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07 avril 2006

Lumière des livres 7

 

 

Florilège de liberté

 

 

 

Pendant des siècles, le peuple français, qui est sage et avisé, a affirmé avec force qu’il n’accordait pas plus importance à l’Alcoran (l’an quarante) qu’à un ciron et les élites, qui ne se croyaient pas supérieures au peuple, ont partagé la même indifférence, allant même jusqu’à se moquer du messager d’Allah et des croyances des musulmans. Pendant des siècles, les écrivains français ont exprimé sur l’islam, sur Mahomet, sur les musulmans, sur la Turquie, sur les Turcs, etc. des critiques qui seraient jugées islamophobes par le pouvoir en place en Iran et les thuriféraires de l’islam Wieviorka, Roy, Burgat ou Mucchielli. Cette insolence ancienne, qui s’enracine dans les profondeurs de notre histoire, est d’autant plus précieuse qu’il se pourrait qu’un jour, plus proche qu’on ne le croit, les livres où elle s’exprime ne soient mis à l’index, id est interdits, l’index étant "le catalogue des livres suspects de mauvaise doctrine dont le Saint Siège interdit la lecture, quoiqu’ils ne soient pas encore condamnés juridiquement".

 

Dans La Légende des Siècles (Partie III l’Islam), Victor Hugo condense en quatre vers insolents et féroces ce qu’il pense du divin Mahomet, dont il dit qu’il était aussi têtu que sa mule et aussi ignorant que son âne. : "Le divin Mahomet enfourchait tour à tour / Son mulet Daïdol et son âne Yafour ; / Car le sage lui-même a, selon l’occurrence, / Son jour d’entêtement et son jour d’ignorance". Un siècle auparavant, dans la tragédie Mahomet ou le fanatisme (Acte II, scène 5), Voltaire avait fait de Mahomet le prototype du tyran barbare et sanguinaire : "Le glaive et l’alcoran dans mes sanglantes mains / Imposeraient silence au reste des humains". Nos grands écrivains, comme le bon peuple de France, ont fait, pendant des siècles, de "l’an quarante" l’aune à partir de laquelle est étalonnée l’insignifiance. Sur le thermomètre du rien, il marque le zéro. Il n’est pas possible de leur donner tout à fait tort, n’en déplaise aux islamologues bien pensants, et l’on aimerait que nos contemporains, tout confits en dévotion islamique, sortent des ténèbres où ils végètent. Dans le Discours sur les sciences et les arts (1750), Jean-Jacques Rousseau, qui pensait bien en toute occasion et dont le Contrat social a inspiré et inspire les progressistes de tout poil, marxistes ou non, n’est pas en reste, pour une fois, avec Voltaire, son ennemi. Selon lui, le facteur déterminant, qui a causé, à la fin du XVe s, la renaissance des arts et des lettres, est la stupidité islamique, ce qui l’amène à remercier, ironiquement bien entendu, les Turcs d’avoir ressuscité l’Europe qu’ils tentaient de mettre aux fers. "L’Europe était retombée dans la barbarie des premiers âges. Les peuples de cette partie du monde aujourd'hui si éclairée vivaient, il y a quelques siècles (comprendre : au Moyen Age), dans un état pire que l'ignorance. Je ne sais quel jargon scientifique, encore plus méprisable que l’ignorance, avait usurpé le nom du savoir, et opposait à son retour un obstacle presque invincible. Il fallait une révolution pour ramener les hommes au sens commun ; elle vint enfin du côté d’où on l’aurait le moins attendue. Ce fut le stupide Musulman, ce fut l’éternel fléau des lettres qui les fit renaître parmi nous. La chute du trône de Constantin (id est la prise de Constantinople en 1453) porta dans l’Italie les débris de l’ancienne Grèce. La France s’enrichit à son tour de ces précieuses dépouilles. Bientôt les sciences suivirent les lettres ; à l’art d’écrire se joignit l’art de penser ; gradation qui paraît étrange et qui n’est peut-être que trop naturelle ; et l’on commença à sentir le principal avantage du commerce des Muses, celui de rendre les hommes plus sociables en leur inspirant le désir de se plaire les uns aux autres par des ouvrages dignes de leur approbation mutuelle".

L’histoire, hélas, est souvent plus ironique que nos meilleurs écrivains, au point que ce qui était inconcevable il y a trois siècles finit par se réaliser sous nos yeux. Le 16 décembre 2004, la presse turque en liesse n’a pas salué la résurrection de l’Europe, mais sa fin, en conférant au wahhabite Erdogan le titre de "conquérant de l’Europe", dont était affublé en 1453 Mehmet II. Dans trois ou quatre siècles, un autre Rousseau, tout autant lucide que Jean-Jacques, fera peut-être de 2004 un autre 1453, mais alors que l'Europe a ressuscité en 1453, elle risque de disparaître au XXIe siècle. Sur la Turquie et les Turcs, les écrivains romantiques sont plus éloquents encore que Rousseau. Voici le poème intitulé 1453 que Hugo consacre, dans la partie VI de la Légende des siècles, au siège de Constantinople et dans lequel il prédit (ce en quoi il s’est trompé) que la France libèrera les territoires byzantins que Mehmet (Mahomet en turc) a conquis cette année-là : "Les Turcs, devant Constantinople, / Virent un géant chevalier / A l’écu d’or et de sinople, / Suivi d’un lion familier. / Mahomet Deux, sous les murailles, / Lui cria : " Qu’es-tu ? " Le géant / Dit : " Je m’appelle Funérailles, / Et toi, tu t’appelles Néant. / Mon nom sous le soleil est France. / Je reviendrai dans la clarté, / J’apporterai la délivrance, / J’amènerai la liberté". Ce dont on est sûr, c’est que cette prédiction ne sera jamais réalisée et que ni Chirac, ni Moscovici, ni Mamère, ni Guigou, ni Cohn-Bendit ni leurs amis "n’amèneront la liberté", ni "n’apporteront la délivrance", où que ce soit, surtout pas en Arménie ou en Thrace.

Quand ils étaient grands, cultivés, épris de vérité, soucieux d’histoire, les écrivains de France savaient ce dont les Turcs étaient capables. Voici les crimes que Victor Hugo, le barde de l’école qui éclaire, le héraut de la République qui libère, le visionnaire de l’histoire, le chantre de l’Europe, le progressiste invétéré, met au compte, dans La Légende des siècles, de l’un des conquérants turcs, le Sultan Mourad : "Dans son sérail veillaient les lions accroupis ; / Et Mourad en couvrit de meurtres les tapis ; / On y voyait blanchir des os entre les dalles ; / Un long fleuve de sang de dessous ses sandales / Sortait, et s’épandait sur la terre, inondant / L’Orient, et fumant dans l’ombre en Occident". Le recueil poétique Les Orientales, publié en 1829, est un inventaire des crimes commis par les Turcs, non plus aux XVe et XVIe siècles, mais au début du XIXe siècle, dans les territoires grecs qu’ils ont régis pendant quatre siècles. C’était l’époque où les écrivains soutenaient la guerre qu’engageaient les Grecs, les Serbes, les Roumains, les Bulgares, les Macédoniens, les Egyptiens, pour se libérer du joug turc. Les Massacres de Chio sont célèbres grâce au beau tableau de Delacroix et aussi grâce au poème L’enfant que cet événement a inspiré à Hugo. Le premier vers dit, en deux phrases, tout ce qu’il y a à dire des Turcs et qui illustre la situation actuelle de Chypre : "Les Turcs ont passé là. Tout est ruine et deuil". Le poème se termine par ces deux vers : "Ami, dit l’enfant grec, dit l’enfant aux yeux bleus, / Je veux de la poudre et des balles". Deux siècles plus tard, ce sont des montagnes d’euros dont les dirigeants européens dépouillent leurs citoyens pour alimenter le budget de l’Etat turc. Ce ne sont pas des aides qui sont versées, c’est l’impôt de dhimmitude ou jiziya qui est acquitté. Les écrivains européens ont imité Voltaire, Rousseau ou Hugo. Parmi ceux qui ont dit non, il y a le Bulgare Ivan Vazov, auteur de Sous le joug (paru en 1889), un beau roman qui raconte les crimes abominables que les Turcs ont commis pour maintenir sous leur sabre sanglant les courageux habitants de Bulgarie. C’est un roman dont la lecture devrait être rendue obligatoire à l’Assemblée nationale, au Parlement européen, à la Commission de Bruxelles et dans toutes les institutions de l’Europe. Il éclairerait peut-être les quelques aveugles volontaires qui veulent recouvrer la vue, bien que vivre couché soit plus reposant que de marcher debout.

