le sens de "glorification, gloire, apparition lumineuse, illumination, inspiration". A la fin du XIVe siècle, illustration, qui en est emprunté, est attesté dans ce sens chrétien : "lumière resplendissante", "Révélation" et en 1636 au sens "d’illumination que Dieu répand dans l’esprit". De tous les auteurs de dictionnaire, Littré, qui était positiviste et anticlérical, est le seul qui relève ce sens dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : "terme de théologie, illustration divine, espèce de lumière que Dieu répand dans l’esprit", illustré d’extraits de Bossuet ("il est de la foi que, dans tous les actes de piété, il y a beaucoup de choses que nous recevons en pure souffrance.... telles sont les illustrations de l’entendement, et les pieuses affections de la volonté"), du Père Bouhours ("ces illustrations divines ne l’empêchaient pas de consulter les religieux de saint Dominique"), de Fénelon ("ce n’est pas que Dieu ne nous prévienne selon nos besoins, tantôt par des illustrations, tantôt par certains goûts et par certains plaisirs").

Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées aux XVIIe et XVIIIe siècles, la définition est limitée en 1694 au seul sens "d’éclaircissement" ("mot emprunté du latin et qui n’a guère d’usage que dans quelques titres de livres ; Illustrations des Gaules par Jean le Maire"), attesté en 1611 ("action d’expliquer par des commentaires, des exemples") et emprunté du latin par le biais de l’anglais ; et en 1762 et en 1798, au seul sens "d’action de rendre illustre", "ce qui fait la gloire de quelqu’un ou de quelque chose" ("ce mot n’est guère d’usage qu’en parlant des marques d’honneur dont une famille est illustrée ; c’est une famille noble et ancienne, mais sans illustration, où il n’y a eu aucune illustration"). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) concilie ces deux définitions en les faisant se succéder dans le temps : "illustration ne se dit que des marques d’honneur, dont une famille est illustrée" et "autrefois on disait illustration, illustrer pour éclaircissement, éclaircir, commentaire, commenter : les paroles de M. Racan étant considérables pour l’illustration de plusieurs endroits des poésies de Malherbe".

 

C’est au XIXe siècle que, dans les dictionnaires, les articles consacrés à illustration prennent de l’ampleur. Dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35), les académiciens y donnent trois sens : "action d’illustrer ou état de ce qui est illustre" ; "marques d’honneur dont une famille est illustrée" ; "explications, éclaircissements, commentaires ajoutés à un ouvrage" ("il ne s’emploie guère, dans ce sens, que parmi les savants"). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) y ajoute le néologisme "personnage illustre" ("les illustrations de l’époque" : on dirait aujourd’hui célébrités, notables ou notoires), le sens qu’a illustration comme "terme de paléographie" ("ornement colorié des anciens manuscrits ; ce manuscrit est remarquable par les illustrations") et le sens emprunté de l’anglais : "aujourd’hui il se dit de figures gravées sur bois et intercalées dans le texte d’un livre ; il se dit aussi d’un grand nombre de gravures insérées dans un livre ; les illustrations du poème de Dante et le titre d’une publication périodique, L’Illustration"). Ces sens sont à peu près tous avalisés dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), sauf celui de "démonstration d’une donnée, confirmation, vérification d’une théorie, d’une conception abstraite", attesté en 1870 chez le psychologue Ribot et que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) glosent ainsi : "action de mettre en relation de manière non causale quelque chose (un thème, une opinion, un fait) avec quelque chose qu’on présente à la fois comme de nature différente et comme liée de manière pertinente (en tant que mise en valeur, exemplification) à ce thème, cette opinion, ce fait" ou ainsi : "action de mettre en relation quelque chose avec quelque chose d’ordre sensitif qui en est présenté comme une réalisation sous une autre forme" ou encore : "action d’adjoindre une représentation graphique à quelque chose, généralement un texte, ou de représenter quelque chose sous une forme graphique afin de la compléter, de la rendre plus claire ou plus attrayante" et "art de réaliser des représentations graphiques destinées à illustrer (quelque chose)" ou enfin : "objet concret ou mental mis en relation (sans idée de cause) avec quelque chose (thème, opinion, fait) et présenté à la fois comme différent et lié de manière pertinente à ce thème, cette opinion, ce fait" ("cette attitude n’est que l’illustration de ses principes", "nous ne demandons pas à la poésie d’être l’illustration d’une vérité de laboratoire" (Benda, 1945) et "représentation graphique (dessin, figure, image, photographie) généralement exécutée pour être intercalée dans un texte imprimé afin de le rendre plus compréhensible, de compléter l’information qu'il apporte, de le rendre plus attrayant".

Du sens théologique à la vulgarisation scientifique, voilà un basculement qui en dit long sur notre époque ; de même, la disparition du sens ancien, qualifié de classique ("marque d’honneur, renommée dont on reçoit de l’éclat") dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française et de vieilli dans le Trésor de la langue française, atteste aussi clairement le bouleversement de l’ancien ordre de valeurs : l’honneur, la réputation à défendre, le souci du nom, la fidélité aux ancêtres, l’inscription dans une lignée, s’effacent au profit de la seule insertion ou intégration dans la réalité nommée société.

 

 

17 mai 2008

Gare

 

 

 

Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, l’entrée gare est suivie de la seule définition suivante : "espèce d’interjection pour avertir que l’on se mette à l’écart, pour laisser passer ou pour éviter quelque danger" ("gare de là, devant, donc, l’eau, le fouet. le bâton ; on dit proverbialement il frappe sans dire gare, c’est-à-dire il surprend et n’avertit point"). Autrement dit, la seule attestation qui existe alors, et cela jusqu’en 1762, est la forme du verbe garer à l’impératif et, écrivent les académiciens en 1762, dont "on se sert pour avertir que l’on se range, que l’on se détourne pour laisser passer quelqu’un ou quelque chose".

Pourtant, avant les académiciens, en 1690, Furetière, dans son Dictionnaire universel, a enregistré le nom gare, dérivé du verbe garer et l’a défini ainsi : "lieu disposé sur les rivières pour servir d'abri aux bateaux ou leur permettre de laisser passer les convois". Les académiciens n’ont suivi cette leçon qu’à partir de la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire : "lieu destiné sur les rivières pour y retirer les bateaux, de manière qu’ils soient en sûreté et n’embarrassent point la navigation" ("les gares de Charenton") ; "lieu destiné sur les rivières pour y retirer les bateaux, de manière qu’ils soient en sûreté, qu’ils soient à l’abri des glaces et des inondations, et n’embarrassent point la navigation" (1798, 1832-35). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) signale ce sens : "substantif, lieu préparé sur les rivières pour mettre les bateaux en sûreté".

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à distinguer l’interjection du nom et de les définir dans deux entrées distinctes, et il est aussi le premier à définir le sens ferroviaire du nom gare, attesté en 1831 ("emplacement disposé sur une voie de chemin de fer pour abriter un convoi pendant qu’un autre convoi passe") et en 1835 ("station d’embarquement et de débarquement des voyageurs et des marchandises, sur les chemins de fer") : "lieu disposé sur les rivières pour servir d’abri aux bateaux contre les glaces, les inondations, etc." et "par extension, lieu de dépôt de marchandises sur les lignes de chemins de fer ; nom de parties d’un chemin de fer qui, situées en dehors de la voie ordinaire, servent à éviter la rencontre des convois" : "gare d’arrivée et de départ, celles des deux extrémités du chemin, gare d’évitement, celle qui reçoit et abrite un convoi pendant qu’un autre convoi passe" et "station d’embarquement et de débarquement des voyageurs et des marchandises sur les chemins de fer".

Les académiciens continuent dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire à inclure dans le même article l’interjection et le nom. Pour ce qui est du nom, ils ne relèvent plus le premier sens "fluvial", mais uniquement le sens ferroviaire, qui, à force de s’étendre, a fini par éliminer le sens dont il dépendait : "bâtiment ou ensemble de bâtiments établis aux stations des lignes de chemin de fer" : "gare de marchandises, des voyageurs, de l’Est, du Nord, les quais de la gare" (quais étant le seul vestige de l’origine fluviale de ce nom), "gare militaire, celle qui est réservée pour l’embarquement et le débarquement des troupes en cas de guerre".

Les dictionnaires actuels confirment cette évolution. Les emplois de gare se multiplient, dans la plupart des modes de transports, non seulement la navigation fluviale, mais aussi les chemins de fer, les transports maritimes (gare maritime) et routiers (gare routière) et aussi l’aviation (gare aérienne, dont le synonyme usuel est aérogare). Ce terme est au cœur de la modernité, comme le montre cet exemple éloquent, daté de 1957, de Le Corbusier, l’architecte de la modernité : "le centre des affaires doit se trouver au confluent des voies de circulation qui desservent (...) certains hôtels et les diverses gares (gares ferroviaire, routière, maritime, aérienne)". On ne saurait mieux se faire le chantre de l'horreur moderne

 

11 mai 2008

Sophistiquer

 

 

 

Emprunté du latin médiéval sophisticare qui a pour sens "tromper, falsifier, corrompre", le verbe sophistiquer est attesté chez Oresme, au XIVe siècle, au sens de "tromper par des sophismes" et à la fin du XVe siècle au sens de "frelater (un produit) en lui faisant subir quelque manipulation". Furetière (Dictionnaire universel, 1690), les académiciens dans la première édition (1694) de leur Dictionnaire, les encyclopédistes (1751-65) ne relèvent que le second sens, celui qui se rapporte aux tromperies sur les marchandises : "tromper, altérer les choses ; il se dit particulièrement des marchandises qui sont mélangées ou altérées par la malice des marchands" (Furetière, 1690) ; "frelater, falsifier une liqueur, une drogue, en y mêlant quelque chose d’étranger (le vin, les drogues précieuses, le bézoard, la laque, le lapis, la manne, l’ambre gris, etc.)" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) ; "signifie mélanger, altérer des drogues et des marchandises, en y en mêlant d’autres de différente ou de moindre qualité ; il se dit particulièrement des remèdes et des drogues qu’on soupçonne n’être pas toujours sans mélange" (L’Encyclopédie, 1751-65).

Il faut attendre la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française pour que soit relevé le premier sens, celui qui explique la formation du verbe en relation avec les sophistes, qui étaient censés, selon Socrate, abuser autrui par la parole : "subtiliser avec excès, cet auteur sophistique tout" ; "subtiliser avec excès, cet auteur sophistique sans cesse" (1798) ; "subtiliser avec excès, cet auteur sophistique tout, sophistique toutes ses pensées ; il s’emploie aussi absolument : il sophistique sans cesse, il se plaît à sophistiquer" (1832-35) ; "subtiliser avec excès, user de procédés sophistiques, cet auteur sophistique sans cesse, il se plaît à sophistiquer" (1932-35).

A sophistiquer, entendu dans le sens philosophique de "subtiliser avec excès", Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) fait subir une inflexion éloquente. Dans les exemples qui illustrent ce sens, ce n’est plus la philosophie qui cherche à abuser ceux qui s’y adonnent en multipliant les sophismes, mais la religion. La première est ou serait source de lumière, la seconde d’obscurantisme, du moins dans le catéchisme positiviste et scientiste. Littré cite deux philosophes des Lumières, Bayle : "les rabbins appuient toutes ces chimères de passages de l’Écriture qu’ils tordent, qu’ils sophistiquent misérablement" et Voltaire : "on sophistiquait, on ergotait, on se haïssait, on s’excommuniait chez les chrétiens", alors que Montaigne, trois siècles auparavant, ne se faisait guère d’illusions ni sur la philosophie, ni sur la religion : "la philosophie n’est qu’une poésie sophistiquée" et "les hommes ont fait de la raison, comme les parfumiers de l’huile : ils l’ont sophistiquée".

