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12 novembre 2012

Musulman

 

           

Ce mot, nom ou adjectif, est relativement récent dans l’histoire de la langue française. Il est attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle et les académiciens l’enregistrent dans la quatrième édition de leur dictionnaire en 1762. L’islam commence au début du VIIe siècle, le mot qui désigne ses sectateurs apparaît en français neuf siècles plus tard. Ce long silence n’en est pas un. Jusqu’au XVIe siècle, et même jusqu’à une date récente, les musulmans n’étant pas désignés par le nom musulmans ou qualifiés de musulmans, mais ils étaient des mahométans, c’est-à-dire des sectateurs de Mahomet, ou des macommetistes, machommetistes, mahometicques, mahumetiques, macometicques, mahumediques. Le mot est emprunté au turc, lequel l’a emprunté du persan (c’est en persan qu’il prend le suffixe –an), lequel l’a emprunté de l’arabe ou, plus dire les choses plus exactement, c’est l’arabe, langue impériale et impérialiste, qui l’a imposé aux peuples non arabes que les arabes ont soumis. En arabe, musulman, c’est muslim.

Pour les auteurs de dictionnaires anciens, le mot n’est pas un nom, mais un titre : « titre que prennent les mahométans et qui signifie vrai croyant, qui met toute sa confiance en Dieu », non pas en Dieu, mais en Allah (DAF, 1762) ; « titre par lequel les mahométans se distinguent des autres hommes et qui signifie dans leur langue vrai fidèle, vrai croyant » (DAF, 1835). Un titre n’est pas un nom. Un nom désigne une réalité du monde, personne ou chose ; un titre est une dignité : « qualité honorable, nom de dignité » (DAF, 1762). Les académiciens, en 1762, illustre ce sens de titre des exemples suivants : « ce Seigneur a le titre de Duc, de Marquis ; cette terre porte titre de Comté ; il se dit héritier d’une telle Maison, Duc d’un tel lieu, mais ce n’est qu’un vain titre, il n’en a que le titre ». Autrement dit, en français, il faut les désigner par le nom de mahométans, musulmans étant le titre (de noblesse) qu’ils se donnent eux-mêmes ou la dignité qu’ils s’attribuent. Mahométan est neutre, musulman est mélioratif. Il y a de l’objectivité dans le premier de ces deux noms, de l’arrogance dans le second.

Apparemment, au terme objectif, les Français préfèrent le mot frelaté pour passer de la pommade dans le dos de ceux qu’ils courtisent ou devant lesquels ils s’aplatissent. Tous les Français ? Non, bien sûr, mais les seuls instruits (de la veille), les docteurs Diafoirus, les sciencieux du social, les prêts-à-tout et surtout au pire. Comme ils sont partout, ils ont imposé leur propre vocabulaire à un peuple, qui n’en peut mais. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-1877) fait la différence entre mahométan et musulman, lequel est le « nom que les mahométans se donnent » ; de même les académiciens en 1932-1935 : « nom que se donnent les disciples de Mahomet et qui désigne les vrais croyants ».

Cette distinction a fini par s’effacer dans les dictionnaires actuels. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-1994) ne la font plus : « (adjectif) qui se réclame de la religion islamique, qui professe cette religion » et « (emploi substantif) adepte de l’Islam », mot qui aurait dû être écrit sans majuscule, la majuscule distinguant la civilisation (Islam) de la religion (islam). Mais ce Trésor étant l’organe du progressisme bien pensant, ses contributeurs ne s’embarrassent pas de distinctions, du moins quand elles les gênent ou pourraient aller contre leurs engagements, même s’ils citent un extrait « islamophobe » (comme on dit aujourd’hui, quand on exerce le pouvoir) de Guizot, « islamophobe » peut-être, mais objectif et juste : « Les Arabes (...) étaient conquérants et missionnaires (...). Plus tard ce caractère a déterminé le tour fâcheux de la civilisation musulmane ; c’est (...) dans la confusion de l’autorité morale et de la force matérielle, que la tyrannie, qui paraît inhérente à cette civilisation, a pris naissance... ». En 1935, les académiciens distinguaient encore le nom du titre ; dans la neuvième édition en cours de publication de leur dictionnaire, ils renoncent à cette salutaire distinction : « qui professe la religion islamique » (substantif : un musulman, une musulmane ; les musulmans des républiques anciennement soviétiques de l’Asie centrale sont en majorité sunnites).

Il n’en allait pas ainsi au temps où les écrivains, philosophes, savants de France pensaient que le devoir de tout « intellectuel » (pardon pour cet anachronisme) était de dire les choses telles qu’elles sont, sans les enrober de miel ou sans essayer d’en faire des villages Potemkine. C’était à la fin du XVIIe et au XVIIIe siècle, le siècle des Lumières. Elles brillaient alors ; elles sont bien éteintes aujourd’hui. Pour Furetière (Dictionnaire universel, 1690), musulman est « le titre que les mahométans prennent abusivement, qui veut dire en leur langue vrai croyant. Un Turc se fait grand honneur d’être appelé musulman ». Pour Thomas Corneille (Dictionnaire des sciences et des arts, 1694), c’est le « nom qu’on tient avoir été donné premièrement aux sarrasins et que les Turcs se font un grand honneur de porter ; il veut dire en leur langue vrai croyant ». Gilles Ménage (Dictionnaire étymologique, 1694) écrit : « nous appelons ainsi un mahométan. C’est un mot turc, qui signifie un homme qui croit ce qu'il faut croire ». L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (mazette !) est sans doute l’un des ouvrages les plus « islamophobes » (pardon pour cet anachronisme) qui soient. Alors, elle combattait l’obscurantisme, les ténèbres, l’ignorance. Pour les auteurs de L’Encyclopédie (1751-1772), musulman est le « titre par lequel les mahométans se distinguent des autres hommes ». En d’autres termes, ils chantent Islam über alles. « Les mahométans, ayant établi leur religion par le fer et le feu, massacrant ceux qui ne voulaient pas l’embrasser, et accordant la vie à tous ceux qui l’embrassaient, les appelaient musulmans, c’est-à-dire exempti è periculo (ou soustraits au danger ou arrachés du danger) ; de là il est arrivé par la suite des temps que ce mot est devenu le titre et la marque distinctive de cette secte et a été attaché par eux à ce qu’ils appellent vrais croyants ».

            On peut gager qu’aucun écrivain actuel n’osera mettre dans ses écrits sur les mahométans et le mahométanisme le millième de la vérité et le centième de l’insolence des philosophes des Lumières.

 

 

09 novembre 2012

Refondation

 

 

Le verbe fonder, qui, en latin, signifie « bâtir », mais aussi « établir » et « instituer », fait partie du vocabulaire, riche de significations puissantes, qui définit ou caractérise une civilisation, en l’occurrence celle dont nous sommes les héritiers : la civilisation chrétienne ou judéo-chrétienne et gréco-romaine.

Le sens propre de fonder, attesté au début du XIIe siècle, à savoir « bâtir » ou « mettre les premières pierres ou les premiers matériaux pour la construction d’un bâtiment » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694), n’appelle guère de commentaires. Il en va différemment du sens figuré, attesté dès 1160 : « établir, instituer » (une ville, une religion, etc.). Il est exposé ainsi dans le DAF (1694) : « figurément (on dit) fonder un empire, un royaume, un Etat pour dire être le premier à le former, à l’établir, et, fonder un ordre religieux pour dire en être le premier instituteur ». Les académiciens ajoutent que ce verbe se dit « des choses d’esprit, des choses morales et signifie établir sur quelque principe, appuyer de raisons ». Les compléments de ce verbe, employé dans ce sens, sont opinion, prétentions, demandes, espérance en Dieu ». Enfin, « fonder signifie aussi donner un fonds suffisant pour l’établissement, pour la subsistance d’une Eglise, d’une communauté, etc. pour l’exécution, pour l’accomplissement de quelque œuvre pieuse, de quelque chose de louable ». On fonde une église, une chapelle, une messe, un hôpital…

Ces divers emplois sont relevés dans les éditions successives du DAF, comme dans celle de 1835 : « Fonder signifie au figuré établir le premier quelque chose, créer, instituer » (empire, royaume, Etat, république, colonie, ordre religieux, académie, manufacture, religion, doctrine, système…) et « il signifie particulièrement donner un fonds suffisant pour l’établissement et l’entretien de quelque chose de louable, d’utile » (une église, une chapelle, un hôpital, un collège, etc.). Ces sens, tous liés à ce qui s’est fait de grand en deux millénaires en Europe et en France ou ailleurs dans le monde, sont enregistrés dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré : « figuré, faire le premier établissement d’une chose ; fonder une académie, une colonie, un ordre religieux » ; « léguer, donner un fonds pour l’établissement d’une œuvre religieuse, charitable, littéraire ; fonder une église, un couvent, une chapelle » ; « figuré, établir d’une façon permanente ». Le nom fondation, emprunté au latin, langue dans laquelle il est dérivé du verbe fundare, reprend les divers sens de fonder. Voici quelques-uns de ceux que Littré relève : « Figuré, action de créer quelque établissement » (fondation d’une colonie, d’un hôpital, d’une société savante) et « fonds légué pour une œuvre pieuse ou charitable ou louable d’une façon quelconque ».

           

Parmi les chefs d’escadrille qui composent le gouvernement de M. de Hollande, il en est un qui n’a que le mot fondation ou, mieux encore, refondation à la bouche. C’est l’homme de la boutique et des boutiquiers, qui porte mal son patronyme. Il s’écrie partout « payons », payons », « payons », mais il veut dire « payez », « c’est vous qui paierez » ou « payer, c’est l’emploi de votre avenir ». Sa tâche est de fonder et de refonder l'école, non pas avec son argent, mais avec celui des autres et, parmi les autres, les plus pauvres, les riches s’étant exilés depuis quelque temps vers des cieux moins incléments. La refondation de l’école est son slogan. L’école existe depuis vingt-cinq siècles au moins. Elle a été fondée par les centaines de générations qui se sont succédé en deux mille cinq cents ans. Eh bien, ce ministre se donne pour objectif de refaire ce que des millions d’hommes ont fait - mal selon lui. On se dit qu’il va rétablir la connaissance, le savoir, l’instruction publique, l’accès aux grandes œuvres, etc. Que nenni. Sa refondation, c’est la reprise de la démolition commencée sous Savary, Jospin et Lang. Tout cela serait tragique, si l’on prenait les chefs d’escadrille de M. de Hollande pour autre chose que ce qu’ils sont. Et le tragique s’évanouit d’un coup quand on apprend que la refondation de l’école consiste à ajouter trois jours de congés supplémentaires à la Toussaint aux chers camarades du clergé enseignant et à multiplier les emplois factices pour remplacer les innombrables enseignants absents pendant les semaines qui précèdent ou qui suivent les vacances légales. Pour un ministre, ça, c’est un chef d’escadrille !  

 

           

06 novembre 2012

Pacte

 

 

En latin, pactum, auquel est emprunté pacte, a pour sens « traité », « accommodement », « convention ». C’est dans ce sens que le nom pacte, écrit souvent pact ou pat (Furetière, en 1690, continue à l’écrire pact, bien que Vaugelas, en 1647, ait décidé que « pact ne valait rien du tout » et qu’il fallait y préférer pacte), est attesté au début du XIVe siècle : « li pat vainquent les lois » (les accords sont au-dessus des lois) et qu’il est défini dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française ; en 1694 et 1762 (première et quatrième éditions), « convention » (« il y a pacte entre eux ») ; 1835 (sixième édition) : est ajouté l’emploi de pacte de famille ou « accord fait entre les membres d’une famille souveraine occupant des trônes différents », que Littré définit plus explicitement ainsi : « traité conclu en 1761 entre la France et l’Espagne, par lequel toutes les branches de la maison de Bourbon s'obligeaient à se soutenir mutuellement », emploi qui n’est plus relevé dans la huitième édition (1935) du Dictionnaire de l’Académie française, sans doute parce que les affaires royales étaient devenues désuètes dans une République triomphante. Dans cette édition, le mot n’est plus défini par le seul équivalent convention, mais par la description : « convention qui est, en général, accompagnée d’actes publics qui lui donnent un caractère d’une importance particulière ».

Ce que les académiciens notent en 1694, ainsi que dans les éditions suivantes de leur Dictionnaire, c’est, dans les exemples cités (« cela ne se peut sans pacte avec le diable »), l’emploi de pacte dans un contexte de diableries, cet emploi étant attesté (entrer en pacte avec le diable) au début du XVIIe siècle. Contrairement à ce qui en a été dit, le XVIIe siècle n’a pas été seulement le siècle de la raison, de la mesure, de l’ordre ; il a été aussi celui de l’omniprésence du diable, de l’usage abusif des poisons, du recours à la magie et des croyances superstitieuses. Furetière, bien qu’il fût membre de l’Académie française, n’est pas retenu par les scrupules bienséants de ses collègues. Dans son Dictionnaire universel (1690), il s’étend longuement sur le sens sulfureux de pacte : « il se dit particulièrement des consentements qu’on donne aux impostures et sortilèges de ceux qui prétendent faire des choses merveilleuses par la puissance ou le ministère du Diable : et en ce cas, on distingue un pact exprès, quand on donne un consentement formel à ces impostures ; et un pact tacite, quand on pratique leurs enseignements ou cérémonies sans faire une renonciation expresse à tout commerce avec les puissances infernales », confirmant de fait que le siècle du Roi Soleil a pactisé avec le Diable d’abondance.

 

C’est au XVIIIe siècle, chez Rousseau, que la diablerie entre dans le social et même, comme on dit aujourd’hui, le sociétal : « le pacte social établit entre les citoyens une telle égalité qu’ils s’engagent tous sous les mêmes conditions et doivent tous jouir des mêmes droits » (in Contrat social). Alors se déclenche l’extension de ce nom à toutes les réalités imaginables, à condition qu’elles soient sociales : pacte pour l’emploi, pacte pour le logement, pacte écologique et pacte présidentiel de Madame Royal en 2007 et le maintenant célébrissime PACTE pour la COMPETITIVITE du sieur Gallois, PDG de toutes les entreprises nationalisées ou d’Etat qui sont, ont été ou seront en France. Selon les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-1994), à l’origine, pacte serait un terme de droit (« convention expresse ou tacite, en principe immuable, entre deux ou plusieurs parties »), ce que les exemples cités ne confirment pas : « on viole le pacte non écrit qui lie les gens d’une certaine caste ; on devient celui contre qui, s’il s’obstine, tout sera permis » (Mauriac, 1940) ; « l’amitié est un pacte, où l’on fait la part des défauts et des qualités » (Maupassant, 1884). Du droit civil (pacte de préférence, « convention par laquelle le propriétaire d’un bien, pour le cas où il le vendrait, le réserve au bénéficiaire de la clause, de préférence à toute autre personne, pour un prix déterminé ou déterminable ») et du droit international (« accord conclu entre Etats » ; pacte de non-agression, pacte de la Société des Nations, pacte atlantique), le nom pacte passe à l’histoire économique (pacte de famine, « accord qui aurait été conclu entre des financiers au XVIIIe siècle pour s’assurer le monopole des grains »), à la société (pacte social, « convention par laquelle les hommes sont unis en société et défèrent pouvoir et autorité à certains d’entre eux »), à l’économie (pacte colonial, « système élaboré pour régler les relations douanières entre les colonies et les puissances européennes, par lequel le marché colonial est réservé à la métropole et le monopole du pavillon est réservé à la marine métropolitaine »). Outre « convention », les auteurs du Trésor de la Langue française donnent à pacte le sens de « résolution par laquelle quelqu’un décide de rester fidèle à quelque chose » et, par métonymie, celui de « accord constant » avec la chance, l’enfer, la lâcheté, la mort.

Soit le pacte pour la compétitivité. Ce serait de l’impiété inutilement insolente que de supposer que le bureaucrate qui a rédigé ce pacte pour les chefs d’escadrille qui ne volent pas et qui, ne volant plus, sont ministres, députés, sénateurs, maires, présidents de CG, de CR et autres conseils, commissions, comités à jetons de présence, mais tous du même bord que le chef des chefs d’escadrille, a passé un pacte avec le diable ou avec d’autres forces malfaisantes. Il est évident aussi qu’aucune convention n’a été signée entre ce bureaucrate et les citoyens, ni accord, ni traité, ni accommodement. Ce pacte est un énième rapport qui, enfonce les portes ouvertes et qui, pour cacher qu’il les enfonce, est baptisé pacte.

 

07 octobre 2012

Compétitivité

 

 

            Voilà un mot de la dernière modernité, et si moderne qu’il a fini par entrer au gouvernement de la France. On aurait pu croire les ministres de la Restauration socialiste ringards, sortis d’un bocal de formol ou préservés de la pourriture par la naphtaline, que nenni ! Ils sont vivants et branchés ; la dernière langue à la mode leur est aussi familière qu’elle ne l’est à Rey.

L’adjectif compétitif, dérivé de la base nominale compétition, est attesté depuis un peu plus d’un siècle. Il a été fabriqué, peut-être sur le modèle de l’anglais competitive, plus ancien, en 1907 pour signifier ce qui « se rapporte à la compétition » (sportive, évidemment) et, en 1954, il a été étendu à l’économie avec le sens de « qui est susceptible d’affronter la compétition » (Trésor de la langue française, 1971-94). Sa modernité explique qu’il ne soit relevé que dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication depuis 1994). Encore est-ce dans le seul emploi propre à l’économie : « qui peut soutenir la concurrence ; qui est à même de soutenir la concurrence ».

C’est de cet emploi que dérive le nom compétitivité, attesté au début des années 1960 et qui est tenu pour un néologisme par les lexicographes du TLF (1971-94) : « aptitude d’un individu ou d’un groupe à affronter la concurrence » et « le fait de pouvoir soutenir la concurrence » (DAF, neuvième édition). Le mérite de compétitif et de compétitivité est leur clarté ; ils ne sont pas polysémiques ; leur sens ne présente aucune ambiguïté ; l’emploi qui en est fait est à la portée d’un enfant de dix ans, mais apparemment il pose des problèmes insurmontables à un ministre de la Restauration socialiste.

M. le Baron de l’Economie socialiste, ministre placé sous les ordres de M. Pigasse, banquier chez Lazard, grand maître des fusions et acquisitions, et rédacteur en chef du Monde et des Incorruptibles (c’est un éloge ironique !), est le seul qui pourrait dire, s’il parlait latin, « j’ai vaincu à Moscou » ou « j’ai vaincu Moscou » (c’est ironique !). Devant des centaines de micros et de caméras ébahis, il s’est lancé il y a deux ou trois jours dans une longue explication alambiquée de compétitivité. La France a, depuis x années, un déficit commercial de plusieurs dizaines (ou même centaines) de milliards d’euros ; elle importe de plus en plus de biens et en exporte de moins en moins. A n’importe quel citoyen prenant connaissance de ces données, il apparait que la France a un déficit de compétitivité ou qu’elle est moins compétitive que ses concurrents ou encore qu’elle est faible dans la concurrence internationale. Certes, il y a toujours la possibilité de supprimer cette concurrence; pour le moment, celle-ci existe. Mais quand on est ministre du gouvernement de la Restauration socialiste et que l’on est le pantin que fait parler M. Pigasse de Lazard, il est impossible de reconnaître la réalité de cette perte de compétitivité. Alors on louvoie, on hésite, on trébuche, on cache la vérité, on nie le réel, on refuse d’employer tel ou tel mot et on s’installe dans le charabia, qui est le dernier refuge des crétins. Donc, il n’y aura pas de « choc de compétitivité », s’exclame le vainqueur de Moscou, près de s’indigner, parce que choc n’est pas le mot adéquat et que lui, il condamne ce mot. Non, il y aura un « accompagnement de compétitivité », sans doute comme il y a un accompagnement pour les malades à l’agonie, ou mieux, comme l’a déclaré doctement M. Ayrault de Saint-Herblain à la bannière socialiste gouvernementale, une « trajectoire de compétitivité » – oui, une « trajectoire de compétitivité ».

Ce dont on est sûr avec les chefs d’escadrille, c’est qu’ils ne toucheront jamais le fond ou que, s’ils le touchent, ils sont capables de creuser encore pendant des siècles pour éviter des milliers d’autres fonds. En bref, on n’a pas fini de rigoler.

 

12 septembre 2012

Parasite

 

           

C’est un mot qui appartient à la vieille civilisation de l’Antiquité. Il a été emprunté au tout début du XVIe siècle du latin parasitus (« invité », « convive », mais aussi « écornifleur » ou « pique-assiette» »), mot qui est emprunté au grec, langue dans laquelle il a pour sens « qui mange avec quelqu’un d’autre », « commensal » et même « parasite payant son repas de flatteries et de bouffonneries ». C’est dans ce sens latin et grec de « pique-assiette » qu’il est employé en français : « écornifleur, qui fait métier d’aller manger à la table d’autrui » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1835, Féraud 1788, Littré 1872-77). « Il désigne simplement aujourd’hui celui qui cherche à se nourrir, à vivre aux dépens d’autrui » (DAF, 1932-35), une « personne qui vit aux dépens d’autrui » (DAF, neuvième édition, en cours de publication).

Quelques auteurs de dictionnaires tentent de distinguer l’emploi « moderne » de parasite des emplois que l’étymon latin ou grec avait dans l’Antiquité, comme le fait Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Le sens moderne (« aujourd’hui celui qui fait métier d’aller manger à la table d’autrui ») est distingué des sens historiques : « chez les anciens, sorte d’écornifleur qui faisait métier de manger à la table de quelque riche en l’amusant par des flatteries et par des plaisanteries » ou « nom officiel des hommes qui, dans certaines républiques de la Grèce, étaient admis à partager les victimes avec les prêtres et à s'asseoir à la table des magistrats ». Il en va de même dans le Trésor de la langue française (1971-94). Dans l’Antiquité, c’était « l’assistant d’un prêtre, qui prenait soin des provisions des dieux et qui était invité à prendre part aux repas communs » ou, dans un sens péjoratif, une « personne qui recherchait les repas publics au Prytanée et, par la suite, les tables bien servies chez les riches, payant son écot en empressements, en complaisances, en bassesses » et, au théâtre, un « type de personnage de la comédie gréco-latine ». Dans la France moderne, c’est ou bien une insulte ou bien une « personne qui vit prospère aux dépens d’une autre personne ou d’un groupe de personnes » ou encore, quand il est employé adjectivement (industrie parasite), quelque chose « qui coûte plus qu’il ne rapporte, qui exploite, tire profit sans rien rapporter, qui se pratique au détriment de la société ». Dans ces deux sens modernes, les emplois sont innombrables, comme si la France n’était peuplée que de parasites (sociaux, économiques, du budget, du pouvoir, etc.), ce succès expliquant peut-être les innombrables emplois métaphoriques de ce terme en biologie, parasitologie, minéralogie et dans les télécommunications, etc.

            Les politiciens et les journaleux en raffolent aussi. Ils ont l’injure facile. En conséquence de quoi ils tiennent tous ceux qui leur déplaisent – soit x % des Français – pour des parasites et ils les accusent de parasitisme. C’est sur cette pente glissante que se sont hasardés récemment M. Mélenchon et les journaleux de Libé. Pour eux, M. Arnaud est un parasite. Pourquoi pas dans l’absolu ? Mais en décider est impossible. En revanche, il est possible de dresser un parallèle entre M. Arnaud et M. Mélenchon et entre M. Arnaud et les journaleux de Libé. M. Arnaud a, semble-t-il, toujours travaillé ; M. Mélenchon n’a jamais travaillé, sinon maître (d’école) auxiliaire pendant deux ou trois ans. M. Arnaud emploie plusieurs dizaines de milliers de personnes à qui il donne chaque mois un salaire correct ; M. Mélenchon n’emploie personne et il a toujours vécu avec l’argent des autres – en particulier celui des pauvres. M. Arnaud est peut-être un parasite, mais M. Mélenchon est un parasite à la puissance mille. Il en va de même des journaleux de Libé dont le salaire, très confortable, vient des aides et subventions de l’Etat. Autrement dit, ils vivent aux crochets des travailleurs – c’est sans doute pour cette raison qu’ils les haïssent.

 

05 septembre 2012

Esclavage

 

 

C’est en 1599, chez un écrivain méconnu, Blaise de Vigenère, que le nom esclavage, dérivé de l’adjectif et nom esclave, est employé pour la première fois. Malherbe disait et écrivait esclavitude, qu’il préférait à esclavage, sans doute parce que le suffixe age sert à former des noms d’action à partir d’un verbe (nettoyer, nettoyage ; brosser, brossage ; etc.) ou à former des noms désignant un ensemble (feuilles, feuillage ; branches, branchage ; langues, langage ; etc.). C’est oublier que age peut former aussi des noms, à partir d’adjectifs ou de noms, tels serf, esclave, veuve, pour désigner un état : servage, esclavage, veuvage. Vaugelas n’aimait ni esclavage, ni esclavitude. On ne sait si son aversion était due aux mots mal formés ou à la chose, l’état d’esclave, qu’ils désignent : « il faut éviter l’un et l’autre, tant qu’il est possible, et je ne suis pas seul de cet avis », écrit-il dans ses Remarques sur la langue française. De cela, Littré conclut triomphalement que « le puriste s’est trompé sur le sort d’un de ces mots ; esclavage est entré pleinement dans l’usage ». Pour les malheureux qui ont eu à endurer l’état d’esclave (certains l’endurent encore), il eût mieux valu que le nom n’entrât point dans l’usage : cela aurait signifié que la chose n’a pas existé.

            Le nom esclavage est enregistré dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première (1694) à la neuvième, celle qui est en cours de publication. D’une édition à l’autre, la définition est identique : en 1694 comme en 1932-35, c’est « état, condition d’un esclave ». Les adjectifs qui qualifient esclavage sont « rude, dur, cruel, perpétuel » (de 1694 à 1935). En revanche, dans l’édition en cours de publication de leur Dictionnaire, la neuvième, les Académiciens donnent des gages à leur époque. Ils se croient obligés de « généraliser ». L’esclavage n’est plus la « condition d’un esclave », mais la « condition de l’esclave ». Un esclave, c’est un homme (ou une femme) réel, vivant, en chair et en os. L’esclave, c’est déjà une idée. On voit un esclave, on ne voit pas l’esclave. De l’abstraction, la définition bascule dans le sociologisme : « condition de l’esclave et, par extension, institution sociale fondée sur l’existence d’une classe d’esclaves », avec les trois mots fétiches, institution, sociale, classe, de la grande religion sociale moderne.

            En revanche, ce qui a changé, surtout à compter du milieu du XIXe siècle, ce sont les exemples qui illustrent l’esclavage. De 1694 à 1798, dans les cinq premières éditions, la définition est suivie de ces deux phrases : « il était en esclavage en Turquie » et « il aima mieux mourir que de tomber en esclavage » ; dans la sixième édition, en 1832-35, la Turquie est remplacée par Tunis : « il était en esclavage à Tunis », mais le second exemple est maintenu : « il aima mieux mourir que de tomber en esclavage ». Autrement dit, pendant près de deux siècles, les seuls exemples d’esclavage qui vinssent à l’esprit de nos ancêtres étaient ceux de chrétiens, français, italiens, espagnols ou autres, capturés, mis aux fers et vendus dans les pays d’islam : Turquie et Tunisie. Il y a deux siècles, l’infibulation, que l’on peut résumer par la maxime motus et bouche cousue, n’était pas obligatoire : on était autorisé à dire les faits, tels qu’ils étaient établis. Aujourd’hui, ces faits vaudraient à l’imprudent qui oserait les rappeler procès à répétition, mise au pilori à vie, séjour prolongé dans les camps de rééducation forcée du PCF, de la LCR, de Sauce raciste, du PS, de la HALDE ou du MRAP.

Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), un long et très bel article, inspiré par De l’esprit des lois de Montesquieu est consacré à l’esclavage. Toutes les formes d’esclavage, religieuses ou profanes, antiques ou modernes, sont jugées contraires à l’état de nature, au droit naturel, à la bonne marche de la société et sont condamnées au nom de la morale, du droit, de la politique, de l’économie. « La loi du plus fort, le droit de la guerre injurieux à la nature, l’ambition, la soif des conquêtes, l’amour de la domination et de la mollesse, introduisirent l’esclavage, qui, à la honte de l’humanité, a été reçu par presque tous les peuples du monde ». Voilà qui est bien. Pourtant, l’auteur, qui s’étend longuement sur l’esclavage dans la Grèce, l’Italie, Israël, l’Europe antiques et sur l’esclavage des Noirs, est discret sur l’esclavage islamique, auquel il ne consacre qu’un seul court paragraphe. Cet esclavage qui a duré près de quatorze siècles et qui a touché au moins près de vingt millions de malheureux est réduit au seul esclavage des femmes dans les harems : « dans tous les états mahométans, la servitude est récompensée par la paresse dont on fait jouir les esclaves qui servent à la volupté. C’est cette paresse qui rend les sérails d’Orient des lieux de délices pour ceux mêmes contre qui ils sont faits. Des gens qui ne craignent que le travail, peuvent trouver leur bonheur dans ces lieux tranquilles ». Passées à la trappe les formes multiples de l’esclavage islamique (travail, humiliation, domesticité, mines, guerre, etc.), le rapt d’enfants d’infidèles, les garçons, pour en faire des janissaires ou des mamelouks ; les fillettes, des putes.

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) est l’un des premiers lexicographes qui aient renouvelé les exemples d’esclavage au sens de « état d’esclave dans l’antiquité » ou « état d’esclave chez les modernes » : ce sont « l’esclavage chez les Grecs et chez les Romains, emmener, réduire en esclavage des femmes, des enfants » et « l’esclavage des nègres », qui efface la Turquie ou Tunis. A partir de la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), les Académiciens lui emboîtent le pas. Il est vrai que l’affaiblissement, puis la disparition, de l’Empire ottoman a rendu impossible, en Méditerranée du moins, l’esclavage arabe et islamique, qui a perduré en Mauritanie, au Niger et, bien entendu, dans la péninsule arabique et dans la chère Arabie saoudite de la tolérance obligatoire. Le sens « état, condition d’un esclave » n’est plus illustré par « il était en esclavage en Turquie », mais par « l’esclavage chez les Grecs et les Romains, l’esclavage des nègres, emmener, réduire en esclavage, l’abolition de l’esclavage » et, dans la neuvième édition, par « l’esclavage chez les Grecs et les Romains, l’esclavage des Indiens d’Amérique, l’esclavage des Noirs, du XVIe siècle au XIXe siècle, emmener, réduire en esclavage des ennemis vaincus, la lutte contre l’esclavage, l’abolition de l’esclavage ». Ces exemples, en particulier « l’abolition de l’esclavage », laissent accroire que l’esclavage est une réalité disparue ou historique, propre à une période close de l’humanité, laquelle aurait avancé en un siècle sur le chemin du progrès infini. Rien n’est moins vrai. L’esclavage prospère un peu partout, même en France. Les associations qui viennent en aise à ceux ou à celles qui tentent de se libérer de ce joug évaluent à plusieurs dizaines de millions les enfants, les femmes, les vieillards, même les hommes dans la force de l’âge, qui endurent une condition d’esclave, et non pas la « condition de l’esclave », sans que l’esclavage soit, comme l’écrivent si joliment les Académiciens, une « institution sociale fondée sur l’existence d’une classe d’esclaves ». Même les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-94), qui se réclament d’une science objective et impartiale, occultent, dans les exemples qui illustrent le sens « état d’esclave », les formes d’esclavage moderne (« l’esclavage antique, l’esclavage des nègres, abolir l’esclavage ») et la réalité, pourtant attestée pendant près de quatorze siècles, de l’esclavage arabe ou islamique. Ils citent « l’esclavage aux Etats-Unis » ou « la transformation de l’esclavage antique en servage », comme sous la plume de Jaurès, l’incontournable : « quand, après l’effondrement de la société antique et du régime romain fondé sur la conquête, l’esclavage fut amendé en servage, les serfs aussi furent sur la glèbe objets de quelque propriété individuelle » (1901). Même dans la liste des syntagmes ou groupes de mots dans lesquels s’emploie le nom esclavage (« esclavage civil, domestique, dur, pénible, vil, les chaînes de l’esclavage, abolition, suppression de l’esclavage, partisans de l’esclavage, tomber, réduire, soumettre en esclavage, affranchir de l’esclavage, arracher à l’esclavage »), il n’est fait aucune allusion à l’esclavage arabe et islamique, qu’une fatwa a rétabli au Soudan dans les années 1980-90 lors de la guerre faite aux populations animistes ou chrétiennes du Sud, ni même à l’esclavage moderne, pourtant avéré par d’innombrables faits.

 

 

01 septembre 2012

Cet éloge de Richard Millet n'est pas littéraire

 

Il y a plus de deux siècles, à toute menace de procès ou d'interdiction de publier ou d'emprisonnement ou de limitation de la liberté d'expression, les philosophes des Lumières rétorquaient : "Je ne suis pas d'accord avec ce que vous dîtes, mais je ferai tout pour que vous puissiez le dire, l'écrire, le publier". Depuis 1750, la liberté d'expression n'a cessé de régresser en France. Désormais, la règle est la suivante : "Ce que moi, journaleux, ou moi, plumitif, ou moi, commissaire politique, ou moi, flic de l'opinion, dis, pense, écris, publie, est ce qu'il faut dire, penser, écrire, publier et tous les écrivains qui y contreviennent doivent être interdits, réprimés, sanctionnés, brûlés vifs". C'est ainsi qu'en usent les crétins, dont de vrais racistes, comme le censeur du NO, les plumitifs du Monde, dame Ernaux de la Bourdivinité, Ben Jelloun, les journaleux de France Cul, les flics de Libération, etc. quand ils exigent du patron de Gallimard qu'il licencie son employé Millet ou que les livres de celui-ci soient brûlés devant l'Arche des Droits de l'Homme, comme les nazis brûlaient les livres écrits par des juifs ou les musulmans détruisent tous les livres autres que le Coran. 

 

Richard Millet aurait, aux dires de ces sbires, commis deux crimes : fait un éloge de Breivik et décrit l'antiracisme comme la forme moderne de la Terreur. 

A cela, on peut répondre ceci : Millet n'approuve en rien Breivik, il en fait un éloge ironique ou distancié ou à contre-courant. Cet éloge s'inscrit dans son oeuvre, laquelle est, depuis plus de trente ans, une exploration du Mal et du Mal moderne. Breivik étant une figure du Mal, Millet s'y est intéressé. Son analyse,  littéraire ou métaphysique, fait trop grand cas de Breivik.

Je me réjouis qu'elle soit publiée, mais je ne la partage pas. Pour deux raisons. Ce que prouve le coup que Breivik a réussi, ce n'est pas son génie, génie du Mal en l'occurrence, mais la nullité crasse des services de police et de renseignements norvégiens. N'importe quel service de police, faisant correctement son travail, aurait empêché Breivik de passer à l'acte ou, s'il était passé à l'acte, l'aurait arrêté : il y aurait eu dix morts, pas 77.

Les crimes de Breivik ne sont pas politiques. Le père de Breivik est un militant social-démocrate; il a fait une belle carrière dans la diplomatie grâce à son parti; sa mère est une militante social-démocrate, son beau-père aussi. Breivik a fait exploser le siège du gouvernement social-démocrate et il a assassiné 70 jeunes militants de ce parti. Il n'a pas assassiné des étrangers, mais les siens. Il n'y a ni racisme, ni haine de l'Autre dans ces tueries, mais haine de soi : c'est à lui-même, à ce qui lui a été enseigné pendant des années, à sa famille qu'il s'est attaqué. Il aurait pu comme Pierre Rivière tuer père, mère et beau-père ; il s'en est pris à ce que l'on a voulu faire de lui. Voilà qui tient d'une tragédie à l'antique et qui est à mille années lumière de la politique. C'est ce en quoi Millet s'abuse. 

 

 

Quant aux thèses que Millet développe sur l'antiracisme, comment ne pas les approuver ? Il n'y a pas de racisme en France, et pas de raciste non plus, du moins chez les Français de souche. Si les lois et les moeurs de France comportaient 1% du racisme en vigueur en Arabie, en Iran, au Mali, en Algérie, au Maroc, en Indonésie, etc. on pourrait dire que la France est un peu raciste, pas beaucoup, un tout petit peu seulement. Or, il n'en est rien : pas de trace, pas de vestige, pas le début de la moindre esquisse de racisme. La seule réalité, c'est l'accusation de racisme. Si la France et les Français sont stigmatisés comme racistes, c'est que les mots racisme et raciste ont changé de sens : ils ne signifient plus "qui est persuadé de la supériorité de sa religion, race, nation, peuple, civilisation, etc. et qui, au nom de cette supériorité fantasmée, s'arroge le droit d'estourbir ou d'égorger tous ceux qui ne sont pas de cette religion, race, nation, etc.", mais "qui est d'une sale race, d'une race inférieure, d'une race à exterminer". C'est cette accusation de racisme qui, elle, non seulement est inspirée par un racisme primaire, viscéral, pulsionnel, mais aussi diffuse et répand partout en France ce racisme.

 

28 août 2012

Raccommoder

 

"Raccommoder ce pays", dixit Dame Aubry à La Rochelle (PS).

 

 

« Raccommoder la France », tel est l’objectif que Dame Aubry, fille de l’Or, Chef de la Bannière socialiste de Lille, des Flandres et du Hainaut, vient de fixer au gouvernement de Monsieur de Hollande. Rien que ça, pourrait-on dire. Voilà qui ne monte pas très haut : il est vrai que Dame Aubry est courte sur pattes et que des hauteurs où elle se tient, elle voit surtout des bas à raccommoder.

Raccommoder (Dictionnaire de l’Académie française, 1694), c’est « refaire, rajuster, remettre en état » une maison, un mur, un plancher, un habit, un bas de soie, des bottes, des portes, des vitres, un pistolet, une selle, une coiffe. Il ne serait pas venu à l’esprit de nos ancêtres que l’action de raccommoder pût s’appliquer à la France : ils raccommodaient leurs chaussettes, pas un pays. Dans ce même dictionnaire, un autre sens est indiqué. Raccommoder, c’est aussi « remettre d’accord des personnes qui se sont brouillées après un (premier) accommodement » : apparemment, telle n’est pas l’intention de Dame Aubry. Elle n’entend réconcilier personne et surtout pas se réconcilier avec ceux avec qui elle s’est brouillée naguère, ni avec les ouvriers, ni avec les prolétaires, ni avec les travailleurs, ni avec les chômeurs. Elle ne se raccommode qu’avec les camarades de sa Bannière – à peine cent personnes, pas plus.

Sauf à laisser accroire que ces cent camarades sont la France, elle ne raccommodera rien, même pas sa perruque ou ses jupes, car raccommoder, c’est aussi « remettre dans une situation plus convenable, plus propre et plus selon la bienséance » (DAF, 1762) – ce qu’elle ne fera sans doute pas, à moins qu’elle ne confie à ses amis musulmans le soin de faire à Lille ou ailleurs cette opération de raccommodage par l’imposition de la loi islamique. Auquel cas, tout sera parfaitement accommodé ou raccommodé, surtout la tenue indécente des « femelles de France », comme on dit dans les parages de l’islam.

 

 

09 août 2012

Terrorisme


 

 

Le mot terrorisme est attesté en 1794 et il désigne la « doctrine des partisans de la Terreur » en 1793 et 1794. Le phénomène est spécifique de la prétendue Révolution – « française », hélas, car si l’on peut contester que ce qui s’est passé entre 1792 et 1815 ait été une révolution, puisque les révolutionnaires n’ont fait qu’achever le processus de centralisation administrative commencé par la monarchie de droit divin au XVIIe siècle, on ne peut pas contester que ces événements aient été « français ». Ce n’est pas seulement une « doctrine », c’est aussi un mode de gouvernement, fait de « mesures d'exception pour maintenir un gouvernement, s'emparer du pouvoir, atteindre un but politique ».            

