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01 janvier 2007

Signes 18

 

 

Chiffres et voeux

 

 

Ouvert à la toute fin de l'année 2005, ce "blog" a "reçu" 43855 "visiteurs" (comme on dit sur le net) en 2006 et 90948 pages ont été lues.   

 

Arouet le Jeune souhaite une bonne année à ses "lecteurs".

 

 

28 décembre 2006

Signes 17

 

 

 

 

De l’abus qui est fait du pluriel

 

 

 

 

Le lundi 11 décembre, le journal Le Monde a publié, signé de Mouna Naïm, le compte-rendu d’un livre publié chez Fayard et écrit par d’un historien dénommé Jean-Pierre Filiu. Le livre a pour titre Les frontières du djihad.

Dans le titre du livre, le nom frontières est au pluriel et djihad au singulier : dans le compte-rendu publié dans Le Monde, "la réalité des djihads contemporains", c’est le nom djihads qui prend le s de pluriel et le nom réalité qui est au singulier. Le pluriel est abusif. Il y a un seul djihad, et de nombreuses organisations qui appellent au djihad ou le préparent et d’innombrables combattants qui y participent. La diversité n’est pas dans la théorie ou dans la doctrine, mais dans les hommes ou dans les organisations que les hommes ont fondées. Un titre comme "les réalités du djihad" aurait été plus conforme à la fois à la grammaire et à la réalité des choses.

Pourquoi est-ce le parti pris inverse qui a été choisi, bien qu’il soit, en apparence, le moins exact ?

De plus en plus souvent, les experts occidentaux de l’islam et les spécialistes en sciences sociales emploient les mots qui désignent des réalités de l’islam au pluriel. Il y a vingt ans, c’est, Bruno Etienne qui en a donné le signal dans la longue préface, très bien pensante elle, qu’il a écrite à son sulfureux L’islamisme radical. Le livre est audacieux. Pour en limiter l’audace, Etienne, dans une longue et circonstanciée préface qui tient de la repentance (du type : nous faisons pire que les musulmans), montre patte blanche ou fait amende honorable ou désamorce toute critique en se mortifiant, non pas lui, mais le Français ou l’Occidental, cette bête immonde qui gîte en lui. Le livre est sulfureux, serait-ce que parce que Etienne y analyse la nature violente et guerrière des textes qui fondent la din ou religion musulmane. Grâce à la préface, il détourne toute accusation d’islamophobie qui aurait pu lui valoir un séjour en enfer. Il atténue la réalité guerrière et violente des textes en objectant que l’islam n’est pas uniforme, qu’il se manifeste sous différentes formes, que l’islam du Soudan n’est pas le même que celui de l’Indonésie, que l’islam du Maroc n’a que quelques points en commun avec celui de l’Arabie ou de la Bosnie, que l’islam turc est ou serait plus laïque que le catholicisme polonais, que l’islam qui se répand en Europe n’a rien à voir avec celui de l’Afrique ou celui de l’Asie : en bref, il existe – ou il existerait - plusieurs islams. Bien entendu, la réalité dément ce fantasme. La langue arabe aussi. Essayez de mettre le mot arabe islam au pluriel ! Dans la théologie de l’islam, celle du Coran, des hadiths et des codes de lois, il n’existe qu’une seule din ou "religion". L’humanité a pour din l’islam, le christianisme ou le judaïsme n’étant que des perversions de la din originelle. Après les islams, voilà les djihads : après l’islam pluriel, voilà que l’on nous sert le djihad pluriel.

Le pluriel est l’expression grammaticale d’une idéologie qui est connue sous le nom de relativisme généralisé. Jadis, les militants rêvaient de gauche unie. Comme les divergences étaient trop fortes pour unir ce qui ne pouvait pas l’être, Jospin et ses affidés ont remplacé unie par plurielle, afin de signifier que les partis de gauche ne fusionnaient pas dans un tout indistinct, quand ils gouvernaient la France. Dans la déconstruction, cette lame de fond qui submergea la pensée en France et en Occident dans les années 1960-70, l’adjectif pluriel, signifiant la qualité de ce qui n’est pas uniforme, qui ne forme pas un bloc, et dont le contraire serait totalitaire, a été prédiqué à des noms comme texte, œuvre, littérature, religion ou société, etc. Tout a été mis au pluriel et le mot pluriel est chéri de ceux qui, à la manière de Heidegger, Blanchot, Derrida, Barthes, Kristeva, etc. montrent que le savoir et les sciences, dont l’Occident est fier, sont de simples préjugés, nourris d’ethnocentrisme, européocentrisme, logocentrisme, qui n’ont d’autre validité que la force des préjugés ou qui tirent leur légitimité des institutions (universités, académies, sociétés savantes, centres de recherche, etc.) où ils prospèrent. Ces postulats post-modernes du pluriel sont de l’idéologie. Rien ne les confirme. Le pluriel autorise que l’on donne à quelque réalité du monde tout sens et n’importe quel sens. La haine des savoirs est devenue le credo de ceux qui mettent tout au pluriel, transformant l’or pur du libre examen en vil plomb de préjugés obscurantistes.

Il en va ainsi de l’emploi d’islams ou de djihads au pluriel. L’enjeu de cette grammaire nouvelle est de renvoyer à une ignorance congénitale ceux qui se prononcent sur l’islam ou le djihad sans être diplômés en sciences islamiques ou en sciences du djihad ou sans être Filiu ou Naïm. C’est ce qui est dit dans le compte-rendu publié dans Le Monde : "(le pluriel) est ce qui fait la singularité de l’ouvrage (de Jean-Pierre Filiu) dans le foisonnement des travaux de spécialistes confirmés ou autoproclamés des réseaux djihadistes". Autrement dit, il existe des savants et des ignorants. Seuls les premiers sont légitimes, puisqu’ils parlent des islams ou des djihads ; les autres sont des "spécialistes autoproclamés". Le pluriel disqualifie les non spécialistes. Le fonds de commerce des altéroproclamés est préservé.