 

Dans la langue moderne, sophistiquer finit par s’épuiser. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) signalent le sens "altérer, falsifier (une substance ou un produit)" comme vieux (il est sorti de l’usage) et le sens philosophique ("utiliser des raisonnements, une argumentation sophistiques ; subtiliser à l’excès") comme rare. En fait, ces deux sens sortent l’un et l’autre de l’horizon de la langue. Mais sophistiquer n’en disparaît pas pour autant. Ce qu’il y a d’archaïque en lui, à savoir le désir de tromper autrui en lui vendant des marchandises altérées ou de l’abuser par des raisonnements tortueux, s’efface au profit d’un sens moderne, importé évidemment de la langue anglaise, où sophisticated a pour sens "having learnt the ways of the world and having lost natural simplicity" et "complex, with the latest improvements and refinements". On peut le traduire librement par "qui dit oui au monde moderne" et par "du dernier cri en matière de technique". Cocteau, en 1947, a eu l’intuition de cette modernité nouvelle : "au théâtre, le public m’effraie ; il tousse. Il bavarde, il juge, il " sophistique " selon le terme américain à la mode". Ces sens sont attestés un peu plus tard : "devenir de plus en plus complexe" (1968) et "soigner quelque chose avec recherche" (1970). Ils redonnent une nouvelle vie à ce vieux verbe français. Les auteurs du Trésor de la langue française le définissent ainsi, illustrant chaque sens par des extraits de la presse branchée et moderne : "rendre raffiné, sophistiqué" ("si l’homme moderne sophistique sa chevelure, c’est que la mode lui permet maintenant toutes les fantaisies", L’Express, 1970) ; "perfectionner techniquement, rendre de plus en plus complexe" ("la seule issue possible (...) c’est donc de spécialiser et de sophistiquer à l’extrême les systèmes de défense et les armements", Le Nouvel Observateur, 1976) ; et "devenir de plus en plus perfectionné, de plus en plus complexe" : "dans le contexte d’une économie qui tend à se sophistiquer, le flair des Libanais aura toujours sa place" (Entreprise, 1968). Le problème, c’est que les Libanais n’ont plus de place à eux dans leur propre pays.

Ainsi, la modernité a fait éviter à un vieux verbe, qui garde en lui des traces de la Grèce antique, la désuétude en le débarrassant de ses sens archaïques et en les remplaçant par des sens qui consentent à l’ordre nouveau.

 

10 mai 2008

Sanctuaire

 

 

 

En latin, sanctuarium désigne à la fois un "lieu sacré" et le "cabinet d’un roi" (cf. Dictionnaire latin français, Hachette, 1934). Dans le latin d’église, le mot se réduit à un seul sens : "lieu sacré, sanctuaire". Sanctuaire, qui en est emprunté, est attesté au milieu du XIIe siècle dans ce sens religieux, "lieu le plus saint d’un temple, d’une église". Ce n’est que dans le seconde moitié du XVIIe siècle qu’il s’étend à d’autres réalités que religieuses : un "lieu secret", la justice (1677).

Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini ainsi : "on appelait ainsi chez les Juifs le lieu le plus saint du Temple où reposait l’arche ; parmi les chrétiens on appelle communément sanctuaire l’endroit de l’église où est le maître autel, et qui est ordinairement enfermé d'une balustrade" (même définition en 1762, 1798, 1832-35, 1932-35, dans le Dictionnaire critique de la langue française de Féraud, 1788). Le vieux sens, "cabinet d’un roi", du latin sanctuarium n’a pas disparu : "on appelle figurément sanctuaire le conseil secret des rois, des souverains" (exemple : "il ne faut pas vouloir pénétrer témérairement dans le sanctuaire"). Il est relevé par les académiciens dans les différentes éditions de leur Dictionnaire publiées entre 1694 et 1798. Il disparaît en partie dans la sixième édition (1832-35), un peu après l'Ancien Régime, remplacé par cette seule référence : "proverbialement et figurément, il ne faut pas vouloir pénétrer dans le sanctuaire, il est dangereux de vouloir pénétrer les secrets des gens puissants".

C’est aussi à partir de cette sixième édition que le nom sanctuaire désigne d’autres réalités, qui ne sont pas sacrées, mais humaines, profanes et sociales (la justice, le foyer, la maison, etc.), et qui, à partir du moment où elles sont désignées comme un sanctuaire, sont sacralisées ou traitées comme des réalités sacrées. Autrement dit, la grande religion immanente, sociale et occultiste, de la modernité, une fois qu’elle a pris le dessus sur le christianisme, s’approprie l’ancien sacré pour en désigner ses propres réalités. Certes, dans cette sixième édition, l’archéologie ayant progressé, il est signalé que le nom sanctuaire "se dit, dans un sens analogue (le sens religieux), en parlant des temples consacrés aux divinités du paganisme, aux idoles" (exemples : "la pythie rendait ses oracles du fond du sanctuaire ; le sanctuaire d’un temple chinois"). Mais l’extension à des réalités sociales et profanes est nette : "au figuré, le sanctuaire des lois, de la justice se dit d’un tribunal, d’un lieu où l’on rend la justice" ; ou encore : "cette maison est le sanctuaire de l’honneur, des vertus" signifie que "l’honneur l’habite, les vertus y sont pratiquées" ; ou encore : "on dit de même le cœur de cet homme est le sanctuaire de toutes les vertus".

 

Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui est anticlérical, sanctuaire subit un double abaissement. D’abord, le sens chrétien, qui est pourtant le sens historique le plus ancien dans la langue, n’est cité qu’en quatrième position : "chez les chrétiens, l’endroit de l’église où est le maître autel, et qui est ordinairement entouré d’une balustrade", celui-ci étant l’expression particulière d’un sens premier et général : "en général, lieu fermé et consacré par la religion" et étant précédé dans l’article, en tant que sens particulier, par le sens en usage chez les Juifs ("le lieu le plus saint du temple, où reposait l’arche et qui se nommait autrement le saint des saints") et chez les païens : "il s’est dit, dans un sens analogue, du lieu le plus saint du temple". Littré cite aussi de nombreux exemples d’emplois profanes de sanctuaire : le cœur d’un homme sage, le palais des arts qu’est le Louvre, le lieu où l’on rend la justice, et, figurément, la profession de magistrat, les lois, une maison, la paix, et même une "compagnie comparée à un sanctuaire et dans laquelle les profanes ne pénètrent pas".

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’extension de sanctuaire à des réalités sociales ou humaines autres que la justice et le foyer s’amplifie. Ce peut être un "lieu fermé et secret" (la chambre conjugale), le parlement (sanctuaire des lois), une "partie secrète, difficilement pénétrable" (la vie intime, la pensée) et, dans la stratégie militaire, le "territoire qui doit être défendu à tout prix et qui est protégé par une force de dissuasion atomique". Le mot désigne aussi, par néologisme sémantique (en anglais, sanctuary signifie aussi "place of refuge" et "area where by law it is forbidden to kill birds, rob their nests, etc to shoot animals, etc") et dans le vocabulaire des écologistes, lequel est en train de devenir celui de tout le monde, une "lieu protégé", "un refuge", comme dans ces deux exemples (1974) : "les grandes réserves d’animaux sont celles qui remplissent le mieux leur rôle de sanctuaire de la faune sauvage (...)" et "la valeur écologique d’un "sanctuaire" naturel tient à son inviolabilité".

Ainsi en un peu plus d’un siècle, un sacré nouveau a remplacé l’ancien sacré chrétien : le sacré social ou ce que la religion sociale sacralise et la nature, non pas la nature, telle que l’entendaient les philosophes classiques, mais la nature naturelle, celle que l’homme protège de lui-même en s’en retirant.

 

 

09 mai 2008

Sordide

 

 

 

En latin, l’adjectif sordidus, dérivé du nom sordes, "ordures, saleté, crasse, bassesse de condition", a, dans le Dictionnaire latin français (Hachette, 1934), pour sens propre "sale, crasseux, malpropre" et, pour sens figuré, "bas, insignifiant, méprisable" ou "vil, ignoble". L’adjectif français qui en est emprunté est attesté à la fin du XVe siècle dans le sens propre de l’adjectif latin ("sale, crasseux") et dans le sens figuré, comme un synonyme d’avarice ou d’avaricieux : "qui est d’une mesquinerie ignoble". L’avarice était tenue alors pour une saleté de l’âme ou une ordure de l’esprit, comme une caractéristique de l’esclave, l’homme libre étant par nature libéral, c’est-à-dire généreux.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, il est enregistré dans ce sens moral dès la première édition (1694) : "sale, vilain". Les académiciens précisent qu’il "ne se dit guère que par rapport à l’avarice" ("c’est un homme avare, vilain, sordide, c’est un avare des plus sordides") et qu’il "se dit plus ordinairement des choses", telles que l’avarice, le gain, l’intérêt, l’épargne. La définition est reprise dans les quatrième, cinquième ("il n’est pas d’usage au propre ; et au figuré, il ne se dit des personnes que par rapport à l’avarice"), sixième, huitième éditions (1762, 1798, 1832-35, 1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française.

Les auteurs de L’Encyclopédie ne consacrent pas d’article à sordide, mais à sordidité, terme de morale (on dirait aussi "terme évaluatif"), qu’ils restreignent à la seule expression de la condamnation morale de l’avarice : "substantif énergique dont notre langue devrait s’enrichir (ce qui a été fait), et qui exprimerait très bien une avarice basse et honteuse : sois économe, mais ne sois point sordide, ce n’est que pour te reposer le soir, que tu dois, voyageur sensé, profiter du matin de tes jours", est l’exemple cité. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) restreint, comme les encyclopédistes, l’emploi de sordide à la seule qualification des avares : "sale, vilain, en parlant des avares : c’est un avare des plus sordides ; gain, intérêt, avarice, épargne sordide".

L’article que Littré consacre à sordide dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) est plus ample que celui des académiciens, dans la mesure où il distingue nettement le sens propre ("sale, vilain") du sens figuré ("avare" ou "avaricieux") et qu’il a trouvé dans la littérature classique des exemples illustrant l’un et l’autre sens ; le propre : "La volupté d’Épicure n’était point sordide ; il a vécu si sobrement que les Pères en font parfois honte aux chrétiens" (La Mothe Le Vayer), "François ne saurait avoir ni un habillement si sordide ni une nourriture si modique, qu’il ne soit parfaitement satisfait" (Bossuet) et en médecine "plaie sordide", "ulcères sordides" ; le figuré : "il y a un noble intérêt, il y a un intérêt bas et sordide" (Bossuet), "Travaillez pour la gloire, et qu’un sordide gain Ne soit jamais l’objet d’un illustre écrivain" (Boileau), "le parfait désintéressement de Socrate, qui était sans héritage et sans revenu, faisait encore sentir davantage par le contraste la sordide avidité des sophistes" (Rollin).

Dans la langue moderne, comme l’atteste le Trésor de la langue française (1971-94), l’adjectif qualifie des réalités sociales, choses ou personnes : banlieue, bauge, cour, escalier, guenilles, habits, haillons, maison, masure, quartier, rue, ruelle, taudis, apparence, aspect, misère, gueux, vieillard, de sorte qu’il est défini dans ce dictionnaire, au sens propre, ainsi : "d’une saleté repoussante, d’une misère extrême" et qu’il a pour synonymes crasseux, dégoûtant, immonde, infect, pouilleux. Au XVIIIe siècle, il se disait de l’avarice ; aujourd’hui, il peut se dire de toute réalité sociale, l’avarice en étant une. Pour ce qui est du sens figuré, il est précisé, dans ce dictionnaire, que ce sens est spécifique du "domaine de l’argent", ce qui est une façon de lier morale et société et d’en user pour condamner une morale sociale qui fait horreur, non pas parce qu’elle est l’antonyme de la générosité définissant la nature de l’homme libre, mais parce que, signe d’égoïsme et d’un désir de ne rien partager, elle sape l’ordre social nouveau. Sordide au figuré est ainsi défini : "d’une bassesse extrême, ignoble" ; il a pour synonymes abject, infâme, mesquin, vil et il sert à qualifier l’avarice, l’économie, l’égoïsme, l’épargne, l’intérêt, le matérialisme, la mesquinerie ; de ces vices, il s’étend à des faits, choses ou événements, qui trahissent de la part de ceux qui les accomplissent, une grande bassesse d’âme : la besogne, les calculs, les comptes, le crime, la débauche, le gain, l’histoire, les plaisirs, la vie.