C’est ainsi que les auteurs de dictionnaires définissent le mot terrorisme, et cela dès 1798 (cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française : « système, régime de la terreur ») chez Barré (Complément au DAF, 1842) et chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « système de la terreur, pendant la Révolution française ». C’est aussi la définition qu’en donnent les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « politique de terreur pratiquée pendant la Révolution », lesquels font de cette définition une définition historique, donc close. Hors de cette période de l’histoire, c’est « l’emploi systématique par un pouvoir ou par un gouvernement de mesures d’exception et/ou de la violence pour atteindre un but politique » et surtout, c’est, entendu dans un sens atténué ou dégradé « l’ensemble des actes de violence qu'une organisation politique exécute dans le but de désorganiser la société existante et de créer un climat d'insécurité tel que la prise du pouvoir soit possible ». De fait, le terrorisme n’étant plus spécifique de la France ou n’étant plus propre à une période de l’histoire, il peut désigner un peu n’importe quoi, même le prétendu terrorisme intellectuel, celui dont Sartre aurait été la victime.

En fait, c’est au XIXe siècle que les progressistes (prétendus, vrais ou faux), les révolutionnaires (en herbe ou de pacotille) et, plus généralement, tous les républicains se sont évertués à effacer le lien consubstantiel entre terrorisme et Révolution française. Il fallait nettoyer cette Révolution des taches qui la souillaient. C’est l’entreprise à laquelle s’adonne l’instituteur et lexicographe Pierre Larousse dans son Grand (et très engagé) Dictionnaire du 19e siècle. Pour lui, le terrorisme est un « régime de terreur politique » certes, mais qui n’a ni racine, ni origine, et qui n’est pas propre à la France. D’ailleurs dans l’exemple qui illustre cette définition, objectivement très sommaire, surtout dans un dictionnaire qui tient d’une encyclopédie, le terrorisme est renvoyé à un parti polonais dont les militants luttaient pour l’indépendance de leur pays, celui-ci ayant été dépecé et partagé entre les grandes puissances impériales du XIXe siècle, Russie, Prusse, Autriche. « Le gouvernement prussien se crut obligé de prendre des mesures énergiques contre le terrorisme du parti d’action polonais ». Le terrorisme n’est plus une affaire française ; ce n’est même plus l’affaire d’un Etat, mais de citoyens qui s’assemblent pour arracher à un Etat étranger leur liberté. Ou encore, dans cet exemple qui illustre le sens du verbe terroriser (« tenir sous un régime de terreur »), la terreur n’émane pas de l’Etat, ni d’un gouvernement, mais de l’Eglise (évidemment) qui fait un excellent bouc émissaire : « L’Inquisition terrorisait le pays » (le pays des chimères, sans doute).  

La manipulation de l’histoire est plus flagrante encore dans l’article consacré à terroriste, au sens de « partisan ou agent du terrorisme », sens illustré par cet exemple qui tient de la plaisanterie de potache ou de l’hagiographie : « les terroristes de 93 étaient d’une bénignité de mœurs extraordinaire ». Ils ont fait tuer et massacrer des dizaines de milliers (et même des centaines de milliers, en incluant les paysans de l’Ouest de la France) de citoyens innocents, et ils auraient eu des « mœurs » extraordinairement « bénignes ». Ils tuent plus férocement que des loups et ce sont des agneaux. Comprenne qui pourra. Cet article sinistre est suivi d’un bref exposé à prétentions « encyclopédiques », dans lequel les terroristes ne sont plus ceux qui ont « gouverné » la France par la terreur en 1793 et 1794, mais ceux qui, quelques mois après le 9 thermidor, c’est-à-dire après la chute de Robespierre, ont été emprisonnés et égorgés dans les prisons par des hordes de royalistes ivres de vengeance. Libérés bientôt pour ne pas mettre la « République » en danger, ces survivants se sont illustrés ensuite par leur patriotisme. La conclusion de M. Larousse, qui tient l’histoire pour un tour de passe-passe ou de l’escamotage magique, est lumineuse : « Là finit la dénomination de terroriste, qui fut remplacée, sous le Directoire, par celle d’anarchiste ». Le terroriste a imposé la République par la terreur ; il est désormais l’ennemi de la République. Voilà pourquoi la République est muette.

 

 

31 juillet 2012

Jeûne et ramadan

Jeûne

 

Ce nom, qui dérive du verbe jeûner, est attesté au début du XIIe siècle comme propre à la religion chrétienne. C’est une « abstinence commandée par l’Eglise » (Richelet, 1680, Dictionnaire français des mots et des choses), qui ne se rapporte pas à tous les aliments, mais à la viande. C’est « un espace de temps pendant lequel la Religion nous défend de manger de certaines choses et à certaines heures » (Furetière, 1690, Dictionnaire universel). « Le vrai jeûne consiste à ne faire qu’un repas par jour en vingt-quatre heures » (Ibid.). Les auteurs de dictionnaires anciens confirment cette définition : « abstinence de viande, en ne faisant qu’un repas dans la journée, soit à dîner avec une légère collation à souper, soit à souper avec une légère collation à dîner » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798). A partir de la sixième édition du DAF (1835), ce qui prime, c’est le sens « général » du mot jeûne qui n’est plus spécifique de la religion chrétienne : « pratique religieuse, acte de dévotion, qui consiste à s’abstenir d’aliments par esprit de mortification ». Dès lors, le mot peut s’appliquer à toute sorte de pratique alimentaire, médicale, diététique ou autre, le sens propre aux chrétiens et aux catholiques (« le jeûne des catholiques (…) consiste à s'abstenir de viande en ne faisant qu’un repas dans toute la journée, soit à dîner avec une légère collation à souper, soit à souper avec une légère collation à dîner ») n’étant cité qu’en second et même, chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en troisième et dernière position dans l’article consacré à ce mot : « Abstinence d’aliments » (un trop long jeûne est nuisible à l’estomac) ; « Particulièrement, pratique religieuse, acte de dévotion qui consiste à s’abstenir d’aliments par mortification » (sont cités en exemple tous les jeûnes possibles) ; « Le jeûne des catholiques, qui consiste à s'abstenir de viande en ne faisant qu’un repas dans toute la journée, soit à dîner avec une légère collation à souper, soit à souper avec une légère collation à dîner ». En 1879, 1932-35 et dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), les académiciens reprennent cet ordre, faisant de fait du jeûne chrétien, le premier qui ait été désigné par le mot jeûne et longtemps le seul, un sens particulier, inclus avec le sens général d’abstinence d’aliments dans une relation de partie à tout et même de sous-partie à partie et à tout, si l’on tient de l’extension de l’abstinence d’aliments (pour quelque raison que ce soit : diététique, médicale ou autre) à la dévotion : « Abstention totale d’aliments » ; « Pratique religieuse, qui consiste à s’abstenir d’aliments par esprit de mortification » ; « Jeûne des catholiques, qui consiste à s’abstenir de viande en ne faisant qu’un repas dans toute la journée » (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1832-35). Il en est ainsi dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « Privation partielle ou totale (à l’exception, le plus souvent, d’eau), forcée ou non, de toute alimentation pendant un certain temps » ; « Acte de dévotion consistant à s’abstenir d’aliments dans un esprit de mortification et de pénitence » ; « (Religion catholique) Pratique religieuse consistant à ne faire qu’un seul repas important par jour dans lequel on s’abstient le plus souvent de viande, à certaines périodes fixées par le calendrier liturgique » ; « Au figuré, abstinence ou privation physique, morale ou intellectuelle ».

Il est légitime, au vu de ces définitions, de s’interroger sur le prétendu jeûne du mois lunaire de ramadan. D’abstinence de nourriture ou de viande, il n’y a pas ; de modération, encore moins. Pendant ce mois-là, les musulmans mangent plus que pendant les autres mois ; mangent, que dis-je ? bâfrent. C’est digne de La Grande Bouffe, ce film totalement oublié aujourd’hui qui a fait ricaner grassement les soi-disant rebelles des années 1970 - c’est-à-dire les bien pensants d’aujourd’hui. Tout l’atteste, ne serait-ce que l’augmentation du chiffre d’affaires des commerces implantés dans les quartiers islamiques et la croissance colossale des importations de nourritures (viandes, miel, sucre, blé, farine, etc.) dans les pays arabes et musulmans. Dans les années 1960 et au début des années 1970, le quotidien très bien pensant Le Monde avait parmi ses marronniers préférés la préparation des festivités du ramadan en Algérie : c’était (et ça l’est toujours) le pays chéri des tiers-mondistes. L’approche de ce mois de festivités donnait des sueurs froides aux autorités de ce pays. Aux difficultés d’approvisionnement, qui étaient alors la règle, s’ajoutaient celles qui sont propres à ce mois, pendant lequel la consommation de sucre, de miel, de semoule, de légumes, de fruits, de viande, etc. augmentait dans d’importantes proportions (elle doublait parfois, disaient les experts). Comme la distribution était de la responsabilité de l’Etat, les autorités achetaient sur les marchés internationaux ce que les coopératives agricoles ne produisaient pas. Ces achats étaient sources d’inflation conjoncturelle et de spéculation : les boutiquiers qui disposaient de ces aliments les retenaient en stock le plus longtemps possible pour faire augmenter les prix. Dans le milieu des années 1980, les médecins et les dentistes établis au Maroc faisaient état d’une forte augmentation d’occlusions intestinales pendant le mois de ramadan et de caries après le mois de ramadan. Autrement dit, jeûne désigne de façon inadéquate, donc fausse ou inexacte, les deux ou trois repas copieux pris la nuit, l’atmosphère de fête, les dépenses importantes de nourriture, toutes réalités avérées du mois de ramadan, où que ce soit dans le monde. Il n’y a pas de jeûne, simplement une inversion des repas. Pendant un mois, ils ne sont plus pris le jour, mais la nuit. Le beau jeûne que voilà, la belle épreuve aussi ! Le résultat est que ce beau mot des chrétiens et catholiques sert, à force de manipulations sémantiques, à désigner le contraire de ce qu’il signifie : non plus la modération de nourriture, mais les grandes bâfreries.

La grande bouffe de Noël en Europe ou ailleurs n’est pas nommée jeûne. Dans la langue française (populaire, précisent les auteurs du Trésor de la Langue française), il existe le nom ramdam, déformation de ramadan, qui désigne un grand bruit et du vacarme et dont les synonymes sont barouf, boucan, chambard, raffut. Ce que disent les mots français, c’est que le mois lunaire est l’occasion la nuit de bruyantes festivités qui n’ont que de lointains rapports avec le jeûne ou la spiritualités. Tous ces faits montrent que jeûne est un mot impropre ou inadéquat quand il est appliqué à la pratique rituelle de l’islam de l’inversion entre le jour et la nuit.

 

 

 

16 juillet 2012

Inquisition

 

 

En latin, inquisitio, auquel est emprunté inquisition, a deux significations. C’est un terme de philosophie qui désigne la « faculté de rechercher ». Une phrase de Cicéron illustre ce sens : hominis est propria inquisitio atque investigatio, que l’on peut traduire par « l’inquisition (la recherche) et l’enquête (ou l’investigation : la volonté de savoir) sont le propre de l’homme ». C’est aussi un terme de justice, dont le sens est « investigation » ou « enquête », comme dans les phrases traduites : « demander une enquête contre quelqu’un » et « obtenir pour un an les pouvoirs d’enquête ». Autrement dit, c’est un mot chargé de hautes valeurs morales ou de civilisation.

Tel n’est plus le cas dans la représentation, toute polémique ou caricaturale, et a posteriori que les modernes se font de l’Inquisition, cette « représentation » ayant pour matrice l’Histoire de l’Inquisition en France publié en 1829 par le baron de Lamothe-Langon, ouvrage prétendument « historique », mais dont les sources sont imaginaires ou controuvées. C’est à cet ouvrage de fantaisie que sont dues les « valeurs » toutes négatives ou les connotations de barbarie désormais attachées à ce mot, bien que l’Inquisition ait adopté des méthodes d’enquête qui tranchaient par leur humanité (relative, évidemment) avec les ordalies, les accusations sans preuve, la vengeance ou la désignation arbitraire d’un bouc émissaire.  

A l’article inquisition, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), sous la mention « histoire », écrivent ceci : « Tribunal de l’Inquisition, Sainte Inquisition : juridiction instituée par l’Église catholique au début du XIIIe siècle dans divers pays d’Europe pour lutter contre les hérésies et la sorcellerie avec l’appui du bras séculier et qui connut un développement tout particulier en Espagne ; ensemble des membres de cette juridiction ». Dans les exemples illustrant ce sens, Inquisition commence par une majuscule : « cachots de l’Inquisition », « l’Espagne de Philippe II où l’Inquisition brûle, tenaille et roue ». De ce mot, la langue française ne retient aujourd’hui que le sens « historique ». Autrement dit, Inquisition est un nom propre spécifique d’une réalité judiciaire du passé, que les cultureux de la télévision ressuscitent comme les propagandistes des années 1940 ont ressuscité le Juif Süss. Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française expliquent ce en quoi elle consistait : « tribunal établi en certains pays pour rechercher et pour punir ceux qui ont des sentiments contraires à la foi ». Ils ajoutent que ce tribunal est parfois nommé Saint Office. Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), reprend cette définition : « juridiction ecclésiastique érigée par le Saint Siége en Italie, en Espagne, en Portugal, et plus tard aux Indes même, pour rechercher et extirper les hérétiques, les juifs et les infidèles ». L’Inquisition a suscité en France de la répulsion, ainsi que l’atteste ce jugement d’un prince de Condé du XVIe siècle : « l’inquisition d’Espagne (…) a été jugée si inique par toutes les autres nations qu’il n’y en a pas une qui l’ait voulu accepter ». De même, en 1762, les académiciens font de l’Inquisition un phénomène espagnol ou italien, qui a ou aurait épargné la France : « l’Inquisition est établie en Italie, en Espagne » et « il n’y a point heureusement d’Inquisition en France ». Les philosophes du XVIIIe siècle ont été, c’est tout à leur honneur, hostiles à l’Inquisition. Montesquieu, dans L’Esprit des Lois, en fait un vestige de la vieille barbarie : « nous devons au code des Wisigoths toutes les maximes, tous les principes et toutes les vues de l’inquisition d’aujourd’hui ». Voltaire se réjouit de son « anéantissement » en Espagne : « l’inquisition vient d’être anéantie en Espagne ; il n’en reste plus que le nom ; c’est un serpent dont on a empaillé la peau » (lettre datée de 1770).

Voilà pour le nom propre. Or, inquisition est aussi un nom commun. Dans le Dictionnaire de l’Académie française de 1762, il est indiqué que le premier sens en est, comme en latin, « recherche » et « enquête », les académiciens ajoutant que ce mot « n’a guère d’usage en ce sens ». Ce n’est pas le point de vue de Littré (Dictionnaire de la Langue française), qui cite une phrase, citée par Richelet dans son Dictionnaire français de 1680 (les auteurs de dictionnaires se citent parfois les uns les autres), dans laquelle inquisition a un sens d’enquête judiciaire : « (il faut) faire une inquisition sommaire du jour et du vrai temps de la mort d’une personne ». Ce sens « positif » est rare, car le mot a été employé dans un deuxième sens, plus large, tout négatif : « perquisition rigoureuse où il se mêle de l’arbitraire ». Ce sens est illustré par des emplois, dans lesquels inquisition est un synonyme de censure : du philosophe Bayle : « l’inquisition est devenue effroyable en France contre les bons livres » et de Voltaire : « s’il y avait eu une inquisition littéraire à Rome, nous n’aurions aujourd’hui ni Horace, ni Juvénal, ni les œuvres philosophiques de Cicéron ». Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-1994) donnent à inquisition les mêmes significations que Littré : « enquête, recherche méthodique, rigoureuse », mais aussi « enquête indiscrète, arbitraire menée par une autorité politique ou religieuse contre une personne, une catégorie de personnes, parfois contre leurs biens » et celle qui est propre à « l’histoire » de « juridiction instituée par l’Église catholique »…

Dans son Dictionnaire, Littré rappelle qu’a existé dans la République de Venise une « inquisition de l’État », laïque, indépendante de l’Eglise, composée de trois magistrats dont l’identité était gardée secrète. C’est cette inquisition qui a fait arrêter Giordano Bruno (auteur prolifique de la Renaissance et ancien dominicain) et l’a fait condamner au bûcher. Cette inquisition disposait d’un pouvoir illimité de contrainte et pouvait ainsi persécuter en toute impunité les citoyens. Elle préfigure les commissaires politiques ou les polices de la pensée des Etats totalitaires du XXe siècle et même ceux des « démocraties » comme la France, ce qui montre que la réalité de l’inquisition, même si le nom est quasiment réservé au seul tribunal de l’Inquisition mis en place par l’Eglise, n’a pas disparu, hélas, comme l’annonçait Voltaire en 1770, quand fut anéantie l’Inquisition espagnole. Elle survit, tout autant redoutable, sous d’autres formes et sous d’autres noms.

Comme nom propre, ce que désigne Inquisition est établi. Comme nom commun, il en va autrement, que l’inquisition se manifeste dans l’Inquisition religieuse (ou Saint Office), dans le tribunal laïque et secret de la République de Venise et dans les polices politiques et les tribunaux de la pensée des Etats totalitaires. En latin, inquisitio est un terme de philosophie. Les dominicains qui ont formé et dirigé le Saint Office, étaient souvent de grands intellectuels, ayant suivi à l’Université les enseignements des maîtres, Albert le Grand ou Saint Thomas d’Aquin, pour ne citer que les plus connus. Les Etats modernes qui ont institué des polices de la pensée sont aussi totalitaires que la République de Venise et plus encore que le Saint Office : ce sont des idéocraties dans lesquelles il est fait obligation à tous les citoyens de se plier, sur quelque objet que porte leur pensée, à l’idéologie officielle. Ce qui sous-tend l’esprit d’inquisition et donne un sens véritable à inquisition, c’est l’arrogance intellectuelle, la prééminence donnée à l’idée, la volonté de soumettre la vie des hommes à une théorie qui leur est imposée d’en haut et sur laquelle ils n’ont pas de prise. En ce sens, inquisition ne devrait pas désigner uniquement l’institution disparue du tribunal du Saint Office. Il s’applique admirablement bien à l’imposition, par la contrainte ou la terreur, d’une idée, d’une idéologie, d’une théorie, d’un corps de doctrine, d’un dogme, qu’ils soient ceux du métissage obligatoire, du multiculturalisme mondialisé, de la globalisation totale ou du prétendu « antiracisme » d’associations dévoyées qui se mettent au service des dominants, des puissants, des nantis, des exploiteurs.

 

 

11 juin 2012

Lapidation, mot interdit

 

 

 

Lapidation, lapider, lapidateur sont trois mots tabous aujourd’hui, qu’il est formellement interdit de prononcer, de peur que les ressortissants des colonies islamiques récemment établies en France et en Europe ne se sentissent stigmatisés par des mots qui suintent la barbarie. Lapidation, emprunté au latin lapidatio, « action de jeter des pierres », est attesté au XIIIe siècle, où il est en concurrence avec lapidement, dérivé du verbe lapider, en particulier quand il désigne la mort en martyr de Saint Etienne : le lapidement de Saint Etienne.

Dans l’ancienne langue française, le mot est d’un emploi relativement rare. C’est la preuve que l’acte qui consiste à tuer autrui à coups de pierres, que ce soit pour des raisons religieuses ou comme sentence judiciaire ou pour tout autre raison, n’avait pas ou n’a pas eu d’existence en France. C’est aussi ce que l’on peut inférer d’une consultation des anciens dictionnaires. Dans celui de Furetière (1690), lapidation est défini comme la « mort ou la blessure causée par des coups de pierres jetées par une multitude de peuple ». Ce sens est illustré par des exemples pris à l’Antiquité et au monde juif ancien (« Paul assista à la lapidation de saint Etienne ; la lapidation était ordinaire chez les Juifs ; on abandonnait les criminels au peuple, qui les assommait à coups de pierre ») ou celui de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1879) : « supplice de ceux qu’on assommait à coups de pierre » (la lapidation de saint Etienne) et (neuvième édition, en cours de publication) « action de lapider, supplice que subit une personne qu’on lapide » (Le Deutéronome vouait à la lapidation le blasphémateur, l’idolâtre, le devin, la femme adultère).

Les rédacteurs de L’Encyclopédie (1751-64) en font, à juste titre, un supplice disparu, mais qui était « fort usité parmi les Hébreux ». « Les rabbins, est-il écrit dans cet ouvrage, font un grand dénombrement des crimes soumis à cette peine. Ce sont en général tous ceux que la loi condamne au dernier supplice, sans exprimer le genre de la mort ; par exemple, l’inceste du fils avec la mère, ou de la mère avec son fils, ou du fils avec sa belle-mère, ou du père avec sa fille, ou de la fille avec son père, ou du père avec sa belle-fille, ou d’un homme qui viole une fille fiancée, ou de la fiancée qui consent à ce violement, ceux qui tombent dans le crime de sodomie ou de bestialité, les idolâtres, les blasphémateurs, les magiciens, les nécromanciens, les violateurs du sabbat, ceux qui offrent leurs enfants à Moloch, ceux qui portent les autres à l’idolâtrie, un fils rebelle à son père et condamné par les juges (…) ». Dans les sociétés archaïques, la lapidation n'était pas seulement une façon judiciaire et épouvantable de donner la mort à des condamné(e)s, c'était aussi une façon de désigner le Mal ou le Diable et de le chasser du groupe. C'est le sens que prend la cérémonie rituelle de la lapidation à laquelle tout pèlerin de l’islam doit se plier à La Mecque : on sort en foule de la ville, on se rend dans le désert proche vers le Mont Arafat et on lapide celui que l’on nomme Chitan, Satan, Iblis, le Diable, le Démon, le Mal, pour purifier la communauté des vrais croyants et qu'elle ait enfin bonne conscience et ceinture dorée.     

Autrement dit, dans cette aire de civilisation que l’on appelle Occident, la lapidation est un supplice qui n’a jamais eu cours et qui, en théorie, n’a pas cours ou n’a pas lieu d’être. Tout s’y oppose : la loi, la compassion, le respect d’autrui, l’horreur de la barbarie et le message du Christ. En terre d’islam, la lapidation est un tube depuis toujours. Dès qu’il est question de la religion « d’amour » et de « paix », il est question de femmes lapidées ou de fiers lapidateurs, sans que la répétition à l’infini de ces actes incite journaleux, médieux, consciencieux du social, politiqueux, cultureux et socio-cultureux, à s’interroger sur l’islam et sur les réalités de l’islam : chut, silence dans les rangs, l’omerta est si assourdissante que l’on entend les mouches voler au-dessus des cadavres suppliciés en Iran, en Arabie, en Somalie, en Afghanistan, et ici ou là dans les bleds reculés de tel ou tel pays arabe.

Pourtant, le pieux silence n’empêche pas que des faits de lapidation se produisent en France, comme si la France était désormais le mont Arafat de La Mecque. Dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, Rousseau emploie lapidation, non seulement pour désigner un supplice barbare, mais pour nommer le « fait d’être attaqué à coups de pierres » (1782) : « C’est dans cette île que je me réfugiai, après la lapidation de Motiers ». Or, il ne se passe de jour, que dis-je ? d’heure, de minute, de seconde, en France, « patrie des droits de l’homme » (patrie, que dis-je ? matrice), sans que de malheureux flics, conducteurs d’autobus, pompiers, etc. qui sont aussi des hommes ou des femmes, comme n’importe quelle Iranienne, soient attaqués à coups de pierres, les agresseurs ayant pris au préalable le soin de constituer une réserve de munitions, dont les dimensions et le poids sont parfaitement conformes à la loi islamique, ni trop petites, parce qu’elles ne feraient pas mal, ni trop grosses, parce qu’elles tueraient d’un coup, alors que le but est de tuer à petit feu le supplicié en le faisant souffrir le plus longtemps possible. Or, de ces lapidations, avérées, attestées, orthodoxes, conformes à la loi islamique, il n’est rendu compte nulle part dans les medias. Silence dans les rangs, on ne moufte pas mot, on fait dans son froc, au cas où… BHL ne montre pas ses seins à la télé. Ou bien en use de beaux euphémismes : caillasser, caillassage, caillasseur, jets de pierres… C’est qu’il faut que personne ne sache que l’on lapide en France et que les lapidateurs sont ceux qui, s’ils étaient restés dans leur pays, lapideraient en rigolant grassement les femmes dites adultères, les étrangers et bien entendu les juifs. Récemment, un dimanche, des catholiques ont été la cible de ce rite islamique à Carcassonne pendant la messe. S’ils aient été à Alger, au Caire, à Tunis, à Rabat, quoi de plus normal ? Après tout, pourquoi mettent-ils les pieds dans des pays où des dizaines de millions de bons musulmans exploitent des carrières de pierre, dans le but d’alimenter de belles lapidations ? Mais, c’était en France, dans une église, pendant de la messe. Ces braves fidèles ne sont-ils pas les suppôts de Satan au regard de l’islam ? De cela, les médias, comme d’habitude, se sont bien gardés d’informer les Français : c’est que, parmi ceux-ci désormais, il y a sans doute des musulmans qui se seraient sentis stigmatisés, non pas par les actes barbares de leurs coreligionnaires, mais par la petite et modeste publicité qui y aurait été donnée. D’ailleurs l’évêque du coin n’a-t-il pas publié un communiqué dans lequel il tient pour sans gravité la lapidation des chrétiens. Il n’a pas dit le mot tabou lapidation, mais le bénin jet de pierres. Il mérite le paradis d’Allah, cet évêque, où il copulera chaque jour qu’Allah fait avec soixante-dix houris éternellement vierges.   

 

14 mai 2012

Chroniques de la Restauration : 1. Normal

 

Normal, normalité, normaliser

 

Emprunté au latin normalis, au sens de « fait à l’équerre », cet adjectif étant dérivé de norma, « équerre », normal, attesté dans la seconde moitié du XVe siècle, est d’un emploi fréquent en français depuis le XVIIIe siècle, et cela dans deux sens. Le premier sens est illustré par le syntagme « école normale » (d’instituteurs ou départementale et supérieure) : « qui sert de règle », l’adjectif se disant « des écoles destinées à former des maîtres pour l’enseignement public » ou d’un « établissement qui sert de modèle pour en former d'autres du même genre » (Dictionnaire de l’Académie française, 1835). Le second sens est illustré par le syntagme « état normal » : « état d’un être organisé ou d’un organe qui n’a éprouvé aucune altération ; état ordinaire et régulier ». Les académiciens précisent qu’il « s’emploie surtout en termes d’anatomie » (1835). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) glose ces deux sens ainsi : « figuré, qui est conforme à la règle, régulier » (état normal) et « qui sert de règle » (des cours normauxécole normale). En 1932-35 et dans la neuvième édition, en cours de publication, les académiciens reprennent cette distinction : « qui est conforme à la règle, à l’ordre » et « qui sert de règle, de modèle » (1932-35) ; « qui est conforme à la norme, à la règle ; qui suit le cours ordinaire et prévisible des choses » et « qui sert de règle, de modèle, qui constitue une norme » (neuvième édition).

Contrairement à ce que laissent accroire commentateurs autorisés, journalistes à la page, idéologues et prescripteurs de bonne pensée, la modernité ne se définit pas par la subversion, l’anticonformisme, l’insolence, etc., mais par leur contraire : la norme ou plus exactement les normes, des milliers de normes nouvelles chaque jour plutôt que quelques normes ; la normalité ; la normativité ; la normalisation. Jamais dans l’histoire de l’humanité aucune époque n’a produit plus de normes que la nôtre, et pour toutes les réalités du monde, qu’elles relèvent de l’économie, de la société, des signes et de la symbolique, de la politique, etc. La grande activité des modernes est le formatage et l’usinage de tout et de tous, et cela par des millions de normes édictées et imposées sans vote. Cela précisé, il est dans l’ordre des choses que les articles que les auteurs de dictionnaire ont consacrés au XXe siècle, siècle de la modernité triomphante, à « norme », « normal », « normalité », aient crû en longueur de manière presque infinie. Dans la version papier du Trésor de la langue française (1971-94), l’article normal occupe six colonnes et demie – des colonnes de grand format – alors que, un siècle plus tôt, Littré n’y avait consacré qu’un cinquième d’une colonne de petit format, soit moins de vingt lignes. A la fin du XXe siècle, l’éventail des emplois et des sens de normal est trente fois plus ample qu’à la fin du XIXe siècle.  

C’est dans ce cadre-là que Monsieur de Hollande, le président du pays bas, s’est qualifié lui-même de « normal » et de « président normal ». Ce faisant, il s’est soumis à l’ordre du monde. Ce qu’il annonce, c’est qu’il sera M. Prudhomme ou M. Perrichon. Puisque la modernité célèbre la norme, la normalité, le normal, c’est-à-dire la mise à l’équerre de tout et tous, il était donc normal qu’il se déclarât normal. Ce n’est pas encore l’équarrissage de tout et de tous (et de toutes, évidemment, parité oblige), mais ça en est le prodrome. Le triomphe du normal, c’est la normalisation. A peine les résultats des élections ont-ils été validés par le Conseil constitutionnel, un journaliste s’est fait virer pour une blague de mauvais goût sur les performances sexuelles de la future locataire de l’Elysée. Pendant cinq ans, « L’Autre » ou le prédécesseur de Monsieur de Hollande et par rapport auquel celui-ci se définit comme « normal », « l’Autre » étant donc « anormal », a été insulté par des milliers de journaleux (« talonnette », « le nain », « rex illiteratus », « le Hongrois », « l’hongre », « le demi Juif », « le fils d’immigré », « le Français de papier à passeport américain », etc. – j’en passe et des meilleures), ainsi que ses deux épouses successives, sans que jamais les insulteurs aient été éloignés de l’antenne ou qu’il leur ait été interdit d’écrire dans les journaux. L’homme normal élu, le journaliste imprudent a été congédié. La liberté d’expression, déjà fort mal en point, a été réduite d’un cran. Elle tend, elle aussi, vers l’état normal. Tout a vraiment changé le 6 mai.

 

03 mai 2012

Envie

 

 

Si un mot, un seul mot, devait être choisi pour cristalliser l’esprit du temps et la modernité dernier cri, ce serait envie. Le mot est court, en apparence anodin, presque insignifiant ; et pourtant il est le condensé de ce que les temps actuels ont de plus sinistre. C’est une injonction de marchands, de « commerciaux », de gourous du marketing : l’envie qu’il faut susciter chez les clients et l’envie dont il faut être habité pour vendre des vêtements de fourrure sous les Tropiques. C’est une pulsion de politiciens, de gagneurs, de requins : l’envie, c’est ce qui les fait agir. C’est aussi un cri de sportifs - même les joueurs de rugby, qui ont conservé quelque chose d’archaïque, l’ont adopté : c’est l’envie qui fait gagner les matches ou, pour vaincre, il faut avoir plus d’envie que les adversaires. C’est le moteur des chaubiseux, des filmeurs, des sciencieux du social, etc. Tous célèbrent à l’envi l’envie sans mesure ni limite, comme l’alpha et l’oméga de la France nouvelle, celle de la Restauration socialiste du XXIe siècle.

            Le mot a une histoire qui dit clairement ce qu’est la société contemporaine. En latin, invidia, dont envie est une adaptation, signifie « malveillance, antipathie, jalousie ». Au XIIe siècle, l’envie est le « sentiment de jalousie haineuse devant les avantages d’autrui » et aussi le « désir de quelque chose ». C’est ainsi que le mot est défini dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) : « déplaisir que l’on a du bien d’autrui » (avoir une mortelle envie contre quelqu’un, être rongé d’envie, l’envie le dévore) et aussi « désir, volonté ». Ces deux sens apparaissent dans tous les dictionnaires. Dans le Dictionnaire critique de la langue française (1788), Féraud distingue l’envie de la jalousie : « on est jaloux de ce qu’on possède et envieux de ce que possèdent les autres ». Il ajoute ceci : « Quand ces deux mots sont relatifs à ce que possèdent les autres, envieux dit plus que jaloux. Le premier marque une disposition habituelle et de caractère ; l’autre peut désigner un sentiment passager ». Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées au XIXe siècle, la définition se présente ainsi : « chagrin qu’on ressent du bonheur, des succès, des avantages d’autrui ». Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), c’est le « chagrin et la haine qu’on ressent du bonheur, des succès, des avantages d’autrui ».

On frémit à la pensée que l’envie – cette haine que l’on ressent du bonheur, des succès, des avantages d’autrui – soit devenue l’horizon indépassable de la morale contemporaine. Certes, c’est la morale des politiciens, des marchands, des publicitaires, des sportifs, mais elle anime des milliers de militants politiques.

Les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), qui sont progressistes et croient que l’homme est né bon, tentent de cacher toutes les saletés charriées par l’envie, en distinguant un sens neutre d’un sens péjoratif. Quand le sens neutre, l’envie est, selon eux, un « désir naturel de posséder le bien qui appartient à autrui ». Si c’est naturel, c’est presque bon. Quand le sens est péjoratif, c’est la « tendance négative, la passion mauvaise qui consiste à s’affliger de la réussite ou du bonheur d’autrui, et pouvant aller jusqu’à lui désirer du mal et chercher à lui nuire ». Les académiciens procèdent de la même manière dans la neuvième édition en cours de publication de leur dictionnaire. Ils distinguent un sens premier d’un sens affaibli, le « désir mêlé de dépit et de ressentiment, inspiré par les avantages, les biens, les succès d’autrui » du « désir de connaître le même bonheur qu’autrui, d’être à sa place ». Tout est fait dans les dictionnaires pour rendre l’envie acceptable ou tolérable et pour en faire l’alpha et l’oméga de l’époque. Mais ces fards ne cachent ou cachent mal la boue que charrie l’extension quasiment à l’infini du domaine de l’envie.    

 

 

22 avril 2012

Multiculturalisme

 

 

            Du nom culture, sont dérivés cultural et culturel. Cultural signifie « relatif à la mise en valeur du sol en vue de la production agricole, à l’ensemble des soins appropriés par lesquels on assure et éventuellement améliore la production d’un végétal » (in Trésor de la Langue française, 1971-94). Culturel est relatif à la culture, au sens spirituel du terme. En anglais, il existe un seul adjectif dérivé de culture, dans les deux sens, agricole ou spirituel, du terme, c’est cultural. Le nom culturalisme en est dérivé.

Le nom multiculturalisme n’est pas relevé dans le Trésor de la Langue française. En revanche, culturalisme l’est, mais dans l’article culturel, non dans l’article cultural. C’est une « doctrine sociologique d’origine américaine consistant à mettre en évidence le rôle des phénomènes économiques, sociaux et éducatifs qui conditionnent l’évolution psycho-affective des individus appartenant à différentes cultures ». Quant à culturaliste, adjectif ou nom, il a pour sens « qui rattache à la théorie du culturalisme » ou « qui professe le culturalisme ». Le culturalisme est donc une hypothèse de sociologue ou d’anthropologue qui explique ou est destinée à expliquer ou est censée expliquer des faits sociaux. Ce n’est pas un fait, ni une réalité, mais une théorie. Selon les sociologues qui croient au culturalisme, les individus sont déterminés en partie ou en totalité par la culture à laquelle ils appartiennent ou dont ils sont issus. Ainsi, on ne peut pas, pour mesurer l’intelligence ou pour étudier les comportements d’une population donnée, appliquer à tous ceux qui composent cette population, surtout si cette population n’est pas homogène, les critères, concepts et méthodes élaborés par des savants appartenant à une culture donnée et destinés à des individus qui partagent la culture de ces savants. « Les écoles américaines culturalistes ont insisté avec raison sur les variations considérables (...) selon les structures familiales et les cultures » (Traité de sociologie, 1968).

L’hypothèse culturaliste est contestée (cf. les admirables travaux de Steven Pinker). Elle n’est admise comme valide que par une partie des spécialistes en sciences sociales. Pourtant, cette théorie, propre à la vie intellectuelle et qui n’a de valeur qu’hypothétique, a été transportée dans la politique où elle est devenue un horizon politique ou un mode d’organisation des sociétés. Le multiculturalisme, comme le disent aussi les termes de société multiculturelle, a basculé de l’explication dans la prescription. Tel fait n’est plus expliqué par la « culture » ou la pluralité de cultures, mais c’est la pluralité de cultures qui est imposé à un pays autoritairement, sans que les citoyens soient consultés. Ce n’est plus une tentative pour rendre compte de la marche du monde, c’est l’imposition d’un ordre nouveau dans lequel les citoyens sont contraints de vivre.

Ce n’est pas la première fois dans l’histoire politique qu’un terme dont la validité est limitée aux sciences sociales est utilisé pour refaçonner une société ou pour organiser un pays. A plusieurs reprises, en Europe, des savants imbus d’eux-mêmes, arborant leurs prétendues connaissances comme une oriflamme de victoire, arrogants, mal instruits à coup sûr, ont fait d’une hypothèse intellectuelle instable et à validité restreinte le paradigme obligatoire d’une société en gestation. Ce qui expliquait des faits est devenu obligatoire pour tous, et cela au nom de la (prétendue) supériorité de la science sur tout le reste. Au XIXe siècle, Auguste Comte réglait les problèmes sociaux par le positivisme, c’est-à-dire par l’application à la société des méthodes des sciences naturelles. Le marxisme, ou prétendue science des sciences qui était censée subsumer toute science, expliquait l’histoire, l’économie, la littérature, l’accumulation du capital, l’idéologie, etc. par la lutte des classes, par l’appropriation de la plus-value, par l’exploitation de l’homme par l’homme. Appliqué aux sociétés, il a produit crimes de masse sur crimes de masse. C’est ainsi qu’il en va avec le racisme. Au début du XXe siècle, c’était une hypothèse délirante mais qui expliquait, ou prétendait le faire, des faits humains ou sociaux par la seule race. A partir du moment où cette hypothèse est devenue un principe social, l’humanité a été entraînée à l’abîme.

Les hypothèses « scientifiques » sur le racisme comme sur le multiculturalisme ont été énoncées, à un siècle de distance, par les mêmes spécialistes en anthropologie. Au début du XXe siècle, ces spécialistes s’adonnaient à l’anthropologie physique : la différence raciale expliquait tout. A la fin du XXe siècle, ils font dans l’anthropologie sociale ou culturelle : tout est expliqué par la différence des cultures. La disparition scientifique du racisme a laissé un vide que comble le multiculturalisme. Le racisme a été élaboré par les Européens alors que le multiculturalisme est une affaire américaine. Le premier est dû à la bonne conscience triomphante, le second à la mauvaise conscience repentante. Ce dont ont pris conscience les partisans du multiculturalisme, c’est que les Etats-Unis d’Amérique ont été fondés sur l’élimination de nombreuses populations autochtones. Il est apparu à ces WASP – whites, anglo-saxons, protestants – qu’ils tenaient leur pouvoir, leur bien être, leur force, leur argent, la belle vie qu’ils menaient de la négation de millions d’Indiens, les premiers occupants du pays, et d’esclaves noirs. Une solution aurait été de restituer à ces Indiens spoliés leurs biens et leur pouvoir. Il n’en a rien été. Les partisans du multiculturalisme tiennent à leurs privilèges, fussent-ils indus et dus à des crimes de masse. Le culturalisme leur a servi de bouclier et d’écran. De la « science », il a basculé dans la politique. On fait donc vivre côte à côte, mais séparées par d’invisibles barrières infranchissables, des communautés ou des cultures inconciliables et que tout oppose, c’est-à-dire des dominants et des dominés. Ce fut la ruse des dominants ou des exploiteurs. Ainsi ils ont conservé leurs privilèges et leurs pouvoirs, après les avoir enrobés de bonnes intentions.

En France, la « culture » n’est pas le fait de WASP, mais d’Indiens. Le multiculturalisme, s’il y était introduit, nierait ces autochtones dans leur être et leur retirerait les droits qu’ils ont arrachés jadis aux colons et aux envahisseurs.

19 avril 2012

Encore un effort, camarade Grass,

 

 

pour réaliser enfin les promesses de tes dix-huit ans !

 

 

            Dans un poème en allemand de cuisine et en vers de mirlitons, M. Grass, Günther de son prénom, écrivain, a accusé Israël de vouloir mettre à feu et à sang le Proche Orient. En Syrie, des dizaines de milliers de malheureux ont été assassinés ou exécutés en une année ; et c’est Israël qui, selon M. Grass, menace le monde. A Bahreïn, des manifestants pacifistes ont été écrasés par des chars saoudiens ; et c’est Israël qui, selon M. Grass, viole les lois internationales. En Iran, un régime tyrannique se dote de l’arme nucléaire ; et c’est Israël qui, selon M. Grass, ambitionnerait de vitrifier Téhéran ; etc. La population d’Israël ne dépasse pas huit millions d’habitants ; les pays alentour et les pays musulmans dont l’objectif affiché ou dissimulé est de détruire Israël comptent près d’un milliard et demi d’habitants. Les forces en présence sont totalement déséquilibrées : de l’ordre de 5 pour 1000. Pour 5 ou 6 Israéliens qui ne demandent qu’à vivre, il y a 1000 fous furieux qui rêvent de leur trouer la peau ou de les jeter à la mer. Et ce sont les Israéliens qui seraient belliciste !

