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17 avril 2008

Racines

 

 

 

Quelques anthropologues, dont Marcel Detienne, spécialiste de la Grèce antique, tiennent (cf. Comment être autochtone, 2003 ; Les Grecs et nous, 2005) les racines pour un mythe, la recherche des racines pour une quête des origines et l’enracinement, dont Barrès fut jadis un chantre, mais dans un contexte singulier, pour une idéologie mythique dont le but est la célébration du groupe, de la lignée, de l’être enraciné. Arouet le Jeune doute que les racines aient, dans la vie des individus, ce rôle déterminant que certains y attribuent, mais il ne partage pas l’aversion, tout idéologique, qu’y voue Detienne.

Il est une anecdote que racontent parfois les professeurs de philosophie. Antisthène, disent-ils, se moquait de la fierté que les Athéniens auraient éprouvée pour leurs racines, en leur rétorquant qu’ils partageaient le destin des libellules et des pissenlits. Or, le texte de Diogène Laërce, qui a écrit la vie des philosophes célèbres, porte autre chose : "marquant son dédain à l’endroit de ces Athéniens qui se vantaient d’être des indigènes, Antisthène disait que leur noblesse ne dépassait en rien celle des limaçons et des sauterelles". Il ne fait pas allusion aux pissenlits, ni aux libellules, mais aux limaçons et aux sauterelles. Le contexte éclaire cette boutade. L’enjeu ne porte pas sur les "racines", ni sur le fait d’être ou de ne pas être indigène, mais sur la noblesse qui rend les hommes courageux sur les champs de bataille face à l’ennemi. Antisthène avait une mère thrace, mais il avait choisi de combattre avec les Athéniens et il l’avait fait courageusement lors de la bataille de Tanagra, si bien que Socrate aurait dit de lui, toujours d’après Laërce : "Comme quelqu’un disait à Socrate qu’Antisthène était né de mère thrace, il dit : et tu croyais, toi, que noble comme il est, il était né de deux Athéniens". De fait, cette anecdote, qui n’est pas insignifiante, surtout dans l’Athènes antique (Nietzsche, cf. Généalogie de la morale, en aurait tiré des conclusions tout autres sur le bien, sur l’origine "noble" des valeurs positives – "noble" au sens où elles sont le fait de la noblesse guerrière), est extraite de son contexte, dépouillée en partie de son sens, déformée, pour être racontée à de jeunes Français, mais dans un autre contexte, où elle prend un nouveau sens, sans rapport avec le sens premier ; et cette déformation est le fait de personnes qui tiennent la rigueur intellectuelle et la liberté de l’esprit pour les valeurs suprêmes et l’origine, les racines, l’ascendance pour des choses sans intérêt, des riens ou des billevesées.

De ce point de vue, l’histoire des sens du nom racine, issu d’un mot du bas latin dérivé du latin classique, radix, radicis, est éclairante. Les sens propres ne soulèvent aucune difficulté : ils sont clairement définis dans le Dictionnaire de l’Académie française dès la première édition (1694) : "la partie par où les arbres et les autres plantes tirent leur nourriture de la terre" ; "il se dit aussi de certaines plantes ou herbes, dans lesquelles ce qu’il y a de meilleur à manger, est ce qui vient en terre" ; "il se dit aussi en parlant des ongles, des dents, des cheveux" et "en parlant des cancers, des polypes, des loupes, des cors et des autres maux de même nature qui surviennent au corps humain". Ces sens sont attestés dans l’ancienne langue française à compter de la seconde moitié du XIIe siècle : de 1155 exactement.

Or, les sens figurés sont attestés dès la première moitié du XIIe siècle – avant même la première attestation du sens propre (cf. Trésor de la langue française, article racine, rubrique étymologie et histoire). Il est vrai que le mot latin radix, radicis, avait les mêmes sens figurés. "Employé par image", y est-il précisé, racine désigne "les provignements (l’enracinement et la multiplication) du peuple d’Israël" et, par métaphore filée, les effets d’un sentiment : "Amors li ot el cuer planté Un arbre [...] Les racines sont de sospir, Et tuit li rain sont de desir" (Amour lui planta un arbre dans le cœur ; les racines sont de soupir et tous les vaisseaux sont de désir). En 1155, sont attestés de nouveaux sens figurés : d’abord "principe, source, cause" (illustré par l’exemple "la convoitise (…) est racine de péché") ; ensuite "souche, origine d’une personne (et, plus tard, d’une lignée, d’un peuple, d’une civilisation)".

Ce sont les deux sens figurés modernes, le premier étant enregistré dès la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, le second au XXe siècle seulement, entre autres, dans le Trésor de la langue française (1971-94). Or, ce sens moderne "d’origine" d’une personne, d’une lignée, d’un peuple, d’une civilisation, Detienne refuse qu’il s’applique à l’Europe et aux racines grecques dont celle-ci se nourrit ou, selon ce sceptique absolu, qui tient les racines pour des mythes, dont elle se nourrirait.

L’anthropologie de M. Detienne a tout des sciences modernes. Elle est inhumaine : l’homme n’existe pas ; n’existent que les structures ou les systèmes. Elle est radicale : son radicalisme va même jusqu’à nier les racines, mais celles des seuls Européens ou Français. Elle est arrogante : elle prétend détenir la vérité contre huit siècles de langue ou, si l’on y ajoute le latin, malgré vingt-cinq siècles, au moins, d’histoire sémantique. Elle méprise les gens de peu.

 

 

 

16 avril 2008

Délirer

 

 

 

Ce verbe est moderne. Il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition (1832-35). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) relève le nom délire, mais ignore le verbe délirer, lequel est attesté pourtant en 1525 et employé par Rabelais. Il en va de même des académiciens qui, dès la première édition de 1694, enregistrent délire ou "égarement d’esprit causé par la fièvre". Dans L’Encyclopédie (1751-65) de d’Alembert et Diderot, un assez long article est consacré au délire, mais le verbe n’y est jamais employé. 

Dans les dictionnaires du XIXe siècle, délirer est défini a minima. C’est "avoir le délire, être en délire" (Dictionnaire de l’Académie française, sixième édition, 1832-35, et huitième édition, 1932-35), définition que Littré reprend telle quelle (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), se contentant d’y ajouter un sens figuré : "être en proie à une émotion qui trouble l’esprit", qu’il illustre d’un extrait des Confessions de Rousseau : "les réponses ne venant point, ou ne venant pas quand je les attendais, je me troublais entièrement, je délirais".

Les auteurs de dictionnaires s’attardent sur l’étymologie, non pas du verbe français, mais du verbe latin delirare, duquel délirer est emprunté : "du latin classique delirare, proprement "s’écarter du sillon"" (Trésor de la langue française, 1971-94) et "latin delirare, proprement s’écarter du sillon ; de lira, sillon ; métaphore de laboureurs" (Littré).

Ce qui était en latin une "métaphore de laboureurs" est devenu dans la langue française du XXe siècle un mot "moderne". L’article assez bref qui y est consacré dans le Trésor de la langue française contient l’explication du succès de délirer. C’est un terme de médecine : il appartient donc au vocabulaire prestigieux de la science et des savants. Il a pour sens "être en état de délire", le délire pouvant être provoqué par une forte fièvre ou bien par un trouble psychique, comme dans cet extrait de Foucault : "puisque le délire est le rêve des personnes qui veillent, il faut arracher ceux qui délirent à ce quasi sommeil, les rappeler de leur veille rêveuse, livrée aux images, à une veille authentique, où le songe s’efface devant les figures de la perception" (Histoire de la folie à l’âge classique, 1961).

De la médecine, le verbe s’applique à toute action qui ne résulte ni de la fièvre, ni d’un trouble psychique. C’est "manifester une excitation extrême provoquée par l’exaltation d’un sentiment". Les causes sont ou peuvent être l’admiration, le bonheur, la fureur, l’impatience, la joie, la tendresse. Les célébrations ineptes des monômes étudiants d’il y a quarante ans font délirer journaleux, médieux et ces interprètes délirants de ce même délire que sont les consciencieux du social. L’emploi le plus juste de délirer pour désigner ces pulsions commémoratives est sans aucun doute celui qui est relevé comme péjoratif dans le Trésor de la langue française et glosé par "divaguer" : mai 68 fait divaguer les medias. C’est ce que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française) définissent ainsi : "par exagération, familier, tenir des propos déraisonnables" et qu’ils illustrent des exemples suivants : "il parle sans réfléchir, il délire" ; "vous n’y pensez pas, vous délirez !".

Il apparaît donc que ce verbe condense dans son sens et dans ses emplois actuels l’esprit même de la modernité, dont la devise pourrait être "liberté de délirer" (délirer a remplacé penser) ou "DAD pour tous" ("droit au délire pour tous"). L’extension à l’infini des droits qui caractérise la modernité "démocratique" aboutit au droit à délirer en toute occasion ou quel que soit le sujet : homo festivus ne se contente pas d’organiser des fêtes de tout ; il est aussi delirans.

 

15 avril 2008

Rocade

 

 

 

En voilà un mot moderne et qui dit, à sa manière et avec éloquence, ce qu’est la modernité. Il est attesté à la fin du XVIIIe siècle dans ligne de rocade et pendant deux siècles, il est propre à l’art militaire. C’est pendant la guerre de 1914-1918 qu’il connaît un emploi fréquent chez les Poilus. Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, où il est enregistré pour la première fois, il est défini ainsi : "terme de guerre ; ligne parallèle au front de combat, reliant les divers secteurs et sur laquelle les troupes peuvent se transporter d’un point à un autre". Les exemples sont ligne, route, voie de rocade.

Ce nom est dérivé du verbe roquer, terme du jeu d’échecs qui signifie "déplacer de deux pas son roi vers la droite ou vers la gauche, suivant l’horizontale, et placer ensuite la tour vers laquelle il se dirige sur la case attenante au roi, en sautant par-dessus lui" (Trésor de la langue française, 1971-94), ou du nom roque, "coup par lequel on roque" aux échecs. Les spécialistes d’étymologie estiment que la voie qui est parallèle à la ligne de front a été nommée rocade par analogie entre le mouvement de va-et-vient qui s’y fait et "le mouvement des pièces sur l’échiquier lors du roque". Pourquoi pas ?

Le fait est qu’en 1941, le nom rocade est extrait du vocabulaire de la guerre pour être utilisé dans l’aménagement des villes et devenir un terme d’urbanisme. Cela signifierait-il que l’urbanisme moderne tient de la guerre ou qu’il procède de la même stratégie que l’art militaire dans l’occupation de l’espace ? Quand on voit les villes modernes telles qu’elles sont aménagées avec leurs nombreuses rocades, on se prend à penser qu’il y a dans cet urbanisme quelque vestige d’un paysage dévasté par une guerre à outrance. Quoi qu’il en soit, les lexicographes du Trésor de la langue française ne se posent pas la question : ils constatent l’analogie entre le jeu d’échecs et les stratégies militaires, ils ne l’étendent pas à l’urbanisme. Il est vrai qu’ils pensent bien en toute occasion, c’est-à-dire qu’ils opinent au monde moderne ou s’en font les chantres. Ils se contentent donc d’une définition neutre et minimale : "en urbanisme, voie de circulation rapide contournant ou longeant une agglomération", l’illustrant de cet extrait, lequel, pourtant, désigne un enfer urbain : "c’est également avec des niveaux séparés qu’ont été aménagés au cours de ces dernières années les croisements de la grande rocade de Paris" (1951).

 

14 avril 2008

Consanguin

 

 

 

 

Ce mot, emprunté du latin consanguineus, "qui est né du même père", et attesté en 1282, est dans le Dictionnaire de l’Académie française depuis la première édition (1694), bien que les académiciens reconnaissent "qu’il n’a presque point d’usage". Ils en bornent l’emploi à celui d’adjectif de genre masculin, au sens de "parent du côté paternel" (1694, 1762, 1798). Dans ces deux dernières éditions, la quatrième et la cinquième, l’usage en est limité à la "jurisprudence" et à la seule "phrase" (en 1832-35, les académiciens écrivent "locution") : "frère consanguin, qui signifie frère de père" et que l’on distingue de "frère utérin, qui signifie frère de mère".

 

L’article qui y est consacré dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65) est plus complet : "en jurisprudence, consanguin se dit de celui qui est du même sang qu’un autre ; on appelle frères et sœurs consanguins, ceux qui sont enfants d’un même père, à la différence des frères et sœurs utérins, qui sont ceux issus d’une même mère". L’auteur de l’article ajoute que "chez les Romains, on appelait consanguins en général tous les parents du côté paternel" et que "les consanguins ou agnats formaient le premier ordre d’héritiers ab intestat, au défaut d’enfants héritiers de leur père et mère", mais que "parmi nous on ne donne la qualité de consanguins qu’aux frères et sœurs qui sont enfants d’un même père".

Féraud a peut-être étudié le droit : en tout cas, il sait que consanguin s’applique aussi à des enfants de sexe féminin. Il tient donc la restriction de genre pour une erreur : "l’Académie ne le met que masculin, frère consanguin : on dit pourtant aussi sœur consanguine, sœur utérine" (Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les académiciens corrigent leur erreur : "il n’est guère usité que dans ces locutions, frère consanguin, sœur consanguine" et ils relèvent, pour la première fois, que consanguin s’emploie aussi comme nom : "il s’emploie quelquefois substantivement, au pluriel, surtout en jurisprudence : les utérins et les consanguins". Au XIXe siècle et au début du XXe siècle, l’emploi de consanguin n’évolue pas : "terme de droit, qui a parenté du côté paternel seulement" et, "substantivement, les consanguins et les utérins" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

C’est dans le courant du XXe siècle que consanguin s’extrait du droit, civil et canonique, et s’étend à de nouvelles sciences, comme l’atteste l’article qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) : à l’ethnologie et à l’inévitable sociologie ("il se dit d’une personne ayant avec une autre une parenté unilinéaire du côté paternel" ; il a pour synonymes patrilinéaire, agnat et pour antonymes cognat, germain, utérin), à la biologie et à la génétique ("il se dit des individus obtenus de parents dont l’hérédité augmente les chances de partager les mêmes allèles"), à la zootechnie ("individu de race pure sélectionnée"). C’est aussi au XXe siècle que cet adjectif qualifie, non plus seulement des personnes, mais un lien ou une relation : auquel cas, il a pour sens "relatif à l’origine commune, quant au père ou à un proche ascendant mâle", comme dans union, relation, fraternité, mariage consanguins.

Ce sont les emplois hors du droit, dans les sciences modernes ou "de pointe", telles que la sociologie, l’ethnologie, la biologie, la génétique, qui ont fait de consanguin un mot de la dernière modernité en le nimbant d’une aura mystérieuse ou d’un halo avantageux, de sorte que n’importe quel humoriste, qui bée aux Guignols ou à Groland de Canal + ("plus" de Bêtise, évidemment), peut se l’approprier pour en désigner d’autres notoires de la modernité imbécile.

 

 

07 avril 2008

Séquence

 

 

 

 

Emprunté du latin sequentia, séquence est attesté en 1170 comme terme de liturgie, puis en 1534, dans Gargantua de Rabelais, comme terme de jeu de cartes. Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière expose les deux sens (voici le premier : "en vieux termes de bréviaire, signifie aussi la prose qu’on dit à la messe, après l’épître, en quelques fêtes solennelles"), alors que les académiciens, dans les éditions publiées de le Dictionnaire de 1694 à 1878 (de la première à la septième), n’exposent que l’emploi de séquence comme terme jeu de cartes : "suite de plusieurs cartes de même couleur, et du moins au nombre de trois, dans le rang que le jeu leur donne" (1694) et "on appelle aussi séquence l’arrangement particulier que chaque cartier a coutume de donner à ses jeux de cartes" (1762).

Dans L’Encyclopédie (1751-65), plusieurs brefs articles sont consacrés aux séquences dont la valeur varie : au jeu de "l’ambigu" ("suite de trois cartes de la même couleur" ; "la séquence emporte le point et ses primes, et fait gagner trois jetons de chaque joueur"); à "ma commère, accommodez-moi" ("trois cartes qui sont dans leur ordre naturel, ne laissant aucun intervalle à remplir entre une carte et celle qui lui est inférieure en valeur" ; "la séquence de ce jeu ne diffère de la tierce du piquet, qu’en ce qu’il faut que celle-ci soit en même couleur, et en même espèce, et que la séquence peut être de trois couleurs et de trois espèces différentes, pourvu qu’elle aille de suite") ; au "hoc" ("trois cartes d’une même couleur qui se suivent" ; "la séquence de quatre vaut mieux que celle de trois, celle de cinq, que celle de quatre et ainsi des autres ; et quand les cartes sont égales en nombre, la plus haute gagne"); au "commerce" ("assemblage suivi de trois cartes de même couleur, que l'on appelle tierce au jeu de piquet, comme as, roi, dame, roi, dame, valet, dame, valet et dix, etc., la plus haute ayant toujours la préférence"). Il y a trois siècles, les Français jouaient à l’ambigu, au hoc, au commerce, à ma commère accommodez-moi, et nous ne le savions pas. Il faut croire aussi que ces jeux de cartes n’étaient pas des divertissements insignifiants ou anodins pour que les graves auteurs de L’Encyclopédie, dont le savant d’Alembert et le philosophe Diderot, décident d’y consacrer des articles ou n’aient pas le sentiment de déroger en s’y intéressant. Ce n’est pas Sartre et sa grande sartreuse qui auraient traité savamment des séquences au tarot, à la belote, au bridge, au rami, à la bataille, au barbu, etc. : ils avaient pour seuls divertissements la lutte des classes, le marxisme, l’URSS, Cuba, Guevara, la Chine. Ils se seraient moins déshonorés s’ils s’étaient contentés de jouer au hoc ou à ma commère accommodez-moi.

 

C’est Littré qui, un peu moins d’un siècle après Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), a rétabli dans la définition de séquence le sens que ce nom avait dans la liturgie ("en vieux termes de bréviaire", disait Furetière) : "pièce de plain-chant en vers mesurés et rimés, qu’on appelle aussi prose ; ainsi dite parce qu’elle se chante aux messes solennelles, après le graduel et l’alléluia" (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Littré ajoute : "le Stabat mater, le Victimae paschali laudes, le Dies irae, le Lauda Sion et le Veni, sancte Spiritus sont les séquences les plus célèbres", avant d’illustrer ce sens d’un extrait de Bossuet : "Sainte Rotecarde.... mourut à la grand messe, comme elle l’avait prédit, pendant la séquence ; c’est ce qu’on appelle la prose". Dès lors, les académiciens suivent la leçon de Littré et réintègrent ce "vieux terme de bréviaire" dans la définition de séquence : "il se dit aussi, en termes de liturgie, d’une pièce en vers mesurés et rimés, que l’on chante aux messes solennelles après le graduel et l’alléluia ; le Stabat mater, le Dies irae sont des séquences ; on dit aussi prose" (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35).

 

 

Dans la langue actuelle, le mot abandonne le domaine étroit des jeux de cartes ou de l’ancienne liturgie de la sainte Eglise apostolique et romaine (bien mal en point) pour s’étendre à d’innombrables réalités nouvelles, sociales ou intellectuelles, comme l’atteste l’article, relativement long, qu’y consacrent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94). Séquence ou "suite ordonnée d’éléments, d’opérations, de phases" (comme ces mots sentent fort la logorrhée moderne !) devient même un terme de sciences : sciences humaines et sociales évidemment, mais aussi sciences exactes. En astronomie, la séquence polaire internationale est "l’ensemble d’environ cent cinquante étoiles voisines du pôle Nord, de magnitude apparente comprise entre 2,1 et 20, servant, par convention internationale, d’étalon photométrique". Au cinéma, c’est une "suite de plans constituant un épisode distinct, correspondant à une suite d’actions présentées dans leur continuité logique et chronologique, et dans leur diversité spatiale", tandis que le plan-séquence est une "séquence réalisée en un seul plan". En linguistique, c’est une "suite d’unités linguistiques ordonnée de gauche à droite sur l’axe syntagmatique et formant une unité textuelle" ; et en sémiotique narrative, c’est une "succession réglée de fonctions". Les spécialistes comprennent sans doute ces notions ; que les autres fassent comme s’ils avaient compris. En musique, hors la liturgie, c’est un "motif mélodique et rythmique destiné à se reproduire sur différents degrés de la gamme", comme dans cet extrait de Schaeffer : "la mélodie (...) était constituée par des collages : coups frappés, cris, ovations, séquences de piano préparé". En photographie et dans les arts plastiques, c’est "une succession d’images constituant une narration à caractère abstrait ou intemporel". Dans les techniques spatiales, c’est une "suite d’opérations ou d’événements organisée selon un ordre préétabli et formant un tout" (une séquence de vol). En informatique, une séquence est une "suite bloquée d’instructions qui sont exécutées dans l’ordre où elles sont écrites, dans toutes les circonstances du traitement" et une séquence d’appel est un "ensemble d’instructions utilisé pour appeler un programme, un sous-programme ou une routine".

Le comble est atteint dans cet extrait qui apparaît comme un condensé de la modernité séquentielle : "les réactions circulaires (...) nous font comprendre comment l’activité primitive, faute d’un nombre suffisant de structures motrices assimilées, a tendance à recommencer interminablement la même séquence gestuelle : ainsi l’ours en cage". Vivent donc les "structures motrices assimilées" qui font de l’homme un ours en liberté.

 

 

 

06 avril 2008

Personnalité

 

 

 

 

Emprunté du latin personalitas, le nom personnalité est attesté à la fin du XVe siècle dans la langue du droit et dans celle de la théologie : "caractère personnel d’une action judiciaire", "personne, une des trois formes de Dieu" (1495) et "ce qui constitue la personne en général, la possession de soi-même". Il n'a rien du sens moderne. Au XVIIIe siècle, il signifie aussi "trait piquant, injurieux et personnel lancé contre quelqu’un", sens qui est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française ; 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 : "il se prend communément en mauvaise part, et signifie alors un trait piquant, injurieux et personnel contre quelqu’un ; il y a dans cette histoire, dans cette critique beaucoup de personnalités", à laquelle sont ajoutés en 1832-35 ces exemples qui tiennent de la leçon de morale : "en discutant, on ne doit se permettre aucune personnalité" et "c’est une personnalité blâmable que de faire sur la scène une allusion maligne au nom, aux habitudes, aux ouvrages d’un homme connu", ce dernier exemple ne figurant plus dans la huitième édition, celle de 1932-35, sans doute parce que le rjet de la "personnalité blâmable" (c'est-à-dire de l'attaque personnelle) est devenue la règle de la courtoisie moderne.

Le mot est enregistré pour la première fois dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française. Encore le sens est-il exposé de façon maladroite et flottante, comme si la notion désignée était nouvelle et quelque peu inédite : "caractère, qualité de ce qui est personnel" ("l’auteur de cet ouvrage ne s’est pas nommé, mais la personnalité l’a fait reconnaître ; dans cette affaire, dépouillons toute personnalité pour en juger sainement"). Dans l’édition suivante (1798), apparaît une définition étonnante, que l’on peut qualifier de critique ou de défavorable, parce qu’elle tient la personnalité pour un défaut dont l’autre nom est l’égoïsme ou l’égocentrisme : "il signifie aussi le défaut d’un homme qui n’est occupé que de lui" ("cet homme est d’une personnalité odieuse, insupportable"), au point que, près de trois quarts de siècle plus tard, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) juge nécessaire de distinguer la personnalité, "sentiment excessif de sa personne", de l’égoïsme, "impulsion excessive à se satisfaire exclusivement". Ces deux sens ("caractère, qualité de ce qui est personnel" et "défaut, vice d’une personne qui n’est occupée que d’elle-même") sont repris dans la sixième édition (1832-35), mais, pour la première fois, la notion moderne est exposée clairement comme un "terme didactique" : "ce qui appartient essentiellement à la personne, ce qui lui est propre, ce qui fait qu’elle est elle-même, et non pas une autre" et illustrée de deux exemples qui attestent que la notion est enfin comprise : "le sentiment de l’existence passée et actuelle est ce qui nous avertit de notre personnalité" et "la perte totale de la mémoire détruirait le sentiment de la personnalité".

Autrement dit, il a fallu plus de trois siècles pour que, dans la langue, cette notion émerge. Elle commence à être attestée, alors que l’ancienne société, dite d’Ancien régime, faite de communautés, de paroisses, de corporations, de jurandes, dans lesquelles les individus occupaient la place que leurs parents et grands-parents leur assignaient, est en train d’éclater sous les coups de la révolution industrielle et du libéralisme. Ce changement sémantique est sans doute dû aux changements qui affectent la civilisation française ou l’être au monde des Français, comme en a conscience Guizot en 1828, bien que celui-ci interprète ce qui est une contingence ou un effet de changements de civilisation pour un trait de la nature humaine : "le goût de l’indépendance individuelle est un sentiment noble, moral, qui tire sa puissance de la nature morale de l’homme ; c’est le plaisir de se sentir homme, le sentiment de la personnalité, de la spontanéité humaine dans son libre développement".

C’est en 1867, dans le Moniteur universel, que personnalité est employé par synecdoque pour désigner une "personne en vue, remarquable par sa situation sociale, son activité", que Littré glose ainsi : "néologisme, une personne, un personnage" et qu’il illustre de l’extrait du Moniteur universel : "cette fête.... empruntait un nouvel éclat à la présence des hautes personnalités britanniques venues en France pour visiter l’Exposition universelle", les académiciens en 1932-35 (huitième édition de leur Dictionnaire) se contentant de "il se dit aussi pour désigner des personnes connues" ("il y avait sur l’estrade un grand nombre de personnalités"), que l’on nomme dans la langue d’aujourd’hui célébrités, people ou, ironiquement, notoires (les notables de soi).

Il est enfin un autre sens qui apparaît dans le courant du XIXe siècle. Il est enregistré en 1877 par Littré dans le Supplément de son Dictionnaire de la langue française : "au figuré, existence assimilée à celle d’une personne" (exemples du Journal officiel de 1872 : "la liberté de l’enseignement en France n’aura sa consécration qu’autant que la personnalité sera donnée aux associations" et "je ne crois pas que la Belgique accorde la personnalité civile aux associations"). Ce sens est défini ainsi par les académiciens en 1932-35 : "en termes de philosophie ou de droit, il se dit de la qualité de personne morale ou de personne juridique" ("avoir la personnalité civile ; les universités ont la personnalité civile").

 

Lié au droit, à la philosophie moderne, à la didactique, le nom personnalité connaît naturellement, pourrait-on dire, si la nature avait une part au phénomène, dans la langue du XXe siècle un large éventail d’emplois dans les discours de ce qui se nomme sciences humaines et sociales et qui est à la grande religion sociale et occultiste moderne ce que la théologie était à la religion chrétienne : une explication et une justification du système moderne. Il suffit de consulter cette perle de la modernité qu’est le Trésor de la langue française (1971-94) pour s’en convaincre. En psychologie, c’est la "fonction par laquelle un individu a conscience de son moi, perçoit l’unité de sa vie psychique et son identité dans le temps" ; en psychiatrie, les pathologies courantes sont le "dédoublement de la personnalité", "les personnalités alternantes", "la personnalité hystérique, paranoïaque, obsessionnelle" ; en psychosociologie, la "personnalité de base" est la "configuration psychologique particulière propre à tous les membres d’une société et qui se manifeste par un ensemble de comportements communs sur lesquels les individus brodent leurs variations singulières" ; en droit et en sociologie, c’est "l’aptitude à jouir des droits attachés à la personne et définis par la loi" (personnalité juridique, morale).

Dans l’ancienne France, l’homme était défini par sa nature, la même pour tous : il était ainsi borné à sa propre communauté. Depuis deux siècles, ce qui fait l’homme, c’est ce qui fait qu’il est distinct de tous les autres : sa personnalité, quitte à en tomber malade et à souffrir de sa nature ainsi troublée. L’évolution sémantique de ce mot en dit plus sur les changements qui affectent la France que tous les pensums des con/sciencieux du social.

 

05 avril 2008

Galère

 

 

 

Emprunté du catalan galera (issu du grec byzantin galea), galère est attesté au début du XVe siècle au sens de "navire de guerre à rames". Il est dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française et, dès 1694 (première édition), il a deux sens principaux, maritime et judiciaire : "vaisseau long et de bas bord qui va ordinairement à rames, et qui va aussi à la voile, dont on se sert sur la mer méditerranée, et rarement sur l’océan" (1694) et "il se prend aussi pour la peine de ceux qui sont condamnés à ramer sur les galères" ("il est condamné aux galères pour cinq ans, pour vingt ans, à perpétuité ; condamner aux galères ; envoyer aux galères ; retirer un homme des galères ; racheter un forçat des galères", 1762). Les académiciens précisent qu’entendu dans le sens judiciaire, le mot n’est en usage qu’au pluriel.

Dès 1694, il est noté un emploi figuré qui a une valeur de proverbe : être en galère, "pour dire que l’on est en un lieu où l’on souffre beaucoup" ("en parlant d’un lieu, d’un état, d’une condition où l’on a beaucoup à souffrir, on dit proverbialement et figurément que c’est une galère, une vraie galère, c’est être en galère", 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend ces définitions, tout en distinguant les galères antiques des galères modernes. Pour ce qui est de l’emploi figuré, il se contente d’une définition affaiblie. Ce n’est plus le lieu, l’état, la condition "où l’on a beaucoup à souffrir", mais tout simplement une "condition désagréable". La souffrance se mue en désagrément. Le sens est jugé "familier". Les extraits qui illustrent ce sens attestent en effet qu’il est employé par moquerie : "la campagne qu’on peut appeler les galères d’une jeune personne" ; "la nature a condamné le pic au travail, et pour ainsi dire à la galère perpétuelle" (Buffon) ; "je suis plutôt spectateur que patient dans cette galère où je me tiens les bras croisés" (d’Alembert) ; "personne maintenant ne veut être soldat ; ce métier, sous les nobles, sans espoir d’avancement, est une galère, un supplice à qui s’en peut exempter : on aime encore mieux être prêtre" (Courier). Une vie de galère est la métaphore hyperbolique (la condamnation aux galères étant supprimée) d’une "situation pénible et laborieuse".

 

 

Ce qui est nouveau (et laisse sans voix) dans la langue moderne, c’est l’usage qui est fait de galère par les sciencieux du soc psy. Ce mot désigne la vie, relativement favorisée eu égard aux normes des pays d’origine, que mènent en France, dans les quartiers qui ne sont dits populaires que pour cacher qu’ils sont devenus islamiques, les "jeunes issus de l’immigration", c’est-à-dire les (grands) enfants (eux-mêmes pères de famille) de Marocains, Algériens, Tunisiens, Turcs, Maliens, etc. ou, dit sans fioritures, les membres des colonies arabo-islamiques établies en France. Ils seraient en galère, ils connaîtraient la galère, leur vie serait une galère, ils rameraient tous les jours, ils seraient condamnés (par des racistes évidemment) à mener une vie pénible et laborieuse, généralement faite d’allocations de tout type et de revenus de trafics divers. En bref, ils vivraient fort bien, sur un grand pied, et sans travailler. De la galère, ils ne sont pas les rameurs, mais les chiourmes. On comprend qu’ils préfèrent cette existence dans le luxe à une vie grise dans leur pays. La galère, pour cette science indépassable qu’est la sociologie, consiste donc pour les ressortissants de ces colonies à vivre sur le pays ou, comme on dit sans fioriture, à vivre sur la bête. "Le tourbillon politique qui tournoie autour de nous ne me laisse pas une minute ; la vie est une galère", s’exclame profondément, mais sans ironie, Lamartine, ce poète illuminé de la religion sociale. Il ne croyait pas si bien dire. La vie doit être une croisière de luxe pour les sociologues qui tiennent, sans rire, ni plaisanter et sans antiphrase, la condition dans les colonies islamiques établies en France (et en Europe) pour une galère.

