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18 décembre 2010

Paradis

 

 

Ce mot, emprunté au latin chrétien, lequel l’a emprunté au grec, lequel l’a emprunté à la langue des Chaldéens, est attesté à partir de la fin du Xe siècle dans deux sens : (Godefroy, Dictionnaire de l’ancienne langue française, 10 vol., 1880-1902) « jardin délicieux où Dieu plaça le premier homme » et « séjour de la béatitude céleste ». Lacurne de Sainte-Palaye (Dictionnaire historique de l’ancien langage français, à partir de 1769) glose le mot dans ces termes : « jardin où Dieu plaça Adam, dès qu’il l’eut créé » et « lieu où résident les âmes des justes et les anges, jouissant d’un bonheur éternel ». Richelet (Dictionnaire français des mots et des choses, 1680) et les académiciens (1694) le définissent de la même manière, mais plus succinctement : « lieu où sont les bien heureux » et « paradis terrestre, lieu délicieux où Moïse raconte que Dieu avait mis Adam et Eve » (Richelet) ; « jardin délicieux » et « séjour des Bienheureux qui jouissent de la vision de Dieu » (Académie de 1694 à 1798).

Le paradis a subi deux épreuves : celle de la géographie et plus particulièrement de l’exploration de la Terre et celle de l’astronomie ou exploration du Ciel. Les conséquences de ces deux épreuves sont exposées dès la fin du XVIIe siècle par Furetière dans son Dictionnaire universel (1690) et par les auteurs de L’Encyclopédie (1751-64, d’Alembert et Diderot éditeurs). Ce « jardin de délices » était censé se trouver « à l’orient d’Eden en Mésopotamie » : à l’Est d’Eden en somme, comme au cinéma, ou « dans l’Arménie aux sources du Tigre, de l’Euphrate, de l’Araxe et du Phani, que (les savants) croient être les quatre fleuves désignés par Moïse » (L’Encyclopédie). Mais les voyageurs n’ont rien vu de tel en Mésopotamie (l’Irak actuel). De fait, le paradis a été déplacé. La liste des lieux où il a été situé est interminable : « il n’y a presque aucune partie du monde, dit dom Calmet, où l’on ne l’ait été chercher, dans l’Asie, dans l’Afrique, dans l’Europe, dans l’Amérique, sur les bords du Gange, dans les Indes, dans la Chine, dans l’île de Ceylan, dans l’Ethiopie où sont les montagnes de la lune, etc. » (L’Encyclopédie, op. cit.) et même sous le pôle arctique.

Quant au « séjour des anges et des saints qui jouissent de la présence de Dieu » (Furetière) ou « lieu de délices, où les âmes des justes voient Dieu et jouissent d’un bonheur éternel » (L’Encyclopédie) et que l’on situait dans le Ciel, il est devenu source de doutes après les observations de Copernic et de Galilée, comme l’expliquent les encyclopédistes : « Le système de Copernic et de Descartes a non seulement renversé l’ancienne hypothèse de Ptolémée sur l’ordre et sur la structure de ce monde ; mais il a encore mis dans la nécessité de proposer ailleurs un endroit propre à placer le séjour des bienheureux, qu’on nomme vulgairement paradis (…) Car enfin depuis que les cieux sont fluides, que la terre et les planètes roulent dans les airs autour du soleil, et que les étoiles que nous voyons sont autant de soleils qui sont chacune le centre d’un tourbillon, il a fallu que l’empyrée disparût, ou du moins qu’il s’en allât bien loin d’où il était ». De fait, c’est le concept de paradis qui a changé : « ce n’est pas le lieu qui fait le paradis, mais le bonheur dont on jouit par la vue de Dieu, qui étant partout, peut aussi se montrer et faire partout des bienheureux ». La conclusion des encyclopédistes est ferme : « le paradis n’est pas un lieu, mais un changement d’état ».

            La délocalisation du paradis (que les lecteurs pardonnent cette métaphore hardie) n’a pas tué l’idée de paradis, au contraire ; elle favorisé la prolifération des paradis terrestres de substitution – des ersatz donc -, soit, à partir de Thomas More, sous la forme d’utopies, soit sous la forme de grandes théodicées sans Dieu qui se sont réalisées hic et nunc à Moscou, à Cuba, à Berlin (le paradis nazi), à Pékin, à La Havane, au Caire, à Alger, à Bucarest, à Varsovie, etc. Jamais il n’y a eu autant de paradis terrestres qu’au XXe siècle ou, pour dire les choses plus exactement, tout ce qui tombait sous l’emprise communiste devenait ipso facto paradis et, en conséquence, lieu de pèlerinage pour penseurs définitifs, intellectuels critiques, philosophes fumeux, écrivains engagés, artistes au service du peuple, etc. Au Xe siècle, de malheureux paysans analphabètes croyaient dur comme fer à l’existence d’un jardin de délices quelque part dans le monde. Au XXe siècle, cette même croyance un peu crétine a nourri des millions de Bac + 4 ou + 5, de philosophes, de diplômés en histoire ou en sociologie, de docteurs de l’université, etc. et leur a fait pondre des tonnes et des tonnes d’ouvrages, qui, si on devait les lire aujourd’hui, feraient s’esclaffer même les Abyssins, qui sont pourtant réputés sérieux. Tout cela confirme l’aphorisme de Gomez Davila : « l’intelligence n’aspire pas à se libérer, mais à se soumettre ».

            Les mahométans sont moins bêtes ou plus bestiaux, comme on voudra. Ils se font du paradis une idée qu’expriment sans ambages les auteurs de dictionnaires. En un mot, c’est un gigantesque bordel régi par la loi soixante-huitarde « aimez-vous les uns sur les autres ». « Le paradis de Mahomet est un lieu qu’il a feint et imaginé à sa mode, où il fait espérer tous les plaisirs sensuels et brutaux à ceux qui suivront sa loi » (Furetière) ; « les mahométans admettent aussi un paradis, dont toute la félicité ne consiste que dans les voluptés corporelles » (L’Encyclopédie) ; « le paradis de Mahomet » est le « lieu où Mahomet a fait espérer aux sectateurs de sa loi qu’après leur mort ils jouiront de tous les plaisirs des sens » (Académie, 1835) et « paradis de Mahomet, du prophète, d’Allah, lieu de délices promis aux musulmans après leur mort en récompense de leurs mérites, et où ils jouiront de tous les plaisirs des sens » avec « les houris du paradis » (Trésor de la langue française, 1971-94).

Codicille (à occupation)

 

 

La mosquée qui, chaque vendredi qu'Allah fait, organise l'occupation de la rue Myrha à Paris a pour nom "AL FATH" - écrit en capitales, vertes évidemment, au-dessus de l'entrée. En arabe, al fatah (au sens propre "ouverture") désigne à partir de 635, quand les armées arabes, vindicatives et furieuses, ont envahi tout le Proche Orient, puis l'Afrique du Nord et une partie de l'Europe du Sud, la conquête de très vastes territoires qui s'en est suivie. C'est LE moment glorieux de l'histoire arabe et une catastrophe pour les peuples vivant dans les territoires conquis et soumis par la force à la loi islamique.

Les musulmans disent ce qu'ils font et ils font ce qu'ils disent, mais en arabe seulement. Quand ils s'expriment en français, c'est dans le seul registre de la takya ou du double ou même triple langage. Ecoutons-les en arabe. Pour eux, l'occupation des rues n'est pas l'Occupation que les Français ont subies de 1940 à 1944, mais une fatah, rien d'autre. L'analogie de l'islam avec le national-socialisme obscurcit, sur ce point précis, plus qu'elle n'éclaire. C'est dans l'histoire de l'islam qu'il faut chercher la lumière, pas dans celle de la France, fût-elle tragique.  

Les médias, l'université, l'administration, la télévision, le CNRS, etc. rémunèrent des docteurs, tous très savantasses, qui n'ignorent rien de la fatah, non plus que de l'histoire tragique des peuples vaincus. Pourtant, sur ce point, ces doctes docteurs se terrent dans l'omerta. 

 

 

 

12 décembre 2010

Emigrer et immigrer

 

 

L’immigration, disent les sciencieux du social, qui tous pensent très bien et même mieux que très bien, est consubstantielle de la France. Ah bon ! La France existe depuis quinze siècles ; l’immigration a à peine un siècle. Si elle est consubstantielle de la France, c’est que le temps des sciences sociales est celui des ères géologiques, dont l’unité est le million ou la dizaine de millions d’années. De toute façon, il y a un million d’années, la France n’existait pas et rien n'en était donc consubstantiel.

La consultation des dictionnaires, comme cela a été montré à propos d’immigration, confirme que l’immigration n’est pas consubstantielle de la France, ce qui n’est pas bien difficile à démontrer, évidemment, le contraire étant plus facile encore à démontrer, puisqu’il suffit de l’énoncer sans le moindre début d’esquisse de preuve pour qu’il soit définitivement établi dans le cerveau malade des ressentimentaineux. Emigrer est attesté à la fin du XVIIIe siècle. En 1781, Turgot l’emploie au sens de « quitter son pays pour aller s’établir dans un autre », tandis que le participe présent émigrant, attesté comme nom en 1770, désigne en 1791 ceux qui quittaient la France alors, de peur de se faire couper en deux, comme émigré, attesté comme nom la même année. Le nom est emprunté du latin emigrare, qui ne se rapporte pas au changement de pays, mais au changement de « demeure », lequel pouvait se faire dans la même ville ou la même région. Immigrer date à peu près à la même époque : en 1769 sous la forme du nom immigré, puis en 1787 sous celle d’immigrant, tandis qu’immigrer n’est attesté qu’en 1840, alors que la France existe depuis la fin du Ve siècle. Il y a donc entre la France et l’immigration au moins treize siècles d’écart.

Emigrer est enregistré dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française ; immigrer dans la septième édition, près d’un siècle plus tard, en 1879. La définition en est toute sommaire. Emigrer, c’est « quitter son pays pour aller s’établir dans un autre » (1798, 1835, 1879, 1932-35, Trésor de la langue française, 1971-94), tandis que, pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), c’est « quitter sa patrie pour aller ailleurs, soit résider momentanément, soit s’établir ». Immigrer, c’est « venir dans un pays pour s’y établir » (Barré, 1842 ; Littré, op. cit.) ; « venir dans un pays étranger pour s’y établir » (Académie, 1879, 1932-35, Trésor de la langue française, 1971-94). Dans les exemples qui illustrent ces définitions, ce sont les Irlandais ou les Polonais qui immigrent, les premiers en Amérique, les seconds dans le nord de la France.

            Dans ces deux concepts, il n’y a rien, aucun sème, aucun germe de sens, aucun fragment sémantique, qui puisse justifier que l’on tienne les immigrés, dits aussi immigrants ou, mieux encore, migrants, pour les messies d’un ordre nouveau ou, si ordre nouveau il doit y avoir, cet ordre nouveau tient plus de l’ordine nuovo fasciste, raciste, totalitaire, etc. que de tout autre utopie, sansfrontiériste, avecculotiste et sans papiériste, et dont le fondement est l’endophobie – la haine sans limites vouée aux autochtones. Bien que émigrer et immigrer soient neutres et ne soient pas sous-tendus par un système axiologique, dont les deux pôles seraient le Bien (l’immigration) et le Mal (la non-immigration), ils sont jugés suspects par les sciencieux du sansfrontiérisme, qui y préfèrent migrants, migrants tout court, sans in, ni ex. Formés à partir du verbe migrare, qui signifie en latin « partir, changer de séjour », auquel ont été ajoutés les préfixes - in (« dans ») et – ex (« hors de »), émigrer et immigrer désignent des actions à la fois inverses et réciproques. Ils impliquent un franchissement de frontières, ce qui est contraire à l’idéologie sanspapiériste.

Ces termes se répondent : un émigré est aussi un immigré, et vice versa. En arabe, il en va autrement. Les émigrés sont nommés mouhajiroun, c’est-à-dire, mot à mot, ceux qui font ou refont l’hégire. Il n’existe pas, à proprement parler, d’action inverse ou réciproque. D’ailleurs il n’y a que très peu d’immigrés en terre d’islam ou, s’il y en a, ils sont nommés colons. L’hégire qui a eu lieu en 622 est le début du comput islamique. Les musulmans qui sont nommés immigrés sont censés imiter Mahomet, le premier mouhajir de l’islam, qui, en fuyant La Mecque pour s’établir à Médine, a fondé l’islam. Pour l’islam, immigrer, ce n’est pas changer de pays, mais répandre la vraie croyance et agréger de nouveaux pays au dar el islam. De ce point de vue, ce que montre la langue, c’est l’existence d’un échange inégal ou sans réciprocité entre deux civilisations.

04 décembre 2010

Immigration

 

 

On connaît le petit air de serinette qu’entonnent chaque jour les gros consciencieux du social et autres compagnons de route : la France pays d’immigration, c’est l’immigration qui a fait la France, sans immigration la France ne serait rien, la population de la France est formée d’immigrés depuis vingt ou trente ou cinquante générations, etc. De dénégations identiques, nous fûmes abreuvés jadis. La France pays d’immigration depuis la nuit des temps, ce slogan est de la même farine sale qu’il n’y a pas de camp de concentration en Union soviétique, Chine, Cuba, Corée, etc. ou que dans les chambres à gaz n’ont été tués que des poux, ou qu’islam signifie paix.

Si la France avait été façonnée par l’immigration, alors les mots immigration, immigrer, immigrés auraient été en usage depuis la nuit des temps. Bien entendu, il n’en est rien. Immigration est attesté dans la seconde moitié du XVIIIe siècle. Selon les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), il est formé à partir du verbe latin immigrare sur le modèle du nom émigration, attesté antérieurement (en 1752). Il est enregistré un siècle plus tard dans la septième édition du Dictionnaire de l’Académie française, où il est défini ainsi : « Action de venir s’établir dans un pays étranger ». Si l’immigration avait été un phénomène de masse alors, les académiciens auraient sans aucun doute illustré cette définition d’un exemple référant à l’installation de peuples entiers ou de fragments de peuples entiers, Africains du Nord, Russes, Noirs d’Afrique, Turcs, Tamouls, etc. dans tel ou tel département français. Bien entendu, il n’en est rien. Et s’il n’en est rien, c’est que le phénomène n’existait pas ou ne touchait que quelques centaines de personnes. L’exemple qui en 1879 illustre l’immigration, c’est « l’immigration des Européens en Amérique », c’est-à-dire en fait leur émigration : « l’immigration des Européens est une des principales causes de l’accroissement de la population en Amérique ».

Le premier lexicographe qui ait enregistré ce mot est Barré, en 1842, dans le Complément (au Dictionnaire de la l’Académie française) : « Établissement d’étrangers dans un pays », définition qui pourrait tout aussi bien s’appliquer à toute invasion ou toute colonisation, si bien que, pour éviter ce recouvrement de sens, les académiciens, dans la huitième édition du DAF (1932-35), se contentent d’un prudent « action d’immigrer ». Barré ajoute que c’est « l’opposé d’émigration » et que « le mot a été employé par Destutt de Tracy », célèbre idéologue, mot qu’il a justement inventé en même temps qu’idéologie. Littré ne s’embarrasse pas, il reprend la définition de Barré : « Établissement d’étrangers dans un pays, l’opposé d’émigration » (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

En revanche, dans les dictionnaires publiés dans le dernier tiers du XXe siècle, comme il fallait s’y attendre, non seulement la définition du mot immigration s’amplifie, de toute évidence en relation avec la croissance du phénomène que le mot désigne, mais encore elle se fait plus précise. Ce n’est pas seulement « l’action de venir s’établir dans un pays étranger » ou « l’établissement d’étrangers dans un pays », c’est « l’action de venir s’installer et travailler dans un pays étranger, définitivement ou pour une longue durée » (TLF, op. cit.). Le phénomène prend une telle ampleur que le mot ne désigne pas seulement une « action » ou un phénomène, mais aussi « par métonymie » l’ensemble des immigrés qui se sont établis dans telle ville ou dans tel pays (TLF) ou, selon les académiciens, « la population immigrée » (neuvième édition, en cours de publication depuis 1994), mais sans que ces emplois soient illustrés d’un exemple éloquent. Car, les auteurs de ces dictionnaires sont très prudents. Ils font référence aux Polonais (l’immigration polonaise dans le Nord de la France), aux Chinois (l’immigration chinoise est regroupée dans ce quartier de la ville), aux Irlandais (l’immigration des Irlandais aux États-Unis), aux provinciaux (« l’immigration provinciale », « l’immigration interne ou régionale »), aux populations sibériennes venues de très loin pour s’établir en Mandchourie ou en Mongolie, à la main d’œuvre ou aux travailleurs de force, mais jamais aux villages ou aux bourgs entiers du Rif ou de l’Atlas ou de la brousse sahélienne ou des plateaux d’Anatolie ou des montagnes kurdes qui viennent s’établir en France, avec femmes, enfants, vieillards, moutons, imams, viande et commerces hallal, mosquées, racisme, voiles, niqabs, etc. etc. etc. De cette immigration-là, les dictionnaires, même ceux qui ont été récemment publiés, même les plus savants, même les plus au fait des sciences du social, ne disent mot : c’est motus et bouche cousue. On s’infibule les lèvres. C’est qu’il ne faut pas que l'air de serinette « France terre d’immigration » soit retourné, tant il est faux, en sa vérité « France terre d’invasion ».

Il est dans le Trésor de la langue française quelques perles, non pas dans les définitions, mais dans les exemples, en particulier cet extrait daté de 1970, d’un dénommé Georges, sans doute l’un des innombrables géographes du PCF, extrait censé donner un peu de réalité à l’expression politique d’immigration, au sens de « lois restreignant et contrôlant l’immigration ». Le voici : « La plupart des grands pays d’immigration (…) pratiquent aujourd’hui (en 1970) une politique restrictive (...) et en tout cas sélective, au bénéfice des immigrants pourvus d’une instruction élevée apportant au pays d’accueil le concours d’une compétence professionnelle. Exceptionnellement, les États industriels de l’Europe occidentale font appel, à titre temporaire plus qu’à titre définitif, à des travailleurs de force pour l’exécution des travaux ingrats ou dangereux qui sont délaissés par leurs nationaux (Nord-Africains...). Toutefois les menaces de récession rendent ces pays très prudents dans leur politique d’immigration ». Tout dans cet extrait est écrit à l’encre rouge de l’idéologie : « politique restrictive » (plus de deux cent mille immigrés par an, sans compter les clandestins), « politique sélective » (la plupart des immigrés sont analphabètes ou quasiment analphabètes et n’ont aucune compétence professionnelle), « les travaux ingrats ou dangereux » sont effectués par des machines ou des robots, la récession et le chômage de masse n’ont pas arrêté l’immigration de masse.

La consultation des anciens dictionnaires est source de lumière pour ce qui est de la réalité, purement fantasmatique, de l’immigration. En revanche, le phénomène devenant massif depuis une trentaine d’années, au point de s’apparenter à ce que la Gaule romanisée a subi du Ve au Xe siècle, il n’a plus qu’une réalité ombreuse, conforme à ce que les bien pensants exigent que l’on en sache.  

 

 

 

 

 

02 décembre 2010

Pitié pour la France

 

 

 

Célèbre, polyglotte, invité à s’exprimer partout sur les cinq continents, Milan Kundera est un écrivain qui, devenu français, fait l’expérience de la francophobie (in La Revue des Deux Mondes, nov. 1994). Tchèque, cette haine ne le touchait pas. Peut-être il ne la remarquait pas. Pourtant  elle est plus commune que ne le pense Kundera. Elle prend des formes diverses, comme l’effacement du nom France. On ne le dit qu’avec réserve et à regret. De fait, la réalité politique, culturelle, spirituelle et historique qu’est la France ne se dit plus. Muette, comme si elle avait épuisé ses forces ou que son message fût tari, elle ne signale plus sa présence, ne serait-ce que pour affirmer au monde qu’elle n’est pas morte. Ecoutons les hommes politiques ou les intellectuels ou les journalistes ou les écrivains à la mode. Soyons sensibles non aux discours convenus qu’ils ressassent, mais à ce qu’ils taisent. Ecoutons leur silence. La France est la peste de la fable, comme si elle n’avait plus de nom ou qu’elle fût « ce mal qui répand la terreur ». Elle ne se dit que dans des ersatz, tels république, société, nation, ce pays, qui s’étagent dans une hiérarchie politique, du plus honorable au plus méprisant. 

République, au sens propre, signifie « chose publique ». Longtemps, le mot a désigné l’Etat, même sous les rois. Depuis 1792, le mot désigne un régime, c’est-à-dire un accident. La république n’est pas la France, elle n’en est qu’une partie. La France est l’Etre, la république l’attribut. La première est éternelle, même si nos contemporains se résignent à en voir l’existence abrégée ; la seconde est provisoire, même si ce provisoire est appelé à durer longtemps.  

La France est aussi désignée par société, ersatz plus ambigu encore. La république existe. Des textes l’attestent. Des lois en règlent la marche. Où sont les textes qui ont fondé la société ? Quelles sont les lois ? Qui en a décidé, si elles existent ? Personne n’a apposé sa signature au bas du « contrat social ». Nous savons ce que sont les SARL, la SNCF ou la Société générale. Nous les voyons, nous les touchons, nous entrons éventuellement dans une agence ou une gare, etc. La société n’a pas de réalité sensible, ni tout autre réalité qui serait ou non accessible à nos sens. Autour de nous, des individus vont et viennent, qui travaillent ou chôment, qui exercent ou non leurs droits de citoyen, qui s’ignorent les uns les autres et ne se saluent pas quand ils se croisent. On ne peut pas contester qu’ils existent. A l’opposé, la société qu’ils seraient supposés former est un fantôme. Si tant est qu’elle ait une existence, elle existe dans les seuls livres de sociologie. Le positiviste Comte, l’inventeur du mot et de la chose, rêvait d’une société régie et contrôlée par un clergé de sociocrates. Son rêve est réalité. La société est une construction que les sociocrates n’invoquent que pour condamner les opinions de leurs contemporains, pour infléchir, redresser, interdire, réprouver. Bourdieu postulait une société fictive, au nom de laquelle il jugeait les hommes, leurs goûts, leurs opinions, ils les classait, il les discriminait, il les répartissait en bons ou en mauvais, en aimables ou en haïssables.

Nation est un mot dérivé du verbe naître. C’est le produit du temps et de l’espace. Chacun est né de l’union d’un homme et d’une femme et dans un lieu donné. Notre identité est une date et un lieu. Nous nous inscrivons dans une lignée et dans un espace, déterminés en partie par le sang et le sol, par la transmission et par l’ancrage dans une terre. A la nation, chacun de nous peut s’identifier - au sens où nous y trouvons une partie de ce que nous sommes. Or nation est honni, autant que France, mais en France, car la nation est à discrédit variable. Elle n’est pas haïssable en soi. Tout dépend de qui l’invoque. En France, elle signifie racisme, xénophobie, tuerie, guerres civiles, massacres ou génocides. Dans les pays arabes ou musulmans, en Bosnie ou en Palestine, c’est le contraire. La nation n’y est pas Satan. Au contraire, elle est magnifiée, exaltée, louée. C’est l’absolu politique. En France, elle est le diable, sauf sous la forme national et à condition que cet adjectif soit épithète d’éducation, intérêt, libération et qu’il combatte la privatisation des entreprises d’Etat.

Le plus méprisant des ersatz est celui que l’on entend dans les discours de Lang et des socialos gauchistes, à savoir ce pays. Le démonstratif ce a une valeur dépréciative, il montre du doigt. De quelqu’un que nous méprisons, nous disons cet individu, cet imbécile, ce salaud, etc. Ce faisant, nous le stigmatisons. Dire ce pays, c’est refuser de le nommer, et si l’on refuse de le nommer, c’est qu’il ne mérite pas de l’être. Il est la Bête innommable. Le mépris est si fort qu’il est inutile d’ajouter de m... à ce pays. Cela ne signifie pas que France ait disparu. Il reste une étiquette commode inscrit sur les panneaux routiers ou les cartes. En dehors de ces emplois, France est tabou.     

Il y a quatre siècles et demi, du Bellay prononçait France sans retenue et s’adressait à elle comme à une nourrice familière et chère. Quand De Gaulle (alors, la France avait des ennemis, ses frontières étaient menacées) était prêt à se sacrifier pour sauver son pays, comme Charles Péguy l’avait fait en 1914 dans l’enthousiasme, la France s’incarnait dans des personnes ou des personnages de son histoire ou de ses arts. Elle avait un corps, une voix ou des voix, une présence. Aujourd’hui, elle n’est plus qu’une coquille vide. Son nom n’était pas tabou dans la France occupée. Il semble que, cinquante ans plus tard, il soit imprononçable. Tout se passe comme s’il ne devait plus franchir la barrière de nos lèvres et qu’il fût retenu quelque part, même pas au fond de notre gorge comme un sanglot, mais plus bas encore, là où sont reléguées les choses sans importance. Bientôt, les lexicographes feront suivre l’entrée France des mentions vieilli ou désuet ou hors d’usage. Ils en calculeront la fréquence d’emploi et ils y attribueront un indice très bas. Les faits rappelés ci-dessus resteraient anodins, s’ils ne reflétaient que l’état d’esprit de la corporation restreinte des journalistes. Or ils se répètent partout, à tout moment, dans tous les domaines de la vie sociale. Quelques griefs que l’on nourrisse à l’encontre des hommes politiques, force est de reconnaître qu’ils ont du flair. A l’écoute de l’opinion, ils ont senti les vents tourner. Désormais, ces vents soufflent dans les voiles de la francophobie. La haine exprime une perte, un effacement, une disparition de ce qu’est la France, de son être, de son passé, des significations dont elle est porteuse, et pas seulement un manque de confiance dans son avenir. Comment a-t-on pu tomber aussi bas ?

 

La francophobie noircit les Français, les rabaisse, les discrédite, les dévalorise, les rend coupables de tout, les avilit. Sur quelque objet qu’elle s’applique - que ce soit le peuple actuel ou nos ancêtres - et qui, en fin de compte, résume la France, les Français sont réduits à un tas informe de franchouillards avinés. Le beauf, personnage de la presse gauchiste, du cinéma (Dupont La Joie, M. Rodriguez) ou du showbiz (Glandu de Le Luron ou Gérard ou Papy Mougeot de Coluche) et l’invention du racisme prédiqué à la France et à la seule France ou à ses habitants de souche résument l’entreprise francophobe. Le Beauf existe dans notre passé. Nos ancêtres eux aussi sont des Beaufs. Par quel miracle, étant français, ne seraient-ils pas racistes ? Le gène du beaufisme se transmet de père en fils ou de mère en fille. Les vices les plus vils - fascistes, xénophobes, délateurs, veules - en sont les effets. Fascistes et racistes en même temps, ça fait beaucoup, mais l’époque est à la consommation sans frein. Le caddie de la haine est plein à ras bord,  génocides, massacres de masse, camps de concentration, meurtres, déportations, pillages. Les Français ne sont plus hommes comme le sont les Turcs ou les Chinois, ils sont assignés à résidence raciste, tous, sans en excepter un seul, les flics, les concierges, les pêcheurs à la ligne, les coureurs du Tour de France, les chasseurs, les sportifs, les petits commerçants, les artisans, etc. Ouvrez l’annuaire, vous aurez la liste des racistes, à condition d’en ôter ceux qui portent des noms « difficiles à prononcer ». Je ne me souviens pas que les Français aient été racistes et je ne suis pas sûr qu’ils le soient. S’ils le sont (pourquoi pas ? En quoi seraient-ils protégés du racisme ?), ils le sont sans aucun doute moins que les égorgeurs d’étrangers en Algérie ou ailleurs. Or ce sont les Français, pas les Algériens (ils forment un peuple élu), qui sont racistes. Comme Jeanne d’Arc, ils subissent l’inquisition. Leur lot est une nature infamante. Le racisme est l’essence de la France, disent Wievorka, BHL et alii. Le péché originel que les théologiens ont abandonné a été ressuscité pour la seule France. Le racisme est son péché originel. Si, par hasard, quelques-uns de nos ancêtres n’ont pas failli - ainsi Jeanne d’Arc, Louis IX, Gambetta -, on les oublie, on les occulte, on les efface de la mémoire, on les jette dans les mêmes poubelles que ceux qui sont accusés d’avoir failli. Clémenceau est un tueur, Ferry un affameur, De Gaulle un monarchiste raciste. Pour que l’histoire soit révisée, on abolit la chronologie, qui n’est plus enseignée, ce qui rend possible la transformation de nos ancêtres en beaufs puants. 

Pourquoi le présent et le passé, les hommes et les choses, tout est-il noir ? Le noircissement répond à un objectif. Il faut faire honte aux Français, qu’ils oublient qui ils sont, qu’ils se détachent de la France et la jettent dans les poubelles de l’histoire. Les générations Nouvel Obs, Monde, Libération, Jospin, Lang, Sollers, Catherine M, Mme Angot, Bourdieu, etc. affichent leur supériorité distinguée sur le peuple et sur les générations laborieuses, modestes, humbles qui ont précédé MM Daniel, Plenel, Colombani, July, Kouchner, Lang, BHL. Leur supériorité est absolue, pas relative. Nos ancêtres et le peuple sont inférieurs en tout à ces belles âmes. Le progressisme a changé de nature. Du social, il a basculé dans la métaphysique. Nos ancêtres se seraient crus (du moins ils en sont accusés) supérieurs aux noirs, aux arabes, aux Indiens. Désormais, les belles âmes s’arrogent cette supériorité et ils assignent aux Beaufs la position inférieure du primitif. Entre eux et le peuple, ils creusent un abîme. Plus les Beaufs seront veules, stupides, bas, ignobles, immondes, laids, et tout ce qu’on voudra d’autre, plus, en comparaison, ils paraîtront hauts, beaux, courageux, intelligents, lucides, vertueux, vigilants. Ils ne rabaissent que pour mieux se guinder. Ils n’avilissent que pour rehausser le piédestal où ils montent. Peu importe que leur famille de pensée ait abandonné la France à Hitler au nom du pacifisme béat « plutôt la servitude que la guerre ». Ils n’accusent nos ancêtres d’avoir collaboré que pour se grimer du fard des résistants. Ils n’ont aucune dette envers eux. Leurs ancêtres, qu’ils ne baptisent pas beaufs, sont enterrés ailleurs. Ils sont d’un autre sang. En un mot, ils sont supérieurs.

 

Jusqu’en 1960, la France, dont le nom signifie libre,  était la patrie des droits de l’homme, la mère des arts et des lois, le phare des Lumières, le guide de l’humanité, le centre du savoir et de la culture, l’héritière d’Athènes et de Rome. A partir de 1960, tout a changé. Elle est devenue la terre des servitudes, la patrie de la violation des droits de l’homme, la mère des barbaries, l’antre de l’obscurantisme moderne, etc. C’est chez Foucault, Derrida, Barthes, Bourdieu, BHL, Wievorka, que s’opère ce renversement. Foucault a écrit Histoire de la folie à l’âge classique, Les mots et les choses, Surveiller et punir, Histoire de la sexualité, qui ont connu un succès incompréhensible, sauf à les replacer dans l’entreprise qui y donne sens. Ses livres servent de réservoirs. Les francophobes y puisent les thèmes de haine, ceux qui instruisent le procès de la France y trouvent des preuves à charge, ceux qui veulent en finir avec le pays de la liberté y cherchent des raisons d’asservir. L’entreprise de Foucault et alii consiste à dénoncer la France. Partout où il y a civilisation, s’impose un ordre injuste, fait de dispositifs serrés, cruels, compacts, destinés à contrôler, sanctionner, normaliser, réprimer, enfermer. Pour plaquer ce maillage sur le corps social, les techniques et les savoirs (médecine, psychiatrie, physique, droit) sont détournés de leurs fins. Jadis on croyait que le savoir émancipait, désormais Foucault annonce qu’il asservit. Les criminels et les fous, de dangereux qu’ils étaient, basculent dans le camp des victimes et leurs victimes deviennent des bourreaux. En France, tout est prison : la caserne et l’école bien sûr, et l’hôpital, l’hospice, tout autre lieu public, de même que les institutions de la famille et du mariage. Non seulement les criminels et les fous, mais aussi les malades mentaux, les soldats, les écoliers, les femmes, les enfants, les marginaux, les vagabonds sont pris dans les filets de l’ordre injuste et cruel, qui ajoute à ces vices l’hypocrisie, puisque, pour broyer les individus, il se masque des droits de l’homme. La folie, disent-ils, est une maladie inventée par la bourgeoisie pour écarter du corps social sain ceux qui le contesteraient ou qui s’en écarteraient. On sait que l’autisme est produit par des désordres génétiques qui touchent le cerveau. On s’en doutait il y a quarante ans, on en est sûr aujourd’hui. Cela n’a pas empêché les disciples de Foucault d’accuser les familles de fabriquer des enfants autistes. Pendant des années, des parents ont été rabaissés, noircis, culpabilisés, comme la France, pour justifier la déconstruction à laquelle se consacraient Foucault et ses disciples, dont les thèses ont produit les revendications « détruire la prison », « à bas les murs de l’asile », « fermons les casernes », « ouvrir les écoles », etc.

Ces thèses nourrissent l’art contemporain. Le cinéma dit « d’auteur » ou « jeune » n’est que la mise en images des thèses de Foucault. Les films glauques, noirs, désespérés qui sortent de ces officines idéologiques relèvent d’une pensée trash (mot US qui signifie « immondices »). Les héros sont des détraqués, des pervers, des asociaux, des fous ou des demi fous, des drogués, des obsédés mus par la seule pulsion de mort. Des sous-hommes, voilà ce que sont les Français. Un pays raciste, voilà la France de ce « cinéma officiel » qui ne vit que de subventions ou des fameuses « aides à la création ». Il en va ainsi des installations, de l’art nouveau, de la peinture aidée. L’Etat achète les croûtes qui chantent l’idéologie mise en musique par Foucault ou ses disciples.  

 

 De quel socle épistémologique viennent ces thèses délirantes ? Quel fumier les a nourries ? Comment la thèse de la France totalitaire, liberticide, répressive, hypocrite, broyant enfants et adultes, hommes et femmes, raciste de nature (Wievorka), berceau de la pensée fasciste (BHL), a-t-elle pris forme ?

La France que Foucault voit, représente et décortique dans ses livres est plus répressive et plus liberticide que les pays communistes. A l’Est, les atteintes aux libertés se voyaient. En France, elles sont invisibles. La France serait une geôle et les Français seraient enfermés dans un vrai goulag. Pourquoi cela ? Les crimes dont le communisme est naturellement porteur, comme les nuages l’orage, ont été connus dès 1917. En 1956, ils étaient évidents. Aux Français lucides, le communisme est apparu comme le système le plus sot, le plus stupide, le plus crapuleux, etc. de l’histoire de l’humanité. Si ses victimes, entre 85 et 100 millions d’hommes, au lieu d’être chinois, cambodgiens, vietnamiens, coréens, tibétains, noirs, ukrainiens ou ressortissants des colonies de l’ancienne URSS, avaient été de bons judéo-chrétiens d’Europe de l’Ouest comme l’ont été les victimes du national socialisme, des Nuremberg du communisme auraient été organisés partout. Les « amis du Désastre » et les compagnons de route n’auraient pas eu besoin de noircir la France pour blanchir le système dont ils sont les thuriféraires. Leur complaisance est avérée. On en connaît les raisons. Le communisme est conçu, élaboré, propagé par les intellectuels - docteurs en quelque chose ou, comme Lénine, rats de bibliothèque. En bref, c’est une idéocratie. Plutôt que de faire amende honorable (certains l’ont fait, Leroy-Ladurie, Kriegel) et reconnaître qu’ils se sont engagés en faveur du crime universel, ils ont persévéré dans leur être. La négation n’était pas tenable. Foucault et les siens n’ont pas marché dans les brisées de Faurisson ou de Ramadier. Cela leur aurait valu peut-être une volée de bois vert, encore que... Ils ont trouvé la parade, non chez les escrimeurs, mais chez les judokas, en retournant contre l’adversaire son attaque. Ils ont donc reversé les crimes du communisme sur la France. Le pays le plus répressif, le plus cruel, le plus liberticide, n’est pas l’URSS, ni la Chine, ni l’Iran islamique cher à Foucault, ni le Cambodge, ni l’Ethiopie, ni la Guinée, mais la France elle-même, qui cache sous de beaux discours les pratiques les plus barbares qui soient. Les immondices dont la France est couverte ont sorti l’idéocratie communiste de l’abîme de crimes dans lequel elle s’est discréditée à jamais.

 

Le dimanche 11 novembre 2001, l’émission Ripostes de la 5 (chaîne publique dite « chaîne du savoir ») traitait, non pas de la signification véritable de la guerre de 1914-1918 (la question aurait pu être : boucherie ou combat pour libérer un pays occupé ?), mais des communautés juive et musulmane. Le titre « juifs et musulmans, comment ça va ? » détonait par rapport aux agressions verbales, anonymes ou publiques (« mort aux juifs ») et aux pogroms dont sont victimes les juifs en France, incendies de synagogues et d’écoles juives. Faussement cool ou zen, il ne laissait rien attendre de bon de ce débat, auquel participait le ministre Mélenchon, trotskiste et antiraciste, mais uniquement quand le racisme est le fait de l’extrême-droite. Mélenchon a parlé de la France, oui de la France. Pour la première fois depuis 1981, un ministre socialiste a dit France, mais à peine prononcé, le nom a été nié : « la France est à construire », « la France est un avenir » ou « la France est notre futur à tous, ici présents », etc. comme si, dans l’esprit de Mélenchon, la France n’avait pas existé avant lui. Exeunt quinze siècles ou plus d’histoire, disparus 50 millions de Français, dont les ancêtres fertilisent la terre de France, finis les Lumières, la langue, la culture, les idées, la Déclaration des droits de l’homme, la Prise de la Bastille, les efforts faits par des dizaines et des dizaines de millions d’hommes qui ont sacrifié leur vie pour que nous vivions libres, et tout ça pour satisfaire un ministre qui s’est engagé pendant trente ans ou plus en faveur des crimes contre l’humanité. Les millions de héros anonymes qui ont fait la France, en l’entendant, ont dû se retourner dans leur tombe pour y mourir éternellement.

S’adressant aux musulmans présents sur le plateau, le Ministre a cru bon qu’il devait parler de ses ancêtres. Il est Français de « fraîche date », précisant qu’il n’est ni juif, ni arabe. Il est né à Tanger. Il est fier, non pas que ses ancêtres aient été français et aient fait la France, mais que ses ancêtres ne l’aient pas été. Toute sa fierté lui vient de sa non origine française. Et c’est au nom de son origine, ethnique ou nationale, qu’il dénie aux Français le droit à une culture, à une histoire, à une identité, à un territoire, à une existence, à des droits naturels et imprescriptibles. Il y a un siècle, les imbéciles se vantaient d’être Français depuis la nuit des temps. Aujourd’hui les mêmes imbéciles tirent leur gloire de ce qu’ils ne sont français que depuis la veille et qu’ils ne doivent donc rien à la France. Les saillies de ce ministre montrent que la nécessité d’intégrer des populations toujours plus nombreuses venues d’Asie et d’Afrique accentue la disparition du nom France et l’effacement du pays qui porte ce nom. La France en devient caduque. Pendant des siècles, la France a assimilé des étrangers. Autrement dit, elle a fait d’eux des Français semblables à tous les autres. Elle a accueilli des esclaves, leur a donné la liberté, les a émancipés, élevés au-dessus d’eux-mêmes, fait en sorte qu’ils deviennent citoyens, détenteurs de sa souveraineté et maîtres de son destin. Il n’y a pas au monde de politique plus généreuse. Depuis trente ans, cette ambition est morte. S’installent en France des populations soumises qui prônent des idéologies ou des morales thanatogènes ou de haine, sûres d’elles, racistes, convaincues de la supériorité absolue de leur race ou de leur religion, dominatrices, sans que l’Etat impuissant, la république immobile, la nation honnie et la France désuète osent exiger d’elles qu’elles changent. Rien ne les émancipe. De fait, la France est neutralisée, non comme la Suisse ou la Finlande, mais parce qu’elle est transformée en un espace neutre sans limites, sans frontières, sans âme, sans histoire, sans loi, sans règles, qui n’appartient à personne et qui est donc à tout le monde, simple entité abstraite vidée de son sens, évidée, éviscérée, aplanie, dépouillée de ses attributs, vide, véritable terra incognita. Les populations nouvelles se dispensent de tout devoir. Français se ramène à un coup de tampon sur une feuille blanche, aisément falsifiable et que l’on peut reproduire à des millions d’exemplaires. Tant que l’encre et le papier ne font pas défaut, on fabrique des Français. France ne signifie plus rien, français encore moins. Il faudrait être fou pour dire ces mots trash.  

 

 

 

20 novembre 2010

Cuba

 

 

Les journalistes ont annoncé ce matin que le régime castriste avait décidé, après de longues négociations avec l'Eglise catholique, de libérer les (ou des ?) prisonniers politiques qui croupissent depuis x années dans les geôles et les culs de basse-fosse de Cuba. 

C'est ainsi que les citoyens ont appris qu'il y avait des prisonniers politiques à Cuba, donc des bagnes politiques ou même peut-être des camps de concentration ou de travail forcé. Combien sont-ils ? Plusieurs milliers sans doute. Combien sont morts dans ce goulag tropical qui mettait en transe Sartre, Beauvoir, Bourdieu, usw ? Des dizaines de milliers sans doute.  

Voilà 50 ans que ce régime emprisonne, torture, réprime, condamne au silence, tue, interdit, enferme, espionne, surveille, etc. - mélange de socialisme national ou de communisme international et de dictature sud-américaine; et les Français n'en savaient rien, en dépit des milliers de vigilants et vigilantes et vigilantissimes (des deux et même trois sexes) des "droits de l'homme" et autres droits, qui bâfrent au grand râtelier des subventions publiques. Ces vigilants vivent aux crochets des contribuables, qu'ils condamnent à ne jamais rien savoir de ce qui se passe dans le monde. Pis, ils en font même la promotion : que sont les millions de ticheurtes à la gloire du tueur Guevara, sinon l'apologie du crime de masse ? La LDH, la femme Mitterrand, BHL, Sauce raciste, RESF, RUSF, etc. seraient-ils stipendiés par les Cubains, les Chinois, les Coréens du Nord, les Saoudiens, les Algériens, etc. pour qu'ils se taisent sur ce qui se passe dans le monde, hors de France et d'Europe ? Les sans frontiéristes respecteraient-ils une frontière, celle qui protège Castro and brother, Cuba et autres paradis socialo gauchistes, l'Arabie saoudite, l'islam et l'Islam ?

 

 

02 novembre 2010

Le silence de la mer

 

 

Un processus est engagé depuis une trentaine d’années, dont l’objectif est de faire sortir la France de l’histoire – c’est-à-dire de faire en sorte que la France ne dise plus rien de neuf ou de vrai au monde et que les valeurs dont elle est porteuse depuis des siècles s’abîment dans le silence. Participent à ce processus des citoyens cyniques qui savent ce qu’ils font, ou des naïfs qui ignorent ce à quoi ils s’engagent, et qui, ou cyniques ou naïfs, composent l’élite. Ce processus trouve dans l’Union européenne, telle qu’elle se construit, et dans le monde sans frontières, un cadre idéal, parfaitement adapté à son développement. Il se lit, comme à livre ouvert, dans la culture ou dans la littérature, dans les arts, dans la pensée, transformés en champs de bataille.

Ce processus n’est pas inédit. Il s’est déjà produit entre 1940 et 1944. Dans le premier récit de résistance, imprimé et diffusé clandestinement en 1942, Le silence de la mer, Vercors fait exposer par l’officier allemand, Von Ebrennac, le projet que le Troisième Reich nourrit pour la France : la démanteler et, pour cela, en détruire l’âme, parce que, pour que l’Allemagne soit, il faut que la France ne soit plus. L’officier, qui se trouve dans la bibliothèque de ses logeurs, explique comment procède le nouveau pouvoir : amadouer les écrivains, leur offrir des hochets pour qu’ils se taisent, ne plus diffuser leurs œuvres, non seulement les écrivains modernes, Proust ou Bergson, mais aussi les classiques, Ronsard, Corneille, Racine, Voltaire, Hugo, etc. Nevermore : « plus jamais ça ». C’est alors que le narrateur prend conscience que la France risque de sombrer dans le silence des abysses marins. Parce qu’ils avaient compris que la littérature française est liée à une nation consciente d’elle-même, les premiers combattants de la France libre ont voulu, dès juillet 1940, allier la plume à l’épée, la réflexion à l’action, la pensée à la politique, afin que le lien entre la littérature et la nation ne se dénoue pas ; et parce qu’ils savaient qu’il est vain de risquer sa vie pour rendre à un peuple ses libertés publiques et nationales, si ce peuple n’a plus d’existence. C’est pourquoi aussi la France libre a été une école de pensée et qu’un auteur comme Raymond Aron y a donné sa pleine puissance. Dans L’homme contre les tyrans, recueil d’articles et de textes publiés dans la revue de la France libre, les analyses d’Aron sur la menace que représente le Reich, autrement dit l’Empire, pour les vieilles nations européennes et pour les libertés de leurs peuples, sont plus bien lumineuses, bien plus justes, plus d’actualité aussi que les ratiocinations que l’on nous assène depuis une trentaine d’années sur le nationalisme allemand ou sur l’idéologie nazie qui menacerait à nouveau l’Europe et la France.

 

Pour comprendre la situation réelle de la culture en France et en Europe, il convient de regarder en arrière. Il y a deux  siècles et demi, au milieu de ce XVIIIe siècle, dont on dit souvent qu’il est la matrice de notre modernité, parce que, pendant ce siècle, ont été élaborés les principes de la politique actuelle (droits de l’homme, démocratie, séparation des pouvoirs, laïcité, etc.), deux encyclopédies, opposées l’une à l’autre, ont défini l’Europe : le Dictionnaire universel, dit dictionnaire de Trévoux, œuvre des jésuites (plusieurs éditions publiées entre 1704 et 1771) et L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, le monument des Lumières, publiée entre 1751 et 1765. L’Europe, pour eux, est un continent, nettement délimité, et dont les limites, de l’Atlantique à l’Oural, du Bosphore aux terres glacées du Nord, sont reconnues par tous. Ce continent se caractérise par la grande diversité de langues qui y sont parlées (langues latines, anglo-germaniques, slaves), par la grande variété des peuples qui y cohabitent à peu près paisiblement, par des coutumes innombrables, des façons de faire qui varient d’une région à une autre. Les auteurs qui décrivent cela s’en réjouissent : pour eux, cette diversité culturelle et linguistique fait le « génie » de l’Europe. Il existe pourtant trois caractères communs à tous les peuples, nations, pays, hommes : l’Europe est « blanche » (c’est le sens même du nom propre Europe, fille d’Agénor, enlevée par Zeus, princesse d’Asie mineure : en araméen, le mot signifie « blanche de visage »), elle est chrétienne, elle a fondé la civilisation la plus avancée qui soit. Il n’y a pas de place pour une identité européenne, sinon une identité minimale, renfermée dans ces trois caractères communs. Au XVIIIe siècle, les choses étaient ce qu’elles étaient et non pas ce que les hommes voulaient qu’elles soient.

En deux siècles et demi, les réalités n’ont guère changé : l’Europe ne s’est pas déplacée ; ses limites sont toujours les mêmes ; elle se caractérise par la même diversité de peuples, de langues, de nations, de coutumes, de mœurs ; elle est blanche, en dépit de quelques changements dans la population ; encore chrétienne, non plus à 95%, mais à 60 ou 70%, puisque la pratique religieuse n’est plus ce qu’elle a été  ; et encore à la tête d’une grande civilisation. Pourtant, il est impossible aujourd’hui d’énoncer ces réalités ou de vouloir les préserver. Ce serait devenir la cible des inquisiteurs. L’Europe n’existe plus comme réalité ; elle n’existe plus que comme « idée ». C’est une réalité idéelle, une réalité repeinte aux couleurs de l’idéal, une entité forgée par l’intellect. Elle tient de « l’idéologie » et produit une « idéocratie », malgré la volonté des peuples ou sans que les peuples en aient une claire conscience, avec un Etat nouveau, supranational et fédéral, qui absorbe et affaiblit les Etats existants, une constitution, des normes, des règles, des directives, des finances inépuisables, et dont l’objectif est de fabriquer un homme nouveau, homo europaeus ou homo europensis. De ce point de vue, elle est partiellement analogue à feue l’Union soviétique, une union et des conseils, commissions, organes, normes, directives, cherchant à effacer les nations, les arts, les pensées, les littératures. Dans cet ordre nouveau, ce qui est menacé, c’est la liberté de l’esprit, la vie intellectuelle, les arts, la culture, qui se sont épanouis jusque-là en France dans le cadre d’une vieille nation. 

Ce qui fait la littérature, ce sont les liens qu’elle entretient avec une nation ou un peuple. Il en va de même de la peinture et des autres arts. Soyons très attentifs au vocabulaire. Il existe une peinture hollandaise des XVIe et XVIIe siècles, comme il existe une peinture anglaise du XVIIIe siècle et du XIXe siècle, comme une peinture italienne du Quattrocento, toutes différentes les unes des autres et différentes de la peinture française du XVIe siècle (les portraits de Clouet, par exemple) ou de celle du XVIIe siècle (Poussin, Le Lorrain, La Tour, les frères Le Nain) ou du XIXe siècle : même si celle-ci est d’une grande diversité (néoclassique, pompier, réaliste, impressionniste, etc.), elle tient de la France ou de son âme ; elle est liée à une histoire ; elle véhicule une vision du monde propre aux Français. Or, aujourd’hui, il est impossible de parler de « peinture française » de la fin du XXe siècle, comme si l’adjectif était désormais proscrit et que la peinture n’eût plus de frontières, ni de lien avec la France. Il en va de même de la musique. Il a existé une grande musique française des XVIIe et XVIIIe siècles, illustrée par Sainte-Colombe, Marais, Couperin, Charpentier, Rameau, ou de la fin du XIXe siècle (Fauré, Ravel) ; il n’est plus possible de qualifier de « française » la musique que l’on entend aujourd’hui en France : world music, oui ; la qualifier de française, ce qu’elle ne veut plus être, serait tout aussi incongru que de qualifier de blanche, chrétienne et civilisatrice l’Europe. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, littérature signifiait « érudition » ou « doctrine ». Ce que l’on nomme littérature était alors belles lettres, lettres ou poésie. C’est en 1798, dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française que littérature prend son sens moderne : « l’ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays », sens qui tombe peu à peu en désuétude. L’heure est à la littérature-monde ou à la littérature européenne, sans frontières, métissée ou multiculturelle. Les idéologues ont réussi à convaincre des générations de potaches qu’il n’y avait de pensée digne de ce nom qu’allemande ou grecque. Or, il a suffi que l’éditeur Fayard publie les œuvres des philosophes de langue française, pour que l’on prenne conscience que penser n’était pas réservé aux seuls Allemands ou Grecs.

La littérature, l’art, la pensée ne sortent pas du néant, ils ne descendent pas du Ciel non plus.  L’homme pense dans un héritage ; la langue dans laquelle il écrit lui est transmise. Il a besoin de lecteurs qui partagent ses références pour être compris, lu, écouté. C’est un « animal politique » : sans cadre, il s’étiole. Les nazis qui ambitionnaient de détruire l’âme de la France en détruisant sa culture l’avaient compris. Les œuvres de l’esprit, tout ce par quoi nous les hommes, nous exprimons ce que nous sommes, ce que nous pensons, nous voulons, ce à quoi nous aspirons, etc. dépendent d’un cadre politique, dans lequel chacun de nous trouve à la fois sa liberté et des semblables ou des interlocuteurs.

Or, ce cadre politique est en train de changer ou, plus exactement le cadre millénaire est remplacé par un ordre nouveau, ou ordine nuovo, disent les Italiens, celui de l’Union européenne, qui exige de nouveaux arts, de nouvelles formes, de nouvelles idées, qui soient en harmonie avec cet ordre nouveau. Il est attendu des Français qu’ils se conforment à une identité européenne, qu’ils écrivent une littérature européenne, qu’ils parlent une langue européenne, qu’ils élaborent un art européen, etc., et que, pour cela, ils renoncent à ce qu’ils sont : français. C’est cela sortir de l’histoire. Pour que l’Union européenne soit ou qu’elle ait une existence, il faut que la France ne soit plus ou que son âme soit détruite. Cela prend des formes variées. Ou bien, tout est fait pour que la France n’ait plus conscience d’elle-même, que les élites ne prononcent plus son nom, que plus personne ne dise France, mais ce pays ou la République. C’est ce que l’écrivain Richard Millet nomme dans L’Opprobre (Gallimard, 2008) « apartheid mental », quand il est interdit aux écrivains de saisir l’essence d’un pays qui n’existe plus ou qui est menacé de disparaître. Ou bien, ce qui est publié comme de la littérature, c’est l’insignifiance. Ainsi les Editions de Minuit, fondées en 1942 par Vercors pour imprimer Le Silence de la mer, se sont spécialisées dans la publication de romans minimalistes. La peinture minimaliste aux Etats-Unis, c’est un carré jaune : le tableau est de forme carrée et il est couvert d’une couche de peinture jaune. La littérature minimaliste, c’est une phrase faite d’un mot ou de deux mots, suivie d’une autre phrase tout aussi sommaire, puis d’une troisième, d’une quatrième, etc. toutes traitant de choses banales, de salle de bain ou de travaux ménagers. Ou bien, les romans publiés n’ont pas d’autre objet qu’eux-mêmes : ce qui est raconté ou représenté, c’est l’écriture du roman. La littérature se borne à sa propre fabrique. Ou bien, c’est de « l’autofiction » : la seule réalité du monde dont elle parle, à la première personne évidemment, c’est le je qui écrit. Il n’y a pas d’autre réalité que « et moi, et moi, et moi ». Ou bien, la littérature se soumet aux oukases du multiculturalisme, que les idéologues d’Amérique du Nord ont inventé pour faire oublier que leur pays est fondé sur une injustice faite aux peuples premiers et qui perdure. Eux, les Français doivent se sentir coupables de ne pas être des immigrés dans leur propre pays. Ces idéologues auraient tort de se gêner, puisque, en France, d’autres idéologues leur prêtent main forte et vont plus loin dans la haine de soi. Plus la littérature est insignifiante ou anodine, meilleure elle est ; portée aux nues, elle est le modèle que les jeunes gens sont incités à suivre, même si elle conduit au néant ou parce qu’elle est le grand silence de la mer. Il n’est plus question de critique du réel, encore moins question de la France, cette vieille chose qui est près d’être jetée dans les poubelles de l’histoire. La France s’est construite autour de ses écrivains, de ses légistes, de ses érudits, de ses historiens, dans la littérature, par la littérature. Les écrivains qui regimbent contre cet ordre sont « stigmatisés ». Les chiens de garde des media instruisent leur « cas » pour les obliger à se taire. Nevermore. C’est la fin de l’espace littéraire français. Les maîtres d’école sommés de participer à ce processus n’enseignent plus rien aux élèves. Il faut faire table rase du passé, rabaisser la langue française en persuadant les élèves ou leurs parents qu’elle n’a plus d’avenir ou que son avenir est d’être un patois ethnique ou racial, parlé dans des fragments de territoire en concurrence avec d’autres patois ethniques et raciaux, l’avenir étant à l’anglo-américain ou à l’arabe ou au chinois.