Depuis plus d’un demi-siècle, Grass est, disent les journaleux, la conscience de l’Allemagne : la mauvaise conscience, devrait-on dire, toujours près d’imputer à crime, de soupçonner, de suspecter, d’accuser ses compatriotes ou les Occidentaux, surtout s’ils sont Américains, et, dans le même temps, d’excuser feu le régime de l’ancienne RDA et feu l’immonde URSS. Pendant un demi-siècle, il a joué le même air de serinette du compagnon de route, moral, progressiste, dissimulé sous le masque social-démocrate, Marx, congrès de Bad-Godsberg, social et démocrate. Partout, il est honoré, fêté, célébré, loué, glorifié, décoré, surtout par ceux qui ne l’ont pas lu, couvert de prix lucratifs et de récompenses diverses, grassement rémunéré pour disserter doctement sur la morale, surtout depuis que lui a été décerné en 1999 le Prix Nobel de littérature, dixit l’académie suédoise, « pour avoir dépeint le visage oublié de l'histoire dans des fables d'une gaieté noire ». « Dépeint le visage oublié de l’histoire » : ces Académiciens font de l’ironie, involontaire bien sûr. Grâce à eux, on apprend que l’histoire avait un visage et que ce visage était tombé dans l’oubli. Pour Grass, en tout cas, pendant un demi-siècle, l’histoire a toujours eu le même visage – celui de sa propre bonne conscience replète, grasse, bouffie, exhibée en sautoir comme les décorations d’un maréchal soviétique. Car Grass vient de révéler son vrai visage, celui que tout le monde a oublié ou n’a pas voulu voir. Il a reconnu, lui le progressiste en diable et tous azimuts, et cela, après soixante ans de mensonges, qu’il s’était engagé, à l’âge de 17 ans, à la fin de l’année 1944, dans les Waffen SS. Dans la notice biographique que diffuse l’Académie suédoise, depuis qu’elle lui a attribué le prix Nobel de littérature, il est écrit ceci : « après avoir servi sous les drapeaux pendant la guerre et avoir été prisonnier des Américains de 1944 à 1946 », etc. Il y a un abîme entre les Waffen SS et un service militaire. Enivré par son aveu, Grass se lance même, dans l’entretien qu’il a accordé le samedi 12 août 2006 au quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, dans une défense et illustration inouïes des SS : « Pour moi, et je suis sûr ici de mes souvenirs, les Waffen SS n’avaient rien d’atroce, c’était une unité d’élite qui était toujours engagée là où ça chauffait ». Pour moins que ça, on a intenté des procès en sorcellerie à de pauvres types, un peu simplets, qui avaient eu le tort de ne pas se repentir d’avoir servi dans la Wehrmacht.

Personne ne reprocherait à Grass cette erreur, ni même de l’avoir aussi longtemps dissimulée, s’il n’avait pas été, dès qu’il a écrit ses premiers livres, un magistral Professeur de Vertu, un Sermonneur à tous vents et à tout crin, un Inquisiteur d’Etat de première classe, un Commissaire politique acharné, infligeant à ses lecteurs, et à toutes les lignes, d’interminables et assommantes leçons de Droiture, de Courage, d’Engagement, de Sincérité, d’Authenticité, de Transparence, de Sens de l’Histoire, de Progressisme, de Morale, accusant sans cesse ses malheureux compatriotes de x crimes tout en s’exonérant pieusement de toute repentance publique, exprimant à toute occasion sa complaisance vis-à-vis de la RDA et son mépris vis-à-vis de « l’impérialisme américain ». La bonne conscience, il s’en engraissait ; la mauvaise, il en couvrait ses compatriotes dont le seul crime a été de rester passifs entre 1933 et 1945 et, après 1945, de s’être accrochés, pour ne pas mourir de honte, à la RFA démocratique.

Chez les intellos, on ne moufte pas mot, on se tait, on se coud les lèvres, les doigts sur la couture des pantalons, on ne voit plus une seule tête, même pas celle qui dépasse d’habitude. Les organes restent cois. Ils ont perdu la voix d’avoir porté aux nues un ancien des Waffen SS qui semble ne pas regretter ses engagements passés et qui tient Israël pour responsable de tout le Mal du monde. En 2006, les journalistes d’Europe 1 ont annoncé que Grass avait fricoté chez les Waffen SS avec des trémolos dans la voix, comme s’il s’agissait du mariage de Mademoiselle avec le duc de Lauzun. Comment un écrivain si clean, comme on dit en anglais, a-t-il pu leur cacher ses saletés ? C’est que le progressisme, communiste ou non, compagnon de route, de beuveries et de virées nocturnes, est, depuis la fin de la guerre (et ce fut sa seule utilité) la lessiveuse des malpropres. Le blanchiment du passé a pour paradis l’engagement dans l’Armée du Bien. C’est le combat de la Vertu contre le Mal (jamais de gauche, évidemment). Mitterrand a montré la voie. Donnadieu l’a suivi, et Blanchot, etc. Les égarés, sincères ou non, comme Grass, les tièdes comme Sartre, les allumés de l’antisémitisme comme Blanchot, les apeurés et les timides, tous se sont lavés dans la lessiveuse progressiste. 

Pourtant, il ne faut pas trop accabler Grass. Il est plus prudent que les Waffen SS chez qui il combattait au temps de sa jeunesse folle. Il n’accuse pas encore les Israéliens d’être des « semeurs de désordre » ou des « fauteurs de trouble », comme les Juifs sont accusés de l’être dans le Coran. Patience, cela ne devrait pas tarder.    

09 avril 2012

Le Proche-Orient purifié

 

 

Le Proche Orient d’où les chrétiens seraient partis, sous la contrainte ou librement, est une éventualité qui est de plus en plus souvent évoquée et que de nombreux faits rendent plausible. Si cette éventualité se réalisait, le destin des chrétiens d’Orient, de fragile et menacé qu’il est, basculerait dans la tragédie. Tragédie, parce que l’Orient est la terre du Christ et que c’est en Orient, dans l’Egypte, la Syrie, Israël, les territoires palestiniens, la Jordanie, l’Irak, la Turquie actuels, qu’est né le christianisme. C’est à Alexandrie que les « Livres des Hébreux » ou « Bible » ont été traduits pour la première fois en grec. C’est en Egypte que les formes chrétiennes de l’érémitisme et du monachisme ont été élaborées, avant qu’elles ne se diffusent en Occident. Nicée, où ont été fixés en 325 le credo et le dogme de la Trinité, Chalcédoine, où a été rappelée en 451 la double nature du Christ, Ephèse, où Marie a été désignée en 431 comme la « mère de Dieu », Antioche, où les disciples du Christ ont été nommés à la fin du Ie siècle « chrétiens », Nysse, Nazianze, Constantinople, Damas, Alexandrie, Edesse, etc. sont les lieux de la mémoire chrétienne. Certes, la plupart de ces noms ont été mutilés ou effacés. Antioche ne compte quasiment plus de chrétiens. Certes, ces chrétiens d’Orient portent des noms étranges : ils sont coptes en Egypte et en Ethiopie (orthodoxes, catholiques ou même protestants), nestoriens en Irak et en Inde (ils se divisent en Assyriens, Chaldéens, Malabars, Malankars), syriaques et jacobites en Syrie ou en Jordanie, Maronites au Liban, Arméniens, là où ils n’ont pas été massacrés,  Melkites dans tout le Proche Orient (ils se divisent en grecs catholiques ou en grecs orthodoxes), etc. Pourtant, le drame qu’ils vivent ne relève pas de la seule religion. Il est aussi politique.

 

1.      La connaissance des réalités

Il est indécent d’aborder la condition des chrétiens du Proche-Orient, sans en avoir une connaissance raisonnée, organisée, sans passion. Le savoir vient de témoignages, de travaux savants et d’un examen sans concession du vocabulaire dont nous usons. Les témoignages sont de trois ordres. Les responsables religieux des chrétiens du Proche Orient ne sont pas libres : ils savent que toute plainte à l’étranger, toute protestation publique, tout appel à l’aide, provoqueraient de violentes représailles. Leur parole est surveillée, à la fois par eux-mêmes et par les autorités. Les responsables religieux de France et d’Europe sont eux aussi très prudents. De plus, ils sont paralysés par la recherche du dialogue à tout prix avec l’islam. Sœur Emmanuelle était la charité du Christ en acte. Personne ne peut émettre de critique à son encontre. Rappelons seulement un fait. Sœur Emmanuelle raconte qu’elle a pris la décision à la fin des années 1960 d’abandonner l’enseignement, parce que, dans l’institution d’Alexandrie (La Mère de Dieu ?) où elle enseignait le français, ses élèves n’avaient pas contribué à une quête en faveur de musulmans déshérités, à l’occasion du mouled ou anniversaire du Prophète. Elle en a été chagrinée. Ses élèves, elles, résistaient. Sœur Emmanuelle a pour absolu la charité, ses élèves ont réagi politiquement. Leurs familles sont victimes de persécutions, elles ont perdu leurs biens entre 1956 et 1961, des parents ont dû s’exiler. Il leur était impossible de faire preuve de générosité envers des populations qui leur sont hostiles et qui persécutent leurs familles. C’est pourquoi les témoignages qui ont une valeur sont ceux des seules victimes. Laissons les exilés témoigner qui, parce qu’ils n’ont pas laissé de famille ou de proches dans leur pays, peuvent parler librement.

La connaissance peut venir de quelques savants, pas de spécialistes de l’islam, orientalistes ou islamologues, qu’ils soient ou qu’ils ne soient pas musulmans, parce que tout, chez Berque, Gardet, Etienne, Veinstein, Kepel, Saïd, procède de la volonté d’occulter les persécutions dont sont victimes les chrétiens et de prouver, contre toute vérité, que les victimes en Orient sont les musulmans. Des savants, pourtant, élaborent un savoir, en toute indépendance et hors de toute préoccupation apologétique. Ce sont Bat Ye’or, l’historienne de la dhimma, Jean-Pierre Valognes, diplomate, auteur de « Vie et mort des chrétiens d’Orient » (Fayard), Christophe Luxenberg, philologue, auteur d’un ouvrage en allemand, qui n’est pas encore traduit en anglais, sur les « sources araméennes et syriaques du Coran », Alexandre Del Valle, spécialiste de géopolitique, Anne-Marie Delcambre, qui lit Le Coran sans œillères. On peut se reporter aux sites internet chaldéens ou arméniens. Tous ces auteurs, sauf Mme Delcambre, ont adopté un pseudonyme, qui n’est pas un « nom de plume », mais une protection. Deux fatwas ont été émises contre Luxenberg. Del Valle est menacé. Si Jean-Pierre Valognes, diplomate, avait publié son livre sous son nom, sa carrière aurait été brisée, comme celle de Jean-Pierre Péroncel Hugoz l’a été. Alors que celui-ci était correspondant du Monde au Caire entre 1974 et 1980, nombre de ses articles ont été censurés : ils étaient jugés hostiles à l’islam et à Sadate, qui favorisait la ré-islamisation de son pays. Son livre Le radeau de Mahomet a été critiqué. Rappelé à Paris, il lui a été confié la rubrique « francophonie » (où ses analyses ont été considérées comme gênantes), puis le tourisme. Comme là encore, il gênait, il a été relégué à la rubrique « philatélie » et collections diverses.

Les romans écrits par écrivains français d’origine orientale, grecque catholique ou juive (Paula Jacques, Alia, Solé, Sinoué, Maalouf) sont aussi des sources de connaissance, à condition de séparer ce qui tient de l’histoire de ce qui relève de la fiction. C’est dans un roman de Paula Jacques que l’on apprend qu’en mai 1948, les Juifs d’Egypte ont été victimes de pogroms, que certains d’entre eux ont été parqués dans des camps de concentration, avant d’être expulsés d’Egypte ; c’est dans « Quand le soleil était chaud » de Josette Alia que ce que Berque nomme « incendie du Caire », en janvier 52, incendie qui a préparé le coup d’Etat militaire de juillet 52, a été en fait l’incendie, aux cris d’Allah akbar, d’immeubles, magasins, biens appartenant à des Juifs.  

Enfin, il ne peut y avoir de connaissance rigoureuse sans examen des mots qui désignent les réalités du Proche Orient. Tout le vocabulaire, du plus simple au plus prétentieux, tous les concepts, toutes les notions, doivent être soumis à un travail de « nettoyage » terminologique. S’il existe un domaine piégé, c’est celui-là. Des centaines de mots font écran à la connaissance. Le Moyen Orient arabe est un livre publié dans la collection U (destinée aux étudiants), chez Armand Colin. Les deux mots du titre sont faux. Moyen Orient est la traduction de l’anglais Middle East qui désigne en théorie les pays qui se trouvent au milieu du continent asiatique. Le terme français exact et reçu par l’usage est Proche-Orient ou Levant. Arabe est aussi un mot piégé. La plupart des pays dits arabes ne sont pas habités par des Arabes. Ils ont été arabisés, ils sont devenus arabophones, ils ne sont pas arabes au sens propre de ce terme. Les chrétiens d’Orient sont rarement arabes, sauf en Jordanie. Les coptes ne sont pas arabes, les Egyptiens non plus ; les grecs catholiques, les melkites, les assyro-chaldéens non plus. En fait, « arabe » est un terme idéologique (donc trompeur et inexact), qui sert d’oriflamme au nationalisme pan arabe, idéologie qui a émergé dans l’Empire ottoman au milieu du XIXe s, pour inciter les ressortissants soumis et colonisés de cet Empire à renouer avec la grandeur passée et fantasmée des « Arabes ». C’est cette idéologie qui légitime les pouvoirs en Egypte, en Irak, en Syrie, en Libye, en Algérie…

 

2. L’exode

Au Proche Orient, les réfugiés ou les exilés se comptent par millions. C’est une facette, tragique et méconnue, des conflits qui s’y déchaînent. Pour se faire une idée de l’ampleur que prend le phénomène, il convient de rappeler quelques chiffres.

Tous les Arabes de la Palestine sous mandat britannique n’ont pas quitté la portion de Palestine qui a été accordée en 1947 par l’Organisation des Nations Unies aux Juifs. En avril mai 1948, quand Israël a été créé et que les armées arabes d’Egypte, du Liban, de Syrie, de Jordanie, lui ont déclaré la guerre et l’ont envahi, de nombreux Arabes ont quitté Israël pour se réfugier dans les pays qui agressaient Israël. En 1949, l’UNWRA qui avait été créée à l’occasion en dénombrait plus de 700000. Ils seraient aujourd’hui plus de trois millions. En 1947, plus d’un million de Juifs vivaient dans les pays arabes et musulmans, du Maroc à l’Iran, de la Turquie au Yémen, certains depuis des millénaires, comme les caraïtes d’Egypte. Aujourd’hui, il n’y a plus de Juif dans ces pays. Tous en sont partis sous la menace ou la contrainte pour Israël ou les pays occidentaux (France, Espagne, Canada, Etats-Unis, Australie, etc.) Le troisième grand exode touche les chrétiens : le nombre de ceux qui sont partis depuis la fin de la guerre est évalué à plus cinq millions, peut-être dix millions. Alors que les deux premiers exodes sont terminés, le troisième, lui, continue. Il s’achèvera quand le dernier chrétien aura quitté le Proche-Orient. De ces trois exodes, c’est aussi celui qui est oublié. Les réfugiés palestiniens sont protégés, des reportages leur sont consacrés, des associations les soutiennent ou les défendent, l’ONU leur a construit des maisons, les a soignés, a éduqué leurs enfants. Ils ne sont pas abandonnés à eux-mêmes. D’ailleurs, ils vivent à proximité de leur terre natale (ou de celle de leurs ancêtres), alors que beaucoup ont quitté Israël volontairement pour se joindre aux armées arabes qui avaient promis de jeter les Juifs à la mer. L’exode des Juifs est moins connu, bien qu’il soit aussi dramatique. Les Juifs vivant dans les pays arabes et musulmans n’ont pas eu d’autre solution que de fuir. C’était l’exil ou la mort certaine. Alors que la population d’Israël compte de 20 à 30 % d’Arabes, musulmans pour la plupart et, pour quelques-uns, chrétiens, les pays arabes et musulmans se sont débarrassés des Juifs qui vivaient sur leur sol. Ils ont été totalement purifiés, Israël ne l’a pas été.

Des trois « peuples », musulman, juif, chrétien, ceux qui connaissent le destin le plus tragique sont les chrétiens. Alors que les Palestiniens vivent près de chez eux et gardent un mince espoir de retour, que les Juifs sont revenus, pour la plupart d’entre eux, dans leur propre pays, non pas nécessairement le pays où ils sont nés, mais le pays de leurs ancêtres, les chrétiens eux quittent définitivement et sans espoir de retour leur terre – la terre où ils sont nés et la terre où leurs ancêtres sont installés depuis la nuit des temps – pour se réfugier loin de chez eux, parfois très loin, aux antipodes, jusqu’en Australie. L’exode se fait dans le silence, un silence assourdissant, un silence qu’aucun éclat de voix ne brise, un silence qui risque de demeurer éternel. Pourtant, les raisons qui les poussent à l’exil ne sont pas différentes de celles qui ont incité les Juifs à quitter les pays musulmans. C’est pour échapper à un destin de sous-homme et aux persécutions que les chrétiens quittent le Proche Orient.

 

3. La dhimma

Le lot des chrétiens d’Orient est fait des discriminations, de mépris, d’exactions et de persécutions. Leurs souffrances ont commencé il y a quatorze siècles et elles durent encore, plus lancinantes. Les exactions et les mauvais traitements sont légaux et prévus par la dhimma qui régit le statut des non musulmans dans les pays d’islam. Elle s’applique aux Juifs et aux chrétiens, qui sont dits dhimmis. Les autres, animistes, païens, athées, hindouistes, sont légalement condamnés à mort. Dhimmi est traduit en français par « protégé », ce qui laisse entendre, à tort, que des lois protègent les chrétiens et les Juifs. La traduction la moins inexacte serait « tolérés ». On les tolère, comme on tolère des mendiants devant chez soi, alors que, dans l’islam ou avec l’islam, qui est censé achever la Révélation, ils n’ont plus de raison d’exister.   

Les règles de dhimma ont été élaborées par des théologiens du VIIIe siècle qui ont institué les crimes de guerre de la conquête arabe en normes juridiques. Le monde connu a été divisé en deux zones, nommées, l’une, dar el islam et, l’autre, dar el harb ou « maison de l’islam » et « maison de la guerre ». Au milieu, s’étend une zone intermédiaire, celle de la trêve : c’est une zone provisoire, puisque la durée d’une trêve (il s’agit d’une interruption du djihad) ne peut excéder dix ans. La dhimma résulte du djihad victorieux. Dans le dar el harb, les chrétiens, les Juifs, les païens, les athées sont harbis (c’est-à-dire « à exterminer »), combattus, tués ou réduits en esclavage. Dans le dar el islam, les chrétiens et les Juifs, à condition qu’ils acceptent la domination des musulmans, sont « tolérés », au sens où les lois du djihad ne leur sont pas appliquées, du moins tant qu’ils se soumettent à l’islam : ils ont droit à la vie sauve. Leurs terres sont fey ou « butin de guerre », ils peuvent continuer dans l’erreur, mais discrètement (on ne construit plus d’églises, les cloches ne sonnent pas), ils ne peuvent pas monter à cheval, sur un âne seulement, etc. Surtout, ils sont soumis à un impôt spécial et « à merci » - la jiziya, dont les musulmans sont exemptés -, qui peut être prélevé n’importe quand et dont le taux dépend de la seule décision des autorités islamiques.

Les spécialistes du « Moyen Orient arabe »  assurent que, dans les années 1830-70, et d’abord en Egypte, province de l’empire ottoman, la dhimma a été assouplie, puis abrogée. Les chefs d’Etat – Mohammed Ali et ses successeurs en Egypte, le sultan ottoman – ne voulaient plus que les chrétiens et les Juifs soient traités comme des « sujets » de second ordre, sans droit. Ils n’ont pas agi par compassion, mais parce que le rapport de forces leur était défavorable et qu’ils redoutaient, si les persécutions se poursuivaient officiellement, que les puissances européennes interviennent pour secourir les chrétiens, comme la France l’a fait au Liban en 1861 et la Grande Bretagne en 1882 en Egypte.

La dhimma s’est maintenue dans les faits, officieusement en quelque sorte, et surtout, dans les années 1950-1960, elle a été rétablie sous le manteau du socialisme ou du nationalisme arabe. En effet, comment expliquer les massacres dont les chrétiens d’Orient et les Juifs ont été les victimes en 1860, 1861, 1894-96, 1909, 1915-16, 1920-23, 1927-28, 1948, 1952-56 et dans les années 1960 ? Les chrétiens qui avaient opté pour le développement sur le modèle occidental ont été accusés d’arrogance ou de vouloir dominer les musulmans, ils ont été victimes de pogroms, et certains exterminés. En 1860, à Damas, l’ascension sociale des grecs catholiques a été stoppée par les massacres de milliers membres de cette communauté. En 1894-96, 1909, 1915-1916, 1920-1923, les Arméniens qui tenaient à recouvrer leurs libertés publiques n’ont plus été « tolérés ». Ils ne voulaient plus être régis par la dhimma : ils ont été éliminés par un génocide. Il en est allé de même en 1948-52 pour les Juifs d’Egypte. 

Le nationalisme arabe, apparu au milieu du XIXe siècle, en même temps que la nahdah, que l’on compare à tort à la Renaissance des Arts et des Lettres en Europe, est ambigu. C’est une idéologie séculière dans quelques-unes de ses formulations (la modernité littéraire), mais religieuse dans ses fondements, qui prône un retour aux sources, c’est-à-dire à l’islam originel, celui de Mahomet entre 611 et 632 et celui de ses immédiats successeurs qui ont conquis le monde, et qui incite à l’imitation des ancêtres vénérés (salaf), à savoir les guerriers de l’islam conquérant. La nahdah a regroupé des sceptiques et des religieux. Soit l’Organisation de Libération de la Palestine. Le plus connu des partis qui la composent est le Fattah. Le nom fattah, qui signifie « ouverture », désigne ce qui s’est produit, entre 632 et 642, quand les Arabes sont sortis d’Arabie pour conquérir le monde : on dit en arabe, par métaphore, qu’ils se sont ouverts le monde. De même, Arafat est un pseudonyme. Son véritable patronyme est Husseini, la famille du grand mufti de Jérusalem, de 1927 à 1945, qui a été l’allié déclaré d’Hitler dans les pays musulmans. Arafat est le nom d’une colline de la Mecque, qui fait l’objet d’un rite lors du pèlerinage annuel.

En Egypte, en Syrie, en Irak, en Turquie, etc. les nationalistes arabes ou turcs se sont travestis en « socialistes » pour réintroduire la dhimma. Les biens des étrangers, tous chrétiens, des Juifs ou des chrétiens autochtones, des seuls infidèles, ont été mis sous séquestre et transférés aux musulmans ou à l’Etat musulman. L’autonomie partielle (état civil, éducation, culte, rites, etc.) dont jouissaient les communautés chrétiennes a été abolie, et cela, pour reconstituer l’oumma originelle, islamiser les lois sous la pression de l’Arabie saoudite et rétablir une charia souterraine, qui est en partie dans les lois et qu’appliquent les organisations islamiques (et pas l’Etat).      

Les persécutions ont beau être avérées, elles sont tues en Europe, dans les pays dits libres ou « chrétiens », en particulier en France.

 

4. Le silence

Les écrivains des XVIIIe et XIXe siècles et du début du XXe siècle, Hugo, les frères Tharaud, Giraudoux, Rousseau, Voltaire, Péguy, etc. ne se sont jamais tus quand les chrétiens d’Orient étaient massacrés. Or, leur sort a empiré au début des années 1950, sans que quiconque émette la moindre protestation. L’affaire Dreyfus et le massacre des Arméniens ont été concomitants. Les dreyfusards, à l’exception de Péguy et de France, ont refusé de protester contre ces massacres, parce que, prétendaient les progressistes allemands du Parti social démocrate (le parti de Lénine) et les progressistes français du socialisme anticlérical, les Arméniens étaient des commerçants ou des capitalistes. Aujourd’hui, rien n’a changé. Les progressistes dénoncent des discriminations en France et en Europe, là où il n’y en a pas. En revanche, ils refusent de voir l’Himalaya de discriminations dont sont victimes les chrétiens d’Orient. Cet aveuglement est consécutif à la haine qui est voué au christianisme par les progressistes, où que ce soit, en France, en Europe ou en Orient.

La haine explique le silence de l’intelligentsia, mais pas celui de l’Etat. La cause déterminante en est la politique étrangère élaborée au milieu des années 1960, quand des hommes politiques (« gaullistes » hélas) aidés de spécialistes de l’islam (Berque) ont conçu la « politique arabe de la France », qui a remplacé la vieille politique de soutien aux chrétiens d’Orient. Le mot arabe est éloquent : il signifie que notre diplomatie s’est alignée sur l’idéologie arabo-islamique. De fait, elle a apporté son soutien à tous les régimes totalitaires, celui de Hussein, du FLN, de l’Arabie ou du Maroc. La Syrie a fait assassiner un Ambassadeur de France et a tué ou fait tuer des centaines de Français : la France s’est abstenue de toute riposte. La Libye, qui a fait exploser en vol le DC 10 d’UTA, n’a jamais été sanctionnée. Le ministre Dumas déclarait en 1992 : « il faut savoir tourner la page ». Pendant trente ans, la France a porté à bout de bras Arafat, elle lui a sauvé la vie, elle lui a donné le soupçon de légitimité que même les chefs d’Etat arabes lui déniaient. On assurait au Quai d’Orsay qu’Arafat était le seul qui puisse signer la paix avec les Israéliens, bien qu’il leur ait fait une guerre totale, finançant même les attentats, et détournant à son seul profit les milliards de dollars ou d’euros qui ont été attribués par les pays d’Europe au peuple palestinien. Arafat mort, la paix est enfin possible. De fait, tout se passe comme si la France avait voulu que la guerre dure jusqu’à la destruction d’Israël. De même, elle donne asile aux militants d’associations islamiques pro GIA, FIS, ennahdah, qui organisent la guerre dans leur pays, comme elle a favorisé la montée de l’islam politique en France ou encourage la haine antisémite en comblant de subventions les associations racistes (Sawt el islam, UOIF, MRAP).

 

5. Les chrétiens d’Orient et la France

Nous Français, plus que les Européens, nous sommes concernés par ce qui arrive aux chrétiens d’Orient. En tant que Français, entendus dans un sens plein de ce mot, et non comme une étiquette que l’on appose d’un coup de tampon sur des documents administratifs à droite de la mention nationalité, nous sommes les héritiers d’une longue histoire. En signant des accords avec le pouvoir ottoman, François 1e a obtenu, en échange de sa neutralité dans la guerre que l’Europe menait pour se libérer du joug islamique, des « échelles » au Levant (facilités commerciales dans les ports contrôlés par les Ottomans) et la protection des chrétiens d’Orient. Pendant des siècles, la France a assumé cette seconde charge. De nombreuses églises, qui s’étaient séparés de l’Eglise universelle du Ve au XIe s, ont renoué en partie avec Rome : les Chaldéens en 1553, les Malabars en 1552, une partie des Malankars en 1930, une partie infime des Coptes en 1824, une partie infime des Ethiopiens en 1930, une fraction des Syriaques en 1783, des Arméniens en 1742, en 1724 une partie des Melkites sous le nom de grecs catholiques…

Or, notre pays a renoncé à remplir ses devoirs historiques depuis un demi-siècle. Certes, l’empire ottoman n’existe plus. Elle aurait dû continuer à protéger les chrétiens au nom des droits universels de l’homme, elle ne l’a pas fait. Il y a un siècle, la France donnait asile aux Arméniens, aux grecs catholiques ou aux maronites menacés de mort. Désormais, les chrétiens d’Orient qui s’exilent préfèrent se réfugier au Canada, en Australie, aux Etats-Unis plutôt que dans le pays des droits de l’homme, dont ils pensent qu’il ne les protègera plus.

Même pour ce qui est des droits de l’homme, les conséquences en sont dramatiques. Les Français sont soucieux d’universel et s’émeuvent volontiers aux malheurs d’autrui. Ils ont fondé des milliers d’associations humanitaires et inventé le droit d’ingérence. Si des persécutés méritent leur compassion, ce sont les chrétiens d’Orient qui disent « non » malgré le mépris, résistent aux pires humiliations en dépit des menaces, continuent dans leur être au péril de leur vie, et cela depuis quatorze siècles. Les héros de la résistance à la tyrannie, ce sont ces chrétiens d’Orient. Aucune voix ne s’élève pour des défendre. Le silence prouve que l’ingérence de compassion est une pure hypocrisie. L’impératif moral nouveau « n’accepte pas ou ne supporte pas ou ne souffre pas que soit fait à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’on te fît » s’arrête aux chrétiens. Il suffit que les victimes soient des chrétiens pour que, d’un coup, le droit d’ingérence, la solidarité, l’urgence et autres jolis mots dont on nous rebat les oreilles soient oubliés. En 1942, Hitler aurait répondu à ses conseillers qui le mettaient en garde contre les risques qu’il courait en mettant en œuvre la « solution finale » : « Qui se souvient du massacre des Arméniens ? ». En France, personne ne se souvient du génocide des chrétiens du sud Soudan, de 1982 à 2004, parce que tout le monde, quand ce génocide s’est produit, a fermé les yeux et s’est imposé le silence. Le Proche-Orient est en voie de purification. De l’Etat français, des organisations prétendument antiracistes reçoivent des millions d’euros de subventions, avec lesquels ils fabriquent des délits, en piégeant des patrons de boîtes de nuit, des propriétaires d’appartement ou des employeurs, uniquement pour prouver que les Français sont racistes. Or ces associations cachent les discriminations qui accablent les chrétiens dans les pays d’origine. Les Maghrébins laïques de France et les Kabyles chrétiens sont les seuls qui protestent contre ces crimes. Ce sont eux qui ont alerté l’opinion publique sur les violences qui touchent les coptes en Egypte et même aux Etats-Unis.

Les scissions, à la suite des conciles de Nicée (325), d’Ephèse (431) et de Chalcédoine (451), la séparation de 1054, ont affaibli le christianisme - en particulier, face à l’expansion de l’islam. Ces scissions ont été consécutives à des querelles portant sur la personne du Christ et exprimées avec des mots de la philosophie grecque ousia, qui signifie « essence » et « existence », qui a été traduit par « substance », et phusis, qui signifie « nature », et ce, dans un milieu de personnes cultivées formées à la rhétorique grecque. Si l’on ne veut pas que la tragédie de l’Orient s’étende à l’Occident, l’œcuménisme judéo-chrétien est une nécessité, non pas théologique, mais politique. Les querelles doivent faire place à l’unité. Car, et l’hypothèse ne doit pas être écartée, il est possible à terme que les chrétiens de France et d’Europe subissent le même sort que leurs frères d’Orient.

La dhimma, ou soumission à l’ordre le plus injuste qui soit, qu’elle soit ou non imposée, progresse partout, en Orient, où il est la règle, mais ailleurs aussi. L’attestent la décision de faire adhérer la Turquie sans le moindre préalable (reconnaissance du génocide arménien et retrait de ses troupes de Chypre), l’assassinat de Van Gogh, dont le documentaire Soumission, qui est fait de témoignages authentiques de femmes ayant vécu sous la loi de l’islam et recueillis par l’admirable député Ayaan Hirsi Ali, d’origine somalienne, aurait été diffusé sur toutes les chaînes publiques de France et d’Europe, si le tueur, au lieu d’être un musulman marocain, avait été un « fasciste blanc », la lâcheté des autorités de la France face à la montée en puissance de l’islam politique dans le monde, la complaisance devant le prosélytisme islamique qui se développe dans les écoles, les collèges, les lycées et dont fait état un rapport de l’Inspection générale de l’Education nationale (rapport Obin), que le ministre qui garde secret, alors qu’il aurait dû le rendre public. Les choses étant ce qu’elles sont, on ne doit pas s’étonner que l’élimination ou l’exode des chrétiens d’Orient se fasse dans le silence complice de nos élites.

 

30 mars 2012

Dorer les fers

 

 

 

 

Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), Emile Littré relève au verbe dorer, au sens de « couvrir d’or moulu ou d’or en feuilles », l’expression dorer les fers, laquelle signifie « cacher sous quelque apparence » (l’apparence étant « belle » apparence) les fers de la servitude. Elle n’est pas la seule expression dans laquelle dorer a un sens figuré. Pour « adoucir » des désagréments par de belles paroles, on dit dorer la pilule. La jeunesse peut être dorée ; la misère aussi. Ces expressions sont encore vivantes en français, sauf dorer les fers, qui n’est même pas relevé dans le Trésor de la Langue française (1971-94). C’est au moment où dorer les fers a disparu de la langue que l’embellissement de la servitude est devenu commun. Au cours du sinistre XXe siècle, il n’y a rien eu de plus naturel que de dorer les fers. Qu’est-ce que qualifier une tyrannie de démocratie, sinon dorer les fers ? Ce siècle s’est spécialisé dans la dorure en célébrant la réduction du plus grand nombre à l’esclavage comme le grand bond en avant vers le bonheur de tous, en cachant le socialisme national sous les couleurs du romantisme ou en faisant du tiers monde l’avenir de l’humanité. La langue française a été amputée quand elle a perdu ce dorer les fers, qui résume ce qu’a été le XXe siècle, à moins qu’il n’ait été chassé de la langue, parce que, justement, il en exprimait la vérité noire : trop de gens auraient pu en être offusqués comme trop de gens pourraient être offusqués par la vérité sur l’Islam. En effet, Islam signifiant « soumission », dorer les fers s’applique aux essais de masquer par les discours mielleux la vile servitude islamique, car ce n’est pas l’Islam ou l’islam qui est mis aux fers, mais c’est l’Islam ou l’islam qui met aux fers. La Légende dorée, on le sait peut-être, ce sont des vies des saints. Dans ce cas, les mots ne trompent personne : de ces vies, il est dit qu’elles sont légendaires et qu’elles ont été embellies. La France a beau être une République laïque, il s’y narre de très pieux récits et il s’y publie de stupéfiantes analyses dans lesquels l’Islam (la civilisation) et l’islam (la religion) sont grimés des plus beaux atours possibles. Il n’en est dit que du bien, il serait même inconvenant d’en dire le moindre mal. On y dore la servitude en la recouvrant de mensonges. Dorer les fers est de règle dans les récits, discours, analyses, thèses qui ont pour but de défendre l’Islam contre les attaques dont il fait l’objet parfois – fort rarement à vrai dire, puisque notre époque, ses élites, ses savants, ses maîtres à penser, ses communicateurs, font preuve vis-à-vis de l’Islam et de l’islam d’une complaisance onctueuse qui détonne avec les accusations sans preuves dont sont agonis le Pape, les chrétiens, le christianisme, le clergé, quoi que ceux-ci fassent, aient fait, disent, projettent de faire, et même s’ils se taisent. La tyrannie est condamnée, si elle est supposée chrétienne, même si elle est une démocratie. Si elle fleurit en Arabie ou ailleurs en Islam, elle échappe à toute critique, à tout examen, à toute mise en cause. Aux Etats-Unis, la mort est prononcée contre des meurtriers. En Arabie, chaque année, des malheureux (plus de cent ? moins de mille ?) ont la tête tranchée pour des broutilles. En Arabie, la décapitation est immédiate ; aux Etats-Unis, un condamné à mort bénéficie de dizaines de possibilités de faire appel. En Arabie, la décapitation se fait au sabre ; aux Etats-Unis, la mort est adoucie par la chimie. Les Etats-Unis sont vilipendés pour barbarie, l’Arabie louée pour ses traditions. Ainsi, l’Islam, innocent par essence, bénéficie d’une immunité totale.

Contrairement à ce que l’on pourrait croire, l’habitude de qui a été prise de dorer les fers de l’Islam n’est pas concomitante de l’installation en France de colonies islamiques, le phénomène y est antérieur de plusieurs décennies. C’est dans les années 1940 qu’on en perçoit les prodromes. En 1947, la revue Les Cahiers du Sud publie une livraison intitulée « l’Islam et l’Occident » et dont le seul titre est de toute évidence abusif. Ce qui est nommé l’Occident n’a pas d’existence dans le monde réel : on ne sait pas ce que désigne ce mot. S’il est employé, c’est dans un contexte de mépris. Admettons pourtant que l’Occident ait une réalité. Elle n’est pas religieuse, mais politique : c’est une aire de civilisation. Il en va autrement de l’islam. Que ce soit la religion ou la civilisation, l’une et l’autre ont une existence avérée. Autrement dit, l’Islam et l’Occident ne sont pas symétriques. Le « et » qui les coordonne dans le titre des Cahiers du Sud est d’autant plus trompeur qu’il n’est question dans la livraison que d’Islam ou d’islam, jamais d’Occident, sinon de façon fortuite et anecdotique ou sur le mode critique du procès. Ce qui pourrait éventuellement justifier l’emploi du nom Occident, ce sont les contributeurs de la livraison. Certains portent un nom français. Parmi ceux-ci, on compte Louis Massignon, François Bonjean, René Guénon. Massignon fut fasciné par l’Islam et par l’islam, au point d’écrire presque toute son œuvre sur ce sujet. René Guénon (1886-1951) n’a conservé de son origine française qu’un nom de plume. Fasciné par l’Orient, dans lequel il a vu le monde conforme à la « tradition » et non encore contaminé par la modernité, haïssant l’Occident qui serait le monde « moderne » par excellence, converti à l’islam, installé au Caire dans une villa « moderne » d’un quartier nanti (un comble pour un contempteur de la modernité), il se nomme en réalité cheikh Abdel Wahid Yahya. Il a même adopté la nationalité égyptienne, pour l’obtention de laquelle il a bénéficié, personne n’en doute, tant elle est difficile à obtenir, de passe-droits exorbitants.

Dans la « préface » à cette livraison des Cahiers du Sud, Jean Ballard, poète occasionnel, donne le la. Il n’est ni historien, ni spécialiste de l’Islam, ni orientaliste, ni arabisant, mais il fait comme s’il détenait la vérité. Ce qu’il exprime, c’est, un demi-siècle avant qu’elle ne devienne une banalité ressassée par les imbéciles, la doxa, dont voici un bel exemple : « Dans la tolérante Cordoue, l’extrême liberté de glose ne s’appelait même plus hérésie et l’on y discutait de choses qui se fussent expiées sur le bûcher cinq siècles plus tard (…) Pendant plus de trois siècles, grâce à l’islam, un climat unique de l’âme a régné dont il est difficile de ne pas avoir la nostalgie. Ce regret qui persiste en nous des nobles voluptés de l’esprit, d’une tolérance usant la notion de race, apprivoisant jusqu’au dernier fanatisme, nous a longtemps fait désirer une rencontre des deux mondes, disjoints depuis huit siècles ». En bref, en deux phrases, Ballard trouve la place de placer les sept ou huit mots fétiches des « fers dorés » : tolérance (deux items), liberté de glose, climat unique de l’âme, nobles voluptés de l’esprit, grâce à l’islam, racisme inconnu, fanatisme apprivoisé. Si Mahomet, qui savait ce qu’il faisait quand il brandissait le sayf Allah, lisait Ballard, il ne reconnaîtrait pas son islam. Lui qui a conquis à grands coups de sabre (le sayf) d'immenses territoires, le voilà transformé en inventeur du « climat unique de l’âme ».