 

 

 

01 avril 2008

Cumul

 

 

 

 

Dérivé du verbe cumuler, le nom cumul est relativement récent, puisqu’il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition (1832-35). Il est attesté pour la première fois en 1692 dans un ouvrage traitant de coutumes, où il a le désigne le "droit qu’avaient selon la coutume de certaines provinces les héritiers du sang d’obtenir dans un héritage les deux tiers des meubles et des acquêts". C’est ce sens qui est exposé dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65) : "Jurisprudence, droit singulier qui n’a lieu que dans quelques coutumes qui l’établissent expressément. Il consiste dans la faculté que les héritiers des propres ont lorsque les meubles et acquêts sont considérables, et que les propres sont en petite quantité, de demander que l’on accumule le tout, et qu’on leur en donne le tiers ; mais pour cela il faut que les meubles et acquêts excèdent des trois quarts la valeur des propres. Ce droit de cumul n’a lieu qu’en faveur des enfants, et non pour les collatéraux : il n’a pas lieu non plus dans les coutumes de subrogation, telles qu’Anjou et Maine, attendu qu’elles ont assez pourvu à l’intérêt des héritiers des propres, en subrogeant les acquêts aux propres : enfin il ne s’étend point aux biens qui sont situés dans d’autres coutumes que celles qui l’établissent". C’est ce sens qu’exposent, en usant de termes généraux ou obscurs, les académiciens dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire : "terme de jurisprudence, action de cumuler une chose avec une autre" (l’exemple "le cumul du possessoire avec le pétitoire n’est pas permis" est pour nous du chinois).

Ce que notent les académiciens en 1835 et qui est d’importance, c’est que cumul s’extrait du droit pour s’établir fermement dans le domaine social, d’ailleurs en fonction de la loi du grand dérangement (au sens acadien de ce terme, "déménagement") des sens qui modèle la NLF ou Nouvelle Langue française : "il se dit souvent aujourd’hui, écrivent-ils, en parlant de places, d’emplois, de traitements, etc." ("il se dit souvent en parlant de la jouissance simultanée de plusieurs places, emplois ou traitements", Académie française, 1932-35) et ils font référence à une "loi sur le cumul" : déjà en 1835, une loi autorisait le cumul de places, emplois, traitements. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend la distinction établie par les académiciens entre le "terme de jurisprudence" ("action de cumuler une chose avec une autre ; le cumul des peines (l’exemple est nouveau) ; le cumul de la réserve et de la quotité disponible est permis, c’est-à-dire la qualité d’héritier à réserve et celle de légataire peuvent être réunies") et le sens courant, celui de "la langue générale" : "jouissance simultanée de plusieurs emplois ou de plusieurs traitements" (exemples : "loi sur le cumul des places" et "le cumul de deux chaires n’est pas interdit").

Dans la langue du XXe siècle, c’est le second sens, celui qui n’appartient pas à la jurisprudence, qui s’étend sans cesse à de nouvelles réalités, autres que les emplois ou les traitements, comme l’atteste l’article, assez long, qu’y consacrent les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94) et dans lequel un sens péjoratif est distingué d’un autre sens, qui ne le serait pas : "en parlant d’emplois, d’avantages (ce qui fait désordre dans une société égalitaire et dont le nivellement est devenu l’horizon indépassable), fait, pour une même personne, d’exercer simultanément plusieurs fonctions ou de recevoir plusieurs émoluments attachés à ces fonctions ou mandats". Ce sens, quand il n’est pas péjoratif, est illustré par les exemples suivants : "les règles administratives du cumul ; admettre le cumul". Cet exemple, signé Proudhon, est éloquent : "ce qui fait la royauté, ce n’est pas le roi, ce n’est pas l’hérédité, c’est (...) le cumul des pouvoirs ; c’est la concentration hiérarchique de toutes les facultés politiques et sociales en une seule et indivisible fonction qui est le gouvernement" (Les Confessions d'un révolutionnaire, 1849). Les révolutionnaires sont des naïfs (ou des roués)  : un président de la Ve République a plus de pouvoirs et contrôle plus de pouvoirs (exécutif, judiciaire et, quand il a la majorité, législatif) que Louis XIV, "souverain absolu de droit divin", à qui échappaient les pouvoirs de justice et celui de former les lois. Lénine, premier secrétaire du PCUS, avait cent fois plus de pouvoirs que le tsar. Les Français croient être en république, ils sont en royauté. Les révolutionnaires rêvaient d'instaurer le pouvoir de tous, ils rétablissent la tyrannie.

Le même sens, péjoratif, est illustré par des extraits de Proudhon : "Bonaparte se fait nommer président de la République italienne. Cumul injustifiable dans un chef d'État républicain" (La Révolution sociale démontrée par le coup d’État du 2 décembre, 1852), de Vedel : "le cumul entre mandat parlementaire et professions ou activités privées offre des dangers difficiles à apprécier" (1949).

 

Jusqu’à la fin du XXe siècle, le cumul n’a jamais soulevé la moindre difficulté : un élu pouvait être maire, conseiller général, président de conseil général, conseiller régional, député ou sénateur, député au parlement européen, et ajouter à ces mandats d’autres fonctions. Tout a changé, à commencer par le droit, comme l’atteste l’article cumul de la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Le cumul d’action ("possibilité d’engager en justice, à l’occasion d’un même fait juridique, plusieurs actions simultanées ou successives") et le cumul d’infractions ("imputation à un même délinquant de deux ou plusieurs infractions différentes et successives, dont aucune n’a encore fait l’objet d’une condamnation définitive") sont reconnus par la loi, mais le cumul des peines, lui, est caduc : "le principe du cumul des peines ne s’applique qu’aux contraventions et n’est plus admis en matière de crimes et de délits". Un criminel condamné sept ou huit fois à vingt ans de réclusion ne restera que vingt ans en prison : les peines auxquelles il a été condamné sont confondues (mais pas ses contraventions routières) et leur addition est impossible. Les académiciens nomment cela "le principe de non-cumul des peines, en vertu duquel, quand plusieurs peines sont prononcées distinctement contre une même personne pour des crimes ou des délits différents, seule la peine la plus forte sera exécutée". Bienheureux les criminels : l’addition leur est épargnée. De même, la loi autorise "l’exercice simultané, par une même personne, de plusieurs emplois ou de plusieurs fonctions ou mandats"  ou "le cumul d’une profession libérale et d’un emploi salarié" et en conséquence la "jouissance simultanée, par une même personne, de plusieurs rétributions" (une retraite et un salaire).

En fait, l’égalitarisme ne triomphe que dans les mandats électoraux. D’où la nécessité de composer un nouveau mot, un peu barbare en utilisant l’adverbe non, comme une sorte de préfixe (un élément formant) : le non-cumul des mandats ou "le fait de ne pas cumuler de charges, de fonctions, de mandats électoraux, etc.", principe qui a la propriété d’être élastique et dont il est possible de s’exonérer aisément.

 

 

31 mars 2008

Barricade

 

 

 

 

La célébration dans les seuls media de ce non événement qu’a été Mai 68 (voilà maintenant que l’on désigne d’un nom propre le rien ou le néant) est de l’auto-célébration ou de la célébration du même par le même, c’est-à-dire par les mêmes matamores qui se prennent pour d’anciens poilus de 14-18 et attendent de leurs prétendus faits d’armes médailles, barrettes, décorations, rosettes, louanges, diplômes, récompenses, discours gratifiants, reconnaissance illimitée, etc. Voilà que ressortent des placards poussiéreux les mêmes fantômes : barricade, enragés, émeutes, fêtes, répression, grèves d’étudiants, Sorbonne occupée, etc. Tout ça à en donner la nausée.

Le nom barricade est attesté dès le XVIe siècle dans le sens de "barriques utilisées comme obstacle" (Paré : "il y avait un peu plus avant un gros corps de garde remparé de charrettes et palissades, tonnes et tonneaux, et barricades remplies de terre pour servir de gabions"). C’est un terme de guerre de religion employé par Montluc (il n’est pas le seul homme de guerre qui ait eu alors des prétentions d’écrivain) dans ses Commentaires (1571) pour désigner un "retranchement formé de l’amoncellement de divers objets". D’Aubigné, toujours prêt à passer les vieillards et les enfants au fil de l’épée, comme Montluc, pour prouver la pureté de sa foi, a employé aussi plus de raison et plus que Cohn Bendit le nom barricade : "il franchit la barricade de la ruelle entre les épées qui la défendaient" ; "ils firent 46 barricades fossoyées devant et derrière" ; "la quatrième troupe trouva une fausse barricade sur le fossé de la principale". Voilà qui vous ferait aimer les CRS qui, en mai 1968, tentaient de rendre la rue aux citoyens et à la ville sa liberté en détruisant les barricades nocturnes.

Furetière (Dictionnaire universel, 1690) définit barricade ainsi : "défense et fortification ou retranchement qu’on fait à la hâte des barriques, des charrettes, poutres ou arbres abattus, pour garder quelque passage". Dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1932-35, c’est aussi un terme de fortification : "une espèce de retranchement qu’on fait ordinairement avec des barriques remplies de terre, pour se défendre, se mettre à couvert de l’ennemi" (de la première à la huitième édition). Se mettre à couvert de l’ennemi, retranchement, défense, fortification, tous ces termes attestent la nature de la barricade : c’est un terme de guerre civile. Certes, la barricade est établie comme un moyen de défense, mais le fait qu’elle désigne un ennemi ou des ennemis prouve l’intensité de la paranoïa (mensongère, bien entendu) ou la folie furieuse qui animait les barricadiers pendant les nuits du mois de mai de l’année 1968. Furetière illustre ce mot d’un exemple historique éloquent : "les Barricades de la Ligue, celle de la guerre de la Fronde faites à Paris au mois d’août 1648". S’il y a eu dans l’histoire de France une organisation qui a réuni de fieffés réactionnaires, c’est bien la Ligue lors de la Fronde. Les ligueurs de 68 qui ont érigé des barricades rue Saint-Jacques ont des ancêtres dignes d’eux : non pas le peuple de France et surtout pas les paysans, mais les féodaux qui s’agrippaient à leurs privilèges comme les vautours à leur proie.

 

Bien entendu, dans les dictionnaires actuels, tous les épisodes de guerre civile que ces entassements de biens publics détruits pourraient évoquer sont gommés ou atténués dans les dictionnaires actuels et post-soixante-huitards. Il ne faut pas faire de peine aux crapauds de bénitier en présentant leurs petits chéris comme les fantômes des ligueurs assoiffés de sang de 1648. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, la raison d’être guerrière de la barricade est effacée : il n’est plus fait mention de l’objectif "se mettre à couvert de l’ennemi". La barricade est un "retranchement improvisé, constitué d’un amoncellement de divers objets et matériaux (il n’est pas précisé que ces objets sont des biens publics détruits ou des biens privés volés), élevé généralement par des insurgés en travers d’une rue ou d’une route et destiné à former un obstacle". Plus de guerre, plus d’ennemi ; le Mal est envolé, dissipé, évaporé ; il ne reste plus qu’un obstacle. Le parti pris est le même dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "retranchement improvisé avec des objets ou des matériaux divers (poutres, pieux, pavés, voitures, etc.) pour interdire l’accès d’un lieu ou pour se mettre à couvert de l’adversaire dans un combat de rues".

La locution être du même côté de la barricade, au sens "d’appartenir au même camp, au même parti", résume parfaitement cette connivence un peu lâche entre les lexicographes progressistes et les barreurs de rues.

 

 

 

30 mars 2008

Dérive

 

 

 

 

Le nom dérive (déverbal du verbe dériver) est défini dans tous les dictionnaires comme un terme de marine (Dictionnaire de l’Académie française, de la deuxième (1718) à la neuvième édition en cours de publication), un terme de mer (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), ou comme relevant du domaine de l’aéronautique et de la marine (Trésor de la langue française, 1971-94). C’est le "sillage que fait un vaisseau que les vents et les courants détournent de la route qu’il tient" (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798), "la déviation de la route d’un bâtiment, occasionnée par l’obliquité des voiles, orientées au plus près du vent" (1832-35), "la quantité dont un navire, poussé par le courant ou l’effort du vent, s’éloigne de la route qu’il s’était proposé de suivre" (Littré), "la déviation de la route d’un bâtiment, occasionnée par l’obliquité des voiles, orientées au plus près du vent" (1932-35), "la déviation d’un bateau ou d’un avion par rapport à sa route sous l’action des courants ou des vents" (Trésor de la langue française, 1971-94), "la déviation d’un navire de sa route sous l’effet du vent, des courants" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours). En quatre siècles, le sens (en fait, le phénomène réel que le mot désigne) n’a pas changé – seules ont changé les formulations des lexicographes.

Certes, les sujets parlants ont été si fortement impressionnés par le phénomène de dérive qu’ils ont formé avec ce nom de nombreuses locutions : "aller à la dérive, il y a de la dérive", "avoir belle dérive", "la dérive vaut la route", "être en dérive" ; et ils l’ont même employé dans un sens figuré à propos de personnes, sens qui est relevé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "il signifie figurément n’avoir plus la force de se gouverner, être entraîné hors de la bonne direction ; cet homme va à la dérive".

C’est au cours du XXe siècle que le nom a dérivé de la marine vers d’autres domaines, comme le relèvent les auteurs du Trésor de la langue française et les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) : l’aviation, la pêche (filet de dérive), la glaciologie (dérive des glaces), la géographie (dérive des continents : "théorie prétendant que les continents flottent à la surface d’une masse visqueuse", in Trésor de la langue française, et "théorie de la dérive des continents, théorie selon laquelle les continents, initialement rassemblés en un continent unique, se sont fragmentés et se déplacent les uns par rapport aux autres", Dictionnaire de l’Académie), l’artillerie ou la balistique ("distance exacte dont doit être déplacée la hausse d’un canon pour en corriger la déviation"), les techniques (dérivographe, dérivomètre).

 

Arouet le Jeune n’aurait pas consacré un peu de son temps à étudier dérive, si celui-ci n’avait pas eu un ou deux emplois bien en accord avec la Nouvelle Langue française. Les lexicographes ne relèvent pas d’autre emploi figuré que celui d’aller à la dérive en parlant d’une personne, sauf les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire : "être, aller à la dérive, en parlant d’une personne, n’avoir plus la force de se gouverner; cette entreprise est à la dérive, elle n’est plus dirigée de façon cohérente, elle est en train de péricliter". Ils notent donc que la métaphore s’étend aussi à des choses, en particulier à des institutions humaines : les entreprises et même les finances publiques ou le budget de l’Etat ou de quelque autre collectivité locale. Dérive est aussi en usage, en dehors de la locution "être à la dérive", dans les discours politiques ou politiciens ou militants ; dès lors, il se rapporte aux forces du mal : les dérives (d’un gouvernement, d’une majorité, d’un parti, etc.) sont fascistes, nationalistes, populistes, racistes, démagogiques, droitières (bien entendu, le fascisme, le nationalisme, le populisme, le racisme, la démagogie, etc. ne sont pas avérées, et encore moins prouvées : ce sont des imputations), mais jamais "on" (les dominants, nantis, bien pensants) ne parle de dérive quand des partis, organisations, gouvernements, majorités, etc. sombrent dans le gauchisme, le marxisme, le léninisme, l’islam, etc. Avez-vous entendu parler des dérives gauchistes de M. Cohn-Bendit, des dérives trotskistes de M. Jospin, des dérives maoïstes de Mme Lebranchu ou des dérives léninistes de M. Besancenot ? Les habiles répondront peut-être : il n’y a pas de dérive, ils conservent le cap, ils ne dévient pas de la route, ils sont solidement ancrés à leurs amarres gauchistes, trotskistes, maoïstes, léninistes. En tout cas, qu’il y ait ou non dérive, l’ancrage est caché.

 

 

25 mars 2008

Activer

 

 

Littré, Dictionnaire de la langue française (1863-77), tient le verbe activer pour un néologisme qui a pour sens "donner de l’activité, hâter, pousser", l’employant dans ces deux phrases : "activer les travaux, le vent active le feu" ; mais dans le Supplément (1877), ayant lu chez Oudin une attestation du XVIe siècle ("une parole active (pousse) l’autre"), il corrige sa première affirmation : "cet exemple prouve qu’activer n’est point un néologisme, comme on l’a dit". Il est vrai que les académiciens l’ont enregistré dans la cinquième édition de leur Dictionnaire (1798 : "mettre en activité (activer un nouvel établissement, activer le recouvrement d’un impôt) ; donner de l’activité à") et qu’il a disparu de la sixième édition (1832-35), celle dont disposait Littré, ne réapparaissant que dans la huitième (1932-35), dans un sens différent de celui de 1798 : "rendre plus prompt" ("activer le travail, la maturité des fruits").

Voilà donc un verbe attesté au XVe siècle au sens de "pousser (quelqu’un) à (faire quelque chose)" avec un complément indirect ("activer les cœurs à bien faire") et au XVIe siècle, en botanique, au sens de "rendre la croissance d’une plante plus rapide", et qui sort de l’usage aux XVIIe et XVIIIe siècles (il n’est relevé ni par Furetière, ni par Richelet, ni par les académiciens), et qui reparaît soudain au début du XIXe siècle au sens de "mettre en en activité" et dans un contexte social ("ce café n’est arrivé de Moka qu’après avoir activé cinq cent bras que le commerce a fait mouvoir") et dans le sens "d’accélérer".

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’article consacré à activer s’étend sur trois colonnes. La simple comparaison avec l’article de Littré fait apparaître que ce verbe s’est étendu à d’innombrables réalités. Il est vrai que son sens est en accord avec l’idéologie moderne, dont l’horizon indépassable est bouger, agir, faire changer les choses, les activer, etc. Quand le verbe est suivi d’un complément qui désigne une chose, il a pour sens "en rendre l’activité ou le déroulement plus intense ou plus rapide" (activer la marche, les emménagements, l’appétit, le feu, la flamme, etc.) ; quand cette chose est une couleur ou une odeur, il signifie "en rendre l’éclat ou la sensation plus vifs". Moderne, les sciences l’accaparent : médecine (activer la circulation du sang), physique (activer l’évaporation), œnologie (activer la fermentation du raisin), physique ("rendre radioactif") et même la psychologie ("stimuler l’activité par une animation intense").

Au XXe siècle, le verbe qui s’employait à propos de choses s’emploie aussi à propos d’êtres humains : de la science à l’homme ou l’homme traité comme une chose, voilà un fait qui est "emblématique", diraient les biens pensants, de la modernité, pour signaler simplement que cet emploi s’accorde avec la grande religion, sociale et scientiste, moderne. Ce qui est activé, c’est le remords, le passé, le zèle, la haine, une tendance (selon l’inénarrable Mounier, 1946), l’imagination, les antagonismes, la curiosité, la lutte, un vote, soi-même : "le cuisinier s’active devant ses fourneaux", exemple cité dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l'Académie française, et "familier, activez le mouvement ! activez-vous ! ou activez !" au sens "d’agissez plus promptement, de pressez-vous".

Dans la langue, l’homme est l’objet de processus qui jadis touchaient la matière, les éléments de la chimie ou les atomes de la physique nucléaire, etc. La science triomphante installe sa modernité au cœur même de la langue, sans doute comme un prodrome d'un phénomène social réel :  la technicisation ou usinage ou formatage du peu qui reste d’humain dans l’homme.

 

24 mars 2008

Formulaire

 

 

 

 

Le nom formulaire, attesté au XIVe siècle, a eu pour seul sens, jusqu’au milieu du XXe siècle, "recueil" ou "livre" de "formules". Le formulaire des notaires est un recueil où les clercs et les notaires trouvent des modèles pour rédiger leurs actes. C’est ainsi qu’il est défini dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : "livre de formules ; le formulaire des notaires, des arrêts du conseil" et "il se dit aussi de tout ce qui contient quelque formule, quelque formalité à observer" ("formulaire de dévotion, signer le formulaire"). Cette définition et les exemples qui l’illustrent sont repris dans les éditions suivantes (1762, 1798, 1832-35).

Pour ce qui est du second emploi relatif à la religion (formulaire de dévotion, signer le formulaire), l’article qui y est consacré dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65) est plus claire que la hâtive définition des académiciens. Ce terme de "théologie et d’histoire ecclésiastique" désigne "toute formule de foi qu’on propose pour être reçue ou signée" et plus particulièrement, tel un nom propre, le "fameux formulaire dont le clergé de France a ordonné la signature en 1661, et par lequel l’on condamne les cinq propositions dites de Jansénius". D’Alembert, qui a rédigé lui-même l’article, ajoute : "ce formulaire, auquel un petit nombre d’ecclésiastiques refuse encore d’adhérer, est une des principales causes des troubles dont l’église de France est affligée depuis cent ans". Il semble que, lui l’homme de science, tienne ces querelles ou disputes pour peu de chose : "on appelle (très improprement) jansénistes ceux qui refusent de signer que Jansénius ait enseigné ces propositions. Ceux-ci de leur côté qualifient (non moins ridiculement) leurs adversaires de molinistes, quoique le Molinisme n’ait rien de commun avec le formulaire ; et ils appellent athées les hommes sages qui rient de ces vaines contestations". Il s’en moque : "que l’Eglise et l’Etat aient été bouleversés pour savoir si cinq propositions inintelligibles sont dans un livre que personne ne lit ; que des hommes, tels qu’Arnauld, qui auraient pu éclairer le genre humain par leurs écrits, aient consacré leur vie et sacrifié leur repos à ces querelles frivoles ; que l’on ait porté la démence jusqu’à s’imaginer que l’Être suprême ait décidé par des miracles une controverse si digne des temps barbares ; c’est, il faut l’avouer, le comble de l’humiliation pour notre siècle". Alembert est insensible à ces questions, ce qui ne signifie pas qu’il soit sceptique ou détaché. Bien au contraire. Il défend avec autant de rage sa cause que celle dont il se gausse : "favoriser les progrès de l’esprit philosophique, qui en inspirant aux hommes l’indifférence pour ces frivoles disputes, est le plus ferme appui de la paix dans la religion et dans l’état, et le fondement le plus sûr du bonheur des hommes." Le grand esprit philosophique dont témoignent le marxisme, le léninisme, l’hitlérisme, etc. atteste qu’il est préférable que les hommes se disputent sur l’efficacité de la grâce plutôt que sur les moyens d’établir le paradis sur terre. Dans le premier cas, les disputes n’ont tué personne ; dans le second, ce sont des dizaines de millions d’innocents qui ont été sacrifiés sur l’autel de l’esprit philosophique.

 

C’est au XIXe siècle et surtout au XXe siècle que le nom formulaire quitte le nid douillet des notaires, du Conseil et de la dévotion, pour prendre son envol et coloniser le social, la société, le sociétal et l’administratif – cet immense appareil bureaucratique qui a pour fonction de célébrer le culte social, à l’aide de formulaires évidemment. Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré note que formulaire s’est étendu à l’embryon de bureaucratie mis en place par la monarchie administrative et désigne un "modèle sur lequel on doit rédiger un tableau, un état, une statistique, etc.". Vauban y donne ce sens dans son mémoire sur la dîme : "se servir pour ces dénombrements simples d’un formulaire en table, à la fin de laquelle on pourrait joindre des remarques courtes et succinctes sur les sujets qui auront rapport à ce dénombrement". Les choses nommées formulaires devenant sans cesse plus nombreuses, la définition s’affine. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35), c’est un "répertoire de formules, dressé soit par l’autorité publique, soit par un particulier en vue de l’usage pratique ; formulaire des notaires, des actes de procédure, pharmaceutique ou nomenclature des médicaments simples et recueil des formules concernant les préparations officinales".

C’est en 1932, dans le Voyage au bout de la nuit de Céline, que formulaire est attesté pour la première fois dans son sens moderne : "imprimé à remplir" - à "renseigner", disent désormais les sciencieux du psy et soc. C’est ce qui assure son succès dans la bureaucratie des Etats providence : "imprimé comportant un certain nombre de questions auxquelles il est demandé de répondre pour satisfaire à certaines formalités administratives" (Trésor de la langue française, 1971-94) ou "imprimé comprenant une série de questions auxquelles l’intéressé (lequel ? le formulaire ?) doit répondre" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication), sens que Mme de Beauvoir, cette pythonisse de la religion sociale moderne, s’empresse d’employer, dès 1954, dans son nullissime roman, Les Mandarins : "Pourrai-je voir cinq minutes M. Tournelle ? de la part d’Henri Perron. Je suis chargé d’un message pour lui. Si vous voulez inscrire votre nom et le motif de la visite, dit la secrétaire en tendant à Henri un formulaire imprimé". Un "formulaire imprimé", voilà ce que cette dame va laisser à la postérité sous le titre Les Mandarins. S’il avait été au féminin (comme il aurait dû l’être, vu les croyances de la dame), ce titre comestible aurait échappé à la rigolade des siècles futurs.

 

 

23 mars 2008

Enrober

 

 

 

Ce verbe est attesté pour la première au début du XIIIe siècle dans un sens qui en paraphrase la formation (il est dérivé du nom robe), à savoir "vêtir d’une robe, de vêtements". Il semble que, longtemps, il soit tombé en désuétude. Il n’a droit à une entrée dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la huitième édition, la dernière édition publiée, celle de 1932-35 ; encore est-ce dans un sens nouveau, attesté en 1858 et défini ainsi : "envelopper des médicaments, de la viande, etc. d’une couche isolante pour en masquer la saveur ou les préserver de l’air". Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), publié un demi-siècle plus tôt, Littré s’était contenté de définir enrober comme un "terme de douane " ("revêtir d’un entourage destiné à empêcher la visite des objets ainsi enrobés"), l’illustrant d’un extrait d’un manuel de droit fiscal : "pour jouir de la franchise des droits de douane, certaines substances doivent être contenues dans des fûts enrobés". Dans le Supplément de 1877, Littré, cependant, avait noté l’extension de ce terme de douane aux processus de fabrication en usage dans l’industrie alimentaire : "café enrobé, café brûlé avec du sucre, qui le renfle et le rend luisant, le caramélise, en un mot".

Les deux grands dictionnaires modernes, le Trésor de la langue française (1971-94) et le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication) ressuscitent en quelque sorte l’emploi ancien d’enrober, dont ils font précéder ou suivre la définition de la mention vieilli et rare : "envelopper d’une robe ou d’un vêtement semblable" (Trésor de la langue française) et "envelopper d’une robe" (Académie), les auteurs du Trésor de la langue française ayant même trouvé dans leur documentation un exemple de 1933 qui illustre cet emploi : "Mlle Bourgat (danseuse) accomplit la souple et pensive promenade de la Sarabande "assistée" de deux bambini enrobés de velours".

Cet ancien terme de douane est devenu courant dans l’art de la cuisine (enrober caramel les pommes cuites), dans l’industrie alimentaire ("entourer d’une matière protectrice, gaine, papier d’argent, etc. des produits alimentaires pour les conserver"), dans l’industrie pharmaceutique ("entourer d’une feuille d’or, d’argent, de gomme, de kératine, une pilule pour la protéger de l’action de la lumière, du suc gastrique, etc."), dans l’industrie du tabac (enrober un cigare, c’est le "revêtir les débris de feuilles serrées, qui forment le corps du cigare, de la robe, feuille enroulée régulièrement tout autour").

Pourtant, l’emploi moderne le plus éloquent d’enrober (enrober un produit pour s’épargner des droits de douane) est celui qui s’observe à propos des discours. Il est, écrivent les auteurs de dictionnaires, "figuré". C’est donc, par métaphore, que la resquille, la tromperie ou le système D s’est étendu de la fiscalité aux mots. "Au figuré" (Trésor de la langue française, 1971-94), enrober, c’est "entourer ce qui est exprimé de quelque chose qui l’atténue " ("dans la plupart des feuilles d’information, les dépêches officielles étaient enrobées de commentaires verbeux et contradictoires", Martin du Gard, Les Thibault, L’Été 1914, 1936) et c’est aussi "déguiser, masquer une pensée, des intentions…" ("j’ai plaidé ma cause, sans rien dire d’essentiel, naturellement, et même en enrobant toutes mes vraies raisons, car, ce qu’il y a de paradoxal, dans mon cas, c’est qu’il me faut mentir, et chaque jour davantage", Duhamel, 1927).

Les académiciens se contentent de noter l’emploi d’enrober ses propos, au sens "d’user de précautions oratoires pour en atténuer la portée", sans prendre conscience que ce verbe, apparemment anodin, désigne les faits les plus significatifs des discours modernes, de la parole publique d’aujourd’hui, de la nouvelle langue française et qui consistent à masquer, à déguiser, à cacher pour tromper et abuser ceux à qui on s’adresse. Que ce sens d’enrober soit apparu au XXe siècle, siècle des ténèbres pendant lequel des milliards d’hommes ont été abusés ou se sont abusés volontairement, s’inscrit naturellement dans le cours des choses. La langue est le miroir fidèle du monde. Ainsi va le monde, disait Voltaire ; à quoi il convient d’ajouter pour rendre cette maxime juste : ainsi va la langue. Encore faut-il la disséquer froidement en grattant la gangue dans laquelle elle est enveloppée pour voir et lire ce qui se réfléchit dans le miroir qu’elle nous tend.

 

 

21 mars 2008

Régularisation

 

 

 

 

 

Voilà encore un mot moderne, attesté en 1819 et enregistré dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35, bien que le verbe régulariser dont il dérive y soit antérieur de près d’un siècle (première attestation en 1723 : "rendre conforme aux dispositions légales ou réglementaires", et enregistré dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, 1798). En 1832-35, régularisation est défini comme un "terme de comptabilité" : c’est "l’action de régulariser" (exemple : "une dépense". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette définition : "action de régulariser ; effet de cette action" (exemple : "la régularisation d’un compte"). Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les académiciens répètent la définition vieille d’un siècle, mais ils renoncent à "terme de comptabilité". De fait, les exemples qui l’illustrent débordent de la comptabilité ("la régularisation d’une dépense") et s’étendent au droit et à l'administration : "la régularisation d’un acte, d’une succession". Il est même fait état de l’emploi familier de ce mot : "c’est une régularisation se dit du mariage de gens qui ont d’abord vécu en union libre".

A l’instar de nombreux autres mots de la NLF, régularisation s’est étendu au XXe siècle, le grand siècle de la religion sociale, hors du droit et de la comptabilité. Selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), le mot est en usage en économie (régularisation du cours d’une action, de la production, des échanges), dans les travaux publics (régularisation d’un cours d’eau ; réservoir de régularisation), et de plus en plus souvent dans les affaires sociales (la régularisation par le mariage d’une relation amoureuse). Dès le XIXe siècle, Auguste Comte, l’auteur du Catéchisme positiviste, a annoncé, en grand prophète de la nouvelle religion, cette mutation : "dans l’ordre positif, l’organisation sociale (...) n’est pas autre chose que la régularisation de la division du travail" (1826, Opuscules de philosophie sociale).