Les faits, qu’ils soient relatifs à la Turquie ou à l’islam, n’ont guère changé depuis Rousseau, Voltaire ou Hugo. Hugo est mort en 1885. Dix ans plus tard, a commencé le génocide arménien : le grand massacre de 1896, celui d’Hadana en 1909, le génocide de 1915-1916, les tueries des années 1920-1923, la guerre menée par l’armée turque à partir de 1920 pour ne pas appliquer le traité de Sèvres que les dirigeants politiques ottomans avaient ratifié, guerre qui a abouti à la purification ethnique et religieuse d’un territoire que les Turcs devaient partager avec les Arméniens, les Kurdes, les Grecs, la répression féroce à compter de 1927 des Kurdes dont le seul crime était de vouloir parler leur langue et de la transmettre à leurs enfants, l’invasion en 1974 de Chypre, pays libre, souverain et indépendant, et l’occupation d’un tiers du territoire de l’île, laquelle s’est accompagnée du cortège habituel de meurtres et destructions, et du remplacement des populations grecques chassées de leurs terres par des familles immigrées de Turquie, etc. Pour ce qui est des autochtones assyriens, chaldéens, maronites, coptes, melkites, grecs catholiques, etc. qui ont refusé de se convertir à l’islam - vivant dans une terre qui est devenue, malgré eux, "terre d’islam" (comme disent les cyniques, sans que quiconque proteste), leur situation n’est pas meilleure qu’elle ne l’était du temps de Hugo ou de Voltaire. Depuis 1860, aux pogroms succèdent les pogroms. Depuis plus de vingt ans, les thèses de l’islam politique (salafiste, wahhabite, frère musulman, etc.) inspirant de plus en plus de musulmans, les appels au djihad se multiplient, et de plus en plus de moudjahidin y répondent en Indonésie, en Malaisie, aux Philippines, au Pakistan, en Inde, en Egypte, en Irak, au Nigeria, etc. La guerre qu’a faite le régime du Soudan contre les populations noires du Sud de ce pays, animistes ou chrétiennes, a tué près d’un million de malheureux et a contraint des millions d’autres à quitter leur terre. Il a même été décidé de rétablir l’esclavage comme une "solution finale". En 1940, on dénombrait près d’un million de juifs vivant dans les pays arabes : tous sont partis, même les Caraïtes qui vivaient en Egypte depuis la haute Antiquité. S’ils avaient eu lieu au XVIIIe et au XIXe siècles, ces crimes auraient suscité l’indignation, la protestation, la colère, la réprobation de Voltaire, de Rousseau, de Hugo. A la fin du XXe siècle, les écrivains se taisent ou ferment pieusement les yeux. Personne ne bronche. Sollers ne dit rien, Ernaux reste coite, Orsenna pérore sur la grammaire. Il est vrai qu’ils ne sont ni Voltaire, ni Rousseau, ni Hugo. Raison de plus. Aux médiocres, il reste l’indignation : l’os est bon à ronger. Pis, certains approuvent. Foucault, professeur au Collège de France, qui prétendait se faire l’avocat des fous, des homos, des femmes, des prisonniers, s’est pâmé devant le régime de Khomeiny. Bourdieu, l’ami du FLN, n’a pas élevé la voix pour protester contre les égorgements d’étrangers en Algérie dans les années 1990-1997. Tout est fait pour que cesse l’insolence passée de Hugo, Voltaire, Rousseau. Le préambule de la "Constitution pour l’Europe" (première version, celle de 2003) commence ainsi : "Conscients que les habitants (de l’Europe), venus par vagues successives depuis les premiers âges, y ont développé progressivement les valeurs qui fondent l’humanisme". Ce qui est affirmé solennellement, c’est qu’il n’y a pas en Europe de peuple qui puisse invoquer le "droit du premier occupant". Contre toute vérité, les Européens sont assimilés à des immigrés, bien que leurs ancêtres aient été inhumés, il y a plus de cent mille ans, dans la terre d’Europe, qu’ils aient gravé, il y a plus de trente mille ans, sur les parois de grottes, leurs propres représentations mentales et qu’ils se soient mis à cultiver la terre il y a plus de six mille ans. En conséquence, les Européens sont de simples locataires, et le bail dont ils jouissent pourrait être résilié au bénéfice des nouveaux venus d’Asie ! Si les Européens viennent de partout, sauf d’Europe, pourquoi les Turcs, qui vivent en Asie, ne seraient pas des Européens ? Un autre fait est encore plus éloquent. Dans Mahomet ou le fanatisme, Voltaire exprime sans fard ce qu’il pense de l’islam. En 1993, des comédiens de la ville de Genève, Genève la tolérante, Genève l’ouverte au monde, Genève la multiculturelle, etc. ont projeté de représenter cette tragédie. Mal leur en a pris. Ils ont été menacés de brûler dans le théâtre où ils auraient joué. En 1993, des Européens ont été empêchés de représenter une œuvre qui fait partie de leur patrimoine littéraire., parce que les frères Ramadan, les bons apôtres de la lapidation des femmes, le leur ont interdit, comme leurs frères en islam prohibent dans l’oumma ou dans les daoula islamiyya d’Arabie, Algérie, Iran, Irak, etc., partout où ils écument, la musique, l’art, la peinture, le cinéma, la photo, la liberté de penser, le tabac, le vin, le savoir, etc. Il y a deux siècles, quand les Européens se moquaient de l’an quarante, ils auraient fait taire ces censeurs. Aujourd’hui, ce sont les censeurs qui les font taire. Cette vilenie n’a pas valu aux frères Ramadan l’indignité, mais des excès d’honneur. Ils sont devenus les interlocuteurs de Sarkozy, de l’Unesco, de l’Union européenne, de l’Etat français, du PC, des gauchistes.

Au train où vont les choses, un jour viendra, plus proche qu’on ne croit, où les audacieux, les impertinents et les insolents, qui "se moqueront de l’an quarante", comme Voltaire, Rousseau, Hugo le faisaient jadis, seront menacés de connaître le sort de Van Gogh ou celui de l’admirable et déjà oublié écrivain égyptien Farag Foda.

 

 

02 avril 2006

Lumière des livres 6

 

 

 

 

 

Hommage à Philippe Muray

 

 

 

Quelques livres de Philippe Muray, publiés aux Belles Lettres (95, bd Raspail, 75006 Paris) : L’Empire du Bien, 1991, On ferme, roman, 1997, Exorcismes spirituels, essais I, II, III, IV, 1997, 1998, 2002, 2006; Après l’Histoire, I et II, 1999, 2000.

 

 

 

"Tout cela est excellent pour la santé", écrit Muray dans le volume IV des Exorcismes spirituels, qui a pour titre Moderne contre Moderne : "tout cela", c’est-à-dire l’humour, la gaîté, l’ironie, et non le tabac, dont abusait Muray (la seule photo qu’il acceptait que l’on diffusât de lui dans la presse le montre en train de fumer un cigare) et qui a fini par le tuer. Que l’on se rassure, il est en excellente santé là-haut d’où il contemple le "parc d’abstractions" qu’il a quitté, les yeux pétillants de malice à l’idée que l’arrivée quotidienne de nouvelles abstractions dans ce parc à "thèmes" finira bien par lui donner quelques disciples méritants. Comme sa mort n’a été annoncée par aucun media et que son œuvre n’a eu droit (à l’exception du Figaro et de L’Indépendance) qu’à de brefs articles recuits, acides ou aigris, qui attestent chez ceux qui les ont écrits une limitation excessive de l’intelligence, rendons ici à Muray l’hommage que son œuvre et sa pensée méritent.

Les Auvergnats ont de la chance ! Dans leur panthéon régional, ils ont fait entrer Pascal, Anglade, Pourrat, Vialatte. Ils vont y ajouter Muray, bien que, né à Angers, celui-ci n’ait pas de racines auvergnates, du moins en apparence. Pendant des années, le quotidien auvergnat La Montagne a publié les chroniques de Muray, alors que les Germanopratins, qui se croient le nombril du monde, n’ont à se mettre sous la dent que Sollers, BHL, des sociologues de cinquième ordre. Pour ce qui est de l’humour ou de l’allégresse du style ou du sens de la réalité ou de l’ironie, Muray n’a pas d’égal. Pour s’en persuader, il n’est besoin que de citer les titres qui parodient des slogans bêta des organisations chéries des media, des proverbes ou des titres célèbres : "La cage aux phobes, Hourrah sur le baudet, Jetez le bobo avec l’eau du bain, Rebelle et tais-toi, Du passé, tenons table ouverte, Jacuzze, Malbaise dans la civilisation, Nuit blanche gravement à la santé, La lutte des glaces, Tous contre seuls !, L’axe du mâle, Dernier été avant les vacances, Le triangle des bermudas, Ce n’est qu’un début, continuons leur débâcle, La transgression mise à la portée des caniches, Poulet de grain, poulet de sons", etc.

Né en 1945, Philippe Muray est plus connu par ses essais, souvent roboratifs, dont les deux volumes de Après l’histoire, ou par l’insolence de ses thèses sur la fin de l’histoire, sur l’empire du Bien, sur l’envie du pénal, sur Homo festivus que par ses romans. Il a établi sa critique du réel, écrit-il, "à partir de quelques thèses simples : identification forcenée du monde au Bien, fin de l’Histoire comme catastrophe déjà advenue, festivisation généralisée de l’humanité, loi comme bras armé de la morale, acharnement judiciariste comme compensation rageuse au désastre des existences particulières, maternification délirante élevée sur les ruines de la différence sexuelle, nouvelle police de la pensée, rébellion bidon, dérangeance en livrée de valet de chambre, etc.". Il continue ainsi : "Je l’ai également fait en utilisant divers genres : essai, chronique, critique littéraire, roman, et maintenant aussi nouvelles ou poésie. J’ai essayé que mon constat, de toute façon, et quelle que soit la forme qu'il prenait, ne soit jamais triste. De ce point de vue, il est curieux que mes ennemis aient parfois parlé à mon propos "d’attitude déplorative" : sans doute ne parvenaient-ils pas à rire de ce que je disais, et c’est pourtant ce qu’ils auraient dû faire plutôt que de bavarder à côté ; car s’ils avaient ri, ils auraient aussi compris que mon rire est en même temps une pensée".