Dans la livraison, la contribution qui dore le mieux les fers de l’Islam est celle de Guénon – pardon du Cheikh Abdel Wahid Yahya. Intitulée « sayful islam » (en français « sabre de l’islam »), elle répond à ceux qui affirment (mais ils ne sont pas nombreux) que l’Islam est une religion de guerre. Ce qui fait la nature guerrière de l'islam, outre les faits et l’histoire (que le Cheikh Abdel Wahid Yahya occulte très prudemment), c’est le sabre (d’Allah ou de l’islam : en arabe sayf Allah ou sayf islam) que l’Islam a adopté pour symbole et qui orne, avec des versets du Coran, le drapeau de l’Arabie. Ce prétendu « symbole » est aussi (et surtout) l’arme avec laquelle la justice saoudienne décapite les condamnés à mort. « On a coutume, dans le monde occidental, de considérer l’Islamisme (id est l’Islam : Guénon emploie le nom Islamisme au sens « d’islam ») comme une tradition essentiellement guerrière et par suite, lorsqu’il y est question notamment du sabre ou de l’épée (es sayf), de prendre ce mot uniquement dans son sens le plus littéral, sans même penser jamais à se demander s’il n’y a pas là en réalité quelque chose d’autre ». Ce que réfute le cheikh Abel Wahid Yahya, c’est la nature guerrière de l’Islam, non à partir de l’histoire, ni de la théologie, mais de la seule sémantique. Il refuse d’entendre es sayf dans son sens « le plus littéral » (celui du mot sabre) : ce ne serait pas une arme, mais un symbole dont la fonction est d’établir l’harmonie sur la terre. Il cherche à savoir si le sabre est, ou non, une « arme d’estoc et de taille, dont la lame présente une courbure, convexe du côté du tranchant, plus ou moins prononcée selon la nature du service auquel elle est destinée », ce qu’il est, aussi bien en France qu’en Arabie.

Le cheikh Guénon disqualifie les chrétiens. Pour cela, il avance une phrase de l’Evangile de Matthieu et une référence au Moyen âge. Dans l’Evangile selon Matthieu (I, 34), le Christ dit (ou aurait dit) ceci : « Je ne suis pas venu apporter la paix, mais l’épée ». Dans les Evangiles, le Christ est réputé s’exprimer par paraboles ou « allégories ». Or, dans cet extrait, la parabole de l’épée est tout entière expliquée dans les phrases qui suivent et que voici : « Car je suis venu mettre la division entre l’homme et son père, entre la fille et sa mère, entre la belle-fille et sa belle-mère ; et l’homme aura pour ennemis les gens de sa maison. Celui qui aime son père ou sa mère plus que moi n’est pas digne de moi, et celui qui aime son fils ou sa fille plus que moi n’est pas digne de moi ; celui qui ne prend pas sa croix, et ne me suit pas, n’est pas digne de moi. Celui qui conservera sa vie la perdra, et celui qui perdra sa vie à cause de moi la retrouvera ». L’épée dont il est question n’est pas une arme d’estoc ou de taille dont la fonction est de tuer ou de faire la guerre, mais une métaphore. Ce qu’annonce le Christ, c’est que les liens familiaux ne sont rien pour qui décide de le suivre. Ce à quoi il invite ses disciples, ce n’est pas à faire la guerre, mais à rompre les liens naturels les plus forts. Cheikh Abdel Wahid fait confirmer le sens détourné de cet extrait de l’Evangile par une vague évocation du Moyen Age, qui a duré mille ans et qu’il résume en une phrase : « L’histoire de la Chrétienté au Moyen Age, c’est-à-dire à l’époque où elle eut sa réalisation effective dans les institutions sociales, en fournit des preuves largement suffisantes ». Or, le Moyen Age a été l’époque la moins guerrière de tout l’Occident. La guerre engageait un nombre limité d’hommes, pendant une période restreinte et sur un territoire borné. Elle tenait plus du tournoi que de la bataille rangée. Du Moyen Age, Guénon ne connaît que l’image d’Epinal ou d’école primaire qu’en ont diffusée à la fois les francs-maçons républicains (Guénon a été franc-maçon avant de se convertir à l’islam), les marxistes et même les catholiques modernistes, image dont Madame Pernoud a montré la fausseté dès 1944 dans Lumière du Moyen Age (1944, Grasset).

L’histoire est opposée au christianisme, mais elle reste dans les limbes dès qu’il est question d’Islam. Alors que cheikh Guénon interprète les mots épée et guerre dans leur sens propre quand il traite de l’Occident, il les interprète dans un sens figuré quand il traite de musulmans. Ainsi, la guerre en Islam est toujours juste. « Dans le domaine social, la guerre, en tant qu’elle est dirigée contre ceux qui troublent l’ordre et qu’elle a pour but de les y ramener, constitue une fonction légitime, qui n’est au fond qu’un des aspects de la fonction de « justice » entendue dans son acception la plus générale ». Le cheikh Abdel Wahid Yahya autorise donc les pouvoirs islamiques (comme ils l’ont fait en se passant de ses avis) à tirer à la mitrailleuse lourde sur leurs sujets, ne serait-ce que pour les « ramener » à « l’ordre » - l’ordre islamique, bien entendu.  La guerre intérieure n’est pas moins juste. « Au point de vue traditionnel, ce qui donne à la guerre ainsi comprise toute sa valeur, c’est qu’elle symbolise la lutte que l’homme doit mener contre les ennemis qu’il porte en lui-même, c’est-à-dire contre tous les éléments qui, en lui, sont contraires à l’ordre et à l’unité ». Non seulement la guerre intérieure est bonne et juste, mais encore elle est une nécessité absolue, ce dont aucun croyant ne peut se dispenser.

La conclusion est lumineuse : « Dans les deux cas du reste, qu’il s’agisse de l’ordre extérieur et social ou de l’ordre intérieur et spirituel, la guerre doit toujours tendre également à établir l’équilibre et l’harmonie (et c’est pourquoi elle se rapporte proprement à la « justice »), et à unifier par là d’une certaine façon la multiplicité des éléments en opposition entre eux ». La guerre est juste, quand c’est l’Islam qui la fait. Le mot arabe qui traduit guerre est djihad. C’est une apologie du djihad à laquelle se livre le cheikh Abdel Wahid Yahya. En effet, il existe en arabe deux mots qui correspondent au mot français guerre : djihad « guerre juste » et harb. Le djihad est propre à l’Islam, le harb à l’Occident. C’est d’ailleurs comme dar el harb ou « maison de la guerre » (au sens de zone où la guerre doit être portée) que l’Occident est désigné par les théologiens musulmans. Là encore, pour prouver la grandeur de l’Islam, Abdel Wahid Yahya joue sur le sens des mots, tablant sans doute sur l’ignorance pour que les gogos gobent ses fables. Islam et salam se ressemblent : salam signifiant « paix », l’islam est par essence, même si les faits l’infirment, une religion de paix. « La paix (salam) (…) ne peut être obtenue véritablement que par la soumission à la volonté divine (el islam) ». Si l’humanité refuse de se soumettre à Allah, il faut lui faire le djihad, pour établir l’harmonie. Le jour où les hommes seront musulmans, quitte à en tuer deux ou trois milliards, la paix règnera partout, mais entre les seuls survivants. La théologie à la sauce Guénon (c’est-à-dire le jeu de mots) en fournit une preuve : c’est le hadith (ou phrase attribuée à Mahomet) portant sur les deux djihad, le petit et le grand. Le petit consiste à faire la guerre sociale pour établir l’islam, le grand à faire la guerre intérieure contre les ennemis que chacun porterait en soi. Guénon a pour ennemis intérieurs l’Occident, la France, le christianisme. Il les combat. Définir l’homme comme un champ de bataille ne présente que des avantages : le racisme échevelé, la haine vouée à autrui, le délire de destruction sont assurés d’une impunité totale. Enfin, non content de manipuler les mots, le cheikh Guénon entreprend de noyer le poisson sous un déluge de baragoin gnostique. Le sayf est défini non plus comme une arme d’estoc et de taille, mais comme un symbole d’autant plus inoffensif qu’il est en bois. « Pour en revenir à l’épée, nous dirons qu’elle symbolise avant tout le pouvoir de la parole ». Ou encore : « Le symbolisme « axial » (de l’épée de bois du prédicateur islamique) nous ramène à l’idée de l’harmonisation conçue comme le but de la « guerre sainte » dans ses deux acceptions extérieure et intérieure (cf. plus haut), car l’axe est le lieu où toutes les oppositions se concilient ou, en d’autres termes, le lieu de l’équilibre parfait, que la tradition extrême-orientale désigne comme « l’Invariable Milieu » ». La conclusion est lumineuse : « Qu’il s’agisse d’Islamisme ou de tout autre forme traditionnelle, ceux qui prétendent n’attribuer à l’épée qu’un sens « matériel » sont éloignés de la vérité ». Les malheureux que la justice saoudienne tranche en deux pour un oui ou un non ou un pet de travers seront sans doute très heureux d’apprendre que le sabre qui leur a ôté la tête n’était pas matériel et que, coupés en deux, ils se sont enfin approchés de la vérité ou de l’harmonie du monde.

 

En 1947, le paradigme des fers dorés est en place. Il est à la fois aversion et apologie. L’aversion touche l’Occident, qui est assimilé à Satan ou au Diable. L’apologie touche l’Islam, justifié dans son entreprise guerrière de soumettre l’humanité à la « loi » d’Allah par le sabre, le feu, la mort. L’apologie du djihad que publient les Cahiers du Sud n’empêche pas son directeur, un bon apôtre à n’en pas douter, de s’extasier sur « les nobles voluptés de l’esprit » auxquelles s’adonnent les musulmans. Le paradigme en place, il ne reste plus aux paresseux de l’Université, de la presse et de la classe politique qu’à dévider l’écheveau – ce dont ils ne se privent pas.

 

 

 

 

27 mars 2012

Présumé

 

Un tueur présumé ?  

 

           

            Dès que se produisent des affaires sensibles, ces affaires qui, contrairement à ce que laisse supposer le sens de l’adjectif, ne font pas pleurer, il est opposé aux citoyens désireux de connaître la réalité l’adjectif présumé. Les policiers n’arrêtent pas un tueur, mais un tueur présumé ; ils ne mettent pas en garde en vue un islamiste, mais un islamiste présumé, ils n’arrêtent pas un assassin ou un voleur, mais un assassin ou un voleur présumé, non pas un terroriste, mais un terroriste présumé, non un poseur de bombes, mais un poseur de bombes présumé, etc. La « gauche » (présumée, évidemment) a mis cet adjectif furieusement à la mode.

Une présomption est une « opinion fondée sur des indices, des apparences, des commencements de preuves », et cela conformément à la plus ancienne attestation en français du verbe présumer (circa 1200), à savoir « croire d’après certains indices, considérer comme probable ». Une présomption n’est donc pas arbitraire. Ce qui la rend fragile et donc révisable, c’est ce sur quoi elle est fondée : des faits connus, mais qui ne sont pas établis, des indices, mais pas des preuves. Dire de quelqu’un qu’il est « un tueur », c’est se fonder sur des faits connus ou des indices. L’affirmer n’a rien d’arbitraire. Un nom désigne, il ne qualifie pas. Il ne porte donc pas de jugement, il réfère seulement à une réalité : ce qui est connu de tel ou tel ou de telle ou telle chose. On ne peut pas, sauf à verser dans le relativisme absolu, ajouter présumé à tout nom et dire d’un journaliste qu’il est un journaliste présumé, de Monsieur Z. qu’il est le mari présumé de Mme Z…, de Madame Z. qu’elle est l’épouse présumée de Monsieur Z., d’un maître d’école qu’il est l’instituteur présumé de tel ou tel village, de Paris qu’elle est la capitale présumée de la France, de la Seine qu’elle est le fleuve présumé dont la source se trouve au présumé Mont Tasselot, etc. Les islamiste, tueur, terroriste, violeur présumés, dont les media nous rebattent les oreilles, sont donc de la french novlangue frelatée, au même titre que les journalistes ou écrivains ou ministres présumés, qu’on n’entend pas encore. Mais, au train où vont les choses, cela ne devrait pas tarder.

L’amusant de l’affaire est que le relativisme qui sous-tend l’emploi généralisé de présumé s’oppose à la deuxième acception, plutôt morale, de présomption, que les auteurs de dictionnaires expriment ainsi : « Opinion très favorable que l’on a de ses propres facultés physiques ou intellectuelles » et « grande confiance en soi ». D’une part, présumé résulte du doute généralisé ou de la suspicion portée sur les désignations, comme si désigner était juger, seul le jugement défavorable étant proscrit, alors que désigner et juger s’excluent mutuellement dans leur principe ; d’autre part, le nom présomption exprime l’arrogance, la confiance inébranlable en soi et en ce que l’on assène, la certitude sans doute, la suffisance. En réalité, il n’y a pas de contradiction entre le présumé servi à tous les repas et la présomption haïssable. Le rapprochement de ces deux mots est révélateur, comme l’est, au sens propre de ce terme, l’apocalypse que subit notre langue. Il lève le voile sur la vraie nature du relativisme absolu. « Tout se vaut », dit-on, sauf, bien entendu, la proposition « tout se vaut », qui a plus de valeur que toutes les autres et échappe ainsi à la réduction relativiste. Ce qui donne de la force à « tout se vaut » et au relativisme, c’est le vieil argument d’autorité : celui qui l’énonce est docteur en sciences sociales et, comme dans une armée d’opérette, le grade obtenu transforme le présumé fragile en présomption hautaine. En bref, le présumé est présomptueux.

Présumé ne porte que sur la qualification de coupable ou d’innocent, comme le stipule l’article 9 de la Déclaration des Droits de l’Homme de 1789 : « Tout homme étant présumé innocent jusqu’à ce qu’il ait été déclaré coupable, s’il est jugé indispensable de l’arrêter, toute rigueur qui ne serait pas nécessaire pour s’assurer de sa personne doit être sévèrement réprimée par la loi ». C’est aussi ce qu’établissent, au sujet de la présomption d’innocence, les auteurs de dictionnaires : « en matière pénale, toute personne poursuivie est considérée comme innocente des faits qui lui sont reprochés, tant qu’elle n’a pas été déclarée coupable par la juridiction compétente ». La présomption est une simple énonciation, la présomption d’innocence est un principe. La première relève de l’expérience commune, la seconde de la loi. L’une est large, illimitée, elle fonde toute désignation, la seconde est étroite et restreinte à la seule qualification d’innocent ou de coupable. Elles ne sont pas du même ordre. Il y a un abîme entre la langue commune et la langue de la justice. Les faire se recouvrir est source d’abus innombrables. Il y a trop de jeu (au sens d’ajustement) dans la langue commune pour lui faire désigner les réalités du droit : voilà pourquoi il existe une langue juridique. Inversement, il est absurde de nommer une réalité du monde avec la langue de la justice. C’est confondre le fait et le droit, ou c’est introduire dans la langue suspicions, accusations, incriminations, procès à l’infini. L’usage abusif du faux présumé confirme que la France se transforme en un tribunal permanent. Peu à peu, elle s’abîme dans l’ère judiciaire forcenée, où elle perd son âme : elle n’est plus la terre de la liberté, mais le tribunal permanent des procès en cascade.  

Présumé est à géométrie variable. Un tueur est un tueur présumé quand il est musulman ; un islamiste est toujours présumé. Ce relativisme borné, au sens de « stupide », s’arrête à fasciste, à raciste, à xénophobe, etc. et même à français, quand ce mot désigne des musulmans partis au Pakistan apprendre le djihad et assassiner à leur retour de malheureux autochtones : présumé alors disparaît. Il n’y a pas de raciste présumé, mais des racistes tout court ; il n’y a plus des Français présumés, mais des Français tout court. Du tueur d’enfants juifs, on ne présume pas qu’il soit autre que français, bien qu’il soit né de parents algériens.

Ces manipulations ont été illustrées il y a plus de deux siècles, en 1792, trois ans après que le principe de « présomption d’innocence » a été formulé dans la Déclaration des droits de l’Homme. Lors du procès de Louis XVI, Robespierre déclare : « Si Louis peut être encore l’objet d’un procès, Louis peut être absous ; il peut être innocent. Que dis-je ? Il est présumé l’être jusqu’à ce qu’il soit jugé. Mais si Louis est absous, si Louis peut être présumé innocent, que devient la Révolution ? » Si les tueurs étaient effectivement des tueurs (et pas de gentils jeunes égarés), les assassins des assassins (et pas les victimes de l’injustice sociale), les islamistes des musulmans, etc. que deviendrait la société juste et parfaite que la République est censée avoir établie ?

 

24 mars 2012

Martyr

 

 

Mourir en martyr ?  

 

Le nom martyr (sans e final) désigne une personne et martyre, avec un e final, un acte ou des faits. Ces deux mots grecs signifient respectivement « témoin » et « témoignage ». Ils sont spécifiques du lexique chrétien. Forcé d’abjurer, torturé, battu à mort, un martyr se laisse mourir plutôt que de renier sa foi. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762), est martyr « celui ou celle qui a souffert la mort pour la véritable Religion ». L’acception est illustrée par « l’Église honore la mémoire des Martyrs ». Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), ce nom est présenté comme propre à l’histoire du christianisme. Un martyr est une « personne à qui on a infligé des supplices et (ou) la mort parce qu’elle a refusé d’abjurer sa foi ». C’est dans ce sens que les écrivains emploient ce mot. C’est le cas de Chateaubriand dans Les Martyrs  : « Les femmes, les enfants, les jeunes hommes entouraient les vieillards qui rappelaient les exemples donnés par les plus fameux martyrs : Laurent de l’Église romaine, exposé sur des charbons ardents ; Vincent de Saragosse, s’entretenant dans la prison avec les anges ; Eulalie de Mérida, etc. ». Même quand le nom martyr est employé dans un sens étendu, hors de tout contexte chrétien ou religieux, il désigne une personne « à qui on a infligé des supplices et (ou) la mort pour une cause ou pour un idéal ».

Le sens de martyr et de martyre est bien établi. En dépit de cela, les journalistes bien pensants et tous les savants à qui l’Université a conféré le grade de docteur ès sciences sociales, islamiques, orientales et tout ce que l’on voudra d’autre, se croient autorisés, sans doute sous l’effet légitimant de leur peau d’âne, à changer du tout au tout le sens de ces mots et à les utiliser pour désigner non pas ceux qui sont tués, mais ceux qui tuent, non pas les victimes, mais leurs bourreaux. Il est question d’attentats martyres, de prétendus martyrs de l’islam qui font sauter un camion plein d’explosifs au milieu d’enfants innocents, d’aides financières attribuées aux familles de ces martyrs, d’un martyr qui a exécuté au Colt 45 et « à bout touchant » des enfants de 5, 6 et 8 ans. Peut-être est-ce parce que ces enfants sont Juifs que les journalistes qualifient l’assassin de « martyr » ? Kepel, le plumitif qui se prend pour Hugo, écrit : « L’endoctrinement (…) convainc chaque auteur d’attentat suicide qu’il devient un martyr à qui s’ouvre tout grand le paradis » (Le Figaro, 26 juillet 2005, cf. aussi Le Monde, 11 septembre 2004). Le mot arabe que les docteurs Kepel et alli traduisent par martyr est chahid. La traduction est une trahison. Le chahid se contente d’énoncer à voix haute ou en marmonnant « il n’y a de dieu qu’Allah et Mahomet est l’envoyé d’Allah ». Il professe sa foi dans l’islam, dans Allah, dans Mahomet. Personne ne le contraint à renoncer à ce qu’il croit. Personne ne lui interdit de se prosterner devant sa divinité. Personne ne le met en demeure d’apostasier, ni de renoncer à prier cinq fois par jour. Pourtant, la liberté totale dont il jouit pour célébrer son Allah ne le dissuade pas de tuer dix, cent, mille êtres humains, dont le seul crime est de ne pas être des musulmans ou d’être de faux musulmans. Ce chahid est tout ce que l’on veut, un tueur psychopathe, un fanatique, un malade mental, un auteur de crimes de guerre et contre l’humanité. En aucun cas, il n’est un martyr. Il ne serait pas faux de le désigner par des termes comme fidèle, croyant ou musulman. Merah est mort en croyant, pas en martyr. C’est comme si l’on nommait martyrs les autorités qui ont entassé des millions de Juifs dans des chambres à gaz. Dans les crimes de masse qui font depuis trente ans l’actualité de l'islam, les martyrs ne sont pas les tueurs, mais leurs victimes. Ce n’est pas Ben Laden ni ses sbires ni les dénommés Mohammed, Fouad, Ahmed, etc. mais les malheureux qui se sont précipités du sommet des deux tours de New York, pour que leurs proches aient un corps à inhumer, la première des libertés de l’homme étant l’habeas corpus. Le martyr n’est pas Merah dont les journaleux clament partout qu’il est mort « en martyr », justifiant ainsi qu'il soit honoré d'une "minute de silence" dans les écoles, mais les trois enfants qu’il a exécutés, uniquement parce qu’ils étaient juifs, le professeur qu’il a exécuté, uniquement parce qu’il était juif, les trois soldats qu’il a exécutés, uniquement parce qu’ils étaient français.

Les docteurs ès sciences sociales, orientales, islamiques, etc., en baptisant martyrs les tueurs, les font passer pour des victimes, dont nous serions les bourreaux, ou pour des héros, que nous devrions célébrer désormais dans nos calendriers, puisqu’ils le sont déjà, comme tous les chahids, dans les mosquées et autres lieux de culte musulman.

 

 

 

20 mars 2012

Dhimmis et harbis

 

 

Il est des faits occultés ou méprisés : c’est ceux qui touchent les dhimmis, à savoir ces peuples qui, leur pays ayant été conquis, pillé, mis en coupe réglée par les arabes et les ottomans islamisés, se sont soumis aux conquérants et envahisseurs et se sont trouvés dans leur propre pays en moins de deux ou trois siècles minoritaires, mais « protégés » (c’est le sens du mot arabe dhimmi) par les nouveaux seigneurs du monde devenu islamique. Bat Ye’or, une femme née dans la communauté juive d’Egypte, est la seule spécialiste du monde arabe et musulman à prendre pour objet d’étude la condition de dhimmi. La condition de dhimmi ou dhimmitude, vieille de plus de quatorze siècles, dure encore dans les pays d’islam qui n’ont pas été totalement purifiés : l’Irak, la Syrie, la Jordanie, l’Egypte, le Soudan. Contrairement aux chercheurs estampillés qui se pressent dans les pays d’islam pour se prosterner aux pieds des oppresseurs, Bat Ye’or prend le parti des opprimés pris « dans le lacis des contraintes discriminatoires » qu’impose l’islam. Si les organisations dites antiracistes et autres ligues dites des droits de l’homme étaient fidèles à ce qui les justifie, elles militeraient pour que ces discriminations soient abolies. Elles ne le font pas. Pour Bat Ye’or, c’est « le négationnisme historique » consubstantiel à ces organisations qui explique leur très pieux silence ou leur ignorance crasse.  « Etre dhimmi, c’est avant tout une façon d’être au monde, en fonction d’un conditionnement inconscient de la totalité de l’être », façonnée, modelée par une expérience millénaire vécue par des millions d’hommes et surtout régie par des lois. « L’histoire des sociétés esclaves ne peut pas être analysée avec les mêmes paramètres que l’histoire des peuples libres », écrit-elle. Elle les sort du double avilissement (islamique et occidental) dans lequel ils sont tombés.

Pour les législateurs de l’islam, et cela, depuis le VIIIe siècle, le monde se divise en deux zones : dar el islam ou maison de l’islam, et dar el harb ou « maison de la guerre ». Les gens du Livre, juifs et chrétiens, se répartissent en dhimmis, quand ils vivent dans le dar el islam, et en harbis quand ils vivent dans la zone de guerre. La notion qui règle tout est celle de harb. Le monde, selon les théologiens de l’islam, est régi par le djihad : cet « effort » que s’imposent les musulmans pour islamiser le monde, faire entrer les harbis dans le dar el islam et soumettre l’humanité tout entière à la loi d’Allah. La condition de dhimmi résulte du djihad. « Les lois édictées par la charia touchent à tous les domaines de l’existence ». Les dhimmis sont soumis à des impôts particuliers. Il leur est interdit de construire, agrandir, restaurer leurs lieux de culte (églises ou synagogues) ; leur culte n’est pas interdit, mais il doit se faire discret ; leur témoignage contre un musulman n’est pas recevable ; ils sont condamnés à mort s’ils épousent une musulmane ou s’ils ont l’audace de faire du prosélytisme ; il leur est fait obligation de pourvoir à l’effort de guerre qui pousse les musulmans à conquérir de nouveaux territoires. La possession du sol leur est interdite. Leur terre est dite fey : c’est un butin de guerre. C’est donc l’islam victorieux qui décide des interdits dont pâtissent les dhimmis et des droits qui leur sont abandonnés. La négociation n’est pas possible. Le dhimmi est un ancien harbi qui a accepté la victoire des armées de l’islam. Dès lors, il est protégé des lois du djihad qui autorisent l’esclavage, les massacres, les pillages, le butin. C’est en ce sens que l’islam entend la protection offerte aux dhimmis - ce dont les orientalistes déduisent une tolérance qui serait consubstantielle de l’islam. Si le dhimmi se rebiffe, il redevient harbi et les lois du djihad lui sont appliquées.

En arabe, l’adjectif harbi dérive du nom harb, qui signifie « guerre ». Il est aussi employé comme nom pour désigner des hommes à qui la guerre est faite et qui, définis par la guerre qu’on leur fait, sont réduits à ce seul être. Il n’existe pas en français d’adjectif ou de nom qui équivaille à harbi. Le concept est étranger à notre histoire ou à notre pensée. Pour les Français, il est concevable que des hommes soient réduits à cet être. Seule l’injonction « Tuez-les tous et Dieu reconnaîtra les siens » que Simon de Montfort aurait adressée à ses soudards chargés d’exterminer les Albigeois suppose un être qui correspondrait à celui de harbi, mais aucun mot n’a été forgé pour signifier que cet être était « à tuer ». Le mot ennemi ne traduit pas harbi. On peut avoir des ennemis sans leur faire la guerre et ces ennemis, après une guerre, peuvent devenir des alliés. Harbi n’est pas provisoire, mais permanent. Il ne cesse qu’avec l’extermination de ceux à qui la qualité est attribuée. Harbi disparaît avec les harbis. Ils sont à ceux qui leur font la guerre ce que les juifs étaient aux socialistes nationaux en Allemagne, de 1933 à 1945, et dans les pays que les armées allemandes ont envahis et occupés de 1939 à 1945. Même à exterminer ne donne pas une représentation exacte de ce qu’est un harbi.

Il faut comprendre l’islam en fonction de ce qu’il dit, de ce qui le fonde, des actes qu’il inspire, des croyances qu’il génère. Dhimmis et harbis rendent compte avec plus de pertinence de ce qui se passe dans le monde que les pauvres explications des spécialistes de sciences sociales.

 

15 mars 2012

Sans distinction de race est désormais tabou

 

 

            La Constitution de la Ve République, approuvée par le peuple français en 1958, porte dans son article 2 ceci : « La France assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ». C’est un des plus nobles principes politiques qui soient. Il émane du premier article de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Cet article 2 invalide les discriminations, le racisme, les inégalités en droits, les injustices, les atteintes à la liberté de conscience : il est l’essence de la France.

Certains voudraient le biffer. Le mot race leur déplaît, ce qui éventuellement se conçoit ; mais ce mot honni est complément de « sans distinction de ». La France ne distingue pas les citoyens en fonction de leur origine, de leur race ou de leur religion – ce que tant de pays font à l’envi et sans que les indignés de la race s’en indignent. La raison tient sans doute à ce que ces indignés et les politiciens qui renchérissent sur ces indignations aiment la distinction de race ou sont des distingués de race, fiers de la race à laquelle ils s’assignent eux-mêmes. L’homme est capable de tout, surtout du pire. Il est donc prêt à alléguer les plus nobles raisons pour atteindre ce pire.

 

Emprunté au latin, distinction est attesté au XIIe siècle. Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, il a deux sens. C’est une division ou une séparation ou une différence (« écrire sans distinction de chapitres », « faire distinction de l’ami et de l’ennemi », « on a tout passé au fil de l’épée, sans distinction d’âge ni de sexe ») ; c’est aussi une préférence, une prérogative, une singularité avantageuse, comme le montrent les exemples : « aimer les distinctions », « traiter quelqu’un avec distinction, « les distinctions plaisent à celui qui les reçoit et offensent les autres ». Au XIXe siècle, quand commence, dans la langue et partout ailleurs, la longue domination du social, substitut de la religion, distinction prend le sens de « manières élégantes dans le langage ou la tenue ». Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) relève ce nouveau sens social. C’est « ce qui, dans la tenue, a un caractère d’élégance, de noblesse et de bon ton ». Littré note que « ce sens paraît être récent, car on ne le trouve pas dans les auteurs anciens ». De fait, il est attesté pour la première fois en 1831 dans un roman de Balzac. Dans les huitième et neuvième éditions (1932 et en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, ces sens sont clairement exposés : « action de séparer nettement une chose d’une autre », « séparation des divers sens qu’une proposition peut recevoir », « action de mettre une différence entre des personnes ou des choses ou d’avoir égard à la différence qui est entre elles », « prérogative, honneur, marque de préférence, d’estime, d’égard », « bon ton, élégance, dignité des manières ».

            Or, depuis que Bourdieu a purifié la culture de France, pour que rien n’y pousse plus, le nom distinction est devenu un synonyme de culture. Plus exactement, Bourdieu réduit la culture à une marque de distinction, c’est-à-dire à des préjugés sociaux. Quand on consulte un dictionnaire, on comprend, à lire les sens déplaisants qui sont donnés à distinction, que ce mot ait désigné ce que les sociologues honnissent plus que tout, à savoir la culture des arts, des lettres et des sciences. Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), ce nom a tout pour faire « gerber ». C’est la singularité qui place quelqu’un ou quelque chose à part ou au-dessus des autres. Certes ce sens est vieilli. Cela n’empêche pas qu’il soit illustré de l’exemple « la distinction de la naissance » : de cela, on est en droit d’inférer que la distinction appartiendrait en propre aux aristocrates. Un autre sens relevé, usuel celui-là, est « marque d’honneur qui distingue le mérite ou le rang d’une personne et la désigne à l’attention respectueuse d’autrui ». Les synonymes sont faveur, privilège, prérogative. L’exemple qui illustre ce sens atteste le caractère « antisocial » de la distinction. « La maréchale était la personne la plus infatuée de l’avantage d’une haute naissance et des distinctions attachées à son rang ». La distinction, ce sont aussi des « manières élégantes dans le langage, la tenue qui distinguent une personne des autres ». A l’aune de ces définitions et exemples, on peut évaluer l’ampleur du mépris que le démocrate Bourdieu portait à la culture, qu’il entend comme une somme de préjugés stupides propres à des aristocrates bornés et imbus de leur race. Bourdieu n’a pas exprimé ses thèses en 1450, quand existait une vraie noblesse, sotte et inculte, mais dans les années 1960-70 : près de deux siècles après que les nobles ont renoncé à leurs privilèges et sont devenus des citoyens comme les autres. Il a beau haïr la noblesse disparue, plus que Lénine, par exemple, ne la haïssait, il n’en a pas moins continué à manger avec une fourchette, dans sa propre assiette, comme les aristocrates l’ont appris aux Français, bourgeois et paysans, et non à se servir de nourriture à pleines mains directement dans un plat collectif. La haine de la noblesse ne suffit pas à faire un démocrate. S’il est une institution aristocratique, c’est le Collège de France. Or, Bourdieu a tant fait des mains et des dents qu’il a fini, à force de brigues, par se faire élire dans ce palais, d’où il a criblé de ses piques la malheureuse culture et tous ceux qui, démocrates et hommes du peuple, s’y adonnaient.

             

Dans le Dictionnaire de la Langue française que Littré a publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, le nom race n’a pas de sens infâme. Alors racisme et raciste n’existaient pas. En se fondant sur l’usage des écrivains, du XVIIe au XIXe siècle, Littré donne à race le sens de « famille » et « d’espèce ». « La race, écrit-il, est la famille considérée dans la durée. De plus elle est la lignée purement naturelle et physique, tandis que la famille implique un rapport social et moral ». Le mot a un sens défavorable quand « il se dit (ce qui arrive quelquefois, précise-t-il) d’hommes se ressemblant ou par la profession ou par les habitudes ou par les inclinations : en ce sens il a quelque chose d’ironique ou même d’injurieux » dans « la race des poètes », « les philosophes, race crédule », « ô imitateurs, race servile ». A propos de race pris dans le sens « d’espèce », Littré précise : « Dans le langage de la zoologie, espèce est plus étendu que race. L’espèce galline en général, et, en particulier, la race galline qu’on élève en Normandie ou en Bresse ». Comme Littré tient à ce que les mots soient employés dans le sens que fixe la convention, il continue ainsi : « C’est une faute où l’on tombe souvent de dire la race bovine, ovine, porcine, chevaline, pour l’espèce. Il faut dire, en général, l’espèce bovine, et, particularisant, la race bovine de Durham, la race normande ; la race (de chevaux) percheronne, etc. » Terme de zoologie, la race est « la réunion d’individus appartenant à la même espèce, ayant une origine commune et des caractères semblables, transmissibles par voie de génération ». L’infamie apparaît quand race « se dit des hommes ». Littré cite des emplois qui ne sont pas périlleux en soi, mais qui peuvent le devenir, si l’idéologie s’en mêle : ainsi dans « les populations de race germanique », « la race caucasienne », « la race juive ».

Racisme et raciste sont donc, en français, des mots jeunes. Le premier est attesté pour la première fois en 1902, le second en 1892. Le racisme est une idée moderne qui est infâme par l’usage délirant qu’en a fait la science, non pas les sciences exactes, mais l’anthropologie. Ce mot formé de mots grecs signifie « science de l’homme » ou science « humaine » : humaine est employé par ironie, cette science méritant tous les qualificatifs possibles, dont inhumaine, mais pas celui dont elle s’affuble. C’est elle qui a fait de race une source d’opprobre. Fascinés par les sciences de la nature, les savants en sciences de l’homme ont transféré aux hommes ce que les zoologistes ont établi à propos des animaux. La race percheronne a des caractères physiques précis, visibles, tangibles, qui font que les percherons sont différents de chevaux d’autres races, les chevaux arabes, par exemple, plus petits, plus nerveux, plus rapides. Sur ce modèle, les hommes ont été répartis en races, en fonction de leur robe (la couleur de leur peau), de leurs cheveux, de leurs yeux, de la forme du crâne ou de l’angle sphénoïdal. Classer implique deux opérations : distinguer, ce qui en soi n’a rien d’infâme, et ordonner hiérarchiquement, ce qui l’est ou peut le devenir. On classe des élèves, en les répartissant en fonction de leur âge dans des niveaux différents, mais on peut aussi les échelonner dans une hiérarchie, du meilleur au moins bon, en fonction des notes, comme on le fait dans les concours - ce qui n’a rien d’infâme, mais peut le devenir, si le classement se fait en fonction de la « race » ou de l’origine. Ce n’est pas la comparaison en soi qui est dangereuse, mais les conclusions qu’on en tire. On compare deux devoirs d’arithmétique. L’un est farci d’erreurs, l’autre n’en contient aucune. Le premier est noté 1, le second 19. Nous, hommes, nous ne croyons pas que « tout se vaut » et nous savons que 2 + 2 = 5 ne valent pas 2 + 2 = 4. Ce qui est abject, c’est de tirer de ces résultats des conclusions, du type les arabes sont supérieurs en mathématiques aux juifs ou aux aryens ou aux « jaunes » ou inversement. Pourtant, c’est ce à quoi les spécialistes labellisés ont cru bon de conclure. Ce faisant, ils ont discrédité à jamais l’anthropologie, laquelle s’évertue à effacer cette tache originelle. Mais l’anthropologie n’est pas Omo ; elle ne sait pas laver blanc.

La suppression d’un ou de deux mots d’un article de la Constitution donnera bonne conscience à quelques politiciens honteux, dont la famille était Algérie française, d’extrême-droite et sans doute raciste ; mais elle ne changera rien ni à distinction, ni à race.

 

12 mars 2012

Eloge de la science

 

 

 

            Population, la revue de l’Institut National d’Etudes Démographiques ou INED, a publié dans sa livraison de janvier et février 1995 (50e année, numéro 1) une étude portant sur la mortalité et les causes de décès des Marocains en France de 1979 à 1991. Les deux auteurs, au vu de leur prénom, Youssef et Myriam, ne peuvent pas être soupçonnés a priori d’hostilité à l’encontre des femmes et des hommes dont ils étudient le destin. Certes, ils reconnaissent que les chiffres dont ils disposent et qui leur sont fournis par les services de l’état-civil français sont peut-être incomplets, des Marocains gravement malades préférant rentrer au pays pour y mourir et être enterrés avec leurs ancêtres. De fait, leur décès n’est pas enregistré en France.

Cela dit, la « démographie » des Marocains ayant émigré en France est à la fois singulière et éclairante pour trois raisons de fond.

1) L’espérance moyenne de vie des Marocains établis en France est largement supérieure à celle des Marocains restés au pays. En moyenne, l’émigration fait gagner de dix à quinze ans de vie. La France apparaît donc comme un eldorado et les ritournelles que chantent les Marocains établis en France (la France est une terre de racisme, les Français sont racistes, etc.) n’ont aucun fondement.

2) L’espérance moyenne de vie des Marocains en France est supérieure à celle des Français « de souche » qui appartiennent aux mêmes classes sociales que ces Marocains : employés de ferme, manœuvres et ouvriers d’usine. Il n’y a donc pas de discrimination ou, s’il y en a, ce sont les Français qui en sont les victimes. Cette différence est expliquée par l’hygiène. Les Marocains établis en France sont censés ne pas boire d’alcool, ne pas fumer, ne pas manger gras (ils s’abstiennent de viande de porc). Il est possible que ce soit une explication valide. Mais pourquoi cette raison, d’ordre culturel ou religieux, n’explique-t-elle pas le troisième fait, que voici ?

3) En France, les femmes, quelle que soit leur origine, ont une espérance moyenne de vie supérieure à celle des hommes, sauf dans les familles marocaines émigrées, où les hommes ont une espérance de vie supérieure à celle des femmes. Interdiraient-ils à leur(s) épouse(s) de se faire soigner ?

            La démographie établit les faits ou elle met en pleine lumière des faits cachés ou qu’il est interdit de voir. Devant les faits, les préjugés, les slogans politiciens, les idéologies haineuses s’effondrent. 

28 février 2012

Le diable au cerveau

 

 

En 1685, quand Louis XIV a décidé par l’Edit de Fontainebleau de « révoquer », c’est-à-dire d’annuler, l’Edit de Nantes, près de deux cent mille artisans, paysans, marchands, médecins, petits industriels, dont le seul crime était de « protester » ou, comme on disait alors, d’être de la RPR ou Religion Prétendument Réformée, ont quitté la France et cherché un refuge sous des cieux moins hostiles. Pendant trois siècles, les écrivains, les penseurs, les hommes politiques de « gauche » ont jugé, à l’instar de Voltaire et à juste titre, que cette révocation avait été la pire des catastrophes que la France ait connues depuis qu’elle existe.

Or, pendant les vingt années que la gauche a exercé le pouvoir, près de deux millions de Français ont été contraints aussi de s’exiler, pour échapper au chômage ou parce que l’augmentation des prélèvements obligatoires, décidée après 1981, leur a fait comprendre que, comme aux protestants en 1685, leur présence n’était plus souhaitée en France et ils ont préféré exercer leurs talents sous des cieux plus cléments. Entre 1679 et 1685, l’Edit de Fontainebleau a été précédé de décisions économiques dont l’objectif, identique en cela à la politique annoncée par Hollande, était d’empêcher des catégories données de la population de travailler et de prospérer. Aujourd'hui, la religion n'est plus ce qu'elle était : dans ce rôle, l'économie l'a remplacée. Apparaît une réalité détestable mais éloquente, à savoir que la gauche a contraint à l’exil dix fois plus de Français que ne l’avaient fait les très honnis Mme de Maintenon, Louvois et Louis XIV. Ce qui aggrave la catastrophe, c’est que les émigrés actuels qui font profiter de leurs mérites ou de leurs capitaux la Grande Bretagne, les Etats-Unis, le Canada, la Suisse, la Belgique, l'Australie, etc. sont remplacés par des ayant droits analphabètes ou simplement cupides venus de tous les horizons du tiers monde. L’échange inégal, c’est la France qui, plus que tout autre pays au monde, en pâtit. Pour la première fois de notre histoire, des hommes politiques ont remplacé, subrepticement ou, pis, sans en prendre conscience, des générations de jeunes autochtones bien formés, instruits, dynamiques, désireux de produire des biens et des services ou de contribuer à la création de richesses, par des fantômes déboussolés dont l’instruction est proche de zéro et la volonté de s’agréger à une démocratie, solidaire et développée, encore plus faible.