Pendant des siècles, il allait de soi qu’un pays, quel qu’il soit, ait une littérature, des arts, une pensée qui lui soient propres. C’était une marque de la diversité de l’humanité : l’humanité est une, mais elle n’est pas uniforme ; elle se réalise de différentes façons sous divers modes suivant les climats. Il semble que ce droit soit concédé aux Français de plus en plus chichement, à contre cœur, comme une tolérance des maîtres de l’ordre nouveau, et provisoirement, en attendant que ce droit s’éteigne un jour, faute d’ayants droit. Alors que, dans l’ordre nouveau européen, la seule revendication qui soit légitime est celle du « droit à » ou des « droits à » (droits à tout, droits devant, tous droits dehors, des droits pour tout le monde, droit au logement, etc.), il est une réalité qui échappe à cette légitimité absolue : c’est la France. Le grand silence de la mer est le terme du processus qui l’affecte et où elle sombre peu à peu, sans même penser à se défendre.

 

07 septembre 2010

Algèbre

 

 

Chacun a entendu la ritournelle : « les arabes ont inventé l’algèbre » ; « les arabes, en inventant l’algèbre, ont ensemencé dans un Occident barbare la connaissance, la science, la raison » ; « les arabes sont nos maîtres à tous » ; « les arabes über alles » ; ou encore, selon la nazie Undke, « le soleil d’Allah brille sur l’Occident », etc. Serinée depuis des décennies, elle est gobée d’un coup. Or, il suffit d’un bref examen pour dissiper les brumes de la propagande. 

Le sens du mot – ou plutôt son référent, ce qu’il désigne – ne soulève pas de difficultés pour nous, aujourd’hui. Il n’en a pas toujours été ainsi dans les siècles antérieurs. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) a quelques difficultés à se représenter ce qu’est l’algèbre : « (elle) considère les grandeurs et s’applique aux nombres, aux lignes, aux figures, aux poids, et aux vitesses des mouvements tant en général qu’en particulier, en faisant abstraction de toutes matières : de sorte qu’on la pourrait appeler géométrie métaphysique (…) ». Pour illustrer cette définition, il énumère les signes (ou « notes ») de l’algèbre : « + signifie plus : ainsi 9 + 3 veut dire, 9 plus 3 ; - signifie moins : ainsi 14 - 2 veut dire, 14 moins 2 ; = est la note de l’égalité : ainsi 9 + 3 = 14 - 2 veut dire, neuf plus trois est égal à quatorze moins deux ; : : ces quatre points entre deux termes devant et deux termes après marquent que les quatre termes sont en proportion géométrique : ainsi 6.2 : : 12.4. veut dire : comme 6 est à deux, ainsi 12 est à quatre ; ces deux points : au milieu marquent la proportion arithmétique entre ces nombres : ainsi 7.3 : 13.9. veut dire : 7 surpasse 3, comme 13 surpasse 9 ; deux lettres ensemble marquent une multiplication de deux nombres : ainsi bd est le produit de deux nombres, comme 2 et 4, dont le premier s’appelle b et l’autre d ». « On ne se sert plus guère que de l’algèbre spécieuse », précisent les académiciens en 1718. Il semble que Furetière en soit resté à l’algèbre numérique, si bien que l’on se demande si les exemples illustrent vraiment ce qui a été défini. Ils sont même si simples qu’ils rendent incompréhensible l’emploi figuré du mot : « on dit figurément, quand quelqu’un n’entend rien à quelque chose qu’il lit ou qu’il écoute, que c’est de l’algèbre pour lui ». En effet, il faut être bouché à l’émeri pour ne rien entendre à 2 + 2 = 4. La définition de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) est poussive. L’algèbre est une « espèce d’arithmétique universelle qui considère le plus et le moins en tout genre, et qui se sert des lettres de l’alphabet et d’autres signes au lieu des chiffres ordinaires ». De toute évidence, les académiciens d’alors n’en étaient guère familiers. Trois siècles plus tard, il semble qu’elle ait été apprivoisée : (DAF, neuvième édition, en cours de publication depuis 1994) : « branche des mathématiques dans laquelle, les grandeurs et les nombres étant représentés par des lettres, les problèmes sont résolus par des formules », et Trésor de la langue française (1971-94) : « branche des mathématiques ayant pour objet de simplifier et de résoudre au moyen de formules des problèmes où les grandeurs sont représentées par des symboles, et d’en généraliser les résultats ».

 

Le mot, attesté à la fin du XIVe siècle, est emprunté du latin médiéval, algebra, formé au XIIe siècle par un érudit lombard, Gerardo de Cremona (1114-1187), qui a résidé à Tolède pour traduire en latin des ouvrages de savants arabes, dont un traité d’Al Khawarizmi, publié en 825 : ilm al djabr wa al muqabala, mot à mot « science des réductions et des comparaisons », al djabr étant dérivé du verbe DJBR, qui a pour sens « réduire ». Le mot, emprunté du latin, est d’origine arabe. Les auteurs de dictionnaires en conviennent, Ménage (1613-1692), le premier dans son Dictionnaire étymologique de la langue française (1650) : « Algebra vient de l’arabe Algiabarat, de la racine giabara qui signifie reparauit, roborauit, concinnauit, refecit, parce que l’algèbre est la perfection, et comme la réparation de l’arithmétique, laquelle les arabes appellent Altaksir, fraction ». L’explication est peut-être confuse, mais elle est exacte pour ce qui est de l’étymologie. Furetière la reprend (« Ménage dérive ce mot de l’arabe Algebra (en fait du latin), qui signifie le rétablissement d’un os rompu, de la racine giabara, supposant que la principale partie de l’algèbre est la considération des nombres rompus (…) »), de même que Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694), d’Alembert (article algèbre de L’Encyclopédie, 1751-64), Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « de l’arabe al, le, et djebr, réunion de plusieurs parties séparées ; en mathématiques, réduction des parties au tout ou des fractions à l’intégralité, de djabara, il a relié, consolidé, réuni » ; « les Arabes ont désigné l’algèbre par les deux mots algebra et almuchabala, qui veulent dire restauration et opposition et se rapportent assez bien aux deux opérations les plus fréquentes dans l’emploi des équations, savoir l’addition d’une même quantité ou la soustraction d’une même quantité aux deux membres d’une équation ») ; les rédacteurs du Trésor de la langue française (qui précisent que c’est le mot du latin médiéval qui est emprunté de l’arabe) et les académiciens (neuvième édition : « emprunté, par l’intermédiaire du latin médiéval, de l’arabe aldjabr, « contrainte », « réduction (de l’arithmétique à une forme plus parfaite) »).

 

Le fait que le mot soit emprunté à l’arabe, par le biais de la traduction d’un traité de 825 en latin médiéval, ne prouve pas l’antériorité de la chose. Gerardo de Cremona s’est contenté, par paresse ou parce qu’il ne parvenait pas à le traduire, de latiniser le mot al djebr ; mais de l’impuissance d’un traducteur, on ne peut rien inférer de la naissance ou de l’origine de l’algèbre. Dès le XVIIe siècle, les auteurs de dictionnaires se sont bien gardés de faire ce saut aventuré. Furetière, le premier, note en 1690 : « Scriverius en attribue l’invention à Diophante, auteur grec, dont Regiomontanus a recueilli treize livres, qui ont été commentés par Gaspard Bachet, Sieur de Meziriac, de l’Académie française ». Diophante, qui était sans doute originaire de Babylone,  vivait dans l’Alexandrie hellène du IIIe siècle de notre ère, laquelle était alors intégrée à l’Empire romain, tandis que les arabes conduisaient leurs troupeaux de chameaux d’oasis en oasis et avaient d’autres préoccupations que de fonder une science mathématique. D’Alembert (L’Encyclopédie, 1751-64) en établit une généalogie plus précise : « Quant à l’origine de cet art, nous n’avons rien de fort clair là-dessus : on en attribue ordinairement l’invention à Diophante, auteur grec, qui en écrivit treize livres, quoiqu’il n’en reste que six (…) On croit que cet art a été fort cultivé par les arabes : on dit même que les arabes l’avaient reçu des Perses et les Perses des Indiens. On ajoute que les arabes l’apportèrent en Espagne, d’où, suivant l’opinion de quelques-uns, il passa en Angleterre avant que Diophante y fût connu ». Autrement dit, c’est par ignorance que les Occidentaux, un temps, ont placé l’origine de l’algèbre chez un auteur arabe. Littré (1863-77) dévoile, sans le vouloir, la fausseté de cette origine : « algèbre littérale, algèbre qui emploie les lettres de l’alphabet, ainsi nommée pour la distinguer de l’algèbre des arabes et des écrivains de la Renaissance, qui n’employaient que des nombres ». Et Littré de citer le nom de l’inventeur de l’algèbre littérale ou spécieuse, la véritable algèbre, François Viète (1540-1603) : « Viète, écrit-il, est l’inventeur de l’algèbre littérale ». Les anciens lexicographes le citent aussi, Corneille (1694 : « M. Viète, qui vivait encore du temps du cardinal de Richelieu, est l’inventeur de l’algèbre spécieuse. Le fameux Descartes a dit que par le moyen de cette dernière, il pouvait résoudre tout problème proposé, pourvu qu’il pût être résolu ») et surtout d’Alembert, pour qui Viète a effectué sept découvertes importantes : « la première, c’est d’avoir introduit dans les calculs les lettres de l’alphabet pour désigner même les quantités connues ; la seconde, c’est d’avoir imaginé presque toutes les transformations des équations, aussi bien que les différents usages qu’on en peut faire pour rendre plus simples les équations proposées ; la troisième, c’est la méthode qu’il a donnée pour reconnaître par la comparaison de deux équations, qui ne différeraient que par les signes, quel rapport il y a entre chacun des coefficients qui leur sont communs et les racines de l’une et de l’autre ; la quatrième, c’est l’usage qu’il fait des découvertes précédentes pour résoudre généralement les équations du quatrième degré, et même celles du troisième ; la cinquième, c’est la formation des équations composées par leurs racines simples, lorsqu’elles sont toutes positives, ou la détermination de toutes les parties de chacun des coefficients de ces équations ; la sixième et la plus considérable, c’est la résolution numérique des équations, à l’imitation des extractions de racines numériques, matière qui fait elle seule l’objet d’un livre tout entier ; enfin on peut prendre pour une septième découverte ce que Viète a enseigné de la méthode pour construire géométriquement les équations ». Les arabes n’ont eu aucune part à l’élaboration de cette algèbre-là, sinon le nom qui lui a été donné.  

Il faut vraiment que les idéologues et autres consciencieux du social du CNRS et de l’EHESS soient épris des arabes ou aient abandonné tout sens commun pour qu’ils fassent de ces peuples les inventeurs de tout ce qui est sur la terre, de toutes les sciences, de tous les arts, de toutes les techniques, sauf de la Bêtise.

 

 

 

22 août 2010

Post - (préfixe)

 

Ce préfixe, qui est en latin une préposition de sens temporel et signifiant « après », est l’un des plus productifs qui soient dans la nouvelle langue française. Dans l’ancienne langue, il était rarement employé ; il est vrai que l’on formait alors des mots nouveaux par emprunt aux différentes langues européennes : latin, italien, espagnol, provençal, gascon, etc. Les lexicographes des XVIIe et XVIIIe siècles ne recensent que trois exemples : Richelet (1680), postcommunion : « (Terme d’Eglise) sorte de prière que le peuple chante après la communion du prêtre » ; Furetière (1690), post-brachiale : (à propos de métacarpe : partie du squelette qui contient quatre os de la paume de la main, situés entre ceux du poignet et ceux des doigts) on l’appelle aussi avant-poignet, et c’est ce qui forme la paume de la main ; les Latins l’appellent post-brachiale » ; les académiciens (DAF, 1762), post-scriptum : « Mot pris du latin (qui) se dit de ce qu’on ajoute à une lettre après la signature et qu’on marque en abrégé par ces deux lettres, P.S. ».

Le succès de post, qui est en fait un triomphe, commence au XIXe siècle, évidemment, siècle de la NLF s’il en fut, pendant lequel sa vitalité a été très forte, pour exprimer la position relative d’un objet quelconque dans l’espace ou dans le temps, en opposition avec pré - et signifiant « qui est situé à la suite de ou en arrière de quelque chose » (postface, postposition, postposer, post-palatale, postverbal, etc.) ou « qui se produit à la suite de quelque chose » (postcommunion, postdate, post-cure, post-romantisme, postsynchroniser, postopératoire, postscolaire, post-révolutionnaire, etc.).

Un morphème aussi successfull ou aussi « tendance », pour parler comme ceux de la com, ne pouvait que servir à former des concepts « tendance » - postmarxistes bien sûr, tendance Groucho. Citons-en quelques-uns : postmoderne et postmodernité, post-histoire, post-démocratique, post-marxisme (ce qui fait verser des torrents de larmes aux orphelins de la Bête) et deux « incontournables » postcolonial et post-colonialisme. Ces forgeries sentent et même puent l’artifice verbal, le factice, l’opportun, la frime, le fric (à gogo), la tendance du jour, la tartufferie, la volonté de cacher, l’abus de sens, la cupidité, le concept frelaté « made in China » ou « made in officines marxistes à la dérive », poudre aux yeux, orviétan, perlimpinpin, etc.

La doctrine du post-colonialisme émane de ressortissants de pays qui étaient, il y a plus d’un demi-siècle, inclus dans des empires européens (les "colonies"), ces ressortissants s’étant établis aux Etats-Unis ou dans les divers pays qui forment l’Europe pour paresser à plus de dix mille euros par mois dans le confort, parfois aux crochets des peuples appauvris ou miséreux d’Europe, singeant de fait ceux qui ont ou auraient colonisé le pays de leurs parents ou grands-parents. Le post-colonialisme ne présente que des avantages. Il développe les réflexes verbaux attendus et convenus, mille fois assénés, qui ont nom altérité, victimisation, imputation sans fin de crimes sans nom, absence de frontières, du moins dans la seule Europe (ailleurs, dans les pays d’origine, des frontières il y a, et infranchissables), etc. Qu’il soit post ou pré ou contemporain, c’est toujours du colonialisme. Il revient à accuser de crimes imaginaires un pays ou des pays qui ne commettent plus ces crimes depuis x années, dont les habitants actuels sont innocents, pour la plupart d’entre eux, des crimes qui leur sont imputés, ou de pays qui ont payé pour les crimes commis jadis. La posture de victimes éternelles paie : à nous les £, les $, les € et autres monnaies sonnantes et trébuchantes, à nous l’oseille, le fric, le flouze, à nous les comptes en banque sans cesse approvisionnés, à nous la belle vie, à nous les jolies indigènes, vahinés et moukères du Nord, etc. L’histoire coloniale est close ; le post-colonialisme en fait une essence éternelle qui, comme la manne du désert, va entretenir ses propagandistes jusqu’à la fin des temps ou jusqu’au remake de la Libération de 1944.

Outre l’argent, la doctrine présente l’avantage de cacher le colonialisme hideux qui, peu à peu, s’établit ici et maintenant. La France postcoloniale est le masque qui occulte la vraie réalité : la France colonisée. On l’accuse de post-colonialisme de peur que la vérité n’apparaisse dans la lumière des mots ; elle est dite postcoloniale pour que la réalité de pays colonisé soit à jamais cachée.

 

06 juillet 2010

Quand vous entendez le mot "culture", ouvrez vos dictionnaires

 

 

 

 

 

 

Tout semble avoir été dit sur le mot culture. La synthèse la plus claire et la plus complète qui ait été rédigée sur les divers concepts auxquels renvoie ce mot (philologique et d’origine latine : cultura animi ; emprunté de l’allemand Kultur : « civilisation » ; tiré de l’ethnologie anglo-américaine : « façons d’être » propres à un groupe) se trouve dans les quatre pages de grand format qu’y a consacrées Alain Rey dans son Dictionnaire culturel en langue française (4 volumes, Le Robert, 2005). Pourtant, il semble que soient échappés à l’attention des commentateurs des faits enfouis et qui peuvent apparaître, à condition de consulter les dictionnaires en panchronie, suivant une méthode qui n’exclue pas d’état de la langue (langue du XVIe siècle, des siècles classiques, langue du XIXe siècle, langue contemporaine) et qui saisisse en même temps, dans tous les états de la langue, toutes les strates ou les couches de sens, étant entendu que les sens anciens, qui ne meurent jamais, finissent par traverser les couches successives pour nourrir la langue actuelle.

En 1694, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française, la définition de culture est expédiée en une phrase : ce sont « les façons (id est le travail) qu’on donne à la terre pour la rendre plus fertile, & aux arbres & aux plantes pour les faire mieux venir, & les faire mieux rapporter ». Le mot n’a de sens qu’agricole. Trois siècles plus tard, dans la neuvième édition (en cours de publication), il a neuf acceptions si éloignées les unes des autres et si variées que les académiciens les ont réparties en trois ensembles : « I. A propos des productions naturelles » ; « II. A propos du développement de l’esprit et du corps » ; « III. A propos des productions de l’esprit et des valeurs qui les accompagnent ». En trois siècles, non seulement le nom culture s’est étendu, à partir de l’agriculture, à d’innombrables domaines, tels que l’esprit, le corps, le développement personnel, les valeurs, les inventions, les coutumes, la société, mais encore il s’est chargé de sens nouveaux, sans que cette prolifération puisse être considérée comme un enrichissement. Quand le sens (le signifié) part dans tous les sens (dans toutes les directions), il perd en clarté ce qu’il gagne en profusion.

C’est entre 1877, année au cours de laquelle Littré a publié le Supplément de son Dictionnaire de la langue française (1863-77), et 1971, quand les Editions du CNRS ont publié le tome premier du Trésor de la langue française que culture s’est étendu à d’innombrables réalités. Chez Littré, la définition, qui occupe une colonne, se décline en quatre acceptions, dont trois sont agricoles : « travail de la terre » ; « terrain cultivé » ; « action de cultiver un végétal ». La quatrième acception n’est même pas glosée, Littré se contentant de citer des emplois : « figuré, la culture des lettres, des sciences, des beaux-arts » et « instruction, éducation ». Un siècle plus tard, dans le Trésor de la langue française, l’article culture occupe cinq colonnes ou deux pages et demie de grand format ; et quinze acceptions sont distinguées. Littré n’enregistre pas l’adjectif culturel, lequel n’est attesté qu’à compter de 1907 ; dans le Trésor de la langue française, culturel occupe autant de place que culture chez Littré.

 

Bien que culture soit emprunté au latin cultura, c’est un mot moderne. Si l’on cherchait une devise pour le XXe siècle, que l’on choisisse culture. Ce mot condense en lui l’essence du siècle. L’attestent la longueur croissante des articles de dictionnaire et les sens de plus en plus variés qui y sont distingués. En 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, pour la première fois, le sens agricole est complété par l’esquisse du sens moderne : « culture se dit aussi au figuré du soin qu’on prend des arts & de l’esprit ». Dans les exemples cités, culture est suivi, comme cultura dans la phrase de Cicéron (cultura animi), d’un complément introduit par la préposition de : « la culture des arts est fort importante, travailler à la culture de l’esprit, on a trop négligé la culture de cet esprit ». Littré relève à peu près les mêmes exemples, qu’il a lus chez les écrivains classiques : Patru, « le peu de connaissance que j’ai, je le dois à la culture des bonnes lettres » ; d’Alembert, « quoique livré presque uniquement à des études et à des ouvrages ecclésiastiques, il n’avait pas entièrement abandonné la culture des lettres » ; Rousseau, « si la culture des sciences est nuisible aux qualités guerrières, elle l’est encore plus aux qualités morales ».

Au XXe siècle, en revanche, le mot est très souvent employé sans complément, et même comme attribut du sujet dans « tout est culture ». La culture était transitive ; elle devient intransitive. Chez Littré et les académiciens, elle s’applique aux sciences, lettres, arts et à l’esprit. Au XXe siècle, elle n’a plus d’objet qui y soit extérieur. Chez Littré, l’important était ce sur quoi elle s’applique. Au XXe siècle, peu importe sur quoi elle s’applique, rien ou quelque chose. Elle est autotélique ou, dit en d’autres termes, elle est à elle-même sa propre fin. Rien ne la dépasse ou la transcende. Elle était l’humble auxiliaire des lettres, arts ou sciences ; elle est arrogante, elle englobe tout, tout est culture.

 

Longtemps, les académiciens ont donné à culture une extension modeste : le mot « se dit aussi au figuré du soin qu’on prend des arts et de l’esprit », écrivent-ils dans la quatrième (1762) et la cinquième (1798) éditions de leur Dictionnaire. Dans la sixième édition (1832-35), la définition prend de l’ampleur : « culture se dit de l’application qu’on met à perfectionner les sciences, les arts, à développer les facultés de l’esprit ». Ce n’est pas le remplacement de soin par son quasi synonyme application qui est nouveau, ce sont les verbes perfectionner et développer : « perfectionner les sciences, les arts, développer les facultés de l’esprit ». Le sens du mot suppose un processus. A la culture, sont assignés des objectifs. Au XIXe siècle, l’histoire triomphe, non seulement la discipline nommée histoire, mais aussi la conviction que, par le travail ou par tout autre moyen, les hommes peuvent changer la nature, les sociétés, les institutions, l’homme lui-même. Désormais, elle a un sens : une direction à suivre pour atteindre un but. La culture en est affectée. Il y incombe de faire advenir le progrès : d’abord celui des arts, puis celui de l’esprit, enfin celui de l’homme. Dans le Trésor de la Langue française, le but de la culture n’est plus le perfectionnement des arts, mais le perfectionnement de l’homme. Elle le façonne, l’amende, le rend meilleur. La culture est censée changer l’homme, comme le disent explicitement les définitions suivantes.

 

II. Au figuré, fructification des dons naturels permettant à l’homme de s’élever au-dessus de sa condition initiale et d’accéder individuellement ou collectivement à un état supérieur ;

A. Ensemble des moyens mis en œuvre par l’homme pour augmenter ses connaissances, développer et améliorer les facultés de son esprit, notamment le jugement et le goût ;

  1. Absolument, travail assidu et méthodique (collectif ou individuel) qui tend à élever un être humain au-dessus de l'état de nature, à développer ses qualités, à pallier ses manques, à favoriser l’éclosion harmonieuse de sa personnalité ;
  2. Le complément désigne un individu considéré dans sa nature intellectuelle et morale : activité qui permet à l’homme de développer, épanouir certaines composantes de sa personnalité ;
  3. Par extension, le complément désigne un domaine d’activité intellectuelle, artistique, etc. : pratique, perfectionnement de certains modes de connaissance ou d’expression.

B. Par métonymie, bien moral, progrès intellectuel, savoir à la possession desquels peuvent accéder les individus et les sociétés grâce à l’éducation, aux divers organes de diffusion des idées, des œuvres, etc. ;

  1. Absolument, ensemble de connaissances et de valeurs abstraites qui, par une acquisition généralement méthodique, éclaire l’homme sur lui-même et sur le monde, enrichit son esprit et lui permet de progresser :
  2. Construit avec un adjectif, qualité, compétence que la possession d’un savoir étendu et fécondé par l’expérience donne à une personne ou à une société dans un domaine de connaissances particulier, à une époque ou dans un lieu déterminé…

 

Dans la langue, il n’est guère de mots qui aient des sens aussi divers, variés, amples et englobent autant de notions, idées, réalités, concepts hétérogènes. Aucun sujet parlant n’a ces concepts, notions, idées dans l’esprit quand il emploie le mot culture. Le signifiant n’est pas assez vaste pour contenir le signifié qui déborde de tous côtés. Ce n’est pas un mot que les auteurs du Trésor de la langue française définissent, c’est un vaste programme, individuel et collectif, affectant l’humanité tout entière, qu’ils exposent. Ils ne rédigent pas un article de dictionnaire, mais une profession de foi.

Le sens II A 1 (« fructification des dons naturels, ensemble des moyens pour augmenter, développer, améliorer (l’homme), travail assidu et méthodique qui tend à élever un être humain au-dessus de l’état de nature, etc. ») est suivi de deux exemples. Le premier est d’Artaud (Le Théâtre et son double, 1938) : « cette idée de la culture en action et qui devient en nous comme un nouvel organe, une sorte de souffle second » ; le second de Maritain (Humanisme intégral, 1936) : « ne comprenant pas que l’effort pour parfaire la nature de l’homme par un processus lui-même conforme aux profondes exigences de celle-ci, je veux dire par la perfection intérieure d’une certaine sagesse de connaissance et de vie, doit toujours être son effort principal, la culture se propose avant tout de maîtriser la nature extérieure et de régner sur elle par un processus technique ». Il est impossible de tirer de ces extraits le sens exposé dans le Trésor de la langue française. Maritain (« maîtriser la nature extérieure et régner sur elle par un processus technique ») semble avoir présent à l’esprit le concept de Gestell, « sommation » ou « arraisonnement ». Selon Heidegger, c’est la technique, non la culture, qui soumet à sa raison la nature. Il semble que Maritain, au moment où il réfléchit à la culture, pense à la mécanisation qui bouleverse l’agriculture. Entre le sens B 1 (« bien moral, progrès intellectuel, savoir, etc. ») et les exemples qui sont censés l’illustrer, le même décalage peut être observé. Ainsi l’extrait de Valéry (Variété, 1936 : « les préoccupations dominantes semblent être de donner aux enfants une culture disputée entre la tradition dite classique, et le désir naturel de les initier à l’énorme développement des connaissances et de l’activité modernes ») semble se situer, pour ce qui est du sens, à l’opposé du concept exposé en B1.

Tout se passe donc comme si les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) avaient d’abord exposé leur propre conception de la culture, qu’ils ont illustrée d’extraits trouvés dans leur corpus et qu’ils ont utilisés, après en avoir forcé le sens, pour asseoir leur conception. Entre la culture, telle que la conçoivent les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35 : « application qu’on met à perfectionner les sciences, les arts, à développer les facultés intellectuelles »), et celle ou celles qu’exposent, quarante ans plus tard, les auteurs du Trésor de la langue française, il n’y a pas un fossé, mais un abîme.

 

Il est un sens que Littré glose par « instruction, éducation » et qu’il illustre de cet exemple de son cru (« un esprit sans culture ») et de cet extrait de Vauvenargues : « tout ce qui flatte le plus notre vanité n’est fondé que sur la culture que nous méprisons ». D’après les auteurs du Trésor de la langue française (article culture, rubrique « étymologie et histoire »), cet emploi absolu apparaît à la fin du XVIIe siècle : en 1691, avec le sens de « formation de l’esprit par l’éducation ». De 1904 à 1914, Durkheim a professé un cours (« Histoire de l’enseignement en France ») dont a été tiré L’évolution pédagogique en France (P.U.F, 1990). Pour Durkheim, la pédagogie, de la fin de l’Antiquité jusqu’au début du XXe siècle, est faite de religion. « Le christianisme est... une religion morale, et l’éducation chrétienne... une éducation morale. Or la morale chrétienne (…) est une morale de l’adhésion, de la conviction et de la conversion intérieures... Comme le christianisme s’adresse à l’homme intérieur, c’est l’homme intérieur qu’il s’agit d’enseigner. Comme c’est la totalité de la personne qui doit se tourner vers le Christ, c’est la totalité de la personne qu'il convient d'éduquer. Selon Durkheim, il s’agit de « former l’esprit dans sa totalité ». L’enseignement chrétien est donc à la fois, et inséparablement, instruction intellectuelle et éducation morale », pense Mark Sherringham (« Christianisme et éducation », Commentaire, n° 96, hiver 2001-2002).

Dans le Trésor de la langue française, culture est glosé à l’aide des mots perfectionner, fructification, bien moral, s’élever. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694), le sens de perfection est illustré par les exemples suivants : « on dit en termes de spiritualité la perfection chrétienne, la perfection de la vie religieuse, et absolument, la perfection, pour dire, l’état le plus parfait de la vie chrétienne, de la vie religieuse (…) ; un chrétien doit toujours travailler à son avancement et à sa perfection ». Dans la cinquième édition (1798) de ce même dictionnaire, le verbe fructifier est défini ainsi : « rapporter du fruit » et « il se dit plus ordinairement dans le figuré, et signifie produire un effet avantageux ». Les exemples sont empruntés à la religion : « Dieu a béni leur travail et l’a fait fructifier ; faire fructifier la parole de Dieu ; l’Évangile a bien fructifié dans les Indes ». La culture, telle qu’elle est définie ci-dessus (« fructification des dons naturels… ; par métonymie, bien moral, progrès intellectuel, savoir…, etc. »), pourrait définir le christianisme, tel que l’exposent Durkheim et Sherringham, comme si elle avait pris la place laissée libre par la lente disparition de la religion catholique et qu’elle en soit l’ersatz.

 

Dans plusieurs de ses ouvrages, dont Les Origines de la culture (Desclée de Brouwer, 2004), René Girard soutient la même thèse, à savoir que « toute culture est fille du religieux » (p 145) et que « le religieux enfante toute la culture humaine » (p 175). Même la domestication des animaux a pour origine la religion. Les hommes ne domestiquent pas les animaux pour en tirer profit, mais pour qu’ils leur ressemblent et puissent être ainsi sacrifiés. D’ailleurs, à partir du moment où les hommes ont renoncé à sacrifier des animaux, ils n’ont plus domestiqué de nouvelle espèce. Certes, Girard emploie culture dans un sens ethnologique, mais comme il étaie ses thèses en analysant Shakespeare, Dostoïevski, Proust, la Bible et les Evangiles, sa conception réelle de la culture est plus large que celle de Frazer ou de Malinovski. Acceptons la thèse de René Girard. Alors comment interpréter l’extension avérée du mot culture et concilier le fait qu’il se soit chargé des significations dont le catholicisme s’est délesté. Par la substitution de la culture triomphante au catholicisme défaillant ? Ce serait trop simple.

Dans Le XIXe siècle à travers les âges (Denoël, 1984 ; Gallimard, Tel, 1999), Philippe Muray s’étonne de la bizarrerie du XIXe siècle qui agite l’oriflamme du rationalisme militant et de l’agnosticisme anti-catholique, alors que, de tous les siècles de notre histoire, il est le plus religieux, le plus mystique, le plus idéaliste, le plus foisonnant en visions édéniques, le plus éternellement new age, le plus grand mélangeur d’élucubrations occultistes et de prophéties magiques. Cette nouvelle religion est un mélange de scientisme et d’illuminisme, un métissage de culte des ancêtres et de séances de tables tournantes, une naïve confiance dans la vaticination politico-sociale. Elle a besoin d’un discours qui la légitime, c’est-à-dire d’une théologie. Les sciences sociales en font office, qui, justement, commencent leur assomption au XIXe siècle dans un ciel qui a été au préalable vidé de toute transcendance et elles s’emparent du mot culture dans lequel elles cachent la religion qu’elles professent et dont elles recouvrent la société tout entière qu’elles régissent désormais.

Les deux adjectifs cultuel et culturel dérivent de deux noms, culte et culture, empruntés au latin, où leur étymon est issu du même verbe colere qui a pour sens « cultiver » (agrum, un champ) et « honorer » (deos, les dieux). Bien que ces mots aient un passé archaïque, ils sont modernes. Ils ne sont pas relevés dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1935. Cultuel est attesté pour la première fois en 1872 dans la Revue d’anthropologie ; culturel a été formé par Claudel en 1907. L’un et l’autre appartiennent à la religion : cultuel signifie « qui se rapporte au culte » et culturel « qui est relatif à la culture religieuse ». Ces termes ne disent rien de la foi, mais ils sont liés aux pratiques religieuses. Cultuel est employé pour la première fois dans une phrase au sens défavorable, que Littré, le premier à enregistrer cultuel, reproduit dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la langue française : « les sauvages nous offrent un spectacle mélancolique de superstitions grossières et de formes cultuelles féroces » (in Revue d’anthropologie, 1872). Les auteurs du Trésor de la langue française ont jugé plus prudent de ne pas citer cet emploi, se contentant de référer au Dictionnaire de la langue française de Littré. Il est un second emploi de cultuel qui est juridique, dans association cultuelle par exemple : il tient à l’existence de la loi de 1905, dite improprement « de séparation de l’Eglise et de l’Etat », qui interdit à la République et aux collectivités de participer au financement des cultes. Une association, si elle est culturelle, peut recevoir de l’argent public ; si elle est cultuelle, cela lui est interdit. Voilà pourquoi des associations culturelles cachent le culte sous la culture.

L’adjectif culturel s’est éloigné de la religion catholique. A partir de 1927, le sens de « relatif à la culture religieuse » s’efface au profit de « relatif à la culture », quelque sens qu’ait ce nom : que ce soit « l’acquisition et la possession par l’esprit de connaissances qui l’enrichissent » ou « le mode » de se comporter ou de répéter des savoir-faire dans une « société » traditionnelle. La culture commence son assomption dans un ciel, d’où toute transcendance a été chassée. En 1968, culturel est employé pour la première fois comme un nom commun dans le Traité de sociologie, pour désigner le domaine de la culture, qui a fini par englober tout le social  : « l’anthropologie culturelle a eu le tort de se placer à l’intérieur de ce que l’on a appelé parfois le culturalisme et qui postule la séparation du culturel et du social ». La sociologie a mis fin à cette séparation. Désormais, le culturel est le social, comme l’atteste la formation du nom socioculturel. De fait, la culture tend à recouvrir la société tout entière. Elle est le ciment qui fait société. Ce n’est pas en évacuant toute religion des activités de l’esprit que la culture a pris la place prépondérante qu’elle occupe aujourd’hui, mais en devenant la théologie de la nouvelle religion. Au XVIe siècle, culture est attesté une fois au sens de « culte » chez Lemaire des Belges : « elle choisit (…) le duc de Turin, homme belliqueux, prudent et beau, mais toutefois adonné à la fausse culture des idoles ». De fait, dans la société toute culturelle d’aujourd’hui, le lien rompu entre la culture et le culte est rétabli : la culture est le culte moderne.

 

Cette hypothèse religieuse et sociale, distincte de la « cultura animi » de Cicéron et Arendt, de la Kultur allemande et de la culture anglo-américaine, explique que la culture ait besoin de lieux spécifiques où le nouveau culte puisse être exercé et qui sont nommés, le mot église n’étant pas vacant, maisons de la culture et qu’elle tient dans les discours modernes une place aussi large que jadis Dieu dans les discours anciens. Elle fait comprendre aussi pourquoi la référence à la culture est si fréquente dans les programmes politiques et aussi la violence des attaques dont elle est la cible, chez Bourdieu par exemple, non seulement dans La Distinction (Editions de Minuit, 1979), mais encore dans l’article de l’Encyclopaedia Universalis, « consommation culturelle », dans lequel l’art est réduit à sa seule dimension sociale, c’est-à-dire à rien pour un amateur d’art, mais à tout pour les desservants de la nouvelle religion. Si culture avait continué à signifier comme en 1762 « soin qu’on prend des arts et de l’esprit » ou était resté transitif (culture des arts, de l’esprit, des belles-lettres, etc.), la chose qu’il désigne aurait échappé à la fureur des sectateurs cde la religion sociale, toute immanente, qui a pris la place laissée vacante par l’effondrement du catholicisme.

 

19 juin 2010

Délires politichiens

 

 

Dès le lendemain de la victoire de l'équipe d'Allemagne au premier tour de la Coupe du monde (4 à 0 contre l'Australie), le pape du soixante-huitardisme, Cohn-Bendit, député de ceci, sous-ministre de cela, chef et sous-chef de tout et de rien, ancien zélote de l'amour des enfants, etc. s'est répandu dans les médias français, pas dans ceux de Bochie, en éloges vibrants de la "Mannschaft" (faire sonner très fort les S et les Sch en prononçant ce mot).

Un amateur de football aurait excipé de la faiblesse légendaire de l'adversaire, habitué à vaincre Vanuatu, Les Marquises, la Papouasie, le Sri Lanka, le Bangla-Desh, l'Inde, etc. et à prendre des râclées contre "les nations majeures du football" (pour parler la novlangue des journaleux sportifs), ou bien de l'avantage donné par la nationalité allemande du ballon Jabulani aux trajectoires capricieuses, et, s'il avait été cultivé, il aurait ajouté : "A vaincre sans péril, on triomphe sans gloire".

La gloire, le pape du soixante-huitardisme se l'est attribuée, à lui (bien sûr, n'est-il pas boche comme les vainqueurs?), mais aussi aux siens, les écolos (tudesques évidemment) et les socialos (tudesques aussi). Pourquoi cette gloire sur ces politichiens ? C'est qu'ils auraient décidé de renoncer au jus sanguinis (celui de tous les pays du monde) pour faire accéder les immigrés et leurs enfants à la nationalité tudesque. Plus prosaïquement, ils ont fait comme les Français : le jus soli plutôt que le jus sanguinis. C'est ainsi que cette Mannschaft (n'oubliez pas de prononcer les S et Sch du fond de la gorge, comme s'ils sortaient des cavernes) est devenue ou serait devenue "multiculturelle", 11 joueurs sur 23, dixit le pape du soixante-huitardisme, étant nés de parents non-allemands, ce qui leur fait sans doute une belle jambe pour taper dans un ballon.

Gloire aux écolos et aux socialos tudesques "in excelsis des hauts" qui ont vaincu les nains d'Australie 4 à 0.

Les Allemands ont dû déchanter quand ils ont vu leur Mannschaft (S et Sch) se faire battre par la modeste équipe de Serbie. Le Boche du soixante-huitardisme va-t-il se répandre à nouveau dans les médias pour accuser de cette défaite les écolos et les socialos tudesques, surtout pas les joueurs, qui sont multiculturels ? Va-t-il prendre pour exemple la Serbie qui reste fidèle au jus sanguinis, n'ayant pas assez de milliards d'euros pour renforcer son équipe avec des mercenaires de toutes les couleurs importés de tous les pays du monde ? Ou bien va-t-il chanter les mérites du peuple serbe, le seul qui, à 1 contre 10, ait résisté à l'Allemagne de 1941 à 1945 et se soit libéré, seul, du joug nazi, malgré plus d'un million de martyrs, près de 1/10e de sa population ? On attend son péan. On risque d'attendre longtemps cet autre péan de la revanche d'un peuple dont le pays a été bombardé par les avions de l'OTAN, dont ceux des Boches, et qui, dans l'ancien pays de l'apartheid, fait la nique à ceux qui l'ont dévasté. Juste retour de bâton pour la Mannschaft. Les arrogants, tous "über alles", n'ont que ce qu'ils méritent. Une bonne râclée contre le Ghana et le racisme boche va en prendre un sacré coup !

Cohn-Bendit est député français au Parlement européen. Il nous donne la preuve que cette institution fourmille de crétins, d'imbéciles au QI d'huîtres, de zozos et de zigotos pleins aux as et qui se la coulent douce aux crochets des peuples d'Europe.

 

 

 

13 juin 2010

Si vous ne savez pas écrire, devenez prof de lettres et rédigez des pétitions pour faire se gausser les habiles

 

Des enseignants communistes ou proches du PCF ou autres partis extrémistes et membres du syndicat communiste SNES ont rédigé une pétition dans laquelle ils protestent contre le nouveau programme de littérature des classes terminales L, parce que, dans ce programme, figure le tome III des Mémoires de guerre de Charles de Gaulle. Cette pétition a ou aurait été signée par mille cinq cents « profs de lettres ». C'est sans doute faire beaucoup d'honneur à ces profs que de consacrer une minute à lire leur charabia ; à plus forte raison, y consacrer une analyse de deux ou trois pages. ALJ y a lu l'acte d'accusation le plus cruel qui soit contre ce qu'est devenu l'enseignement des lettres ou de la langue ou de la littérature et contre les pétitionnaires qui dispensent cet enseignement. Le plus éclairant est d'analyser cette pétition, une phrase après l'autre.

 

Le programme de Littérature en classe de Terminale L fait, depuis la création de cette spécialité, l'objet d'un vaste consensus.

a) Littérature n'est ni un nom propre, ni un concept : il fallait écrire « le programme de littérature ». Il en va de même de l'adjectif et nom terminale : « classe de terminale », ou mieux « classe terminale » et non « classe de Terminale » ; et plus bas « champ des lettres » et non « champ des Lettres ».

b) Dans « depuis la création de cette spécialité », cette ne peut référer qu'à littérature. Or, la spécialité en question existe depuis au moins vingt-cinq siècles, puisque dans les écoles d'Athènes était enseigné Homère. Quand a-t-elle été créée ? Il y a 30 ou 40 siècles ? Plus encore ? Depuis que les hommes racontent des histoires ou inventent des mythes ? Depuis qu'ils parlent ? Deux millions d'années ? Il aurait fallu écrire plus humblement : « depuis qu'un enseignement de littérature a été inscrit au programme des classes terminales littéraires ».

c) On apprend que ce programme est établi par cinq ou six inspecteurs généraux. S'il y a « consensus », il n'existe qu'entre eux. Il ne saurait donc être « vaste ». De plus, on ne peut se prononcer sur la réalité de ce consensus que si l'on dispose des comptes-rendus des réunions au cours desquelles le programme a été établi - ce qui n'est pas le cas.

d) La préposition en est employée improprement. Il aurait fallu écrire le programme de littérature des classes terminales.

 

Il a permis à des milliers de futurs étudiants en sciences humaines de découvrir d'indiscutables chefs-d'œuvre, qui ont tous marqué l'histoire des lettres françaises et européennes - qu'on en juge par cette simple liste, glanée au hasard dans les programmes des années passées : Sophocle, Shakespeare, Kafka, Montaigne, Primo Levi, Giono, La Bruyère, Chrétien de Troyes, André Breton, Diderot...

a) (Le programme) « a permis » : le programme ne donne aucune autorisation. Il aurait fallu écrire : « ainsi, des milliers de futurs étudiants ont découvert... », ou « grâce à ce programme, des milliers d'étudiants ont découvert... ».

b) Les « chefs-d'œuvre » sont cités : ce sont « Sophocle, Shakespeare, Kafka, Montaigne, Primo Levi, Giono, La Bruyère, Chrétien de Troyes, André Breton, Diderot... » Il est plaisant d'apprendre qu'un « professeur de lettres » tient Sophocle pour un livre.

c) « Qu'on en juge par cette simple liste, glanée au hasard dans les programmes des années passées... » Ce que ce professeur de lettres glane, ce n'est pas une liste, ce qui n'aurait aucun sens, compte tenu évidemment de ce que signifie le verbe « glaner », mais des noms. La liste n'est pas glanée, elle n'est pas non plus glanée « au hasard », mais les noms cités se trouvent à côté d'autres noms dans les programmes des années antérieures.

 

Et cette année, donc ! Homère, Pascal, Laclos, Beckett : quatre heures hebdomadaires ne sont pas de trop pour servir et faire savourer à nos élèves un tel festin. Pourtant, dès 2012 ces heures seront réduites à deux heures hebdomadaires, alors que la réforme du lycée prétend officiellement «revaloriser la filière L» ! Quelle ironie et quelle piètre image de l'enseignement de la littérature !

a) Un éminent linguiste, un peu allumé à dire vrai, tient le point d'exclamation pour le marqueur qui caractérise l'idéologie d'extrême-droite. Peu importe l'extrême-droite ou l'extrême-gauche, l'emploi qui en est fait dans cette phrase est abusif, comme il est abusif dans ces phrases : « Pourtant, dès 2012 ces heures seront réduites à deux heures hebdomadaires, alors que la réforme du lycée prétend officiellement «revaloriser la filière L» ! Quelle ironie et quelle piètre image de l'enseignement de la littérature ! »

b) « Ces heures seront réduites à deux heures ». Ce ne sont pas les heures qui sont réduites : dans les nouveaux programmes, elles comptent 60 minutes. Mais c'est l'horaire hebdomadaire consacré à la littérature qui est ramené de quatre heures à deux heures : il fallait écrire « l'horaire hebdomadaire est ramené de quatre à deux heures ».

c) Les métaphores aventurées. Le festin étant un repas de fête, on ne savoure pas un repas, mais les plats qui sont servis au cours de ce repas.

d) « La réforme du lycée prétend revaloriser la filière L ». La réforme ne prétend rien ; ce sont les concepteurs de cette réforme qui ont ou avaient ou auraient l'intention de revaloriser la « filière L », laquelle, faut-il le préciser, commence en classe de seconde.

e) « Quelle piètre image de l'enseignement de la littérature ! ». On peut se demander sur quoi porte cette exclamation indignée, sur le texte de la pétition qui donne une piètre image des « profs de lettres » ou sur l'enseignement qu'ils dispensent dans leurs classes.

 

Quant au programme de l'an prochain... la simple juxtaposition des noms d'auteurs fait déjà croire à un canular.

a) En bonne syntaxe, la proposition après « quant au programme » aurait dû commencer par « il » ou par « celui-ci », « quant à » indiquant le sujet ou le thème que le rédacteur a choisi d'aborder ou de traiter.

b) Ce n'est pas la juxtaposition des noms, c'est-à-dire le fait que ces noms soient placés les uns à la suite des autres, qui peut faire croire à un canular, mais l'hétérogénéité dont ces noms sont porteurs ou le fait que trois des quatre œuvres datent du XXe siècle et qu'elles ne constituent pas un programme équilibré.

c) On peut se demander quel est le sens de « déjà ».

d) En effet, la pétition est un canular.

 

Les élèves auront à étudier, pour remplacer les Pensées de Pascal sous l'entrée « Littérature et débat d'idées », le tome III des Mémoires de guerre du général de Gaulle, et, pour se substituer aux Liaisons dangereuses dans la thématique « Langage verbal et image », Tous les matins du monde le roman de Pascal Quignard et son adaptation par Alain Corneau. Au total donc : de Gaulle, Beckett, Homère, Quignard.

a) Dans les classes de cours moyen d'autrefois, on (les maîtres et les élèves) apprenait que le sujet d'un verbe à l'infinitif (dans la phrase ci-dessus : « pour remplacer ») doit être le même que celui du verbe dont dépend l'infinitif. Ceux qui « ont à étudier » seraient donc ceux « qui remplacent » ou ceux « qui substituent ». Bien entendu, comprise ainsi (mais c'est ce qu'exprime la syntaxe), la phrase est absurde. Il aurait fallu écrire : « les élèves auront à étudier, à la place des Pensées..., le tome III des Mémoires de guerre » ; ou « les élèves auront à étudier les Mémoires, œuvre qui remplace les Pensées de Pascal »

b) « Au total donc » : il n'y a pas de « total » là-dedans.

 

Que dire d'abord du déséquilibre qui consisterait à étudier trois œuvres du second XXe siècle la même année, assortie d'une Odyssée distante de vingt-cinq siècles ? Cette sorte de trou de mémoire pédagogique serait déjà, en soi, un motif d'inquiétude, quand bien même on aurait choisi Proust et Soljenitsyne pour côtoyer Beckett. Or c'est Charles de Gaulle qui est choisi.

a) Le conditionnel est inutile : le déséquilibre consiste, et non pas consisterait.

b) Il y a une faute d'accord au participe passé employé comme adjectif assortie, qu'il fallait mettre au pluriel : « trois œuvres assorties ».

c) On ne connaît pas la date de composition de l'Odyssée, mais il y a une certitude : cette œuvre est largement antérieure au Ve siècle avant notre ère ; elle date, semble-t-il, du VIIIe siècle - sans doute de la fin du VIIIe siècle. Elle est donc « distante », comme il est écrit dans le charabia de la pétition (les profs de lettres expriment la distance en siècles), de vingt-huit siècles. On objectera que 25 ou 28, c'est kif kif bourricot et que, comme l'Odyssée est étudiée dans une traduction en français moderne, on peut estimer qu'elle est contemporaine a vista de naz des élèves actuels.

d) « Cette sorte de trou de mémoire ». Les rédacteurs de la pétition ne croyaient pas si bien dire. Ce « trou de mémoire » réfère sûrement aux vingt-cinq siècles confondus avec les vingt-huit siècles de la chronologie.

 

 

On ne peut imaginer que dans le champ des Lettres, quiconque, quel que soit son statut, d'inspecteur à professeur, ait pu cautionner un tel choix. D'où vient donc une telle décision ?

a) L'emploi de l'article un suivi du déterminant tel et d'un nom relève de la syntaxe anglaise : « Such a decision, such a choice ». En français, on emploie le démonstratif : « cautionner ce choix » et « d'où vient cette décision ».

b) Les lettres ne forment pas un « champ », sauf éventuellement, par métaphore, un « champ de recherche ». Mais ce n'est pas le cas dans la pétition.

c) Une des deux occurrences de l'auxiliaire de modalité pouvoir est de trop ; quiconque est mis improprement pour quelqu'un. Il aurait fallu écrire : « on ne peut pas imaginer que quelqu'un, quel que soit son statut, ait cautionné ce choix » ; ou « on n'imagine pas que quelqu'un ait pu cautionner ce choix ».

d) Des quatre occurrences de donc dans cette pétition, il n'y en a pas une qui soit justifiée, sinon par la volonté de la pétitionnaire de courir à la conclusion avant même d'avoir établi les faits.

 

Proposer de Gaulle aux élèves est tout bonnement une négation de notre discipline.

a) Ou bien le rédacteur de la pétition n'a pas relu ce qu'il écrit, ou bien il est trop sot pour comprendre la stupidité de ce qu'il écrit : De Gaulle n'est pas proposé aux élèves, c'est l'étude d'une de ses œuvres qui leur est imposée.

b) On ne sait ce que signifie « discipline » : ou bien la discipline qu'un maître impose aux élèves de sa classe, ou bien les connaissances qu'il enseigne. « Proposer aux élèves quelque chose », c'est effectivement une négation de l'autorité du maître, qui ne propose pas, mais impose.

c) Pendant des siècles, des milliers de maîtres ont fait étudier La Guerre des Gaules et Histoire de la guerre du Péloponnèse, sans qu'ils aient eu le sentiment de déroger ou de nier les humanités ou de déconstruire les lettres antiques.

 

Nul ne songe à discuter l'importance historique de l'écrit de de Gaulle : la valeur du témoignage est à proportion de celle du témoin.

a) Entre 1940 et 1945, Sartre et Beauvoir ont peut-être été des témoins prudents et discrets, De Gaulle non. Il n'a pas assisté aux événements, il a fait l'histoire. Les Mémoires de guerre ne sont pas un témoignage, mais des actes, des décisions, des discours, un engagement.

b) C'est évidemment de la littérature, mais c'est surtout un des rares exemples dans la littérature mondiale où la parole est action, où le discours non seulement coïncide avec l'histoire en marche, mais encore est la source de cette histoire.

 

Mais enfin, de quoi parlons-nous ? De littérature ou d'histoire ? Nous sommes professeurs de lettres. Avons-nous les moyens, est-ce notre métier, de discuter une source historique ? d'en dégager le souffle de propagande mobilisateur de conscience nationale ?

a) Ce à quoi sont formés ou sont supposés être formés les professeurs de lettres, c'est aux concepts et aux méthodes de l'histoire littéraire, laquelle enseigne justement à confronter le texte à ses sources, à établir la genèse d'un texte, à faire œuvre d'historien.

b) Dans les Mémoires de guerre, De Gaulle ne fait pas œuvre de « propagande », il fait une critique des idéologies, dont le socialisme national du Reich allemand. Pour les pétitionnaires, rejeter toute concession et toute compromission avec le IIIe Reich et son führer serait faire œuvre de propagande. Voilà de belles « valeurs républicaines ».

c) Pour écrire ses Mémoires de guerre, De Gaulle s'est retiré de la vie publique ; il n'a que faire des manœuvres politiciennes de la IVe République.

 

 

Car il s'agit bien de cela : aucun thuriféraire du général ne songerait à comparer l'écriture des Mémoires de guerre au style et à la portée de tout autre mémorialiste si l'on veut rester dans ce genre littéraire. Placer de Gaulle au panthéon des Lettres, lui qui a refusé le Panthéon tout court ? Allons donc.

a) On se demande ce qu'est la « portée » d'un mémorialiste : la même chose que la « portée » d'une chatte ?

b) Il n'est pas obligé d'être « thuriféraire » du général (j'espère que les pétitionnaires comprennent le sens de ce mot) pour juger objectivement et sereinement de la qualité de son œuvre. On peut détester Chateaubriand ou Céline et reconnaître en eux de grands écrivains.

c) A quelle œuvre comparer Les Mémoires de guerre ? Aux Mémoires d'Outre-tombe sans doute, mais avec plus de force chez De Gaulle que chez Chateaubriand.

 

Ce choix pose un autre problème : on pourrait le soupçonner de flatter la couleur politique du pouvoir en place. À la prochaine alternance, devrons-nous enseigner L'Armée nouvelle de Jean Jaurès, ou l'essai sur le mariage de Léon Blum ? Nous transmettons des valeurs républicaines ; pas des opinions politiques. Est-ce donc cela, l'enseignement de la littérature ? Ou ne serait-ce pas plutôt sa mort programmée?

a) Les professeurs de lettres, en théorie, sont rémunérés, non pas pour transmettre des « valeurs », fussent-elles républicaines, mais pour former des élèves à la dure liberté de l'esprit et les émanciper.

b) Quant aux « valeurs républicaines », elles valent mieux que celles qui pourraient être transmises par le biais des œuvres d'Homère, de Pascal, de Chrétien de Troyes, de Sophocle, de Breton (il faut ne jamais avoir lu la moindre ligne de Breton pour croire qu'à partir de ses œuvres, il est possible de transmettre des valeurs républicaines).

 

La mort des enseignements littéraires n'est pas programmée, mais effective. Qui s'est donné la peine de lire cette pétition comprendra que la mort est donnée par ceux-là même qui pétitionnent. De fait, les revendications finales (« que soit modifié le choix d'œuvres pour les années 2010 à 2012 et que soit conservée l'intégralité du temps imparti aux lettres ») sont excellentes, à condition de prendre le parti contraire de celui qu'elles expriment.

