Ok

En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l'utilisation de cookies. Ces derniers assurent le bon fonctionnement de nos services. En savoir plus.

14 janvier 2008

Investissement

 

 

 

 

Dérivé du verbe investir, le nom investissement est enregistré dans la première édition du Dictionnaire de Trévoux en 1704 au seul sens "d’action d’investir une place forte" et dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de 1718 (deuxième édition), au seul sens "d’action d’investir une place, une ville pour l’assiéger" ("l’investissement de la place a été fait promptement, à propos, etc.", 1762, 1798, 1832-35, 1932-35). Les encyclopédistes (1751-65) le définissent ainsi : "investissement, dans l’art militaire, c’est l’action d’entourer une place de troupes pour se préparer à en faire le siége dans les formes". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend ces définitions : "action d’investir une place, une ville, une maison, c’est-à-dire de les entourer et d’en couper toutes les communications".

 

Les sens modernes (financier et psychique) sont très récents. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), trois homonymes investissement sont distingués et sont définis dans trois articles successifs. Le sens militaire est défini ainsi : "manœuvre stratégique qui consiste à investir l’ennemi ou une position militaire ; résultat de cette action". Les synonymes en sont blocus, siège, encerclement et les antonymes débloquement, levée du blocus. Ce sens militaire a suscité, par métaphore (en fait, c’est le renouvellement de la métaphore, usée à force d’avoir trop servi, de la femme comme place forte à prendre d’assaut), un sens figuré, glosé ainsi dans le Trésor : "manœuvre d’approche et d’enveloppement pour dominer quelqu’un, capter sa confiance ou le séduire", comme dans cet extrait de Duhamel : "il avait, pendant des mois, pendant des années, poursuivi la plus savante et la plus insinuante des cours. Le succès brusque, inopiné, presque déroutant pour lui, de ce long investissement l’avait jeté, les premiers mois, dans de violents transports d’orgueil" (1938).

Le sens financier est attesté pour la première fois en 1924. Dans le Trésor de la langue française, c’est le deuxième homonyme, ainsi défini : "action d’investir des capitaux dans un secteur économique" et "par métonymie, au pluriel, les capitaux investis" (exemples : "investissements étrangers, de longue durée, nationaux, privés, publics, productifs").

Le troisième homonyme est apparu en psychanalyse en 1949 ; de là, il s’est étendu à tout ce qui est psy et soc – c’est-à-dire à presque tout. C’est la traduction mot à mot de l’allemand Besetzung, signifiant "action d’occuper militairement un lieu, une ville, un pays" (action dont les Allemands ont été coutumiers pendant deux siècles) et qui a été employé au figuré par Freud en 1895. Il est défini ainsi dans le Trésor de la langue française : "fixation d’une énergie affective sur un objet qui se trouve ainsi chargé d’une signification particulière pour le sujet". L’investissement peut être conscient ou inconscient ; quoi qu’il soit, il est toujours, comme l’indique son origine martiale, plein d’énergie, comme dans cet extrait délicieux, qu’on ne peut lire qu’ironiquement : "ce processus d’investissement de l’idéal du moi par la libido narcissique" (1950).

 

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens montrent plus de bon sens que les savants lexicographes du Trésor de la langue française, quand ils tiennent investissement pour un mot polysémique (il a trois sens) plutôt que comme trois homonymes. Ce sont le sens militaire ("action d’investir une place, une ville ; le résultat de cette action"), le sens financier ("placement de fonds en vue d’obtenir des revenus ; affectation de ressources financières à l’acquisition de biens nécessaires à la création ou au développement des moyens de production d’une entreprise ; par métonymie, les fonds ainsi investis ; les moyens de production ainsi créés") ; le sens psychiatrique ("fixation d’intérêt affectif et d’énergie psychique sur un objet, une représentation, etc."). En ne répartissant pas ces trois sens dans trois entrées homonymiques, c’est-à-dire en conservant à investissement sa cohérence sémantique, les académiciens font apparaître deux lois qui régissent le monde moderne : 1) l’économie ou la finance est la guerre continuée par d’autres moyens ; 2) le psychisme moderne est un champ de bataille où se livrent en permanence les guerres de tous contre tous et de soi contre tous les autres.

 

 

 

13 janvier 2008

Pression

 

 

 

En latin, le nom pressio est employé assez rarement. C’est un terme technique qui a pour sens "pesanteur, poids", "point d’appui (d’un levier)", "treuil" (cf. Gaffiot, Dictionnaire latin français, 1934). En français, pression, emprunté de pressio, est attesté en 1649 chez Pascal, où il désigne la pesanteur et la pression de l’air. C’est dans ce sens qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de 1718 (deuxième édition) : "terme de physique, action de presser ; la pression de l’air" (1740, 1762, 1798). Dans la sixième édition, la définition identique s’enrichit de nouveaux exemples : "la pression de l’air ; la pression que l’air exerce ; la pression que ce corps reçoit, éprouve ; ce corps a cédé à la trop grande pression qu’il éprouvait ; machine à vapeur à haute, à moyenne pression".

Dans l’Encyclopédie (1751-65), d’Alembert montre que la pression est un principe général propre à tous les corps : "physique, c’est proprement l’action d’un corps qui fait effort pour en mouvoir un autre ; telle est l’action d’un corps pesant appuyé sur une table horizontale". Entre autres corps, les fluides et l’air ont une pression propre et mesurable, mais aussi, selon les cartésiens, la lumière, ces philosophes étant persuadés "que la différence des couleurs vient des différentes modifications que reçoit cette pression par la surface des corps sur lesquels le milieu agit". A cela, Newton objecte que, "si la lumière ne consistait que dans une simple pression sans mouvement réel, elle ne pourrait agiter et échauffer comme elle fait les corps qui la renvoient et la rompent". D’Alembert rappelle aussi que "beaucoup d’effets que les anciens attribuaient à l’horreur du vide sont aujourd’hui unanimement attribués à la pression et au poids de l’air".

 

En 1789 est attesté pour la première fois le sens social de pression : "influence, action sur" (Le Moniteur). La date est éloquente : la nouvelle religion sociale et solidaire commence à supplanter l’ancienne religion transcendante. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à relever le nouveau sens social : "figuré, contrainte exercée sur quelqu’un". Le seul exemple qui l’illustre est "la pression des circonstances". Ce sens est glosé ainsi dans le Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35) : "pression se dit figurément d’une sorte de contrainte morale exercée sur les personnes" (exemples : "exercer une pression sur quelqu’un pour en obtenir quelque chose, la pression des circonstances, il céda sous la pression de l’opinion publique").

Ce qu’atteste le Trésor de la langue française (1971-94), c’est le triomphe de ce sens social dans la seconde moitié du XXe siècle : "au figuré, force s’exerçant sur une personne ou un groupe et influençant d’une manière ou d’une autre le comportement individuel ou groupal soit dans le sens où s’exerce la pression, soit en suscitant des réactions à la pression ou des réactions négatives". La définition est du philosophe mâtiné de sociologue Mucchieli, dont les manuels ont détourné des millions de potaches de toute réflexion. Les syntagmes dans lesquels s’emploie pression sont "céder, résister, se soustraire à la pression, exercer une pression, sentir la pression, pression intérieure, morale, nerveuse, sociale, de la concurrence, de l’histoire, etc.". Le succès de ce sens social est tel qu’il suscite des expressions telles que moyen(s) de pression, faire pression sur, sous la pression de, avoir la pression ("les journalistes sportifs emploient de plus en plus souvent cette expression qui signifie que le public attend le maximum de l’athlète et que cette exigence exerce une pression sur lui"), pression démographique, pression fiscale, parafiscale, groupe de pression, c’est-à-dire un "groupement de personnes ayant soit des intérêts économiques communs soit des convictions politiques, philosophiques ou religieuses communes et qui, disposant en général de moyens importants, engage une action sur l’opinion publique, les partis politiques, le parlement ou le gouvernement pour faire triompher ses intérêts ou ses points de vue". Dans groupe de pression se condense ce qu’est la société, quand elle est sous-tendue par la religion sociale et solidaire moderne : l’idéal de solidarité y est si fort que certains sont plus solidaires que d’autres et usent d’innombrables biais pour imposer leur propre solidarité à tous.

 

Encore une fois, un terme scientifique, employé dans de nombreux domaines (physique, météorologie, physiologie, etc.) avec un sens technique précis, a été extrait de son champ originel et déplacé vers le social pour désigner l’essence même de la société moderne. On comprend que ce soit les sociologues qui aient procédé à ce transfert. Comme dans les cas de cannibalisme, ils ont ingéré les vertus dont ils étaient dépourvus, celles des sciences exactes.

Ou comment se barbouiller de science sans s’aventurer à en faire.

 

09 janvier 2008

Série

 

 

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) note, à l’article série, que ce mot "n’est dans le Dictionnaire de l’Académie qu’à partir de l’édition de 1762, et encore au seul sens mathématique" : " c’est un néologisme du XVIIIe siècle ; on voit par ses acceptions actuelles comme ce mot s’est développé ". La remarque est juste ; Littré constate que le mot s’est développé, mais il n’analyse pas comment cela s’est fait.

En latin, series a pour sens, selon Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934) "file, suite, rangée enchaînement (d’objets qui se tiennent)" ; au figuré "suite, enchaînement de faits et de pensées" ou "enchaînement des préceptes d’un art" ; enfin "lignée des descendants, descendance". Le nom série, qui en est emprunté, est, lorsqu’il est introduit en français en 1715, un mot savant, dont l'emploi est limité aux seules mathématiques : "suites ou séries infinies, à propos des thèses de Bernoulli" (sans doute Jacques, 1654-1705, professeur de mathématiques à l’Université de Bâle, ou peut-être son cousin Jean, mathématicien aussi, 1667-1748). C’est ce seul sens qui est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) : "terme de mathématique, suite de grandeurs qui croissent ou décroissent suivant une certaine loi" (exemples : "série infinie, trouver la somme d’une série").

Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, le mot commence à migrer hors des nombres. Diderot l’emploie dans un essai sur la physiologie (publié en 1784 : "mais comment la liaison s’introduit-elle entre les sensations, les idées, et les sons de manière non pas à former un chaos de sensations, d’idées et de sons isolés et disparates, mais une série que nous appelons raisonnable, sensée ou suivie ?") et dans un sens esthétique (Salon de 1767-68 : "une série de vieilles impressions"). Le premier lexicographe qui ait noté la migration de série hors des mathématiques est Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : "un auteur moderne" l’emploie dans un ouvrage d’histoire : "la campagne d’Italie de 1745 ne fut qu’une série continuelle de succès" ; un autre, à propos d’une suite de réflexions : "ce discours n’est qu’une série de réflexions très ordinaires", ce qui suscite l’agacement d’un polygraphe du Mercure : "pourquoi se servir d’un terme technique inconnu au commun des lecteurs, quand il en existe un (suite) que tout le monde connaît ?". Série est perçu à la fin du XVIIIe siècle comme un néologisme savant.

C’est à la fin du XVIIIe siècle que la grande migration de série commence. D’abord dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1798 (cinquième édition) : "on dit une série de propositions mathématiques, théologiques ; une série de questions ; une série d’idées, pour dire une succession d’idées qui naissent les unes des autres". Le mot reste propre aux sciences ou à la méthode : "division où les objets qu’on veut dénombrer sont classés de suite" (exemples : "pour faciliter l’étude des plantes, on les a partagées en différentes familles ou séries" et "cette loterie est divisée en tant de séries"). Dans la sixième édition (1832-35), le sens mathématique est cité à la fin, les académiciens exposant les sens du général (ou de ce qu’ils croient être le général) au particulier : d’abord "suite, succession" ("une série de propositions, de questions, d’idées, de faits") ; ensuite les "différentes divisions dans lesquelles on classe, on distribue des objets nombreux" (exemple : "cette loterie est divisée en tant de séries ; la première, la seconde, la troisième série") ; enfin "il se dit particulièrement, en mathématiques, d’une suite de grandeurs qui croissent ou décroissent suivant une certaine loi" ("série infinie, trouver la somme d’une série").

Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1862-77), série s’étend aux sciences ("terme de chimie, réunion de corps homologues" et "terme de zoologie, disposition des différents animaux, telle que l’on passe successivement d’un groupe d’organisation moins compliqué à un groupe d’organisation plus compliqué") ou à l’ordre social : "une série de questions, d’idées, de sons, de faits", comme dans cet extrait de Laplace : "l’homme a porté ses regards dans l’avenir ; et la série des événements que le temps doit développer s’est offerte à sa vue" ; à la didactique : "ordre de faits, de choses, d’êtres d’une nature quelconque, classés suivant une même loi, d’après un même mode" ; à la philosophie positive : "série des sciences, arrangement établi dans les sciences fondamentales et abstraites par Auguste Comte, et dans lequel la science supérieure est plus compliquée que la science immédiatement inférieure ; ce sont les mathématiques, l’astronomie, la physique, la chimie, la biologie, la sociologie"; aux théories de Fourier : "ensemble de divers groupes échelonnés en ordre ascendant et descendant, et particulièrement travailleurs appliqués à un ordre déterminé de fonctions et classés par groupes".

Les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire, ajoutent aux trois sens relevés un siècle plus tôt le sens industriel nouveau : "fabriquer en série, fabriquer en gros un grand nombre d’objets sur le même modèle, produire d’un même modèle un grand nombre d’exemplaires". Cette huitième édition a été publiée en 1935 ; elle est quasiment contemporaine de l’apparition dans l’industrie de la fabrication en série. Il a fallu que le phénomène frappe les esprits pour qu’il apparaisse dans un dictionnaire de mots, qui ne passe pas pour moderne et dont les auteurs sont généralement qualifiés de passéistes.

Dans la seconde moitié du XXe siècle, l’extension des emplois de série se poursuit, comme l’atteste le très long article qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) ; elle s’accentue ; elle déborde de toutes parts : arts, sciences exactes, sociales et humaines, techniques (botanique, chimie organique, radioactive, économie, géologie, linguistique, mathématiques, musique, philosophie, physique, sports, sylviculture). Dans ce dictionnaire, la suite ou la succession de nombres qu’était la série devient un "ensemble" : "ensemble d’œuvres qui possèdent entre elles une unité et forment un tout cohérent" (concertos, dessins, esquisses, gravures, opéras, photographies, romans, sonates, symphonies, tableaux, feuilletons, épisodes, etc.). Le mot s’étend sans cesse à de nouveaux domaines, alors que son sens, tel qu’il est défini dans le Trésor de la langue française, se spécialise : il devient "structural", alors qu’il ne l’était pas au XIXe siècle : non plus une suite ou une succession, mais un "ensemble composé d’éléments de même nature ou ayant entre eux une unité" ou "ensemble dont les éléments homogènes qui le composent sont ordonnés selon une ou plusieurs variables : le temps, la fonction, etc.", c'est-à-dire une structure. Ce dernier sens est ou serait illustré par cet extrait de Zola : "sur cette planche élevée, toute une série d’énormes dossiers s’alignaient en bon ordre, classés méthodiquement" (1893) ; en fait, ce que décrit Zola, c’est une suite de dossiers, non pas un ensemble organisé de dossiers. Le second extrait (Edouard Estaunié, 1896) s’accorde mal au sens qu’il est censé illustré : "Léonard aussi retrouvait, comme en un coin d’armoire longtemps fermée, des séries analogues de noms classés par dates, sans souci de géographie ou de tactique". Certes les noms sont classés par dates, mais la série n’a pas la cohérence d’un ensemble organisé : "sans souci de géographie ou de tactique".

 

08 janvier 2008

Sidération

Sidération, sidérer, sidérant, sidéré

 

 

 

Emprunté du latin sideratio (défini ainsi par M. Gaffiot, Dictionnaire latin français, 1934 : "position des astres pour interpréter la destinée" ; "action funeste des astres et surtout du soleil, insolation"), le nom sidération n’est enregistré dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935. Le mot pourtant est attesté au milieu du XVIe siècle dans les sens médical ("nécrose, gangrène") et astrologique (1560 "influence attribuée à un astre sur la vie ou la santé d’une personne").

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit ces deux sens : "terme d’astrologie, influence subite attribuée à un astre, sur la vie ou la santé d’une personne" et "terme de médecine, état d’anéantissement subit produit par certaines maladies, qui semblent frapper les organes avec la promptitude de l’éclair ou de la foudre, comme l’apoplexie ; état autrefois attribué à l’influence malfaisante des astres , sans les illustrer d'un seul exemple.

Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) reprennent cette définition, quasiment telle quelle, sans y ajouter le moindre exemple : "astrologie, influence subite exercée par un astre sur le comportement d’une personne, sur sa vie, sur sa santé" ; "médecine, suspension brusque des fonctions vitales (respiration et circulation) par électrocution, action de la foudre, embolie, hémorragie cérébrale, etc.". Ils y ajoutent le sens agricole attesté à la toute fin du XIXe siècle : "fumure par enfouissement dans le sol de fourrages verts, en particulier de légumineuses, appelées plantes sidérales, car elles ont la propriété de prélever, grâce au soleil, l’azote de l’air, et de le fixer sur leurs racines".

 

Les emplois modernes de sidération, au sens de "grande surprise", "stupéfaction", qu’ignorent ces dictionnaires, sont en fait dérivés du verbe sidérer, qui a la particularité de n’être relevé ni pas les académiciens de 1694 à 1935, ni par Littré. Il est vrai que ce verbe, qui semble courant et allant de soi, est récent : il est attesté en 1894 dans le dictionnaire allemand français (Lexikon) de Sachs et Villate au sens de "frapper quelqu’un d’une stupeur soudaine" ; en 1895, Paul Valéry l’emploie dans une lettre au sens "d’anéantir subitement les forces vitales de quelqu’un", comme s’il était dérivé du nom sidération. Dans le Trésor de la langue française, c’est le sens médical qui est défini le premier "mettre en état de sidération, berger sidéré par la foudre" (Bernanos l’étend par métaphore à l’intelligence paralysée en France par l’esprit révolutionnaire, comme si elle avait été frappée par la foudre) ; et en second, le sens commun et jugé familier : "surprendre profondément quelqu’un" (synonymes : abasourdir, stupéfier).

 

Il en va de même du participe présent et adjectif sidérant. Il a beau sembler familier et fort commun, il n’en est pas moins récent. En 1889, au sens de "qui stupéfie, qui plonge dans la stupeur" (synonymes : époustouflant, stupéfiant), ce sont les frères Goncourt qui l’introduisent dans la langue française : "c’est vraiment un peu renversant, sidérant, dirait Léon Daudet, les femmes de la société en ce moment (...). On n’a pas idée des excentricités mal élevées de ces folles" (Journal, 1889).

L’adjectif sidéré est encore plus récent que sidérant. Il est attesté en 1903 au sens de "frappé d’un anéantissement subit des forces vitales" (Janet, Obsession et psychasthénie) et en 1923 au sens de "frappé brusquement d’une profonde stupeur". Ainsi, dans cet extrait de Genevoix : "comme Raboliot soulevait une carpe encore, il resta sidéré, à contempler un pareil monstre. (...) il hochait la tête, avec un air de stupeur vertigineuse" (Raboliot, 1925) et de La Varende : "elle restait sidérée, respirant à peine, prise dans un sentiment qui s’exaspérait" (1941).

 

De tous les mots français ayant quelque rapport avec le nom latin sidus (génitif : sideris), au sens "d’étoile, astres, ciel", le seul qui ait été enregistré précocement dans les dictionnaires et qui soit relativement ancien dans la langue (attesté au début du XVIe siècle) est sidéral. Les académiciens le définissent ainsi dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) : "terme d’astronomie, il n’a guère d’usage que dans cette phrase année sidérale, pour signifier le temps de la révolution de la terre d’un point de son orbite au même point". D’une édition à l’autre, l’article sidéral s’enrichit d’emplois voisins : révolution sidérale (1832 : "retour à la même étoile") ; jour sidéral (1832 : "le temps de la révolution de la terre, d’une étoile à la même étoile, par son mouvement diurne"). Il ne semble pas, à lire ces définitions opaques, que les notions astronomiques auxquelles il est fait référence aient été parfaitement comprises par les académiciens. Littré, en revanche, dans son Dictionnaire de la langue française, définit assez clairement cet adjectif : "terme d’astronomie, qui a rapport aux astres" ("influence sidérale" ; "splendeurs sidérales", écrit Hugo ; "astronomie sidérale, étude des étoiles"). Pour ce qui est des emplois techniques, sidéral épithète de révolution, jour, heure, pendule, année, Littré, pour les faire comprendre, en illustre quelques-uns d’un extrait qui les explicite (ainsi de Delaunay, Cours d’astronomie : "le jour sidéral est un peu plus petit que le jour ordinaire ; il en diffère d’environ quatre minutes"), ou bien il se fait encyclopédiste : "année sidérale, temps compris entre deux coïncidences successives du centre du soleil avec une même étoile ; elle est de 365 jours 6 heures 9 minutes 12 secondes, un peu plus longue que l’année tropique ou solaire, et un peu plus courte que l’année anomalistique. L’année sidérale commence quand le soleil paraît être au point équinoxial du printemps, et se termine au retour apparent de l’astre au même point. L’année sidérale excède l’année tropique moyenne de 20 minutes et 20 secondes par suite de la précession des équinoxes".

 

Les modernes reprochent (sans raison évidemment) aux anciens Français, comme aux hommes de l’Antiquité, d’avoir été très superstitieux et d’avoir cru que les astres influaient sur le destin des hommes. En tout cas, ces anciens Français ne lisaient pas chaque jour leur horoscope et ils n’avaient pas inclus dans leur vocabulaire les mots sidérer, sidérant, sidération, sidéré, dont le sens est sous-tendu par l’influence supposée des astres sur les hommes. Il est possible que la superstition ait crû lors des deux derniers siècles, au fur et à mesure que la croyance dans la transcendance s’affaiblissait. Il est probable aussi que les plus superstitieux des hommes n’aient pas été les Français ringards des siècles passés, mais les Français modernes qui tiennent le passé récent pour de la haute antiquité.

 

 

05 janvier 2008

Pulsion

 

 

 

 

 

Encore un terme scientifique qui a été phagocyté par le Léviathan social ou psychosocial. En latin, le nom pulsio est très rare. Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934) ne relève qu’une attestation, chez Arnobe, rhéteur africain des IIe et IIIe de notre ère, et au sens "d’action de repousser". En français, pulsion est attesté au sens de "poussée" (Amyot, 1572) et au sens de "propagation du mouvement dans un milieu fluide élastique"  (1736, Voltaire, à propos de la philosophie de Newton). Il n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. Littré, en revanche, l’enregistre dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), mais sans le définir véritablement : "ancien terme didactique ; action de pousser". Il cite, pour illustrer cet emploi, Voltaire exposant la théorie de Newton : "la substance du feu, entrant dans l’intérieur d’un corps quelconque, le dilate en poussant en tous sens ses parties ; or cette pulsion....".

Or, ce n’est pas dans ce sens que pulsion est employé dans la langue moderne. D’ailleurs, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent le sens scientifique (celui de la physique et de la technologie) comme vieux : "propagation du mouvement dans un liquide ou un gaz", comme dans "appareil de graissage à pulsion mécanique" ou "graisseur à pulsion d’huile" et dans cet extrait de la Nouvelle encyclopédie pratique (1927) : "le chauffage par pulsion d’air chaud est avantageusement réalisé en chauffant l’air seulement à l’endroit où il est soufflé par un ventilateur". Or, l’emploi "chauffage par pulsion d’air chaud" (ou par air pulsé) n’est pas désuet, ce qui infirme la mention vieux qui précède la définition de ce Trésor.

En fait, le sens de la physique ou des techniques d’aération ou de chauffage a été effacé par l’emploi figuré de pulsion chez Freud et en psychanalyse pour désigner, surtout au pluriel, la "force bio-psychique inconsciente créant dans l’organisme un état de tension propre à orienter sa vie fantasmatique et sa vie de relation vers des objets et suscitant des besoins dont la satisfaction est nécessaire pour que la tension tombe"  (1970). Ce n’est pas le mot qui est défini dans le Trésor de la langue française, c’est la chose nommée pulsion qui est décrite – très longuement, sans doute pour y donner la réalité qui y fait défaut. Cela n’empêche pas les emplois de pulsion de proliférer dans la langue moderne ("pulsions sexuelles, refoulées, du moi ou d’auto-conservation, source, objet d’une pulsion, conflits de pulsion, libération des pulsions, obéir à ses pulsions") et les "philosophes" de s’y référer, surtout si ces philosophes sont des professeurs de morale. Ainsi Mounier : "c’est un type d’homme primitif et inachevé que celui où coexistent encore des pulsions réclamant une réalisation brutale à côté d’une instance morale pesante ou persécutrice" (1946).

Le vocabulaire de la psychanalyse a envahi les media. Un enfant est-il assassiné par un pervers ? Les journalistes expliquent tout cela par une force obscure qu’ils nomment pulsions. Le criminel ne contrôle pas ses pulsions. Le succès de ce nom est tel qu’en a été dérivé l’adjectif pulsionnel au sens de "relatif à une pulsion" et "qui est source ou cause de pulsions". Il est un nom qu’il faudrait fabriquer pour désigner l’explication par les pulsions : c’est pulsationalisme, mélange de pulsion et de sensationnalisme, le principal facteur, avec la misère sociale, de tous les crimes et délits, celui qui explique tout, même l’absurde.

 

 

 

03 janvier 2008

Initier

 

 

 

En latin, initiare a pour sens "initier (quelqu’un) aux mystères (d’un culte, d’une religion)". Le verbe initier, qui en est emprunté, est attesté à la fin du XIVe siècle au sens "d’admettre (quelqu’un) à la connaissance et à la participation des mystères de l'Antiquité".

L’article qui y est consacré dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694) est relativement long. Il est précisé d’abord qu’au sens propre, initier "ne se dit qu’en parlant de la religion des anciens païens" et "qu’il signifie recevoir au nombre de ceux qui font profession de quelque culte particulier, admettre à la connaissance et à la participation des cérémonies secrètes d’une religion". Les exemples réfèrent à la religion : "en parlant de quelqu’un d’entre les anciens Grecs ou Romains, on dira : il se fit initier aux mystères de Cérès" ; "ceux qui n’étaient pas initiés aux mystères de Cérès ne pouvaient assister à ses sacrifices" ; "il y avait de certaines cérémonies à observer pour se faire initier aux mystères". Initier s’emploie aussi "par extension", précisent les académiciens, à propos "de quelque religion que ce soit, et même de la vraie" (la chrétienne), comme dans l’exemple : "les Pères ont parlé à ceux qui n’étaient pas encore initiés aux mystères de la religion".

En 1611, ce verbe s’étend hors de la religion et prend le sens de "donner à quelqu’un les premiers éléments de quelque chose", à propos d’une science, d’un savoir, d’un métier. Les académiciens relèvent ce sens : "il se dit figurément en parlant de science" (1694), comme dans l’exemple : "on dit il n’est pas encore initié à la philosophie pour dire il n’en a pas encore les premières connaissances, les premières teintures". Dans le courant du XVIIe siècle, initier quelqu’un, c’est aussi l’admettre dans une société : "on dit aussi figurément être initié dans une société, dans une compagnie, pour dire y être admis, être reçu au nombre de ceux qui la composent".

Ces quatre sens sont exposés à nouveau dans la quatrième (1762), dans la cinquième (1798), dans la sixième (1832-35) éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ainsi que dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré. La migration du sens religieux vers la société a eu lieu dans le courant du XVIIe siècle, deux siècles avant que triomphe la nouvelle religion immanente, sociale (et même socialiste) et solidaire, qui tient lieu de religion officielle de l’Etat en France. Contrairement à d’autres mots qui s’étendent à d’innombrables domaines ou champs pendant les XIXe et XXe siècles, initier, lui, rétrécit. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), deux sens seulement sont relevés : "recevoir (quelqu’un) au nombre de ceux qui font profession de quelque culte particulier, admettre à la connaissance et à la participation de certaines cérémonies secrètes qui regardaient le culte particulier de quelque divinité" et "donner la connaissance d’une chose, mettre au fait d’une science, d’un art, d’une profession, etc.". Le sens païen et chrétien sont traités ensemble et l’action de recevoir quelqu’un dans une société ou compagnie ne se dit plus initier. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) reprennent les sens qui ont été relevés par les académiciens en 1694, sans apporter d’éclairage neuf.

Le seul emploi nouveau de ce verbe est noté dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Initier est propre aux sciences, où il a le sens "d’amorcer, engager, mettre en œuvre la phase initiale d’un processus". Dans ce sens, il est transitif direct et son complément désigne des choses. On initie quelqu’un aux mystères de Cérès ; dans les sciences, on initie un processus, une expérience, une réaction chimique. Cet emploi est un calque de l’anglais : to initiate something (a plan, a scheme, par exemple), c’est to set it working (Oxford Advanced Learner’s Dictionary of Current English, troisième édition, 1974). Les académiciens ne condamnent pas cet emploi, sous le prétexte qu’ils le rencontrent chez Chateaubriand ("Pierre, évêque de Rome, initia la papauté") et qu’il "se retrouve dans toutes les langues latines". "Il n’est pas en soi condamnable", concluent-ils un peu rapidement, tout en le déconseillant, pour les raisons suivantes : "il se répand abusivement dans les textes politiques, administratifs, journalistiques, alors que le français dispose de verbes ou de locutions tels que commencer, inaugurer, engager, entreprendre, lancer, être à l’origine de, mieux adaptés à traduire les diverses nuances de la même idée".

On comprend que les académiciens veuillent éviter l’accusation routinière de ringardise ou de purisme dont ils sont injustement accablés par les très bien pensants et autres censeurs sourcilleux ; mais à force de se concilier à tout prix les Rey, les Bataille, les petits laroussiens et tous ceux qui veulent en finir avec la langue française, ne plus rien avoir à faire avec elle et la jeter aux oubliettes, on finit par entrer dans leur jeu. La syntaxe d’initier est "initier quelqu’un à quelque chose" ; "initier quelque chose" est un anglicisme. A une époque où il est tenu pour naturel que la langue française courbe l’échine, s’incline servilement et se prosterne sans jamais regimber devant les langues d’empire, telles que l’anglo-américain, l’arabe, le sabir européen, etc. il n’est pas mauvais que des citoyens indisciplinés refusent de parler ou d’écrire comme des serfs.

 

 

23 décembre 2007

Influence

 

 

 

 

Dans le latin en usage dans les universités et chez les savants du Moyen Age, influentia, dérivé du verbe influere, "couler dans", signifie "action attribuée aux astres sur la destinée des hommes". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) décrit ainsi cette action : "sorte d’écoulement matériel que l’ancienne physique supposait provenir du ciel et des astres et agir sur les hommes et sur les choses". C’est donc sinon un terme de science, de science médiévale sans aucun doute, du moins un terme savant. C’est dans ce sens qu’influence, emprunté de ce mot latin, est attesté en français pour la première fois : "sorte d’écoulement, de flux censé provenir des astres et agir sur les hommes et les choses" (1240 : "la divine influence" ; XIIIe siècle : "mais les comètes plus ne guettent, ni plus expressément ne jettent leurs influences ni leurs rais (rayons)…, ni sur rois que sur pauvres hommes"). Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), c’est ce seul sens qui est exposé : "qualité, puissance, vertu qui découle des astres sur les corps sublunaires" (exemples : "bonne, maligne influence, les diverses influences des astres font la variété du temps"). A la fin du XIIIe siècle, dans un manuscrit de Lulle, influence est étendu, par analogie avec les astres, aux personnes : c’est "l’action lente et continue exercée par une personne, une chose sur une autre personne ou chose" ("l’influence de dévotion"). Cet emploi est relevé, sans être défini, après le sens propre aux astres, dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de la quatrième édition (1762) : "influence se dit aussi au figuré". Exemples : "les premières démarches qu’on fait dans le monde ont beaucoup d’influence sur le reste de la vie ; il a eu beaucoup d’influence dans cette affaire".

Peu à peu, le sens propre tombe en désuétude, entraîné dans l’oubli peut-être par le discrédit qui frappe les croyances astrologiques. Le très long article qui est consacré dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65) à influence et aux divers influences possibles le confirme. Trois domaines sont distingués : la métaphysique (l’influence du corps sur l’âme et réciproquement), l’influence des astres (la lune en particulier) sur les phénomènes terrestres (les marées par exemple), l’influence des astres sur l’avenir des hommes, croyance qui est propre aux astrologues et qui ne trouve pas grâce chez les encyclopédistes : "on appelle influence l’effet (…) prétendu que les astres produisent sur la terre et sur les corps qu’elles renferment, ou qui la couvrent. Nous disons prétendu; car il ne parait pas que les étoiles et les planètes fort éloignées puissent produire sur nos corps et sur notre tête aucun effet sensible, eu égard à leur petitesse (…) L’influence des astres était un dogme fameux dans l’antiquité la plus reculée, dont on était persuadé même avant qu’on pensât à en connaître ou à en déterminer le cours. L’application de l’astrologie à la médecine est aussi très ancienne ; elle eut lieu dans ces temps d’ignorance, où cette science encore dans son berceau, exercée par des dieux, n’était qu’un mélange indigeste et bizarre d’un aveugle empirisme et d’une obscure superstition".

Les auteurs de dictionnaires notent la désuétude du sens astrologique d’influence sans expliquer le phénomène. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) définit influence ainsi : le mot "se disait autrefois des vertus prétendues, qui découlent des astres". La désuétude (autrefois, l’imparfait de se disait) est mise en relation avec les erreurs de l’astrologie (vertus prétendues). Féraud ajoute qu’on "ne le dit plus qu’au figuré", comme dans ces exemples de son cru : "il a eu beaucoup d’influence dans cette affaire" et "les premières démarches influent ou ont beaucoup d’influence sur le reste de la vie". Dans la cinquième édition (1798) de leur Dictionnaire, les académiciens reprennent la première définition de 1694 et de 1762, en la modifiant légèrement. Ce n’est plus "qualité, puissance, vertu qui découle des astres sur les corps sublunaires", mais "qualité, puissance, vertu qu’on prétend qui découle des astres sur les corps sublunaires". C’est dans le on prétend que se glisse le doute. Les hommes de la seconde moitié du XVIIIe siècle tiennent pour seule vérité ce qu’établissent les sciences positives. La fin de cette grande science millénaire qu’a été l’astrologie (et qui était de l'astronomie) est annoncée. En revanche, l’emploi figuré qui n’était que mentionné dans la quatrième édition fait l’objet d’une tentative de définition, à dire vrai sommaire et peu éclairante : "influence se dit aussi au figuré pour signifier l’action d’une cause qui aide à produire quelque effet".

Dans les éditions ultérieures, un seul sens est exposé : "action d’une chose qui influe sur une autre" ; ce à quoi les académiciens ajoutent, pour éluder toute difficulté : "il se dit tant au propre qu’au figuré". Les exemples cités se rapportent aux astres ("l’influence de la lune sur les marées"). A l’astrologie, il est fait allusion comme à une science morte : "on croyait autrefois que les astres avaient de l’influence sur la destinée des hommes". Ce à quoi on pourrait rétorquer : "on le croit toujours, et sans doute autant que jadis", mais cette influence n’est en rien avérée par les savants. Il reste dans les exemples cités quelques vestiges des emplois scientifiques de ce mot ("l’influence de la chaleur sur les corps ; l’influence du climat sur le tempérament, sur les mœurs"), lequel est borné au XXe siècle au seul social, comme l’attestent les exemples : "l’influence de l'opinion publique, l’influence du langage sur les idées, les premières démarches qu’on fait dans le monde ont beaucoup d’influence sur le reste de la vie, l’influence des lois nouvelles commençait à se faire sentir".