 

Il est un emploi qui n’apparaît pas dans le Trésor de la langue française, dont le volume 14, avec l’entrée régularisation, a été publié en 1990 et qui, pourtant, est devenu fort commun dans la France nouvelle, multiculturelle et pluriethnique, qui n’est plus que le précipité du monde : c’est l’obtention de documents administratifs par les clandestins, les immigrés en situation irrégulière, les faux réfugiés, les malades désireux de se faire soigner gratuitement, etc. (ces documents dûment tamponnés les autorisant à rester dans un pays, dont ils n’ont que faire) - bref par tous ceux qui, pour de bonnes (selon eux) ou de mauvaises (objectivement) raisons, ont violé sans scrupule ni retenue les lois que le peuple français souverain s’est données. De fait, la régularisation consiste à ne pas leur appliquer la loi (les règles oubliées créent une caste de privilégiés) ou à faire avaliser par un Etat déjà soumis (entre 1940 et 1944, on disait un Etat collabo) une épreuve de force imposée par des groupes ethniques sûrs d’eux-mêmes et de leur bon droit, dominateurs et arrogants. Avant 1990, la régularisation des clandestins était courante, mais les lexicographes jugeaient que le phénomène n’était pas assez massif pour être noté dans un thesaurus de la langue française. Aujourd’hui, il a pris une telle ampleur que le nom régularisation ne désigne rien d’autre que lui. Il faudra attendre une nouvelle édition de ce Trésor pour qu’il y figure sans doute, à moins que le mot, dans un demi siècle, ne s’applique désormais aux Français réduits au statut de clandestins dans leur propre pays et à qui serait octroyée à titre exceptionnel par les nouvelles autorités, tolérantes évidemment, l’autorisation d’y demeurer : leur régularisation en somme.

 

20 mars 2008

Ambiance

 

 

 

 

Voilà un néologisme fin de siècle : il a été formé en 1885 par l’écrivain Villiers de l’Isle-Adam qui y a donné le sens "d’environnement, d’atmosphère qui enveloppe une personne ou une chose" ("un homme qui avait le don d’étiqueter toujours, d’une manière sérielle, un fait quelconque, sans l’isoler de son ambiance"). Le succès est éclatant : deux colonnes et demie grand format dans le Trésor de la langue française, 1971-94, c’est beaucoup en moins d’un siècle pour un mot parti de rien et sans histoire. Ce qui explique ce succès, c’est l’origine scientifique de l’adjectif ambiant, dont il dérive. Ambiant, en effet, est un "terme de physique" qui a pour sens "qui entoure, qui enveloppe" et qui est en usage dans les syntagmes "un fluide ambiant, l’air ambiant".

Bien que ce soit un néologisme, il est enregistré assez rapidement dans le Dictionnaire de l’Académie française – dans la première édition publiée après qu’il a été formé (huitième édition, 1932-35). Il est vrai que c’est un néologisme d’écrivain et que les académiciens sont plus indulgents pour ces néologismes-là que pour ceux que fabriquent à longueur de colonnes les journalistes ou les sciencieux du social. La définition est expédiée en un court syntagme : "milieu matériel, intellectuel ou moral" et elle est illustrée d’un exemple gnomique qui semble émaner de l’Opinion : "telle ou telle ambiance peut améliorer ou déformer un caractère". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les emplois et les acceptions prolifèrent, les exemples aussi. C’est un terme de psychologue : "qualité du milieu (matériel, intellectuel, moral) qui environne et conditionne la vie quotidienne d’une personne, d’une collectivité". L’ambiance peut être familiale, sociale, de Paris, de La Sorbonne, de la salle. Mounier invente "l’ambiance corporelle : corps et âme ; allons-nous arrêter la sphère de nos milieux à la surface de notre corps ? La continuité entre nos grands appareils organiques et les milieux correspondants, mise en évidence par la médecine moderne, rend bien difficile la distinction absolue d’un "intérieur" et d’un "extérieur" organiques" (Traité du caractère, 1946). Arouet le Jeune, que la Bêtise moderne amuse, ne résiste pas au plaisir de citer ceci : "la psychanalyse a peu à peu délaissé la doctrine du traumatisme initial en faveur de l’ambiance traumatisante" (Qu’est-ce que la psychanalyse ?, 1950). A lire cette faveur faite à "l’ambiance traumatisante", on peut répondre, à la question posée dans le titre de cet ouvrage : la psychanalyse n’est pas grand chose ou il n’y a pas en elle de quoi fouetter un chat. Les auteurs du Trésor de la langue française, qui sont très confits en modernité (ce qu’ils nomment faire de la science), ajoutent que, entendu dans ce sens, ambiance a de nombreux synonymes : atmosphère, climat, décor, entourage, environnement, milieu. Mais dans le décor d’un film, l’entourage du Président, le milieu du cercle, etc. va-t-on remplacer ces " synonymes " par ambiance ? L’ambiance du cercle ?

La psychologie est moderne quand elle est du travail ; elle abuse donc d’ambiance, comme dans ces extraits : "l’homme vit dans certaines conditions d’ambiance et son adaptation aux variations du milieu externe est limitée. L’environnement de travail doit donc avoir des caractéristiques relativement fixes (...). Les éléments de ce milieu sont multiples, et parmi les plus importants citons : l’éclairage, le bruit, les vibrations et la température" (Adaptation de la machine à l’homme, 1962). Ces psychologues-là, qui expliquent tout, distinguent des facteurs d’ambiance : "facteurs, autres que ceux imputables au travailleur lui-même ou à ses conditions de vie en dehors de l’entreprise (...), qui influent sur l’état physiologique et psychique de l’homme au travail, provoquant sa fatigue et modifient son rendement". Comme s’il ne suffisait pas de faire d’ambiance un terme de psychologie, les psychologues ont inventé l’ambiance psychologique pour désigner "le climat affectif qui règne dans un groupe humain (famille, équipe de travail) et influence fortement le comportement des membres du groupe" (Psychologie, 1969).

L’ambiance ne serait pas moderne si elle n’était pas aussi sociale. Comme l’écrit l’inénarrable Birou en 1966, "l’ambiance sociale définit les caractéristiques dominantes du milieu social, en tant qu’elles sont fixées par les cadres habituels de l’existence". Lire une phrase pareille à haute voix sur une scène de théâtre, c’est déclencher à coup sûr des vagues de rires. C’est sans doute ces emplois grotesques qui ont donné à ambiance, "par extension et familièrement" (précisent les graves auteurs du Trésor de la langue française), le sens "d’entrain, de gaieté". Lire Birou, Mounier, Qu’est-ce que la psychologie ?, ça met de l’ambiance, comme dans cet extrait de Mme de Beauvoir, qui fait siens tous les tics de langage modernes : "nous sommes montés dans l’auto et je les ai emmenés au bord du lac. Philipp a approuvé. "C’est le plus beau des sky-line d’Amérique, plus beau que celui de New-York". En revanche les burlesques s’avérèrent inférieurs à ceux de Boston, les bars de clochards moins pittoresques que ceux de San Francisco... L’ambiance est excellente, dit Philipp d’un air satisfait" (Les Mandarins, 1954).

Moderne, dérivé d’un terme de physique, ambiance colonise les media, cinéma, radio, télévision (ambiance d’un film, atmosphère de la réalisation ou de la projection, ambiance sonore, éclairage d’ambiance, musique d’ambiance, etc.), ce dont se plaint Cocteau : "ce que les cinéastes appellent, dans l’atroce vocabulaire moderne, l’ambiance, c’est le "mixage", le mélange des voix humaines, des cris d’animaux, du vent dans les feuilles, de la mer et de l’orchestre qui les accompagnent" (Le Foyer des artistes, 1947). A la différence des auteurs du Trésor de la langue française, confits en dévotion psychosociale et technicienne, les académiciens n’enregistrent que le sens de "milieu physique, intellectuel ou moral qui entoure un être vivant" qu’ils illustrent de ces exemples "l’ambiance chaude et humide d’une serre ; une ambiance gaie, amicale, morose, hostile ; une ambiance familiale agréable ; travailler dans une bonne ambiance". La seule concession qu’ils font à la technicisation du corps, de l’âme, de l’esprit, des groupes humains, etc. – c’est-à-dire à la grande religion moderne -, c’est cet emploi anodin : "technique, thermostat d’ambiance, dispositif permettant de régler automatiquement la température d’un lieu clos". Qu’ils en soient loués.

 

 

19 mars 2008

Recycler

 

 

 

 

Voilà un mot dont la modernité tient à trois facteurs : la date récente de la première attestation, le domaine dans lequel il est employé pour la première fois, l’extension rapide à d’autres domaines, dont le social.

Dérivé du nom cycle, recycler est attesté en 1959, il y a donc moins d’un demi siècle, au sens très précis et objectivement obscur de "faire passer une nouvelle fois sur la masse mise en œuvre des fluides qui n’ont pas réagi". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), cet emploi, propre au domaine de l’énergie ou à l’industrie, est glosé ainsi : "soumettre (une matière, un produit) à une opération de recyclage, la (ou le) faire repasser dans un circuit ou dans un cycle". On recycle des eaux usées, des eaux industrielles, de l’air climatisé.

En anglais, to recycle, c’est "to treat substances already used for industry, etc so that further use is possible". Cet emploi date de 1926 et il est passé en français, où ce pedigree de haute race a accéléré son usage dans ce sens (Trésor de la langue française) : "En particulier, soumettre au recyclage des déchets naturels ou industriels pour en faire un nouvel usage ; utiliser du matériau de récupération". Recycler est la grande ambition (la seule sans doute) des écologistes : "les Candidats Ecologiques (sic, avec une majuscule à l’initiale, comme Sa Majesté !) s’engagent à (...) entreprendre avec les habitants une recherche permanente de l’écologie de la commune, recycler les déchets et récupérer les matières premières" (Le Sauvage, organe de la Bêtise heureusement disparu, dépendant de cet autre organe de la Bêtise, Le Nouvel Observateur, 1977) ; ou encore : "comme on le dit dans la ferraille, "dans la voiture, c’est comme dans le cochon : tout est bon". Tout ce qui peut être récupéré sur les épaves et les voitures accidentées déclarées irréparables par les assureurs peut être "recyclé" et donc vendu" (Le Monde, 1983).

Le verbe s’emploie aussi à propos des finances et des "liquidités" : recycler, c’est "réinjecter des capitaux dans le circuit économique". Dans les années 1970-80, les gogos pensaient que les milliards de dollars que les pays islamiques ont rackettés aux riches des pays pauvres et aux pauvres des pays riches en vendant du pétrole et du gaz (trouvés dans les profondeurs de la terre, donc à tout le monde a priori) à des prix de gangsters seraient recyclés dans le développement, l’éducation, l’économie, la santé. Que nenni : ils ont été transformés en mosquées, en Corans, en kalachnikovs, en turbans, en tchadors et en prosternations en direction de la Mecque.

 

De la science, où ils sont d’abord employés, les mots recycler et recyclage (attesté en 1960) s’étendent au social dans un premier temps ; puis, des choses, ils s’appliquent à des êtres humains. La grande boucle de la modernité se clôt sur la réification des personnes. Dans le Trésor de la langue française, recycler est relevé comme un terme qui est propre au domaine de l’orientation scolaire et de la pédagogie : "faire changer un élève, un étudiant d’orientation scolaire, le faire passer dans un cycle d’études mieux adapté". Les enfants subissent un processus industriel qui s’applique d’abord aux déchets, sans que quiconque s’en émeuve. Puis le terme passe à la "formation professionnelle" : recycler quelqu’un, c’est "le soumettre à une formation professionnelle complémentaire ou nouvelle, pour l’adapter aux exigences de l’évolution scientifique et technique ou pour permettre sa reconversion". On recycle des cadres, des enseignants, des ingénieurs, le personnel d’une entreprise : ainsi ils sont soumis à des processus industriels qui tiennent à la fois de l’usinage et de la récupération des déchets. Jamais un mot n’a dit aussi clairement que recycler l’horreur moderne, dont les bien pensants sont pourtant si fiers.

 

 

18 mars 2008

Réhabilitation

 

 

 

 

Attesté en 1401 comme terme de droit ("terme de jurisprudence" selon Littré) au sens "d’action de rétablir dans un état, des droits, des privilèges perdus" (Amyot, XVIe siècle : "et s’il était banni, il lui promettait réhabilitation et restitution de tous ses biens"), réhabilitation est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française ainsi : "rétablissement au premier état" (1694) ; "rétablissement dans le premier état" (1762-1798), et illustré des mêmes exemples : "lettres de réhabilitation" (1694, 1762, 1798) et "réhabilitation de noblesse, de mariage" (1798). Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65) est cité l’exemple des "lettres de réhabilitation de la noblesse" obtenues en "la grande chancellerie" et qui rétablissent une personne ou une famille dans ses droits de noblesse. La Bruyère rejette cette extension : "réhabilitation, mot en usage dans les tribunaux, qui a fait vieillir et rendu gothique celui des lettres de noblesse, autrefois si français et si usité". Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) glose à peine plus clairement que les académiciens le sens de ce mot : "(il) exprime l’action de rétablir dans le premier état" ("lettres de réhabilitation, réhabiliter dans sa charge un officier dégradé").

A partir de la fin du XVIIe siècle, la réhabilitation s’étend aux faillis (rétablis dans leurs droits), aux nobles, aux condamnés (L’Encyclopédie : "les lettres de réhabilitation du condamné s’obtiennent en la grande chancellerie pour remettre le condamné en sa bonne renommée et biens non d’ailleurs confisqués") ; enfin, du droit, le mot bascule dans le social et il s’applique à ceux qui ont vu leur réputation écornée ou salie. En 1762, Voltaire l’emploie à propos de Calas : "du moins la mémoire de Calas sera rétablie dans l’esprit du public, et c’est la vraie réhabilitation" ("action de rétablir quelqu’un ou quelque chose dans l’estime, dans la considération d’autrui").

Les académiciens ne notent l’élargissement des emplois qu’à compter de la sixième édition (1832-35), mais dans les seuls exemples cités : "terme de chancellerie et de jurisprudence, la réhabilitation d’un failli, d’un condamné, obtenir un jugement de réhabilitation". De même, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) illustre le sens général ("action de réhabiliter ; rétablissement dans le premier état") de cet extrait de d’Alembert : "le failli qui aura intégralement acquitté.... toutes les sommes par lui dues, pourra obtenir sa réhabilitation". Il faut attendre la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française pour que soit explicitement défini le sens social et courant de ce "terme de chancellerie et de jurisprudence" : "il s’emploie par extension dans le langage courant et signifie rétablissement dans l’estime publique ; l’action qu’il vient de faire est sa meilleure réhabilitation."

Comme l’atteste l’article, relativement long (une colonne grand format, huit acceptions ou emplois), qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94), réhabilitation, tout en continuant à être employé dans le droit, pénal ou commercial, triomphe dans le social. "Par extension, écrivent les auteurs de ce dictionnaire, c’est le fait de rétablir (quelqu’un, quelque chose) dans l’estime, dans la considération perdue ; le fait (pour quelqu’un, quelque chose) de retrouver cette estime, cette considération". George Sand, en 1839, qualifie la réhabilitation d’une femme de sociale (ce qui serait aujourd’hui un pléonasme), anticipant de plus d’un siècle le destin moderne de ce mot. Quand le nom est suivi d’un mot de choses, c’est, dans le Trésor de la langue française, "le travail manuel" qui est réhabilité. Quand il est en usage en médecine, le mot a aussi un sens social : "restauration d’un malade ou d’un handicapé à un mode de vie et d’activité le plus proche possible de la normale". A réhabilitation physique (1974), les médecins préfèrent pourtant rééducation, réadaptation, reclassement "qui sont plus précis" (on se demande en quoi).

La réhabilitation a aussi son arc de triomphe érigé en 1966 : "action de remettre en état, de rénover un quartier, un immeuble" (in Le Monde). Ce sens ayant été adoubé dans l’organe de la Bêtise moderne, il prolifère. Il est vrai qu’il est emprunté à l’anglais rehabilitation "action de remettre en état, de rénover une chose, puis un immeuble, etc.", dérivé du verbe to rehabilitate, "to restore old buildings to a good condition". Avec pour parrains la langue anglaise et le journal Le Monde, ce sens socialo-urbanistique est très vite reçu chez les bien pensants. Le couronnement du transfert à la société de ce terme de droit, c’est "l’opération consistant dans le nettoyage et la remise en état d’un quartier ou d’un immeuble ancien", comme le chante l’autre organe (ou sous-organe) de la Bêtise moderne qu’est Le Nouvel Observateur : "réhabiliter un immeuble ancien consiste à le restaurer de façon sommaire, en y installant notamment un équipement sanitaire correspondant aux normes minimales d’habitabilité. La réhabilitation touche généralement le tissu urbain banal, la restauration étant plutôt réservée à la sauvegarde et à la mise en valeur d’ensembles ayant une réelle qualité architecturale" (1976).

 

 

 

 

17 mars 2008

Récupérer

 

 

 

Dans son Encyclopédie du bon français dans l’usage contemporain (1972, 3 volumes, Trévise), Paul Dupré écrit, à propos du verbe récupérer : "d’une façon générale, on tend à abuser de récupérer, soit à la place de retrouver ou de reprendre (récupérer des forces), soit à la place de ramasser, emporter, acquérir, conquérir".

Emprunté du latin recuperare au sens de "reprendre, rentrer en possession de" (le verbe recouvrer continue ce verbe latin), attesté en 1495, il est enregistré comme verbe pronominal, se récupérer, et défini en 1694 dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition) ainsi : "se récupérer, se récompenser des pertes qu’on a faites". Les académiciens ajoutent qu’il "n’a guère d’usage qu’en cette phrase : se récupérer de ses pertes" ("on dit aussi absolument se récupérer"). La définition de la quatrième et de la cinquième éditions (1762, 1798) est identique à celle de 1694, les académiciens se contentant de noter que, employé sans le complément de ses pertes, "se récupérer est du style familier". Dans la sixième édition (1832-35) est relevé pour la première fois l’emploi du verbe dans la construction transitive : récupérer quelque chose, au sens de "recouvrer", qu’illustre cet exemple : "je n’ai jamais pu récupérer mes déboursés dans cette affaire". Les académiciens ne jugent plus familier l’emploi du verbe se récupérer sans complément "il avait fait quelques pertes, mais il parvint à se récupérer". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), comme les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), relève les trois emplois : transitif (au sens de "recouvrer" : "il ne peut récupérer ses avances"), pronominal ("se dédommager : se récupérer de ses pertes") et pronominal sans complément indirect ("absolument, il parvint à se récupérer"). Quelle que soit la construction, le contexte sémantique est celui des pertes d’argent, des avances consenties, des débours engagés.

Tout change dans la langue moderne. L’article qui est consacré à récupérer dans le Trésor de la langue française (1971-94) est quatre ou cinq fois plus long que celui de Littré, rédigé un siècle plus tôt (Dictionnaire de la langue française). Le verbe, comme de très nombreux autres mots de la NLF, sort du domaine financier pour désigner des phénomènes sociaux. Quand le complément direct est le nom d’une chose de peu de valeur, récupérer signifie "recueillir, ramasser, collecter", "pour en tirer parti" ou "pour en tirer un profit". On récupère de la ferraille, des chiffons, des vieux papiers, du verre perdu, des vêtements usagés, du matériel, à peu près tout. Quand le complément est le nom d’une source d’énergie, récupérer (de la chaleur, de l’énergie, du pétrole, etc.), c’est "recueillir" cette source d’énergie "pour la réutiliser", comme si la hantise des modernes, qui jettent tout ce dont ils héritent, était de ne pas détruire les choses qu’ils ont fabriquées eux-mêmes, et de les réutiliser après usage.  

Le droit est devenu moderne quand il a pris pour objet le travail. Le verbe récupérer est en usage dans ce droit-là. C’est "accomplir des heures, des jours de travail en remplacement des heures, des jours pendant lesquels, pour diverses raisons, on n’a pas travaillé" ou, familièrement, c’est "rattraper". La modernité est hygiéniste. Elle a la santé pour horizon indépassable – parfois elle n’en a pas d’autre. Récupérer, verbe dont le sens fleure bon la modernité, y est en usage au sens de "reprendre des forces, retrouver ses forces après un gros effort ou une maladie" ou de "recouvrer" (ses forces).

L’extension est si forte que le procès de récupérer affecte aussi les personnes. Aucun scrupule ne retient les modernes : ils traitent les personnes comme si elles étaient des choses. Récupérer une personne, familièrement, c’est "aller la chercher" à la gare ou à la sortie de l’école ou, si cette personne est handicapée, c’est la "réinsérer dans la vie professionnelle ou sociale". La hantise des modernes, ce sont les irrécupérables. Mais l’emploi le plus éloquent est celui de l’idéologie ou de la politique : "détourner à son profit les idées d’une personne (notamment en politique), un mouvement d’opinion ou une action collective ; neutraliser un individu ou un groupe ayant des objectifs opposés ou différents et parfois contestataires, en les amenant à servir ses propres desseins". On recueille, on ramasse, on collecte quelqu’un ou un groupe ou des idées, "pour en tirer parti" ou pour son profit personnel. Les exemples qui illustrent ce sens dans le Trésor de la langue française sont tous extraits de la littérature progressiste, celle des purs et durs  : "syndicat qui récupère un mouvement" ; "mouvement qui récupère un syndicat" ; "je ne sais pas exactement où serait Jaurès aujourd’hui ; je ne vais pas essayer de le récupérer. De nos jours, il ne parlerait sans doute plus tout à fait le langage de 1900 ou de 1910" (Le Nouvel Observateur, 1976). Ou encore, ce monument de la Bêtise béate : "on se sentait "récupéré" dès que des adultes ou des politiciens reprenaient un seul mot de la Sorbonne" (Jean Daniel, 1973).

 

 

12 mars 2008

Normaliser

 

 

Normaliser, normalisation, normalisateur 

 

 

Voilà des mots modernes, non seulement parce qu’ils sont récents, n’étant enregistrés dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935, mais encore parce qu’ils portent en eux, dans leurs sens et leurs emplois, l’esprit de la modernité : ils en sont le précipité.

Normaliser (dérivé de normal, lequel dérive de norme, emprunté du latin norma, "équerre", "règle" - cf. la note qui y est consacrée) est attesté en 1922 et en 1932 comme terme d’industrie ; normalisation dans la seconde moitié du XIXe siècle comme un terme d’industrie. D’après les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), "cela laisse supposer une existence antérieure du verbe malgré le manque d’attestations". Un demi-siècle après que ces deux mots ont été attestés dans la langue, les articles qui y sont consacrés dans ce dictionnaire occupent presque trois colonnes – cette prolifération d’emplois atteste, s’il en était besoin, la conformité de ces deux mots à la modernité.

 

Le verbe a deux sens principaux. Le premier est en usage dans l’industrie et dans les techniques : c’est "appliquer une norme de manière à abaisser le prix de revient ou à faciliter l’utilisation généralisée" (Trésor de la langue française) ou "adopter des normes de fabrication visant à rationaliser et à uniformiser les productions industrielles ou agricoles ; rendre un produit conforme à ces normes" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication). Les synonymes sont "rationaliser, standardiser, systématiser, unifier". Sont normalisés les méthodes de travail, un produit, les outils, un procédé, la production d’un objet, les diamètres des tubulures d’admission, les cotes des brides de fixation du carburateur, un mode de transport du pétrole, les modèles et les qualités, les formats de papier, les dimensions en centimètres, etc. Dans une société à laquelle est imposée pour horizon obligatoire l’augmentation de la production de biens et de services par la rationalisation des processus, la fréquence d’emploi du verbe normaliser et du nom qui en dérive augmente d’une année sur l’autre et, vu leur succès croissant, les deux mots s’étendent à d’autres réalités que l’industrie et les techniques de production : la société, la politique, les êtres humains, les institutions sociales, l’orthographe, les comportements. Tout doit être normalisé dans une société dont l’idéal est la norme.

De fait, le second sens du verbe est "ramener à la norme, à un état normal, habituel, régulier ce qui avait cessé de l’être ou rendre normal ce qui ne l’était pas encore" (Trésor de la langue française) ou "ramener à une situation normale, au cours habituel des choses, après un désaccord ou un conflit" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition ; exemple : "ces deux États ont normalisé leurs relations"). Alors que les académiciens limitent (ce en quoi ils s’abusent) ce second sens à la seule politique, comme l’attestent la mention politique qui précède la définition et l’exemple qui l’illustre, les auteurs du Trésor de la langue française n’ont pas ce scrupule : tout dans la langue moderne peut être normalisé ; tout est sujet à normes, aussi bien les personnes, un état physique ou mental, des comportements sociaux ("toute rééducation ou réadaptation tend à normaliser l’individu, c’est-à-dire à le ramener aux normes de son groupe de vie", 1963), les états de déséquilibre mental (grâce à des médicaments psychotropes), mais aussi les rapports entre des personnes, des relations (diplomatiques), un pays, une situation politique, sociale ("rétablir, au besoin par la force, l’ordre, le statu quo, après une période d’agitation, de troubles", "faire rentrer dans le rang, mettre au pas"). De ce verbe est dérivé un nom et adjectif au sens éloquent : normalisateur, comme si la modernité, dont les beaux parleurs font tant de cas, se ramenait à la multiplication de normes imposées de tout type, de tout genre, de toute espèce, imposées à tous et à chacun, aux individus et aux groupes ou comme si la modernité n’était qu’un gigantesque usinage et un perpétuel et sans cesse recommencé formatage des personnes, des lieux, des choses, des institutions, des esprits, des pensées, des façons de faire, des paysages, des outils, des comportements, etc. Tout d’équerre et tout à la règle. Il n’est pas de mots plus éloquents que norme et ses dérivés : normal, normaliser, normalisation, normalisateur pour dire ce qu’est le monde réel qui se cache sous des apparences trompeuses.

 

10 mars 2008

Opération

 

 

Le nom latin operatio est traduit dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot par "travail, ouvrage" et dans le latin d’église, il prend, chez Lactance, auteur du IVe siècle de notre ère, le sens "d'œuvre chrétienne, charité" ; puis, dans la langue chrétienne des Ve et VIe siècles, le sens "d’action, d’actes", "d’effet", "d’opération divine", "d’opération du Saint Esprit". Au Moyen Age, operatio est aussi en usage dans le vocabulaire des alchimistes.

En français, opération a les mêmes sens que le mot latin dont il est emprunté. Attesté dans la seconde moitié du XIIIe siècle, il signifie "activité sacrée" ("opération de Dieu", chez Oresme ; "par l’opération du benoît Saint Esprit") et il entre au XIVe siècle dans le vocabulaire des chirurgiens, puis au XVIe siècle dans celui des mathématiciens et des chimistes. C’est au XVIIIe siècle que le mot s’étend au vocabulaire militaire, puis à celui des financiers. Ainsi, ce terme de métaphysique chrétienne (théologie et philosophie) a été transféré à des domaines de la langue sans rapport avec la source originelle, et cela dès le XVIe siècle, bien avant ces autres mots de la théologie (militant, propagande, création, créateur, animation, etc.) qui ont basculé de la science de Dieu au social ou socioculturel dans le courant du XIXe siècle.

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), le premier sens est celui que le mot latin operatio a dans la langue de l’Eglise dès le Ve ou le VIe siècle : "l’action de ce qui opère". Il est illustré des exemples suivants : "nous ne pouvons rien pour notre salut sans l’opération du Saint Esprit ; l’opération de la grâce dans les âmes ; c’est un effet de l’opération de la grâce ; les opérations de la grâce". Dans L’Encyclopédie (1751-65), le concept religieux est défini ainsi : "opération, en théologie, se dit des actions du verbe et de l’homme dans Jésus-Christ. L’Eglise catholique enseigne qu’il y a deux opérations en Jésus-Christ, l’une divine et l’autre humaine, et non pas une opération théandrique, comme s’exprimaient les monothélites et les monophysites". Dans le Dictionnaire de l’Académie, ce premier sens est suivi du sens philosophique ("les trois opérations de l’entendement ; par la première opération, on entend la simple idée ou conception des choses ; par la seconde, le jugement qu’on en fait ; et par la troisième, la conséquence qu’on en tire" - opérations qui sont nommées par Furetière (1690, ci-dessous) appréhension, discernement, raisonnement) ; et du sens d’opération en chirurgie ("action de la chirurgie sur le corps humain") et en médecine ("effet d’un remède, d’une médecine").

D’un dictionnaire à l’autre ou d’une édition à l’autre du même dictionnaire, le sens métaphysique chrétien, apparu le premier dans l’histoire de la langue, peu à peu passe au second plan ou s’efface. Un peu avant les académiciens, Furetière en 1690, dans son Dictionnaire universel, relève le sens métaphysique d’opération (qu’il présente comme figuré – une sorte de métaphore du sens médical) en dernière position, après l’emploi de ce terme en médecine, en chirurgie et en logique : "il se dit figurément en choses morales", les exemples étant tirés de la théologie : "les opérations de la grâce sur le cœur d’un pécheur endurci tiennent lieu d’un miracle ; la Sainte Vierge a conçu par l’opération du Saint Esprit". Dans les quatrième, cinquième, sixième éditions (1762, 1798, 1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens premier ("action de ce qui opère") est illustré de deux exemples, l’un religieux, l’autre laïque : "les opérations de Dieu" et "les opérations de la nature". De nouveaux emplois sont relevés : opérations d’arithmétique (les quatre opérations), "en termes de guerre" ("les opérations de la campagne prochaine"), opérations de chimie ou chimiques, et "en termes de guerre, de politique, d’administration, de finance, de commerce, etc., desseins qui sont ou qui doivent être mis à exécution". Au XVIIe siècle, l’emploi d’opération dans un sens militaire heurtait les grammairiens : "au XVIIe siècle, écrit Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), opération, en ce sens, passait pour une expression venue des gazettes étrangères et ne devant pas être employée", comme l’exprime l’académicien François de Caillières (1645-1717, diplomate et homme de lettres), auteur de Du bon et du mauvais usage dans les manières de s’exprimer, des façons de parler bourgeoises, et en quoi elles sont différentes de celle de la Cour (1693) : "ceux qui savent notre langue et qui la parlent bien disent dans ce sens-là les entreprises ou les actions de la campagne ; ce n’est pas que le mot opération ne soit français et n’ait plusieurs usages ; mais il s’agit ici de la mauvaise application qu’en font les étrangers, que nous ne devons pas imiter en cela". En anglais, il est vrai, operation a pour sens, surtout quand il est au pluriel, "movements of troops, ships, aircraft, etc in warfare or during manœuvres" (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, 1974, troisième édition).