 

 

02 juin 2010

Culture bourgeoise

 

 

 

La culture bourgeoise est la matrice idéologique élaborée par Bourdieu, du Collège de France, et les idéologues qui se réclament du très haut patronage de cet éminent docteur. Homère, Virgile, Racine, le latin, le grec, La Fontaine, Hugo, Gide, etc. seraient donc des bourgeois, dont des oppresseurs imposent indûment l'étude à des enfants de prolétaires et cela, dans le cadre d'institutions dont la seule raison d'être est de maintenir les prolétaires dans leur état quasiment naturel d'exploitation.

Pour atteindre cet Himalaya, Bourdieu a fait procéder à des sondages d'opinion. Les philosophes des Lumières se défiaient de l'opinion, versatile, légère, fluctuante, et sur laquelle on ne peut rien fonder, ni de vrai, ni de solide. Fi de leurs leçons. Bourdieu a envoyé ses étudiants dans la rue, là où se dit, dans sa vulgate, la Vérité. Des quidams ont été interrogés sur leurs « goûts » ou sur leurs « préférences ». En corrélant les réponses (aux questions du type : quelle musique préférez-vous, celle de Bach ou celle d'Aimable ?) et les professions exercées ou le niveau des études des sondés, Bourdieu en a conclu que Bach, Rubens, Racine étaient bourgeois, puisque leurs noms étaient cités par des bourgeois ou par des gens suspectés de l'être, et il s'est fendu, en parodiant Kant, d'une jolie dissertation, rédigée dans une belle écriture, bien bourgeoise, sur le jugement esthétique, pour montrer que ce jugement n'a rien de naturel, mais qu'il est tout entier formé ou préformé par les préjugés sociaux de la classe dominante. Si Bach avait été le musicien préféré des fourmis, il aurait conclu, à n'en pas douter, en l'existence d'une culture fourmi.

Aujourd'hui, qui sont les bourgeois ? Les rares professeurs qui enseignent encore le latin et le grec dans les lycées pour un salaire cent fois inférieur aux gains d'un amuseur de la télé privée ? Soyons sérieux. Ces professeurs ne possèdent rien, même pas de « capital culturel ». Les bourgeois se nomment Bouygues, Tapie, Lagardère, Vernes, Rousselet, Séguéla, Bleustein-Blanchet, Meissier, Lescure, Depardieu, Canal +, TF1, Zidane, etc. Ils possèdent des sociétés de communication, des chaînes de télévision, des agences de publicité, des holdings. Ils produisent des films, ils éditent des journaux, ils pressent des CD. Ils diffusent de la culture. Leur culture, c'est la pub, la communication, la télé, les media, l'audiovisuel, le multimédia. Ils méprisent la littérature, la philosophie, le latin, le grec, qui ne font pas gagner d'argent. Publiez Racine ! La  vente des livres ne paiera même le prix du papier. Autant construire des châteaux en Espagne. En revanche, investissez votre capital dans une société de production de feuilletons, de documentaires ou de films TV ou de pub, vous gagnerez des millions ; peut-être des milliards. Bouygues l'a compris. La culture bourgeoise rapporte gros.

Fini Homère, Virgile, La Fontaine, Hugo. La littérature, la langue, les formes élaborées d'art et d'expression sont remplacées par la communication, la pub, la BD, les media, l'audiovisuel, ce qui revient à initier les élèves aux « langages » dans lesquels les vrais bourgeois, ceux qui contrôlent les moyens de production et d'échange, investissent des milliards de francs et à former des consommateurs de cette culture nouvelle, sans doute pour assurer aux entrepreneurs un public captif et des rentes éternelles. Autrement dit, depuis 1975 et surtout depuis 1981, l'école, qui résistait jadis aux forces du fric, est devenue la forteresse de cette vraie culture bourgeoise qu'elle honnissait jadis, de la pire des cultures : celle du fric et de la frime, celle du vide et de la poudre aux yeux, celle de l'image facile et du son bruyant. La culture littéraire est gratuite et désintéressée, sa seule fin est la liberté de l'esprit. La culture bourgeoise dont se nourrit désormais l'école est cupide, elle abaisse, elle asservit, elle enchaîne, elle fait du fric, elle produit des barbares.

Pendant tout le XVIIe siècle, les notables qui contrôlaient les villes portuaires ou celles qui avaient de nombreuses fabriques refusaient que soient établis dans leur ville des collèges jésuites, parce que, estimaient-ils, « le commerce des lettres entrave le commerce des marchandises ». Ironie de l'histoire : il a fallu que les léninistes - qui nous assurent depuis un siècle qu'ils rétabliront la valeur d'usage contre la valeur marchande, dès qu'ils exerceront le pouvoir - accèdent au pouvoir pour que ce qui entrave le commerce des marchandises soit chassé de l'école.

 

Comment Bourdieu en est-il venu à accuser la littérature d'être bourgeoise, en dépit de toute réalité ? Pour cela, il faut replacer ses thèses dans le milieu et le moment où elles ont été formulées. Dans les années 1950, les clercs léninistes sont désespérés. L'idée de Révolution (ou prétendue telle) est morte. Staline l'a tuée. Les massacres massifs de ceux à qui elle était destinée - à savoir les ouvriers et les paysans - l'ont discréditée, du moins dans l'esprit des prolétaires. Seuls y croient encore les bourgeois, les petits bourgeois, les enfants de nantis, qui essayèrent de sauver la Révolution du naufrage dans lequel elle s'était à jamais abîmée. Dinosaures pathétiques, les clercs léninistes se demandèrent doctement pourquoi les exploités ne se révoltaient pas, pourquoi ils refusaient d'adhérer en masse au léninisme, qui devait leur prodiguer liberté, égalité, fraternité réelles et leur assurer - la théorie que rien ne démentait le prédisait à coup sûr - une vie meilleure, pourquoi les exploités défendaient avec hargne les privilèges de leurs exploiteurs.

La réponse donnée fut celle-ci : les exploités n'étaient plus eux-mêmes et, n'étant plus eux, mais autres, ils ne pouvaient pas prendre conscience des injustices qui leur étaient faites. Bref, ils étaient aliénés. Dressés à répéter les grimaces des exploiteurs, ils adoptaient leur mode de vie et singeaient leurs maîtres en tout. En priorité, il convenait de désaliéner les aliénés, pour faire en sorte qu'ils ne soient plus Autres. C'est la tâche à laquelle les clercs léninistes s'attelèrent dare-dare. Ils mirent au jour les mécanismes d'aliénation, à la fois pour les connaître et pour les clouer au pilori. Le principal mécanisme fut découvert. C'était la culture, non pas la culture savoir-faire et identitaire qui enchaîne les hommes à leurs prétendues racines, mais la culture littéraire, dite légitime, afin que, grâce à cet adjectif péjoratif, elle fût disqualifiée. Par culture légitime, il fallait entendre « ce qui était enseigné à l'école ». La société capitaliste étant régie par les seuls rapports de force, le fort imposait sa volonté aux faibles, en particulier pour tout ce qui se rapportait aux comportements, aux façons d'être, à la sensibilité, aux habitus, à l'ethos, à la morale, aux savoirs, à la culture. La littérature enseignée à l'école n'était rien d'autre que les préjugés de la bourgeoisie dominante. Parce qu'ils détenaient le capital, les nantis imposaient leurs préjugés aux prolétaires et exploités. Ils leur faisaient désirer les signes de leur « capital culturel ».

Alors commença la suspicion, dont pâtissent les humanités, les belles-lettres, la littérature, au point d'être chassées de l'école, qui cesse d'être scholé ou loisir, ce lieu où les maîtres ont pour seul objectif d'apprendre aux élèves (ceux qu'ils élèvent au-dessus de ce qui les détermine à être), à se passer de maître, où le « magister » critique le « dominus » et où la fin de tout enseignement, quel qu'il fût, est la liberté de l'esprit. L'école étant le lieu privilégié de la (honteuse) reproduction sociale, où se répètent ad vitam aeternam les rapports d'exploitation et où des maîtres, transformés en nervis, apprennent aux enfants des exploités et eux-mêmes futurs exploités la soumission, la docilité, le respect, la culture légitime, il faut la changer ou la détruire.

Telles sont les bourdivines thèses de la reproduction et de la distinction, honnies et mauvaises (la reproduction et la distinction), ressassées (les thèses) ad nauseam - et colorées de ce fait d'un vernis de vérité - pendant les années 70 et 80 par de beaux esprits, ayant réussi, nantis, honorés, établis, décorés, à qui un Etat aveugle prodiguait crédits et subventions.

 

 

Au moment où ce corpus idéologique - sauver la Révolution en accusant la culture, dite bourgeoise, d'en être le principal obstacle - a été constitué, s'est répandue en Occident, à la suite du succès de quelques ouvrages d'anthropologie, une autre conception de la culture. Les deux notions de révolution (à sauver) et de culture (redéfinie) vont alors pouvoir converger et se fondre dans la « révolution culturelle ».

A la fin du XIXe s, les anthropologues étudiaient les races. Ils pesaient les crânes, ils mesuraient les angles sphénoïdaux. A chacun de nous, ils assignaient une race. Nous étions classés. A un millimètre près, le génie pouvait être étiqueté crétin. Au XXe s, les anthropologues ont changé : ils étudient les cultures. Ils pèsent les spécificités et ils évaluent les identités. A chacun de nous, ils assignent une culture, celle du père, du sang, du sperme ou de la tribu, et qui, nous déterminant, nous stigmatise aussi. En un siècle, les adjectifs ont changé. De raciale, l'identité est devenue culturelle; les noms aussi : la hiérarchie des races est dite « creuset de différences ». Pourtant, tout n'est pas identique. Il y a du nouveau. La race entravait les carrières dans l'Université; la culture les accélère. On ne crie plus « vive la culture », mais « vive les cultures, toutes les cultures du monde ».

Les dominus qui contrôlent le Ministère de l'Education nationale jugent qu'il est inutile ou dangereux ou impérialiste (et tout ce qu'on voudra d'autre) d'enseigner à des enfants d'immigrés originaires du tiers monde la littérature (et la culture) française, qui, selon eux, présente trois tares : elle est bourgeoise, littéraire, occidentale ; elle est censée exprimer le génie d'un peuple (spécifique) ; elle en incarne les vertus ou les traditions. Et si elle prétend à l'universel, c'est par ruse. C'est pourquoi les sociologues qui inspirent les dominus accusent les professeurs (parce qu'ils sont français) nommés dans les quartiers « difficiles » d'être des colons et d'imposer par la force ou la violence à des enfants sans défense une culture qui n'est pas la leur.

D'où vient ce délire ? Tandis que la littérature dite « bourgeoise » ou « légitime » était, dans les années 1950-60, vouée aux gémonies, en attendant qu'elle disparaisse, le tiers monde se transforma en utopie. Là fleurissaient les cultures, là s'épanouissaient les différences, là vivait l'Autre, le seul à mériter d'être désigné « Autre » avec un A majuscule (en fait, où il était réputé y fleurir, s'y épanouir, y vivre). Le tiers monde devint le paradis, l'île de Bernardin de Saint-Pierre, les Charmilles de Rousseau, le royaume de l'innocence, de la pureté de sang et sans tâche, celui du refus de la civilisation. Là était engendrée l'humanité nouvelle.

Le terme tiers monde fut forgé, après la deuxième guerre mondiale. La seconde guerre mondiale eut pour conséquence de diviser le monde en trois blocs : l'Ouest, l'Est et le reste ; soit le monde libre, dit capitaliste, démocratique, libéral, occidental, l'Ouest ; le monde communiste ou socialiste qui comprenait les satellites de l'URSS et que l'on nommait l'Est (et non pas l'Orient). Les autres pays, qui n'étaient inclus ni dans le premier ni dans le deuxième monde, étaient regroupés dans un ensemble dit « tiers monde », et réunissant la plupart des pays non alignés, ni capitalistes, ni communistes, parce qu'ils refusaient en apparence de choisir entre l'Ouest et l'Est, même s'ils étaient des alliés de l'URSS. Je ne me prononcerai pas sur la justesse de cette tripartition, qui paraît bien dérisoire aujourd'hui, quand on observe le monde, ni même sur ce que cette tripartition doit à la culture judéo-chrétienne, étant à la fois trinité (le Père, le Fils, le Saint-Esprit) et calque de l'organisation d'ancien régime (noblesse, clergé, tiers état), elle-même dérivant de la tripartition fonctionnelle que Dumézil a cru déceler dans l'idéologie indo-européenne et a décrétée matricielle : les guerriers, les prêtres, les producteurs. Chez les maîtres de l'EHESS et du Collège de France, le tiers monde fut à l'Ouest et, éventuellement, à l'Est ce que, dans l'ancien régime, le tiers état était à la noblesse et au clergé. Les paysans, les artisans, les marchands regroupés dans le tiers état produisaient les biens, nourrissaient les deux autres ordres, payaient les impôts. Ils représentaient à peu près 90% de la population de la France ; mais, réputés pauvres ou exploités, dominés politiquement, ils étaient déchus de leurs droits naturels. De même, le tiers monde fut réputé pauvre, exploité, dominé, aliéné, déchu de ses droits. Ses richesses étaient pillées au seul profit de l'Ouest et de l'Est, ses habitants humiliés, leurs droits naturels niés. Ils étaient victimes de la même injustice que les serfs d'Europe ou les esclaves de l'Antiquité.

A la culture - littéraire, bourgeoise, légitime, occidentale - furent opposées les cultures venant du tiers monde ; la première une et uniforme, les secondes, multiples, diverses, variées, plurielles. La culture fut assimilée au rouleau compresseur qui nivelle tout, puis elle fut diabolisée et satanisée ; les cultures, embellies, angélisées, idéalisées, du tiers monde, la supplantèrent. La culture ne fut plus un arrachement, une élévation, une émancipation. Ce ne fut plus l'esprit qui se libère de ses chaînes, mais le contraire, à savoir l'esprit qui se complaît dans ses chaînes, qui reste fidèle aux traditions, aux tatouages, aux marques, aux racines, qui fait de la répétition des mêmes gestes, des mêmes croyances, des mêmes comportements, des mêmes façons de faire, transmis par le père à ses fils et par la mère à ses filles, de la nuit des temps à la parousie finale, au iota près, sans mutation, sans changement, sans transformation, l'horizon indépassable de l'humanité. Aucun clerc, sauf Alain Finkielkraut dans La défaite de la pensée, ne s'interrogea sur les origines de cette acception nouvelle de la culture, aucun ne s'aventura à en faire l'archéologie. Foucault faisait archéologie de tout, ses disciples se gardèrent bien de fouiller ces cultures-là. Pourtant, c'eût été instructif. L'audacieux qui l'eût tenté aurait été un bienfaiteur : il aurait prévenu les illusions, les délires, les impasses, auxquels se sont abandonnés trop de clercs. A l'origine des « cultures », il y a Herder, le Volksgeist, le Kulturkampf bismarckien, la pensée conservatrice, réactionnaire, contre-révolutionnaire, qui a nourri le pangermanisme, a exalté le peuple et le sang allemands, a cru dans la supériorité des aryens sur tous les autres. Le sang, les gènes, la soumission à l'autorité, l'obéissance du fils au père, la loi des pères, tout cela fait les cultures, seules dignes d'être enseignées dans l'école du XXIe s, en lieu et place de la littérature.

 

 

27 mai 2010

Bon sang ne saurait mentir

 

 

 

Mademoiselle Pingeot, Mazarine pour les intimes ("La Mazarine", aurait-on dit au XVIIe siècle) et célèbre en France pour être la fille à Mitterrand (pas celui qui est ministre, non l'Autre, le Tonton), n'aime pas Alain Finkielkraut, ce qui est son droit, et elle exprime son aversion bruyante dans le Nouvel Observateur, qui est réputé ne pas transiger avec l'antisémitisme. Ce qu'elle reproche à Finkielkraut, ce n'est pas d'être juif (non pas encore, mais ça viendra), c'est de ne pas aimer le rap. Shakespeare aurait dit : "Beaucoup de bruit pour rien". Naguère, on reprochait aux Juifs de trop aimer le piano ou le violon ou l'argent. Aujourd'hui, leur tare a changé : il leur est objecté de ne pas aimer ce qu'une vraie Française comme la fille à Mitterrand, 100 % pur sang, aime; et si une vraie Française comme elle aime le rap, alors ceux qui n'aiment pas le rap ne sont pas de vrais ou de bons Français.

Finkielkraut, ayant l'habitude d'entendre ces insinuations racistes, n'y accorde aucune importance. En cela, il est philosophe - et vrai de vrai, comme on n'en fait plus.

Quant à la fille Mitterrand, elle a de qui tenir. Tel père, telle fille. Jamais le sang ne ment. Dis-moi de qui tu viens, je te dirai qui tu es, etc. etc. etc.

En 1937, Mitterrand participait place de la Sorbonne, et même dans la cour de cette auguste institution, à des rassemblements haineux au cours desquels des orateurs allumés excitaient la foule à protester contre la présence de métèques parmi les professeurs ou assistants de la faculté de droit. Ces métèques étaient juifs. Ils venaient de Roumanie ou de Pologne, dont ils fuyaient les discriminations et les pogroms. En France, ils avaient obtenu un doctorat à La Sorbonne. Certains avaient réussi l'agrégation de droit (romain, public, privé, des affaires, etc.) et à ce titre, ils avaient été élus à l'une des chaires de la prestigieuse faculté. Il n'y a rien de plus "républicain" que ces promotions au mérite. Mais cela déplaisait à Mitterrand jeune. Une photo reproduite par Péan dans son livre atteste la participation de Mitterrand à ces manifestations antisémites.

 

70 ans plus tard, sa fille marche sur ses brisées. Certes, elle ne reproche pas à Finkielkraut d'être juif, car elle connaît la loi qui réprime le racisme et l'antisémitisme. Alors, elle trouve un biais. Comme au billard, on feint de viser les goûts musicaux pour toucher le juif. Le rap est un excellent bouclier, plus solide et plus efficace que le bouclier fiscal. Le rap faisant partie de l'identité française, ne pas l'aimer, c'est s'exclure de la nation.On peut ainsi taper sur un Juif impunément.

Comme le dit le proverbe, le bon sang ne ment jamais, comme la terre.

 

 

 

29 octobre 2009

Mythologies intellotes 28



La Princesse de Clèves ou comment noyer le poisson.  

La Princesse de Clèves, ce roman de Madame de La Fayette publié en 1678, a fait parler d’abondance au printemps dernier. Ce n’est pas cette œuvre littéraire qui a suscité commentaires, analyses et imprécations, mais le seul prononcé des mots « princesse » et « Clèves » par M. Sarkozy. C’était en 2005 ou en 2006, au moment où se préparait l’élection présidentielle. M. Sarkozy, de toute évidence, n’a pas lu La Princesse de Clèves, ni n’a manifesté le souhait d’en lire la moindre ligne. Il a seulement jugé délirant que des candidats à un concours de recrutement de la fonction publique, de catégories D, niveau certificat de fin d’études primaires ; C, BEPC ; B, baccalauréat, soient interrogés sur ce roman à l’oral, lors de l’épreuve dite de « culture générale » ou d’entretien avec le jury.

Dans les universités, les grands lycées et autres lieux où l’on est censé penser, M. Sarkozy a été accusé de mépriser la littérature, la culture, l’histoire. De lui, il a été dit que c’était un âne bâté ou un rex illiteratus. Ces accusations sont peut-être justes, mais elles ne peuvent pas être étayées sur des saillies portant sur le recrutement de secrétaires de mairie ou de préposés, naguère dits cantonniers, à l’entretien des chemins vicinaux. M. Sarkozy ne traitait pas de culture, de littérature, du Grand Siècle, de l’histoire de France, de Mme de La Fayette, toutes choses qui, à n’en pas douter et comme il l’a reconnu lui-même, le laissent froid, mais d’accès à la fonction publique. Entre la littérature du XVIIe siècle et les concours de niveau BEPC, il n’y a rien en commun et pas de passerelle pour aller de l’une aux autres. 

M. Sarkozy n’aurait jamais exprimé d’avis public sur ces concours si des responsables d’associations lucratives sans but ne s’étaient antérieurement exprimés sur ce sujet. Ce qui suscitait leur ire, c’est qu’un Noir, candidat à un emploi de préposé à une déchetterie, ait pu être interrogé sur La Princesse de Clèves, dont il ignorait tout, et jusqu’au nom, n’étant allé au collège que jusqu’en classe de 3e. Un Noir, a déclaré promptement un Béninois, riche et prospère, qui s’est proclamé représentant des Noirs en France, n’a pas à être interrogé sur la culture blanche. C’est du racisme que de l’humilier ainsi. Un autre des chefs de la diversité, arabe et musulman lui, a exigé qu’on en finisse avec le racisme anti-divers. Des chefs de la diversité  islamique sont allés jusqu’à demander que les fonctionnaires soient évalués sur l’islam, et non pas sur La Princesse de Clèves, qui n’est ni arabe, ni voilée, afin de recruter de plus en plus de coreligionnaires. M. Sarkozy a eu tort, pour gagner quelques milliers de voix, de reprendre dans son programme, par démagogie, ces saloperies, mais on ne peut pas lui imputer, à partir de ses délires sur la diversité en marche, de haïr la littérature, la culture, l’histoire de France, le Grand Siècle, la cour de Louis XIV.

Il en va différemment de tous ceux, intellos d’universités, penseurs de lycées, philosophes de journaux, qui s’en sont pris à Sarkozy, le rex illiteratus, et uniquement à Sarkozy, se gardant de mettre en cause, au-delà de cette cible facile, les chefs de la diversité raciale et religieuse. C’est qu’il y avait, dans cette galère, des coups à prendre. Objectivement, les critiques que M. Sarkozy a adressées aux concours sont assez justes, mais pour de tout autres raisons que celles qu’il a invoquées. Que La Princesse de Clèves soit une grande œuvre de la littérature française du XVIIe siècle, l’auteur de ces lignes n’en doute pas ; qu’elle fasse partie du « bagage culturel » d’un professeur de lettres ou d’un licencié en lettres modernes ou classiques, cela lui paraît aller de soi. Mais, hélas, elle ne fait pas partie de la culture générale que l’on est en droit d’exiger d’un fonctionnaire de la catégorie C ou même B, qui sera gardien de la paix ou secrétaire d’un collège ou préposé aux fontaines et aux parcs. Louis XIV, Versailles, l’art classique, La Fontaine, oui, font partie de la culture générale que l’on est en droit d’exiger d’un fonctionnaire ; pas La Princesse de Clèves. Le tort de M. Sarkozy n’est pas d’avoir critiqué La Princesse de Clèves, mais d’avoir cédé à des groupes de pression fiers de leur seule race ou de leur altérité religieuse ou de la couleur de leur peau. Ces embrouilles sont une catastrophe pour la France et sa culture. L’épreuve de culture générale, qu’il fallait défendre, a été bannie de plus de deux cents concours de la fonction publique, sans que les penseurs de l’université, les philosophes de lycée, les intellos médiatiques mouftent mot : ils sont lucides et courageux, n’est-ce pas ?

Ces marxistes léninistes de bon aloi ou ces bobos gauchistes d’opérette s’en sont dédouanés en lisant La Princesse de Clèves en public. Ceux-là mêmes qui ont jeté aux orties l’enseignement littéraire ont chanté le même petit air de serinette très compagnon de route, PCF, PS, LCR, NPA, etc. : La Princesse de Clèves est grande, La Princesse de Clèves akbar ; il n’y a de littérature que La Princesse de Clèves et Mme de Lafayette est la messagère d’un ordre nouveau. Ont-ils lu ce roman ? On peut en douter. Ou s’ils l’ont lu, c’est en grande diagonale, en bâillant et les yeux fermés. Il fait bon, en effet, entendre des thuriféraires de l’hyper-démocratisme moderne (pas de culture, pas de sélection, tout se vaut, tout le monde, il est égal à tout le monde, etc.) tenir pour l’alpha et l’oméga une des œuvres les plus objectivement réactionnaires qui aient été écrites en français : réactionnaire que dis-je ?, aristocratique, exaltant les hiérarchies, tenant les privilèges pour des faits de nature, justifiant les inégalités sociales par l’immense qualité de ceux qui sont en haut de l’échelle, etc. Les marxistes léninistes maoïstes seraient-ils les fourriers du nouvel ordre naturel, antisocial, inégalitaire ? Justifieraient-ils désormais les privilèges les plus absurdes ? Des exemples ? Il suffit de lire La Princesse de Clèves. La seule énumération des grands hommes et des gentes dames qui composent la cour d’Henri II, fils de François 1e, à la fin des années 1550, au moment où est située l’action de ce roman, est une enfilade de superlatifs, absolus ou non : les plus beaux et les plus belles, les plus grands et les plus grandes, les plus riches, les plus intelligents et les plus intelligentes, les plus courtois et les plus courtoises, les plus courageux et les plus cultivées en poésie, peinture, musique, danse. C’est la cour de France, pas celle de Rome, encore moins celle de Berlin, bourgades demi-sauvages. Tout y est parfait, les dames, les seigneurs, les lieux, les habits, les parfums, les mets, les us et coutumes, les chiens, l’éducation, l’esprit, le maniement des armes. Jamais aucun lieu au monde n’a réuni autant de belles choses et de choses belles, comme si « la  nature eût pris plaisir à placer ce qu’elle donne de plus beau, dans les plus grandes princesses et dans les plus grands princes ». Vous avez bien lu : c’est « la nature » qui a voulu cela ; cette cour est un fait de nature ; l’ordre social est de nature.

Encore un effort, camarades penseurs, philosophes, intellos, le vieux monde est votre monde ; surtout ne vous arrêtez pas. La prochaine fois, il faudra monter d’un degré dans l’escalier de l’infâme : réhabiliter Rosenberg, Gobineau, Vacher de Lapouge, le biologisme social. Beria, Staline, Pol Pot ? Inutile, c’est déjà fait, et depuis longtemps.

03 octobre 2009

Caractères 2

Journaleux

 

Grande ville du Sud

            Vendredi 25 septembre, vers 14 h, à l’arrêt « Commune de Paris » du bus n° 6 qui traverse la ville du nord au sud, montent trois dames âgées. Le bus propre, bien entretenu, climatisé est bondé. Il n’y a plus de place assise. Une des vieilles dames montre à trois jeunes noirs, deux garçons et une fille, confortablement assis sur leur siège, une carte d’invalidité et leur demande poliment, dans un français sans accent, de leur laisser une place. De toute évidence, elle est du pays. C’est une autochtone - une « de souche » ou, mieux une sous-chienne, comme on dit en novlangue multiculturelle. Aucun ne bronche. De toute évidence, ces « jeunes » sont au-dessus des chiens. Finalement, un vieux monsieur, assis un peu plus loin, se lève et s’adresse, lui aussi dans un français sans accent, à la vieille invalide : « Madame, je vous en prie, venez vous asseoir ici ». Les trois noirs en sourient, fiers de tout l’orgueil de leur race.

Quelques minutes plus tard, les deux garçons noirs se lèvent et descendent à l’arrêt « Pasteur ». Les deux dames âgées montées à « Commune de Paris » ont vu les places se libérer et s’en approchent, mais, plus promptes, deux jeunes musulmanes, grasses, rebondies, bien nourries, l’une voilée, l’autre pas, qui avaient vu les deux Françaises âgées s’approcher des sièges libérés, y ont posé leurs fesses, au mépris de toute politesse. Quand on est vrai croyant, on ne cède jamais rien, surtout pas une place assise dans un bus bondé à des vieillards impotents.

 

            Des milliers de faits de ce type se produisent à chaque instant en France. Le journaleux du Monde n’a pas pu ne pas en être le témoin – à moins qu’il ne soit aveugle. Or, jamais il ne les raconte, jamais il n’en fait état. Au contraire, d’après lui, ce sont les trois jeunes gens noirs et les deux musulmanes du bus bondé qui sont victimes du racisme. Voilà une façon plaisante de réécrire l’histoire : ce sont les colons qui, en Algérie, étaient victimes du racisme ; et ce sont les soldats de la Wehrmacht qui, dans la France occupée, souffraient de discriminations. Le journaleux avance sur la voie du négationnisme.

                    

            Toujours dans cette grande ville du Sud. Le matin, vers 7 heures, des miséreux fouillent les poubelles à la recherche d’un peu de nourriture pour la journée. Dans le quartier, dit « populaire » dans la novlangue multiculturelle, c’est-à-dire, en bon français, dans le quartier islamisé et purifié, d’où ont été chassés tous les infidèles, ces mendiants ne font pas la manche. Cela ne servirait à rien. Les nantis ne font l’aumône qu’aux leurs – restés au pays – au nom de la préférence islamique. Pourtant, pendant toute la nuit, ces mêmes nantis ont bouffé, bâfré, gueuletonné, avalé de la chorba aux lentilles, de la semoule, de bons et gros légumes, du mouton, du poulet, rien que du hallal, du miel, des gâteaux sucrés, des dattes. Du coucher au lever du soleil, ils se sont empiffrés. A sept heures, au moment où les sous-chiens fouillent leurs poubelles, ils ronflent. C’est le mois de ramadan.

            Il y a un demi-siècle, Albert Camus, enquêtant sur la misère en Algérie, décrivait les miséreux d’alors qui fouillaient les poubelles, de faible contenance (c’était avant la société de consommation), de « là-bas » ; et ils disputaient aux rats un quignon de pain ou des épluchures de légumes. En un demi-siècle, le monde n’a pas changé : les SDF disputent toujours aux rats le contenu des poubelles, non plus en Algérie, mais en France, patrie des droits de l'homme. Ce qui a changé surtout, c'est le journaleux. En 1959, il aurait publié la courageuse enquête d’Albert Camus ; en 2009, il se l’interdit : elle est haram.

 

 

19 septembre 2009

Caractères I

Portrait de l’antiraciste

 

Gnafron est antiraciste. Il l’est naturellement, à tout moment et en tout lieu, où qu’il soit, quelle que soit l’heure, qu’il soit midi ou minuit. Certains sont en ticheurte pendant la journée, mais seulement quand il fait beau ; s’il fait froid, ils se vêtent de pulls en laine. D’autres sont entichés de tel ou tel hurleur de rap, mais trois heures par jour seulement. Le reste du temps, ils ne sont entichés de rien, comme les anti-camions ou les anti-piétons ne vitupèrent contre les camions que dans les embouteillages ou ne haïssent les piétons qu’en ville. Gnafron est différent. Il est antiraciste de sang et de race. Il a l’antiracisme dans les veines et dans les gènes. C’est sa nature ou son essence. Il n’est pas homme, mais antiraciste.  Les racistes étant inférieurs, il les hait : c’est dans l’ordre des choses. Tant pis pour les racistes ; s’ils étaient de la race supérieure des seigneurs, ils ne seraient pas racistes. Gnafron se prosternerait à leurs babouches en psalmodiant « Allah akbar » et aucun des antiracistes de l’organisation antiraciste dont Gnafron est le mètre à penser n’appellerait à les exterminer. Dans ses rêves antiracistes les moins fous, Gnafron nettoie la terre de France de tous les insectes nuisibles qui l’infectent, mais il ne situe pas ses rêves en terre d’islam, ni en terre d’Afrique, ni en terre d’Iran, terres qui ont été purifiées de toutes les sales races qui y étaient établies. C’est que la voix de la race parle en lui. Ses ancêtres ont été collabos, pétainistes, antisémites ; il est donc à leur image. Il est antiraciste.

31 août 2009

Du spectacle à l'amalgame

IIe partie : de l'amalgame

Spectacle ou amalgame ?

Dans un stade de football, aux spectateurs se mêlent les supporteurs. Les seconds profitent de l’occasion offerte par un match pour se fondre dans le groupe, s’y dissoudre, ne faire qu’un avec lui. Les chants qu’ils hurlent en chœur, « tous ensemble, tous », résument cela : peu importe la qualité de ce à quoi ils assistent, pourvu qu’ils soient ensemble et forment un seul et même bloc. Ils crient, ils agitent des drapeaux, ils chantent, ils font eux-mêmes le spectacle, puisqu’il n’y en a guère sur le terrain. Ils forment un seul corps ; en communiant, ils sont membres d’une église nouvelle ; ils s’amalgament et l’amalgame qu’ils forment fait « communauté ». L’amalgame prime sur le spectacle ; il abolit même le spectacle. La société du spectacle est en réalité une société de l’amalgame. Dans la supposée société du spectacle, le spectacle tient lieu de réel, mais il est distinct du réel. Dans la société de l’amalgame, image et réel, connaissance et information, savoir et superstition, tout est confondu, mêlé, mélangé, malaxé dans un même creuset. Les représentations se confondent avec le réel ; elles s’y fondent ; tout est représentations ; rien n’est plus réel ; le réel s’efface derrière l’amalgame qui en tient lieu, etc. C’est l’indifférenciation généralisée. Que le mot latin amalgama, employé en 1250 dans le traité Alchimista arabo-latinus, soit un terme d’alchimiste est éloquent de ce point de vue, l’alchimie ayant exprimé pendant des siècles le grand rêve fusionnel de l’humanité. L’étymologie aussi est éloquente. Il est emprunté de l’arabe, langue dans laquelle il est formé de deux mots, amal, « travail, œuvre », et al gamaa, « union charnelle », les alchimistes établissant (alchimie est aussi emprunté de l’arabe) une analogie entre l’union charnelle et la combinaison entre le mercure et les métaux. Dans un traité d’alchimie, imité de l’arabe, le mercure est assimilé à l’homme et l’argent à la femme. Les lexicographes classiques ne retiennent pas ce sens figuré d’union charnelle. Pour eux, amalgame est un « terme de chimie », aussi bien Furetière (Dictionnaire universel, 1690 : « c’est la réduction en pâte qui se fait avec le mercure d’un métal noble, et particulièrement de l’or ») que Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694 : « opération chimique qui sert à réduire les métaux parfaits en de très menues parties »). L’un et l’autre notent que le mot est d’origine arabe, mais ils n’exposent pas le sens d’amal el gamaa en arabe. Cette étymologie, qui paraît plaisante, est sérieuse. Littré est l’un des premiers lexicographes à en faire état dans son Dictionnaire de la Langue française (Supplément de 1877) : « Monsieur Devic (Dictionnaire étymologique), écrit-il, apporte ses conjectures sur ce mot, qui n’est pas encore éclairci. Il se demande si c’est l’arabe amal al-djam’a, « l’œuvre de la conjonction », ou une altération de al-modjam’a, « l’acte de la consommation du mariage ». Amalgama nous est venu par les alchimistes, M. Devic n’en connaît pas d’exemple avant le XIIIe siècle ».

A partir de la fin du XVIIIe siècle, l’alchimie tombant dans un long discrédit, le nom amalgame devient « libre » en quelque sorte et peut désigner tout autre chose que de la réduction en pâte, grâce au mercure, d’un métal noble. Il s’étend par analogie à la société. L’amalgame devient un fait social. Dans les sixième, septième, huitième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35, 1879, 1932-35), le mot est défini ainsi : « amalgame se dit figurément et familièrement d’un mélange de personnes ou de choses qui ne sont pas ordinairement unies » (exemples : cette société offre un étrange amalgame de tous les rangs et de toutes les opinions ; son caractère est un singulier amalgame de bassesse et d’insolence) ; de même par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « figuré, mélange de personnes ou de choses de nature, d’espèce différente » (exemples : « un amalgame d’hommes de tous les rangs ;  cet homme, étrange amalgame de défauts et de qualités »). De l’alchimie ou de l’occultisme, il bascule dans le social et socialisme. L’alchimie sociale ou l’occultisme socialisant ou le socialisme par l’alchimie, tel est le fondement de la modernité selon Philippe Muray. Amalgame s’étend à d’autres réalités sociales. Les militaires en usent pour dénoter la « réunion dans une même unité combattante de troupes d’origines diverses » (Trésor de la langue française, 1971-94). Il désigne aussi, outre le mélange de réalités inanimées et abstraites, hétérogènes et parfois contraires, comme dans les exemples cités par Littré (« amalgame de défauts et de qualités ») et les académiciens (« amalgame de bassesse et d’insolence »), et, à propos de la création artistique, le mélange ou la combinaison dans une même œuvre de musique ou chez un même écrivain de deux instruments ou de deux langues ou des rapports inattendus. Le concept saisit la réalité toute nouvelle des sociétés modernes. Elles ne sont plus, comme dans les temps anciens, faites d’ordres, de classes, castes, corporations, clans, séparés, distincts, disposés hiérarchiquement, mais un mélange, un brassage, une mixtion, tout ça formant de la diversité. L’extension métaphorique de ce terme d’alchimiste au social atteste les transformations profondes qui affectent la France, où l’amalgame définit le nouvel idéal, nommé aussi diversité ou métissage dans le discours politique dominant, idéal d’un type nouveau, idéal d’injonction et non pas d’utopie, auquel sont sommés de se conformer tous les membres de la société et la société tout entière.  

 

 

Le retournement du concept

La société étant, non dans sa réalité, mais dans l’idéal, amalgame, l’amalgame est l’horizon nouveau et une force à laquelle il est difficile ou vain de s’opposer ou qu’il serait illusoire de chercher à canaliser. Il est en même temps Dieu et le diable ou à lui-même sa propre négativité. Le concept d’alchimiste, qui détermine un au-delà de la société, et même le seul au-delà admis, s’étend aux discours, non pas à tous les discours, mais aux discours dont l’objet est la société. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, c’est un « procédé employé pour déconsidérer soit un adversaire en le mêlant indûment à un groupe honni, soit ses idées en les identifiant à une doctrine largement réprouvée ». En apparence, l’amalgame relève d’une rhétorique peu honnête, incompatible avec l’état idéal qu’il détermine. En réalité, il n’en est rien. Le soupçon d’amalgame est un privilège de puissants ou de ceux qui ont du pouvoir et qui, des sommets sociaux où ils trônent, portent des accusations sans fin et sans fondement contre les faibles, les isolés, les dominés, pour les discréditer ou les humilier ou assimiler leurs idées à celles du Démon. Il se conjugue  à toutes les personnes, à tous les genres, à tous les nombres, à tous les modes, à tous les temps, à toutes les voix. La forme la plus commune que prend l’amalgame généralisé est la reductio ad Hitlerum. Elle consiste à mettre le signe égal entre ce qui doit être haï, toute entrave à l’amalgame social par exemple, et Hitler. Tout est Hitler ou même pire qu’Hitler. De Gaulle est fasciste, les CRS sont des SS, le retour dans leur pays de clandestins est une rafle nazie, les juges d’instruction sont le dernier avatar de la Gestapo, etc. Tout étant Hitler, tout se vaut. Le tout se vaut des anthropologues est l’axiome philosophique de l’amalgame.

L’amalgame multiplie les imputations. N'importe qui, x, y, le premier pékin venu, un adversaire, un innocent, etc. peut être accusé de tout mélanger, l’imputation à crime interrompant tout examen de quelque notion, idée, réalité que ce soit. Il n’y a plus de débat possible. Tel est le cas de l’injonction mille fois ressassée par les musulmans : pas d’amalgame entre les musulmans restés au Maroc (ou ailleurs) et les musulmans établis en France (ou ailleurs) ; pas d’amalgame entre les barbus, qu’ils vivent outre Méditerranée ou qu’ils en viennent ; pas d’amalgame entre le Qoran et le Coran, entre Mahomet et Muhammad, entre l’islam et l’islamisme, bien que ces deux mots soient synonymes depuis plus de trois siècles, etc. Que le crime d’amalgame soit imputé à tout moment, dès qu’il est question d’islam, est dans l’ordre des choses, non seulement parce que l’étymon du mot est arabe, mais aussi parce que l’amalgame est le seul horizon de la France. Il est le principe moderne d’indifférenciation. Les barrières sont à terre, les limites sont abolies, les bornes n’existent plus. Il n’y a plus de séparation entre le public et le privé (tout le privé est public), entre le féminin et le masculin (tout est unisexe), entre les enfants et les adultes, entre l’homme et l’animal, entre la machine et l’animal, entre ce qui est et ce qui n’est pas, entre le faux et le vrai, entre le juste et l’injuste, etc.

 

Le concept de société du spectacle est opaque. Il sert surtout à celer les ressorts de la société moderne : toute en amalgame, confusion, indifférenciation, et Allah seul y reconnaîtra les siens, pourrait-on ajouter, de façon inutilement insolente sans doute. 

 

27 août 2009

Du spectacle à l'amalgame

Première partie : critique de la société du spectacle

Des sociétés de spectacle(s) à la société du spectacle ?

Une société de spectacle est une entreprise, généralement privée, dont l’objectif est d’organiser, partout où cela est possible, des spectacles payants : jeux du cirque dans l’antiquité, montreurs d’ours, femme à barbe, jardins zoologiques, combats de boxe, de catch ou de coqs, pièces de théâtre, concerts de musique, variétés, émissions de télévision ou de radio, opéra, épreuves sportives de tout type, etc. Les sociétés qui organisent ces spectacles relèvent du secteur tertiaire (les « services ») et, additionnés, les chiffres d’affaires qu’elles publient attestent, par leur ampleur, l’importance qu’elles ont prise dans l’économie de la France moderne ou de tout autre pays d’Europe. Pourtant, ces faits établis ne justifient pas que les sociétés de spectacles fassent de la France une société du spectacle et que, par la substitution de du à de ou la simple adjonction de l’article défini le devant le nom spectacle, ce qui désignait une réalité banale devienne un concept à forte valeur explicative, sauf à faire de tout jeu de mots ou de tout jeu sur les mots un concept.    

Les mots société du spectacle peuvent être entendus dans deux sens. Ou bien la société ainsi désignée se caractérise, non par le très grand nombre d’entreprises de spectacle que l’on y recense, mais par la prédominance en son sein du spectacle ou de toutes les formes possibles de spectacle, de sorte que le spectacle en est devenu la principale caractéristique et que les membres de cette société ne sont plus des acteurs, et encore moins des acteurs sociaux, sauf s’ils sont rémunérés pour animer ou organiser, en tant que salariés, les spectacles, qu’ils ne sont pas non plus des citoyens, mais qu’ils sont réduits au rôle ingrat de spectateurs. Ils assistent passivement à ce qui leur est montré. Ainsi, ils se détournent de l’essentiel. Ou bien, entendue dans un second sens, la société du spectacle est un type nouveau et inouï de société ou une nouvelle société, totalement inédite, si elle est replacée dans l’histoire de l’humanité, et qui peut être expliquée par le concept de spectacle ou par celui de spectaculaire, qui serait un avatar du capitalisme. Telles sont les thèses que Guy Debord et les situationnistes ont exprimées dans les années 1960. Selon eux, la société du spectacle serait le stade suprême de la marchandisation du monde. Le capitalisme, qui produit les biens dont les hommes ont besoin et qui leur offre tous les services possibles et imaginables, en est arrivé, pour achever le processus historique dont il est le moteur, à se donner lui-même en spectacle. La société du spectacle en matérialiserait le triomphe ou elle en serait l’assomption. Elle est le capitalisme en gloire. De fait, non seulement les exploités ou les dominés, mais tous les hommes, où qu’ils vivent, quels qu’ils soient, s’identifient aux images que le capitalisme diffuse de lui-même et ils sont maintenus le plus longtemps possible dans une aliénation servile.

 

 

Examen

Combien de temps consacrons-nous chaque jour à regarder un spectacle ou à y participer ? Peut-être une heure ou deux. Sur vingt-quatre heures, cela fait peu. Certes, il est des individus, enfants, vieillards, femmes au foyer, malades, etc. qui restent collés à l’écran de télévision pendant des heures, mais tout ce qu’ils regardent n’est pas nécessairement du spectacle, encore moins du spectaculaire. Le regard ou la durée ne suffit pas à faire du spectacle. Des feuilletons de télévision, tournés à la chaîne ou à la va comme je te pousse, sans gros moyens, dont les épisodes sont diffusés parfois dans le désordre, n’ont rien qui justifie le qualificatif de spectaculaire. Il est des individus, assez nombreux à dire vrai, qui sont rétifs à tout spectacle, quel qu’il soit. Chaque soir, la télévision est regardée par à peu près vingt millions de personnes. Le chiffre est approximatif, mais il ne représente pas plus du tiers de la population de la France. De fait, le spectacle à la télévision et qui n’est pas toujours du spectacle rebute deux fois plus de personnes qu’il n’en séduit. On prétend que l’intérêt porté au football prouverait la place croissante prise par le spectacle dans la société. Pourquoi pas ? Chaque équipe professionnelle de Ligue 1 joue une trentaine de matches dans son stade : championnat, coupes, éventuellement compétitions européennes. L’Olympique de Marseille attire de 30000 à 60000 spectateurs, une fois tous les dix jours. Cela semble beaucoup. En réalité, c’est peu, si l’on rapporte ce nombre au vaste vivier de spectateurs potentiels que sont les Bouches-du-Rhône et les départements limitrophes, Var, Gard, Vaucluse, Alpes de Haute Provence, où vivent au moins deux millions de personnes en âge d’assister aux matches. Le spectacle n’attire que 3% de cette population. Que représentent les vingt ou trente mille habitués du Parc des Princes où joue le Paris Saint-Germain dans la population de l’Ile de France ? Moins de 0,5 % ? Le spectacle est, quatre fois sur cinq, insipide : c’est tout ce que l’on veut, sauf du spectacle. Il est donc quelque peu abusif de parler de société du spectacle, sous le prétexte que presque tous les foyers de France sont équipés d’un appareil de télévision ou que le spectacle, le show, la représentation, etc. sont des sources de revenus importants pour ceux qui les organisent, les commanditent ou y participent. Ce n’est pas les pains que le spectacle multiple, mais les billets de banque. Les profits ne suffisent pas à légitimer la substitution du spectacle au capital pour caractériser les sociétés occidentales, même si la raréfaction du capital est compensée par la prolifération du spectacle.

 

 

Le spectacle comme stade ultime de la décomposition du marxisme 

On connaît la genèse de ce concept de société du spectacle. Dans les années 1960, le réel prend sa revanche sur le marxisme, qui ne ramène plus dans ses filets que des monceaux de cadavres et qui menace de finir dans ces fameuses poubelles de l’histoire, où, ironie de l’histoire, il en a jeté tant d’autres. Il est quelque peu incongru de sauver le marxisme en laissant accroire qu’il puisse s'opposer seul à la toute-puissante (ou prétendue telle) société du spectacle. Car, s’il est des sociétés qui n’ont été que spectacles et qui méritent, plus que toutes les autres, d’être baptisées de sociétés du spectacle, ce sont les sociétés régies par le marxisme. Les grands défilés avec rubans, danseuses, folklore, chars, miliciens, avions, soldats martiaux marchant au pas, drapeaux rouges, etc. avaient lieu rituellement les 1e et le 9 mai, les 7 ou 8 novembre pour célébrer la grande et impérissable révolution d’octobre ou à tout autre date pour fêter l'anniversaire du tyran rouge ou pour célébrer la victoire du socialisme dans tel ou tel pays du monde, etc. Ce qui caractérise ces spectacles, c’est l’assistance obligatoire et les spectateurs requis ou amenés de force sur place. Le spectacle a été, avant le capitalisme mondialisé, Endémol et les lucratives boîtes de production, la spécialité des régimes communistes. Ce n’est pas pour rien que, dans ces sociétés, l’art populaire par excellence a été le cinéma avec ses milliers de figurants, ses grands mouvements de caméra, à droite, à gauche, de bas en haut et de haut en bas, circulaires, tournoyants, etc. De même, les défilés avec musiques et banderoles, sono assourdissante et haut-parleurs, slogans vengeurs hurlés par des danseurs en transe, etc. ont été en Occident la grande spécialité des partis et organisations socialistes, communistes, gauchistes, qui avaient en horreur le capitalisme ou disaient l’avoir en horreur. Il en est de même de la marchandise. Dans les pays de l'Est, tous régis par la sainte loi du marxisme, variante léniniste, tout était simple. Il n’y avait rien à acheter ou pratiquement rien. Les marchandises étaient rares, donc chères, et même très chères, quand le prix était rapporté à la qualité très médiocre de ce qui était vendu. Ce qui était abondant, c’était la marchandise idéologique, discours, propagande, motions, programmes, etc. Elle ne valait rien, mais elle était gratuite – et obligatoire comme une purge. Ceux qui élaboraient cette camelote avaient accès aux marchandises terrestres, aux vraies, dans les magasins à devises réservés aux étrangers. S’il est des sociétés dans lesquelles la marchandise est reine, ce sont celles pour l’instauration desquelles ont milité Guy Debord et ses camarades, à savoir les sociétés communistes où, ironie de l'histoire, la marchandise obsédait tous les moutons contraints au spectacle roi. La situation, pour parler comme Debord, étant ce qu’elle est, la notion de société du spectacle est la énième et dernière tentative de sauver le marxisme du néant. La société du spectacle n’est sans doute pas le stade suprême du développement capitaliste ; en revanche, elle est le stade ultime du processus de décomposition du marxisme.

 

 

Le spectacle dans les anciennes sociétés

Le spectacle n’est pas une nouveauté en France. Pendant des siècles, les Français ont assisté, chaque dimanche et parfois chaque jour, au spectacle de la messe, et cela, dans un lieu idoine, l’église, dont l’architecture, avec un autel qui est l’équivalent d’une scène et une nef où s’assoient les fidèles, comme s’ils étaient au stade, tient en partie du théâtre à l’italienne. Certes, tout dans la messe n’est pas spectacle, comme tout à la télévision ne relève pas du spectacle, et la dimension spectaculaire n’est qu’un aspect de la messe, mineur pour ce qui est de la signification sacrificielle de l’événement, mais incontestable pour ce qui est de la liturgie. Au XVIIe siècle, avant le vendredi saint, les foules se pressaient aux leçons de ténèbres. Alors, le spectacle était tout autant présent dans la vie des Français qu’il ne l’est de nos jours. Certes, il n'était pas la source inépuisable de revenus ou de profits qu'il est devenu. Mais cela n’autorise pas à qualifier de « société du spectacle » la France d’alors, non plus que la France d’aujourd’hui. Le concept de « spectacle » a été exposé avec précision par les auteurs classiques, écrivains, philosophes, lexicographes des XVIIe et XVIIIe siècles. Ainsi, dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), cinq sens ou emplois sont définis. Les sens classiques sont toujours en usage aujourd’hui : « représentation que l’on donne au public pour le divertir » (exemples : « l’opéra est un beau spectacle, la comédie est un agréable spectacle, les spectacles sont nécessaires pour amuser les peuples ») et « tout objet extraordinaire, qui attire les regards, l’attention, qui arrête la vue » (exemples : « Job sur un fumier fut un grand spectacle ; la constance d’un Martyr est un beau spectacle ; c’est un spectacle fort édifiant qu’un homme offensé qui pardonne à ses ennemis »). Les sens les plus intéressants sont en relation avec la société, le pouvoir et la politique. De 1694 à 1798, de la première à la cinquième édition, les académiciens relèvent cet emploi : « spectacle se dit de certaines grandes actions et cérémonies publiques ». Les exemples sont éloquents : « l’entrée d’un roi dans sa capitale est un beau spectacle, c’est un grand et beau spectacle que le couronnement du pape ». L’expression être en spectacle, alors d’usage courant, a pour sens « être exposé à l’attention publique », comme dans cet exemple : « quand un homme est dans une grande charge, dans un emploi considérable, il doit songer qu’il est en spectacle à tout le monde ». Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) a conscience du fondement politique du spectacle, en particulier quand il illustre les expressions être en spectacle et donner et se donner en spectacle d’extraits tirés de l’œuvre de Massillon : « les princes et les grands ne semblent nés que pour les autres ; le même rang, qui les donne en spectacle, les propose pour modèles » ; « les grands sont en spectacle à tout l’univers » ; « la France est encore plus en spectacle qu’aucune autre nation ». Cet emploi n’est relevé que partiellement à partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française et, dans la huitième édition (1932-35), il est illustré de cet exemple : « le défilé de la victoire fut un magnifique spectacle ». La décollation de Louis XVI a sans doute aboli cette mise en scène du pouvoir royal. Les écrivains que cite Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77) ont une claire conscience de la nature politique du spectacle. Ainsi Bossuet : « auguste journée où les deux rois d’Espagne et de France, avec leur cour d’une grandeur, d’une politesse et d’une magnificence aussi bien que d’une conduite si différente, furent l’un à l’autre et à tout l’univers un si grand spectacle » ; La Bruyère : « Louis XIV ouvre son palais à ses courtisans.... et, dans des lieux où la vue seule est un spectacle, il leur fait voir d’autres spectacles » ; Massillon : « les personnes nées dans l’élévation deviennent comme un spectacle public sur lequel tous les regards sont attachés » et « il faut du spectacle et de l’appareil pour rendre les titres qui élèvent les hommes les uns sur les autres respectables ».

Dans L’Encyclopédie (1751-69), un long article est consacré aux spectacles, classés parmi les « inventions anciennes et modernes ». Le spectacle n’est pas seulement un fait de société ; il tient de la nature humaine. L’homme est ainsi fait qu’il se complaît aux spectacles. C’est ce que pense l’abbé Batteux, cité par l’auteur de l’article : « l’homme est né spectateur ; l’appareil de tout l’univers que le Créateur semble étaler pour être vu et admiré nous le dit assez clairement ». Dans le corps, le sens qui prédomine est la vue : « aussi de tous nos sens, n’y en a-t-il point de plus vif, ni qui nous enrichisse d’idées, plus que celui de la vue ; mais plus ce sens est actif, plus il a besoin de changer d’objets : aussitôt qu’il a transmis à l’esprit l’image de ceux qui l’ont frappé, son activité le porte à en chercher de nouveaux, et s’il en trouve, il ne manque point de les saisir avidement. C’est de là que sont venus les spectacles établis chez presque toutes les nations ». Autrement dit, c’est la façon dont l’homme saisit le monde par ses sens qui explique le très grand nombre de spectacles : « il en faut aux hommes de quelque espèce que ce soit : et s’il est vrai que la nature dans ses effets, la société dans ses événements, ne leur en fournissent de piquants que de loin à loin, ils auront grande obligation à quiconque aura le talent d’en créer pour eux, ne fût-ce que des fantômes et des ressemblances, sans nulle réalité », par exemple les « grimaces d’un charlatan », « quelque animal peu connu, ou instruit à quelque manège extraordinaire », « les effets de la nature : rivière débordée, rochers escarpés, plaines, forêts, villes, combats d’animaux ». Ces spectacles ont pour défaut d’avoir « peu de rapport avec notre être » : ce sont « de pures curiosités », qui « ne frappent que la première fois, et parce qu’ils sont nouveaux ». L’objet le mieux approprié au spectacle est l’homme lui-même : « qu’on nous fasse voir dans d’autres hommes, ce que nous sommes, c’est de quoi nous intéresser, nous attacher, nous remuer vivement ». De fait, il est possible de distinguer, en fonction de la nature de l’homme, deux types de spectacle, ceux du corps et ceux de l’âme. La vraie différence entre ces deux sortes de spectacle tient à l’art : « les spectacles (…) du corps ne demandent presque point d’art, puisque le jeu en est franc, sérieux et réel », alors que « ceux où l’on voit l’action de l’âme demandent un art infini, puisque tout y est mensonge, et qu’on veut le faire passer pour vérité ». Ainsi « les spectacles du corps doivent faire une impression plus vive, plus forte ; les secousses qu’ils donnent à l’âme doivent la rendre ferme, dure, quelquefois cruelle », alors que « les spectacles de l’âme font une impression plus douce, propre à humaniser, à attendrir le cœur plutôt qu’à l’endurcir ». C’est pourquoi « la plupart des peuples polis ne goûtent plus que les spectacles mensongers qui ont rapport à l’âme, les opéras, les comédies, les tragédies, les pantomimes ».