 

Les auteurs de L’Encyclopédie ont cherché à acclimater le nom sordidité, attesté au XVIe siècle chez le philosophe Charron ("le prince doit éviter deux choses : l’injustice et la sordidité, en conservant le droit envers tous et l’honneur pour soi"), au sens "d’avarice". Ils y ont réussi, puisque ce nom est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française (cinquième et sixième éditions, 1798 et 1832-35 ; il n’apparaît pas dans l’édition de 1932-35) au sens de "mesquinerie, avarice" ("il est peu usité, précisent les académiciens) et dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), dans les deux sens : "saleté" et "ladrerie". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens social ("saleté repoussante, misère extrême") est jugé rare, mais il est attesté chez Gide : "le village où nous campons ne le cède en rien à ceux que nous avons traversés, en misère, en saleté, en dénuement de toute sorte, en sordidité" (Voyage au Congo, 1927), le sens courant étant le sens figuré : "bassesse extrême, ignoble" (synonymes : abjection, infamie, mesquinerie).

L’évolution de l’un et l’autre de ces mots, que l’on peut résumer ainsi : moins de nature, plus de société, atteste que peu à peu la nature s’efface ou qu’il n’y est plus fait référence pour expliquer quoi que ce soit, et que cet effacement est compensé par l’expression de cette nature en termes sociaux ou de conditions de vie : misère ou pauvreté ou indignité.

 

 

 

07 mai 2008

Banaliser

 

Banaliser, banalisation

 

Dérivé de l’adjectif banal, entendu en 1798 au sens de "commun, sans originalité", le verbe banaliser et le nom banalisation sont modernes : banaliser est attesté en 1842 au sens de "rendre, devenir banal", banalisation ("action de banaliser") en 1906. Les académiciens ne les enregistrent pas avant la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire ; quant à Littré (Supplément de 1877 à son Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il le mentionne comme un néologisme, qu’il définit par sa formation ("rendre banal") et qu’il illustre par deux exemples qui se rapportent à l’art, qu’il soit pictural, décoratif, musical ou théâtral : un extrait du Journal officiel (1874, "types tant de fois réalisés par toutes les écoles et un peu banalisés par l’abus de la mythologie dans la décoration") et d’Alphonse Daudet (1876) : "époque terrible et grandiose que tant de livres, de tableaux, de lithographies, de romances, de mélodrames ne sont pas encore parvenus à banaliser".

Un peu plus d’un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce verbe, qui, dans les exemples que cite Littré, se rapporte à l’art où il désigne le manque d’originalité ou ce qu’il y a de commun, s’étend à la technique ferroviaire (banaliser une locomotive, une voie ferrée, un train) et aux réalités sociales : banaliser un objet ("le rendre courant, lui enlever toute originalité, le rendre vulgaire"), banaliser un geste, une image, un mot, un répertoire, un texte, banaliser quelqu’un. De ce point de vue, c’est effectivement un terme moderne.

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens reconstruisent a posteriori l’histoire des sens de ce nom. Le premier sens relevé est le sens de banaliser dans le droit, sens qui était celui de l’adjectif banal ("qui appartient au seigneur et dont l’usage est imposé à ses sujets moyennant redevance") dans la langue féodale : "placer sous le droit commun ce qui jusque-là jouissait d’un privilège exclusif" (banaliser une voie privée, un terrain banalisé ; une voiture de police banalisée, à laquelle on a enlevé tout signe permettant de la distinguer d’une voiture particulière ; banaliser une voie ferrée, l’équiper de façon qu’elle puisse servir comme voie montante et comme voie descendante). Le second sens est celui que banaliser a eu à la fin du XIXe siècle : "priver d’originalité" ("ces corrections risquent de banaliser son style"), le sens social n’étant que l’extension de ce sens artistique premier : "rendre commun, trop généralement accepté ou trop connu ; un air de musique banalisé par la radio".

 

Entre le Trésor de la langue française (1971-94) et la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994), trente années environ se sont écoulées, ce qui est peu. Or, l’article banalisation du Dictionnaire de l’Académie française est plus ample et plus riche que celui du Trésor de la langue française. Les auteurs du second se contentent de définir ce nom comme "l’action de banaliser", l’illustrant d’un extrait du Journal de Gide (1936), dans lequel celui-ci évoque les personnages de Roger Martin du Gard : "Roger, écrit-il, pour n’importe quelle question psychologique (et même, ou surtout, en tant que romancier), élimine volontiers l’exception, et même la minorité. De là certaine banalisation de ses personnages. Il se demande sans cesse : que se passe-t-il, dans ce cas donné, le plus généralement ? Le "un sur mille" ne retient pas son attention ; ou c’est pour ramener ce cas à quelque grande loi générale". Certes, le contexte a un rapport avec l’art du romancier, mais la définition ne précise pas le domaine dans lequel s’emploie ce nom – sinon pour ce qui est de l’emploi technique dans les chemins de fer. En revanche, les académiciens s’efforcent de distinguer le sens administratif de banalisation ("action de rendre ou de donner à quelque chose une apparence ou une destination commune ; résultat de cette action ; la banalisation d’un terrain militaire, d’un campus universitaire, d’une voiture de police") du sens social : "action d’enlever tout caractère exceptionnel, original ou anormal ; résultat de cette action ; la banalisation des voyages, du mal" et du sens technique : "équipement d’une voie ferrée de façon qu’elle puisse servir alternativement dans les deux sens".

Le fait est que ce verbe et ce nom concentrent dans la définition qu’en donnent les lexicographes contemporains les traits de la modernité symbolique. Leur évolution tient du chemin de croix que la NLF ou nouvelle langue française fait suivre aux XIXe et XXe siècles à la langue française : de l’art ou du droit à la technique et au social, le social s’appropriant les sens les plus prestigieux, ceux qu’il butine chez les artistes, les juristes ou les hommes de science.

 

 

06 mai 2008

Corporation

 

 

 

 

Le premier lexicographe à faire entrer corporation dans un dictionnaire de langue est Jean-François Féraud, auteur d’un Dictionnaire critique de la langue française (1788) : "mot emprunté des Anglais, pour signifier les communautés municipales", ce mot anglais étant lui-même emprunté du latin en usage au Moyen Age : corporatio civitatis. L’article qu’y consacre L’Encyclopédie (1751-65) est clair et explicite : "en jurisprudence, police et histoire moderne, corps politique, que l’on appelle ainsi en Angleterre, parce que les membres dont il est composé ne forment qu’un corps, qu’ils ont un sceau commun et qu’ils sont qualifiés pour prendre, acquérir, accorder, attaquer ou être attaqués en justice au nom de tous". Les encyclopédistes ajoutent : "nous n’avons point de terme qui lui réponde directement ; communauté en approche, mais ce n’est pas la même chose : il n’a pas une signification si étendue". Suit un court exposé sur l’établissement en Angleterre d’une corporation (par prescription, par lettres patentes et par un acte du parlement) et sur les divers types de corporation : "ou ecclésiastiques" (abbayes, prieurés conventuels, chapitres, évêchés, doyennés, archidiaconats, cures, universités, collèges, hôpitaux) "ou laïques" (cités, villes, mairies, bailliages, compagnies ou sociétés de commerçants, etc.).

Féraud signale que l’Académie ignore ce mot. Les exemples qu’il cite se rapportent à l’Angleterre : "ces villages, dit M. Moreau, formaient eux-mêmes des corporations" ; "les seigneurs, dans les traités même avec quelques villes, supposent des corporations encore existantes". Le mot est employé dans le sens qu’il a en anglais, à savoir "communauté d’habitants", et non dans le sens qu’il a en français où il désigne, depuis 1672 seulement, une "association d’artisans groupés en vue de réglementer leur profession et de défendre leurs intérêts". Les historiens nous ont laissé accroire que les corporations remontaient au Moyen Age, qu’elles étaient aussi anciennes que la France, etc. C’est est fort possible, mais ces associations se nommaient jurandes ou maîtrises, et non pas corporations, mot moderne emprunté de l’anglais, langue dans laquelle il désigne une réalité tout autre que celle qu’il désigne en français.

Le sens français est exposé pour la première fois dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française : "association autorisée par la puissance publique et formée de plusieurs personnes qui vivent sous une police commune relativement à leur profession" (même définition en 1832-35). Autrement dit, les corporations accèdent à l'existence dans les dictionnaires au moment où, dans la réalité, elles n’ont plus d’existence légale. En effet, pendant la Révolution, la loi promulguée en 1791 et connue sous le nom de son rédacteur, Le Chapelier, a interdit les corporations, les rendant de fait célèbres : les ont accompagnées vers le néant le compagnonnage, les coalitions ouvrières et le droit de grève. Oui, les coalitions ouvrières et le droit de grève ont été rayés d’un trait de plume par des gens que l’on force les Français à admirer, et bien que la Révolution française ait montré la voie à tous les totalitarismes sanglants du XXe siècle (URSS, Chine, Cuba, comme en Corée (du Nord), etc.) : nous, Français, nous pouvons en être fiers au point de faire des événements qui se sont produits entre 1789 et 1815 la matrice de la France moderne, celle-là même qui a illuminé les tyrans Lénine, Trotski, Staline, Mao, Castro, etc. Que dirait-on de l’Allemagne si, dans les écoles de ce pays, les programmes et instructions obligeaient les élèves à être fiers de ce que leurs grands-parents ont fait entre 1933 et 1945 ?

 

Les corporations interdites, les auteurs de dictionnaires modernes usent de biais pour définir le mot qui les désignait jadis. Ils auraient pu rappeler que corporation est un terme (éphémère) de l’histoire de France : il n’est entré en 1798 dans le dictionnaire avec son sens français qu’une fois que les choses qu’il désignait ou aurait pu désigner (jurandes, communautés, maîtrises) ont eu disparu. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) s’en tire par une pirouette, en renvoyant le sens du mot à son étymologie supposée (corps)  : "réunion de personnes qui forment un corps ayant des règlements, des droits ou privilèges particuliers" et "association d’ouvriers unis par des droits et des devoirs réciproques". Les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, se contentent d’une définition a minima : "réunion de personnes qui forment un corps", mais ils rappellent le sens disparu : "autrefois il désignait une association formée de plusieurs personnes astreintes à de certaines obligations relativement à leur profession et jouissant de certains privilèges" ("corporation d’arts et métiers, être admis dans une corporation"). Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) rejettent dans un lointain passé les réalités désignées par ce mot : dans l’antiquité romaine, où corporatio, pourtant, n’était pas employé, sinon dans la langue de l’église, par Tertullien, qui y donne le sens théologique de "nature corporelle" dans un ouvrage au sens éloquent : De carne Christi (de la chair du Christ) ; et au Moyen Age : "association de personnes exerçant le même métier, ou une branche de ce métier dotée de statuts définis, d’une hiérarchie, d’une police, de rites, de dévotions propres, avec en outre un ensemble de monopoles et de privilèges" ("corporations d’artisans, d’artistes, de marchands"). C’est par ce terme que sont nommées improprement ou par figure les organisations professionnelles et même les syndicats : "ensemble des personnes, éventuellement liées par une association, qui exercent la même profession" ("corporation de la boucherie, des ouvriers du Livre, des avocats, des médecins") ou même "ensemble de personnes ayant une activité ou des intérêts communs permanents ou temporaires".