C’est à partir de cette sixième édition que les véritables emplois sociaux d’influence, attestés en 1780 ("autorité, prestige") et en 1793 ("autorité politique ou intellectuelle acquise par un pays, une civilisation, à une époque donnée") commencent à s’imposer dans les dictionnaires ; d’abord le fait individuel : "il signifie particulièrement autorité, crédit, ascendant : c’est un homme sans influence dans le gouvernement ; il a beaucoup d’influence à la cour ; il a perdu toute influence ; exercer une grande influence sur les esprits". Bien que les emplois scientifiques d’influence se développent, mais sans rapport avec les astres et les destins humains (Trésor de la langue française, 1971-94 : en astronomie, électricité, en acoustique, dans diverses techniques) et sans que ces emplois éliminent de la langue le vieux sens astrologique d’influence, la langue moderne fait un triomphe aux sens sociaux : en psychopathologie ("délire d’influence, trouble mental affectant un malade convaincu d’être sous l’empire d’une force étrangère qui le régirait à distance, par des moyens occultes"), dans les relations entre les personnes ("action, généralement graduelle et imperceptible, qui s’exerce sur les dispositions psychiques, sur la volonté de telle personne"), en parapsychologie (la "télépathie"), dans la formation des idées ou de l’opinion ("action, généralement progressive et parfois volontairement subie, qui s’exerce sur les opinions morales, intellectuelles, artistiques de telle personne ou sur ses modes d’expression" ; "influence extraordinaire, énorme, grande, moindre, de l’Église, sur les esprits, les mœurs, l’opinion" ; "influence du christianisme, de l’éducation, de l’esprit, des idées, de la musique, de la religion" ; "influence déterminante, prépondérante, souveraine, toute-puissante, du gouvernement, de la révolution, sur les affaires, sur l’État, etc."), entre divers pays, dans les relations internationales ("action qu’un pays exerce sur la politique, l’économie, la culture, le mode de vie d’un autre pays" ; "sphère, zone d’influence"), dans la société elle-même ("pouvoir reconnu ou conféré par tel groupe social à telle personne ou collectivité de régir l’opinion, de jouer un rôle important dans l’organisation des affaires publiques" ; "lutte d’influence(s), trafic d’influence(s)").

 

Il suffit de comparer l’article influence qui occupe trois lignes dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) à l’article consacré au même mot dans la neuvième édition (en cours de publication : près d’une page) pour prendre conscience de l’ampleur de l’extension de ce terme savant à d’innombrables réalités. Cela se comprend aisément. La société étant devenue l’unique horizon de la France et la religion sociale et immanente étant devenue la religion unique de cette société, toute influence est décrétée sociale : sa nature est sociale et les explications que l’on peut en donner le sont aussi. On patauge dans la tautologie, puisque tout fait est à la fois cause et effet, cause de ses effets et effet de ses causes. Mais la nouvelle religion sociale et solidaire en a décidé ainsi.

 

 

22 décembre 2007

Affrontement

 

 

 

 

Dérivé d’affronter, le nom affrontement, bien qu’il soit attesté en 1540 au sens de "rencontre face à face entre deux personnes" (Budé : "il rencontra ce gentilhomme front à front en un détroit où il ne se pouvait détourner de lui et ne se put contenir en cette approche et affrontement qu’il ne le prit aux cheveux") et en 1587 au sens de "rencontre pour une lutte entre deux armées" (Lanoue : "Parlons de l’affrontement des deux escadrons. Sur cela je dirai, encore que celui de lances face sa charge valeureusement, qu’il n’en peut succéder grand effet"), n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. Le premier lexicographe à l’enregistrer est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui le définit ainsi : "action d’affronter, de mettre de niveau". Le sens est vague. Affronter signifie-t-il, dans cette définition, "se mettre avec intrépidité en face de quelqu’un" ou "en termes d’art, mettre front à front, de niveau", comme dans l’exemple "ces deux panneaux sont bien affrontés". L’exemple qui illustre ce sens, tiré de Lanoue, soldat du XVIe siècle : "parlons de l’affrontement de deux escadrons", semble pencher en faveur du premier sens, mais le de niveau de la définition penche en faveur du second sens.

 

Quoi qu’il en soit, le fait est que, dans la langue moderne, affrontement a un sens agressif et guerrier et fait partie de ces mots, tels lutte, combat, lutter, combattre, guerre, etc. qui fleurissent en temps de paix pour désigner des actions ou des réalités sociales, comme si l’ennemi ne se tenait plus aux frontières, mais dans le pays même. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le même sens agressif est réparti en deux sous-sens distingués suivant qu’il se rapporte à des personnes ou à des choses. Quand l’affrontement se rapporte à des personnes, le mot signifie "action d’affronter quelque chose qui est ou paraît être un danger ou une difficulté" (obstacle, mort, amour, monde, ennemi, autrui, etc.). Les férus de sciences sociales et humaines sont prolixes sur l’affrontement. Quand l’affrontement se rapporte à des choses, il a pour sens "fait de s’affronter, de se trouver face à face" : les images, la volonté, etc. Là encore, les psys se gargarisent d’affrontements. Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, les académiciens se contentent de noter les emplois : "affrontement de deux armées, affrontement d’idées", sans se croire obligés de citer complaisamment, comme le font les auteurs du Trésor de la langue française, les psys et autres socs. Lire leur dictionnaire, c’est respirer un peu d’air pur.

 

 

18 décembre 2007

Victime

 

 

 

En latin, victima est un terme de religion. Il désigne l’animal "destiné au sacrifice" ; et par métonymie, dans le latin en usage chez les chrétiens, le sacrifice lui-même. Des étymologistes latins tirent victima de vincire, "lier" (on liait la victime) ; d’autres de vincere (la victima était sacrifiée au retour de la victoire, tandis que l’hostia l’était en allant à l’ennemi) ; d’autres encore de vigere, "être fort" (la victima était une grosse bête tandis que l’hostia était une petite bête). En français, c’est dans les deux sens de "sacrifice" et de "créature vivante offerte en sacrifice au(x) dieu(x)" ou "à Dieu" que victime est attesté à la fin du XVe siècle ("quand ils voulaient offrir holocaustes et victimes à ce dieu inconnu", 1495). Dans Polyeucte (1642), Corneille l’emploie en parlant de Jésus-Christ (Acte V, 1662).

Pendant deux siècles, ce fut un terme de religion. C’est au XVIIe siècle, qui fut le grand siècle catholique des temps modernes, qu’il a été étendu hors de la religion pour désigner des réalités de la société : "personne tuée ou blessée (par accident, crime, cataclysme, guerre, etc.)" et "personne qui subit la haine, les tourments, les injustices de quelqu’un ou qui souffre de choses ou d’événements néfastes" (la misère par exemple).

Dans les tous les dictionnaires, que ce soit celui de l’Académie française (de la première à la huitième édition, de 1694 à 1932-35), celui de Littré (1863-77) ou celui du CNRS (Le Trésor de la langue française, 1971-94), le premier sens défini est le sens religieux, même dans les dictionnaires modernes : "Religion. Antiquité ; animal ou être humain offert en sacrifice à une divinité… Religion chrétienne ; Jésus-Christ offert en sacrifice sur la croix et présent par l’eucharistie dans le sacrifice de la messe… Par analogie, personne qui s’offre à Dieu dans le martyre, dans une vie religieuse de renoncement, d’expiation" (Trésor de la langue française) ; "créature vivante offerte en sacrifice à la divinité ; la victime offerte pour le salut des hommes, Notre Seigneur Jésus-Christ"  (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35). Même Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui était positiviste et anticlérical, classe en première position les trois acceptions religieuses de victime qu’il distingue parmi huit acceptions : "1. Chez les païens et les peuplades sauvages, créature vivante offerte à la divinité. 2. Chez les Juifs, animaux qu’on immolait en sacrifice. 3. Terme de théologie. La victime offerte pour le salut des hommes, Jésus-Christ". Dans les éditions anciennes du Dictionnaire de l’Académie française, les sens religieux sont exposés avec de nombreux détails : "on appelait victime chez les païens les animaux destinés pour être offerts en sacrifice à leurs Dieux… On appelle Notre Seigneur Jésus-Christ la victime offerte pour le salut des hommes… On appelle figurément victimes les personnes qui sont consacrées à Dieu par des voeux solennels" (1694) ; "on appelait victime dans l’ancienne loi les animaux qu’on immolait et que l’on offrait en sacrifice… On le dit aussi des animaux que les païens offraient en sacrifice à leurs dieux. On appelle Notre Seigneur Jésus-Christ la victime offerte pour le salut des hommes" (1762).

 

Le sens étendu, social dans la plupart des emplois, date du XVIIe siècle. Il est relevé dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : "on appelle aussi figurément victime une personne qui souffre injustement" et "on appelle encore victime une personne dont on sacrifie la vie ou les intérêts à ses passions, etc.", ainsi que dans toutes les éditions suivantes, par exemple : "on dit aussi qu’un homme a été la victime de sa bonne foi, de sa générosité, pour dire que sa bonne foi, sa générosité, ont été la cause de ses disgrâces, de sa perte" (1762, 1798, 1832-35) ou chez Littré (1863-77) : "figuré, celui qui est frappé de quelque coup, comme l’était la victime des anciens…. ; figuré, celui qui est sacrifié aux intérêts, aux passions d’autrui". De la religion à la politique, il n’y a qu’un pas. Celui-ci a été franchi après la Terreur. Littré note que victime s’est dit, quand il était employé absolument, "des personnes qui périrent condamnées par les tribunaux révolutionnaires". Ainsi les cheveux et le costume à la victime désignaient la coiffure et l’habillement "qui rappelaient la toilette des condamnés montant à l’échafaud et qui devint à la mode dans quelques salons, lors de la réaction dont le 9 thermidor fut suivi", tandis que le bal des victimes était réservé à ceux qui avaient une victime dans leur famille.

 

C’est dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française qu’est relevé, pour la première fois, l’un des emplois modernes, sociaux évidemment, les plus courants de victime : "il se dit encore de celui qui a été tué ou blessé dans un accident, dans un crime, etc." ("il a été victime d’un accident ; cet attentat a fait plusieurs victimes ; les victimes de la guerre"). Dans un ciel vidé de toute transcendance, les termes de religion sont vacants ; ils ne trouvent plus d’emploi, à moins qu’ils ne soient transférés à d’autres domaines : la société, l’économie, les faits divers, les accidents de la route, etc. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), ce grand dictionnaire de la modernité, tous les emplois étendus de victime sont relevés. L’analogie qui nourrit cette extension n’est pas celle du Christ, qui s’est offert lui-même en victime, mais celle de l’animal innocent qui est immolé pour apaiser ou honorer les dieux. Les victimes modernes sont toujours victimes de quelque chose ou de quelqu’un. Elles subissent "les conséquences fâcheuses ou funestes de quelque chose, des événements, des agissements d’autrui"  (une erreur judiciaire, le mal, un abus, les circonstances, le chômage, la calomnie, le despotisme, la fatalité, la méchanceté, une méprise, les privations, le progrès, les sévices, le sort, une attaque, une injustice, une machination, un malaise, une violation des droits de l’homme (évidemment), un vol, etc.) ou "d’elles-mêmes" (victimes d’une hallucination, d’une illusion, d’une imprudence, d’une passion, de sa propre charité, de sa bonne foi, de sa sensibilité, de son dévouement) ou d’une "cause, d’un idéal, d’un intérêt supérieur" (victimes de la science, du travail, du devoir, etc.).

La France moderne produit autant de victimes que de stylos Bic (utiles pour porter plainte). Le rôle de victime, sur la scène moderne, attire histrions et cabots. Victime, c’est une vocation. On a l’air d’une victime ; si on le l’a pas, on le prend ; on joue à la victime ; on se pose en victime… C’est la grande comédie, qui n’est plus ni humaine, ni divine, mais sociale. Les acteurs sociaux, comme on nomme désormais les militants, sont programmés à prendre la posture de victime (la routine leur a fabriqué une nouvelle nature), soit qu’ils tiennent à passer eux-mêmes pour des victimes, afin de rendre gorge aux dominants, aux possédants, aux bourgeois, aux capitalistes, etc., soit qu’ils transforment en victimes délinquants et criminels, surtout s’ils sont étrangers : victimes de la société, de la République, de la France, de la colonisation (même si ces prétendues victimes sont les pires colons qui aient jamais été), de l’esclavage (surtout si elles ont été les pires esclavagistes qui aient jamais été).

Soyez victimes ou vous n’êtes rien, telle est la devise de la France actuelle. Il faut que vous soyez victimes pour que puisse être instruit le procès de la société, du libéralisme, de la France, de la République, des Français, etc.

 

16 décembre 2007

Orientalisme

 

 

 

 

 

Le nom orientalisme, dérivé, comme orientaliste (cf. note du 15 décembre) d’oriental, est attesté en 1826. Il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1932-35, un siècle après orientaliste. Ce nom soulève des difficultés d’un autre ordre. Les choses qu’il désigne ou a désignées ont fluctué en deux siècles, et cela dans de fortes proportions, ce qui ne laisse pas d’étonner pour ce qui est d’un mot savant qui désigne, sinon une science, du moins une discipline universitaire. Si la science en question est à l’image du mot qui la désigne, on est en droit de s’interroger sur ce qui la fonde. Au cours des deux derniers siècles, le mot a eu quatre sens

Le premier sens attesté (1826) est très positif et même élogieux, mais il est éphémère : c’est le "système de ceux qui prétendent que les peuples occidentaux doivent à l’Orient leur origine, leurs langues, leurs sciences". L’Orient, à savoir la Mésopotamie, l’Egypte, la terre sainte, le Sinaï, Moïse, Le Christ, le plateau d’Anatolie d’où serait partie, selon Colin Renfrew dans L’Enigme indo-européenne (Flammarion), la révolution néolithique avec la culture de l’orge et la domestication du mouton et qui caractérise les peuples dits indo-européens, les Phéniciens, etc. est ou serait à l’origine de la civilisation de l’Europe – hypothèse qui est assez juste. C’est, entre autres, ce que pense Champollion pour ce qui est de l’origine des arts : la Grèce doit tout à l’Egypte, selon lui.

Le second sens, celui que Littré enregistre en première position dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), est lui aussi éphémère : c’est "l’ensemble des connaissances, des idées philosophiques et des mœurs des peuples orientaux". Ces mœurs, ces idées, ces connaissances, ces peuples sont tellement divers et ont évolué dans de si fortes proportions que l’ensemble qu’ils formaient tenait d’un vaste capharnaüm. A peine enregistré, ce sens s’évanouit.

Le troisième sens est le plus constant. Il est en usage aujourd’hui encore, bien qu’il soit l’objet de polémiques virulentes (cf. plus bas) : c’est la "science des orientalistes" et "la connaissance des langues orientales". Il est relevé dans tous les dictionnaires : "ensemble des études relatives à l’Orient" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) ; "science qui a pour objet les langues et les civilisations orientales"  (Trésor de la langue française, 1971-94) ; "ensemble des études consacrées aux langues et aux civilisations de l’Orient" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication).

Le quatrième sens est aussi le dernier apparu : c’est le plus moderne de tous. C’est "le goût pour ce qui touche à l’Orient ; l’imitation des mœurs ou des arts de l’Orient" (Trésor de la langue française, 1971-94) et "le goût, l’attirance que suscite l’Orient, en particulier dans le domaine des arts et de la littérature" (neuvième édition, en cours, du Dictionnaire de l’Académie française). Entendu dans ce sens, l’orientalisme est en partie ce qui correspond à l’emploi d’orientaliste pour désigner les peintres ou les écrivains qui ont choisi de représenter les pays d’Orient ou toute réalité un peu exotique. L’orientalisme, dans ce sens, est un fatras de pacotille et de verroterie, qui fascine surtout gogos et bobos (les bobos ne sont-ils pas les gogos modernes ?).

 

Il reste à examiner le troisième sens. Entendu comme la "science des orientalistes" et "la connaissance des langues orientales", orientalisme est devenu un mot sale ou obscène. Le mot chien n’aboie pas ; orientalisme non plus. En dépit de cela, les savants qui ont choisi comme objet d’étude les langues, littératures, civilisations d’Orient s’en détournent ou sont contraints de le renier, comme s’il avait la rage. La raison tient à la publication d’un ouvrage virulent d’Edward Saïd (1935-2003). Américain d’origine "palestinienne", issu d’une riche famille chrétienne, qui a préféré se réfugier aux Etats-Unis plutôt que de vivre en dhimmi dans son pays (comme on la comprend), il était spécialiste de littérature anglaise et de littérature comparée, qu’il a enseignées en sa qualité de professeur à l’Université de Columbia. L’ouvrage qui a fait connaître ce gauchiste invétéré ne traite pas de littérature anglaise, ni d’anglicisme, mais d’une science dont il n’était pas spécialiste et dont il ne connaissait presque rien, ignorant l’araméen, l’hébreu, le turc, les cunéiformes, le Coran et les cultes archaïques, etc. Le titre L’Orientalisme et surtout le sous titre l’Orient créé par l’Occident sont éloquents : ils laissent accroire que l’Orient est une pure invention ou une construction idéologique, dont les auteurs sont les Occidentaux, qui, comme chacun sait, sont impérialistes, racistes, colonialistes, ignorants, grossiers, discourtois ; en un mot, barbares. Pourquoi donc Saïd n’a-t-il pas vécu à Gaza ? La version française de ce pamphlet a été publiée en 1980. L’ouvrage aurait lancé, comme le fait une campagne de marketing, les études dites (sans rire) post-coloniales (en anglo-américain, post-colonial studies), qui font, comme on dit, un tabac dans les universités d’Occident : les gogos en fument ; ils ont leur herbe ; ils sont béats. Les études que ce livre a contribué à créer, pour parler la langue de Saïd, comme une nouvelle lessive ne sont que la énième resucée de la critique léniniste de l’impérialisme (Lénine, qui a établi le plus vaste empire colonial et totalitaire de l’histoire de l’humanité, est le parangon des prétendus anti-impérialistes !), la critique du pauvre (d’esprit), théorie rancie qui donne à une myriade de paumés le sentiment d’être des progressistes (eux, les fieffés réactionnaires) qui pensent par eux-mêmes, et non plus par échos répétés à tous les vents du monde. En bref, ils ont le sentiment délicieux de ne plus être des perroquets.

Le succès de l’angliciste Saïd a eu pour conséquence de diaboliser la science que des savants probes et honnêtes ont constituée pendant deux siècles ou plus, et de remplacer les connaissances qu’ils ont établies par l’idéologie complaisante, bien pensante en tout, engagée (comme il se doit), celle des spécialistes des sociétés arabes et musulmanes qui refusent de porter le beau nom d’orientalistes. On ne peut que les approuver, ironiquement bien sûr. Les orientalistes étaient de vrais savants, connaissant parfaitement les langues, les littératures, les civilisations, les religions d’Orient ; les néo scienceux de l’islam et du monde arabe sont férus d’idéologie. Ils connaissent sur le bout des doigts leur catéchisme rabougri, dont la récitation tient lieu de science.

 

 

15 décembre 2007

Orientaliste

 

 

 

 

 

L’adjectif et nom orientaliste, dérivé d’oriental, est attesté en 1799 pour désigner un "spécialiste des langues et des civilisations orientales". Il est enregistré en 1832-35 dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française.

Les définitions d’orientaliste ne soulèvent aucune difficulté : "celui qui est versé dans la connaissance des langues orientales" (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35, exemple : "c’est un de nos plus savants orientalistes") ; "celui qui est versé dans la connaissance des langues orientales" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77, exemple : "un habile orientaliste") ; "celui qui se livre à l’étude des choses de l’Orient" (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35 : le domaine d’étude, borné aux langues, s’élargit aux "choses") ; "spécialiste des langues et des civilisations orientales" (Trésor de la langue française, 1971-94 : les "choses" sont désignées avec précision, ce sont les "civilisations" et l’emploi du nom spécialiste, masculin ou féminin, dans la définition ne limite plus l’activité d’orientaliste aux seuls hommes, "celui qui") ; et enfin "spécialiste des langues, des littératures, des civilisations de l’Orient" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication : les "choses" dont sont spécialistes les orientalistes s’élargissent un peu plus pour englober les "littératures").

En revanche, il est un emploi ambigu, non pas pour son sens, mais pour ce qu’il désigne : c’est celui qui est attesté en 1877 et que Littré relève la même année dans le Supplément de son Dictionnaire de la langue française, à savoir "peintre qui emprunte surtout ses sujets et ses couleurs à l’Orient", et les académiciens dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, mais uniquement comme adjectif : "adjectivement, peintre orientaliste, celui qui se spécialise dans la représentation des choses de l’Orient". Qui sont ces orientalistes ? Dans la Revue des Deux-Mondes cité par Littré, c’est "Fromentin" (qui) "a conquis sa place chez les orientalistes à côté de Decamps et de Marilhat". Alexandre Decamps (1803-1860) a voyagé au Levant (en Asie mineure, au Proche Orient) en 1828 ; de ce séjour, il a rapporté des tableaux effectivement orientalistes (Souvenir de la Turquie, Paysage en Anatolie, les ânes d’Orient) ; Prosper Marilhat (1811-47) a lui aussi effectué un voyage en Orient (Syrie, Egypte), où il a dessiné et peint d’innombrables scènes, paysages, ruines. L’un et l’autre sont des orientalistes, même s’ils ont peint aussi des paysages de France. Il n’en va pas de même de Fromentin (1820-76) qui voyagea à deux reprises en Algérie, pays qui était alors la France et se trouvait, non pas en Orient, mais en Occident, Maghreb, en arabe, signifiant "lieu où le soleil se couche".

Littré, qui cite l'extrait dans lequel Fromentin est désigné à tort comme un "orientaliste" (il est un peintre algérien ou algérianiste ou maghrébin, et non orientaliste) a pourtant prévenu ses lecteurs, à l’article orient de son Dictionnaire, contre l’emploi abusif de ce mot et de l’adjectif oriental qui en est dérivé : "orient et oriental s’étendent souvent, par abus, fort au delà de leurs limites ; on entend plus d’une fois appeler de ce nom les pays d’Afrique, leurs habitants et les choses qui s’y rapportent. Il est bon de prévenir contre cette faute", que Littré n’a pourtant pas évitée.

D’après les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), la désignation d’orientaliste s’applique aussi aux écrivains et même à ceux qui, parmi les peintres ou les écrivains, traitent de sujets exotiques : "personne spécialisée dans la représentation de sujets d’inspiration orientale ou exotique" ("écrivain, peintre orientaliste"). Les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, citent comme exemple de peintre orientaliste Delacroix : "artiste qui traite des sujets d’inspiration orientale ; adjectivement, un peintre orientaliste et par métonymie, les tableaux orientalistes de Fromentin, de Delacroix". Certes, ils ne font qu’enregistrer l’usage, bien que, sur ce point, l’usage soit abusif, Delacroix n’ayant pas fait le voyage d’Orient, mais du Maroc seulement, c’est-à-dire de l’Occident arabe ou berbère, et n’ayant peint que des tableaux marocains, à l’exception des Massacres de Scio, où il n’est jamais allé, et des tableaux d’histoire sainte.

Cet abus, bénin pour ce qui est d’orientaliste, n’est pas anodin : il est la pointe émergée de l’iceberg d’erreurs volontaires ou de déformations intentionnelles qui ont toutes pour but de valoriser indûment l’Algérie, la Tunisie, le Maroc et toute l'Afrique du Nord en y appliquant la dénomination fausse d’Orient, laquelle est valorisante, chargée d’histoire et pleine de sens forts.

 

 

 

11 décembre 2007

Scandale

 

 

 

 

Dans son œuvre et plus particulièrement dans Les Origines de la culture (Grasset, 2004), René Girard rappelle que le mot scandale, appliqué au Christ dans les Evangiles, est une façon de désigner le bouc émissaire et de mettre, au cœur d’un texte religieux, la mort d’un innocent que des groupes humains sacrifient, dans l’espoir que sa mort résoudra leurs propres difficultés.

Or, ce sens n’est jamais exposé dans les dictionnaires.

Dans le latin de l’Eglise des premiers siècles (IVe siècle), scandalum, auquel est emprunté le nom scandale, a pour sens "ce sur quoi on trébuche". Petra scandali est la pierre d’achoppement. C’est par ce mot que les chrétiens ont traduit le mot grec skandalon par lequel, dans les Evangiles, le Christ est désigné. Les Juifs refusant de le reconnaître, ils l’ont nommé scandale, tant il était différent de l’idée qu’ils se faisaient du messie.

Le mot est enregistré dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française. Il est défini, non pas dans son sens évangélique, mais dans un sens moral. C’est "ce qui est occasion de tomber dans l’erreur, dans le péché" (première édition, 1694). Certes, les académiciens précisent que, "dans l’Ecriture sainte, la prédication de la croix a été un scandale pour les Juifs", sans expliquer pourquoi le Christ a été un scandale. Dans toutes les éditions, le sens moral et de plus en plus souvent social élimine le sens évangélique : "scandale signifie plus ordinairement le mauvais exemple qu’on donne par quelque action, par quelque discours" (1694). Les exemples sont "grand, horrible scandale, scandale public, il faut craindre le scandale, il ne faut pas donner de scandale, quel scandale! il arrivera scandale, malheur à ceux par qui le scandale arrive, la vie de cet homme-là porte scandale, éviter le scandale, empêcher, ôter, lever le scandale, c’est une chose qu’on peut dire sans scandale". Il y a quelque ironie, de la part de chrétiens pieux et avisés comme l’étaient les académiciens, de tenir en aussi mauvaise part le nom par lequel leur dieu fut désigné. De la morale, le nom bascule dans la pire posture sociale : "scandale se dit de l’indignation qu’on a des actions et des discours de mauvais exemple" (exemples : "il avança des propositions impies au grand scandale des gens de bien qui l’écoutaient" et "il se dit encore de l’éclat que fait une action honteuse" (exemples : "cette affaire fut d’un grand scandale dans tout le voisinage, cela causa un grand scandale").

 

D’une édition à l’autre, les définitions ne varient guère (1762, 1798, 1832, 1932). A la différence des académiciens, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rappelle que scandale est un "terme de l’Ecriture sainte". Il l’illustre d’exemples d’écrivains qui rappellent que le Christ a été désigné comme un scandale. Ainsi Bossuet : "Jésus crucifié, qui a été le scandale du monde, et qui a paru ignorance et folie aux philosophes du siècle, pour confondre l’arrogance humaine, est devenu le plus haut point de notre sagesse" et Pascal : "c’est ce que dit Isaïe, que Jésus-Christ sera pierre de scandale ; mais bienheureux ceux qui ne seront point scandalisés en lui !". Voltaire, lui, ignore le sens évangélique et reprend le sens laïque et social : "sans rechercher si ce scandale était originairement une pierre qui pourrait faire tomber les gens, ou une querelle, ou une séduction, tenons-nous-en à la signification d’aujourd'hui : un scandale est une grave indécence ; on l’applique principalement aux gens d’Église". L’erreur de Voltaire est de croire que scandale est borné à l’Eglise.

 

Ce terme de métaphysique anthropologique n’a plus en français courant que des emplois moraux et sociaux. C’est "l’indignation que causent les actions, les discours, les personnes de mauvais exemple" ou "l’éclat fâcheux que cause une affaire de mauvais exemple".

Dans la langue moderne, le sens métaphysique et religieux tend à être effacé par le sens social et moral, bien que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) tentent d’établir d’abord le sens premier et propre : "ce qui paraît incompréhensible et qui, par conséquent, pose problème à la conscience, déroute la raison ou trouble la foi" ("le scandale de la croix, du mal, de la souffrance"). Ce sens est illustré d’une belle remarque de Joseph de Maistre : "le bonheur des méchants, le malheur des justes ! C’est le grand scandale de la raison humaine" (Les Soirées de Saint-Pétersbourg, 1821). Même le sens dit religieux est exprimé en termes d’infraction aux normes morales : "ce qui est cause de trouble, de perplexité, de rejet ; ce qui incite à pécher", comme dans cet extrait de George Sand : "j’avais encore dans l’oreille toutes les paroles sacrées, et celle-ci entre autres, Malheur à celui par qui le scandale arrive !" (1855). Claudel donne à scandale une interprétation apologétique : "cette parole étonnante : Heureux ceux qui ne sont pas scandalisés en moi, c’est-à-dire qui ne trouvent pas les actes miraculeux et bienfaisants que je répands autour de moi une occasion de scandale" (1938). Le sens dit théologique qui est exposé par les auteurs du Trésor de la langue française est en réalité purement moral : "scandale actif, scandale qui consiste à inciter autrui à pécher ; scandale passif, scandale qui consiste à être victime de provocation au péché".

Les emplois modernes, dans leur quasi totalité, se rapportent au social. C’est le "grand retentissement d’un fait ou d’une conduite qui provoque la réprobation, l’indignation, le blâme" ("causer, donner, entraîner, faire du ou un scandale, scandale public, avec scandale et sans scandale, crier au scandale, être un scandale, le scandale de, un objet, un sujet de scandale"). Le premier secrétaire du Parti communiste des années 1970 était un spécialiste de l’indignation à la télévision : "C’est un scandale !", vitupérait-il à toute occasion. Le scandale est aussi une "querelle bruyante, un désordre bruyant". Les synonymes sont esclandre, tapage. C’est encore la "réprobation ou l’indignation ainsi provoquée". Ainsi, chez Mme de Beauvoir : "je maintins ma décision d’enseigner dans un lycée. Quel scandale ! Onze ans de soins, de sermons, d’endoctrinement assidu : et je mordais la main qui m’avait nourrie !" (1958). La rangée est vraiment dérangée.

Le scandale est dans les Evangiles la victime innocente que l’on sacrifie, comme un bouc émissaire, pour purger un groupe humain de ses démons. Dans la langue moderne, ce n’est plus qu’une "affaire à caractère immoral où sont impliquées des personnes que l’on considérait comme honorables et dignes de confiance". Ainsi le scandale de Panama, les scandales financiers, politiques, abominables, énormes, grands, immenses ; le parfum de scandale ; le fait de craindre, d’éviter, d’étouffer un scandale, de reculer devant un scandale ou devant le scandale des scandales ! Ces emplois attestés sont si grotesques que le sens du mot s’est affaibli et qu’au pluriel, il ne désigne plus que les "faits ayant ému l’opinion" et qui "concernent des personnalités du monde du spectacle, de la politique, etc." Les synonymes en sont potins, ragots. Voilà pourquoi il existe des journaux à scandale qui ne diffusent que ces ragots.

Le nom scandale a connu une évolution sémantique qui s’apparente à une lente chute. Dans les Evangiles, il frôlait les sommets de la pensée ; aujourd’hui, il fricote avec les infos de caniveau.

 

10 décembre 2007

Vote

 

 

 

 

Dans la langue latine en usage au Moyen Age dans l’Eglise, le nom votum désignait un vœu qu’exprimait une assemblée (par exemple des moines) par le suffrage. De ce mot de la religion chrétienne, les Anglais ont fait vote, qu’ils ont employé dès la seconde moitié du XVe siècle au sens de "suffrage, expression selon une forme déterminée d’une position ou d’une décision sur une question mise au débat", puis de "décision prise par une assemblée ou un groupe de personnes s’exprimant par le suffrage". C’est ce mot anglais que les Français ont emprunté beaucoup plus tard. En 1702, vote est attesté, dans un écrit se rapportant à l’Angleterre, au sens de "décision prise par l’exercice du droit d’élection et de délibération exprimé par le suffrage". Le mot alors est propre au Parlement et à la vie politique de l’Angleterre, comme l’atteste Jean-François Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), le premier lexicographe à l’avoir enregistré : "mot anglais, que M. Targe a transporté tout uniment dans sa traduction de Smollet et qu’il répète souvent. Boyer, dans son dictionnaire, le traduit par le mot français résolution. Les Communes passèrent un vote préliminaire, portant qu’il serait accordé des secours".

Ce n’est qu’en 1789 que vote se rapporte à la situation de la France : Sieyès l’emploie dans vote des subsides (in Tiers état). Il est enregistré dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : "vœu émis, suffrage donné". La définition n’est illustrée d’aucun exemple. Dans la sixième édition (1832-35), deux exemples l’illustrent : "donner son vote, compter les votes".

La démocratie représentative fondée sur le suffrage s’implantant peu à peu en France et le vote devenant familier aux Français, le mot est défini plus amplement et avec plus de précision dans les dictionnaires. Ainsi, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) écrit : "vœu exprimé dans un corps politique, dans une assemblée délibérante, dans une compagnie quelconque". Il distingue les emplois : vote par ordres (ou "manière de prendre les décisions, qui avait lieu dans les états généraux, lorsque, pour délibérer, les représentants des différents ordres se séparaient en trois chambres, dont chacune avait son vote indépendant des deux autres") et, "par opposition", vote par tête.

En un siècle, de la sixième (1832-35) à la huitième (1932-35) édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’article vote a crû proportionnellement à son emploi croissant dans la langue. Ce n’est plus un "vœu émis" ou un "suffrage donné", mais une "opinion exprimée, un suffrage donné dans un corps politique, dans une assemblée délibérante, dans un collège électoral, dans une compagnie". Les exemples aussi sont plus nombreux. A "donner son vote, compter les votes", sont ajoutés "vote par assis et levé, vote au scrutin public, au scrutin secret, vote à main levée, vote par tête, vote plural, le vote est acquis", phrase qui signifie "il n’y a pas lieu de remettre en délibération l’objet sur lequel on a voté".

 

Ce qui caractérise le nom vote dans la seconde moitié du XXe siècle, c’est à la fois l’extension de ses emplois, comme l’atteste l’article assez long qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) et l’incompréhension, de la part des auteurs, bien pensants, de ce Trésor, de ce qu’est le vote. Pour eux, c’est une "opinion exprimée dans une assemblée délibérante ou un corps, en vue d’un choix, d’une élection, d’une décision", alors qu’en droit constitutionnel, là où les choses ont un sens, le vote est un acte. Il y a loin d'une opinion à un acte. Définir le vote comme une opinion revient à désacraliser ou à affaiblir "l’acte par lequel un citoyen participe, en se prononçant dans un sens déterminé, au choix de ses représentants ou à la prise d’une décision". Les gauchistes tiennent cet acte politique qui fait d’un homme un citoyen pour pas grand chose. Ainsi, Madame de Beauvoir, qui écrit, dans Mémoires d’une jeune fille rangée (1958) : "je n’étais pas féministe dans la mesure où je ne me souciais pas de politique : le droit de vote, je m’en fichais". On se demande ce qui a dérangé cette rangée.

En revanche, les auteurs de ce Trésor s’étendent longuement sur le sens "métonymique" de vote : non seulement une "opinion exprimée", mais aussi "l’opération par laquelle les membres d’une assemblée délibérante ou d’un corps expriment leur opinion, leur choix". Ce qui plaît, ce sont les procédures, les formes, tout ce qui accompagne le vote : "vote indicatif, vote en première, en seconde lecture, bulletin de vote, vote blanc, nul, sanction, vote direct, indirect, obligatoire, familial, secret, par assis et levé, par appel nominal, à main levée, à bulletins secrets, par correspondance, par procuration". Par métonymie, vote désigne aussi le résultat de cette opération : "vote du budget, des crédits, d’une motion, d’un texte, à l’unanimité, d’une subvention, de la loi de trois ans". Le vote est distingué suivant le sexe, la catégorie sociale ou la tendance politique des votants. Le vote alors peut être dit communiste, catholique, féminin, écologiste. Le temps efface très vite la pertinence des exemples de dictionnaires. Le Trésor de la langue française a été rédigé dans les années 1970 : alors le vote communiste avait peut-être une réalité ; aujourd’hui, il n’est plus rien.

 

 

Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré explique que le double vote était le "privilège qu’avaient les électeurs des grands collèges de voter une seconde fois dans les petits" et qui leur était accordé par la loi de 1820. La loi de 1820 ayant été abolie en 1830, le double vote qu’elle instituait a disparu de l’horizon politique de la France, ne réapparaissant que depuis deux ou trois décennies, apporté par l’immigration de peuplement. Aujourd’hui, ce privilège s’est démocratisé, au sens où ceux qui en bénéficient sont beaucoup plus nombreux que les grands électeurs de 1820 : ils jouissent de deux nationalités, celle de leurs parents par droit du sang et celle de la France par droit du sol, et, de ce fait, ils votent deux fois. Ce privilège a beau être exorbitant au regard du principe sacré de l’égalité des citoyens devant la loi, il est néanmoins défendu et justifié par tous ceux qui exigent sans cesse "plus d’égalité". Devant ces mystères qui nous dépassent, feignons d’en être les organisateurs.

 

 

09 décembre 2007

Confrontation

 

 

 

 

 

Emprunté au latin médiéval confrontatio, le nom confrontation est attesté en 1341 au sens de "partie limitrophe de deux propriétés", en 1585 dans l’expression confrontation de témoins. Furetière l’enregistre dans son Dictionnaire universel (1690) : "action par laquelle on confronte soit des choses, soit des personnes". Les personnes confrontées sont les témoins ; les choses, les écritures : "dans les inscriptions en faux, on fait la confrontation des écritures". Les académiciens y donnent le sens "d’action de confronter des témoins à l’accusé" (première édition, 1694) et "d’action de confronter des personnes les unes aux autres" (quatrième édition, 1762), ce à quoi ils ajoutent "il ne se dit qu’en matière criminelle, en parlant ou des témoins que l’on confronte à un accusé, ou des accusés que l’on confronte ensemble". L’exemple qui illustre ces deux définitions est identique d’une édition à l’autre : c’est "recollement et confrontation de témoins". Ce premier sens est distingué d’un second : "il se dit aussi de l’examen qu’on fait de deux écritures en les comparant l’une avec l’autre" (1694). La définition est plus précise dans l’édition de 1762 : "il se dit aussi de l’examen qu’on fait, ou de deux écritures en les comparant ensemble, ou de différents passages que l’on confère l’un avec l’autre".