Apparemment Hollande n’a rien compris à l’Histoire. Peut-être ne sait-il pas lire ou n’a-t-il lu dans sa vie que les Aventures de Bécassine ; ou bien, il a le diable, non pas au corps, mais à la cervelle et dans les pois chiches dont elle est composée. Ou bien il se prend pour Louvois et Mme de Maintenon. Il annonce que le fisc va piquer aux « riches » 75% de leur revenu. Un vrai racket. Voilà une bonne nouvelle qui va inciter les quelques riches qui n'ont pas fui la France à faire dare-dare leurs valises pour se réfugier en Suisse, en Belgique, à Londres, dans des pays qui ne sont pas gouvernés par des fous ou par des débiles. Dans deux ou trois ans, Hollande, s'il est élu, annoncera qu’il n’y a plus de riches en France, sauf lui et ses potes, et qu’il pourra donc révoquer la richesse, la prospérité, le bien être, la France aussi évidemment.

 

On objectera qu’un peuple n’a que ce qu’il mérite et que s’il aspire à l’esclavage, cela le regarde. En 1981, Mitterrand a accordé une cinquième semaine de congés payés (soit 40 h) et a fait réduire à 39 h la durée légale de la semaine de travail - soit, si l’on compte 47 semaines de travail dans l’année, 47 h de travail en moins. Si l’on ajoute le 8 mai, déclaré férié, cela a mis à la charge des entreprises, mais des seules entreprises française ou établies en France : 40 h + 47 h + 8 h = 95 h. Les résultats ne se sont pas fait attendre. Pour faire face à ces charges nouvelles, les entreprises ont ou bien fermé les usines en France et les ont reconstruites à l’étranger, ou bien acheté des machines et des robots pour remplacer les ouvriers. En l’espace de quinze ans, le nombre de chômeurs a triplé, malgré l’abaissement à 60 ans de l’âge de la retraite, le recours systématique aux départs en pré retraite, le recrutement massif de fonctionnaires en surnombre, les TUC et CES et autres faux emplois de « solidarité » larmoyante. Pendant la même période, on estime que quelque deux millions de jeunes Français ont dû s’exiler pour ne pas être condamnés à la mendicité.

En 1997, alors que les entreprises recommençaient à créer des emplois, Aubry, Jospin, DSK et leurs acolytes socialos gauchistes ont cru qu’ils devaient renouveler les expériences suicidaires de 1981 et se sont mis à favoriser à nouveau les salariés marocains, polonais, mexicains, etc. au détriment des salariés français. Sont-ils trop stupides pour tirer les leçons des débâcles du passé ou bien haïssent-ils les Français au point de leur préférer en toute circonstance les étrangers ? Les 35 heures, outre qu’elles ont coûté en année pleine près de cent milliards de francs au budget de l’Etat, qui alourdissent la dette, qu’un jour, il faudra que nos enfants paient, coûtent aux entreprises 4 heures pendant 47 semaines, soit 188 heures, par an et par salarié, soit le double des décisions de 1981. 188 h équivalent à cinq semaines de congé supplémentaires, qui s’ajoutent à celles qui existent déjà. Aubry, Jospin, DSK et leurs acolytes ont déclaré la guerre aux entreprises françaises, et aux seules entreprises françaises. S’ils avaient voulu qu’elles s’installent toutes à l’étranger, ils ne s’y seraient pas pris autrement. En attendant, les salariés français paient la facture. Elle est lourde et se présente sous la forme de plans de restructuration, de suppressions massives d’emplois, de fermetures d’usines, de transferts d’activités à l’étranger, de délocalisations à l’infini. Même les services sont touchés, même les activités d’ingénierie et de marketing.

Ce qui fait plaisir quand on écoute les socialistes, communistes, gauchistes, écologistes, etc. ce n’est pas qu’ils délirent, c’est qu’ils comptent. Entendons-nous : ils comptent, et très bien, sans jamais se tromper, sinon à leur avantage, leur propre argent, leurs propres biens, leurs propres sources de revenus, etc. Quand leur intérêt personnel est en jeu, ils comptent juste. Mitterrand n’a pas pris sa retraite à 60 ans ; il a continué à travailler jusqu’à près de 80 ans ; Mauroy a 82 ans, il est toujours en activité ; Rocard a plus de 80 ans, il est gâteux, mais il n’a pas pris sa retraite, etc. Si Aubry n’avait travaillé que 35 heures par semaine, elle n’aurait jamais intégré l’ENA, elle n’aurait jamais été députée, jamais été ministre, jamais été maire, jamais été premier secrétaire du PS. Mais, quand l’argent est public, les comptes justes se dissipent.

Avec Hollande et Aubry cachée dans la sacoche de sa bicyclette, la retraite à 35 heures est sans doute pour bientôt en même temps que cette nouvelle Révocation de l’Edit de Nantes qu’est la moderne Révocation des Riches.

 

23 février 2012

Traite

 

 

 

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-94) ont choisi d’étudier le mot traite dans trois entrées distinctes – autrement dit, de distinguer trois homonymes, le premier au sens de « commerce », le second au sens de « parcours effectué en une seule fois », le troisième au sens « d’action de traire les vaches ». Pourtant, ces trois noms féminins ont pour même « étymon » le participe passé, employé comme un nom, du verbe traire, ayant le sens de « tirer ». Aujourd’hui, ces traites semblent si éloignées les unes des autres que les liens qui pouvaient exister entre elles ont fini par s’effacer, mais pendant quatre siècles, la polysémie de traite (en fait, une véritable hétérogénéité sémantique) ne gênait en rien les lexicographes qui énuméraient dans le même article les sens de « commerce » (attesté au milieu du XIVe siècle), de « parcours effectué » (attesté à la fin du XIVe siècle) et « d’action de traire vaches, brebis, chèvres » (attesté dans la première moitié du XVIe siècle). 

Attardons-nous sur l’emploi de traite au sens de commerce d'êtres humains. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), il n’est pas indiqué que des êtres humains puissent être achetés ou vendus : « il signifie transport de certaines marchandises, comme de blés, de vins, etc. d’une province en une autre » et « certain droit qu’on lève sur les marchandises qui entrent dans le Royaume ou qui en sortent » (« traites foraines, domaniales ; on paie la traite en Bretagne, en Dauphiné ; commis à la recette des traites »). C’est à partir de la quatrième édition (1762) qu’est cité l'exemple de la traite des nègres : « transport de certaines marchandises, comme de blés, de vins, etc. d’une province à une autre ou d’un État à un autre ». Les exemples sont « il s’est fait de grandes traites de vins ; on a permis la traite des blés ; la traite des nègres » (1762, 1798). Dans la sixième édition (1832-35), traite des nègres sort des exemples et entre dans la définition de traite : « traite se dit particulièrement, et plus ordinairement, du trafic que font des bâtiments de commerce sur les côtes d'Afrique, en échangeant leurs marchandises contre des dents d’éléphants, de la gomme, de la poudre d’or, etc., ou même contre des esclaves ». Les exemples sont « ce bâtiment fait la traite ; il va en traite, il est en traite ; la traite des nègres, ou absolument la traite, est abolie ». C’est le choix que fait Littré dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : « en particulier, trafic que font les bâtiments de commerce sur les côtes d’Afrique ». Les exemples sont les mêmes que ceux des Académiciens : « ce bâtiment fait la traite ; il va en traite ; il est en traite ». Le mot « se disait autrefois de tout commerce d’échange qui se faisait avec des peuples sauvages ». Enfin, le sens de traite des nègres est exposé : « la traite des nègres, et, absolument, la traite, l’achat et la vente d’esclaves noirs ». Le même exemple que celui du DAF (1835) annonce que « la traite est abolie », ce qu’elle est effectivement depuis la fin du XVIIIe siècle, l’esclavage, en revanche, restant légal jusqu’en 1848.

            Dans la huitième édition (1932-35), les Académiciens se contentent de dépoussiérer la définition de 1832-35 : les dents d’éléphant, qui faisaient un peu ignare, sont remplacées par ivoire ; et enfin, les mots traite des nègres, traite des noirs et absolument la traite sont définis : c’est le « commerce des esclaves noirs », dont il est précisé ceci : « la traite des noirs est interdite ». Balzac (Eugénie Grandet) expose froidement la raison de ce commerce : « il s’aperçut que le meilleur moyen d’arriver à la fortune était, dans les régions intertropicales, aussi bien qu’en Europe, d’acheter et de vendre des hommes. Il vint donc sur les côtes d’Afrique et fit la traite des nègres, en joignant à son commerce d’hommes celui des marchandises les plus avantageuses à échanger sur les divers marchés où l’amenaient ses intérêts ». Balzac est peut-être cynique, mais il ne cache pas la réalité sous de spécieux fards. La traite est un commerce. Faire le commerce de personnes est ignoble ; mais il y a plus ignoble : réduire des personnes à l’esclavage. Les négriers ont acheté des esclaves pour les revendre cher ; ils ont perpétué les esclaves dans leur état d’esclave.

Les auteurs du Trésor de la Langue française font subir à ce mot des réductions inutiles et dommageables. Ainsi, la traite serait une réalité de la seule « histoire coloniale » : « trafic effectué du XVIe au XIXe siècle par certains navires de commerce, principalement sur les côtes d’Afrique, qui consistait à échanger des denrées contre des marchandises et des spécialités locales ». C’est réduire la traite dans le temps et dans l’espace. Or, elle a existé avant le XVIe siècle et elle perdure au XIXe siècle et au-delà ; et elle n’est pas propre aux colonies. La traite entre l’Afrique noire et l’Afrique du Nord ou la péninsule arabique a duré quatorze siècles et elle a été le fait de tribus arabes et musulmanes spécialisées dans les razzias humaines. Elles capturaient des hommes, des femmes, des enfants ; elles en faisaient des esclaves ; les mâles étaient châtrés, les enfants des filles engrossées étaient tués ou châtrés à leur tour, ce qui explique (mais ne justifie évidemment pas) qu’un propriétaire d’esclaves, Baudry des Lozières, qui a fui Saint-Domingue en 1793 quand l’esclavage y a été aboli pour se réfugier en Louisiane, légitime l’esclavage par des arguments humanitaires, du type les esclaves victimes de la traite transatlantique ont échappé à un sort plus cruel encore, celui que leur réservaient  les guerriers arabes et musulmans (1802, Voyage en Louisiane) : « la traite est favorable aux Africains ; elle les soustrait au plus pénible esclavage, à tout ce que la barbarie a de plus cruel parmi eux, et elle devient un des moyens de population pour un continent immense : ainsi, la politique, d’accord avec l’humanité, exige que l’esclavage y soit continué ». Cet extrait prouve que l’humanitairerie peut justifier n’importe quelle activité criminelle. La seconde réduction apparaît dans le texte même de la définition : la traite est définie comme un trafic, c’est-à-dire comme une activité illégale – ce qui est partiellement faux. Pendant deux siècles environ, la traite des Noirs entre l’Afrique et l’Amérique a été parfaitement légale ; quant à la traite qui prospérait entre Zanzibar et l’Arabie ou à travers le Sahara, elle était justifiée par le droit musulman et par la charia. Elle n’a été interdite qu’à une date récente ; parfois elle perdure.

Dans L’Encyclopédie de l’Alembert et Diderot (1751-69), un bel article, généreux et profond, est consacré à la traite : « c’est l’achat des nègres que font les Européens sur les côtes d’Afrique, pour employer ces malheureux dans leurs colonies en qualité d’esclaves : négoce qui viole la religion, la morale, les lois naturelles et tous les droits de la nature humaine (…) Si un commerce de ce genre peut être justifié par un principe de morale, il n’y a point de crime, quelque atroce qu’il soit, qu’on ne puisse légitimer. Les rois, les princes, les magistrats ne sont point les propriétaires de leurs sujets, ils ne sont donc pas en droit de disposer de leur liberté et de les vendre pour esclaves ». Ce texte serait parfait s’il n’était pas borgne ou hémiplégique : prolixe sur la traite transatlantique, mais silencieux sur les deux autres traites (de Zanzibar en Arabie et à travers le Sahara), qui ont fait plus de victimes que la traite transatlantique.

Ce que montre la consultation des dictionnaires, c’est l’habitude prise, depuis trois siècles, par les bien instruits de voiler les réalités qui pourraient ébrécher les statues qu’ils ont érigées à la gloire de la très parfaite civilisation arabo-islamique, laquelle, selon des politiciens de France, est supérieure à tout ce qui existe, a existé, existera sur terre.  

 

 

 

 

20 février 2012

Autisme

 

C’est le psychiatre suisse Bleuler qui a formé en 1911 le mot autisme, sous la forme autismus, à partir du mot grec autos « soi-même », pour désigner un trouble du comportement qui a été jugé proche de ce que Freud nomme auto-érotisme : « Autismus ist ungefähr das gleiche, was Freud Autoerotismus nennt », ce qui, vu l’état de nos connaissances, relève du pur délire obscurantiste – mais ce délire est bien peu de chose, comparé à l’obscurantisme dans lequel se complaisent depuis plus d’un siècle « sciences » humaines et sociales. De l’allemand, le mot passe en français en 1923, où cette maladie – car c’en est une - devient un thème de la philosophie morale et un argument de dissertation de potaches, comme dans cette définition du Traité du caractère (Emmanuel Mounier, 1946, Le Seuil) : « psychisme qui rompt le contact vital avec la réalité et renferme l’individu sur le développement en vase clos, dans une solitude de plus en plus totale, de thèmes intérieurs progressivement mécanisés ».  

Longtemps, l’autisme a été l’affaire des seuls psychologues, psychiatres, psychanalystes et autres spécialistes en sciences humaines et sociales. Dans le Dictionnaire de Médecine et de Biologie (quatre volumes, Masson, 1970-1972), l’autisme n’est pas une maladie, mais une « attitude mentale spéciale aux schizophrènes », qui se caractérise « par le repliement sur soi-même, un mode de pensée détaché de la réalité et une prédominance de la vie intérieure » (volume 1, 1970). Les mots maladie ou désordre génétique sont bannis, bien qu’un abîme sépare une maladie d’une attitude, fût-elle de l’esprit. Maladie, affection, trouble ou désordre sont inquiétants, attitude (de l’esprit) est anodin. Les mots ne servent qu’à nier la maladie, comme dans cet autre extrait du Traité du caractère : « Quand (l’intelligence) se replie à l’excès, elle divague bientôt vers le monde clos de l’autisme. C’est le sort de toute pensée qui s’enivre de sa suffisance et fuit la confrontation, s’amollit et glisse à la rêverie, se raidit et tourne à l’idée fixe, ou s’obscurcit et s’embrume de nuées ».

L’autisme est une maladie grave qui est due à un désordre neurologique ou une malformation génétique qui affecte dans le cerveau la zone de l’audition. Les dernières hypothèses cliniques – en voie de confirmation – portent sur des bactéries qui passent dans le sang et affectent le cerveau, ce qui entrouvre la voie d’une guérison possible. Ce dont on est sûr, c’est que l’incapacité à communiquer par quoi se manifeste l’autisme n’est pas un fait psychologique ou mental, encore moins le caprice d’un sujet replié sur lui-même. La zone du cerveau qui commande l’audition est altérée, de sorte que l’autiste ne distingue pas la voix humaine d’un cri animal ou d’un bruit du monde extérieur.

C’est dans les (sinistres) années 1960-1970 que l’explication psychologique et psychanalytique de l’autisme a connu une immense diffusion hors du cercle fermé des psys, bien que cette explication ne reposât sur aucun fait établi, ni aucun examen neurologique et qu’elle fût tout entière idéologique. L’obscurantisme a triomphé grâce, entre autres « penseurs », à Bettelheim, qui a usé de son aura pour abuser son monde. Pour lui, c’était la famille, et la seule famille, qui provoquait l’autisme : c’est elle qui aurait fabriqué et instillé chez les enfants la maladie. Elle en serait responsable et coupable. L’autisme aurait été une réaction de défense contre l’ordre familial, lequel serait tout autant répressif ou totalitaire que la prison, l’école, le droit, l’asile, la loi et que tout ce qui est institué en Occident (dans le seul Occident bien entendu) pour entraver l’épanouissement des individus et les empêcher d’être heureux. De ce fait, des pères et des mères de famille ont été accusés, sans preuve, sans le moindre indice, sans le moindre témoignage à charge, d’avoir martyrisé leurs propres enfants, comme jadis on brûlait pour sorcellerie (imaginaire, cela va sans dire) des femmes après les avoir soumises à la question. Non seulement les autistes n’ont pas été soignés, sinon par des charlatans verbeux (et véreux), mais leurs parents ont été culpabilisés à mort.

L’obscurantisme n’a pas touché le seul autisme, mais toute une série d’activités humaines : la lecture par exemple. Les mêmes charlatans (« mêmes » parce qu’ils illustrent les mêmes sciences humaines) ont convaincu des milliers de maîtres que la lecture, cette si belle activité et toute récente dans l’histoire de l’humanité, était affaire de globalité et que l’on pouvait lire un texte en se contentant de le parcourir des yeux, sans même reconnaître les traits, les points, les boucles dont il était fait. Il a fallu attendre Stanislas Dehaene (cf. Les Neurones de la lecture, 2007, Odile Jacob) pour que soit enfin démontré que la lecture dite globale, infligée pendant près de quarante ans à des millions d’élèves, n’était qu’une illusion et que tout le fonctionnement réel des aires du cerveau infirmait ces billevesées, que l’Education nationale a érigées en vérité absolue pendant près d’un demi-siècle. Dans l’enseignement de l’histoire, le même obscurantisme sévit, quand les « problèmes » (qui ne sont que de l’idéologie) se substituent à la chronologie disparue, laquelle a été pendant des siècles le pilier de l’histoire.

 

Le XXe siècle serait, dit-on ou croit-on, celui du progrès : tout aurait progressé, affirme-t-on. Ce qui a progressé surtout, c’est ce que les Lumières pensaient avoir terrassé, à savoir les ténèbres, comme si les éclairés des sciences humaines et sociales d’aujourd’hui n’étaient plus que des illuminés qui ramènent la connaissance à quelques formules magiques.  

17 février 2012

Désintégration

 

 

Ce nom, dérivé du verbe désintégrer, est récent. C’est donc un mot moderne, attesté en 1871 et que Littré enregistre dans le Supplément publié en 1877 de son Dictionnaire de la langue française (1863-72). C’est un « néologisme », écrit-il, qu’il définit comme « l’action qui détruit l’intégrité d’un tout ». Les exemples qui en illustrent le sens sont extraits d’ouvrages de géologues et d’anatomistes. Moderne et savant, les spécialistes de sciences politiques en font aussitôt leur miel. L’un d’eux écrit en 1875 : « les théoriciens politiques, depuis plusieurs années, annoncent comme imminente la désintégration de l’empire turc », laquelle survient en 1920, avec quatre ou cinq siècles de retard pour le malheur des peuples que cet empire a soumis.

Les académiciens ignorent désintégration dans les septième et huitième éditions (1879 et 1932-35) de leur Dictionnaire. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), il a pour synonymes désagrégation et destruction, en particulier quand il est employé par les atomistes : « réaction nucléaire spontanée ou provoquée (...) aboutissant à la transformation d’un noyau atomique en un ou plusieurs noyaux ou particules et s’accompagnant d’une émission d’énergie ». Ce sens est exposé ainsi par les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) du DAF : « destruction spontanée ou provoquée du noyau d’un élément chimique, qui se transforme en d’autres éléments de masse atomique plus faible, avec libération d’énergie sous forme de radiations ».

L’atome étant ce qu’il est, surtout la fission, à la fois fascinante et terrifiante, le mot désintégration est passé dans les sciences sociales : pas de panique, non pas sciences, mais des idéologies psycho et socialisantes, pour désigner (tenez-vous bien !) la « perte de la cohésion intime, de la personnalité profonde » (TLF) ou une « destruction » psychologique. Ce sens figuré est illustré dans le DAF par la désintégration de la personnalité sous l’effet de la torture, exemple qui est aussi cité dans le TLF et qui est extrait de L’Homme révolté de Camus. Oui, là est le cœur de la modernité. Moderne et savant, barbouillé de sciences psycho sociales, désintégration a tout pour plaire aux modernes modernissimes et aux modernes modernisant à l’envi et dernier cri. On comprend qu’il ait été choisi comme titre par un cinéaste qui, si son nom commençait par vrai, serait à coup sûr chef d’escadrille de bombardiers nucléaires et qui, pendant qu’il ne vole pas, touille les chaudrons bouillonnants de haine des officines idéologiques du gauchisme pleurnichard. Son film, qui traite du djihad, se résume à cette grande leçon de moraline assénée dans tous les médias : si des musulmans vivant dans des colonies islamiques établies en France s’engagent dans un djihad sans fin pour aller égorger ici ou là des chrétiens ou des juifs ou faire exploser des bombes au milieu d’infidèles, de femmes, d’enfants, de vieillards ou de prétendus koufars, c’est la faute de la France ou de la République ou des Français ou de la laïcité. Oui, si Mahomet a commencé à prêcher ses messages de haine en 611 et a lancé en 622 ses fidèles sur l’éternel sentier de la guerre, c’est la faute de la France. Oui, si le mouvement prétendument piétiste ou de réislamisation, dit tabligh, a été fondé en Inde dans les années 1920 et s’est diffusé dans le monde entier, c’est évidemment la faute de Hortefeux ou de Guéant, qui n’étaient pas encore nés. Oui, si la confrérie des Frères musulmans a été fondée en 1928 en Egypte par le grand-père à Ramadan, c’est évidemment la faute de pas de chance ou de Voltaire ou de Sarkozy.

Voilà comment des filmeurs de musulmans écrivent l’histoire du monde. C’est du délire, mais ce délire s’explique parfaitement, car le carburant qui fait avancer ces filmeurs est un mélange de H et d’alcool à 90°.

 

 

10 février 2012

Civilisation

 

 

 

            Quand ils (comprendre les progressistes et les héritiers des Lumières) entendent le mot civilisation, ils dressent sur les places publiques des guillotines pour couper toutes les têtes qui dépassent ; et à ce rythme, des têtes qui dépassent, la France n’en a plus beaucoup. Certes, ces guillotineurs sont des enfants et, comme les enfants, ils ne savent pas ce qu’ils font, en particulier qu’ils jettent aux orties tout ce dont ils ont hérité et dont, dans d’autres circonstances, ils sont très fiers. Car, dans la langue française, il n’existe pas de terme plus progressiste que civilisation et, dans la pensée politique, il n’y a pas de concept qui émane plus directement que celui de civilisation de la philosophie (ou de l’idéologie ?) des Lumières.

            Le mot a d’ailleurs été forgé en 1756 par un homme des Lumières (« plus Lumières que lui, tu meurs »), au moment même où les Lumières triomphaient en France et dans toute l’Europe éclairée : c’est Mirabeau, dans un opuscule intitulé « L’Ami des Hommes » (évidemment). Un siècle plus tard, dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), Littré note que « civilisation n’est dans le Dictionnaire de l’Académie qu’à partir de l’édition de 1835, et n’a été beaucoup employé que par les écrivains modernes, quand la pensée publique s’est fixée sur le développement de l’histoire ». Tous les mots de la définition disent le progressisme : « écrivains modernes », « pensée publique », « développement de l’histoire » ; et encore plus la répugnance mise par les académiciens, qui étaient et sont plutôt antimodernes, à l’enregistrer dans le Dictionnaire de l’Académie Française. A part cela, tout a été dit sur ce mot et ce concept et sur leur histoire, d’abord par des historiens et des linguistes progressistes : Lucien Febvre (Civilisation. Le mot et l’idée, 1930), Ferdinand Brunot (Histoire de la langue française, tome VI, 1930), Joachim Moras (Ursprung und Entwickelung des Begriffs der Zivilisation in Frankreich, 1756-1830, Hambourg, 1930), Emile Benveniste (« Civilisation. Contribution à l’histoire du mot », Hommage à Lucien Febvre, Paris, 1954, et Problèmes de Linguistique générale, tome I, 1966).

Le progressisme, inhérent ou consubstantiel au mot et au concept, se lit à livre ouvert dans les processus linguistiques. A l’adjectif civil, au sens de « sociable », « poli », « urbain », et désignant des urbains établis en bons « citoyens » dans une cité (attention, pas une de ces « cités sensibles » de France, où l’on est tout ce que l’on veut, sauf civil), a été ajouté le suffixe verbal iser qui signifie « rendre » et exprime un changement d’état. Civiliser un ou des individus, venus de la campagne ou sortis de la forêt ou nomadisant dans les déserts, c’est les changer en bien, les amender, les améliorer, les polir, ce qui implique qu’ils soient la cible d’un processus d’éducation ou d’instruction, de réflexion ou d’acquisition de connaissances. Puis, au verbe civiliser a été ajouté le suffixe nominal ation qui exprime une action et suppose un processus. Autrement dit, ce à quoi réfèrent les suffixes iser et ation, c’est un double processus ou un second processus qui s’ajoute à un premier processus, un processus au carré en quelque sorte, comme l’exprime Benveniste : « de la barbarie originelle à la condition présente de l’homme en société, on découvrait une gradation universelle, un lent procès d’éducation et d’affinement, pour tout dire un progrès constant dans l’ordre de ce que la civilité, terme statique, ne suffisait plus à exprimer et qu’il fallait bien appeler la civilisation pour en définir ensemble le sens et la continuité. Ce n’était pas seulement une vue historique de la société ; c’était aussi une interprétation optimiste et résolument non théologique de son évolution qui s’affirmait, parfois à l’insu de ceux qui la proclamaient ». De fait, civilisation, parce que ce mot était apte, par ses formes mêmes, à exprimer une évolution, des changements, une mobilité, s’est substitué peu à peu à civilité – emprunté au latin civilitas, lequel, parce qu’il est formé à partir de l’adjectif civilis auquel a été ajouté le suffixe – tas (le français a adopté ce mode de formation latin), est apte à exprimer une qualité, et non un processus, un attribut sinon inné, du moins stable ou permanent ou constant.

Le concept appartient en propre au progressisme moderne : disons, pour faire bref, à la Gauche ou aux idéologies qui se classent à Gauche, c’est-à-dire à tous ceux qui, aujourd’hui, le renient ou font semblant de le renier (la tartufferie est aux reniements ce que la Roche tarpéienne est au Capitole), après que des non-idéologues leur ont montré que les processus, jadis célébrés, avaient produit souvent l’exact contraire de ce qui était attendu ou espéré.

Ce n’est pas la seule ambiguïté, non pas du mot, mais de ces progressistes honteux qui, aujourd’hui, s’en indignent ou s’en effarouchent. Mirabeau a forgé civilisation en 1756 pour remplacer le vieux mot de civilité, tout en donnant à civilisation un sens proche de celui de civilité. Il suffit de lire Mirabeau pour s’en convaincre. « La Religion, écrit-il, est sans contredit le premier et le plus utile frein de l’humanité ; c’est le premier ressort de la civilisation ; elle nous prêche et nous rappelle sans cesse la confraternité, adoucit notre cœur, etc. ». Dans un autre manuscrit imprégné de progressisme universaliste, que Mirabeau a intitulé L’Ami des femmes ou Traité de la civilisation, il définit civilisation ainsi : « si je demandais à la plupart en quoi faites-vous consister la civilisation, on me répondrait (que) la civilisation est l'adoucissement de ses mœurs, l’urbanité, la politesse, et les connaissances répandues de manière que les bienséances y soient observées et y tiennent lieu de lois de détail ; la civilisation ne fait rien pour la société si elle ne lui donne le fonds et la forme de la vertu ».

L’idéologie progressiste en faisant de civilisation son oriflamme en a changé le sens. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), la civilisation est « l’ensemble des connaissances, des croyances, des institutions, des mœurs, des arts et des techniques d’une société ». Selon Mirabeau, ce sont les mœurs adoucies, l’urbanité, la politesse, les connaissances, les bienséances tenant lieu de lois, la vertu qui font la civilisation. Selon les Académiciens actuels, ce qui prime dans la civilisation, ce sont les arts, les connaissances, les techniques. Certes, les mœurs sont citées, mais englobées dans un ensemble de réalités matérielles. Pour Littré (DLF, 1863-77), la civilisation est « l’ensemble des opinions et des mœurs », mais dans la mesure où ces mœurs « résultent de l’action réciproque des arts industriels, de la religion, des beaux-arts et des sciences ». Dans le Trésor de la Langue française (1971-1994), un lien est établi entre les « valeurs » et le progrès matériel ou technique : « l’ensemble transmissible des valeurs (intellectuelles, spirituelles, artistiques) et des connaissances scientifiques ou réalisations techniques qui caractérisent une étape des progrès d'une société en évolution ». En 1756, au moment où Mirabeau invente le nom civilisation pour désigner les mœurs douces, la politesse ou l’urbanité, les académiciens définissent la civilité comme « l’honnêteté, la courtoisie, la manière honnête de vivre et de converser dans le monde » ou « les actions, paroles civiles, compliments et des autres semblables devoirs de la vie ». La différence entre l’un et l’autre terme est mince. Ils sont l’un et l’autre en rapport avec les mœurs, ce qu’un peuple ou une nation ou une société ont de singulier ou de spécifique.

En fait, le sens technique ou matériel de civilisation, à la suite duquel la civilisation va se distinguer de la civilité, apparaît quelques années plus tard chez le célèbre Adam Smith, autre homme des Lumières, qui écrit, dans An inquiry into the Nature and Causes of Wealth of Nations (1776), ceci : « It is only by means of a standing army, therefore, that the civilization of any country can be perpetuated or even preserved for any considerable time » (II, p. 310) ; « the invention of fire-arms, an invention which at first sight appears to be so pernicious, is certainly favorable to the permanency and to the extension of civilization » (II, p. 313). Adam Smith ne définit plus la civilisation par les mœurs adoucies ou la civilité, mais par les faits matériels, une invention ou des nouveautés techniques : by means of a standing army ou fire-arms. Dès lors, la civilisation peut s’étendre à d’autres pays ou à d’autres peuples et être universalisée, ce à quoi se sont attelés les progressistes du monde entier, laïques ou communistes, socialistes ou athées, libéraux ou hostiles au libéralisme, et ce à quoi ils continuent à s’atteler, en dépit de quelques dénégations indignées pour la seule montre – car, en deux siècles, les victoires leur ont enseigné la tartufferie.

 

08 février 2012

Encore un effort, camarades, vous n'avez pas touché le fond des abîmes

 

 

 

 

            Il était entendu, du moins jusqu’à la fin des années 1970, que la liberté de parole, de pensée, d’expression était un des fondements de la France et qu’en conséquence, tout citoyen, et a fortiori si ce citoyen était un homme public, avait le droit inaliénable de s’exprimer librement sans encourir le risque du déshonneur, de procès à répétition, de la prison, etc. et sans que quiconque, fût-il flic, inquisiteur, commissaire politique aux armées, puisse lui imposer quelque omerta que ce soit.

 

Il semble que cet âge d’or soit clos.

Au cours d’une réunion de travail à huis clos, donc interdite aux journaleux, organisée par une association d’étudiants, un ministre de la République, prenant la parole à la tribune pendant une vingtaine de minutes, a déclaré ceci :

« Les civilisations (….) qui défendent l’humanité nous paraissent plus avancées que celles qui la nient. Celles qui défendent la liberté, l’égalité et la fraternité nous paraissent supérieures à celles qui acceptent la tyrannie, la minorité des femmes, la haine sociale ou ethnique ».

En un mot, il a ânonné le catéchisme qui a cours en France depuis plus de deux siècles et qui était en germe aux origines mêmes de la France chez Clovis ou Hugues Capet, et même en Gaule. Ministre de la République française, s’adressant à des citoyens français, à Paris, au cœur même de leur pays, il leur a rappelé ce qui faisait l’essence et l’histoire de la France. Rien d’autre…

A peine cette déclaration fut-elle connue qu’elle a déclenché chez les flics, les inquisiteurs, les commissaires politiques aux armées, etc. une tempête d’accusations indignées et d’indignations accusatoires, de condamnations éructées et d’éructations condamnatoires, tout cela mêlé à des réprobations en boucle et à des suspicions en cascade, faisant de ce ministre, qui s’est contenté de rappeler ce qu’est la France, le suppôt de Satan, la nouvelle Bête immonde, la ça rampant, la vipère lubrique, Iblis, le Mal, le Démon, Chitan, l’Antéchrist, Hitler, Béria, Pol Pot, Khomeiny, Assad, Kadhafi, Lénine, Staline, etc.

Autrement dit, si on a bien compris ce qui a causé leurs éructations, les écolos tiennent la tyrannie pour supérieure à la liberté. On savait que l’écologie était le dernier vestige idéologique du nazisme, mais on ignorait que les écologistes étaient des nostalgiques de l’ordre hitlérien.

La femme Royale, Dame Aubry, la gendarmette Duflot préfèrent des femmes enfermées à double tour dans leur cuisine aux femmes libres. Que ne vont-elles pas se réfugier en Arabie saoudite pour y jouir des raffinements de la civilisation islamique ?

Pour Désir et ses potes, le racisme est supérieur à l’amour de l’humanité. On se doutait que les antiracistes étaient des racistes travestis : ils nous en donnent la preuve. Merci à eux.       

 

 

06 février 2012

Changement

 

 

Ce nom, dérivé du verbe changer, est attesté au début du XIIe siècle et en un peu plus de neuf siècles, rien en lui n’a changé, ni la forme, ni le sens. Aux premiers balbutiements de la langue française, c’était « l’action de changer » ou la « mutation » ; en 1694, pour les académiciens, c’était « la mutation », « le change d’une chose pour une autre » ; en 1762, 1798, 1835, « la mutation, la conversion, l’action de changer » ; en 1932-35, « l’action de changer ou le résultat de cette action » ; aujourd’hui (neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie Française, en cours de publication), c’est la même chose : « action de changer, résultat de cette action ». Rien ne change, rien n’a changé, rien ne changera à changement. Le mot est identique à lui-même, malgré les aléas, les vicissitudes, les bouleversements, les révolutions ; et il persévère dans son être. Il a été, il est et il sera, tel que l’humanité bien pensante ne le changera jamais. Même au CNRS, sur le trottoir d’en face, en face du Quai Conti, non pas du point de vue de l’emplacement (les lieux sont très éloignés l’un de l’autre), mais d’un point de vue « idéologique » et moral, le changement est « l’action », le « fait de changer » et le « résultat de cette action ». Le changement ne change pas en changeant de boutique et en passant de Tocqueville à Marx ou de Vaugelas à Rey, il reste ce qu’il est et a été.

Quelque chose – oh, pas grand-chose à peine plus gros qu’un ciron, dirait Pascal, mais c’est à ces minuscules ruisseaux que l’on peut juger des fleuves – a cependant changé : ce sont les compléments qui suivent habituellement le nom changement ; autrement dit, ce sur quoi porte l’action ou le fait de changer. Dans les siècles classiques, c’était, et ça l’est encore parfois aujourd’hui (il ne faut quand même exagérer l’amplitude de ces changements minuscules), la vie, la conduite, l’état, la condition, le théâtre, la scène, la saison… A ces changements, le XIXe siècle, quand commence la modernité, ajoute la décoration, les vues, le système et toutes les choses possibles et imaginables (costume, chemise, idées, parti, nom, prénom, etc.). Il est vrai que les académiciens indiquent dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) que « tout est sujet au changement », ce qu’ils résument par cet emploi, « aimer le changement », comme s’ils anticipaient de plus d’un siècle sur la grande loi qu’énonce le prince Salinas dans le Guépard, « tout changer pour que rien ne change ». S’il avait rédigé cette note, Proust aurait précisé ironiquement « Le Guépard est de Lampedusa » et reprécisé « Lampedusa n’est pas seulement une île dont les Tunisiens ont fait leur havre, c’est aussi un écrivain italien ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) dresse de ces changements, avant l’heure, presque anachroniquement pourrait-on dire, un inventaire à la Prévert : « (terme de chemin de fer) changement de voie » ; « (terme de manège) changement de main » ; « (terme de danse) changement de jambe » ; « (terme militaire) changement de direction » (inventaire que complètent les académiciens en 1932-35 par changement de vitesse dans les autos et les vélos et les auteurs du Trésor de la langue française, en 1971-94, par changement de fréquence, de sens, de projet, de voiture, de ton, etc.) ; et ces délicieuses expressions, dont l’une fut proverbiale, changement de temps : « entretien de sot, c’est-à-dire mettre la conversation sur le beau ou vilain temps est d’une personne qui ne sait que dire » et changement de propos réjouit l’homme : « il est bon de parler de choses diverses ».

Littré essaie même de rendre compte des emplois de trois noms concurrents : changement, mutation, variation, « qui s’appliquent à tout ce qui altère et modifie ». « Le premier et le second marquent le passage d’un état à un autre (…) ; le troisième marque le passage rapide par plusieurs états », écrit-il, et il poursuit : « quant à changement et à mutation, ils ne diffèrent que parce qu’ils ne sont pas du même style ; changement est du langage général ; mutation est d’un langage plus didactique. L’histoire nous fait assister aux changements des empires ; elle nous enseigne les lois des mutations que subissent progressivement les sociétés ».

Ce que les hommes politiques contemporains ont infligé à la France et veulent à nouveau lui infliger, comme si une première catastrophe n’avait pas suffi, c’est une mutation de société ou « de civilisation », comme l’a écrit récemment Dame Aubry fille Delors épouse Brochen, changement qu’elle ne s’est pourtant pas appliqué à elle-même, puisqu’elle se veut trine, reste trine ou se présente ainsi, comme l’est le Dieu des chrétiens. En 1981, c’était « changer la vie ». Dans les faits, ça a été « changer de vie » : les militants et les apparatchiks roulaient en Renault 4 L, ils se sont convertis à la R 30 ; ils habitaient des HLM de banlieue ou de province, ils se sont installés, noblesse oblige, dans les VIe et VIIe arrondissements de Paris – poussant le cynisme à faire du XVIe leur quartier ; ils avaient des livrets d’épargne étiques, ils ont des portefeuilles boursiers sans doute épais, mais gonflés à l’éthique…

En 1981, le changement était transitif ; trente ans plus tard, il est intransitif. Il avait un complément, il n’en a plus. Il devait s’appliquer à une réalité du monde – la « vie » -, il ne s’applique plus à rien. Il annonçait un avenir radieux, qui n’est pas survenu, il doit se produire « maintenant », c’est-à-dire jamais, puisque maintenant, à peine énoncé, bascule dans le passé. A peine a-t-on dit le mot qu’il réfère à quelque chose qui n’est plus. Le changement est à lui-même sa propre fin, l’alpha et l’oméga : c’est le changement pour le changement. Changement de quoi ? On ne doit rien en dire. L’essentiel est que tout change, sans doute pour que rien ne change et que les privilèges entassés sous Mitterrand soient conservés et même, pourquoi pas ?, étendus, amplifiés, accrus, consolidés sous Hollande, Aubry, Joly, Moscovici et tous les autres, dont chacun connaît les noms.

 

03 février 2012

Frantz Fanon ressuscité à Londres

 



A lire ces extraits des (Nouveaux) Damnés de la Terre de Frantz Fanon. Le style en est lourdaud et massif, très sciences sociales, assez peu élégant, verbeux, mais c'est la pensée d'un rebelle, d'un insoumis, d'un révolté, d'un enragé, d'un anticonformiste, d'un révolutionnaire qui ne vit pas dans les boudoirs parfumés des duchesses, marquises et autres comtesses du Faubourg Saint-Germain. 

 


 

L’*** colonial impose la répétition de l'identique culturel comme un destin, fonctionnel à sa propre stabilité. Comme conséquence la culture de la France, autrefois vivante et ouverte sur l’avenir, pillée, razziée, écrasée par le racisme économique et symbolique de l’***, se ferme, prise dans le carcan de l'oppression. A la fois présente et momifiée elle atteste contre ses membres.