 

De la théologie à la science et à la société ou de Dieu à l’homme seul : cette migration sémantique condense en elle l’histoire profonde, cachée, souterraine d’une partie, non négligeable (les mots en question sont chargés d’un sens fort, lié à des concepts ou à une civilisation) du vocabulaire français. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui est scientiste et sourdement hostile au christianisme, illustre le sens "action d’une puissance, d’une faculté qui produit un effet" du seul exemple "les opérations de la nature", abandonnant les "opérations de Dieu", dont il fait un emploi particulier et étroit : "en termes de dévotion, l’opération du Saint-Esprit, les opérations de la grâce". Dans les dictionnaires suivants (Trésor de la langue française, 1971-94 ; Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition 1932-35 et neuvième édition, en cours de publication) certes, l’exemple "les opérations de Dieu" est rétabli, à côté des "opérations de la nature", pour illustrer le premier sens "action d’opérer" ou "action d’une puissance, d’un pouvoir qui produit un effet physique ou moral" (Trésor de la langue française), mais il est en quelque sorte noyé sous les autres sens, scientifiques et sociaux, qui prolifèrent au XXe siècle et tiennent dans trois colonnes grand format du Trésor de la langue française, de sorte qu’il a fallu former de nouveaux adjectifs, opérationnel et opératoire, pour exprimer la variété de sens issus du grand rêve moderne, à savoir rendre efficace l'action continue des hommes (et non de Dieu, bien entendu) sur la matière, la nature, le cours des choses, les autres hommes, l’esprit.

 

 

09 mars 2008

Spécialisation

 

Spécialiser, spécialisation

 

 

Voilà encore deux mots modernes. Le verbe dérivé de l’adjectif spécial et le nom dérivé du verbe ont été enregistrés tardivement dans les dictionnaires : en 1863-77 par Littré (Dictionnaire de la langue française) ; en 1932-35 par les académiciens (huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française). Dans ces deux dictionnaires, la définition de l’un et l’autre mots occupe une ligne et demie. En revanche, un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française (1971-94), les articles qui y sont consacrés se sont allongés : ils tiennent dans une colonne et demie. Cet allongement atteste, s’il en était besoin, la modernité de ces deux mots.

En un siècle, leur sens s’est à la fois étendu à de nombreuses réalités et, d’obscur, il est devenu relativement clair. Littré, qui les enregistre le premier, les définit de façon confuse. Spécialiser, mentionné comme un néologisme, a pour sens "indiquer d’une manière spéciale" et la spécialisation est "l’action de spécialiser". Des exemples auraient pu illustrer ces sens. Littré n’en cite aucun. Pourtant, en 1826, Auguste Comte emploie spécialiser dans le sens "donner à quelqu’un un emploi spécial, déterminé et restreint" ; et en 1843, Balzac donne au verbe pronominal se spécialiser le sens de "se cantonner dans une branche particulière d’études, de recherches" (Les Illusions perdues). C’est le seul sens qui est donné à spécialiser, présenté comme un verbe pronominal, dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "se cantonner dans une branche spéciale d’études" et qui est illustré par ces deux exemples : "ce critique d’art s’est spécialisé dans l’étude de la peinture espagnole" et "ce juriste s’est spécialisé dans le droit international". Il en va de même du nom spécialisation : "néologisme, action de spécialiser" (Littré) et "action de se spécialiser" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35).

Ce qui caractérise l’évolution sémantique de ces mots au XXe siècle, c’est leur extension à d’innombrables réalités sociales, potentialité latente dans les premiers emplois de spécialiser et de spécialisation chez Comte et Balzac (cf. ci-dessus). Dans le Trésor de la langue française, deux sens sont distingués suivant que le verbe est ou n’est pas pronominal. Quand il est transitif, c’est "rendre quelqu’un ou quelque chose apte à un emploi précis, déterminé, restreint" : on spécialise quelqu’un, la justice, on spécialise les quartiers d’une ville. Pronominal, c’est, quand le sujet du verbe désigne un être humain, "se consacrer à une occupation, à une recherche, à un métier déterminé" et quand il désigne une chose, c’est "être limité à un emploi spécial, restreint" (exemple : "les fonctions politiques, administratives, judiciaires, se spécialisent de plus en plus. Il en est de même des fonctions artistiques et scientifiques", Durkheim, 1893). Le nom spécialisation a les deux mêmes sens que le verbe, suivant qu’il se rapporte à des choses ("spécialisation des productions, d’une faculté, du budget, des tarifs") ou un être humain (spécialisation dans une branche, dans une discipline, dans une profession, dans un domaine de recherche, etc.).

Ces deux mots appartiennent à la langue des industriels, des sociologues, des universitaires. Ils disent assez clairement les transformations qu’a subies la France en un peu plus d’un siècle : les processus industriels grâce auxquels sont produits massivement des biens de consommation (entre autres, la spécialisation des tâches, des fonctions, des emplois, etc.) ont été étendus à la société. Jadis, l’honnête homme ne se piquait de rien ; aujourd’hui, s’il veut être qualifié d’honnête, le spécialiste doit ne se piquer que de son domaine exigu. Ce que montrent ces mots, ce n’est pas seulement un transfert des choses aux hommes, c’est la fabrication d’êtres humains (leur production, en quelque sorte) suivant des processus empruntés à l’industrie. Les êtres sont spécialisés ou se sont spécialisés comme s’ils étaient réduits à des postes de travail, des tâches, des choses. Le sinistre destin des OS (les ouvriers dits spécialisés) est celui de tous. La spécialisation résume assez bien l’essence de la modernité.

 

 

08 mars 2008

Récession

 

 

 

En latin, recessio désigne un mouvement : "l’action de s’éloigner" qui se fait par "une marche en arrière". Le nom qui en est emprunté est attesté en 1864 dans un compte rendu de l’Académie des sciences. Le sens y est proche de ce qu’il est en latin : "que la disparition du renne de notre Europe tempérée soit le résultat de l’extinction régionale de cette espèce, ou bien de son refoulement par le développement progressif des sociétés humaines, ou bien encore, si l’on veut, de la récession graduelle et spontanée par suite de changement dans les conditions climatériques". Littré le définit dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) comme "l’action de se retirer", qu’il illustre de cet extrait de l’Académie des sciences (les rennes se sont retirés de l'Europe tempérée), mais les académiciens ne le relèvent ni dans la septième édition (1878), ni dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire.

C’est donc un mot savant. En astronomie, c’est "l’éloignement progressif des galaxies les unes des autres" (Trésor de la langue française, 1971-94) ; dans les sciences naturelles et en géologie, c’est la "décroissance du débit d’une source" ou la "rétraction des glaciers se traduisant par une diminution de la surface qu’ils recouvrent" (Trésor de la langue française).

Mais ce qui fait le succès de récession, c’est son emploi dans un nouveau sens par les économistes à l'imitation, dans les années 1950, du jargon des économistes et financiers  anglo-américains, où il a pour sens "slackening of business and industrial activity" (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, troisième édition, 1974). L’exemple qui illustre ce sens anglais dit éloquemment ce qu’est une récession : "the recession caused a lot of unemployment". Dans le Trésor de la langue française, il est défini ainsi : "ralentissement de l’activité économique d’un pays, caractérisé par une diminution de l’investissement et une augmentation du chômage, mais n’affectant pas nécessairement le mouvement des prix" (Trésor de la langue française).

De bonnes fées se sont penchées sur son berceau : la science, l’économie, l’anglais des Etats-Unis. Avec ces parrains et marraines, les media, la presse, l’université, l’école, les discours branchés, ne pouvaient y offrir rien d’autre qu’un triomphe.

 

07 mars 2008

Sélection

 

 

 

Bien que sélection soit emprunté du latin selectio, "choix, tri", et qu’il soit attesté une fois au début du XVIIe siècle, c’est un mot moderne. Le premier à l’enregistrer est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; les académiciens l’imitent en 1878 dans la septième édition de leur Dictionnaire. Le sens moderne, comme "terme de zootechnie", écrit Littré, vient du mot anglais selection, terme de culture et d’élevage, dont la biologie et la théorie de l’évolution font grand usage. Pour Darwin, "the natural selection" explique l’évolution des espèces (1857 et en 1859 : On the Origin of Species by Means of Natural Selection or the Preservation of Favoured Races in the Struggle for Life). Littré expose les raisons du succès de ce mot : "sélection est entré en français par l’anglais. On l’avait d’abord employé en zootechnie, et le système de Darwin l’a tout à fait répandu".

Littré (Dictionnaire de la langue française) relève les trois sens de sélection, dont les deux derniers entrent dans l’usage au moment où il rédige son dictionnaire  : "action de choisir" ; "terme de zootechnie, choix bien entendu de reproducteurs doués des caractères que l’éleveur désire fixer dans une variété animale distincte" ; "sélection naturelle, prédominance que la nature accorde à une espèce, à une variété, grâce à une adaptation plus grande de ses caractères à ceux du milieu, au point de vue de la nutrition, de la conservation, de la reproduction, etc. avec disparition des espèces, des variétés qui ne peuvent lutter".

La définition du Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35) suit celle de Littré : "action de choisir ou résultat de ce choix" (exemple : "il a fallu exercer une sélection sévère parmi les candidats ; à l’exposition des œuvres de ce peintre, il y a seulement une sélection de ses meilleures toiles") ; "il se dit particulièrement, en termes d’économie rurale, pour désigner le choix bien entendu de reproducteurs doués des caractères que l’éleveur désire fixer dans une espèce animale" ; "en termes d’histoire naturelle, sélection naturelle, prédominance d’une variété mieux adaptée que les autres au milieu où elle doit vivre et qui les élimine" (la syntaxe du dernier fragment "milieu (…) et qui les élimine" est approximative : il vaut mieux ne pas se demander que représentent "les" et "qui").

 

 

Néologisme sémantique, sens emprunté de l’anglais, terme scientifique, voilà qui a fait le succès de sélection dans la langue du XXe siècle. Trois colonnes y sont consacrées dans le Trésor de la langue française (1971-94). Les mots de la définition sont encore plus modernes – tout idéologiques et sociaux – que le mot défini. "Action de choisir", écrivait Littré ; "processus (opération volontaire et méthodique, phénomène inconscient ou automatique) par lequel, à l’intérieur d’un ensemble donné, certains éléments (personnes ou choses) sont choisis, retenus à l’exclusion des autres, en fonction de caractéristiques déterminées, éventuellement impliquées par une certaine fin", écrivent les lexicographes du Trésor de la langue française. La sélection peut être consciente, raisonnée, rationnelle, méthodique, rigoureuse, sévère, arbitraire, automatique, mécanique, etc. Elle s’applique sur les êtres humains ("sélection professionnelle, sélection du personnel ou, absolument, sélection : opération qui tend à déterminer à partir de critères établis et avec le recours à certaines méthodes, notamment à certaines méthodes psychotechniques, les individus les plus aptes à satisfaire aux exigences d’un emploi, d’un poste"). Dans l’enseignement, c’est la "détermination, à l’intérieur d’un groupe d’élèves ou d’étudiants, des sujets propres à suivre un certain type d’enseignement" ou c’est, selon les sciencieux du social, "l’ensemble du processus qui tend à réserver à certains un type d’enseignement considéré comme celui de l’élite". Elle est dite sociale, quand elle procède à la "répartition des individus à l’intérieur des différentes classes de la société, principalement en fonction de leur milieu d’origine, de leur niveau culturel et professionnel, de leurs ressources financières". Dans le sport, la sélection n’est pas suspecte : c’est le "choix des meilleurs sportifs d’une collectivité en vue d’une compétition intéressant une collectivité plus vaste". Il est vrai que la définition est écrite dans un jargon si obscur que personne ne pourra contester ce que le mot désigne. Elle s’applique aussi aux choses (informatique, linguistique, photographie, radio, télécommunications.

La biologie est le sanctuaire de la sélection, la bonne, la vraie, la jamais suspecte, qu’elle soit artificielle (le "terme de zootechnie" de Littré), conservatrice ("sélection qui tend à assurer le maintien d’une race, d’une espèce, d’une variété donnée"), créatrice ou améliorante. Quand elle est naturelle, c’est alors son sacre. La sélection alors est taboue, intouchable, immune éternellement.

 

04 mars 2008

Panique

 

Panique, paniquer, paniquard

 

 

 

A l’article panique du Trésor de la langue française (1971-94), il est indiqué que cet adjectif serait attesté dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la troisième édition (1740), ce qui est à la fois exact et inexact : exact, parce que l’entrée panique apparaît pour la première fois dans la troisième édition de 1740 ; inexact, parce que cet adjectif était défini, dans la première édition (1694), à l’entrée terreur, avec ce sens : "on appelle terreur panique une terreur sans sujet et sans fondement". Autrement dit, les académiciens ont défini d’abord l’adjectif avant d’y consacrer une entrée, ce que note Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : "La Touche avait remarqué que panique n’est point alphabétiquement dans le Dictionnaire de l’Académie mais qu’il se trouve au mot de terreur. On l’a mis sous la lettre P dans la dernière édition."

Attesté dans Gargantua (Rabelais, 1534 : terreur Panice), il est emprunté de l’adjectif grec panikos, "relatif au dieu Pan" ou "de Pan" ; et comme dans Gargantua, il a longtemps qualifié le seul nom terreur : "il n’a d’usage que dans cette phrase (phrase a pour sens "syntagme" ou "groupe") : terreur panique, qui signifie une frayeur subite et sans fondement" (Dictionnaire de l’Académie française, 1740, 1762, 1798, 1832-35). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) juge qu’il peut qualifier aussi frayeur : "ne se dit qu’en cette phrase, terreur ou frayeur panique, c’est-à-dire sans sujet, sans cause légitime". Comme ce dictionnaire est universel (id est c’est un dictionnaire de choses et il tient d’une encyclopédie), Furetière explique l’origine de ce qualificatif : "cette façon de parler est fondée sur ce qu’on dit que Pan (…) a été l’un des capitaines de Bacchus, lequel mit en déroute les ennemis par le moyen d’un grand bruit qu’il fit faire à ses soldats qui combattaient dans une vallée, où il avait observé qu’il y avait plusieurs échos, ce qui fit croire qu’ils étaient en bien plus grand nombre, de sorte que les ennemis s’enfuirent sans combattre". L’explication fournie dans L’Encyclopédie (1751-65) est tout autre : "Brennus ayant fait une irruption dans la Grèce à la tête d’une nombreuse armée de Gaulois, la seconde année de la cent vingtième olympiade, s’avança jusqu’à Delphes ; les habitants consternés recoururent à l’oracle ; le dieu leur déclara qu’ils n’avaient rien à craindre, et les assura de sa puissante protection. En effet, continue l’historien (Pausanias), on vit tout à coup des signes évidents de la vengeance du ciel contre les barbares : le terrain qu’occupait leur armée fut agité de violents tremblements de terre ; des tonnerres et des éclairs continuels, non seulement les effrayaient sans cesse et les empêchaient d’entendre les ordres de leurs généraux. La foudre tombait sur leurs têtes, et des exhalaisons enflammées les réduisaient en poudre eux et leurs armes.... Mais la nuit leur fut encore plus funeste, car l’horreur des ténèbres les agita d’une terreur panique et leur fit prendre de fausses alarmes. La crainte s’empara de tous leurs sens, et l’épouvante fut si grande, que se divisant en plusieurs pelotons, ils s’entretuaient les uns les autres, croyant se battre contre des Grecs. Cette erreur qui ne pouvait être qu’un effet de la colère des dieux, dit encore Pausanias, dura jusqu’au jour, et causa à ces barbares une perte de plus de dix mille hommes ; le reste périt en se sauvant."

 

C’est donc dans la troisième édition (1740) du Dictionnaire de l’Académie française que panique est enregistré dans une entrée spécifique. La définition est reproduite telle quelle dans les quatrième, cinquième et sixième éditions (1762, 1798, 1832-35). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) abonde dans le sens des académiciens : "adjectif, terreur panique, frayeur subite et sans fondement", précisant qu’il "n’a d’usage qu’avec terreur" et qu’on "ne dit ni crainte, ni frayeur panique, quoique ce soit le même sens : ainsi le veut l’usage". Après avoir indiqué la décision de l’usage, Féraud en note les infractions : "l’Abbé Prévost a dit dans un endroit de l’Histoire des Voyages crainte panique et dans un autre frayeur panique. Rousseau a dit paniques alarmes".

Dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35), les académiciens notent pour la première fois que panique s’emploie aussi comme nom : "quelques personnes disent, par ellipse, une panique", ce que confirme Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "substantivement, une panique, une terreur soudaine". De nouveaux exemples en illustrent le sens : "la panique se mit parmi les spéculateurs" et "la foule, prise de panique, se dispersa en tous sens" (1932-35). Ce ne sont plus les soldats ou les ennemis qui s’enfuient paniqués, ce sont les boursicoteurs qui sont pris de panique ou c’est la foule qui en est saisie.

De la guerre à la bourse et aux foules en marche ou en transe, voilà des transferts de domaines qui ne sont pas anodins, comme s’ils indiquaient qu’un séisme social s’était produit en France, dont la langue gardait les marques. Dans l’ancienne langue, l’adjectif panique était en rapport avec la mythologique antique. Dans la langue moderne, le nom est propre à la foule, aux frayeurs collectives, aux spéculations. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) consacrent un assez long article au nom : "vive terreur, soudaine et irraisonnée, souvent dénuée de fondement qui affecte le plus souvent un groupe ou une foule et provoque de grands désordres". L’emploi "à propos de la Bourse" est illustré par cet extrait de Morand : "la crise de la fin 1929 n’avait pas de causes économiques profondes ; ce ne fut qu’une immense panique collective de Wall Street" (1930).

Le succès de ce mot dans la grande religion sociale et collective moderne est tel qu’il a produit des dérivés : paniquard (adjectif et nom) et paniquer (attesté en 1829, mais ignoré du Dictionnaire de l'Académie française) : "être pris de peur, perdre ses moyens, son sang-froid" et "frapper d’un sentiment diffus d’angoisse, de crainte" (Trésor de la langue française), adjectif et verbe qui ne sont pas enregistrés dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française.

 

 

03 mars 2008

Fruste

 

 

 

Cet adjectif, emprunté de l’italien frusto ("usé", proprement "mis en morceaux"), est enregistré dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées aux XVIIIe et XIXe siècles (de 1718 à 1878) avec un sens qui n’a rien en commun avec le sens actuel : "adjectif, se dit en parlant d’une médaille qui est effacée et dont la légende ne peut être que difficilement déchiffrée" (1762, quatrième édition, un seul exemple : "médaille fruste"). Dans les cinquième et sixième éditions (1798, 1832-35), outre les médailles, l’adjectif "se dit également d’une pierre, d’un débris antique dont le temps a dépoli ou corrodé la surface ; et, en histoire naturelle, d’une coquille dont les pointes et les cannelures sont usées" ("un marbre, une colonne, une coquille frustes").

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le tient pour un "terme d’antiquaire" (id est d’archéologue) qui "se dit d’une médaille ou d’une pierre antique dont on ne peut plus reconnaître les figures et les caractères ; d’une sculpture dont le temps a altéré la forme" (Voltaire : "des médailles frustes et couvertes de rouille, dont la légende est effacée") et pour un terme "d’histoire naturelle" : "coquillages frustes, coquillages dont les stries, les cannelures et les pointes sont usées". Dans ce dictionnaire est relevé un emploi figuré qui détonnerait par son sens dans la langue moderne : un style (ou une poésie) qualifié de fruste n’est pas, comme on pourrait le croire, si l’on se fondait sur le sens actuel, un style (ou une poésie) rudimentaire, mais "un style (ou une poésie) qui porte la marque d’une haute antiquité". Ce style (ou cette poésie) est aussi ancien que les médailles ou les colonnes frustes.

Il semble que ce soit Michelet, ce héraut de la nouvelle religion moderne qui, par contresens, emploie le premier, en 1831, à propos de l’histoire romaine, fruste dans son sens moderne : "qui manque de finesse, mal dégrossi" ("peu à peu s’effaçait le type rude et fruste du génie latin"). Ce sens est exposé dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, mais pour être rejeté : "c’est d’une façon tout à fait incorrecte que quelques-uns emploient ce mot dans le sens de "rude, inculte, grossier", qui est un contresens, et disent manières frustes, un homme fruste, ce qui signifie en réalité le contraire de ce qu’on veut dire" : frustes, les manières sont en réalité polies par les ans. Le problème est que ces "quelques-uns", des modernes à n’en pas douter, ont fini par imposer ce sens nouveau. Fruste, qui signifie "usé" et, parce qu’il connote l’antiquité, le passé, la vieillesse, ce que les ans et les siècles ont poli, a pris un sens défavorable, à partir du moment où le progressisme à tout crin a triomphé en France. Dès lors, ce qui est du passé est devenu rude, grossier, inculte ; ce qui est du passé ne sait ni lire, ni écrire ; ce qui est du passé est dépassé ; ce qui est du passé n’a pas de culture, etc. ; donc ce qui est fruste est rustre et ce qui est fruste frustre les modernes dans leur marche triomphale vers le progrès infini.

 

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens propre de fruste est exposé, mais relégué dans le domaine étroit de la numismatique et de l’héraldique ; le nouveau sens est "qui présente un relief rugueux, mal poli" ou "au figuré, en parlant d’un style ou d’une production artistique en général, qui n’est pas élaboré" ; et "par extension, en parlant d’une personne ou d’un trait de comportement ou de caractère, qui manque de finesse, qui est mal dégrossi" ("âme, manière, homme frustes"), "balourd, inculte, lourd, lourdaud, sauvage". Alors que le sens moderne est rejeté dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), les académiciens finissent par s’en accommoder dans la neuvième édition (en cours de publication ) : "figuré, qui manque d’éducation, de finesse ; rude, inculte, mal dégrossi". La condamnation de naguère se mue en un conseil bénin par lequel le rejet se déplace sur frustre : "à ne pas confondre avec rustre, qui est sans doute à l'origine de ce sens, et a même inspiré la forme fautive frustre". Autre temps, autres mœurs, dit la sagesse des nations ; autre temps, autres mots, dirait un philosophe.

 

 

02 mars 2008

Acolyte

 

 

 

 

Emprunté du latin chrétien acolythus, lui-même emprunté du grec, acolyte est attesté à la fin du XIIe siècle, où il désigne un clerc appartenant à un ordre mineur. C’est ce seul sens qui est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française de la première à la cinquième édition (de 1694 à 1798) : "clerc dont l’office est de porter les cierges, de préparer le feu, l’encensoir, le vin et l’eau; et de servir à l’autel le prêtre, le diacre et le sous-diacre" (exemple : "faire les fonctions d’acolyte à une grande messe"). Ce sens est exposé dans les sixième, septième, huitième, neuvième éditions publiées de 1832 à aujourd’hui ("religion catholique, qui a reçu de l’évêque le ministère de l’acolytat", neuvième édition, en cours de publication), ainsi que dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) et dans le Trésor de la langue française (1971-94 : "hiérarchie et liturgie catholiques, clerc promu à l’acolytat chargé notamment de servir à l’autel un membre de la hiérarchie placé au-dessus de lui, sous-diacre, diacre, prêtre, etc.").

Dans la première moitié du XVIIIe siècle, chez le duc de Saint-Simon, le mot est extrait de la religion et de la liturgie et s’acclimate dans la société. Dans la sixième édition (1832-35), les académiciens définissent le sens actuel : "il se dit familièrement, et en plaisantant, d’une personne qui en accompagne une autre" (Littré : même définition). Dans la huitième édition (1932-35), la même définition est exposée : "il se dit familièrement et avec une nuance de mépris d’une personne qui est à la suite d’une autre" (exemples : "c’est son digne acolyte, où qu'il aille, on le voit toujours avec ses deux acolytes"). Au fil du temps, le mot se prend de plus en plus souvent en mauvaise part. C’est (Trésor de la langue française, 1971-94) (familier et parfois péjoratif) le "compagnon et serviteur habituel d’une personne à laquelle il est subordonné" ou "un aide subalterne" et "par extension, péjoratif, le plus souvent au pluriel, complice", comme dans cet extrait d’Eugène Sue : "la nuit même, sur les quatre heures (...) on signale deux voiles à bâbord (…) et bientôt on les reconnaît pour le brick et la goélette montés par cet infâme scélérat et par un de ses acolytes" (1831).

"Le sens religieux, qui représente la moitié des emplois au singulier, ne recouvre plus que le cinquième des emplois au pluriel. L’expression deux acolytes, qui représentait la moitié des exemples au XIXe s., n’en représente plus que le quart au XXe s., où le terme se désacralise alors que l’emploi religieux reste technique", est-il écrit dans une remarque du Trésor de la langue française. La désacralisation, en l’occurrence, s’est faite par le transfert d’acolyte, de la liturgie aux voyous. D’un clerc qui aide à servir la messe aux complices d’un brigand et eux-mêmes malfrats, le basculement est révélateur d’une vague de fond qui bouleverse au XIXe siècle, non pas le catholicisme lui-même, mais l’idée que l’on s’en fait et qui revient, en fin de compte, à criminaliser certains de ses clercs – ce dont la langue garde la trace. Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens ne vont pas aussi loin dans l’abaissement du mot acolyte. Ils s’en tiennent au sens, dont ils précisent qu’il est "souvent péjoratif" : "compagnon, complice, subalterne qu’une personne traîne toujours à sa suite" (exemple : "où qu’il aille, on le voit toujours escorté de ses deux acolytes").

 

 

01 mars 2008

Négociation

 

 

 

 

Emprunté du latin negotiatio, dont le seul sens est "négoce, commerce en grand, entreprise commerciale" (Gaffiot, Dictionnaire latin français, 1934), le nom négociation est attesté au XIVe siècle au sens de "commerce". Oresme le définit ainsi : "négociation, gain par marchandise" ; Montaigne, au XVIe siècle, l’emploie aussi dans ce sens : "la plus riche et belle partie du monde bouleversée par la négociation des perles et du poivre" ; de même, au début du XVIIe siècle, Malherbe : "la négociation consiste à vendre et à acheter".

C’est au XVIe siècle, en 1544, que ce mot, désignant le commerce, s’étend à la politique, où il prend le sens "d’activité déployée pour aboutir à un accord concernant des affaires publiques". Cette extension de sens est révélatrice de changements importants dans l’Europe des temps modernes : les différends politiques ne sont plus seulement réglés par la guerre ; ils peuvent l’être, sans doute partiellement ou provisoirement, en suivant les méthodes du commerce. De fait, l’idée répétée partout par les Modernes (faites du commerce, vous ne ferez pas la guerre ; le commerce adoucit les mœurs ; c’est par le commerce qu’on établira la paix perpétuelle ; le commerce désarme les combattants ; etc.), dont aucun examen n’a prouvé la justesse, est vieille de près de cinq siècles. Elle vient de la Renaissance. Condorcet, dans un ouvrage au titre éloquent, Esquisse d’un tableau historique des progrès de l’esprit humain (1794), analyse avec justesse le rôle joué par la négociation qui se substitue à d’autres moyens d’action ou de pression, tels que la guerre, l’usage de la force, les menaces, le chantage, etc. : "dans les petits Etats, on a besoin d’ajouter le pouvoir de la persuasion à celui de la force, d’employer la négociation aussi souvent que les armes". Cette remarque est valable même pour les grands Etats et les relations que ces grands Etats ont entre eux. Pourtant, en dépit de ces prédictions confiantes, la négociation n’a pas empêché que les guerres se soient succédé, quasiment sans interruption en Europe et dans le monde, depuis que le commerce a servi d’exemple pour résoudre les conflits. Lanoue, qui a participé aux guerres de religion, écrit dans une lettre : "la première finesse fut la négociation de la paix". On sait que les paix négociées pendant les guerres de religion n’ont jamais duré. A peine la négociation était-elle terminée, les combats reprenaient de plus belle.

 

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), le sens ancien (il vient du latin) et premier de négociation (à savoir "commerce") n’est pas exposé (est-ce un oubli ? de l’ignorance ?). Seul le second sens, propre à la politique, est relevé : "l’art et l’action de négocier les grandes affaires, les affaires publiques". Les exemples qui illustrent ce sens sont nombreux : "il entend bien la négociation ; il est habile dans la négociation ; il a été employé dans la négociation de la paix ; il n’a eu nulle part à cette négociation ; sa négociation a été heureuse ; la négociation se faisait en tel endroit ; mettre une chose en négociation". Par métonymie (de l’action de négocier à la chose négociée), le mot désigne "aussi quelquefois l’affaire même qu’on traite et qu’on négocie" (exemples : "il a une négociation difficile entre les mains ; une négociation délicate ; on l’a chargé d’une négociation importante"). D’une édition à l’autre, les mêmes définitions sont reprises : "art et action de négocier les grandes affaires, les affaires publiques" et "affaire même qu’on traite et qu’on négocie" (1762, 1798, 1832-35, 1932-35).

C’est à partir de la quatrième édition (1762) que le très ancien sens de "commerce", celui qui est emprunté du latin et qui n’a jamais disparu de la langue française du XIVe au XVIIIe siècle, est enfin exposé, mais le mot, entendu dans ce sens, semble, si l’on se fonde sur les exemples cités, spécifique de la seule bourse des valeurs : "on dit, en termes de commerce, la négociation d’un billet, d’une lettre de change, pour signifier le trafic (comprendre : le "commerce") qui se fait de ces sortes d’effets par les agents de change". C’est aussi à partir de cette quatrième édition que négociation ne désigne pas seulement les grandes affaires publiques (la paix, les traités, les accords entre souverains, etc.), mais s’étend aux affaires privées ou "particulières" : "il se dit aussi en parlant des affaires particulières" (exemples : "vous voulez que je le porte à faire telle et telle chose, vous me chargez là d’une négociation difficile ; il est en négociation pour acheter une telle charge").

Dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’exemple qui illustrait le sens de "commerce" est enrichi de cet autre : négociation désigne aussi "le trafic qui se fait de ces sortes d’effets par les agents de change, les banquiers, les marchands, etc." Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) calque sa définition sur celle des académiciens : "action d’arranger les différends publics et surtout internationaux" ("il se dit aussi en parlant des affaires particulières") ; "l’affaire même qu’on traite et qu’on négocie" ; "terme de commerce : trafic (commerce) qui se fait d’un billet, d’une lettre de change, etc. par les banquiers, les marchands, etc." (exemple : "la négociation du papier"). Ce dernier sens est clairement défini comme spécifique de la Bourse dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "en termes de Bourse, il désigne la transmission de la propriété d’une valeur ou d’un effet, soit par l’intermédiaire d’un agent de change ou d’un courtier, soit par contrat direct" ("la négociation d’un billet, d’une lettre de change").