Voici, pour donner une idée de la jubilation insolente avec laquelle il écrit, le début de "Rebelle et tais-toi", article paru dans l’hebdomadaire Marianne en 2001 : "Le nouveau rebelle est très facile à identifier : c’est celui qui dit oui. Oui à Delanoë. Oui aux initiatives qui vont dans le bon sens, aux marchés bio, au tramway nommé désert, aux haltes garderies, au camp du progrès, aux quartiers qui avancent. Oui à tout. Sauf à la France d’en bas, bien sûr, et aux ploucs qui n’ont pas encore compris que la justice sociale ne débouche plus sur la révolution mais sur un séjour d’une semaine à Barcelone défiant toute concurrence" (Exorcismes spirituels III, 2002). Pour Muray, l’histoire est finie. Nous sommes entrés dans la post-histoire. Evidemment, Muray ne donne pas à la " fin de l’histoire " le sens qu’y donnait Fukuyama en 1989. Pour celui-ci, la disparition des régimes communistes signait le triomphe planétaire de la démocratie libérale, à laquelle, en 1989, il semblait que rien ne pouvait s’opposer. Les événements du 11 septembre 2001, la guerre en Irak, le 11 mars 2004, la guerre en Afghanistan, etc. ont infirmé la prédiction. Muray, au contraire, juge que la fin de l’histoire est antérieure à l’effondrement du Mur de Berlin. Elle date des années 1960, quand a été institué en Occident l’Empire du Bien, que résume le film de Jean Yanne : Tout le monde, il est beau, tout le monde, il est gentil. Le Mal est terrassé, sinon dans la réalité, du moins dans les discours qui tiennent lieu de réel. Désormais, les hommes sont innocents. Ils s’éclatent, ils jouissent sans entrave, ils obéissent à leurs pulsions, ils se laissent guider par le principe de plaisir, ils jettent aux orties le principe de réalité ! Dutroux, Emile Louis, Paulin, Fourniret montrent la voie. Ils se sont libérés des tabous, interdits, entraves, bornes, limites, qui auraient fait vivre nos ancêtres dans une géhenne constante, tout en revendiquant l’innocence propre aux libérés. Autrement dit, l’histoire est finie, à partir du moment où les hommes font l’expérience de ce qu’ils ont évité pendant des siècles, à savoir : vivre comme des animaux, sombrer dans la barbarie, revenir à l’état de nature. Toute transcendance a été abolie, le ciel est vide, Dieu est mort, l’Homme aussi. Le monde réel est offert à l’avidité de touristes consommateurs de lieux et d’espaces. On rêve d’une humanité asexuée, sans père, sans loi, parlant un langage de bébés dans une immense nursery et se situant au-delà du bien et du mal. A la place du vieil ordre symbolique de l’humanité, est institué le règne du Bien absolu, sans limites, sans Mal ni Satan. Sous le ciel vide, la réalité est éliminée. La négativité, qui donne la force de refuser l’inéluctable, est rendue impossible. Si un nouveau juin 1940 se produit, il n’y aura personne pour dire non. Il n’y a pas d’autre "solution que de continuer à constater et à expliquer, c’est-à-dire à faire sortir de l’inconscience qui les protège les pires phénomènes du modernisme en marche". Les pages les plus désopilantes portent sur les intellectuels. L’intellectuel "de l’intellecture" s’indigne de tout et de rien, pétitionne à l'infini, ressasse les mêmes âneries depuis un siècle. Mais, dans les tribunes enflammées des journaux bien pensants, il ne dit rien du monde réel : c’est un dévot, une grenouille de bénitier, un rassis de sacristie, rien d’autre. Les intellectuels retrouveront leur dignité, quand ils s’étonneront en Candide, en Huron ou en Ingénu des transformations qui affectent le monde réel et même de la disparition du Mal, du réel, de la négation, remplacés par un concert de bons sentiments. Les contradictions, qui ont défini la condition humaine pendant des millénaires, sont abolies. Pour célébrer l’instauration de ce nouveau monde, il y a la fête, la fête permanente, la fête qui résout tous les problèmes ou dans laquelle se dissolvent les contradictions et s’éteint l’esprit critique. Elle interrompt le long enchaînement des siècles et nous fait revenir au temps cyclique des mythes. En elle, se réalise le moderne et grâce à elle, les hommes vivent dans un présent éternel, sans passé ni futur. Après Homo sapiens, apparaît une nouvelle espèce que Muray nomme homo festivus. Même la fête est fêtée. Si la fête résume notre époque post-historique, c’est qu’elle est une perpétuelle célébration du monde tel qu’il est. Elle est la marque déposée des temps modernes. C’est par elle que la modernité institue l’auto-célébration permanente comme seul discours audible. Pour Muray, elle est aussi dérisoire que la chamaillerie qui met sens dessus dessous la Sainte Chapelle à propos de la place d’un lutrin (Boileau, Le Lutrin). Dans une salle d’exposition, à Londres, est organisée une installation, la forme la plus éminemment moderne de l’art moderne. Dans un bocal, un poisson rouge est soumis à des décharges électriques : c’est à la fois moderne et de l’art. Les défenseurs des animaux sont plus modernes plus modernes encore que les installateurs : ils ne séparent plus l’humanité de l’animalité. Ils ont traîné en justice les installateurs. Tout s’est terminé dans un feu d’artifice de pénal, ce délire qui incite les modernes à demander réparation à tout bout de champ, même pour des dommages qu’ils n’ont pas subis. "Être absolument moderne, pour reprendre la formule de Rimbaud, est devenu le mot d’ordre des nouveaux esclaves. Le mouvement général consiste à pousser tout le monde vers une flexibilité totale sans laquelle on est ringard, raidi, archaïque, xénophobe, partisan".

Dans ce cadre, la réalité a disparu : plus exactement, elle se confond avec le monde que l’auto-célébration festive du Bien institue peu à peu, après avoir transformé la France en nursery où des femmes nourricières maternent sur un mode sympa des adultes réduits au statut de bébés immatures. Ce qui est encore plus moderne, c’est Lindenberg qui a écrit un pamphlet contre les "nouveaux réactionnaires", dont les contraires seraient les "nouveaux actionnaires", c’est Derrida, qui s’est bien gardé de dire quoi que ce soit d’intelligible sur son époque, c’est la grève des "intermittents du spectacle", c’est l’opération Paris Plage, etc. : "Je désigne par "ancien réel", écrit Muray, le monde concret fait de différenciations (à commencer par la sexuelle), de contradictions, de conflits, et de possibilités de critique systématique portée sur toutes les conditions d’existence. Je dis "ancien réel", mais il n’y a pas de nouveau réel ; il y a, à la place, ce que j’ai appelé un parc d’abstractions, et c’est le décor dans lequel se déplace avec tant d’allégresse Homo festivus. Son environnement est dominé par ce que je nomme l’hyperfestif, lequel ne se ramène pas davantage aux fêtes proprement dites que la société du spectacle ne pouvait être réduite à la télévision".

Plus que jamais, dans cet univers post-historique où règne le mensonge, la littérature est nécessaire. "La littérature sert-elle encore à quelque chose ? - Oui. A nous dégoûter d’un monde que l’on n’arrête pas de nous présenter comme désirable". Ou encore : "S’il y a bien une raison de faire encore de la littérature, elle ne peut résider que dans le désir de connaître cette nouvelle réalité (celle de la post-histoire, de la fête, de l’auto-célébration du présent). Puis de la discréditer de fond en comble" ("La ridiculisation du nouveau monde", in Exorcismes spirituels III). Muray croit au réalisme, à la possibilité de dire ce qu’est le réel, à un retour à Balzac, le grand méconnu de notre littérature, que les formalistes, les auteurs du Nouveau Roman et la critique universitaire ont caricaturé pour le rendre haïssable et pour que personne ne le lise plus. La littérature, le roman en particulier, peut dire quelque chose du monde et révéler l’imposture du "parc d’abstractions" qui se substitue au monde réel. Elle est la seule qui soit en mesure de le faire, puisque le journalisme, la pub, la com, la sociologie sont passés dans le camp d’Homo festivus. Elle ne peut le faire que par le biais du comique et de la bouffonnerie, en tournant en dérision les abstractions qui tentent d’éliminer la vieille réalité, en se gaussant de la fin de l’histoire, des Nuits blanches de Paris, du Bien obligatoire, etc. "La littérature comme je l’entends est le trouble-fête lucide de la civilisation festive encore victorieuse ; elle est l’averse qui se déchaîne brutalement et gâche le pique-nique". Ce programme, Muray le réalise dans la joie : "Encore faut-il savoir le faire avec humour. La gaieté rassemble peu, le rire encore moins, l’humour pas du tout. Et l’ironie sépare. Tout cela est excellent pour la santé". C’est par le roman que Rabelais a dévoilé et tourné en dérision la réalité de l’univers médiéval. C’est par le roman que Flaubert a ridiculisé le triomphe du scientisme bourgeois. Il ne reste plus aux romanciers contemporains qu’à les imiter et à s’inscrire dans l’histoire, pour ridiculiser la modernité post-historique. A eux de dévoiler le monde réel et de déchirer le décor festif qui le couvre. A eux de se gausser de la vaste imposture caritative et humanitaire qui fait la réalité de ce monde monstre. Or, les écrivains, au lieu de prendre leurs distances vis-à-vis de ce présent monstrueux, s’en délectent. Au lieu de s’en détacher, ils le louent. Au lieu de le ridiculiser, ils composent avec lui. Au lieu de s’éloigner du troupeau, ils bêlent avec les "mutins de Panurge".

Lisez Muray. Si vous nourrissez encore des illusions sur les réalités modernes, la lecture de ses livres vous en libérera.

22 mars 2006

Lumière des livres 5

 

De la Chine

 

Dai Sijie, Le complexe de Di, roman, Gallimard 2003, prix Femina 2003

 

 

Pendant un demi-siècle, à partir de la publication du Degré zéro de l’écriture (1953, Barthes) et des Gommes (1954, Robbe-Grillet), le progressisme, après avoir longtemps investi – id est assiégé - la littérature et l’art (Hugo, Zola, Malraux, les Surréalistes), a fini par les envahir. Ce fut expérimentations formelles sur expérimentations formelles, déconstruction des formes, subversion, maoïsme de pacotille, apologies du Grand Bond en Avant et de la grande Révolution culturelle (60 ou 65 millions de morts), dislocation de la syntaxe, révolution dans les mœurs, la langue, les mots, refus de faire ce que les poètes et les écrivains, où que ce soit dans le monde, ont toujours fait : raconter des histoires, dire par la fiction ce qu’est la condition de l’homme, éclairer, instruire.