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) reprend ces définitions : "confrontation est l’action de confronter, de mettre en présence, les unes des autres, deux ou plusieurs personnes, pour voir si elle conviendront de quelque fait dont il s’agit. On le dit surtout des témoins et des accusés". Il ajoute : "en parlant des choses, comme des écritures, des passages, etc. c’est les comparer ensemble". Les articles consacrés à confrontation dans les cinquième (1798), sixième (1832-35), huitième (1932-35) éditions du Dictionnaire de l’Académie française et dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) sont identiques à ceux de 1762.

 

 

C’est dans la langue française moderne que le nom confrontation s’étend hors du droit, à d’autres réalités que criminelles ou procédurales : personnes mises en présence l’une de l’autre ou devant affronter une difficulté, affrontements ou conflits. Les modernes aiment les mots de la guerre, même s’ils sont pacifistes, surtout s’ils se déclarent pacifistes : ils mettent combat, lutte, offensive, guerre à toutes les sauces et ils ont fini par donner à confrontation le sens de conflit, comme dans cet extrait de Valéry : "le grandissement de David est énorme. C’est la confrontation extraordinaire du pouvoir établi et du pouvoir personnel qui s’établit". Les mots étant des armes, la guerre verbale éclate partout. Confrontation s’étend aux débats au cours desquels chacun défend son point de vue, comme si cette opinion sans intérêt était un fortin ou une forteresse ou la ligne Maginot, comme dans ces exemples d’écrivains modernes : "les conversations avec Xavière dégénéraient aussitôt en confrontations haineuses" (Beauvoir, 1943) et "la mauvaise conscience aspire à l’aveu et au pardon, la conscience inquiète à la confrontation et au dialogue" (Mounier, 1946).

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens critiquent l’extension aux conflits de confrontation. Ils aimeraient que ce nom fût limité au seul droit. Ils ajoutent, en écrivant l’injonction en gras, "ne doit pas être employé pour affrontement". Ils ont beau être académiciens et âgés, ils semblent n'avoir aucune expérience du monde. Le sens guerrier et agressif de confrontation n’est pas arbitraire ; il est l’air du temps.

 

08 décembre 2007

Vulgarité

 

 

 

Emprunté au latin, où il a pour sens "qualité de ce qui est commun" et "généralité des hommes, le commun", vulgarité est attesté à la fin du XVe siècle (en 1495) au sens de "grande masse du peuple", puis au XVIe siècle, au pluriel, au sens de "choses vulgaires, choses triviales"  (attestation citée par Littré).

Le mot n’est enregistré dans aucun dictionnaire classique. C’est Littré qui, le premier, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), le mentionne comme un néologisme : "néologisme, caractère, défaut de ce qui est vulgaire, sans distinction". Il cite Mme de Staël (De la littérature) qui était convaincue, à tort évidemment, d’avoir introduit ce néologisme dans la langue française : "je sais bien que le mot vulgarité n’avait pas encore été employé, mais je le crois bon et nécessaire" ; "j’ai employé la première un mot nouveau, vulgarité, trouvant qu’il n’existait pas encore assez de termes pour proscrire à jamais toutes les formes qui supposent peu d’élégance dans les images et peu de délicatesse dans l'expression". Sainte-Beuve, qui n’avait pas d’idée précise de l’histoire de la langue, confirme le néologisme fictif et justifie Mme de Staël d’y avoir eu recours : "c’est Mme de Staël qui a risqué ce mot pour la première fois ; il devenait indispensable pour désigner l’habitude sociale nouvelle... Le mot urbanité avait été mis en circulation, et était entré dans la langue au commencement du XVIIe siècle ; il était juste que le mot vulgarité y entrât à la fin du XVIIIe siècle". Il était dans l’ordre des choses que vulgarité, bien qu’il eût pour sens historique "l’ensemble des hommes", à partir du moment où il était un antonyme d’urbanité, devienne péjoratif et prenne le sens dévalué "d’absence totale de distinction et de délicatesse", comme chez Faubert : "quand j’aborde une situation, elle me dégoûte d’avance par sa vulgarité : je ne fais autre chose que de doser de la merde" (Correspondance, 1853). Les académiciens enregistrent vulgarité dans la septième édition (1878) de leur Dictionnaire, mais, à la différence de Littré, sans apporter le moindre éclaircissement à l’emploi de ce mot. Dans la huitième édition (1932-35), le mot est défini ainsi : "caractère, défaut de ce qui est vulgaire, trivial" ("la vulgarité de ses manières, de son langage").

 

Le nom vulgarité, bien qu’il soit dans la langue depuis plus de cinq siècles, est un mot moderne. Au XIXe siècle, ce sont les modernes qui en ont fait un mot de la langue courante et qui y ont donné son sens péjoratif actuel, comme l’attestent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), qui distinguent nettement deux sens. Le premier est qualifié de vieilli et de littéraire. C’est le sens ancien ou classique : "caractère de ce qui est courant, commun au plus grand nombre; caractère de ce qui est prosaïque, terre à terre". Les synonymes en sont banalité et prosaïsme. Ainsi entendu, le mot n’est pas péjoratif ; il ne porte en lui aucun jugement défavorable ou haineux sur les hommes ou sur les choses qu’il caractérise, comme dans cet extrait des Chroniques de Proust (1922) : "c’est un beau livre que M. Fernand Gregh vient d’écrire, d’une simplicité, d’une franchise, on voudrait pouvoir dire, dans le sens bon et populaire du mot, d’une vulgarité qui est comme une promesse supplémentaire de durée". Le second sens est péjoratif. C’est le "caractère de ce qui est vulgaire, de ce qui manque de distinction, de délicatesse, de ce qui choque la bienséance". Les synonymes en sont bassesse, grossièreté, trivialité. La vulgarité est "morale, physique, prétentieuse, de caractère, de conduite, des goûts, des mœurs, de parole, des sentiments, du style, du ton, des traits, dans l’esprit, dans les manières". Par métonymie et généralement au pluriel, vulgarités désigne la "manière grossière de parler, de se conduire qui révèle un manque d’éducation, de réserve".

 

Toute la modernité est dans cet emploi nouveau et inédit de vulgarité ; ou, plus exactement, ce nom est un papier tournesol qui révèle la véritable nature de la modernité. Elle est tout entière dans ce très petit bourgeois mépris, puant l’aristocratie de façade ou de pacotille, dont sont accablés les gens de peu, la généralité des hommes, le commun des mortels. Les modernes se démarquent du vulgaire en se guindant sur un piédestal ou tout au sommet de la pyramide sociale, celle-là même qu’ils ont édifiée ; ils se réfugient dans leur propre olympe. La nouvelle religion sociale et solidaire secrète ses parias, ses laissés pour compte, ses humiliés. En dépit du social qui la fonde et du socialisme qu’elle fait advenir à grands coups de formules magiques, elle secrète beaucoup plus de parias, dits exclus, des millions de plus, que la vieille religion catholique et la société d’ancien régime.

 

 

 

05 décembre 2007

Dépouillement

 

 

 

 

Dérivé du verbe dépouiller, le nom dépouillement est attesté à la fin du XIIe siècle au sens "d’action de se dépouiller" (de ses vêtements). Au XVIe siècle, le naturaliste Olivier de Serres l’emploie à propos de fruits à noyau : "c’est aussi du naturel de toutes autres pêches, que d’être pelées et séchées pour le facile dépouillement de leurs noyaux". En 1628, Saint-François de Salles y donne un sens figuré, élargi et spirituel. Le dépouillement est le renoncement à toutes les choses, bonnes ou mauvaises, d’ici-bas. Le sens comptable et administratif, à savoir "examen d’un inventaire" est attesté dans le premier quart du XVIIIe siècle.

 

Les académiciens relèvent dépouillement à compter de la deuxième édition (1718) de leur Dictionnaire et, dans la quatrième édition (1762), ils en définissent le sens ainsi : "privation volontaire" (exemples : "il vit dans un grand dépouillement de toutes choses ; le dépouillement de sa volonté ; il est dans un entier dépouillement des biens, des plaisirs, des honneurs de ce monde"). A ce sens salésien, ils ajoutent le sens administratif : "dépouillement signifie aussi l’état abrégé, l’extrait qui se fait d’un inventaire, d’un compte, d’un procès". Dans l’édition suivante (1798), la définition ne varie guère : "état de celui qui est dépouillé de ses biens ou qui s’en est privé lui-même" ("la tendresse de ce père pour ses enfants l’a réduit à un dépouillement déplorable") et "état abrégé, extrait qui se fait d’un inventaire, d’un compte, d’un procès, d’un ouvrage, etc."

C’est dans la sixième édition (1832-35) qu’est enregistré le sens en usage dans la politique : "action de compter les voix, les suffrages, quand les membres de l’assemblée ont donné leurs votes". C’est une extension du sens administratif : "il se dit en parlant d’un registre, d’un dossier, d’un compte, d’un inventaire, etc., que l’on examine et dont on fait le sommaire, l’extrait".

 

Ce qui caractérise dépouillement au XIXe siècle, outre le sens politique, c’est l’affaiblissement du sens introduit dans la langue française par Saint-François de Salles. Dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), Littré relève ce sens, qu’il distingue du sens figuré courant ("dépouillement entier de tous préjugés") et qu’il mentionne comme "terme de dévotion" : "renoncement au monde et à ses biens", citant des extraits de Massillon, lesquels, à dire vrai, si on les examine, n’illustrent pas nécessairement le sens spirituel de "renoncement au monde et à ses biens" : "La loi de Dieu condamnerait aux larmes, aux jeûnes, à la pénitence, au dépouillement, ces infortunés ; elles doivent vivre dans le dépouillement ; je sais que Jésus-Christ est venu dans le dépouillement et dans la bassesse ; elle porte ce dépouillement avec joie. Les académiciens, dans la huitième édition (1932-35), de leur Dictionnaire confirment la spécialisation du sens spirituel dans la dévotion : "en termes de langage religieux, il se dit du renoncement au monde" ("il vécut dès lors dans la pénitence et le dépouillement"). Relégué dans un domaine étroit, ce sens subit un sort homologue à celui de tous les mots de la religion, après que celle-ci a été enfermée dans un compartiment étanche et étroit de la société. Pourtant, les écrivains des XIXe et XXe siècles ont fréquemment employé dépouillement dans un sens spirituel, sans que ce sens soit religieux, comme l’atteste le Trésor de la langue française (1971-94) : "le dépouillement a pour motif la perfection morale ou spirituelle" ; auquel cas, le nom a pour sens "désappropriation des biens personnels ; fait pour quelqu’un de renoncer à certains biens, à certains avantages ; état qui en résulte" ; ou bien quand il se rapporte au corps ou à l’être humain, il est dit "intérieur, total, de soi". Il peut avoir pour but aussi "la perfection intellectuelle ou esthétique" : c’est le "dépouillement du récit, du style, des idées".

 

Ce qui caractérise dépouillement au XXe siècle, c’est son extension à d’innombrables réalités, toutes sociales, comme l’atteste le Trésor de la langue française (1971-94) : "par extension, ce qui est ôté est une chose qui appartient en propre à quelqu’un ou à quelque chose". Quand "le dépouillement a pour motif la cupidité ou l’appropriation de biens", c’est l’action de s’approprier les biens d’autrui par la violence : "l’expropriation des particuliers, le pillage des habitations, le dépouillement des églises, des musées, tout cela est-il de bonne guerre ?" (Proudhon, 1861) ; "toutes sortes d’achats allemands au marché noir, de réquisitions partielles, d’amendes locales, de vols qualifiés, ont complété le dépouillement de la France" (De Gaulle, 1959). Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens avalisent l’extension de dépouillement à des réalités sociales : "état de celui qui a été dépouillé de ses biens ou y a renoncé ; ils acceptent mal le dépouillement auquel ils sont réduits". On ne saurait mieux décrire l’histoire du XXe siècle.

 

 

03 décembre 2007

Urgence

 

 

 

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) tient le nom urgence pour un emprunt au latin urgentia ; les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) pour un dérivé de l’adjectif urgent. Il semble que cette dernière hypothèse soit la bonne. Le nom, bien qu’il soit attesté en 1550, est moderne : il n’est jamais employé avant la seconde moitié du XVIIIe siècle. Les académiciens l’enregistrent dans la cinquième édition, l’édition révolutionnaire (1798), de leur Dictionnaire et ils y donnent eux sens ou, pour dire les choses avec plus d’exactitude, ils distinguent deux emplois. Le premier est ou semble courant. C’est la "qualité de ce qui est urgent". Le sens est illustré par "attendu l’urgence du cas, l’urgence du besoin, on a déclaré l’urgence, c’est-à-dire qu’il est instant d’ordonner". Le second emploi est politique ou propre à la politique. Il est illustré par des exemples qui font référence aux événements qui ont bouleversé la France à partir de 1789. C’est la "nécessité pressante de prendre une résolution, de prononcer sans délai sur une matière". Les exemples sont "urgence d’une proposition ; acte, décret d’urgence".

Dans les éditions ultérieures de ce dictionnaire, l’emploi politique d’urgence n’est plus relevé, même pas par Littré. Pour les académiciens, le seul sens est "qualité de ce qui est urgent" (1832-35) et "caractère de ce qui est urgent" (1932-35). Ils illustrent ce sens de ces exemples : "attendu l’urgence du cas, l’urgence du besoin, on a déclaré l’urgence, il y a urgence, en cas d’urgence, vu l’urgence" (1832-35) et "attendu l’urgence du cas, on demande la déclaration d’urgence, l’urgence pour cette loi, on a déclaré l’urgence, il y a urgence, en cas d’urgence" (1932-35). Littré se contente du sens "qualité de ce qui est urgent", qu’il illustre de "cas d’urgence, l’urgence des circonstances, urgence des affaires".

En revanche, dans la langue de la seconde moitié du XXe siècle, les emplois d’urgence prolifèrent ; le nom s’étend à d’innombrables réalités et il s’incruste dans le domaine de la politique et du social ou du socio-politique, dans lequel il n’y a plus que des urgences (le pluriel, très fréquent, justifie le nom, en laissant croire à la réalité des choses qu’il désigne), tout est urgence ou, mieux, urgences, il est urgent d’agir, de décider, de se bouger, de se réunir, etc. ne serait-ce que pour que rien ne change. L’article urgence du Trésor de la langue française (1971-94) atteste que l’urgence est devenu une idéologie, dite aussi bougisme, ou un mot d’ordre qui s’incruste dans le social. Le sens ne se limite pas à "caractère de ce qui est urgent" ; c’est aussi le caractère "de ce qui requiert une action, une décision immédiate". Le mot a basculé dans l’injonction à agir, ce qu’est devenu le théâtre politique de la France. A l’exemple "urgence d’un problème", qui chante la modernité affairée, on rétorquera que tout problème urgent se résout de lui-même par une absence de solution ou par le report à une date indéterminée de toute décision. Il est un autre exemple, cité dans le Trésor, qui est plus éloquent encore ; c’est "lorsque la monarchie centralisée fut solidement établie et que les besoins d’une population sans cesse grandissante rendirent nécessaire la création d’organes susceptibles de multiplier les échanges, l’urgence d’une réforme apparut aux yeux de tous" (1931). La phrase clef, le sésame ouvre-toi de notre époque, le passe qui ouvre toutes les serrures de l’interprétation du monde, etc. a été écrite en 1931 : c’est "l’urgence d’une réforme apparut aux yeux de tous". Elle était vraie en 1931, en 1941, 1951, 1961, 1971, 1981, 1991, 2001 ; elle sera vraie en 2011, 2021, 2031, etc. Les locutions dans lesquelles est employé urgent sont aussi de parfaits révélateurs de notre époque : d’urgence ("demander d’urgence des examens complémentaires, pratiquer d’urgence une intervention, convoquer quelqu’un d’urgence, de toute urgence, d’extrême urgence", comme dans cet exemple éloquent : "dans l’après-midi, le général Pétain m’avait mis au courant de ses dispositions pour parer d’urgence à la gravité de la situation", Foch, 1929) ; en urgence ("affaire à traiter, à régler en urgence", comme dans cet exemple : "devenu roi en urgence à la place de son frère qui vient de mourir à deux doigts de la victoire, Ahmad prend le nom d’Al-Mansour (le Victorieux), pour évincer de la mémoire celui qui lui a légué une gloire trop vite gagnée", Le Nouvel Observateur, 1992) ; être dans l’urgence au sens "d’être dans la nécessité". Ce sens illustré par l’exemple ci-joint qui suinte la modernité de tous ses sons, aussi bien la modernité sociale sinistre que la modernité verbale encore plus sinistre : "le salaire proposé, 380 francs par jour, pour des nuits de douze heures, du vendredi soir au lundi matin. Que faire ? Je n’ose plus me révolter. Ils sentent que je suis dans l’urgence et ils en profitent. Ai-je le choix ?" (Le Nouvel Observateur, 1992). Pourtant, en 1992, 11000 francs par mois pour trois nuits de travail par semaine représentaient un salaire que convoiteraient aujourd’hui, quinze ans plus tard, beaucoup de laissés pour compte.

Le comble de cynisme est atteint dans l’administration postale. Le courrier d’urgence, écrivent sans rire les auteurs du Trésor de la langue française, est le "courrier expédié rapidement, en priorité", lequel est peut-être expédié "rapidement", mais il n’est jamais distribué "rapidement". Trois jours ou plus pour parcourir deux cents kilomètres, c’est une rapidité de tortue. L’urgence pour les sectateurs du facteur Besancenot, c’est de prendre d’assaut, comme en 1917, le Palais d’hiver, pas de distribuer le courrier en temps voulu.

 

Le nom urgence tient sa modernité politique et sociale de ses emplois dans le droit civil ("caractère d’un état de fait susceptible d’entraîner un préjudice irréparable s’il n’y est porté remède à bref délai", 1936), dans le droit constitutionnel (procédure d’urgence, "décision accélérant la procédure législative et permettant au gouvernement d’interrompre la navette après une seule lecture par chaque assemblée en provoquant la réunion d’une commission mixte paritaire", 1986), dans le droit public ("état d’urgence, régime exceptionnel qui, en cas d’atteinte grave à l’ordre public ou de calamité nationale, renforce les pouvoirs de l’autorité administrative"), dans la médecine ("service des urgences, secours, soins, traitements, intervention chirurgicale d’urgence, Service mobile d’urgence et de réanimation (S.M.U.R.), trousse d’urgence"). On sait que la nouvelle religion, sociale et solidaire, immanente et sans transcendance, qui est la religion officielle de la République, dite, par abus de langage, laïque, se nourrit de mots ou de sens qu’elle emprunte au droit et aux sciences. Tirer son vocabulaire de la médecine ou de la loi, c’est se donner une légitimité qui n'est que verbale ou assise sur les seuls mots.

 

02 décembre 2007

Motion

 

 

 

 

Emprunté au latin motio, dérivé du verbe movere et entendu au sens de "mouvement", le nom motion est introduit dans la langue française avec ce sens-là (première moitié du XIIIe siècle : "mouvement"). Au XVe siècle, une motion de terre désigne un séisme. A partir de là, motion prend le sens "d’impulsion" et "d’insurrection, révolte". Ainsi, dans la seconde moitié du XIVe siècle : "ceux de la ville ne se devront jamais armer ne faire motions ni conspirations contre Monseigneur de Flandres". Au XVe siècle, Froissart écrit : "de cette motion ("sollicitation") furent tous les cardinaux ébahis et courroucés". Le sens moderne est un emprunt à l’anglais motion, au sens de "suggestion, proposition", puis de "proposition formelle faite dans une assemblée délibérative".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762), le sens de motion est celui du latin : "mouvement, action de mouvoir". Les exemples sont "la motion des corps", "la première motion de la matière". Les académiciens précisent que ce mot "ne se dit que dans le dogmatique" (1694) et "dans le didactique" (1762), bien que Montesquieu l’ait employé : "on ne sait si les bêtes sont gouvernées par les lois générales du mouvement ou par une motion particulière" ; Voltaire aussi : "quand même il serait nécessaire que la matière fût en motion, comme il est nécessaire qu’elle soit figurée".

Le premier lexicographe à relever le sens moderne est Jean-François Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788). Outre le sens "didactique" ("action de mouvoir"), motion a aussi le sens de "proposition faite avec zèle dans une assemblée pour y faire décider quelque chose". Féraud précise que cette "acception vient des Anglais, qui en font un grand usage dans leur Parlement" et que "l’Académie ne le met pas dans ce sens". Il prédit aussi : "il s’établit parmi nous ; et c’est un néologisme dont on peut bien augurer", ce en quoi il a vu juste.

Les académiciens relèvent ce sens à partir de 1798 (cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française) : "on dit depuis quelques années une motion pour exprimer une proposition faite par quelqu’un dans une assemblée" (exemples : "on a fait une motion pour… ; une motion de… ; il y eut des motions très diverses, et même il y en eut de contradictoires ; une motion violente, appuyer la motion, délibérer sur la motion, amender la motion, retirer sa motion, rejeter la motion"). "Ce mot, ajoutent les académiciens, a été adopté de l’anglais". Dans cette même édition, dite "révolutionnaire", les académiciens, peut-être échaudés par l’usage abusif qu’ont fait des motions les sectateurs, distinguent deux sortes de motion, l’une positive et démocratique, l’autre négative et totalitaire ou tyrannique. La première est une "proposition faite par quelqu’un dans une assemblée" ; elle est soumise à une délibération ; elle est conforme aux règles de la démocratie. La seconde est une "proposition faite dans une assemblée pour y faire décider quelque chose" ; la délibération est évitée ou court-circuitée ; la motion débouche sur une décision. Les adjectifs qui caractérisent motion entendu dans ce second sens sont tous défavorables ou négatifs : "motion indécente, incendiaire, inconstitutionnelle", comme si les académiciens avaient perçu les dérives tyranniques des assemblées manipulées par quelques cyniques, prêts à tout pour imposer leurs vues.

Ce sens révolutionnaire disparaît dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française : "motion se dit aussi d’une proposition faite dans une assemblée délibérante, par un de ses membres". Les exemples sont les mêmes que ceux qui illustrent dans l’édition de 1798 le premier sens politique de motion, auquel les académiciens ajoutent cet emploi : "motion d’ordre, motion qui a pour objet particulier l’ordre de la discussion". De même, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et les académiciens (huitième édition, 1932-35) écartent le sens décisionnaire et déplaisant de motion pour ne retenir que le sens délibératif : "figuré (en fait, c’est un néologisme sémantique), proposition faite dans une assemblée délibérante par un de ses membres" et "motion d’ordre, motion qui a pour objet l’ordre de la discussion".

Le sens premier ("mouvement") est relevé comme vieilli ou vieux dans les dictionnaires de la fin du XXe siècle, Trésor de la langue française (1971-94) et Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication), lesquels s’étendent longuement sur le sens moderne et politique de ce nom : "proposition faite dans une assemblée délibérante par un ou plusieurs de ses membres". Il est illustré des exemples : "motion incendiaire, subversive, d’ajournement, de blâme ; faire, déposer, rédiger une motion ; motion de censure, d’investiture, d’ordre, préjudicielle", auxquels les académiciens ajoutent "motion de renvoi en commission" et "motion de synthèse" ou "texte conciliant diverses positions, dans un congrès d’un parti politique, d’un syndicat".

Le sens défavorable et, à dire vrai, détestable dont l’analyse était esquissée dans l’édition révolutionnaire (1798) du Dictionnaire de l’Académie française apparaît dans le nom motionnaire ("membre d’une assemblée délibérante qui dépose une ou plusieurs motions"), moins dans la définition qui en est donné dans le Trésor de la langue française que dans les exemples qui l’illustrent : "nous avons essayé plus d’une fois d’exciter l’animadversion de l’Assemblée contre les libellistes et les motionnaires incendiaires" (1789) ; "on parle partout, dans les clubs et au coin des rues ; il y a le motionnaire, état récent que cette ardeur de parler a institué" ; "un motionnaire est un coureur d’assemblées populaires, ayant dans la mémoire 300 ou 400 mots redondants, des phrases à effet, deux ou trois mouvements à tiroir" (1869).

La moindre agitation dans l’université ou dans la rue fait fleurir mille motions à la seconde. Chacun y va de sa motion ; chacun juge que sa motion rend caduques toutes les motions antérieures ; on motionne à tous vents ; c’est à qui motionnera le plus. Plus c’est bête, plus ça plaît.

 

 

 

01 décembre 2007

Métissage

 

 

 

 

Le nom métissage est moderne. Dérivé du nom et adjectif métis, désignant dès le XIVe siècle un animal "engendré de deux espèces" et entendu au XIXe siècle au sens de "qui est engendré par deux êtres d’espèce différente, en parlant des animaux" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77), il est attesté en 1837 dans le Dictionnaire de l'industrie manufacturière, commerciale et agricole (tome 6) de Baudrimont, qui l’emploie à propos des haras et au sens de "croisement des races".

Littré enregistre ce nom. Voici comment il le définit : "action de croiser une race avec une autre pour améliorer celle qui a moins de valeur". Il précise aussi que ce mot "est réservé généralement pour les croisements pratiqués dans l’espèce ovine" et que, "pour les autres cas, on emploie de préférence le mot croisement". Dans le Supplément publié en 1877, Littré ajoute quatre extraits du Bulletin de la Société d’Agriculture de France, dans lequel un dénommé Gayot use de ce nom : "en un sens particulier, croisement par métis ; ce qui procure la création de races" ; "j’arrive au métissage, c’est-à-dire au croisement arrêté à la première ou à la deuxième génération en vue de créer une race intermédiaire" ; "à mesure que le métissage continue, la nouvelle race s’améliore". Le métissage ne s’applique qu’aux animaux, comme le confirment les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35) : "croisement de races", illustrant ce seul sens de l’exemple suivant : "le métissage se pratique avec succès sur l’espèce ovine".

C’est dans la seconde moitié du XXe siècle que ce nom, tout en continuant à s’appliquer aux animaux ou aux plantes (terme de botanique et de zoologie : "croisement d’animaux, de plantes appartenant à des races ou à des variétés différentes, généralement dans le but d’améliorer celles-ci", Trésor de la langue française, 1971-94), s’étend aux êtres humains, et cela, bien que ce terme soit objectivement sinon raciste, du moins racial (cf. Littré : "action de croiser une race avec une autre pour améliorer celle qui a moins de valeur") et bien que l’histoire tragique du XXe siècle ait montré dans quels abîmes de barbarie pouvait sombrer l’humanité quand elle s’abandonnait au racisme. Dans le Trésor de la langue française, il est défini ainsi : "croisement entre individus appartenant à des races différentes" et illustré par cet extrait sinistre : "l’esclavage, la guerre, l’Islam ont donné lieu à des métissages dont Nachtigal note les degrés entre Arabes et gens du Bornou" (Vidal de la Blache, Principes de géographie humaine, 1921).

Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux emplois sont distingués nettement : "dans l’espèce humaine, croisement, mélange de races différentes" (exemples : "le métissage d’une population" et "par extension, métissage culturel") ; et en biologie : "croisement entre deux races d’animaux ou deux variétés de végétaux de même espèce, par lequel on crée une race ou une variété nouvelle".

 

Dans ces conditions, il est effarant que ce terme issu de la biologie ou de la zoologie ait été transporté aux relations entre les hommes et même à l’organisation sociale et que, objectivement racial à l’origine – et même raciste -, il ait pu devenir l’oriflamme du progressisme antiraciste et même la panacée censée limiter, réduire, combattre ou annihiler le racisme. Lutter contre le racisme par le racisme, c’est ouvrir une seconde fois la boîte de Pandore. On sait ce qui en sort : la Bête immonde.

 

27 novembre 2007

Gène

 

 

 

C’est en 1935 que gène, formé à partir du mot grec genos signifiant "naissance" et "race", est attesté pour la première fois en français chez Alexis Carrel (L’Homme, cet inconnu), prix Nobel de médecine en 1912, partisan déclaré de certaines formes d’eugénisme et d’euthanasie, et membre du PPF, parti formé en 1938 par le tribun communiste Doriot, dont les thèses convergeaient avec celles du socialisme national. En fait, ce terme de biologie est emprunté à l’allemand Gene, où il est attesté en 1909, et en anglais en 1911.

Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), gène est défini ainsi : "élément du chromosome, porteur d’un caractère héréditaire précis dont il assure la transmission". Les biologistes distinguent divers types de gènes, qu’ils qualifient d’allèles, de dominants, de récessifs. Sont cités, pour illustrer ce seul sens, des extraits de Jean Rostand : "la distribution des caractères suivant rigoureusement celle des gènes, on conçoit que leur étude ait mis sur la voie du mécanisme général de l’hérédité" (Introduction à la génétique, 1936) et "chaque chromosome est constitué par l’assemblage d’une multitude de particules plus petites ou gènes, qui sont les éléments ultimes du patrimoine héréditaire et qui ont chacune leur rôle particulier" (La Vie et ses problèmes, 1939) ; ainsi qu’une définition tirée d’une Histoire générale des sciences : "les gènes sont portés par les chromosomes où ils occupent des places fixes, les loci, disposées linéairement le long du chromosome" (1964).

Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, la définition est quasiment identique : "élément du chromosome qui commande la transmission et la manifestation d’un ou plusieurs caractères héréditaires" et elle est illustrée d’exemples qui sont autant de définitions ou de descriptions des gènes : "le gène est composé d’acide désoxyribonucléique (ou A.D.N.) ; chaque gène occupe un endroit précis sur un chromosome donné et constitue une unité d’information génétique ; les gènes dirigent la synthèse des protéines ; gènes allèles désigne les différentes formes que peut prendre un gène ; mutation d’un gène ; gène récessif, dominant".

 

Chez les idéologues, les gènes font l’objet de nombreux débats ou polémiques sur l’inné ou l’acquis, la liberté ou la détermination, l’hérédité ou la race, dont les deux dictionnaires cités ne se font pas l’écho, préférant restituer le plus fidèlement possible la réalité, telle qu’elle est isolée et étudiée dans les laboratoires, sans prévention, ni préjugé. Les lexicographes du Trésor de la Langue française et les académiciens s’en tiennent à la seule langue, ce en quoi ils ont raison.

 

 

 

25 novembre 2007

Déchet

 

 

 

 

Formé sur les anciennes formes du verbe déchoir, le nom déchet est attesté à la fin du XIIIe siècle ("les orfèvres disent tant pesant reçu ; voyez en ci autant ; quitte suis ; payez la peine et le déchet"), puis au début du XIVe siècle, au sens de "quantité qui est perdue dans l’emploi d’un produit"  (XVe siècle : "fut la dite vaisselle mise en feu et fondue, puis fut refaite et rendue, et pour façon et déchet en eut Lacroisille la somme de ...").

Avant le XIXe siècle, déchet ne désigne que des choses. Nicot (Trésor de la langue française, 1606) relève cet emploi : "le déchet d’or ou d’argent ou autre chose, qui se fait en les refondant, ou usant et maniant". Les académiciens en définissent ainsi le sens : "diminution d’une chose ou en elle-même, ou en sa valeur". Les exemples qui l’illustrent sont "il y a du déchet dans la fonte des monnaies ; il faut avoir soin de remplir le vin de temps en temps à cause du déchet ; il y a toujours quelque déchet à garder le vin et le blé" (1694, 1762, 1798). Dans la sixième édition (1832-35), la définition est amplifiée : "diminution, perte qu’une chose éprouve dans sa substance, dans sa valeur ou dans quelqu’une de ses qualités" et quelques exemples nouveaux sont cités : "le déchet des matériaux que l’on taille pour les employer à une construction est ordinairement d’un sixième ; le déchet que la cuisson fait éprouver au pain".

 

Le premier à relever le sens figuré de déchet est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "diminution, discrédit", et cela, bien que les écrivains français l’emploient depuis le XVIe siècle, Amyot : "la divination vient en mépris et déchet de réputation" ; Montaigne : "il est malaisé de ramener les choses divines à notre balance qu’elles n’y souffrent du déchet" ; "l’infinie beauté, puissance et bonté de Dieu, comment peut-elle souffrir quelque correspondance et similitude à chose si abjecte que nous sommes, sans un extrême intérêt et déchet de la divine grandeur ?" ; Bossuet : " sans la retraite, vous ne trouverez jamais que du déchet en votre âme, du désordre dans votre conscience, et du trouble dans votre cœur" ; Bourdaloue : "heureux le fidèle qui met toute son étude et toute son application à se pourvoir pour le salut ; qui ne peut souffrir sur cela le moindre déchet". Les académiciens relèvent ce sens figuré dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire : "figuré, il y a déjà bien du déchet dans sa réputation, dans son talent, dans sa beauté".

 

Le sens issu par métonymie du sens propre est défini pour la première fois dans cette huitième édition : "le pluriel déchets se dit de ce qui tombe d’une matière qu’on travaille, qu’on apprête" ("des déchets de laine, de coton, de fonte, de viande"). Mais ce n’est pas encore le sens moderne de "détritus". Au début du XXe siècle, la France n’est pas encore une "société de consommation" et la mise à la raison de la nature par la technique, l’arraisonnement du monde, l’exploitation illimitée des ressources naturelles – tous producteurs de déchets - sont encore modestes ou limités. Les déchets ne suscitent pas de discours sociétaux. Tout change dans la seconde moitié du XXe siècle. Déchets, "souvent au pluriel", est "ce qui tombe d’une matière que l’on travaille" et c’est aussi, quand "le déchet est inutilisable", un synonyme de détritus, et par extension, il a pour sens "immondices"; terme de physiologie, il désigne les "substances éliminées par l’organisme lors de la nutrition". Ces sens sont exposés par les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : "au pluriel, ce qui tombe d’une matière qu’on travaille, qu’on apprête" ("déchets de laine, de coton, de fonte, de viande") ; "par extension, résidus ; rebuts" ("l’usine déverse ses déchets dans la rivière, déchets radioactif") ; "en physiologie, produits de déchets, produits de désassimilation" ("le rein élimine la plupart des produits de déchets du métabolisme").

 

 

Le véritable séisme qui affecte le sens de déchet se produit au début du XIXe siècle, en 1808 exactement, sous un régime politique issu de la Révolution. Ce mot désigne alors une personne dégénérée. Cet emploi est la conséquence logique des événements au cours desquels la vie des hommes n’a pas eu plus de valeur que celle d’un pou ; ou, dit en d’autres termes, la langue est un miroir de la société où elle est parlée ; elle est comme la lanterne que Stendhal promène le long des chemins. Des hommes, des femmes, des enfants, des vieillards ont été des déchets à partir du moment où le pouvoir a coupé en deux morceaux inégaux des milliers de malheureux et a envoyé à la boucherie du champ de bataille des millions d’innocents. Ce sens est enregistré un siècle et demi plus tard dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "en parlant d’une personne, épave humaine". Mme de Beauvoir, fidèle de la nouvelle religion sociale et solidaire, nomme des personnes déchets. Tout compte fait, c’est dans la force de ses choses à elle : "c’est beau, une Américaine saoûle, dit Xavière d’un ton pénétré. Ce sont les seules personnes qui peuvent s’enivrer à mort sans devenir aussitôt des déchets" (1943). Les auteurs de ce Trésor croient même nécessaire de préciser que déchet, vieux déchet sont des "termes de mépris" et qu’ils ont "pour synonymes débris ou vieux débris" ; les académiciens, de même, croient bon de rappeler, ce qui est évident pour tout sujet parlant, que déchet, quand ce mot désigne des personnes, est "familier et péjoratif", comme dans cet exemple : "ce n’est plus qu’une épave, un déchet d’humanité".

 

24 novembre 2007

Domination

 

 

 

 

Emprunté au latin dominatio, le nom domination est attesté dans la première moitié du XIIe siècle dans un Psautier : "le tien règne, règne de tous siècles et la tienne domination en toute génération et génération". Le contexte est religieux : le règne et la domination auxquels il est fait allusion sont ceux de Dieu. De fait, dans le latin chrétien, le nom dominatio s’emploie au pluriel pour désigner, avec les puissances et les trônes, le troisième ordre de la hiérarchie des anges, sens qui est relevé dans toutes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, même dans le neuvième, en cours de publication ("religion chrétienne, les Dominations, anges appartenant au premier chœur de la seconde hiérarchie angélique, laquelle comprend aussi les Vertus et les Puissances") et dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "théologie, dans la hiérarchie céleste, premiers anges de la seconde hiérarchie " (exemple : " il y a trois hiérarchies d’esprits célestes ; la première comprend les Séraphins, les Chérubins et les Trônes ; la deuxième, les Dominations, les Vertus et les Puissances", Anatole France, 1914).