 

Dans la langue moderne, le mot bascule de la politique à la société. La grande affaire de la modernité (ce à quoi elle se reconnaît, sa "signature" en quelque sorte ou son oriflamme) est le social – le social parfois doublé de l’économique : les affaires économiques et sociales, dans lesquelles se dissout la politique. Atteste ce phénomène l’article négociation du Trésor de la langue française (1971-94). Outre le sens ancien "d’action de faire du commerce, du négoce" et, en économie, celui de "discussion d’un contrat pour arriver à sa conclusion" et de "transmission des effets de commerce" ou de "marché passé dans des bourses de commerce ou de valeurs", le sens principal est "démarche(s), série d’entretiens pour parvenir à un accord, pour conclure une affaire du domaine privé ou public ou mettre fin à un différend". Les synonymes sont pourparlers, tractation. Les auteurs de ce dictionnaire ne distinguent plus les emplois de négociation, suivant que ce mot s’applique aux affaires publiques ou aux affaires privées, à la signature d’un traité de paix entre deux puissances ou d’un mariage. L’emploi le plus important est social : c’est la "discussion menée par les représentants de groupes sociaux pour parvenir à un accord sur un point de politique économique et sociale". Le synonyme est le mot très moderne de concertation (cf. la note à ce sujet). Deux extraits illustrent ce sens massif : le premier est de Sartre et se rapporte aux sempiternels communistes, espèce aujourd’hui en voie d’heureuse disparition ("je les connais les gars du parti qui ne sont pas d’accord avec ma politique (...) ; s’ils ont désapprouvé ces négociations, c’est tout simplement qu'ils les jugent inopportunes", Les Mains sales, 1948 : le titre convient parfaitement à l’auteur) ; le second de l’auteur d’un ouvrage sur les syndicats en France : "le gouvernement se donne le droit, non de déterminer le résultat des négociations paritaires, mais de leur fixer une limite" (1963).

Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie françaises publiées entre 1762 et 1932-35 (de la quatrième à la huitième), la définition de négociation est déclinée en quatre sens ("action de régler les grandes affaires publiques ; ces affaires elles-mêmes ; action de régler les affaires privées ; commerce des valeurs à la Bourse"). Dans la neuvième édition (en cours de publication), les académiciens prennent le parti de rassembler en une seule définition les trois premiers sens : "action de négocier, de débattre les termes d’un accord, les clauses d’un contrat, etc.", ce qui se fait "dans le cadre d’une affaire commerciale ou d’un conflit d’intérêts privés", "entre des parties intéressées au règlement d’un problème politique ou social", "dans le domaine de la diplomatie et des échanges internationaux". Ce seul et même sens est distingué du sens boursier : "action de négocier des valeurs, des effets de commerce" ("négociation au comptant, sur le marché à règlement mensuel"). Autrement dit, le commerce, son exemple, ses façons de faire, ses méthodes, son rythme, etc. ont fini par tout absorber : la politique, les affaires privées de chacun (mariage, achat d’un bien, etc.), l’économie et tout ce qui se rapporte au social : tout est négociable, tout se négocie, tout peut faire l’objet de négociation, même les libertés publiques, même l’art (surtout l’art), même la culture, même l’esprit ou l’âme, même les peuples. Acheter et vendre, voilà ce qui fait l’essence de la Modernité.

 

 

29 février 2008

Nuisance

 

 

 

Voilà encore un très vieux mot français, attesté au XIIe siècle, sorti de l’usage dans le courant du XVIIe siècle et qui aujourd’hui connaît une nouvelle jeunesse, comme d’autres mots, maintenance ou gouvernance par exemple, grâce à l’anglo-américain, où il signifie "thing, person, act, etc (for e mosquitos or noisy children) that causes trouble or offence". Passé en anglais au Moyen Age, il est revenu en français plusieurs siècles plus tard avec un sens nouveau.

Il est très fréquent dans l’ancienne langue au sens de "tort, dommage, préjudice". Ainsi au XIIe siècle : "Sire, fait l’archevêque, et de votre fils ici, Que fîtes à oindre et couronner à roi, Tout par hâte et sans preux, pour nuisance de moi ?" ; au XIIIe siècle : "que nul ne fasse aide à nulle des parties, ni nuisance à l’autre partie" ; au XIVe siècle (chez Oresme) : "si telles paroles portent grand déshonneur pour celui qui les dit, ou si elles lui portent nuisance" ; au XVIe siècle (Marot) : "ta langue brasse fraudes et nuisances" ; (Amyot) : "quand vint leur tour de plaider la cause, la vue du Capitole fit grande nuisance aux accusateurs" ; (Calvin) : "nous sommes assiégés de tant de dangers, de tant de nuisances".

Au XVIIe siècle, Nicot (Trésor de la langue française, 1606) l’enregistre et le définit par les mots latins incommodum ("préjudice", "inconvénient") et noxa ("tort, préjudice, dommage"), traduisant avec nuisance par nocenter ("de manière à nuire") et sans nuisance par innocenter ("sans faire de mal"), traduction qui justifie la décision prise par Renaud Camus et quelques-uns de ses lecteurs fidèles de fonder un "parti de l’In-nocence", afin que le processus de civilisation ne soit pas entravé ou interrompu par les nuisances ou nocences, quelles qu’elles soient : bruit, papiers sales, paysages dégradés, injures, etc.

Malherbe le tient pour un "vieux mot, hors d’usage". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit ainsi : "vieux mot qui ne se dit qu’au palais d’un obstacle qu’on rencontre en quelque affaire, d’une incommodité qu’on souffre", définition qui est amplifiée dans L’Encyclopédie (1751-65) de d’Alembert et Diderot : "(terme de Palais) signifie un mal ou dommage fait, soit à un endroit public, par exemple, un grand chemin, un pont ou une rivière commune, ou bien à un endroit privé, en y mettant quelque chose qui puisse engendrer de la corruption, en usurpant le terrain ou faisant chose semblable". Les académiciens, qui n’éprouvent pas de compassion pour les "vieux mots", fussent-ils beaux et riches de sens, n’y consacrent pas d’entrée dans les éditions publiées de leur Dictionnaire de 1694 à 1935. En revanche, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) regrette que nuisance soit tombé en désuétude : "vieux mot qu’il est fâcheux qu’on ait laissé perdre" (ce en quoi il a raison), l’illustrant d’un extrait de Saint François de Sales, ce qui atteste que le mot n’était pas spécifique du Palais : "Et en cas que la faute... pour le scandale, conséquence et nuisance, qu’elle tire après soi, semblât devoir être promptement manifestée, etc.". Littré cite aussi un extrait du même François de Sales : "le sucre adoucit les fruits mal mûrs, et corrige la crudité et nuisance de ceux qui sont bien mûrs" (Introduction à la vie dévote).

 

C’est dans la seconde moitié du XXe siècle que nuisance sort de la désuétude, mais dans un sens nouveau, non plus "dommage, tort, préjudice" (sens mentionné comme vieilli dans le Trésor de la langue française, 1971-94), mais "ce qui nuit, ce qui fait souffrir ; en particulier, action agressive d’un bruit sur l’organisme" et "généralement, au pluriel, ensemble de facteurs d’origine technique (bruits, pollutions, etc.) ou sociale (encombrements, promiscuité, etc.) qui nuisent à la qualité de la vie" (Trésor de la langue française) ; définition que les académiciens reprennent dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : "caractère de ce qui est nuisible ; dommage, préjudice" et "le plus souvent au pluriel, phénomène qui porte atteinte aux conditions de vie, altère la santé, dégrade l’environnement" (nuisances sonores ; nuisances liées à la pollution de l’air ou de l’eau).

 

28 février 2008

Personnaliser

 

 

 

Voilà un verbe qui paraît familier et semble aller de soi aujourd’hui. Or, il n’est enregistré dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française de 1694 à 1935, le volume de la neuvième édition (en cours de publication) dans lequel il pourrait figurer n’étant pas encore publié. Les grands dictionnaires dans lesquels une entrée y est consacrée sont le Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77) et le Trésor de la langue française (1971-94).

Littré y donne le sens de personnifier, c’est-à-dire "prêter une existence, un caractère personnel à une abstraction, à une chose" (Dictionnaire universel latin et français, vulgairement nommé Dictionnaire de Trévoux, 1704) : "prêter une existence personnelle à une abstraction ou à un être inanimé", écrit Littré, qui se contente de recopier la définition de Trévoux en la condensant, sans se rendre compte que sa phrase n’a guère de sens : "prêter une existence personnelle à une chose" n’a pas le même sens (si tant qu’elle en ait un) que "prêter une existence, un caractère personnel à une chose". Personnifier le mal, c’est y prêter une existence, mais cette existence ne peut pas être qualifiée de personnelle. A ce premier sens, Littré ajoute un second, qui est attesté chez Rousseau (Confessions, 1768) : "Stanislas, qui était généreux et qui n’aimait pas la satire, fut indigné qu’on osât ainsi personnaliser en sa présence" (il s’agit des attaques contre Rousseau). Ce sens, "faire des attaques personnelles ou faire des allusions qui visent quelqu’un", est défini ainsi par Littré : "dire des personnalités", employant ce nom dans le sens de "paroles qui attaquent personnellement quelqu’un".

Ces deux sens sont qualifiés de vieillis et de rares dans le Trésor de la langue française (1971-94). Le sens usuel est tout autre : récent, il est emprunté de l’anglo-américain, où to personalize signifie "rendre personnel" dans le vocabulaire des publicitaires. Pour vendre, il faut faire accroire aux gogos que telle ou telle marchandise est adaptée à leur personne ou même à leur "personnalité" ou que, barbouillée en bleu ou en rouge, elle a un cachet d’originalité qui les séduira. De la publicité à la politique ou à l’économie, la différence est mince. Personnaliser le pouvoir, c’est le "concentrer dans les mains d’une seule personne" ; personnaliser des objets fabriqués en série, c’est y apporter "des modifications ou des marques personnelles qui le distinguent" (une voiture, un appartement). Même les banquiers personnalisent leurs offres de service (crédits, assurances, etc.) pour tenir compte des désirs de chaque client. Les sciencieux du socio-éducatif qui ont conduit l’école à l’abîme personnalisent à qui mieux mieux en plaçant l’enfant au centre du système, c’est-à-dire en "tenant compte (qu’ils disent) de l’individu, de ses capacités, de ses structures mentales, de ses intérêts, de ses motivations, de ses besoins". Cet extrait du journal Le Point (1978) résume la stupidité moderne : "ce qui me paraît intéressant à signaler dans ce domaine, s’agissant de formation, c’est que là encore l’une des revendications les plus pressantes de notre temps est justement une sorte de droit nouveau, le droit à la différence. Être soi-même est devenu la raison de vivre de chacun, et c’est là aussi un droit. D’où, en matière d’éducation, toutes ces exigences dont on vous a parlé sur les méthodes pédagogiques, les effectifs scolaires, l’école personnalisée, etc.", c’est-à-dire une zone qui n'a plus rien d'une école, mais tient d'un supermarché.

 

27 février 2008

Impulsion

 

 

 

En latin, impulsio signifie au propre "choc", "heurt" et au figuré, "disposition à faire quelque chose" et "excitation à" (cf. Dictionnaire latin français, Félix Gaffiot, 1934). Le mot français qui en est emprunté est attesté au XIVe siècle dans les deux sens : "mouvement donné à quelque chose, action de pousser", comme dans cet extrait de Montaigne (XVIe siècle), "venant sans cause apparente et d’une impulsion céleste", et, chez Oresme, "force qui pousse quelqu’un à faire quelque chose" : "donc les choses que l’on fait par impulsion et mouvement de douleur ou de fureur.... ne sont pas faites par la vertu de fortitude" ; "l’impulsion et contrainte des passions".

Ces deux sens, propre et figuré, sont définis dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition (1694) : "mouvement qu’un corps donne à un autre" (en 1762, les académiciens ajoutent : "par le choc") et "(le mot) signifie quelquefois aussi figurément instigation, conseil, action par laquelle on pousse quelqu’un à faire une chose". Les exemples qui illustrent le premier sens attestent que, entendu dans un sens propre, impulsion appartenait au vocabulaire de la science : "cela se fait par l’impulsion de l’air ; les philosophes disputent si une telle chose se fait par impulsion ou par attraction" ou en 1762, "plusieurs philosophes modernes tiennent que tous les mouvements se font par impulsion" et en 1798 "les cartésiens (qui ne croient pas aux thèses de Newton) prétendent que tous les mouvements se font par impulsion".

Cette thèse, évoquée dans un exemple de dictionnaire, est discutée dans l’article qui est consacré à impulsion dans L’Encyclopédie (1751-65) : "(terme de physique) action d’un corps qui en pousse un autre, et qui tend à lui donner du mouvement, ou qui lui en donne en effet". L’auteur de l’article, après avoir défini ce terme savant, en vient à la thèse : "au reste, la propriété ou la vertu par laquelle un corps en pousse un autre, et lui communique du mouvement, est quelque chose de fort obscur, et il semble qu’on doit être presque aussi étonné de voir qu’un corps qui en frappe un autre le dérange de sa place, que de voir un morceau de fer se précipiter vers une pierre d’aimant, ou une pierre tomber vers la terre. C’est donc une erreur de croire que l’idée de l’impulsion ne renferme aucune obscurité, et de vouloir, à l’exclusion de tout autre principe, regarder cette force comme la seule qui produise tous les effets de la nature. S’il n’est pas absolument démontré qu’il y en ait d’autre, il s’en faut beaucoup qu’il soit démontré que cette forme soit la seule qui agisse dans l’univers". Les lecteurs sont renvoyés aux articles attraction et gravitation. Ce que prouve Newton, c’est que le mouvement des corps, célestes ou terrestres, n’est pas nécessairement le résultat d’un choc, d’un heurt, d’une impulsion. Raynal (cité par Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) écrit à ce sujet : "en levant les yeux au ciel, Newton vit dans la chute des corps sur la terre et entre les mouvements des astres des rapports qui supposaient un principe universel différent de l’impulsion, seule cause visible de tous les mouvements". Quelle force a mis en mouvement ces astres ? Buffon, quant à lui, renonce à se prononcer sur l’impulsion première : "nous ne pouvons guère former de raisonnements ni même faire des recherches sur les causes du mouvement d’impulsion des comètes".

Dans les éditions des XIXe et XXe siècles du Dictionnaire de l’Académie française, les définitions, que ce soit celles du sens propre ou du sens figuré, s’étoffent de nouveaux exemples, dont plusieurs se rapportent à la psychologie humaine : "il se dit figurément, au sens moral, de l’action d’exciter, d’encourager, de pousser quelqu’un à faire une chose" (sixième édition, 1832-35, exemples : "il agit ainsi par l’impulsion d’un tel ; obéir, céder aux impulsions d’une volonté étrangère ; suivre l’impulsion de son cœur ; les esprits reçurent une impulsion nouvelle ; cette première découverte donna l’impulsion ; une impulsion irrésistible"). Cette force qui fait agir les hommes, parfois malgré leur volonté, mais révélant leur être, fascine les amateurs de psychologie.

 

Ce qui caractérise impulsion dans la langue du XXe siècle, c’est son extension à de nombreux phénomènes physiques et à d’innombrables faits humains et sociaux. En bref, il est porté par la grande vague de la nouvelle religion sociale et scientiste qui submerge tout. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article impulsion est relativement long et le premier sens, celui de la science, est amplement défini : "poussée, généralement brève, qui s’exerce sur un corps et lui communique un mouvement" et "par métonymie, le mouvement ainsi transmis". En mécanique, c’est "le produit d’une force multipliée par le temps pendant lequel elle s’exerce" ("l’impulsion est égale à la variation de la quantité de mouvement au cours d’un intervalle de temps" ; et en électricité et électronique, c’est la "variation brusque et de courte durée d’une grandeur physique, pouvant notamment servir de signal" et "ce signal lui-même" ("les impulsions reçues par un compteur téléphonique ; le générateur d’impulsions électromagnétiques d’un radar"). Le mot impulsion ainsi défini frappe si fort les esprits qu’il suscite des emplois figurés dans "communiquer une impulsion à son cheval avant l’obstacle", "donner une impulsion pour sauter", "donner une puissante impulsion aux affaires" et "donner une impulsion à des opérations militaires" ou "à la recherche". Ces emplois en mécanique et électronique sont complétés, dans le Trésor de la langue française (1971-94) par les emplois en biologie : "ensemble des processus physico-chimiques extrêmement brefs qui caractérisent le stade initial de l’activité fonctionnelle élémentaire d’un nerf, d’un neurone ou d’une de ses parties, et par lesquels s’effectuent les phénomènes de conduction et de transmission dans le système nerveux" ("impulsion nerveuse" ; "envoi d’impulsions motrices dans de nouveaux muscles").

Pour ce qui est du second sens, "force qui pousse quelqu’un à faire quelque chose" selon Nicolas Oresme, ce grand penseur du XIVe siècle, son extension, à tout ce qui est social et humain, n’est pas moindre que celle du premier sens. Une des définitions qu’en donnent les auteurs du Trésor de la langue française est éloquente : "principe déterminant le développement, le dynamisme d’une activité sociale, économique, intellectuelle", avec les mots fétiches de la religion sociale : principe, déterminer, développement, dynamisme, activité sociale, économique, intellectuelle. Les synonymes sont animation (mot de la théologie catholique recyclé en mot de la théologie sociale) et incitation. "Par métonymie", est-il précisé, impulsion désigne le "mouvement social, économique, intellectuel, considéré dans sa dynamique", comme dans cet exemple, qui suinte de religiosité de pacotille : "l’impulsion innovatrice se propage dans des conditions entièrement différentes du modèle de J. Schumpeter, qui n’a pas étudié explicitement la firme régionalement dominante et l’unité motrice dans un territoire" (L’économie du XXe siècle, 1964).

Principe social, l’impulsion est aussi un principe psychologique : c’est, selon les auteurs du Trésor de la langue française (admirez la logorrhée moderne), le "principe déterminant l’action d’une personne", comme dans cet extrait du Journal de Delacroix : "la race anglaise (...) n’a pas au même degré que les Français cette force d’impulsion qui entraîne à tout moment" (1853) ou cet autre d’un ouvrage de parapsychologie : "le sujet manifeste une grande suggestibilité tant aux impulsions extérieures qu’aux poussées internes" (1954). Le complément qui suit impulsion désigne le principe "d’action psychologique" (on croirait entendre parler les spécialistes de la propagande des guerres coloniales ou du Vietnam) : "impulsion de l’habitude, du moment, de la nature, de la passion, d’un penchant, de la raison, de la volonté, du besoin, du cœur". Mme de Staël, qui a été une admiratrice de l’Allemagne et une des premières adeptes de la religion sociale, solidaire, scientiste et larmoyante, tient l’impulsion pour l’étalon en tout : "on pourrait se représenter un caractère fier sans être sévère, qui ne blâmât rien d’après les règles reçues, mais seulement d’après l’impulsion du cœur. Une religion qui mît l’âme en communication intime avec le ciel et fît reconnaître ses adeptes par les saintes impulsions de la piété et de la fierté" (1810).

Ce n’est pas seulement un principe, c’est aussi "la force psychique spontanée et irrésistible, qui pousse à l’action". L’impulsion peut être affective, nerveuse, sensuelle, sentimentale, aveugle, intérieure, irraisonnée, irréfléchie, irrésistible, obscure, secrète, soudaine, subite, violente. Le terme est employé, comme il se doit, dans des contextes pleins de religiosité nouvelle ; ainsi par Benjamin Constant, en 1804 : "vers la fin de cette troisième époque, l’impulsion vers le théisme a été la plus forte. Une foule de prétendues révélations sont venues ébranler la croyance en la mythologie populaire".

Cette force psychique spontanée et irrésistible a quelque chose d’obscur et d’inquiétant, qui n’a pas laissé les psychologues indifférents. Ils nomment impulsion le "trouble psychique caractérisé par une tendance, qui échappe au contrôle du sujet, à exécuter des actes satisfaisant un besoin impérieux, déchargeant un état de tension émotionnelle" (exemples : "impulsion et inhibition ; impulsion, pulsion et compulsion ; impulsion agressive, sexuelle ; impulsion d’un enfant"), comme dans ces extraits : "le second caractère que nous présentent les obsessions, c’est l’impulsion, c’est-à-dire la tendance à l’acte" (Janet, 1903) et "à côté de cette dominante projective qui est comme la pointe active de l’impulsion, et sur laquelle certains (Wallon) mettent l’accent, d’autres (Janet) le portent sur la faiblesse sous-jacente du psychisme. Les impulsions morbides sont des plus variées : toxicomanies et dipsomanies, boulimie, impulsions sexuelles, impulsion au mouvement et notamment à la marche, impulsion au vol, impulsions sociales : au commandement, à l’autoritarisme" (Mounier, Traité du caractère, 1946) : on ne saurait mieux expliquer le succès de ce mot dans la langue des modernes. Les académiciens se barbouillent moins de sciences sociales et humaines que les lexicographes du très savant Trésor de la langue française : aussi se contentent-ils de définir le second sens d’impulsion sans tenter d’explorer les notions que ce mot désigne en psycho socio. C’est "l’action de pousser quelqu’un à faire quelque chose" ou "la force intérieure, impérieuse et généralement irraisonnée, qui pousse une personne à accomplir un geste, une action", comme dans ces exemples : "agir sous l’impulsion de la colère, de la passion, de l’émotion ; céder, se laisser aller à ses impulsions ; réfréner, maîtriser, dominer ses impulsions ; une impulsion irrésistible". Les emplois cités par les académiciens "réfréner, maîtriser, dominer ses impulsions" illustrent assez bien le point de vue qui est le leur en matière de morale : l’homme peut agir raisonnablement, il n’est pas condamné, par la malédiction que lui aurait jetée Freud, à se laisser emporter par une impulsion ou des impulsions (variante : des pulsions).

 

 

Planifier

Planifier, planification

 

La civilisation arabe n’est pas le seule qui ait offert quelques joyaux à la langue française (cf. la note matraque) ; l’ex-URSS a été généreuse aussi. Les Français lui doivent planifier et planification. Ils auraient pu refuser ces cadeaux empoisonnés. Ils ne l’ont pas fait, hélas ; ils ont même comblé leurs donateurs en étendant les emplois de ces deux mots à de nouveaux domaines. La complaisance est la chose au monde la mieux partagée.

Le verbe planifier est attesté, au sens "d’organiser" la production de telle ou telle marchandise en suivant les objectifs du Plan, dans un livre traduit du russe (en fait, du soviétique), Barbelés rouges (auteur Solonievitch, 1938). Le nom planification, dérivé de planifier, est attesté trois années auparavant dans le livre que Boris Souvarine a consacré à Staline et en 1936 dans Humanisme intégral de Maritain : "en admettant que la science doit suffire, au moyen d’une planification parfaite, à mettre l’industrie au service de l’homme, les communistes ont abouti inévitablement à mettre malgré eux (à vérifier) l’homme au service de l’industrie et de la technique". Ces deux mots sont bolcheviques.

 

C'est la matrice soviétique qui les a sanctifiés dans la France placée après la guerre sous la surveillance des communistes. Mme de Beauvoir, évidemment (d’elle, on ne pouvait rien attendre d’autre), intègre planifier à son vocabulaire. Lénine et Staline planifient ; Thorez rêve de planifier la France ; elle aussi, elle planifie. Il est vrai qu’elle n’a jamais résisté à la force, ni à celle des brutes, ni à celle des mots : "l’enseignement, tel que le pratiquaient ces demoiselles, ne donnait pas au maître une prise assez définitive sur l’élève ; il fallait que celui-ci m’appartînt exclusivement : je planifierais ses journées dans les moindres détails, j’en éliminerais tout hasard" (Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958). Cet extrait a au moins le mérite de montrer l’idéologie totalitaire dont relève le désir absurde de planifier : aucune parcelle de la réalité n’échappe à l’idée, carrée, unique, uniforme, que quelques illuminés se font du réel qu’ils modèlent ou façonnent à leur gré.

Le succès du marxisme léninisme dans le monde entier a établi des sociétés planifiées, une agriculture planifiée, la volonté de planifier le travail, le devenir touristique d’une région, les réponses à apporter aux besoins fondamentaux, l’économie. L’économie planifiée "comporte une forte intervention de l’État", comme dans cet extrait de Lacroix : "l’économie communiste est une économie dirigée, planifiée, qui se soucie non plus de poursuivre le profit, comme en régime capitaliste, mais de satisfaire par priorité les besoins humains les plus fondamentaux", 1949). On sait ce qu’il en est de la satisfaction de ces "besoins humains". Planifier s’applique même à la sexualité : c’est "intervenir pour limiter ou pour encourager la reproduction de la vie humaine".

 

La planification est une activité dévolue, dans un pays qui sombre dans le délire totalitaire, aux gestionnaires, aux économistes et même aux démographes. En gestion, elle est "économique, culturelle, de l’enseignement, régionale, sociale". L’économie étant une science, elle se grise de mots savants, dont planification : "science qui a pour objet d’assurer, selon une progression croissante, la satisfaction des besoins du pays par une utilisation optimale de ses ressources, au moyen de documents prospectifs appelés Plans". Que l’on applique la planification au Sahara : vite, il faudra y importer du sable. Les résultats ont beau prouver la perversité de la planification, elle n’en suscite pas moins des "études, méthodes, organes" (lesquels en rendent le coût exorbitant), qu’elle soit "partielle, souple, totale". Parfois, un peu de lucidité illumine les cervelles : ainsi, celle du Nouvel Observateur en 1980 : "Le pouvoir en pays communiste ? On peut lutter contre. Le système économique ? Avec le choix de l’industrie lourde, la planification ultra-centralisée, le despotisme bureaucratique, la corruption, la gabegie et les privilèges, c’est une faillite : Gierek (le secrétaire du PC polonais) lui-même en dressera le constat". Cela n’a pas empêché cet organe de presse d’applaudir à la planification de l’économie française sous Mitterrand et Mauroy, puis à celle de l’université sous le trotskiste Jospin.

 

 

 

25 février 2008

Sacrifice

 

 

 

Emprunté du latin sacrificium, au sens "d’offrande à la divinité" et, chez les auteurs chrétiens, de "messe" (le sacrifice eucharistique), le nom sacrifice est attesté au XIIe siècle dans les deux sens du mot latin : "offrande à la divinité" et "mort du Christ pour la rédemption du genre humain", la messe étant désignée par les deux termes de saint sacrifice en 1670 par Bossuet.

La migration du mot hors de la religion et de la théologie catholique commence en 1651, chez Pascal, où sacrifice prend le sens "d’abandon volontaire", de "renoncement", comme une extension à la vie de chacun du sacrifice du Christ ("Lettre sur la mort de son père") : "que ces sacrifices particuliers (nos affections) honorent et préviennent le sacrifice universel où la nature entière doit être consommée par la puissance de Jésus-Christ".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), ces deux sens sont exposés : "action par laquelle on offre quelque chose à Dieu, avec certaines cérémonies, pour lui rendre un hommage souverain" (exemples : "sacrifice solennel, propitiatoire, expiatoire ; les sacrifices de l’ancienne loi ; dans la nouvelle Loi, Jésus-Christ s’est offert en sacrifice à son Père sur la Croix ; les sacrifices de l’ancienne Loi ont été abolis par celui de la nouvelle ; Jésus-Christ est offert tous les jours en sacrifice sur nos Autels ; le sacrifice de Jésus-Christ sur la Croix est un sacrifice sanglant ; le sacrifice de Jésus-Christ à la Messe est un sacrifice non sanglant ; il se dit aussi des sacrifices qu’offraient les païens"), et, au sens figuré de Pascal, "on dit faire un sacrifice à quelqu’un pour dire renoncer pour l’amour de lui à quelque chose de considérable, d’agréable, etc.". D’une édition à l’autre, les exemples qui illustrent le sens figuré, que Pascal a introduit dans la langue, se font en moins en moins individuels et de plus en plus sociaux, au sens où ce à quoi l’on renonce, c’est de plus en plus souvent des avantages économiques, financiers ou sociaux : "je vous fais un sacrifice de tous les intérêts que j’avais dans cette affaire ; si j’oublie l’injure qu’il m’a faite, si je ne cherche point à m’en venger, c’est un sacrifice que je vous fais" (1762, 1798) ; "c’est un sacrifice que l’honneur vous demande, vous commande, vous impose, exige de vous ; il n’y a pas de vertu sans sacrifice ; un sacrifice d’argent ; il a fait de grands sacrifices pour l’éducation de ses enfants" (sixième édition, 1832-35).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) réduit le sens figuré de Pascal à une "privation ou une perte à laquelle on se résigne". Il l’illustre de deux exemples "sociaux", qui ne présentent plus d’analogie avec le sacrifice du Christ : "un sacrifice d’argent, il a fait de grands sacrifices pour l’éducation de son fils". Comme Littré est scientiste, anti-clérical et positiviste, il ne comprend pas la nature du sacrifice religieux, distinguant le sacrifice passif (le sacrifice fait par Abraham) du sacrifice actif (le sacrifice d’Isaac par Abraham, d’Iphigénie par Agamemnon), alors que, d’un point de vue religieux, la véritable distinction est entre le sacrifice involontaire ou forcé, contraint, imposé (la victime ne s’offre pas au sacrifice ; c’est le pouvoir, le Roi, le Père qui l’offre en sacrifice ; Agamemnon sacrifie sa fille Iphigénie pour obtenir des vents favorables ; Abraham est près de sacrifier son fils pour complaire à Yahvé) du sacrifice volontaire (le Christ s’offre en sacrifice de son plein gré pour sauver les hommes). En revanche, cette distinction est clairement exposée dans le Trésor de la langue française (1971-94). Comme terme de religion, c’est "l’action sacrée par laquelle une personne, une communauté offre à la divinité, selon un certain rite, et pour se la concilier, une victime mise à mort (réellement ou symboliquement) ou des objets qu’elle abandonne ou brûle sur un autel" ; dans la religion chrétienne, c’est le "sacrifice parfait du Christ s’offrant à Dieu son père, sur la croix, en oblation unique pour le salut de l’homme et renouvelé dans l’Eucharistie" (exemple : "la théologie nous enseigne que la messe, telle qu’elle se célèbre, est le renouvellement du sacrifice du calvaire", Huysmans, 1891).

Dans la langue moderne, sacrifice est dépouillé peu à peu de tout sens religieux ou sacré ; il se laïcise en quelque sorte. Ce n’est plus qu’une simple privation. Ce "renoncement" ou cette "privation" que l’on s’impose volontairement ou que l’on est forcé de subir est celui de "quatre robes" (Stendhal, Lamiel), des "cigares du café de Paris" (Le Comte de Monte-Cristo, 1846), "de son bonheur, de son cœur, de son orgueil, de sa fortune, de sa situation, de son temps, de sa vie, de soi". Le sacrifice peut être financier ou d’argent ou même d’hommes ("perte en soldats au cours d’une bataille") ou même d’un animal ("mise à mort d’un animal pour la consommation ou en cas d’accident ou de maladie"). Le sacrifice peut même être offert "à l’opinion" ou aux "architectes modernes" : c’est dire s’il coûte peu et qu’il a perdu toute signification.

 

24 février 2008

Matraque

 

Matraque, matraquer, matraquage

 

 

Parmi les incomparables bienfaits que la très supérieure (à toutes les autres) civilisation arabe aurait apportés à la langue française, il y a matraque – joyau que les bien parlants en doxa se gardent bien d’exposer, redoutant sans doute que le foudre de l’Inquisition ne frappe la matraque qui eût écorné le mythe. Matraque est récent : il attesté en 1863 au sens de "gros bâton, gourdin". Il est emprunté de l’arabe parlé en Afrique du Nord, où la matraque (que Hugo, en 1866, dans Les Travailleurs de la mer, roman dont le titre sonne comme un discours trotskiste, écrit matrak, sans doute pour faire exotique) est un bâton dont se servent les bédouins pour conduire leurs chameaux.