Bien entendu, pour ce qui est des résultats tangibles et avérés, il en est allé de cette révolution dans les lettres comme du coup d’Etat de 1917 ou de la "Revol cul en Chine pop" : table rase, néant, déconstruction à gogo ou à qui mieux mieux, enfants gâtés qui cassent les jouets qui leur sont offerts. Les uns ont tué 85 millions d’innocents, les autres ont assommé des milliers de lecteurs. L’exploit – à la fois dans l’ordre du sinistre et du désopilant – a été réussi par Sollers, qui a fait passer le maoïsme de sa revue Tel Quel pour la continuation de quelque chose, alors qu’il était la fin de tout. Shakespeare, Artaud, Pound, Dante, Céline, Faulkner, etc. ne savaient pas qu’ils avaient du génie, Sollers leur en aurait donné. Tout cela est de la bouffonnerie.

C’est justement de Chine et d’un écrivain chinois, qui a connu le vrai maoïsme, non les images pieuses des écrivains "engagés" d'Occident, que le progressisme littéraire se révèle pour ce qu’il est, à savoir un simple vaudeville. Si, au temps des anciens rois, le bouffon avait une utilité, il ne sert dans la France actuelle qu’à passer à la télé. Auteur de "Balzac et la petite tailleuse chinoise" (Gallimard, 2000), Dai Sijie est un écrivain qui a connu l’enfer maoïste. Il y a survécu grâce à la littérature française : pas celle de Robbe-Grillet ou de Barthes ou de Foucault ou de Sollers, mais, ironie de l’histoire, celle de Balzac, que ces éminents critiques et "écrivains" tenaient dans les années 1950-1980 pour le parangon de l’écrivain bourgeois et réactionnaire. L’action de son deuxième roman, Le complexe de Di, se passe dans la Chine contemporaine, celle qui a passé une couche de capitalisme débridé sur le socle communiste et marié la révolution à la corruption, au crétinisme et à l’affairisme, comme si la Révolution trouvait dans ce mariage en apparence contre nature sa vraie nature. Le héros de ce roman porte un nom qui sonne comme Mao : il s’appelle Muo. Il est myope, timide, puceau (à quarante ans), emprunté, obsédé par ses rêves : il a tout d’un intellectuel à la Sollers. Pendant dix ans, il a suivi une cure psychanalytique en France, où, en s’aidant du célèbre Vocabulaire de la psychanalyse, il a étudié Freud et surtout Lacan, qui a été le maître à penser de Sollers et du maoïsme français. Il est revenu en Chine pour faire libérer celle dont il dit qu’elle est sa fiancée, Volcan de la Vieille Lune, que le pouvoir accuse d’avoir transmis à la presse occidentale des photos montrant des policiers torturant des citoyens, et qui risque de payer ce "crime" d’un emprisonnement éternel, sans procès, le pouvoir maoïste et affairiste ne transigeant pas avec la vérité.

La seule façon de la libérer est de corrompre Di, le juge tout puissant, immensément riche, qui a commencé sa carrière dans le maoïsme, non pas comme écrivain d’avant-garde à la Barthes, Foucault ou Sollers, mais comme tireur d’élite dans les pelotons chargés d’exécuter les condamnés à mort. Sous Mao, le travail ne manquait pas. Tous les jours, des malheureux recevaient en cadeau une trentaine de balles dans le cœur : c’était la pensée Mao dans sa vérité nue – qu’admiraient alors des Français qui sont devenus célèbres en politique, dans les arts ou dans les media (Frèche, de Montpellier, Lebranchu, qui fut ministre de la justice, July, de Libération, des penseurs Educ Nat). Di est un tueur d’exception. Ses mérites lui ont valu promotions sur promotions : il est devenu juge tout puissant, ayant droit de vie ou de mort sur n’importe qui, même sur les innocents. Il peut emprisonner ou libérer qui il veut. Di veut bien relâcher Volcan de la Vieille Lune, mais en échange de chair fraîche. Il refuse les 10000 dollars habituels, dont il ne saurait que faire, il veut une jeune fille vierge à déflorer. Voilà qui résume le maoïsme réel.

Muo parcourt donc la région de Chengdu – ville principale du Sichuan – à la recherche de chair fraîche. Pour attirer à lui de jeunes femmes et endormir leur méfiance, il a besoin d’une couverture. Il choisit donc le français, qu’il écrit, l’amour (exotique dans la Chine profonde) qu’il porte à la France, non pas le pays de la Révolution ou la patrie des droits de l’homme, mais là où s’est épanoui l’esprit chevaleresque (car Muo s’identifie à un des chevaliers de la Table ronde (Lancelot ?) qui cherche à délivrer sa Dame des griffes du Monstre), et enfin la psychanalyse qu’il connaît un peu, ayant été adoubé, alors qu’il parlait à peine le français, par un Français, nommé Michel, psychanalyste silencieux, qui ne lui a pas dit trois mots, mais qui l’a écouté raconter ses rêves en chinois, langue qu’il ne connaissait pas. Muo se fait interprète ambulant de rêves pour trois yuans. Il confectionne une enseigne : une oriflamme sur laquelle il écrit le mot chinois "rêve" en caractères figuratifs anciens (le dessin d’un lit associé à celui d’un œil) qu’il accroche à une hampe et dispose à l’arrière de son vélo.

Dans les années 1970, le livre culte des maoïstes français a été De la Chine, un pavé indigeste de 600 ou 700 pages, dans lequel l’auteur, Mme Marie Antoinette Macchiochi, égérie de l’intelligentsia progressiste, qui l’a élue professeur à l’Université de Saint-Denis (9-3), raconte le voyage "organisé" qu’elle a fait en Chine et les entretiens qu’elle a eus avec des "travailleurs chinois" (en fait , des membres de la police politique déguisés en travailleurs, des espèces de juges Di). Tout dans ce livre immonde qui déshonore son auteur, l’éditeur et les imbéciles qui en ont rendu compte, du début à la fin, est de la pure propagande mensongère. Le mérite de Dai Sijie est de nous montrer enfin avec bienveillance et sans mensonge ce qu’est la Chine réelle, et cela, en choisissant de raconter une histoire non pas à la manière bouffonne et maoïste de Sollers (dans H, Lois, Nombres, Paradis), mais à la manière réaliste de Balzac. Alors que le progressisme n’a été invoqué et porté aux nues dans les arts et la littérature que pour mentir, tromper, abuser, salir, cacher, déformer, le réalisme à la Balzac, lui, est assumé par un Chinois qui a choisi d’écrire en français (et avec quel talent !) pour dire la vérité sur son pays, pour le faire connaître dans ses profondeurs, mieux que ne le feraient les experts, les spécialistes, les auteurs de documentaires, les chercheurs et enseignants chercheurs des très célèbres universités de France. C’est à une plongée dans la Chine profonde du début du IIIe Millénaire que Dai Sijie invite ses lecteurs : et c’est un éblouissement. Ainsi, Muo parcourt les banlieues sinistres et les quartiers populaires de sa ville, il s’installe sur le marché libre aux femmes de ménage, situé (l’ironie est féroce) dans la "Rue du Grand Bond en Avant", où les nouveaux riches viennent s’approvisionner en domestiques pour la journée, la semaine ou le mois. Dans ce marché, Muo est vu comme un "diseur de bonne aventure", la psychanalyse se ramenant à de la divination et Freud à un haruspice. Il finit par rencontrer une embaumeuse de cadavres, restée vierge à quarante ans passés, son fiancé s’étant suicidé, parce qu’il ne supportait plus son état honteux d’homosexuel, et qui accepte le marché : coucher avec Di, ce qui ne peut se faire, de sorte que Muo et l’embaumeuse de cadavres finissent par découvrir enfin l’amour l’un avec l’autre. Le roman s’achève (en fait, il pourrait continuer comme un cycle de chevalerie), alors que Volcan de la Vieille Lune est toujours embastillée et que Muo continue à chercher une vierge qu’il offrira à Di.

L’histoire bascule dans le burlesque. Mais l’état réel de la Chine et la quête du chevalier Muo sont tellement sinistres que seule la dérision peut exorciser le désespoir. Dire la vérité sans fard et par le biais d’une fiction dérisoire fait la force de ce roman et la grandeur de Dai Sijie, et en négatif, l’horrible absurdité de ce qu’a été le maoïsme français.

 

 

 

 

17 mars 2006

Lumière des livres 4

 

 

Quand la lumière vient d’Iran

 

 

Née en 1967 en Iran, Mme Chahdortt Djavann est arrivée en 1993 à Paris, où elle a obtenu l’asile politique. Alors, elle ne parlait pas un traître mot de français. Moins de dix ans plus tard, elle est devenue un écrivain français. Voici les livres dont elle est l’auteur : 2002, Je viens d’ailleurs, roman, éditions Autrement ; 2003, Bas les voiles, essai, Gallimard ; 2004, Autoportrait de l’autre, roman, S. Wespieser ; 2004, Que pense Allah de l’Europe ?, essai, Gallimard ; 2006, Comment peut-on être français ?, Flammarion, 2006. Etonnant écrivain dont l’héroïne Roxane, dans Comment peut-on être français ?, envoie vingt lettres à Monsieur Charles de Montesquieu et donne ainsi, trois siècles plus tard, une suite aux Lettres persanes.