Dans l’ancienne langue française (du XIIe au XVIe siècle), le nom domination s’étend aux réalités morales et politiques. Au XIVe siècle, Oresme écrit : "concupiscence aura domination et seigneurie par dessus raison" (la concupiscence prévaudra sur la raison) ou encore : "jà jour vous n’en aurez la domination, se par force n’avez conquis la mansion" (jamais vous n’en aurez la domination, à moins que vous n’ayez conquis par la force la maison). Au XVIe siècle, chez Amyot, domination entre dans le vocabulaire de la politique : "ores était la domination de ces trois personnages qu’ils appelèrent le triumvirat, pour beaucoup de causes odieuse et haïe des Romains".

Les auteurs de dictionnaires ne relèvent plus le sens religieux (ou se rapportant à Dieu) de domination (seul Littré cite l’extrait d’un prêche de Massillon, dans lequel la domination est celle de Dieu : "hommes impies qui méprisent toute domination"), sauf quand il est employé au pluriel à propos des anges, mais le seul sens politique. Il en est ainsi dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française ; de 1694 : "puissance, empire, autorité souveraine", à 1932-35 : "action de dominer par la puissance, l’autorité ; il se dit tant au propre qu’au figuré". La neuvième édition (en cours de publication) porte : "autorité, acceptée ou non, qui s’exerce souverainement". Il en est ainsi dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré : "autorité qui, acceptée ou non des subordonnés, s’exerce pleinement" et dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "action ou fait de dominer, d’exercer une puissance souveraine ou une influence prépondérante".

Ce qui apparaît clairement dans ces exemples, c’est que la domination est une réalité haïssable. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, le mot est suivi des adjectifs tyrannique et injuste ou du complément Turc ("sous la domination du Turc, la plus cruelle des dominations") ; ou bien il est complément des verbes usurper et étendre (1694, 1762, 1798). Dans les éditions ultérieures (sixième, huitième, neuvième), la domination reste une réalité qui suscite au mieux une forte réserve des lexicographes, au pis de l’horreur, mais les exemples qui illustrent ce fait changent : "domination tyrannique, injuste, absolue ; vivre sous la domination française, anglaise, etc. ; l’esprit de domination ; affermir sa domination ; jamais domination plus dure n’avait pesé sur eux ; la domination de l’âme sur le corps, sur les sens" (1832-35, 1932-35) ; et dans la neuvième édition : "une domination tyrannique, une volonté de domination, tomber sous la domination d’un ennemi plus puissant, l’Empire romain étendit sa domination jusqu’au-delà du Rhin". Les exemples cités par Littré illustrent, eux aussi, le sens défavorable qui est donné à domination : "esprit de domination ; secouer une domination tyrannique ; la domination de l’âme sur le corps". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le nom est suivi des adjectifs atroce, brutale, insupportable, tyrannique et il a pour synonymes autorité, dictature, empire, suprématie. "Une guerre de despotes pour dépouiller les peuples et les réduire sous notre domination" (Erckmann-Chatrian, 1870) ; "domination despotique, farouche, impitoyable, injuste, de l’argent, de la classe bourgeoise ; besoin, désir, folie, instinct de domination ; instrument de domination ; être, tomber, vivre sous la domination de ; subir la domination de ; échapper à la domination de ; établir sa domination sur un pays ; affermir, appesantir, établir, étendre sa domination sur ; exercer la domination sur ; se disputer la domination de ; renverser la domination de, se soustraire à la domination de ; se défendre contre la domination de".

 

 

La domination est le concept chéri des spécialistes en sciences sociales. Il est vrai que, des concepts, ils n’en ont pas beaucoup d’autre. Ceux sur lesquels ils ont fait main basse, ils les pressent jusqu’au dernier jus. Pour eux, toute société qui n’est pas socialiste est régie par les seuls rapports de domination : d’un côté les dominants (les bourgeois, les élites, les républicains, les professeurs, les Français, les fonctionnaires, les catholiques, etc.) ; de l’autre les dominés (les immigrés, les musulmans, les jeunes, les clandestins, les SDF, les chercheurs en sciences sociales, les éducateurs de rue, les prisonniers, etc.). Ainsi divisées, les choses sont simples : c'est blanc ou noir, 1 ou 0, + ou -, tout ou rien, etc. L’interprétation que l’on peut en faire est à la portée du premier analphabète venu : "si ce n’est toi, c’est donc ton frère, ou bien quelqu’un des tiens". Le mot domination nourrit la haine vouée à la culture, à la France, à la démocratie, à la république, etc. C’est le charbon qui fait avancer la locomotive du progrès en direction de la société sans classe.

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens ont cru juste d’accréditer l’extension à la société de ce terme politique, ce que les auteurs du Trésor de la langue française n’avaient pas fait explicitement. Dans ces emplois, domination ne signifie plus "souveraineté", mais "influence" : c'est "le fait d’exercer une influence prépondérante, de disposer d’une autorité intellectuelle, spirituelle ou morale". Les exemples sont "la domination d’une classe sociale, d’une caste, d’un parti". Ces emplois sociaux, et en grande partie fantasmés, de domination, légitiment la lutte, le combat, l’engagement. La guerre que les Grecs et autres peuples soumis ont menée contre la "domination du Turc" était juste ; elle légitime a posteriori la lutte que mènent les scienceurs sociaux contre la culture, la loi, la république, etc.

 

 

 

13 novembre 2007

Organisation

 

 

 

 

Voilà un nom dont les emplois résument la modernité. Dérivé du verbe organiser, au sens de "pourvoir d’organes", il est attesté en 1488 au sens "d’état d’un corps organisé". Il est enregistré pour la première dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), dans le seul sens de "manière dont un corps est organisé" (exemples : "l’organisation du corps humain" et "on dit aussi par extension l’organisation des plantes"). Ce sens biologique perdure aujourd’hui ; il est exposé dans le Trésor de la langue française, 1971-94, où il occupe (article organisation) une place réduite, au point que les biologistes pourraient s’en passer.

C’est en 1798, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, qu’est attesté, pour la première fois selon les auteurs du Trésor de la langue française, le sens moderne, qui est d’abord tout politique : "on dit figurément l’organisation du corps politique pour signifier la constitution d’un État". Effectué pendant les événements dits révolutionnaires, le transfert d’un terme biologique au champ de la politique est éclairant ; et il dit plus long que tout discours savant que les catastrophes du XXe siècle, qui se résument par la biologisation de la politique (tout devient affaire de gènes, de races, de sang, d’hérédité), plongent leurs racines dans les délires révolutionnaires.

Le biologique soudé au politique, l’assomption politique et sociale d’organisation peut commencer. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (sixième édition, 1832-35), le mot prend son envol : "il se dit, figurément, en parlant des États, des établissements publics ou particuliers" ("l’organisation du corps politique, d’un ministère, de l’armée, des tribunaux, de la garde nationale, etc."). Rien n’arrête son extension. Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), elle reste timide : l’organisation touche l’Etat, un établissement public ou particulier, les tribunaux, une armée. Abusé par la nouvelle religion sociale dont organisation est le prodrome, Guizot, dans L’Histoire de la civilisation en France, qualifie de sociale l’organisation (ce qui fait pléonasme) et désigne de ce terme moderne, par anachronisme évidemment, la Gaule romaine envahie par les Barbares : "en beaucoup de lieux, pendant beaucoup d’années, l’aspect de la Gaule put rester le même ; mais l’organisation sociale était attaquée, les membres ne tenaient plus les uns aux autres, les muscles ne jouaient plus, le sang ne circulait plus librement ni sûrement dans les veines" : la métaphore biologique (membres, muscles, sang, veines) est même filée. Si Guizot avait eu connaissance des gènes, il les aurait mis à contribution. Dans les exemples de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, les exemples se diversifient : "par extension, écrivent les académiciens, l’organisation de l’enseignement", mais c’est dans le Trésor de la langue française (1971-94) que triomphe le sens social d’organisation, comme l’attestent d’innombrables emplois : "effort, esprit, faculté, manque d’organisation ; organisation commerciale, logique, méthodique, du travail ; conseil en organisation ; organisation de congrès, de stages, de voyages, de fêtes, de concerts, de l’espace, etc". Les sciences sociales et humaines abusent de ce nom : la linguistique (organisation de la phrase, du discours, etc.), le droit et les techniques administratifs  : "organisation scientifique des écoles normales secondaires libres", "organisation hospitalière ", "organisation supranationale des économies", "organisation militaire, territoriale, de l’armée". "Par métonymie, le nom désigne les ensembles organisés (de services et de personnes) "formant une association ou une institution ayant des buts déterminés" : "Organisation de coopération et de développement économique (O.C.D.E.), Organisation météorologique mondiale (O.M.M.), Organisation des Pays exportateurs de Pétrole (O.P.E.P.), Organisation scientifique du travail (O.S.T.), Organisation du Traité de l'Atlantique Nord (O.T.A.N.), Organisation internationale du travail (O.I.T.), Organisation Mondiale de la Santé (O.M.S.), Organisation des Nations Unies (O.N.U.)". Les organisations peuvent être "administrative, agricole, commerciale, économique, familiale, financière, gouvernementale, industrielle, judiciaire, juridique, légale, municipale, ouvrière, paysanne, politique, privée, professionnelle, scolaire, sociale, syndicale, technique" ; elles portent sur les cours, l’enseignement, les études, la défense, la nation, le pouvoir, la société, etc. De la huitième édition (1932-35) à la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, l’allongement de l’article organisation atteste l’assomption sociale du nom. En 1932, la définition tenait en trois lignes ; aujourd’hui, elle occupe une page. En 1932, le mot avait un sens figuré ; dans la neuvième édition, trois sens : outre le sens biologique ("manière dont un corps est organisé, dont s’agencent ses parties"), les sens politiques et sociaux : "figuré, en parlant des États et de leurs institutions, l’organisation des pouvoirs prévue par la Constitution", "l’action par laquelle on prépare une entreprise, on se donne les moyens d’assurer son déroulement, sa réussite", "l’ensemble de personnes physiques ou morales organisées en vue d’un but commun".

En moins d’un siècle, ce nom issu de la biologie s’est confondu avec la société elle-même ou avec la volonté de faire société.

 

 

12 novembre 2007

Blocage

 

 

 

 

Dérivé de bloquer au sens de "former un bloc", le nom blocage est attesté au milieu du XVIe siècle comme terme d’architecture : il désigne le "massif de matériaux qui remplit les vides entre les deux parements d’un mur". C’est dans ce sens qu’il est relevé dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 (la première) et 1932-35 (la huitième) ; en 1694 : "(ou blocaille), menu moellon, pierres qui servent à remplir l’espace des murs qui est entre les grosses pierres" (blocaille serait la même forme que blocage) ; en 1932-35 : "il désigne aussi, dans cette dernière acception, les matériaux, les moellons qui servent à faire ce travail et, dans ce sens, on dit aussi blocaille". Les autres lexicographes reproduisent cette définition, Féraud dans son Dictionnaire critique de la langue française (1788) : "menu moellon, petites pierres qui servent à remplir les vides que laissent entre eux les gros moellons" ; Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "terme de maçonnerie, menus moellons, petites pierres servant à remplir des espaces vides et à paver des routes" (exemple : "remplir de blocage l’entre-deux des parements d’un mur").

Peu à peu, ce sens tombe en désuétude. Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, il est exposé en deuxième position, alors qu’il est le sens historique premier et le plus ancien de blocage ; et dans la neuvième édition (en cours de publication), les académiciens distinguent deux homonymes blocage 1 et blocage 2 ; l’article consacré à blocage 1 (le sens historique) est bref ("bâtiment, action de remplir des fondations ou les vides d’un ouvrage de maçonnerie par des débris de matériaux, pierres de blocage ; par métonymie, ensemble de débris, de moellons, de briques, etc., mêlés à du mortier et servant à cet usage, une voûte de blocage ; on dit aussi blocaille") ; l’article consacré au sens moderne (blocage 2) est trois fois plus long. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) le relèvent encore, mais au sens spécifique de la maçonnerie, alors qu’il était jadis propre aux architectes : "B. Action de bloquer, de réunir en bloc ; résultat de cette action. Par métonymie, en maçonnerie, pierraille servant à bloquer ; ensemble de petites pierres, de débris de moellons ou de cailloux que l’on jette à bain de mortier pour combler un espace vide, comme par exemple entre les pierres formant les deux parements d’un mur. Il a pour synonyme blocaille"  (mais il n’y a pas d’entrée blocaille dans ce Trésor). Dans cette définition, bloquer ("action de bloquer, pierraille servant à bloquer") n’a pas pour sens "arrêter", mais "réunir, grouper, mettre en bloc, former un bloc, consolider avec de la pierraille".

 

Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), est attesté un nouveau sens, celui que blocage prend, par analogie avec l’architecture, dans l’imprimerie : "blocage, en termes d’imprimerie, se dit d’une lettre mise à la place d’une autre" (même définition en 1798). Dans la sixième édition (1832-35), ce sens est exposé clairement et surtout la raison d’être du blocage est expliquée : "lettre renversée ou retournée, que l’on met dans la composition pour tenir provisoirement la place d’une autre lettre qui manque". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend la définition amplifiée des académiciens : "terme d’imprimerie, lettres retournées, et qui sont provisoirement employées pour tenir la place des lettres qui manquent".

 

Les sens modernes apparaissent à compter de 1907. Peu à peu, blocage s’extrait de l’architecture et de la typographie et c’est dans le vocabulaire de la mécanique que, pour la première fois, le mot s’émancipe. C’est "l’action de bloquer les freins" ; puis blocage s’étend à toutes sortes de réalités, économiques et sociales évidemment, et même à des phénomènes psychologiques, qui ne sont avérés que par ceux qui les observent. Les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), notent ce changement d’importance. Le blocage, ce n’est plus seulement "l’action de réunir en bloc" ; c’est aussi "l’action de bloquer, de rendre immobile" (exemples : "le blocage des freins, d’une bille de billard"). Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le premier sens exposé est celui de 1907, "action de bloquer, d’arrêter ; résultat de cette action", et il est illustré de ces exemples : "les écrous et contre-écrous de blocage doivent être serrés à fond et goupillés" (Nouvelle Encyclopédie pratique, 1927) ; "les expériences ont montré que l’action progressive des freins produisait un meilleur résultat que le blocage" (Traité général des automobiles à pétrole, 1907). A partir de ce sens technique, prolifèrent les emplois sociaux et économiques de blocage : "blocage du crédit, des prix, des salaires", ainsi que les emplois en médecine ("arrêt brusque de la fonction de certains organes, blocage du cœur") et en psychologie : "blocage affectif, le fait d’être bloqué dans sa vie affective ; arrêt de l’épanouissement de la vie affective".

Entre le Trésor de la langue française (1971-94) et la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, moins de trente ans se sont écoulés. C’est peu – en apparence, du moins. Car, pour ce qui est des sens modernes de blocage, ce que notent les académiciens, c’est la prolifération des emplois de blocage au sens moderne "d’action de bloquer ou de se bloquer ; résultat de cette action". Quatre grandes acceptions sont distinguées. "1. Action d’empêcher un objet de bouger, action de l’immobiliser dans une position (le blocage d’un écrou, vis de blocage, le blocage d’une porte au moyen d’une cale, le blocage d’une bille de billard contre la bande) ; au football, c’est l’action d’arrêter net le ballon dans sa trajectoire (le gardien de but a réussi un blocage à deux mains) et spécialement, l’action d’obstruer une voie de communication, de la rendre impraticable (le blocage des voies ferrées par des manifestant, le blocage d’une route par des congères)". "2. En parlant d’un mécanisme, le fait de se bloquer, de se trouver immobilisé, dans l’impossibilité de fonctionner (le blocage des freins, d’une courroie de transmission, d’un moteur)". "3. Par analogie, l’action de suspendre, d’interrompre le déroulement d’un processus (le blocage des négociations, des délibérations) ; en économie, blocage des prix, des salaires, mesure de fixation autoritaire des prix, des salaires à un certain niveau, pour prévenir l'inflation ; blocage des crédits, leur suppression provisoire ; le blocage d’un compte bancaire, l’interdiction faite à son détenteur d’y pratiquer des opérations". "4. Psychologie, refus ou incapacité de poursuivre un apprentissage, de s’adapter à une situation ("blocage affectif, refus ou incapacité d’évoluer dans sa vie affective, de surmonter les difficultés de sa vie affective)".

 

Dans ces emplois, le sens de blocage est généralement défavorable. Le blocage est une malédiction, une épreuve, un aléa, un incident. Il est vrai que la société française est atteinte de cet ersatz de progrès que l’on nomme bougisme (en fait, c'est de la bougeotte politique), et que, de fait, dans ce cadre-là, l’arrêt, même provisoire, de quoi que ce soit, le cœur, l’augmentation des salaires, la distribution du crédit, la circulation automobile ou celle des trains, etc. est la pire des calamités qui puissent survenir.

C’est bien entendu dans ce sens (et ironiquement) qu’il faut entendre blocage quand il est question du blocage des facs ou du blocage des universités. La loi dite "loi Pécresse" a été votée par les représentants élus du peuple français, lequel est encore, du moins en théorie, souverain – c’est même le seul souverain qui soit. Il n’y a pas d’autre démocratie que celle-là. Cette loi n’a pas l’heur de plaire. Qu’à cela ne tienne, on viole la démocratie. On rejoue la prise du palais d’hiver ; on se grime en Lénine, en bolchos, en barbudos prenant d’assaut La Havane, etc. Marx, dont la folie était parfois bloquée par un éclair de lucidité, écrit, à juste titre, dans La lutte des classes en France, 1848-1850, que l’histoire ne se répète jamais, sinon sous une forme grotesque, dérisoire ou parodique. Il ne pensait pas que cet éclair de génie pourrait un jour s’appliquer à ses propres sectateurs. Oui, ils rejouent Lénine (ou Mao ou Castro ou Pol Pot), mais sur un mode de carnaval. La loi démocratique est qualifiée de loi scélérate, le peuple qui l’a voulu étant un agrégat informe de sous-hommes inférieurs. Les mécontents auraient dû faire grève eux-mêmes. Mais une grève de deux mois ou plus, surtout une de ces grèves qui durent chaque année un trimestre ou deux, c’est de l’argent perdu. Alors, on fait lever le bras à une centaine d'individus, qui ne sont pas tous étudiants. Le blocage est "voté". Les rares étudiants présents se bougent; ils vont de l’avant ; ils bougent en bloquant ; ils vont de l’avant en interdisant au plus grand nombre d'accéder à des lieux publics, qui sont ainsi privatisés. Il semble que le sens de blocage en psychologie, "refus ou incapacité de poursuivre un apprentissage, de s’adapter à une situation", a été spécialement inventé pour ces affaires.

 

 

11 novembre 2007

Perspective

 

 

 

 

Dans la langue latine en usage dans les universités du Moyen Age, le nom perspectiva était un terme de géométrie et d’optique. A la fin du XIIIe siècle, perspective est attesté dans un ouvrage sur les Météores d’Aristote : "car nous savons par perspective la cause pour quoi telles clartés sont apparentes". En italien, le nom prospettiva, de même origine, était en usage chez les peintres. C’est sous son influence que perspective est employé en 1547 au sens "d’art de représenter les objets selon les différences que l’éloignement et la position y apportent". Ce terme de peinture connaît un succès si vif qu’il désigne un "tableau, un tissu, un portique... en trompe-l’œil" et une perspective peinte (1551), puis un ensemble de choses qui se présente au regard sous un aspect esthétique agréable (1584) et en 1787 une "voie considérée dans la dimension de sa profondeur" (les perspectives de Saint Petersburg, la perspective Nevski).

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), les trois principales acceptions de perspective sont exposées : "partie l’optique qui enseigne à représenter les objets selon la différence que l’éloignement y apporte, soit pour la figure, soit pour la couleur" ("ce peintre entend bien les règles de la perspective ; la perspective n’est pas bien observée dans ce tableau") ; "on appelle particulièrement perspective un tableau, une peinture qui représente des jardins, des bâtiments ou autres choses semblables en éloignement pour tromper la vue, et qu’on met ordinairement au bout de l’allée d’un jardin ou d’une galerie" ; "perspective se dit aussi de l’aspect de divers objets à la campagne vus de loin" ("voilà un coteau qui fait une belle perspective, cette maison-là a Paris en perspective"). D’une édition à l’autre, ces trois sens, qui sont relatifs à la représentation d’un espace sur une surface à deux dimensions, à la peinture ou à l’esthétique, sont exposés : de la quatrième (1762) à la huitième édition (1932-35). D’Alembert et Diderot consacrent dans L’Encyclopédie (1751-65) un long article à perspective, où ils énumèrent les champs du savoir dans lesquels la perspective est un objet d’étude : ordre encyclopédique, entendement, raison, philosophie ou science, science de la nature, mathématiques, mathématiques mixtes, optique, perspective. "C’est l’art de représenter sur une surface plane les objets visibles tels qu’ils paraissent à une distance ou à une hauteur donnée à travers un plan transparent, placé perpendiculairement à l’horizon, entre l’œil et l’objet. La perspective est ou spéculative ou pratique".

 

A Madame de Sévigné, serait due l’extension de ce terme à des réalités qui ne relèvent ni de l’art, ni de la science optique, ni de l’esthétique : en 1676, "manière dont on projette dans l’avenir le développement d’une situation actuelle" ; en 1688 "attente d’un proche événement" ; en 1689 "avenir prévisible" ("une perspective agréable"). Les académiciens notent cette extension sémantique à compter de la quatrième édition de leur Dictionnaire : "perspective s’emploie aussi figurément, en parlant des divers bonheurs ou malheurs de la vie, regardés comme étant presque certains, quoique encore éloignés" ("il est jeune, et il y a des biens immenses qui le regardent ; c’est une belle perspective pour lui") et "dans une acception figurée, on dit aussi en perspective pour dire en éloignement" ("il a de grands biens, mais ce n’est encore qu’en perspective"). Les auteurs de dictionnaires leur emboîtent le pas ; Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : "4°, figurément, il a une belle ou une vilaine perspective, il a de grands avantages à espérer ou de grands malheurs à craindre" ; les académiciens, qui, dans la sixième édition (1832-35), complètent les emplois exposés ci-dessus par "en perspective signifie aussi dans l’avenir" ; Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "figuré, il se dit d’un événement éloigné mais probable" (le sens est illustré de citations de Mme de Sévigné : "je m’en irai avec cette douce espérance de vous revoir l’hiver, c’est une perspective agréable" ; "vous me donnez des perspectives charmantes pour m’ôter l’horreur des séparations" ; "ma chère enfant, je ne vous dis pas que vous êtes mon but, ma perspective ; vous le savez bien").

 

Chez Madame de Sévigné, l’emploi de perspective est lié à des événements, heureux ou malheureux, de son existence ou aux relations avec sa fille qui vit très loin d’elle ; jamais à l’histoire ou au futur de l’humanité. C’est pendant la Révolution que ce sens idéologique ("manière propre à un individu, une idéologie, une discipline de concevoir ou d’interpréter le déroulement des événements") est attesté pour la première fois en français (Chateaubriand, Essai sur la Révolution, 1797) et en 1836, chez Quinet : "manière dont on se représente un événement ou une série d’événements dans leur déroulement".

Les académiciens ne relèvent pas ce sens, lequel est exposé en revanche dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "manière particulière d’envisager les choses ou d’en interpréter le déroulement ; aspect sous lequel les choses se présentent" (synonymes angle, optique, point de vue). La conception du monde (ou vision du monde) prime sur la réalité du monde. Les exemples sont : "aucune existence dans la perspective biblique n’est monadique" (1957) ; "c’est ce journal-là, ou un autre, peu importe, que je lirai là-bas. En tout cas, une édition de Paris. Ce sont des nouvelles arrangées de cette façon-là, dosées comme ça, qui m’arriveront. La perspective du monde qui sera, chaque matin, que je le veuille ou non, la mienne" (1932). C’est de fait, par métonymie, le "domaine qui s’ouvre à la pensée ou à l’activité" (sociale, politique, idéologique évidemment). Les syntagmes communs sont "perspective nouvelle, de développement, d’évolution, d’expansion, d’avancement, de promotion, d’avenir, etc.". Les sciences sociales et humaines abusent de perspective : la démographie a ses perspectives de population et démographiques ("approche par le calcul des probabilités d’évolution numérique d’une population"). 

La NLF ne se nourrit pas que de termes de théologie ou de termes de droit dévoyés. Elle s'abreuve aussi aux sciences et aux arts, ce que résume assez bien le nom perspective.

 

07 novembre 2007

Civilité ou civilisation ?

 

 

 

 

Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré note que "civilisation n’est dans le Dictionnaire de l’Académie qu’à partir de l’édition de 1835, et n’a été beaucoup employé que par les écrivains modernes, quand la pensée publique s’est fixée sur le développement de l’histoire". Civilisation est donc un mot récent, que les académiciens ont hésité à enregistrer, ce qui laisse penser que la notion de civilisation, qui nous paraît si naturelle, n’allait pas de soi dans la France des siècles classiques. Enfin, le succès du mot est lié à l’intérêt croissant que les Français ont manifesté au XIXe siècle pour l’histoire. Presque tout a été dit sur civilisation par l’historien Lucien Febvre (Civilisation. Le mot et l’idée, 1930), puis par deux philologues, Ferdinand Brunot (Histoire de la langue française, tome VI, 1930) et Joachim Moras (Ursprung und Entwickelung des Begriffs der Zivilisation in Frankreich, 1756-1830, Hambourg, 1930), enfin par un linguiste, qui était aussi un admirable philosophe, Emile Benveniste ("Civilisation. Contribution à l’histoire du mot", Hommage à Lucien Febvre, Paris, 1954, et Problèmes de Linguistique générale, tome I, 1966). Ce mot, "un des termes les plus importants de notre lexique moderne" (Benveniste), a été inventé en 1756 par Mirabeau dans L’Ami des hommes ou Traité de la population : "la Religion est sans contredit le premier et le plus utile frein de l’humanité ; c’est le premier ressort de la civilisation ; elle nous prêche et nous rappelle sans cesse la confraternité, adoucit notre cœur, etc.". Dans un manuscrit intitulé L’Ami des femmes ou Traité de la civilisation, il définit ce terme ainsi : "si je demandais à la plupart en quoi faites-vous consister la civilisation, on me répondrait (que) la civilisation est l'adoucissement de ses mœurs, l’urbanité, la politesse, et les connaissances répandues de manière que les bienséances y soient observées et y tiennent lieu de lois de détail ; la civilisation ne fait rien pour la société si elle ne lui donne le fonds et la forme de la vertu".

Les définitions actuelles sont différentes. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), la civilisation est "l’ensemble des connaissances, des croyances, des institutions, des mœurs, des arts et des techniques d’une société". Selon Mirabeau, ce sont les mœurs adoucies, l’urbanité, la politesse, les connaissances, les bienséances tenant lieu de lois, la vertu qui font la civilisation. Selon les académiciens, ce qui prime, ce sont les arts, connaissances, techniques. Certes, les mœurs sont citées, mais englobées dans un ensemble de réalités matérielles. Selon Littré, la civilisation est "l’ensemble des opinions et des mœurs", mais dans la mesure où ces mœurs "résultent de l’action réciproque des arts industriels, de la religion, des beaux-arts et des sciences". Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), un lien est établi entre les "valeurs" et le progrès matériel ou technique : "l’ensemble transmissible des valeurs (intellectuelles, spirituelles, artistiques) et des connaissances scientifiques ou réalisations techniques qui caractérisent une étape des progrès d'une société en évolution". Cette conception moderne de la civilisation ramenée au développement des techniques, connaissance et sciences, est l’objet de nombreuses critiques. Ainsi chez Camus, dans L’homme révolté (1951) : "les illusions bourgeoises concernant la science et le progrès techniques, partagées par les socialistes autoritaires, ont donné naissance à la civilisation des dompteurs de machine qui peut, par la concurrence et la domination, se séparer en blocs ennemis mais qui, sur le plan économique, est soumise aux mêmes lois : accumulation du capital, production rationalisée et sans cesse accrue".

Dans son article sur le mot civilisation, Benveniste explique l’écart qui sépare la première attestation en 1568 du verbe civiliser et celle, en 1756, du nom civilisation qui en dérive, par la rareté, avant le XVIIIe siècle, des mots en – isation et surtout par les changements dans les conceptions de l’homme et de la société. Attardons-nous sur cette idée. Pour former civiliser, a été ajouté à l’adjectif civil, au sens de "sociable", "poli", "urbain", le suffixe verbal iser qui signifie "rendre" et exprime un changement d’état. Civiliser un ou des individus revient à les changer en bien, à les amender, à les améliorer ou à les polir, ce qui implique qu’ils soient la cible d’un processus d’éducation ou d’instruction, de réflexion ou d’acquisition de connaissances. Pour former civilisation, a été ajouté au verbe civiliser le suffixe nominal ation qui exprime une action ou qui suppose aussi un processus. Autrement dit, ce qu’expriment les suffixes iser et ation du nom civilisation, c’est un double processus ou un second processus qui s’ajoute à un premier processus, un processus au carré en quelque sorte, comme l’exprime Benveniste : "de la barbarie originelle à la condition présente de l’homme en société, on découvrait une gradation universelle, un lent procès d’éducation et d’affinement, pour tout dire un progrès constant dans l’ordre de ce que la civilité, terme statique, ne suffisait plus à exprimer et qu’il fallait bien appeler la civilisation pour en définir ensemble le sens et la continuité. Ce n’était pas seulement une vue historique de la société ; c’était aussi une interprétation optimiste et résolument non théologique de son évolution qui s’affirmait, parfois à l’insu de ceux qui la proclamaient, et même si certains, et d’abord Mirabeau, comptaient encore la religion comme le premier facteur de la civilisation". De fait, civilisation, parce que ce mot était apte, par ses formes mêmes, à exprimer une évolution, des changements, une mobilité, s’est substitué peu à peu à civilité – emprunté au latin civilitas, lequel, parce qu’il est formé à partir de l’adjectif civilis auquel a été ajouté le suffixe – tas (le français a adopté ce mode de formation latin), est apte à exprimer une qualité, et non un processus, un attribut sinon inné, du moins stable ou permanent ou constant.

Pourtant, si l’on relit la définition de Mirabeau, il apparaît qu’il donne à civilisation le même sens qu’à civilité. En 1762, au moment où Mirabeau invente le nom civilisation pour désigner les mœurs douces, la politesse ou l’urbanité, les académiciens définissent la civilité comme "l’honnêteté, la courtoisie, la manière honnête de vivre et de converser dans le monde" ou "les actions, paroles civiles, compliments et des autres semblables devoirs de la vie". La différence entre l’un et l’autre termes est mince. Ils sont l’un et l’autre en rapport avec les mœurs, ce qu’un peuple ou une nation ou une société ont de singulier ou de spécifique. En fait, le sens technique ou matériel de civilisation, à la suite duquel la civilisation va se distinguer de la civilité, apparaît quelques années plus tard chez le célèbre Adam Smith, qui écrit, dans An inquiry into the Nature and Causes of Wealth of Nations (1776), ceci : "It is only by means of a standing army, therefore, that the civilization of any country can be perpetuated or even preserved for any considerable time" (II, p. 310) ; "the invention of fire-arms, an invention which at first sight appears to be so pernicious, is certainly favorable to the permanency and to the extension of civilization" (II, p. 313). Adam Smith ne définit plus la civilisation par les mœurs adoucies ou la civilité, mais par les faits matériels, une invention ou des nouveautés techniques : by means of a standing army ou fire-arms. Dès lors, la civilisation peut non seulement être préservée, mais surtout s’étendre à d’autres pays ou à d’autres nations et être universalisée.

 

En deux siècles, entre Mirabeau (1756) et Camus (1951) et le Trésor de la Langue française (1971-94), s’est creusé, pour ce qui est de la notion de civilisation, un double abîme : chez Mirabeau, la notion est morale ; chez les modernes, elle est, pour l’essentiel, technique et, si les mœurs sont évoquées, c’est comme le résultat de progrès matériels ; chez Mirabeau, la notion est positive ; chez les modernes, elle est l’objet de suspicions et elle est même parfois négative. Il n’y a pas que la notion qui ait changé. Alors que les mœurs sont spécifiques à un pays, un peuple, une nation, et irréductibles de ce fait, les techniques, les connaissances, les sciences appartiennent à l’espèce humaine. La civilité varie suivant les climats ou les régions ou les peuples. Il existe une civilité française ou une civilisation française dans le sens moral que Mirabeau a donné à ce terme. La civilisation, en revanche, quand elle est technique ou matérielle, dépasse les frontières d’un pays ou le cadre d’une nation. Tant que la civilisation était affaire de mœurs, d’urbanité, de vertu, elle était ou elle pouvait être spécifique ou particulière et elle pouvait être, comme les mœurs, limitée à un pays ou à une nation : elle était propre à la France ou aux Français (ou aux Anglais, aux Russes, aux Egyptiens). Entendue ainsi, il existe donc une civilisation française. Mais à partir du moment où la civilisation se caractérise par le niveau de vie matériel ou le développement industriel, elle est indépendante de quelque particularité que ce soit, nationale, ethnique, religieuse. Commune à plusieurs peuples ou même à tous les peuples, elle n’a plus rien de propre à la France, au Canada, à l’Angleterre. Elle est occidentale ou impériale ou matérielle ou technique ou mondiale. Ainsi la civilisation des mœurs, dont traite Norbert Elias dans un ouvrage célèbre et qu’il attribue en propre à la France, n’est rien d’autre que la forme française de la civilité. S’il existe une civilisation pouvant être qualifiée de française, elle se trouve dans cette vieille civilité ou urbanité ou douceur de mœurs ou politesse qui est, hélas, en voie de lente disparition en France, mais qui a fait, avec l’art de la conversation, la courtoisie, l’égalité entre les hommes et les femmes, la douceur de vivre, la grandeur de la civilité française, et à laquelle l’écrivain Renaud Camus (Du Sens, P.O.L. 2002) essaie de redonner un sens : "La civilisation (…) a été inventée pour canaliser la violence et pour rendre possible l’aventure individuelle de chacun, le travail par lequel l’individu devient tout ce qu’il peut être, sans nuire à ses voisins et sans être gêné par eux… Comme l'éducation (…), la civilisation implique un être-moins pour un être-plus. On donne un peu pour recevoir beaucoup. On sacrifie la réalisation d’une part de ses pulsions, celle qui impliquerait pour les autres un dérangement, une nuisance, la nocence, pour se voir offrir en échange toute liberté d’aller au bout de toutes les autres. Par l’entremise du contrat, de la forme, de la syntaxe, du détour, on renonce à une partie de soi pour avoir liberté d’être tout ce qu’on peut être".

 

 

 

 

06 novembre 2007

Organiser

 

 

 

 

Dérivé du nom organe, le verbe organiser est attesté au début du XVIe siècle avec le sens "pourvoir (un être ou un corps) d’organes". Au XVIIe siècle, ce sens, que l’on peut à bon droit qualifier de théologique, comme le montre la consultation des dictionnaires, s’enrichit d’un sens musical : "faire un instrument de musique qui rende une harmonie semblable à une orgue ; organiser une vielle, une épinette", Furetière, Dictionnaire universel, 1690 ; "joindre une petite orgue à un autre instrument de musique, en sorte qu’en abaissant les touches de cet instrument on fasse jouer l’orgue en même temps ; organiser un clavecin, une épinette", Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la sixième édition, de 1694 à 1835.

Le sens moderne, politique, administratif et social, date de 1789 : Sieyès emploie organiser (l'Etat ou le tiers état) dans le sens de "(le) doter d’une structure". En deux siècles, ce verbe est passé de la métaphysique chrétienne au social ou au politico-social, résumant ainsi l’évolution d’une partie de la langue française sous l’influence de la nouvelle religion solidaire, sans transcendance et toute sociale, qui remplace peu à peu la vieille religion catholique. Le sens est exposé dans les huit premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française. Il est clairement théologique dans les quatre premières éditions de 1694 à 1762 : "former les organes". Les académiciens ajoutent : "il n’y a que l’Auteur de la nature qui puisse organiser un corps", l’auteur en question étant le Créateur. Dans la quatrième édition, la définition est complétée par un exemple qui atténue la force théologique de "il n’y a que l’Auteur de la nature qui puisse organiser un corps", c’est-à-dire le pourvoir d’organes ou former ses organes : c’est "la nature est admirable dans la formation des corps qu’elle organise", la nature en question pouvant ne pas être le Dieu tout puissant de la théologie. Les académiciens notent que ce verbe a un emploi réflexif (ils disent réciproque), laissant entendre que peut-être la transcendance ne serait pas aussi puissante qu’ils l’affirment, comme l’atteste l’exemple : "quand le corps commence à s’organiser dans le ventre de la mère".