Les corporations interdites, elles survivent aussi dans un simulacre inventé par les marxistes et autres révolutionnaires, les disciples ou les descendants de ceux-là mêmes qui les ont interdites, mais un simulacre démoniaque ou diabolique, nommé corporatisme, lequel simulacre est le Mal là où il n’a pas d’existence (les démocraties), mais le Bien là où le socialisme est effectif : en URSS ou en Chine, quand un pouvoir tyrannique fait défiler les corporations (dites syndicats) pour célébrer sa gloire et décérébrer ceux qui défilent au pas du jars.

Les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, prennent acte, avec plus de deux siècles de retard, des changements de sens de corporation qu’ont causés les bouleversements politiques de 1789 à 1815. Ils distinguent deux sens. Le premier est historique et propre à l’Ancien Régime : "association d’artisans ou de marchands, composée de maîtres, commis, compagnons, employés et apprentis, groupés en vue de réglementer l’exercice de leur profession et de défendre leurs intérêts et leurs traditions", précisant que "les corporations furent supprimées en 1791 par la loi Le Chapelier" ; le second, le sens actuel, est un sens affaibli : "aujourd’hui, par affaiblissement, ensemble des personnes exerçant la même profession".

L’exemple cité, qui ne mange pas de pain, est un condensé de modernité : "la corporation tout entière s’éleva contre ce projet de loi". La vie publique en France meurt de métastase législative. Pour survivre à ce gavage, il ne reste plus aux citoyens avisés qu’à tenir ces lois en trop pour lettre morte. Il est donc dans l’ordre des choses que ces simulacres suscitent l’indignation de ces autres simulacres que sont les corporations, supprimées en 1791 mais ressuscitées en leurre pour jouer la comédie moderne.

 

05 mai 2008

Prévoyance

 

 

 

Dérivé du verbe prévoir, le nom prévoyance est attesté en 1491 au sens de "faculté de prévoir" ou "d’action de prévoir". Il est enregistré avec ce seul sens dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française : "faculté ou action de prévoir". Les exemples cités, dont certains sont insignifiants ("grande, sage prévoyance, cet homme a une grande prévoyance"), illustrent ce seul sens : "il a détourné le mal par sa prévoyance ; la prévoyance donne de grandes inquiétudes ; rien n’échappe à sa prévoyance". Les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) confirment cette définition restreinte : terme de "morale", "action de l’esprit par laquelle on conjecture par avance ce qui peut arriver suivant le cours naturel des choses".

A partir de la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de prévoyance s’élargit et elle finit par englober, outre la faculté ou l’action de prévoir, les effets de cette action ou de cette faculté : "faculté ou action de prévoir, et de prendre des précautions pour l’avenir". L’usage de cette faculté débouche sur un comportement, une attitude, des mesures prises : les précautions. Cette évolution illustre une des leçons classiques du cours de philosophie de classes terminales : la morale (faculté ou action de prévoir) et l’action (prendre des précautions, agir en conséquence). D’un point de vue sémantique, ce type d’extension de sens est fréquent, aussi bien pour les verbes que pour les noms : le mot qui désigne l’action finit par désigner le résultat de l’action. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) reprend la définition des académiciens ("la prévoyance est une faculté ou une action de prévoir, et de prendre des précautions pour l’avenir"), lesquels, dans la cinquième édition (1798) de leur Dictionnaire, affinent la définition en distinguant la faculté de l’action : le sens premier est la "faculté de prévoir" ; le sens étendu est "l’action de prévoir, et de prendre des précautions pour l’avenir" (1798, et aussi 1832-35, 1932-35).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), en revanche, renonce à cette distinction : "action de prévoir, faculté de prévoir", écrit-il pour définir le premier sens, l’illustrant d’extraits d’écrivains dans lesquels le nom prévoyance désigne l’action exprimée par le verbe ou la faculté de prévoir ; Bossuet : "c’est la sagesse divine dont la prévoyance s’étend aux siècles futurs, et enferme dans ses desseins l’éternité tout entière" ; Rollin : "une sage prévoyance de l’avenir doit faire préparer pendant la paix ce qui peut servir en temps de guerre". Littré revient à la distinction fondamentale entre morale et action. Il est vrai que le second sens est attesté chez Montaigne (Essais, "cette prévoyance des bêtes d’amasser et épargner pour le temps à venir"). Littré le glose ainsi : "soin par lequel on prend des mesures pour l’avenir" et l’illustre d’extraits d’écrivains ; de Mme de Sévigné : "il vint hier ici Mesdames... ; un léger soupçon avait causé une légère prévoyance qui composa un très bon dîner" ; de Bossuet : "ce qu’une judicieuse prévoyance n’a pu mettre dans l’esprit des hommes, une maîtresse plus impérieuse, je veux dire l’expérience, les a forcés de croire" ; de Montesquieu : "ce qui perdit surtout Pompée fut la honte qu’il eut de penser qu’en élevant César comme il avait fait, il eût manqué de prévoyance".

 

C’est en 1832, chez J-B Say, qu’est attesté le sens social et économique de prévoyance dans caisse de prévoyance, mais ce sens n’est relevé ni dans le dictionnaire de Littré, ni dans celui des académiciens (septième et huitième éditions, 1878, 1932-35). En revanche, il l’est, et d’abondance, dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "Caisse de prévoyance (au XIXe siècle), caisse gérée par un organisme qui se charge de venir en aide aux personnes nécessiteuses" ; "fonds de prévoyance, capital qui doit être réservé pour parer aux dépenses, aux pertes imprévues" ; "société de prévoyance, organisme de solidarité professionnelle qui, avant la création de la Sécurité Sociale, garantissait à ses membres cotisants une aide aux malades, des pensions aux infirmes et aux vieillards".

Dans ce dictionnaire, qui est aussi, en dépit de seize volumes de grand format, sinon le bréviaire de la modernité, du moins son miroir, le sens social triomphe, au point que le premier sens, à savoir "faculté, action de prévoir", celui qui est attesté à la fin du XVe siècle et le seul qui soit défini par les académiciens en 1694 et par les auteurs de L’Encyclopédie, est mentionné comme vieilli et illustré d’exemples cités dans les éditions anciennes du Dictionnaire de l’Académie française ("rien n’échappe à sa prévoyance ; cet homme est doué d’une grande prévoyance"). Dans la langue actuelle, la prévoyance est une action, individuelle et collective, qui se fait dans un cadre social : "conduite prudente et raisonnable de celui qui prend les dispositions nécessaires pour faire face à telle ou telle situation". Autrement dit, ce qui était défini, dans l’ancienne France, comme une "faculté", disposant ou non à l’action, c’est-à-dire comme faisant partie de la nature de l’homme, est peu à peu devenu une série d’actes inspirés par la prudence (une grande vertu certes) et qui sont tous éminemment sociaux. De fait, l’évolution sémantique de ce nom s’est pliée peu à peu à un changement de l’ordre symbolique : l’effacement de la nature humaine sous la vague sociale. L’homme n’a plus de nature, il n’est plus qu’un grain de sable social : c’est son intégration à un groupe qui désormais le définit.

 

04 mai 2008

Régulation

 

Dérivé du verbe réguler, le nom régulation est attesté à la fin du XVe siècle. "L’attestation est isolée", précisent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94, rubrique "étymologie et histoire" de l’article régulation). Ils auraient pu ajouter que régulation est employé alors dans le même sens que le mot anglais regulation, à savoir "pouvoir, domination" ("rule, order, authoritative direction", in Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, 1974) ; et cela dans un contexte se rapportant aux possessions féodales en France de la couronne anglaise : "durable regulation anglaise en France".

En fait, le mot entre dans la langue française en 1832. Il a un sens qui ne semble pas clair ("action de ce qui règle") et que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit comme un "terme didactique", se contentant d’en déployer la morphologie : "action régulatrice" et l’illustrant d’un extrait d’un ouvrage technique sur les machines et les outils ("la description du moulin à vent de M. Hamel, à orientation et régulation automatiques") et de deux extraits de comptes rendus de l’Académie des Sciences : "il y a dans l’incandescence du soleil des éléments de régulation dont le jeu sera d’autant plus efficace que la communication sera plus libre entre l’intérieur de la masse entière et la superficie" et "avec la régulation de la durée de l’introduction de la vapeur dans les cylindres, on obtient des pressions…"

Ce qui fait de régulation un terme de la NLF, ce sont ses emplois techniques ou scientifiques de plus en plus nombreux au XXe siècle et qui sont tous relevés dans le Trésor de la langue française. Le "fait de rendre régulier, normal le fonctionnement de quelque chose, en parlant d’un mécanisme ou d’un dispositif" est illustré en technologie par la régulation de la température, d’un capteur solaire, de la vitesse de rotation d’une éolienne, du débit, automatique par thermostat, nucléonique du poids, des compas ; dans les chemins de fer par la régulation du trafic ; en économie, par des organismes internationaux, supranationaux pour la régulation du commerce, de l’investissement et de la monnaie ; et aussi, "en parlant d’une fonction naturelle", le "mécanisme de contrôle" est illustré par les régulations hormonale, thermique, automatique de la composition du sang et des humeurs, astérienne, chromosomique, biologique, embryonnaire, glycémique, ontogénique.

Mais ce qui fait la vraie modernité de ce terme en particulier et de la NLF en général, c’est que, de la science, et surtout de la très sainte biologie, naturellement, pourrait-on dire avec ironie, puisque la nature n’a rien à faire dans ces processus tout idéologiques, il a contaminé le social, faisant ces hybrides monstrueux que sont la sociobiologie ou la bio-sociologie ou le social bio. Le premier à l’employer ainsi, mais en prenant ses distances ou sans y adhérer, est Péguy, qui s ‘élève contre ce qu’il nomme régulation ou action de "soumettre quelque chose à des normes" (1910). En 1961, les cardinaux et archevêques, pour ne pas employer le néologisme sémantique anglais contrôle des naissances, disent régulation des naissances. Les spécialistes de sciences sociales ou consciencieux du social l’emploient à leur tour au sens "d’ensemble des moyens destinés à obtenir un nombre de naissances optimum tant au plan national qu’au plan familial" ; et les incontournables psychopédagogues ("dans le groupe de formation, disent-ils dans leur patois, la régulation est une procédure qui rend compte des processus d’échange et de communication des informations et des négociations dans le groupe", 1979), incapables de le contourner, en font un de ces termes par lesquels ils tentent d’affermer les esprits, c’est-à-dire de les soumettre à leur propre domination.

 

03 mai 2008

Insérer

 

 

 

Emprunté du latin inserere "mettre dans, insérer, introduire", le verbe insérer est attesté en 1363 au sens "d’introduire un texte, une clause, un article, une phrase, dans un autre". En 1599, il est employé au sens de "greffer" et en 1636 dans le sens "d’ajouter un feuillet dans un livre".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, ce sont les deux sens attestés en 1363 et en 1636 qui sont relevés : "mettre parmi, ajouter, faire entrer ; il ne se dit guère que des feuillets, des cahiers, des choses nouvelles et remarquables qu’on ajoute dans le corps d’un livre ; ou de quelque mot, de quelque clause qu’on met dans un discours par écrit" (1694, première édition ; 1762, quatrième édition ; 1798, cinquième édition). Les exemples cités dans ces trois éditions sont identiques : "il inséra un cahier, un feuillet dans ce livre là ; il faut insérer cette recherche, cette curiosité, cette pièce dans votre histoire ; ces vers ne sont pas d’un tel auteur, ils ont été insérés dans son poème ; il en faut insérer quelque chose dans votre harangue ; il inséra une clause dans le testament, dans le contrat, dans le traité".