 

Les sociologues tentent de nous faire accroire que la culture est un don charismatique, quelque chose comme la descente de l’Esprit Saint sur de rares élus. Cette blague a pour effet de détourner les jeunes gens des grandes œuvres de leur patrimoine. Il faut que ce soit une Iranienne échappée de la barbarie (elle a appris le français tard, dans les livres, et en particulier dans les manuels de Lagarde et Michard, si souvent décriés par les beaux esprits de la modernité à tout crin) qui nous rappelle l’urgence qu’il y a, en ces temps de délires multiculturels et racistes, les uns se nourrissant des autres, à revenir aux textes des écrivains qui ont fait la France. Le relativisme culturel est l’esprit qui capitule. Mme Djavann a assimilé en quelques années, à force de volonté et de travail, l’essentiel de la culture française ou de l’être français. Contrairement à ce qu’ânonnent les bourdivins du Collège de France, la culture n’est ni innée ni charismatique ni donnée à quelques rares élus : elle peut être assimilée par ceux qui acceptent de s’en donner la peine.

 

Depuis quarante ans ou plus, de savants linguistes répètent que le français a d’innombrables défauts qui tiennent à une orthographe byzantine, à un lexique compliqué, à un enseignement élitiste, à une grammaire axée sur l’écrit, à la primauté de l’écrit sur l’oral, à la force des traditions, au purisme grammatical ou prétendu tel, à la centration de l’enseignement sur le savoir (et non sur l’enfant), au manque de qualification des maîtres assimilés à des cuistres ou à des dresseurs d’animaux, à des facteurs culturels et extra linguistiques, tels que la littérature, ou aux rapports que les langues entretiennent avec une culture qu’elles expriment. "La raideur du vocabulaire français, écrit Martinet (1962), n’est qu’un des aspects d’une ankylose qui gagne nécessairement les langues qui ont un passé, et ceci d’autant plus que ce passé, long et glorieux, veut se survivre comme un aspect de la culture nationale". Ce n’est pas une analyse mais un réquisitoire. Certes, le français a une orthographe difficile. Mais les langues qui sont le plus parlées dans le monde, l’anglais et le chinois, ont une écriture, au mieux aussi byzantine que le français (l’anglais), au pis, plus compliquée encore (le chinois). Une langue, selon Martinet, se manie comme un marteau. Citons : "Peu à peu, sous la pression de nécessités diverses, on s’aperçoit qu’on peut faire l’économie de presque toute la grammaire scolaire dans la mesure où la langue que l’on cultive à l’école n’est pas autre chose que celle que l’enfant apporte avec lui. C’est là le cas dans les pays de langue anglaise où les distinctions grammaticales qu’il faut respecter lorsqu’on écrit la langue sont celles que fait tout un chacun en parlant". Ou encore : "Un jour peut-être, sous la pression des nécessités du monde actuel, arrivera-t-on à se convaincre qu'il ne suffit pas d'apprendre à disserter par écrit de matières littéraires ou philosophiques, mais qu'il convient que chaque Français sache s'exprimer clairement et précisément, oralement aussi bien qu'avec sa plume ou son clavier, sur tous les sujets de sa compétence. Ce jour-là, s'il n'est pas trop tard, il y aura, de par le monde, de belles chances pour les Français et pour leur langue". Pour les linguistes, les langues sont des moyens, des outils ou des instruments. Mme Djavann défend la thèse opposée. Elle apprend le français, non pas seulement pour communiquer, mais pour se l’approprier, le faire sien, devenir un écrivain français. La langue est pour elle non pas un outil, comme le seraient le marteau et la faucille, mais un ensemble de symboles qui ont plus à voir avec la culture, la vie de l’esprit, la pensée qu’avec la communication ramenée à la volonté d’influer sur autrui. "L’apprentissage purement académique et linguistique du français ennuyait Roxane. Elle voulait apprendre la langue dans le texte, dans le contexte. Elle voulait lire les grandes œuvres, les grands auteurs et tout de suite. Seulement pour lire, encore fallait-il savoir lire (…) Une bibliothécaire lui proposa de commencer par quelques romans en version simplifiée pour les étrangers. Elle lui donna La Symphonie pastorale d’André Gide, et ce fut le premier livre que Roxane lut en français". Ou encore, page 115 : "Roxane copiait dans son cahier les nouveaux mots et leurs multiples significations ainsi que les phrases d’écrivains citées par Le Petit Robert et elle inventait trois nouvelles phrases avec chaque mot (…) Dans des cahiers distincts, elle classait, hiérarchisait les mots ; elle tentait en vain de ranger le nouveau mot dans ses cahiers. Souvent, dans la description d’un mot, il y en avait un autre qu’elle ne connaissait pas et qui l’empêchait de comprendre la signification du premier. Elle copiait le nouveau mot et le cherchait dans le dictionnaire. Dans la description de celui-ci, il y avait encore d’autres mots qu’elle ne connaissait pas, elle les notait et les cherchait dans le dictionnaire… De fil en aiguille, après quelques dizaines de minutes, elle oubliait quel était le premier mot qu’elle cherchait. Elle avançait lentement, difficilement. La maîtrise du français demanderait toute une vie". Ou encore, page 116 : "Pour chaque mot, il fallait une humilité et une patience infinies ; il fallait l’approcher lentement, délicatement, pour l’amadouer ; il fallait le comprendre, le comprendre vraiment, le dire et le redire, le laisser entrer en soi, la garder en soi, tel un gage précieux. Telle une promesse de vie. Il fallait attendre que chaque mot mûrisse en soi, retrouve pleinement son sens, prenne de la chair, de la vie, qu’il devienne la chair de la vie, pour qu’il dise enfin la vie. Elle ne voulait pas de cette langue comme d’un simple outil de communication, elle voulait accéder à son essence, à son génie, faire corps avec elle ; elle ne voulait pas seulement parler cette langue, elle voulait que la langue parle en elle. Elle voulait s’emparer de cette langue et que cette langue s’empare d’elle. Elle voulait vivre en français, souffrir, rire, pleurer, aimer, fantasmer, espérer, délirer en français, elle voulait que le français vive en elle. Roxane voulait devenir une autre en français". Ou encore page 118 : "Elle aspirait avidement à maîtriser cette langue, à la faire sienne. Elle voulait appartenir à cette langue entièrement, jusqu’au dernier de ses neurones. Elle la désirait charnellement, mentalement, psychiquement. Elle voulait la posséder totalement, et cette garce de langue se dérobait à elle, elle ne cessait de lui jouer des tours. Quelle belle garde, cette langue, la plus belle. Quelle belle grâce, cette langue. La plus belle".

 

Les penseurs européens ont compris, après 1945, que la barbarie et les crimes de masse commis par un peuple ou au nom d’un peuple pouvaient contaminer jusqu’à la langue de ce peuple. Dans Langage et silence (1967), George Steiner écrit : "Deux voies s’ouvrent à l’écrivain qui sent que la condition de son instrument est mise en question, que la vocation humaine de celui-ci se dégrade : ou bien s’efforcer de transposer cette crise généralisée dans sa syntaxe personnelle, en explicitant, avec son aide, les traits précaires et vulnérables de la communication ; ou bien choisir ce mode de suicide littéraire, le silence. Il est facile de suivre la naissance et le développement de ces deux attitudes dans la littérature allemande des dernières décennies, écrite dans la langue qui a subi le plus vivement et illustré au plus haut degré la grammaire de la barbarie". C’est aussi l’expérience qu’analyse Viktor Klemperer dans LTI, Lingua Tertii Imperii : la langue allemande a été empoisonnée par le socialisme national. Mme Djavann est arrivée en France en 1993, sans rien connaître de la pensée occidentale moderne. Mais en Iran, elle a vécu une expérience semblable à celle qu’ont connue Steiner et Klemperer. Elle aussi, elle prend conscience que la barbarie du régime des " mollahs " contamine même la langue persane. Page 113 : "Pour s’imprégner des mots, pour découvrir leur essence, pour aller au-dedans des mots, elle décida d’abandonner le dictionnaire français-persan et de se référer uniquement au Petit Robert. Apprendre les mots français par le truchement de leur équivalent en persan les rendait encore plus artificiels et étrangers : en outre, les mots persans étaient inconciliables avec ce nouveau monde, tant ils rappelaient à Roxane les souvenirs d’un pays où des dogmes barbares faisaient office de lois. Roxane avait six ans lorsque le régime islamique s’était imposé en Iran, et le persan pour elle traduisait les félonies qui avaient assombri l’histoire de ce pays". Page 115 : "la langue persane (…) était condamnée à une décadence irrémédiable ; elle était pervertie par les mensonges de l’histoire, par des trahisons, des souffrances, des humiliations et des afflictions. Cette langue ne rappelait que trop à Roxane (…) un monde où chaque mot était sali, trahi par les mollahs, un monde qu’elle avait fui, un monde abhorré. La faute n’en était pas au persan, mais aux Iraniens. Une langue n’existe que dans un lieu, dans un cœur et la bouche des gens qui la parlent, elle raconte l’histoire des gens qui la parlent, elle raconte l’histoire d’un peuple, traduit le monde où elle vit, dit la vie, la vie des gens. Cette langue était devenue malgré elle complice d’une histoire calamiteuse et infamante ; chaque mot coltinait les dogmes qui accablaient le pays, chaque mot colportait les turpitudes de la vie quotidienne. Alors Roxane ferma à jamais son dictionnaire persan, car cette langue entaillait son être, faisait saigner sa mémoire blessée. Trop de souvenirs douloureux étaient intimement liés au persan. Non, le persan n’avait aucune place dans ce monde français".