Les auteurs classiques se sont efforcés de penser le spectacle et en ont exposé des « théories », en rapport avec la politique, la religion, la nature humaine, l’art. L’ensemble conceptuel ainsi formé est d’une ample diversité. La théorie mécaniciste de Debord et son marxisme léninisme du pauvre ne peuvent pas être décemment comparés à cette cathédrale de concepts, sauf à vouloir se couvrir de ridicule. Le seul apport du situationnisme est syntaxique : il consiste à faire de spectacle le complément du nom société, ce en quoi il est conforme aux diktats modernes qui transforment tout fait, événement, réalité, même si cette réalité tient de la nature de l’homme, en fait, événement, réalité de société, c’est-à-dire, comme dans la scolastique médiévale, à faire de tout et de n’importe quoi un attribut de la société.

 

 

05 août 2009

Mythologies intellotes 27

 

Françoise Sagan, mythe bobo

(1935-2004)

 

 

 

Pendant une dizaine d’années, de 1954 à la fin des années 1960, les romans que Mme Françoise Quoirez a publiés sous le pseudonyme de Sagan ont été d’immenses succès de librairie. Ses éditeurs ont vendu plus de deux millions d’exemplaires de Bonjour tristesse (1954), plus d’un million d’exemplaires d’Un certain sourire (1956). Les romans qui ont suivi (Dans un mois, dans un an, 1957, Aimez-vous Brahms ? 1959) et ceux des années 1960 ont été tirés et vendus à plus de cinq cent mille exemplaires. Françoise Sagan a gagné en vingt ans de quoi assurer, à elle-même et à ses éventuels descendants, une vie à l’abri du besoin pendant trois ou quatre générations. Le filon était riche, il a été exploité jusqu’à l’épuisement, de sorte que, quand le succès s’est émoussé et après qu’elle a eu dilapidé dans les casinos et les voitures de sport sa fortune, elle a connu la gêne matérielle, dont ses amis intellos au pouvoir ont essayé de l’extraire, en lui faisant bénéficier d’une sordide escroquerie au détriment d’une entreprise nationalisée.

Comment rendre compte à la fois du succès de ses premiers romans et de l’insuccès relatif de ses dernières œuvres ?

Françoise Sagan a exploité, en bonne élève qu’elle était, la prose « classique » ou spécifiquement « française » qui a été mise au point, inventée ou réinventée dans les années 1910-1920 par les écrivains réunis dans la Nouvelle Revue Française autour de Gide, Rivière, Alain-Fournier, Schlumberger, prose qu’on trouve chez Mauriac ou dans quelques récits de Marguerite Yourcenar. C’est une prose réactionnaire, au sens propre de cet adjectif. En épurant la langue, les mots, le sens et la grammaire, à la manière supposée des écrivains classiques, tels La Bruyère, Madame de Sévigné, La Rochefoucauld ou Madame de La Fayette, les écrivains de la NRF ont cherché à en finir avec les subtilités byzantines des symbolistes, avec les complications baroques des décadents, avec le réalisme brutal des naturalistes ou avec les conventions éculées des disciples de Flaubert, en renouant, trois siècles plus tard, avec la clarté ou la transparence du style classique, débarrassé de ses scories et qui réalise ou renferme l’essence supposée de la langue française.

Ce qui a fait accroire que cette prose était « nouvelle », c’est, outre qu’elle rompait avec les codes en usage ou à la mode au début du XXe siècle, son caractère paradoxal. La transparence du style était, ou devait être, l’image de la transparence morale. C’est dans une langue épurée que Gide avoue sans détours son goût immodéré pour les garçons ou les jeunes gens (Si le grain ne meurt, L’immoraliste, etc.), sanctifiant la déviance supposée de ses mœurs par une écriture morale, au sens où, authentique, elle ne dissimule rien. Le respect de la norme grammaticale atténue l’anormalité morale ; la pureté de la langue absout l’impureté des mœurs.

Chez Sagan, l’immoralité affichée n’est plus du seul fait des hommes, fussent-ils mariés. Elle vient des jeunes filles de la bonne société, dont le destin social, tel qu’en décide la morale bourgeoise, laquelle, ne soyons pas dupes, est plus un fantasme qu’une réalité, était d’être les gardiennes de l’ordre conjugal, les vestales de la famille, les anges tutélaires de la descendance. C’est ce soufre qui a fait le succès de Bonjour tristesse, écrit par une jeune fille de très bonne famille, âgée d’à peine dix-neuf ans, qui avait commencé des études de lettres pour fuir le destin auquel elle était condamnée. La prose transparente et épurée de Gide avait une fonction cathartique. Trente ans plus tard, Françoise Sagan la détourne. Elle ne sert plus à dire la vérité d’un être, mais à tourner en dérision un destin social. Gide lui faisait exprimer l’authenticité, Sagan en fait le signe même de la désinvolture. A l’aveu pénible, elle substitue l’insolence facile.

En fait, Françoise Sagan a été la première de nos bourgeoises bohêmes ou bobos et même la première de nos lilibobos, libérales libertaires bourgeoises bohêmes, anticipant de deux décennies les poses de Mmes Voynet, Guigou, Aubry, de ces bourgeoises, petites ou grandes, qui trahissent en franchissant le mur invisible qui sépare les classes sociales. Mais ce n’est pas le mur de l’argent qu’elles abattent. Bien au contraire. Tant qu’elle était riche, Mme Sagan a mené l’existence dorée des filles à papa. Ruinée, elle a compté sur ses amis et sur la corruption pour ne pas déchoir. Elle n’a été libérale libertaire ou bohême que sur le plan symbolique, celui des opinions ou des idées ou des mœurs. La gauche qu’elle a rejointe se vêtait des oripeaux de la rébellion anticonformiste et subversive, elle était supposée agréger des révoltés romantiques qui prennent le parti des pauvres, des laissés pour compte, des humiliés et des offensés ; en bref, c’était la voix des belles âmes dont la seule activité est de prodiguer des leçons de vertu à peu de frais. Or, dans les années 1980, ces bobos et lilibobos ont pris le pouvoir, non seulement dans l’Etat, mais aussi dans les media, la culture, la communication, les arts, les lettres. Les rebelles ont endossé le costume des nantis. Leur morale s’est si largement répandue que Mme Sagan, qui l’a sinon inventée, du moins propagée, naguère rebelle, est apparue soudain terne, pâle, fade. Les romans qu’elle a publiés dans les années 1980 sont à l’image de cette rébellion d’opérette : ils expriment la plainte d’oisifs comblés par la vie, ils développent des scénarios dignes du théâtre de boulevard, ils racontent des histoires amères de femmes déçues ou trompées. La désinvolture s’est rabougrie en poses attendues, discours convenus, comportements réflexes. La chamade, Le lit défait, La femme fardée, De guerre lasse mettent à nu la morale bobo : c’est l’énième et dérisoire resucée des bleus à l’âme. Les bobos ont de petits bobos existentiels. Les pauvres, ils seraient plus à plaindre, si l’on en croit Mme Sagan, que les déshérités qui n’ont jamais rien connu d’autre que le rien. Cette comédie sinistre a vite lassé les lectrices les mieux disposées. Ses derniers livres sont comme ces images pieuses que nos arrière-grand-mères accrochaient au mur, dans l’espoir puéril que le malheur, ainsi exorcisé, épargnerait leur famille. En accédant au pouvoir, les bobos ont tué Sagan. Elle perdu son soufre, devenant conforme, au iota près, aux injonctions des nouveaux puissants.

13 juillet 2009

Mythologies intellotes 19

 

L’universalité suspecte


De l’universalité dans les dictionnaires

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (éditions publiées entre 1694 et 1835), universalité est glosé par le quasi synonyme généralité, signifiant « le plus grand nombre de » ou « la totalité », comme l’expriment les exemples cités : « généralité, l’universalité des hommes, des sciences, des arts » (première édition, 1694 : les Académiciens ajoutent qu’il « est de peu d’usage ») et « généralité, ce qui renferme les différentes espèces, l'universalité des êtres, des sciences, des arts » (quatrième, cinquième, sixième éditions, 1762, 1798, 1832-35), les Académiciens ajoutant que « c’est aussi un terme de droit, qui signifie totalité : l’universalité des biens ». Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière glose universalité par généralité, terme collectif qui « comprend toutes les choses de même nature », comme quand on dit universalité des biens pour dire « tous les biens d’une succession ». Furetière cite l’exemple de l’Eglise, mais sans préciser en quoi consiste son universalité, l’illustrant d’un exemple qui n’explique pas le sens du mot : « l’universalité de l’Eglise est une marque de la vérité de sa doctrine ».

L’universalité, sur quelque objet qu’elle porte (raison, culture, homme, science, civilisation, droit, démocratie), serait propre à la philosophie des Lumières. Or, L’Encyclopédie (1751-1765), dont d’Alembert et Diderot sont les maîtres d’œuvre et qui est considérée, à juste titre, comme un monument de ces mêmes Lumières, ne comprend pas d’article universalité, ni d’article universalisme, mot qui est attesté pour la première fois en 1823 et relevé à la fin du XIXe siècle seulement (Littré, Dictionnaire de la Langue française, 1863-77). Universalité, en usage depuis le XIVe siècle, ne fait pas partie du vocabulaire des Encyclopédistes. L’universalité prêtée a posteriori aux philosophes du XVIIIe siècle est infirmée par l’absence d’article universalité dans L’Encyclopédie.

En revanche, l’adjectif universel, dans tous les articles de L’Encyclopédie, a le sens de « général », que ce soit dans l’arithmétique universelle (id est l’algèbre), en logique, en physique, en théologie, en médecine, en gnomonique ou dans le droit (charges, donataire, donation, fidéicommis, héritier universels). Qualifiant le nom Eglise, l’adjectif n’a pas pour sens, dans L’Encyclopédie, « qui s’étend partout » ou « dont les valeurs sont partagées par tous les hommes », mais le sens de « qui regroupe toutes les églises ». L’universalité, qu’on infère de cet exemple, n’est que de la généralité : « Eglise universelle, c’est (…) le corps de toutes les églises catholiques, apostoliques et romaines ». Quant à universaliste, « terme d’histoire ecclésiastique », c’est le « nom qu’on a donné parmi les protestants à ceux d’entre leurs théologiens qui soutiennent qu’il y a une grâce universelle et suffisante, offerte à tous les hommes pour opérer leur salut ». Certes, dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, à la différence du nom universalité, l’adjectif universel a un sens moderne, « général, qui s’étend à tout, qui s’étend par tout », qu’illustrent les exemples : « un bien universel, un mal universel, déluge universel, famine, peste, désolation universelle, remède universel : qui s’applique à tous maux, méthode universelle : qui s’applique à tous les cas de même espèce » (éditions de 1694, 1762, 1798, 1832-35). La notion moderne d’universalité est peut-être en germe au XVIIIe siècle dans le sens de l’adjectif universel, mais elle n’a pas de nom qui y soit propre, autre qu’au sens de « généralité ».   

Le sens moderne d’universalité n’est défini dans les dictionnaires qu’à compter de la seconde moitié du XIXe siècle ; d’abord dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré, 1863-77) : « caractère de ce qui s’étend à un ensemble de lieux, de temps, d’êtres » ; puis dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : « universalité signifie aussi caractère de ce qui est universel, de ce qui s’étend à un très grand nombre de pays, d’hommes ». Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), le sens moderne d’universalité est exposé en premier : « I. Caractère de ce qui s’étend à tout, de ce qui embrasse tout (universalité d’une vérité, d’une explication, de la méthode scientifique), caractère de ce qui s’étend à la terre entière, de ce qui est répandu partout, caractère de ce qui s’étend à l’ensemble des hommes, de ce qui est commun à tous les hommes (universalité d’une croyance, de la raison : « cette identification fondamentale de la démocratie et de la liberté entraîne une autre conséquence, qui est l’universalité, nécessaire de l’idéal démocratique », Vedel, Droit constitutionnel, 1949) ». Dans ce Trésor, l’ordre dans lequel les sens sont apparus au cours de l’histoire est renversé, au point que le sens moderne efface le sens ancien de « généralité » ou de « totalité », qui, longtemps, a été le seul à être relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française

Le sens moderne est différent du sens classique. Aux XVIIe et XVIIIe siècles, universalité a, dans les dictionnaires,  le sens de « généralité ». Ce dernier sens suppose un ensemble composé de x unités ou réalités. Généralité désigne la totalité des réalités de cet ensemble. La notion contenue dans universalité, entendu dans un sens moderne, est différente : ce qui prédomine, ce n’est pas la totalité des réalités d’un ensemble, c’est l’expansion dans l’espace d’une réalité donnée. La réalité en question sort de l’ensemble où elle est confinée et s’étend dans le monde. Elle était bornée dans un ensemble, elle s’affranchit de toute limite. Il semble que cette notion, entendue ainsi, ait été introduite dans le nom universalité en même temps que la grande et massive expansion qu’ont connue dans le monde entier, aux XIXe et XXe siècles, les différents pays d’Europe. L’universalité est concomitante de l’uniformisation du monde sous la houlette des pays d’Europe ou de leur appendice américain.

Universalité de la langue française      

Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens moderne d’universalité est illustré par l’exemple de « l’universalité de la langue française ». C’est aussi le titre de la dissertation que Rivarol a rédigée à l’occasion du concours organisé en 1783 par l’Académie de Berlin : « Qu’est-ce qui a rendu la langue française universelle ? Pourquoi mérite-elle cette prérogative ? Est-il à présumer qu’elle la conserve ? ». Tel qu’il est employé dans le sujet de ce concours, l’adjectif universel semble avoir pour sens « qui est largement répandu » ou « dont l’usage est courant dans toute l’Europe », et cela, conformément à l’un des sens de cet adjectif au XVIIIe siècle : « qui s’étend à tout, qui s’étend par tout » (cf. ci-dessus). Rivarol défend une tout autre thèse que celle qui est suggérée dans le sujet. Il entend universalité dans le sens qui était le sien au XVIIIe siècle (cf. ci-dessus), à savoir « généralité » ou « ce qui renferme les différentes espèces » (l'universalité des êtres, des sciences, des arts) ou, comme le définit Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690, cf. ci-dessus), qui « comprend toutes les choses de même nature », et non dans le sens « moderne », défini pour la première fois par Littré, à savoir « caractère de ce qui s’étend à un ensemble de lieux, de temps, d’êtres » (cf. ci-dessus). Le nombre de locuteurs parlant français ou la diffusion du français en France et dans le monde, qui pourraient être des indices fiables de l’universalité prêtée à cette langue, importe peu. Le français est la langue de la « République des lettres » ou « des gens de lettres en général, considérés comme s’ils faisaient un corps » (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694). C’est la langue d’une communauté ou d’une corporation. En usent les poètes, les écrivains, les hommes de culture, les amateurs de belles lettres, les savants, quand ils commercent ou conversent entre eux ou quand ils écrivent. Tel est le domaine de la langue française. Il est relativement restreint. C’est pourquoi l’argument de la clarté, qui est souvent interprété comme  le stigmate d’une arrogance impénitente, est si important. L’essence ou la nature du français, selon Rivarol, est la clarté. Ce qui est énoncé en français est clair, ce qui n’est pas énoncé en français n’est pas clair. C’est cette essence ou cette nature qui rend le français apte à être la langue de la République des lettres. La thèse de Rivarol rend compte assez bien de l’état de la culture européenne au XVIIIe siècle.

Or, très vite, l’évolution qui affecte l’Europe à compter de 1780-90 rend caduque la thèse de Rivarol. Déjà en 1760, Herder a publié, à l’occasion du concours annuel de l’Académie de Berlin, un Traité sur l’origine de la langue. Il y soutient la thèse suivant laquelle la langue est l’expression du génie d’un peuple, de ce qu’il a de spécifique et qui fait qu’il est différent des autres peuples. A la fin du XVIIIe siècle, s’épanouit en Allemagne le Sturm und Drang, hostile à l’influence du français dans la culture allemande. C’est aussi dans ces années-là que le terme de littérature « se prend aussi pour l’ensemble des productions littéraires d’une nation, d’un pays » (Dictionnaire de l’Académie française, cinquième édition, 1798) et que, suivi d’un adjectif allemande, anglaise, italienne, française, il commence à supplanter lettres ou belles-lettres : la littérature, ce sont les lettres, conçues ou pensées non pas comme source de beautés (belles-lettres), mais comme l’expression spécifique d’un peuple ou d’une nation. Dès lors, la République des lettres (si tant est qu’elle ait encore une raison d’être) ne peut plus avoir une langue commune, mais une multitude de langues. Transposée dans le monde actuel, la thèse de Rivarol prend son véritable sens. Il existe un univers (on n’ose pas dire république) des affaires, de l’économie, du bizness, du marketing, du management, etc. Il existe un univers de la science, de la connaissance, de la recherche. Les membres de ces « républiques » usent d’une langue commune : l’anglais des Etats-Unis d’Amérique, dont on peut dire qu’elle est universelle, au sens où Rivarol l’entend : elle est d’usage général dans ces communautés. De nombreux théoriciens expliquent cette « universalité » par un argument homologue à celui de Rivarol. L’essence ou la nature de l’anglais est d’être pragmatique, réaliste, exact, précis et d’être apte aux échanges, au commerce, à la communication dans les deux univers de la science et des affaires (on ne fait pas de poésie quand on rédige un contrat). De là, il apparaît nécessaire à beaucoup d’observateurs de publier en anglais les articles scientifiques, même ceux des Annales de l’Institut Pasteur, d’enseigner en anglais l’économie, le management, la physique, même en France, d’exiger que l’anglais soit la langue des colloques savants, même s’ils sont organisés en France et par des institutions nationales, etc. Autrement dit, la signification de la thèse de Rivarol, si elle est extraite de son contexte historique, peut être retournée contre le français. Au moment où les Académiciens de Berlin rédigent le sujet de 1783 (le français est la langue universelle de l’Europe), ils ne savent pas (mais nous, avec le recul et a posteriori, nous le savons) que l’universalité du français, au sens moderne de large diffusion dans le monde, est en train de devenir impossible. En 1763, en signant le traité de Paris, la France a renoncé à sa souveraineté sur les trois-quarts du continent nord-américain et sur l’Inde, ces deux vastes ensembles qui aujourd’hui sont partiellement ou totalement anglophones. De fait, le Traité de Paris a favorisé la diffusion de l’anglais, lequel, en 1763, comptait moins de locuteurs que le français. A peine la thèse de Rivarol (admirable pour x raisons : nostalgie, pertinence, connaissance de la situation réelle de la culture en Europe au XVIIIe siècle) a été exprimée, elle s’est trouvée démentie par la thèse de la langue comme expression du génie d’un peuple ou d’une nation, que même des Français ont faite leur, par la diffusion concurrente et plus rapide de l’anglais qui a éliminé le français dans les zones du monde, qui se sont peuplées très rapidement par l’immigration (Amérique du Nord) ou par la croissance démographique (Inde).

Le seul emploi d’universalité entendu dans le sens moderne que l’on rencontre dans la langue classique est de Bossuet. Il se rapporte au catholicisme : « Jésus-Christ, écrit Bossuet à la fin du XVIIe siècle,  régla la destinée de l’Église sur la terre (qu’on me permette ce mot), en lui promettant une double universalité, l’une dans les lieux, et la seconde dans les temps ». L’universalité dans les lieux est liée à la diffusion de cette Eglise dans le monde. Le sens moderne a été exprimé à propos de l’Eglise catholique : catholicus, dans le latin de l’église, a pour sens, comme en grec, « universel », au sens de qui s’étend à tous les lieux, à tous les temps, à tous les hommes.

Universaliser

Que le nom universalité et le sens moderne d’universel soient ignorés dans L’Encyclopédie est peut-être paradoxal, eu égard à l’idée que nous nous faisons a posteriori des Lumières. Or, il ne faut pas oublier que les Lumières sont d’abord « relativistes ». Elles naissent de la prise de conscience que, en dépit de l’adjectif catholique qui la qualifie, l’Eglise et les dogmes sur lesquels elle est fondée, ne sont pas, dans les faits, universels – au sens que cet adjectif avait déjà aux XVIIe et XVIIIe siècles. Des centaines de millions d’hommes en ignorent tout; des continents entiers ne sont pas touchés par les dogmes chrétiens. De même, au XVIIIe siècle, la langue française pouvait paraître « universelle », dans la mesure où les élites, en Europe, parlaient le français. Il est un penseur qui a pris conscience de la fragilité de cette prétendue universalité : c’est l’abbé Grégoire. Dans son Rapport sur la nécessité et les moyens d’anéantir les patois et d’universaliser l’usage de la langue française (18 prairial, an deuxième de la République, une et indivisible), il écrit : « la langue française a conquis l’estime de l’Europe et depuis un siècle elle y est classique... Mais cet idiome, admis dans les transactions politiques, usité dans plusieurs villes d’Allemagne, d’Italie, des Pays-Bas, dans une partie du pays de Liège, du Luxembourg, de la Suisse, même dans le Canada et sur les bords du Mississipi, par quelle fatalité est-il encore ignoré d’une très grande partie des Français ? » De fait, il estime que les citoyens qui ignorent le français sont majoritaires en France et que le nombre de ceux qui le parlent couramment n’excède pas six millions de personnes. Même aujourd’hui, l’universalité qui est prêtée à la langue française est relative : elle est parlée par 140 millions d’individus environ, peut-être par 200 millions : soit 3% de la population mondiale. 

Est-ce à dire que l’universalité est une fiction ? Non, bien sûr. Elle émerge après les Lumières. C’est dans le terreau révolutionnaire qu’elle germe. Dans le Discours sur l’universalité de la langue française (1784), dans le Rapport sur les idiomes (1792) et dans le Rapport sur la nécessité (…) d’universaliser l’usage du français en France (1794), ce qui importe aux auteurs, respectivement Rivarol, Barrère, abbé Grégoire, ce n’est pas tant la langue que la France. Rivarol, Barrère, l’abbé Grégoire traitent de la France, de ce qu’elle est, des valeurs qu’elle porterait, de sa mission dans le monde. En 1784, Rivarol limite l’universalité à l’hypothétique république des lettres. Dix ans plus tard, elle est élargie à la société, aux valeurs, au droit, à l’organisation politique. Avant 1789, « la langue française paraissait n’appartenir qu’à certaines classes de la société » ; Barrère veut « en faire la langue des peuples ». Quelques mois plus tard, l’abbé Grégoire publie son enquête portant sur les « patois et les mœurs des gens de la campagne ». La France est la patrie des lumières, du progrès, de la raison, des droits de l’homme et de la liberté. « Si notre idiome, écrit l’abbé Grégoire, a reçu un tel accueil des cours à qui la France monarchique donnait des théâtres, des pompons, des modes et des manières, quel accueil ne doit-il pas se promettre de la part des peuples à qui la France républicaine révèle leurs droits en leur ouvrant la route de la liberté ? » La France a été l’institutrice des noblesses d’Europe, elle se fait l’institutrice des peuples. Ce que les élites d’Europe se réservaient est prodigué à tous les hommes. L’universalité ne tient pas seulement aux droits politiques ; elle est portée par la civilité et les lettres. Pendant tout le XIXe siècle et jusqu’à une date récente, les congrégations catholiques (Jésuites, Assomptionnistes, Maristes, Dominicains, Mère de Dieu, etc.) ont ouvert dans le monde entier des écoles; l’Alliance française, fondée en 1883, la Mission laïque, fondée en 1902, l’Alliance Israélite universelle, fondée en 1860, les ont imitées; puis la République qui a établi des lycées, des centres culturels, des instituts dans la quasi totalité des pays au monde. Là, les élèves y ont appris qu’ils avaient des droits politiques et la voie d’accès à la culture. Jamais la France a été autant universelle que pendant ce siècle-là, même dans le sport, où, pourtant, ses sportifs n’ont guère brillé. Des épreuves qui sont réellement universelles, tels les Jeux Olympiques et la Coupe du monde de football, n’auraient peut-être jamais existé, sans les deux Français, Pierre de Coubertin et Jules Rimet, qui les ont conçues et mises en place.

Mots français universels

Il est un moyen plus sûr que l’auto-célébration, qui n’est rien d’autre que la méthode Coué, pour évaluer en quoi consiste l’universalité française : c’est la langue ou, pour dire les choses avec plus d’exactitude, les mots spécifiquement français, fabriqués par les Français dans les années où germe la notion moderne d’universalité, et en usage dans la plupart des langues du monde : ce sont bureaucratie, terrorisme, nationalisme

Bureaucratie a été fabriqué par l’économiste Vincent de Gournay (1712-1759). C’est ce qu’affirme Melchior Grimm dans sa Correspondance littéraire : « Gournay faisait des bureaux une quatrième ou cinquième forme de gouvernement sous le titre de bureaucratie » et « le véritable esprit des lois en France est cette bureaucratie dont feu M. de Gournay se plaignait tant ». Le mot bureaucrate est attesté en 1792, puis en 1797, pendant la Révolution. C’est Littré qui, le premier, relève bureaucrate, au sens de « homme puissant dans les bureaux ou même simple employé dans les bureaux », précisant que ce mot « ne se dit guère que par ironie et en mauvaise part ». Bureaucratie est enregistré pour la première fois dans l’édition révolutionnaire (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, avec un sens restreint par rapport au sens qu’y donnait Gournay. Ce n’est plus une « forme de gouvernement », ni « le véritable esprit des lois en France », mais un phénomène propre à l’administration, à savoir le « pouvoir des chefs et commis de bureau ». Aux XIXe et XXe siècles, ce mot français, bien français, spécifiquement français, conquiert le monde. Il est en usage dans quasiment toutes les langues du monde : aussi bien dans les langues romanes (italien, espagnol, portugais) que dans les langues germaniques (néerlandais, allemand, anglais). Il est aussi en usage en russe et en turc, etc. C’est sans doute le mot français le plus universellement répandu.

Ce que la France révolutionnaire a exporté dans le monde, ce ne sont pas d’abord les droits de l’homme, mais la bureaucratie et, après 1794, le terrorisme, puis, après 1798, le nationalisme. 

Terrorisme, terroristes, terroriser sont des mots français, bien français hélas, trop français même. Ils ont été fabriqués en France en 1794 pour désigner un mode de gouvernement dans lequel la police, l’armée, la justice, l’Etat sont utilisés, non pas pour défendre les citoyens, mais pour les forcer à adhérer à une politique contraire à leurs intérêts. C’est de France qu’ils ont été diffusés dans le monde. Emile Littré, dans le Dictionnaire de la langue française, publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, fait suivre terrorisme de la seule acception suivante, « système de la terreur, pendant la Révolution française ». De même un « terroriste » ne pose pas de bombe, il est un « partisan » ou un « agent du système de la terreur ». Le verbe terroriser est relevé avec la seule signification de « établir le régime de la terreur » ou de « soumettre au régime de la terreur ». Du français, ce mot est passé dans les langues romanes (espagnol, italien, portugais), dans les langues germaniques (anglais, allemand), en russe et en turc. Il est aussi universellement répandu que bureaucratie.

Le terrorisme consiste donc, de la part de gouvernants de hasard ou de rencontre issus d’un coup d’Etat, à utiliser la force publique, la police, l’armée, les milices, la justice, non pas pour faire appliquer la loi, mais pour terrifier les citoyens et les forcer à adhérer, fût-ce en apparence, à une politique. Cette réalité est ancrée dans l’histoire de France et aussi dans celle d’URSS, quand Lénine, après avoir réussi son coup d’Etat, n’a pas eu d’autre moyen pour se maintenir au pouvoir que de terroriser les Russes et les ressortissants des colonies de l’empire russe. A leur tour, Trotski, Staline, Mao, Pol Pot, Hitler, etc. ont imité Lénine, il l’ont même dépassé, à la fois parce que leur système terroriste a duré plus longtemps et parce qu’il a été plus brutal et plus cruel, n’épargnant ni les enfants, ni les étrangers, ni les femmes, ni les vieillards.

En 1798, l’abbé Barruel, qui était hostile aux Jacobins, forme le nom nationalisme, afin de désigner un phénomène dont il a été le témoin pendant les années révolutionnaires : « l’exaltation du sentiment national ». C’est un mixte de « chauvinisme » et de « xénophobie ». Pour lui, le nom est péjoratif. Cela n’empêche pas qu’il soit entré dans l’usage d’innombrables langues dans le monde et soit devenu ainsi universel. Comme bureaucratie et terrorisme, il est entendu au XIXe siècle dans un sens affaibli ou dans un sens positif. En 1834, il est attesté chez Lamartine. Il ne désigne plus une exaltation chauvine, mais un sentiment noble. En 1865, il est employé dans le sens positif « d’aspiration à l’indépendance politique et économique d’une nation opprimée » (Larousse du XIXe siècle). Littré ne consacre aucun article à nationalisme, bien que ce mot soit attesté pour la première fois près de trois-quarts de siècle avant qu’ait été publié le Dictionnaire de la langue française. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), l’article consacré à nationalisme est long. Le sens varie suivant les lieux et les moments ; tantôt il est favorable, tantôt défavorable. La même « exaltation du sentiment national » est un crime ou une noble inspiration.

Sens affaibli

A partir de la sixième édition du Dictionnaire de l'Académie française (1832-35), le sens de bureaucratie s’affaiblit. Les Académiciens tentent d’atténuer la portée du phénomène que désigne ce nom. Ce n’est plus le quatrième pouvoir omnipotent et qui échappe au suffrage des citoyens, ni une forme singulière de gouvernement, mais une dérive qui touche les administrations, comme l’attestent cette remarque : « ce mot nouveau ne s’emploie guère que dans la conversation pour exprimer l’influence abusive des commis dans l’administration » ou cette autre définition (huitième édition, 1932-35) : « il s’emploie surtout, familièrement, pour exprimer l’influence abusive des employés de divers grades dans l’administration ». Ce n’est plus le nouvel esprit des lois, mais le pouvoir abusif de subordonnés aigris et auquel il serait aisé, si l’on s’en donnait les moyens, de mettre fin. Ces définitions affaiblies sont à des années lumières de la conception que Gournay se faisait de la bureaucratie. A l’opposé des Académiciens, Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), reprend, tout en bornant aux seules entreprises son domaine, la conception de Gournay : « néologisme très peu correct (il est formé d’un mot français et d’un élément grec) rendu nécessaire par l’influence de plus en plus générale que les bureaux, dans toutes les administrations, exercent sur toutes les entreprises ». Cette conception politique est complétée par le rappel de la définition affaiblie du Dictionnaire de l’Académie française : « influence abusive des commis dans l’administration ».

Alors que les Académiciens font de la bureaucratie un apanage de petits sous-chefs de bureau, les auteurs français modernes, cités dans le Trésor de la Langue française, l’éloignent de France. Elle n’est plus spécifique du pays de Montesquieu qui a formulé la théorie de la séparation des pouvoirs, dans lesquels il n’inclut pas la bureaucratie, elle serait propre à la Russie éternelle : « Trotski abattu, le champ s’était trouvé libre devant la bureaucratie que Staline incarnait : la bureaucratie, c’est-à-dire la Russie éternelle » (Mauriac, 1959), alors que, en Russie du XVIIe au XIXe siècle, les fonctionnaires n’étaient pas plus nombreux ou puissants qu’en France ; elle serait propre à l’Allemagne (« la diète est un bureau d’affaires pour la bureaucratie allemande ; c’est à peine et de fort loin un corps politique », Gobineau, 1854), ou encore, par anachronisme, à la France d’ancien régime, alors que le mot n’avait pas été inventé (« et alors, on refit des machines administratives, analogues à celles du vieil empire romain, bureaucratie à la Colbert, armées à la Louvois », Michelet, 1846). Le seul écrivain qui fasse de la bureaucratie une spécificité de la France, le pays qui l’a inventée, est Péguy, mais il la limite aux intellectuels : « les hommes de la Ligue des Droits de l’Homme trahissant (...) par une trahison morose et sournoise (...) essayant de tout soumettre aux oppressions plates de la plus obtuse bureaucratie intellectuelle » (1913). En fait, il faut attendre la neuvième édition, en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française, pour lire, un peu comme chez Littré, une définition juste de bureaucratie. Terme péjoratif, c’est le « pouvoir abusif des bureaux qui se manifeste par l’anonymat, la concentration et le formalisme réglementaire » ; c’est aussi le « corps de fonctionnaires hiérarchisé, souvent considéré comme pesant, lent et routinier » ; c’est surtout dans bureaucratie d’État, le « corps de fonctionnaires qui s’assure la maîtrise d’un pouvoir politique centralisé et finit par former une classe dominante ».

Comme dans le cas de bureaucratie, le sens premier et véritable de terrorisme s’est affaibli ou a été volontairement affaibli par aveuglement ou pour ne pas regarder en face les réalités sinistres qu’il désignait. C’est par abus que terrorisme, terroristes, terroriser ont servi à désigner à la fin du XIXe siècle les anarchistes qui lançaient des bombes dans la foule ou, dans les années 1980, les fous furieux d’Action directe. Ces tueurs ont peut-être terrifié des citoyens, ils n’ont terrorisé personne. Comme ils avaient tué quelques innocents, ils auraient été capables d’en sacrifier des milliers ou des millions si, accédant au pouvoir, ils avaient commandé à la police, à la milice, à l’armée et à la justice. Ils étaient terroristes en puissance ou en intention, non dans les crimes qu’ils ont commis. C’est par anticipation qu’ils ont été qualifiés de terroristes. Il est tout aussi faux d’appliquer ces mots aux musulmans qui posent des bombes ou jettent une voiture pleine d’explosifs dans la foule, ici ou là, que d’en qualifier Ravachol. Nommer les musulmans terroristes est impropre, parce que ces gens sont étrangers à l’histoire de France ou au communisme. Les accuser de gouverner par la terreur, à la manière de Pol Pot ou de Lénine, est une marque d’ethnocentrisme culturel. Leur singularité est effacée ; ils sont ramenés à ce que nous sommes ou à ce que certains d’entre nous ont fait jadis en Europe. Sans doute, l’histoire de l’islam est, plus que l’histoire de France, remplie de tyrans fous furieux qui ont terrorisé les peuples soumis. Pendant deux siècles ou plus, en Egypte, les Mamelouks circassiens ont tranché plus de têtes innocentes que Robespierre et ont terrorisé pendant plus longtemps que Lénine ou Staline ou Pol Pot ou Mao ou Kim Il Sung les populations qu’ils avaient mises aux fers. Mais rien n’est plus faux ou trompeur que de nommer l’Autre par des mots qui ne sont pas les siens, d’autant plus qu’en Europe, pour le moment du moins, les musulmans ne commandent ni à la police, ni à l’armée, ni à la justice. Ils ne disposent pas des moyens de répression légaux pour imposer la terreur. En bref, aucun d’eux n’est un terroriste. Les désigner par des mots inadéquats et faux, c’est s’exposer à ne pas comprendre ce qu’ils font ou sont.

Au sujet de nationalisme, ce troisième fleuron de la France, les auteurs du Trésor de la Langue française, en dépit de leur objectivité affichée, prennent parti. Il n’est de jugement que tranché : le moyen terme est inconcevable. Il n’y a pas de dégradés entre le blanc et le noir. Ou bien le nationalisme est le « courant de pensée, après la Révolution française, fondé sur la sauvegarde des intérêts nationaux et l’exaltation de certaines valeurs nationales » ; ou bien il « exalte les caractères propres, les valeurs traditionnelles d’une nation considérée comme supérieure aux autres et qui s’accompagne de xénophobie et / ou de racisme et d’une volonté d’isolement économique et culturel ». C’est le progrès ou la régression, la marche en avant ou le retour en arrière, le moderne ou l’archaïque, le jacobinisme ou l’extrême droite. Les citations qui illustrent ces acceptions sont tirées d’ouvrages écrits par des marxistes qui, s’ils avaient été soviétiques, auraient envoyé sans hésiter les résistants polonais, baltes, ouzbeks, ukrainiens, etc. au Goulag : « dans son premier sens le nationalisme est (...) marqué dans un sens révolutionnaire et se confond avec la conscience nationale révolutionnaire (encore convient-il de noter que la référence nationale sert de justificatif dans la phase d'expansion territoriale et de conquête, pendant la Révolution elle-même) » et « le nationalisme organisé en partis politiques tend (...) à exprimer des politiques de droite, à justifier la remise en cause des acquis républicains (...) et, plus largement, à justifier idéologiquement la politique d’expansion de l’impérialisme français (le nationalisme s’articule alors aux idéologies élaborées dans le cadre de la politique d’État) ». Le seul nationalisme qui trouve grâce aux yeux des auteurs du Trésor de la langue française est celui des pays du tiers-monde, bien que, dans ces pays, la prise du pouvoir par les nationalistes se fût accompagnée d’une épuration ethnique et de l’expulsion, par la menace ou violemment, de ceux qui n’étaient pas conformes à l’idée ethnique que ces nationalistes se faisaient de leurs concitoyens.

En France, ont été inventées à la fin du XVIIIe siècle deux formes de gouvernement et une idéologie. Pour les désigner, des mots ont été fabriqués : les formes de gouvernement sont la bureaucratie et le terrorisme ; l’idéologie, le nationalisme. Les mots qui les désignent ont été empruntés par d’innombrables autres langues : indices d’un succès indéniable. Devenus universels, ils sont d’une universalité tangible, effective, attestée, plus réelle, plus éloquente aussi que celle, hypothétique, des valeurs, des droits de l’homme, de la démocratie. Le régime politique, nommé république, a été adopté dans de nombreux pays, parfois à l’imitation de la France ; il a parfois été monstrueux; il l’est encore dans quelques pays. Il est communément admis et répété que l’universalité française ou de la France est quelque chose de beau, de bon, de généreux, de bien, de souhaitable. Sans doute ou peut-être. Mais si elle n’est que ce qu’en disent les mots effrayants de bureaucratie, terrorisme, nationalisme, il serait préférable qu’elle restât confinée, elle et tout ce qu’elle véhicule, langue, valeurs, principes, croyances, à l’intérieur du territoire français, plutôt qu’elle ne soit diffusée à l’étranger comme une panacée ou comme un modèle.      

05 novembre 2008

Obama Roi

Obama est un nanti et non un dominé. Aux Etats-Unis, il n’y a pas cent individus qui aient son profil : études à Harvard et sénateur des Etats-Unis d’Amérique. Il faut tout ignorer des réalités américaines (montant faramineux des droits d’inscription à Harvard, sélection impitoyable par l’argent et par l’adhésion à la « culture dominante », comme disent sottement les consciencieux du social, élection au Sénat encore plus filtrée qu’en France) pour faire de ce membre de l’élite de l’élite le candidat des pauvres ou des victimes de l’Histoire. Bien entendu, les media ont seriné pendant six mois leur propagande pour effacer ces faits.

Obama est du camp des vainqueurs : le même que celui des Kennedy, des Bush, des Reagan, etc. Il est comme eux un immigré ou un enfant d’immigré qui s’est installé dans un pays dont les autochtones ont été éliminés ou, s’ils ont survécu, sont assignés à résidence à l'écart ou dans quelque réserve. La révolution aura lieu aux Etats-Unis quand le chef d’une ancienne tribu sioux ou comanche ou apache ou séminole sera candidat à la charge de président ou sera élu à cette charge. Apparemment, ce n’est pas pour demain. La seule différence entre Obama et Bush ou Mac Cain ou Kennedy, c’est son ascension : plus rapide que celle de Sarkozy en France. A la première génération, il a tiré le gros lot, alors que les Kennedy ont attendu trois ou quatre générations pour faire accéder l’un des leurs au pouvoir. En ce sens aussi, Obama est un nanti ou un verni. Son histoire n’est symbolique que de cela. Laisser croire, comme le font les media, que les noirs américains votent pour ce métis (en réalité, il est mulâtre) parce qu’il pourrait changer leur condition est une plaisanterie : ils votent pour lui par aveuglement, parce qu’il est de leur race. Les blancs et les autres votent pour lui, parce qu’il est à leur image : un néo-américain qui a réussi plus vite qu’eux et qui jamais ne rendra le pays dont il a charge à ses premiers occupants.

Il est un fait qu’aucun intello n’a noté, fût-ce en passant. Le père d’Obama était citoyen kényan et musulman. Le Kénya, comme l’Ouganda et la Tanzanie, ont été pendant de longs siècles des territoires de razzia, dans lesquels les soldats de l’islam se sont approvisionnés, par la force et sans retenue aucune, en esclaves. Cela explique que, dans ces pays, la plupart des noirs aient la phobie de l’islam et que « islam », pour eux, signifie esclavage. Or, il y a eu quelques tribus, établies au nord du Kénya actuel, qui se sont converties à l’islam, soit pour échapper à l’esclavage, soit pour aider les soldats de l’islam à réduire les tribus voisines à l’esclavage. La famille Obama, convertie à l’islam, descend de ces tribus de collabos. Il est étrange que les noirs américains descendants d’esclaves aient oublié ces faits ou qu’aucun des membres distingués de l’intellecture médiatique ne les leur ait rappelés. « Le premier jour est pour l’engouement, le second pour la critique et le troisième pour l’indifférence ». Obama est si commun que les media aveuglés vont finir par s’en rendre compte et qu’à la critique de demain, succédera l’indifférence après-demain.

12 juin 2008

Mythologies intellotes 27 : Sagan, le film

 

 

Françoise Sagan, mythe bobo

 

Pendant une dizaine d’années, de 1954 à la fin des années 1960, les romans que Mme Françoise Quoirez a publiés sous le pseudonyme de Sagan ont été d’immenses succès de librairie. Ses éditeurs ont vendu plus de deux millions d’exemplaires de Bonjour tristesse (1954), plus d’un million d’exemplaires d’Un certain sourire (1956). Les romans qui ont suivi (Dans un mois, dans un an, 1957, Aimez-vous Brahms ? 1959) et ceux des années 1960 ont été tirés et vendus à plus de cinq cent mille exemplaires. Françoise Sagan a gagné en vingt ans de quoi assurer, à elle-même et à ses éventuels descendants, une vie à l’abri du besoin pendant trois ou quatre générations. Le filon était riche, il a été exploité jusqu’à l’épuisement, de sorte que, quand le succès s’est émoussé et après qu’elle a eu dilapidé dans les casinos et les voitures de sport sa fortune, elle a connu la gêne matérielle, dont ses amis intellos au pouvoir ont essayé de l’extraire, en lui faisant bénéficier d’une sordide escroquerie au détriment d’une entreprise nationalisée.

Comment rendre compte à la fois du succès de ses premiers romans et de l’insuccès relatif de ses dernières œuvres ?

Françoise Sagan a exploité, en bonne élève qu’elle était, la prose (pseudo) "classique" ou spécifiquement "française" qui a été mise au point, inventée ou réinventée dans les années 1910-1920 par les écrivains réunis dans la Nouvelle Revue Française autour de Gide, Rivière, Alain-Fournier, Schlumberger, prose qu’on trouve chez Mauriac ou dans quelques récits de Marguerite Yourcenar. C’est une prose réactionnaire, au sens propre de cet adjectif. En épurant la langue, les mots, le sens et la grammaire, à la manière supposée des écrivains classiques, tels La Bruyère, Madame de Sévigné, La Rochefoucauld ou Madame de La Fayette, les écrivains de la NRF ont cherché à en finir avec les subtilités byzantines des symbolistes, avec les complications baroques des décadents, avec le réalisme brutal des naturalistes ou avec les conventions éculées des disciples de Flaubert, en renouant, trois siècles plus tard, avec la clarté ou la transparence du style classique, débarrassé de ses scories et qui réalise ou renferme l’essence supposée de la langue française.

Ce qui a fait accroire que cette prose était "nouvelle", c’est, outre qu’elle rompait avec les codes en usage ou à la mode au début du XXe siècle, son caractère paradoxal. La transparence du style était, ou devait être, l’image de la transparence morale. C’est dans une langue épurée que Gide avoue sans détours son goût immodéré pour les garçons ou les jeunes gens (Si le grain ne meurt, L’immoraliste, etc.), sanctifiant la déviance supposée de ses mœurs par une écriture morale, au sens où, authentique, elle ne dissimule rien. Le respect de la norme grammaticale atténue l’anormalité morale ; la pureté de la langue absout l’impureté des mœurs.

Chez Sagan, l’immoralité affichée n’est plus du seul fait des hommes, fussent-ils mariés. Elle vient des jeunes filles de la bonne société, dont le destin social, tel qu’en décide la morale bourgeoise, laquelle, ne soyons pas dupes, est plus un fantasme qu’une réalité, était d’être les gardiennes de l’ordre conjugal, les vestales de la famille, les anges tutélaires de la descendance. C’est ce soufre qui a fait le succès de Bonjour tristesse, écrit par une jeune fille de très bonne famille, âgée d’à peine dix-neuf ans, qui avait commencé des études de lettres pour fuir le destin auquel elle était condamnée. La prose transparente et épurée de Gide avait une fonction cathartique. Trente ans plus tard, Françoise Sagan la détourne. Elle ne sert plus à dire la vérité d’un être, mais à tourner en dérision un destin social. Gide lui faisait exprimer l’authenticité, Sagan en fait le signe même de la désinvolture. A l’aveu pénible, elle substitue l’insolence facile.

En fait, Françoise Sagan a été la première de nos bourgeoises bohêmes ou bobos et même la première de nos lilibobos, libérales libertaires bourgeoises bohêmes, anticipant de deux décennies les poses de Mmes Voynet, Guigou, Aubry, de ces bourgeoises, petites ou grandes, qui trahissent en franchissant le mur invisible qui sépare les classes sociales. Mais ce n’est pas le mur de l’argent qu’elles abattent. Bien au contraire. Tant qu’elle était riche, Mme Sagan a mené l’existence dorée des filles à papa. Ruinée, elle a compté sur ses amis et sur la corruption pour ne pas déchoir. Elle n’a été libérale libertaire ou bohême que sur le plan symbolique, celui des opinions ou des idées ou des mœurs. La gauche qu’elle a rejointe se vêtait des oripeaux de la rébellion anticonformiste et subversive, elle était supposée agréger des révoltés romantiques qui prennent le parti des pauvres, des laissés pour compte, des humiliés et des offensés ; en bref, c’était la voix des belles âmes dont la seule activité est de prodiguer des leçons de vertu à peu de frais. Or, dans les années 1980, ces bobos et lilibobos ont pris le pouvoir, non seulement dans l’Etat, mais aussi dans les media, la culture, la communication, les arts, les lettres. Les rebelles ont endossé le costume des nantis. Leur morale s’est si largement répandue que Mme Sagan, qui l’a sinon inventée, du moins propagée, naguère rebelle, est apparue soudain terne, pâle, fade. Les romans qu’elle a publiés dans les années 1980 sont à l’image de cette rébellion d’opérette : ils expriment la plainte d’oisifs comblés par la vie, ils développent des scénarios dignes du théâtre de boulevard, ils racontent des histoires amères de femmes déçues ou trompées. La désinvolture s’est rabougrie en poses attendues, discours convenus, comportements réflexes. La chamade, Le lit défait, La femme fardée, De guerre lasse mettent à nu la morale bobo : c’est l’énième et dérisoire resucée des bleus à l’âme. Les bobos ont de petits bobos existentiels. Les pauvres, ils seraient plus à plaindre, si l’on en croit Mme Sagan, que les déshérités qui n’ont jamais rien connu d’autre que le rien. Cette comédie sinistre a vite lassé les lectrices les mieux disposées. Ses derniers livres sont comme ces images pieuses que nos arrière-grand-mères accrochaient au mur, dans l’espoir puéril que le malheur, ainsi exorcisé, épargnerait leur famille. En accédant au pouvoir, les bobos ont tué Sagan. Elle perdu son soufre, devenant conforme, au iota près, aux injonctions des nouveaux puissants.

 

26 mars 2008

Mythologies intellotes 26 : que philosopher, c'est apprendre à mentir

 

 

De tous ceux qui se parent ou que l’on pare du beau nom de philosophe, André Comte-Sponville est le moins détestable. Il écrit bien, il sait parler, il a le sens de la langue française, il rédige avec passion, il écrit de beaux livres, parmi lesquels Petit traité des grandes vertus (1995, P.U.F.). Il est donc instructif d’analyser ses écrits pour avoir une idée de ce qu’est la philosophie aujourd’hui. Dans Présentations de la philosophie (2000, Albin Michel), ouvrage qui couronne la publication d’anthologies réunissant des textes traitant de douze Pensées sur la morale, Pensées sur la politique, etc., André Comte-Sponville s’adresse à un "tu" désignant un lecteur apprenti philosophe pour montrer, dans douze séances de vrais travaux pratiques, comment on peut ou comment on doit, à la manière de Socrate, philosopher. Ce qu’il fait à partir de douze notions, domaines ou concepts, à savoir : la morale, la politique, l’amour, la mort, la connaissance, la liberté, Dieu, l’athéisme, l’art, le temps, l’homme, la sagesse. Bien qu’il soit agrégé et docteur, il se défend d’enseigner la philosophie, ce qui serait ajouter un savoir à la liste des savoirs : il veut apprendre à son lecteur apprenti philosophe à philosopher, ce qui n’est pas la même chose. De tous nos philosophes, c’est celui qui ressemble le moins au maître de philosophie que Monsieur Jourdain rémunère pour apprendre l’orthographe.

Pourtant, ce qui effare le mieux disposé des lecteurs, c’est l’odeur de rance que dégage chacune de ces leçons. Socrate a été inculpé, poursuivi, jugé et condamné à mort, Comte-Sponville ne le sera jamais. Socrate était insolent, Comte-Sponville pense bien. Socrate faisait l’effort de saisir le réel, Comte-Sponville s’évertue à le cacher. Tout est expliqué. Tout est clair et ordonné. Le discours donne de la cohérence à ce livre, mais la cohérence est bornée aux seuls mots. Verbale, elle est aussi illusoire.

Comte-Sponville croit que la morale n’est pas l’obéissance à une loi, qu’elle soit la loi des hommes ou la révélée. L’obéissance ne serait que prudence, comme le prouve le mythe de l’anneau de Gygès, qui rend invisible. Que ferions-nous si personne ne nous voyait ? En profiterions-nous pour voler, tuer, abuser, violenter ? Non, bien sûr : ce ne serait pas moral. Quand nous ne courons pas le risque d’être pris, emprisonnés, condamnés, envoyés aux Enfers, etc., la morale est ce qui oblige à ne pas faire à autrui ce que nous ne voudrions pas qu’il nous fût fait. Elle fait suivre une loi, comme si cette loi était valable pour tous les hommes, à quelques pays, religion, tribu, continent, etc. qu’ils appartiennent. Comte-Sponville résume ce qu’est la morale : "Croyant ou incroyant, tu ne te permets pas tout ; tout, y compris le pire, ce ne serait pas digne de toi !" (page 29). Ce qui est digne de l’homme, ce sont des actions accomplies "sans rien espérer pour cela", comme dit Kant. "La morale est cette exigence universelle, ou en tout cas universalisable, qui t’est confiée personnellement".

Ainsi conçue, la morale forge à celui qui l'adopte une belle âme en toutes circonstances. Tout cela est bien, tout cela est beau, tout cela est parfait. Mais que nous importe ce qui fait agir nos voisins ? L’important n’est pas qu’ils aient une belle âme ou le cœur pur ou de bonnes intentions, mais qu’ils ne nuisent à personne. Qu’ils suivent Dieu, Marx, un maître ou leur bonne conscience tout leur saoul, pourvu qu’ils ne maltraitent pas leurs enfants, qu’ils ne volent pas leurs voisins, qu’ils ne tuent pas leurs semblables. Ce que défend Comte-Sponville en matière de morale est la pose ou la posture qui se résume dans "faire la belle âme". C’est la morale dominante, celle des media, des puissants du jour, des donneurs de leçons à tout bout de champ, des professeurs de vertu, des "humanitaires" intéressés, c’est la morale qui rapporte gros, qui ouvre les micros des radios ou des télés et les colonnes des journaux. Or, elle a beau être assénée dans les collèges, lycées, universités de France, elle a beau être parée aux couleurs de l’arc-en-ciel, elle a beau être mise sur un piédestal ou portée au pinacle, elle a beau être le stigmate de la vertu, elle n’empêche pas les crimes et les délits de prospérer. Au lieu de les endiguer ou de les arrêter, elle leur laisse libre cours : elle ne fait plus barrage à rien. Face à ce désastre, ce que demandent les citoyens ordinaires, qui savent que "la belle âme" est le manteau dont les hypocrites couvrent leurs agissements, ce n’est pas que leurs voisins ou les maîtres de leurs enfants soient de belles âmes, c’est qu’ils ne leur nuisent en rien. La belle morale personnelle et universelle en même temps, valable en tout temps et tout lieu, est un leurre, si elle laisse aux criminels et aux délinquants le champ libre pour accomplir leurs forfaits.