L’air de serinette pluriel a déjà été joué à propos du communisme. Dans les années 1960, il se disait chez les compagnons de route (Nouvel Observateur, Le Monde, etc.) et chez les spécialistes, que le communisme était divers, qu’il n’était jamais uniforme, qu’il avait plusieurs visages, que le vrai communisme était ailleurs, qu’il n’était surtout pas là où il était établi, qu’il y avait des communismes, etc. Bien sûr, la réalité démentait partout ces fictions : dans le Kommunistan, comme aujourd’hui dans l’Islamistan, c’était partout la même tyrannie, la même gabegie, la même pauvreté de tous sur laquelle prospère l’insolente richesse des chefs, la même réduction de milliards d’hommes au statut infamant d’esclaves de l’Etat, du Parti ou du Dieu unique, Marx, Mao, Lénine ou Allah. A peine le communisme s’est-il effondré, le vieux 78 tours a été replacé sur le gramophone : il ne diffuse plus l’Internationale, mais le Coran. L’aiguille rouillée a beau faire entendre plus de bruits parasites que de sons (cris de douleur des malheureux déchiquetés, appels au meurtre, hurlements de haine, délires racistes), que même les versets psalmodiés ne couvrent plus, le vieux 78 tours sert encore et toujours.

Le relativisme généralisé prétend avoir pour but de faire comprendre des réalités. Comprendre, oui, dans quel sens ? En effet, ce verbe a plusieurs sens : il signifie non seulement expliquer, mais aussi, dans un sens dégénéré, "trouver des circonstances atténuantes à", c’est-à-dire "approuver par empathie". Dans le Trésor de la Langue française, c’est "percevoir la vraie nature de telle personne par une disposition d’esprit très favorable, voire complice, en allant parfois jusqu'à reconnaître explicitement le bien-fondé de ses motivations particulières et même jusqu’à excuser ses travers avec une extrême indulgence" ou "vibrer de la même sensibilité, partager les mêmes goûts esthétiques, savoir apprécier". Le s de pluriel à islams et à djihads signale que celui qui énonce légitime, justifie, approuve ce dont il parle, rien d’autre.

"Science sans conscience n’est que ruine de l’âme", écrivait Rabelais au XVIe siècle. Il ne pensait pas, quand il écrivait cela, que les hommes éclairés du troisième millénaire ressusciteraient l’obscurantisme médiéval qu’il dénonce.

 

 

 

 

15 octobre 2006

Signes 16

 

 

 

Le rétablissement de la peine de mort

 

 

 

La peine de mort est rétablie en France. Cela s’est fait en douce. Il n’a pas été nécessaire de faire voter le peuple. Même les députés, pourtant attachés à leurs prérogatives de législateurs, n’ont pas eu leur mot à dire. Qu’on se le dise donc ! Attention aux abattis. Couic ! Plus de gorge. Vous savez à quoi s’exposent les imprudents.

Robert Redeker, philosophe, habite dans la région de Toulouse, ce qui prouve que les Toulousains ne sont pas condamnés à jurer cassoulet, Stade toulousain, tombe la chemise, Téfécé et putaing de con. Robert Redeker a beau vivre à Toulouse, cité métissée, où l’Etat rémunère, en violation de la loi de 1905, un imam diplômé de l’école de théologie d’Al Azhar, au moins 30000 francs par mois (soit, en nouvelle monnaie, 4500 e), il n’en est pas moins français. On peut donc être philosophe, toulousain et français. C’est rare sans doute, mais ça existe.

Ce que nulle part en France on ne peut être, à savoir "condamné à mort", Robert Redeker, à Toulouse, bien qu’il soit français, l’est, lui, condamné à mort. Il est même le seul Français de France qui soit condamné à mort. Bien entendu, si cela ne tenait qu’à lui, il aurait volontiers et sur le champ renoncé à ce privilège. Mais comment faire entendre raison à ceux qui n’ont point d’oreilles, mais un sabre coupant comme un rasoir, et qui ont un Coran dans la tête ?

La France a beau avoir aboli la peine de mort (c’est la gloire de Mitterrand et de son âme damnée Badinter), elle n’empêche en rien qu’un Français soit condamné à mort. Pas sur la lune, ni en Arabie saoudite. Non ! En France. Toulouse est encore en France, peut-être plus pour longtemps - du moins, jusqu’à plus ample informé. Robert Redeker n’est pas le sujet de ces enturbannés qui ont fait main basse sur l’Iran ou l’Arabie, où ils décapitent à tour de bras. En veux-tu des têtes, en voilà. Il est citoyen français, citoyen de la République citoyenne et français de la France française. Comme il est citoyen et français (peut-être pas pour longtemps : s’il se fait égorger, il ne sera plus rien), la DST le protège. Noblesse oblige.

En France, il est des lobbies actifs et puissants qui s’indignent à l’idée que la peine de mort puisse être un jour rétablie en France et en Europe. Ils seraient prêts à couper la tête de Bush qui ne veut rien entendre et qui continue, contre vents et marées, à approvisionner la Mort en chair humaine. Eh bien, devinez. Tous les opposants à la peine de mort ont applaudi, à mots couverts certes, du bout des lèvres certes, au rétablissement de la même peine de mort : le Mouvement pour le Racisme, la Ligue des Droits de l’Homme musulman, Sauce raciste, le PCF, la Ligue, les syndicats enseignants (toujours les premiers à hurler avec les loups), le Ministre à la con de l’Educ-nat, le PS (qui ne dit mot consent). Pour se justifier, tous ont avancé la même raison : Redeker ne l’a pas volé, Redeker est raciste, Redeker porte un nom juif ou un nom boche, Redeker est un violent, Redeker n’avait qu’à se taire, Redeker pue, selon la Ligue des Droits de l’Homme musulman à trucider les mécréants.