 

Dans la lettre 30 des Lettres Persanes, Rica raconte à son ami Ibben, resté à Smyrne, qu’un jour, alors qu’il avait ôté son costume persan et qu’il s’était habillé en indigène, les Parisiens, ne le reconnaissant pas, mais apprenant par la rumeur qu’il était persan, s’en étonnèrent en ces termes : "Ah ! ah ! Monsieur est persan ? C’est une chose bien extraordinaire ! Comment peut-on être Persan ?" Montesquieu se garde de répondre à cette question, qui n’est rapportée que par ironie, jugeant à juste titre que l’on n’est pas persan, ni français, mais homme et que le fait d’être persan et son corollaire " être français " sont des accidents ou, comme dirait un philosophe, de simples contingences. A l’opposé, le titre "comment peut-on être français ?" n’a pas ce sens-là, et pas seulement à cause de la substitution de français à persan. Dans le roman de Montesquieu, ce sont les badauds qui se demandent naïvement à quoi se reconnaît un persan qui ne porte pas d’habit immédiatement identifiable. Dans le roman de Mme Djavann, c’est la romancière elle-même et son personnage, Roxane, qui se posent la question, et en des termes sinon philosophiques, du moins sérieux. Dans les Lettres persanes, la question est sans réponse. Dans le roman de Mme Djavann, la réponse est fournie par le récit. Dans "comment peut-on être français ?", le verbe être exprime l’identité ou l’essence ou la "nature", au sens philosophique de ce terme. Qu’est-ce qui fait que l’on est français ? Comment le devenir, non "de papier", par la carte d’identité (elle est donnée à quasiment tout le monde et ceux à qui elle est refusée peuvent s’en procurer une auprès d’un faussaire), mais philosophiquement ? Comment ingérer le génie français ou se l’approprier ? Ce n’est pas la lignée, ni la " race ", ni la couleur de la peau, ni la religion qui font les Français. Pour Roxane, qui vient d’un pays moyenâgeux, où elle a été obligée, dès l’âge de six ans, de se dissimuler dans l’uniforme islamique, être français, c’est jouir de la première des libertés : celle d’aller et de venir à son gré, sans en demander l’autorisation à quiconque, sans être suivie, épiée, surveillée, accompagnée, et c’est accepter qu’autrui jouisse de la même liberté que soi, même si cet autre est une femme. C’est pourquoi le premier acte de Roxane, une fois à Paris, après s’être assise à la terrasse d’un café, y avoir mangé un sandwich et bu un verre de vin rouge ("c’était un événement majeur dans la vie de Roxane. C’était la liberté elle-même. En Iran, une telle chose était tout simplement inimaginable"), est de marcher toute la nuit dans la ville, pour faire entrer dans son corps la liberté que l’on respire en France, s’en imprégner physiquement et qu’elle devienne soi.

De ce fait, les premières pages de ce roman sont l’un des plus beaux hommages qui aient été rendus à notre pays, d’autant plus émouvant que les ressortissants des pays du tiers monde ont pris la fâcheuse habitude depuis le règne de Mitterrand d’accabler d’une haine inexpiable la terre de servitude que serait à leurs yeux la France.

 

 

05 mars 2006

Lumière des livres 3

 

 

L’astre noir

 

 

A propos de Suite française d’Irène Némirovsky, Denoël, 2004, Prix Renaudot

 

 

Le roman Suite française d’Irène Némirovsky, écrit en 1941 et 1942, est fait de deux parties. La première a pour titre Tempête en juin (pp 27 à 229), la seconde Dolce (mis sans doute pour dolce vita, pp 233 à 390). La "tempête" dont il est question est celle qui a balayé en juin 1940 la France et a failli la faire disparaître dans les poubelles de l’histoire ; la dolce vita est la vie menée, au printemps de 1941, par un régiment de l’armée allemande cantonné à Bussy, un bourg de la province profonde. Dans la première partie, Mme Némirovsky traite de l’exode apeuré de familles bourgeoises ou aristocratiques, de Paris à Tours ou à Nîmes ou dans le Morvan. La France se désagrège, l’armée se débâcle, l’administration se cache, les hommes politiques se terrent. Chez les bourgeois, les nantis, les aristos, les snobs, c’est le sauve qui peut général : on sauve son or, ses bijoux, ses valeurs, ses titres, son argenterie, sa porcelaine, avant de congédier les bonnes à tout faire, mais après qu’elles ont fait les bagages et fermé l’hôtel particulier ou l’appartement de luxe. Qu’elle soit bourgeoise, aristocratique, banquière, paysanne, ouvrière, de Ménilmontant ou d’Auteuil, parisienne ou provinciale, la France de juin 1940 est veule, lâche, dissimulée, surtout si elle est catholique, croyante et pratiquante, hypocrite, pleutre, xénophobe, ne pensant qu’à ses biens et à son argent, volant son prochain dans la détresse ou lui refusant tout secours, et mourant sur la route comme un troupeau de porcs. Ce n’est pas mieux en 1941. A Bussy, les Allemands passent leur temps à bâfrer, boire, courir le guilledou. Quant aux Françaises, leur obsession est de se faire sauter par un Allemand en uniforme caca d’oie, fermé d’un ceinturon doré, sur lequel est écrit "Dieu est avec nous", gratuitement, pour rien, se faire sauter pour se faire sauter, même pas pour une paire de bas ni pour connaître le plaisir ou assouvir les instincts. Pendant l’occupation, les Françaises n’auraient pas eu d’autre occupation que de passer sous tous les soldats allemands. La vision de la France de cette Suite française est effrayante. Le pays s’enfonce dans le néant. Mme Némirovky n’exprime aucune pitié. La France a mérité ce qui lui arrive, punie pour on ne sait quels crimes et par on ne sait quelle puissance maléfique ; elle a mérité d’être défaite, battue, occupée, humiliée ; elle a mérité de disparaître. Seuls Hitler qui ressasse dans Mein Kampf sa haine de la France ou les collabos, à qui la divine surprise de la défaite a offert le pouvoir, ont jubilé avec la même méchanceté en constatant le désastre français qui signifiait leur victoire.

A la page 328, Mme Némirovky écrit : "Après tout, on ne juge le monde que d’après son propre cœur. L’avare seul voit les gens menés par l’intérêt, le luxurieux par l’obsession du désir. Pour Mme Angellier, un Allemand n’était pas un homme, c’était une personnification de la cruauté, de la perversité, de la haine. Que d’autres eussent un jugement différent était impossible, invraisemblable". C’est aussi, en fonction de ces critères, que la France est jugée. Mme Némirovsky est imprégnée de cette mauvaise littérature néoréaliste et bien pensante qui, dans les années 1920 et 1930, recueillait les lauriers littéraires. A la manière de Perrochon, Bourget, Maupassant, elle célèbre, dans la tradition faussement aristocratique des Goncourt, la laideur sans borne de la nature humaine par des ricanements insolents ou des insultes obscènes. Alors que les villes ont faim, à la campagne, "les enfants (de paysans) qui accompagnaient leurs mères (à un après-midi de charité) étaient tous gras et roses, gavés et barbouillés comme de petits porcs". Voici comment, dans cette même page, la vicomtesse de Montmort réagit à l’après-midi de charité (en fait, de solidarité en faveur des soldats français prisonniers en Allemagne) qu’elle a organisé : "Elle soupira, non de fatigue, mais d’écœurement. Que l’humanité était laide et basse ! Quel mal il fallait se donner pour faire palpiter une lueur d’amour dans ces tristes âmes. "Pouah !", se dit-elle tout haut, mais, comme le lui recommandait son directeur de conscience, elle offrit à Dieu les fatigues et les travaux de cette journée". Pendant que Mme Némirovsky, telle, au couvent, Emma Rouault, future épouse Bovary, se graissait les mains à la poussière des mauvais livres de ces écrivains honorés jadis et oubliés aujourd’hui, Joyce, Faulkner, Proust bouleversaient le vieil ordre du roman, en y réintroduisant l’ambiguïté humaine, l’ambivalence de la morale, une esthétique de l’indécidable ou du discontinu, en expulsant de leurs œuvres tout manichéisme et en reléguant l’idéologie au second plan ou tout à fait derrière, loin. Hélas, ce ne sont pas ces romanciers qui ont inspiré Mme Némirovsky, mais Mazeline.

En effet, Suite française est un roman idéologique, au sens où il assène un point de vue unique, partial, partiel, méprisant aussi, sur la tragédie que vit la France et, plus grave, sur la France. Ce n’est pas le monde tel qu’il est ou la France telle qu’elle se désagrège qui sont restituées, mais l’idée fruste et primaire ou mécanique que l’auteur s’en fait. Le comique est de la mécanique plaquée sur du vivant. De la même manière, on peut définir l’idéologie comme des idées toutes faites vissées sur le réel. Pour Mme Némirovsky, le réel n’a pas d’importance, il n’a même pas d’existence, elle l’efface derrière la forteresse de ses idées reçues et préconçues, sclérosées et étouffantes, haineuses et sèches. Ses personnages ne sont pas à l’image de personnes vivantes, réelles, humaines ; ce sont des pantins désincarnés. Ils n’errent, simples ombres de papier, entre les lignes que pour être les porte-parole d’une idée. Ils sont la France bourgeoise, la France aristocratique, la France paysanne, la France parisienne, la France provinciale, et toujours, de quelque classe qu’ils soient les étendards, ils sont les salauds de Français. Voici un autre portrait (page 286) de la vicomtesse de Montmort : "Naturellement, elle ne fréquentait pas les bourgeois du village ; elle ne les invitait pas plus chez elle que ses fermiers, mais, quand elle avait besoin d’un service, elle venait le demander à domicile, avec une simplicité, une ingénuité, une insolence naïve qui prouvaient qu’elle était bien "née". Elle arrivait en voisine, habillée comme une femme de chambre". Ou encore, page 288 : "Au début de la guerre, elle s’était montrée ardemment patriote et anti-allemande, non qu’elle détestât les Allemands plus que les autres étrangers (elle les englobait tous dans un même sentiment d’aversion, de défiance et de dédain), mais il y avait dans le patriotisme et dans la germanophobie, comme d’ailleurs dans l’antisémitisme et, plus tard, dans la dévotion au maréchal Pétain, quelque chose de théâtral qui la faisait vibrer". Dans ce brouet de haine, seuls les Allemands s’en sortent à leur avantage. Ils sont forts, cultivés, jeunes, énergiques ; ils sont les vainqueurs, ils dominent le monde, ils aiment la musique, ils apprécient ce qui est beau, ils sont désintéressés. Ils ont à foison tout ce qui fait défaut aux Français : sensibilité, goût, morale, courage, force, énergie.