Dans les dictionnaires du XIXe siècle, sont relevés le sens de "greffer" et de "vacciner" que prend insérer en botanique et en médecine : "insérer une branche, un œil, un bourgeon dans la fente d’une greffe ; insérer le virus vaccin sous la peau", ainsi que les emplois de ce verbe dans le vocabulaire des journaux, dont les lecteurs se multiplient au XIXe siècle : "insérer une annonce, un article, une réclamation dans un journal" (Dictionnaire de l’Académie française, sixième et huitième éditions, 1832-35 et 1932-35) ; "insérer une greffe sous l’écorce", " vacciner" (Voltaire : "Mme de Montaigu verrait à Constantinople inoculer de petits enfants sur le pas des portes..., ces enfants se jouer avec le venin salutaire (le virus variolique) que ces femmes leur inséraient, et n’en être pas plus malades que l’on n’est à cet âge d’une dartre passagère"), "insérer une annonce, un article dans un journal" ; "s’insérer, être inséré, et, particulièrement, dans le langage de l’histoire naturelle et de l’anatomie, être attaché à, sur" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

L’article insérer du Dictionnaire de la langue française de Littré occupe un tiers de colonne petit format ; celui du Trésor de la langue française (1971-94) cinq colonnes grand format : en un peu plus d’un siècle, le nombre d’emplois et d’acceptions a été décuplé. En 1694, 1762, 1798, les académiciens jugent que ce verbe ne s’emploie que dans un domaine restreint, à propos des livres ou des discours écrits : "il ne se dit guère que des feuillets, des cahiers, des choses nouvelles et remarquables qu’on ajoute dans le corps d’un livre ; ou de quelque mot, de quelque clause qu’on met dans un discours par écrit". Selon les auteurs du Trésor de la langue française ("dictionnaire de la langue des XIXe et XXe siècles"), les domaines d’emploi de ce verbe sont innombrables : insérer un billet dans une lettre, une feuille (volante) dans un livre, une lettre tendre dans un bouquet, un encart, des planches d’illustration dans un livre, des fragments ornementaux à la surface d’un objet, une cheville de bois entre la face et le dos d’un instrument de musique ; etc. et surtout les sciences ou les techniques : botanique, chirurgie, médecine, en anatomie, en mathématiques ("insérer des moyens entre deux termes d’une progression"), dans l’édition ("prière d’insérer").

De la science ou des sciences et des techniques à la société ou aux "sciences" sociales, c’est un tout petit fossé, à peine une rigole, qu’il était aisé de faire franchir d’un seul pas à insérer : de fait, insérer et son dérivé savant insertion (toujours sociale, évidemment) sont deux des mots fétiches de la nouvelle religion sociale, humanitaire et sans transcendance, dont les sciences sociales deviennent la théologie. Quand le verbe insérer est employé dans ce sens (ce qui est la règle), il a pour sujet un nom désignant une personne ou un groupe de personnes et pour complément un nom qui désigne la société ou l’une de ses émanations, ou un ensemble abstrait : insérer son fils dans un ministère et sa fille à l’Opéra ; "combien d’échanges entre le secteur public et le monde des partis viennent s’insérer dans la trame de la vie politique française, au ministère ou dans les assemblées" (1956) ; et, à la forme pronominale, s’insérer dans un ordre social, dans une tradition, dans le milieu social, dans le monde, dans le cadre proposé. A la forme passive, précisent les auteurs du Trésor de la langue française, le verbe a pour synonyme "être intégré", autre verbe fétiche de la modernité sociale.

Il arrive que les académiciens résistent aux forces qui transforment la langue française en une réserve de l’idéologie en place ou en cours ou dominante, c’est-à-dire en un appendice des sciences sociales. C’est le cas pour ce qui est de la définition d’insérer dans le neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) du Dictionnaire de l’Académie française. Il n’est pas fait la moindre allusion au sens social de ce verbe : "insérer un cahier, un feuillet dans un livre, une branche, un bourgeon dans la fente d’une greffe, des mesures dans un ensemble, une clause dans un testament, dans un contrat, une observation dans le procès-verbal, une annonce, un communiqué dans un journal" ; à ces emplois, les académiciens ajoutent le seul emploi en botanique : "s’insérer sur, être attaché sur, fixé à ; un muscle qui s’insère sur un os". Il existe ainsi des lexicographes assez lucides ou assez courageux pour ne pas se laisser emporter par la pression sociale ou par l’idéologie sociale bien en cour – celle-là même dont, espérons-le, la fin est proche et qui ne sera, dans un demi-siècle, qu’une épave pourrie arrachée au siècle des Ténèbres à l’agonie.

 

 

02 mai 2008

Contrôle

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), le nom contrôle est défini ainsi : "registre qu’on tient pour la vérification d’un rôle, d’un autre registre, etc.". Il est ajouté : il "signifie aussi l’office de celui qui tient le contrôle". La définition du Dictionnaire universel (1690) de Furetière est plus précise : "registre double qu’on tient des expéditions, des actes de finance et de justice, pour en assurer davantage la conservation et la justice" ; c’est aussi "le droit qu’on paie pour ce contrôle" et "l’état de celui qui tient ce contrôle".

L’emploi du mot est restreint au seul domaine de la comptabilité et de l’administration publique ou privée, lesquelles, en 1690, étaient embryonnaires par rapport à ce qu’elles sont devenues. De ce point de vue, en 1690, le mot conserve le sens qu’il avait lors de sa première attestation au XIVe siècle ("registre que l’on tenait en double") et à sa formation : il est composé de contre et de rôle, terme de droit, qui a pour sens "registre".

De 1694 (première édition du Dictionnaire de l’Académie française) à 1762 (quatrième édition), le nom ne s’enrichit pas de nouveaux sens. Après 1762 commence la lente extension de ce mot à d’innombrables réalités, administratives, sociales et même humaines (le corps humain, l’homme lui-même, objet d’un contrôle comme les expéditions ou les actes de justice), cette extension étant concomitante de la bureaucratisation croissante (laquelle exige de plus en plus de contrôles) et du triomphe de la grande religion immanente, sociale et humanitaire, laquelle multiplie les contrôles pour perdurer.

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ajoute aux sens définis par les académiciens ce sens : "c’est aussi une marque qu’on met à l’argenterie, qui est au titre de l’ordonnance", qui est plus clairement exposé dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : "marque qu’on imprime sur les ouvrages d’or et d’argent pour faire foi qu’ils ont payé les droits et qu’ils sont au titre fixé par la loi".

Dans les dictionnaires du XIXe siècle, les articles contrôle deviennent de plus en plus longs et s’enrichissent sans cesse de nouveaux sens : "contrôle se dit aussi de l’état nominatif des personnes qui appartiennent à un corps, à une troupe" ; "il signifie encore vérification, surtout dans le langage administratif" (l’administration prospère avec les contrôles ; on multiplie les lois et donc les contrôles, qui exigent une nouvelle extension des pouvoirs de l’administration) ; "il se dit également du lieu où l’on met le contrôle" ; "il se dit en outre du bureau où se tiennent les contrôleurs d’un théâtre" ; "il signifie figurément et familièrement censure, critique" (Dictionnaire de l’Académie française, sixième édition, 1832-34 : en un siècle, le nombre de ces acceptions a triplé). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) s’étend un peu plus longuement que les académiciens sur la vache à lait de l’administration qu’est le contrôle : "vérification administrative ; être chargé de l’inspection et du contrôle d’une perception ; dans le langage politique et administratif le contrôle est opposé à l’action ; c’est un principe que le contrôle et l’action doivent être séparés" (les contrôles sont si nombreux que l'action se résume à contrôler que les contrôles ont été effectués). Le sens "examen, censure" est illustré de ces deux exemples éloquents : de Regnard, "c’est du soir au matin un éternel contrôle" ; de Mirabeau, qui dévoile ce qu’est la Révolution, justement définie comme le "contrôle universel" : "livrons-nous sans crainte à l’impulsion de l’opinion publique ; loin de le redouter, invoquons sans cesse le contrôle universel".

Au XXe siècle, le sens premier "registre double" disparaît de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35, le premier sens exposé est le sens administratif : "état nominatif des personnes qui appartiennent à un corps, à une troupe") et il est mentionné comme vieux dans le Trésor de la langue française (1971-94).

En 1919 et en 1929, est attesté le sens de "maîtrise" ; c’est en fait un néologisme sémantique emprunté à l’anglais : self-control ou contrôle de soi pour maîtrise de soi et birth-control, "contrôle de la natalité" ou "contrôle des naissances" pour maîtrise de la natalité. Le contrôle désormais s’applique aussi aux êtres humains. La puissance administrative d’inspection et de vérification ne se contente plus de contrôler les choses : or, argent, métaux précieux, billets, chèques, paiements, dépenses, etc., elle contrôle désormais les corps, les êtres humains, leur sexualité. C’est la réification des êtres et des corps. Il n’est rien qui ne lui échappe : tout se plie à elle. Nos nouveaux maîtres sont les contrôleurs et ceux qui les commandent.

Bureaucratisation croissante, folie législative, envie du pénal, anglophilie, tout se ligue, dans cette grande verroterie moderne, pour faire le succès de contrôle. De ce point de vue, l’article contrôle (deux colonnes grand format, une dizaine d’acceptions ou d’emplois) du Trésor de la langue française est un hymne à la "réifiance". Dans l’administration, le contrôle est douanier ou fiscal ou policier ; il porte sur les billets, une comptabilité, les papiers d’identité, etc. Il existe même dans l’administration des services qui ne font que du contrôle : poids et mesure, titrage en or, marche d’une installation, fonctionnement d’un appareil, contrôle budgétaire, financier, d’État, des prix, des changes. Le mot s’enrichit de nouveaux sens, tous plus inquiétants les uns que les autres, mais qui renvoient de la modernité une image fidèle : "surveillance exercée sur un individu" ("contrôle judiciaire, médical, routier"). Même les lieux où se font les compétitions sportives sont pourvus de contrôles.

Dans ces conditions, l’assomption du contrôle au firmament de la modernité est l’effet du totalitarisme mou qui s’étend partout. "Avec une idée de domination, de commandement, exercée sur des personnes ou des choses", est-il écrit dans le Trésor de la langue française, contrôle signifie "empire de la volonté sur sa propre personne" ("contrôle de soi, de sa respiration, de ses actes"), au point que ce contrôle est devenu la norme morale : "le sens moral est perverti, les notions d’obligation, de retenue ont disparu : l’individu se tient sans contrôle, mange gloutonnement, etc." (Psychiatrie, 1926) ; il signifie aussi "faculté de diriger un véhicule, d’en rester maître" ; "état de domination morale, matérielle ou politique dans lequel se trouve soumis un pays, une région" (dans les départements occupés de 1914 à 1918, "toute la vie rurale était sous le contrôle de l’autorité allemande", 1935).