Littré l’enregistre immédiatement dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), mais il s’abuse sur son origine : "mot espagnol usité en Algérie qui signifie bâton, trique" (1867 : "après avoir failli périr sous les matraques des chameliers qui lui servaient de guides"). Il cite aussi un extrait de la Revue des Deux-Mondes (1877 : "un alphabet, une écritoire et une matraque ou férule percée de trous, les punitions dans les écoles des Philippines se réduisent à quelques coups de matraque dans la main ouverte"), duquel il infère à tort que matraque est un mot espagnol qui a pour sens "férule scolaire". Les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) ne s’embarrassent pas d’étymologie. Ils se contentent d’établir le sens, en limitant l’usage aux seuls éleveurs ou autres chameliers d’Afrique : "matraque se dit proprement du bâton qui sert de canne aux conducteurs d’animaux en Afrique, et plus généralement d’une trique dont on se sert pour frapper".

 

Le nom a migré. D'Algérie, il s’établit en France. Il n'est rien de plus commun que cette émigration. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) font suivre le sens, "gros bâton servant de canne et éventuellement de trique aux conducteurs d’animaux en Afrique", d’un second, plus familier aux Français : "par analogie, arme contondante assez courte, constituée par un bâton de bois ou de caoutchouc durci souvent alourdi à une de ses extrémités par du fer ou du plomb, utilisée pour frapper quelqu’un et dont sont officiellement munis les policiers". Le mythe de la matraque policière envahit les media, si bien qu’il finit par effacer l’origine de la matraque et que, d’attribut arabe, elle devient, chez le communiste Bloch en 1931, un attribut du fascisme : "pendant que l’Europe riait à ces tours de Scapin, à ces histoires d’huile de ricin, elle n’entendait pas les cris des gens qui mouraient sous la matraque fasciste". Il est vrai que les communistes préfèrent nettoyer à la mitrailleuse les pays qu’ils ont subjugués plutôt que d’utiliser l’archaïque gourdin, lequel, dans l’expression coup de matraque, prend le sens figuré de "prix exagéré" ou "d’addition salée" (synonyme : coup de fusil). Les académiciens, dans leur Dictionnaire (neuvième édition, en cours de publication), relèvent les mêmes sens : "gros bâton qui servait en Afrique du Nord aux chameliers pour conduire leurs bêtes" (pourquoi l’imparfait ?) ; "arme contondante constituée par un bâton de bois ou de caoutchouc dur" ; "coup de matraque, prix excessif (on dit aussi coup de fusil, coup de massue)".

 

 

Le verbe matraquer est récent. Suivant la rubrique "étymologie et histoire" de l’article matraquer (in Trésor de la langue française), le sens figuré "assommer le client par une addition excessive", attesté en 1927, serait antérieur de plus de dix ans au sens propre (attesté en 1939) : "frapper avec une matraque". C’est assez étrange. Il se peut que les dates indiquées soient inexactes. En 1945, chez Mauriac, matraquer prend un sens figuré : "traiter durement, assommer" ; en 1952, il est attesté au sens de "condamner au maximum" et en 1967, dans la langue des communicants (non pas les vases communicants, mais la vase communicante ?), au sens de "soumettre (les auditeurs, les consommateurs, une population entière) à un matraquage publicitaire".

Ces sens sont exposés dans le Trésor de la langue française (1971-94), dans lequel s’exprime une indignation très soixante-huitarde contre les porteurs de matraque, comme l’attestent les exemples : "matraquer des grévistes, des manifestants" ; "camarades lynchés... camarades marins des prisons maritimes... camarades emprisonnés... camarades indochinois de Poulo Condor... camarades matraqués... Camarades... camarades... C’est pour ses camarades qu’il veut gueuler le veilleur de nuit pour ses camarades de toutes les couleurs de tous les pays " (Prévert, 1946 : les seuls dont le sort tragique ne provoque pas la compassion du très bien pensant Prévert sont les dizaines de millions de victimes des camarades). Dans le commerce, matraquer signifie "imposer des prix considérés comme excessifs" et "baisser fortement les prix lors des soldes" ("de très grandes surfaces (...) n’hésitent pas à vendre des produits de très grande consommation, comme les lessives, à des marges nulles ou voisines de zéro, la vente à perte étant interdite. C’est cela qu’on appelle casser, écraser ou matraquer un prix" (1972). Le verbe s’étend même à la médecine : "soumettre un organisme à des doses massives de médicaments" ("l’organisme, matraqué par les techniques d’immuno-suppression, reconstituait peu à peu ses défenses", 1980) ; mais c’est dans le vocabulaire des media que matraquer connaît ses plus grands succès : "diffuser une émission, un disque, une information ou une annonce de façon répétitive pour imposer de force ce message au public". Les journalistes défendent leur corporation : matraquer n’est pas leur fait, prétendent-ils sans rire ; avec eux, c’est la fin du matraquage, comme cela est écrit dans L’Express en 1969 : "l’avènement sur les ondes des journalistes a constitué une véritable métamorphose. Il ne s’agit plus de matraquer, mais d’expliquer" (rires bruyants, comme dans les comptes-rendus Des débats de l’Assemblée nationale). Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens ajoutent un nouveau sens figuré : "matraquer un auteur, un ouvrage, les critiquer avec rudesse, les éreinter" aux autres sens figurés : "matraquer un client, lui présenter une addition, une facture d’un montant excessif" et "dans le langage de la communication, de la publicité, matraquer une nouvelle, un message, les répéter avec insistance".

 

 

Le nom matraquage est attesté quelque vingt années après le verbe : en 1947, au sens "d’action de matraquer" dans le journal L’Aurore ; et en 1967, au sens de "publicité intensive". En fait, le nom a les mêmes sens que le verbe dont il dérive : au figuré, c’est "l’action de critiquer quelqu’un très violemment en accumulant les reproches" ("matraquage en règle") ; dans la presse et la publicité, c’est une "campagne intensive et insistante visant à imposer un message, un nom, etc. à l’attention du public ou du consommateur". Le matraquage peut être idéologique, publicitaire, psychologique, des masses, sexuel ou des prix ("action entreprise en vue de faire baisser les prix et de provoquer des ventes importantes"). Les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication) définissent deux sens seulement : "action de matraquer" et "figuré et familièrement, matraquage publicitaire, le fait d’user de la publicité de manière répétée et insistante". Il est un emploi qui est relevé dans le Trésor de la langue française à propos du seul dérivé matraqueur : c’est, dans le vocabulaire sportif, le fait de jouer brutalement. Les matraqueurs cherchent à blesser les adversaires ; ils adoptent pour tactique le matraquage volontaire : "par analogie, est-il écrit dans ce dictionnaire, joueur brutal" (exemple : "jusqu’à ce que l’arbitre, un vendu, envoie les matraqueurs se calmer sur la touche", 1953).

 

 

Les avatars de matraque prouvent (mais il n'en est pas besoin, chacun en est persuadé) que la langue et la civilisation arabes sont supérieures à toutes les autres.  

 

23 février 2008

Maintenance

 

 

Dérivé du verbe maintenir; le nom maintenance est attesté en ancien français, dans la seconde moitié du XIIe siècle, au sens de "protection, soutien" et, au XVe siècle, au sens "d’action de conserver une possession". Rabelais l’emploie dans Pantagruel : "Seigneur Dieu, ôte moi de ce tourment auquel ces traîtres chiens me détiennent pour la maintenance de ta loi" ; puis il semble que maintenance tombe en désuétude.

Nicot (Trésor de la langue française, 1606) l’enregistre, sans le définir, se contenant de l’illustrer de cet exemple : "sans la maintenance et gouvernement de Dieu, toutes choses seraient en un moment réduites à néant", dans lequel maintenance signifie sans doute "protection" ou "puissance". En revanche, les académiciens ne l’enregistrent dans aucune des éditions publiées de leur Dictionnaire entre 1694 et 1932-35. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) se contente, au lieu de le définir, d’en décomposer la formation : "action de maintenir". Deux vers du XIIIe siècle illustrent le sens ancien de "puissance" : "Jà de votre maintenance, Amour, ne me quiers ôter", que l’on peut traduire ainsi : "jamais je ne veux m’ôter de votre puissance, Amour". Dans le Supplément à son dictionnaire (1877), Littré relève un emploi juridique : "action de maintenir une propriété territoriale en bon état" (exemple tiré du Dauphiné : "la maintenance de ces terres n’est pas chère").

 

En fait, c’est pendant la Seconde Guerre mondiale que maintenance a ressuscité, grâce aux Américains qui, quand ils ont débarqué avec leurs chars, leurs camions, leurs armes, etc., ont ramené en France le vieux mot maintenance, au sens "d’activité qui a pour objet de maintenir en état d’opérer une flotte, une armée", comme le définissent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), l’illustrant de cet exemple : "la maintenance de la force de frappe". Le vieux mot entretien a été balayé par cette concurrence venue d'outre-Atlantique. Par métonymie, maintenance désigne aussi "l’ensemble des moyens en personnel et en matériel nécessaires pour cette activité ainsi que des œuvres d’entretien, de réparation et de stockage de ce matériel", comme dans cet exemple tiré de l’histoire récente : "la 2e D.B. dépendait presque totalement, pour son armement comme son habillement, de la maintenance américaine" (1961).

De l’armée américaine, le mot s’étend aux activités civiles d’entretien de matériel : "action de maintenir en état de fonctionner un parc de véhicules, un appareillage complexe, un système informatique". Les acheteurs signent des "contrats de maintenance" ou ils ont recours aux "services de maintenance" de leurs vendeurs. L’activité n’est pas anodine. En 1962, dans l’industrie aéronautique, "les quatre sixièmes des heures productives sont dévolus à la production de série alors qu’un sixième est réservé aux études et prototypes et un sixième aux réparations et à la maintenance".

Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), maintenance est enregistré, mais seul le sens moderne est défini : "ensemble des actions qui ont pour but de maintenir en état le matériel d’une force armée" et "par extension, ensemble des opérations d’entretien permettant de maintenir un appareil ou un ensemble d’appareils, un véhicule, un navire en état de fonctionner normalement" ("maintenance technique ; visites de maintenance ; contrat de maintenance, convention par laquelle le vendeur d’un matériel s’engage, sous certaines conditions, à en assurer l’entretien").

La nouvelle langue française est parfois très ancienne. Dans l'exemple de maintenance, il a suffi de l'arrivée d'un prince charmant pour que la belle endormie sorte de sa désuétude.

 

22 février 2008

Ludique

Ludique, ludisme

 

 

Voilà deux mots familiers aux modernes et qui, de ce fait, paraissent aller de soi, comme s’ils étaient dans la langue depuis la nuit des temps. Il n’en est rien. Ces mots sont aussi modernes par leur sens et par la date à laquelle ils sont attestés pour la première fois : ludique en 1910 et ludisme en 1940. Ce sont des mots de philosophe. Ludique est employé en 1910 dans une étude portant sur "le vocabulaire technique et critique de la philosophie" publiée dans le Bulletin de la Société française de philosophie ; ludisme en 1940 sous la plume de Sartre dans L’imaginaire (sous-titre : "psychologie phénoménologique de la perception" - rien que ça !). Ils sont de philosophes, savants et artificiels. Ce sont, en quelque manière, des mots de logothète - c’est-à-dire de législateurs de langue. Si le peuple ou le système de la langue les avait fabriqués, ils auraient été joueur ou joueux ou jouique ou jeueux ou jeuique. Seuls des instruits ont pu fabriquer des mots suivant un processus pareil. Il faut connaître le latin et savoir qu’en latin jeu se dit ludus. Ces conditions ne sont pas suffisantes. Il faut aussi ajouter à cette base latine (lud) le suffixe français – ique, signifiant "relatif à" ou "propre à" ; et, pour fabriquer ce mot chimère ou hybride, il faut de cette audace qui vous fait jeter tout scrupule par-dessus les moulins.

La philosophie se transformant au XXe siècle en science sociale et fort inhumaine, c’est-à-dire en science par excellence, celle qui subsume toutes les sciences ou qui place toutes les sciences sous sa coupe, ludique d’abord, ludisme ensuite, sont sortis du vocabulaire étroit de la philosophie pour coloniser la société. Cela s’est fait d’autant plus facilement que le jeu, dans une société de loisirs et où les loisirs sont consommés avec la même gloutonnerie que le foie gras de canard, est devenu un des horizons indépassables de la France actuelle : on apprend en jouant et par le jeu, on travaille en jouant ou on joue en travaillant, on se libère de ses névroses (supposées ou réelles, peu importe) en jouant ou par le jeu, les jeux de hasard sont devenus une des activités économiques les plus rentables qui soient, etc. : en bref le principe de plaisir ou principe ludique ayant évacué le principe de réalité, cette mutation a ouvert à ludique et à ludisme un immense champ d’emplois, qui est en partie encore inexploité.

Alors que les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire ne définissent qu’un seul sens, qu’ils expédient en une courte phrase : "qui a rapport au jeu" ("activités ludiques"), les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) en distinguent deux : le sens technique, propre aux sciences humaines et sociales, sur lequel ils s’étendent assez longuement, et le même sens que celui que définissent les académiciens, mais qu’ils présentent comme une extension du sens philosophique : "relatif au jeu, qui en a les caractéristiques". La définition de ludique dans le Trésor de la langue française est un condensé, tant par sa forme hâbleuse (mots sérieux, définition d’encyclopédie : c’est une notion qui est exposée) que par son contenu, de cette logorrhée moderne tout entière façonnée par la grande religion sociale, dont le clergé est formé, entre autres corporations, de linguistes savants et d’éminents lexicographes : "qui concerne le jeu en tant que secteur d’activité dont la motivation n’est pas l’action efficace sur la réalité mais la libre expression des tendances instinctives, sans aucun contrôle d’efficacité pragmatique". Tous ces mots sont des signaux d’adhésion aux croyances modernes : qui concerne (pour "relatif à"), en tant que, secteur d’activité, action efficace sur la réalité (que serait une action "inefficace" ? Rien), libre expression (mots fétiches du pédagogisme triomphant), tendances instinctives, sans contrôle, efficacité pragmatique. Les exemples qui illustrent ce "sens" sont de la même eau : "la conscience artistique semble réaliser un équilibre tourmenté et qualitativement unique entre les tendances introversives, ludiques, spectaculaires et le goût de la réalisation" (Mounier, 1946) ; "le symbolisme ludique peut (...) arriver à remplir la fonction de ce que serait pour un adulte le langage intérieur, mais (...) l’enfant a besoin d’un symbolisme plus direct qui lui permette de revivre cet événement" (Piaget, 1966).

Cet adjectif sert à désigner aussi de ces constructions intellectuelles qui sont, comme les châteaux en Espagne, bâties sur du sable et qui disparaissent à la première marée. La théorie ludique du mensonge "explique les écarts de l’imagination des enfants par leur tendance à jouer" (1968, date éloquente : ce serait perdre son temps que de s’interroger sur le sens de "les écarts de l’imagination") et l’activité ludique est "l’activité dont la motivation est l’assimilation du réel au moi et qui permet au jeune enfant d’assurer son équilibre affectif et intellectuel", comme dans ces extraits : "chez l’adolescent et l’adulte, l’activité ludique peut persister ou reparaître chaque fois que la maturation de l’esprit est insuffisante (...), chaque fois que l’équilibre psychique s’établit mal" (1960) et "on a pu appliquer au jeu la définition que Kant a donnée de l’art : "une finalité sans fin", une réalisation qui ne tend à rien réaliser que soi (...). Avec cette définition concorde la distinction que Janet a faite entre l’activité réaliste ou pratique et l’activité ludique ou activité de jeu" (Wallon, celui du Plan, L’évolution psychologique de l’enfant, 1941 : date éloquente aussi). Les noms que ludique qualifie fréquemment révèlent aussi clairement que les définitions ci-dessus le lien qu’a cet adjectif avec toute la verroterie religieuse des sciences sociales : ce sont, d’après les auteurs du Trésor de la langue française, assimilation, attitude, caractère, conduite, domaine, élément, esprit, invention, manifestation, pensée, structure, tendance.

 

 

A la différence de ludique, ludisme n’est pas enregistré dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Est-ce un oubli ? Ou bien les académiciens ont-ils jugé que le mot était trop rarement employé ? On ne sait. En revanche, il est enregistré dans le Trésor de la langue française et assigné comme ludique au domaine de la philosophie et des sciences humaines. La définition est expédiée en une courte phrase : "attitude de jeu (qu’est-ce qu’une attitude de jeu ?) ; activité, comportement de jeu". Elle est illustrée d’un extrait de Sartre qui a fabriqué ludisme et qui, conscient d’employer un néologisme, l’emploie entre guillemets : "rien de tout cela ni ses sursauts, ni ses cris quand on lui touche le membre qu’il croit malade n’est joué, au sens absolu du mot, c’est-à-dire qu’il ne s’agit ni de "ludisme" ni de mythomanie" (L’imaginaire, 1940). Avec un peu de retard, ayant été fabriqué trente ans après ludique, ludisme connaît un grand succès social, pour les mêmes raisons que celles qui expliquent le succès de ludique. Dans Les mots dans le vent (Larousse, 1971), ludisme est défini ainsi : "activité déployée dans le jeu, le jeu lui-même, en général dans un certain langage de psychologues" et illustrée d’un extrait du Dictionnaire de la psychologie (Larousse) : "certains auteurs distinguent le jeu du ludisme ; ils groupent sous ce dernier vocable les activités solitaires, gratuites, telles que la résolution de mots croisés". Le jeu serait social, le ludisme asocial !?!? Laissons aux psychologues leur psychologie de pacotille. Le succès de ludisme, "mot dans le vent" selon les gens de chez Larousse, s’exprime aussi dans les mots qui en sont dérivés : ludothérapie ou "thérapeutique par le jeu" et ludothèque : "organisme prêtant des jouets moyennant une redevance", comme dans cet extrait de La tribune de Genève : "les adultes ont leur bibliothèque, leur discothèque : pourquoi les enfants n’auraient-ils pas leur ludothèque ?". Et pourquoi pas l’inverse, puisque, comme le dit le sapeur Camembert, tout est dans tout et inversement ?

 

 

20 février 2008

Intérim

 

 

 

En latin, interim est un adverbe. Il se traduit par "pendant ce temps-là, dans l’intervalle, cependant, pendant un moment" (Dictionnaire latin français, Félix Gaffiot, 1934). Au début du XVe siècle, il est attesté comme un nom commun dans le sens "d’intervalle de temps pendant lequel une fonction est vacante" et en 1690, Furetière, dans son Dictionnaire universel, enregistre le groupe prépositionnel par intérim.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première, quatrième, cinquième, sixième éditions, 1694, 1762, 1798, 1832-35), il est défini ainsi : "mot purement latin ("mot emprunté du latin", 1762), qu’on emploie quelquefois pour dire l’entre-temps" (ou "intervalle de temps entre deux actions", Dictionnaire de l’Académie française, 1694 et 1762). Les mêmes exemples se répètent d’une édition à l’autre ("après la mort du vice-roi de ..., un tel gouverna pendant l’intérim, par intérim, dans l’intérim"), dont celui de l’Intérim accordé par Charles Quint pour tenter d’arrêter les guerres de religion en Allemagne : "l’empereur Charles-Quint pour pacifier les troubles de la religion en Allemagne accorda un intérim". La phrase a un sens plutôt obscur pour qui ignore l’événement. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) prend soin de l’exposer : "intérim n’est substantif (ce qui est inexact) que quand on parle d’un règlement fait par Charles Quint sur les matières controversées entre les protestants et les catholiques, en attendant les décisions du Concile ; on l’emploie ordinairement d’une manière adverbiale". Féraud cite l’exemple "il arriva dans l’intérim que, etc." qui montre que l’intérim n’est pas un adverbe, mais un nom.

Dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les académiciens s’efforcent enfin d’expliquer en quoi a consisté cet Intérim : "le mot se dit aussi, dans l’histoire ecclésiastique, d’un formulaire que Charles-Quint avait fait dresser, en trente-six articles, sur les matières de foi, pour pacifier les troubles de la religion en Allemagne, et dont l’autorité ne devait durer que jusqu’à la décision d’un concile général sur les mêmes matières". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) apporte des éclaircissements à ce "formulaire" de Charles Quint : "intérim, suivant l’Académie, s’écrit avec un i minuscule quand on le nomme avec qualification (en réalité, quand intérim est un nom commun) ; avec un i majuscule quand on le nomme sans qualification (c’est-à-dire quand il désigne le formulaire de Charles Quint). L’Intérim permettait le mariage des prêtres et la communion sous les deux espèces".

Contrairement à ce qu’affirme Féraud en 1788, intérim est fréquemment employé comme nom. L’attestent les exemples qui illustrent la définition "entre-temps" du Dictionnaire de l’Académie française (sixième édition, 1832-35) : "six mois s’écoulèrent avant que le vice-roi fût remplacé ; un tel gouverna dans l’intérim, par intérim ; administrer par intérim ; il a le portefeuille de la guerre par intérim", le sens historique (intérim désignant le formulaire de Charles Quint) n’étant qu’un emploi particulier du sens général "d’entre-temps".

Le mot désignait un intervalle de temps : il désigne aussi une action accomplie pendant cet intervalle : "action de gouverner, d’administrer par intérim", comme dans l’exemple "le préfet est absent ; tel conseiller fait l’intérim, est chargé de l’intérim", sens que Littré expose ainsi : "action de gouverner, d’administrer, de remplir une fonction pendant l’entre-temps, c’est-à-dire dans le temps où le gouverneur, l’administrateur, le fonctionnaire est absent".

C’est à partir de cet emploi administratif que se développe dans la langue moderne le sens social d’intérim. Ce n’est plus seulement un intervalle de temps, c’est aussi une "fonction, une charge exercée par intérim" ("assurer l’intérim de quelqu’un") et, en économie, c’est "un travail dont la durée est limitée et fixée par contrat". Les choses étant ce qu’elles sont dans notre pays, la multiplication des contrats d’intérim a provoqué l’apparition de sociétés de service qui sont chargées de fournir aux entreprises la main d’œuvre dont elles ont besoin temporairement : ce sont les agences d’intérim ou "organismes mettant en rapport les entreprises ayant besoin de personnels temporaires et les demandeurs d’emploi" : aujourd’hui, la définition de ces "agences" serait sans doute différente, tant la situation dans l’intérim de trente ans a empiré. Le synonyme en est entreprise de travail temporaire : "en 1980, près de quatre mille agences d’intérim ont fourni un travail temporaire à plus d’un million de personnes. La crise n’explique pas tout : les entreprises y trouvent plus d’un avantage", écrit un journaliste du journal très bien pensant Le Monde en février 1981.

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens ne citent ni l’exemple des agences d’intérim, ni celui des contrats d’intérim pour illustrer le sens d’intérim. L’intérim ou le travail intérimaire est sans doute un des phénomènes les plus visibles et les plus inquiétants de la France actuelle ; pourtant, il n’a pas d’exemple verbal dans un grand dictionnaire de la langue française, lequel se contente de définir le sens "intervalle de temps pendant lequel une fonction, laissée vacante par son titulaire, est assurée par une autre personne" et "fonction exercée pendant ce temps".

 

19 février 2008

Impact

 

 

 

Emprunté au latin impactum, du verbe de impigere au sens de "heurter", le nom impact n’est attesté qu’en 1824, au sens (assez étrange, à dire vrai) de "point où la force projectile agit sur le pendule", dans le Dictionnaire des termes appropriés aux arts et aux sciences. Le terme appartient au vocabulaire de la technique. "Terme de balistique", écrit Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui définit ainsi l’expression point d’impact : "point où la trajectoire du centre d’un projectile rencontre une cible". Les académiciens l’enregistrent dans la septième édition (1878) de leur Dictionnaire, mais ils l’écartent de l’édition suivante (1932-35) pour des raisons que l’on ignore : ou bien le mot est jugé rare ; ou bien, l’emploi est borné à la seule balistique.

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens technique (ces lexicographes disent technologique), notamment en balistique, est amplement défini et illustré de quelques extraits d’écrivains : c’est "la collision, le heurt entre deux corps", tandis que le point d’impact est le "point de chute d’un projectile, l’endroit où il vient frapper l’objectif ou un obstacle" (point d’impact d’une balle, d’un obus) et, par extension, c’est le "trou ou la trace que laisse le projectile" (relever des points d'impact, les impacts). Il en va de même dans le Dictionnaire de la langue française (neuvième édition, en cours de publication) : "choc d’un projectile contre un corps ; point d’impact, endroit où un projectile vient frapper (le point d'impact d’une météorite) ; par métonymie (dans le Trésor de la langue française : par extension), trace, trou qu’un projectile laisse à l’endroit qu’il a heurté (des impacts de balles)".

Ce qui fait la force de ce nom est qu’il est récent (moderne, en un mot) et qu’il vient de la science. Aussi est-il étendu, par figure (métaphore en fait), à la société : c’est ce qui est arrivé à d’innombrables mots aux XIXe et XXe siècles. De plus, en anglais, impact signifie aussi, et cela dès le XIXe siècle, outre "collision " et "force exerted by one object when striking against another" : "strong impression or effect" (exemple : the impact of new ideas on discontented students, Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, troisième édition, 1974).

Moderne, scientifique, anglais ou anglo-américain, voilà trois vertus cardinales. Le sens figuré et tout social ne pouvait pas ne pas s’acclimater en français. L’étonnant est qu’il n’ait été attesté, selon les auteurs du Trésor de la langue française, qu’en 1955. Il est possible que des attestations antérieures aient échappé à l’attention de ces lexicographes. Quoi qu’il en soit, ce sens figuré est défini dans le Trésor de la langue française ainsi : "effet de choc, retentissement (d’une action forte) sur quelqu’un ou quelque chose". Il est précisé "dans la langue journalistique et publicitaire notamment", ce qui confirme les thèses de René Etiemble (Parlez-vous franglais ?, 1965), selon qui les néologismes sémantiques (ou sens empruntés de l’anglais des Etats-Unis) sont le fait des publicitaires et des journalistes et que ces effets de mode répondent à un besoin de vendre. Le nouveau sens d’impact étant social et anglo-américain, il se généralise dans tout ce qui est socioculturel et socio-économique, les deux mamelles de la France actuelle : "force, puissance d’impact ; impact d’un discours, d’une nouvelle" (exemple : "l’île de Ceylan devait, aux temps modernes, subir l’impact occidental plus fortement peut-être que tout autre pays bouddhique") ; "vive répercussion produite sur l’opinion" (synonymes : effet, retentissement ; exemples : "l’impact de la télévision, de la publicité, de la propagande, d’une formule publicitaire, d'une campagne électorale ; impact psychologique, technique ; avoir de l’impact, un impact ; force d’impact d’un film ; ces derniers sont conscients de l’impact de tout ce qui se rapporte à l'énergie atomique civile sur le grand public" ; "en économie, effet d’une décision ou d’une activité sur l’économie nationale ou régionale" ("l’impact de la recherche sur le développement économique" ou cet exemple tératologique : "l’évaluation anticipée de la résultante de réactions diverses se développant dans un milieu d’impact et de transmission", L’économie au XXe siècle, 1964). Les académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, sont moins prolixes sur ces sens sociaux que les auteurs du Trésor de la langue française : "figuré, effet violent, vive répercussion" (exemple : "l’impact du "J’accuse" d’Émile Zola sur l’opinion").

 

Le mot est d’un emploi si fréquent dans les discours des journalistes, publicitaires et autres sciencieux du social qu’il finit par s’user. Le sens s’affaiblit. Impact signifie aussi "influence déterminante, décisive d’une personnalité", comme dans les exemples "avoir de l’impact sur une foule, dans une région ; impact d’un auteur, d’un leader" et dans cette nouvelle tératologie : "jusque dans l’acte suprêmement intellectuel d’édifier la Science (aussi longtemps du moins qu’il demeure purement spéculatif et abstrait), l’impact de nos âmes ne s’opère qu’obliquement, et comme de biais" (Teilhard de Chardin, 1955). De la balistique, qui est une science exacte, il bascule dans l’astrologie, puisque influence est le terme par lequel a longtemps été désigné le flux qui "coule" des astres et qui déterminerait le destin des hommes. L’affaiblissement de sens est aussi une déchéance.

Dans l’édition en cours de leur Dictionnaire, les académiciens ne déconseillent pas l’emploi d’impact dans son sens figuré, qui est un néologisme sémantique et que les puristes, ou prétendus tels, rejettent, selon les auteurs du Trésor de la langue française, du moins le seul sens de "vive répercussion" ou de "retentissement sur l’opinion", mais seulement le sens affaibli "d’influence" : "c’est par une extension abusive qu’on emploie impact en parlant d’une influence diffuse ou générale", écrivent-ils. Cette remarque a beau être imprimée en caractères gras, il est à parier qu’elle n’aura aucun effet (ou impact !) sur les journalistes et les sciencieux du social, qui continuent à employer impact dans tous les contextes et sans doute dans de nouveaux sens, puisqu’ils sont les théologiens de la grande religion sociale et solidaire qui est devenue la religion unique de la France.

 

 

 

18 février 2008

Friction

 

 

Attesté en 1538 dans un ouvrage de Jean Canappe, médecin de la Renaissance, le nom friction a eu pour seul sens, pendant quatre siècles, "frottement fait sur une partie du corps pour activer la circulation, guérir une douleur". Ambroise Paré, le grand chirurgien du XVIe siècle, décrit ainsi le traitement : "friction est dure, quand l’on frotte tout le corps ou une partie seule, fort et âprement, soit avec la main, ou toile neuve, éponges". Le mot est emprunté du latin frictio, lui aussi terme de médecine. Ce n’est que dans la langue du XXe siècle qu’il a pris, comme de nombreux autres termes de science, un sens social.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), c’est le "frottement modéré qu’on fait en quelque partie du corps" (exemples : "les frictions soulagent ; elles frictions dissipent l’humeur et ouvrent les pores" de la peau). Dans les quatrième, cinquième, sixième éditions (1762, 1798, 1832-35), il est précisé que friction est un "terme de chirurgie" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77, "terme de médecine") et Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ajoute : "friction n’est pas du discours ordinaire, et il serait ridicule de s’en servir hors des occasions de maladies et de remèdes ; on doit dire ailleurs frottement". La définition de la sixième édition est un peu plus ample que les précédentes : elle décrit la friction autant qu’elle définit le mot : "frottement que l’on fait sur quelque partie du corps, à sec ou autrement, avec les mains, avec une brosse, avec de la flanelle, etc.". Quant aux académiciens (huitième édition, 1932-35), ils précisent le but de la friction : c’est "pour activer la circulation, calmer une douleur, etc."

Littré est le premier à relever que friction est aussi un "terme de physique" : "synonyme peu usité de frottement", sens les académiciens s’évertuent à définir et illustrer, mais seulement dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : "en mécanique, résistance qu’une pièce oppose au mouvement d’une autre pièce, avec laquelle elle est en contact ; frottement qui permet à une pièce en mouvement d’en entraîner une autre" (exemples : "les pertes d’énergie dues aux frictions internes d’un moteur ; embrayage à friction ; amortisseur à friction", auxquels les académiciens auraient pu ajouter les moteurs à friction des jouets des années 1930-1960).