Mme Némirovsky est née à Kiev, en Ukraine. Ses parents se sont réfugiés en France pour échapper aux pogroms et pour jouir d’une immense fortune, sur laquelle les bolcheviks rêvaient de faire main basse. Ce qui est désolant, ce n’est pas que ce roman, exhumé d’un âge esthétique révolu et de la pire des réactions, ait été publié (c’est un témoignage de la haine viscérale dont la France était accablée aussi bien outre-Rhin qu’en deçà du Rhin), c’est qu’il ait été couronné. Qu’est-ce que le jury Renaudot a voulu célébrer ? Une vision pitoyable de la France ? La vision qu’il partage avec l’auteur ? La mémoire de l’auteur ? Hélas, ce prix aura mis en lumière une facette peu ragoûtante de Mme Némirovsky, femme admirable et écrivain de talent (le talent a beau être gâché, il n’en est pas moins réel), que la France, hélas, n’a pas su protéger d’une mort horrible. En effet, dans les années 1930 et jusqu’à sa mort, Mme Némirovsky a publié des articles, des textes, des nouvelles dans Gringoire (journal xénophobe dirigé par Carbuccio et qui a cessé de paraître à la Libération), dans La Revue des deux mondes (revue nationaliste qui a eu pour collaborateur, entre autres, le Maréchal Pétain) et dans Candide (journal qui s’est rallié à la politique de Pétain en 1940). Le sordide de l’affaire est qu’on a fait passer pour "progressiste" cet écrivain, uniquement parce qu’il a été victime de la barbarie socialiste nationale. Il faut vraiment que les "progressistes" se soient abîmés dans le néant de la pensée pour user de ces subterfuges.

 

 

 

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24 février 2006

Lumière des livres 2

 

Les dernières lueurs de la royauté

 

A propos de Philippe Beaussant, Le Roi-Soleil se lève aussi, Gallimard, 2000.

 

Philippe Beaussant raconte une journée du Roi Soleil, non une journée singulière, celle du 9 mars 1661, par exemple, au cours de laquelle Louis le quatorzième a décidé de gouverner, et de le faire seul, à la place des ministres habituels, aidé par de simples secrétaires d’Etat, mais une journée type, une journée qui pourrait, ou aurait pu, être n’importe laquelle de ces milliers de journées pendant lesquelles il régné et gouverné. Bien qu’il soit porté sur la page de couverture au-dessous du titre, la mention récit, ce n’est pas un simple récit qu’a écrit Beaussant, c’est surtout une analyse de ce qu’a été dans sa réalité tangible et dans ses formes symboliques la monarchie (ou le commandement d’un seul) instaurée par Louis XIV et qui a été plus qu’une royauté. En 1661, le roi est devenu monarque : il incarne la France et il est le Conseil des Ministres ; il règne et il gouverne, en concentrant entre ses mains quasiment tous les pouvoirs.

Habituellement, quand les historiens étudient Louis XIV et le système monarchique qu’il a établi, ils analysent les décisions prises, les campagnes menées, les guerres qu’il a déclarées ou qui ont été déclarées à la France, ses maîtresses, la politique qu’il a explicitement conçue, l’idéologie, la création d’Académies, l’affaire Fouquet, la révocation de l’Edit de Nantes, l’état des finances, les fondements de l’Etat – ou monarchie administrative – qu’il a institué : en bref, ils étudient cet Etat comme s’il s’agissait d’un Etat moderne et ils esquissent de son monarque le portrait d’un chef d’Etat. Ce n’est pas sur ses brisées que marche Beaussant. Il est romancier et musicologue. Il est l’un des meilleurs connaisseurs de la musique et des arts musicaux des XVIIe et XVIII siècles, de Couperin, Rameau, Lully, sur lesquels il a écrit des livres et de nombreux articles (dont ceux de l’encyclopédie Universalis). Il a ainsi participé à la redécouverte et à la réhabilitation, après la longue parenthèse romantique, de la musique française baroque ou classique, prouvant que les Français ont excellé dans la musique, le ballet, l’opéra et que l’essence de ces arts ne peut pas être uniquement allemande ou italienne, comme on a bien voulu le faire accroire pendant deux siècles.

Le point de vue choisi, c’est justement celui qui était écarté jusque là ou qui, s’il en était tenu compte, était accessoire ou donné en plus. Le Roi-Soleil se lève aussi est un ouvrage d’anthropologie culturelle. De fait, le système mis en place par Louis XIV est analysé à partir de symboles, des loisirs et des divertissements de la Cour et du Roi, à partir de la culture, haute ou petite, dans laquelle Louis XIV vit et qu’il a contribué à inventer. Dès lors, le système n’est plus celui d’un Etat moderne. Même les mots, tels nourrice, potage, déjeuner, chambre, palais, valet, secrétaire, en usage à la Cour, sont débarrassés des significations accessoires et parasites, que les siècles ont déposées sur le sens originel, du moins celui du XVIIe s, au point de le cacher ou de le faire oublier. L’examen rend à ces mots un sens plus pur, plus neuf, plus jeune. Avec les arts, tous les arts, non seulement le théâtre, mais aussi la danse, la musique, les fêtes, la décoration, l’architecture, l’agencement des pièces à l’intérieur des palais, l’art de vivre (Louis XIV mange en public, face aux courtisans ou au peuple, sans fourchette, avec les mains, d’abondance et vite, presque sans mâcher, il boit du champagne frizzante, plus tard, sur les recommandations de son nouveau médecin, il se met au bourgogne, qu’il boit, non pas dans un verre qu’il pose sur la table, mais dans un verre que remplit à son intention un de ses officiers), la monarchie établie à compter de 1661 apparaît singulière, étrange, insolite : c’est un théâtre dont la scène figure l’Univers et où le Roi, héros et personnage principal, joue le rôle d’Apollon et du Soleil. Quand Louis XIV danse (et il s’entraîne de deux à trois heures par jour jusqu’à l’âge de 32 ans), c’est pour être le meilleur danseur, capable de donner une forme parfaite aux mouvements du corps humain. Le ballet n’est pas pour lui un divertissement, mais la mise en scène de son pouvoir. Il est le corps idéal, c’est vers lui que tous les regards se portent. S’il est roi, il est roi en toutes choses et tout le temps, du lever au coucher. C’est de sa chambre, une pièce privée, là où il convoque les secrétaires d’Etat dont il désire, pour régler telle ou telle affaire, écouter les conseils, qu’il gouverne. L’analyse des arts, l’arrangement des palais, le goût pour le théâtre, la passion de la danse et de la chasse, l’étiquette, etc. révèlent, mettent au jour, montrent, mieux que ne l’auraient fait les décrets et décisions, ce qu’était la monarchie, telle que Louis XIV l’a conçue. L’explication est lumineuse. On comprend que ce système ait fasciné, dès qu’il a été mis en œuvre, tant de souverains, tant d’historiens, tant d’hommes d’Etat, même parmi les modernes, même parmi les révolutionnaires. La mise en scène du pouvoir du Roi par le Roi lui-même sert et a servi d’exemple à toutes les propagandes modernes, qu’elles aient été le fait d’Européens, d’Asiatiques ou d’Américains.

Beaussant avance des hypothèses qui éclairent la fin de la monarchie et font comprendre pourquoi ce système s’est affondré aux premiers vents contraires. Des siècles durant, le Roi de France n’a pas eu de résidence fixe ou attitrée. Louis XIV, avant qu’il ne devienne monarque et ne s’installe définitivement à Versailles à partir de 1682, changeait sans cesse de résidence. Pour lui, le "Tour de France" se faisait toute l’année : le Louvre, Vincennes, Saint Germain, Saint Cloud, Chambord, Villers-Cotterêts, le royaume, qu’il parcourt du Nord au Sud et d’Est en Ouest. Le principe est que le Roi doit être vu de tous ses sujets. A Pâques, il lave les pieds de dix paroissiens pauvres ; deux fois par an, il touche les écrouelles ; des placets lui sont adressés. Il incarne ce qui n’est pas encore appelé nation, il est et il doit être accessible à tous. En s’enfermant à Versailles, d’où il gouverne, il rompt peu à peu les liens qui unissaient le roi à son peuple ; en faisant de Versailles le lieu unique du Royaume, il efface la diversité des territoires ; en exerçant les fonctions de ministre, il marginalise son principal soutien, la noblesse, qui n’a plus participé aux décisions de la "chambre", étant tout entière vouée au rôle de spectatrice dans le théâtre de la Cour. Ce système, dont la fin était l’unité et dont l’unité se faisait dans et par la personne du monarque, préparait à terme la disparition de la monarchie, ce qui s’est produit en 1792. Il a suffi que le roi soit dépourvu de charisme ou qu’il lui manque la volonté de faire de sa personne le corps de la nation, pour que le charme se dissipe. Pourtant tout n’a pas disparu. La monarchie, c’est-à-dire le "commandement" ou le "pouvoir d’un seul", a été transférée à la nation. L’unité ne s’est plus faite dans et par le corps du Roi, mais dans et par le corps politique que forment les citoyens. C’est ainsi que l’article 3 de la Déclaration de 1789 stipule que le "principe de souveraineté réside essentiellement (c’est-à-dire par essence) dans la nation". Ce n’est plus du corps du roi qu’il émane, mais de ce corps politique abstrait, invisible, mais puissant, qu’est la nation. Beaussant montre que l’hypostase de la nation, comme source, garant et détenteur de la souveraineté, n’aurait pas été possible et n’aurait peut-être pas eu lieu, si Louis XIV s’était contenté de régner, s’il n’avait pas exprimé la volonté d’incarner et d’inscrire dans son corps l’unité sans laquelle la France, trop diverse et hétérogène, se serait peut-être défaite ou aurait été démembrée par quelque ennemi résolu.