Dans L’Encyclopédie (1751-64) de d’Alembert et Diderot, ce sens n’est pas exposé. Est-ce un oubli ? Est-ce la certitude que la question théologique est en voie d’être réglée, c’est-à-dire niée ? Peut-être. Seul le sens musical d’organiser est relevé : "terme d’organiste, c’est unir une petite orgue à un clavecin ou à quelque autre instrument semblable, à une épinette, par exemple, en sorte qu’en abaissant les touches de cet instrument, on fasse jouer l’orgue en même temps". D’ailleurs, à partir de la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens théologique ou métaphysique s’efface peu à peu : "former des organes" est remplacé par "donner aux parties d’un corps la disposition nécessaire pour les fonctions auxquelles il est destiné", nécessaire, fonctions, destiner renvoyant à une conception mécaniciste ou fonctionnaliste de l’homme, et le responsable du procès d’organiser est la Nature : "la Nature est admirable dans la formation des corps qu’elle organise"  (1798, 1832-35, 1932-35). Dans la huitième édition (1932-35), la définition est illustrée de deux nouveaux exemples qui tiennent d’un dictionnaire de choses et non pas d’un dictionnaire de mots : "les êtres ou les corps organisés sont les animaux et les végétaux ; les minéraux ne sont pas des êtres organisés". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette définition, en la modifiant : "donner la disposition qui rend des substances aptes à vivre, à être animées". En 1694, organiser, c’était former les organes ; en 1872, ce n’est plus qu’une affaire de disposition. Deux exemples illustrent ce sens : "la nature est variée dans la formation des corps qu’elle organise" (la variété implique qu’il n’y ait plus un seul modèle) et, de Guez de Balzac, "c’était un spectre et un fantôme de ma façon ; un homme artificiel que j’avais fait et organisé" (il "organise" un être de fiction). Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent encore ce sens : "disposer les éléments d’un corps pour les fonctions auxquelles il est destiné", qu’ils illustrent des exemples des académiciens et d’extraits d’écrivains qui emploient le participe passé organisé : "un être délicatement organisé comme Étienne" (Balzac, 1836) ; "la série (…) organisée, comme dans les animaux et les plantes, etc." (Proudhon, 1843) ; "quand nous disons la vie, nous entendons l’activité de la substance organisée ; dans les conditions où nous voyons qu’elle se manifeste sur la terre" (France, 1895 : vie est entendu dans un sens biologique, et non dans le sens spirituel chrétien). Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens ne mentionnent plus le sens théologique et premier d’organiser.

 

 

Attesté en 1789, le sens moderne est relevé dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, celle qui a été publiée en 1798, pendant la Révolution. Organiser, c’est "régler le mouvement intérieur d’un corps politique, d’une administration, etc.". La définition est exposée avec plus d’ampleur dans la sixième et la huitième éditions (1832-35, 1932-35) : "organiser s’emploie aussi figurément, et signifie donner à un établissement quelconque une forme fixe et déterminée, en régler le mouvement intérieur : organiser une armée, un tribunal, un ministère, une administration, etc.", sens qu’expose aussi Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "figuré, donner à un établissement une forme, en régler l’arrangement intérieur ; organiser une armée, une administration ; Napoléon, dans Vilna, avait un nouvel empire à organiser, la politique de l’Europe, la guerre d’Espagne, le gouvernement de la France à diriger". De la politique, le verbe s’étend au social et prend le sens de "disposer, arranger : organiser une partie de plaisir, une partie de jeu" (Littré).

Au XXe siècle, organiser s’étend à toutes les réalités. Il est vrai que plus rien n’échappe à la nouvelle religion sociale, qu’elle tient tout sous sa coupe, qu’elle règle tout, qu’aucune réalité ne peut se soustraire à l’organisation qu’elle impose. Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les académiciens ajoutent au sens politique cet emploi éloquent : "par analogie, organiser sa vie, son temps, sa journée ; organiser l'enseignement". Tout est à la société, même la vie et même le temps. Autrefois, ces choses étaient à Dieu. L’article organiser du Trésor de la langue française (1971-94) raconte l’assomption sociale de ce verbe. C’est "doter quelque chose d’une certaine structure et combiner les éléments d’un ensemble d’une certaine manière" (les mots de la définition sont si vagues qu’ils peuvent désigner tout et n’importe quoi) : "organiser ses affaires, son emploi du temps, son travail, sa vie, le monde (évidemment !), l’existence, la pagaille (c’est ironique), la complication ruineuse, le déboisement des pentes et sommités, le tarissement des sources, le désastre, une pièce, des formes, l’espace, les orchestrations, les constructions littéraires, la musique, une conférence, une réunion, une expédition, des fêtes, des jeux, une représentation, un complot, des rondes et des farandoles". La nouvelle religion sociale organise même les êtres humains ; elle les "soumet à une façon efficace de vivre ou d’agir" ; elle organise les hommes, le peuple nouveau, des divisions de cadres et 200.000 hommes de réserves, les résistants. Bien entendu, les sciences humaines et sociales font un usage sans limite d’organiser : la psychologie (Sartre : "si la conscience organise l’émotion comme un certain type de réponse adaptée à une situation extérieure, comment se fait-il donc qu’elle n’ait pas conscience de cette adaptation ?" A question stupide, pas de réponse), la linguistique, la cybernétique, la biologie, le management, etc. Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, les académiciens ne relèvent que le sens social : "ordonner divers éléments de manière à former un tout cohérent" (l’objectif "le tout cohérent" est celui de la nouvelle religion sociale et solidaire) et "prendre l’initiative d’une action et la mener à bien en adoptant les dispositions nécessaires, en combinant divers moyens" (une visite, une fête, un match, une campagne de publicité, des élections, un référendum, etc.) – c’est-à-dire militer pour que la religion sociale soit l’alpha et l’oméga de la France et du monde.

 

 

05 novembre 2007

Prestation

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35), il est précisé que le nom prestation, entendu dans le sens "d’action par laquelle on prête" (le sens est vague, puisque l’action de prêter un livre ou de l’argent n’est pas une prestation), est d’un emploi restreint et qu’il est parfois limité à un seul syntagme, comme en 1694 ("il ne se dit guère qu’en cette phrase prestation de serment, qui signifie l’action de prêter serment"), ou bien à quelques locutions, comme en 1932-35 : "il ne s’emploie guère que dans les locutions suivantes : prestation de serment, action de prêter serment ; prestation de foi et hommage, acte par lequel un vassal rendait foi et hommage à son suzerain". C’est un terme de droit, et en particulier de droit féodal, formé sur les mots latins fidem praestare "montrer sa bonne foi, prouver sa loyauté" et jusjurandum praestare "prêter serment". Les autres auteurs de dictionnaires relèvent cet emploi restreint ; Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) : "il ne se dit qu’au Palais : prestation de serment, action de prêter serment ; prestation de foi et hommage, action d’un vassal qui rend foi et hommage à son seigneur suzerain" ; Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : "terme de palais, prestation de serment, action de prêter serment ; terme de féodalité, prestation de foi et hommage, l’action d’un vassal qui rendait foi et hommage à son seigneur".

Dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, les académiciens relèvent un autre sens de prestation, terme de droit ou de palais, comme ils l’écrivent : "on appelle au palais prestation annuelle les redevances annuelles qui se payent en fruits (en récolte) ou animaux en nature". C’est le seul sens qui est donné à ce mot dans L’Encyclopédie (1751-65) : "en jurisprudence, prestation signifie l’action de fournir quelque chose ; on entend aussi quelquefois par ce terme la chose même que l’on fournit ; par exemple, on appelle prestation annuelle une redevance payable tous les ans, soit en argent, grains, volailles et autres denrées, même en voitures et autres devoirs". Il s’agit de ce qu’un obligé (fermier ou métayer, par exemple) fournit contractuellement au propriétaire des terres qu’il cultive, comme cela est dit encore, indirectement, dans les exemples cités dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française : "domaine grevé de beaucoup de prestations", ou dans la sixième édition (1832-35) : "prestation en nature, en argent, ou simplement, prestation, redevance en nature, en argent", ou par Littré (Dictionnaire de la Langue française) : "prestation en nature se dit du travail de trois journées auquel les habitants des communes peuvent être assujettis pour la réparation des chemins vicinaux, en vertu de la loi du 21 mai 1836 ; la prestation est rachetable en argent", et dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "en termes d’administration, prestation en nature, travail auquel les habitants d’une commune sont assujettis pour la réparation des chemins vicinaux".

Littré, dans une remarque, cite un juriste qui distingue les emplois de deux noms quasiment synonymes, redevance et prestation : "redevance s’emploie plus volontiers quand on veut parler d’une somme à payer par un fermier, ou d’une quantité de blé due annuellement par un métayer, tandis que prestation se dit mieux de l’action par laquelle on prête sa personne, un cheval, une charrette, etc. pour accomplir une tâche". Les prestations annuelles du Dictionnaire de l’Académie française sont donc des redevances.

 

C’est à partir du milieu du XIXe siècle que le nom prestation s’étend à l’administration, dans un premier temps à l’administration militaire, et qu’il ne désigne plus un devoir ou une redevance (ce que les militaires doivent fournir), mais un droit : "ce qui est dû aux militaires". La prestation n’est plus active, elle est passive ; elle n’est pas versée à autrui, elle est reçue. C’est ainsi que prestation est défini par Littré ("fourniture due aux militaires, en nature ou en argent") et par les académiciens (huitième édition : "dans l’administration militaire, fourniture due aux militaires ; en nature, en argent").

Une brèche est ouverte dans l’édifice social ancien, fait de solidarités et d’obligations. Désormais, le seul obligé, c’est l’Etat ou la collectivité, les citoyens n’étant plus que des ayants droit. En 1949, les prestations étaient familiales ; aujourd’hui, elles sont toutes sociales, comme l’atteste l’article prestation du Trésor de la Langue française (1971-94). Durkheim a beau définir la prestation comme un service que l’on effectue ou un bien que l’on fournit en échange d’un autre service ou d’argent et rappeler la réciprocité de tout contrat social ("quant aux autres contrats, qui sont l’immense majorité, les obligations auxquelles ils donnent naissance sont corrélatives ou d’obligations réciproques, ou de prestations déjà effectuées ; l’engagement d’une partie résulte ou de l’engagement pris par l’autre, ou d’un service déjà rendu par cette dernière", 1893), la nouvelle religion, toute confite en social et en solidarité à sens unique, fait de la prestation une "aide gratuite, une allocation ou des fournitures diverses, octroyées à quelqu’un lors de circonstances prévues par la législation", alors que les prestations sociales (en argent) sont "destinées à compenser la perte de salaire entraînée par une maladie, une maternité ou un accident du travail " et sont versées à des travailleurs, en échange des cotisations qu’ils versent. On comprend que ce système attire en France autant de ressortissants du tiers monde : "la France ne peut plus se permettre de garder un sous-prolétariat vivant de prestations sociales et à qui nous n’avons plus de travail à donner", écrivait Le Figaro en 1984.

La prestation étant devenue l’horizon indépassable de la société nouvelle et sa raison d’être ou son logo, le nom prestation s’étend à toute sorte de réalités ; un service, comme l’écrit, sans rire, Sartre : "la création d’une œuvre d’art à l’intérieur d’une société bourgeoise devient une prestation de service" (Baudelaire, 1947) ; une "exhibition" ou une "performance", comme l’écrivent en français américain les lexicographes éminents du Trésor de la langue française, dans les sports ou à la télévision ou devant un public. Selon les ethnologues, c’est un "service rendu obligatoire du fait de la parenté, de rapports sociaux ou de liens juridiques" (1981) : si elle est obligatoire, en quoi est-elle un service rendu ?

 

 

 

04 novembre 2007

Confiner

 

 

 

 

Dérivé du nom confins, confiner est attesté au XIIe siècle au sens "d’enfermer", puis au sens de "forcer quelqu’un à rester dans un espace limité". C’est dans la seconde moitié du XVe siècle que le verbe prend aussi le sens "être proche de quelqu’un (par la parenté)", puis, à propos d’un territoire ou de terres, "être situé sur les confins de ...". Le chroniqueur du XVe siècle, Commynes, l’emploie dans ces deux sens : "des Allemands qui confinent tant en Savoie qu’en Bourgogne" et "par soupçon seulement, les rois confinent souvent des gens".

Ces deux sens sont exposés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694 ; 1762, 1798, 1832-35, 1932-35, neuvième édition en cours de publication) : "être situé proche les confins d’un pays" (exemples "la France confine avec l’Espagne", "les terres qui confinent à la forêt") et "actif (c’est-à-dire transitif), reléguer dans un certain lieu" (exemples : "on l’a confiné dans une île, dans un monastère, s’aller confiner dans des montagnes, dans une solitude"). D’une édition à l’autre, les lieux de relégation se multiplient et se diversifient : non seulement une île ou un monastère, mais aussi la prison, le désert, parmi les bêtes sauvages, la province, un bureau, les lieux cachés et, au figuré, une condition sociale, la misère ou la pauvreté. Le verbe confiner s’est étendu dans la langue moderne à tant de réalités disparates que les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) ont cru bon de distinguer deux homonymes : confiner 1 (verbe intransitif), au sens de "être contigu de" ou "être proche ou très proche de" (de la folie, par exemple), et confiner 2 (transitif), au sens de "délimiter" (quelque chose) ou "d’enfermer" (quelqu’un), "le fixer dans un lieu", dans un "état" ou dans une "condition sociale" : confiner quelqu’un dans son intérieur, les femmes dans le ménage, les visites, les chiffons et les toilettes, se confiner dans une opposition stérile. Dans la langue classique, le verbe confiner pouvait se rapporter à un acte volontaire, propre à la vie mystique ou spirituelle : on se confinait au désert ou dans la solitude. Dans la langue moderne, les emplois sociaux, quasiment tous négatifs, ont peu à peu éliminé les anciens emplois religieux et positifs, comme l’attestent les Académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : "verbe transitif, reléguer dans un endroit précis, dans un espace limité ; confiner un prisonnier dans sa cellule ; confiner quelqu’un dans un bureau ; confiner quelqu’un dans un emploi subalterne et spécialement, air confiné, air qui n’a pas été renouvelé". Confiner quelqu’un, c’est faire de lui une victime de la société.

Ce qui a changé le sens de confiner, c’est la nouvelle religion sociale et prétendument solidaire qui a remplacé l’ancienne religion transcendantale : on se confinait jadis au désert pour se rapprocher du Créateur. La solitude voulue est désormais interprétée comme une mise à l’écart du groupe social, comme un enfermement dans une condition dégradante ou comme une punition. Pierre Leroux, ce socialiste dit utopique, a été, au XIXe siècle, un des grands prêtres et un des plus actifs propagandistes de la religion nouvelle. Il tient donc confiner pour une déchéance ou une sanction : "de quel droit donc, encore une fois, confineriez-vous l’homme et le borneriez-vous à un coin de cette sphère qu’il a sous les pieds et de cette sphère qu’il a sur la tête ?", écrit-il en 1840 dans De l’Humanité, qui est le bréviaire (trop long et prolixe pour un bréviaire) de la religion sociale.

Le journal Le Monde, qui a été dirigé à la Libération par les démocrates chrétiens, est devenu, sans même en avoir conscience, l’organe de cette religion sociale. Le 20 octobre 2007, a été publié un article au titre éloquent : "la vie confinée des sans papiers". La vie de ces clandestins aurait dû être qualifiée, ce qu’elle est sans doute, de difficile, inquiète, angoissée. L’adjectif confinée est impropre. Ces clandestins, qui traversent les frontières comme si elles étaient une rue, sont moins confinés que les Français, qui doivent posséder des papiers ou un passeport pour se rendre à l’étranger. Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) définit ainsi confiner : "c’est reléguer dans un certain lieu ; confiner dans une prison, dans un monastère, dans un désert, parmi des bêtes sauvages". Il suffit de lire cet article sulpicien pour comprendre que l’adjectif confinée établit, faussement bien entendu (mais les journalistes ne sont pas à un mensonge près), que les clandestins vivant en France ne sont pas libres, qu’ils sont emprisonnés, qu’ils ne peuvent pas aller ou venir à leur gré, qu’ils n’ont pas le droit de rentrer chez eux, qu’ils sont condamnés à végéter dans un périmètre étroit. Nés bons et innocents par nature, ils sont les victimes d’un pays pervers et inhumain. Les journalistes transforment leur prétendue souffrance en élection. Ces élus (de qui ? d’Allah ? de Trotski ou de Mao ? d’Hitler ?) ont pour mission d’établir un ordre nouveau en France ou en Europe. Mais il leur manque quelque chose pour réaliser ce pour quoi ils ont été choisis : de simples papiers, qu’une République aveugle, sans cœur, stupide, fasciste et bien entendu raciste, leur refuse.

 

 

03 novembre 2007

Vandalisme

 

 

Vandale et vandalisme

 

 

 

Au XIIIe siècle, le nom vandale (avec une minuscule) est attesté sous la forme wandele au sens de "pillard" et de "voleur". Voltaire l’emploie au sens de "barbare". Les académiciens et Littré l’appliquent à ceux qui "détruisent les monuments des arts, qui voudraient ramener les temps de barbarie  (Dictionnaire de l’Académie française, sixième édition, 1832-35 : il est écrit avec un V majuscule) ; "figuré, celui qui hait en barbare les sciences et la civilisation et qui détruit les monuments des arts (on met un V majuscule)" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; "celui qui détruit un monument, qui abîme une œuvre d’art, par allusion à un ancien peuple de la Germanie qui dévasta plusieurs provinces de l’empire romain" (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35 : le mot est écrit avec un v minuscule : "c’est un vandale, un vrai vandale"). Selon les historiens, ce peuple germanique établi entre l’Oder et la Vistule et sur les rives de la mer Baltique a envahi, au début du Ve siècle, en les dévastant, la Gaule, l’Espagne et l’Afrique du Nord.

Au XXe siècle, le sens s'affaiblit, à partir du moment où ce mot sert à désigner d’autres personnes que celles qui détruisent les œuvres d’art ou les monuments du passé. Les auteurs du Trésor de la langue française (1972-94) prennent acte de cette extension. Il suffit de détruire "des choses belles et utiles" pour être un vandale ; ou seulement de "défigurer" ou "d’endommager" "un site, un paysage, une œuvre d’art, etc." Ainsi, Bazin nomme vandale un individu qui a mauvais goût : "ce vandale avait transformé le toit en terrasse, changé la grille, barbouillé la façade en rose vineux" (1952). La destruction d’œuvres d’art étant un crime sévèrement puni, il y a de moins en moins de vandales au sens propre de ce terme : le nom, devenu vacant en quelque sorte, s’applique alors à tous ceux qui détruisent ou simplement endommagent des choses, belles ou non.

 

 

Le même affaiblissement de sens touche vandalisme.  Employé au seul sens de "comportement, état d’esprit d’un vandale" et "acte de vandale" (Trésor de la langue française, 1972-94), ce nom, dérivé de vandale, date de 1794, en pleine tourmente révolutionnaire, alors que les églises, les monastères, les cathédrales, les palais, les châteaux, etc. étaient pillés ou détruits ou brûlés ou transformés en grange, en caserne, en prison ou en poudrière, des livres et manuscrits anciens dérobés ou déchirés, des tableaux volés ou saccagés, etc. et que toutes les traces de l'histoire de France risquaient de disparaître. C’est un révolutionnaire éclairé qui a formé ce nom : l’abbé Grégoire, celui-là même qui avait l’intention "d’anéantir les patois de France", sans même avoir conscience que, s’il avait réalisé cet objectif, il aurait fait œuvre de vandale. Dans ses Mémoires (édition posthume de 1837), l’abbé Grégoire, qui était devenu évêque, affirme qu’il "a créé le mot vandalisme pour tuer la chose". Bien entendu, le nom, formé en 1794, n’a pas empêché les actes de vandalisme, même après 1815.

Il est enregistré dès la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798). Il s’est écoulé quatre ans seulement entre le moment où l’abbé Grégoire a formé ce nom et le moment où les académiciens l’ont accepté : c’est une manière de record pour un mot nouveau. Sans doute les destructions de la Révolution ont été si massives et si stupides qu’elles ont suscité l’indignation des académiciens. En 1798, le vandalisme n’est pas, comme le définissent les auteurs du Trésor de la langue française, un "comportement" ou un "acte", mais un "système" : "système, régime destructif des sciences et des arts, par allusion aux Vandales". Ce que les académiciens ont compris, c’est que la destruction "des sciences et des arts" (et pas seulement des œuvres ou des monuments) n’est pas un phénomène isolé ou anodin, mais un "système", quelque chose de pensé et de voulu, que cette destruction s’inscrit dans une série d’autres destructions et procède d’une volonté politique de faire table rase de tout ce qui a été légué aux Français par leurs ancêtres.

Quand la sixième édition (1832-35) est publiée, la révolution est finie. Le vandalisme n’est plus défini comme un système, mais comme "la conduite ou l’opinion de ceux qui sont ennemis des lumières et des arts". Ce n’est plus une destruction, mais seulement une opinion ; le vandalisme n’est plus intégré à un système de gouvernement ou de pensée ; il est le fait d’individus. Littré (Dictionnaire de la langue française) gomme le sens de vandalisme, à savoir système ou régime destructif", en le réduisant à un "procédé destructeur" et en élargissant ses cibles jusqu’à "ce qui commande le respect par son âge, ses souvenirs ou ses beautés". Pourtant, dans les années 1830-60, les actes de vandalisme se sont multipliés en France : des fresques d’églises ont été couvertes de badigeon ; des monastères endommagés ; des monuments historiques qui empêchaient d’élargir les rues ou qui gênaient la circulation détruits ; des monuments historiques ont été parfois refaits à la mode moderne sous couvert de restauration. Littré relativise le vandalisme. Il cite Laborde qui écrit cavalièrement et, bien entendu, mensongèrement : "chaque époque ayant des méfaits de vandalisme à reprocher à sa devancière, et ne se sentant pas elle-même la conscience bien nette, on est tombé d’accord qu’on rejetterait le tout sur les Vandales, qui ne réclameront pas".

Dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les académiciens, sans doute conscients que le vandalisme continue à sévir en France, et partout dans le monde, reviennent en partie sur la définition laxiste de leurs prédécesseurs, un siècle auparavant : c’est toujours une "conduite" ou un "état d’esprit" (et non comme en 1798 un "système"), mais le nom ne désigne pas une simple hostilité aux lumières et aux arts : il désigne les destructions de "monuments" et "d'œuvres d’art". Les exemples cités font sans doute référence au vandalisme révolutionnaire : "on commit à cette époque beaucoup d’actes de vandalisme" et "le vandalisme de ces sectaires s’attaqua surtout aux monuments religieux".

Littré gommait le caractère systématique, destructeur, barbare du vandalisme ; les auteurs du Trésor de la langue française, qui sont modernes et relativistes, marchent sur ses brisées. Le vandalisme est le "comportement" ou "l’état d’esprit d’un vandale" ou "l’acte" que commet le vandale et, comme cela a été montré plus haut, le nom vandale s’applique aussi à celui qui commet des dommages, par mauvais goût, sur de simples choses, jugées utiles ou belles – comme couvrir un mur de graffitis. Les exemples cités effacent le relativisme de la définition et établissent de façon univoque les cibles des vandales : "des actes de vandalisme ont été commis l’autre nuit dans la basilique de Saint-Denis et dans l’église Saint-Denis de l’Estrées" (Le Figaro, 1952) et, dans l’ouvrage d’un historien : "le vandalisme révolutionnaire : châteaux ravagés ou incendiés ; églises dépouillées, démolies ; archives saccagées ; statues abattues ; armoiries martelées" (La Révolution française, 1963). Entre ces destructions systématiques qui procèdent d’une volonté de faire disparaître les vestiges du passé (on extermine les hommes et les choses) et le fait de barbouiller une façade en "rose vineux", il n’y a pas un fossé, mais un abîme, que les auteurs de dictionnaires, au cours des deux derniers siècles, ont tenté, à leur manière, poussive et grossière, de combler.

 

31 octobre 2007

Acter

 

 

 

 

 

Ce verbe, dérivé du nom acte, est attesté une seule fois en ancien français, au XIIIe siècle, au sens de "dater convenablement les actes". Dans le Larousse du XIXe siècle est cité un extrait de L’Encyclopédie (1751-65), dans lequel acter aurait, comme le latin médiéval actare, le sens de "faire un acte" : "c’eût été condamner les hommes qui se trouvent éloignés de leur patrie à ne pas acter, que de les soumettre à des formalités dont ils n’auraient rencontré ni les éléments ni les agents nécessaires sur la terre étrangère ". Arouet n’a pas retrouvé cet extrait dans L’Encyclopédie.

Ce verbe n’est pas enregistré dans les éditions publiées (de 1694 à 1935) du Dictionnaire de l’Académie française. Littré, en revanche, le relève en 1877 dans le Supplément de son Dictionnaire de la Langue française, mais dans un sens nouveau, non pas "faire un acte", mais "prendre acte, en parlant de procédure, de protocole", sens qu’il illustre d’extraits du Journal officiel : "M. le baron Jomini propose de ne consigner dans les protocoles que les points sur lesquels la conférence sera d’accord et de ne pas acter les divergences" (Conférence de Bruxelles, 1874, Protocole n° 1 : en fait, acter signifie "noter") et "M. le général de Voigts-Rhetz demande qu’il soit acté au protocole que le bombardement étant un des moyens les plus efficaces…" (1874 : acter a pour sens "ajouté en note"). Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), c'est un "terme de droit, en parlant de procédure ou de protocole, noter quelque chose dans un protocole, en prendre acte". Quant au sens attesté au XIIIe siècle, "faire un acte juridique, diplomatique", il est mentionné comme vieilli, Bescherelle le relevant dans son Dictionnaire général (1845).

Un grammairien écrivant dans les années 1930 dans le Temps, l’ancêtre du Monde, et célèbre en son temps pour cela, Lancelot, écrit en 1938 à propos d’acter : "les néologismes en série que je signalais l’autre jour sont plus pernicieux que des bévues comme vox soli au lieu de vae soli. On m’avait indiqué acter pour prendre acte et j’en avais fait justice", l’illustrant de cet emploi : "au début de l'après-midi, M. de Monzie a fait aux journalistes accrédités au ministère de travaux publics la communication suivante : (...) Toutes les questions de détail étant mises au point, un compromis définitif, au sujet du conflit du port de Marseille, sera acté ce soir, sous la signature du ministre" (dans cet extrait, acter a pour sens "rédiger)".

Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens reprennent les définitions du Trésor de la Langue française : "terme de droit, en emploi absolu, vieilli, faire un acte juridique, diplomatique, et noter, consigner, exprimer dans un acte juridique, un protocole, etc. ; acter une clause, une décision".

L’emploi de ce verbe par des ministres ou des hommes politiques au sens de "prendre acte de" (et non pas de "noter, consigner, exprimer dans un acte juridique") n’étonne pas ceux qui constatent que les élus du peuple parlent aux citoyens, comme à leurs proches ou à leurs collègues de l’Assemblée nationale ou comme à des oreilles à remplir de bruits. Cet emploi abusif tient aux illusions des hommes politiques qui croient qu’il suffit de "prendre acte" pour "agir" ou qu'il suffit d’ajouter de longues phrases en appendice d’un texte de loi ou de multiplier les textes de loi pour que les choses adviennent ou que les mots deviennent des réalités. Dans ces emplois, acter, dérivé d’acte, est de la magie. On psalmodie ce sésame ouvre-toi dans l’espoir que s’ouvriront toutes grandes les portes de la grotte aux trésors.

 

 

30 octobre 2007

Institut

 

 

 

Ce mot, emprunté au latin institutum, ayant le sens de "plan établi", de "décision", résume en partie l’évolution de la langue française et celle du pays où cette langue est en usage. Extrait de la religion catholique où il trouvait son sens, il ne désigne plus que des réalités sociales ou à destination sociale.

Dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française, il est défini ainsi : "manière de vivre selon une certaine règle dans une communauté religieuse" et "les constitutions données à un ordre religieux au temps de son établissement" (1694 et 1762, exemples : "un louable, un pieux, un saint institut, il ne faut pas toucher à cet institut, cela est de leur institut"). Dans les éditions de 1798, 1832-35, 1932-35, la définition est légèrement modifiée : "constitution d’un ordre religieux, règle de vie qui lui est prescrite au temps de son établissement", mais les exemples l’illustrant restent identiques. Au XXe siècle, cet emploi religieux s’affaiblit. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) avalisent cet affaiblissement en mentionnant comme vieux le sens "la règle d’un ordre religieux prescrite au moment de sa fondation" et "par métonymie, l’ordre religieux institué par cette règle" (exemples : "les querelles publiques et directes entre l’institut de la Visitation et Port-Royal", Sainte-Beuve, 1840 ; "l’institut de Saint-Sulpice a exercé sur moi une telle influence et a si complètement décidé de la direction de ma vie, que je suis obligé (...) d’en exposer les principes et l’esprit, pour montrer en quoi cet esprit est resté la loi la plus profonde de tout mon développement intellectuel et moral", Renan, 1883). Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens n’accréditent pas la désuétude de ce sens, mais ils se contentent, pour le définir, d’un fragment de phrase laconique : "société religieuse établie selon les règles canoniques", qu’ils illustrent d’exemples nouveaux : "le chef d’un institut religieux, un institut de vie consacrée, un institut séculier".

 

A la fin du XVIIIe siècle, le fleuve institut va peu à peu sortir de son lit religieux pour inonder les rives sociales. Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) est le premier à noter ce phénomène dans l’article institut certes, mais au sujet d’un autre nom, de la même famille qu’institut, comme on disait naguère dans les dictionnaires, à savoir instituteur : "institut est une certaine manière de vivre selon une certaine règle" ; est dit "instituteur, institutrice, celui, celle, qui institue"  ("l’instituteur d’un ordre religieux ; la reine Jeanne est l’institutrice des Annonciades"). Féraud ajoute : "instituteur se dit aussi de celui qui donne les premières instructions à un prince" et surtout "depuis quelque temps, on le dit pour précepteur, éducateur, en parlant des particuliers" (exemple : "c’est la vertu ou la folie des parents qui fait les bons ou les mauvais instituteurs"). C’est dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française que commence l’extension d’institut à des réalités autres que les ordres religieux : "on appelle Institut de Bologne l’académie des sciences établie à Bologne" ; dans la sixième édition (1832-35), elle se poursuit et s’amplifie : "institut est aussi le titre de certaines sociétés savantes ; l’Institut de Bologne ; l’Institut royal de France, ou simplement l’Institut, nom de la première société savante de France, établie à Paris, et composée de cinq Académies, à savoir : l’Académie française, l’Académie des inscriptions et belles-lettres, l’Académie des sciences, l’Académie des beaux-arts et l’Académie des sciences morales et politiques" (exemples : "les membres de l’Institut ; être reçu, entrer à l’Institut ; on le dit aussi du lieu où se tiennent les séances de l’Institut, aller à l’Institut"). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) distingue cinq emplois : deux sont religieux, dont un, "chose instituée", est "usité aujourd’hui" ; et trois sont laïques et sociaux : "nom donné quelquefois à une fondation quelconque", "corps de gens de lettres, de savants, d’artistes choisis" (l’Institut de Bologne) et "Institut polytechnique, nom donné à des établissements d’instruction en Allemagne qui, étant à la fois des écoles théoriques et des écoles d’application, ont une grande analogie avec notre École centrale des arts et manufactures". 

La révolution, qui a dérapé en 1790, a été aussi une guerre de mots, dont ont pâti les anciennes dénominations : le nom académie a été proscrit un temps et remplacé par institut. Académie que les révolutionnaires ont interdit et tenté de faire disparaître est un mot grec étranger au catholicisme et chargé de philosophie ; institut, au contraire, est un de ces mots catholiques chargés d’une longue histoire. Voilà une substitution qui ne manque pas d’étonner de la part de révolutionnaires qui ont fait la guerre à l’Eglise et aux croyants. En réalité, la substitution verbale est la partie émergée d’une substitution plus ample : celle d’une nouvelle religion sociale à la vieille religion catholique, dont la nouvelle religion pille le vocabulaire. Littré a enregistré ces changements de dénominations au gré des coups d’Etat ou autres fuites à l’étranger. "L’Institut national des sciences et des arts" est, écrit Littré, le "titre d’une grande compagnie des principaux savants, littérateurs ou artistes établie par la loi du 3 brumaire an IV (25 octobre 1795), en remplacement des anciennes académies qui avaient été détruites". Bonaparte se faisant appeler Napoléon, "l’Institut national des sciences et des arts" est devenu "sous le premier empire, l’Institut impérial", puis "l’Institut royal (…) au retour des Bourbons". Littré ajoute : "rien ne fut changé à la constitution du corps, sinon que les Académies furent placées dans l’ordre de leur fondation : 1° l’Académie française, 2e l’Académie des inscriptions et belles-lettres ; 3° l’Académie des sciences ; 4° l’Académie des beaux-arts. Sous le règne de Louis Philippe, la classe des sciences morales fut rétablie, et forma la cinquième classe de l’Institut". Institut impérial a été ressuscité par Napoléon III : c’est "le nom que l’Institut des sciences et des arts a repris depuis l’établissement du second empire".

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, institut est étendu à "des établissements d’enseignement supérieur indépendants ou annexés à une Faculté" et les instituts se multiplient, qui n’ont plus rien en commun avec la règle d’un ordre religieux : "l’Institut catholique de Paris, l’Institut agronomique, l’Institut d’archéologie de la Faculté des Lettres de Paris, l’Institut de Chimie appliquée, l’Institut d’Optique, l’Institut Pasteur".

 

L’assomption sociale de ce terme religieux s’achève dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : "institut est le nom de certains établissements à vocation de service public (Institut géographique national, Institut national de la langue française, Institut national d’études démographiques, Institut national d’hygiène, Institut océanographique ; Institut de recherche des huiles et oléagineux) ; "d’établissements d’enseignement supérieur" (Institut catholique, Institut d’études politiques; Institut français d’Athènes, instituts universitaires de technologie) ; "d’organismes économiques" (Institut d’émission ou Banque de France, Institut de développement industriel, Institut national de la consommation, Institut national de la propriété industrielle, Institut national de la statistique et des études économiques) ; de "centre médicaux" (Institut médico-légal, médico-pédagogique, médico-professionnel). L’extension d’institut continue. Le nom désigne même des réalités commerciales : "établissement commercial où l’on dispense des soins spéciaux" (institut de prolongation de la vie, institut de beauté, institut dentaire) ou des établissements scolaires privés (un institut d’aveugles, un institut charitable, un institut privé). C’est le sens que relèvent aussi les académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire : "dénomination choisie par certains établissements professionnels ou commerciaux" : institut de beauté.

De la règle d’un ordre religieux à une boutique : voilà résumée la lente déchéance que la nouvelle religion sociale, solidaire et très intéressée, a fait subir à institut.

 

28 octobre 2007

Organisme

 

 

 

Dérivé du nom organe, organisme est attesté en 1729 au sens de "être vivant doté ou non d’organes" et en 1802 au sens de "ensemble des organes qui constituent un être vivant". C’est en 1842 que, pour la première fois, il est extrait de la science pour s’établir dans le royaume social, où il trône, et signifier "ensemble organisé dans le domaine économique, politique, social".

Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) et dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) de Littré, le sens moderne, social et solidaire, n’est ni noté, ni défini. Est relevé l’emploi en physiologie : "ensemble des fonctions qu’exécutent les organes ; l’organisme du corps humain est un assemblage de merveilles" (1832-35, les académiciens semblent donner à organisme le sens d’organisation !) ; en biologie : "disposition en substance organisée" (Littré, citant Bonnet : "l’organisme s’étend bien loin dans les machines animales, et il est arrivé bien des fois qu’on a pris pour inorganisé ce qui était très organisé") ; "ensemble des fonctions qu’exécutent les organes ; l’organisme du corps humain" (Littré commet-il la même erreur que les académiciens ?) ; "corps organisé ayant ou pouvant avoir une existence séparée" (Littré : "une fibre musculaire est un corps organisé, mais non un organisme" ; "suivant l’hétérogénie, il se forme de toutes pièces des organismes nouveaux").