Le quotidien de l’Intelligence Incarnée a fait fort. Comme d’habitude. Nihil novi sub sole. Il a attendu le 30 septembre 2006, 10 jours après la condamnation à mort, pour annoncer à ses lecteurs qu’un philosophe toulousain était condamné à mort, alors que ses confrères en avaient publié la nouvelle dès que la sentence a été connue. L’article est signé Ternisien, le pote à Ramadan, Alaoui, UOIF et à tout ce qui porte barbe, calotte, djellaba, hidjab, tchador, burka. L’article est glacial. Ce n’est pas la sentence de mort qui glace Ternisien, mais les paroles impudentes qu’aurait prononcées Redeker et qui, de ce fait, a amplement mérité à avoir, lui, son épouse et ses enfants, la gorge tranchée. Un éditorial de la rédaction daté du 1 octobre fait encore plus fort. Plus fort que Ternisien, il faut le faire ! Ce qui est révélé, c’est que Robert Redeker a été condamné à mort (nouvelle que tous les citoyens de la République citoyenne savaient le 1 octobre 2006) et qu’il ne l’a sans doute pas volé (sentence dont le bien fondé n’avait pas encore convaincu les citoyens de la République citoyenne). Ce qui est caché, c’est le nom du cheikh qui a prononcé la sentence. Pourtant, ce cheikh est connu de tous les services du Monde. Il a un nom, une œuvre, des responsabilités. Il se nomme Qaradawi, il est théologien et responsable d’un Conseil des musulmans d’Europe, il est milliardaire, il réside au Qatar et dans tous les lieux accueillants de la terre, où il y a des femmes faciles et vénales, il est le mentor des Frères musulmans et de l’UOIF, la branche française de cette organisation raciste, à qui Sarkozy a offert le CFCM, il est l’intime de Ramadan. Or, ce Ramadan, cette UOIF, ces Frères musulmans, ce Qaradawi, etc. sont les enfants chéris du Monde et de ses services, les petits chouchous de ces petits messieurs, leurs protégés, ceux que Le Monde couve, au cas où… Si la République citoyenne devenait islamique, les arrières seraient assurés. Déjà, en 1940, Le Temps, dont Le Monde a pris la suite (seul le nom a changé), caressait dans le sens du poil les armées ennemies qui défilaient victorieuses sur les Champs Elysées.

 

L’article qui a valu au philosophe Robert Redeker une condamnation à mort a été publié dans Le Figaro du 19 septembre. Ce n’est pas une analyse de fond, ni l’exposé argumenté d’une thèse, mais une réaction à plusieurs faits, à savoir : les meurtres gratuits de prêtres et de fidèles chrétiens et les destructions de bâtiments dits occidentaux qui, dans les pays musulmans, ont sanctionné la publication, dans un journal danois, de dessins ; et les destructions d’églises et le meurtre gratuit d’une vieille femme de 70 ans qui ont puni le Pape d’avoir dit à l’université de Ratisbonne ce qu’il n’a jamais dit. De ces faits, Redeker a tiré la conclusion que les musulmans cherchent à imposer aux Européens leurs propres normes en matière de censure, de silence obligatoire dans les rangs, de renoncement à toute pensée, de servitude imposée à tous, de barbarie, etc. : conclusion assez juste que Ternisien, Le Monde et les autres ont interprétée comme une critique sans fondement, injuste et scandaleuse de l’islam.

Jusqu’à ce que Robert Redeker soit condamné à mort pour avoir écrit ce qu’il a écrit, on aurait pu penser que sa conclusion était exagérée. Les avanies (c’est de ce terme que les anciens auteurs désignaient les mauvais traitements que les mahométans infligeaient aux chrétiens, juifs, tièdes ou incroyants) qu’il subit en confirment la justesse. S’il en était besoin, elles confirment aussi que les puissants de la seule Parole autorisée dans les media participent, au même titre que le cheikh Qaradawi, à l’entreprise d’asservissement que Robert Redeker a signalée et dont ils se font les complices.

 

 

 

29 septembre 2006

Signes 15

 

Figure

 

 

 

En latin, figura signifie "configuration", "structure" : ainsi, la forme du corps humain est dite figura, de même on nomme figura un triangle. Il signifie aussi "chose façonnée". On désigne par figura une statuette d’argile ou une empreinte de cire. Dans un sens figuré, par analogie avec une chose façonnée, il signifie "manière d’être" : est dite figura la tournure prise par une affaire ou un genre ou type d’éloquence. Enfin, en rhétorique, il désigne des écarts par rapport à une façon "normale" ou "commune" de s’exprimer. C’est Quintilien qui emploie pour la première fois figura pour désigner les figures dites de style.

Figura est dérivé du verbe fingere (supin fictum), qui désigne les actions de "façonner" ou de "pétrir" (la cire ou l’argile), de "fabriquer", "modeler", "sculpter". Cicéron nomme la sculpture ars figendi. Au figuré, par analogie avec le procès de façonner la matière, ce verbe désigne les procès qui consistent à "façonner l’esprit et la volonté" d’autrui, de "façonner l’expression de son visage", en se déguisant ou de "façonner" quelqu’un "au bon goût". Les autres acceptions de ce verbe sont "imaginer", "se représenter quelque chose par la pensée" ou "représenter à autrui", "imaginer pour autrui" (le supin fictus signifiant alors "fictif", "imaginaire") ou "inventer faussement", "forger des accusations contre quelqu’un", fictus signifie "feint", "controuvé", "faux", "mensonger". En latin, le nom figura et le verbe fingere relèvent donc à la fois des arts plastiques (et surtout de la sculpture) et des arts du langage (les figures de style et la fiction littéraire), bref des arts que l’on peut qualifier de figuratifs.