La vertu bariolée aux couleurs métissées de l’arc-en-ciel n’est d’aucun remède pour rétablir les bonnes mœurs, le rappel de la loi encore moins. Le corpus législatif s’accroît chaque année de dix à douze mille pages : ce n’est plus une "table", c’est un Himalaya de mots. Les lois sont des énoncés sur le sens desquels on dispute à l’infini. Les commentaires s’entassent les uns sur les autres. On fait des lois sur tout et pour n’importe quoi : pour interdire aux adolescents de fumer, pour interdire aux femmes enceintes de boire, pour interdire à la police de faire usage de ses armes, etc. Or, la vérité de la morale, c’est-à-dire son efficacité, est autre ou ailleurs. Elle est dans les mœurs. Quand un peuple a des mœurs, il n’a plus besoin de lois. Les mœurs sont la morale de chacun et de tous. Chacun s’y plie. Dans un pays qui a des mœurs, le principe nul n’est censé ignorer la loi a un sens, puisque la loi se limite à traduire les mœurs en mots. L’impératif universel aussi a un sens, puisque la loi en a un. Tant que les mœurs seront méprisées, tant qu’il sera de ton bon, chez les belles âmes, de s’en gausser, tant que tout sera fait pour qu’elles ne régissent plus les comportements, tant qu’elles resteront le propre de quelques innocents, tant qu’elles ne seront pas rétablies en France, il est vain de chercher l’essence de la morale : ce n’est que parader et, en ces temps de misère que sont les nôtres, jouer à la belle âme, en exhibant ses décorations vertuistes, est aussi indécent que de fermer les yeux devant les camps de la mort.

La leçon qui traite de la politique va dans le même sens. Page 37, Compte-Sponville s’adresse à son apprenti philosophe en ces termes : "Vas-tu laisser le champ libre aux racistes, aux fascistes, aux démagogues ? Vas-tu laisser les bureaucrates décider à ta place ? Vas-tu laisser des technocrates ou des carriéristes t’imposer une société qui leur ressemble ?" Les trois questions sont si vagues, elles sont si évidentes, elles sont posées sur un ton si arrogant qu’aucune autre réponse que "non" n'est possible. Seul un salaud fini ou un inconscient total peut tolérer que le champ libre soit laissé aux racistes ou que la France soit gouvernée par des fascistes. Pour Comte-Sponville, la politique, c’est l’extension de sa morale à lui à la vie publique. C’est faire la belle âme par procuration ou d’outre-tombe, non plus dans le champ privé des actions individuelles, mais dans l’Etat. Fascisme, racisme, tyrannie sont combattus à longueur de pages et à en perdre haleine. C’est à la portée de n’importe qui, puisque, chez Comte-Sponville, ces monstres ne sont que des mots. Saint Georges terrassait un dragon, Comte-Sponville se contente d’affronter des mots qui ne sont jamais définis. Nulle part, il n’est précisé qui sont les fascistes et à quoi se reconnaissent les racistes. Il est évident que raciste et fasciste sont les autres noms d'Hitler. Ils désignent l’innommable, ils sont l’immonde ça qui sort en reptations lentes du ventre encore fécond de la Bête. Le fasciste et raciste a beau frétiller de plaisir quand il est agoni d’injures, il n’égorge personne, il ne brûle pas les écoles, il n’appelle pas ses affidés à tuer leurs semblables, il n’incite pas les siens à conquérir l’Arabie saoudite ou à soumettre les musulmans à sa loi. Au moment où Hitler est ressuscité, des fous furieux égorgent, tuent, massacrent pour satisfaire leur Allah, tout en brandissant haut et fort le Livre qui les fait agir, partout dans le monde : au Soudan, en Irak, en Arabie, au Nigéria, en Ossétie, en France même, etc. là où vivent les "infidèles" ou les mécréants, tous ceux dont le mérite, qui n’est pas mince, est de n’avoir jamais nui à qui que ce soit. Les racistes et les fascistes existent bel et bien, en chair et en os. Ils ont un nom, ils ont un visage, ils ont une réalité. Or, Comte-Sponville ne les désigne jamais par leur nom, il les cache, il les protège, il leur "laisse le champ libre", béat et content, il ferme les yeux sur leurs agissements, se contentant de faire tourner le moulin à prières de la belle âme.

En bref, pour un philosophe grand public, les choses sont claires. Philosopher aujourd’hui, c’est se gaver d’ersatz ; c’est étaler son or par temps de grande misère ; c’est s’aveugler sur les nuisances qui infectent le monde ; c’est discuter du sexe des anges quand l’humanité est menacée. Ainsi conçue, la philosophie a remplacé les prières ou les actions de grâce que les croyants disaient jadis pour se préserver du Malin ou pour remercier le Ciel d’avoir survécu à la peste. Comte-Sponville a philosophé dans douze leçons. Pourquoi douze et pas onze, dix, quinze ou vingt ? Le nombre a quelque chose de magique. 12 est le produit de 3 (comme la Trinité) par 4 (comme les Evangiles), l’année compte douze mois, le Christ a été suivi par douze apôtres, les œufs se dénombrent par 12. Comte-Sponville place son "philosopher" sous l’égide de la raison. La pauvre raison a le dos large. 12 est le grigri qui éloigne le mauvais œil ou qui cache non seulement que la philosophie est aveugle, mais qu’elle a pour but d’aveugler ceux qui ont encore l’usage de la vue.

 

 

 

21 octobre 2007

Mythologies intellotes 25 : biologie

 

Du biologique au social

 

 

 

Il est juste, quand on est éclairé, que ce soit par les lumières de la raison ou par la Lumière du Christ, de récuser le transfert à l’organisation de tout groupe humain de méthodes ou d’idées ou de termes propres aux sciences de la nature, dont la biologie ; en bref de régir les hommes, de parler de ce qu’ils sont ou de ce qu’ils semblent, de décrire ce qu’ils font, de traiter de leur hérédité, de leurs gènes, etc. comme s'ils étaient des animaux ou des plantes, et avec des termes propres aux sciences qui ont pour objet l'étude des animaux et des plantes.

Le mot racisme est relativement récent, il date du début du XXe siècle. Ce qui a rendu le racisme haïssable, ce n’est pas, quoi qu’en disent les bien pensants, la vieille notion de race, au sens de "lignée", mais le transfert aux humains d’observations faites sur les animaux (races adaptées à leur milieu ou propres à telle activité, races à amender ou à améliorer, races de plus de valeur que d’autres, etc.) et toutes les conséquences que cette aberration intellectuelle a produites. Les hommes ne sont pas des fourmis et même s’ils ont des gènes, ils ne sont pas déterminés ad vitam aeternam par l’hérédité et encore moins par la lignée dans laquelle ils s’inscrivent. La sociobiologie, le racisme, l’eugénisme, le positivisme, le scientisme résultent de ces transferts. Ils sont à juste titre indignes de l'homme.

 

Or, les allumés du progressisme, qui affirment tous, comme un seul homme, en chœur et la main sur le cœur, que le racisme, la sociobiologie, l’eugénisme, etc. leur font horreur et qu’ils sont décidés à guillotiner en tout petits morceaux celui, celle, ceux, celles qu’ils accusent sans preuve évidemment (dans ces milieux, le délit de sale gueule est la règle absolue) de vouloir ressusciter Hitler, Eichmann, Barbie, Rosenberg, etc. s’exonèrent de l’impératif antiraciste qu’ils imposent aux autres, dès qu’il est question de métissage et de diversité.

Métissage est un terme de zoologie qui désigne le croisement de deux races, l’une mauvaise, l’autre excellente, dans l’espoir d’amender celle qui est jugée inférieure : cela n’empêche pas les bien pensants de ressasser sans scrupule, sans éprouver la moindre retenue, comme de stupides perroquets les slogans du jour "métissez-vous les uns les autres" ou "le métissage est l’avenir de la France" (surtout pas l’avenir de l’Algérie, qui est pure et parfaite) ou "le métissage, seul rempart contre le racisme" (on ne sait si ce rempart est érigé contre le racisme ou pour empêcher l’anéantissement du racisme). Ils réduisent leur cause à ce terme racial et objectivement raciste.

Il est un autre mot sacré : c’est biodiversité, néologisme anglo-américain composé à partir de l’adjectif biological et du nom diversity. S’il était traduit en français, il serait diversité bio, comme produits bio ou yaourts bio : un simple vocable de supermarché.  Il désigne la diversité du vivant. Le monde vivant a beau être divers, il a une caractéristique unique qui se retrouve partout : la vie. Il est vivant ; il est constitué d’êtres vivants. La diversité, de ce point de vue, n’est pas aussi générale, large, manifeste, universelle, en un mot aussi hyperbolique, que ne le prétendent les bien pensants. En dépit de cela, ceux-ci s’arrogent le droit de transporter à la société humaine cet horizon indépassable de la diversité biologique, laquelle est dite sociale par euphémisme ou désignée par son synonyme ou quasi synonyme : mixité. Ainsi sont évités les adjectifs vrais, mais tabous : ethnique ou raciale. Rien n’arrête donc les puissants du jour ou, comme on dit aussi les dominants, surtout pas l’impératif "ne fais pas à autrui ce que tu ne voudrais pas qu’il te fût fait". Il est vrai que, si quelque scrupule devait les arrêter, ils ne seraient plus dominants, mais simples citoyens.

On sait que les puissants du jour couvrent leurs noires intentions du blanc manteau de l’antiracisme, mais il était difficile d’imaginer que ce blanc manteau fût aussi large, aussi ample, aussi épais et que l’hypocrisie moderne pût aller jusqu’à transformer le racisme honni en idéal nouveau ou new age des vieux pays d’Europe, après avoir pris soin, car la tartuferie n'a pas de limite, de le baptiser métissé, diversifié, mixé.

 

10 octobre 2007

Mythologies intellotes 24 : infibulation

Mots interdits

 

 

 

Le nom détail est un vieux mot français attesté pour la première fois à la fin du XIIe siècle dans le beau poème Floire et Blancheflor : "vos draps (vos tissus) vendoiz a detail", c’est-à-dire "en (les) découpant par petites pièces", et au début du XIIIe siècle, dans un fabliau : "a detail vendent et en gros". C’est dans ce sens qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694) : "terme de commerce, en parlant de marchandises ; on ne s’en sert guère qu’en ces phrases : vendre en détail, débiter en détail, pour dire vendre par le menu". Montaigne (Essais, 1580) emploie au figuré en détail ; Pascal (Les Provinciales, 1656) entrer dans le détail de la pratique ("exposé détaillé") ; Boileau (Art poétique, 1674 ) détail au sens de "particularité" ou "d’élément d’un ensemble" dans "Ne vous chargez jamais d’un détail inutile" - emplois que les Académiciens, en 1694, glosent ainsi : "en parlant d’affaires, et dans le récit qu’on fait de quelque chose, détail signifie tout ce qu’il y a de circonstances et de particularités dans l’affaire dont il est question" et qu’ils illustrent de ces exemples : "il nous a fait un long détail, un grand détail, un détail bien exact de cette affaire, du siège de cette ville ; il nous a raconté cette histoire fort en détail ; il a donné au public une relation de cette bataille avec un détail exact de toutes choses ; je vous raconterai l’affaire en gros sans entrer dans le détail, etc."

Le mot détail ne désigne rien de répréhensible ni de honteux ; il ne connote rien d’autre que ce qu’il signifie ; il n’a rien d’infâme qui pourrait appeler sur lui la vindicte, l’opprobre, la mise au pilori ; son sens est banal et insignifiant ; le mot est utile. Or, c’est justement ce pauvre mot français qui est tabou. Un oukase interdirait de le dire : il est même exigé une bonne repentance et une belle confession publique (mea culpa, mea maxima culpa) de la part de ceux qui osent en faire usage. Le voilà prohibé, le voilà proscrit, le voilà banni, le voilà exclu. Les bien pensants veulent sa mort, aussi bien les journalistes que les donneurs de leçon, aussi bien les politiciens un peu lâches et veules qui hurlent avec les loups que les cultureux, aussi bien les haineux que les seigneurs de la Bêtise au front bas et à la mâchoire carrée, aussi bien les Bouvard et les Pécuchet que les Prud’homme et les Perrichon, aussi bien les Pignon et les Glandu que les Dupont-Lajoie et les Bidochon. Il est même des connards de linguistes qui exigent qu’il soit mis à mort, immédiatement, sur le champ, en public. La peine de mort est appliquée sans jugement, ni scrupule, ni retenue, et par ceux-là qui s’y déclarent hostiles et qui inventent le flagrant crime que Mitterrand, garde des sceaux en 1957, voulait introduire dans le droit français pour condamner à mort des suspects sans que leur cas soit instruit à charge ou à décharge par un juge.

 

Ce qui vaut à détail le pilori, c’est Le Pen. C’est lui faire beaucoup d’honneur – à Le Pen, pas au pilori ni à détail. Oui, un jour, Le Pen aurait dit détail, et même point de détail. Le Pen a dit et continue à dire "le, la, les, un, une, des, mon, ton, son, ma, ta, sa, ce, cette, ceux, celles, le mien, le tien, le sien", etc. : va-t-on interdire ces mots ? Va-t-on les exclure de la langue française, en dépit de la grande et progressiste loi de lutte contre l’exclusion ? Il arrive aussi que Le Pen dise français : va-t-on pour autant condamner à mort les Français ? Leur couper la tête ? Il dit démocratie : va-t-on interdire la démocratie ? Faut-il exterminer tous les mots qu’il prononce et même toutes les choses ou les personnes que ces mots désignent ? Va-t-on interdire le français ?

Au premier semestre de l’an 2007, RTL a évoqué avec nostalgie le "Face à la presse" tendu, brouillon, agressif, sans intérêt, au cours duquel détail a été prononcé. Les journalistes luttent contre l’ennemi intérieur, comme entre 1940 et 1944. C’est le seul courage dont ils soient capables. A Le Pen, ils ont posé des questions sur la deuxième guerre mondiale, pour l’amener à délirer, sachant qu’il est quelque peu monomaniaque. L’interrogé a cru bon de répondre que le dénombrement des victimes était, dans l’histoire de cette guerre, un point de détail. La réponse est peut-être aventurée ou imprudente ou sotte, elle n’a rien de criminel. Comme le confirment les journalistes de RTL, Le Pen n’a pas prétendu que le génocide dont les Juifs ont été victimes était un point de détail. Entre dénombrer des victimes et exterminer six millions de malheureux, il y a un abîme. En un instant, cet abîme a été franchi. Les nouveaux maîtres du monde sautent haut et loin. Un journaliste s’est indigné : "vous pensez donc, a-t-il hurlé à Le Pen, que six millions de juifs exterminés, c’est un point de détail !" Le Pen le pensait peut-être, il ne l’a pas dit. C’est le journaliste qui lui a prêté ces mots. Le gauchisme, le communisme, le trotskisme, le socialisme, comme le nazisme, ont l’habitude de fabriquer des monstres semblables. En 1968, Marchais, futur premier secrétaire du PCF, a qualifié Cohn-Bendit "d’anarchiste allemand", ce qui n’est ni une injure, ni une contrevérité. Aussitôt, les gauchistes, qui occupaient les rues, ont hurlé, pour singer une solidarité post-historique fantasmatique : "nous sommes tous des juifs allemands", laissant accroire que Marchais était raciste, ce qu’il était peut-être dans son for intérieur, mais de cet "anarchiste allemand", il n’était pas possible d’inférer qu’il le fût.

 

Les socialistes, communistes, gauchistes, maoïstes, trotskistes, etc. disent avec ferveur socialisme, communisme, gauchisme, maoïsme, trotskisme, etc. en dépit de 85 millions (ou plus) de morts, de quatre (au moins) génocides (en Ukraine, au Tibet, au Cambodge, en Ethiopie), de milliers de massacres de masse, de la réduction à l’esclavage de près de la moitié de l’humanité. Leur vocabulaire est un Himalaya de cadavres ou des océans de sang ; et pourtant, ils s’arrogent le droit d’interdire un détail innocent, qui n’a jamais fait de mal à quiconque. C’est comme si, en juin 1945, les nazis avaient donné aux quelques Juifs rescapés des leçons de démocratie ou de respect d’autrui.

 

On avait l’intuition depuis longtemps qu’une nouvelle inquisition était établie en France et qu’elle avait décidé de bannir les mots, que les puissants du monde ne veulent pas entendre – peut-être parce que ces mots remuent leur propre boue, gardent des traces de leur complicité passée avec la Bête immonde, pourraient révéler qui ils sont. La culture commence, dit Lévi-Strauss, par la prohibition de l’inceste ; la modernité commence par la prohibition de mots banals ou insignifiants. C’est une autre censure qui est en place, non pas celle des ciseaux, mais celle de la fibule. Les lèvres sont infibulées pour empêcher que tel ou tel mot soit dit.

La fibule est une agrafe, le plus souvent en métal, qui sert à fixer les extrémités d’un vêtement. Elle était en usage dans l’Antiquité et jusqu’à la fin de l’époque mérovingienne. Plus personne n’utilise de fibule pour fermer une veste, une chemise ou un manteau : les boutons, la fermeture éclair, le zip remplissent cette fonction. En revanche, l’infibulation et l’acte d’infibuler sont des pratiques banales au Soudan et en Somalie. Ils consistent à "fermer les orifices génitaux par une suture ou des agrafes afin d’empêcher les rapports sexuels". Quand les mâles exigent que les filles de leur tribu ou de leur clan ou de leur famille soient excisées, puis infibulées, c’est avec fierté qu’ils expriment la supériorité de leur culture sur la barbarie de ceux qui n’excisent ni n’infibulent les fillettes.

L’infibulation est sans frontières. Ce serait une illusion proprement ethnocentrique que de croire qu’elle ne touche que la Somalie ou le Soudan. Désormais tous les citoyens de France, femmes, enfants ou vieillards, y sont soumis. En un sens, c’est un progrès. En Somalie, l’infibulation est discriminatoire. En France, elle ne l’est pas, ce qui confirme que la France est bien la patrie des droits de l’homme – de l’homme silencieux certes, mais tous les hommes sont égaux en silence. En traversant la Méditerranée, l’infibulation change : elle n’est plus génitale, elle est verbale. Elle porte sur les lèvres, celles de la bouche, pas celles du sexe féminin. Elle fait taire les audacieux et impose le silence aux imprudents. Elle équivaut à bouche cousue, expression qui se dit pour "recommander de ne pas divulguer un secret, comme si la bouche était cousue par une couture". Ce n’est pas un secret qui justifie l’infibulation des lèvres, mais le danger qu’il y aurait à dire les réalités du monde, telles qu’elles sont.

 

 

 

 

 

18 septembre 2007

Mythologies intellotes 23

 

18 juillet 2007

Mythologies intellotes 21 : guerre de la mémoire

 

L’histoire ou la guerre continuée par d’autres moyens

 

 

 

A propos de Jean-Pierre Rioux, Au bonheur la France, des impressionnistes à De Gaulle, comment nous avons su être heureux, Perrin, 2004

 

 

 

L’histoire est comme la politique : une guerre continuée par d’autres moyens, non plus par les bombes à fragmentation, les mines anti-personnel, le gaz moutarde, mais par la parole ou les écrits – surtout quand les historiens traitent de la France ou des Français et qu’ils s’attachent à exhumer des archives ce que fut la France. Ce n’est pas de la guerre civile, ni de la guerre en dentelle, mais de la guerre en mots, en phrases ou en narrations. La mémoire n’est plus le lieu où se recueillent les citoyens, fût-ce pour exprimer de la gratitude envers leurs aînés, mais un vaste champ de bataille où, à la différence des terrains où s’affrontent les blindés et les commandos, il n’y a qu’une armée en opération, il n’y a qu’une armée qui combat, il n’y a qu’une armée en guerre, celle des historiens, dont les objectifs à détruire sont la France, les Français, l’estime de soi, la mémoire. Ces historiens se prétendent pacifistes à tout crin et favorables à la paix partout dans le monde, sauf en France bien sûr. On aimerait seulement qu’ils mettent leurs actes en accord avec leurs paroles.

Il en est ainsi de Jean-Pierre Rioux, 68 ans, dont au moins cinquante passés à ferrailler, lutter, combattre : tous les jours en opérations, pas une minute de relâche. C’est que cet historien est progressiste ou prétendument progressiste. Il affiche son idéologie, la bonne conscience en sautoir, l’exhibant comme un maréchal soviétique arborait ses rangées de décorations. De son épouse décédée et de lui-même, il écrit : " nous avons conjugué il est vrai un certain optimisme historique sans naïveté (il se prête beaucoup charités) qu’Hélène (l’épouse) avait dans l’âme ". Le propre de l’idéologie est de tout s’approprier. Rien ne lui échappe. Ce monstre dévore tout ce qu’il accapare : même la France et le bonheur français. Il est vrai que Saint-Just avait fixé pour objectif à la Révolution de prodiguer l’idée neuve du bonheur à tout le monde, avant de faire couper les têtes qui dépassaient ou de lancer, en Vendée, ses sbires en armes sur de malheureux paysans qui n’entendaient pas qu’on leur impose quoi que ce soit. Le sous-titre porte : " comment nous avons su être heureux ". L’idéologie est aussi totalitaire : elle fait parler les Français morts, les vivants, à naître, elle fait siens leurs états d’âme, leurs sentiments, leur vie intérieure, elle les enrôle dans la guerre contre la France.

Le bonheur français est un vieux et beau sujet. Depuis des siècles, les Allemands répètent à l’envi le même proverbe : " heureux comme Dieu en France ". Ils le disaient au XVIIe siècle, ils l’ont dit aussi quand ils ont occupé la France. Pendant des siècles, la civilité française, l’art et la douceur de vivre, la relative et ancienne prospérité, qui date de l’an mil, les fêtes et solidarités villageoises, les travaux et les jours, le souci du monde, tout cela a suscité l’envie de ceux qui n’étaient pas Français. Il n’est pas étonnant que la France ait été le pays le plus souvent envahi depuis deux millénaires : si elle avait été une terre de malheurs, elle n’aurait pas été autant convoitée. Pourtant, M. Rioux ne traite pas de cet antique bonheur, mais du bonheur que la France aurait connu depuis que la République y a été solidement instituée, depuis 1874 exactement. Voilà un découpage qui en dit plus long que toute analyse sur l’idéologie de M. Rioux : son livre n’aurait pas dû être intitulé " Au bonheur la France " mais " Au bonheur la République ", les seules IIIe et IVe Républiques. Le dernier chapitre porte comme titre : " De Gaulle en tête ". Il commence en septembre 1958 et s’achève en avril 1969. C’est pendant ces onze années que se clôt le bonheur français. De Gaulle aux affaires, c’est le retour du malheur. On ne rêve pas, et pourtant c’est la thèse de M. Rioux, agrégé d’histoire, professeur dans une université, directeur de recherches au CNRS, puis inspecteur général de l’instruction publique, nommé en 1991 par Jospin ou par son successeur. Or, pendant la période étudiée, de 1870 à 1958, la France a connu une succession de malheurs collectifs : défaite, guerres incessantes entre 1914 et 1962, pays occupé, en partie ou en totalité, à deux reprises, ruine des finances publiques et des épargnants entre 1914 et 1958 (ruine qui a repris en 1981), exode rural qui a arraché des millions de paysans à leurs terres, exploitation ouvrière éhontée et, pour les Français installés en Algérie et chassés de ce pays, etc. cent ans ou plus de malheurs.

Le titre parodie l’expression figée " au bonheur la chance ", dans laquelle " la chance " est complément du nom " bonheur ", sans préposition, comme dans les toponymes " Château l’Evêque " (le château de l’évêque), la Chaise Dieu (la chaire de Dieu) ou " les Essarts le Roy " (les essarts du Roi), etc. " Au bonheur la chance " signifie littéralement " au hasard (bonheur) du hasard (chance) " et elle a pour équivalent à " tout hasard ". Ce titre laisse entendre que, au milieu des misères du monde et malgré la dureté des temps, les Français ont su aménager de petites plages de bonheur, un peu " au hasard " ou accidentellement, en faisant contre mauvaise fortune bon cœur. En fait, le contenu du livre est tout différent : la thèse de M. Rioux est que le bonheur français vient des politiques qui ont été menées, dans le cadre des institutions nouvelles, celles de la République, troisième du nom (oubliées les tragédies de 1792-1795 et de 1848-1849) : car, pour cet historien, le bonheur commence avec l’établissement de la République, comme l’exprime sans ambages le titre de la première partie : " prémisses de belle époque, 1874-1914 ". Ce bonheur n’est pas dû au hasard, il est le fruit d’une volonté politique et doit être mis au crédit d’un régime politique, que M. Rioux confond avec la France ou auquel il réduit la France. L’entreprise est purement idéologique, dans ce que l’idéologie a de plus bas, la justification d’un régime politique, ce dont étaient coutumiers les fonctionnaires de régimes totalitaires, en Allemagne, dans les années noires, ou en URSS et dans ses satellites, dans les années rouges. De fait, l’histoire, selon M. Rioux consiste à égrener le chapelet idéologique, comme à l’église ou à la mosquée (comme il faut dire maintenant), c’est-à-dire à réciter le grand corpus de prières : affaire Dreyfus, qui est la trace du malheur français et d’abord du capitaine Alfred Dreyfus et de sa famille ; le bon bourgeois Jaurès, un peu cupide, n’aimant guère les Juifs d’Algérie, y préférant les Arabes, nommé " notre Jean " (il manque entre ces deux mots " bon roi "), la loi de 1905, l’invention de l’électricité, etc. Rien n’est dit des délires scientistes, du développement sous couvert de positivisme d’une nouvelle religion occultiste et socialiste, du malheur des peuples soumis. Un chapitre est consacré à " la séparation libératrice " (celle de 1905), mais est passé sous silence ce grand malheur français qu’a été " l’expulsion des congrégations en 1902 ", consécutive au refus scélérat et attentatoire aux droits de l’homme de laisser les congrégations et associations cultuelles bénéficier de la loi de 1901 sur la liberté d’association. Le chapitre consacré à Louis Renault, l’inventeur de génie, est tout entier à charge. Tout est à l’avenant : rien n’est dit des causes de la guerre de 1914. Les titres sont la resucée de stupides slogans militants : " le fascisme n’est pas passé " (1934), que les bolcheviks faisaient répéter à des milliers de perroquets, au moment même où ils s’apprêtaient à passer une alliance, qui n’était de circonstance, mais de fond, avec Hitler et les socialistes nationaux au pouvoir en Allemagne.

En bref, aux leçons de morale pour rombières, grenouilles de bénitier et momies de sacristie, s’ajoutent les falsifications de l’histoire de France ou les manifestations de haine à l’encontre des Français et du peuple qu’ils forment. Ainsi, cette proposition : " l’histoire française, depuis deux cents ans, est parcourue de rejets, de brocards, de xénophobies et même de racismes – aux degrés bien connus : rigolards, ordinaires, argumentés, puis assassins à l’occasion – qui nient l’Autre, le dénigrent, le piétinent ou l’excluent " (chapitre " au creuset de la rue de Lappe ", p 157). Il a fallu que M. Rioux entende à chaque instant de sa vie, dans sa famille ou dans les milieux qu’il a fréquentés, des éructations de haine à l’encontre des étrangers (égorgés, bien entendu) ou des Juifs (gazés à Bordeaux ou à Calais) pour qu’il emploie les mots xénophobies et racismes au pluriel. Il devrait mieux choisir ses fréquentations. On n’est pas responsable de sa famille, mais on l’est de ses amis : dis-moi qui tu fréquentes, je te dirai qui tu es. L’auteur de ces lignes n’a rien entendu de tel, ni dans sa famille, ni dans les milieux qu’il a fréquentés et qu’il fréquente. Il ne réduit pas l’histoire de France à ces couches épaisses de racismes. Il a fallu aussi que M. Rioux soit privé de vie spirituelle pour qu’il écrive l’Autre avec une majuscule et en fasse une divinité. Se prosterne-t-il devant elle ? La proposition dogmatique - " l’histoire française, depuis deux cents ans, est parcourue de rejets, de brocards, de xénophobies et même de racismes, etc. " - n’a rien d’historique, elle est toute idéologie et elle n’est rien qu’idéologie. Aucun des mots employés n’est défini, ni pensé. C’est de la récitation coranique. Rien de ce qui est avancé n’est avéré, sinon dans la grande et nouvelle inquisition que produit l’idéologie des puissants. Aux Français et à la France, sont attribués les mêmes préjugés sordides et puants que ceux dont les socialistes nationaux allemands accablaient les Juifs ou la France ou les bolcheviks les classes nuisibles. Ou encore cette autre perle : " les Maliens de l’îlot Chalon dans les années 1980 étaient frères des maçons limousins exploités un siècle plus tôt à la même place par les marchands de sommeil ". L’îlot était un squat. Par définition, personne n’y payait de loyer. On ne sait qui sont ces marchands de sommeil qui faisaient payer des loyers exorbitants à ces Maliens. Des compatriotes voraces ? Non seulement, cette affirmation relève du fantasme idéologique, mais elle est aberrante sur le plan conceptuel : après l’exploitation de l’homme par l’homme, M. Rioux invente l’exploitation (imaginaire) du maçon creusois ou du maçon malien par le marchand de sommeil. Où est la plus-value tirée de cette " exploitation " ? De même, la fraternité qu’il prête aux Maliens et aux Creusois est de la propagande de sacristie. La conclusion (p 162) est toute religieuse ou mystique : " la désespérance ne gagnera pas, pour peu qu’une condition soit toujours remplie : que la République reste présente et active partout où l’exclusion s’affiche ou menace. Parce que depuis 1789 l’exclusion, offense à l’être et à l’Autre, demeure chez nous une affaire publique et un défi civique ". M. Rioux devrait lire, ce que, apparemment, il n’a jamais fait, les textes fondateurs de 1789 : il n’y trouvera employé nulle part le nom exclusion. Entre déclarer des droits imprescriptibles et lutter contre l’exclusion, il n’y a pas un abîme, mais un vide intersidéral. Jamais les Républicains, entre 1789 et jusqu’en 1998, quand Mme Aubry a inventé l’exclusion pour culpabiliser la France et les Français, n’ont lutté contre " l’exclusion ". D’ailleurs, ils ne se sont pas gênés pour exclure à tire-larigot l’Autre. Ils ont même exclu le Même : expulsion des Congrégations, refus d’accorder la citoyenneté aux autochtones d’Algérie, délire sur les " races inférieures ", etc. Cette verroterie à la Aubry est peut-être digne d’un militant enfermé depuis un demi-siècle dans une des cellules minuscules du Parti communiste ou socialiste ou autre (trotskiste ?), mais indigne d’un Français.

Pourquoi ce livre a-t-il été écrit ? Le véritable objectif est d’utiliser l’histoire, après l’avoir frelatée, dans les luttes politiques du moment. La gauche au pouvoir, sauf sans doute pour la famille Rioux (elle, prof de khâgne, lui inspecteur général, plus les à-côtés, le revenu est au moins de 70000 francs par mois), présente un bilan désastreux : de six à dix millions de pauvres, trois millions de Français de mal logés, six millions de chômeurs ou d’exclus du marché du travail, deux millions de Français qui, par désespoir, ont quitté la France, etc. Voilà qui fait vingt millions de Français condamnés au malheur : plus d’un tiers de la population. C’est la faillite la plus retentissante qu’un régime ait jamais connu depuis Clovis. " Au bonheur la France " est l’écran qui cache le désastre : " cachez ces faims que je ne saurais voir ". La falsification de la mémoire, c’est de la guerre. Du temps de Sully, la France avait deux mamelles ; sous les intellos à la Rioux, elle n’en a plus qu’une : la dénégation du réel.

 

 

18 avril 2007

Mythologies intellotes 20

La philosophie s'invite dans la campagne 

 

 

Le dialogue entre Michel Onfray et M. Sarkozy publié dans Philosophie magazine a été abondamment commenté, toujours à charge contre Sarkozy, surtout par les journalistes qui ne l’avaient pas lu ou qui, l’ayant parcouru des seuls yeux, n’ont pas voulu lire ce qui avait été effectivement dit et écrit.

 

Voici le dialogue

 

Nicolas Sarkozy : Je me suis rendu récemment à la prison pour femmes de Rennes. J'ai demandé à rencontrer une détenue qui purgeait une lourde peine. Cette femme-là m'a parue tout à fait normale. Si on lui avait dit dans sa jeunesse qu'un jour, elle tuerait son mari, elle aurait protesté : " Mais ça va pas, non ! " Et pourtant, elle l'a fait.

Michel Onfray : Qu'en concluez-vous ?

N. S. : Que l'être humain peut être dangereux. C'est d'ailleurs pour cette raison que nous avons tant besoin de la culture, de la civilisation. Il n'y a pas d'un côté des individus dangereux et de l'autre des innocents. Non, chaque homme est en lui-même porteur de beaucoup d'innocence et de dangers.

M. O. : Je ne suis pas rousseauiste et ne soutiendrais pas que l'homme est naturellement bon. À mon sens, on ne naît ni bon ni mauvais. On le devient, car ce sont les circonstances qui fabriquent l'homme.

N. S. : Mais que faites-vous de nos choix, de la liberté de chacun ?

M. O. : Je ne leur donnerais pas une importance exagérée. Il y a beaucoup de choses que nous ne choisissons pas. Vous n'avez pas choisi votre sexualité parmi plusieurs formules, par exemple. Un pédophile non plus. Il n'a pas décidé un beau matin, parmi toutes les orientations sexuelles possibles, d'être attiré par les enfants. Pour autant, on ne naît pas homosexuel, ni hétérosexuel, ni pédophile. Je pense que nous sommes façonnés, non pas par nos gènes, mais par notre environnement, par les conditions familiales et socio-historiques dans lesquelles nous évoluons.

N. S. : Je ne suis pas d'accord avec vous. J'inclinerais, pour ma part, à penser qu'on naît pédophile, et c'est d'ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie. Il y a 1200 ou 1300 jeunes qui se suicident en France chaque année, ce n'est pas parce que leurs parents s'en sont mal occupés ! Mais parce que, génétiquement, ils avaient une fragilité, une douleur préalable. Prenez les fumeurs : certains développent un cancer, d'autres non. Les premiers ont une faiblesse physiologique héréditaire. Les circonstances ne font pas tout, la part de l'inné est immense.

M. O. : Puisque notre entrevue touche à sa fin, je voudrais vous offrir quelques cadeaux utiles avant que nous nous quittions.

 

 

A la lecture de ce dialogue, il apparaît que, de Sarkozy et de Onfray, la Bête immonde n’est pas Sarkozy, mais Onfray. Sarkozy n’est ni philosophe, ni spécialiste de génétique. Onfray est philosophe ; du moins, il fait profession de l’être (ou de le paraître). Sarkozy exprime une opinion ambiguë avec prudence ("j'inclinerais, pour ma part, à penser qu'on naît pédophile, et c'est d'ailleurs un problème que nous ne sachions soigner cette pathologie"), qui serait effectivement critiquable, si elle n’était pas une réaction à une première opinion extrémiste exprimée par Onfray ("je ne suis pas d'accord avec vous").

 

Quand Sarkozy déclare : "l'être humain peut être dangereux. C'est d'ailleurs pour cette raison que nous avons tant besoin de la culture, de la civilisation. Il n'y a pas d'un côté des individus dangereux et de l'autre des innocents. Non, chaque homme est en lui-même porteur de beaucoup d'innocence et de dangers", il ne fait qu’énoncer une position de bon sens, digne d’un homme politique responsable.

 

En revanche, Onfray défend des positions toutes idéologiques, dignes d’une momie enfermée depuis quarante ans dans la naphtaline d’une cellule crypto-gauchiste et qui, depuis quarante ans, rumine les mêmes positions sclérosées d’un sociologisme indigne d’un élève de certificat de fin d’études primaires et indignes du philosophe qu’il se targue (sans rire) d’être.

 

Quand Onfray déclare "ce sont les circonstances qui fabriquent l'homme… je pense que nous sommes façonnés, non pas par nos gènes, mais par notre environnement, par les conditions familiales et socio-historiques dans lesquelles nous évoluons", c’est toute la corporation des philosophes qu’il déshonore par des positions manifestement fausses et stupides.

 

C’est d’ailleurs Onfray qui amène Sarkozy sur le terrain de la sexualité, de la pédophilie et de la génétique : "vous n'avez pas choisi votre sexualité parmi plusieurs formules, par exemple. Un pédophile non plus. Il n'a pas décidé un beau matin, parmi toutes les orientations sexuelles possibles, d'être attiré par les enfants. Pour autant, on ne naît pas homosexuel, ni hétérosexuel, ni pédophile".

 

En conclusion,

1. Les journaleux du Monde, de Libé, du Nouvel Obs ont longuement commenté les positions immondes de Sarkozy, sans dire un seul mot de celles d’Onfray. 2. De toute évidence, ils n’ont pas lu ce "dialogue philosophique" qu’ils ont pourtant commenté. 3. Quand ils lisent un texte, c’est avec d’énormes contresens. 4. On attend avec impatience la disparition du Monde, de Libé, du Nouvel Obs : faute de lecteurs, ça ne devrait pas tarder. 5. Il s’est même trouvé une horde de généticiens de "l’université" pour condamner les idées de Sarkozy, mais aucun d’eux n’a lu ce "dialogue". 6. Si la philosophie consiste, comme le fait Onfray, à égrener autant de balourdises et de stupidités dignes d’un bac – 10, alors, oui, on peut être inquiet de l’état réel de la philosophie en France.

 

 

20 décembre 2006

Mythologies intellotes 19

 

 

 

 

Le naufrage de la pensée

 

 

 

 

France 2 a diffusé le lundi 11 et le mardi 12 décembre un téléfilm consacré à Sartre Jean-Paul, écrivain. D’habitude, à la télévision, qu’elle soit publique ou non, la littérature, la culture et tout ce qui n’est pas divertissement à fric, sont relégués aux heures tardives de la nuit. France 2 a pris des risques : le téléfilm a été montré de 20 h 45 à 22 h 15, soit à une "heure de grande écoute" (de supposée grande écoute), comme on dit dans les journaux, ou en prime time, comme on dit à la télé. Comme on pouvait s’y attendre, ce que les responsables de la télé publique, eux, n’avaient pas subodoré, tout confits qu’ils sont en dévotion sartrienne (c’était leurs illusions adolescentes), ce téléfilm a sombré dans un terrible naufrage d’audience. Ce fut une fortune de mer. A l’audimat, "il a fait 10% de parts de marché", comme on dit dans ces milieux. Que l’on ne s’en inquiète pas outre mesure. France 2 s’en sortira sans dommage. La chaîne vogue de plus belle vers un nouveau Charybde. L’impôt y pourvoit. Il n’est pas certain que l’œuvre de Sartre s’en sorte de la même manière et que ce téléfilm, pourtant conçu par des cinéastes ou scénaristes qui sont très favorables à Sartre, qui, de fait, apparaît sympathique et plein de générosité, ne soit le Scylla où risquent de s’engloutir définitivement son œuvre, ses idées, sa réputation, son honneur.

Ces trois heures d’images condensent les actions, les idées ou les passions de Sartre, de 1958, à la fin de la IVe République et au moment où De Gaulle "revient aux affaires", à 1965, année où Sartre refuse le prix Nobel de littérature, qui vient de lui être décerné. Huit années de vie et d’idées étroitement mêlées : par volonté d’authenticité, Sartre a réglé sa vie sur ses idées et a mené une vie idéelle, au sens où elle a été en accord avec ses idées et préjugés. Il était ce qu’il pensait. Du moins le croyait-il. L’important est l’idée, non pas le monde ou le réel, mais la représentation qu’il s’en fait, avant toute expérience et hors de toute connaissance. Quand le réel contredit ses idées, il le redresse. La rhétorique verbeuse, dont il est un Maître, est sortie du garage et elle fait du réel tout autre chose que ce qu’il est, réinterprété. Dans les réunions publiques qu’il anime dans le Ve ou le VIe arrondissement de Paris (il ne va pas au-delà) pour appeler à voter "non" à la constitution de 1958, il présente De Gaulle comme un général à demi putschiste, à demi fasciste, qui tente d’imposer, à la manière d’un sous-Bonaparte, un pouvoir personnel en France (ce qui ne s’est jamais avéré : il a exercé le pouvoir de façon moins personnelle que Mitterrand, à qui ce reproche n’a jamais été fait, bien sûr) et qui, soutenu par les pieds-noirs et par les militaires de l’Empire colonial, devait nécessairement faire (c’est ce qui était écrit dans le grand livre de Sartre) une guerre meurtrière et longue pour que l’Algérie reste française. La gauche a utilisé, de 1956 à 1958, les parachutistes dans des opérations de police : il semble que Sartre, bien qu’il fût "de gauche" ou parce qu’il en était, s’en soit accommodé, les paras bénéficiant du soutien tacite que le Parti communiste, la vraie boussole des progressistes, accordait au gouvernement de Guy Mollet. Sartre ne s’est donc avisé de l’horreur de la torture qu’a posteriori, ce qui l’a autorisé, lui qui est resté planqué entre 1940 et 1945, à comparer les méthodes de l’armée française sous De Gaulle à celles de la Gestapo pendant l’occupation, et bien que De Gaulle eût interdit à l’armée de participer en Algérie à des opérations de police. En fait, Sartre était trop obsédé par ses propres convictions idéelles pour comprendre que De Gaulle allait donner à l’Algérie son indépendance. Quand le conflit s’est arrêté, Sartre met la paix sur le compte d’aléas ou d’accidents ou d’interventions magiques, et au seul crédit des opposants à la guerre, dont il était. Il s’en attribue le mérite.

Comme les romantiques attardés, Sartre juge que le réel doit être fidèle à l’idée qu’il s’en fait. Le téléfilm le montre en petit garçon gâté qui a deux mamans : une mère biologique avec qui il vit et qui chérit son Poulou et une seconde mère, l’institutrice Beauvoir, austère, revêche et pète-sec, qui coupe à grands traits de stylo rouge ses articles trop longs ou corrige impitoyablement ses manuscrits, à la manière d’un disciple rigide de Jdanov ou d’un zoïle réaliste socialiste, lui reprochant d’avoir dans Les Séquestrés d’Altona écrit une pièce bourgeoise, dans un style bourgeois, avec des personnages bourgeois. Ce dont il finit, après une courte fâcherie, par convenir, car maman a toujours raison. Mme de Beauvoir, la libérée, la sans tabou, la révolutionnaire, veille à ce que son fils par pacte n’altère pas trop sa santé : elle lui interdit de boire (ce qu’il fait en jubilant dès qu’elle a le dos tourné), de fumer, de se doper aux amphétamines comme un vulgaire sportif de bas niveau. Il est une séquence éloquente : c’est la consultation chez un ami médecin, qui appelle Sartre maître. Sartre est surmené ; sa seconde maman l’accompagne. C’est elle qui énonce, sans tabou, les symptômes dont souffre le grand homme. Comme il hésite à se laisser ausculter, elle lui intime de se mettre torse nu : "Sartre, arrêtez de faire l’enfant".

Sartre est un pur produit de l’école, non pas de l’ENS ou de l’Ecole (avec une majuscule), mais de l’école tout court : la communale, le lycée, l’école laïque et obligatoire. A cinquante ans passés, il use ses fonds de culotte sur les bancs de classe ou, mieux, il lustre les bancs de l’école de ses fonds de culotte. Quand il anime des réunions publiques (il milite en faveur du non à la constitution de la Ve République : il y aura plus de 80% de oui, ou contre la guerre en Algérie ou pour le socialisme et la révolution mondiale), il singe le prof faisant la leçon à ses potaches. Les potaches ont beau être chenus, ils n’en écoutent pas moins religieusement le maître, comme s’ils étaient à l’église ou au temple. Sartre ne saisit le réel qu’à travers les catégories qu’il a enseignées à l’école ou qui lui ont été enseignées. C’est une caricature, non pas de bon élève, mais d’écolier attardé. Il est, dans la littérature, plusieurs exemples de ce type humain : l’écolier limousin chez Rabelais et Thomas Diafoirus qui, dans le Malade imaginaire, parle à tout moment comme s’il participait à une dispute d’université. Pendant trente ans ou plus, les Français et les citoyens du monde, même Castro et Guevara, ont admiré un Thomas Diafoirus ne parlant pas latin, et personne ne s’en est gaussé ! Faut-il que la France soit devenue zombie ? On comprend que Sartre, ses idées, son théâtre, ses essais, etc. aient été furieusement à la mode dans les classes, et cela de 1960 à 1990. La fureur s’est atténuée depuis une décennie. Camus était un penseur de paroisse, Sartre de communale. Beau duo. Il est logique qu’à l’un et à l’autre, ait été décerné le prix Nobel.

Sartre est asservi aux idées. Plus elles sont folles, plus elles sont en porte-à-faux avec le réel, moins elles ont de lien avec quelque réalité que ce soit, plus il s’y accroche – comme un noyé à une bouée. Il admire donc les tyrans : une bise à l’un, des poutous à l’autre. Vas-y que je te leur passe de la pommade dans le dos ! FLN, Castro, URSS, tout est bon dans le cochon, tout est à louer dans ces idéocraties, régies par la tyrannie de l’idée, à l’image de Sartre de lui-même. Il justifie ainsi le meurtre gratuit, à condition que le tueur soit un colonisé, la victime un colon. Le meurtre fait deux hommes libres. Etrange conception de la liberté : le premier devient esclave d’un Etat totalitaire et le second a pour seule liberté celle de manger les pissenlits par la racine. Sartre pousse la tartufferie jusqu’à faire l’apologie de la liberté alors qu’il se trouve dans des pays tyranniques. En fait, la liberté, c’est sa liberté, grâce à laquelle il s’envoie en l’air avec des femmes, jeunes de préférence, gourdes ou oies blanches. Elles sont à ramasser, il n’a qu’à se baisser. La liberté mêlée à la tyrannie, ce n’est pas la liberté qu’il chante, mais l’asservissement. Il est libre, alors que la moitié de l’humanité est aux fers. Il rêve que l’esclavage soit étendu à l’humanité encore libre. C’est ainsi que les petits SS s’extasiaient de leur liberté dans des pays conquis, dont tous les habitants courbaient l'échine.

"La vieillesse est un naufrage", disait De Gaulle de Pétain. On pourrait dire la même chose de la pensée. Il est des pensées qui sont des naufrages. Sartre illustre à merveille cette fortune de mer, assez plaisante, à dire vrai. France 2 a eu le mérite de le montrer à une heure de grande écoute.

 

 

 

 

21 septembre 2006

Mythologies intellotes 18

 

 

 

Le professeur Rosanvallon

 

 

 

Le mercredi 19 septembre, à 8 h 30, sur Europe 1, le professeur Rosanvallon s’est projeté en 2040 pour peindre la France nouvelle. Elle ne ressemblera plus au Finistère, a-t-il déclaré avec satisfaction, mais à l’île de la Réunion. On ne sait s’il hait le Finistère ; en tout cas, il aime la Réunion, bien que cette île ait longtemps été une île d’esclaves. On ignore pourquoi il n’a pas pris pour modèle l’île de Zanzibar, où les Arabes s’approvisionnaient en esclaves, ou même l’Afrique du Sud, où s’est épanoui le sinistre régime d’apartheid. Les "flux d’immigration naturels" (sic) rendent béat le professeur Rosanvallon : il se réjouit que la population de la France change de couleur, de religion, de coutumes, etc.

Monsieur Prud’homme exprimait en toute circonstance sa satisfaction. Pourquoi monsieur le professeur Rosanvallon ne suivrait pas son exemple ? C’est son droit.

Examinons l’expression "flux d’immigration naturels". Si ces flux étaient naturels, comme le professeur Rosanvallon le dit, ils seraient aussi anciens que la nature et les mots qui les désignent, à savoir flux d’immigration seraient relevés, définis, expliqués, dans tous les dictionnaires. Il n’en est rien. En latin classique, fluxus signifie "écoulement d’un liquide". En 1306, des médecins ont introduit ce nom dans notre langue sous la forme francisée de flux et, dans flux de ventre (id est la courante), ils y ont donné le sens de "écoulement d’un liquide organique". A la fin du XVe siècle, flux s’étend à d’autres réalités que médicales et désigne l’écoulement de l’eau et en 1580 le "mouvement de l’eau", que ce soit celui des rivières ou de la mer (le flux et le reflux). C’est aussi cette année-là que flux prend un sens figuré pour signifier, dans flux de caquet, l’abondance de paroles, nuisibles ou impétueuses. Tous les dictionnaires relèvent ces sens, aussi bien le Dictionnaire de l’Académie française (1762 : "mouvement réglé de la mer vers le rivage à certaines heures du jour", "écoulement des excréments devenus trop fluides", "flux de sang, flux hépatique, flux de bouche, flux de paroles") que le Dictionnaire de la Langue française (Littré, seconde moitié du XIXe siècle : "marée montante, mouvement de la mer vers le rivage à certaines heures", "écoulement d’un liquide quelconque hors de son réservoir habituel", "flux purulent, muqueux, bilieux, catarrhal, hémorroïdal, hépatique, menstruel", etc.) ou que le Trésor de la Langue française (1972-1994 : "écoulement d’un liquide organique", "marée montante", "flux énergétique, magnétique, lumineux" et en économie, par analogie, "quantités économiques qui circulent d’un secteur à l’autre de l’économie ou d’un groupe d’agents à un autre tout au long d’un circuit économique").

Il n’y a pas d’attestation dans ces dictionnaires, anciens et récents, des mots flux d’immigration que le professeur Rosanvallon qualifie de "naturels" - à tort bien entendu : les phénomènes désignés sont si récents que les auteurs de dictionnaires n’ont pas eu le temps de les noter. Il est vrai que ces phénomènes, quand ils touchent un autre continent que l’Europe ou quand ce sont des Européens qui immigrent, sont nommés invasion ou colonisation. Le professeur Rosanvallon est l’un des premiers à utiliser le nom flux pour désigner des personnes, bien que la réduction des personnes à des choses et surtout à des choses basses (pensons aux flux hémorroïdal, de ventre, catarrhal, purulent, etc.) soit la marque d’un mépris sans borne. Quant à l’adjectif naturels, qualifiant flux, c’est un pléonasme, car il n’existe pas de flux qui ne soient pas naturels ou il est dans la nature d’un flux, quel qu’il soit, d’être naturel. Le professeur Rosanvallon enfonce une porte ouverte : mais n’est-il pas dans la nature des professeurs de dire pompeusement des évidences ?

Il est évident que ces phénomènes dits d’immigration ne méritent pas d’être nommés flux, sauf à exprimer du mépris pour les immigrés, et qu’ils ne sont pas naturels, mais politiques ou culturels. Le plus stupéfiant de l’affaire est que le professeur Rosanvallon du Collège de France dispense des cours sur "l’histoire intellectuelle de la démocratie sur la longue durée", "l’histoire du modèle politique français et des rapports entre l’Etat et la société", les "transformations de la démocratie contemporaine dans une perspective comparée avec les espaces non-occidentaux", ce qui explique l’intérêt qu’il porte à l’immigration qui substitue en France à un peuple d’autres peuples venus, non pas de l’espace, mais des "espaces non-occidentaux" (sic). Depuis 2001, il est titulaire de la chaire, créée spécialement pour lui, d’histoire moderne et contemporaine du politique. C’est un spécialiste du politique, car le professeur Rosanvallon ne dit pas la politique comme tout le monde, mais il fait de l’adjectif politique un nom de genre masculin. Ce que l’on sait, depuis Platon et Aristote, et même bien avant eux, c’est que, s’il est un domaine totalement étranger à la nature, donc aux flux naturels, qu’ils soient d’immigration ou autres, c’est la ou, comme on voudra, le politique. En politique, priment les intérêts immédiats d’un groupe et la volonté des hommes de faire société. Il est étrange qu’un spécialiste du politique se réfère à la nature pour nommer l’immigration. Ou bien, faisant cela, il entend imprimer dans les esprits l’idée suivant laquelle on ne peut rien faire contre l’immigration, comme on ne peut rien faire contre la marée montante, qu’il est impossible de la contrôler, qu’il convient de s’y résigner - idée qui nie le politique que, par ailleurs, il enseigne (mon Dieu, que de sottises doit-il en dire ?) ; ou bien, pour lui, comme il le reconnaît ("c’est un champ et un travail"), le politique est un champ en friches, une lande, de la nature vierge à labourer.

En 2004, a été publié aux éditions du Seuil, maison de commerce qui vend des livres, un très comique libelle sur les nouveaux réactionnaires. En un instant, l’inconnu qui a écrit ce libelle devint aussi célèbre que Fréron. Fréron ? Voltaire l’a rendu immortel dans ces vers : "L’autre jour au fond d’un vallon, / Un serpent piqua Jean Fréron. / Que pensez-vous qu’il arriva ? / Ce fut le serpent qui creva." En fait, c’est le grand actionnaire de la parole autorisée, à savoir le professeur Rosanvallon, qui a ordonné à l’inconnu de torcher ce libelle. Car le professeur Rosanvallon est une huile. Il ne se contente pas d’exprimer sa béate satisfaction sur le remplacement d’un peuple par d’autres, ni de labourer son champ, il fait la pluie et le beau temps aux éditions du Seuil. C'est une éminence, non pas dans le savoir ou la connaissance, mais dans les institutions savantes – ce qui n’est pas la même chose : le savoir ne se trouvant pas nécessairement dans les institutions savantes. Dans l’article "lettres, gens de lettres ou lettrés" du Dictionnaire philosophique, Voltaire écrit : "Dans nos temps barbares (…), on institua des écoles, des universités, composées presque toutes d’ecclésiastiques, qui, ne sachant que leur jargon, enseignèrent ce jargon à ceux qui voulurent l’apprendre" et "les gens de lettres qui ont rendu le plus de services au petit nombre d’êtres pensants répandus dans le monde sont les lettrés isolés, les vrais savants renfermés dans leur cabinet, qui n’ont ni argumenté sur les bancs de l’école, ni dit les choses à moitié dans les académies ; et ceux-là ont presque tous été persécutés".

Ce qui était vrai il y a trois siècles l’est toujours. Il n’y a pas de raison pour que ce qui est change. Du haut de la chaire où il prêche, le professeur Rosanvallon enseigne son jargon aux gogos qui veulent bien l’écouter et qui, dès qu’ils auront appris la leçon, iront jeter des pierres à ceux qui ne suivent pas les sentiers battus. Nihil novi sub sole.

 

 

14 août 2006

Mythologies intellotes 17

 

Plébiscite

 

 

C'est un mot latin composé du nom plebs, désignant la plèbe (id est le peuple), et du nom scitum au sens de "décret", du verbe scisco "agréer" ou "décider". C’est donc, mot à mot, une "décision du peuple". A Rome, au plébiscite, s’opposait le senatus-consulte, décision du Sénat ou, par rapport à la plèbe, la décision des classes supérieures.