 

L’*** se bat pour renforcer sa domination et l'exploitation humaine et économique. Il se bat aussi pour maintenir identiques l’image méprisante qu’il a du Français et l’image dépréciée que le Français a de lui-même.

 

Le peuple français est idéologiquement présenté comme un peuple arrêté dans son évolution, imperméable à la raison, incapable de diriger ses propres affaires, exigeant la présence permanente d’une direction. L’histoire des peuples colonisés est transformée en agitation sans aucune signification et, de ce fait, pour le peuple français, l’humanisation aurait commencé avec l’arrivée des colons de l’***.

 

Le langage du colon ***, quand il parle des Français, est un langage zoologique. On fait allusion aux mouvements de reptation du sous-chien, aux émanations nauséeuses des villes françaises, à la puanteur, aux pullulements, aux grouillements, aux gesticulations. Le colon, quand il veut bien décrire et trouver le mot juste, se réfère constamment au bestiaire.

 

Chaque fois qu'il est question de valeurs françaises, il se produit, chez le colon, une sorte de raidissement. [...] Or il se trouve que lorsqu’un colonisé entend un discours sur la culture ***, il lui est fait interdiction de réagir. La violence avec laquelle s'est affirmée la suprématie des valeurs ***, l'agressivité qui a imprégné la confrontation victorieuse de ces valeurs avec les modes de vie ou de pensée des Français font que le colon ricane quand on évoque devant lui ce peuple.

 

L’*** fait l'histoire. Son histoire est une épopée, une odyssée. Il est le commencement absolu : « Cette France, c'est nous qui l'avons faite ». Il est la cause continuée : « Nous ne partirons jamais de chez nous ». En face, des êtres engourdis, travaillés de l'intérieur par les fièvres du mépris, constituent un cadre quasi minéral au mercantilisme ***.

 

Les nations *** se vautrent dans l'opulence la plus ostentatoire. Cette opulence est littéralement scandaleuse car elle a été bâtie sur la razzia, le vol, le pillage, elle se nourrit de la lâcheté des esclaves, elle vient en droite ligne du sol et du sous-sol de ce monde européen. Le bien-être et le progrès de l'*** ont été bâtis avec la sueur et les cadavres des Français, des Indiens, des Serbes, des Européens, des Noirs et des Jaunes.

 

Si la colonisation n’est pas interrompue, il faudra des siècles pour humaniser ce monde rendu animal par les forces ***.

 

Le colonialisme *** ne sera pas quitte avec nous quand il aura retiré de France ses oriflammes et ses moudjahidin. Pendant des siècles, il s’est comporté dans le monde en criminel de guerre. Les déportations, les massacres, le travail forcé, l'esclavage ont été les principaux moyens utilisés par l’*** pour augmenter ses réserves d'or et de $, ses richesses et pour établir sa puissance. Jadis, le nazisme a transformé la totalité de l'Europe en véritable colonie. Les gouvernements des différentes nations européennes ont exigé des réparations et demandé la restitution en argent et en nature des richesses qui leur avaient été volées [...]. Pareillement nous disons que l’*** commettrait une grave erreur s'il se contentait de retirer du sol de France ses cohortes militaires et ses masses de mouhajiroun dont la fonction est de piller les richesses et de les expédier vers la terre d’***. La richesse des pays d’*** est nôtre. Qu’elle nous soit restituée.

 

Politiser le peuple, ce n'est pas, ce ne peut pas être « faire un discours politique ». C'est s'acharner avec rage à faire comprendre au peuple que tout dépend de lui, que si nous stagnons c’est de sa faute et que si nous avançons c'est aussi de sa faute, qu'il n'y a pas de démiurge, qu'il n'y a pas d'homme illustre responsable de tout, mais que le démiurge c'est le peuple et que les mains magiciennes ne sont en définitive que celles du peuple.

 

Au bout d'un ou deux siècles d'exploitation se produit une véritable émaciation du panorama culturel national. La culture nationale devient un stock d'habitudes motrices, de traditions vestimentaires, d'institutions morcelées. On y décèle peu de mobilité. Il n'y a pas de créativité vraie, pas d'effervescence. Misère du peuple, oppression nationale et inhibition de la culture sont une seule et même chose. Après un demi-siècle de domination ***, on trouve une culture rigidifiée à l'extrême, sédimentée, minéralisée.

 

L’*** n'est pas une machine à penser. C'est la violence à l'état de nature et ne peut s'incliner que devant une plus grande violence.

 

 

31 janvier 2012

Rébellion

 

 

La rébellion est devenue l’horizon indépassable de la modernité, avec l’anticonformisme, le multiculturel, la diversité, les variétés (rock and roll ou rap), la prosternation devant l’islam, les installations. Pourtant, le mot n’a rien de moderne. Emprunté au latin, il est attesté depuis le milieu du XIIIe siècle et en huit siècles, il n’a pas changé de sens : c’était l’action de se révolter contre une autorité, c’est toujours l’action de se révolter contre une autorité. Il y a donc beaucoup de conservatisme dans la rébellion. Se rebeller, c’est faire ce qui a été fait de tout temps ; c’est s’inscrire dans une longue tradition ; c’est ressasser et faire preuve de peu d’originalité ; c’est se condamner au formol ou à l’antimites. Dit en des termes modernes, c’est être « ringard ». Tout ce fatras de choses convenues qui font la rébellion devrait normalement inciter les esprits rebelles, si tant est qu’il y en eût et de véritables, à se rebeller contre la rébellion attendue et obligée. Or, rien ne se produit ; la rébellion n’est la cible d’aucun rebelle. Si tel est le cas, c’est que les rebelles déclarés sont de la basboussa luisante de miel et que la rébellion n’est qu’une posture de dominant.

Pourtant, quelque chose a changé en huit siècles : c’est ce contre quoi se dressent les rebelles. Dans les éditions anciennes (de 1694 à 1798) du Dictionnaire de l’Académie française, les cibles possibles sont au nombre de trois : le souverain (« révolte, soulèvement, résistance ouverte aux ordres de son souverain »), la justice (faire rébellion à justice : « empêcher par violence et par voie de fait l’exécution des ordres de la Justice »), la raison (« on dit figurément la rébellion des sens contre la raison pour exprimer le dérèglement des sens lorsqu’ils ne sont pas entièrement soumis à la raison »). Après 1798, le souverain ayant été coupé en deux, il n’est plus la cible des rebelles. Dans les dictionnaires, souverain est remplacé par autorité légitime (DAF, 1835, 1935).

Ce qui change aussi à compter du milieu du XIXe siècle, c’est l’extension des emplois de ce nom, indice d’un succès indéniable de ce qu’il désigne et qui devient une posture obligée, mais propre à des gens qui sont d’une condition sociale supérieure. Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-1877), rébellion et révolte « ont pris une signification très voisine. La seule nuance qu’on y trouve, c’est que révolte est de tous les styles et que rébellion appartient surtout au style élevé ». La rébellion est à la révolte ce que les dominants sont aux dominés ; elle est la révolte des dominants, non pas contre-eux-mêmes, mais contre les dominés. Ce qui les distingue, c’est la distinction, entendue dans un sens bourdivin – nulle dans la révolte, omniprésente dans la rébellion, laquelle est de la révolte en bas de soie. D’après les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), la rébellion est « l’action de se révolter contre l’autorité de l’État, contre le pouvoir ou l’ordre établi ». Ils ne précisent pas que cette révolte émane des dominants eux-mêmes et des piliers de l’ordre établi, ce que Sartre le reconnaît lui-même dans Les Mots : « docile par condition, par goût, par coutume, je ne suis venu, plus tard, à la rébellion que pour avoir poussé la soumission à l’extrême ». Ce qui manque aux lexicographes modernes, c’est de garder les yeux grands ouverts quand ils regardent le monde.

 

24 janvier 2012

Bourdieuseries

 

 

Réponse aux bourdivins de la sous-culture et de l'apensée qui encensent encore le cadavre de leur maître Bourdieu une décennie après sa mort

 

 

Bourdieu vous paralyse ? Le sens vous échappe ? Bourdieu écrit en glyphes. Après la langue de bois, vient la langue de pierre. Un livre de Bourdieu, c’est la muraille du K2, que jamais vous ne gravirez. Face à ce Titan, vous vous sentez sot(te), inculte, tout(e) bête. Il vous pétrifie. C’est un élu, un vrai, pas un élu du suffrage universel, non, mais un élu de l’élite, un élu par ses pairs, tous élus de l’élite, un élu qui trône à la droite du Maître, parmi les autres élus, un béatifié, presque saint ou en voie d’être canonisé : en bref, le bienheureux était professeur au Collège de France ! Vous croyez naïvement que ce nom, qu’il faut employer au singulier et avec l’article défini, LE collège de France, pas UN collège de France, CES, Cé heu èss, pas CRS, nimbe les rares élus (ils se comptent sur les doigts de deux mains) d’une aura sacrée. Le Collège de France, c’est la crème de la crème : il n’y a que les huiles qui en foulent le marbre. Pour ce faire, Bourdieu se vêt des plus prestigieuses peaux d’âne qui soient au monde et au mur de son salon, il arbore, en matière de trophées, décorations et récompenses qui épateraient les lecteurs du « Chasseur français ». Illusions que tout cela ! Il suffit d’un rien pour dissiper le brouillard. Un rayon de soleil, et la brume se lève, découvrant la nudité (surtout la nullité) de l’élu, la lumière se fait dans les esprits, c’en est fini des temps obscurs. Pour guérir de la dévotion, il est un traitement simple, à la portée de tous : lire Bourdieu, le lire scrupuleusement, attentivement, lire ligne à ligne, mot à mot, phrase après phrase. Prenons au hasard les lignes qui ont été « commises » dans ses années de gloire, les années 1980. Elles ont été publiées dans une encyclopédie qui fait autorité parmi les élus de l’élite : article « art », « Economie des biens culturels », Encyclopédie Universalis thématique, édition de 2004. Bourdieu y expose ses thèses sur la culture et sur l’art (La distinction, Editions de minuit, 1979).

 La sociologie travaille à établir les conditions dans lesquelles sont produits les consommateurs de biens culturels et leurs goûts.

Par sociologie, il faut entendre « les sociologues ». Le mot qui désigne un métier, une profession ou une discipline universitaire désigne improprement ceux qui exercent ce métier ou qui s’adonnent à cette discipline. Bourdieu tord le cou à de malveillantes rumeurs. Non, les sociologues ne passent pas leur temps à somnoler : ils travaillent comme les éboueurs, les OS, les grutiers, les manœuvres. Travailler est un fétiche pour qui singe Marx. Il lui faut des travailleurs et, s’ils font défaut, il en fabrique.  La suite est de la même farine. Le travail de la sociologie consiste à « établir les conditions dans lesquelles sont produits les consommateurs de biens culturels ». Un ouvrier produit des chaussures, des vêtements, de l’acier, des voitures ; les sociologues rien, sinon les conditions. Ils n’établissent rien, puisque les conditions en question existent de longue date. Elles n’ont pas à être établies, elles le sont déjà. Les sociologues se contentent de les énoncer ou de les énumérer pour les étudier, ce qui n’est pas la même chose et ce qui n’est pas un travail harassant : « Voilà les conditions dans lesquelles… ». Ce qui est malaisé, ce n’est pas « d’établir les conditions », c’est, pour le lecteur, d’établir le sens du mot « conditions ». Selon Emile Littré (in Dictionnaire de la langue française), c’est « la classe à laquelle appartient une personne dans la société par sa fortune, par sa qualité, par ses emplois, par sa profession ». Monsieur Bourdieu patauge dans la mare marxiste.

Le travail des sociologues est pépère. Ce qui est cocasse, c’est ce qu’ils découvrent dans les conditions établies. Oui, dans ces conditions, il y a les consommateurs de biens culturels - comprendre des hommes et des femmes qui lisent, regardent ou écoutent, et qui sont nommés consommateurs par la seule grâce de celui qui a besoin de consommation, de biens, d’économie, de capital, d’appropriation de la plus-value (pardon des biens culturels), etc. pour se prendre pour Marx. Sinon, il serait un simple bouseux venu de ses Basses Pyrénées natales pour conquérir Paris. Oui, « les consommateurs SONT PRODUITS dans certaines conditions », ces conditions étant les classes que les sociologues travaillent à établir. Ils sont produits, comme dans telle ou telle usine, on produit de la margarine ou des chaussures. Flaubert, s’il revenait parmi nous et qu’il lût Bourdieu, aurait de quoi ricaner pendant un siècle. Non seulement les consommateurs ne consomment rien, mais ils sont produits comme consommateurs dans des classes données. Les sociologues produisent le concept de « consommateurs de biens culturels ». On sait désormais dans quelles conditions se fait la production : litres de rouge, whisky, excitants, haschich à forte dose. Monsieur Bourdieu n’a pas émigré dans l’Algérie du FLN pour rien : il y a appris à consommer des substances hallucinogènes. Il n’y a pas que les consommateurs, il y a aussi les « goûts ». Jusque-là, nous pensions que les goûts étaient universels, que les hommes, où qu’ils vivent, se faisaient la même idée du salé et du sucré, de l’acide et de l’amer. Que nenni, comme les macaronis ou les lentilles, les goûts sont produits par les conditions, id est les classes sociales.

La sociologie travaille à établir (etc.), en même temps qu’à décrire les différentes manières de s’approprier les biens culturels qui sont considérés à un moment donné du temps comme des œuvres d’art, et les conditions sociales du mode d’appropriation qui est tenu pour légitime.

Ford Gérald, vice-président des Etats-Unis d’Amérique et président pendant deux ans, de 1974 à 1976, à la suite de la démission de Nixon, était célèbre pour sa stupidité. Il n’était pas capable de faire deux choses en même temps : mastiquer de la gomme et descendre les escaliers. Les sociologues sont moins sots. En même temps, ils établissent (les conditions etc.) et ils décrivent « les différentes manières de s’approprier les biens culturels (…) et les conditions sociales (encore des conditions : ça fait beaucoup : les unes sont à établir, les autres à décrire) ». A un moment donné du temps : est-ce qu’il y a un « moment donné de l’espace » ? Moment donné du temps est une tautologie. Autre tératologie, les « biens culturels » sont considérés comme des « œuvres d’art » à un moment donné. Les Grecs considéraient les statues de Phidias ou le Parthénon comme des œuvres d’art, ça dure depuis vingt-cinq siècles. Aujourd’hui, pour nous encore, ce sont des œuvres d’art. Elles sont de l’art depuis toujours. « Le moment donné » du « temps », pour Bourdieu, est une éternité. Autre fétiche : s’approprier et appropriation. Bourdieu s’approprie les gros mots de Marx pour les transporter dans un domaine où ils n’ont aucune validité. Les « biens » culturels (qui ne sont pas des biens, puisqu’ils sont à tout le monde et qu’ils ne s’achètent pas, ni ne se vendent) sont « appropriés » par des salauds, qui ont entre les dents, non pas le couteau, mais des dollars US. On sait qui sont ces salauds : ce sont les bourgeois aux dents longues, les professeurs rapiats et cupides, le Grand Capital, le méchant loup, etc.

Et les conditions sociales du mode d’appropriation qui est tenu pour légitime.

Dans l’histoire de France, l’adjectif légitime désigne les princes de sang royal qui avaient seuls vocation à régner sur quarante millions de sujets. Légitime est tranchant comme le couperet d’une guillotine : il vous discrédite en un éclair un concept, une notion, une idée, une réalité. Le mode d’appropriation tenu pour légitime ne peut être que le fait de salauds : les princes de sang royal, les deux cents familles, les capitalistes avides, les rentiers, les bourgeois qui exploitent le pauvre monde et les professeurs de lettres. 

Mais on ne peut comprendre complètement les dispositions qui orientent les choix entre les biens de culture légitime qu’à condition de les réinsérer dans l’unité du système des dispositions, de réinsérer la culture au sens normatif et restreint de l’usage ordinaire, dans la culture au sens large de l’ethnologie, et de rapporter le goût élaboré des objets les plus épurés au goût élémentaire des saveurs alimentaires.

Les dispositions sont les manières d’être, les aptitudes, les dons, les penchants. C’est une autre manière de dire les « goûts ». Ces dispositions forment un système. Si système il y a, il est dans la cervelle de Bourdieu. Il faut qu’il y ait un système, sinon sa démonstration s’effondrerait. Pas de hasard, de la nécessité partout, nécessité produite par la division de la société en classes. « L’unité », dans le « système des dispositions », ne doit pas être entendue comme « l’unité » du système métrique (le mètre étalon) ou « l’unité » d’un système monétaire (le franc ou l’euro ou le $ US), mais au sens de qualité de ce qui est uni ou cohérent. Il est donc redondant ou tautologique d’écrire « les réinsérer dans l’unité du système », puisque tout système est, par définition, cohérent ou uni, sinon ce ne serait pas un système. Tout, chez Bourdieu, est lapalissade. Il ne montre rien d’autre que ce qu’il a dans les mains. Il énonce que tout relève du marxisme ou que le marxisme explique tout, même les dons ou les goûts ou les dispositions. Alors, il lui suffit ensuite d’ânonner le marxisme pour démontrer que le marxisme est le marxisme, que tout est marxisme, que Allah est akbar, que l’islam est über alles. Il ne raisonne pas, il résonne ou il fait résonner la voix du Maître.

Dans « la culture au sens normatif et restreint », normatif et restreint sont des adjectifs méprisants et arbitraires. Rien ne les justifie. Bourdieu ne démontre pas que « culture » a un sens « normatif » et « restreint », il se contente d’asséner une proposition dont il nous assure qu’elle est la vérité. Son seul argument est l’autorité qu’il tire de ses titres, peaux d’âne et fonctions. Il est étrange qu’un savant qui se pique de science use de ces mots couperets, propres aux inquisiteurs, aux délateurs ou aux commissaires politiques. Son discours est binaire : normatif, restreint, étriqué ou borné d’une part, et, d’autre part, tout blanc, tout pur, tout propre. Le mal, c’est la culture au sens normatif et restreint ; le bien, la culture au sens de l’ethnologie. Le mal, c’est la culture de la France ou de l’Europe ; le bien, la culture sauvage ou primitive. Quoi qu’il en soit, au « sens de l’ethnologie », il n’y a pas de culture, mais des façons de faire ou des manières d’être : tout est culture et, si tout est culture, plus rien n’est culture. Ce que Bourdieu affirme, c’est qu’existent des réalités sans existence, fantasmatiques et idéologiques. Il prouve la pertinence du marxisme, en décidant que tout est marxisme et que, puisque tout est marxisme, seul le marxisme explique lumineusement le marxisme. Ce n’est pas de la science, ni même de l’idéologie, c’est de la magie. Ainsi, Bourdieu prétend rapporter le goût élaboré des objets les plus épurés (le goût en matière de musique, d’arts, de littérature) au goût élémentaire des saveurs alimentaires, dont le seul mérite est d’être « structuré » en oppositions binaires : cru vs cuit, sucré vs salé, acide vs amer, etc. Lévi-Strauss est ressuscité, mais c’est oublier que, quand Lévi-Strauss étudiait la culture élaborée d’un peuple primitif, l’art des masques par exemple, il abandonnait la référence simpliste aux saveurs alimentaires et il se fondait, au contraire, sur les bonnes vieilles catégories de la culture au sens « normatif » et « restreint ». Le verbe réinsérer signifie « introduire à nouveau ». La métaphore est en adéquation, non pas avec ce sens propre, mais avec l’usage positif fait de ce verbe et du nom réinsertion qui en dérive dans les bonnes actions de la société : la réinsertion des prisonniers par exemple. La réinsertion de la culture au sens normatif et restreint est une réhabilitation sociale. C’est une BA. Les marxistes disaient du travail forcé, id est de l’esclavage, en Sibérie qu’il corrigeait ou amendait ou rééduquait les classes nuisibles. La rééducation, c’est le destin qui est promis à la « culture » au sens normatif et restreint. Un long séjour dans un camp de concentration (ou de la mort ?), et elle sera changée.

Contre l’idéologie charismatique qui tient les goûts en matière de culture légitime pour un don de la nature, l’observation scientifique montre que les besoins culturels sont le produit de l’éducation : l’enquête établit que toutes les pratiques culturelles (fréquentation des musées, des concerts, des expositions, lecture, etc.) et les préférences correspondantes (écrivains, peintres ou musiciens préférés, par exemple) sont étroitement liées au niveau d’instruction (évalué d’après le titre scolaire et le nombre d’années d’études) et, secondairement, à l’origine sociale.

Charismatique est un mot religieux. Si Bourdieu, qui est athée en tout et de façon radicale, sauf quand il se prosterne devant le FLN, en use, c’est pour déconsidérer l’idéologie dont il parle et qui, de toute façon, n’a rien d’une idéologie. Un charisme est un don surnaturel. C’est l’action de l’Esprit Saint sur un croyant. Ironiquement, on peut dire que Bourdieu est l’Esprit saint qui visite ses disciples, à qui il apprend à parler toutes les langues du monde, à condition qu’elles soient écrites en glyphes. L’adjectif charismatique, qui dérive de ce nom, est un adjectif dit « de relation » et il signifie « relatif au charisme ou à la croyance dans l’Esprit saint ». Dans ce texte, Bourdieu ne l’emploie pas comme un adjectif de relation, neutre par définition ou impartial ou descriptif, mais il en fait un adjectif qualificatif, de sens dépréciatif, qui signifie quelque chose comme « qui n’a pas de valeur », sans doute parce que cet adjectif se rapporte à des croyants stupides. La seule chose qu’il en dise, c’est que c’est très mal. Khomeiny dirait « satanique » ou « luciférien ». 

 L’idéologie charismatique… tient les goûts en matière de culture légitime pour un don de la nature.

Personne en Occident n’a jamais défini, conçu, présenté la culture comme l’effet d’une descente de l’Esprit saint sur un croyant ou un élu. « L’idéologie charismatique » n’existe pas, ni n’a jamais existé. Cicéron, qui a inventé le mot et la chose, tenait la culture pour le résultat d’un travail analogue à celui d’un paysan qui prend soin de son esprit comme il cultive sa terre.

L’observation scientifique montre que les besoins culturels sont le produit de l’éducation.

L’intérêt pour la culture n’est pas une idéologie. Si c’en est une dans ce texte, c’est pour valoriser la « science » que Bourdieu s’approprie (comme un capitaliste s’approprie la plus-value), sans jamais prouver que son observation est scientifique. Les affirmations arbitraires n’engagent que ceux qui sont assez faibles d’esprit pour les croire. Elles sont charismatiques, au sens normatif et restreint que Bourdieu donne à cet adjectif. Les deux mots observation et scientifique sont totalement inappropriés. Dans ce texte, il n’y a ni observation, ni science, mais des réponses partiales à des questions biaisées. Bourdieu est marxiste, tout le monde l’a compris, et son marxisme perce dans chaque phrase, dans « les besoins culturels » et dans « le produit de l’éducation ». Il faut qu’il y ait, même fictivement, une économie de la culture, il faut qu’il y ait des besoins, il faut que ces besoins ne soient pas naturels et il faut qu’ils soient produits par une force mal intentionnée (le capital, les $ US, la bourgeoisie) pour que Bourdieu soit. Comme rien de cela n’existe, Bourdieu est une ombre. Mais il n’est pas à une contradiction près. Si les besoins sont un produit de l’éducation, ils ne sont pas des dons de la nature. Culture ou nature : il faut choisir, ça ne peut pas être l’un et l’autre. 

L’enquête établit

Le mot est employé au singulier et avec l’article « la », et non « une », et sans compléments qui le déterminent, du type « l’enquête menée par le CNRS en 1965 ». Il vaut pour un nom propre, comme quand Monsieur Bourdieu dit « le Parti » ou ses disciples d’Algérie « Allah » ou ses potes d’ex-URSS « l’Etat ».

Toutes les pratiques culturelles (fréquentation des musées, des concerts, des expositions, lecture, etc.) et les préférences correspondantes (écrivains, peintres ou musiciens préférés, par exemple) sont étroitement liées au niveau d’instruction (évalué d’après le titre scolaire et le nombre d’années d’études) et, secondairement, à l’origine sociale.

Bourdieu décline tous les mots du marxisme. Après « économie », « conditions », « biens », « appropriation », « mode », « production », etc., voici « pratiques ». Des mots du marxisme, c’est le fétiche par excellence. Les « pratiques » (ou la praxis), c’est ce dont Bourdieu fait la théorie. Grâce à elles, il cesse de se sentir contingent, mortel, provisoire. Il obéit à une nécessité, non pas celle de l’histoire, mais celle d’illustrer le marxisme, « à un moment donné du temps » où le marxisme est mort, enterré, momifié.

 

De cet examen qu’il n’est pas utile de poursuivre, il ressort que Bourdieu résonne par tautologies redondantes. Il démontre le marxisme par le marxisme. Il déclare d’autorité que tout est marxisme et que seul le vocabulaire marxiste rend compte du marxisme. Sous couvert de modernité, c’est un archaïque qui applique la vieille sagesse des nations : c’est en marxisant qu’il prouve le marxisme. Mais il ne suffit pas de se prendre pour Marx pour l’être vraiment. Le fantôme de Marx ne ressuscite pas Marx. Toute la science dont Bourdieu se gargarise est un ersatz. Ce n’est pas de l’idéologie non plus, puisque, si c’en était, il suffirait de la renverser pour rétablir la réalité, non, c’est un pur discours qui ne réfère à rien, un discours qui se mord la queue, un discours de théologien, le discours d’un croyant qui est visité par l’Esprit saint de Marx et qui se contente de parler les langues marxistes du monde (et Dieu sait s’il y en a eu). Bourdieu a émargé pendant plus de quarante ans au budget de l’Etat. Autrement dit, des millions de citoyens l’ont entretenu et grassement rémunéré pour qu’il « travaille à établir » les conditions de leur exploitation. Si l’enquête, sur laquelle se fonde Bourdieu pour marxiser, était refaite en 2005, elle montrerait que la littérature, la musique, la peinture, l’art, les « dispositions », les dons de la nature, les « goûts » sont morts, que, sur leurs cadavres, prolifèrent le fric, le show biz, la télé réalité, le rap, les « installations » subventionnées par les pouvoirs publics, etc. et que tout ça forme la nouvelle culture bourgeoise, la vraie, celle qui rapporte gros, celle qui abrutit les masses, celle qui rend sot. C’est aussi celle que Bourdieu appelait de ses vœux. Il croyait lutter contre l’emprise de la bourgeoisie sur les esprits, il s’est contenté de tirer les marrons du feu au seul profit du pire Capital qui soit, celui du fric facile, amassé sans rien produire, le fric du détournement des symboles, le fric de la manipulation, le fric mafieux. Partout où le marxisme a exercé le pouvoir, il a massacré en masse les pauvres, il a réduit les ouvriers et les paysans à l’esclavage, il a laissé proliférer le racisme, il a exterminé les faibles, il a éliminé les classes dites « nuisibles », il a transformé les pays conquis en déserts, il a multiplié les crimes contre l’humanité et les génocides. En France, Bourdieu a fait subir à l’art, à la culture, à la littérature les traitements que Lénine, Trotski et autres ont infligés aux peuples qu’ils ont saignés et massacrés. Et ce Bourdieu est admiré, vénéré, idolâtré. Comment la France est-elle tombée aussi bas ?   

 

13 janvier 2012

Guerre sainte

 

Comme la plupart des mots qui se rapportent à l’islam, tels, et pour n’en citer que quelques-uns, Allah, islamiste, islam, islamisme, mahométan, matraque, séide, algèbre, protégé, etc., l’expression guerre sainte, qui traduit souvent le nom arabe djihad du moins dans les dictionnaires modernes ou dans les éditions modernes du Dictionnaire de l’Académie française, est un terrain miné, dangereux, truffé de traquenards et de tabous.

Il n’en était pas ainsi dans les éditions anciennes du DAF. L’expression guerre sainte est enregistrée et définie dès la première édition de ce dictionnaire en 1694 : « on appelle ainsi la guerre qui s’est faite autrefois contre les infidèles pour reconquérir la Terre sainte ». La guerre sainte est un phénomène historique, clos et fini depuis longtemps et relégué dans les temps révolus de l’Histoire (« elle s’est faite autrefois »). C’est ce que les historiens modernes nomment croisades. Les académiciens prennent acte de la nature historique de la guerre sainte sans porter de jugement défavorable sur ce qu’elle a été : une guerre qui fut défensive, au sens où elle avait pour but de rendre aux fidèles des territoires conquis et soumis par la force. Cette même définition est répétée, sans modification aucune, dans les éditions suivantes : 1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1897, 1932-35 ; et dans chacune de ces éditions, la guerre sainte est soigneusement distinguée de la ou des guerres de religion (« celles que les dissensions religieuses allument dans un pays », 1932-35).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend la distinction entre les guerres de religion (le mot est toujours au pluriel dans les dictionnaires) et la guerre sainte (toujours au singulier, elle), laquelle est propre à un passé lointain et révolu (« elle se faisait autrefois contre les infidèles »), mais à la différence des académiciens, le verbe reconquérir des définitions du DAF est remplacé par le verbe conquérir : « guerre qui se faisait autrefois contre les infidèles pour conquérir la terre sainte ». La différence entre conquérir et reconquérir a beau être infime, elle n’est pas mince. L’absence du préfixe re – est une prise de position ou un engagement. De toute évidence, Littré ne croit pas que la guerre sainte soit une guerre défensive, à moins qu’il n’ait supprimé le préfixe pour que l’expression guerre sainte puisse être appliquée aux guerres saintes menées dès le Xe siècle par les musulmans, arabes, seldjoukides, ottomans, circassiens, etc. pour conquérir au profit du seul islam la terre du Christ et des juifs.

Ce sont les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ce chef d’œuvre du progressisme aveugle, qui vont le plus loin dans la négation de toute différence entre les diverses guerres ou types de guerre. Pour eux, guerres de religion, guerre(s) religieuse(s), guerre sainte sont synonymes. Ces mots et expressions désignent un seul et même phénomène, à savoir une « lutte armée entre partisans de religions différentes ».  

Il est une édition du DAF dans laquelle le tabou relatif à la guerre sainte est levé, mais éphémèrement : c’est la huitième édition, celle qui a été publiée en 1932-35. L’expression, précisent les académiciens, a deux sens ou désigne deux phénomènes historiques distincts : une guerre défensive ou de reconquête, mais révolue, celle « qui s’est faite autrefois contre les infidèles pour reconquérir la Terre sainte », et une guerre offensive, de haine ou d’extermination, propre à l’islam : « guerre sainte désigne aussi le soulèvement religieux ordonné contre les chrétiens par les chefs de l’Islam » (proclamer la guerre sainte).

Cette lucidité a sans doute été jugée inutilement ou imprudemment insolente, puisque, dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, cette distinction, éclairante et pertinente, est supprimée. Il n’est plus fait référence aux croisades de l’Europe historique, mais au seul présent. Ce qui définit la guerre sainte, c’est que l’on y appelle « les peuples à la défense de leur religion, des lieux, des personnes, des symboles qui lui sont attachés ». Autrement dit, quand les musulmans d’Afrique ou d’Asie déclarent la guerre à la France et aux Français sur leur propre sol, à l’Espagne et aux Espagnols dans leur pays, au Royaume-Uni et aux Britanniques sur leur territoire, etc. ils défendraient leur religion, leurs mosquées, leur Coran. Mais que ne le font-ils pas chez eux…     

 

07 janvier 2012

nauséabond

 

En latin nauseabundus, dérivé du verbe nauseare (« avoir le mal de mer »), est un adjectif qui qualifie ceux qui n’ont pas le pied marin et qui, dès qu’ils montent sur une barque, ont le mal de mer.

Du mal de mer, l’adjectif, en latin, s’est étendu aux nausées (« qui éprouve des nausées ») ou au dégoût (« dégoûté »). Il est attesté dans la seconde moitié du XVIIIe siècle dans le sens propre de « qui cause des nausées », mais assez rapidement, il se rapporte aux idées, propos, discours, paroles, thèses, etc., toujours celles de ces parias que sont les ennemis « de classe » (et de classe, ils ne manquent pas !).

 

A en juger par les innombrables emplois de cet adjectif en français « moderne », si nombreux que cet adjectif pourrait dire, s’il parlait, « je suis partout », on peut légitimement penser que nombre de nos contemporains qui n’ont à la bouche que nauséabond, comme s’ils le vomissaient,surtout s’ils font dans la science du social, dans la sous-culture de médias, dans l’idéologie de bas étage, celle de Libé, NO, Le Monde, Médiapart, etc. sont sujets au mal de mer, même quand ils font de la bicyclette ou qu’ils sont allongés sur une chaise longue ou que le mal de mer est endémique chez eux, même en pleine terre.

 

Le mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la sixième édition (1835), où il a deux sens, un sens « propre », « qui cause des nausées » (aliment, remède, odeur, saveur nauséabonds) et un sens figuré : « il se dit des ouvrages littéraires qui déplaisent, rebutent, excitent le dégoût » (discours, ouvrage nauséabond). A partir de là, tous les lexicographes distinguent deux sens, un sens « propre », « qui cause des nausées » (Littré, 1863-77), « qui provoque des nausées, qui écoeure ou qui incommode » (Trésor de la langue française, 1971-94), « qui cause des nausées, et, par extension, qui inspire de la répugnance » (DAF, neuvième édition, en cours de publication), et un sens « figuré » : « qui déplaît en excitant le dégoût » (Littré), « qui inspire une profonde répugnance (dans l’ordre intellectuel ou moral) » (TLF, synonymes dégoûtant, écoeurant, immonde, rebutant, repoussant, répugnant), « qui est vil, bas, excite le dégoût » (DAF, neuvième édition).

 

Cet adjectif trace les limites entre le camp du Bien, le camp de ceux qui abondent dans le nauséabond, et le camp du Mal, celui de l’enfer et du Diable, d’où s’exhale une odeur qui déplaît au Bien. Il définit un ordre moral, celui des bien pensants, des puissants, des dominants et il relègue dans les culs de basse-fosse tous ceux qui regimbent à cet ordre nouveau. En 1835, les académiciens avaient comme « ennemis de classe » les jeunes écrivains, les ouvriers, les paysans – en bref, le peuple. Ils qualifiaient donc de nauséabond tout ce qui venait des classes inférieures et dont l’infériorité était sociale et raciale. En 2012,  rien n’a changé : les nauséabondeurs, qui sentent partout, sont les mêmes nantis, vaniteux et arrogants, pleins de morgue et de bêtise, à l’odorat trop habitué aux parfums délicats de chez YSL ou JP Gaultier ou Kenzo ou Chanel, etc. ou au marbre, à l’or, à la soie, au santal, etc. qui vomissent ce qui ne pue pas le luxe, le fric facile, la corruption élitaire, le porno chic sur papier glacé, l’islam de l’or et des dollars, le m² à 20000 €, etc.

01 janvier 2012

Blasphème

 

 

            Ce qui caractérise la prétendue modernité et ce en quoi elle est plus archaïque ou ringarde qu’elle ne le pense, c’est le retour du blasphème, non pas le blasphème comme fait, mais le blasphème comme crime.

            Le mot, emprunté au latin d’Eglise, lui-même emprunté du grec, langue dans laquelle il signifie « injure » ou « diffamation », est attesté à la fin du XIIe siècle au sens de « parole qui outrage la divinité ». Dans les dictionnaires, c’est la « parole impie, discours tenu contre l’honneur de Dieu, ou contre les choses divines et sacrées » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694), la « parole impie, discours tenu contre le respect dû à Dieu et aux choses sacrées » (1762), la « parole ou discours qui outrage la Divinité ou qui insulte à la Religion » (1798, 1835, 1935, neuvième édition en cours de publication). Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), ce sont les « paroles qui outragent la Divinité, la religion » ; pour les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) la « parole, discours outrageant à l’égard de la divinité, de la religion, de tout ce qui est considéré comme sacré ».

            En huit siècles, le sens est resté stable. Ce n’est donc pas le sens du mot qui « fait problème », comme on dit dans le Modernistan, non plus que la chose nommée blasphème : les hommes ont toujours blasphémé, ils blasphèmeront toujours, car il vaut mieux blasphémer que de sacrifier à on ne sait quelle divinité dix, cent, mille, cent mille, etc. innocents, comme cela est la règle dans le monde moderne. Blasphémer est la chose au monde la mieux partagée : c’est ce qu’il y a de plus traditionnel, de plus ringard, de plus conformiste, et même si le blasphème « moderne » et antichrétien se pare d’objectifs « révolutionnaires » (mais la révolution dans ce cas, c’est revenir au point de départ, comme les astres, et s’inscrire dans un cycle sans fin), c’est faire ce que les hommes ont toujours fait, c’est imiter, répéter, réitérer, ressasser.

            Le problème est ailleurs. Il est dans l’extension du sens de ce mot, ce qui se comprend, vu que Dieu est mort. Dieu et sa religion étant à l’agonie, il faut que le blasphème, pour qu’il continue sur son erre, s’applique à autre chose ou à une autre divinité ou à la religion qui s’est substituée en France au christianisme, à savoir le social, le socialisme, la morale sociale, le vivre ensemble, la sacralisation de certains « droits » accordés à certains hommes et à eux seuls, etc. Les académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, en cours de publication depuis 1994, ont conscience de ce phénomène, qu’ils décrivent ainsi : « par extension, discours ou propos injuste, déplacé, qui outrage une personne ou une valeur unanimement respectée et tenue pour sacrée ». En fait cet unanimement est quelque peu aventuré et devrait être remplacé par quelque chose comme « valeur qu’il est obligatoire de respecter, même si elle n’est pas respectable, parce que quelques importants et notoires la tiennent pour sacrée et aimeraient que tous les citoyens les imitassent ».

Non seulement le blasphème est étendu à d’innombrables réalités, autres que le Christ, la Vierge et la religion chrétienne, mais encore, dans sa nouvelle version, la version moderne, il est sanctionné. N’importe qui peut outrager le Christ autant que cela est possible, il ne court aucun risque. En revanche, le droit de blasphémer s’arrête aux nouveaux sacrés : homosexualité, gitans, islam, Mahomet ou des faits historiques épouvantables en soi certes, mais dont la seule évocation peut valoir aux imprudents un séjour prolongé en prison, peut-être même aux oubliettes. Dans ces cas et dans d’autres, le blasphème devient un crime, et même le plus abominable des crimes qui entraîne procès à répétition, ruine, déshonneur. Que les blasphémateurs modernes ne se plaignent pas : jadis ils auraient été soumis à la question.

De tous ces sacrés, le sacré le moins saint, le plus terre à terre, celui qui est couvert de dollars et d’or, mais qui est, en dépit de cela, le sacré le plus sacré, donc intouchable et si intouchable qu’il est conseillé de baisser les yeux et de courber l’échine à son approche, c’est, surtout en France « patrie des libertés et des droits de l’homme » (enfin n’exagérons rien – supposée patrie…), l’islam, le fait musulman, la religion mahométane, Mahomet, les fidèles de cette religion. Eux, ils sont le sacré du sacré et toute parole, qui ne serait pas pure flatterie, est tenue pour un blasphème et donc punie de mort, conformément aux lois islamiques. Robert Redeker, qui est pourtant français, est condamné à mort pour avoir dit deux ou trois mots jugés peu amènes sur l’islam. Il a commis le blasphème des blasphèmes et il n’est vivant que parce qu’il est protégé par la police.

            Au XIIe siècle, Pierre Abélard, théologien et homme de cœur, a fait avancer le droit d’un pas de géant, quand il a distingué le péché du crime et qu’il a démontré que seul le crime, avéré, prouvé et prouvable, c’est-à-dire les atteintes aux personnes et aux biens, relevait de la justice humaine et devait être sanctionné, tandis que le péché relevait du « for » (ou tribunal) « intérieur », c’est-à-dire de la foi qui lie le pécheur à son Dieu. Huit siècles plus tard, toute la construction d’Abélard, celle qui est à l’origine de la civilisation française, a été démantelée par les lois Pleven, Gayssot, Perben, Boyer, etc. La civilisation a tellement progressé qu’elle a été projetée d’un coup dans les temps obscurs qui ont précédé le XIIe siècle.

 

 

13 décembre 2011

Ecrire l'histoire

 

 

Peut-on encore écrire l'histoire de France ? Un extrait du témoignage de l'historien Reynald Secher, publié dans le site internet du mensuel La NEF.  