Les significations latine de figura et de fingere, qu’elles soient relatives aux arts plastiques ou aux arts de la parole, se retrouvent en français. Ces mots qui à l’origine s’appliquaient aux arts plastiques (cf. fingere : "façonner", "modeler", "sculpter") ont vu leur emploi s’étendre au langage et aux arts de l’expression verbale - les figures de style ou de rhétorique, la fiction littéraire ou romanesque -, qui ne sont pas figuratifs ou qui, s’ils le sont ou s’ils peuvent être dits parfois "figuratifs", ne le sont pas par les mêmes modes (représentatifs ou imitatifs plus que figuratifs) que les arts plastiques. Pourquoi figura a-t-il été utilisé en latin, et continue-t-il de l’être en français, pour désigner, par figure de style - en l’occurrence, par métaphore, sous l’effet d’une analogie justifiée - les figures de style ou de rhétorique, c’est-à-dire des accidents du langage ou des constructions, qui présentent la particularité de s’écarter d’une façon commune de s’exprimer ? Très tôt, les écrivains ont pris conscience de l’existence de propriétés figuratives dans le langage. Les figures permettent à un locuteur quelconque (narrateur ou orateur) et sans recourir aux arts plastiques de faire voir à son interlocuteur (lecteur ou auditeur) "les choses en acte", comme dit Aristote, les phénomènes, les procès, les événements. Selon Pierre Fontanier dans son Traité général des figures du discours autres que les tropes (1827), ce qui caractérise les figures, outre qu’elles s’éloignent de "l’expression simple et commune", est la propriété qu’elles ont de donner au discours une réalité sensible, tangible, quasiment matérielle : ce sont "les formes, les traits ou les tours plus ou moins remarquables et d’un effet plus ou moins heureux, par lesquels le discours, dans l’expression des idées, des pensées ou des sentiments, s’éloigne de ce qui en eût été l’expression simple et commune". Autrement dit, un orateur, poète, écrivain donne forme à des idées, sentiments, pensées de la même manière que le sculpteur donne forme à un bloc de marbre ou à un tas d’argile. Bref, on peut façonner le langage comme la cire, la glaise, la pierre ; on fait voir et on figure par le langage des choses du monde extérieur, des sentiments, des idées, des pensées, comme le font les sculpteurs et les peintres avec la matière, marbre, argile, couleurs, etc.

Le nom figure désigne, dès l’Antiquité et à des degrés divers, des réalités des arts plastiques et des arts du verbe. En lui, se cristallise la proximité possible ou supposée du langage et de l’image. De tous les noms du français, il est l’un de ceux qui ont les sens les plus riches, les plus étendus et les plus variés (figuration, se figurer que, figure humaine, arts figuratifs, figures du langage, fiction, sens figuré, transfiguration, etc.). Depuis des millénaires, la figure est au cœur de la plus brillante et de la plus humaine des civilisations que l’humanité ait élaborée. Le nom figure et ses dérivés en sont le symbole éloquent.

Or, la figure est rejetée, attaquée, critiquée, lentement détruite. Dans les arts, tels que la peinture, la sculpture, la littérature, l’architecture, le cinéma, etc., l’heure est à la destruction des figures ou des images, à la défiguration, à l’abstraction, qu’elle soit géométrique ou lyrique, ou à la déconstruction. Ces faits font de la modernité une ère iconoclaste, où les hommes "brisent les icônes" - surtout celles qui les représentent. Il en va de même du vandalisme afghan. Les talibans ont détruit au canon d’antiques statues de Bouddha ; les artistes d’Occident s’évertuent à chasser de l’art toute figuration, quelle qu’elle soit, ce en quoi ils sont les dignes précurseurs des talibans. Les uns comme les autres haïssent la figure. Les premiers y préfèrent la destruction qui instaure le néant ; les seconds, moins brutaux, la déconstruction, espérant rendre impossible pour l’éternité la renaissance tout art figuratif. La défiguration moderne n’est pas un marché spéculatif ou une mode ou un attrape-gogos, ce à quoi elle est réduite parfois. Elle rabaisse l’homme dans ce que l’homme a de meilleur et elle contribue à détruire une civilisation plusieurs fois millénaire.

 

 

 

22 août 2006

Signes 14

 

 

 

Le tartufe Grass

 

 

 

Depuis plus d’un demi-siècle, Günter Grass serait la conscience de l’Allemagne : la mauvaise conscience, devrait-on dire, car Grass est toujours près de soupçonner, d’accuser, d’imputer à crime, ses compatriotes ou les Occidentaux, surtout s’ils sont Américains, et, dans le même temps, d’excuser ou de louer en douce feus le régime tyrannique de l’ex-RDA et l’immonde URSS. Pendant un demi-siècle, il a joué le même air de serinette du compagnon de route progressiste, dissimulé sous le masque social-démocrate, Marx, congrès de Bad-Godsberg, usw. Partout, il est honoré, fêté, célébré, loué, glorifié, décoré, couvert de prix lucratifs et de récompenses diverses, grassement rémunéré pour disserter doctement dans les universités et autres lieux savantasses sur l’engagement. Ses propos, sur quelque sujet qu’ils portent, futile ou sérieux, et même s’ils sont un tissu de sottises, sont avalés comme les prédictions d’une pythonisse antique, surtout depuis que lui a été décerné en 1999 le Prix Nobel de littérature, dixit l’académie suédoise, "pour avoir dépeint le visage oublié de l'histoire dans des fables d'une gaieté noire".