 

19 février 2006

Lumière des livres 1

 

Le Moyen Age restitué

 

A propos de Régine Pernoud, Lumière du Moyen Age, Grasset, 1944, réédité en 1981.

 

 

Le Moyen Age a commencé à la chute de l’Empire romain (fin du Ve s) et il s’est achevé à la prise de Constantinople par les Turcs ottomans, à peu près au milieu du XVe s. Il a donc duré mille ans. C’est la plus longue période historique de la France, la plus méconnue aussi.

Le mot Moyen Age, dont l’orthographe n’est pas établie avec sûreté, s’écrit tantôt avec un tiret, tantôt sans tiret, tantôt avec un accent circonflexe sur A, tantôt sans accent. C’est un mot récent, postérieur de deux siècles à la fin de la période qu’il désigne. Il est apparu en 1640, en concurrence avec moyen temps, ces deux dénominations traduisant les termes latins usités par les humanistes : media tempestas (1469, tempestas ayant aussi en latin le sens de "moment"), media aetas (1518), media antiquitas (1525). Si on le considère en lui-même, le mot est vague et sans aucun doute méprisant, comme l’atteste l’adjectif moyenâgeux qui en dérive et désigne des choses surannées. Il évoque une période intermédiaire sombre, inconnue, enfouie dans les ténèbres de la barbarie, une époque qui n’a pas de nom qui y soit propre et adéquat (moyen âge est un nom commun), un millénaire qui s’étend entre les deux sommets de la civilisation antique et de la civilisation de l’Europe moderne (à compter de la fin du XVe siècle). En bref, mille ans sont enfermés dans le même sac de barbarie et d’obscurantisme. Le Moyen Age avait déjà mauvaise presse chez les auteurs, historiens ou idéologues, de la Renaissance aux Lumières ; les Romantiques en ont fait l’âge des Goths (ou barbares) ; puis au XIXe s et XXe s, l’idéologie progressiste et républicaine, dans sa lutte contre la monarchie et l’Eglise, a assimilé l’Ancien Régime (XVIe-XVIIIe s) au Moyen Age, faisant porter sur le Moyen Age, déjà accusé de méfaits divers (oubliettes, paysans nourris " d’herbes et de racines ", droit de cuissage et peur de l’an mil purement imaginaires, famines, Cour des Miracles et Charnier des Innocents fictifs, etc.), ce qui était propre ou supposé tel à l’Ancien Régime : l’absolutisme, la Bastille, l’arbitraire, le tiers état exploité, la saleté, les épidémies, l’absence d’hygiène, etc. En bref, mille ans d’histoire ont été condensés dans quelques images d’Epinal, frustes et sommaires, souvent fausses, toujours mal ajustées au réel.

La volonté de Régine Pernoud, chartiste, née en 1909, a été dans les années 1940, quand elle a écrit ce Lumière du Moyen Age au beau titre révélateur, de briser l’image tout idéologique qui a été fabriquée de ce millénaire. Elle s’est évertuée à faire parler les chartes, les vieux manuscrits, en latin ou en ancien français, les enluminures, les vitraux, les œuvres d’art, les cathédrales, et ce, pour présenter les hommes et les femmes de France, du XIe au XIVe s, comme ils se voyaient eux-mêmes, non pas comme les historiens de l’Ancien Régime ou de la République les voyaient, tels quels, sans préjugé ni a priori, sans les verres déformants de l’idéologie moderne.

Ce livre est donc un bain de jouvence. Soixante ans plus tard, il n’a pas pris une ride, même si les idéologues de l’histoire ont érigé tout autour un mur de silence, au sommet duquel ils ont aménagé des brèches, d’où, à coups de carreaux d’arbalète, ils attaquent l’auteur en toute impunité. Car, non seulement Madame Pernoud lit les anciens manuscrits et les œuvres d’art avec bienveillance, mais encore elle sait écrire, et comme tous les savants à l’ancienne mode de France, elle use d’une langue vivante, drue, ferme, qui n’a rien de commun avec le jargon pseudo scientifique des idéologues. Et si elle met tout son soin à bien écrire, dans une belle langue, pleine de verve et d’allégresse, c’est qu’elle a le souci de la France. Ce n’est pas le ressentiment haineux qui l’anime, mais l’humble volonté de rendre hommage à nos ancêtres. Dans ce livre, elle tente de saisir l’essence de la France, ce qu’est la France dans ses fondements, ce qu’ont été les quatre siècles, du XIe au XIVe s, au cours desquels France la douce s’est formée.

La première des idées reçues, toutes faites et fausses, que l’on nous a inculquées se rapporte à la division de la société en trois états ou ordres : clergé, noblesse, tiers état. Selon Madame Pernoud, ce n’est pas ainsi que les hommes du Moyen Age se représentaient la société où ils vivaient : " Dès l’instant où l’on abandonne les manuels (des historiens) pour se plonger dans les textes (de l’époque), cette notion des " trois classes de la société " apparaît comme factice et sommaire ". La base de l’organisation sociale n’est pas l’état ou l’ordre, mais la famille. Quand l’Empire romain s’est effondré et que les invasions ont accru les périls, les hommes du Moyen Age ont cessé d’être des citoyens ou des hommes publics pour se fondre dans leur famille, où ils ont trouvé protection et moyens de survie : la famille, au sens large de ce terme, la lignée ou le lignage, vivant sur les terres ou le domaine qu’elle exploite, la mesnie, le manse, le manoir, mots formés à partir du verbe latin manere qui signifie "rester" : ce qui demeure dans une époque agitée et troublée, ce sur quoi il est possible de bâtir quelque chose de solide, alors que d’incessants bouleversements perturbent la marche du monde.

L’ordre politique est de même nature que la société. Il ne la recouvre pas comme un corps étranger, il s’y intègre. La métaphore du corps est la mieux à même de rendre compte de l’organisation de la société médiévale. L’ordre politique se calque sur elle : les Capétiens, établis en dynastie, forment un lignage semblable aux autres, une famille comme les autres, homologue de celles des serfs les plus humbles. De fait, l’organisation sociale n’est pas codifiée par des lois. Elle est exposée dans les recueils de coutumes ou coutumiers, qui sont une forme de droit naturel et qui ne sont que l’expression de ce qui se pratique dans la société et se transmet d’une génération à l’autre, les coutumes étant adaptées à l’époque troublée et à la mise en valeur familiale des terres ou du domaine.

Or, peu à peu, cette organisation souple a été grignotée, à partir du XVe s, par un autre mode d’organisation, abstrait et général, inventé par les légistes, les fonctionnaires, les militaires, lequel a été imposé par la monarchie absolue sous l’Ancien Régime. La Révolution en a radicalisé les traits, et il a été généralisé dans toute la France moderne, où le droit, la loi, ce qui est écrit et abstrait, la norme imposée à tous, ont fini par faire oublier la souplesse de l’ancienne organisation, l’autonomie qu’elle accordait aux familles et aux unions de familles, et jusqu’à l’idée même de coutume, qui subsiste sous la forme dégradée du folklore dans les costumes locaux, costume et coutume étant à l’origine le même mot. Cette identité verbale révèle ce qu’est la coutume : c’est ce qui convient à notre corps, ce qui l’épouse sans le contraindre, ce qui s’adapte à ce que nous sommes et non à ce que nous devrions être dans l’idéal ou l’utopie, à ce que nous avons l’habitude de faire, non par routine, mais par simple convenance ou adéquation de ce que nous faisons à ce que nous sommes. Dans cette organisation sociale, les hommes ne sont pas liés par la loi écrite, comme dans le cas de la Sécurité sociale où une bureaucratie prélève automatiquement et aveuglément sur nos salaires une somme x, pour l’affecter anonymement à telle ou telle prestation ou à telle ou telle dépense, sans que nous ayons le moindre mot à dire sur ces opérations comptables, bien que, par leur ampleur, celles-ci engagent le destin de millions d’hommes et de femmes. Dans la France médiévale, après le Xe siècle, le lien social, très fort, est toujours individuel, il lie un homme à un autre ou une famille à une autre. Il se fait oralement et suivant un mode ritualisé, sous serment : c’est un engagement mutuel ou réciproque sacré, et tout manquement, qu’il soit le fait du vassal ou du suzerain, du roi ou de ses sujets, du serf ou du baron, vaut une infamie et déshonore non seulement celui qui a manqué à sa parole, mais aussi le lignage. Le droit d’aînesse n’a rien de spoliateur : il assure la présence permanente d’un lignage dans le domaine ou les terres qui lui appartiennent et qui sont incessibles.

Les hommes du Moyen Age n’étaient ni incultes, ni sots : tout ce qu’ils nous ont laissé en matière d’art, de musique, de langue, de sculpture, d’architecture, de foi, de joie de vivre, l’atteste. Certes, beaucoup étaient illettrés, au sens où ils ne savaient pas à quels sons correspondaient les lettres de l’alphabet tracées dans les manuscrits, mais cela ne les empêchait pas d’avoir de la culture, de la mémoire, d’inventer un ordre symbolique, de le perpétuer et de le transmettre. Autrement dit, la France est un pays plus complexe que certains veulent bien nous le faire accroire. La France, à l’image d’un millefeuille, ce sont des strates, déposées les unes sur les autres au fil des siècles, les dernières strates ayant la fâcheuse tendance à étouffer les plus anciennes, qui ne sont pas nécessairement les moins riches de sens : c’est là que la France, et sa langue, s’enracinent.