En 1986, vous avez publié Le génocide franco-français, la Vendée-Vengé : comment ce livre a-t-il été perçu ?


Je tiens à préciser d’abord que lorsque j’ai commencé ma recherche, je ne pensais le sujet qu’en termes de guerre civile. Ce n’est qu’en découvrant les lois d’extermination et d’anéantissement, les écrits des contemporains républicains et vendéens, que je me suis posé la question de la nature de la répression et que je suis arrivé à la conclusion du génocide. Le contexte à l’époque était très passionnel car la France de Mitterrand se préparait à commémorer le bicentenaire de la Révolution. Cependant, contrairement à ce que certains ont écrit, je n’ai eu aucune difficulté dans le cadre de mes recherches. Bien au contraire, les conservateurs des Archives et les détenteurs privés de documents m’ont ouvert toutes grandes les portes.

Les problèmes ont commencé une semaine avant la soutenance : on a cambriolé mon appartement pour me voler ma thèse, puis le lundi suivant un homme prétendant agir au nom du gouvernement m’a proposé mon silence moyennant 500 000 francs et un poste à l’Université. J’ai refusé. Là encore, contrairement à ce qui a été écrit, j’ai pu soutenir ma thèse sans problème. Ce n’est qu’une année plus tard, suite à sa publication aux PUF et à l’émission de Bernard Pivot, le 11 juillet 1986, que mes problèmes ont commencé. J’ai dû donner ma démission de l’Éducation nationale et ma vie est devenue un véritable calvaire. Je raconte très précisément les choses dans un ouvrage intitulé La désinformation autour des guerres de Vendée et du génocide vendéen, édité par Fol’Fer. Quant aux médias, que dire, sinon que dans l’ensemble ils se sont déchaînés en me condamnant. Rares ont été les journalistes d’envergure courageux comme Georges Suffert, Louis Pauwels…


Quelle est la définition du génocide ? Pourquoi ce terme peut-il s’appliquer au massacre des Vendéens ?

Le génocide est l’acte qui consiste à arracher la vie à un groupe de personnes données non pas pour ce qu’elles ont fait, mais pour ce qu’elles sont. Un mot ou l’absence de mot n’est jamais innocent. Il a fallu attendre la Convention de Nuremberg pour qu’enfin ce crime contre l’humanité soit défini. Certains, comme Gracchus Babeuf, au nom des droits fondamentaux de l’homme, avaient en leur temps bien vu que ces crimes étaient anormaux, mais faute de vocabulaire, de référence et de jurisprudence ils n’avaient pas pu aller au-delà de ce constat et de la dénonciation des crimes qu’ils voyaient. Ce n’est que grâce au génie et à l’obstination d’un juriste polonais, Lemkim, qui a créé le néologisme génocide, que le droit international a pu définir ce crime et le sanctionner.

En fait, il y a trois crimes de génocide : la conception, ou/et la réalisation ou/et la complicité tant dans la conception ou/et la réalisation de l’extermination partielle ou totale d’un groupe humain de type politique ou/et ethnique ou/et racial ou/et religieux. Dans le cas de la Vendée, nous avons les crimes de génocide qui s’appliquent. Il y a bien eu conception, de surcroît collective car votée, réalisation collective car tant les politiques que les fonctionnaires, dont les militaires, ont œuvré sur le terrain pour « éradiquer du sol de la liberté cette race impure ». Quant aux sujets concernés, il s’agit bien d’un groupe humain de type politique et religieux. On tue le Vendéen car Vendéen, c’est-à-dire chrétien.

Vous avez beaucoup travaillé sur la question des responsabilités dans ce génocide. Quelle est la thèse officielle et quelle est la vérité ?

Officiellement, la Vendée n’est qu’une guerre civile avec des horreurs commises de part et d’autre. Certains universitaires, de nos jours, vont même jusqu’à dire et écrire que la Vendée avait été justement punie car traître à la nation. D’autres prétendent que, s’il y a eu des massacres, ils ne sont dus qu’à certains généraux, comme Turreau, qui ont agi sans ordres : ils n’hésitent pas à parler de dérapages. Si vous voulez vous faire votre propre opinion sur cette question, lisez les livres scolaires : c’est un véritable scandale qui dépasse l’entendement.

La réalité est tout autre. Ce sont les membres du Comité de Salut public qui ont conçu ce génocide et l’ont fait voter par la Convention. J’ai retrouvé l’écrit original de la loi du 1er octobre 1793 en date du 27 juillet. Ce sont les membres du Comité de Salut public, personnellement, qui décident et mettent en œuvre l’épuration de l’armée qui refuse ce génocide. Ce sont eux qui, sur le terrain, exécutent et font exécuter la loi d’extermination et d’anéantissement. Ce sont eux encore qui nomment Turreau général en chef de l’Armée de l’Ouest avec un programme précis ainsi que les officiers supérieurs. Ils sont si impliqués qu’ils vont même jusqu’à créer un plan, dit de masse, le 11 novembre, afin d’arriver plus rapidement aux objectifs qu’ils se sont fixés. J’ai retrouvé tous les écrits originaux signés par eux-mêmes. Les noms que nous retrouvons le plus souvent sont ceux de Carnot, Barère, Robespierre…

Ces documents se trouvent aux Archives nationales et militaires. J’ai mis scrupuleusement les références afin que les lecteurs puissent les consulter.

 

07 avril 2011

Beautés du monde réel

 

 

 

France

On apprend que huit ou neuf jeunes gens ont lynché un jeune noir, parce que ce jeune noir, âgé de 18 ans, draguait une jeune fille qui n'était ni de sa race, ni de sa "cité", mais qui était de la "race" et de la "cité" des lyncheurs, lesquels, n'étant pas français, n'ont même pas été soupçonnés de racisme. Tout cela se passe, non pas en Tunisie, Libye, Algérie, Maroc, etc. , mais en France, pays raciste, comme chacun sait. Les lyncheurs sont au collège ou au lycée, et pendant, dix ans ou plus, ils ont suivi des enseignements sur la grandeur incomparable de la culture arabo-islamique, par rapport à laquelle la culture française n'est que de la m...; ils ont eu droit aussi aux semaines d'éducation contre le racisme, aux conférences d'assoces subventionnées sur la différence, la France raciste, le multiculturel, les richesses venues d'ailleurs. En lynchant un noir qui n'était pas de leur communauté, ils ont appliqué les leçons qui leur ont été dispensées à l'école primaire, au collège, au lycée, à la mosquée, à la MJC du coin.  D'où les jeunes femmes incendiées, les lynchages racistes, la haine à fleur de peau. Ces lyncheurs n'ont peut-être pas appris à lire, mais ils ont appris à être ce qu'ils sont. Jamais un enseignement n'a été plus efficace. 

 

 

Les lumières de Lampedusa

Les journalistes qui "couvrent" les événements de Tunisie ont tous noté que les clandestins qui débarquent à Lampedusa sont des hommes, jeunes et dans la force de l'âge, et qu'il n'y a pas, parmi eux, de filles ou de jeunes femmes, sans jamais s'étonner de ce phénomène, ni essayer d'en comprendre les raisons. Les Tunisiens refusent-ils d'exposer inutilement la vie des jeunes femmes et font-ils preuve de courtoisie ? Ou bien sont-ils misogynes, au point de juger que la place des "nissa" (des  femmes) est "fil matbakh" (dans la cuisine), et pas dans un bateau, même si dans tout bateau, il y a un emplacement pour faire la cuisine ? Les journalistes sont par nature peu curieux - sauf s'il s'agit de fouiller les finances de tel ou tel homme politique - français évidemment, jamais tunisien ou égyptien. Pourtant, un début de vérité commence à poindre. Un journaliste du Figaro a fait parler des clandestins. L'un d'eux, Tarek, 20 ans, est parti de Kairouan, la ville de la grande mosquée et des écoles coraniques de Tunisie. Voici ce qu'il dit : "Nous étions entassés à 150 dans un bateau prévu pour 60. Au cours du trajet pour Lampedusa, douze filles ont été jetées à la mer". Autrement dit, pour alléger le bateau, les jeunes mâles n'ont pas hésité à sacrifier les filles ou les jeunes femmes - ce qui est un crime (contre l'humanité, peut être ?). On peut être sûr d'une chose : les auteurs de ces crimes, s'ils sont avérés, ne seront jamais poursuivis, ni déférés devant quelque TPI. A eux impunité et immunité. Ben Ali, le président renversé, était sans doute un autocrate corrompu. Mais, lui au moins, il n'a jamais sacrifié en les jetant à la mer des filles ou des jeunes femmes. Voilà qui augure bien et de la "révolution" tunisienne et du fonds de commerce qu'est le clandestinat.On peut prévoir dans les années à venir en France une forte croissance des lynchages racistes et des filles incendiées - peut-être même jetées à la mer.

 

 

Les lumières afghanes

Depuis dix ans, 55 jeunes Français sont morts en Afghanistan pour protéger, dit-on, les Afghans de la barbarie et leur apprendre la démocratie.

Dans une grande ville du nord de l'Afghanistan, le fief du commandant Massoud, 12 malheureux, membres d'une délégation de l'ONU chargée d'appliquer des programmes alimentaires ou d'éducation ont été, qui décapités, qui égorgés, qui brûlés. Ces martyrs sont ressortissants de divers pays ou continents du monde : Népal, Europe, Asie. Pourquoi ont-ils été tués par une foule en colère ? Parce qu'un pasteur américain a ou aurait brûlé un Coran. Innocents, ils sont condamnés à une mort infâme par des hordes de nazis racistes, xénophobes, fanatisés à mort, hordes de nazis pour la protection desquels la France sacrifie ses enfants. Les mêmes faits se sont produits dans une grande ville du sud de l'Afghanistan : 20 morts, décapités, égorgés, brûlés, tous étrangers et venus du monde entier pour aider les Afghans.

 

Quand la France cessera-t-elle enfin de protéger et de soutenir les nazis ? Quand cessera-t-elle enfin de sacrifier ses enfants innocents pour le confort de fous furieux racistes ? La collaboration entre 1940 et 1945 n'a pas suffi : il faut en remettre une couche, bien épaisse, bien grasse, une énième couche qui fera office de coup de grâce rendant vaine l'existence même de la France.   

 


19 mars 2011

Débats sur l'orthographe

 

 

Dans les media, les marronniers fleurissent chaque jour, et même à chaque heure de la journée. Le dernier à fleurir est l’orthographe. A la différence de la rentrée des classes, de l’achat des cadeaux de Noël, des bouchons du vendredi soir, des départs en vacances, des aliments naturels, etc. qui fleurissent tous les ans et parfois plusieurs fois par an, le marronnier de l’orthographe fleurit tous les quatre ou cinq ans. Cette année, le pépiniériste en est François de Closet et la nouvelle variété qu’il met sur le marché se nomme Zéro Faute. Ce n’est pas le fleurissement régulier de ce marronnier qui témoigne de l’effondrement de l’esprit public ou de l’intérêt général, mais la répétition des mêmes arguments éculés, des mêmes idées fausses, des mêmes prises de position de savants fous, du type : le français aurait une orthographe difficile, apprendre l’orthographe serait le nouveau chemin de croix imposé à des millions de messies en herbe, ne pas faire de « faute » serait une gageure, il faut simplifier tout ça, rejeter toute norme graphique et, pour que la tabula soit bien rasa, supprimer jusqu’à la notion de graphie juste, laisser chacun écrire comme il veut, ne plus encombrer le cerveau des Français des bizarreries de l’orthographe, des chinoiseries de la grammaire, des byzantinismes de la littérature, des sophistications de la pensée. De ce marronnier, on regarde la voie lactée par le petit bout de la lorgnette et, quand le sage montre l’univers, les pépiniéristes sont sidérés par le ciron.  

Il n’est pas de civilisation sans écriture ou, pour dire les choses avec des mots qui ne froissent pas nos amis Bororos, peuples sans écriture qui ne nous liront jamais, la civilisation a besoin de l’écriture. Sans écriture, pas de livres, pas de journaux, pas de littérature, dont on peut se passer certes, mais encore, plus grave, pas de mathématiques, pas de chimie, pas de physique, pas de tableaux synoptiques, pas d’affiches, pas d’administration, pas d’Etat, pas d’état-civil, pas d’internet, pas de tableaux à double entrée, pas de graphiques, pas de diagrammes, etc. Notre civilisation a une écriture et c’est même la plus belle et la plus féconde écriture qui soit et ait jamais été inventée dans l’histoire de l’humanité. Tout l’atteste : tout, c’est-à-dire la connaissance, la vraie, pas l’opinion des pépiniéristes. Cette écriture de l’algèbre, de la chimie, de la logique, des mathématiques, des cartes, des affiches, de la signalisation urbaine, de la typographie, des logiciels de traitement de texte, etc. est un échafaudage de signes, de règles, de systèmes qui, en dépit de sa complexité, est d’une efficacité qui devrait faire l’admiration de tous. Prenons les cartes dressées au XVIIe siècle par Jean de Beins ou au XVIIIe siècle par Cassini. Elles sont émouvantes ; mais quelle connaissance du monde ont-elles transmises à ceux à qui elles étaient destinées ? Pas grand-chose. Des mamelons sont censés valoir pour les montagnes ; des traits de plume imprécis et d’épaisseur constante tiennent lieu indifféremment de torrents, de rivières, de fleuves ; les villes, quelque importance qu’elles aient, sont représentées par les mêmes murailles miniature d’où émerge un clocher. Il suffit de les comparer à des cartes actuelles de l’IGN, même à de simples cartes routières ou touristiques, pour constater que nous avons appris en quatre siècles à exprimer par l’écriture, en faisant varier les couleurs, la hauteur, le dessin, la graisse des caractères, suivant des conventions explicites, en créant des centaines de nouveaux signes, dont certains sont des pictogrammes, des dizaines de notions ou de concepts distincts et à transmettre des milliers d’informations qui auraient demandé de gros ouvrages si elles avaient été exprimées verbalement. Cette écriture est même, pour ce qui est des chiffres, des symboles mathématiques, de l’algèbre, de la chimie, de la signalisation urbaine, etc. universelle. Dans l’écriture, l’écriture de la langue que l’on devrait nommer orthographie, et non pas orthographe, est un îlot et les quelques aberrations que l’on y constate depuis quatre ou cinq siècles, ou plus, un minuscule récif, bénin et sans danger. La typographie et l’écriture de la langue n’ont pas d’autre objet que de faciliter la lecture rapide des œuvres littéraires, affiches, pages de couverture, index, sommaires, notes de service, textes de loi, etc. – de les lire silencieusement, des seuls yeux évidemment, la lecture à haute voix n’étant plus pratiquée, sauf dans l’institution scolaire ou dans les media ; et elles sont parfaitement adéquates à leur objet. Autrement dit, les grandes écritures, celles du chinois, de l’anglais, du français, outre leur aptitude à intégrer ce qu’il y a d’universel dans l’écriture (chiffres, signes et symboles mathématiques, chimiques, logiques, pictogrammes de cartes et de la signalisation, etc.), sont en mesure de donner une existence sensible à des constructions conceptuelles, qui ainsi sont lues, comprises, assimilées, etc.

L’écriture de la langue, quelle que soit la langue – anglais ou chinois, dont les orthographies sont encore plus difficiles que celles du français – n’est pas plus difficile que la numération, le calcul, la pensée, l’économie, l’histoire, la morale, la connaissance du monde, la politesse, les usages sociaux, etc. et elle ne soulève de difficultés que lors de l’apprentissage qui en est fait, à condition, bien entendu, que les fonctionnaires qui sont rémunérés pour cela s’en chargent effectivement – ce qui n’est plus le cas, sinon exceptionnellement. Si l’apprentissage n’est pas fait de façon systématique et régulière, à l’école primaire d’abord, puis au collège, l’écriture n’est pas maîtrisée. De simple, elle devient compliquée, aléatoire, sans ordre, arbitraire, byzantine. La solution exigée par (presque) tous, à savoir émonder, simplifier, couper, châtrer, enlever, supprimer tout ce qui gêne, est du même ordre que d’enlever au tennis le filet et même les lignes pour que les joueurs ne fassent plus de faute. L’orthographie du français est simple, à condition de s’entendre sur le sens de cet adjectif. Si simple est l’antonyme de compliqué, alors elle n’est pas simple. Et les bélîtres de citer les mêmes épiphénomènes, répétés par tout le monde : nénuphar (ou nénufar ?), l’accord du participe passé, le doublement de la consonne l ou de la consonne t dans quelques verbes singuliers, appeler et peler (appelle mais pèle). Si simple a pour sens « parfaitement adapté à son objet » ou « source d’intelligibilité », alors, oui, l’orthographie du français est simple, entre autres raisons de fond, pour les deux raisons que voici. Pour écrire le français, il a semblé naturel, il y a un peu plus de dix siècles, d’utiliser les signes de l’écriture latine, décision sans doute contestable pour ce qui est de l’efficacité linguistique, mais parfaitement fondée si on la rapporte à la nécessité de continuer une civilisation et d’assumer un vaste héritage. Or, ces signes sont au nombre de 23 (i et j, u et v n’ont été distingués qu’à la Renaissance, et w a été introduit à la fin du XVIIIe siècle), dont quatre servent à écrire des mots grecs (k, x, y, z), deux sont redondants (c et q) et un (h) a un référent aléatoire. Il y a donc 17 signes disponibles pour représenter 36 ou 37 sons (ou phonèmes ou unités phoniques). Comme l’apprend l’histoire de l’humanité, la difficulté est source d’invention ou, comme l’écrit La Fontaine : « Nécessité, l’ingénieuse, / Leur fournit une invention » (Fables, Livre X, Discours à Mme de la Sablière). Les Français ont appris au cours des siècles à se forger une écriture qui soit facile à lire et adaptée (objectivement, c’est une réussite) à la lecture rapide, même si elle n’est pas très fidèle aux sons ou à l’oral. S’il y avait eu 36 signes pour 36 unités à représenter, on aurait écrit comme on parle certes, mais personne n’écrit comme il parle, et l’écrit aurait été un miroir, plus ou moins fidèle, de la parole, ce qu’il n’est plus depuis sept ou huit siècles et ce qu’il n’a aucun intérêt à être, sauf à vouloir entraver la lecture silencieuse et visuelle, beaucoup plus rapide et plus efficace pour ce qui est de la saisie du sens que la lecture à haute voix. Essayez de lire les textes transcrits en alphabet phonétique international ; vous achoppez sur presque tous les « mots », même si cet alphabet vous est familier. La simplification, c’est la négation de dix siècles d’ingéniosité, d’inventions, d’efforts. La seule justification de ces « réformes » est de permettre aux jeunes générations de sommeiller sur le mol oreiller de la paresse – objectifs dignes d’un philosophe sceptique et épicurien certes, mais indignes d’une nation, dont la raison d’être est de persister dans son être, à moins que cette raison d’être n’ait été elle aussi abolie.

            L’écriture du français mérite autant de soins et d’admiration que l’écriture des mathématiques ou celle des cartes. Il ne vient à l’idée de personne de dénigrer ces écritures. Parmi les écritures des langues, seule l’écriture du français fait l’objet de philippiques indignées – jamais celle de l’arabe (qui est haram, comme chacun sait), ni celle de l’anglais, ni celle du chinois. Jadis, les maîtres d’école et autres pédagogues et pontes de l’Education nationale étaient les enfants des Lumières – du moins, ils se présentaient ainsi. Jadis, ils étaient convaincus que l’écriture est source de lumière, d’intelligence, de raison, de savoir ; ils l’enseignaient donc de façon systématique. Aujourd’hui, en refusant la mission qui les honorait, ils basculent dans l’obscurantisme, dans l’ignorance, dans la déculturation, dans l’ensauvagement du monde, ce qui, ajouté à la négation de l’histoire, de la nation, de la civilisation, dont ils sont devenus les propagandistes, fait d’eux les dignes fils du siècle des ténèbres dont nous ne sommes pas encore libérés.

 

 

10 mars 2011

Médias collabos ?

 

 

Au sujet de l'Egypte, les médias, quand, par hasard, ils évoquent les faits et ne s'abandonnent pas à leurs fantasmes de démocratisation par enchantement, parlent de "heurts" entre coptes et musulmans ou bien d'affrontements confessionnels. Les lecteurs ou les auditeurs qui ne croient pas aux contes de fées savent de quoi il retourne : églises incendiées, attentats devant les églises, chasse à l'homme (l'homme, celui de "ecce homo"), c'est-à-dire chasse au chrétien avec couteaux, gourdins, armes à feu, cocktail Molotov, incendie de biens et mort d'hommes, d'enfants, de femmes, de vieillards - tous chrétiens bien entendu : en bref, ratonnades et pogroms. Mais il est interdit aux journaleux et journaleuses, même à ceux et à celles qui sont motivés et motivées, de raconter avec des mots justes ce qui se passe. Il est vrai qu'en Egypte, les chrétiens ont violé un interdit. Haram, ils ont manifesté dans les rues en montrant une croix - crime impardonnable et qui ne leur est pas pardonné, puisqu'ils ne sont tolérés dans leur propre pays et par les envahisseurs (aidés de collabos) qu'à la condition qu'ils se cachent, se terrent, se taisent, restent invisibles et silencieux. 

Pour donner une idée précise de l'esprit collabo des médias, voici une analyse de trois articles "de fond" publiés dans l'édition du 18 février 2006 du quotidien Libération et dans lesquels est "expliqué" d'une manière insensée et délirante le meurtre d'Ilan Halimi : "expliquer" dans Libération, c'est nier.   

 

 

 

Retour sur le meurtre d’Ilan Halimi

Un jeune homme a été séquestré pendant trois semaines et torturé à mort à Bagneux, dans la banlieue Est de Paris, à quelques pas de la « Ville Lumière », au tout début du XXIe siècle, soixante ans après les horreurs sans nom de la deuxième guerre mondiale. Ce jeune homme est juif ; ses tueurs, au nombre de dix ou plus, sont africains, arabes, musulmans. Les citoyens attendaient que, dans les journaux qui bénéficient des aides de l’Etat au titre du soutien à la liberté de la presse ou à la diversité d’opinion, les faits établis soient exposés le plus objectivement possible, tels qu’ils se sont produits ou sont censés s’être produits, sans parti pris, sans haine, sans retenue ni censure, et que, dans un second temps, ces faits soient replacés dans la ville ou la cité où ils ont été commis, puis mis en relation avec le milieu social d’où sont issus les criminels et avec le sinistre esprit du temps. Dans n’importe quel pays démocratique, les journalistes auraient cherché à établir qui étaient les locataires de l’appartement où les séances de torture ont eu lieu, qui étaient les voisins, pourquoi ils n’ont pas alerté la police quand ils ont entendu des cris, s’ils étaient ou non complices, etc. et pourquoi ce crime a été commis à Bagneux, ville communiste, plutôt qu’à Neuilly ou ailleurs. Depuis plus de vingt ans, les jeunes issus de l’immigration sont gavés au lait de l’antiracisme d’Etat libellé Mitterrand SOS Racisme, LDH et MRAP. Depuis x années, il est répété partout que les différences brassées enrichissent la France, que l’Autre est beau, bon, bien, que la société ouverte est multiculturelle ou métissée. A quoi ont servi ces sermons ? La mise à mort d’un Juif fournissait l’occasion de s’interroger sur l’antiracisme. Pacotille ? Ou bien antiracisme n’est-il que la haine vouée, non aux racistes, mais aux individus accusés d’appartenir à une sale race ou à une race inférieure ?

L’hypothèse du crime raciste est évoquée par la famille et les proches de la victime. La presse y fait allusion avec un tel luxe de précautions que l’hypothèse, à peine évoquée, est écartée. Le seul journal qui suive une autre voie est Libération. Dans l’édition du 18 février 2006, trois articles de fond sont consacrés à ce meurtre. Aucun n’évoque le racisme, ni le fait que la victime soit juif et que le chef du gang soit musulman. Ce qui sous-tend ces articles, c’est la mise en place d’une stratégie de dénégation qui se déroule en deux grandes étapes : d’abord disculper, ensuite accuser. Les auteurs de ce crime sont innocents, étant bons de nature ; les coupables sont l’école, la société, la misère, la police et, évidemment, l’abominable Ministre Sarkozy. Entrons dans les détails.  

 

 

Disculper les auteurs du crime

Un premier article est consacré aux bandes. L’auteur en est le sociologue de service, doctorant ès bandes. Quel rapport entre les bandes et la mise à mort d’un Juif ? Aucun. Le doctorant ès bandes se nomme Mohammed. Il a sans doute des lumières sur la haine que les musulmans vouent aux Juifs : il ne le montre pas. Etant doctorant ès bandes, il lit Le Coran, il feuillette la presse islamique, il écoute les media arabes. Il n’est ni sourd, ni aveugle. Il connaît son monde. Mais l’hypothèse de la haine islamique vouée aux Juifs ne lui vient pas à l’esprit. Il fait dans l’empathie. Il prend le parti des bandes. Il fut un temps où les sociologues se piquaient d’objectivité au point d’imposer que soit « objectivé le sujet de l’objectivation » (id est le sociologue). Rien dans l’article n’a de rapport avec le crime. Il est question de « quartiers populaires » (euphémisme pour quartiers islamisés), de « pôles de sociabilité » (torturer un jeune juif, c’est faire preuve de « sociabilité »), « d’une logique de contestation » (torturer à mort un Juif, c’est refaire mai 68), de la « pratique de la séquestration ancienne et fréquente » (en terre d’islam sans doute, mais en France ?), du ravisseur comme une victime (« ça peut toucher quelqu’un qui vous a fait souffrir quand vous étiez enfant »), « de personnes qui n’étaient pas fiables dans l’affaire de Bagneux » (mauvais tortionnaires sans doute). Si Libération avait voulu justifier le crime, il ne s’y serait pas pris autrement.

Le sommet de la dénégation est atteint dans le deuxième article, dont voici le titre : « C’est pas possible, c’est pas ici que ça s’est passé » (ça s’est donc passé sur la Lune) ; « les habitants de la cité du Tertre, habitués aux petits trafics, disent ne pas connaître la bande » ; « d’autres rigolent en entendant parler des barbares » (se réjouissent-ils qu’un Juif a été torturé à mort ?) ; « ici, il y a des petits trucs », dit une « petite sœur » à propos du shit, « mais pas ça » ; « elle sursaute en entendant l’identité du chef présumé » (la « petite sœur », nous l’avons compris, est une coreligionnaire) ; « une dame (sa religion ? son nom ?) dit avoir reconnu sa photo à la télé : « Je l’ai vu grandir ici, les jeunes, je les vois, je leur parle, ils sont adorables », explique-t-elle, incrédule » (cf. la phrase ci-dessus « ils disent ne pas connaître la bande ») ; « le nom du chef de bande présumé est un «  mélange d’africain et d’arabe qui fait chelou » (au lieu « d’arabe », il veut dire « musulman »), s’étonne Abdel, 20 ans, devant un ordinateur du centre social » (le « centre social » sert-il à former des négationnistes ?).

La « cité » où a eu lieu le meurtre est « métissée ». Il faut comprendre qu’elle est habitée par des arabes ou des noirs. Elle est donc belle, parfaite, conforme à l’idéal antiraciste. Le crime ne peut pas avoir eu lieu dans l’utopie. « Dans cette banlieue PC, on a multiplié les initiatives depuis vingt ans » ; « il y a eu des idées, des projets, mais il a manqué la volonté d’aller jusqu’au bout et l’argent pour le faire, raconte une ancienne élue » ; « c’est ici qu’on a inventé les médiateurs dans les bus RATP » (sont-ce ces médiateurs qui enseignent à mettre à mort les Juifs ?) ; « on a même fait la première liste dissidente aux municipales de 2001 avec des quotas colorés : un candidat sur six issu de l’étranger » ; « pour la jeune génération, il y a le barrage de la couleur de la peau, celui du nom ».  Partout où ils ont exercé le pouvoir, les communistes ont attisé les haines raciales, multiplié les massacres de peuples minoritaires, exterminé des populations entières. A Bagneux, ils sont blancs, innocents, sans tache. Progressistes, ils ne peuvent en rien être mêlés de près ou de loin à un crime raciste aussi sordide. Libération les exonère de toute responsabilité dans l’exacerbation des haines raciales qui mettent en péril la paix civile.

 

 

Désigner les vrais coupables

            Pourtant, puisque les jeunes sont innocents, que les bandes sont des instances de sociabilité, que la cité métissée est parfaite, que les communistes sont l’avant-garde du progrès social et que, malgré tout cela, la mise à mort d’un Juif a quand même eu lieu, il faut trouver les vrais coupables. Libération n’a pas eu besoin de les chercher, il les a trouvés dans la théorie léniniste : c’est la société.  

Pour le doctorant ès bandes, le coupable est tantôt les « difficultés d’insertion » (ce qui est une manière de nommer la société française), tantôt « les échecs scolaires » (c’est la faute de l’école), tantôt l’impossibilité de « se projeter dans l’avenir » (c’est la faute à la France), tantôt la victime (« les enlèvements, ça peut toucher quelqu’un qui vous a fait souffrir quand vous étiez enfant »).  A Bagneux, il n’y a « pas de tensions entre communautés (s’ils sont tous musulmans, la communauté est une), mais des difficultés sociales partagées » ; « au sud de Paris, Bagneux la communiste ­ entre Sceaux et Bourg-la-Reine les bourgeoises ­ est l’une des communes les moins bien loties des Hauts-de-Seine » (c’est de la faute des bourgeois, si, à Bagneux, un Juif est torturé à mort) ; « on est Zru et Zus (zone de rénovation urbaine et zone urbaine sensible), avec 12,5 % de chômage, à la cité du Tertre, le quotient familial est le plus bas du département », lâche Louis, un associatif (comprendre : il est membre du PC ou de la LCR) » ; « si les gens deviennent voyous, c’est qu’ils sont acculés à la misère, lance-t-elle » : autrement dit, si les nazis ont exterminé six millions de Juifs, c’est la misère qui les y a acculés. Parfois, la vérité nue sort de l’inconscient. Voici ce que dit la militante PC de service : « je leur dis « faut oser » mais il y a ce barrage qu’ils se construisent dans la tête ». Les tortionnaires ont mis en application ses conseils : ils ont osé et ils ont même fait sauter tout barrage.  

Le principal coupable est nommé. C’est Sarkozy. La preuve, c’est qu’il utilise ce crime pour se faire de la pub : « une stratégie policière à hauts risques » ; « la forte médiatisation des faits divers (alors que, dans les media, le martyre d’Ilan est gommé par un canard mort de la grippe aviaire ou le moustique de la Réunion) vient appuyer la politique sécuritaire du gouvernement » ; « la stratégie de communication mise en œuvre par la police et la justice frappe par son ampleur dans un fait divers certes effroyable mais ne mettant pas en jeu l’intérêt de l’Etat, comme par exemple des affaires de terrorisme » ; « depuis plusieurs semaines, les autorités ont sauté sur plusieurs faits divers pour stigmatiser ce profil de délinquants » ; « ce n’est pas un hasard, lancé depuis le premier passage de Nicolas Sarkozy place Beauvau en 2003, le chantier de la prévention de la délinquance arrive à son terme » ; « le 20 janvier s’est tenu le premier Conseil interministériel de la prévention de la délinquance, et un projet de loi de 131 articles pourrait être présenté en Conseil des ministres fin février » ; « toute justification par le réel des mesures prévues par ce plan est donc bonne à rappeler » ; « alors, depuis la crise des banlieues, à l'automne, le ministre de l’Intérieur rabâche son souhait de voir réformée l'ordonnance du 2 février 1945 sur la délinquance des mineurs » ; « et, en début de semaine, il s’est déclaré favorable à ce que les statistiques de la police intègrent le critère ethnique »…

Sarkozy est d’autant plus coupable que, depuis trois ans, il est coupable des mêmes errements. Il ne cesse de récidiver : « en évoquant, dès le lendemain de la mort de Zyed et Bouna, les deux adolescents de Clichy-sous-Bois, « une tentative de cambriolage » inexistante, et en niant toute « course-poursuite » entre les jeunes et les policiers, Nicolas Sarkozy a attisé la colère » ; « peu après, alors que le ministre martelait l’influence des « bandes mafieuses » dans les violences urbaines, un rapport des RG contredisait Sarkozy en démentant « la thèse d’un soulèvement généralisé et organisé » ; « début janvier, nouvelle approximation de la place Beauvau à l’occasion des violences commises dans le TER Nice-Lyon » ; « dans l’urgence, Sarkozy évoque des « tentatives de viol » pour ce qui se révélera être un attouchement » ; « le ministre de l'Intérieur a ensuite admis avoir exagéré la portée de l'événement » ; « mais l’image d’une centaine de jeunes saccageant un train et détroussant ses voyageurs s’est imprimée dans les esprits ».

 

Nous avons bien compris le message de Libération : si un jeune Juif est torturé à mort en France, c’est ou bien une fausse nouvelle, ou bien un fait sans importance, ou bien c’est Sarkozy qui a fait le coup. Devant cet amas de saloperies, il ne faut pas hésiter à employer les mots qui fâchent : Libération ne signifie plus que « collaboration ».

 

 

19 février 2011

Indécence, indécent

 

Le nom indécence, emprunté au latin, est attesté dans la seconde moitié du XVIe siècle, alors que l’adjectif indécent est antérieur d’un siècle et demi (fin XIVe siècle). Dans un premier temps, ces deux mots se rapportent à des actes (1568 : « acte contraire à la bienséance, manque de convenance ») ; dans la seconde moitié du XVIIe siècle, ils désignent aussi des propos obscènes ou contraires à la pudeur. Pendant un demi-siècle, les auteurs de dictionnaires définissent l’indécence comme « ce qui est contraire et opposé à la bienséance, à l’honnêteté et à la civilité » (Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) ; « manquement contre la bienséance et l’honnêteté extérieure » (Dictionnaire de l'Académie française, 1694) ; et à partir de 1762 (DAF), ils signalent comme marques d’indécence les actes ou les paroles : « action ou discours contraire à la décence, à l’honnêteté publique, aux bienséances » (1762, 1798) ; « vice de ce qui est contraire à la décence, à l’honnêteté, aux bienséances » et « il se dit également d’une action, d’un propos indécent » (DAF, 1835 : dire, commettre une indécence, une grossière indécence ; faire des indécences ; il y a beaucoup d’indécences dans cet ouvrage).

Dès lors, le partage se fait entre la qualité ou le caractère et l’acte ou la parole qui résulte de cette qualité, comme l’attestent les articles de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « vice de ce qui est contraire à la décence, à l’honnêteté, aux bienséances » et « action, propos indécent »), du DAF (1879 : « vice de ce qui est contraire à la décence, à l’honnêteté, aux bienséances » et « il se dit également d’une action, d’un propos indécent » ; 1932-35 et neuvième édition, en cours : « caractère de ce qui est indécent » et « il se dit également d’une action, d’un propos indécent »), du Trésor de la langue française (1971-94 : « caractère de ce qui est indécent, contraire aux règles de la bienséance ; avec une connotation sexuelle, caractère de ce qui est contraire à la morale, aux bonnes mœurs » et « par métonymie, acte, parole, chose contraire à la décence, à la bienséance ou à la morale »).

Voilà deux mots propres au vocabulaire des professeurs de vertu, sermonnaires, grands donneurs de leçons, rosières et chaisières, grenouilles de mosquées, de synagogues, de bénitiers, imams et ayatollahs, pasteurs, curés, évêques, inquisiteurs, rabbins, etc. On pensait naïvement qu’ils étaient réservés à aux belles âmes et surtout que les hommes politiques s’en exonéraient, parce que, croyait-on, la politique n’est pas de la morale à deux sous et encore moins de la moraline. « Rayez cela de vos papiers », comme on dit chez Molière. Désormais les hommes politiques, qu’ils soient de droite, de gauche, du centre, des extrêmes ou de nulle part, emploient indécence ou indécent à tout bout de champ, comme si, employant ces termes, ils se ralliaient à l’objurgation d’indignation que le sinistre Hessel intime aux Français, comme Goebbels l’intimait aux Allemands, Trotski aux Russes, Savonarole aux chrétiens d’Italie, etc. Rien de nouveau sous le soleil certes, mais l’inouï est que des hommes politiques, ministres, députés, sénateurs, maires, etc. d’une République, dite laïque, s’étouffent d’indignation, en toute bonne conscience, comme de vulgaires Savonarole de sous-préfecture, en proférant  ces accusations d’indécence.

 

 

10 février 2011

Heidegger, penseur français ?

 

A propos de Dominique Janicaud, Heidegger en France, 2 vol., « récit » et « entretiens », Albin Michel, 2001. 

 

Voilà un ouvrage savant. L’auteur a lu tout ce qui est consacré à Heidegger de 1930 à aujourd’hui, tous les écrits de ce philosophe, toutes les traductions qui en ont été faites, pour établir l’histoire de la réception de Heidegger en France. De cet ouvrage, on était en droit d’attendre le pire. On a le meilleur. Pour notre bonheur, Janicaud n’écrit pas comme Heidegger. L’Allemand est obscur, le Français, clair et limpide, met la pensée de Heidegger à la portée des lecteurs non spécialistes.   

La France est le théâtre d’un étrange événement. Dès 1930, Heidegger est devenu un philosophe français. Les Français l’ont annexé et se réfèrent avec admiration à son oeuvre, alors que les Allemands l’ignorent ou essaient de l’oublier, à la fois à cause de son obscurité et des engagements de son auteur, membre du Parti Socialiste National des Travailleurs Allemands de 1933 à 1945 et qui, en 1945, a perdu sa chaire, quand l’Université allemande a été dénazifiée. De ce fait, des intellectuels ressortissants d’un des pays vainqueurs de la guerre de 1939-45 se prosternent devant une pensée ambiguë, inquiétante, confuse (laquelle ne manque pas de fulgurances, en particulier quand Heidegger critique le délire technicien), mais une pensée totalitaire, au sens où, comme celle de Hegel et de Marx, elle prétend refonder toute la philosophie, et venue d’un pays qui a envahi et occupé la France à trois reprises, de 1870 à 1945, pour y causer des destructions majeures. Cette pensée est située à l’opposé exact de tous les principes et valeurs que la France incarne, défend, propage depuis des siècles : la clarté de l’expression, la confiance dans l’homme, la volonté d’assumer le processus de civilisation, la défense du droit, etc. Or, ce ne sont pas des intellectuels de droite négateurs, rescapés de la collaboration ou antisémites, confits dans le ressentiment, qui béent d’admiration devant Heidegger, mais des intellectuels prétendument progressistes, vigilants, sourcilleux, prêts à pétitionner contre tout projet de loi, opinion, discours, etc. que, des hauteurs éthérées où ils trônent, ils jugeraient répressifs, attentatoires au droit, etc. De la même manière, ces mêmes intellectuels vénèrent, à un degré moindre certes, Nietzsche, un Nietzsche gauchi ou gauchiste, dit « de gauche » certes, mais qui fut le théoricien du « surhomme », de l’énergie qui prime sur tout, de la volonté de puissance, de l’homme qui prend la place de Dieu et qui s’autorise des actes que Dieu n’aurait sans doute jamais osé accomplir.

Ce que révèlent cette très étrange réception et la béatitude nigaude avec laquelle elle s’est manifestée et se manifeste toujours, en particulier dans les traductions hilarantes qui ont été faites des œuvres de Heidegger, traductions si obscures qu’il faudrait les retraduire en français, c’est la nature véritable de notre « intelligentsia ». Elle se proclame « éclairée », elle se prétend « progressiste », elle se dit mue par la seule « justice » ou par le « droit », elle déclare qu’elle prend le parti des opprimés. En réalité, elle est surtout hantée par la négation, fascinée par le nihilisme, minée par la haine de soi, obsédée par le néant. Voilà pourquoi elle a trouvé en Heidegger un maître et a fait de cet Allemand si profondément allemand un docteur ès baumes de l’âme. 