"Dépeint le visage oublié de l’histoire" : ces Académiciens faisaient de l’ironie. Tartufe vient de révéler son vrai visage, celui que tout le monde a oublié ou n’a pas voulu voir. Il a reconnu, lui le progressiste en diable et tous azimuts, et cela, après soixante ans de mensonges, qu’il s’était engagé, à l’âge de 17 ans, à la fin de 1944, dans les Waffen SS : engagement qu’il a caché avec acharnement. Dans la notice biographique que diffuse l’Académie suédoise, il est écrit ceci : "après avoir servi sous les drapeaux pendant la guerre et avoir été prisonnier des Américains de 1944 à 1946", etc. Enivré par son aveu, Grass se lance même, dans l’entretien qu’il a accordé le samedi 12 août 2006 au quotidien Frankfurter Allgemeine Zeitung, dans une défense et illustration inouïes des SS : "Pour moi, et je suis sûr ici de mes souvenirs, les Waffen SS n’avaient rien d’atroce, c’était une unité d’élite qui était toujours engagée là où ça chauffait". Pour moins que ça, on a intenté des procès en sorcellerie à répétitions à de pauvres types, un peu simplets, qui avaient eu le tort de ne pas se repentir d’avoir servi dans cette armée d’élite politico-militaire, qui était chargée de défendre le régime hitlérien. Il est sûr que Grass n’aura pas à répondre de ses actes et de ses paroles devant un tribunal. Son aura l’en préserve.

Bien entendu, personne ne reprocherait à Grass cette erreur de jeunesse, ni même de l’avoir aussi longtemps dissimulée, si Grass n’avait pas été, dès qu’il a publié Le Tambour en 1959, un magistral Professeur de Vertu, un Sermonneur à tous vents et à tout crin, un Inquisiteur de première classe, un Commissaire politique impitoyable, infligeant à ses lecteurs, et à toutes les lignes, d’interminables et assommantes Leçons de Droiture, de Courage, de Sincérité, d’Authenticité, de Transparence, de Sens de l’Histoire, de Progressisme moral, accusant sans cesse ses malheureux compatriotes de x crimes dont il s’exonérait sans vergogne. La bonne conscience, il s’en engraissait ; la mauvaise, il en couvrait ses compatriotes dont le crime a été de s’accrocher à la RFA démocratique.

Le clou, c'est le silence des intellos. Dans les rangs, personne ne moufte mot, on se tait, on se coud les lèvres, on ne voit plus une seule tête, même pas celles qui, d’habitude, dépassent. Les vigies de la vigilance ferment pieusement les yeux : pétrifiés, ils ont porté aux nues un ancien des Waffen SS qui semble ne pas regretter ses engagements passés. Il y a plus. Les journalistes ont annoncé la nouvelle avec des trémolos de surprise dans la voix, comme s’il s’agissait du mariage de Mademoiselle avec le duc de Lauzun. Ils ne s’y attendaient pas. Comment un écrivain si propre sur lui – si clean, comme on dit en anglais – a-t-il pu cacher autant de saletés ? Ces journalistes ignorent la loi de l’après-guerre. Le progressisme, qu’il soit communiste ou non, compagnon de route, de beuveries et de virées nocturnes ou non, est, depuis la fin de la guerre, la grande lessiveuse. Le blanchiment du passé sale n’a pas besoin de paradis fiscaux. Il a son paradis : c’est l’engagement dans les ligues de Vertu. La lessiveuse a blanchi les gens sales. Mitterrand a montré la voie. Donnadieu l’a suivi, et Blanchot, etc. Les égarés, sincères ou non, comme Grass, les tièdes comme Sartre, les allumés du racisme comme Blanchot, les apeurés et les timides, tous ont été blanchis. Grass est sans doute un imposteur, comme Tartufe ; mais, comme Tartufe, sans le savoir, il révèle la nature de son camp. C’est là son seul mérite.

 

 

 

02 juillet 2006

Signes 13

 

 

Fiertés (suite)

 

 

Ce qui donne un sens à la fierté ou aux fiertés, ce sont ses ou leurs causes ou son ou ses origines. En un mot : de quoi ou de qui est fier celui qui affiche sa fierté ? De son nom, de ses ancêtres, de sa "race", de son "ethnie", d’avoir réussi aux examens, de sa réussite professionnelle, de son argent, etc. ? Etre fier d’avoir accompli des actes méritoires peut se justifier. Pendant des siècles, il a été entendu que la cause, le facteur ou l’origine de la fierté, ce en quoi elle s’origine (formulation moderne) ou ce sur quoi elle s’ente (formulation ancienne), était quelque chose de positif ou de valorisant. Personne n’est fier de ses échecs, de ses avanies, de ses insuccès. Au fil des siècles, les facteurs de fierté ont évolué : les héros épiques, Roland et Olivier, étaient fiers de leur férocité intrépide devant l’ennemi. Aujourd’hui, ils passeraient au mieux pour des fiers-à-bras, au pis pour des fascistes. Ce qui faisait la fierté de Rodrigue, à savoir sa gloire, l’honneur de son nom, sa fidélité au Roi, son sens du devoir, etc. serait de nos jours source de ricanements ou de honte. Aujourd’hui, ceux qui affichent leurs fiertés sont fiers d’être ce qu’ils sont : c’est s’enorgueillir de rien.