Il suffit de comparer ces définitions maladroites, imprécises ou balbutiantes à celles, précises, claires, fermes, du Trésor de la Langue française (1972-94 : "assemblage, combinaison, ensemble des éléments constituant un être vivant ; organisme adulte, complexe, humain, inférieur, larvaire, microscopique, supérieur", illustré d’extraits de biologistes connus : "l’organisme s’adapte aux bactéries et aux virus par la production de substances capables de détruire, directement ou indirectement, les envahisseurs", Carrel, 1935 ; "l’organisme humain (comme tous les organismes complexes), est un assemblage, avons-nous dit, d’une foule innombrable d'organismes élémentaires, qui vivent dans un milieu intérieur dans lequel se trouvent les conditions de leur existence", Claude Bernard, 1878) et à la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française ("le mot est utilisé plus spécialement en biologie pour désigner toute entité biologique, unicellulaire ou pluricellulaire, capable de se développer et de se reproduire") pour se persuader que les lexicographes et les linguistes, qui sont des littéraires, parfois de mauvais littéraires, écrivant comme des pieds, ont appris, en un siècle, un peu de biologie, grâce à quoi ils ont une idée à peu près cohérente des principaux termes et notions de cette science. Un peu plus de trente ans sépare la rédaction du Trésor de la Langue française de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : en apparence, c’est peu. En réalité, pour ce qui est des emplois d’organisme en biologie, c’est beaucoup. L’exposé que les académiciens, jadis peu portés sur les sciences, font de ce terme biologique est plus ample, plus précis, plus complet que celui du Trésor de la Langue française, dont les auteurs pourtant se piquent de science. Ainsi : "micro-organisme : organisme microscopique, généralement unicellulaire"  ("microorganismes végétaux, animaux, les bactéries, les virus, certains protozoaires sont des microorganismes") ; "organisme est utilisé en biologie pour désigner toute entité biologique, unicellulaire ou pluricellulaire, capable de se développer et de se reproduire, organisme animal, végétal, procaryote, eucaryote, autotrophe, hétérotrophe, microscopique, ou microorganisme, marin, organisme génétiquement modifié (on dit aussi trans-génique) ou, par abréviation, O.G.M., animal, plante ou bactérie chez lesquels on provoque, en ajoutant à leur patrimoine génétique un ou plusieurs gènes d’une autre espèce, l’apparition de caractères qu’ils ne possèdent pas à l’état naturel". Le succès de ce mot est tel qu’il désigne par métonymie "l’ensemble des organes qui assurent les principales fonctions d’un être vivant, de l’homme en particulier". Les exemples sont innombrables : "les substances nécessaires à l’organisme ; un organisme robuste, affaibli ; les besoins énergétiques d’un organisme ; les défenses de l’organisme, ses moyens de résistance à l’invasion microbienne, virale, parasitaire, etc. ; élimination par l’organisme des toxines, d’un poison ; un climat éprouvant pour l’organisme".

Au XXe siècle, la biologie acquiert une force explicative si convaincante que d’autres sciences y empruntent une partie de leur vocabulaire : ainsi, selon les auteurs du Trésor de la Langue française, organisme, terme de biologie, est passé dans les sciences de la terre et en géologie et jusqu’en philosophie ou en psychologie. Mais c’est le déplacement ou, au sens grec de ce terme, la métastase au social qui atteste le prestige triomphal de la biologie.

 

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), ce sens social et moderne est défini : "organisme se dit au figuré d’un ensemble organisé dans la vie sociale ou politique". Exemples : "ce corps, cette société constituent un organisme particulier, indépendant" ; "les différents organismes qui assurent la vie de l’État". Ce dernier exemple est malheureux. Les académiciens auraient dû se demander ce que pouvait bien signifier "assurer la vie de l’Etat" : le financer ? le faire fonctionner ? Les auteurs du Trésor de la Langue française ne sont pas modernes pour rien ; ils s’étendent sur l’assomption sociale d’organisme, laquelle se fait en deux étapes. La première étape consiste à utiliser ce nom savant pour désigner un "ensemble composé d’éléments bien structurés". C’est l’incontournable Comte, le maître ès scientismes et le zélé propagandiste de la religion sociale, qui est l’un des premiers à déplacer organisme hors de la biologie : "les idées théoriques sont aujourd’hui demeurées très inférieures aux nécessités pratiques, que, dans l’état normal de l’organisme social, elles devancent habituellement" (Philosophie positiviste, 1839-42). Dans la seconde étape, organisme désigne une institution, laquelle est "formée d’un ensemble d’éléments coordonnés entre eux et remplissant des fonctions déterminées" et "par métonymie, chacun des services ainsi coordonnés ou des associations de personnes les constituant". C’est Proudhon, autre messie, avec Comte, de la nouvelle religion sociale qui emploie organisme dans ce sens social : "comment les officiers de police judiciaire forment-ils un tout, un organisme, un institut ?" (1843).

L’assomption sociale d’organisme se mesure aux très nombreux syntagmes dans lesquels il est en usage : "organisme central, interministériel, international, national, officiel, régional, administratif, bancaire, commercial, économique, politique, professionnel, syndical, assureur, payeur, de Sécurité Sociale" (Trésor de la Langue française) ; et dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française : "organismes d’État, relevant de l’État ou auxquels l’État délègue en certains domaines le pouvoir d’exercer ses prérogatives ; organisme professionnel, public, privé, de crédit".

Aux XIXe et XXe siècles, le social est biologique : dans les faits, ce qui a causé les catastrophes que l'on sait, et dans les mots.

 

 

27 octobre 2007

Fluidifier

 

 

 

Dérivé de l’adjectif fluide, le verbe fluidifier est attesté en 1830. C’est Littré qui, le premier, l’enregistre dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : "terme de physique, réduire à l’état de fluide", sans l’illustrer d’un exemple, ni sans préciser les corps (solides ? gazeux ? liquides ?) qui peuvent être réduits à l’état de fluide et comment se fait cette réduction. Les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), sont encore plus brefs que Littré : "rendre fluide", se contentant de gloser la formation de ce verbe, puisque le suffixe – ifier signifie "rendre une chose conforme à la qualité exprimée par l’adjectif".

Il apparaît, à la lecture de l’article qui est consacré à ce verbe dans le Trésor de la Langue française (1972-94), que les emplois scientifiques de fluidifier, "terme de physique" selon Littré, sont rares. Deux sont relevés. Le sens "rendre fluide" est illustré d’un texte de publicité publié en 1941 dans L’Oeuvre, journal de la collaboration : "Vichyflore régularise l’intestin, décongestionne le foie, fluidifie le sang" ; et dans un emploi intransitif, le sens "passer à l’état fluide" est illustré de cette phrase qui tient plus d’une technique industrielle peut-être ancienne que de la science : "le mazout provenant des soutes passe d’abord dans un réchauffeur afin de fluidifier suffisamment pour se bien pulvériser"  (1931).

En réalité, dans la langue moderne, fluidifier a surtout des sens figurés, bien que les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, ne relèvent qu’un sens propre "rendre fluide ou plus fluide", qu’ils illustrent de cet exemple technique : "un métal qui fond se fluidifie". Ces sens figurés sont relevés, en revanche, dans le Trésor de la Langue française. C’est "donner à quelque chose la limpidité et l’écoulement qui sont ceux d’un liquide" : "fluidifier la strophe", "fluidifier l’intelligence et l’amitié", "fluidifier la circulation", "le service de l’équipement vient de mettre en place le toboggan qui doit fluidifier la sortie de l’autoroute". Dans une construction pronominale, le verbe, au figuré, prend le sens de "se fondre, cesser d’être palpable", comme dans cet extrait de Balzac : "enfin cette haute alchimie où le vice attisait le feu du creuset dans lequel se fondaient les plus belles fortunes, se fluidifiaient et disparaissaient les écus des aïeux et l’honneur des grands noms ; tout cela procédait d’un génie particulier, fidèlement transmis de mère en fille depuis le Moyen Âge" (1833) ; ou le sens de "devenir pur et limpide", comme dans cet extrait de Rivière : "déjà l’harmonie s’est affinée et fluidifiée, déjà la récitation a pris cet étrange et délicieux balbutiement, que produit l’égalisation rythmique des syllabes".

 

Les citoyens ont appris récemment que de prospères organisations patronales versaient régulièrement, et cela, depuis plus d’un demi siècle, aux syndicats, dits ouvriers, des milliards en € liquides, sonnants et trébuchants (en réalité, ils versent du fluide) pour "fluidifier les relations sociales". Ainsi, à la grâce du dieu patron et capitaliste (el hamdou li Allah, comme il faut dire désormais), ces dirigeants de syndicats sans adhérents roulent dans de grosses berlines, dînent dans de grands restaurants, font brandir de belles oriflammes bariolées par ceux qu’ils stipendient, pavanent dans de luxueux sièges sociaux, emploient d’innombrables permanents, etc. Les commentateurs ont cru mettre en relation ce fluidifier avec les milliards perçus en "liquide", qui ne laissent pas de trace. En fait, dans cet emploi, fluidifier n’a pas pour sens "rendre plus fluides" les relations sociales, ce qu’aurait signifié huiler, comme on huile les mécanismes ou les engrenages, de peur qu’ils ne grippent, mais "rendre les syndicats plus purs et plus limpides", comme chez Rivière : sens qui est ajusté, ironiquement parlant, à ce que sont, en France, les toutes puissantes bureaucraties de fonctionnaires ou assimilés, dites improprement ou par abus, ouvrières ou du travail.

 

 

24 octobre 2007

Insertion

 

 

 

 

 

Emprunté au bas latin insertio, au sens de "action d’insérer un mot ou un paragraphe dans un écrit" et de "greffe (d'un arbre), action de greffer", le nom insertion est attesté à la fin du XIVe siècle au sens de "greffe", puis au XVIe siècle dans le sens anatomique (origine et insertion des muscles), enfin, toujours au XVIe siècle, dans le sens "action d’insérer un article, une clause, etc.". Le sens moderne "intégration dans un groupe" - l'insertion sociale dont les bien pensants rebattent les oreilles des citoyens - est récent ; il date de 1932.

Dans L’Encyclopédie (1751-65), le sens exposé est celui de l’anatomie : "terme fort usité parmi les anatomistes pour désigner la manière dont une partie est engagée dans une autre (l’insertion d’un muscle)", et de l’agriculture : "on se sert aussi de ce mot pour exprimer ce que nous appelons autrement enter". En médecine, l’insertion de la petite vérole consiste à l’inoculer : "c’est la plus belle découverte qui ait été faite en médecine pour la conservation de la vie des hommes ; et c’est aux expériences des Anglais qu’on doit cette méthode admirable du triomphe de l’art sur la nature".

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), ces divers sens sont relevés : "action par laquelle on insère ; ce mot est particulièrement usité par les anatomistes et les botanistes" ("l’insertion des muscles, des nerfs, des ligaments, l’insertion des fibres ligneuses") ; "on dit aussi en grammaire l’insertion d’une lettre dans un mot"  ("l’insertion d’un mot dans un discours, d’une note marginale dans le texte") ; "l’insertion de la petite vérole, voyez inoculation". D’une édition à l’autre (1798, 1832-35, 1932-35), la définition reste identique ; seuls les exemples se multiplient et s’étendent à la presse et au droit de la presse, l’un et l’autre se développant au XIXe siècle : "l’insertion d’une annonce, d’un article dans un journal ; on demanda l’insertion au procès-verbal ; l’insertion d’une ordonnance au Bulletin des lois ; l’insertion d’un article dans un traité" (1832-35, 1932-35). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) ne se démarque pas des Académiciens : "action par laquelle on insère ; résultat de cette action" ("l’insertion d’un feuillet dans un livre ; l’insertion, sous l’épiderme, du liquide de la vaccine") et "terme d’histoire naturelle, attache d’une partie sur une autre"  ("insertion d’un ligament, d’un muscle, d’un tendon, sur un os ; insertion des étamines, de la corolle").

 

Littré expédie insertion en deux phrases ; un siècle plus tard, il faut aux auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) deux pages grand format et quatre colonnes denses pour en épuiser les emplois. En s’étendant de nouvelles réalités, sociales évidemment, ce terme, scientifique à l’origine, puisqu’il était employé par les biologistes, anatomistes et botanistes, devenu une des oriflammes de la modernité, trahit l’influence croissante de la religion sociale, occultiste et solidaire, dans la nouvelle langue française, comme l’atteste cette définition : "action de s’insérer dans un cadre ou dans un ensemble, d’y trouver sa place en tant que partie intégrante". Le synonyme est intégration. Les exemples sont : "là où l’insertion du groupe dans la société est parfaite, il nous suffit, à la rigueur, de remplir nos obligations vis-à-vis du groupe pour être quittes envers la société" (Bergson, 1932) et "la grande déception messianique et ses séquelles tenaces contribuent (...) à incliner la bourgeoisie juive (...) à s’ouvrir aux idées du siècle des lumières, en recherchant, avec l’émancipation politique, l’insertion harmonieuse des Juifs dans la société chrétienne" (1957). En 1957, la société française et les sociétés d’Europe pouvaient encore être qualifiées de chrétiennes : aujourd’hui, ce qualificatif serait souligné d’un grand éclat de rire. Les syntagmes les plus courants sont : "insertion de l’homme dans le monde ; insertion sociale ou dans la société ; insertion dans un entourage ; mode, moyen(s), zones d’insertion ; insertion dans le réel, dans la vie (universelle, cosmique) ; insertion (de l’homme) dans l’univers ou dans la vie universelle, dans la réalité, dans l’histoire". L’insertion touche aussi les choses. Dans une réalité pensée comme un tout organisé ou un système, l’insertion est la règle qui explique la croissance régulière de ce tout : "insertion du possible dans le réel, du structurel dans le concret, de l’éternel dans le temporel, d’un bâtiment nouveau dans l’ensemble de la ville", comme si l’insertion était devenue l’horizon indépassable de la société façonnée suivant les principes de la religion sociale et solidaire.

Les auteurs du Trésor de la Langue française sont linguistes, donc de modernes et fervents partisans de la NLF ou nouvelle langue française modelée par la religion sociale ; dans tous les articles transpire cette foi. Heureusement, les Académiciens n’en sont pas dupes. Ils restent sur leur quant à soi et évitent de prendre leurs illusions pour la réalité. L’article insertion de la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire est dépourvu de la chaleur enthousiaste qui anime le Trésor ; il est relativement bref, et surtout le sens social est expédié en un exemple : "figuré, prendre des mesures destinées à permettre l’insertion d’une minorité" (permettre, dans cet extrait, relève hélas d’un français approximatif : les Académiciens écriraient-ils comme des pieds ?), lequel illustre le sens général "action d’insérer ou fait de s’insérer". La nouvelle langue française ne suscite jamais de réserves chez les Modernes : saluons ici les Académiciens que l’emploi social d’un terme scientifique laisse froids et qui ne comptent pas parmi les grenouilles de bénitier et les fidèles piliers de sacristie de la religion sociale et solidaire.

 

 

22 octobre 2007

Puriste

Puriste, purisme

 

 

Le premier de ces deux mots est apparu en 1586 pour désigner celui qui estime posséder la croyance la plus pure. Les guerres de religion faisaient rage : on s’entretuait pour un rien, un mot mal compris ou un geste interdit, on tuait les impurs. Les puristes étaient partout. Chacun se targuait de la pureté de sa foi. En 1625, puriste s’est employé hors de la religion pour désigner celui qui affecte de parler une langue pure : "on appelle ainsi un homme qui affecte la pureté du langage et qui s’y attache trop scrupuleusement", est-il écrit dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1932-35). Dans la sixième édition de ce dictionnaire (1832-35), la définition est complétée par la remarque qui suit : "le puriste est voisin du pédant" (exemple : "c’est une puriste sévère").

Jaucourt, auteur de l’article puriste de l’Encyclopédie (1751-65), reprend la définition de l’Académie : "on nomme puriste une personne qui affecte sans cesse une grande pureté de langage" et il illustre l’hostilité des écrivains classiques aux puristes d’un extrait de La Bruyère : "ces sortes de gens ont une fade attention à ce qu’ils disent, et l’on souffre avec eux dans la conversation de tout le travail de leur esprit ; ils sont comme pétris de phrases, et de petits tours d’expression, concertés dans leur geste et dans tout leur maintien ; ils ne hasardent pas le moindre mot, quand il devrait faire le plus bel effet du monde ; rien d’heureux ne leur échappe ; rien chez eux ne coule de source et avec liberté : ils parlent proprement et ennuyeusement ; ils sont puristes".

Comme Jaucourt et La Bruyère, les Académiciens n’aiment pas les puristes, chez qui tout est calcul ou surveillance ou vigilance : affecter, trop scrupuleusement, pédant – ce que confirme la définition qu’ils donnent en 1762, 1798, 1832-35) du purisme : "défaut de celui qui affecte trop la pureté du langage". D’une édition à l’autre, les exemples sont de plus en plus critiques : "cet auteur donne un peu dans le purisme" (1762, 1798) ; "cet homme est d’un purisme si rigoureux qu’il en est fatigant" et "cette femme donne dans le purisme" (1832-35). Dans la huitième édition, le premier des deux exemples de la sixième édition illustre une définition encore plus négative que celles des éditions précédentes : "souci scrupuleux jusqu’à l’excès de la pureté du langage". La répulsion s’accroît.

Aux XVIIe, XVIIIe, XIXe siècles, les puristes étaient les pédants, les professeurs, les pétris de science, les (mal) instruits, les idéologues, pas les écrivains, encore moins les Académiciens. Au XXe siècle, ceux qui étaient hostiles au purisme sont dits puristes. Depuis un demi siècle ou plus, les Académiciens sont accusés d’un crime dont ils sont indemnes au moins depuis 1694. Certes, leur critique du purisme était parfois verbale. Féraud (Dictionaire critique de la Langue française, 1788), après avoir indiqué que les deux mots, puriste et purisme, "se prennent en mauvaise part", rappelle que "l’Académie appela autrefois Vaugelas ce fameux puriste" (la qualification semble positive et flatteuse), alors que le puriste est, selon elle, "un homme qui affecte la pureté du langage et qui s’y attache trop scrupuleusement". Féraud semble partager sur cette question la position de La Bruyère qui "met puriste en italique, preuve que c’était alors un mot nouveau et hasardé" (en fait, il sort des guerres de religion).

 

A la différence des Académiciens, Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) expose à l’entrée puriste les deux sens, religieux et propre à la langue, de ce mot. Un extrait de Bossuet ("les calvinistes, qui se piquent d’être les plus purs de tous les puristes, traitent de superstition ce respect tel quel que les luthériens de la confession d’Augsbourg ont pour les restes de l’eucharistie") illustre le sens religieux. Pour ce qui est du second sens, Littré estime que ce n’est pas la langue dont le puriste recherche la pureté, mais le style : "celui qui affecte une pureté de style exagérée". Il y a entre la langue et le style un abîme, que Littré ne franchit d’ailleurs pas, puisque, dans les exemples qu’il cite, c’est surtout de langue (et non de style) qu’il est question : "se défier de ces flatteurs et de ces puristes qui corrigent un bon usage pour en introduire un mauvais" ; (d’Olivet) "j’aime à voir que Vaugelas mettait une différence infinie entre un puriste et un homme qui sait sa langue" ; (Rousseau) "je soutiens qu’il faut quelquefois faire des fautes de grammaire pour être lumineux ; c’est en cela, et non dans toutes les pédanteries du purisme, que consiste le véritable art d’écrire".

 

Les puristes et le purisme font horreur aux linguistes qui sont les Modernes par excellence. Ce qui est nouveau dans les dictionnaires, c’est la redéfinition du purisme – ou plutôt son élargissement. Pendant trois siècles, les Académiciens ont déclaré leur hostilité à l’affectation forcée (c’est-à-dire à l’absence de naturel), au pédantisme, à l’abus de scrupule. Pour eux, la langue n’est pas une religion, les utilisateurs de la langue ne sont pas des théologiens ou, dit en d’autres termes, la langue n’a pas à être régie par des dogmes imposés : elle est affaire d’usage, donc d’usure, de faiblesse, de bricolage, non pas de conformité à des oukases. Le sens de purisme, ce que ce nom désigne, et l’efficacité des puristes étaient, selon eux, restreints et de peu d’importance. Les auteurs du Trésor de la langue française (1972-94) abolissent d’un coup les limites qui restreignaient puriste, en distinguant un emploi courant d’un emploi péjoratif. Quand il est employé sans nuance péjorative, puriste désigne celui ou celle qui manifeste un "grand souci de la pureté de la langue, de la correction du langage, du style". "Langue, langage, style", le champ d’action du purisme est immense. Respecter quelques règles en parlant ou en écrivant, c’est être puriste. Vouloir bien écrire, c’est faire preuve de purisme. Examiner quelques faits de langue, c’est établir la "pureté de la langue". Quant au sens péjoratif de puriste, c’est celui des Académiciens, mais en apparence seulement : "celui, celle qui affecte un souci excessif", car le mépris que les auteurs du Trésor de la Langue française vouent aux puristes est si fort qu’ils se croient obligés de charger la barque des puristes d’un crime purement imaginaire : "celui qui rejette tout néologisme". Rejeter tout néologisme n’a jamais été l’ambition de qui que ce soit, puriste ou non ; ce serait se condamner au silence ou ne parler que latin, puisque, dans la langue française, tout est néologisme.

 

L’élargissement, presque à l’infini, du sens de puriste apparaît nettement dans la définition de purisme, lequel est toujours glosé par pureté du langage, sans que jamais le sens de pureté soit clairement exposé : "attachement scrupuleux à la pureté du langage, tendant à être péjoratif lorsqu’il est excessif". Le nom pureté référait aux croyances religieuses ; on évoquait la pureté de la foi. Aujourd’hui, il désigne le facteur de crimes racistes : pureté de la race, pureté du sang, purification ethnique. En user pour désigner ceux qui s’attachent, comme les Académiciens ou les écrivains, à écrire une belle langue, c’est les disqualifier comme racistes ou quasi racistes. Les auteurs du Trésor de la Langue française vont jusqu’à employer le nom religieux observance pour définir purisme : "observance rigoureuse d’un usage linguistique valorisé", ou jusqu’à suspecter les puristes d’être des réactionnaires : "rejet de tout ce qui va contre le bon usage linguistique".

La boucle est bouclée : au XVIIe siècle, les partisans du purisme étaient les pédants, les doctes et les savants ; les écrivains, eux, se défiaient des puristes. Au XXe siècle, c’est l’inverse. Ceux qui vomissent le purisme sont les successeurs de ceux qui, jadis, l’encensaient. Aujourd’hui, ils stigmatisent comme puristes (c’est une autre façon de dire racistes, fascistes, nazis) les quelques écrivains ou Académiciens qui ne tiennent pas la langue pour un simple outil, comme le sont le marteau et la faucille, et qui s’imposent une ascèse en écrivant ou en parlant, pour que, justement, ce qu’ils écrivent ne puisse pas être broyé, mouliné, avalé par les idéologues, tous attachés à la pureté de leur doctrine sociale et qui sont les pires puristes qui aient jamais été.

 

 

 

20 octobre 2007

Occulter

 

 

 

 

Emprunté du latin occultare, traduit dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot (Hachette, 1934) par "cacher, dérober aux regards, faire disparaître", le verbe occulter est attesté au début du XIVe siècle au sens de "cacher". Nicot (Thresor de la langue française, 1606) le relève dans ce sens, mais les Académiciens l’ignorent, puisque, dans les éditions publiées de 1694 à 1935, ils ne consacrent pas d’entrée à occulter et ils ne définissent pas non plus ce verbe dans l’entrée occulte. En revanche, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) l’enregistre comme un "terme de physique" et le définit ainsi : "cacher à la vue un rayon, une étoile, etc.", citant un extrait d’un Précis d’histoire astronomique et planétaire : "au point focal du télescope, on ajuste à demeure un réseau de fils d’araignée, tendus rectangulairement ; et le rayon central venu de l’étoile, dans l’axe du cylindre, se définit presque mathématiquement par la condition que l’image focale s’occulte devant le point de croisement des fils".

C’est dans la langue moderne que les emplois d’occulter se multiplient. Le verbe qui signifie cacher ne se cache plus : il est partout désormais. Est-ce là le signe que nous avons changé d’époque ? Que tout est ou doit être transparent ? Que les Modernes vident leur sac ? Que tous les placards à secret sont ouverts ? Ou bien, est-ce là le signe, comme dans les sciences occultes, évidemment, que l’occulte est roi ?

Quoi qu’il en soit, l’article occulter du Trésor de la Langue française (1972-94), même s’il n’occupe que les trois quarts d’une colonne de grand format, est trois ou quatre fois plus long que celui du Dictionnaire de la Langue française de Littré. Le premier sens est exposé : c’est celui qui est en usage en astronomie et en cosmographie : "(le sujet et l’objet du verbe désignent un astre), intercepter la lumière de, cacher à la vue (d’un observateur terrestre) en s’interposant". les synonymes sont éclipser, offusquer, voiler et les exemples : "étoile occultée par le soleil, par la lune" et "Cassini a fréquemment observé que Saturne, Jupiter et les étoiles fixes, au moment d’être occultées par la lune, changeaient leur forme circulaire en une forme ovale" (1856). Quand le verbe n’est pas employé dans un contexte astronomique, il a pour sens "rendre obscur, rendre peu visible, dérober à la vue" (synonymes : cacher, dissimuler, masquer), comme dans cet extrait : "voici le nuage obscur dont la masse architecturale roule dans le ciel occultant la lumière" (René Huyghe, Dialogue avec le visible, 1955). Dans un sens technique, c’est "munir (une source lumineuse : un phare, un signal ferroviaire, une lanterne de véhicule, etc.) d’un dispositif qui en canalise les rayons en un étroit faisceau" ou "(en temps de guerre) masquer (les ouvertures d’une maison éclairée) de façon qu’aucune lumière ne soit visible de l’extérieur pendant la nuit".

 

Pourtant, ce qui fait la modernité d’occulter, ce n’est pas qu’il ait été étendu à des réalités (phares, fenêtres, etc.) qui ne sont pas des astres, mais la métaphore, laquelle, à force d’être répétée, a fini par se lexicaliser et devenir un des sens figurés du verbe : "cacher à l’esprit, rendre obscur, dissimuler". Les exemples cités dans le Trésor de la Langue française sont éloquents : "occulter certains aspects d’une question, d’un problème". Les problèmes, quels qu’ils soient, sociaux, internationaux, européens ou intellectuels, même s’ils sont évidents ou qu’ils n’aient aucune existence, sont occultés : par qui ? L’auteur de l’occultation n’est jamais nommé, c’est on et cet on désigne en vérité toujours les mêmes : les dominants, les oppresseurs, les nantis, le Pouvoir avec un P majuscule – en bref, le démon moderne. Il faut que des réalités soient occultées pour qu’elles soient dévoilées, révélées, mises à la lumière et que celui qui les dévoile (ou feint de le faire : la posture est gratifiante) passe pour un héros prométhéen. Il devient alors le dispensateur de lumière à ceux qui vivent dans l’ignorance. Cet extrait de Proudhon, un des fondateurs de la nouvelle religion sociale, est encore plus éloquent : "toujours occultée en partie, soit par le mysticisme de la foi, soit par les sophismes de la raison, la loi sérielle est aujourd’hui à la veille d’une émersion totale" ; ou celui-ci, d’un journaliste de La Croix (1982) qui semble s’être tardivement converti à la grande religion sociale et occultiste du XXe siècle : "comme le faisait Daumier, on fait parfois éclater aux yeux des gens une vérité occultée par le fait qu’ils la vivent quotidiennement". Jusqu’en 1935, les Académiciens ignoraient occulter ou ils jugeaient que son emploi était si minuscule qu’il ne méritait pas d’être défini dans leur Dictionnaire : dans la neuvième édition, en cours de publication, ils en définissent les sens ainsi : "astronomie, cacher un astre" ; "par analogie, masquer une source lumineuse" ; "figuré, dissimuler, rendre obscur, faire oublier : occulter des faits, des souvenirs".

La grande religion, toute immanente et sans transcendance, des XIXe et XXe siècles est la religion sociale (et même socialiste). Elle est solidaire et occulte. Il suffit de prononcer quelques formules magiques sur un ton allumé (changer la vie, socialisation des moyens de production et d’échange, plus de moyens, un emploi pour tous, à chacun selon ses besoins, problèmes occultés, etc.) pour exaucer les vœux de millions de pauvres gens et établir le paradis social sur la terre. Le succès du verbe occulter est lié à l’assomption de cette religion, dont le credo est double : social et occulte. Il faut donc que les dominants occultent tout ce qui pourrait montrer leur propre domination, pour que la religion ait une raison d’être et que des Prométhée d’un nouveau type passent pour anticonformistes, révolutionnaires, dérangeants, subversifs et tout ce qu’on voudra d’autre.

 

 

 

17 octobre 2007

Retombée

 

 

 

 

Participe passé du verbe retomber, le nom retombée est attesté au XVIe siècle comme un terme d’architecture. Les Académiciens le définissent ainsi dans toutes les éditions publiées, de 1718 à 1935, de leur Dictionnaire : "il se dit de la naissance d’une voûte, de cette portion qui par sa pose peut subsister sans cintre" (1762, 1798), à quoi est ajouté en 1832-35, "et qui porte sur le mur ou sur un pied-droit". Dans la huitième édition (1932-35), c’est la "portion d’une voûte ou d’une arcade qui porte sur un mur ou sur un piédroit et qu’on peut poser sans cintre", comme chez Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : "terme d’architecture, portion d’une voûte ou d’une arcade qu’on peut poser sans cintre", sens qui est complété par ce sens technique : "dans l’impression de la musique, manœuvre par laquelle les notes tombent exactement dans la portée".

Dans la seconde moitié du XXe siècle, ce terme de beaux-arts s’est étendu à de nouvelles réalités, qui n’ont rien en commun avec l’architecture et qui toutes sont sociales ou politiques : retombées radioactives (1962) ; retombées de la recherche "effets d’une activité scientifique ou technique" (1967) ; retombées politiques ou "conséquences fâcheuses indirectes ou lointaines" (1968), comme l’indique le Trésor de la Langue française (1972-94) : "retombées atomiques, radioactives : poussières radioactives retombant sur terre après une explosion nucléaire atmosphérique" ; "action de s’abaisser en revenant à sa position initiale" ("retombée des paupières" et "retombée de soupape tous les cycles"). C’est aussi, entendu dans un sens figuré, l’action "de s’abaisser à une situation inférieure" : "les hommes (...) avec leurs élans et leurs retombées sordides" (Massis, 1924) ; "éviter la retombée de l’Église au plan d’une société profane, guettée par la tentation du pouvoir pour le pouvoir". Au pluriel, le mot désigne les effets secondaires d’un phénomène : "retombées commerciales, économiques, techniques d’une découverte, retombées politiques d’un scandale", avec cet exemple qui sent sa nouvelle religion sociale : "les retombées de l’investissement dans les divers domaines de la vie sociale", signé du messie du niveau qui monte, l’incontournable Passeron (1966).

En un siècle, le mot a connu la même évolution que site ou paysage : des beaux-arts, il a basculé dans le social. Il était propre à l’architecture, la société se l’est approprié. Il est vrai que, comme l’architecture, la société est une construction (à ce qu’elle prétend) et qu’elle peint, du moins dans les mots, ce qu’elle édifie des plus belles couleurs : sinon, comment abuser les bobos ? Comment les persuader qu’ils vivent une société parfaitement organisée qui est l’horizon indépassable de l’histoire ?

 

 

16 octobre 2007

Instrumentalisation

 

Instrumental et ses dérivés

 

 

Le verbe instrumentaliser, par lequel les agitateurs politiques marquent au fer rouge de la honte les innocents qui n’ont pas l’heur de leur plaire, n’est pas enregistré dans les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1932), même pas dans la neuvième édition (en cours de publication). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) et les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) l’ignorent : ces derniers relèvent le nom instrumentalisation à l’entrée instrumental. Ces mots ne sont pas modernes, ils sont modernissimes. A qui veut comprendre pour quelles raisons instrumentalisation est un mot favori de la propagande, il convient d’établir le sens de l’adjectif instrumental, dont dérivent par adjonction des suffixes – iser et ation le verbe et le nom.

 

L’adjectif est attesté au XIVe siècle chez Nicolas Oresme dans le contexte de la philosophie scolastique : la cause instrumentale est celle "qui sert de moyen, d’instrument". Au XVe siècle, il s’emploie pour qualifier le nom musique et désigner ainsi la musique "qui s’exécute avec des instruments". C’est au XIXe siècle que les linguistes l’emploient comme nom ou comme adjectif, qualifiant le nom cas, pour désigner la forme qui, dans les langues anciennes, "exprime le complément d’instrument".

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), seul le premier emploi est exposé : "qui sert d’instrument ; la cause instrumentale. Il n’est guère usité qu’en cette phrase" ; dans les quatrième, cinquième, sixième éditions (1762, 1798, 1832-35), l’emploi musical complète l'article consacré à instrumental : "on appelle musique instrumentale celle qui est faite pour les instruments" (1762, 1798) ; "il signifie, en termes de musique, qui s’exécute, qui doit être exécuté par des instruments ; musique instrumentale ; la partie instrumentale de cet opéra est d’une exécution très difficile ; concert vocal et instrumental"  (1832-35). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) et, plus tard, les Académiciens (huitième et neuvième éditions), relèvent trois emplois : celui de la philosophie scolastique ("cause instrumentale"); celui de la musique; et enfin le "terme de grammaire, cas instrumental : cas qui se trouve dans quelques langues, entre autres le sanscrit, et qui exprime l’instrument, le moyen".

Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), deux sens seulement sont distingués : "qui se rapporte à un instrument" et, en musique, "qui est relatif aux instruments". Dans le premier sens, sont regroupés les emplois en philosophie ancienne et en grammaire, mais aussi en phonétique, en psychologie (conditionnement instrumental) et en droit ("qui sert d’instrument"). Grâce aux extraits d’un écrivain moderne ayant employé cause instrumentale, le sens de cet adjectif, employé pour la première fois au XIVe siècle par Oresme ("par opposition à cause finale et à cause efficiente, cause instrumentale, moyen permettant l’action de la cause efficiente"), est à peu près clairement défini : "dans la civilisation médiévale, les choses qui sont à César, tout en étant nettement distinguées des choses qui sont à Dieu, avaient dans une large mesure une fonction ministérielle à leur égard : pour autant, elles étaient cause instrumentale à l’égard du sacré, et leur fin propre avait rang de moyen, de simple moyen à l’égard de la vie éternelle" (Maritain, 1936).

 

Le nom instrumentalisation est défini dans une remarque. Il est employé d'abord par des écrivains chrétiens. C’est le fait de considérer une personne comme un moyen ou un instrument chez Mounier (1946) : "dans les attitudes que nous venons de considérer, autrui n’est encore saisi qu’à titre instrumental. Il existe une instrumentalisation qui, de moyen, en fait un pur objet" ; ou encore dans la revue Réalités : "la force de la technologie pourrait être libératrice par l’instrumentalisation des choses : elle est devenue une entrave à la libération par l’instrumentalisation de l’homme". Dans ces extraits, ce qui est critiqué, à juste titre, c’est la transformation de l’homme ou d’un homme en instrument, c’est-à-dire, quoi qu'en dise Mounier, aussi en chose; et ce, en dépit des injonctions de la morale, qu’elle soit chrétienne ou laïque, telles "ne considère pas autrui comme un moyen, mais comme une fin" et "ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fût fait". Les auteurs de ces extraits ne critiquent que la transformation de l’homme en moyen. Se servir d’une chose, un marteau par exemple, ce n’est pas en détourner la fonction ou en changer la nature : il ne peut pas être reproché à un charpentier d’instrumentaliser son marteau quand il enfonce un clou dans un chevron.

Jamais en France, les immigrés n’ont été des choses : ils jouissent des droits qui, en France, sont reconnus aux hommes ; ils jouissent même de ces droits naturels et imprescriptibles dont ils sont privés ou étaient privés dans leur pays. Personne ne confond la Libération de 1944 avec les libérateurs ni avec les libérés. Il est abusif de confondre immigration et immigrés ; la première est un phénomène, les seconds des êtres humains. Il est juste de refuser que des êtres humaines soient utilisés comme des moyens ou réduits au statut de choses ; il n’y a pas à s’indigner qu’une chose, par exemple un phénomène public, soit instrumentalisée. Il ne peut pas l’être : l'évoquer publiquement, ce n’est pas en faire un instrument, c'est en débattre. En condamner l’instrumentalisation purement imaginaire, c’est interdire aux députés d’en parler et éventuellement de le réguler ; c’est refuser qu’ils exercent leur mission ; c’est leur imposer le silence (comme dans les anciens pays communistes : bouche cousue !) et exiger d’eux qu’ils légifèrent sur les seules fourmis, comme dans les pays islamiques. Dans l'agit-prop, le fantasme de l’instrument s’exprime avec une rage haineuse et vulgaire : il donnerait envie à x ou à y de dégueuler sur les élus du peuple. Admettons qu’un Français établi en Algérie ait traité en public de dégueulasses les élus du peuple algérien. C’est improbable, objectera-t-on ; en envisager la possibilité, ce serait imputer aux Français ce racisme, répandu partout ailleurs, qui ne les contamine pas. Ce Français aurait été, à juste titre, accusé de racisme et, sur le champ, l’Etat algérien l’aurait renvoyé chez lui.