05 février 2011

Dictateur

 

Le mot est emprunté au latin et, pendant plusieurs siècles, du XIIIe au XVIIIe siècle, il n’a été qu’un terme d’Antiquité romaine, désignant le magistrat qui exerçait, conformément aux lois, une fonction provisoire : « Magistrat unique et souverain qu’on nommait extraordinairement à Rome, du temps de la République, en certaines occasions importantes, et seulement pour un certain temps » (Dictionnaire de l’Académie française de la  première édition, 1694, à la neuvième édition, en cours de publication). Le fait que ce terme soit propre à l’Antiquité, c’est-à-dire à une période révolue de l’histoire, plus exactement à la République romaine qui a duré un peu plus de quatre siècles, explique son exceptionnelle stabilité sémantique et de désignation. Les exemples cités se rapportent d’ailleurs à cette époque-là : Fabius fut fait dictateur dans la guerre contre Hannibal ; Jules César fut fait dictateur perpétuel. La définition qu’en donne Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est un peu plus complète (« magistrat souverain qu’on nommait à Rome, en certaines circonstances critiques ; son pouvoir était absolu, et fixé à une durée légale de six mois ; mais d’ordinaire le dictateur abdiquait avant ce terme quand le danger était passé ») et illustrée de cet bel exemple de Saint-Evremond : « Les dictateurs se tiraient quelquefois de la charrue, qu’ils reprenaient quand l’expédition était achevée ».

Il est possible mutatis mutandis de rapprocher cette fonction – qui s’inscrit dans un cadre légal et démocratique, au sens où il est voulu par le peuple -, et uniquement dans un but pédagogique, de l’article 16 de la Constitution de la Ve République : « Lorsque les institutions de la République, l’indépendance de la Nation, l’intégrité de son territoire ou l’exécution de ses engagements internationaux sont menacées d’une manière grave et immédiate et que le fonctionnement régulier des pouvoirs publics constitutionnels est interrompu, le Président de la République prend les mesures exigées par ces circonstances, après consultation officielle du Premier Ministre, des Présidents des assemblées ainsi que du Conseil Constitutionnel. Il en informe la Nation par un message. Ces mesures doivent être inspirées par la volonté d’assurer aux pouvoirs publics constitutionnels, dans les moindres délais, les moyens d’accomplir leur mission. Le Conseil Constitutionnel est consulté à leur sujet. Le Parlement se réunit de plein droit. L’Assemblée Nationale ne peut être dissoute pendant l’exercice des pouvoirs exceptionnels ». Les pleins pouvoirs sont conférés à ce magistrat français qu’est le Président de la République dans des circonstances exceptionnelles et pendant un temps limité. 

C’est à partir de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée en 1798, pendant la tourmente révolutionnaire, qu’est enregistré, pour la première fois, un emploi de dictateur en dehors du contexte de la République romaine : « On dit figurément et familièrement d’un homme qui a un ton tranchant, absolu, qu’il prend un ton de dictateur ». Entre 1792 et 1795, les Français qui ont été coupés en deux ou emprisonnés pour un oui ou pour un non ou obligés de se réfugier dans des pays accueillants ont fait l’amère expérience de ce « ton de dictateur ». Cet emploi marque le début de l’extension de ce mot hors de quelque contexte romain : « il se dit, par extension, dans le style élevé, de tout magistrat investi, temporairement ou à perpétuité, d’une autorité souveraine et absolue » (DAF, 1835, 1879, 1932-35) ; « dans les temps modernes, nom donné à quelques chefs qui réunissent temporairement tous les pouvoirs en leurs mains » (Littré, DLF, 1863-77).

Ce qui caractérise l’évolution sémantique de ce mot, c’est son extension croissante. On en comprend les raisons. Les dictateurs sont de plus en plus antipathiques, surtout à notre époque hypermoderne, où tout le monde, il est sympa, gentil, ouvert, tolérant, accueillant. Le mot se charge d’un sens désagréable, si bien que, par réflexe, tout chef d’Etat, un peu autoritaire ou qui ne plaisante pas avec quelques principes constitutionnels, est aussitôt taxé d’infâme dictateur, surtout dans les médias, lesquels sont, comme chaque sait, aussi purs que l’agneau qui vient de naître et n’exercent bien entendu aucune dictature, de quelque nature qu’elle soit, sur les esprits : « Par extension, courant, celui qui, investi légalement ou non du pouvoir politique, l’exerce de façon autoritaire, voire tyrannique, sans avoir officiellement, en général, le titre correspondant » (TLF, 1971-94) et surtout « par extension, aujourd’hui, chef d’État ou de gouvernement qui, parvenu au pouvoir légalement ou par la force, jouit d’une autorité s’exerçant sans contrôle, ni opposition exprimée » (DAF, neuvième édition, en cours).

En bref, il y a un demi-siècle ou plus, il ne serait jamais venu à l’esprit des journalistes et experts ou commentateurs avisés d’alors de qualifier Ben Ali et Moubarak de dictateurs. L’Egypte est un pays bordélique, d’anarchie militante, de joyeuse pagaille : les dirigeants d’un tel pays méritent sans doute d’innombrables qualificatifs, tels que peu compétents, bravaches, tartarins, irresponsables, etc., mais pas celui de dictateurs, sauf à donner à ce terme un sens si étendu qu’il ne veut plus rien dire. C'est l'habituelle reduction ad Hitlerum. Tout le monde est Hitler, comme si Hitler avait gagné la guerre. Ben Ali est l’héritier de Bourguiba, homme de gauche, socialisant, proche de FO et qui a établi une république laïque. Quand les journaleux et commentateurs de gauche le traitent de dictateur, ils scient la branche sur laquelle ils sont assis. Moubarak est l’héritier de Sadate, Sadate celui de Nasser, l’homme de gauche vénéré par l’intelloterie française : le traiter de « dictateur », c’est faire remonter jusqu’à Nasser, le fondateur du régime, l’accusation. Ainsi donc Daniel et ses potes belles âmes auraient léché les bottes d’un dictateur ? De ces deux généraux, pour lesquels, mais cela va mieux en le disant, ALJ n’éprouve aucune sympathie, on ne peut rien attendre, sinon qu’ils exigent de leurs subordonnés un ordre apparent (l’ordre avant la justice), une discipline individuelle et collective de montre, une obéissance formelle. Dans les années 1930-60, ont sévi ici ou là de vrais dictateurs, dont Staline et Mao, qui avaient un pouvoir de vie ou de mort sur leurs sujets, et cela au nom de la si bien dite « dictature du prolétariat ». Si, par hasard, des Soviétiques et des Chinois avaient été assez fous pour se regrouper sur la Place Rouge ou la Place Tien An Men pour exiger le départ des dictateurs et la démocratie, ils auraient été immédiatement écrasés par les chars et les survivants fusillés sur le champ. En comparaison (mais comparaison n'est pas raison), Ben Ali et Moubarak sont des toutous. Or, les deux premiers n’ont jamais été accusés d’être des dictateurs ; seuls les seconds le sont, et par des intellos de tout niveau qui, il y a un demi-siècle ou plus, se prosternaient aux babouches des deux Staline et Mao susdits.

 

 

31 janvier 2011

"Révolution arabe" : l'hénaurme blague

 

 

 

 

Une même et unique rumeur bruit dans les media depuis trois semaines et met en transe les journaleux : la Révolution. Nihil novi sub sole. Il y a trente-deux ans déjà, en 1979, les mêmes journaleux, dans les mêmes media, saluaient le fait que l’ayatollah Khomeiny avait posé ses grosses fesses sur le trône de Perse comme un grand bond en avant, celui de l’humanité se libérant de ses chaînes. En fait de chaînes brisées, c’est dans un cul de basse fosse que Khomeiny et ses séides laissent croupir les Iraniens. L’histoire n’échaude même pas les media. De cela, on peut tirer deux maximes : il n’y a pas d’eau assez bouillante qui puisse échauder un journaleux ou tout journaleux échaudé en redemande. Ils concluent leurs « papiers » d’un « vive la Révolution arabe » martial, mais ce n’est pas par prudence, car ils ignorent que le subjonctif « vive » signifie le souhait et relève de l’exorcisme. On souhaite que cette révolution vive, parce qu’elle ne va pas durer ou qu’elle est tout ce que l’on veut, sauf une révolution, à moins d’entendre révolution dans son vrai sens, le sens que le mot a en astronomie, à savoir « retour à son point de départ ».

En effet, depuis quatorze siècles, l’histoire (ou la prétendue histoire) de ce que l’on nomme les pays arabes, et qui sont, à l’exception des pays de la péninsule arabique, des pays arabisés de force et par la terreur, est une non-histoire. A partir de 642-643, ces pays qui, tels la Mésopotamie, la Syrie, la Perse, l’Egypte, étaient les berceaux et les phares de la civilisation ont été envahis, conquis, colonisés, razziés, exploités, régis par des soudards arabes islamisés qui se sont « ouvert » ces pays riches et prospères pour les soumettre au sabre d’Allah, liquidant toutes les élites qui leur résistaient.

Le résultat est qu’il n’y a que deux forces politiques dans ces pays : l’armée ou l’islam ou l’armée et l’islam, l’armée secondée par l’islam ou l’islam appuyé par l’armée. C’est ce qui se passe au Soudan, en Egypte, en Jordanie, en Algérie, au Maroc, en Libye, en Turquie, etc. C’est un invariant, qui n’a pas changé d’un kasra depuis quatorze siècles. Parfois, l’armée essaie de mener une politique autonome en y soumettant l’islam, comme l’a fait Mustapha Kemal en Turquie pendant trente ans ; aujourd’hui, c’est Erdogan qui soumet l’armée turque à la loi de l’islam. Ben Ali et Moubarak étaient l’un et l’autre généraux ; Sadate était militaire, comme Nasser, les mamelouks, Salah el din, les Soliman et autres Mehmet, sultans ottomans, etc.

Deux pays ont échappé à ce destin : le Liban, qui n’en a plus pour longtemps, et l’Egypte, de 1860 à 1950, mais le colonel Nasser et ses soudards, admirateurs du cheikh Abdou, ont remis l’Egypte dans le droit chemin en chassant les élites juives et chrétiennes qui constituaient un embryon de société civile et avaient contribué à faire de l’Egypte un Etat de droit. Bien entendu, en 1952, l’intelloterie française, en transe, a applaudi ce coup d’Etat, qui a été tenu alors pour une révolution arabe – en fait, une simple « révolution de palais » qui a remis l’Egypte sur la juste voie, tracée en 643.

Les choses étant ce qu’elles sont, on ne peut attendre de ces révolutions qu’un rappel de la règle millénaire : l’islam ou l’armée, ou l’armée et l’islam. Tant que ces pays arabisés n’auront pas brisé le sabre d’Allah pour se libérer enfin de la double occupation qu’il impose depuis quatorze siècles, ils resteront ce qu’ils sont, conformes à ce qui leur a été imposé par la force et la terreur.  

 

 

 

09 janvier 2011

Comment le journal Le Monde relatait en avril 2006 les exactions que subissent les Coptes en Egypte

 

 

            Staline, dit-on, crevait les yeux des popes, afin qu’ils fussent moins distraits en lisant leur bréviaire. C’est ainsi que l’idéologie en use, si bien que presque tout le monde est aveugle là où ce monstre règne. On a deux yeux depuis quinze ans en Pologne, en Hongrie, en Russie ; les Français ne sont pas près d’ouvrir un œil, car en France, il est des gens en place au Monde et ailleurs qui ne veulent même pas que l’on soit borgne.

 

En Egypte, depuis trente ans ou plus, il ne se passe pas de semaine sans que des coptes soient agressés, pas de mois sans que des coptes soient assassinés, pas d’année sans qu’une église soit vandalisée ou incendiée. Le Monde, daté du 18 avril 2006, en rend compte lumineusement.

Première règle : ne pas appeler les choses par leur nom. Les crimes ne sont jamais nommés crimes, mais « heurts entre coptes et musulmans » ; les pogroms ne sont pas des pogroms, mais des « tensions interconfessionnelles » ; les incendies volontaires d’églises sont le résultat de la « montée des extrémismes coptes et musulmans ». On ne sait pas qui est agressé, sinon qu’il y a eu un copte assassiné et cinq coptes blessés, mais on ne sait pas non plus qui agresse. Victimes et bourreaux sont renvoyés dos à dos, bien que, au cours des trente dernières années, jamais un seul copte n’ait tué un étranger, ni même des musulmans.

Deuxième règle : expliquer tout par des causes fictives. Le Monde ne dit pas qui sont les criminels ; en revanche, il va tout droit aux causes. La cause première est abstraite, très éloignée, presque épurée, mais elle est double : c’est la « structure » et c’est la « crise ». La « structure » incriminée » est la « structure politique du pays » ; la « crise » qui cause tous ces maux est la « crise économique et sociale ». Le Monde tient cette révélation d’une revue littéraire éditée par un parti marxiste. Que vient faire la littérature là-dedans ? Elle est là sans doute pour révéler, mais au deuxième ou au troisième degré, le caractère fictif des causes. En Egypte, il y avait quelques marxistes, quand il y avait des Juifs, c’est-à-dire avant 1952. Ceux qui ne se sont pas réfugiés à l’étranger, comme Curiel, ont rejoint les partis extrémistes de l’islam, comme Mahmoud Hussein. Mais c’est aux marxistes qu’il est fait appel pour piocher, ce qu’ils font depuis un siècle et demi, dans le même éternel réservoir à causes : le pouvoir asservi au capitalisme (la « structure politique ») et le capitalisme lui-même, dont on sait qu’il est entré dans la phase terminale de son existence et que la « crise » qu’il connaît va déboucher sur le Grand Soir.

Troisième règle : faire porter sur les victimes la responsabilité des crimes qu’ils subissent. Un homme est montré du doigt : il vit aux Etats-Unis. Ce n’est pas Bush, c’est un prêtre copte dénommé le « père Zakaria » qui prêcherait la haine de l’islam « sur une télévision satellitaire copte ». Il existe des sites internet coptes, il n’existe pas de télévision copte par satellite. Au Monde, on doit avoir abusé de cocaïne ou de whisky pour prendre les chaînes de télévision islamiques appelant à tuer les chrétiens pour des chaînes de télévision coptes appelant à tuer des musulmans.

Quatrième règle : regretter les temps anciens. Le Monde est un journal de référence, puisqu’il a des références historiques. Les temps anciens évoqués avec nostalgie sont les années 1920, quand le parti Wafd avait pour mot d’ordre « La religion est pour Dieu et la patrie pour tous » et avait dessiné sur ses bannières le croissant et la croix.

Cinquième règle : désigner les vraies victimes. Ce ne sont pas les coptes, mais les artistes. Dans un pays où « la Constitution affirme que l’islam est la religion de l’Etat et la charia la source principale de la législation », « les cheikhs de la mosquée Al-Azhar multiplient les fatwas sur le côté licite du point de vue religieux ou non de toute production intellectuelle, culturelle et artistique ».

Sixième règle : ne jamais replacer les crimes dans la situation ou le contexte où ils sont commis. Depuis plus de trente ans, en Egypte, les coptes sont victimes au mieux de discriminations ouvertes et éhontées, au pis de pogroms et de ratonnades. En juin 1981, pendant trois jours, des groupes armés islamiques ont tué, souvent au hasard, des dizaines de malheureux dans un quartier chrétien du Caire : pendant la décennie qui avait précédé, il ne se passait pas de semaine sans que soit incendiée ou vandalisée une église, agressés des coptes, par ailleurs soumis à la jiziya, tués des malheureux. Pendant près de vingt ans, la Ligue égyptienne des droits de l’homme a protesté contre les émissions de télévision qui, chaque vendredi, présentaient les chrétiens comme des sous-hommes qui ne méritaient pas de vivre. Les pogroms d’Alexandrie en novembre 2005 (églises attaquées, une religieuse assassinée, etc.) et de ce mois-ci (« attaque à l’arme blanche, vendredi 14 avril, de trois églises coptes de la ville », écrit Le Monde daté du 18 avril : les églises ont été attaquées au couteau ?) s’inscrivent dans une longue série de pogroms, de ratonnades, de meurtres gratuits, de crimes racistes. Dans ce journal de référence et incontournable, il n’est fait aucune référence aux événements antérieurs, ni même au rapport de force (favorable à l’islam : neuf musulmans pour un chrétien), ni même aux chartes de l’ONU qui sont censées défendre les minorités, ni même à l’existence en Egypte depuis plus de 80 ans de partis musulmans qui prônent l’islamisation totale de l’Egypte par la violence, ni même aux versets du Coran qui appellent à « tuer » les infidèles. Aucun de ces faits n’existe. La réalité que les lecteurs du Monde sont invités à retenir est exprimée dans le titre en gros caractères : c’est la « montée des extrémismes coptes et musulmans ». Etre une référence signifie aujourd’hui faire la révérence – toujours aux mêmes puissants.

 

 

 

08 janvier 2011

Copte

 

 

Le christianisme se développe en Egypte dès le premier siècle de notre ère, et pourtant, il faut attendre la fin du XVIe siècle pour que copte, le nom qui désigne ces chrétiens d’Egypte, soit enfin attesté en français, comme il faudra attendre la fin du troisième millénaire, ca l’an 2999, pour que l’intelloterie française s’inquiète enfin – pardon s’indigne à la Hessel ou à la BHL – des discriminations, exactions, avanies, mauvais traitements, massacres, etc. dont ces malheureux sont victimes depuis le VIIe siècle au vu et au su de tous.

Pour ce qui est de l’origine du nom, deux hypothèses sont ou ont été avancées concurremment : une adaptation du latin coptita, au sens de relatif à la ville de Coptos où était honorée Isis ou un emprunt à l’arabe qibt ou qubt, nom donné par les conquérants arabes islamisés aux indigènes d’Egypte, ceux-ci se nommant eux-mêmes dans leur langue (le copte) kuptios, mot emprunté au grec aigyptios (« égyptien »). Les Coptes sont-ils les Egyptiens, les vrais et authentiques Egyptiens, ou bien seulement les (derniers) fidèles d’un culte rendu à Isis dans la ville de Coptos ? Cette question, on l’a compris, n’est pas neutre, comme toute question se rapportant à l’origine d’un peuple. Les ennemis des Coptes (et ils sont nombreux) font d’eux les desservants d’un culte à l’agonie ou disparu ; ceux qui, par compassion ou par justice, essaient de leur rendre la dignité dont l’islam les a dépouillés les tiennent pour les descendants et successeurs des Egyptiens de l’Antiquité.

Ce que révèle une consultation des dictionnaires, c’est ou bien l’indifférence et l’ignorance dans laquelle les Coptes sont tenus, ou bien le mépris hargneux et haineux dont ils sont accablés, surtout dans l’intelloterie. Le mot n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à partir de la quatrième édition, alors qu’il est absent de la huitième édition (1932-35), sous deux formes et deux prononciations, du moins jusqu’en 1835, copte et cophte (prononcé coft) : « copte ou cophte, nom qu’on donne aux chrétiens originaires d’Égypte et qui sont la secte des jacobites ou eutichéens » (1762, 1798, 1835, 1879 : « on nomme aussi cophte l’ancienne langue égyptienne »). On ne peut pas dire que la définition soit claire ou même précise : jacobites ? Eutychès ? Ce peuple est même ramené à une simple « secte » sans importance. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) tente en vain de rétablir un peu de vérité sur les Coptes : « Le Père Sicard et plusieurs autres missionnaires qui ont écrit sur les lieux de l’Égypte écrivent Copte. Les différentes étymologies qu’ils attribuent à ce mot prouvent toutes qu’il faut écrire et prononcer copte ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne se démarque pas des académiciens (« nom des chrétiens d’Égypte ; les coptes sont de la secte des Jacobites ou Eutychéens. Adjectif, un moine copte »), mais ce qui l’intéresse, c’est la langue copte : « l’idiome de transition qui s’est parlé en Égypte depuis l’introduction du christianisme, qui est éteint maintenant et qui a les plus grandes ressemblances avec l’ancien égyptien », car, grâce à la connaissance de cette langue, Champollion a pu déchiffrer les hiéroglyphes : « c’est cette ressemblance qui a permis de pénétrer dans l’interprétation des textes hiéroglyphiques », écrit Littré, qui cite Champollion : « l’application du principe que le système graphique égyptien employa simultanément des signes d’idées et des signes de sons a pu me conduire à la lecture proprement dite des portions phonétiques, formant en réalité les trois quarts au moins de chaque texte hiéroglyphique ; de là résulte la pleine conviction que la langue égyptienne antique ne différait en rien d’essentiel de la langue vulgairement appelée copte ou cophte ; que les mots égyptiens écrits en caractères hiéroglyphiques sur les monuments les plus antiques de Thèbes et en caractères grecs dans les livres coptes ont une valeur identique et ne diffèrent en général que par l’absence de certaines voyelles médianes, omises, selon la méthode orientale, dans l’orthographe primitive ».

Quant au mépris, il est dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-64) : « ils persistent dans l’erreur qu’il n’y a qu’une nature en Jésus-Christ (…) Le clergé est très méprisable ; il ignore même la langue dans laquelle il prie, ce qui n’empêche pas qu’il ne soit très honoré. L’autorité des évêques est grande. Le patriarche est une espèce de despote. Quoiqu’ils n’entendent pas leur bréviaire, il n’en est pas moins long ». Voilà pour la religion ; voici pour ce qui est de la « société » et de l’immense pauvreté dans laquelle vivent les coptes dans leur propre pays, alors que les envahisseurs et occupants mènent belle vie : « Les Mahométans ont confié la recette des droits publics (comprendre la collecte de l’impôt) en Egypte à des chrétiens cophtes. Excepté ces receveurs, le reste est pauvre et vit durement, n’ayant pour toute consolation que la facilité de changer de femmes par le divorce, qui est fréquent, et par un nouveau mariage dont il peut être suivi ».

Pierre Larousse (Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle) va sans doute plus loin que les encyclopédistes dans le mépris des Coptes et la désinformation propre à l’intelloterie. Il rend responsable les Coptes de la conquête de l’Egypte par les arabes : oui, les Coptes auraient été les complices de leurs propres bourreaux ou les collabos de leur servitude ! L’indigné professionnel Hessel ne s’est jamais indigné, ni des accusations infondées portées contre les Coptes, ni des mauvais traitements qui leur sont infligées depuis la seconde moitié du VIIe siècle, depuis 641, quand les arabes ont fait main basse sur l’Egypte. L’ignorance et l’indifférence n’ont pas disparu du Trésor de la langue française (1971-94) : « chrétien d’Égypte et d’Éthiopie, généralement de confession monophysite » et « adjectif, qui concerne la langue, la religion ou la civilisation des coptes ». Seuls les académiciens tentent d’en finir avec l’ignorance dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) : « adjectif, relatif aux Coptes » et « nom, un, une Copte, une personne appartenant à la communauté chrétienne d’Égypte, qui a conservé comme langue liturgique la langue de l’ancienne Égypte ». Il est vrai que ces académiciens ne sont pas, à l’exception de quelques-uns, de l’intelloterie.

Les choses étant ce qu’elles sont, on ne s’étonnera plus que les discriminations, massacres, avanies, exactions, etc. que subissent les Coptes depuis le VIIe siècle ne suscitent chez les intellos qu’indifférence ou mépris.

 

02 janvier 2011

Défavoriser

 

De défavoriser et des défavorisés

 

Ce verbe, dérivé de favoriser, est attesté à la fin du XVe siècle. Dans les dictionnaires de l’ancienne langue française, il est enregistré au sens de « ne pas favoriser, ôter sa faveur à » (Frédéric Godefroy, 1880-1902 : « le roi François premier le défavorisa fort de ses bonnes grâces »), « nuire », « être hostile à » (Godefroy, Huguet), « disgracier, nuire, ôter ou faire perdre les bonnes grâces » (La Curne de Sainte Palaye, qui cite Brantôme : « C’est le naturel d’un défavorisé de dire toujours mal des favoris » - ce qui définit les défavorisés, c’est qu’ils médisent de ceux qui ne sont pas comme eux), « priver de faveur, refuser sa faveur à » (Edmond Huguet, Dictionnaire de la langue française du XVIe siècle : « Que le ciel défavorise / Le fainéant qui en fêtardise / Traîne oisif son âge aux tisons », Baïf ; « Ainsi la fortune joue son jeu avec aucuns bien, avec d’autres mal, comme il lui plaît favoriser et défavoriser ses gens », Brantôme), Huguet relevant à défavorisé le sens prémonitoire de « réussissant mal ».

A partir du XVIIe siècle et pendant plusieurs siècles, ce verbe, qui semble peu à peu sorti de l’usage, puisqu’il n’est enregistré dans aucune des huit éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935, n’a plus pour sens que « mettre en défaveur » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ou « priver de sa faveur » (Grand Dictionnaire Universel du XIXe siècle de Pierre Larousse), la « faveur » dont il est question dans ces définitions étant celle du souverain, de sa Cour ou de ses ministres dispensateurs de prébendes, avantages, positions, offices…  Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) jugent que ce sens-là, qu’ils glosent ainsi : « cesser d’accorder sa faveur à quelqu’un » et qu’ils illustrent de l’exemple forgé par Larousse : Un roi, un prince favorise et défavorise ses courtisans au gré de ses caprices, est désormais, la France étant une République une, indivisible et laïque, « vieilli » ; mais le mot ne disparaît pas pourtant. Au contraire. La société, ses « injustices », vraies ou imaginaires, et tous les ressentiments qu’elle nourrit, lui offrent une seconde carrière, plus brillante que la première. Les privilèges abolis, il aborde au social, nouvel eldorado, comme l’atteste ce premier sens étendu : « priver quelqu’un d’un avantage matériel ou moral auquel il pouvait s’attendre » (défavoriser qqn dans un partage), le sens important étant « auquel il pouvait s’attendre ». Autrement dit, le défavorisé estime que tout lui est dû ou qu’il ne lui est pas revenu la grosse part du gâteau à laquelle il prétendait : « emploi adjectival, en parlant d’une personne ou d’un groupe de personnes, qui est privé d’un avantage matériel ou moral auquel, par comparaison avec le niveau considéré comme normal, il pouvait s’attendre » (être défavorisé par rapport à quelqu’un ; milieu culturellement défavorisé ; groupes économiquement défavorisés) et « spécialement dans le domaine économique, classes, catégories sociales défavorisées ; régions, nations défavorisées ; département défavorisé, synonymes, pauvre, sous-développé) et « emploi substantif, un défavorisé, défense des défavorisés, mécontentement des défavorisés », ces exemples extraits de l’ineffable Traité de sociologie publié en 1968 constituant le fondement du grand catéchisme humanitaire.

Plusieurs études démentent ce catéchisme, ne serait-ce que les données fournies par le Ministère des Finances relatives au revenu fiscal moyen des foyers suivant les communes et les départements. Les 10 à 15 % de foyers français qui sont les moins bien lotis et qui devraient être dits défavorisés, dans le sens social et moderne de ce terme, vivent dans des départements ruraux, Ardèche, Ardennes, Ariège, Hautes-Alpes, Basses-Alpes, Cantal, Aveyron, Lozère, Haute-Loire, Creuse, etc. et, dans ces départements, dans des zones à l’agonie, dans lesquelles le revenu fiscal par foyer est de l’ordre de 6000 à 7000 euros par an. Or, ces foyers français ne sont pas tenus officiellement pour défavorisées, les communes dans lesquelles ils vivent ne recevant quasiment pas d’aides, de crédits, de subventions. Non seulement ils sont défavorisés, mais encore ils sont délaissés ou abandonnés à une mort lente dans le silence et la misère.

C’est que, dans la France actuelle, les défavorisés n’existent en tant que tels que s’ils sont adoubés par les sciencieux du social, sociologues, psychosociologues, militants LCR, NPA, SFIC, PS, PC, LO, CNT, en bref par le clergé socialo-humanitaire, etc. lequel, comme les duchesses du XVIIIe siècle, a ses prétendus défavorisés, à qui l’Etat doit faire la charité, quel que soit l’état de leur fortune, et même s’ils possèdent des biens à ne pas savoir qu’en faire sous un prête-nom ou « au pays ». Baptisés défavorisés, ils le restent jusqu’à la mort et transmettent ce privilège à leurs enfants, à leurs petits-enfants, et même à toute la parentèle restée au pays. En fait, le sens moderne de défavoriser est attesté au XVIe siècle : c’est « nuire » ou « être hostile ». Ce qui définit les prétendus défavorisés, c’est leur aptitude à nuire à autrui, surtout si cet autrui n’est pas de leur communauté. Ils se reconnaissent aux voitures (qu’ils brûlent), aux écoles, gymnases et bibliothèques (qu’ils incendient), aux pompiers (qu’ils lapident), aux policiers (qu’ils interdisent de séjour dans leur territoire), aux professeurs (qu’ils insultent), aux citoyens (qu’ils agressent et tuent gratuitement), etc. etc. etc. La destruction du bien d’autrui ou de tout ce qui appartient à tous est, comme chez les barbares à Fofana, le signe de la défaveur dans laquelle ils se guindent et le moteur du chantage auquel ils soumettent les pouvoirs publics : de nouveaux privilèges, sinon c’est le quartier d’en face qui est mis à feu et à sac.

 

 

 

30 décembre 2010

Ne vous indignez jamais, laissez cela aux vertuistes, genre Hessel ou BHL

 

Ou de l'indignation et des indignés

 

            En latin comme en français, dès le XIIe siècle, ce mot (indignatio en latin) a le même sens, lequel n’a guère changé en huit siècles, comme en témoignent les articles du Dictionnaire de l’Académie française, de la première édition en 1694 (« colère que donne une chose injuste et indigne ») à la sixième en 1835 (« sentiment de colère et de mépris, qu’excite un outrage, une injustice criante, une action honteuse, etc. ») et à la neuvième (en cours de publication depuis 1994 : « sentiment de colère qui peut être mêlé de mépris, qu’excite une injustice criante, une action honteuse ou injurieuse, un spectacle ou un propos révoltant ») ; du Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788 : « l’ indignation est une colère que donne une chose indigne, injuste, contraire à la raison, à la vertu ») ; du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77 : « sentiment de colère et de mépris qu’excite une personne ou une chose indigne ») ; du Trésor de la langue française (1971-94 : « sentiment de colère et de révolte suscité par tout ce qui peut provoquer la réprobation et porter plus ou moins atteinte à la dignité de l’homme »), dans lequel apparaît une nouvelle notion, « dignité de l’homme », aussi vague qu’indigne ou indignité mais chargée de plus de moraline bonne nuit les petits suintant le progressisme progressiste.

C’est dans les anciens dictionnaires qu’est dévoilée la véritable nature de l’indignation. Qu’est-ce qu’une chose ou une personne indigne, sinon la chose ou la personne que l’indigné juge indigne, c’est-à-dire différente de lui ou de sa caste ou de sa classe sociale ou de sa race ? Pour qu’il y ait de l’indignation, il faut d’abord que soit distinguée une chose ou une personne, qu’elle soit isolée d’un ensemble, parce qu’elle est contraire ou hostile à tout ce que croit l’indigné ; ensuite celui-ci peut dénier à ce qu’il a étiqueté comme indigne le droit d’être ou d’exister ou de continuer à vivre ; en bref, le moteur de l’indignation ou ce qui en est le préalable, c’est, comme disent les consciencieux du social, gros ou petits, la stigmatisation. Le barrage ayant cédé, les flots d’indignation peuvent alors s’écouler.

Ce que fait l’indigné, c’est un départ entre le Mal (la chose ou la personne qu’il étiquette comme indigne) et le Bien, c’est-à-dire lui-même, ses valeurs ou ce qu’il croit être des valeurs, son clan, sa caste, sa race. L’indigné par excellence, c’est Savonarole, Khomeiny, Goebbels, Trotski, Lénine, Souslov, Mao, Pol Pot, Buffet, Besancenot, Royal… Il définit le Bien, il est le Bien, il commande l’armée du Bien. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) dit explicitement que l’indignation est l’affaire des « gens de bien », mot qu’il écrit sans majuscule à l’initiale : « colère qu’ont les gens de bien contre l’injustice et les méchantes actions ». Mais de tous les anciens lexicographes, le plus lucide est Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) : « déplaisir qu’on ressent lorsqu’il arrive du bonheur à celui qui ne le mérite point ». Autrement dit, la source de l’indignation, c’est l’envie, le désir non satisfait, la jalousie ; en bref, les pires des sentiments humains.

Les spécialistes de rhétorique, qui connaissent les ressorts cachés du cœur humain, comme on disait au XVIIe siècle, et qui étaient spécialistes de la « posture », du masque, des vices cachés, de l’hypocrisie, etc. l’ont compris, qui ont isolé une « figure » du « discours », qu’ils nomment indignation et qu’ils définissent ainsi : « figure de rhétorique, par laquelle un orateur invective et s’écrie contre quelque action ou quelque personne indigne » (Furetière, op. cit.) et surtout : « les rhétoriciens appellent indignation une figure de rhétorique par laquelle l’orateur témoigne la colère qu’il a de quelque chose, exagère l’indignité de quelque chose » (Académie française, 1694), comme un cabotin de théâtre de boulevard, ajouterai-je.

 

 

 

26 décembre 2010

Le tabou de Noël

 

 

 

            Noël, le mot, pas la chose (encore que…), tend à disparaître, non pas de la langue française (le mot est toujours dans les dictionnaires), mais des usages publics qui en sont faits, surtout de la part des autorités.

La sinistre Education Nationale, sinistre parce qu’elle est l’éducastration de la Nation, a imposé le tabou il y a une vingtaine d’années ou plus, socialistibus regnantibus. Ce qui a toujours été nommé vacances de Noël (par toujours, il faut comprendre depuis l’origine de la langue ou depuis que des écoles sont établies en Gaule romaine) est désigné désormais par « vacances d’hiver », comme si le début d’une saison pouvait justifier des vacances. Il est vrai que Big Mother, la Grosse Bureaucratie Enseignante, nomme aussi vacances de printemps les anciennes vacances de Pâques et vacances d’été, celles qui étaient naguère dites vacances tout simplement et qui ont effectivement lieu en été, alors que, dans les siècles classiques, XVIIe, XVIIIe siècles et une grande partie du XIXe siècle, elles étaient fixées en septembre et en octobre, c’est-à-dire à l’automne.

Le tabou a fini par se généraliser, sous l’influence des innombrables élus locaux, qui sont souvent des fonctionnaires de Big Mother. Il n’est plus aucun maire, député, sénateur, ministre, plus aucun président de Conseils général ou régional, ou de comité des fêtes ou d’office de tourisme ou d’université qui ose souhaiter aux administrés ou aux citoyens un Joyeux Noël ou de joyeuses ou bonnes fêtes de Noël. Ces « élus » se contentent de « joyeuses fêtes », retranchant volontairement, et non par paresse ou économie d’encre, de leurs formules de souhait le mot Noël, comme si ce mot, qui est pourtant bien français, trop français sans doute, faisait tache et qu’il dût ne plus franchir la barrière des lèvres ou celle des doigts et ne plus être prononcé ou écrit nulle part.

            Bien entendu, les imbéciles, qui sont légion, invoquent la laïcité, mais justement la laïcité n’a rien à voir là-dedans. Souhaiter Joyeux Noël à des citoyens, libres, souverains, autonomes, ce n’est en rien confondre l’Eglise et l’Etat, ni même tenter de rétablir ou d’établir (si tant est qu’il l’ait jamais été) le catholicisme comme religion officielle de la France. D’ailleurs, ces scrupules n’empêchent pas ces élus qui ont rayé Noël de leur langue française de souhaiter, le moment venu, et avec une componction de dévots, un bon ramadan ou un joyeux aïd ou un gai mouloud aux musulmans, comme si la laïcité était à géométrie variable et devait être imposée, mais à contretemps et de façon tout arbitraire, aux seuls Français.

            Nos ancêtres ne connaissaient pas ce tabou. Noël était non seulement le « cri de réjouissance » qu’ils poussaient pour saluer « la naissance du Sauveur », mais encore, par extension, le cri qu’ils poussaient « à l’occasion d’un événement qu’il considéraient comme heureux, à la naissance d’un prince, au mariage ou à l’arrivée d’un souverain, etc. » (Littré et DAF). Pour les anciens lexicographes, Noël est la « fête de la nativité de Notre Seigneur » (Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1935 ; Féraud, 1788 : oui, ils osent employer Notre devant Seigneur, bravant les interdits des bien pensants d’aujourd’hui), nativité étant le synonyme noble de naissance, ou la « fête de la nativité de Jésus-Christ » (Littré, 1863-77, et DAF neuvième édition, en cours de publication). Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), monument engagé de la lexicographie bureaucratique, CNRS et Educ Nat, sont les premiers (sans doute) à atténuer l’universalité de cette fête, en faisant suivre le nom fête de l’adjectif chrétienne, prédication assez peu pertinente d’un point de vue lexicographique, puisque, dans la seconde moitié du XXe siècle, Noël se transforme en fête des enfants, que leur famille comble de cadeaux et à qui elle passe tous les caprices, cessant de fait d’être une fête spécifiquement religieuse pour devenir une foire du commerce – ce qui explique sans doute, outre le prétexte laïque, que ce moment ne soit plus désigné que par fêtes, étant l’acmé de la festivisation généralisée de la France et du triomphe d’Homo Festivus.  

 

 

21 décembre 2010

L'école n'est pas un service public

 

 

 

            Et revoilà trente ans après Savary, surgie des profondeurs de l’échec et des renonciations à tout, la thèse du « service public d’éducation ». Cette résurrection serait risible, si l’école publique n’en était pas la vraie cible. En écho, les syndicats de la dite « gauche » et leurs satellites parendélèvistes exigent, eux aussi, une école qui soit un « grand service public ». Il est même des crétins qui rêvent de transformer l’université dans laquelle ils exercent en « service public de proximité », comme si elle était un bureau de La Poste.  

            L’école a été instituée pour instruire des élèves et former des citoyens libres. Institution, l’école publique, c’est-à-dire ouverte à tous sans exclusive, n’est pas un service, non plus que le suffrage universel, la justice, l’armée, les droits de l’homme ne sont des services. 

            Elle a été pensée comme une institution entre 1789 et 1880. Alors, ce que l’on appelle aujourd’hui services publics n’existait pas. Il n’y avait ni SNCF, ni EDF, ni France-télécoms, lesquels services publics ne peuvent pas servir de modèles à l’école. Les services, même quand ils sont publics, relèvent de l’économie. Des collectivités, des entreprises ou des individus les proposent à des usagers ou à des consommateurs. Aucun service n’est gratuit, fût-il ou non public. Consommateurs et usagers paient le service qui leur est fourni. L’école de la République est gratuite. Ce n’est pas une activité de service, ni une activité marchande. Elle relève de la politique, et non de l’économie. La loi n’oblige personne à prendre le train, ni à s’abonner au téléphone. Un consommateur peut préférer s’éclairer à la bougie ou à la lampe à pétrole plutôt qu’à l’électricité, et de ce fait, refuser le service que lui offre l’EDF. Inversement, la loi interdit aux services publics d’établir des discriminations entre les usagers. Chacun peut prendre le train, quel que soit son âge. Il suffit d’acheter un billet. Même un enfant de trois ans peut faire acheminer une lettre par la Poste, à condition que celle-ci soit affranchie. A l’opposé, l’école, qui n’est pas un service, est à la fois obligatoire et discriminatoire. Aucun enfant n’échappe à l’école ou à  l’instruction. C’est une contrainte qui s’impose à tous et qui a été décidée par le peuple souverain. L’école discrimine. Elle n’est obligatoire que pour les enfants âgés de cinq à seize ans. En-deçà et au-delà, l’obligation scolaire est abolie.

            Réduire l’école (et toute institution) au rang d’un service n’est pas innocent. Si l’école est un service, elle n’est pas différente des autres activités de service : restauration, assurances, banque, tourisme. Elle devient un gisement de profits, encore inexploité, mais pas pour longtemps. Dès lors, l’institution est pervertie. Y sont introduites des finalités qui y sont étrangères et qui excluent la liberté de l’esprit qui est la seule fin de l’école. Service, l’école est transformée en libre-service, souq, marché ou supermarché. C’est un lieu où se vendent des savoir-faire, des recettes, des diplômes, des options, des modules. Les enfants ne sont plus des élèves : des petits d’hommes que des maîtres aident à s’élever au-dessus d’eux-mêmes et de leur condition. Ils vont au souq choisir des matières à option. Diverses, ils ont le choix, celui d’un consommateur devant les étals qui regorgent de marchandises dans les supermarchés. Puis, ils en sortent, repus, saouls, la tête vide, mais l’estomac plein. Ils seront de bons consommateurs. L’école a pour fin la connaissance. Si elle est un service, elle transforme les élèves en consommateurs ou en usagers. Elle se nie elle-même.