C’est Proust qui, le premier, en 1922, a bravé le ridicule dont Féraud menaçait celui qui aurait utilisé friction "hors des occasions de maladies et de remèdes", et qui a transporté par métaphore ce terme de médecine, physique et mécanique dans le domaine social ou dans celui des rapports humains : "les différents motifs de friction existants", écrit-il dans La Fugitive. De fait, comme l’extension au social de mots scientifiques est récurrente dans la langue moderne, ce qui était une invention d’écrivain se lexicalise très vite ; les dictionnaires l’enregistrent comme un sens figuré, surtout au pluriel : "désaccords, heurts, conflits entre personnes", comme dans cet extrait des Mémoires de guerre : "je le nommai chef d’état-major général de la Défense nationale, poste essentiel dans la période d’opérations très actives, de réorganisation profonde et de frictions inévitables avec les alliés qu’ouvrait la libération" (de Gaulle, 1956), sens que les académiciens glosent ainsi (neuvième édition, en cours de publication) : "figuré, désaccord, affrontement passager entre des personnes" (exemples : "c’est un sujet de friction entre nous ; il y a déjà eu des frictions entre eux").

 

 

17 février 2008

Astrologie

 

 

 

La consultation des dictionnaires "en panchronie" (aucun état de langue n’est écarté ; c’est la langue dans tous ses états historiques qui est saisie) fait apparaître dans les idées que les hommes se font du réel, du monde physique ou d’eux-mêmes, des discontinuités et des ruptures profondes, qui s’impriment dans les mots et dont la langue porte les traces. Il en est ainsi d’astrologie.

Le mot est emprunté, comme astronomie, du latin, lequel les a empruntés du grec. En latin, les deux mots désignent aussi bien l’observation des astres (pour établir les calendriers par exemple) que la prédiction de l’avenir. En ancien français aussi. Le nom astronomie désigne dans la plus ancienne attestation observée, en 1160, ce que nous nommerions aujourd’hui astrologie ; astrologie est attesté au milieu du XIIIe siècle dans son sens moderne, mais Oresme l’emploie un siècle plus tard dans le sens "d’étude des astres" ("et aussi est-il de plusieurs sciences comme de l’astrologie quant aux mouvements, aux jugements") et comme synonyme d’astronomie.

La connaissance du ciel progressant grâce à l’invention de la célèbre lunette, qu’utilisaient Galilée et, avant lui, Kepler et Tycho Brahé, il a été jugé nécessaire de la distinguer de la pratique pluri-millénaire, nourrie certes de l’observation des planètes, mais qui avait pour but de deviner le futur, lequel, selon les théologiens de l’époque classique, n’appartient qu’à Dieu (cf. la note prévision). L’observation des planètes à la lunette télescopique a été qualifiée d’astrologie naturelle et la prédiction par "l’inspection des astres", d’astrologie judiciaire, c’est-à-dire fondée sur le seul jugement : en réalité, des préjugés. Les théologiens se sont toujours défiés de l’astrologie et des astrologues, entre autres raisons, parce que le destin des hommes n’était pas décidé par les astres, mais par Dieu. Calvin est le premier à user d’un adjectif pour distinguer les deux astrologies. En 1549, il publie un Avertissement contre l’astrologie qu’on appelle judiciaire, dans lequel il écrit : "on distingue entre l’astrologie naturelle et cette bâtarde qu’ont forgée les magiciens" ; "tout ceci est compris dans l’astrologie naturelle ; mais les affronteurs qui ont voulu, sous ombre de l’art, passer plus outre, en ont controuvé une autre espèce qu’ils ont nommée judiciaire".

 

Les dictionnaires conservent les traces de ces débats anciens. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), le sens premier ("étude des astres") est rappelé, étant encore en usage à l’époque (fin du XVIIe siècle) où le dictionnaire est rédigé : "il signifie la même chose qu’astronomie". Les académiciens précisent quelquefois et ils ajoutent : "mais le plus souvent il se prend pour cet art conjectural, suivant les règles duquel on croit pouvoir connaître l’avenir par l’inspection des astres". Les académiciens (1694) reprennent l’adjectif utilisé par Calvin : "en ce dernier sens et pour une plus grande distinction, on l’appelle quelquefois astrologie judiciaire ou absolument la judiciaire". Ce dont ils ont conscience, c’est du discrédit qui affecte l’astrologie et que révèlent les exemples cités : "l’astrologie est fort incertaine" et "la plupart des astronomes se moquent de l’astrologie", ce qu’ils continuent à faire aujourd’hui encore. De ce point de vue, rien n’a changé en plus de trois siècles.

Dans les éditions suivantes de leur Dictionnaire, les académiciens critiquent explicitement l’astrologie : "art chimérique, suivant les règles duquel on croit pouvoir connaître l'avenir par l’inspection des astres" (quatrième, cinquième, sixième éditions, 1762, 1798, 1832-35). Le siècle des Lumières est pour la science et contre les superstitions. Les exemples qui illustrent ce sens attestent le mépris porté à l’astrologie : "(c’est) est une science vaine ; la plupart des astronomes se moquent de l’astrologie".

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) étudie les deux noms dans un même article : "tous deux ont rapport aux astres, mais le premier (astrologie) n’exprime qu’un art chimérique, sur les règles duquel on croyait pouvoir prédire l’avenir par l’inspection des astres ; le second (astronomie) est une vraie science, fondée sur des principes sûrs, et des observations ou vraies ou probables". Cette opposition tranchée est illustrée d’un extrait du Dictionnaire de Richelet (1680) : "l’astronomie est une belle science : l’astrologie est une charlatanerie". Dans la sixième édition (1832-35), il n’est plus fait référence à l’astrologie judiciaire. Au XIXe siècle, la science triomphe. Il semble que la distinction entre astrologie et astronomie soit définitivement entrée dans la langue. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expédie en une phrase la définition d’astrologie : "art chimérique prétendant prévoir l’avenir d’après l’inspection des astres". En revanche, dans une remarque, il expose les raisons pour lesquelles l’astronomie a été distinguée de l’astrologie : "astrologie n’a primitivement aucun sens défavorable et signifie proprement doctrine des astres. C’était, pour les anciens, le nom de la science que nous nommons astronomie ; et c’est l’abus qu’on en a fait en prétendant deviner l’avenir, qui a déterminé l’usage à donner deux noms différents à la vraie science et à la fausse". Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, cette distinction est avalisée : "art chimérique, nommé aussi astrologie judiciaire, qui prétendait donner le moyen de connaître l’influence exercée par les astres sur le caractère ou sur la destinée des hommes".

 

Pendant trois siècles, les auteurs de dictionnaires, et avant eux, Calvin, se sont évertués à distinguer l’astronomie de l’astrologie, la science et de la pratique divinatoire ou, comme l’écrivait Richelet en 1680, la science de la charlatanerie. Dans la seconde moitié du XXe siècle, les idéologues se convertissent au relativisme, peut-être pour cacher leur sottise, comme l’atteste l’article astrologie du Trésor de la langue française (1971-94). Les auteurs de ce dictionnaire placent dans la définition même d’astrologie la distinction entre "science" et "art d’interpréter" (et non plus art chimérique). L’astrologie est à la fois une science et un art : "science de certains astres (le Soleil et la Lune, appelés luminaires, et les planètes Mercure, Vénus, Mars, Jupiter, Saturne, Uranus, Neptune et Pluton) considérés dans leurs relations entre eux, dans leurs positions dans les signes du zodiaque" et "art d’interpréter ces configurations particulières à une certaine date, établies dans une carte du ciel, en vue de déterminer le caractère de quelqu’un, de prédire l’avenir". La notion de science est relativisée, l’astrologie réhabilitée ; la Sorbonne a même décerné le grade de docteur à une astrologue mondaine que consultait Mitterrand. Ceci explique sans doute cela. On croyait complaire au Maître en honorant sa pythonisse. Il est vrai que le doctorat a été décerné en sciences sociales et que, dans ce domaine, science et charlatanerie forment le plus ancien PACS qui soit. La sociologie, l’ethnologie, l’anthropologie, la discourologie, l’opinionologie, etc. sont des sciences (humaines ou sociales). Pourquoi pas l’astrologie, n’est-ce pas, qui a - gros avantage par rapport à la sociologie - un objet d'étude tangible et certain : les astres ?

 

 

 

16 février 2008

Infantilisme

 

 

Infantile, infantilisme, infantiliser, infantilisation

 

 

 

Voilà quatre mots qui paraissent aller de soi, comme s’ils étaient dans la langue depuis les origines. La réalité est tout à l’opposé de ce premier sentiment. Ce sont quatre mots modernes, si récents et si modernes que les deux derniers, infantiliser et infantilisation, ne sont enregistrés ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l'Académie française.

Commençons par l’adjectif infantile. Littré l’ignore dans son Dictionnaire de la langue française publié entre 1863 et 1872 ; il ne l’enregistre que dans le Supplément de 1877, au sens de "qui est relatif aux enfants du premier âge" (exemples : "mortalité infantile " ; "choléra infantile, entérite cholériforme qui attaque les enfants"). Les académiciens ne l’enregistrent dans leur Dictionnaire qu’à compter de la huitième édition, celle de 1932-35 ; encore est-ce comme un "terme de médecine", ce qui est inexact : mortalité infantile est d’un usage courant, qui n’est pas réservé aux démographes ou aux sociologues, puisque Littré le relève en 1870 dans la Revue des deux-mondes, qui est une revue de culture générale. Il a le sens de "qui se rapporte à l’enfance" et qui qualifie des noms désignant des maladies : "maladies, diarrhée, choléra infantiles".

Cet adjectif, emprunté du latin infantilis, dérivé d’infans, "enfant", est attesté au début du XIIIe siècle au sens "d’enfantin" ; de même au XVIe siècle : 1567, Bonivard, "si nous avons une petite fille jolie, mignonne et de bonne grâce, qui dise des mots infantiles". C’est en 1869 qu’il est employé dans un contexte médical ou, plus exactement, pathologique dans paralysie infantile. Dans la langue actuelle, infantile est sorti de la seule médecine et il a des emplois plus étendus que ne le pensaient Littré en 1872 et les académiciens en 1935. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), deux sens sont distingués : "relatif aux enfants en bas âge", sans que, entendu dans ce sens, cet adjectif soit limité à la seule médecine (peuvent être qualifiés d’infantile un geste, un stade (en psychanalyse), une fixation, une inhibition, une maladie, la médecine, une psychose, la sexualité (dans la langue des psys), une névrose (idem), la tuberculose, la mortalité), et "souvent péjoratif, en parlant d’un adulte, digne d’un enfant, dont les caractéristiques physiques ou intellectuelles sont comparables à celles d’un enfant" ("comportement, soumission, cervelle infantile"). Les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) distinguent les deux mêmes sens ("relatif à la première enfance" et "qui, à l’âge adulte, garde les caractéristiques physiques et psychiques de l’enfance"), mais ils limitent le second sens au domaine de la pathologie ("un sujet infantile"), emploi restreint qui a produit l’emploi étendu suivant : "par extension, dans la langue courante, infantile se dit d’une personne dont le développement intellectuel et affectif n’est pas en conformité avec l’âge et évoque celui d’un enfant" ("cet homme, cette femme est infantile ; avoir des réactions infantiles ; un raisonnement, un comportement infantile").

Le mot a des origines nobles : latines, savantes, médicales (pathologie) et il a eu des emplois plus nobles encore en psychanalyse, qui fut la grande superstition du XXe siècle. Le secret des existences étant à chercher dans la prime ou la petite enfance, il n’en fallait pas plus pour que cet adjectif, employé aussi comme nom, serve de base à partir de laquelle ont été dérivés de nouveaux mots : infantilement et infantilité, au sens de "de manière infantile" et "caractère distinctif de l’enfant", relevés dans le seul Trésor de la langue française ("La féminité est une sorte d’enfance continue (...). Cette infantilité biologique se traduit par une faiblesse intellectuelle", Beauvoir, 1949, Le deuxième sexe : qui d’autre que le grande Sartreuse aurait pu écrire une pareille énormité ?), infantilisme (attesté en 1871), infantiliser, infantilisation, ces deux derniers mots n’étant enregistrés ni dans le Trésor de la langue française (1971-94), ni dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Et de la médecine et de sa bâtarde, la psychanalyse, qui ont mué l’une et l’autre en sciences sociales, l’adjectif infantile et ses dérivés se sont naturellement étendus à la société.

 

Le nom infantilisme est attesté en 1871 dans le titre d’un ouvrage savant et au contenu étrange : Du Féminisme et de l’infantilisme chez les tuberculeux. Littré l’ignore. Les académiciens l’enregistrent dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire comme un "terme de physiologie" signifiant "la persistance chez l’adulte de certains caractères de l’enfance". Dans le Trésor de la langue française, le mot ne quitte pas le domaine savant de la médecine : c’est "l’état pathologique consistant dans la persistance, chez l’adulte, de certains caractères morphologiques, sexuels ou psychologiques propres aux enfants". L’infantilisme peut être affectif, hypophysaire, primaire, psychologique, secondaire, thyroïdien. De la pathologie, le mot s’étend à la société : par "figure", prétendent les auteurs du Trésor de la langue française. Il semble que la prétendue figure soit une simple extension de sens. Entendu ainsi, l’infantilisme est "l’état de ce qui est resté à un stade infantile". Cet extrait d’Abellio illustre parfaitement le transfert de ce terme médical à l’ordre politique : "une de vos tâches serait (...) de mettre en évidence l’imbécillité de ces efforts sans direction, l’infantilisme des vues politiques" (1946). Il est vrai que d’innombrables systèmes politiques du XXe siècle relèvent de la pure pathologie ou du simple désordre mental. Ils seraient infantils, s'ils n'avaient pas tué plusieurs dizaines de millions d'êtres humains. Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens distinguent le sens pathologique ("persistance à l’âge adulte de certains caractères propres à l’enfance") du sens étendu "dans la langue courante" : "caractère d’une personne qui se comporte comme un enfant ; caractère de ce qui serait normal chez un enfant". Le siècle de la modernité présente ceci de particulier (et qu’ont ignoré les siècles passés) que, à force de faire de l’enfant le centre de tout, il a surtout produit de l’infantilisme généralisé.

 

On comprend dès lors que, pour désigner ce phénomène qui fait l’essence du XXe siècle, aient été fabriqués le verbe infantiliser et le nom qui en est dérivé : infantilisation. Il est étrange aussi que ces mots qui semblent si communs et comme spécifiques des temps modernes n’aient pas été enregistrés dans les grands dictionnaires de langue actuels, ni dans le Trésor de la langue française (porterait-il mal son nom ?), ni dans le Dictionnaire de l’Académie française. Dans le glossaire de la maison Larousse, Les mots dans le vent (1971), infantiliser, présenté comme un dérivé d’infantilisme (à tort : il est dérivé d’infantile), est défini ainsi : "ramener au niveau social, psychologique ou affectif de l’enfant". Le nom infantilisation n’est pas relevé, mais il a clairement pour sens "action de rabaisser quelqu’un au niveau d’un enfant" et "état qui en résulte". Il n’est rien, au royaume de l’enfant-roi, qui échappe au processus, ni les masses, ni les femmes, ni les journalistes, ni les citoyens, ni les professeurs des écoles, ni les instituteurs des lycées, ni les aides maternelles des universités, ni les consommateurs et consommatrices, ni les ménagères de moins ou de plus de cinquante ans, ni les Européens, etc. La grande devise du siècle pourrait être : infantilisez, il en restera toujours quelque chose.

 

14 février 2008

Génération

Le nom génération est devenu depuis quelques années un des mots fétiches de la sociologie branchée ou, comme on voudra, de la branchouille journalistique ou encore de la branchouillardise. Il n’est question dans les traités, thèses et gazettes que de la génération mai 68, de la bof génération, de la génération galère, de la génération SOS racisme, de la génération jeune, etc. Naguère, les sociologues classaient les hommes en fonction de leurs revenus, de leur niveau d’instruction, de ce qu’ils possèdent ou non, de leur sentiment d’appartenir à un groupe : ils parlaient de nation, de société, de classe, de catégories socioprofessionnelles, de séries, etc. Désormais, les êtres humains sont classés en fonction de leur âge : 15-20 ans, 18-25 ans, quadras, quinquas, seniors, ménagères de moins de 50 ans, etc. Ils sont d’une génération : la leur ou celle à laquelle ils sont assignés à résidence par les marchands et les publicitaires. La génération des sociologues n’est pas spontanée, même si beaucoup de ces générations-là, bof génération, beat génération, génération 68, etc. sont caractérisées par la spontanéité de leurs membres.

Ce sens n’est défini que dans les dictionnaires du XXe siècle et d’abord par les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : « génération se prend en outre pour la réunion, la collection de tous les hommes du même âge, ou à peu près, qui vivent dans le même temps » (« la génération présente, les générations futures, les générations qui doivent nous succéder, la génération de 1830, notre génération »). Ce n’est pas encore un concept sociologique, mais le sens est là, prêt à être utilisé par la branchouille sociologique. Ce sens est exposé aussi dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « ensemble de ceux qui vivent à une même époque et qui ont sensiblement le même âge » ; « la génération montante, la nouvelle, jeune, dernière génération, les gens, les hommes de ma génération, la génération à laquelle j’appartiens ») et dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication : « ensemble des personnes ayant le même âge, ou à peu près, et qui vivent dans le même temps » (« la génération présente, la génération future, les jeunes générations, il est de notre génération, la génération de 1830, la deuxième génération des impressionnistes » et l’inévitable « conflit des générations »). Entendu dans ce sens, le mot connaît un succès si vif qu’il s’applique aussi par analogie à des techniques ou à des objets manufacturés : « un ordinateur de deuxième génération, une nouvelle génération de réacteurs nucléaires » (Dictionnaire de l’Académie française, édition en cours). Ces choses n’ont pas été engendrées. Pourtant, le processus de fabrication est assimilé par métaphore à un engendrement. L’idéologie est d’une si folle arrogance qu’elle est capable d’affirmer, sans que quiconque s’en étonne, que les choses engendrent les choses.

Dans l’histoire de la langue, génération, emprunté du latin generatio « engendrement, reproduction » et « descendance » dans le latin en usage dans les textes chrétiens, a eu de tout autres sens. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), c’est « l’action d’engendrer » (exemples : « propre à la génération, inhabile à la génération, incapable de génération ») ; en théologie, le mot se dit des « personnes divines » (« le Fils vient du Père par voie de génération, et le saint Esprit du Père et du Fils par voie de procession »). C’est aussi, par métonymie, « la chose engendrée, la postérité, les descendants d’une personne » (« la génération de Noé ; de génération en génération ; les biens mal acquis ne passent guère jusqu’à la troisième génération ; Dieu punit quelquefois les péchés des pères jusqu’à la quatrième génération »). Le mot « se prend aussi pour chaque filiation, qui est depuis un homme jusqu’a quelqu’un de ses descendants » (« depuis Hugues Capet jusqu’à Saint Louis, il y a huit générations ») et « encore en chronologie pour l’espace de trente ans, temps auquel communément un homme a des enfants » (« il y a trois générations en cent ans et quelque chose de plus »). Ces sens sont exposés dans les autres éditions du Dictionnaire de l’Académie française de 1718 à 1798). Au XIXe siècle, ce mot s’enrichit.

Dans la sixième édition (1832-35), les académiciens écrivent : « génération se prend, dans un sens plus général, pour production » (il s’étend aux plantes et aux objets : « génération des plantes, des métaux, des minéraux » (« l’ancienne philosophie disait que la corruption de l’un est la génération de l’autre ») ; « il se dit aussi figurément, surtout dans le langage didactique, en parlant de certaines choses qui naissent les unes des autres » (« la génération des sons, des idées ») ; « il se dit particulièrement, en géométrie, de la formation d’une ligne, d’une surface ou d’un solide, par le mouvement d’un point, d’une ligne ou d’une surface » (« la génération de la cycloïde, de la spirale, etc. »).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève ces sens nouveaux, tout en les exposant plus clairement que les académiciens. Ainsi la génération des sons est une « hypothèse d’après laquelle la basse produit des sons qui s’y superposent de tierce en tierce » (« hypothèse fondée sur ce qu’une corde vibrante se divise spontanément en plusieurs parties qui font entendre les harmoniques du son fondamental ») ; la génération (ou « production ») des idées est illustrée par cet extrait : « une bonne histoire de l’esprit humain serait celle de la génération de ses idées en tout genre », emploi figuré qui est critiqué : « le monde intellectuel a ses générations comme le monde physique, et les unes ne sont pas plus de vraies générations que les autres ». Ce sur quoi insiste Littré, c’est sur la dimension physique de la génération : « production d’un être semblable à ses parents ; la génération des corps vivants, les organes de la génération, la génération des plantes, les deux principales théories sur la génération sont l’emboîtement des germes et l’épigenèse ». La célèbre génération spontanée ou « hétérogénie », celle dont Pasteur a montré l’inanité, est définie ainsi : « production d’un être organisé, sans le concours de parents, c’est-à-dire par la seule force de la matière qui s’organiserait toute seule dans des circonstances favorables ». C’est la « formation d’êtres vivants à partir de la matière inerte » : « Needham, le premier, au cours de recherches sur la possibilité de la génération spontanée, a songé à utiliser la chaleur pour détruire les germes vivants » (1890). La génération, telle que la conçoivent les sociologues et les branchouillards des media, serait-elle issue de cet emploi en biologie ? Mai 68 est de la génération spontanée.

07 février 2008

Adaptation

 

 

A qui voudrait expliquer les lois de la "société" actuelle à des enfants, il suffirait d’exposer le sens du nom adaptation, tel qu’il est défini dans les dictionnaires du XVIIe siècle à aujourd’hui : la modernité s’y lit à livre ouvert.

Emprunté du latin médiéval adaptatio, le nom adaptation est attesté en 1501 dans le sens "d’ajustement" (ce sont des choses que l’on ajuste). Les académiciens, après l’avoir glosé par un synonyme au sens incertain, application (1694, illustré par un exemple encore plus obscur : "l’adaptation de ce passage est juste"), ou par une simple paraphrase : "action d’adapter" (1762, 1798, 1832-35, c’est-à-dire "d’appliquer, d’ajuster une chose à une autre ; adapter un récipient au chapiteau d’une cornue"), ajoutent : "il n’est guère en usage" (1762, 1798, 1832-35), ce que répètent Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : "action d’adapter ; ce mot est peu usité") et, dans une moindre mesure, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "action d’adapter", définition qu’il n’illustre d’aucun exemple, sinon, dans le Supplément (1877), celui-ci : "la plupart des choses dont on se fait tant d’honneur, n’est souvent qu’un petit tour qu’on donne à la matière, un sens d’adaptation, un peu de couleur et de broderie, un style châtié".

Il faut attendre la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) pour lire enfin une illustration claire du sens "action d’adapter" : "adaptation d’un roman au théâtre ; adaptation d’un ouvrage dramatique à une scène étrangère" et un exemple qui explique le succès de ce nom dans la langue moderne : "en termes de physiologie : l’adaptation d’un organe à ses fonctions". C’est dans le Trésor de la langue française (1971-94) que le sens moderne est exposé. Adaptation est un terme de biologie et le sens biologique est défini en premier dans ce dictionnaire moderne : "appropriation d’un organe ou d’un organisme à l’accomplissement d’une fonction vitale dans des conditions données" (comprendre : le fait pour un organe d’être approprié à l’accomplissement d’une fonction vitale). Les exemples qui illustrent ce sens sont tirés d’ouvrages écrits par des biologistes ("où trouve-t-on, dans la matière, ces propriétés de régulation, d’adaptation, d’ajustement aux circonstances, qui appartiennent aux choses vivantes ?", Rostand, La Vie et ses problèmes, 1939) ou par des philosophes professionnels ou du dimanche ("n’est-ce pas une réalité sensible que l’adaptation des conditions extérieures aux propriétés internes des êtres et à leurs fonctions, ou celle des organes entre eux pour le but dernier de la vie ?", Renouvier, 1864 ; "quant à l’intelligence des plantes et des animaux, elle est prouvée par l’adaptation merveilleuse des organes à leurs fonctions : il y a là une finalité, c’est-à-dire un but poursuivi et atteint" ; Ménard, Rêveries d’un païen mystique, 1876 : le titre de ce tissu d’âneries est éloquent).

Des choses, le mot s’applique aux hommes et de la biologie, il s’étend à la société, où il en vient à désigner le processus social par excellence. A quoi sert-il de s'indigner contre la sociobiologie si l'on applique à la société, sans que cette application soit jamais critiquée, le vocabulaire de la biologie ? Le résultat philosophique est explicite : l’homme n’a plus de destinée, sa liberté est sans cesse réduite, il a à s’adapter à la société dans laquelle il est placé, souvent contre son gré. C’est le "processus par lequel un être ou un organe s’adapte naturellement à de nouvelles conditions d’existence". Pour le géographe Vidal de la Blache,  l'adaptation est l'effet du grand processus biologique : "l’adaptation équivaut à une économie d’efforts qui, une fois réalisée, assure à chaque être, à moins de frais, l’accomplissement paisible et régulier de ses fonctions" (1921). Bien entendu, les philosophes modernes n’étant plus que des spécialistes de sciences sociales, l’adaptation devient le seul horizon qu’ils soient en mesure de penser. C’est "la modification des fonctions psychiques de l’individu qui, sans altérer sa nature, le rendent apte à vivre en harmonie avec les nouvelles données de son milieu ou un nouveau milieu". En 1946, Mounier écrit ceci : "plaintes amères sur la vie quotidienne, révolte systématique contre les cadres familiaux ou sociaux, répugnance à la lutte, idéalisme éperdu, tout ce mal de la jeunesse n’est qu’un accident de route, une crise nécessaire, s’il est contenu ; sinon il compromet tout le processus d’adaptation. L’âge adulte est l’âge propre de l’adaptation. Mûrir, c’est trouver sa place dans le monde, l’aménager en renonçant à tous les impossibles, enrichir et assouplir indéfiniment la multiplicité de nos rapports avec le réel. Mais l’accomplissement de l’adaptation est un suicide vital, si l’adaptation joue trop serré".

L’adaptation, partie des choses, revient aux choses. En économie et en sociologie, c’est, en parlant d’une institution, la "rendre plus conforme à une situation" : "l’accumulation de l’or consécutive à des surplus purement commerciaux mais répétés de période en période, peut suffire à créer une situation telle que l’adaptation du volume de la monnaie et du crédit à l’or nourrirait une inflation intérieure intolérable" (1964). Les auteurs du Trésor de la langue française citent les mots auxquels adaptation est fréquemment associé : c’est accommodement, accoutumance, ajustement, changement, concordance, conformation, coordination, déformation, déplacement, habitude, rapport (invariant), régulation, qui forment tous la même facette d’un même horizon social.

Les académiciens, comme le savent les lecteurs de la Nouvelle langue française, sont moins idéologisés que les lexicographes du Trésor de la langue française. Ils ne tiennent pas la société pour l’horizon indépassable de l’homme. Aussi évoquent-ils à peine le sens social d’adaptation, insistant sur le sens de ce nom en biologie : "propriété commune aux êtres vivants d’acquérir ou de développer les organes ou les fonctions qui leur permettent de vivre et de se reproduire dans différents milieux" ou les emplois dans les différents arts : "action de transposer une œuvre pour lui donner une nouvelle destination ; la nouvelle œuvre qui en résulte ; faire l’adaptation d’un roman au théâtre, au cinéma". Grâce à eux, la langue se dégage en partie de la gangue sociale dans laquelle elle s'étiole.

 

 

06 février 2008

Blocus

 

 

Emprunté du néerlandais blochuus, qui correspond à l’allemand Blockhaus, le mot blocus est attesté dans le français de Wallonie en 1350 au sens de "maison de madriers", puis en 1376 au sens de "fortin élevé par les assiégeants" ; en 1663, il prend son sens moderne : "investissement (cf. la note consacrée à ce mot) par lequel tout accès à une ville, à un port, à un camp assiégé est ôté".

C’est dans ce sens qu’il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition : "campement d’une armée sur les avenues (les endroits par lesquels on y arrive) d’une place pour empêcher qu’il n’y puisse entrer aucun secours d’hommes ni de vivres" ; "faire le blocus d’une place, ce n’est pas un siège ; convertir le siège en blocus" (1694, 1762) ; "disposition d’une armée ou d’un corps de troupes sur les avenues d’une place, pour empêcher qu’il n’y puisse entrer aucun secours d’hommes ni de vivres" (1798) ; "terme de guerre ; investissement par lequel on bloque une ville, un port, un camp, pour qu’il n’y puisse entrer aucun secours d’hommes ni de vivres" (1832-35).

L’article de L’Encyclopédie (1751-65) décrit la stratégie d’art militaire qu’est le blocus. C’est la "manière d’assiéger une place qu’on veut prendre par famine, en bouchant tous les passages, et se saisissant de toutes les avenues, de façon qu’aucun renfort, ni provisions, ni autre chose, ne puissent passer (…) Le blocus n’est point un siège régulier ; car on n’y fait pas d’attaque, et on n’ouvre pas de tranchée : c’est la cavalerie qui forme le blocus (…) L’objet du blocus est d’obliger ceux qui sont enfermés dans une ville de consommer toutes leurs provisions de bouche, pour les contraindre de se rendre, faute de subsistance. On voit par là qu’un blocus doit être fort long, lorsqu’une place est bien munie : aussi ne prend-on guère le parti de réduire une place par ce moyen qu’on ne soit informé que ses magasins sont dégarnis, ou bien lorsque la nature et la situation de la place ne permettent pas d’en approcher pour faire les attaques à l’ordinaire".

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à illustrer le sens de blocus par un exemple tiré des guerres que Napoléon a déclarées à l’Europe : "état de blocus, défense d’entrer sur un territoire ; Napoléon déclara les îles Britanniques en état de blocus", exemple que les académiciens citent, dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, sous le nom de blocus continental ou "système d’exclusion générale par lequel Napoléon voulait interdire à l’Angleterre tout accès sur le continent européen : il fut décrété par l’Empereur le 21 novembre 1806" (1859).

 

La seule extension de blocus hors du domaine de la guerre est attestée dans un contexte psychologique, à dire vrai incompréhensible, chez Jankélévitch : "si la double inconscience immobilise les partenaires dans le blocus d’une fausse relation, et si la conscience unilatérale déverrouille ce blocus, la double conscience, elle, doit être considérée comme jeu dialectique infini" (1957). De toute évidence, c’est blocage qu’aurait dû écrire Jankélévitch.

 

A la différence de nombreux termes désignant des actes agressifs (lutte, combat, guerre, affrontement, stratégie, etc.), blocus n’a pas quitté le domaine de la guerre pour désigner des réalités sociales. Il est vrai qu’il a été devancé dans ce transfert par blocage, terme de maçonnerie, dont le sens premier "action de former un bloc" a été recouvert par celui de "blocus". Les voies ferrées, les routes, les universités, etc. dont l’accès est interdit ne subissent pas un blocage, mais un blocus. Si ce dernier terme était employé, cela accréditerait la thèse de la guerre sociale, c’est-à-dire de la guerre de quelques-uns contre tous, réalité que les autruches de France ne veulent pas voir. Le blocus a beau être économique (dans quelque cas), il n’en reste pas moins un acte de guerre, comme l’attestent les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) : "ensemble de mesures visant à interdire toutes les relations commerciales entre un pays et le reste du monde : le blocus économique est un moyen de pression ou de rétorsion à l’égard d’un État dont on juge qu’il a enfreint les conventions internationales". Le monde actuel étant, depuis trois ou quatre décennies, celui du commerce généralisé, dit aussi mondialisation, le blocus économique est si rare que les journalistes, du moins les thuriféraires de Castro (il s’agit de faire pleurer les chaumières sur les malheurs supposés de Cuba), nomment blocus ce qui n’est qu’un embargo : les Américains ont décidé de ne plus avoir de relations commerciales avec Castro, ce qui n’empêche pas tous les autres pays de commercer autant qu’ils le veulent avec Cuba.