Ce qu’il y a de nouveau dans le mot fierté, c’est le pluriel. Certes, il arrive que les noms, dits abstraits, au sens où, dérivant d’un adjectif, ils signifient la qualité exprimée par l’adjectif, soient employés au pluriel. On dit les vanités, les futilités, les beautés, etc. Auquel cas, ces noms ne désignent plus la qualité, mais les réalités ou les actes ou les faits qui attestent cette qualité. Les beautés d’une cathédrale gothique sont les vitraux, les arcs, les gargouilles, les sculptures du porche et autres parties, etc., tous beaux ou jugés beaux, et qui contribuent à former la beauté de l’ensemble. Il semble qu’il en aille autrement du pluriel de marche des fiertés. Ces fiertés ont pour cause les mœurs ou les modes de faire société par union des mêmes, des semblables, des identiques, ce en quoi le terme identité est employé à bon escient dans ce contexte, l’identité étant la propriété qu’ont deux ou plus de deux choses, personnes, concepts, notions, grandeurs d’être identiques ou de se ressembler. Le pluriel, dans cet emploi, renvoie à la thèse plurielle des idéologues post-modernes de la déconstruction ou, comme on voudra, des hyper-modernes de la critique institutionnelle, pour qui les institutions, quelles qu’elles soient, loi, Etat, école, nation, mariage, culture, morale, valeurs, etc. sont des constructions imposées par un Ordre injuste, bourgeois ou occidental, et auxquelles ils opposent le désir, le plaisir, leur arbitraire, leur bon plaisir, la nature ou leur nature. Le pluriel fiertés est, dans ce cas, la partie émergée de l’iceberg post-moderne et le papier de tournesol qui révèle l’idéologie plurielle qui avance, pour la saper, sous la société actuelle.

Il reste enfin l’étymologie du nom. En latin, feritas (ou "fierté"), qui dérive de ferus, au sens de "propre aux bêtes sauvages", a pour sens premier "mœurs sauvages, barbarie, cruauté". Le regretté Philippe Muray définit, dans ses Exorcismes spirituels, la modernité par l’indissociation ou par le rejet des distinctions premières de sexe, d’espèce ou de genre : les animaux ont des droits, comme les hommes ; la terre aussi ; la nature aurait signé un contrat ; les parents se comportent comme des enfants gâtés et immatures ; ils tiennent leurs enfants pour des adultes ; la culture n’est plus distincte de la nature ; tout est culture ; hommes et femmes, c’est du pareil au même, etc. Il y a de la malhonnêteté à faire parler un penseur mort. Il est sûr qu’il verrait dans la marche des fiertés un triomphe, au sens antique de ce terme, tel que le définit Littré dans son Dictionnaire de la langue française : "honneur accordé chez les Romains à un général qui avait remporté une grande victoire ; il consistait en une entrée solennelle et pompeuse, où marchaient le vainqueur, l’armée victorieuse, les captifs et les dépouilles". La marche des fiertés a tout d’un triomphe. Ce sont les vainqueurs qui défilent et qui exhibent leurs trophées pour célébrer, non seulement un retour à la nature, mais aussi le triomphe de la nature sur la culture ou sur le lent processus de civilisation, lequel a consisté, pendant des millénaires, pour l’humanité à s’arracher à la nature.

 

 

 

01 juillet 2006

Signes 12

 

 

Fierté et fiertés

 

 

Le nom fierté est formé à partir de l’adjectif fier : fier continue le latin ferus qui signifie "sauvage, non apprivoisé ou non cultivé (en parlant d’une terre)" et "grossier, farouche, cruel, insensible". Le nom feritas ou qualité de ferus a le sens de "mœurs sauvages", " barbarie", "cruauté". En latin, ces mots renvoient à la nature brute et non cultivée, à l’animalité et à la cruauté prêtée (sans doute par erreur) aux animaux sauvages.

En français, il conserve ce sens défavorable. Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762) relèvent d’abord le sens défavorable qu’ils illustrent des exemples suivants : "il a trop de fierté", "il a une fierté naturelle qui lui fait tort", qu’ils atténuent par la remarque positive "il se prend aussi en bonne part", comme dans les exemples : "un peu de fierté ne sied pas mal aux femmes" et "il a une noble fierté". Littré, dans son Dictionnaire de la langue française, a lui aussi conscience de l’ambivalence du mot, qui peut avoir un sens détestable ("état d’un esprit fier, qui s’enorgueillit de ses avantages réels ou supposés") ou louable ("qualité d’un courage fier", "intrépidité", "qualité d’une âme fière", "hauteur de courage"), et désigner un défaut ou une qualité. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), fierté est laudatif ou péjoratif. Il est laudatif quand il signifie "souci de sa dignité", "respect de soi-même" ; il est péjoratif quand il dénote le "défaut d’une personne qui affiche une supériorité illusoire ou qui affecte des airs hautains et méprisants" : auquel cas, il a pour synonymes arrogance ou dédain..

Dans l’histoire de la langue française, le mot apparaît pour la première fois, à la fin du XIe siècle, dans la Chanson de Roland, où il signifie "hardiesse, courage, intrépidité". Cette chanson de geste ou épopée chante la gloire de ces guerriers francs ou d’origine franque qui ont gouverné la Gaule et l’Occident pendant plusieurs siècles et qui étaient réputés pour leur intrépidité au combat et la violence de leurs mœurs : ils avaient un courage de bêtes sauvages. On comprend que, pour tourner en dérision les valeurs épiques propres à des héros imaginaires, soit apparu le nom fier-à-bras pour désigner les faux braves, les fanfarons, les rodomonts ou habitués des rodomontades. Dans la seconde moitié du XIIe siècle, fierté est en usage dans le sens défavorable de "caractère de celui qui se croit supérieur aux autres". Ce n’est qu’au XVIIe siècle, chez Corneille, qu’est attesté le sens favorable moderne de "sentiment élevé de la dignité, de l’honneur".