Le mot est attesté en français au milieu du XIVe siècle à propos de l’histoire romaine et dans le sens de "décret du peuple". "Plébiscite était appelé un établissement (au sens de lois ou de décisions établies) que la menue plèbe faisait en sa cour par ses tribuns et par ses édiles et par ses magistrats". Les auteurs de dictionnaires expriment ce sens historique dans une langue contournée. Les Académiciens en 1762 le glosent par "décret émané du peuple romain convoqué par tribus" (que sont ces tribus ?) ; Littré se contente de reprendre la définition du Dictionnaire de l’Académie française ("décret de la plèbe romaine convoquée par tribus") qu’il a l’idée d’illustrer d’une explication tirée de Montesquieu : "les plébéiens gagnèrent ce point, que seuls, sans les patriciens, ils pourraient faire des lois qu’on appela plébiscites.... ainsi il y eut des cas où les patriciens n’eurent point de part à la puissance législative" ; les auteurs du Trésor de la Langue française, en citant des "comices", n’éclairent guère la question : "décision prise par la plèbe réunie en comices sur une question proposée par un tribun". Seuls les extraits qui illustrent la définition permettent aux lecteurs de se faire une idée assez précise de ce qu’est un plébiscite dans la Rome antique : "les comices de la plèbe ne délibéraient que sur les intérêts de la plèbe, ne nommaient que les chefs plébéiens et ne faisaient que des plébiscites. Il y eut longtemps à Rome une double série de décrets, sénatus-consultes pour les patriciens, plébiscites pour la plèbe". Tel est le sens historique.

On sait l’admiration que les philosophes et les hommes politiques de la fin du XVIIIe siècle vouaient à la Rome antique, surtout à sa république. Ils ont donc sorti le nom plébiscite de son contexte historique pour l’appliquer aux divers modes de suffrage en vigueur dans les cantons suisses. Ils y ont donné un sens favorable, comme Voltaire, en 1776, laissant entrevoir la possibilité d’user du plébiscite pour ébranler la monarchie absolue : "dans l’ancienne Rome et même encore à Genève et à Bâle, et dans les petits cantons, ce sont les citoyens qui font les plébiscites, c’est-à-dire les lois". En 1843, le théoricien du socialisme, Proudhon, qui rêvait de démocratie directe, emploie plébiscite dans le sens de référendum : c’est, écrit-il, le "vote direct du corps électoral par oui ou non sur une proposition qu’on lui soumet" ou encore "la souveraineté est au peuple ; le plébiscite est la loi suprême". Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), maintiennent la confusion entre le plébiscite et le référendum : "Il se dit, dans la langue politique de notre temps, d’un vote par lequel le corps électoral, comprenant l’universalité des citoyens, se prononce sur une résolution, une loi, une proposition qui lui est soumise" et ils citent, pour l’illustrer, les plébiscites de 1851 et de 1870.

Ce sont les faits ou la dure expérience du réel qui ont discrédité – mais pas pour longtemps – le plébiscite – en particulier l’utilisation qu’en fit Louis-Napoléon Bonaparte, le futur Napoléon III, qui usa du plébiscite pour mettre fin à la République et établir son pouvoir sur la France. Littré, qui était positiviste et républicain, évoque, dans son Dictionnaire de la Langue française, lequel traite surtout de la langue française des siècles classiques (XVIIe et XVIIIe siècles), cette douloureuse expérience du plébiscite : "en 1852 (en fait, il y en eut deux : en 1851 et 1852), vote qui appela le prince Louis Bonaparte à la présidence décennale, et, plus tard, à l’empire". Dans son Histoire des Français (1924), Bainville rappelle l’usage qui a été fait du plébiscite : "Louis-Napoléon annonçait son intention de rétablir l’empire héréditaire et de prendre le nom de Napoléon III. Le 21 novembre 1852, un nouveau plébiscite l’approuvait à une majorité encore plus écrasante que l’année précédente. Le peuple français avait adopté l’empire autoritaire".

C’est dans le Trésor de la langue française que plébiscite est distingué de référendum : c’est la "résolution soumise à l’approbation du peuple et conférant le pouvoir à un homme ou approuvant sa prise de pouvoir" et le "vote sur cette résolution". Pourtant, les hommes politiques rescapés de la IIIe République ont tenté de rétablir l’ancienne confusion, comme le rappelle de Gaulle, dans ses Mémoires de guerre (1959) : "ces délégués ne se firent pas faute d’assimiler le référendum du général De Gaulle au plébiscite de Bonaparte et du Prince-Président". D’ailleurs, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) considèrent comme vieilli le sens "référendum" de plébiscite. Dans la langue moderne, plébiscite a pris un sens étendu. Il signifie "opinion de fait, clairement et nettement formulée par une grande proportion d’individus d’un groupe donné (adhérents, lecteurs, consommateurs), marquant leur adhésion à quelqu’un, leur préférence pour quelqu'un ou pour quelque chose". De ces consommateurs qui ont opté pour telle marque de lessive au détriment de telle autre, on dit qu’ils l’ont plébiscitée.

C’est par le mot plébiscite, honni des républicains, que Renan, républicain lui aussi, mais professeur au Collège de France, a, dans une célèbre conférence qu’il a prononcée à la Sorbonne le 11 mars 1882, défini la nation. Ce n’est pas la race, ni la langue, ni la religion, la communauté d’intérêts, ni la géographique qui font une nation, mais un principe spirituel. "L’existence d’une nation est (pardonnez-moi cette métaphore) un plébiscite de tous les jours, comme l’existence de l’individu est une affirmation perpétuelle de vie. Oh ! Je le sais, cela est moins métaphysique que le droit divin, moins brutal que le droit prétendu historique".

Pour comprendre cette conception, il faut la replacer dans le contexte historique de l’annexion par le Reich allemand, après la défaite de 1870, de l’Alsace et de la Moselle. Avant cet événement qui l’a traumatisé, Renan accordait un rôle déterminant aux lignées, à la race, à l’inné, à la langue, etc. dans la formation des groupements humains. La déroute de 1870 a tout changé. Bismarck a justifié l’annexion de 1870 par l’identité de langue et de "race" entre les Alsaciens et Mosellans et les Allemands. Renan, hostile à cette annexion, s’est appuyé sur le départ en exil, en France, en Algérie ou en Egypte, de nombreux Alsaciens et Mosellans pour opposer aux Allemands la libre décision, la volonté des gens, etc., comme il le dit explicitement dans la suite de sa conférence : "Dans l’ordre d’idées que je vous soumets, une nation n’a pas plus qu’un roi le droit de dire à une province : "Tu m’appartiens, je te prends". Une province, pour nous, ce sont ses habitants ; si quelqu’un en cette affaire a droit d’être consulté, c’est l’habitant. Une nation n’a jamais un véritable intérêt à s’annexer ou à retenir un pays malgré lui. Le vœu des nations est, en définitive, le seul critérium légitime, celui auquel il faut toujours en revenir". Autrement dit, sans la déroute de 1870 et sans les conséquences qu’elle a entraînées, Renan n’aurait sans doute jamais défini la nation comme un plébiscite de tous les jours.

La définition de Renan a été exhumée il y a quelques années des rayons poussiéreux des bibliothèques où elle dormait paisiblement pour être assimilée au "vouloir vivre ensemble" des idéologues du sans frontières et même aux hurlements "tous ensemble, tous" des supporteurs de l’Olympique de Marseille. C’est la présence de nombreux immigrés qui a incité les idéologues à ressusciter cette conception historiquement datée de la nation et de la transporter dans la France moderne. Est français celui qui demande à l’être ou celui qui, venant d’anciens territoires français (l’Algérie) ou placés sous la souveraineté de la France (les colonies), manifeste son désir, comme les réfugiés alsaciens de 1870, d’être ou de rester français. C’est par la bande ou par ce biais, pour répondre à des objectifs étranges, que le terme de plébiscite, discrédité dans la politique progressiste, a retrouvé son lustre. Il est vrai que, pour que la manipulation soit enclenchée, le texte de Renan a été tronqué et que seul un court extrait en est cité ; de fait, il est loisible de donner à plébiscite de tous les jours n’importe quelle signification et de le faire coïncider avec la situation actuelle. Dans le texte de Renan, la phrase qui comprend plébiscite de tous les jours est précédée de celle-ci : "Une nation est donc une grande solidarité, constituée par le sentiment des sacrifices qu’on a faits et de ceux qu’on est disposé à faire encore. Elle suppose un passé ; elle se résume pourtant dans le présent par un fait tangible : le consentement, le désir clairement exprimé de continuer la vie commune". Le plébiscite de tous les jours est un "principe spirituel" ; les Modernes en ont fait un slogan. Ce qui importe dans ce "principe", ce sont les sacrifices faits et ceux qui sont à faire. C’est aussi le long passé commun qu’il suppose. Replacé dans son contexte, le plébiscite de tous les jours n’a rien en commun avec le "vouloir vivre ensemble" des idéologues ou le "tous ensemble, tous" des supporteurs de football.

 

 

07 juillet 2006

Mythologies intellotes 16

 

 

 

Apartheid

 

 

 

En Afrique du Sud, l’apartheid était un système légal. Les lois avaient beau être inhumaines, elles n’en étaient pas moins rédigées, débattues, votées, appliquées. Ce qui fondait l’apartheid, c’était l’interdiction des mariages mixtes ; la criminalisation des relations sexuelles entre blanc et non blanc ; le classement de la population suivant la race ; le Group Areas Act de 1950 assignant aux races des zones d’habitation ; l’obligation pour les noirs âgés de plus de seize ans d’avoir un laissez-passer pour aller dans certains zones ; les toilettes et les fontaines publiques séparées ; les programmes scolaires spécifiques pour les noirs ; l’interdiction du droit de grève aux noirs ; l’interdiction de la résistance passive ; le Native resettlement Act de 1954 chassant les populations noires des zones déclarées blanches ; la légalisation de la discrimination raciale dans le monde du travail ; la loi créant les bantoustans administrés par des non blancs ; la loi retirant la citoyenneté sud-africaine aux noirs relevant de bantoustans ; l’afrikaans obligatoire dans l’enseignement des mathématiques, des sciences sociales, de l’histoire et de la géographie du niveau secondaire; etc. Ce système séparant les hommes en fonction de la race à laquelle ils étaient assignés à résidence a été démantelé. Il n’existe plus en Afrique du Sud.

En France, aucune loi de ce type n’est en vigueur, ni n’a jamais été en vigueur. L’idée même que ces lois puissent être conçues fait horreur aux Français. Jamais l’esquisse d’un apartheid n’a existé même dans les territoires coloniaux que possédait la France.

En dépit de cela, il est des savants qui prétendent mordicus que l’apartheid existe en France, que la France pratique la discrimination ethnique et qu'elle est gangrenée par le système d’apartheid qu’elle a mis en place ou qu’elle laisse prospérer sous le masque "liberté, égalité, fraternité". C’est ce qui est affirmé dans L’Apartheid scolaire, enquête sur la ségrégation ethnique dans les collèges. Ce livre a été publié en 2005 par une maison de commerce, qui a pour raison sociale les Editions du Seuil et qui est sise à Paris, France, qui fut jadis la ville lumière. Vous allez objecter que les auteurs sont fous ou débiles légers ? Eh bien non, ils sont professeurs, ils enseignent la sociologie à l'Université, ils se nomment Felouzis, Liot et Perroton. Le trio compte un mâle (Felouzis) et deux femelles (Liot et Perroton).

Les mots du titre n’ont pas de sens clair. Il semble qu’ils signifient "l’apartheid à l’école" ; en réalité, ils veulent dire qu’a été institué dans les collèges un apartheid de fait et en droit. Comme ces collèges sont publics, cela signifie que les pouvoirs élus, sachant ce qui s’y passe, sont complices de cet apartheid et qu’ils approuvent que soient séparés les élèves en fonction de leur race : dans tel ou tel collège, les noirs et les arabes ; ailleurs, à l’écart, loin de ces damnés, les blancs. Le trio étaye son accusation sur la démographie. Il a compté dans des collèges les élèves noirs, les élèves arabes, les élèves blancs. Il a dénombré dans les quartiers où ces collèges sont établis les populations noires, arabes, blanches. Les résultats ont été comparés. Il y aurait, en pourcentage, plus d’élèves noirs et arabes dans les collèges qu’il n’y a de noirs et d’arabes dans les quartiers où les collèges sont établis. Peut-être ces élèves en surnombre viennent-ils des quartiers voisins ; à moins que le nombre de noirs et d’arabes ne soit sous-évalué dans ces quartiers, où les clandestins, par définition indénombrables, sont nombreux. Ces hypothèses ne sont même pas examinées. Le trio désigne les coupables à la vindicte raciste : c’est l’école, la France ou la République, qui n’ont même pas droit à la présomption d’innocence, que la loi pourtant garantit à tous, Français ou étrangers. Tous racistes et Allah seul reconnaîtra les siens.

Au moment où cette enquête est publiée, on apprend incidemment que sont inscrits dans les écoles d’apartheid des dizaines de milliers de clandestins venus de tous les continents et établis en France illégalement. Si un début d’apartheid existait, ces clandestins n’auraient pas été scolarisés. On aimerait savoir combien le trio sociologique a dénombré d’élèves clandestins dans les écoles d’Algérie, du Maroc, d’Arabie saoudite, d’Iran, du Mali, de Côte d’Ivoire, de Corée du Nord, de Cuba, tous pays racistes, dans lesquels notre trio n’a même pas commencé l’ombre d’une enquête pour dénoncer la ségrégation ethnique qui y est la règle. On aimerait savoir dans quels collèges sont inscrits les enfants ou les petits-enfants du trio Felouzis Liot Perroton. On aimerait savoir quand ce trio enseignera dans les collèges, ne serait-ce que pour compenser par sa présence la discrimination ethnique qu’il dénonce.

En latin, enquête se disait inquisition. Le trio a enquêté : l’a-t-il fait en flics ou en inquisiteurs ? La loi interdit à juste titre (car distinguer les hommes en fonction de la couleur de leur peau est du racisme) les recensements ethniques. Notre trio de fonctionnaires n’en a cure : il est au-dessus des lois. Les lois, c’est bon pour les autres – surtout les lois qui répriment le racisme. On espère que la HALDE enquêtera sur les présupposés racistes de ces dénombrements. On suppose que ce ne sera pas demain la veille.

Jadis, à l’école primaire, on apprenait que les oignons et les chèvres ne s’additionnaient pas. On y apprenait aussi que soustraire huit oignons à deux chèvres était absurde, sauf si les chèvres mangeaient les oignons. C’est à cette magie arithmétique que recourt le trio. Il lui a fallu 233 pages pour arriver à ce résultat. Il est vrai que ce trio enseigne la sociologie et qu’en sociologie, on peut faire copuler des ânes et du papier pour produire un livre. S’il retournait à l’école primaire, peut-être il y apprendrait quelque chose de sensé qu’il pourrait répéter aux étudiants de son université.

La conclusion qui porte comme titre Que faire ? est une citation de Lénine. Les intentions du trio s’y révèlent à livre ouvert. L’apartheid n’est ressuscité que pour alimenter la Révolution. Lénine a utilisé les tueurs, les criminels, les prisonniers de droit commun pour trouer la peau des bourgeois ou des prétendus bourgeois et se maintenir au pouvoir – grâce à quoi il a pu instituer le système le plus criminel qui ait jamais existé dans l’histoire de l’humanité. Lénine appartenait par hérédité à la classe nobiliaire russe, le trio appartient par la bêtise qui lui est consubstantielle à la caste cléricale qui réclame sans cesse aux pauvres, aux travailleurs, aux déshérités de nouvelles dîmes pour payer les enquêtes qui la légitiment. Lénine a rétabli en Russie la tyrannie tsariste d’avant Pierre le Grand. En France, les progressistes sont si imbus d’eux-mêmes qu’ils nous font revenir à l’Ancien Régime.

 

 

05 juillet 2006

Mythologies intellotes 15

 

 

 

Ethnocentrisme

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition, en cours de publication), il est indiqué que le nom ethnocentrisme, composé de l’élément ethno emprunté au grec et de centrisme, dérivé de centre, est attesté pour la première fois au XXe siècle : c’est un mot moderne. C’est la "tendance, plus ou moins consciente, à privilégier les valeurs et les formes culturelles du groupe ethnique auquel on appartient". Alors que le Dictionnaire de l’Académie française, supposé frileux ou réservé en matière de mots nouveaux, consacre une entrée à ethnocentrisme, il n'en est consacré aucune dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), que ses auteurs présentent volontiers comme un modèle d'audace : le nom est relevé et défini dans l’entrée ethno, élément grec entrant dans la composition de nombreux mots français. Il est suivi de la définition "comportement social et attitude inconsciemment motivée qui conduisent à privilégier et à surestimer le groupe racial, géographique ou national auquel on appartient, aboutissant parfois à des préjugés en ce qui concerne les autres peuples" et il est illustré par un exemple tiré d’un ouvrage sur le tiers-monde publié en 1956. Le second élément qui compose ce mot, en l’occurrence centrisme, n’est pas relevé non plus dans le Trésor de la Langue française, sinon sous la forme du nom centrisme, d’usage courant dans le jeu politique en France, alors que cet élément sert à composer de très nombreux mots : héliocentrisme, anthropocentrisme, logocentrisme, etc. 

C’est un mot récent et moderne, puisqu’il est lié à l’obsession moderne de l’origine et de la dévalorisation de soi. C’est la glorification de l’ethnie ou de la race à laquelle appartient ou est censé appartenir celui qui parle et que l’on peut accuser, s’il est occidental, d’ethnocentrisme. Le moi se gonfle jusqu’aux proportions du groupe. Il est la grenouille qui veut se faire plus grosse que le troupeau de bœufs. La glorification de sa propre ethnie, race, lignée, etc. se fait au détriment des autres lignées, races, ethnies. C’est sans doute par ethnocentrisme que les Allemands ont chanté jadis à tue-tête Deutschland über alles. L’Allah akbar des musulmans est de la même farine.

C’est en 1956, dans Tiers Monde de Linton, que le mot ethnocentrisme est attesté. Le contexte est éclairant. En usant de ce mot, Linton entend dénoncer – travers moderne, s'il en est - les préjugés méprisants que nourriraient les Occidentaux envers les pays pauvres, par exemple quand ils les qualifient de pays sous-développés. Ces préjugés feraient leur ethnocentrisme. Centrisme, qui sert à former de nombreux mots accusateurs, vaut condamnation sans procès. Pourtant, il n’y a aucune raison objective, sinon l’idéologie, laquelle n’est pas une raison, mais une Bête, pour que ce centrisme équivaille à une inculpation – pardon à une mise en examen. En effet, il tient à une propriété du langage qui consiste, de la part d’un sujet parlant, vous, moi, n’importe qui d’autre, à s’approprier la langue et en disant je, à poser en face de soi l’existence d’autrui : tu, qui, à son tour, dit je. C’est en énonçant – en faisant de lui-même le centre du monde - que n’importe quel homme (ou femme, bien entendu), fût-il noir ou afghan, pose que ses semblables existent et que le monde a une réalité. Il en va ainsi dans toutes les langues et pour tous les hommes, à quelque race, groupe, ethnie, nation, religion, civilisation, etc. qu’ils appartiennent. Même les Bororos se placent au centre du monde quand ils parlent. La réalité, quelle qu’elle soit, existe dans les discours à partir de ce je qui énonce. Parler, c’est faire exister le réel et autrui. Telle est notre condition. Le centrisme n’est pas propre à l’Occident, c’est un universel. Et contrairement à ce que pensent ceux qui ont fait de l’ethnocentrisme un crime, les Occidentaux ne sont pas différents des autres hommes. Parlant des autres, ils se contentent d’énoncer un jugement sur le réel dont ils sont persuadés qu’il est vrai. Ils font comme les Bororos ou les Papous, ni plus ni moins. De plus, de tous les hommes qui peuplent la terre, ils sont les seuls qui, depuis des siècles, fassent l’effort de mieux connaître les autres et d’assouplir leur point de vue. En Chine ou en Arabie saoudite, un point de vue décentré, qui ne serait pas chinois ou qui échapperait à l’islam, est impensable. Les Chinois, qui sont persuadés de former l’Empire du Milieu, jugent que le monde qui entoure ce Milieu est un satellite de la Chine. Quant aux musulmans, ils jugent que rien n’a de valeur, hors l’islam, et que rien ne devrait exister à côté de l’islam.

 

Ce qui ne cesse d’étonner, c’est l’ampleur du succès que connaît ce mot. A peine fabriqué, il apparaît sous toutes les plumes de soi-disant penseurs qui voient de l’ethnocentrisme partout, même là où il n’y en a pas. Ainsi, en 1965, Derrida en a mis jusque dans l’écriture. Dans l’article "de la grammatologie" publié dans la revue Critique, il tire à boulets rouges sur "l’ethnocentrisme qui, partout et toujours, n’a pas pu ne pas commander le concept d’écriture" et sur "l’écriture alphabétique, qui n’a été que l’ethnocentrisme le plus original et le plus puissant, en passe de s’imposer aujourd’hui à la planète, et commandant en un seul et même ordre : 1) le concept d’écriture, 2) l’histoire de la métaphysique, 3) le concept de la science...". Rideau.

Leiris, qui fut ethnographe ultra gauchiste, mais écrivain talentueux, dans l’introduction aux Cinq Etudes d’ethnologie (1969), résume son programme de militant radical par liquider l’ethnocentrisme, employant le verbe des tyrans qui liquidaient les opposants en leur tirant une balle dans le dos. Il oppose à l’ethnocentrisme, pensant ainsi s’en débarrasser, son supposé contraire, auquel tous les hommes cultivés, en France, au moins depuis Montaigne, souscrivent sans réserve : "faire admettre que chaque culture a sa valeur et qu’il n’en est aucune dont, sur certains points, une leçon ne puisse être tirée, tel est, en tout cas, le programme minimum qu’un ethnologue conscient de la portée de sa discipline se voit poussé, par la nature même de sa recherche, à mettre en pratique de son mieux".

L’inauguration du Musée Branly a donné lieu à un feu d’artifices de perles en matière d’ethnocentrisme. Sur FR3, dans "Des racines et des ailes", le responsable du département Amérique de ce musée a apporté sur le plateau où il était invité une massue rituelle avec laquelle les Indiens du Brésil assommaient leurs prisonniers avant de les manger. Cette massue avait été apportée en France au XVIe s. par ces Français oubliés qui ont fondé Rio (dont Villegagnon) pour être offerte à Henri II. Ce responsable aurait pu profiter du quart d’heure qui lui était donné pour expliquer ce qu'était le cannibalisme. Aucun téléspectateur n’en aurait été choqué et personne n’en aurait tiré d’autre conclusion que celle-ci : autres temps et autres lieux, autres mœurs. Mettant ces mœurs en relation avec les mentalités, les croyances, les systèmes de valeurs, il aurait fait acte de savoir. Au lieu de cela, il a cru qu’il était de son devoir (politique et moral, bien entendu) de donner des gages à notre temps : il s’en est pris à la France et à son (supposé) ethnocentrisme impénitent, disant que nous n’avions pas de leçon à donner à ces Indiens, comme si la seule activité digne de nous était de donner des leçons à la terre entière (d’ailleurs comment pourrions-nous donner des leçons à des malheureux morts depuis cinq siècles ?), puisque, au même moment, nous faisions brûler des femmes accusées de sorcellerie, qu’il y avait l’Inquisition, etc. etc. etc. Il n’y a pas de rapport entre le bûcher et le cannibalisme, mais le docteur de l’Université en a vu. J'ignore si le grade de docteur a une valeur : je sais seulement qu'il améliore l'acuité visuelle des mal-voyants. En apportant sur le plateau le "clou" de sa collection, il a fait de son musée un magasin de curiosités rares et pittoresques, s'abîmant dans l’ethnocentrisme contre lequel il prétend mettre en garde les Français. De fait, il ne s’est même pas rendu compte qu’il trahissait la raison d’être du musée où il exerce.

Le feu d’artifices a continué dans le discours que Chirac a prononcé, en particulier dans la condamnation qu’il a faite de l’ethnocentrisme, quand les Français se croient supérieurs à tous les autres hommes et méprisent les cultures qui sont différentes des leurs. J’ignore si, dans le passé, il a existé des Français conformes à cette caricature ; je sais seulement que je n’ai jamais rencontré de ces hurluberlus, sous quelque latitude que ce soit. Mais même quand ethnocentrisme est entendu ainsi, il n’a rien de criminel, bien qu’il soit criminalisé : c’est une stupidité, haïssable certes, mais qui n’a rien en commun avec la mise à mort de millions d’innocents. A l’occasion de cette inauguration, on a appris incidemment que la France possèderait dans ses collections publiques plus de 300000 objets, du type de la massue rituelle, provenant d’Asie, d’Afrique, d’Amérique, d’Océanie ; et que les collectionneurs privés possèderaient sans doute autant d’objets. C’est plus que n’en possèdent tous les pays d’Afrique, d’Asie, d’Amérique, d’Océanie dans leurs collections publiques. Pendant des décennies, ces objets ont été étudiés comme des objets ethnographiques, dignes d’un savoir et illustrant ce que sont ou ce qu’étaient de grandes civilisations. Au Musée de l’Homme et au Musée des Arts d’Asie et d’Océanie, ils n'étaient pas des oeuvres d'art, mais des objets de culte ou des objets rituels, un peu comme les bénitiers, les tabernacles, les crucifix, les jubés, les vierges sculptées, les tableaux pieux, etc. de nos églises (tous objets méprisés et qui ne font jamais l’objet d’expositions nationales). En les exposant comme des objets beaux en eux-mêmes, sans autre raison d’être que la satisfaction du plaisir esthétique du bobo parisien et de l’homme occidental, ces objets sont extraits de la culture où ils ont un sens pour être intégrés à la culture occidentale qui leur est étrangère. En devenant des œuvres d’art à la manière occidentale, ces objets, intégrés à un marché, pourvus d’un prix, achetés pour une bouchée de pain, parfois obtenus de façon frauduleuse, sont en train d’enrichir les collectionneurs privés : comme le Loto, ça rapporte gros pour une mise dérisoire. Chirac et ceux qui ont rédigé son discours se targuent d’être à la pointe de la lutte contre l’ethnocentrisme ; ils ne sont que la pointe émergée de l’ethnocentrisme impénitent des imbéciles.

 

 

 

23 juin 2006

Mythologies intellotes 14

 

 

La Bêtise 

 

 

La Bêtise, l’immonde Bêtise, la Bêtise au front bas, la Bêtise aux joues épaisses, la Bêtise aux fesses rebondies, la Bêtise à la panse pleine et à la bonne conscience replète, la Bêtise des nantis, la Bêtise qui faisait hurler de rire Flaubert, la Bêtise qui a traduit en justice Baudelaire, la Bêtise aux ciseaux aveugles, la vieille Bêtise racornie, rabougrie, cacochyme, pourrie, corrompue, puante, la Bêtise de toujours, l’éternelle Bêtise bête a encore frappé. Depuis un siècle et demi, elle n’a pas changé. Elle est la Vertu incarnée, la Morale obligatoire, la sainte Alliance du Beau, du Bien, de l’Utile, du Progrès, de la Direction des Ames, de la Conscience éclairée, de la Vigilance en éveil, etc. Les favoris louis-philippards ont été remplacés par les cheveux longs soixante-huitards, mais la Bête est toujours là, aux aguets, près de fondre sur la proie innocente, avide de sang chaud et de silence, cupide et sale, rêvant de têtes alignées droit comme les menhirs de Carnac, déambulant sous les lambris dorés du Pouvoir, hantant les studios de télé ou de radio, etc. Elle peut crier, elle aussi, "je suis partout" : partout où il y a du Mal à extirper, elle est prête à la besogne. Au milieu du XIXe siècle, elle se nommait Homais, Pécuchet, Prud’homme, Bouvard, Perrichon ou Bécassine. Aujourd’hui, elle a pour noms Bozonnet Marcel, Daniel Jean, les journaleux du Nouvel Obs. Baudelaire et Flaubert aujourd’hui se nomment Peter Handke.

En elle-même, l’affaire Handke est dérisoire. Pourtant elle révèle la vraie nature de notre époque, elle est le papier tournesol de la modernité. Notre époque se croit, se dit, se prétend libérée, subversive, pas bégueule, anticonformiste, bohème, dérangeante, antibourgeoise, convulsive, antiraciste tous ensemble tous ensemble tous, amatrice de prides en tout genre et de world music, etc. Le frac révolutionnaire a beau être pourvu d’amples pans, il ne parvient même pas à dissimuler la stupidité, l’étroitesse d’esprit, la rancune tenace, l’alcool triste, l’inculture, tant ces saletés de l’âme lui collent à la peau. Pendant des décennies, il a été reproché à la Comédie française de ne représenter que les pièces du répertoire français. Désormais, elle est ouverte au monde et aux autres ; elle accueille en son sein les autres cultures du monde, comme disent les bien pensants du socioculturel : c’est un grand pas en avant, rétorquent-ils. Faisons-leur crédit sur ce point. La Comédie française a donc programmé en 2007 Le Voyage au pays sonore ou l’art de la question, une pièce de Peter Handke, écrivain vivant et autrichien de surcroît. Bruno Bayen, un maître de la scène moderne, devait la mettre en scène. On est en plein moderne. Handke le moderne choisi par Marcel le moderne et mis en scène par Bayen le moderne. Tout est moderne. Pourtant, il a suffi que la Marcel, l’administrateur d’une institution publique, nommé par le pouvoir politique (Jospin ou Lang sans doute), lise dans Le Nouvel Observateur, le bréviaire socioculturel, un entrefilet mensonger, vipérin, calomniateur, faux, raciste (pourquoi pas ?), le type même du communiqué de Parti tunique (genre PCMLF, Mao spontex, PCF, UOIF, PMF, etc. : les organisations tyranniques sont légion en France), pour qu’il décide de son propre chef, sans en référer à quiconque, de déprogrammer la pièce. Il a pris ses ciseaux et il a découpé dans le programme 2007 le nom d’Handke pour le faire disparaître, comme d’autres retouchaient les photos officielles, après avoir fait assassiner celui dont il ne devait plus y avoir de trace. Quel crime a commis Handke ? Il est allé à Pozarevac. Pozarevac, pour son malheur, se trouve en Serbie.

Handke a démenti les mensonges du bréviaire socioculturel des imbéciles : "Je n’ai pas déposé une rose rouge sur le corbillard de Slobodan Milosevic. Je n’ai pas touché le corbillard. Je n’ai pas brandi le drapeau serbe. Et jamais je n’ai approuvé "le massacre de Srebrenica et autres crimes commis au nom de la purification". Jamais je n’ai considéré les Serbes comme "les vraies victimes de la guerre". Et à Pozarevac, je ne suis pas venu "en voyageur de la vérité". Je ne suis pas l’auteur de "Justice pour la Serbie", mais du "Voyage hivernal aux fleuves Danube, Save, Morava et Drina" (Gallimard). Et nulle part, dans mon petit discours à Pozarevac, je n’ai dit : je suis heureux d’être près de Slobodan Milosevic, qui a défendu son peuple". Cela n’a pas empêché le Marcel d’accorder du crédit à ces mensonges : ils étaient écrits dans le bréviaire socioculturel. La culture s’est mise au garde-à-vous devant le socioculturel. Ce n’est pas la première fois qu’elle s’abaisse et se prosterne. Il en allait ainsi quand l’auteur de La Pucelle distribuait les pensions du Roi aux poètes.

Puisque le Marcel et le bréviaire ont décidé de purifier l’art, ils ont de quoi faire. Les écrivains à traquer ne manquent pas. Molière était un familier de Louis XIV. Louis XIV a mis à feu et à sang le Palatinat. Que Molière ne soit plus joué à la Comédie française. Musset était un affreux réactionnaire. Que ses pièces soient interdites ! Mme Duras a écrit un ouvrage à la gloire de l’empire colonial, avant de travailler pour les services d’Abetz, puis de jouer au procureur dans les procès de la Libération (elle a obtenu la tête d’un pauvre type) et de faire la propagande de Staline. Que jamais ses pièces ne soient jouées à la Comédie française. Beckett était une sorte de disciple lointain de Schopenhauer (Le Monde comme volonté et comme représentation) ; Hitler aussi. Que Beckett ne soit jamais plus joué à la Comédie française, etc. A ce rythme, il n’y aura plus sous peu ni théâtre, ni peinture, ni musique, ni littérature, etc. Savonarole et JJ Rousseau auront gagné. Seul aura survécu à la purification le bréviaire socioculturel de tous les Marcel de la sous-culture à la Goebbels et Jdanov.

 

 

04 juin 2006

Mythologies intellotes 13

 

 

 

Falsifier la mémoire d’un peuple

 

 

 

Le téléfilm en deux parties Jean Moulin diffusé d’abord par TF1 puis rediffusé récemment par France 2 n’apporte rien à la connaissance précise, sûre, objective, impartiale, que l’on a des années de guerre. L’objectif des deux auteurs, Aknine et Péan, n’est pas la vérité. Ils ne se soucient pas d’établir l’histoire de France, ils font main basse sur la mémoire des Français : c’est très différent. Ils sont engagés. Pour eux, la falsification des faits est plus importante que les faits eux-mêmes. A 20 heures 50, une chaîne de télévision a un public captif de cinq à dix millions de téléspectateurs, soit mille fois plus qu’un livre traitant de la résistance n’aura de lecteurs. Un téléfilm est l’occasion idéale pour pénétrer dans l’esprit de millions de gens et y imprimer des insinuations qui discréditent la résistance. Le téléfilm Moulin n’a pas pour but l’histoire, mais de falsifier la mémoire des Français.

La gauche peut s’enorgueillir d’avoir compté dans ses rangs, de 1940 à 1944, un seul résistant digne de ce nom, Jean Moulin, encore que la gauche des années 2000 n’ait rien en commun avec celle des années 1930. Elle ne se remet pas de ce faux pas. Elle a eu beau forger de fausses biographies à ses dirigeants, elle a eu beau cacher leurs engagements nauséabonds, la vérité a fini par émerger. Marchais s’est engagé en 1942 dans l’industrie militaire du troisième Reich. Après avoir fricoté à Vichy, Mitterrand a masqué son passé de collabo sous un faux nez de résistant. Les têtes pensantes de la gauche sont d’anciens collabos ou des fils de collabos ou des tièdes ou des fils de planqués : Jospin, Védrine, Hernu, Tasca, Delors, Mme Duras, Sartre, Beauvoir, qui préférait une France nazifiée à une France en guerre, Blanchot, etc. En juin 1940, quand il fallait dire non, quand il fallait preuve de courage, quand il fallait risquer sa vie, quand il était du devoir de tout homme de refuser la défaite, quand il fallait basculer dans la nuit, les communistes, alliés aux socialistes nationaux, se réjouissaient de la défaite de la France, les socialistes et les radicaux affluaient à Vichy pour voter les pleins pouvoirs à Pétain, les pacifistes célébraient la paix retrouvée en bêlant "Maréchal nous voilà", les jeunes des "chantiers" étaient sommés de préparer dans l’allégresse la révolution nationale. Les hommes de gauche vénèrent l’Histoire, surtout celle qu’ils écrivent : il leur est douloureux de constater que l’Histoire et son dieu Progrès les ont jetés dans l’abîme de la collaboration au lieu de les en préserver. Face au désastre, que faire ? Renoncer aux superstitions ? Mais on y tient comme à la prunelle de ses yeux ! Réécrire l’histoire ? La tâche est facile en Chine et en Arabie, elle est plus ardue en France ! Il ne reste qu’à forger au peuple français une mémoire nouvelle qui tordra ou déformera celle qui l’habite. C’est le choix des intellos.

Jean Moulin est entré en résistance parce qu’il ne supportait pas que la France aliène sa souveraineté à des armées étrangères qui occupaient son territoire. Ce qui l’a poussé à agir, c’est le patriotisme. Or, quand on est de gauche, la règle est d’abhorrer la patrie, sauf quand elle est palestinienne, de mépriser la nation, sauf quand elle est arabe, et de dénier à la France tout droit à l’existence. On prône l’abolition des frontières et des institutions nationales. Chaque fois que les communistes ont fait main basse sur un pays, ils ont commencé par exterminer les patriotes et les élites nationales. Les génocides de classe et de nation sont leur fonds de commerce. Un homme de gauche ne risque pas sa vie pour défendre sa patrie, telle est la doxa. Il est donc indécent que la mémoire des Français s’encombre d’un homme de gauche ou supposé de gauche qui ait eu des mobiles aussi bas. S’ils avaient été à la place de Moulin, Péan et Aknine se seraient sans doute contentés de dormir dans des draps de soie. Alors ils cachent le patriotisme comme une tare. Rien ne transpire des raisons pour lesquelles Moulin a risqué sa vie. Pourtant, un personnage de téléfilm n’agit pas par caprice. Il faut que ses décisions et ses actes soient en cohérents. Alors commence la manipulation. On fait comme si Moulin vivait en l’an 2000. Péan et Aknine sont évidemment antiracistes, ils font de Moulin un militant à leur image. Il est de bon ton aujourd’hui d’être partisan d’une France pluriethnique et multiculturelle ; ils lui prêtent le même parti pris. Peu importe que la situation ait changé. En 1940, la France avait un empire multiculturel et pluriethnique. En 1940, se pâmer aux couleurs de l’arc-en-ciel, c’était adhérer à l’idéologie coloniale. Pauvre Moulin. On a fait de lui un suppôt de l’URSS. Le voilà qui prend les traits d’un admirateur des colonies. Qu’en est-il exactement de son antiracisme ? Le préfet Moulin a refusé de faire endosser à des tirailleurs sénégalais des massacres de civils commis par les Allemands. Evidemment, le racisme lui faisait horreur, mais ce n’est pas parce qu’il avait en horreur le racisme qu’il a refusé d’accuser des Sénégalais. S’il avait dit oui, les massacres auraient été portés au débit de la France et l’armée française aurait été déshonorée : elle était vaincue certes, elle ne devait pas être avilie. Jean Moulin a compris que les Allemands voulaient déconsidérer la France. Les auteurs du téléfilm ne l’ont pas compris. Ils ne se rendent même pas compte que l’antiracisme de pacotille qu’ils prêtent à Moulin relève de la même manipulation que celle à laquelle se livrent les Allemands de leur film. Les uns et les autres maquillent la vérité pour que triomphe leur cause. Les Allemands voulaient inscrire dans la mémoire des Français leurs fantasmes sur la prétendue barbarie des races prétendument inférieures. Un demi siècle plus tard, la même mémoire sert de terreau où les gauchistes sèment les graines de leur idéologie antiraciste.

Les vrais résistants, ceux qui ont basculé dans la nuit entre le 17 juin et la fin de l’année 1940, étaient nationalistes, catholiques, monarchistes, juifs, militaires de carrière. Ils ont continué le combat le 17 juin 1940, comme Edmond Michelet, non pas pour imposer leurs idées, mais pour que leur patrie ne disparaisse pas. Ils poursuivaient l’œuvre historique de Clovis, Hugues Capet, Jeanne d’Arc, Clémenceau et de tous les Louis de notre histoire. La gauche ne se remet pas d’avoir porté au pouvoir des hommes comme Marchais ou Mitterrand ou Hernu ou des enfants de collabos comme Tasca, Védrine, Jospin, etc. Comment sortir de ce désastre ? Eh bien, on repeint, on retape, on arrange, on maquille. Comme les communistes l’ont fait partout, on retouche les photos, on fait disparaître la vérité noire sous d’épaisses couches de mensonges, etc. Voici ce que ça donne : Moulin a été trahi par un groupe de droite, nationaliste et catholique, dirigé par l’aristocrate Bénouville. Oui, le ci-devant Bénouville aurait livré Moulin aux Allemands par haine du Front populaire et de la gauche. Oui, la résistance a été la victime d’un complot réactionnaire. Voilà comment la mémoire est façonnée et par quelle opération de prestidigitation la gauche s’exonère du crime de collaboration.

Pour les marxistes, l’histoire explique tout : le passé, le présent, le futur. Elle livre les clefs de la société parfaite, elle est la science des sciences, elle sert de fondement aux croyances, aux analyses, aux discours, elle inspire les actes et les décisions. Dès lors, quand on sait la toute puissance de l’histoire, on comprend pourquoi là où communistes, marxistes de toutes obédiences, gauchistes, léninistes, maoïstes, etc. s’activent, ils font main basse sur la mémoire du peuple pour y imprimer le sens qui leur agrée, s’y donner le beau rôle, l’utiliser dans la guerre idéologique qu’ils mènent contre les patriotes, les bourgeois, les croyants et tous ceux qui s’opposent à leurs menées. Les ouvriers et les paysans ne croient plus en eux, si tant est qu’ils aient jamais cru en eux. L’Histoire les fuit, ils s’agrippent à la mémoire comme un noyé à sa bouée. Comme ils n’ont plus de prise sur le réel, ils font de la mémoire leur propriété privée. Les résistants ont vieilli. On ne les écoute pas. Leurs enfants sont fatigués de crier dans le désert. La mémoire de la France est en déshérence. S’en empare qui veut. Les auteurs du téléfilm Moulin l’ont bien compris.

 

24 mai 2006

Mythologies intellotes 12

 

 

 

Les nouveaux penseurs de l’islam

 

 

 

Il y a quelques années, le professeur Etienne vaticinait dans les studios de télévision à la manière d’une pythonisse allumée. Il prédisait que les portes de l’ijtihad allaient s’ouvrir (ça fait x siècles qu’elles sont fermées à double tour) et que c’est en France que cela se ferait, pas au Maroc, encore moins en Arabie, pays mosquée. L’oracle annonçait la venue prochaine des "nouveaux penseurs de l’islam". Bien entendu, seuls les gogos l’ont cru. Les habiles, les personnes éclairées, ceux qui n’ignorent rien de la marche du monde, savent que, pendant des années, Etienne s’est abreuvé aux mamelles d’un marxisme léninisme maoïsme de pacotille, annonçant déjà qu’au XXIe siècle, le monde entier serait communiste, que l’Internationale serait le genre humain et qu’il suffisait de faire table rase du passé pour que les dominés dominent les dominants. Ses dernières prédictions sont de la même eau que ses premières. Chacun a pu constater que le communisme n’a pas franchi la barre de l’an 2000, chacun peut constater que les nouveaux penseurs de l’islam ressemblent furieusement aux anciens penseurs de l’islam. Le constat est aisé à faire, car les nouveaux penseurs sont arrivés, non pas comme le Beaujolais, au jour dit et à l’heure prévue, mais avec un peu de retard. On peut les lire sur oumma.com, en particulier Rachid Benzine. Analysons ce que pense ce nouveau penseur dans "Lire le Coran autrement". L’article est en deux parties, comme les feuilletons télé.

Pour que les lecteurs comprennent la démonstration, ils doivent savoir que, à partir de la fin des années 1950, sont apparues dans les universités d’Occident de nouvelles méthodes d’analyse des textes et des discours, que l’on a nommées, suivant les cas, nouvelle sémantique, nouvelle herméneutique, nouvelle rhétorique, nouvelle linguistique, nouvelle sémiotique, approche linguistique ou sémiotique des textes, etc. En moins de vingt ans, ces nouvelles montagnes méthodologiques qui promettaient monts et merveilles ont accouché d’une toute petite souris, minuscule et insignifiante, qui n’a rien apporté de nouveau, sinon un jargon prétendument savant. Voici les thèses de Benzine.

1. Le Coran est un acte de communication. La théorie de la communication est à la fois positiviste et matérialiste. Elle a été élaborée dans les années 1920 par les ingénieurs du téléphone sous la forme d’un schéma, qui a une utilité immédiate et pratique : faire en sorte que les câbles soient correctement connectés aux centraux. Ainsi les deux réalités que sont le canal et le code sont essentielles dans cette communication à distance : le canal, ce sont les fils qui transportent au loin le message ; le code, c’est ce qui transforme l’air mis en vibration par les organes de la parole en impulsions électriques, qui, pour qu’elles soient reçues, sont recodées ou décodées, au niveau du récepteur, en ondes sonores, transmises à l’oreille de celui qui écoute. Ce qui caractérise ce schéma, c’est que les deux pôles - émetteur et récepteur, termes techniques du téléphone – sont interchangeables : tout récepteur devient émetteur, et vice versa, et toute communication implique un feed-back ou retour. Une communication sans retour est tout ce que l’on voudra, mais pas une communication. C’est en 1960 que Roman Jakobson, linguiste structuraliste et formaliste s’inscrivant dans la pensée positiviste du XIXe siècle, a plaqué ce modèle sur les discours et les textes littéraires. C’était l’époque où triomphaient les structures (l’homme est mort, seules comptent les structures) et la matérialité des textes. Dans une première partie, Benzine désigne Allah comme l’émetteur du message (Allah transformé en combiné téléphonique, c’est osé !) et Mahomet comme le récepteur : jamais l’inverse, comme la communication pourtant l’exige. Il n’est pas précisé par quel canal se fait la communication à distance, ni même quel code assure la transformation des ondes sonores qui sortent de la bouche d’Allah en ondes sonores qui entrent dans les oreilles de Mahomet. Dans une deuxième partie, ce sont les croyants qui sont les récepteurs, et non le seul Mahomet du premier schéma, mais ils ne sont pas les émetteurs. De fait, appliquer la théorie de la communication au Coran, c’est faire de ce texte une réalité matérielle et positiviste, laquelle, comme toute réalité de ce type, est dépouillée de tout caractère sacré. Dans ce cas, rien n’empêche que le Coran soit corrigé, modifié, réécrit.

2. Benzine affirme aussi que le Coran est un acte. Les habiles savent à quelle théorie, là encore matérialiste, il se réfère : celle des actes de langage que résume le titre Quand dire, c’est faire qu’Austin a donné à l’ouvrage dans lequel il expose sa théorie. La pragmatique pose que parler, c’est agir. Dans toutes les langues du monde, il existe des verbes qui, quand ils sont énoncés, sont en eux-mêmes des actes : ainsi promettre, jurer, souhaiter, déclarer (dans "je déclare la séance ouverte" par exemple). Il existe aussi des formes particulières qui expriment l’ordre : l’impératif, l’infinitif négatif (ne pas fumer) ou des noms comme défense (défense d’entrer). Il est pertinent d’analyser le Coran comme une succession d’actes de langage ou de paroles en acte, dans la mesure où les phrases du texte sont, pour une grande partie d’entre elles, à l’impératif, du type "tuez les infidèles partout où vous les trouverez", et où la modalité la plus fréquente est l’injonction : faites ceci, ne faites pas cela. La théorie des actes de parole, appliquée au Coran est juste. Mais il n’y a là-dedans aucune pensée nouvelle, ni aucune pensée. Celui qui pense est Austin : Benzine répète. Compte tenu du fait que le passage à l’acte est courant chez les musulmans, la réduction du texte coranique à une théorie pragmatique du langage est, sans aucun doute, la meilleure manière de faire apparaître les intolérables incitations au meurtre dont le texte est parsemé. Si Benzine avait voulu démolir ce texte, il ne s’y serait pas pris autrement. Autrement dit, le Coran contient bien des paroles en acte, mais il n’est pas, sauf à tordre le sens des mots, de la communication. Benzine se fonde sur deux postulats  : 1 Le Coran est révélé, 2 dans le Coran, c’est Allah qui s’exprime. De fait, si Benzine faisait preuve d’un véritable esprit critique, sans lequel il n’existe pas de pensée, il ne plaquerait pas sur le texte coranique une théorie qui y est totalement étrangère, mais il mettrait au jour, pour les examiner, éventuellement pour les critiquer, ses postulats et présupposés. Il n’aurait pas singé les linguistes qui versent dans le structuralisme borné depuis soixante ans ou plus, mais il aurait examiné ce qu’il postule comme vrai par essence et que, grâce à une théorie inepte, il soustrait à tout examen.

3. Le texte coranique forme un tout. "Le texte coranique n’est pas considéré (par les penseurs habituels) dans sa totalité, en tant que système de relations internes. Il est pris comme une suite d’unités isolées de la totalité", écrit-il. La théorie de la totalité nous vient des Romantiques allemands qui écrivaient dans la revue Athenaeum (fin XVIIIe, début XIXe s). Elle postule que toute œuvre possède une cohérence interne et qu’elle se présente comme un système dont le sens est produit par les relations qui unissent les diverses unités du système (en l’occurrence les versets). Elle est inapplicable au Coran. D’abord parce qu’il a fallu 22 ans pour que le texte soit constitué (cette durée d’ailleurs n’est pas un argument solide pour démontrer la nature divine du texte) ; ensuite, parce que ce texte est plein de versets contradictoires – le sens d’un verset x – verset de Médine - est situé à l’opposé exact d’un verset y – verset de La Mecque – ce qui a conduit les théologiens à avancer la théorie de l’abrogation pour lire le Coran : quand deux versets se contredisent, le plus récent abroge le plus ancien. Postuler de la cohérence là où il ne peut y en avoir est une erreur, sauf à introduire, par des contorsions comiques, une cohérence à un sixième ou septième niveau, là où le texte est occulté, comme s’il n’existait plus. Cette théorie postule que chaque partie est homologue au tout ou que le tout (l’ensemble, la totalité, le sens de l’œuvre) se trouve enfermé dans chacune des parties ou unités qui le composent. C’est parce que cette propriété existe que l’on peut entrer dans l’œuvre : d’où le nom "cercle herméneutique" que Schleiermacher a donné à cette interprétation. Tout verset contiendrait le sens total de l’œuvre. C’est justement ce que refuse Benzine, à juste titre d’ailleurs. Autrement dit, Benzine applique au Coran une théorie qui nie la nature même du Coran.

4. Benzine affirme aussi que le texte coranique est polyphonique ou, comme tout texte littéraire, polysémique, susceptible de recevoir plusieurs interprétations, toutes autant légitimes les unes que les autres, même si elles sont contradictoires. Cette théorie est formulée par un courant philosophique matérialiste en diable que l’on nomme la déconstruction (Heidegger, Adorno, Derrida, Barthes, etc.) et qui est fondé sur cette variété de relativisme qu’est le relativisme généralisé que l’on résume par "tout se vaut". Ce qu’il y a de très rigolo, c’est qu’un texte divin soit soumis à cette théorie relativiste qui, à cause de ce qu’elle postule, nie le caractère divin de tout texte, quel qu’il soit. Autrement dit, ce n’est pas Allah qui a dicté le Coran à Mahomet, ce sont les musulmans d’hier et d’aujourd’hui qui, par les lectures variées et contradictoires qu’ils en font, disent le sens du texte : c’est-à-dire, en fin de compte, qu’ils l’écrivent. C’est eux les vrais émetteurs. Si cette thèse était soutenue à Al Azhar ou à La Mecque, elle vaudrait à Benzine ricanements et quolibets. Il est évident qu’elle contredit la Révélation ou le texte divin, et même Allah. Si Benzine l’expose, c’est à l’intention des seuls gogos ou crétins finis qui, en Occident, sont ravis d’entendre un discours familier, nihiliste et matérialiste, qui flatte en eux les positivistes qu’ils sont restés. La méthode de lecture – dite de réception polysémique ou de déconstruction – a beau être en vogue (ou avoir été à la mode) dans les Universités d'Occident il y a trente ans, cela n’empêche pas qu’elle ait donné naissance aux analyses les plus farfelues qui soient : n’importe qui peut dire n’importe quoi de n’importe quel texte, puisque aucun texte n’a de sens établi ou positif ou que court, sous le texte, le discours du corps ou de l’inconscient ou du désir ou du plaisir, etc. La déconstruction des textes (textes pluriels, polysémiques, polyphoniques) est issue du "relativisme généralisé". Au XVIIIe s., le relativisme, à savoir les idées, les mœurs, les dogmes, les pensées sont relatifs aux "climats" - aux lieux et aux moments où ils apparaissent, a été opposé à l’Eglise catholique afin de faire apparaître le caractère dogmatique ou arbitraire, donc impossibles à universaliser, des croyances et du credo. Au XXe s. le relativisme généralisé est opposé à la seule pensée occidentale (jamais aux autres) pour la disqualifier et pour discréditer ceux qui s’en réclament et ôter à leurs jugements, travaux, actions, etc. tout validité. Généralisé, le relativisme ne s’attaque plus aux dogmes, mais au libre examen. Il se retourne contre ce qui l’a fondé. C’est l’éternelle ruse de la raison qui rétablit par la bande le principe d’autorité. En effet, au nom de quoi décide-t-on que tout se vaut ou que ce qui est occidental ou français ou judéo-chrétien n’a aucune valeur ? C’est la peau d’âne, doctorat en ethnologie ou autres, qui légitime le "tout se vaut". Comme à l’armée, c’est le grade qui décide que x et y se valent ou que Platon doit être mis sur le même plan que l’infibulation des fillettes. Ce que réintroduit le relativisme généralisé, c’est le triomphe du bon et vieil argument d’autorité des puissants et des nantis. On comprend qu’un musulman y recoure.

Le texte de Benzine est un tissu de clichés et de poncifs qui sont, hélas, enseignés dans les universités et reçus par les étudiants comme des vérités coraniques. De ce point de vue, Benzine est un vrai savant qui connaît les théories en matière d’interprétation ou de lecture des textes littéraires : théories sur la communication, la réception d’une œuvre, l’œuvre comme une totalité, l’herméneutique polysémique, etc. Il s’y réfère, sans les avoir comprises en profondeur, et il les applique en même temps ou dans une même "récitation", bien que certaines de ces théories soient mutuellement exclusives et qu’elles ne soient pas adaptées à l’objet auquel elles sont appliquées. C’est à la fois de l’anachronisme, du psittacisme et du comique, entendu dans la définition qu’en donne Bergson : "de la mécanique plaquée sur du vivant". Pour donner plus d’ampleur à la définition de Bergson, on dira que c’est de la mécanique qui tue définitivement ce qui pourrait encore être vivant.

 

21 mai 2006

Mythologies intellotes 11

 

 

 

 

Lire Bourdieu

 

 

 

 

Bourdieu vous paralyse ? Le sens ne vous échappe pas, puisque vous n’en saisissez pas une bribe. Bourdieu écrit en glyphes. Après la langue de bois, vient la langue de pierre ou, si les pierres manquent, la langue de rochers. Un livre de Bourdieu, c’est la muraille du K2, que jamais vous ne gravirez. Face à ce Titan, vous vous sentez tout(e) petit(e), sot(te), inculte, tout(e) bête. Il vous pétrifie. C’est un élu, un vrai, pas un élu du suffrage universel, non, mais un élu de l’élite, un élu par ses pairs, tous élus de l’élite, un élu qui trône à la droite du Maître, parmi les autres élus, un béatifié, presque saint ou en voie d’être canonisé : en bref, le bienheureux est professeur, ou il l’a été, puisque l’élu est au paradis, au Collège de France ! Vous croyez naïvement que ce nom, qu’il faut employer au singulier et avec l’article défini, LE collège de France, pas UN collège de France, CES, Cé heu èss, pas CRS, nimbe les rares élus (ils se comptent sur les doigts de deux mains) d’une aura sacrée. Le Collège de France, c’est la crème de la crème : il n’y a que les huiles qui en foulent le marbre. Pour ce faire, Bourdieu se vêt des plus prestigieuses peaux d’âne qui soient au monde et au mur de son salon, il arbore, en matière de trophées, décorations et récompenses qui épateraient les lecteurs du Chasseur français.