 

04 février 2008

Dichotomie

 

 

 

 

Emprunté du grec dikhotomia au sens de "division en deux parties égales", le nom dichotomie est relativement récent. Il est attesté en 1750 dans un ouvrage d’astronomie et il est enregistré immédiatement après, en 1762, dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition). Au XVIIIe siècle, rien n’effarouchait les académiciens, ni les changements d’orthographe, ni les mots jeunes et récents. A peine fabriqués, ceux-ci trouvaient une place dans le Dictionnaire. Au XIXe siècle, à partir de la sixième édition (1832-35), cette générosité s’est évanouie. Les académiciens se sont mis à l’heure bourgeoise.

De 1762 à 1832-35 (quatrième, cinquième, sixième éditions), l’unique définition reste identique. Dichotomie est un terme d’astronomie : c’est "l’état de la lune quand on n’en voit que la moitié" (1762, 1798) et "l’état de la lune quand la moitié seulement de son disque est éclairée par le soleil" (1832-35).

Ce n’est qu’au début du XIXe siècle que le mot entre dans le vocabulaire des botanistes. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le définit ainsi : "terme de botanique ; mode de division par deux des rameaux et des pédoncules sur la tige". Le mot sort alors de la science et s’étend à tout ce qui est classification ou raisonnement. De fait, par métaphore, il désigne un "raisonnement qui procède par dichotomie, c’est-à-dire en divisant chaque chose, chaque proposition en deux, dont on prend l’une, et divise aussi l’autre en deux, et ainsi de suite". Le sens de dichotomie en astronomie n’est défini qu’en seconde position : "terme d’astronomie ; phase de la lune où elle ne montre que la moitié de son disque".

Le cas de figure est connu des lecteurs de la Nouvelle langue française : un terme scientifique, propre à l’astronomie et à la botanique, est étendu hors de ces sciences pour désigner des réalités intellectuelles ou sociales, comme l’atteste l’article dichotomie de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française. Le sens en est "état de ce qui est coupé en deux" ; le terme s’emploie spécialement en astronomie et en botanique, et "par extension", il abandonne la science pour s’établir dans la société : "il signifie méthode de division et subdivision binaire" et "il se dit encore, par dénigrement, du partage que fait un chirurgien de ses honoraires d’opération avec le médecin qui l’a appelé en consultation".

Dans le Trésor de la langue française (1971-94) comme dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, l’extension de dichotomie hors de la science se confirme. En droit pénal, c’est le "partage illicite d’honoraires entre médecins ou entre médecins et pharmaciens" et dans le domaine intellectuel, c’est la "méthode de division, de subdivision binaire" ; en logique, c’est "la division d’un concept en deux autres concepts qui sont généralement contraires et qui recouvrent toute l’extension du premier".

 

 

03 février 2008

Rebelle

 

 

 

Le sens du mot latin rebellis, composé de re et de bellum et auquel le français a emprunté rebelle, éclaire peut-être le succès étonnant de ce nom et adjectif dans le grand discours moderne, où chaque nanti se targue d’être un rebelle, c'est-à-dire d'entrer sur le sentier de la guerre en temps de paix, quand les risques sont nuls. Rebellis, c’est, au sens propre, celui "qui recommence la guerre" et, en conséquence, celui "qui se révolte ou qui se soulève". En français, rebelle, qui est attesté à la fin du XIIe siècle, a, dans l’histoire de la langue, deux sens : "qui refuse l’obéissance à une autorité" et "qui s’oppose à quelque chose".

Ces deux sens sont exposés dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : "adjectif de tout genre, qui désobéit à son souverain, à son supérieur, qui se révolte, se soulève contre lui"  (exemples : "rebelle au roi, aux volontés du prince, rebelle à la république, esprit rebelle, ce religieux est rebelle à son supérieur" et "il est quelquefois substantif : c’est un rebelle") et "on appelle figurément et en termes de galanterie beauté rebelle une dame qui rebute les offres de service qu’un amant lui fait et les marques qu’il lui donne de sa passion" (elle lui résiste, elle s’oppose à ses désirs) et "on dit figurément qu’une fièvre, une humeur, un ulcère et d’autres maux sont rebelles aux remèdes pour dire qu’ils ne cèdent point aux remèdes" (les remèdes n'ont aucun effet).

D’une édition à l’autre du Dictionnaire de l’Académie française, la même définition est reprise ("qui désobéit à son souverain, à son supérieur, qui se révolte, se soulève contre lui"). En 1762, dans la quatrième édition, l’emploi comme nom est relevé : "il est quelquefois substantif ; c’est un rebelle, punir les rebelles". Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) remarque que "rebelle, substantif, s’emploie sans régime ; adjectif, il régit le datif (la préposition à)".

En revanche, se multiplient les emplois figurés : "au figuré, en style de dévotion, la chair est rebelle à l’esprit, les sens se révoltent contre l’âme ; les esprits rebelles, les anges déchus, les démons" ou encore : "une fièvre, une humeur, un ulcère, etc. rebelle aux remèdes, une fièvre, une humeur, un ulcère, etc., qui ne cèdent point aux remèdes" ; ou encore : "un sujet, une matière rebelle à la poésie, un sujet, une matière qui ne peuvent pas se traiter ou ne peuvent se traiter que fort difficilement en vers" ; ou encore : "rebelle en métallurgie se dit des substances qui ont de la peine à entrer en fusion ; un métal rebelle" (Dictionnaire de l’Académie française, sixième édition, 1832-35). De fait, dès le début du XIXe siècle, être rebelle ou, pour parler comme une célébrité, la rebellitude, se porte très bien dans la langue : ce n’est plus un cliché, c’est une scie. Voilà qui augure mal du caractère rebellique des rebelles modernes qui disent "oui" à tout et tiennent plus de MM Prud’homme, Homais, Perrichon, etc. que de Cartouche.

Dans l’article rebelle du Trésor de la langue française (1971-94), le sens propre ("qui se révolte contre l’autorité du gouvernement légitime" : les rebelles ne se révoltent pas contre eux-mêmes) occupe moins de place que le sens étendu ou les sens figurés : "qui n’est pas docile", "qui est réfractaire, hostile à quelque chose", "qui résiste à quelque chose", "difficile à coiffer" (mèche ou boucle rebelle), "difficile à soigner, à guérir" (fièvre, mal, constipation rebelles), "qui résiste à" (ulcère rebelle aux remèdes). Les rebelles modernes du showbiz, des media, de RESF, de l’Arche de Zoé, des enfants de Don Quichotte, de Droits devant, etc. sont victimes du mal du siècle. Sois rebelle et tais-toi, a-t-on envie de leur dire. Mais au lieu de se taire, ils parlent, ils crient, ils hurlent. Si rebelle se dit de la constipation ou d’une mèche de cheveux, pourquoi ne se dirait-il pas de Noah (le rebelle aux milliards d’écus), de Ruquier (la pape de la rebellocratie), des comédiens Legrand, Balasko et autres rebelles aux écus de milliardaires, de Pinault, d’Arnaud, de Boutton et autres milliardaires en écus rebelles, de Staline, de Guevara, d’Hitler, Mussolini, Beria, etc., rebelles en rebellitude ? Dans la pub, la com et à la télé, la rebellitude rapporte gros. Les rebelles ne se rebellent pas contre les pompes à fric.

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02 février 2008

Expert

 

 

 

Ce mot, du latin expertus "qui a fait ses preuves", a deux sens : adjectif, il signifie "adroit, expérimenté" ; nom, il désigne une personne pleine d’expérience qui est nommée par un juge afin de l’aider à statuer sur un cas. C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition (1694) : "adjectif, fort versé, fort expérimenté en quelque art qui s’apprend par expérience" ("il est fort expert en chirurgie" : alors la chirurgie, comme le nom l’indique, était un savoir-faire manuel qu’exerçaient les barbiers) et "il se met quelquefois au substantif", comme dans ces exemples : "si les parties ne s’accordent pas pour estimer la bonté de cet ouvrage, de cette besogne, qu’ils prennent des experts" et "le juge a nommé des experts pour visiter l’ouvrage des maçons, des couvreurs, etc." ; ou encore "il se met quelquefois au substantif et signifie des gens nommés par autorité de justice ou choisis par les parties intéressées, pour examiner, pour estimer certaines choses, et en faire leur rapport" (1762).

D’une édition à l’autre (1762, 1798, 1832-35, 1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition ne change pas. Il en va de même chez Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ou chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Dans celui-ci, l’adjectif est défini ainsi : "qui a, par l’expérience, acquis une grande habileté dans un métier, dans quelque chose", et le nom de cette manière : "terme de jurisprudence, nom donné à des hommes qui, ayant la connaissance acquise de certaines choses, sont commis pour les vérifier et pour en décider". Cet emploi dans le seul domaine de la justice a donné naissance à la locution à dire d’experts, au sens de "sans réserve", sens qui "vient de ce que le dire des experts est définitif et sans réserve" dans un tribunal, comme le dit Montaigne : "chaque expert doit être cru en son art".

Le seul changement notable en trois siècles tient au recours de plus en plus fréquent aux experts, les juges sentant le besoin de se fonder sur des personnes ayant du crédit pour prononcer leur jugement. Attestent ce succès les exemples de plus en plus nombreux par lesquels les académiciens illustrent le sens de ce nom. Ainsi dans la huitième édition (1932-35) : "les parties sont convenues d’experts, se sont accordées pour la nomination des experts ; experts nommés d’office ; s’en rapporter au dire des experts ; rapport d’experts ; les experts ont déclaré que... ; la chose sera réglée à dire d’experts ; architecte expert près le Tribunal de commerce ; vérificateur expert".

 

Dans la langue moderne, le nom expert déborde des tribunaux et, de la langue de la justice, s’étend à toute la société. Jadis il allait de soi que chacun exerce avec soin et conscience la profession qu’il avait choisie. Ce qui allait de soi ne va plus de soi. Tout individu exerçant sa profession suivant les règles de l’art est baptisé expert, qu’il soit ou non agréé auprès d’un tribunal ou d’une association syndicale. Les experts se multiplient donc. Portent le titre d’expert les comptables, les chimistes, les conseilleurs ("l’expert conseil, si bien payé, ne doute pas", Alain), les démographes, les économistes ("le gouvernant et l’ingénieur fixent les buts, l’expert économiste ne méritant ce beau titre que par sa docilité", Perroux, 1964), les géographes, les géomètres, les joailliers, les jurés, les bijoutiers. Certains sont experts, quelle que soit la place du mot : géomètres experts ou experts géomètres.

Le Trésor de la langue française date des années 1960-1980. En deux décennies, expert s’est étendu à de nouvelles réalités, comme le montrent les académiciens. Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, ils notent que ce terme de "droit" ("personne qui, en raison de sa compétence dans tel ou tel domaine, est désignée par une juridiction pour donner un avis technique autorisé") s’applique à toute "personne particulièrement qualifiée dont la profession consiste à se prononcer sur l’origine, l’authenticité, la valeur d’un objet d’art ou d’un objet de collection" ("un expert en timbres, en meubles de style, en faïences, en livres anciens") et qu’il a fini par désigner "toute personne qui, connaissant bien un domaine particulier, en a fait sa spécialité"  ("c’est un expert en architecture médiévale ; plus qu’un connaisseur, c’est un expert").

En quelques décennies, expert a été déplacé du droit au social, où il règne en maître. Du droit au social : le basculement n’est pas neutre. Le social prime peu à peu sur le droit et les normes ne sont plus juridiques, mais sociales. Elles échappent ainsi à tout débat ; et c’est le plus fort ou le plus rusé qui les impose, de sorte qu'il n’est plus de décision prise sans l’avis préalable d’experts. Dans l’antiquité, ce sont les pythies qui donnaient un avis déterminant. Les experts les ont remplacées. Il n’est pas sûr que la superstition ait régressé.

 

 

01 février 2008

Ostracisme

 

 

 

 

Emprunté du grec ostrakismos, "bannissement", dérivé de ostrakon, "tesson" (les ostracas des archéologues sont la forme plurielle de ostrakon), parce que c’était sur des tessons de céramique que les citoyens écrivaient le nom de ceux qu’ils voulaient bannir, le nom ostracisme est attesté en 1535 dans un ouvrage relatif à l’antiquité grecque : Vies de Plutarque. Amyot, traducteur de Plutarque, l’emploie aussi, à propos de Thémistocle : "cette manière de bannissement à temps, qui s’appelle ostracisme, n’était point punition d’une forfaiture, mais était comme un contentement et une allégeance de l’envie de la commune, laquelle prenait plaisir à rabattre et rabaisser ceux qui lui semblaient trop excéder en grandeur".

Il est enregistré dans les dictionnaires à compter de 1740, date de publication de la troisième édition du Dictionnaire de l’Académie française. Les académiciens (quatrième, cinquième, sixième éditions, 1762, 1798, 1832-35) le définissent ainsi : "terme d’antiquité ; mot tiré du grec, qui désigne une loi en vertu de laquelle les Athéniens bannissaient pour dix ans les citoyens que leur puissance, leur mérite trop éclatant, ou leurs services rendaient suspects à la jalousie républicaine ; les suffrages se donnaient par bulletins, et ces bulletins avoient originairement été des coquilles ; l’ostracisme n’était pas une peine infamante". Ce qui est mis en valeur dans ce nom, c’est qu’il est propre à une civilisation du passé et qu’il appartient au domaine du droit : il désigne une loi, que l’on peut qualifier de démocratique, puisqu’elle exprimait la volonté du peuple d’Athènes.

Les académiciens de l’ancien régime expriment, sur cette loi, quelque réserve. Ils ont, à dire vrai, un point de vue que l’on peut qualifier d’aristocratique, au sens étymologique de cet adjectif, "relatif au pouvoir exercé par les meilleurs", et qui n’est pas différent du jugement porté par Amyot au XVIe siècle. La "jalousie républicaine", laquelle, selon eux, nourrit le ressentiment à l’encontre des citoyens pleins de mérite ou ayant rendu des services à leur cité, les heurte. Il en va différemment dans L’Encyclopédie (1751-65), le monument des Lumières et du progressisme, où l’on feint d’aimer le progrès et la démocratie. L’ostracisme n’y est pas flétri. C’est la "loi par laquelle le peuple athénien condamnait sans flétrissure ni déshonneur, à dix ans d’exil, les citoyens dont il craignait la trop grande puissance, et qu’il soupçonnait de vouloir aspirer à la tyrannie". Autrement dit, le peuple bannissait des tyrans en herbe pour protéger ses libertés. L’auteur de cet article, Jaucourt, tresse des lauriers à l’ostracisme, dans lequel s’incarne, selon lui, l’esprit de liberté : "le ban de l’ostracisme n’avait d’usage que dans les occasions où la liberté était en danger ; s’il arrivait par exemple, que la jalousie ou l’ambition mît la discorde parmi les chefs de la république, et qu’il se formât différents partis qui fissent craindre quelque révolution dans l’Etat, le peuple s’assemblait et délibérait sur les moyens qu’il y avait à prendre pour prévenir les suites d’une division qui pouvait devenir funeste à la liberté". Nihil novi sub sole. C’est par les mêmes arguments que, pendant tout le vingtième siècle, des intellectuels progressistes ont justifié les camps de concentration, le Goulag, l’élimination des classes nuisibles, la dictature du prolétariat, etc.

 

L’ancien régime détruit, le point de vue aristocratique et défavorable sur l’ostracisme disparaît des dictionnaires. Ainsi Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne fait plus référence à la "jalousie républicaine". L’ostracisme, ce n’est plus qu’un "jugement (et non une loi) par lequel, à Athènes, on bannissait pour dix ans un citoyen que sa puissance ou son mérite rendait suspect". Ainsi Thémistocle fut " banni par l’ostracisme, en l’an 471 avant J- C". Les extraits cités illustrent mal ce sens, à l’exception de celui de Montesquieu : "la loi de l’ostracisme fut établie à Athènes, à Argos et à Syracuse". Boileau et d’Alembert emploie ostracisme dans un sens figuré, qui n’a plus rien en commun avec la loi de la Grèce ancienne : "la vertu n’était point sujette à l’ostracisme" (Boileau) et "attaché avec superstition aux anciennes maximes, il (l’abbé d’Olivet) s’élevait par une espèce d’ostracisme contre toute innovation littéraire, soit dans les principes, soit dans les ouvrages". Quant au publiciste Baudin, il fait de l’ostracisme un principe applicable dans toute société : "l’ostracisme est le droit que se réserve une société politique de prononcer le bannissement de ceux de ses membres qui, quoique irréprochables, lui causent de l’ombrage", ce qui fait sortir ce mot de la Grèce ancienne et le rend apte à être employé au sujet de toute réalité moderne. En 1770, il est attesté dans le sens social (et non plus juridique ou politique) de "parti pris d’exclusion à l’égard d’une personne", comme l’atteste l’article du Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35). La définition "terme d’antiquité" est neutre et dépourvue de toute allusion à la "jalousie républicaine" : "vote par lequel certaines cités grecques bannissaient pour dix ans les citoyens qui avaient encouru la défaveur publique". Quant à l’emploi moderne, il est ainsi défini : "ostracisme se dit, par analogie, dans le langage courant, d’un parti pris d’exclusion à l’égard d’une personne ou d’un groupement" (exemples : "être victime d’un ostracisme ; un ostracisme que rien ne justifie").

Dans la langue moderne, telle que la décrivent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens (neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire), ostracisme, en dehors de ses rares emplois dans le contexte étroit de l’histoire politique de certaines cités de la Grèce ancienne, perd son sens juridique (il n’existe plus de loi de bannissement) et a pris, comme de nombreux autres termes de droit, un sens social et uniquement social ou politique et social. C’est "l’action d’exclure d’un groupement politique, de tenir à l’écart du pouvoir, une personne ou un ensemble de personnes" et "la décision de mettre ou de tenir à l’écart d’une société, d’une collectivité par des mesures discriminatoires" et même, dans un sens affaibli, "l’attitude hostile d’un ensemble de personnes constituant une communauté envers ceux qui lui déplaisent" (Trésor de la langue française) ou "le fait d’exclure une ou plusieurs personnes d’un groupe, d’une communauté" ou, dans un sens affaibli, "l’attitude de rejet, la réserve hostile que l’on manifeste à l’égard d’une personne" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition).

Le mot est si bien acclimaté à la société actuelle, après avoir perdu son vernis grec, qu’il a suscité de nouveaux mots : le verbe ostraciser et le participe passé ostracisé, employé comme adjectif et même comme nom (relevés dans le Trésor de la langue française et dans le Dictionnaire de l'Académie, neuvième édition).

 

Il y avait dans la Grèce antique, qui a inventé le principe démocratique, quelque chose de rude et même de vertueux dans le vote d’ostracisme (la république est fondée sur la vertu, pensait Montesquieu) ; de l’acte social ou asocial qu’est l’ostracisme, il ne reste plus que l’incompréhension des bien pensants. L’ostracisme ou le prétendu ostracisme, c’est le mal, puisque le bien consiste à beugler "tous ensemble, tous". Le fantôme de la solidarité obligatoire fait de l’ostracisme le plus grave des péchés sociaux, selon les lexicographes sociologues et très progressistes du Trésor de la langue française.

Pourtant, il est un exemple cité dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française qui détonne et qui, parce qu’il détonne, révèle le caractère inquiétant de l’ostracisme social. C’est : "ceux qui s’écartent de la pensée dominante sont l’objet de l’ostracisme de leurs concitoyens". Dans cet exemple, les académiciens actuels, qui sont tous de bons républicains, reprennent à leur compte, mais exprimé différemment, le jugement défavorable que leurs prédécesseurs de l’ancien régime portaient sur l’ostracisme inspiré par la "jalousie républicaine" à l’encontre des meilleurs. Ce ne sont plus les meilleurs dans l’ordre politique qui ont à souffrir de l’ostracisme des foules, mais les penseurs qui rejettent la doxa imposée par les bien pensants, c’est-à-dire ceux qui ne pensent bien que parce qu’ils occupent dans le système médiatique une position dominante.

 

 

31 janvier 2008

Agglomération

 

 

 

 

Dans la langue latine en usage au Moyen Age, agglomeratio (attesté à la fin du VIIIe siècle) a pour sens "accumulation". Le nom agglomération, dont il est emprunté, est récent. Il est enregistré dans la dernière édition publiée du Dictionnaire universel, dit de Trévoux (1771), comme un "terme didactique" désignant un "assemblage par pelotons" (le nom groupe était au XVIIIe siècle propre à la peinture ou à la sculpture). C’est dans ce sens qu’il est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française, de la cinquième édition (1798) à la septième édition (1878), ainsi que dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : "action d’agglomérer ou état de ce qui est aggloméré". L’exemple qui l’illustre est didactique : "l’agglomération des neiges, des sables". Après les grains de sable, les êtres humains. Dans la sixième édition, l’action d’agglomérer est étendue aux hommes : "une grande agglomération d’hommes sur un territoire peu étendu" (1832-35) ; de même chez Littré : "l’agglomération des hommes dans les grandes villes".

 

Ce n’est qu’à la fin du XIXe siècle que le nom, en parlant d’êtres humains, prend, par métonymie, le sens de "groupement d’habitants", sens illustré dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "l’agglomération lyonnaise". Les XIXe et XXe siècles sont l’âge du didactisme. Il est dans l’ordre des choses que le nom agglomération y connaisse une extension sans pareille, comme l’atteste le très ample article que le Trésor de la langue française y consacre. Entendu dans le sens propre ou technique "action d’agglomérer" (les choses), agglomération s’étend à la chimie, à la technologie ("technique qui consiste à traiter certains minerais, etc. sous forme pulvérulente, résiduelle, etc. pour les réduire en masse compacte"), à la métallurgie, aux langues et à la linguistique, etc. En parlant d’êtres animés, l’agglomération est un "rassemblement plus ou moins compact d’individus" formant des groupes, des peuples, des Etats ou un "rassemblement d’hommes ou de maisons n’ayant pas accédé au rang de ville ou de nation". Les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, distinguent nettement les trois sens : "action d’agglomérer ; résultat de cette action" (sens technique : "reconstitution d’un minerai ou d’un autre matériau à partir de ses éléments") ; "entassement, groupement" ("une grande agglomération d’hommes") ; "groupement d’habitations constituant une ville, un bourg, un village, etc.", et par extension, "ensemble formé par une ville principale et les communes périphériques".

 

A partir de la fin du XXe siècle, l'âge industriel triomphant, les êtres humains ont été désignés avec les mots qui étaient réservés jusque là à la sciure, aux grains de sable ou à la poussière de charbon. S’ils sont agglomérés ou ils s’agglomèrent dans la langue, c’est que, dans la réalité, ils sont traités comme des choses ou des numéros. Il n’est nul besoin de longs et grands discours pour attester la réification du monde et des hommes : la langue le dit clairement.

 

 

30 janvier 2008

Prévision

 

 

 

 

Emprunté du bas latin praevisio (pour lequel il n’existe pas d’entrée dans le Dictionnaire latin français de Gaffiot), le nom prévision est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française comme un terme de "dogmatique"  (comprendre : la théologie) et avec le seul sens de "vue des choses futures" : "il n’a d’usage que dans le dogmatique ; on demande si la prédestination suit la prévision des mérites", 1694, 1762, 1798. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est plus clair encore : "vue des choses futures, il ne se dit que de Dieu" ("la prévision des mérites, etc."). A Dieu la prévision, aux hommes la prévoyance. Seul Dieu est en mesure de voir les choses futures. Il incombe aux hommes "de prendre des précautions" pour éviter le pire.

Dans la sixième édition de leur Dictionnaire (1832-35), les académiciens notent que le sens théologique ("vue des choses futures ; la prévision de Dieu ; on a cru que certaines personnes avaient le don de la prévision") s’est déplacé, comme d’autres termes de théologie, propagande, militant, création, créateur, animation, etc., au social : "il se dit quelquefois, au pluriel, pour conjectures" ("l’événement a justifié toutes mes prévisions").

Les croyances de Littré se lisent comme à livre ouvert dans son Dictionnaire de la langue française : positivisme, anti-cléricalisme, scientisme. Sa définition de prévision est à l’image de ses partis pris. Le sens théologique, "terme dogmatique, vue des choses futures", qui n’est illustré d’aucun exemple, sinon celui des académiciens ("la prévision de Dieu"), est réduit à une annexe particulière et presque insignifiante du sens principal, tout social ou laïque, "action de prévoir", que Littré illustre d’un extrait de Mme de Sévigné : "on ne peut rien dire de plus plaisant que ce que vous dites sur le maréchal de Vivonne, et la prévision qui lui a fait avoir cette dignité" (vice-roi de Sicile, avant la victoire navale qui lui ouvrit la Sicile) et d’un extrait, dans lequel Buffon prête aux animaux la faculté de prévoir, naguère réservée à Dieu : "accordons (…) les pressentiments, la prévision, la connaissance même de l’avenir aux animaux ; en résultera-t-il que ce soit un effet de leur intelligence ?".

Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les académiciens marchent sur les brisées de Littré. Ils glosent d’abord le sens humain et social : "action de prévoir, pressentiment, conjecture ; l’événement a justifié toutes mes prévisions ; certaines de mes prévisions se sont vérifiées" ; en second, le sens théologique : "en termes de théologie, il signifie vue des choses futures". Le même exemple "la prévision de Dieu" illustre ce sens qui sort de l’usage dans la langue moderne et qui n’est plus défini dans le Trésor de la langue française (1971-94). C’est un "discernement de l’esprit grâce auxquels on annonce des événements futurs". Ce sens n’est illustré d’aucun exemple théologique, même pas "la prévision de Dieu". En revanche, la prévision qui était propre à Dieu dans les dictionnaires des siècles classiques est attribuée aux animaux dans cet extrait de Béguin : "que l’on songe au pouvoir de prévision et de vision à distance, qui commande aux migrations des oiseaux comme aux précautions prises, avant la mauvaise saison, par les bêtes hivernantes" (in L’âme romantique et le rêve, 1939).

En revanche, prévision s’étend à tout ce qui est social. Ce qui était encore un "discernement de l’esprit" - c’est-à-dire une faculté – devient une façon de faire, une méthode, un comportement de l’homme en société. C’est "l’observation d’un ensemble de données qui permet d’envisager une situation future et d’entreprendre des actions pour y parer concrètement". Le "défaut de prévision" n’est pas une erreur, mais une faute, puisque gouverner, dit-on, quand on pense bien, c’est prévoir, comme si le gouvernement avait pris la place de Dieu évanoui. La politique, la stratégie, le développement économique, la finance, l’urbanisme, etc. tout fait dans les prévisions. La prévision est "astronomique, militaire, politique". Quand elle est économique, c’est une "démarche rationnelle pour connaître la situation économique à une échéance plus ou moins lointaine" (1975). Elle s’applique aux prix, aux débouchés, au marché : "la prévision peut s’appliquer au court, au moyen et au long terme : on parle de projection pour le court terme, de programmation pour le moyen terme et de prospective pour le long terme". Quand elle est budgétaire, c’est le "processus d’évaluation des recettes et dépenses du budget de l’État pour l’année à venir". Quand elle est météorologique, c’est la "déduction, par raisonnement, de l’évolution d’une situation donnée".

En moins d’un siècle, la "vue des choses futures" a échappé à Dieu, lequel, comme chacun sait, est mort ou a été tué, pour devenir le fonds de commerce des experts, des spécialistes, des instruits, des connaisseurs, des gouvernants. Jamais l’évolution du monde ne s’est lue aussi clairement dans un seul mot.

 

 

 

28 janvier 2008

Désinvolte

 

 

L’adjectif italien disinvolto (attesté en 1618), dont est emprunté désinvolte, est, si l’on en croit les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), emprunté de l’espagnol desenvuelto (attesté en 1495) qui est la forme de participe passé du verbe desenvolver "développer" et, selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), un adjectif formé par dérivation (à l’adjectif involto, "enveloppé" ou "embarrassé", serait ajouté le préfixe négatif dis), qui signifie "qui n’est pas enveloppé, qui est dégagé". La bonne étymologie est la première ; en revanche, la seconde en dit plus long sur le sens "favorable" de désinvolte.

C’est en 1677 chez Mme de Sévigné ("les Espagnols appellent cela desembuelto ; ce mot me plaît") et en 1740 chez Saint-Simon (in Mémoires), au sens de "d’allure libre et dégagée", que ce mot est attesté en français ; il est enregistré deux siècles plus tard dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré et dans le même sens positif que celui qu’y donnent Mme de Sévigné et Saint-Simon : "qui est à l’aise, sans embarras ni gêne, dégagé, alerte". Le sens est illustré d’extraits de Saint-Simon ("en la place de Rosen, le roi mit Artagnan, homme désinvolte, et qui n’entendait pas moins bien les souterrains de la cour") et de Voltaire ("après toutes les scènes de carnage dont il venait d’être témoin, Birton était aussi gai et aussi désinvolte que s’il était revenu de la comédie" ; "ne suis-je pas un grand politique ? et cette politique n’est-elle pas très désinvolte ?"). Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), c’est le même seul sens positif qui est exposé : "qui est dégagé dans ses mouvements et aussi dans sa manière d’être"  (exemple : "il est désinvolte malgré son âge").

Le sens défavorable est moderne et s’il n’élimine pas le sens premier et positif ("qui est étonnamment dégagé dans ses mouvements", Trésor de la langue française : "Yann, vigilant et alerte, (...) l’allure désinvolte comme qui n’a pas de soucis", Loti, Pêcheurs d’Islande, 1886), il tend à l’effacer peu à peu. Les auteurs du Trésor de la langue française glosent ainsi ce sens moderne : "en parlant d’une personne, de ses attitudes, de ses manières, etc., péjoratif, qui montre une liberté excessive, voire inconvenante". Les deux sens sont enfin exposés par les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : "qui est dégagé, souple dans ses mouvements, son allure" et "qui manifeste une liberté excessive ; impertinent, sans-gêne".

L’extrait cité dans le Trésor de la langue française (Mme de Beauvoir, Mémoires d’une jeune fille rangée, 1958 : "exubérant, désinvolte, insolent, au collège il lui arrivait souvent de chahuter") et le contexte scolaire dans lequel désinvolte est employé (Mme de Beauvoir était professeur) laissent penser que cet adjectif a pris un sens négatif à l’école. Les écoliers et collégiens étant censés ne jamais bouger et garder la tête basse ou l’échine courbe, les "enseignants" en ont abusé pour fustiger les élèves qui leur paraissent trop libres, non seulement dans leur allure ou façon de se tenir, mais dans leur travail – crime suprême aux yeux de la caste pédagogique.