Le mot anglais pride, qui est la traduction de fierté, a la même ambivalence. Il signifie favorablement "self respect", "knowledge of one’s worth and character" et défavorablement "too high opinion of oneself, one’s position, possessions, etc. arrogance".

Dans le nom "marche des fiertés" qui est donné à un défilé annuel, le mot conserve son ambivalence. S’il venait à l’esprit (hypothèse très improbable) de quelques hurluberlus d’organiser une marche des fiertés françaises ou des fiertés occidentales ou des fiertés chrétiennes (laquelle, à coup sûr, serait interdite et réprimée manu militari), ils seraient accusés d’arrogance, de dédain envers autrui, de racisme, d’intolérance et ils seraient suspectés de transmettre d’autres maladies contagieuses. Il faut donc que les fiertés qui paradent dans les rues sans encourir la moindre critique jouissent de privilèges.

 

 

16 juin 2006

Signes 11

 

 

 

Le Français Moussaoui et Guigou la Maghrébine

 

 

Tout apparemment oppose le Français Moussaoui au député Guigou : le sexe, la religion, l’âge, la beauté, la condition sociale. Le premier est emprisonné aux Etats-Unis, ce que ne sera jamais Mme Guigou ; la seconde est député, ce que ne sera jamais Moussaoui. Celui-ci représente l’islamisation du monde depuis le 9.11, celle-là la mondialisation islamisée dans le 9.3.

Les media, le pouvoir, les bien pensants, les vigilants, les vertueux s’obstinent à qualifier Moussaoui de français, bien que celui-ci ait récusé ce qualificatif. Mais aucun de ces franciseurs à outrance n’a osé qualifier Mme Guigou de marocaine, bien que, d’après elle, ses racines s’enfoncent très profondément dans la glèbe marocaine. A plusieurs reprises, Moussaoui a crié qu’il n’était pas français, que cette nationalité de papier lui avait été imposée, qu’il était musulman, qu’il ne devait allégeance qu’à l’oumma ou nation de l'islam et que musulman était la seule identité qu’il revendiquât. Malgré les dénégations, les journalistes ont continué à le baptiser français, alors qu’il juge, à juste titre, si on la rapporte à ce qu’il croit, l’étiquette infamante : c’est son étoile jaune. "Je ne suis pas Français, je ne serai jamais un Français, a-t-il déclaré. Je suis là seulement en tant que musulman. Je n’ai rien à voir avec une nation de croisés homosexuels !". Pour lui, les choses sont claires. Apparemment, les journalistes ne l’ont pas compris.

Mme Guigou, ancien ministre de Mitterrand et de Jospin, est actuellement député du 9.3., le département de France où les populations qui y habitent sont sans doute majoritairement nées à l’étranger ou issues de parents nés à l’étranger. Née au Maroc, Mme Guigou y a passé sa jeunesse, une jeunesse dorée à n’en pas douter. Elle est favorable au droit du sol : c’est ce qu’elle répète aux populations du 9.3. Mais elle refuse, comme Moussaoui, de se l’appliquer à elle-même. Si elle y était aussi sincèrement attachée qu’elle le dit, elle serait marocaine. Ce droit du sol est-il mauvais pour qu’elle le rejette ? On n’ose imaginer les réactions des populations du 9.3., jeunes ou moins jeunes, quand Mme Guigou leur vante ce droit. Le mépris ? La haine ? Le dégoût ? Moussaoui est marocain par le sang. C’est ce que son père lui a transmis, ainsi que le nom qu’il porte. Mme Guigou est née au Maroc de parents italiens ou d’origine italienne. Le droit du sang fait d’elle une Italienne. Moussaoui a renié la nationalité de son père. Mme Guigou aussi. Elle renie le droit du sol et le droit du sang, Moussaoui aussi.

Ces vrais faux jumeaux sont au cœur du malaise français – plus exactement dans l’épicentre de la haine qui affecte "l’être" français.

Dans tous les pays du monde, la nationalité est transmise par le père. La mère donne la vie ; le père donne aux enfants le nom et la nationalité. Autrement dit, avec la mère, on est dans la règle biologique de l’espèce ; avec le père, on est dans la loi – la loi symbolique, celle du nom et de la nationalité, et non pas seulement dans le royaume ubuesque des coups de tampon sur les documents administratifs, dont la validité, comme ce français récusé à juste titre par Moussaoui ou ce marocain récusé par Mme Guigou, s’arrête à l’identité. Ce n’est pas le papier tamponné par un bureaucrate qui fait l’identité d’un être humain, quoi que tentent de faire accroire les gauchistes et autres belles âmes quand ils font des "sans papiers" les messies d’un ordre nouveau.

Quand on dit que la loi des pères est symbolique, cela ne signifie pas qu’elle est comme l’euro symbolique, auquel sont condamnés des auteurs de délits. L’euro versé est une manière de réparer une faute. La loi des pères est symbolique, au sens où elle est constitutive de l’identité d’une personne. Le symbole est ce bien commun que l’on reçoit en dépôt et qu’il est impossible, sauf à risquer le déshonneur ou une damnation éternelle, de dilapider ou de détruire. Dans la Grèce antique, le symbole était un objet coupé en deux, dont deux personnes conservaient la moitié et qui servait de signe de reconnaissance ; ou encore, dans une affaire commerciale, c’était le capital commun constitué de parts égales auquel les associés s’interdisaient de toucher. Dans la langue latine des chrétiens, le nom a pris le sens de "profession de foi au baptême" : c’est le bien le plus précieux qui soit transmis à un être humain et qu’il ne peut renier sans se renier lui-même.