Il est rare que l’essence du monde moderne se trouve condensée dans l’évolution sémantique et dans les emplois récents d’un seul et même mot. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), la définition de contrôle est expédiée en deux phrases ; dans la neuvième édition, en cours de publication (le premier volume date de 1994), le nom contrôle est pourvu de nombreux sens qui sont répartis en cinq ensembles sémantiques, dont ceux de l’armée, des finances, de l’administration. Arouet le Jeune ne résiste pas au plaisir de citer in extenso les deux derniers domaines : "4. Surveillance exercée par une autorité dans les domaines les plus divers ; médecine : le contrôle sanitaire aux frontières, destiné à protéger le pays contre les épidémies, un test de contrôle, le contrôle médical de la Sécurité sociale ; droit pénal : contrôle judiciaire, ensemble des mesures de surveillance ordonnées par le juge à l’encontre d’un inculpé laissé en liberté pendant l’instruction ; contrôle de police, effectué sur la voie publique pour s’assurer de l’identité des passants ; contrôle douanier ; enseignement : contrôle des connaissances, contrôle continu, vérification, répétée au cours de l'année scolaire, des connaissances d’un élève, d’un étudiant, par opposition à Examen ponctuel ; elliptiquement : un contrôle, une épreuve surveillée, en temps limité ; transports : le contrôle des titres de transport, dans un train, un autobus, etc. ; spectacles : le contrôle des places ; par métonymie, lieu où s’opère ce contrôle ; passer au contrôle pour y faire valider sa place ; présentez-vous au contrôle ! ; presse : sous un régime autoritaire, les journaux sont publiés sous le contrôle de la censure ; cinéma : les films sont soumis à l’examen de la Commission de contrôle ; industrie : le contrôle des fabrications, le contrôle de gestion dans une entreprise ; aéronautique : tour de contrôle, sur un aérodrome, local surélevé d’où l’on règle la circulation, l’atterrissage et le décollage des avions. 5. Maîtrise de soi-même ; empire de la volonté sur les émotions ; sang-froid ; le contrôle de soi ; avoir le contrôle de ses impulsions, de ses nerfs ; il avait perdu son contrôle ; par analogie, maîtrise d’un véhicule, d’un appareil ; le conducteur avait perdu le contrôle de sa voiture ; en perte de vitesse, l’avion a échappé au contrôle du pilote ; par extension : avoir, prendre, perdre le contrôle d’une société ; ces deux sociétés se sont assuré le contrôle du marché ; le gouvernement a maintenant le contrôle de la situation ; l’armée, dans cette région, a le contrôle des voies de communication ; sports : maîtrise du joueur sur la balle ou le ballon, le contrôle à la main, au pied".

Voilà comment un innocent registre double a été transformé en une surveillance généralisée des personnes.

 

30 avril 2008

Autrement

 

 

 

 

Si l’on devait chercher une devise pour le siècle qui vient, c’est autrement qui convient le mieux, comme si cet adverbe concentrait en lui, ou dans ses significations somme toute banales (mais justement la magie vient de cette banalité), ce qu’ont été les vingt-cinq dernières années du deuxième millénaire et les quelques années du millénaire suivant. On a déclaré partout que, désormais, l’on gouvernait autrement, que, désormais, l’on pensait autrement, que, désormais, l’on s’habillait autrement, que, désormais, l’on voyageait autrement, que, désormais, l’on mangeait autrement, que, désormais, l’on militait autrement, que, désormais, l’on buvait autrement, que, désormais, l’on jouait autrement, que, désormais, l’on se divertissait autrement, que, désormais, l’on achetait autrement, que, désormais, l’on consommait autrement, que, désormais, l’on copulait autrement, que, désormais, l’on aimait autrement, etc. Il n’y a rien que l’on ne fît désormais autrement : écrire, draguer, parler, séduire, travailler, chercher un emploi, tout était autrement et cet autrement était tout. Il n’est rien qui ne fût pareil : à quoi d’ailleurs ? Une revue mensuelle a pris pour titre Autrement ; une maison d’édition aussi ; une génération politique aussi. Les raisons commerciales autrement ont fleuri partout comme coquelicots dans un champ de blé ou comme volubilis autour des plantes qu’ils parasitent. C’est le retour de la génération spontanée.

Y a-t-il dans ce minuscule adverbe quelque chose de singulier, un sens caché, un sème fécond en sorte, qui puisse expliquer pourquoi ou comment il est devenu l’oriflamme d’une époque, d’une ou de deux générations, de publicitaires en folie et du millénaire nouveau ?

Non, il n’y a rien. Dérivé de autre, c’est un des plus anciens mots – et des plus banals aussi - de la langue française. Il est attesté circa 1100 dans La Chanson de Roland, où il a le sens de "sinon", qu’il a conservé. Au XIIe siècle, un nouveau sens apparaît : "d’une autre manière". C’est un des trois sens modernes. Dans le Roman de Wace (1244), ces vers annoncent le nouveau millénaire avec sept siècles d’avance : "Sont les villes et les contrées toutes ou autrement nommées que les ancêtres ne les nommèrent, qui premièrement les fondèrent". En 1690, dans son Dictionnaire universel, Furetière relève l’emploi de cet adverbe avec la négation et au sens de "pas plus" : "jusqu’ici pour obtenir des licences il ne fallait pas être autrement savant en droit", sens qui est peut-être dû, selon les historiens de la langue française, à l’analogie avec le dérivé d’outrer : outrément, au sens "d’exagérément, d’absolument".

Ces trois sens sont relevés dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition (1694) : "d’une autre façon", "sinon, sans cela, à faute de quoi", "avec la négative pas, il signifie guère", mais aussi dans les quatrième, cinquième, sixième, huitième éditions (1762, 1798, 1832-35, 1932-35), par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : "d’une autre façon ; pas trop, guère ; sinon"), par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Autrement dit, depuis que cet adverbe est entré dans l’usage, ses sens sont restés stables. Ni les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ni les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) n’ont observé dans la langue des XIXe et XXe siècles ou dans la langue actuelle le moindre changement dans autrement. Il est vrai que ni les premiers, ni les seconds ne sont sensibles aux dérives idéologiques (id est l’idéologie qui devient la religion unique des modernes) ou à la tectonique de la langue : ils y sont, ils en sont, ils y participent, ils les approuvent peut-être, ils ne les voient pas, ils n’en perçoivent pas le ridicule ou l’outrance ; de toute façon, ils sont trop sérieux pour s’amuser de la langue qu’ils observent ; donc ils ne voient presque rien.

 

Il est évident pourtant que l’immense succès d’autrement dans la pub la com les media, etc. est lié au triomphe moderne de cette basse idéologie ou philosophie à deux balles qu’est l’altérité. Les modernes veulent singer Rimbaud, non pas apprendre comme lui le latin ou écrire en latin, mais se spécialiser dans les trafics de tout : armes, mots, drogues, êtres humains, ou, plus prosaïquement, jouer aux petits nègres des forêts épaisses. Ils ont pour horizon indépassable l’Autre, mais l’Autre écrit avec un A majuscule. Ils versent dans l’Altérophilie. Ce sont des Altérophiles. Ils font tout Autrement pour ne plus être soi, pour ne plus rien devoir à Rimbaud et tout à Mandela. D’ailleurs, ils ne sont plus rien, ils n’aspirent plus à rien d’Autre qu’à vivre sous les tropiques, à se prélasser sur les plages de sable fin, à contempler les palmiers soulevés par les zéphyrs. Ils veulent être au Club Med toute l’année, même à Paris, même dans le métro. Leur rêve est que tout soit Autrement. On comprend que cet adverbe ne soit plus un adverbe, c’est-à-dire un petit mot sans importance adjoint au verbe, mais qu’il soit à la fois le sujet et le prédicat de toute phrase, ce en quoi se concentre et se dissout tout sens, quel qu’il soit. Tout est Autre et réciproquement, tout le reste n’étant que littérature.

 

29 avril 2008

Succursale

 

 

 

Cet adjectif et nom est un dérivé savant du latin en usage au Moyen Age : succursus au sens "d’aide, de support, de secours" et aussi, dans un cadre religieux, "de suppléance du service (pendant la vacance de la charge du curé)". Il est attesté comme nom en 1675 et en 1690, dans le Dictionnaire universel de Furetière, comme adjectif qualifiant le nom église.

Les académiciens l’enregistrent dans la première édition de leur Dictionnaire (1694) dans ce sens très restreint : "adjectif féminin, il ne se dit que d’une église qui est le secours d’une paroisse" ("église succursale"). La définition est reproduite quasiment telle quelle dans les éditions suivantes (1762, 1798, 1832-35, 1932-35), dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788 : "une église succursale : qui sert d’aide à une paroisse") et dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77 : "église succursale, église qui supplée à l’insuffisance de l’église paroissiale") ; c’est à partir de 1762 que l’emploi de succursale comme substantif est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française ("ce n’est pas une paroisse, ce n’est qu’une église succursale, ou absolument, une succursale ; alors il est substantif"), puis dans les éditions suivantes (1798 ; 1832-35 : "il s’emploie aussi substantivement ; une succursale ; le desservant de la succursale" ; 1932-35) et dans les dictionnaires de Féraud et de Littré.

Il semble que ce sens religieux et cet emploi ecclésiastique soient tombés aujourd’hui en désuétude et ne disent plus rien à personne, sinon aux spécialistes d’un objet qui appartient déjà à l’histoire : l’église. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), la définition de ce sens est précédée de la mention vieilli : "église succursale, église adjointe à une église paroissiale devenue insuffisante pour accueillir les fidèles de la paroisse". Cette définition fait comprendre pourquoi succursale, entendu dans ce sens, est vieilli ou désuet : les églises paroissiales étant vides, les succursales n’ont plus de raison d’être.

 

Au début du XIXe siècle, apparaît un nouveau sens, commercial et social, que relèvent les académiciens dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire : "il se dit quelquefois, par extension, d’un établissement subordonné à un autre, et créé dans le même but". Les exemples cités désignent des réalités sociales ou commerciales ou financières : "cet hôpital a une succursale, on a établi une succursale de la caisse d’épargne dans tel quartier, les succursales de la maison d’éducation de Saint-Denis, établie pour les filles des membres de la Légion d’honneur", ce qui confirme, s’il en était besoin, la force et l’ampleur du basculement de civilisation - d’une société ordonnée autour de la religion catholique à un ordre sans transcendance dont le seul horizon est le lien social ou humanitaire, le commerce, les finances - que révèle l’évolution sémantique de centaines de mots formant la NLF.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est plus sobre ou moins prolixe que les académiciens sur ce nouveau sens : il se contente de "par extension, établissement dépendant d’un autre et créé pour le même objet", sans préciser la nature de cet établissement (hôpital, maison de commerce, banque, institution scolaire, etc.), le seul exemple cité étant relatif à la banque (1867 : "la Banque est obligée par la loi d’établir des succursales dans tous les départements"). En revanche, dans le Trésor de la langue française (1971-94), ces emplois sont exposés de manière détaillée : "établissement annexe rattaché à un établissement principal" (synonyme antenne) ; "commerce, établissement dépendant d’un autre, créé pour le même objet, mais jouissant d’une certaine autonomie" (synonymes agence, antenne, comptoir, filiale). Les exemples sont "ouvrir une succursale, avoir une succursale en Amérique, magasin, société à succursales (multiples), magasins d’alimentation à succursales de quartiers, succursale de banque, des succursales (à Londres) de banques des dominions ou des colonies". La même évolution affecte le dérivé succursaliste, adjectif ou nom, qui a d’abord désigné le prêtre qui dessert une église succursale, puis a basculé dans le monde du commerce et de l’économie, pour signifier "relatif au système d’organisation du commerce de détail s’appuyant sur des magasins à succursales multiples" ou pour désigner le gérant d’un magasin dans une société à succursales multiples.

Dans l’histoire récente de ces deux mots modernes, se lisent donc comme à livre ouvert les lignes de force qui, dans la tectonique des civilisations, transforment la France en une vaste zone, prétendument sociale, mais entièrement vouée au commerce et à la finance.