Illusions que tout cela ! La preuve ? Il suffit d’un rien, d’une très légère brise, pour dissiper le brouillard. Un rayon de soleil, et la brume se lève, découvrant la nudité (qui est surtout la nullité) de l’élu, la lumière se fait dans les esprits, c’en est fini des temps obscurs. Pour guérir de la dévotion, il est un traitement simple, à la portée de tous : lire Bourdieu, le lire scrupuleusement, attentivement, lire ligne à ligne, mot à mot, phrase après phrase. Prenons au hasard les lignes qui ont été " commises " dans ses années de gloire, les années 1980. Elles ont été publiées dans une encyclopédie qui fait autorité parmi les élus de l’élite : article " art ", " Economie des biens culturels ", Encyclopédie Universalis thématique, édition de 2004. Bourdieu y expose ses thèses sur la culture et sur l’art (La distinction, Editions de minuit, 1979).

En voici un extrait. "La sociologie travaille à établir les conditions dans lesquelles sont produits les consommateurs de biens culturels et leur goût, en même temps qu’à décrire les différentes manières de s’approprier les biens culturels qui sont considérés à un moment donné du temps comme des œuvres d’art, et les conditions sociales du mode d’appropriation qui est tenu pour légitime. Mais on ne peut comprendre complètement les dispositions qui orientent les choix entre les biens de culture légitime qu’à condition de les réinsérer dans l’unité du système des dispositions, de réinsérer la culture au sens normatif et restreint de l’usage ordinaire, dans la culture au sens large de l’ethnologie, et de rapporter le goût élaboré des objets les plus épurés au goût élémentaire des saveurs alimentaires. Contre l’idéologie charismatique qui tient les goûts en matière de culture légitime pour un don de la nature, l’observation scientifique montre que les besoins culturels sont le produit de l’éducation : l’enquête établit que toutes les pratiques culturelles (fréquentation des musées, des concerts, des expositions, lecture, etc.) et les préférences correspondantes (écrivains, peintres ou musiciens préférés, par exemple) sont étroitement liées au niveau d’instruction (évalué d’après le titre scolaire et le nombre d’années d’études) et, secondairement, à l’origine sociale".

"La sociologie travaille à établir les conditions dans lesquelles sont produits les consommateurs de biens culturels et leurs goûts". Par sociologie, il faut entendre "les sociologues". Le nom sociologie, mis pour "sociologues", c’est ce que l’on nomme une synecdoque. Le mot qui désigne un métier, une profession ou une discipline universitaire désigne ceux qui exercent ce métier ou qui s’adonnent à cette discipline. Bourdieu tord le cou à de malveillantes rumeurs. Non, les sociologues ne passent pas leur temps à somnoler : ils travaillent, comme les éboueurs, les OS, les grutiers, les manœuvres, les livreurs de pizza ! Travailler est un mot fétiche pour qui singe Marx. Il lui faut des travailleurs et, s’ils font défaut, il en fabrique. La suite est de la même farine. Le travail de la sociologie consiste à "établir les conditions dans lesquelles sont produits les consommateurs de biens culturels". Ne vous inquiétez pas : un ouvrier produit des chaussures, des vêtements, de l’acier, des voitures ; les sociologues rien, sinon des conneries. Leur travail établit les conditions. Ils n’établissent rien, puisque les conditions en question existent de longue date. Elles n’ont pas à être établies, elles le sont déjà. Les sociologues se contentent de les énoncer ou de les énumérer pour les étudier, ce qui n’est pas la même chose et ce qui n’est pas un travail harassant : "Voilà les conditions dans lesquelles…". Ce qui est malaisé, ce n’est pas "d’établir les conditions", c’est, pour le lecteur, d’établir le sens du mot conditions. Selon Emile Littré (in Dictionnaire de la langue française, seconde moitié du XIXe s), c’est "la classe à laquelle appartient une personne dans la société par sa fortune, par sa qualité, par ses emplois, par sa profession". Bourdieu nous fait patauger dans le marxisme primaire.

Le travail des sociologues est pépère. Ce qui est drôle, c’est ce qu’ils découvrent ! Oui, dans ces conditions, il y a les consommateurs de biens culturels - comprendre des hommes et des femmes qui lisent, regardent ou écoutent, et qui sont nommés consommateurs par la seule grâce de celui qui a besoin de consommation, de biens, d’économie, de capital, d’appropriation de la plus-value (pardon des biens culturels), etc. pour se prendre pour Marx. Sinon, il serait un simple bouseux venu de ses Basses Pyrénées natales pour conquérir Paris. Oui, vous avez bien lu : "les consommateurs SONT PRODUITS dans certaines conditions ! ! !", ces conditions étant les classes que les sociologues travaillent à établir ? ! ! Ils sont produits, comme dans telle ou telle usine, on produit de la margarine ou des chaussures. Flaubert, s’il revenait parmi nous et qu’il lût Bourdieu, aurait de quoi ricaner pendant un siècle ! Non seulement les consommateurs ne consomment rien, mais ils sont produits comme consommateurs dans des classes données. Les sociologues produisent le concept de "consommateurs de biens culturels". On sait désormais dans quelles conditions se fait la production : litres de rouge, whisky, excitants, haschich à forte dose. Monsieur Bourdieu n’a pas émigré dans l’Algérie du FLN pour rien : il y a appris à consommer des substances hallucinogènes. Il n’y a pas que les consommateurs, il y a aussi les "goûts". Jusque-là, nous pensions que les goûts étaient universels, que les hommes, où qu’ils vivent, se faisaient la même idée du salé et du sucré, de l’acide et de l’amer. Que nenni ! Comme les macaronis ou les lentilles, les goûts sont produits par les conditions, id est les classes sociales.

"La sociologie travaille à établir (etc.), en même temps qu’à décrire les différentes manières de s’approprier les biens culturels qui sont considérés à un moment donné du temps comme des œuvres d’art, et les conditions sociales du mode d’appropriation qui est tenu pour légitime". Ford Gérald, vice-président des Etats-Unis d’Amérique et président pendant deux ans, de 1974 à 1976, à la suite de la démission de Nixon, était célèbre pour sa stupidité. Il n’était pas capable de faire deux choses en même temps : mastiquer de la gomme et descendre les escaliers. Les sociologues sont moins sots. En même temps, ils établissent (les conditions etc.) et ils décrivent ("les différentes manières de s’approprier les biens culturels (…) et les conditions sociales" : encore des conditions : ça fait beaucoup : les unes sont à établir, les autres à décrire). A un moment donné du temps : est-ce qu’il y a un "moment donné de l’espace" ? Moment donné du temps est une tautologie, comme "monter en haut". Autre tératologie, les "biens culturels" sont des "œuvres d’art", mais à un moment donné. Les Grecs considéraient les statues de Phidias ou le Parthénon comme des œuvres d’art, ça dure depuis vingt-cinq siècles. Aujourd’hui, pour nous encore, ce sont des œuvres d’art. Elles sont de l’art depuis toujours. "Le moment donné" du "temps", pour Bourdieu, est une éternité. Autre mot fétiche : s’approprier ou appropriation. Bourdieu s’approprie les gros mots de Marx pour les transporter dans un domaine où ils n’ont aucune validité. Les "biens" culturels (qui ne sont pas des biens, puisqu’ils sont à tout le monde et qu’ils ne s’achètent pas, ni ne se vendent) sont "appropriés" par des salauds, qui ont entre les dents, non pas le couteau, mais des dollars US. On sait qui sont ces salauds : ce sont les bourgeois aux dents longues, les professeurs rapiats et cupides, le Grand Capital, le méchant loup, etc. "Et les conditions sociales du mode d’appropriation qui est tenu pour légitime". Encore un gros mot de lâché. Dans l’histoire de France, l’adjectif légitime désigne les princes de sang royal qui avaient seuls vocation à régner sur quarante millions de sujets. Légitime est tranchant comme le couperet d’une guillotine : il vous discrédite en un éclair un concept, une notion, une idée, une réalité. Le mode d’appropriation tenu pour légitime ne peut être que le fait de salauds : les princes de sang royal, les deux cents familles, les capitalistes avides, les rentiers, les bourgeois qui exploitent le pauvre monde et les professeurs de lettres.

"Mais on ne peut comprendre complètement les dispositions qui orientent les choix entre les biens de culture légitime qu’à condition de les réinsérer dans l’unité du système des dispositions, de réinsérer la culture au sens normatif et restreint de l’usage ordinaire, dans la culture au sens large de l’ethnologie, et de rapporter le goût élaboré des objets les plus épurés au goût élémentaire des saveurs alimentaires". Les dispositions sont les manières d’être, les aptitudes, les dons, les penchants. C’est une autre manière de dire les "goûts". Ces dispositions forment un système. En fait, si système il y a, il est dans la cervelle de Bourdieu. Il faut qu’il y ait un système, sinon sa démonstration s’effondrerait. Pas de hasard, de la nécessité partout, nécessité produite par la division de la société en classes. "L’unité", dans le "système des dispositions", ne doit pas être entendue comme "l’unité" du système métrique (le mètre étalon) ou "l’unité" d’un système monétaire (le franc ou l’euro ou le $ US), mais au sens de qualité de ce qui est uni ou cohérent. Il est donc redondant ou tautologique d’écrire "les réinsérer dans l’unité du système", puisque tout système est, par définition, cohérent ou uni, sinon ce ne serait pas un système. Tout, chez Bourdieu, est lapalissade. Il ne montre rien d’autre que ce qu’il a dans les mains. Il énonce que tout relève du marxisme ou que le marxisme explique tout, même les dons ou les goûts ou les dispositions. Alors, il lui suffit ensuite d’ânonner le marxisme pour démontrer que le marxisme est le marxisme, que tout est marxisme, que Allah est akbar, que l’islam est über alles. Il ne raisonne pas, il résonne ou il fait résonner la voix du Maître. Dans "la culture au sens normatif et restreint", normatif et restreint sont des adjectifs méprisants et arbitraires. Rien ne les justifie. Bourdieu ne démontre pas que "culture" a un sens normatif et restreint, il se contente d’asséner une proposition dont il nous assure qu’elle est la vérité. Son seul argument est l’autorité qu’il tire de ses titres, peaux d’âne et fonctions. Il est étrange qu’un savant qui se pique de science use de ces mots couperets, tranchants comme une guillotine et qui sont propres aux inquisiteurs, aux délateurs ou aux commissaires politiques. Son discours est binaire : normatif, restreint, étriqué ou borné, d’une part, et, d’autre part, tout blanc, tout pur, tout propre. Le mal, c’est la culture au sens normatif et restreint ; le bien, la culture au sens de l’ethnologie. Le mal, c’est la culture de la France ou de l’Europe ; le bien, la culture sauvage ou primitive. Quoi qu’il en soit, au sens de l’ethnologie, il n’y a pas de culture, mais des façons de faire ou des manières d’être : tout est culture et, si tout est culture, plus rien n’est culture. Ce que Bourdieu affirme, c’est qu’existent des réalités sans existence, fantasmatiques et idéologiques. Il prouve la pertinence du marxisme, en décidant que tout est marxisme et que, puisque tout est marxisme, seul le marxisme explique lumineusement le marxisme. Ce n’est pas de la science, ni même de l’idéologie, c’est de la méthode Coué. Ainsi, Bourdieu prétend rapporter le goût élaboré des objets les plus épurés (le goût en matière de musique, d’arts, de littérature) au goût élémentaire des saveurs alimentaires, dont le seul mérite est d’être "structuré" en oppositions binaires : cru vs cuit, sucré vs salé, acide vs amer, etc. Lévi-Strauss est ressuscité, mais c’est oublier que, quand Lévi-Strauss étudiait la culture élaborée d’un peuple primitif, l’art des masques par exemple, il abandonnait la référence simpliste aux saveurs alimentaires et il se fondait, au contraire, sur les bonnes vieilles catégories de la culture au sens "normatif" et "restreint". Le verbe réinsérer signifie "introduire à nouveau". La métaphore est en adéquation, non pas avec ce sens propre, mais avec l’usage positif fait de ce verbe et du nom réinsertion qui en dérive dans les bonnes actions de la société : la réinsertion des prisonniers par exemple. La réinsertion de la culture au sens normatif et restreint est une réhabilitation sociale. C’est une BA. Les marxistes disaient du travail forcé, id est de l’esclavage, en Sibérie qu’il corrigeait ou amendait ou rééduquait les classes nuisibles. La rééducation, c’est le destin qui est promis à la "culture" au sens normatif et restreint. Un long séjour dans un camp de concentration (ou de la mort ?), et elle sera changée.

"Contre l’idéologie charismatique qui tient les goûts en matière de culture légitime pour un don de la nature, l’observation scientifique montre que les besoins culturels sont le produit de l’éducation : l’enquête établit que toutes les pratiques culturelles (fréquentation des musées, des concerts, des expositions, lecture, etc.) et les préférences correspondantes (écrivains, peintres ou musiciens préférés, par exemple) sont étroitement liées au niveau d’instruction (évalué d’après le titre scolaire et le nombre d’années d’études) et, secondairement, à l’origine sociale". Charismatique est un mot religieux. Si Bourdieu, qui est athée en tout et de façon radicale, sauf quand il se prosterne devant les idoles du FLN, en use, c’est pour déconsidérer l’idéologie dont il parle et qui, de toute façon, n’a rien d’une idéologie. Un charisme est un don surnaturel octroyé à un croyant. C’est l’action de l’Esprit saint sur ce croyant. Ironiquement, on peut dire que Bourdieu est l’Esprit saint qui visite ses disciples, à qui il apprend à parler toutes les langues du monde, à condition qu’elles soient écrites en glyphes. L’adjectif charismatique, qui dérive de ce nom, est un adjectif dit de relation et il signifie "relatif au charisme ou à la croyance dans l’Esprit saint". Dans ce texte, Bourdieu ne l’emploie pas comme un adjectif de relation, neutre par définition ou impartial ou descriptif, mais il en fait un adjectif qualificatif, de sens dépréciatif, qui signifie quelque chose comme "qui n’a pas de valeur", sans doute parce que cet adjectif se rapporte à des croyants stupides. La seule chose qu’il en dise, c’est que c’est très mal. Khomeiny dirait "satanique" ou "luciférien". "L’idéologie charismatique… tient les goûts en matière de culture légitime pour un don de la nature". Aucun homme cultivé en Occident n’a jamais défini, conçu, présenté la culture comme l’effet d’une descente de l’Esprit saint sur un croyant ou un élu. "L’idéologie charismatique" n’existe pas, ni n’a jamais existé. Personne n’a jamais tenu les goûts en matière de culture pour un don de la nature, mais pour le résultat d’un long apprentissage. Cicéron, qui a inventé le mot et la chose, tenait la culture pour le résultat d’un travail analogue à celui d’un paysan qui prend soin de sa terre. "L’observation scientifique montre que les besoins culturels sont le produit de l’éducation". L’intérêt pour la culture n’est pas une idéologie. Si c’en est une dans ce texte, c’est pour valoriser la "science" que Bourdieu s’approprie (comme un capitaliste s’approprie la plus-value), sans jamais prouver que son observation est scientifique. Les affirmations arbitraires n’engagent que ceux qui sont assez faibles d’esprit pour les croire. L’affirmation est charismatique, au sens normatif et restreint que Bourdieu donne à cet adjectif. Les deux mots observation et scientifique sont totalement inappropriés. Dans ce texte, il n’y a ni observation, ni science, mais des réponses partiales à des questions biaisées. Pour mériter le qualificatif scientifique, l’observation ne doit pas procéder d’un questionnaire préalable et dont les réponses sont contenues dans les questions. Bourdieu est marxiste, tout le monde l’a compris, et son marxisme perce dans chaque phrase, dans "les besoins culturels" et dans "le produit de l’éducation". Il faut qu’il y ait, même fictivement, une économie de la culture, il faut qu’il y ait des besoins, il faut que ces besoins ne soient pas naturels et il faut qu’ils soient produits par une force mal intentionnée (le capital, les $ US, la bourgeoisie) pour que Bourdieu soit. Comme rien de cela n’existe, Bourdieu est une ombre. Mais il n’est pas à une contradiction près. Si les besoins sont un produit de l’éducation, ils ne sont pas des dons de la nature. Culture ou nature : il faut choisir, ça ne peut pas être l’un ligne 7 et l’autre ligne 9. "L’enquête établit". Le mot est employé au singulier et avec l’article "la", et non "une", et sans compléments qui le déterminent, du type "l’enquête menée par le CNRS en 1965". Il vaut pour un nom propre, comme quand Monsieur Bourdieu dit "le Parti" ou ses disciples d’Algérie "Allah" ou ses potes d’URSS "l’Etat". "Toutes les pratiques culturelles (fréquentation des musées, des concerts, des expositions, lecture, etc.) et les préférences correspondantes (écrivains, peintres ou musiciens préférés, par exemple) sont étroitement liées au niveau d’instruction (évalué d’après le titre scolaire et le nombre d’années d’études) et, secondairement, à l’origine sociale". Bourdieu décline tous les mots du marxisme. Après économie, conditions, biens, appropriation, mode, production, etc., voici pratiques. Des mots du marxisme, c’est le fétiche par excellence. Les "pratiques" (ou la praxis), c’est ce dont Bourdieu fait la théorie. Grâce à elles, il cesse de se sentir contingent, mortel, provisoire. Il obéit à une nécessité, non pas celle de l’histoire, mais celle d’illustrer le marxisme, "à un moment donné du temps" où le marxisme est mort, enterré, momifié.

De cet examen qu’il n’est pas utile de poursuivre, il ressort que Bourdieu discourt par tautologies redondantes. Il démontre le marxisme par le marxisme. Il déclare d’autorité que tout est marxisme et que seul le vocabulaire marxiste rend compte du marxisme. Sous couvert de modernité, c’est un archaïque qui applique la vieille sagesse des nations : c’est en marxisant qu’il prouve le marxisme. Mais il ne suffit pas de se prendre pour Marx pour l’être vraiment. Le fantôme de Marx ne ressuscite pas Marx. Toute la science dont Bourdieu se gargarise est un ersatz. Ce n’est pas de l’idéologie non plus, puisque, si c’en était, il suffirait de la renverser pour rétablir la réalité, non, c’est un pur discours qui ne réfère à rien, un discours qui se mord la queue, un discours de théologien, le discours d’un croyant qui est visité par l’Esprit saint de Marx et qui se contente de parler les langues marxistes du monde (et Dieu sait s’il y en a eu). Bourdieu a émargé pendant plus de quarante ans au budget de l’Etat. Autrement dit, des millions de citoyens l’ont entretenu et grassement rémunéré pour qu’il "travaille à établir" les conditions de leur exploitation. Si l’enquête, sur laquelle se fonde Bourdieu pour marxiser, était refaite en 2005, elle montrerait que la littérature, la musique, la peinture, l’art, les "dispositions", les dons de la nature, les "goûts" sont morts, que, sur leurs cadavres, prolifèrent le fric, le show biz, la télé réalité, le rap, les " installations " subventionnées par les pouvoirs publics, etc. et que tout ça forme la nouvelle culture bourgeoise, la vraie, celle qui rapporte gros, celle qui abrutit les masses, celle qui rend sot. C’est aussi celle que Bourdieu appelait de ses vœux. Il croyait lutter contre l’emprise de la bourgeoisie sur les esprits, il s’est contenté de tirer les marrons du feu au seul profit du pire Capital qui soit, celui du fric facile, amassé sans rien produire, le fric du détournement des symboles, le fric de la manipulation, le fric mafieux. Partout où le marxisme a exercé le pouvoir, il a massacré en masse les pauvres, il a réduit les ouvriers et les paysans à l’esclavage, il a laissé proliférer le racisme, il a exterminé les faibles, il a éliminé les classes dites "nuisibles", il a transformé les pays conquis en déserts, il a multiplié les crimes. En France, Bourdieu a fait subir à l’art, à la culture, à la littérature les traitements que Lénine, Trotski et autres ont infligés aux peuples qu’ils ont saignés. Et ce Bourdieu est admiré, vénéré, idolâtré ! Mon Dieu, dans quel pays vivons-nous ? Comment la France est-elle tombée aussi bas ?

 

 

06 mai 2006

Mythologies intellotes 10

 

 

 

 

Le mythe Colette ou comment on détourne le sens d’une œuvre

 

 

 

 

 

Depuis deux ou trois décennies, les modernes ont annexé Colette (1873-1954), au point qu’ils mettent au féminin les noms par lesquels elle est désignée : auteure, écrivaine. A ce jour, ils n’ont pas osé la nommer mimesse, féminin de mime, bien qu’elle ait joué des rôles de nymphe au bain dans des pantomimes de music-hall. En bref, Colette serait des leurs, toute pareille, à leur image, comme un clone exhumé d’un passé auquel ils ne comprennent rien et qui ne les intéresse pas. Elle serait "en avance sur son époque", donc "en phase avec la nôtre", anticonformiste, transgressive, subversive, bi, id est hétéro et homo, épouse et amante, mère de famille et demi mondaine, etc. aussi bien dans sa vie que dans son œuvre.

Ce maquillage en bi de Gay Pride n’abuse que ceux qu’un rien abuse. Dans des photos en noir et blanc de piètre qualité, Colette a posé à demi nue ou vêtue de tulles coquines, un sein à l’air. Comme tout cliché, ces photos cachent l’essentiel. Juger son œuvre à partir de ces clichés, c’est s’exposer à n’égrener que le chapelet de la doxa moderne et trahir le grand écrivain français qu’elle est. Ainsi le "service public" étant ce qu’il est, c’est-à-dire ni un service, ni au service du public, ce sont ces clichés insignifiants que Mme Trintignant a déployés dans le téléfilm à scandales réalisé en Lithuanie et que France 2 s’est empressée de diffuser, non pas pour rendre hommage à l’écrivain mort en août 1954, mais pour l’enfermer dans le sarcophage de la fausse modernité, après l’avoir entourée des bandelettes fanées de la subversion.

C’est dans sa vie, dans ses déboires, dans ses expériences, mais aussi dans ses joies, que Colette a puisé pour écrire son œuvre. Mariée jeune, à l’âge de vingt ans, avec un barbon, elle s’est libérée de son statut d’épouse trompée, d’abord grâce au succès de la série des Claudine, puis en divorçant. Elle s’est lancée dans la pantomime lascive et a gagné sa vie pour ne plus dépendre d’un homme qui la trompait et l’humiliait, comme elle le raconte sous une forme romancée dans La Vagabonde (1910). Sottement persuadés qu’il est dans la nature des femmes d’alimenter leur oeuvre de ce qui fait leur vie, comme si Proust, Musset, Leiris, Rousseau, Mauriac (fils), Amiel n’avaient pas fait une œuvre de leur vie, les modernes en infèrent que Colette aurait inventé une écriture féminine, naturellement féminine, toute en intuition, ouvrant une voie dans laquelle se sont engouffrées Mmes Angot, Darrieussecq, Cixous, qui prétendent écrire en femmes, parce qu’elles mettent en scène leur vie. Et comme Colette a aimé aussi des femmes, elle est devenue l’égérie des militantes qui veulent en finir avec la prétendue domination des mâles. Le travestissement de Colette en écrivaine féministe n’est qu’une des formes que prend en littérature cette manipulation des symboles dans laquelle les modernes sont passés experts. Si son oeuvre n’avait pas été en partie oubliée, elle n’aurait pas été ainsi dénaturée. Il faut donc redresser ce jugement tordu.

Dans la carrière de Colette, il est un fait qui ne trompe pas : c’est son nom. Ses premiers romans ont été signés Willy, le nom de plume de son mari, auquel ensuite elle a ajouté, comme si c’était son prénom, Colette, enfin elle a adopté le nom de Colette, qui est certes un prénom féminin, mais qui est d’abord son nom de famille, puisque, dans l’état civil, elle est enregistrée sous le nom de Sidonie-Gabrielle Colette. Colette est le nom que son père lui a transmis. Dans l’ordre symbolique qui fait l’identité de chacun, la mère donne la vie, le père le nom. Elle a donc assumé son patronyme, lequel n’est pas l’oriflamme d’une auteure en guerre contre l’ordre machiste, mais le signe qu’elle accepte le mode symbolique d’accès à l’identité de l’humanité occidentale.

Ici, nous rendons hommage, non pas à l’écrivaine, encore moins à l’auteure bi, tri ou quadri, mais à l’écrivain français. Disons-le tout net, même si les bien pensants s’en offusquent : Colette n’est pas moderne. Comme femme et comme écrivain, elle est étrangère à notre modernité, qui est presque toujours une verroterie de pacotille. Elle est même anti-moderne. Si elle a été guindée sur le piédestal moderne, c’est que divers faits ont été occultés, qu’il faut rétablir. Colette a gagné sa vie en écrivant dans des journaux réactionnaires et bien pensants, tels Le Figaro ou Le Matin, où l’aristocrate Henri de Jouvenel, son deuxième mari, lui a confié la direction des pages littéraires. En 1931, Ces plaisirs a été publié en feuilleton dans Gringoire, dont les sympathies pour l’extrême-droite d’alors sont connues. De son vivant, les redingotes noires à haut-de-forme de la Troisième République l’ont honorée : chevalier, officier, commandeur, puis grand officier de la Légion d’honneur. A sa mort, la Quatrième République lui a fait des obsèques nationales. Elle a été élue à l’Académie Royale de Belgique, puis à l’Académie Goncourt, qu’elle a présidée en 1949. Pendant les années 1930, elle a été invitée à prononcer des conférences dans des pays, Belgique, Etats-Unis, Roumanie, Autriche, Afrique du Nord, qui étaient loin d’être le centre de la modernité littéraire. Anticonformiste ou subversive, Colette ? "La blague est hénaurme", aurait ricané Flaubert, s’il avait été notre contemporain. Colette a tout de l’écrivain installé, assis, reconnu très tôt, montré en exemple au monde entier, intégré au système, décoré, adulé, honoré, fêté, célébré. D’ailleurs, longtemps, les maîtres de l’école primaire ont puisé dans son œuvre les textes de la dictée quotidienne qu’ils infligeaient à leurs élèves, non pas pour les punir, mais pour leur faire goûter l’art de la description réaliste et léchée, comme dans cet extrait du Blé en herbe (1923) : "Le soleil de septembre versa une jaune lumière nette et rajeunie sur la mer, bleue au loin, verdie au bord par les sables immergés. Philippe respira, après le passage de la brume marine, avec le plaisir de surgir, baigné d’air et de clarté, hors d’un couloir étouffant. Il se tourna vers la terre pour voir ruisseler entre les failles des rochers, l’or des ajoncs refleuris..."

A la différence des modernes, chez qui le virtuel tient lieu de monde, le réel, pour Colette, existe bien. En dehors d’elle, il y a des choses, des êtres, des animaux, faits de terre, de sang, de sueur, de chair, qu’elle ne réduit pas à des idées frustes, des "représentations", comme on dit en Modernie. De fait, elle n’a pas de conception du monde. Il lui suffit que le monde existe, qu’il soit là, qu’elle le voie, qu’elle le touche, qu’elle le respire, qu’elle s’en saisisse. Tout chez les modernes est idéologie. Chez elle, rien ne l’est. L’idéologie lui est aussi étrangère que la Chine. Aux idées, elle préfère les sens, l’ouïe, le toucher, l’odorat. Elle sait observer les choses, les êtres et les animaux, qui, sous sa plume, prennent vie. Ce que son regard saisit, le corps des hommes et des femmes, leur chair, leur épiderme, leur odeur, les vêtements, les mimiques qu’ils font, est transposé en images sensuelles qui attestent le bonheur qu’elle éprouve à les regarder. Elle accepte le monde tel qu’il est, sans même songer à le subvertir. De fait, son œuvre est à l’opposé de la conception que les modernes se font de la littérature. Elle saisit la vie à Paris ou en province, la terre, l’enracinement, le travail. Pour elle, "la terre ne ment pas", que ce soit la terre de son enfance passée en Bourgogne ou celle d’autres régions de France. Soit qu’elle n’y soit pas parvenue, soit qu’elle ne l’ait pas voulu, de peur de trahir ce qu’elle était, elle ne s’est jamais départie de son accent "à couper au couteau", avec un r roulé et d’amples variations dans les harmoniques du son, comme il en existait tant en France avant l’uniformisation des accents et la disparition des langues régionales dans les années 1960-70 où la modernité a triomphé, et bien que cet accent l’ait condamnée à jouer au music-hall dans des pièces "muettes" qu’elle nomme pantomimes.

De son vivant déjà, elle n’était pas moderne, faisant revivre un monde révolu, celui d’avant 1914. L’époque dans laquelle elle situe l’action de ses romans et qu’elle tente de ressusciter, ce n’est pas son époque, celle dans laquelle elle écrit la plus grande partie de son oeuvre, après 1918, mais "la Belle Epoque", l’entre-deux siècles, l’ère du bonheur sensuel, des plaisirs de la chair, de la douce insouciance, dont la première guerre mondiale a sonné le glas. En 1955, Cocteau, rendant hommage à Colette devant les membres de l’Académie royale de langue et littérature françaises Belgique, écrivait avec lucidité : "Elle était intarissable en ce qui concerne l’époque de Claudine et paraissait ignorer la nôtre, ou n’y attacher aucune importance". Colette est née en 1873 et la série des Claudine raconte sous une forme romancée sa jeunesse. "L’époque de Claudine", ce sont les quinze dernières années du XIXe siècle et le tout début du XXe siècle. Les élites des IIIe et IVe Républiques ont reconnu en elle un écrivain spécifiquement français. Français a pour premier et plus ancien sens "libre". Elle a été fidèle à ce qu’est la France par la passion qu’elle éprouvait pour la liberté, dans quelque domaine, moeurs, idées, langue, style. Si Colette a divorcé et a mené la vie d’une femme libre ou libérée, c’est que les liens ou les attachements du mariage limitent la liberté de celui des deux conjoints qui, dans le mariage bourgeois, se trouve dans une position de faiblesse, comme elle l’écrit de façon lumineuse dans La Vagabonde : "Souvenez-vous, Hamond, de ce que fut pour moi le mariage... Non, il ne s’agit pas des trahisons, vous vous méprenez ! Il s’agit de la domesticité conjugale, qui fait de tant d’épouses une sorte de nurse pour adulte..." Ce qui fait la marque de fabrique de Colette, c’est la liberté hardie, et parfois insolente, dont elle fait preuve dans le ton, dans la syntaxe, dans les images inédites ou dans les mots qu’elle invente ou dans les mots nouveaux ou populaires qu’elle n’hésite pas à employer. Lisons cet extrait de La Vagabonde : "Qu’est-ce que j’ai donc, ce soir ?... C’est ce brouillard de décembre, glacial, tout en paillettes de gel suspendues, qui vibre autour des becs de gaz en halo irisé, qui fond sur les lèvres avec un goût de créosote... Sous le gaz verdâtre, ma rue, à cette heure, est un gâchis crémeux, praliné, marron-moka et jaune caramel - un dessert éboulé, fondu, où surnage le nougat des moellons". Pour ce qui est de l’ivresse ou de l’allégresse impertinente que produit la liberté, Colette n’a pas été dépassée.

 

 

 

 

 

 

16 avril 2006

Mythologies intellotes 9

 

 

 

Une icône progressiste

 

 

De l’œuvre immense de George Sand (1804-1876), il ne reste presque rien, en dépit de la quantité de livres qu’elle a publiés, la Correspondance, à elle seule, occupant une vingtaine de volumes. On ne la lit plus ou quasiment plus. Ses romans restent enfouis au fin fond des bibliothèques. Qui a lu Jacques, publié en 1837, un roman par lettres aussi ennuyeux que La Nouvelle Héloïse de Rousseau, ou Spiridion (1839), où sont exposés les principes d’une nouvelle religion, synthèse confuse et verbeuse des idées de Leroux et de Lamennais ? En revanche, George Sand survit comme icône pieuse des bien pensants, qui la réduisent à des postures provocatrices comme fumer le cigare ou s’habiller en homme, et à des idées banales sur la condition humaine, comme exprimer de la compassion pour les pauvres et les laissés pour compte. Sa momie embaumée est enserrée dans les bandelettes mièvres d’hagiographies à visée politique : elle serait ou aurait été démocrate, républicaine, socialiste, bien entendu, elle aurait contribué à l’émancipation des femmes.

Il est exact que George Sand a exprimé des opinions socialisantes, surtout dans les années qui ont précédé et immédiatement suivi les événements de 1848. Influencée par le très confus Lamennais et par l’utopiste Leroux, elle serait devenue, si elle l’avait voulu, la femme Messie du saint-simonisme et la nouvelle Eve chargée de régénérer le monde. Dans Spiridion, elle raconte comment est sauvé de la destruction ou de l’oubli le précieux manuscrit de la nouvelle religion, occultiste ou spirite ou illuministe, qui doit changer le monde, la vie, les choses, tout. Son socialisme est un occultisme. Les bouffonneries dont il s’est nourri ont dû satisfaire ceux dont le spiritisme comblait le vide laissé par l’affaiblissement de la religion catholique. George Sand est le grand ancêtre de la gauche, parce que le progressisme s’est nourri pendant tout le XIXe siècle d’occultisme et que le socialisme a ses sources dans l’occultisme, comme cela s’est fait dans le surréalisme et chez André Breton, le pape de la gauche révolutionnaire entre 1930 et 1960, qui a fait de la voyance, de l’illuminisme, du spiritisme et, comme Victor Hugo, des tables tournantes, les plus sûrs moyens de changer la vie. L’occultisme et le socialisme ont en commun la magie. Les occultistes croient changer les choses par la récitation de formules. Les socialistes, qui croient que la vie peut être changée par les seuls mots, sont leurs héritiers. "Sans l’occultisme, il n’y aurait peut-être pas eu de triomphe si complet des socialismes", écrit Muray, dans Le XIXe siècle à travers les âges (1984).

Outre l’occultisme, ce qui fait de George Sand un précurseur, c’est qu’elle se serait prononcée en faveur des déshérités et pour la République. Pourtant il n’est pas nécessaire de prendre ces poses pour mériter l’étiquette progressiste : le rappel de l’Evangile suffit. La preuve que son socialisme n’était que pure montre, c’est qu’elle a applaudi à la répression de 1871 qui a fait des milliers de morts parmi les pauvres et les ouvriers de Paris. Ses prétendues convictions socialistes sont inconciliables avec un idéalisme impénitent qui l’a portée à exprimer un intérêt nostalgique pour des paysans chimériques, sortis tout droit de chez Rousseau, quasiment parfaits, comme il n’en a jamais existé en France, sauf dans les discours traditionalistes, et qui sont à l’opposé de ce qu’exige la rigueur socialiste. Seule sa croyance dans l’occultisme comme moteur du progrès social fait de George Sand une socialiste avant l’heure.

Socialiste, elle aurait été aussi, naturellement, démocrate. Qu’en est-il exactement ? En 1848, elle relate, dans une lettre envoyée à des amis, les efforts que déploie son fils Maurice, nommé maire de Nohant par les nouvelles autorités, pour éclairer ses administrés, qui veulent bien de la République, à condition qu’elle les libère de l’impôt. Les élections ayant été défavorables, elle évoque avec mépris, dans une lettre datée du 6 mai 1849, les gens de Noyant, qui, écrit-elle, "ont voté comme des porcs", alors que ces citoyens libres se sont prononcés sur la politique qui avait été menée pendant plus d’une année. C’est se faire de la démocratie une étrange conception - conception que n’auraient pas reniée les occultistes et les marxistes - que d’injurier les électeurs quand ils ne votent pas dans la "ligne" ou qu’ils sortent du "droit chemin".

Elle aurait été aussi, et c’est son titre de gloire, féministe. En fait, son mariage convenu avec le baron Dudevant lui a permis de mener, comme les grandes dames de l’Ancien Régime, une existence libre, de porter des vêtements d’hommes, de fumer la pipe et de collectionner les amants. Une partie de ce qu’elle a écrit dément le féminisme qui lui est étourdiment prêté. Le héros de La Mare au diable, Germain, est un paysan plein de noblesse et de grandeur d’âme : bon père, bon époux, bon fils. Veuf et père de trois enfants, il veut se remarier pour donner une mère à ses enfants. Il se convainc de choisir une veuve. Dans le village voisin, vit une femme libérée, qui est qualifiée de "coquette de village" (comprendre elle accorde ses charmes avec générosité). Si George Sand avait été une vraie féministe, elle aurait fait de cette femme libérée un personnage sympathique, séduisant, positif. Or, Germain est horrifié, quand il apprend comment vit cette femme de son âge et de sa condition, et il lui préfère Marie, une jeune fille de seize ans, pauvre et sans dot, domestique chez de riches fermiers au cœur dur. Qu’y a-t-il de féministe dans cette histoire ? Rien évidemment. A moins que le féminisme des bien pensants modernes ne se soit réfugié dans les romans à deux sous de la collection Harlequin ou dans les séries télévisées comme Sous le soleil ou dans des hebdomadaires pour "bonnes femmes", comme Nous deux ou Confidences ?

Autrement dit, ce qui reste de George Sand, c’est son idéologie, ou plus exactement son idéologie remise au goût du jour, corrigée, rectifiée pour être acceptable ou présentable, en un mot : "revisitée". Les idéologues incluent George Sand dans les grands ancêtres, non pas pour faire lire, connaître et aimer son œuvre, mais pour que sa célébrité sanctifie leurs propres certitudes. Elle n’est plus une fin, mais un instrument. Elle est engagée dans des combats douteux et qui, sans aucun doute, lui feraient horreur. Fille d’un officier d’Empire, femme d’un aristocrate, propriétaire terrien, elle avait tout des nantis de son époque ; elle est de son temps, pas du nôtre.

 

Relisons ses romans champêtres écrits dans les années 1840. La France alors se transforme en profondeur. Malgré cela, George Sand exprime son intérêt pour une civilisation rurale et patriarcale qui se meurt et dont elle pressent qu’elle va disparaître avec ses us et coutumes, ses tâches quotidiennes, ses peines et ses joies, son savoir faire : la veillée, les travaux des champs, l’éternel retour des saisons. Voici le passage dans lequel elle décrit, dans La Mare au diable, les labours d’automne : "A l’autre extrémité de la plaine labourable, un jeune homme de bonne mine (il s’agit de Germain, dont le nom a été cité ci-dessus) conduisait un attelage magnifique : quatre paires de jeunes animaux à robe sombre mêlée de noir fauve à reflets de feu, avec ces têtes courtes et frisées qui sentent encore le taureau sauvage, ces gros yeux farouches, ces mouvements brusques, ce travail nerveux et saccadé qui s’irrite encore du joug et de l’aiguillon et n’obéit qu’en frémissant de colère à la domination nouvellement imposée". Voici comment le narrateur de ce roman présente la scène : "Ce qui attira mon attention était véritablement un beau spectacle, un noble sujet pour un peintre". La description continue ainsi : "Un enfant de six à sept ans (c’est le fils de Germain), beau comme un ange, et les épaules couvertes, sur sa blouse, d’une peau d’agneau qui le faisait ressembler au petit saint Jean-Baptiste des peintres de la Renaissance, marchait dans le sillon parallèle à la charrue et (…)".

George Sand décrit cette scène comme dans des tableaux "classiques" ou "académiques". Elle choisit de "nobles" sujets, représentés suivant les règles enseignées à l’Académie. Voilà ce qui fait la force ou la spécificité de son œuvre. Nous sommes loin de l’occultisme stupide, du socialisme frelaté, du féminisme imaginaire. George Sand fait vivre des idées d’homme, non des hommes réels. Ses paysans tiennent plus de ceux de Virgile, de Millet (cf. L’Angélus), des peintres néoclassiques ou des idéologues conservateurs que de vrais paysans. Pour elle, comme l’a écrit Emmanuel Berl en 1940, "la terre ne ment pas", parce que, avec la vérité de la terre, vont de pair la beauté des saisons, de la nature, des travaux des champs, du labour, des semailles, de la moisson, comme si cette vie de dur labeur se situait hors de l’histoire, hors du siècle, hors de toute réalité.

 

 

05 avril 2006

Mythologies intellotes 8

 

Le clergé nouveau est arrivé depuis longtemps

 

 

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (4e édition 1762), publié sous l’Ancien Régime, alors que la société était divisée en trois ordres, le clergé est "l’ordre ecclésiastique, le corps des ecclésiastiques". Dans le Trésor de la Langue française, c’est "l’ensemble des ecclésiastiques consacrés d’une nation, d’un diocèse, d’une ville, d’une paroisse, d’une communauté ou équipe sacerdotale". Bien que le clergé reconnu ait été le seul clergé catholique, le clergé n’est pas spécifiquement catholique. Certes, spécialement, en France, le mot désigne souvent, surtout quand il est employé à propos de l’Ancien Régime, l’ensemble des ecclésiastiques catholiques : selon G. Lefèvre, historien de la Révolution, "certains départements, malgré le concours d'anciens moines, ne purent reconstituer le clergé paroissial". C’est ainsi que l’on distingue le clergé régulier ("vivant sous une règle monastique") du clergé séculier ("vivant dans le monde"), le bas clergé (curés ou vicaires) du haut clergé (évêques, chanoines), etc.

Le mot est issu du latin chrétien clericatus, qui a signifié d’abord "l’état de clerc", puis "l’ensemble des clercs" et qui est dérivé de clericus, "clerc". Littré, dans le Dictionnaire de la Langue française, rappelle que le nom clerc désigne "par opposition à laïque, toute personne qui étudie pour entrer dans l’ordre ecclésiastique" et qu’il a désigné "autrefois", "par extension, tout homme lettré ou savant". La mention autrefois est sans doute inexacte, puisque le nom clerc est employé de nos jours encore au sens de "instruit" ou de "lettré" : ainsi, par Benda, dans La Trahison des clercs (1927), les clercs en question étant les intellectuels. De fait, il n’est pas faux de considérer l’ensemble des lettrés, savants, instruits, c’est-à-dire les intellectuels, comme un clergé ou d’affirmer qu’ils forment un clergé ou même une cléricature. Dans le Trésor de la Langue française, ce nom est relevé avec le sens de "état et condition des membres du clergé" et avec celui de "état et condition des clercs de notaire ou d'officier ministériel" et "d’ensemble de(s) clercs de notaire". Puisque la réunion des clercs de notaire est une cléricature, pourquoi les intellectuels ne formeraient-ils pas une autre cléricature, c’est-à-dire, en réalité, un clergé ? Le mot cléricalisme est apparu dans les années 1850. Block, dans le Dictionnaire général de la politique (1873), écrit : "L’introduction de ce néologisme, encore absent de nos dictionnaires, dans la langue de la politique et des polémiques religieuses, a été faite, dit-on, par des journalistes belges, vers l’année 1855". Les polémiques religieuses se sont éteintes, faute de religieux, mais le cléricalisme a survécu à la disparition des conflits entre l’Etat et l’Eglise. Il n’a pas perdu sa raison d’être, il s’est transporté dans la vie civile, il innerve le monde laïque. Le cléricalisme étant "l’attitude ou la doctrine des partisans d’une prépondérance ou d’une forte influence du clergé dans le domaine temporel et plus spécialement dans le domaine politique", il ne désigne plus de nos jours que la forte influence du clergé intellectuel dans le domaine temporel – autrement dit dans la vie civile.

La loi de 1905, en interdisant à l’Etat et aux collectivités locales de financer quelque culte que ce soit, a ôté aux membres du clergé catholique le statut de fonctionnaires et elle a fait des curés, des moines, des évêques des travailleurs ordinaires. Le clergé catholique a été durablement affaibli, mais, à la place qu’il a été contraint d’abandonner, la République, par horreur du vide ou par cynisme, a laissé prospérer, ou même a incité à prospérer, un autre clergé, plus retors, plus redoutable, plus avide, plus ambitieux que la vieille réunion des prêtres, moniales, évêques, cardinaux. Le clergé ancien a été supplanté par un clergé nouveau. Au lieu d’un clergé à soutane et portant la croix, s’est établi un clergé souterrain, invisible, revêtu de la tunique de l’idéologie. Jamais la France n’a été autant cléricale. Jamais le clergé nouveau n’y aura été aussi puissant, au sens où jamais les instruits n’ont exercé une influence aussi étendue sur les esprits. Alors que la République s’enorgueillit de ne reconnaître aucun culte, quelque culte qu’il desserve, jamais les desservants du culte idéologique n’ont été aussi nombreux à émarger au budget de l’Etat ou des collectivités locales ou à bénéficier de subventions illimitées. On évalue à un peu plus de cinquante mille le nombre de ministres du culte qui, en 1905, ont dû renoncer au traitement que leur assurait l’Etat. Aujourd’hui, le clergé sans soutane est peut-être trois ou quatre fois plus nombreux. Ses membres n’ont pas prononcé de vœux, mais ils ont suivi des études dans les écoles, lycées, universités de l’Etat. Puis, ils ont monnayé leurs diplômes contre de la puissance, non pas de la puissance financière, bien que l’Etat les mette, jusqu’à leur mort, et parfois du berceau au tombeau, à l’abri du besoin. Ce qu’ils ont obtenu, c’est le contrôle des esprits, la formation de l’opinion, la définition de la voie juste. En arabe, la voie juste se dit charia. Ils ne célèbrent pas Dieu, ils sont les baladins des droits, non pas ceux de 1789, mais ceux que les trotskistes et autres inventent chaque jour : ils célèbrent la vertu civique, l’horizon citoyen, le respect tous azimuts des différences, le vivre ensemble, l’humanitairerie larmoyante, le sac de riz pour la Somalie, la lutte contre les discriminations imaginaires. Ce clergé est formé des permanents de la Ligue de l’enseignement, des activistes de la culture d’Etat et de la HALDE, des professionnels de l’agit prop subventionnée, des associations gavées de crédits, des établis du socioculturel, des préposés à la censure dans les médias publics, des maîtres d’école dévoyés qui arasent les têtes plutôt que de former les esprits, des spécialistes en prétendues sciences de l’éducation, des experts en prévention, en assistance, en animation, en médiation, des universitaires qui s’égarent dans les impasses des "sciences socialo-humanitaires", des formateurs d’IUFM en didactique transversale, des cultureux à tout crin, des dix mille (ou plus) professeurs ou fonctionnaires mis à la disposition d'associations lucratives sans but ou de syndicats sans adhérents ou de cache sexe de partis politiques. On croit l’Etat impartial, il est militant. On le dit ou il se dit neutre, il prend parti sur tout. On voudrait qu’il soit au-dessus des factions, il est la faction la plus puissante. On le définit comme laïque, il n’a de laïque que l’étiquette. Le drame est que ce clergé est à la charge des citoyens. Ses pensions sont inscrites dans le grand Livre de la Dette. En 1789, le tiers état ployait sous le faix de la noblesse et du clergé ; en 2006, ce sont des pyramides de clercs que les citoyens portent sur le dos. Non seulement leur liberté de conscience, de pensée et d’action est limitée, mais encore ils sont contraints de contribuer à leur propre servitude. Des citoyens qui paient eux-mêmes la réduction de leurs propres libertés, cela ne s’est jamais vu dans un pays libre. C’est pourtant l’effet de la loi de 1905. Il n’y a pas de commune mesure entre les deux clergés. Les revenus d’un évêque sont de l’ordre du SMIC. Les membres du clergé idéologique, tels les journalistes de la presse subventionnée ou les profs de la LFE, ont des revenus assurés, quoi qu’ils fassent, grâce aux aides que leur prodigue une République. Un directeur de rédaction de France 2 a un salaire décuple de celui d’un évêque. Alors que celui-ci est rémunéré par les seuls fidèles, même les infidèles contribuent, mal gré qu’ils en aient, à la prospérité arrogante de celui-là. La loi de 1905 n’a pas séparé l’Eglise de l’Etat, elle a incité l’Etat à former son propre clergé.

 

 

11 mars 2006

Mythologies intellotes 7

 

Se terrer dans un bunker

 

 

Le journal Le Monde, dans son édition du 3 mai 2005, a publié, un peu avant le référendum portant sur la Constitution européenne, la prise de position de neuf intellos sous la forme d’une "lettre ouverte". Ces intellos sont favorables à la Constitution, ce qui est leur droit. C’est même à leur honneur, et conforme à l’esprit de la démocratie, d’essayer de convaincre les citoyens de voter "oui". Les lecteurs du Monde attendaient que des hommes aussi intelligents expliquassent les raisons pour lesquelles ils approuvaient cette constitution, en exposassent les avantages ou ce qui la sous-tendait, en célébrassent les bienfaits. Eh bien, s’ils attendaient cela, ces lecteurs ont été déçus. Ce qu’ils ont lu, c’est une charge véhémente contre ceux qui avaient émis, interrogés par des sondeurs d’opinion, l’intention de voter "non" : ces citoyens, qui, jusqu’à plus ample informé, sont des hommes libres, et pas des serfs, n’avaient pas encore voté, ils envisageaient seulement de remplir leur devoir électoral. Eh bien, ils ont été accusés d’être populistes et nationalistes. Le sont-ils vraiment ? Peu importe. En URSS, l’accusation de populisme et de nationalisme valait une balle dans la tête, l’infamie à vie ou vingt ans de Goulag. Le fait est que ces citoyens, qui n’ont rien fait de mal, ont été accusés sans preuve, et avant que le vote ait eu lieu. En toute circonstance, les intellos font ce qu’ils sont programmés à faire : accuser. Telle est leur nature. Il faut qu’ils soient en tout arrogants, prétentieux, matamores, incultes, vrais Diafoirus père et fils, même s’ils s’approprient les beaux noms d’écrivains (parmi les signataires du Monde, il y en a cinq), de poète (un), historiens de l’art (deux), de philosophe (un). Il ne leur est même pas venu à l’esprit que, si des citoyens avaient l’intention de voter "non", ce n’est pas parce qu'ils sont débiles, bac – 10 et tout ce qu’on voudra d’autre, populistes, méchants, nationalistes, cathos, noirs, mécréants, chrétiens, mais parce qu’ils ont fait l’effort de lire le projet de Constitution, de l’annoter, de l’analyser, d’en débattre, bref qu’ils en ont fait un examen raisonné. "C’est avec inquiétude que nous observons le renforcement du non populiste". S’ils s’étaient enquis des raisons du "non", ils auraient appris que le populisme n’y est pour rien. Au contraire. Le populisme est chez ceux qui opinent à un texte qu’ils n’ont pas lu, il est dans l’accusation sans preuves, il est dans l’imputation de populisme. Le populisme ne suffisant pas, la grosse Bertha a été sortie : le vote non, c’est du nationalisme. Les Soviétiques n’avaient pas ces scrupules. Le nationaliste était gibier de travail forcé jusqu’à ce que mort s’en suive. Ont été ainsi trucidés non pas des Russes de race pure, mais des peuples inférieurs, des Baltes, des Ukrainiens, des Polonais, des Tatars, des Tchétchènes et même des Japonais. Et comme la grosse Bertha ne suffisait pas, le risque imminent d’apocalypse a été agité. "Ce serait la capitulation de la raison que les Français ne pourraient pas se pardonner (…) C’est pour cela qu’ils doivent s’opposer avec passion à ce que la France, patrie des Lumières, trahisse le progrès". Bientôt, ce sera la peste et le choléra, le SIDA pour tous, etc.

Dans cette "lettre ouverte", tout n’est pas qu’une suite d’accusations sans preuve. D’après ces intellos, la Constitution serait "un équilibre intelligent entre éléments d’une fédération supranationale, d’une confédération d’Etats nationaux, et la conscience croissante qu’ont les régions de leur importance". Oui, vous avez bien lu, elle serait en même temps une fédération et une confédération ! C’est comme si elle réunissait l’eau et le feu, tout et le contraire de tout, le capitalisme et le socialisme. Il faut que ces intellectuels soient les Tour Eiffel de l’intelligence pour ne pas soupçonner qu’une fédération supranationale et une confédération d’Etats nationaux sont mutuellement exclusives et que prétendre les concilier, c’est de la même veine mensongère que de croire que l’on peut grimper sur la lune avec une corde à nœuds.

La conclusion passe les bornes de l'intelligence. "La majorité des Français veut-elle réellement SE TERRER DANS UN BUNKER (oui, se terrer dans le bunker) commun aux nationalistes de droite et aux nationalistes de gauche ?". Les Français veulent se terrer dans un bunker ! Oui, se terrer dans un bunker ! Les voilà rabaissés au rang du rat Hitler mort de trouille dans son béton ! Seraient-ils des Untermenschen ou, pour parler socialo à la manière de Frèche, des "sous-hommes" ? Certes, le bunker dans lequel ils se terrent est une métaphore, mais une métaphore dit plus de choses qu’un discours plat, uniforme et sans figures. Soixante ans après le suicide d’Hitler, le tyran est ressuscité, non pas en Allemagne, mais dans le peuple français, du moins dans le seul peuple qui a l'intention de voter non à la Constitution. Hitler est sorti du néant. Il n’est plus allemand, il est le peuple français. Ces intellectuels qui s’adressent à leurs amis français sont, je vous le donne en dix, en cent, en mille, en cent mille, en un million, etc. : ils sont allemands. Pauvres intellos, qu’ils soient allemands ou français, ils se ressemblent. La Bêtise est leur invariant.

 

 

02 mars 2006

Mythologies intellotes 6

 

La langue fasciste

 

 

En 1974, cela faisait plus de trente ans que le fascisme, qui n’avait jamais touché la France, était mort en Europe de l’Ouest. A la bonne heure, il a été ressuscité. Barthes l’a sorti des oubliettes. Chassé du réel, il a été intégré à la langue et à la langue d’abord, avant d’être diffusé dans toute la France, où il est étranger et où il a pu contaminer les esprits. "La langue... n’est ni réactionnaire, ni progressiste ; elle est tout simplement : fasciste ; car le fascisme, ce n’est pas empêcher de dire, c’est obliger à dire". En 1977, Barthes déclare au monde : "Dès qu’elle est proférée, fût-ce dans l’intimité la plus profonde du sujet, la langue entre au service d’un pouvoir (...) Parler, ce n’est pas communiquer, comme on le répète souvent, c’est assujettir : toute la langue est une rection généralisée".