 

 

 

15 octobre 2007

Logistique

 

 

 

 

Emprunté, par l’intermédiaire du bas latin (ars) logistica, du grec logistikê (tekhnê) "(technique du) calcul", ce nom est attesté au XVIe siècle comme nom propre au sens de "Raison" et comme nom commun pour désigner "celui qui pratique le raisonnement" : "anciennement, il y avait trois sortes de médecins [...] les logistiques et rationnels, qui avec l’expérience mettaient la raison" (1593). Au début du XVIIe siècle, il désigne la "partie de l’arithmétique comprenant les quatre opérations". Il est enregistré dans deux éditions seulement du Dictionnaire de l’Académie française : la quatrième (1762) et la cinquième (1798) : "substantif féminin, il n’est d’usage que dans cette phrase (comprendre : ce syntagme), la logistique spécieuse, nom qu’on donnait autrefois à l’algèbre et qui signifie l’art de faire un calcul avec des caractères représentatifs". Il disparaît dans les éditions des XIXe et XXe siècles (1832-35, 1878, 1932-35) pour réapparaître dans la neuvième édition (en cours de publication), la première édition du XXIe siècle.

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) le relève et y donne trois sens : preuve que le nom s’est étendu à d’autres réalités que la seule algèbre. "Ancien terme de mathématique", c’est le "nom qu’on donnait à la partie de l’algèbre (de l’algèbre ou de l’arithmétique ?) qui regarde l’addition, la soustraction, etc." et, suivi de spécieuse, il est le "nom qu’on donnait autrefois à l’algèbre" : il désigne, quand, adjectif, il qualifie logarithmes, les "logarithmes dans lesquels zéro est le logarithme correspondant au nombre 3600" ("ces logarithmes, écrit Littré, sont commodes pour les calculs astronomiques") ; enfin, nom commun, au singulier ou au pluriel, il a pour synonyme les dogmatiques et il désigne "une secte médicale de l’antiquité qui ne s’en tenait pas à l’expérience pure et y adjoignait la raison, la théorie" (cf. la citation de 1593). Littré a repris de L'Encyclopédie (1751-65) le second sens : "adjectif (géométrie) pris substantivement, c'est le nom qu'on a donné d'abord à la logarithmique, et qui n'est presque plus en usage. On appelle logarithme logistique d'un nombre quelconque donné de secondes, la différence entre le logarithme qu'on trouve dans les tables ordinaires du nombre 3600" = 60" x 60, = 60'= 1°, et celui du nombre de secondes proposé. On a introduit ces logarithmes pour prendre commodément les parties proportionnelles dans les tables astronomiques".  

Au XIXe siècle, le nom logistique s’étend à d’autres réalités. En 1840, il sert à désigner "la partie spéculative de la science des armes" et, en 1904, la "logique moderne", celle des disciples de Leibniz, qui est ainsi distinguée de la logique aristotélicienne. Ces emplois modernes éclipsent peu à peu les emplois anciens. Le sens "partie de l’arithmétique et de l’algèbre qui concerne les quatre opérations (addition, soustraction, multiplication, division)" est mentionné comme vieux dans le Trésor de la Langue française (1972-94), cédant la place aux emplois de ce nom et adjectif dans l’armée ou dans les grandes organisations qui reposent sur une bureaucratie nombreuse : c’est, outre la logique moderne, "l’organisation théorique de la disposition, du transport et du ravitaillement des troupes" et, dans le domaine de la médecine, la logistique hospitalière, "l’art d’exploiter au mieux les ressources offertes par un établissement hospitalier". Les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, relèvent ces trois emplois : "partie de l’art militaire dont l’objet est de fournir aux forces armées ce qui leur est nécessaire pour subsister, faire mouvement et combattre" ; "l’ensemble de techniques et de moyens matériels mis en œuvre pour l’organisation d'une entreprise, d’un service, d’une manifestation, d’une expédition, d’un congrès" et le "développement moderne de la logique formelle, recourant à des signes symboliques".

Dans les temps anciens, la logistique était la raison ou la technique du calcul (ratio, dont est issu raison, signifiait en latin aussi "calcul") ; dans les temps modernes, c’est une technique d’organisation du monde. Le mot est passé de la raison à la technique. Heidegger dirait que la logistique est une des techniques inventées par la raison calculante pour arraisonner le monde – le soumettre, par la technique, à la raison et aux objectifs immédiats de l’homme. Dans ce cas précis, l’évolution du sens est un condensé des changements qui bouleversent le monde réel.

 

 

14 octobre 2007

Francophobe

 

Francophobe et francophobie

 

 

 

Que la modernité est belle, pourrait-on bêler à la manière d’un chanteur (que la montagne est belle) ou d’un poète (que la guerre est jolie). Ce qui en fait la beauté, ce sont les mots monstrueux qu’elle fabrique. Francophobe est de ceux-là. Dans les siècles classiques, il était attribué une nature ou une essence aux habitants de tel ou tel pays : l’Allemand était lourd, l’Anglais perfide, le Français léger ou volage, l’Arabe fourbe, le Russe brutal, etc. Ces caractérisations sont sans doute fausses, mais elles n’étaient pas inspirées par la haine. Il est de bon ton dans le Modernistan de s’en gausser : voilà, dit-on en substance, les horreurs dont nos ancêtres accablaient leurs voisins et de cela, on en infère qu’ils étaient intolérants, à œillères, fermés à l’Autre. Ces adjectifs étaient peut-être des âneries, au sens où ils déformaient la réalité, mais ils n’étaient inspirés ni par la haine, ni par la volonté de nuire, ni par l’envie d’exterminer.

L’adjectif francophobe, qui est employé comme un nom, n’a rien en commun avec léger, volage, spirituel. Il est vrai qu’il est moderne et inouï, de ce point de vue. C’est un mot du sinistre XXe siècle. Littré, dans son dictionnaire (1863-77), l’ignore. Il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la huitième édition (1932-35) : "adjectif des deux genres, qui hait la France et les choses de France". La haine de la France est avérée : par ces mots, il faut entendre, non pas la haine que la France et ses habitants ressentiraient à l’encontre de quoi ou de qui que de soit, mais la haine qui est vouée à la France, à ses choses et à ses habitants. Pourtant, le Trésor de la Langue française (1972-1994) ne consacre pas d’entrée à francophobe, ni à francophobie, sans doute, parce que le credo moderne impose que soient cachées les réalités sinistres) : ces mots sont intégrés à l’entrée franco, élément servant à former des mots composés, tels franco-belge, franco-russe, franco-français, etc., dont francophobe et francophobie, que les auteurs de ce Trésor ne jugent même pas utile de définir, sinon en renvoyant les lecteurs à d’autres mots : "synonyme plus rare de gallophobe ; synonyme plus rare de gallophobie", se contentant d’illustrer leur emploi par deux exemples : "je crois avec vous, écrit Mme de Staël au Français francophobe Charles de Villers, que l’esprit humain qui semble voyager d’un pays à l’autre est à présent en Allemagne" (L’Europe française au siècle des lumières, 1938) et "un accès de francophobie" (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35). Les lexicographes sont éclairés ; pourtant ils accomplissent l’exploit de citer, comme modèle de francophobie, un écrivain peu connu, Charles de Villers (1765-1815), qui a émigré en Allemagne de peur d’être coupé, en 1793 ou 1794, en deux morceaux inégaux et qui, de l’Université de Göttingen où il a enseigné, a exposé dans ses ouvrages la pensée de Kant. Les exemples de francophobie militante et maladive ne manquent pas : au XXe siècle, on a eu Hitler, les Algériens, les deux Bou, Medienne et Teflicka, Nasser, etc. Il a suffi qu'un écrivain tchèque, réfugié en France, Milan Kundera, se fasse naturaliser et obtienne en 1989 la nationalité française pour qu'il prenne consciience, dans sa chair, de la francophobie, dont il témoigne dans un bel article publié en 1994 dans la Revue des Deux-Mondes, texte que les biens pensants ont décide de passer sous silence. Dans un dictionnaire de référence (CNRS et tout le tintouin), le lampiste de service est un Français dont le crime est de s’être réfugié à l’étranger.

Les auteurs du Trésor de la Langue française assurent que francophobe et francophobie seraient des "synonymes plus rares" de gallophobe et de gallophobie : "qui est hostile à la France, aux Français, en parlant des personnes ; il signifie, en parlant des choses, qui exprime des sentiments hostiles à la France" (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35) et "celui ou celle qui n’aime pas la France, les Français, ce qui s’y rapporte (synonyme plus courant de francophobe)" et il se dit "en parlant d’une collectivité ou d’une forme d’expression". Or, dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, à la définition de gallophobe ("qui est hostile à la France, aux Français ; propagande gallophobe ; un, une gallophobe"), les Académiciens ajoutent : "on dit plutôt francophobe". Le qualificatif rare attribué à francophobe et le qualificatif courant attribué à gallophobe sont inexacts ou faux. Ce qui est commun, c’est la francophobie, non pas la gallophobie. Ce n’est pas à la Gaule disparue ou aux lointains Gaulois ou aux descendants de ces Gaulois qu’une haine sans borne est vouée, mais à la France et ses habitants. Dans les siècles classiques, ce sont des étrangers paisibles vivant dans leur propre pays qui méprisaient la France et les Français : libre à eux de le faire. Dans le Modernistan, les haineux de la France et des Français sont ceux qui ont traversé la Mer du Milieu des Terres pour s’établir dans ce qui fut il y a quinze siècles la Gaule. "On vit une époque formidable".

Les auteurs du Trésor de la Langue française partagent avec les Modernes la propension à nier les réalités désagréables qui pourraient ébrécher la belle statue érigée en l’honneur de leur temps. Ces aveugles ne voient pas ou ils ne veulent pas voir que la francophobie, cette haine vouée aux autochtones et aux générations laborieuses qui ont fait la France, est la forme exacerbée de cette haine d’autrui, morbide, sans raison et sans borne, haine qui a été le moteur des tueries qui ont transformé le siècle des ténèbres en océans de sang.

 

13 octobre 2007

Holocauste

 

 

 

Emprunté du latin chrétien holocaustum, lui-même emprunté du grec holokaustos, au sens de "sacrifice au cours duquel la victime est toute brûlée", le nom holocauste, attesté au tout début du XIIIe siècle, est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française dès la première édition (1694) : "sorte de sacrifice parmi les Juifs, où la victime était entièrement consumée" (exemples : "offrir en holocauste, l’autel des holocaustes"). Par métonymie, holocauste "se prend aussi pour la victime ainsi sacrifiée" ("mettre l’holocauste sur l’autel"). A partir de cet emploi, le nom s’est étendu au christianisme, où il prend le sens figuré de "sacrifice en général" : ainsi, on dit que "Jésus-Christ s’est offert en holocauste pour nos péchés". L’article est reproduit à l’identique dans les éditions de 1762, 1798, 1832-35, 1932-35. Féraud (Dictionaire critique de la Langue française, 1788) le reprend ("sorte de sacrifice où la victime était entièrement consumée par le feu" et "la victime même qui était ainsi offerte et détruite"), mais il ignore le sens symbolique "Jésus-Christ s’est offert en holocauste à nos péchés". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) expose les trois sens définis par les Académiciens en 1694 : "chez les Juifs, sacrifice où la victime était entièrement consumée par le feu", "la victime ainsi sacrifiée", "sacrifice en général : Jésus-Christ s’est offert en holocauste pour nos péchés".

Dans l’Encyclopédie (1751-65), l’holocauste serait propre aux seuls peuples païens de l’Antiquité : "sacrifice dans lequel la victime était entièrement consumée par le feu, sans qu’il en restât rien, pour témoigner à la divinité qu’on se dévouait totalement à elle (…) Les anciens qui, selon Hygin et Hésiode, faisaient de grandes cérémonies aux sacrifices, consumaient les victimes entières dans le feu ; mais les pauvres n’étant pas en état de subvenir à cette dépense, Prométhée, dit-on, obtint de Jupiter qu’il fût permis de ne jeter qu’une partie de la victime dans le feu, et de se nourrir de l’autre. Pour donner lui-même l’exemple et établir une coutume pour les sacrifices, il immola deux taureaux et jeta leur foie dans le feu : ensuite séparant les chairs des os, il en fit deux monceaux, mais si artistement disposés et si bien couverts des peaux qu’on les aurait pris pour deux taureaux. Jupiter invité par Prométhée à choisir l’une des deux parts, s’y trompa, prit celle qui n’était composée que d’os, et depuis ce temps-là la chair des victimes fut toujours mise à part pour ceux qui sacrifiaient, et les os brûlés en l’honneur des dieux. Malgré cette fiction, qui faisait plus d’honneur à la pénétration de Prométhée qu’à celle de Jupiter, il est certain qu’il y a eu des temps et des lieux où l’on brûlait la victime toute entière, et que l’holocauste a pris de là son nom".

A l’opposé des Académiciens, pour qui l’holocauste est un sacrifice en usage chez les juifs et, dans un sens figuré, chez les chrétiens, les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) le tiennent pour un sacrifice en usage chez les seuls païens : il ne font aucune allusion à l’holocauste chez les juifs. Entre les juifs, inventeurs du monothéisme, et les païens, qui étaient polythéistes, il y a tout un abîme. De plus, les auteurs de cet ouvrage sont de toute évidence matérialistes et agnostiques. Ils ne croient pas à la vertu des sacrifices. La viande n’est pas destinée à être brûlée, mais à servir de nourriture aux hommes, surtout aux nécessiteux. Prométhée n’est pas pour rien le mythe progressiste par excellence.

 

Dans la seconde moitié du XXe siècle, il semble que l’ignorance en matière de cultes anciens et de culte moderne, de religion, de rituel soit devenue la règle en France. C’est pourquoi les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) croient bon de préciser, ce qui était évident pour tout le monde dans les âges classiques, que la victime sacrifiée lors d’un holocauste chez les juifs était un animal, non un être humain : "sacrifice religieux, pratiqué notamment par les Hébreux aux temps bibliques, et au cours duquel la victime (uniquement animale chez les Hébreux) était entièrement consumée par le feu". L’holocauste est expiatoire ou propitiatoire. C’est aussi un "sacrifice". Chateaubriand écrit, du "roi martyr" (Louis XVI), que son holocauste "ne fut suivi ni d’une pompe funéraire, ni d’un sacre" ; De Gaulle, des villes et villages détruits lors de la libération de la France : "si tant de villes et de villages se sont offerts en holocauste pour le salut commun, il ne serait pas tolérable, il ne serait même pas possible, qu’il ne sortît point, de tant de deuils, de sacrifices et de ruines, un grand et large progrès humain"  (Mémoires de guerre, 1956).

L’histoire, les guerres, les révolutions des XIXe et XXe siècles et la bombe atomique ("holocauste nucléaire") ont fait sortir holocauste des cultes archaïques et y ont donné une nouvelle jeunesse au sens de "destruction totale" et "d’anéantissement" (Trésor de la Langue française) : "il s’agit de savoir maintenant (...) si l’Europe chrétienne toujours même dans les pays où elle se croit à jamais détachée du Christ survivra à l’holocauste indéfiniment renouvelé de son héroïque jeunesse" (Mauriac, Journal, 1944) ; "cette guerre, qui, durant quatre années, réclame des holocaustes monstrueux" (La Varende, 1953). Après la deuxième guerre mondiale, le nom a servi à désigner les "massacres systématiques effectués dans les camps de concentration allemands au cours de la dernière guerre mondiale". Les exemples sont : "l’holocauste énorme, indéfiniment ravitaillé, et auquel tous les peuples d’Europe pourvoient ; huit millions d’innocents torturés et brûlés, sans compter ce que dévore la bataille" (Mauriac, 1958). Avec une H majuscule, il désigne le génocide dont les juifs ont été les victimes. Le XXe siècle devait être le siècle du progrès infini et et de la modernité illimitée : au lieu de cela, le "progrès" a fait retomber l'humanité dans la plus archaïque barbarie qui ait jamais été, au point qu'il a été jugé nécessaire de ressusciter un vieux terme que l'on croyait réservé aux temps obscurs pour nommer ce qui fait l'essence de ce grand XXe siècle.      

 

 

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, à la différence de leurs prédécesseurs des siècles antérieurs, les Académiciens ne limitent pas l’emploi d’holocauste au seul monde juif ("chez les Hébreux des temps bibliques, les animaux offerts en holocauste devaient être des mâles sans défaut") ; ils l’étendent aux païens de l’antiquité grecque ("chez les Grecs, les dieux chthoniens exigeaient des holocaustes") et au sacrifice du Christ ("Jésus-Christ s’est offert en holocauste pour les péchés des hommes"). De même, dans ses emplois modernes, le nom holocauste n’est pas réservé au génocide dont les juifs ont été les victimes : "il se dit de ce qui cause la mort d’un grand nombre de personnes" ("l’holocauste de la Grande Guerre") et, avec une majuscule, devenu un nom propre ("l’Holocauste"), il nomme  "le génocide des populations juives perpétré par le régime nazi (équivalent du terme hébreu Shoah)". Les sens de cet holocauste ressuscité étant divers et génocide désignant un grand nombre de massacres, les survivants du génocide juif et ceux qui tiennent à en préserver l’exemplarité (ce génocide est unique et sans pareil) ont choisi de le désigner par le mot hébreu Shoah, dans l'espoir que jamais ce mot ne serait étendu à une autre réalité que ce génocide. La langue étant un tourniquet de désignations, il n'est pas sûr que leur vœu soit exaucé.

 

 

 

 

09 octobre 2007

Edifier

 

 

 

 

Emprunté au latin aedificare, le verbe édifier est d’abord attesté au sens de "construire" dans la première moitié du XIIe siècle : "(que) soient édifiés les murs de Jérusalem" ; "tu es pierre, et sur cette pierre (je) ferai mon église, et ma maison y édifierai". Le sens figuré chrétien, édifier quelqu’un, "le porter à la vertu", est de la fin du XIIe siècle, à peine postérieur d’un demi siècle (XIIIe siècle, Joinville : "vous conterai-je ce que je vis et ouis de ses saintes paroles et de ses bons enseignements, pour ce qu’ils soient trouvés l’un après l’autre pour édifier ceux qui les ouïront"). Amyot, au XVIe siècle, emploie édifier dans ces deux sens, "ils édifièrent un temple à Minerve" et "le jeune homme a besoin d’être bien guidé en la lecture des poètes, afin que la poésie ne l’envoie point mal édifié, mais plutôt préparé et rendu ami et familier à l’étude de philosophie".

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens sont enregistrés concomitamment ; en 1694 (1762, 1798, 1832-35, 1932-35), "bâtir" (précision : "on ne s’en sert guère qu’en parlant des temples et autres grands bâtiments publics") et "figurément, porter à la piété, à la vertu, par l’exemple ou par le discours" ("édifier le prochain, ses domestiques, tout prêche et tout édifie en lui, la lecture de ce livre édifie beaucoup") ; dans la neuvième édition (en cours de publication), c’est "construire un édifice" (cathédrale, palais, hôtel de ville, remparts" et "pousser (quelqu’un) sur la voie de la piété, de la vertu, par l’exemple ou le discours".

Ces définitions sont suivies de remarques. Entendu dans le sens de "bâtir", édifier s’oppose à détruire : "ainsi l’on dit d’un homme qui, au lieu de mettre la paix et l’ordre dans un lieu où il a autorité, y apporte du désordre et de la confusion par sa mauvaise conduite, qu’il détruit au lieu d’édifier" (1762). Autre exemple : "vous êtes envoyé pour édifier, et non pas pour détruire". Quant au sens "porter (quelqu’un) à la vertu", il est ainsi complété : "édifier signifie encore satisfaire par son procédé, donner bonne opinion de soi". Les exemples sont "la conduite qu’il a tenue dans cette affaire m’édifie extrêmement ; il est bien édifié de la réception qu’on lui a faite ; il n’est pas trop bien édifié de ce qu’un tel a fait" (1762, 1798). Dans l’édition de 1832-35, les Académiciens précisent que le sens "satisfaire par un bon procédé, donner bonne opinion de soi" "vieillit". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) ne le relève plus. Plus exactement, il glose cet emploi d’édifier par "instruire" : "instruire, je veux vous édifier là-dessus". Quelle est la définition juste, "satisfaire" ou "instruire" ? Il semble que, dans les exemples cités en 1762 et 1798, édifier signifie "instruire" et non pas "donner une bonne opinion de soi" ou "satisfaire par un bon procédé". Dans "la conduite qu’il a tenue dans cette affaire m’édifie extrêmement", édifier a pour sens "instruire" et non "satisfaire" ; de même, "il n’est pas trop bien édifié (instruit, et non pas satisfait ou ayant une bonne opinion de lui-même) de ce qu’un tel a fait".

Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens semblent avoir pris conscience de cette incohérence, mais au lieu de trancher ou pour ne pas faire apparaître l’erreur de leurs prédécesseurs, ils se contentent de citer les deux sens : "satisfaire par un bon procédé, donner bonne opinion de soi" (exemple : "la conduite qu’il a tenue dans cette affaire m’édifie extrêmement") et "mettre quelqu’un à même d’apprécier une personne ou une chose" (exemples : "je veux vous édifier sur le compte de cet individu ; je suis suffisamment édifié par votre écrit ; n’êtes-vous pas édifié de cette conduite ? ; il sortit peu édifié des propos qu’il avait entendus ; il est assez mal édifié par ce qu’il a vu").

 

 

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) ont choisi de répartir les deux sens, propre et figuré d’édifier, dans deux entrées distinctes, indexées 1 et 2 ; et, en conséquence, de distinguer deux homonymes.

Le verbe édifier, au sens "d’élever" (un édifice), a pour synonyme construire : ce processus peut s’appliquer à une théorie ou à une science (édifier une théorie, c’est l’élaborer), et même à une société, comme chez Durkheim : "c’est une œuvre laborieuse que d’édifier cette société où chaque individu aura la place qu’il mérite, sera récompensé comme il le mérite, où tout le monde, par suite, concourra spontanément au bien de tous et de chacun" (1893). Dans les anciennes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ce sont les églises que l’on édifie ; chez les modernes, le verbe s’applique à de tout autres objets, non plus matériels, mais spirituels, sociaux et moraux, tels que la société, la réforme du monde, l’amendement des hommes, etc. Dans ces conditions, il n’est pas étonnant que ce verbe, qui a eu longtemps détruire pour antonyme, ait pris le sens de "faire œuvre utile, constructive". On "ferait œuvre utile" en condamnant des millions d’hommes aux travaux forcés, jusqu’à ce que mort s’ensuive.

L’homonyme édifier 2 est défini ainsi : "porter à la vertu, à la piété, par l’exemple ou la parole" ; "donner une bonne opinion de soi, impressionner favorablement" ("M. de Liancourt édifiait les gens par son extrême politesse", Sainte-Beuve, 1859) ; "fournir des éléments d’appréciation sur quelqu’un ou quelque chose" (synonymes : éclairer, instruire, renseigner).

Pourtant, ces deux prétendus homonymes, empruntés au même verbe aedificare qui signifie en latin classique "construire" et, dans le latin parlé ou écrit par les premiers chrétiens, "faire grandir dans la foi", ont en réalité le même sens. Rien ne justifie qu’édifier soit ainsi partagé en deux homonymes ; d’ailleurs, les lexicographes, à l’exception de ceux du Trésor, ont tous décrit les sens d’édifier dans un même article. Quand le sociologue Durkheim prévoit d'édifier ou croit édifier la société parfaite, il est dans la religion : c’est un acte religieux qu’il accomplit. Il édifie une société meilleure et les hommes; il amende l'une et les autres. Les sociologues se croient subversifs, anticonformistes, révolutionnaires, dérangeants; ils ne sont que religieux. Ils sont les théologiens modernes, rien d'autre.

 

 

08 octobre 2007

Tendance

 

 

 

Le nom tendance, dérivé du verbe tendre, est enregistré dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française. "Terme de statique et de dynamique", c’est "l’action, la force par laquelle un corps tend à se mouvoir vers un côté, ou à pousser un autre corps qui l’en empêche" : exemple, la tendance des corps vers un centre. Le mot est attesté dans ce sens pour la première fois dans l’ouvrage que Fontenelle a consacré en 1727 aux travaux de Newton : "si la lune perdait toute l’impulsion, toute la tendance qu’elle a pour aller d’occident en orient en ligne droite". De toute évidence, il est lié aux lois de la gravitation, comme l’atteste d’Alembert, qui, dans L’Encyclopédie (1751-65), définit le nom gravitation par tendance : "gravitation, en terme de physique, signifie proprement l’effet de la gravité ou la tendance qu’un corps a vers un autre par la force de sa gravité". De même, Mairan, dans un ouvrage consacré à Halley, écrit : "si les étoiles n’étaient balancées de toutes parts et à l’infini par des tendances réciproques, elles se réuniraient toutes incessamment autour d’un centre commun" ; d’Alembert, dans L’Encyclopédie : "(physique) c’est l’effort que fait un corps vers un point quelconque ; ainsi l’on dit la tendance des corps vers le centre de la terre, la tendance d’un corps mu circulairement pour s’échapper par la tangente" ; Voltaire, à propos de Newton : "il y a une attraction évidente entre le soleil et les planètes, une tendance mutuelle de tous les corps les uns vers les autres" ; etc.

Dans la quatrième édition de leur Dictionnaire, les Académiciens ajoutent que "tendance se prend quelquefois pour la simple direction du mouvement". Dans les éditions ultérieures, ces deux sens sont exposés : "terme de statique et de dynamique, action, force par laquelle un corps tend à se mouvoir vers un côté, ou à pousser un autre corps qui l’en empêche" et "simple direction du mouvement" (1798, 1832-35) ; chez Littré (1863-77) aussi : "terme didactique, action, force par laquelle un corps est porté à se mouvoir" et "direction du mouvement", mais dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le sens de "direction du mouvement" n’est plus relevé. Quant au premier sens, "newtonien" en quelque sorte, il est mentionné comme vieux dans Le Trésor de la Langue française (1972-94) : "vieux, impulsion, force qui anime un corps et le dirige vers un sens déterminé" (exemples : "la tendance des corps vers le centre de la terre", Académie, 1935; "les parties intégrantes des liquides (...) se rassemblent dans le fond des vases et n’ont pas de tendance à se répandre dans l’espace qui les entoure", 1918).

 

Au XXe siècle, le nom tendance délaisse le domaine de la physique et des sciences exactes pour coloniser les sciences humaines et sociales. Montesquieu (1748, De l’esprit des lois) est le premier à l’employer dans le sens métaphorique "d’inclinaison ou de penchants innés". Des forces gouvernent l’homme, comme celles qui régissent les planètes ou tout autre corps du système solaire. Dans l’édition révolutionnaire du Dictionnaire de l’Académie française, ce sens figuré est exposé : " il se dit au moral pour désigner une disposition de l’âme qui la dirige vers un certain objet" (1798). Les lois physiques de la gravitation sont universelles : elles régissent les corps célestes, mais aussi l’esprit et l’âme. L’exemple cité est d’époque : "l’homme a une tendance continuelle au bonheur", le bonheur, réalité fuyante et instable, étant devenu l’horizon indépassable des coupeurs de têtes. Dans les éditions ultérieures, la définition morale est maintenue ("il s’emploie aussi figurément, au sens moral, et signifie une direction sensible, apparente vers un but, vers une fin", 1832-35, et "inclination, fin", 1932-35), mais elle est illustrée d’exemples moins strictement conformes à l’idéologie du temps ou du pouvoir : "l’homme a une tendance naturelle à l’égoïsme" et "il y a dans cet écrit une tendance aux opinions ultramontaines". Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), distingue les tendances qui relèvent de la nature humaine ("pente vers quelque chose" ; "cet homme a de fâcheuses tendances" ; Montesquieu : "la règle avec une inclinaison à l’anarchie" et "l’anarchie avec une tendance à l’ordre et à l’harmonie" ; Marmontel : "une tendance vers le bien, que nul obstacle ne dérange" ; Lanfrey, qui énonce, plus d’un siècle avant Alain Besançon, l’essence de la France : "il y a en France une tendance invétérée à exproprier les citoyens au profit de la société") de celles qui affectent les choses ("direction vers, l’intention de produire un effet, d’établir une doctrine" ; "ce livre a des tendances panthéistiques, procès de tendance, procès non pour ce qui est dit expressément dans un écrit, mais pour la direction qui y est sensible").

Le droit aurait été l’horizon indépassable du XXe siècle, bien que ce siècle se soit complu dans la violation des droits naturels. Tendance n’échappe pas à l’hypostase du procès, qui est devenu l’attribut du droit couronné. "Procès de tendance, procès fait à un journal, non pour un délit qualifié, mais pour l’esprit général qu’on y remarque ; faire un procès de tendance à quelqu’un se dit figurément et signifie incriminer ses intentions ; c’est un procès de tendance que vous me faites " (Académie, 1932-35). Le phénomène s’est même amplifié, socialistibus et soixantehuitardibus regnantibus. La France nouvelle n’a rien de multiculturel ; au contraire, elle fait dans la monoculture du pénal. Elle est toute procédurière ou procédurière tous azimuts. Le seul multi dont elle relève est le multipénal.

Le prestige de tendance comme tous les termes de sciences exactes (de statique et de dynamique, écrivent les Académiciens) n’a pas échappé aux experts en sciences sociales et en sciences humaines, qui, après s’être approprié tendance, l’ont mis à toutes les sauces. Un terme qui désigne la grande loi du monde physique ouvre les portes du sens. C’est la clé de l’interprétation – pardon : de l’ijtihad, comme disent les bien pétants. En 1762 (Dictionnaire de l’Académie française), la définition de tendance est expédiée en une phrase et demie ; deux siècles plus tard, il faut trois colonnes de grand format aux auteurs du Trésor de la Langue française pour en exposer le très grand nombre de sens modernes – tous, ou quasiment tous, en rapport avec les "réalités" nommées sciences, sociales et humaines évidemment. Outre la "disposition particulière ou l’impulsion qui porte quelqu’un à agir, à se comporter ou à se développer d’une certaine façon" (synonymes : propension, inclination, penchant), et "l’orientation commune à un groupe de personnes, à une collectivité" (la tendance est actuelle, antagoniste, contradictoire, hostile, opposée, caractéristique, matérialiste, politique, syndicale, bourgeoise, pro-communiste, CFDT, de l'art, de la mode, de la psychanalyse, avancée, ennemie, super classique , aux formes géométriques, aux lignes droites, aux courbes pures, etc. au point que tout est ou peut devenir tendance), le mot s’emploie en psychologie ("puissance d’action, innée ou acquise, qui dirige l’homme vers une fin, un acte ou un comportement, dont l’obtention procure généralement du plaisir" : tendance acquise, ancestrale, héréditaire, innée, instinctive, affective, intellectuelle, altruiste, égoïste, dépressive, ludique, morbide, névrotique, vitale, homosexuelle, masochiste, perverse, subversive, naturelle, dominante, invincible, à l'autodestruction, à la dépression, à l’émancipation, à la neurasthénie, au suicide, au moindre effort, à la délation, au rêve, etc.), en psychanalyse (au sens de pulsion), en métaphysique (le conatus de Spinoza, l’effort de l’être pour persévérer dans son être, le vouloir-vivre de Schopenhauer, la volonté de puissance de Nietzsche, etc.). Pour les Modernes, l’homme est comme Hernani : c’est une force qui va. Où ? Personne ne le sait, pas plus Hugo, bien qu’il fût prophète et voyant, qu’un autre : au désastre sans doute, l’essentiel étant la force (ou tendance) qui le pousse vers le néant. Bien entendu, l’économie, science moderne (autrefois, on disait le ménage ou le ménagement), n’est pas en reste : elle veut des lois, elle voit donc des tendances de tout type partout : "mouvement d’ensemble, orientation qui se dégage de l’examen, de la comparaison d’un certain nombre de faits et de leur évolution, sur une période donnée", démographique, inflationniste, courbe de tendance, tendance à baisser les prix, tendances d'évolution, etc. Voici un joyau de 1969 : "le renversement des tendances est particulièrement apparent en ce qui concerne les transports : le chemin de fer était générateur de déterminisme collectif, l’automobile et le vélomoteur ouvrent la voie à un individualisme effréné" (Fourastié). Le vélomoteur, sésame du monde nouveau, il fallait y penser ! C’est aussi "l’orientation générale que prend la Bourse, soit en hausse, soit en baisse, pour des motifs divers tels que : expansion économique, crise ou récession, événements extérieurs favorables ou non". La météo n’est plus une prédiction, mais une science; elle se convertit à la tendance : barométrique, c’est la variation de la pression atmosphérique en l'espace de trois heures " ; climatique, c’est le "changement caractérisé par une diminution ou un accroissement régulier, monotone, des valeurs moyennes durant la période du relevé". Les linguistes n’ont pas voulu rester à l’écart de cette tendance générale à emprunter à la science son vocabulaire. Ils voulaient leur tendance, ils l’ont eue. C’est "l’orientation commune de certains changements, comme par exemple la disparition progressive du passé simple constatée dans plusieurs langues" ou la tendance "à supprimer le pronom réfléchi dans certaines phrases" (surtout, ne plus réfléchir) ou "les tendances profondes qui régissent l’ordre des mots" ou "la tendance de la langue à l’économie", laquelle "consiste à tirer du minimum d’effort le maximum d’information". En tout cas, ce n’est pas cette tendance-là (au moindre effort ou à l’économie) qui régit les emplois modernes de tendance, mais la tendance opposée - comme si la modernité était condensée dans ce mot.

 

03 octobre 2007

Agence

 

 

 

 

Les étymologistes ne tranchent pas pour ce qui est de la formation du nom agence : ou il est emprunté de l’italien agenzia, ou il est dérivé d’agent. Il est relativement récent, étant employé par Colbert en 1653, comme terme de commerce, au sens de "comptoir établi à l’étranger". Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), y donne un sens différent : c’est "l’emploi de celui qui fait les affaires d’autrui". Le mot "ne se dit que des gens qui sont chargés des affaires des princes, ou de quelque corps illustre, comme du clergé, d’une province, etc." Les exemples sont : "chez les princes de l’Empire, on brigue les agences" et "en la Cour de France, l’Agence générale du Clergé est fort recherchée". Ainsi on apprend que, pour recouvrer les dîmes et administrer les revenus du clergé, en tant que premier état du royaume, il était établi dans les diocèses une "agence du clergé" et, à Paris, une "agence générale du clergé", que presque tous les auteurs de dictionnaires du XVIIIe et XIXe siècles vont citer pour illustrer l’emploi limité du nom agence dans la langue de leur temps. Ainsi les Académiciens, dans les première, quatrième, cinquième, sixième éditions de leur Dictionnaire (1694, 1762, 1798, 1832-35), après avoir glosé agence par "charge, emploi d’agent", l’illustrent par les exemples suivants : "un tel prétend à l’agence du clergé" (1694) ; "il a été nommé à l’agence du clergé", "durant le temps de son agence", "durant son agence" (1762, 1798) ; "il avait été nommé à l’agence du clergé" (1832-35). Dans ce dernier exemple, le plus-que-parfait a remplacé le passé composé ; c’est que les Révolutionnaires ont supprimé l’agence du clergé, comme l’indiquent les Académiciens ("il existait en France avant la Révolution une agence du clergé", septième édition, 1878) et Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : "ancienne fonction d’agent du clergé", illustrant cet emploi ancien par des extraits de Saint-Simon ("l’abbé d’Aquin aurait plu au roi dans l’exercice de son agence du clergé" ; "l’abbé de Maulevrier avait eu deux agences du clergé de suite") et de Massillon ("appelé à l’agence dans ces temps périlleux, où l’autorité du gouvernement mal affermie ne laissait espérer aux droits de l’Église qu’une faible protection, il ne fit paraître ni moins de zèle, ni moins de fermeté").

La suppression de l’agence générale du clergé n’a pas supprimé les agences : au contraire. C’est au moment où la seule agence existante a été supprimée que les agences se sont multipliées. Il n’y a rien d’étonnant : la bureaucratisation croissante de la France a commencé justement à la Révolution. Les têtes coupées, partout ont été établis des bureaux et des agences.

Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-25), outre "emploi ou charge d’agent", agence prend le sens "d’administration dirigée par un ou plusieurs agents", comme dans l’exemple "bureau de l’agence du trésor public". Celui-ci réunit trois mots qui réfèrent au grand phénomène de bureaucratisation : bureau, agence, public, comme si la Révolution, en renforçant les pouvoirs de l’Etat central, s’était ramenée à accentuer les tares de la monarchie administrative d’Ancien régime. Dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré se contente de reproduire la définition des diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie française : "emploi, charge d’agent", l’illustrant de l’exemple "il a obtenu l’agence de cette compagnie" qui atteste que le mot agence s’étend hors de l’administration.

En 1832-35, la définition "administration dirigée par un ou plusieurs agents" était suivie d’un exemple ; un siècle plus tard, les Académiciens l’illustrent par sept types différents d’agence : "agence générale, d’affaires, de travaux, de location, de renseignements, de transports, de navigation", tout en notant que le mot désigne aussi (par métonymie) le lieu où est installée l’administration nommée agence : "il se dit aussi de l’endroit où se trouvent les bâtiments affectés à cette administration" ("se rendre à l’agence, il a son agence rue de Richelieu").

S’il est un phénomène, social bien entendu, qui définit ce qu’a été le XXe siècle dans son essence, outre les camps, la déportation de peuples, l’extermination des insectes nuisibles, l’épuration ethnique ou religieuse, la bureaucratisation, etc., c’est la multiplication des agences. De fait, alors que Littré consacre quelques courtes lignes à agence, un siècle plus tard, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) ont besoin de près de trois colonnes pour en épuiser les emplois modernes : "organisme gérant certaines affaires pour le compte ou au nom d’autrui". les agences peuvent être privées (agence de voyages, de courses, de location, de placement, de théâtre, de tourisme, immobilière, matrimoniale, théâtrale, etc., agence d’affaires, de presse, de publicité, Havas, d’informations télégraphiques, agence de textes ou d’articles, d’architecte, photographique, de publicité, etc.) ou publiques : agence consulaire, bancaire, de transports, etc. Le mot apparaît dans les raisons sociales d’organismes publics : Agence internationale de l’énergie atomique, agences nationales de productivité, agence européenne de productivité, Agence nationale de l’emploi.

La multiplication des agences élargit les sens du mot. Les Académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire (en cours de publication), font l’effort de les distinguer : c’est un "organisme commercial servant d’intermédiaire" entre des personnes privées ; un "organisme officiel" chargé de missions diverses ; la "succursale d’un établissement commercial dans une circonscription territoriale". La bureaucratisation qui paralyse l’Etat et le secteur public touche aussi les activités privées, comme si la France avait remplacé "liberté, égalité, fraternité" par la devise "hors des agences et des bureaux, point de salut".

 

 

17 septembre 2007

Préservatif


Préservatif



    Dérivé du verbe préserver, l’adjectif et nom préservatif a une longue histoire qui se termine, dans la seconde moitié du XXe siècle, par une importante réduction de ses emplois. L’adjectif est attesté en 1314 dans un texte du chirurgien Mondeville. L’emploi de substantif date de 1539 et le sens figuré (« ce qui préserve d’un mal moral ») de 1561. Ces trois sens sont relevés dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 (« adjectif, qui a la vertu, la faculté de préserver » ; « il est aussi substantif, et alors il signifie remède qui a la vertu de préserver » (« user de préservatif, c’est un souverain préservatif, un puissant préservatif contre toutes sortes de maux ») ; « il s’emploie figurément dans les choses morales » - « le jeûne, la tempérance est un grand préservatif contre toutes les tentations ») à 1932-35 (« adjectif, qui a la vertu, la faculté de préserver » ; « il s’emploie plus ordinairement comme nom masculin, et alors il signifie remède, moyen qui sert à préserver » (« c’est un souverain préservatif, un puissant préservatif contre plusieurs maladies, un excellent préservatif contre la contagion ») ; « il s’emploie au figuré : le travail est le meilleur préservatif contre l’ennui »).
    En quatre siècles, le sens et les emplois de préservatif, qu’il soit adjectif ou nom, qu’il ait un sens propre ou figuré, sont restés stables, au point qu’en 1932-35, les Académiciens se sont contentés de reproduire, presque mot à mot, la définition de 1694. Même les remarques sur l’usage sont restées identiques : en 1694, l’adjectif « ne se dit guère qu’en parlant de remèdes et de médecine » (« remède préservatif, médecine préservative » : on dirait aujourd’hui préventive) ; en 1932-35, « il se ne dit guère que des remèdes » (« remède préservatif »). Seuls quelques exemples nouveaux ont illustré dans les cinquième et sixième éditions l’emploi de préservatif comme nom : « excellent préservatif contre la peste, contre les venins, contre le mauvais air », mais ces exemples ont disparu dans la huitième édition (1932-35), sans doute parce qu’ils détonnaient sur le plan scientifique, dans la mesure où étaient mis sur le même plan la peste, les venins, le mauvais air.
    Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française, 1863-77, se contente de reprendre les trois sens du Dictionnaire de l’Académie française : « qui a la vertu de préserver », « un préservatif, ce qui préserve », et « figuré », ce sens figuré étant illustré de cet extrait de Bossuet : « il ne faut pas mépriser le péril des âmes, ni leur refuser les préservatifs nécessaires contre des livres qui corrompent en tant de manières la simplicité de la foi ».
   
    Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), ces trois sens sont jugés vieillis, que ce soit l’adjectif (« qui a la propriété de préserver d’une maladie, d’une nuisance physique, etc. ») ou le nom (« synonymes antidote, remède ») et que ce nom ait un sens propre (« moyen de préserver contre un danger physique, une maladie ») ou figuré (« moyen de préserver contre un mal moral »). Ce qui a exclu préservatif de l’usage, du moins dans ces trois sens, c’est l’emploi de ce nom par Flaubert (en 1860) au sens de « capote anglaise ». C’est aujourd’hui le seul sens usuel de préservatif. Par pudeur, pruderie ou prudence, les auteurs du Trésor en font un terme « de médecine », qu’ils définissent de la façon la plus froide qui soit : « étui de latex qui s’adapte sur la verge avant le rapport sexuel afin d’empêcher la fécondation ou éviter les maladies vénériennes ». Le synonyme en est capote (anglaise), jugé, on ne sait pourquoi, populaire. Pour prouver qu’ils sont modernes et que, modernes, ils ne sont pas bégueules, les auteurs de ce Trésor distinguent le préservatif masculin du préservatif féminin (la première attestation de ce mot est de 1970), dont ils empruntent la définition à un dictionnaire médical (« dispositif en caoutchouc, de diverses formes (...) dont le but est d’isoler l’orifice cervical de l’utérus de façon à empêcher la pénétration des spermatozoïdes lors du coït »), ajoutant même la remarque suivante : « les préservatifs féminins (...) ont une efficacité moindre que celle du préservatif masculin », qu’ils justifient par une référence au Petit Larousse médical de 1976.
    Ce que les bien pensants nomment révolution sexuelle (des années 1960), comme si, antérieurement, les hommes et les femmes avaient ignoré le sexe et le plaisir sexuel, a eu pour effet de rendre caducs les emplois reçus, médical ou moral, de préservatif, au profit du seul emploi sexuel. Comme toutes les révolutions, celle-ci n’a rien eu de révolutionnaire, sauf le totalitarisme (baiser ou ne pas être) auquel elle s’est résumée.


16 septembre 2007

Illettrisme

Illettré (e, s, es) et illettrisme

 

 

 

Le nom illettrisme, qui est d’un usage fréquent dans la langue des media, de l’opinion ou des sciences sociales, n’est enregistré ni dans le Trésor de la Langue française (1972-94), ni dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. En revanche, illettré, dérivé de lettré et attesté en 1560 chez Pasquier ("ils conféraient le plus de temps à gens illettrés") au sens d’ignorant, conformément au sens de l’adjectif latin illiteratus, est relevé à compter de la sixième édition (1832-35) et dans le sens latin de cet adjectif (c’est l’antonyme de lettré) : "qui n’a point de connaissances en littérature, ignorant", sens que reprend Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : "adjectif, qui n’est pas lettré, qui n’a point de connaissances en littérature" (exemples : "c’est un homme illettré" ; "il est tout à fait illettré" ; "les gens illettrés haïssent moins violemment, mais les lettrés savent mieux aimer"  (Saint-Pierre). Littré note aussi que cet adjectif est employé dans le sens de "qui ne sait ni lire ni écrire", comme un équivalent d’analphabète.

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), l’ordre dans lequel Littré expose les deux sens est renversé. Le premier sens est "qui ne connaît pas ses lettres, qui ne sait ni lire ni écrire" (un conscrit illettré). Les Académiciens précisent que, "dans cette acception, illettré s’emploie comme nom" : c’est l’emploi moderne. Dans le second sens, c’est le contraire de lettré : "il signifie aussi qui n’a point de connaissances en littérature". Ce sens est jugé vieilli par les auteurs du Trésor de la langue française (1972-94), indice de la baisse du prestige de la culture littéraire, laquelle, naguère, recouvrait toute la culture : "personne qui n’a pas de lettres, de culture littéraire ; antonymes cultivé, lettré". Quant au sens moderne, c’est "personne qui n’a reçu aucune formation intellectuelle, et en particulier, qui sait à peine lire ou écrire" : un illettré n’est pas tout à fait analphabète, bien que ce nom ait été employé comme synonyme d’analphabète, comme chez Larbaud : "C. venait de terminer une période de service militaire à Montluçon et avait été stupéfait de l’ignorance des recrues, beaucoup originaires du Midi qui touche à l'Auvergne : il y avait un pourcentage énorme d’illettrés, ne sachant même pas signer" (1934).

Le mot a été fabriqué par le Père Wresinski, fondateur d’ATD (aide à toute détresse) quart monde, le quart monde étant le tiers monde de l’Occident, prétendument riche. Ce saint d’origine polonaise a constaté que beaucoup d’exclus vivaient en marge de la société, pauvres et méprisés, parce que, bien qu’ils aient appris à lire, ils ne comprenaient pas les formulaires administratifs, lesquels, s’ils avaient été remplis, auraient pu leur éviter de sombrer dans la misère. L’Agence nationale de lutte contre l’illettrisme (ANLI) a été établie en l’an deux mil. Cette dénomination bien dans l’air du temps, avec les mots fétiches de lutte, agence, illettrisme, a pour effet de dissiper les voiles : ce n’est rien d’autre qu’un fromage pour dévoreurs de crédits publics. On y enquête tout azimut sur l’illettrisme. L’illettrisme prospère, mais il est mieux connu des lettrés Bac + 8. Les illettrés financent la lutte des lettrés. Ainsi, les lettrés s’accommodent du paradoxe qui consiste à désigner un manque, une lacune, une absence, ce qu’est l’illettrisme, par un mot formé avec le suffixe isme qui signifie "doctrine". La doctrine n’est pas celle des illettrés, qui n’en ont aucune, sinon le système D, mais celle des lettrés en sociologie qui sont intarissables sur ceux qui ont oublié les rudiments. Le cocasse est que le nom illettrisme est au lettrisme ce que les illettrés sont aux lettrés, le lettrisme étant une "école littéraire d’avant-garde, fondée par Isodore Isou en 1946, qui préconisait la proscription du mot au profit du son" (Trésor de la langue française). L’illettrisme réalise les buts du lettrisme qui est de réduire le langage à des borborygmes. Jamais une école littéraire d’avant-garde n’aura préparé avec autant de lucidité le futur de l’humanité en France.

 

A la différence des lexicographes du Trésor de la Langue française, les Académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, ne mentionnent pas le premier sens d’illettré comme vieilli : "qui manque de culture, spécialement de culture littéraire" ("un public illettré ou, substantivement, un public d’illettrés"), et ils continuent à définir illettré comme un synonyme d’analphabète ("qui ne connaît pas ses lettres, qui ne sait ni lire ni écrire ; un conscrit illettré ; une population illettrée"). Pourtant, ils notent en quoi ces deux mots se distinguent : un analphabète ne sait ni lire, ni écrire, parce qu’il n’a pas appris à le faire ; un illettré a appris à lire et à écrire, mais "il est incapable de lire un texte simple en le comprenant" ("un collégien illettré"). Il a fallu près de deux siècles pour que les auteurs de dictionnaires exposent un phénomène inouï, à savoir l’incapacité de milliers d’élèves à comprendre ce qu’ils lisent ou ânonnent, en dépit de l’allongement, presque à l’infini, de la durée de l’obligation scolaire. Du point de vue de la relation de la langue au réel, le nom illettrisme est juste. L’illettrisme massif (qui touche, suivant les statistiques, de 10 à 40% de la population de la France) est l’acte d’accusation le plus implacable qui ait jamais été dressé contre le " système éducatif " français. On comprend que le phénomène soit systématiquement sous-évalué ou nié par les hiérarques et tous ceux qui ont mis en place ce système : disons, pour ne pas stigmatiser un groupe politique singulier (pour parler clairement, les socialos et les gauchistes), depuis 1973 ou 1974. Si Hugo revenait parmi nous et qu’il apprît ces faits, il perdrait ses illusions sur l’amendement du genre humain par l’école (ouvrez une école, vous fermerez une prison) et, pour libérer l’école, il rouvrirait les asiles d’aliénés et y enfermerait les concepteurs du "système éducatif français , le meilleur qui soit au monde, bien sûr, dans la fabrication à la chaîne d’illettrés. Il est peut-être contestable que le système éducatif français soit une "fabrique des crétins", mais il est sûr que sa raison d'être est de fabriquer des illettrés, et dans les deux sens, ancien et moderne, du mot.

 

 

 

 

15 septembre 2007

Préséance

 

 

 

 

 

Formé du préfixe pré – et du nom séance, ce nom est attesté au XVIe siècle aux sens de "droit de prendre place, de siéger", de "place où l’on s’assied" et "d’ordre dans lequel on est assis".

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1932-35, il est relevé avec le même sens : "droit de prendre place au dessus de quelqu’un, ou de le précéder" et les mêmes exemples : "l’ancienneté règle la préséance entre les officiers d’un tribunal" (de 1694 à 1798) les "officiers d’un tribunal" devenant "les membres d'un tribunal" dans les éditions ultérieures ; "les juges supérieurs ont la préséance sur les subalternes" ou "les cours royales ont la préséance sur les tribunaux de première instance" (1832-35), qui devient un siècle plus tard : "les cours d’appel ont la préséance sur les tribunaux de première instance". Le mot ne devait pas être d’un emploi fréquent et ou il devait être prononcé fautivement, puisque les Académiciens précisent en 1798 et en 1832-35 que "l’on prononce l’S fortement, comme dans séance".

Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) et Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) reproduisent ces définitions : "droit de prendre place au-dessus de quelqu’un, ou de le précéder dans une assemblée, dans une cérémonie" (Féraud) ; "droit de précéder, de prendre place au-dessus" (Littré). Les écrivains du XVIIIe siècle se sont amusés de ces questions de droit ; Fontenelle : "la préséance de deux planètes ne fera jamais une si grande affaire que celle de deux ambassadeurs" ; Voltaire : "tous les détails des querelles excitées par la préséance sont les archives de la petitesse plutôt que celles de la grandeur".

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) donnent une définition quasiment encyclopédique de ce mot, comme si la chose qu’il désigne était devenue étrangère aux modernes. C’est le "droit issu d’un privilège, créé par l’usage ou institué par une règle, de prendre place au-dessus de quelqu’un, de le précéder dans une hiérarchie protocolaire". Les exemples cités par les Académiciens sont reproduits et complétés d’extraits d’écrivains modernes qui, comme Fontenelle et Voltaire, expriment leur défiance vis-à-vis de ces questions de siège, de place, de hiérarchie ; Stendhal : "les nonces ont encore la préséance sur tous les ambassadeurs ; mais cette vieille prérogative n’est plus qu’une simple politesse", Gracq : "la rumination minutieuse et tatillonne des préséances et des mérites passés avait fait jusque-là chez nous le fonds commun des méditations politiques" (1951).

Terme de droit, préséance s’étend, comme beaucoup de termes de droit, au social, ce qu’attestent les auteurs du Trésor de la Langue française : "par analogie, souvent au pluriel, prérogative(s) liée(s) à la condition sociale, à l’âge, au rang, etc." et surtout "par extension, supériorité reconnue à quelque chose, par institution ou par habitude, dans une hiérarchie de réalités ou de valeurs". L’un des premiers à transférer vers le social le sens juridique de préséance est le positiviste Comte : "il faut éviter soigneusement toute oiseuse discussion de vaine préséance entre ces deux éléments sociaux, l’ordre spirituel et l’ordre temporel". De la même manière, Ricoeur, le moins idéologisant des furieux de la philosophie, socialise la préséance : "l’aptitude de la conscience au projet nous contraint à renverser la préséance du réel sur le possible" (1949). Longtemps, préséance a signifié "droit de siéger". Ainsi, selon nos philosophes, le réel aurait un droit de siéger sur le possible et le droit de siéger entre l’ordre spirituel et l’ordre temporel serait vain ! Comme ces pensées-là sont belles !

 

14 septembre 2007

Européens

 

 

 

 

 

Il existe en latin deux adjectifs dérivés d’Europa, nom propre de la fille d’Agénor enlevée par Jupiter et d’une partie du monde, dont la ville principale était Byzance : europaeus et europensis, relevés dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot (Hachette, 1934). En bonne logique, l’un de ces deux adjectifs aurait dû apparaître sous une forme empruntée ou sous une forme modifiée, sinon au tout début de la langue française, du moins aux XIIIe et XIVe siècles, quand le français a emprunté une partie de son vocabulaire au latin. Rien de cela ne s’est produit. L’adjectif et le nom européen, dérivés du nom propre Europe, qui sont d’un usage massif dans la langue moderne, sont relativement récents ; l’adjectif est attesté en 1563 sous la forme europien et même, plus tard, sous la forme anglaise european ; le nom en 1721 dans le Dictionnaire universel, dit de Trévoux.

Le mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762), et seulement comme adjectif. Le sens est glosé en une courte phrase : "qui appartient à l’Europe". C’est donc un adjectif, dit de relation, et non un adjectif qui attribue une qualité à la chose désignée par le nom. L’Europe étant une réalité géographique, l’adjectif européen s’applique aux choses, non aux personnes. La définition, sommaire à dire vrai, est complétée par ces deux remarques : "on ne dit point européan" (cet adjectif emprunté à l’anglais est écrit en majuscules : EUROPÉAN) et "c’est par cette seule raison que ce mot se met dans le Dictionnaire". Cette seule raison réfère à l’emploi de l’anglicisme european. Autrement dit, les Académiciens n’ont jugé utile de relever européen que pour condamner l’usage fautif d’européan. C’est ramener à peu de chose européen. Dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), Féraud reprend la définition de l’Académie ("adjectif, qui appartient à l’Europe") et commente european. "L’Abbé du Bos, M. du Pan, et autres disent européan. L’usage et l’Académie les condamnent". Féraud ne partage pas cet avis. Il est favorable à la licence poétique : "on doit, écrit-il, le passer aux poètes", c’est-à-dire le tolérer dans la langue de la poésie. Il cite deux vers extraits de La Liberté des Mers, poème de M. Cuoeilhe (totalement inconnu) : "Quel frein arrêterait l’avidé Européan ? / Mais puisqu’il a bravé les flots de l’Océan,...". Ces deux alexandrins, si tant est qu’ils soient correctement reproduits (pourquoi avidé et non avide ?), sont si mauvais qu’ils invalident la justesse de la licence poétique.

La définition ("adjectif, qui appartient à l’Europe") du Dictionnaire de l’Académie française (cinquième édition, 1798) est suivie de deux exemples, dans lesquels l’adjectif, précédé d’une majuscule (impropre suivant les règles de ponctuation actuelles), se rapporte à des choses : nations et mœurs ; et de la remarque "plusieurs disent aussi Européan, ane", sans que cet emprunt à l’anglais soit condamné. Dans la sixième édition, la définition, identique à celle de 1798, n’est complétée d’aucune remarque sur européan. La huitième édition (1932-35), la dernière qui ait été publiée, ne comprend plus d’article consacré à européen. C’est dire le peu de cas que les Académiciens font ou ont fait dans un passé récent de cet adjectif et des réalités auxquelles il pouvait référer.

 

C’est dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) de Littré que, pour la première fois, est relevé l’emploi d’Européen comme un nom désignant une personne : "qui appartient à l’Europe" (la république européenne de l'exemple est purement fictive, imaginaire ou conceptuelle) et "substantif masculin et féminin, habitant de l’Europe". Deux extraits illustrent ce sens. Le premier, messianique en quelque sorte, annonce une situation qui pourrait devenir la réalité future de l’Europe ou dont certains europhiles aimeraient qu’elle devienne la réalité. Il est signé du citoyen de Genève, Jean-Jacques Rousseau : "il n’y a plus aujourd’hui de Français, d’Allemands, d’Espagnols, d’Anglais même, quoi qu’on en dise ; il n’y a que des Européens" (Considérations sur le gouvernement de la Pologne, 1770-71). Qu’un philosophe, qui a jeté les bases des systèmes totalitaires modernes, nie que les Français, les Allemands, les Espagnols, les Anglais aient chacun un être spécifique et qu’il efface d’un trait de plume des identités historiques variées, est dans l’ordre de la table rase à laquelle il aspire. Le second extrait est signé de Chateaubriand (in Génie du christianisme) : "le Père de la Rédemption s’embarque à Marseille (...) ; il aborde le dey d’Alger, il lui parle au nom de ce roi céleste dont il est l’ambassadeur ; le barbare s’étonne à la vue de cet Européen qui ose seul, à travers les mers et les orages, venir lui redemander des captifs". Dans ce passage, la dénomination Européen est en rapport avec la religion et n’existe qu’en négatif, au sens photographique de ce terme, aux yeux d’un tyran musulman. L’Européen est l’Autre, comme on dit de nos jours ; il vient d’un autre continent ; il est différent ; parce que l’esclavage lui fait horreur, il est le barbare. Européen réfère de fait à un ensemble de valeurs, ce qui suppose qu’existent dans le monde d’autres ensembles ou civilisations fondés sur des paradigmes divers et souvent opposés.

 

Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), la définition du mot européen est expédiée en une courte demi phrase. Deux siècles plus tard, dans le Trésor de la Langue française, une page et deux colonnes grand format sont nécessaires pour en décrire les emplois. C’est dire à quel point, en deux siècles, le mot européen, adjectif ou nom, s’est enrichi de sens divers ; ou, pour dire les choses autrement, à quel point la réalité de l’Europe a changé. Ce qui est nouveau, c’est la distinction de deux sens ; le premier étant "relatif à l’Europe en tant que continent" (c’est le sens ancien de "qui appartient à l’Europe") ; le second, "relatif à l’Europe, entité supranationale", est le sens nouveau et inédit.

Le sens ancien "qui appartient à l’Europe" change en s’étendant à de nouvelles réalités : l’Europe certes, mais aussi "certains de ses pays, ses habitants". Sont qualifiés d’européen le continent, l’Est, l’Occident, le conflit, l’équilibre, les puissances, les vaches, le pavillon, la prairie, etc. Européen s’emploie comme nom au sens de "manière" : habillé ou meublé "à l’européenne", surtout dans un pays qui n’est pas européen, comme dans cet extrait du Voyage en Orient de Lamartine : "beau divan percé de vingt-quatre fenêtres et meublé à l’européenne" (1835). L’adjectif, par extension, prend le sens de "qui se situe à l’échelle de l’Europe, qui a de l’influence, de la renommée en Europe, dont la valeur est reconnue en Europe", comme si l’Europe était le nouvel horizon indépassable : une renommée européenne, le rôle européen de la Monarchie. Il se rapporte à des valeurs, des qualités, une identité qui seraient spécifiques de l’Europe : "qui présente des caractéristiques propres à l’Europe, à ses habitants", comme dans cet extrait de Fromentin (Un Eté au Sahara, 1857) : "la maison du commandant tranche au milieu des autres constructions arabes par la symétrie presque européenne de ses fenêtres et le badigeonnage de sa façade".

Pourtant, ce qui a rendu massif l’usage d’européen, nom ou adjectif, c’est l’établissement d’une entité politique, qui englobe les réalités du continent et, éventuellement, les fait disparaître. L’adjectif a le sens de "propre à un ensemble organisé formé par les pays de l’Europe ; plus particulièrement au XXe siècle, propre à l’ensemble des pays d’Europe occidentale ou de certains d’entre eux s’organisant peu à peu à différents niveaux, économique, juridique, politique, technique", comme dans cet extrait : "je parle naturellement du fédéralisme européen de l’Europe occidentale" (1952). Hugo est adulé, parce qu’il ambitionnait de voir les pays d’Europe se regrouper dans une entité nommée Etats-Unis d’Europe. Or, la réalité de cette entité, telle que la concevait Hugo, n’est, bien entendu, jamais évoquée : "il faut faire (...) le groupe français le plus fort possible, afin qu’il résiste, dans le parlement des États-Unis d’Europe, au groupe allemand, et qu’il impose la langue française à la fédération européenne" (1870). Cet extrait atteste que la construction d’une fédération européenne est nourrie d’une vulgaire volonté de puissance et d'une sinistre méfiance vis-à-vis des autres pays, deux moteurs que les bien pensants en Europe vilipendent comme des égoïsmes nationaux et des germes de conflits sans fin. Quand le Trésor de la Langue française (1972-94) a commencé à être publié, l’Europe était encore celle des Six, mais il était déjà question d’intégration européenne.

Cette entité supranationale rejaillit sur européen, qui se dit d’une personne, collectivité, état d’esprit avec le sens de "qui considère les choses à l’échelle de l’Europe, en dépassant le cadre des frontières de son pays, plus particulièrement qui est favorable à une Europe organisée, qui travaille en ce sens ; qui désire l’intégration de son pays à l’Europe des Six". Autrement dit, européen prend un sens axiologique, il renferme le bien en soi, il énonce le futur souhaitable, il dessine l’avenir qui se prépare, il prédit les lendemains qui chantent. Il n'y a pas d'autre échelle que l'Europe; elle est le seul horizon toléré de la nouvelle morale : la norme est être bon Européen. Il ne suffit pas d’être européen ; il faut montrer patte blanche, obéir aux oukases, se plier au nouvel ordre. De cet adjectif, sont dérivés les noms européanisme au sens de "tendance à considérer les choses à l’échelle de l’Europe, à leur donner un caractère européen ; plus particulièrement, tendance favorable à l’unification de l’Europe" et, bien sûr, de "doctrine correspondant" à cette tendance ; européisme, de même sens, et l’adverbe européennement, au sens de "manière de l’Europe, des Européens" et "à l’échelle de l’Europe, par toute l’Europe et ses habitants". L’Europe est la norme universelle de toutes choses. En bref, européen aux XVIIIe et XIXe siècles, n’était rien ; deux siècles plus tard, c’est n’être rien que de ne pas être européen. Le monde a été bouleversé, culbuté, mis sens dessus dessous.

Les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, distinguent dans européen les deux mêmes sens : "qui se rapporte à l’Europe en tant qu’entité historique et géographique" et "qui se rapporte à l’Europe occidentale en tant qu’entité économique et politique". Rendons-leur hommage : à la différence des auteurs du Trésor de la Langue française, ils ne versent pas dans l’européisme militant.

 

 

Très souvent, européen réfère à l’Europe, définie non pas comme un continent, mais comme une civilisation. Or, le paradigme qui y donne un sens, ses valeurs ou ses principes, ne sont jamais énoncés, ni définis dans les exemples de dictionnaires. Il n’en va pas de même dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), réputée progressiste et véritable concentré des Lumières. L’Europe a trois qualités qui la définissent : blanche, supérieure, chrétienne. Blanche : "le mot Europe dérive du phénicien urappa, qui dans cette langue signifie visage blanc; épithète qu’on pourrait avoir donné à la fille d’Agénor, sœur de Cadmus, mais du moins qui convient aux Européens, lesquels ne sont ni basanés comme les Asiatiques méridionaux, ni noirs comme les Africains". Supérieure : "elle est parvenue à un si haut degré de puissance que l’histoire n’a presque rien à lui comparer là-dessus (…) ; il importe peu que l’Europe soit la plus petite des quatre parties du monde par l’étendue de son terrain, puisqu’elle est la plus considérable de toutes par son commerce, par sa navigation, par sa fertilité, par les lumières et l’industrie de ses peuples, par la connaissance des arts, des sciences, des métiers". Chrétienne : "et ce qui est le plus important, (elle est la plus considérable de toutes les parties du monde) par le christianisme, dont la morale bienfaisante ne tend qu’au bonheur de la société. Nous devons à cette religion dans le gouvernement un certain droit politique, et dans la guerre un certain droit des gens que la nature humaine ne saurait assez reconnaître ; en paraissant n’avoir d’objet que la félicité d’une autre vie, elle fait encore notre bonheur dans celle-ci". Les auteurs du Dictionnaire universel latin et français, vulgairement nommé Dictionnaire de Trévoux (1721 ; édition utilisée, 1771), ces jésuites qui sont réputés aimer la sombre obscurité des ténèbres, bien que leur Dictionnaire en huit volumes (des milliers de pages) soit plus rigoureux, plus complet, plus précis que celui d’Alembert et Diderot, sont de toute évidence fiers d’être Européens, mais ils évitent de faire du christianisme un des fondements de l’Europe, sans doute, parce que, pour ces jésuites, le catholicisme est, dans son essence, universel : "les Européens sont les peuples de la terre les plus policés et les plus civilisés et les mieux faits. Ils surpassent tous ceux des autres parties du monde dans les sciences et les arts, et principalement dans ceux qu’on nomme libéraux, dans le commerce, dans la navigation, dans la guerre, dans les vertus militaires et civiles. Ils sont plus vaillants, plus prudents, plus généreux, plus doux, plus sociables et plus humains".

Il suffit de comparer ces deux extraits aux manifestes, traités, chartes, etc. pondus par les fonctionnaires de l’Union européenne pour prendre conscience à quel point l’Europe a changé, dans sa réalité physique et humaine, même dans ses limites, mais surtout dans l’idée que, depuis trois siècles, les Européens, ou soi-disant tels, se font d’elle.

 

 

 

13 septembre 2007

Grouper

 

 

 

 

 

Dérivé du nom groupe, le verbe grouper est relativement récent. Il est attesté pour la première fois en 1680 dans le Dictionnaire de Richelet et enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de la deuxième édition (1718). Dans la quatrième édition (1762), ce "terme de peinture et de sculpture" est défini ainsi : "mettre en groupe". Les exemples qui illustrent ce sens sont : "ce peintre sait bien grouper les figures ; ce peintre a manqué l’unité dans son tableau, parce qu’il n’a point groupé ses figures". Le verbe connaît un emploi sans complément, avec comme sujet un nom de choses : "ces figures groupent bien ensemble". Dans la cinquième édition (1798), est ajouté cet emploi : "en architecture, grouper des colonnes, les disposer deux à deux".

C’est dans la sixième édition (1832-35) que le sens moderne, en usage hors de la peinture et sculpture, est exposé pour la première fois : "grouper se dit également, dans le langage ordinaire, pour réunir, rassembler, surtout en parlant des choses" ("grouper les mots par familles, grouper les faits, les exemples analogues, pour en déduire un principe, une règle générale"). Est signalé l'emploi pronominal du verbe : "il s’emploie aussi avec le pronom personnel ; et alors il se dit surtout des personnes" ("les passants se groupèrent autour de lui, ces danseurs se groupent bien").

Au XIXe siècle, ce terme de peinture et de sculpture devient un terme social. Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) avalise le changement. L’ordre dans lequel il classe les sens est éloquent : le premier sens défini, le sens social, est le dernier sens apparu dans l'histoire de la langue, et le plus récent. C’est "réunir, en parlant de choses ou d’êtres vivants" ("grouper des faits, des mots"). Suivent les sens anciens : "terme d’arts, disposer en groupe" (Montesquieu : "on met toujours de l’ordre dans la confusion même ; ainsi les peintres groupent leurs figures" ; Voltaire : "Watteau a réussi dans les petites figures qu’il a dessinées et qu’il a très bien groupées, mais il n’a jamais rien fait de grand, il en était incapable") ; "en architecture, grouper des colonnes, les réunir deux à deux" ; "en termes d’art, être groupé" ("ces figures groupent bien"). Quant à la forme pronominale "se grouper", elle reçoit les deux sens, artistique et social : "former un groupe" ("ces danseuses se groupent bien" et "être en groupe" ("les nuages se groupent à l’horizon, la foule se groupa autour de lui"). Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens répètent l’article grouper du siècle précédent. Ce verbe est d’abord défini comme un "terme de peinture et de sculpture" ; puis comme un terme d’architecture ("grouper les colonnes") ; enfin est exposé le sens "dans le langage ordinaire".

 

Alors que les Académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire restent fidèles à l’ordre dans lequel les sens sont exposés dans les éditions antérieures ("1. disposer des éléments de manière qu’ils forment un groupe ; grouper des figures, des personnages sur un tableau" ; "2. réunir, rassembler des êtres ou des objets en un ensemble, en fonction d’un caractère commun, ou d’une fin déterminée ; grouper des écoliers selon leur âge, grouper des colis pour un envoi, grouper des mots par familles", etc.), les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) donnent, comme Littré, la prééminence au sens social, le sens en peinture n’étant qu’un appendice. Deux sens sont distingués : "mettre ensemble des choses ou des êtres animés (des chaises, des violettes, un troupeau, des hommes, des colonnes, des figures, etc.) en un même lieu, pour former un groupe" et "réunir des personnes ou des choses ayant des caractéristiques communes dans un but déterminé". Ce qui distingue ces deux sens, c’est la nature des choses ou des personnes groupées et l’intention qui préside à l’action de grouper : dans le premier cas, le but est de former un groupe ; dans le second cas, les choses ou les personnes ont des "caractéristiques communes" et les raisons pour lesquelles elles sont réunies sont autres que de "former un groupe". Autrement dit, dans le second cas, grouper des choses ou des personnes, c’est les réunir en fonction de critères homogènes, les classer, les mettre en ordre. Ce qui est en œuvre, c’est la grosse machinerie sociale qu’alimente, non pas la libre volonté des sujets, mais la bureaucratie, qui ordonne, range, classe, étiquette, dispose, trie, sélectionne, aiguille, etc.

Quelques extraits illustrent la déferlante sociale dans laquelle est pris grouper, terme de peinture ; de Maritain : "l’organisation corporative de la production devrait naturellement comporter pour les travailleurs associés dans les entreprises groupées par elle la possession d’un patrimoine corporatif commun" (1936, l’ère de tous les fascismes, rouge, noir et vert) ; de Beauvoir : "il avait rallié à son programme quelques camarades qui l’aidèrent à organiser (...) un premier centre culturel. (...) le mouvement s’amplifia : il groupait à présent, à travers toute la France, environ dix mille adhérents" (1958) ; de Goldschmidt : "une lourde administration centrale qui groupe quelque cinq cents agents" (1962) ; de Zola : "cette fameuse Internationale (...) venait de se créer (...). Plus de frontières, les travailleurs (...) s’unissant, pour assurer à l’ouvrier le pain qu’il gagne. Et quelle organisation (...) : en bas, la section, qui représente la commune ; puis, la fédération, qui groupe les sections d’une même province" (1885).

Le classement ordonné des choses et des personnes devenant l’horizon indépassable de la nouvelle religion sociale, solidaire et occultiste, celle-ci invente, pour réaliser ce but, les sciences humaines et sociales. Grouper connaît donc un vif succès dans ces "sciences" : c’est "réunir dans une même catégorie, ou sous une même dénomination, des personnes ou des choses ayant des caractéristiques communes". La boucle est bouclée : le but ultime de la machinerie sociale nouvelle est de grouper les choses et les hommes ; une fois le principe établi, il faut donner une réalité aux groupes. C’est ce à quoi servent les sciences sociales. Les extraits cités dans le Trésor de la Langue française illustrent ce point ; de Mounier : "Janet a groupé sous le nom de psychasthénie les états dépressifs qui portent le désordre jusque dans les facultés de réflexion et dans la constitution même de l’assentiment" (1946) ; de Durkheim : "ce type social repose sur les principes tellement différents du précédent qu’il ne peut se développer que dans la mesure où celui-ci s’est effacé. En effet, les individus y sont groupés, non plus d’après leurs rapports de descendance, mais d’après la nature particulière de l’activité sociale à laquelle ils se consacrent" (1893) ; de Jaurès : "le prolétariat grandit en nombre, en cohésion et en conscience. Les ouvriers, les salariés, plus nombreux, plus groupés, ont maintenant un idéal" (1901). S'il est un lieu où se loge la nouvelle religion sociale et scientiste, c'est dans le verbe grouper.