 

 

28 avril 2008

Fructifier

 

 

 

Emprunté du latin fructificare, "produire des fruits, procréer", le verbe fructifier est attesté au XIIe siècle au sens "d’avoir des résultats", de "produire des récoltes ou des fruits, en parlant d’un arbre". Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 (première édition) à 1932-35 (huitième édition), deux sens sont exposés : un sens propre ("rapporter du fruit" de 1694 à 1878 ; "terme de botanique, produire du fruit", 1932-35 ; "produire des récoltes", "produire des fruits", neuvième édition, en cours de publication), illustré par les mêmes exemples ("quand les terres sont bien fumées, elles en fructifient davantage", dans toutes les éditions ; et dans la neuvième "faire fructifier un champ", "cet arbre commence à fructifier") et un sens figuré, défini ainsi en 1694, 1762, 1798, 1832-35 : "il se dit plus ordinairement dans le figuré et signifie produire un effet avantageux", et illustré par les mêmes exemples religieux que voici : "Dieu a béni leur travail et l’a fait fructifier" ; "faire fructifier la parole de Dieu" ; "l’Evangile a bien fructifié dans les Indes" (1694, 1762, 1798). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) reprend la définition des académiciens : "fructifier se dit plus souvent au figuré qu’au propre : rapporter du fruit" ; "une terre bien fumée fructifie davantage", "l’Évangile a bien fructifié dans les Indes", "Dieu a béni son travail, son zèle, et l’a fait fructifier". Dans les éditions de 1832-35 et 1932-35 du Dictionnaire de l’Académie française, l’exemple de la fructification de l’Evangile aux Indes est supprimé, sans doute parce qu’il n’est pas tout à fait conforme à la vérité des choses (les chrétiens aux Indes ne représentant qu’une infime partie de la population de cet immense pays) et il est remplacé par deux exemples profanes : "les bons exemples fructifient", "vos avis, vos leçons ont bien fructifié".

 

Ce remplacement est l’indice d’un affaiblissement du sens religieux de fructifier et, plus généralement, de la lente disparition dans la France moderne de toute référence chrétienne, celle-ci étant peu à peu effacée par la référence sociale, le seul ersatz de transcendance disparue qui soit reçu désormais. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui est positiviste et favorable au nouveau cléricalisme : non celui de l’Eglise, mais celui de la nouvelle religion sociale, ne relève plus l’emploi religieux du sens figuré de fructifier. Il se contente de "produire un effet, un résultat avantageux", l’illustrant de cet exemple de morale sociale, "les bons exemples fructifient", et citant un extrait de Bossuet qui développe la métaphore mystique de la fructification : "quant à la substance de la pluie, elle ne tombe pas moins sur les rochers et sur les lieux stériles que sur ceux où elle fructifie ; et ainsi, selon cette comparaison, Jésus-Christ ne doit pas être moins substantiellement présent aux endurcis qu’aux fidèles qui reçoivent son sacrement, quoiqu’il ne fructifie que dans les derniers".

Littré est aussi le premier qui relève le sens financier de fructifier : "produire des bénéfices, faire fructifier une somme d’argent", attesté dans un emploi ironique chez Boileau (Satires, 9) : "Vous verriez tous les ans fructifier vos vers" (la poésie vous rapporter de l’argent). Les académiciens en 1932-35 ne relèvent pas cet exemple, se contentant de "produire un effet, un résultat avantageux" qu’ils illustrent de deux exemples religieux et d’un exemple tiré de la morale sociale ("les bons exemples fructifient"). Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) abondent dans le sens de Littré. Le seul exemple religieux – biblique en l’occurrence - auquel il font référence est celui–ci : "faire fructifier la (les) vigne(s) du Seigneur, propager la foi". Sinon, les sens figurés qu’ils exposent sont tous profanes. C’est d’abord "produire un effet heureux, un résultat avantageux", illustré par un exemple tiré du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "les bons exemples fructifient" et par ces extraits de Marat : "Si Rousseau revenait à la vie, il triompherait de voir comment ses leçons ont fructifié parmi nous" (1791), de Green : "je n’ai pas accompli ma destinée ; beaucoup de choses devaient fructifier en moi qui n’ont rien donné" (1941) ; de Martin du Gard : "si le maître vous a confié un petit trésor, des facultés supérieures à la moyenne, faites-les fructifier; mais que la grande famille humaine en profite" (1913). C’est surtout le sens économique et financier : "produire des bénéfices" ; "faire fructifier de l’argent, un capital, des économies, des revenus", comme dans cet extrait de Dumas : "las de voir dormir des fonds considérables en Italie, (...) il voudrait trouver un moyen, soit en France, soit en Angleterre, de faire fructifier ses millions", ou de Montherlant : "son activité, disponible, s’employa donc à faire fructifier sa fortune par les méthodes de la bourse, telles que les comprennent et les pratiquent les gens du monde, en d’autres termes à se ruiner" (1934).

Il suffit de comparer ces deux derniers extraits, cyniques et amoraux, aux exemples qui sont cités dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935 (cf. plus haut : "Dieu a béni leur travail et l’a fait fructifier" ; "faire fructifier la parole de Dieu" ; "l’Evangile a bien fructifié dans les Indes") pour prendre conscience qu’au cours des deux derniers siècles, les Français ne vivent plus dans un pays qui était en partie désintéressé et encore fondé sur les forces de l’esprit, mais dans une sorte de zone où les seuls fruits qui comptent sont les intérêts de placements financiers ou bien les slogans de la morale sociale – ces derniers étant censés compenser la férocité cynique des premiers.

On aurait pu croire les académiciens rétifs ou rebelles : eh bien, non, ils font comme tous les autres, ils disent amen au monde tel qu’il est, ils font allégeance eux aussi. Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, ils avalisent les leçons de Littré et du Trésor de la langue française : toute référence religieuse disparaît de l’article fructifier. Il n’y a plus, dans le sens figuré, que deux métaphores, sociale ("produire un effet, un résultat avantageux") et financière ("produire des revenus, des bénéfices ; son capital a fructifié ; faire fructifier ses économies"), toutes les anciennes références divines ou mystiques ayant disparu.

 

26 avril 2008

Dépérissement

 

 

 

 

 

Ce nom, dérivé du verbe dépérir, est attesté au tout début du XVIIe siècle. Les académiciens le définissent pendant plus de trois siècles de la même manière : "état de décadence, qui vient de négligence et de faute de soin" (1694, exemples : "toutes ses fermes, toutes ses métairies sont dans un grand dépérissement") ; "état de décadence ; le dépérissement de sa santé" (1762 : "toutes ces maisons sont dans un grand dépérissement, faute de soin ; le dépérissement de ses meubles, des effets de cette succession, des preuves contre un accusé") ; "état de décadence, de dégradation, de ruine" (1798 : "on dit en jurisprudence le dépérissement des preuves pour dire l’altération ou la perte de ce qui peut servir à constater un fait") ; "état de ce qui dépérit ou est dépéri" (1832-35 et 1932-35 : "le dépérissement du corps, de sa santé, de ces maisons, de ses meubles, etc.").

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend les définitions qu’il a lues dans le Dictionnaire de l’Académie française : "état de ce qui dépérit ou de ce qui est dépéri", citant un extrait du mémoire de Vauban sur la dîme : "il apprendrait par ce moyen les accroissements et les dépérissements de ses peuples et ce qui les cause", et il ajoute ce sens : "délabrement, détérioration", rappelant ainsi que ce nom désigne d’abord un procès (une action) avant de désigner l’état qui suit l’accomplissement du procès. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent dans la définition de dépérissement l’action ("le fait de dépérir") du résultat ("l’état qui en résulte"). Quand le nom s’applique aux êtres vivants, il a pour sens "état maladif qui se manifeste par un affaiblissement, un amaigrissement progressif" ; si ce sont les choses que le dépérissement atteint, institutions, château, bâtiment, etc. il est une détérioration ou une dégradation : les choses vont à leur ruine ou disparaissent.

 

C’est dans ce sens qu’est employée par les marxistes, léninistes et autres maoïstes la célèbre expression le dépérissement de l’État - qui est le but à atteindre dans un pays sur lequel les communistes, bolcheviques et autres révolutionnaires ont fait main basse. Camus, en 1951 (in L’homme révolté), croyait à cette blague si fort qu’il consacre plusieurs pages pour y donner du crédit : "même si l’on admet que l’état prolétarien ne puisse avant longtemps disparaître, il faut encore, selon la doctrine, pour qu’il puisse se dire prolétarien, qu’il tende à disparaître". Ou encore : "Marx et Engels sont largement utilisés par Lénine pour prouver d’autorité que l’État prolétarien n’est pas un État organisé comme les autres, mais un État qui, par définition, ne cesse de dépérir". Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens condescendent (il ont dû en avaler des couleuvres pour cela) à citer cet emploi qui date des temps anciens où les slogans martelés par des idéologues hallucinés dans des salles enfumées étaient la réalité vraie, la vérité scientifique, le futur assuré, etc. : "spécialement, le dépérissement de l’État, sa disparition progressive, selon la doctrine marxiste" (les académiciens auraient mieux fait d’écrire : "selon les marxistes" ou "suivant la doctrine marxiste").

Pourtant, c’est dans le Trésor de la langue française que la thèse du dépérissement de l’Etat est exposée, mais involontairement, dans sa vérité nue ou dans sa réalité crue, à condition d’entendre classes sociales dans "disparition des classes sociales", non pas dans le sens de "catégories", mais de personnes constituant ces classes : "dans la doctrine marxiste, le phénomène" du dépérissement de l’Etat est "dû à la disparition des classes sociales". On a fait disparaître par des moyens simples (balle dans la tête, gaz de combat, famine organisée, travail de bête de somme dans les glaces arctiques, déportation de peuples entiers) des classes sociales entières, des millions de paysans, ouvriers, prêtres, nobles, fonctionnaires, etc. L’extermination de ces classes sociales n’a pas entraîné la dépérissement de l’Etat, bien au contraire, mais son renforcement. La société a été confondue avec l’Etat et ce qui n’était pas l’Etat a été éliminé. En bref, le dépérissement de l’Etat est la fable la plus grossière qui ait jamais germé dans une cervelle humaine et qui, pour être dévoilée comme fable, doit être retournée : l’expression a exactement le sens contraire à celui qu’expriment les mots dont elle est composée.

 

 

24 avril 2008

Laïcité

 

 

 

 

Ce nom est vieux d’à peine plus d’un siècle. Dérivé de l’adjectif laïc, il est attesté le 11 novembre 1871 dans le journal La Patrie au sujet d’un vote du Conseil général de la Seine qui a repoussé "la proposition de laïcité" qui lui était soumise. Littré le relève six ans après dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la langue française (1863-77). Il le définit a minima, se contentant d’en déployer la formation : "caractère laïque", écrit-il sobrement, sans cerner la notion de laïcité, comme si justement ce mot ne désignait aucune notion. Le seul indice laissé par Littré est l’orthographe de l’adjectif laïque : il n’a pas écrit laïc, ce qui est une façon de placer la laïcité hors du giron de l’Eglise et d’en faire un mot du vocabulaire civique.

Les académiciens l’enregistrent pour la première fois dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire en y donnant un sens plus précis et presque conforme à ce qu’est la laïcité institutionnelle, en théorie du moins : "caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution", employant quatre mots, instruction, assistance, loi, institution, qui délimitent le champ d’application de la neutralité religieuse : écoles, hôpitaux, législation, institutions publiques. La définition est conforme à la loi de 1905 qui garantit la liberté de conscience, assure le libre exercice des cultes et interdit que soit financé par l’argent public quelque culte ou que soient rémunérés les ministres du culte par les impôts.

Pour les académiciens, en 1932-35, la laïcité est ce qui caractérise les écoles, les hôpitaux, les lois, les institutions. En revanche, pour les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui sont des idéologues, elle est un caractère et un principe. Elle n’a pas tout à fait le même sens suivant qu’elle est l'un ou l'autre. En faire un principe, c’est l’étendre (ou tenter de le faire) à des domaines qui en étaient préservés et qui ne devraient pas revêtir ce caractère singulier, du moins d’après la loi.