Certes, c’est la langue en général qui est ou serait fasciste ou germe de fascisme. Dans les faits, c’est la seule langue française qui en est accusée, Barthes s’étant bien gardé, lors des nombreux séjours qu’il fit au Maroc, d’accuser l’arabe d’être fasciste. On ne sait s’il agit ainsi sur les conseils de Dame Prudence ou sur les ordres de Messire Aveuglement, comme il s’est bien gardé, entre 1940 et 1945, alors qu’il était dans la force de l’âge, de combattre réellement par les armes ou par l’action militante, les fascistes, les vrais, ceux dont l’objectif était de nettoyer la France de tous les insectes nuisibles qui la contaminaient.

"Le langage est une législation, la langue en est le code. Nous ne voyons pas le pouvoir qui est dans la langue, parce que nous oublions que toute langue est un classement, et que tout classement est oppressif : ordo veut dire à la fois répartition et commination". L’assertion est si absurde et si peu dérangeante qu’elle n’a pu avoir été assénée que par un esprit dérangé. Le problème - car il y en a un - tient à ce qu’elle a été proférée en 1977 du Collège de France, qui est le repaire de l’élite. Barthes n’est pas le patient ordinaire d’un asile d’aliénés. Il est intello, professeur, essayiste, admiré, critique, linguiste, loué, sémiologue de l’image, journaliste, écrivain - pardon scripteur -, spécialiste de théâtre national populaire, de Brecht, des écritures bourgeoises, du degré zéro de l’écriture, des mythes modernes, du Tour de France, de Poujade, du décapage des idées reçues, de Sade, de Loyola, de Fourrier, de Racine, de la langue classique, du texte, de Hjelmslev et de Saussure, de Paris Match, du désir, de Japon, de l’avant-garde, de Tel Quel, de contre écritures, de sémiographie, de Michelet, de subversion, de Balzac (Honoré, pas Guez), de Sarrazine - que sais-je encore ? : du décryptage des photos en noir et blanc et de la rhétorique des publicités de Panzani, etc. La liste n’est pas close. Pourquoi ne serait-il pas aussi expert en langue fasciste ? Barthes n’est pas le seul à avoir asséné cette énormité. Avant lui, Foucault, du même Collège, enseignait que le discours formait l’armature des dispositifs de pouvoir. Après lui, le léniniste Bourdieu, du même Collège, découvrait dans le fascisme la justification des accusations qu’il portait contre la langue légitime (id est le dialecte parisien), la culture, l’école, la démocratie, l’Université, fascistes elles aussi à n’en pas douter.

Pour Barthes, la langue force les sujets parlants à suivre des règles qu’ils n’ont ni élaborées, ni votées. S’exprimer, c’est donc cesser d’être "citoyen". Tout mot étant régi par un autre mot (nom, verbe, préposition, adjectif), il y a entre les mots recteurs et les mots régis une hiérarchie qu’il juge semblable, à la suite d’une aberration mentale dont on se demande pourquoi elle n’est pas critiquée, à la hiérarchie qui prévaut dans les sociétés injustes entre les puissants et les faibles ou entre les dominants et les dominés. Que la langue soit organisée n’est pas imaginaire, seule l’interprétation qui en est faite l’est. Les règles, la rection, l’ordre s’imposent à tous, rois, esclaves, professeurs, écrivains. Il n’y a rien de fasciste dans cet "ordre", sans lequel il serait impossible de dire quelque proposition sensée que ce soit.

L’accusation insensée de fascisme a été portée d’abord contre le français classique, cet idiome qu’auraient imposé la monarchie, l’Etat et l’Eglise, l’ordre royal, etc. Barthes a cru en découvrir les racines dans l’article 111 de l’Ordonnance de Villers Cotterets (1539), dans la fondation de l’Académie Française, dans le purisme grammatical des années 1620-1650. Or les faits infirment ce roman noir. Au XVIe siècle, la langue du pouvoir n’est pas le " langage maternel français " (article 111 de l’Ordonnance de 1539), mais le latin, langue de domination, d’empire, de vérité théologique, la seule langue qui soit digne d’être étudiée. Dans les années 1620-1660, Vaugelas, Guez de Balzac, Malherbe, les grammairiens et les écrivains puristes ont chassé de la langue les impuretés, grossièretés, injures, constructions ambiguës, obscurités de sens, etc. Ils voulaient que la langue ne serve plus à attiser les haines inexpiables qui se sont assouvies dans les meurtres de masse des guerres de religion. Enfin, en décrétant que, dans la langue, le seul souverain était l’usage, ils ont retiré au pouvoir la domination sur la langue. Même le Souverain s’y plie. Le français n’est pas, comme l’affirme Barthes, un instrument au service du pouvoir absolu et centralisé, mais le lieu d’un contre-pouvoir qui a arraché au pouvoir unique des libertés publiques dont les Français ont bénéficié pendant trois siècles.

L’accusation de fascisme ne recèle que des commodités. Il n’est pas besoin de l’étayer, elle est reçue sans preuves. Enoncée du haut d’une chaire, par une autorité instituée, elle se mue en Vérité. Voilà donc la langue mise en examen, chargée de péchés sans nom, inculpée d’une litanie de crimes. Elle est ou elle serait l’instrument du Pouvoir de l’Etat ou du Capital, la marque de la bourgeoisie vorace, une source d’abus, le sceau de la tyrannie, la chape de béton qui condamne les opprimés au silence, etc. Le péché originel, auquel les théologiens ne croient plus, a été revivifié, ressuscité en quelque sorte, inscrit dans la langue.

De même, en dépit de leur violence, les attaques que les écrivains dits d’avant-garde, dont Sollers et les membres du groupe Tel Quel, ont lancées dans les années 1960-70 contre la langue française ne vont pas au-delà d’une farce de potaches, anodine et stupide. Les boules puantes jetées dans les salons ont amusé les bien pensants. Les mauvaises odeurs dissipées, que reste-t-il du remplacement des signes ,. ? : par les mots virgule, point, point d’interrogation, deux points ? A vrai dire, rien. Tout est enfoui au fond de lourdes malles et oublié. Désormais, dans les articles qu’il vend au journal de la révérence vespérale, Sollers ponctue ses phrases en y mettant l’application bornée d’un lauréat cantonal du certificat de fin d’études primaires. Quant à Lénine et Mao, il les a expulsés sans ménagement du Panthéon, leur préférant désormais, ce en quoi il n’est pas si fou qu’il en a l’air, le pape Jean-Paul II. Le changement de titre de la revue où il officie, du formaliste Tel Quel au mystique L’Infini, résume le virage à cent quatre-vingts degrés pris par l’avant-garde anti-fasciste dans les années 1980, au risque calculé de se retrouver tout à l’arrière-garde, loin derrière la grande armée progressiste.

De la même manière, à peine énoncée, l’accusation fasciste s’effondre, tant elle est absurde, et elle se retourne même contre ceux qui la portent. Si le fascisme se reconnaît à la présence obligatoire d’un article devant un nom, Barthes est de la secte haïssable. Certes, estampillé vérité, répété dans les universités, les lycées, les collèges de France, le fascisme dont la langue a été accusée a causé des dégâts. Fasciste, la langue a été combattue. On ne compose pas avec l’ennemi. L’enseigner, ça aurait été propager une idéologie de mort. François 1er a consacré le Collège de France au savoir. Des siècles plus tard, des maîtres à penser l’ont voué au désavoir. A la maîtrise de l’écrit, aux normes, à la raison de la langue, à l’expression cohérente, au respect des règles, sans lesquels le savoir reste lettre morte, ont été préférés l’incorrect, le marginal, l’anomique des parlers jeunes, du verlan, des sabirs banlieue, du charabia javanais ou des orthographes phonétiques, etc., qui, étant censés subvertir la langue, ont été érigés en modèles. On entrait en résistance sans risquer quoi que ce fût, même pas sa carrière, puisque les autorités issues du 10 mai 1981 ont tout cautionné.

La langue bannie, il ne reste que la violence physique, la haine viscérale des femmes, les insultes grossières, les tags informes marquant un territoire à la façon de l’urine de chien, les slogans racistes, les pogroms et les ratonnades. Chassé par la porte, le fascisme revient par les baies de l’école ouverte, d’où la langue s’est évanouie. Bien entendu, la "langue antifasciste" a été imposée aux seuls enfants de pauvres travailleurs et d’opprimés, les sommités du Collège de France, de l’Université, du CNRS, de l’EHESS, du Monde, du Nouvel Observateur, de Libération ayant exigé que leurs enfants sachent les bonnes règles de grammaire, suivent les vieilles normes de l’orthographe, soient initiés aux lois surannées de l’expression élégante, dont la maîtrise assure une belle carrière dans l’Etat, dans les grandes entreprises privées ou publiques, dans la pub, la com, les media. Le seul effet de cette prétendue révolution a été d’écarter de la course aux emplois lucratifs des milliers d’enfants de pauvres, dont le seul tort est d’avoir cru à la farce fasciste de leurs maîtres. Grâce à cette sélection féroce, la progéniture gâtée des sommités de l’université, des media, de la recherche, du bien penser, etc. a été préservée de toute vraie concurrence et, seule, elle a accédé aux sinécures ou aux prébendes.

Si Sollers, Barthes, Bourdieu, Roche, Bataille et autres ont voulu détruire la langue, c’est parce que les linguistes les ont persuadés qu’elle n’est qu’un "outil" ou un "moyen". Ces mots font de la langue un simple instrument, comme le sont la faucille et le râteau. La tenant pour un outil, comme si elle était un marteau, ils se sont crus autorisés à l’attaquer. Détruire un tournevis ne porte pas à conséquence. Pourquoi en irait-il autrement de la langue ? Or, la langue n’est pas un outil de communication, ou, si elle l’est ou si elle est définie ainsi, c’est par des idéologues prêts à tout pour avoir prise sur autrui. L’accusation fasciste n’a de sens que dans cette conception fruste. Barthes n’aurait pas accusé la langue de fascisme et Sollers n’aurait pas tenté de la détruire, s’ils avaient pensé (mais en étaient-ils capables ?) que la langue pût être autre chose qu’un moyen. L’accusation fasciste et la destruction sont les bâtards de la réduction de la langue à la seule fonction de communication.

La langue n’est pas un outil ou, si elle l’est aussi, elle ne l’est que de façon accessoire. Elle donne une réalité aux révoltes, à l’être, aux identités singulières, à l’Autre, aux choses du monde. Les hommes ont conscience qu’il existe hors d’eux des réalités, parce qu’ils usent de mots qui les désignent. La langue est l’ordre symbolique par excellence. Ce qui fait la langue et y donne une raison d’être, ce n’est pas l’influence que x exerce sur y, ce n’est pas le lien que la langue noue ou nouerait entre les hommes, ce n’est pas la société qu’elle institue ou instituerait, comme le croient les naïfs, hantés par le fantôme des communautés primitives, c’est la possibilité qu’elle offre aux hommes, qui qu’ils soient, de référer aux réalités du monde, de désigner les choses, les entités fictives, les êtres, présents ou absents, d’avoir prise sur la réalité. Ce qui fait la langue et la fonde, c’est la relation instable, fragile, toujours à reconstruire, qui lie les mots aux choses et grâce à laquelle il est possible de placer les réalités au cœur de ce qui est dit, dans les discours.

Si la négation de la langue se limitait à la violation de règles ou à l’accusation de fascisme, il n’y aurait pas lieu de s’alarmer outre mesure des attaques qui la visent, mais qui ne mettent pas en péril l’ordre symbolique. Or, la négation nie la latitude dont nous jouissons de sortir de la langue et fait en sorte que nous en soyons empêchés. Elle empêche de référer les mots à des réalités du monde.

Dans Le sentiment de la langue, Richard Millet, après avoir examiné les points essentiels du programme de Sollers, à savoir : nier la langue "en tant que telle", la mettre "à mort", la ruiner "dans sa syntaxe et son esprit", les qualifie d’Auschwitz de l’esprit. Un si j’ose dire atténue la violence de cette métaphore. Il est indécent, comme Richard Millet en a conscience, d’assimiler les "menées contre la langue" à des crimes contre l’humanité et de qualifier de génocidaires les illusions de jeunes gens gâtés qui s’autorisent, par le titre écrivains qu’ils se donnent, à transférer la lutte des classes du périmètre hostile des usines au champ paisible de la langue. La métaphore est impropre si elle qualifie les farces de ces potaches. Mais, si elle désigne la lente destruction de l’ordre symbolique, qu’attestent la nouvelle langue française et les manipulations de signes, elle dit clairement que, comme les colonnes de civils pendant l’exode de 1940, comme la ville de Guernica, comme les "races" jugées inférieures, comme les classes sociales dites nuisibles, la langue est la cible d’attaques qui sapent, détruisent, nient le symbolique qu’elle fonde.

21 février 2006

Mythologies intellotes 5

 

Posture révolutionnaire

 

 

"Grâce à toi, progrès saint, la Révolution / Vibre aujourd’hui dans l’air, dans la voix, dans le livre. / Dans le mot palpitant le lecteur la sent vivre./ Elle crie, elle chante, elle enseigne, elle rit./ Sa langue est déliée ainsi que son esprit" (Victor Hugo, "Réponse à un acte d’accusation", Les Contemplations, Livre premier, poème VII, vers 212 et suiv.)

Victor Hugo est le premier ou compte parmi les premiers écrivains à avoir fait souffler (ou à prétendre l’avoir fait) le vent de la révolution sur la langue française et à avoir étendu (ou voulu étendre) à la langue la révolution qui a bouleversé la France en 1789, ce que symbolise le bonnet rouge ou bonnet phrygien (cité ci-dessous), dont se coiffaient dans l’Antiquité les esclaves émancipés.

"Et sur l’Académie, aïeule et douairière,/Cachant sous ses jupons les tropes effarés,/Et sur les bataillons d’alexandrins carrés,/Je vis souffler un vent révolutionnaire./Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire" (v 62-66).

Le long poème "Réponse à un acte d’accusation", recueilli dans les Contemplations, peut être considéré comme la matrice d’où sont sorties les tentatives de révolution poétique ou verbale qui se sont succédé à partir de la seconde moitié du XIXe s. "La langue était l’état avant quatre-vingt neuf ;/Les mots, bien ou mal nés, vivaient parqués en castes" (v 40-41). Enfin, Hugo vint "Et tout quatre-vingt treize éclata..." (v 122).

Ce poème est daté de janvier 1834. En réalité, il aurait été écrit en 1853 ou en 1854, soit près de vingt ans plus tard. Hugo l’a donc antidaté, sans doute pour des raisons politiques. Après l’échec patent de la Deuxième République en 1849 et, en 1851, le coup d’état réussi de celui qui est devenu Napoléon III, Hugo sculpte sa propre statue. Il veut effacer ses engagements anciens ou en atténuer l’ardeur. Désormais, lui, l’ancien monarchiste, est un républicain implacable.

En effet, le premier recueil qu’il a publié en 1822, Les Odes, et celui qui l’a suivi en 1826, Les Odes et Ballades, contiennent des poèmes politiques chantant, entre autres sujets, la gloire du Duc de Bordeaux, de Louis XVIII et de Charles X. "Le Sacre de Charles X", poème daté de mai juin 1825 à Reims et publié dans les Odes, 1824-1828, commence par une diatribe qui prend pour cible les idées exprimées en 1789 et que l’on pourrait croire inspirée par les plus ardents partisans contre-révolutionnaires d’un retour à l’Ancien Régime :

"L’orgueil depuis trente ans est l’erreur de la terre./C’est lui qui sous les droits étouffe le devoir,/C’est lui qui dépouilla de son divin mystère/ Le sanctuaire du pouvoir./L’orgueil enfanta seul nos fureurs téméraires,/Et ces lois dont tant de nos frères /Ont subi l’arrêt criminel,/ Et ces règnes sanglants, et ces hideuses fêtes,/Où, sur un échafaud se proclamant prophètes,/Des bourreaux créaient l’Eternel".

Il faut que celui qui a écrit des milliers de vers ouvertement réactionnaires, du type de ceux que l’on peut lire dans le dizain cité ci-dessus, ait de l’entregent pour que paraissent sincères ses engagements en faveur de régimes situés sur l’échiquier politique à l’exact opposé de ceux qu’il vient de servir. Hugo n’en manque pas. Il arrange les dates pour laisser accroire que son évolution politique, du soutien apporté au régime de Louis XVIII et Charles X au militantisme républicain, aurait été plus précoce qu’elle ne l’a été et qu’elle a commencé dès le début des années 1830, et non après 1851.

Il convient d’abord de commenter le titre. Acte d’accusation est impropre. Certes, dans les années 1820 et 1830, la poésie de Victor Hugo a été diversement accueillie, les critiques n’ont pas toujours été enthousiastes, mais avant l’âge de trente ans, le poète a connu la gloire littéraire. De là à transformer de rares critiques bénignes en "acte d’accusation", comme si le poète avait été traduit en justice comme un vulgaire malfaiteur, il y a un abîme qu’aucun écrivain n’aurait franchi, mais que Hugo, lui, a le front de franchir. Il prend la pose du persécuté contre toute justice. On en voit a posteriori les avantages.  Bien entendu, en 1834, il n’en était rien. Il est même inconvenant qu’un écrivain couvert d’honneurs, riche, reconnu par ses pairs, membre de l’Académie française en 1841 (à l’âge de 39 ans), devenu pair de France en 1845 grâce l’entremise de la duchesse d’Orléans, et à partir de 1870, le barde quasiment officiel de la République et du socialisme non seulement en France, mais aussi dans le monde, se pare du titre avantageux de victime.

Examinons la révolution que Hugo se targue d’avoir fait. "Je fis souffler un vent révolutionnaire", écrit-il, vers 65. La révolution en question n’a pas touché la société, mais le seul vocabulaire de la poésie. Le vent a soufflé sans doute, mais "sur l’Académie" (v 62) "et sur les bataillons d’alexandrins carrés" (v 64). Le champ de bataille est ridiculement étroit et l’on est en droit de douter que le terme révolution, qui implique que l’ordre social soit bouleversé au point qu’aucun retour en arrière n’est plus possible, soit ajusté aux ridules causées par les petits cailloux d’un enfant turbulent, d’autant plus que les deux alexandrins sentencieux et pompeux (vers 65 "révolutionnaire" et 66 "au vieux dictionnaire") ont besoin d’une syllabe supplémentaire donnée par le partage artificiel de la syllabe "tio" en"ti-io") pour compter douze syllabes et se conformer au modèle. La révolution que les mots expriment ou semblent exprimer (le vent révolutionnaire et le bonnet rouge mis au dictionnaire) est infirmée par la très académique diérèse. De fait, les yeux annulent ce que la bouche dit. Les lecteurs attentifs ne sont pas dupes. Révolution n’est qu’un mot. Le vent de colère qui souffle sur la langue n’est qu’une posture. "Je mis un bonnet rouge au vieux dictionnaire" (v 66). Ce bonnet a beau être rouge, il est peu de choses en vérité. Hugo puise ses mots dans tout le dictionnaire, sans que soit exclu quelque mot que ce soit, et non plus comme auparavant, dans le petit canton, choisi et parfumé, du seul lexique, dit poétique. "On entendit un roi dire : Quelle heure est-il ?" (v 92). Au lieu de qualifier "de jais" la "prunelle", Hugo décide de la dire "noire". Le bras n’est plus "d’albâtre", mais "blanc" : "Je retirai le jais de la prunelle noire./Et j’osai dire au bras : sois blanc, tout simplement".

En fait de révolution, Hugo rejette quelques conventions de la langue poétique. Dans la première moitié du XIXe siècle, la poésie était un mode d’expression élevé, haut, sublime, placé par les poètes et les critiques au-dessus de tous les autres modes d’expression littéraire. Même les peintres étaient invités à choisir leurs sujets dans la poésie, chez Homère en particulier, la "seconde nature". A la hiérarchie des sujets traités, Dieu, la nature, la métaphysique, la transcendance, etc. correspondait une hiérarchie des mots. Il revenait au poète d’user d’une langue qui soit haute, sublime, élevée, à l’image des sujets traités. Il fallait de l’albâtre et du jais, le noir et le blanc étant trop communs. Dire noir plutôt que de jais ou blanc plutôt que d’albâtre n’a rien de révolutionnaire. "Le mot propre, ce rustre,/N’était que caporal : je l’ai fait colonel" (v 166-167). Le fait de promouvoir au grade de colonel un mot adjudant n’a rien de révolutionnaire non plus, sauf à s’illusionner sur les coups d’état ou autres pronunciamentos. Hugo se contente d’user du vocabulaire des Bleus ou référant aux Bleus et de le plaquer sur un phénomène fort banal en littérature, qui consiste à ne plus suivre les règles communément admises. "La poésie était la monarchie ; un mot / Etait un duc et pair, ou n’était qu’un grimaud" (v 35-36). Si imposture il y a, elle est dans le fait de transformer le rejet de codes anciens en acte politique et, par une analogie abusive, en renversement de l’ordre politique. "J’ai fait un jacobin du pronom personnel,/Du participe, esclave à la tête blanchie,/Une hyène, et du verbe une hydre d’anarchie" (v 168-170). Les élèves de 6e apprennent le pronom personnel, le verbe, le participe. Admettons que, parmi eux, il y en ait cinq ou six qui ignorent ce savoir minimal. Il est sûr que, si un maître d’école définissait le pronom personnel comme un jacobin, le participe une hyène, le verbe une hydre d’anarchie, ses élèves lui riraient au nez ou appelleraient les urgences psychiatriques. Il n’y a aucun point en commun entre un pronom personnel et un jacobin ou entre un participe et une hyène ou entre un verbe et une hydre d’anarchie. Hugo égrène des extravagances absurdes qui auraient dû faire s’esclaffer ses lecteurs, même les mieux disposés à son égard, et qui sont de la même veine, à la fois naïve et démesurée, que la métaphore bolchevique du soleil que la révolution est censée faire briller à minuit. Le comble est atteint dans la "Suite" (VIII, v 1) : "Car le mot, qu’on le sache, est un être vivant". Si elles étaient exprimées par un quidam, ces naïvetés rendraient hilares les lecteurs exigeants, d’autant plus qu’elles sont dites avec une enflure que la crainte du ridicule, s’il l’avait éprouvée, aurait dû inciter Hugo à réfréner. Il faut être fou ou se moquer du monde pour laisser accroire ou feindre soi-même de croire que l’adjectif noire qualifiant prunelle implique une audace qui pourrait effrayer les tyrans les plus cruels de l’humanité. "Tous les envahisseurs et tous les ravageurs,/Tous ces tigres, les huns, les scythes et les daces,/N’étaient que des toutous auprès de mes audaces" (vers 76-78). Même Sollers n’a pas osé comparer ce qu’il a fait en matière de ponctuation à l’institution par le régime nazi des chambres à gaz.

On sait le succès au XXe siècle de la métaphore de la révolution. Elle est partout : dans le sexe, les moeurs, l’art, la rue, la poésie, la langue, etc. Il n’y a rien où elle ne soit pas. Au début des années 1960, avant de se faire le bourreau de son peuple et de sombrer dans le crime contre l’humanité, Pol Pot enseignait la littérature française aux Cambodgiens. On imagine avec quelle ferveur benoîte il a commenté la posture de Hugo mettant un "bonnet rouge" au "vieux dictionnaire" et faisant souffler sur la langue "le vent de la révolution". Quand on sait que la poésie rendait béats Trotski et Mao, on imagine la bouche gourmande avec laquelle ces tyrans ont prononcé les vers "Je fis souffler le vent révolutionnaire" avant de s’atteler à leur sale besogne de bourreaux ou de tueurs psychopathes. Chez Hugo, la révolution est aussi une imposture. "Dieu le veut", affirme-t-il même, mais sans rire, au vers 231.

 

 

15 février 2006

Mythologies intellotes 4

 

Petits intellos deviendront grands

 

 

En septembre 1980, Le Débat publie, dans sa quatrième livraison, les résultats d’une enquête "de quoi l’avenir intellectuel sera-t-il fait ?". Vingt-quatre jeunes intellectuels qui étaient censés avoir un bel avenir (et qui l’ont eu) ont répondu à la question de la revue. Ils avaient vingt ans en 1968. Ils appartiennent à la génération du baby-boom, de la société de consommation, des barricades de la rue Saint-Jacques, des AG interminables de la Sorbonne enfumée. Les rédacteurs de la revue le reconnaissent volontiers, qui mettent en parallèle leur enquête et celle d’Agathon à la veille de la Première Guerre Mondiale, laquelle est " un intéressant témoignage encore consulté sur l’état d’esprit de la jeunesse d’avant-guerre ". Bref, cette enquête est aussi le portrait d’une génération.

Intitulant leur contribution " déscolariser l’intelligentsia ", Bruckner et Finkielkraut pensent que les intellectuels perpétuent, adultes, des modes de raisonnement scolaires - pas de n’importe quelle école, pas de la communale ou des écoles privées, mais des classes préparatoires aux grandes écoles des grands lycées de Paris. Tous ou presque tous sont agrégés de philosophie ou de lettres ou anciens élèves de l’X, ENS, HEC, et doctorants ou fraîchement reçus au grade de docteur (à 29 ans, Ferry a soutenu une thèse sur la philosophie politique de Fichte). Ils sortent de l’école ou y sont encore comme professeurs. Une des habitudes prises à l’école est de citer des auteurs prestigieux, qu’ils aient été ou non lus. Ainsi, à longueur d’articles, apparaissent les noms des auteurs au programme dans les classes terminales ou en khâgne dans les années 1960-70 : Nietzsche, Kant, Musil, Rimbaud, Marx, Claudel, Hegel, Fichte, Heidegger, comme si les références se limitaient à ce qui a été enseigné dans une classe. En six pages, Adler réussit à citer plus de trente noms, philosophes, historiens ou grands hommes (dont je ne doute pas qu’il ait lu les œuvres), de sorte que son article s’apparente plus à une nomenclature d’ancêtres qu’à une réflexion. A lire les 85 pages du Débat, la tâche à laquelle Bruckner et Finkielkraut invitent on ne sait qui, peut-être eux-mêmes, leurs collègues ou leurs maîtres, s’annonce difficile et l’injonction " déscolariser " reste un vœu pieux, tant ces intellectuels pensent en bons élèves qu’ils sont ou ont été. Les automatismes scolaires ne se sont pas évanouis, à peine le lycée fini. L’essentiel est de faire savant, par exemple en employant des mots latins, anglais ou allemands : horresco referens, ne varietur, anno 1932, ansprechen, aus der Teutschen Urwalde, Weltgeist, Aufklärung, rock culture. De même, les phrases entières des auteurs allemands ou anglais sont citées de préférence dans la langue d’origine : Wo es war, soll ich werden ; no future ; Because we are friends of democracy, we are not allowed to be flatterers of democracy ; Ich liebe die Unwissenheit um die Zukunft, etc. Ainsi, ces citations, dont une traduction révèlerait la platitude effrayante, conservent leur cruelle insignifiance.

La langue de l’école (le latin) et celle de la philosophie (l’allemand) ne suffisent pas. Il faut y ajouter de l’obscurité ou de la langue de bois, condamnées par Jacob, qui est persuadé, à juste titre semble-t-il, que la philosophie enseignée en khâgne dans les années 1960-70 et qui a formaté ces intellectuels est pleine de " passages rigoureusement incompréhensibles ", dont la raison d’être est d’avoir fait passer un " bon moment " à leurs auteurs. " Nous avons répété sur la mort de l’homme, sur les pratiques discursives, sur les modes de production théorique, sur la déconstruction du logocentrisme de la métaphysique occidentale, sur les défilés du signifiant, sur le bruit des machines délirantes, des phrases oraculaires dont nous ne savions jamais ni quelles propositions elles exprimaient ni quelles étaient leurs implications ". Lisons ceci à haute voix et méditons-en le sens, à condition d’en saisir une miette : " La culture, espèce de nature-histoire, d’individu-communauté, d’absolu-relatif, déploie le mirage de cette technodémocratie qui ne peut s’étayer que d’une " nature " ou d’une " institution vraie de l’homme " toujours rejetée à distance d’elle-même, dans une dérive qui tantôt la disperse, tantôt l’exauce, et toujours s’en prévaut en la violant ". Ou encore, selon Philippe Raynaud, quatre des phares le plus souvent cités, Popper, Adorno, Habermas, Wittgenstein, auraient exprimé le " refus d’éliminer le sujet fini du discours que celui-ci construit ". Cette phrase a trois ou quatre constructions possibles et donc trois ou quatre sens possibles. Ou c’est le sujet que l’on élimine du discours (complément de lieu) ; ou c’est le sujet du discours (complément déterminatif) que l’on élimine. Qui construit quoi ? C’est le sujet qui construit le discours ou c’est le discours qui construit le sujet. Pauvres Popper, Adorno, Habermas, Wittgenstein, qui écrivent dans une langue réputée obscure et dont la pensée, exposée en français, langue supposée claire de nature, se transforme en amphigouri, avec des constructions vicieuses à foison.

Une opinion répandue partout consiste à croire qu’il existe un divorce entre l’école, qui est censée enseigner le passé et la tradition, et les avant-gardes esthétiques et politiques. A l’école, le classique ; hors de l’école, dans la rue, le moderne. Il n’en est rien. Les intellectuels ont beau reproduire les modèles scolaires, ils n’en connaissent pas moins les tics d’avant-garde. Ils ont peut-être lu les auteurs classiques. Une chose est certaine : ils ont lu les formalistes à la mode. Outre le charabia et l’amphigouri, ils ont pour tics les italiques, les parenthèses, les majuscules, sans que jamais l’usage de ces signes soit justifié, car ces tics n’existent que sur le mode de l’abus, comme s’il s’agissait de lancer un signal destiné à se faire admettre dans une confrérie et obtenir une rapide reconnaissance. En quatre pages, Raynaud réussit à écrire en italiques vingt-cinq mots, expressions ou phrases, des plus communs aux plus rares, sans raison apparente. C’est un record. Tous abusent des parenthèses. Ils mettent tout et n’importe quoi entre parenthèses : des mots isolés, des noms propres, des phrases courtes, des phrases longues, des citations. Dans l’imprimé, les parenthèses rompent la continuité de la phrase. Or, c’est justement parce qu'elles sont des indices visibles de rupture qu’elles foisonnent dans ces textes. Ainsi, elles laissent accroire que les intellectuels, comme Socrate, Jésus-Christ, Marx, etc., sont en rupture - " idéologique ", cela va de soi, mais avec quoi ? -, qu’ils ont basculé dans la dissidence avec tout ce qui est établi, que, tenant, fût-ce dans la seule ponctuation, ce discours de rupture, ils suivent l’enseignement de Bachelard, corrigé par Althusser, sur la coupure épistémologique (dont le mérite est d’avoir connu un succès massif dans les années 1960) ou ils font (sans rire) la lutte des classes dans l’idéologie. De même, tous multiplient, comme s’ils écrivaient en allemand, les majuscules à l’initiale des noms, transformant ces noms en leurres, en pseudo-concepts, en illusion de concepts (je ne comprends pas en quoi le Sens et le Maître sont des concepts) ; en fait, en entités, absolues et absolutistes, de droit divin et totalitaires, comme le Mal, le monstre Etat ou le Léviathan biblique, diabolisées ou sataniques. Ainsi, ils se donnent le beau rôle. Les voilà métamorphosés, par la seule vertu d’une majuscule, en nouveaux Saint-Georges au courage d’exception (ils sont les seuls à rompre la lance avec l’ennemi), personnages de fresques sulpiciennes, combattant ces monstres majuscules qui sont nommés le Maître, le Logos, le Rien, le Savoir, l’Homme, le Sens, le Système, la Marge, la Raison, comme, dans les épopées italiennes et en vers, Orlando Furioso combattait le Mal, le Diable, l’Infâme.

Les journalistes font accroire que les jeunes gens qui avaient vingt ans en 1968 se seraient attaqués à l’ordre établi. On les croit ou on les dit insolents, impertinents, persifleurs ; ils sont révérencieux, conformistes, soumis. Que je m’explique. Ce qui caractérise la quasi totalité de ces articles, c’est la déférence pour les auteurs reconnus, entrés dans le panthéon des philosophes, légitimés par l’école, en particulier par les classes préparatoires. Ils admirent tous, sauf peut-être Emmanuel Todd, né en 1951, qui était trop jeune en 1968 pour participer aux événements de mai, les grands génies qui philosophent en langue allemande, Kant, Marx, Hegel, Fichte, et surtout les modernes, Heidegger, Nietzsche, ceux de l’école de Francfort ou de l’école de Vienne. Ne les citent-ils que pour la montre ? La lecture de ces articles ne permet pas d’en décider. Le fait est qu’ils citent leur nom avec respect, estime, déférence, comme un courtisan son Roi ou un valet son Maître. Celui qui va le plus loin dans l’abaissement respectueux est sans aucun doute Adler, mais Pasquet, Raynaud, Rosanvallon, Ferry ne sont pas loin de le dépasser. Ils sont révérencieux envers les auteurs morts ou qui ont achevé leur carrière et, en conséquence, avec qui ils n’entrent pas en concurrence ou en compétition, sinon après leur propre mort, devant la postérité. Autant ils embaument de déférence les morts, autant ils dissolvent dans l’acide du mépris les vivants, ceux qui, en 1980, avaient plus de cinquante ans, et qui ont été les maîtres-à-penser des années 1950 et 1960. Dagognet, Ricoeur, Benveniste, Derrida, Foucault, Barthes, F. Jacob, Lacan, Aron sont étrangement absents du panthéon. Sartre et De Beauvoir aussi. Peut-être, parce qu’ils ne sont pas Allemands, mais surtout parce qu’ils sont encombrants. Quoi qu’il en soit, ces maîtres sont dénigrés. Murard et Zylberman dénoncent " l’épuisement des oracles ", les " régressions ", les " scléroses " ; Bruckner et Finkielkraut, le " solipsisme " de ceux qui les ont précédés sur le chemin de la pensée, " la scolarité perpétuelle ", le discours critique qui est à lui-même sa propre fin, les Lumières devenues folles. " Nous habitons, écrivent-ils dans une charge féroce, une petite paranoïa que nous revêtons des grands noms d’Universel, de Fascisme et de Résistance ". Pierre Jacob avoue : " Les gens de ma génération, qui ont étudié la philosophie en France à la fin des années 1960, se sont, à mon avis, engagés pour la plupart (bien et sous-entendu : sauf lui) sur de fausses pistes ". Que signifie cette vénération pour quelques-uns fondée sur le mépris de tous les autres ? A mon sens, elle s’inscrit dans la stratégie " ôtez-vous de là que je m’y mette ". En 1980, pour les intellectuels âgés de trente ans, la chasse aux sinécures est ouverte. Presque tous sont fonctionnaires. Leur ambition est de faire carrière dans l’appareil d’état ou dans les services publics. De fait, leur stratégie a réussi d’autant plus que, se disant de gauche, ils ont bénéficié de l’arrivée des socialistes au pouvoir. Aujourd’hui, les voici professeurs d’Université, non pas à Avignon, mais à Paris. A quoi il convient d’ajouter la production d’émissions télé et de radio, des positions importantes dans l’édition, la direction de revues prestigieuses. Ils ont un nom, ils sont reconnus. On les invite à parcourir le monde en mission à l’étranger, on leur offre, comme à des stars du showbiz, de substantiels cachets pour discourir en public ou des piges gratifiantes pour écrire dans la presse.

Sont-ils de bons élèves ? A lire les réponses, on est en droit d’en douter. La qualité qu’un bon élève est censé manifester dans les pensums de ce type est, outre la maîtrise de la langue, l’aptitude à analyser une question et à la comprendre. Ci-dessus, un beau spécimen de tératologie verbale a été cité. Inutile de revenir là-dessus. La question posée " de quoi l’avenir intellectuel sera-t-il fait ? " a rarement été analysée, volontairement ou par manque de réflexion. L’un fait comme si on lui demandait de prédire l’avenir et se métamorphose en un Nostradamus de gare. Un autre répond sur le passé; un troisième sur le présent; un quatrième élude la question (c’est peut-être la réponse la plus intelligente); un cinquième multiplie les injonctions : les il faut que, on doit, il n’y a qu'à, etc. Mongin représente " le nouveau paradigme intellectuel ", non pas en dressant une liste (ce qu’est un paradigme), mais en dessinant un triangle qui reproduit le fameux triangle sémiotique à trois sommets : signifiant, signifié, référent, y affectant des pôles " nouveau paradigme intellectuel ", " médiations institutionnelles ", " nouvelles sensibilités, nouvelle esthétique ", sans que soient expliqués les rapports entre ces " pôles ", lesquels pourtant sont censés " s’articuler ". Méritent-ils vraiment, pour d’autres qualités que l’imitation des tics d’écriture à la mode ou la protection du pouvoir politique, cette carrière rapide ? On est en droit d’en douter. L’avenir imaginé en 1980 est franchement risible. On annonçait que le marxisme et la pensée Althusser avaient un avenir radieux, que le communisme ferait la guerre à l’Occident, que les démocraties étaient en péril, que la Nouvelle Droite menaçait les libertés que quelques hommes courageux, de 1940 à 1944, avaient arrachées par les armes aux nazis, que le libéralisme sauvage allait triompher, G. Dupuy, le journaliste de Libération, prévoyant (et, semble-t-il, il le souhaitait aussi), que serait privatisée la vie intellectuelle et défonctionnarisés les intellectuels, alors que la divine surprise – qu’aucun n’osait espérer, tant il paraissait certain que Giscard serait réélu – qu’a été la victoire de Mitterrand a rendu cela caduc et n’a fait que renforcer ce qui semblait condamné. Le passé n’est même pas analysé. On brandit les bannières comme dans les processions. Les icônes des ancêtres sont agitées, les mêmes slogans ressassés : affaire Dreyfus, Jaurès, le socialisme et la paix ou le capitalisme et la guerre, la gauche unie, la classe ouvrière régénératrice, les intellectuels engagés qui détiennent la Vérité, mais qui restent silencieux (par ignorance ou veulerie) sur le passé nauséabond de Marchais et de Mitterrand, qui s’étaient engagés en 1942, le premier dans la collaboration en Allemagne même avec l’industrie militaire du Reich nazi, le second dans la complicité à Vichy avec des criminels contre l’humanité. Rien de ce qui a été annoncé ne s’est réalisé ; rien de ce qui devait être l’avenir intellectuel ne s’est avéré. La prédiction la plus comique est celle d’Adler. Pour lui, " les ouvriers d’industrie sont les forces motrices de la démocratie ", " le cœur et le cerveau du prolétariat mondial existent là où (en France et en Allemagne) la classe ouvrière est la plus concentrée, la mieux organisée ". Il conclut : " S’il est un avenir auquel je crois dur comme fer, c’est bien à celui-là ", ajoutant prudemment : " le lecteur me pardonnera de demeurer un peu elliptique sur les moyens immédiats de sa mise en œuvre ". La robotisation et les délocalisations décidées Mitterrando regnante ont quasiment fait disparaître la classe ouvrière, les survivants préférant accorder leur suffrage à l’extrême droite plutôt qu’à la gauche, appliquant la vieille sagesse des nations : chat échaudé craint l’eau froide. Aucun des événements survenus dans les années 1980-1990 et des effets qu’ils ont eus sur la vie intellectuelle n’a été prévu, ni même soupçonné, ni la chute annoncée du communisme, ni l’effondrement prévisible des mythes tiers-mondistes (dont Dupuy se fait le chantre), ni la toute puissance montante du nazislamisme qui se répandait partout, dès 1960-70, sans que quiconque s’y opposât, ni le retour des identités culturelles à leur essence, à savoir le racisme haineux. Tout était faux. N’était vrai que le désir de carrière.

De cet ensemble terne, deux auteurs se dégagent, Bizot et Todd, qui, en 1980, se situaient aux marges de l’intelligentsia, parce que, ayant vécu quelque temps à l’étranger, ils connaissent effectivement le monde, lequel, pour eux, ne se borne pas au triangle sacré Sébastien Bottin, Saints-pères, Sorbonne. Bizot a bien analysé en termes synthétiques trois des phénomènes qui sont devenus majeurs dans les années 1980-90 : le Sud (axe Brasilia-Lagos-New-Dehli-Singapour) connaît une explosion démographique et économique qui menace la suprématie supposée, plus fantasmée que réelle, de l’Occident et qui fait du Sud à terme le nouveau centre du monde ; la " rock culture " et ce qui y est lié (communication, images, sons, vidéo, multimédia) s’étend partout et devient le fondement d’une nouvelle culture, prétendument universelle ; le " global village ", ainsi créé et dont la gauche au pouvoir s’est faite le chantre, risque de produire partout des réactions identitaires et nationalistes. Le second, Emmanuel Todd, a bien compris que l’intelligentsia se haïssait (le " masochisme verbal "), comme, dans les années 1930, Drieu La Rochelle ou Brasillach, et ignorait ce qu’a été effectivement la pensée française de la fin du XIXe s, laquelle est à l’origine de l’histoire des mentalités (et quantitative) et de la sociologie aronienne. Ce qui frappe Todd (et il a le courage de l’écrire), " c’est l’alignement culturel de la France, autrefois exportatrice de pensée et de théorie, sur les nations et écoles étrangères, signe certain d’un affaiblissement ", lequel, au cours des dernières années, sous la direction du tandem Mitterrand et Lang, n’a fait que s’accentuer et s’étendre au cinéma, à la musique, à la littérature.

 

Que conclure de ce portrait de groupe ? Dire sa nausée ? Il vaut mieux se souvenir de ce que savent les habiles depuis qu’il y a des hommes et qui pensent, à savoir que la notoriété ne fait pas nécessairement la lucidité, qu’une belle carrière n’est pas nécessairement due au talent, que les académies, les universités, les grandes maisons d’édition sont hantées de médiocres, qu’un important tirage ne fait pas un grand écrivain, que les pensions accordées jadis par le Roi, aujourd’hui par l’Etat, ne vont pas aux artistes, mais aux courtisans : bref, que la pensée emprunte des chemins de traverse, plus ceux de l’école buissonnière que ceux des khâgnes ou de l’agrégation.

 

 

11 février 2006

Mythologies intellotes 3

Débattre (à propos des numéros 1 et 14 de mai 1980 et août 1981 de la revue Le Débat)

 

La maison d’édition Gallimard est prestigieuse. Il suffit de feuilleter son catalogue pour s’en convaincre. Il comprend Gide, Sartre, Malraux, Proust, Claudel, Péguy, Céline, etc. Tous les grands écrivains et/ou grands intellectuels (ou supposés tels) de ce siècle, français ou étrangers, en sont. La marque Gallimard est signe de qualité ou de hauteur de vues.

Il en est ainsi de la revue Le Débat, qui a été fondée en mai 1980. Les thèmes en sont "histoire, politique, société". Dans la page de garde du n° 1, un manifeste dresse un "état des lieux". 1980 est ce "temps de troubles" marqué par l’épuisement des idéologies (marxisme, structuralisme, psychanalyse, avant-garde) qui ont nourri les intelligences de l’après-guerre. Les fondateurs de cette revue, ayant constaté que les intellectuels ne débattent pas ou ne débattent plus, ce qui est un comble pour des gens dont la raison d’être est de débattre, les ouvrent "au nouveau", "aux mondes extérieurs", "aux générations montantes", "aux langages des autres", ce qui laisse entendre que, jusque là, c’est la fermeture "au nouveau" (etc.) qui caractérisait les intellectuels. Ce qui est annoncé, c'est que la revue va "parler des choses avec la curiosité encyclopédique, la compétence du savant et le désir de communication publique", ce qui signifie en négatif que les intellectuels parlaient avant 1980 des choses sans curiosité, sans compétence et sans souci de communiquer quoi que ce soit. Enfin, le Débat reconnait (l’aveu, touchant de naïveté, en dit long sur la crise que subit l’intelligentsia en 1980) que les intellectuels ne savent plus qui ils sont : "Nous comprendre nous-mêmes, nous qui ne savons plus de qui nous sommes les fils, de quoi nous serons les pères, nous qu’un siècle explosé condamne à ne plus vivre, à tâtons, qu’au présent".

Le premier article, signé du directeur et cofondateur de la revue, l’historien Pierre Nora (auteur des Lieux de Mémoire et directeur de la collection Bibliothèque des Histoires chez Gallimard), confirme l'ampleur du trouble. Le titre "Que peuvent les intellectuels ?" parodie un ouvrage collectif, d'inspiration sartrienne, publié au début des années 1960 Que peut la littérature ? Pour Sartre alors, la littérature engagée pouvait beaucoup et même presque tout. Cet article réplique aussi à un pamphlet que Régis Debray a publié en 1977, Le Pouvoir intellectuel en France (Ramsay). Pour Debray, les intellectuels étant pour la quasi totalité d’entre eux des fonctionnaires insérés dans l'appareil d’Etat, centralisé et très puissant, ils exercent le pouvoir en hommes de pouvoir. Nora critique la thèse de Debray : "Il faut le confusionnisme d'époque ou la jalousie des frustrés pour (...) oser parler d'un pouvoir intellectuel comme élément du pouvoir tout court". En 1980, les intellectuels ne sont plus des écrivains ou des avocats ; ils sont professeurs, chercheurs CNRS, docteurs ès toutes les choses du monde, universitaires, ils ont perdu tout charisme, s’étant discrédités, opposés à tout, despotiques, ayant fait montre de tyrannie, terroristes. La charge est terrible, en apparence du moins. Nora dénonce dénonce leur "irresponsabilité politique", leur "laxisme" et leur "démagogie", les "abus de confiance" dont ils se rendent coupables, leur "solipsisme psittaciste", leurs "immobilismes mentaux". Les accusations fusent : "rhétorique de l’intimidation", "terrorisme de l’autorité", "amnésie", complicité avec des tyrans, "affectation et obscurité" verbales, etc.

Arrêtons là l’énumération. Nihil novi sub sole. En fait, cette dénonciation ne fait que répéter une doxa, récurrente dès qu’il est question d’intellectuels, à savoir celle de la "trahison". Lancée par Julien Benda en 1927 dans La Trahison des clercs (les intellectuels trahissent ce qu’ils sont ou censés être quand ils adhèrent à des idéologies particularistes et rejettent l’universalisme qui fonde le savoir), elle a été reprise sur d’autres modes par Nizan dans Les Chiens de garde (pamphlet contre les intellectuels idéalistes qui se mettent au service du capitalisme, de la bourgeoise et des oppresseurs), par Raymond Aron dans L’Opium des intellectuels (si la religion est l’opium du peuple, le marxisme est celui des intellectuels), par Jean-François Revel dans La Tentation Totalitaire et La Nouvelle Censure (les intellectuels qui adoptent les croyances communistes sont incapables de regarder le monde tel qu’il est), par Finkielkraut dans La Défaite de la pensée (en adhérant au culturalisme, les intellectuels trahissent la culture, c’est-à-dire la vie avec la pensée), par Danièle Sallenave dans "la nouvelle trahison des clercs" et dans Le Don des morts (les intellectuels, en rejetant la littérature, la fiction, le récit, la culture, se font les complices de ceux qui rêvent d’abêtir et de déculturer le peuple), etc. Les années 1950-1980 forment, pour reprendre le titre d’un ouvrage de Nathalie Sarraute, "l’ère du soupçon" : après avoir suspecté tout le monde, les intellectuels à leur tour sont l’objet de la suspicion de tous. C’est l’arroseur arrosé.

Bien entendu, les fondateurs du Débat ne sont pas des intellectuels pour rien. Dans le numéro 14, publié en juillet 1981, le ton change. Le désespoir noir du numéro 1 s’est évanoui. Le 10 mai 1981 a tout changé. Un éditorial, intitulé "au milieu du gué" et daté du 12 mai 1981, proclame qu’avec "un socialiste à l’Elysée", c’est "une odeur d’histoire", "une résurrection de la politique", "un retour de la passion générale pour la chose publique", "une étonnante et soudaine ouverture du possible social". En 1980, l’éditorial était noir : Mitterrand, selon les instituts de sondage, n’avait aucune chance de battre Giscard. Le numéro 14, écrit le surlendemain du 10 mai 1981, est rose, heureux, serein, confiant. Il a suffi que 4 ou 5 % des électeurs gaullistes refusent leurs suffrages à Giscard pour que les intellectuels retrouvent un peu d’espoir. Ils serinaient la "résistance", ils ont couvert d’éloges un pilier du régime de Vichy.

 

 

09 février 2006

Mythologies intellotes 2

 

Un cadavre

 

En 1924, des poètes dits surréalistes, qui, pendant un demi siècle, ont donné des leçons de vertu, d’éthique, de politique, de langue, d’écriture, de poésie, de sens esthétique, de morale, que sais-je encore ? de révolution, de lutte des classes, de mauvais goût, de sciences occultes, de magie, de voyance, de bibliophilie, d’impression de revues, d’objets d’art africains, de masques primitifs, de folie, d’amour fou et d’amour sage, d’engagement, de tracts, de provocation, de parasitisme, d’exécration, d’esprit d’inquisition, d’exclusion, etc. à la terre entière et même à l’au-delà, ont diffusé sous le titre Un Cadavre un tract injurieux visant un écrivain qui venait de mourir et qui, pour son malheur, porte le beau nom de France (Anatole), le seul pays que ces poètes aient jamais vomi. France n’a rien commis de répréhensible ou qui mérite quelque mépris que ce soit. Le seul crime qui lui ait été imputé a été la lucidité raisonnable. Il a cru dans quelques principes universels, liberté, égalité, fraternité, et il a défendu en même temps Dreyfus et les Arméniens égorgés en Turquie.

Au moment où ces poètes rédigeaient, la bonne conscience en sautoir, ce tract malodorant, ils se mettaient au service des auteurs communistes de coups d’Etat qui, en quelques années, ont dévoré, telle les sphinges antiques, des millions d’innocents (plus de quatre vingt-cinq millions), organisé quatre génocides (tibétain, ukrainien, khmer, éthiopien) et des massacres de masse à l’infini, réduit la moitié l’humanité à l’esclavage. En 1924, les poètes ont invectivé contre les Justes et léché les bottes des tyrans. Ils ont craché sur la Dignité et encensé la saloperie. Ils ont tué la raison et érigé une statue à la gloire du crime contre l’humanité. Le coup de diapason a été donné. Les intellos ont eu le la.

Ce fut littéralement surréaliste. Pendant le siècle des ténèbres qu’a été le XXe s., ce n’est pas la beauté qui a été convulsive, mais la Bêtise.

 

05 février 2006

Mythologies intellotes I

L’Affaire

 

En 1894, la France redoutait l’Allemagne. La peur n’était pas injustifiée, l’Allemagne étant impérialiste. Les guerres du XXe s. ont montré à quels abîmes conduit l’impérialisme. A l'état-major, un officier travaillait pour l'ennemi. Il fallait découvrir le traître, le temps pressait, les preuves faisaient défaut. Or, il y avait là un capitaine nommé Dreyfus. Le coupable était trouvé. Il a servi de bouc émissaire. Tout cela est abject.

Au même moment commence un génocide. La loi d’Allah est appliquée dans l’empire ottoman. Les victimes sont Arméniens. Ils vivent dans un territoire qui a toujours été leur, mais que des Turcs islamisés, ayant émigré d’Asie centrale ont envahi et conquis en cinq siècles. Des centaines de milliers d’Arméniens sont égorgés en quelques semaines. Ils ne meurent pas tout. Beaucoup survivent, assez pour alimenter un deuxième génocide en 1915. Tout cela au sayf Allah. Si les Turcs et les Kurdes avaient appris la chimie, ils auraient éliminé non seulement les Arméniens, mais tous les infidèles, les Juifs, les mécréants. Ils n'auraient pas à s’échiner au djihad pour achever la sale besogne.

Récapitulons. Entre 1894 et 1896, alors que, à Paris, un innocent est condamné, parce qu’il est juif, 200000 Arméniens sont égorgés, parce qu’ils ne sont pas musulmans. Tout ça à quatre heures d’avion de Paris, diraient les intellos. Ici un malheureux victime d'une machination, là-bas 200000 malheureux victimes du national islamisme. Ici l'innocent a droit à un procès, là-bas on les a égorgés tout de go. Ici l'innocent a la vie sauve, là-bas ils n'ont plus de tête. Pour ce qui est des atteintes aux grands principes, les événements de Turquie sont plus tragiques, plus graves, plus destructeurs que ceux de Paris. Le procès injuste fait à l'innocent Dreyfus a été révisé, la victime réhabilitée. Les égorgés, eux, n'ont pas été ressuscités. Comme ces crimes sont restés impunis, ils se sont reproduits contre les Grecs, contre les Chypriotes, contre les Kurdes, sans que leurs auteurs soient poursuivis. Quand on applique la loi d'Allah, on a le droit d’éliminer la moitié de l'humanité sans risques.

Dans ces années, intellectuel est employé comme un nom pour désigner ces écrivains, ces professeurs, ces avocats, ces journalistes, ces lettrés, ce nouveau clergé qui dit où est le Bien et ce qu'est le Mal, qui s'engage, qui défend de grandes causes gratis, clergé à l'âme belle et à la plume facile. Ces grands prêtres ont une chaire et la une. En 1896, ils ont pris parti, mais pas de risques ! Ils ne sont pas allés à Istamboul, où luit le sayf Allah. Ils sont restés à Paris, préférant affronter une République bonne fille plutôt qu'un empire génocidaire. Oui, ils se sont engagés, en faveur de Dreyfus uniquement. Ils ont exprimé leur solidarité envers le bouc émissaire et leur mépris pour les égorgés. Pourtant, ils savaient. Ils ne pouvaient pas exciper de l’éloignement. Péguy les en avait informés. Tous se sont tus. Avaient-ils peur du sayf Allah qui tranche les têtes libertines ? A Paris, ils ne risquaient rien. Ils n’ont pas défendu les égorgés sous le prétexte que ceux-ci étaient commerçants : sous-entendu filous, exploiteurs du peuple, voleurs, profiteurs. En conséquence, les tueurs, musulmans turcs et kurdes, avaient de bonnes raisons de les égorger. De Paris, de si loin (alors il n'y avait pas d'avions), qu'en savait-on ? Non seulement le génocide est nié, mais encore il est justifié. Quand on est citoyen d'une République qui fait condamner un innocent, parce qu'il est juif, on n'a pas le droit de reprocher à des va nus pieds de trancher la gorge de ceux qui ont des chaussures.

Autrement dit, les intellectuels ont escamoté un génocide et se sont donné bonne conscience avec l'Affaire. Grâce à ce même tour de passe-passe, les prestidigitateurs de l'intelligentsia ont légitimé l’extermination des paysans russes, des Ukrainiens, des étrangers, des grecs-catholiques, des juifs du Proche Orient, des étrangers, ici ou là, en URSS, en Egypte, au Maroc, en Algérie, en Iran, etc.