La définition comme "principe de séparation dans l’État de la société civile et de la société religieuse" (in Trésor de la langue française) appelle plusieurs commentaires. La loi de 1905 n’a pas séparé l’Eglise de l’Etat, pour la seule et bonne raison qu’ils n’ont jamais été confondus et que, pendant un millénaire et demi, depuis Clovis, ils ont été distincts. La "société civile" et la "société religieuse" (si tant est que la "société religieuse" ait quelque existence que ce soit, ce dont Arouet le Jeune doute avec raison, et que ce ne soit pas un fantôme inventé par des lexicographes en perdition) sont hors de l’Etat ; elles ne sont pas "dans l’Etat", elles en sont exclues par définition. L’exemple tiré d’un ouvrage sur la pédagogie (1972) et censé illustrer le principe laïque est de la même farine : "la laïcité est un des grands principes sur lesquels repose, avec l’obligation et la gratuité, l’enseignement public français". Ce n’est pas l’enseignement public qui est fondé sur la laïcité, mais l’instruction publique. Il y a un abîme entre l’instruction publique et les établissements d’enseignement, fussent-ils publics. Quand un établissement privé instruit les élèves, il est laïque ; si, dans une école communale ou un CES ou un lycée, les élèves ne reçoivent aucune instruction publique, ces établissements, tout laïques qu’ils s’affichent, ne sont plus laïques. L’instruction est obligatoire, elle n’est jamais gratuite : au contraire, elle coûte très cher, sinon aux usagers, du moins aux citoyens contribuables. La brume idéologique qui masque la laïcité a perverti la notion même de laïcité : en devenant un principe, vague et flou, mais que les idéologues peuvent opposer à tous ceux qui leur déplaisent, fût-ce pour les "stigmatiser", elle peut cesser de caractériser les écoles, les hôpitaux, la législation, les institutions publiques ; en bref, les domaines d’application de la laïcité.

Dans le Trésor de la langue française, même la définition du "caractère laïque" fait l’objet de déformations : "caractère des institutions, publiques ou privées, qui, selon ce principe, sont indépendantes du clergé et des Églises" et "impartialité, neutralité de l’État à l’égard des Églises et de toute confession religieuse". Il suffit de comparer cette définition et celle, presque contemporaine, de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication : "caractère de neutralité religieuse, d’indépendance à l’égard de toutes Églises et confessions") à celle de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35, citée ci-dessus : "caractère de neutralité religieuse d’un établissement d’instruction ou d’assistance, d’une loi, d’une institution") pour prendre conscience que la laïcité, qui était un caractère défini par la loi et qui est d’application restreinte, s’est chargée de significations idéologiques militantes et a pu s’étendre à d’innombrables domaines. Ainsi, aucun des auteurs de dictionnaires actuels ne s’interroge sur la réalité de "l’indépendance" proclamée des "institutions publiques", auxquelles sont ajoutées les "institutions privées", ce qui n’est pas prévu par la loi, à l’égard "du clergé et des Eglises" ou de "toutes confessions". On sait que la République a créé son propre clergé d’éducateurs, de médiateurs, d’agitateurs stipendiés ou subventionnés, d’illuminés des "sciences de l’éducation" ou de la LFE, etc. qu’elle rémunère ou finance, en contradiction avec la loi de 1905 ; on sait aussi qu’elle impose sa propre religion sociale et occultiste à tous les citoyens, violant ainsi le caractère laïque, c’est-à-dire la neutralité religieuse, qui, en théorie, la définit. Rien de cela n’est évoqué dans les articles de dictionnaires, ni dans les définitions, ni dans les exemples.

Quoi qu’il en soit, Arouet le Jeune prend conscience, au moment où il dissèque la laïcité, qu’il tombe dans les travers déplaisants de l’époque moderne : Littré définit la laïcité en deux mots ("caractère laïque"), les académiciens en une phrase. Dans les dictionnaires, le mot occupe une place minime, même si, dans le Trésor de la langue française, la notion est déformée. Or, dans la société, il en va tout autrement. Google signale près de deux millions de pages qui traitent de la laïcité. Une notion minuscule, non pas au sens où elle est insignifiante (au contraire), mais au sens où elle a un champ d’application étroit (l’instruction publique, les institutions publiques), a fini, en devenant un principe fondamental, par s’étendre à tout : même à la vie privée des personnes.

 

 

18 avril 2008

Sympathie

 

 

 

Emprunté du latin sympathia, au sens "d’accord, affinité naturelle", lui-même emprunté du grec "participation à la souffrance d’autrui" (d’où "communauté de sentiments"), le nom sympathie est attesté au début du XVe siècle dans la locution avoir sympathie pour (quelque chose) au sens "d’avoir de l’attirance pour (quelque chose)". Le mot est en usage dans la science de la fin du Moyen Age, où il désigne la "vertu occulte" qu’un corps exerce sur un autre corps. C’est Rabelais qui, dans Gargantua (1534), l’emploie, le premier semble-t-il, à propos de personnes, ce qui est le sens moderne : "affinité entre des personnes", alors qu’au XVIIe siècle, sympathie prend aussi le sens de "participation aux sentiments d’une autre personne".

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), le sens qui est défini d’abord est celui de l’ancienne science (ancienne pour nous, modernes ; mais actuelle, pour les hommes des siècles classiques, jusqu’à la fin du XIXe siècle d’ailleurs) : "vertu naturelle par laquelle deux corps agissent l’un sur l’autre, comme l’ambre sur la paille et l’aimant sur le fer" (exemple : "ces deux sortes de plantes ou d’animaux ont de la sympathie l’une avec l’autre"). Ce sens est illustré aussi par la célèbre expression onguent ou poudre de sympathie : "onguent ou poudre que l’on applique sur le sang sorti d’une blessure et que l’on prétend agir par vertu sympathique sur la personne blessée, quoi qu’elle soit dans un certain éloignement". Ce sens est exposé dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1878, dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788), dans le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77). En revanche, les académiciens ne le relèvent plus dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : il semble que les connaissances accumulées au XIXe siècle aient rendu caduque la sympathie, assez mystérieuse, à dire vrai, que les anciens savants attribuaient à certains principes contenus dans les plantes, les animaux, les pierres, les corps…

En tout cas, les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65), dont d’Alembert, consacrent un très long article, détaillé et savant, à la sympathie. Ils croyaient observer sans préjugé la matière ; en réalité, ils y mettaient beaucoup de mystère. La sympathie est "l’aptitude qu’ont certains corps pour s’unir ou s’incorporer, en conséquence d’une certaine ressemblance ou convenance dans leurs figures". D’Alembert, qui a écrit cet article, a conscience (car il est intelligent) du caractère sulfureux de cette définition, qu’il s’empresse de corriger ou d’atténuer : "bien entendu qu’on n’attache à ces mots (sympathie et son contraire antipathie) d’autres idées que celle de la propriété qu’ils expriment, sans prétendre que cette propriété vienne de quelque être métaphysique, ou qualité occulte résidente dans ces corps". Déjà, au XVIIIe siècle, les intellectuels tenaient, semble-t-il, à conformer leurs opinions à ce qui était reçu ou communément admis ou à ce qui était jugé politiquement correct.

Selon d’Alembert, les exemples de sympathie sont innombrables dans la nature : "le mercure qui s’unit à l’or et à beaucoup d’autres métaux" ; "l’eau qui mouille le sel et qui le dissout, coule sur le suif sans s’y attacher" ; "si vous versez sur du mercure de l’huile de tartre, de l’esprit de vin et de l’huile de térébenthine par dessus, et enfin qu’il y ait de l’air par dessus le tout, tous ces fluides resteront dans le vaisseau sans se mêler ou s’unir en aucune sorte les uns avec les autres". La sympathie est un phénomène physiologique : "cette convenance d’affection et d’inclination, cette vive intelligence des cœurs, communiquée, répandue, sentie avec une rapidité inexplicable, cette conformité de qualités naturelles, d’idées, d’humeurs et de tempéraments, par laquelle deux âmes assorties se cherchent, s’aiment, s’attachent l’une à l'autre, se confondent ensemble, est ce qu’on nomme sympathie". C’est aussi une réalité de "physique anatomique" : "harmonie, accord mutuel qui règne entre diverses parties du corps humain par l’entremise des nerfs, merveilleusement arrangés, et distribués pour cet effet". Les "sympathies de la tête avec d’autres parties du corps, des yeux, des narines, des oreilles, des dents, des poumons, du ventricule, des intestins, du foie, de la rate, des reins, de la vessie, de l’utérus", etc. sont décrites dans le détail et même expliquées.

 

Le second sens, celui qui est seul en usage aujourd’hui, est défini ainsi par les académiciens : "sympathie se dit aussi de la convenance du rapport d’humeurs et d’inclinations" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). Dans la sixième édition (1832-35), l’article que les académiciens consacrent aux divers sens de sympathie est relativement long et complet (il est réduit au minimum dans la huitième édition, celle de 1932-35). Ce qui est nouveau, c’est l’extension du sens figuré aux choses ("convenance que certaines choses ont entre elles" ; "il y a une sympathie naturelle entre certains sons et les émotions de notre âme ; il y a de la sympathie entre ces deux couleurs ; ces couleurs ont de la sympathie") et l’enregistrement, pour la première fois, du sens que Mme de Sévigné donnait à sympathie ("participation aux sentiments d’une autre personne") : "il signifie également, dans le langage philosophique, la faculté que nous avons de participer aux peines et aux plaisirs les uns des autres" (exemple : "la sympathie sert en nous de contrepoids à l’intérêt personnel"). L’étonnant est que les académiciens fassent de ce sens, pourtant fort commun, un emploi propre au langage philosophique, ce que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) confirme : "terme de philosophie, la faculté que nous avons de participer aux peines et aux plaisirs des autres". Un siècle plus tard (huitième édition, 1932-35), les académiciens, quand ils exposent ce sens ("sympathie désigne également notre accord avec le sentiment d’autrui, le pouvoir que nous avons de participer aux peines et aux plaisirs les uns des autres"), ne l’incluent plus dans le langage philosophique, et ils en font un sens courant et commun (cf. "notre accord, nous, les uns des autres").

 

La modernité étant le triomphe de la religion sociale, les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), qui ont érigé en seize gros volumes un monument lexical à la gloire de cette modernité, consacrent naturellement un long article à cet attrait, cette attirance, cette inclination d’une personne pour une autre ou pour d’autres, qui sont comme la preuve tangible que la convivialité – la vertu par excellence de la religion sociale – est devenue une réalité, sinon dans les faits sociaux, du moins dans la langue, et que l’homme a cessé d’être un loup pour l’homme. Le mot prend un sens positif (la fameuse positivité) et très favorable (tous sympas), si bien qu’il finit par signifier, souvent au pluriel "bonne disposition, attitude favorable, sentiment de bienveillance envers quelqu’un ou quelque chose", quitte à ce que ces bonnes dispositions empêchent tout recul : "si l’esprit critique et la sympathie ne sont pas, de soi, contradictoires, il s’en faut que ces deux vertus soient toujours faciles à concilier, qu’elles soient également représentées dans l’esprit de chaque savant" (Marrou, 1954). Dans ce livre, Marrou traite de la connaissance historique : on sait les conséquences fâcheuses qu’ont les manifestations de sympathie pour ce qui est de l’établissement des faits. C’est du Lyssenko à la pelle.

Le mérite des auteurs du Trésor de la langue française, quand ils exposent les sens vieillis de sympathie (en médecine ou en physiologie : "rapport, correspondance entre plusieurs choses, effet d’une chose sur une autre"), est de révéler que les nombreux sens de sympathie sur lesquels s’attarde avec délectation d’Alembert dans L’Encyclopédie, ce prétendu monument des Lumières et de la raison critique, relèvent en réalité de l’occultisme et de son histoire : "correspondance que les anciens imaginaient entre les qualités de certains corps ; aptitude qu’ont certains corps à s’unir, à se pénétrer", comme dans cet extrait : "on dit que les plantes ont des sympathies et des antipathies, vivant volontiers en société avec certains végétaux et en repoussant d’autres" (1891). L’Encyclopédie serait-elle le monument honteux de l’occultisme ? Les Lumières seraient-elles une illumination et les esprits éclairés des illuminés ? La sympathie qu’éprouvent pour la sympathie les auteurs de L’Encyclopédie pourrait le faire accroire, ou le laisser croire : à juste titre ?