On sait que la haine des pères est la chose en France la mieux partagée. Aux pères présentés comme stupides et vains, il est opposé les homos festifs et conviviaux, les nouveaux héros de notre temps de rébellion obligatoire, ou les femmes libérées (de tout mâle) qui élèvent seules leurs enfants, sans jamais les mettre en présence d’un père. Le père n’est même plus le géniteur, il ne transmet rien, n’étant rien ; sa loi est un arbitraire tyrannique ; sa présence un tourment sans fin. La haine dont les pères sont accablés s’étend aussi à la patrie – c’est-à-dire au pays du père, que ce père soit français ou qu’il soit étranger, maghrébin ou africain. Ce qui est refusé aux pères, en tant que sources de la loi symbolique, c’est la possibilité de transmettre à leurs enfants quoi que ce soit. Il n’y a plus de symbole – plus rien qui puisse être partagé. Les pères ne sont même plus la source du nom, puisque le nom peut être transmis par la seule mère. Quant au droit du sol généralisé et primant en toutes circonstances sur le droit du sang, il interdit aux pères de transmettre la nationalité dont, eux-mêmes, ils ont hérité de leurs parents et, par leurs parents, de leurs ancêtres. Ce qui est universel est empêché ou interdit. En France, les pères ne sont plus la source de rien et ne servent plus à rien : tout juste à gagner de quoi subvenir aux besoins de leur progéniture, s’ils en ont.

Quand la France avait un empire, elle contrôlait de vastes territoires, où vivaient des populations à qui elle refusait, non sans raison, d’octroyer la nationalité française, préférant le droit du sang au droit du sol. Cet empire a disparu. Tant mieux. La France ne contrôle plus de territoire étranger ; mais elle donne la nationalité française, sans leur demander leur avis, à des gens que le hasard a fait naître sur son territoire. Elle les francise de force, elle s’empare d’eux, elle les arrache à leurs pères et à leur lignée. C’est la violence symbolique la plus cruelle qui puisse être infligée à une personne ; c’est la nier dans ce qu’elle est ; c’est lui ôter toute identité transmise ; c’est l’arracher aux siens et à sa lignée ; et c’est, à la place, lui imposer une identité de pacotille. Les trafiquants d’esclaves échangeaient des hommes contre de la verroterie ; en France, ils sont échangés contre un coup de tampon.

Moussaoui et Mme Guigou se ressemblent plus qu’on ne pourrait le croire. Ce sont deux êtres que la France a arrachés à leur famille ou à leur lignée, et qui ont renié à la fois le sol et le sang. Ces reniements ont fait d’eux des zombies. Personne ne peut rester zombie éternellement, sauf à sombrer dans la folie, la drogue, l’alcool. Pour ne pas être des morts-vivants, les zombies se fabriquent une identité. Mme Guigou, l’énarque en soie, prend une posture prolétarienne doublée d’une résistante de pacotille : elle connaît par cœur Bella ciao, le chant des partisans italiens, qu’elle brame dans les réunions socialistes, ça en jette. Moussaoui a comblé son vide identitaire par Allah akbar, le Deutschland über alles des musulmans. Dans les banlieues, les ersatz ne manquent pas : c’est l’islam. Naguère, c’était le communisme. L’islam a l’avantage de fournir une identité millénaire. Ainsi, grâce à l’islam, Moussaoui et les siens renouent le fil que la France a coupé ; la chaîne des générations se ressoude.

 

Deux siècles n’ont pas suffi pour franciser les Corses ; il en a fallu quatre ou cinq pour franciser (parfois très mal) les Basques, les Catalans, les Flamands, les Bretons. Malgré cela, la France s’obstine à franciser des Marocains et autres immigrés, nés par hasard sur son sol, en les coupant de tout ce qui a fait la fierté de leurs ancêtres et de tout ce qui ferait leur fierté s’ils étaient restés au pays. Franciser les hommes contre leur gré, c’est les nourrir d’une haine qu’ils retournent contre la France et les Français. La France n’étant ni musulmane, ni communiste, elle est la cible des drogués à l’ersatz. A force de nommer français les Moussaoui et autres fous furieux de la même espèce, et à force d’entendre les Guigou et autres qui ont renié et le droit du sol et le droit du sang se dire français, le mot français se transforme en tunique de Nessus. Désormais la tragédie Français ou comment s’en débarrasser se joue sur le sol même de France. C’est ainsi qu’un pays, à force d’alimenter par son aveuglement la haine sans limite qui le vise, sombre lentement dans le néant, vidé de tout ce qui l’a fait exister pendant un millénaire et demi.

 

 

 

23 mai 2006

Signes 10

 

 

Fausse monnaie verbale

 

 

La célébrité dont le Suisse Ferdinand de Saussure jouit dans les universités tient à ce qu’il a refondé les vieilles sciences du langage sur les bases neuves du structuralisme. Dans l’ouvrage qui a servi de manuel à des millions d’étudiants dans le monde entier, le Cours de Linguistique générale (1916), Saussure dresse un parallèle entre la monnaie et la langue : l’une et l’autre sont formées de signes ; la langue de mots, la monnaie de pièces et de billets. "Pour déterminer ce que vaut une pièce de cinq francs, il faut savoir : 1° qu’on peut l’échanger contre une quantité déterminée d’une chose différente, par exemple du pain ; 2° qu’on peut la comparer avec une valeur similaire du même système, par exemple une pièce d’un franc, ou avec une monnaie d’un autre système (un dollar, etc.). De même un mot peut être échangé contre quelque chose de dissemblable : une idée ; en outre, il peut être comparé avec quelque chose de même nature : un autre mot".

Les signes monétaires et verbaux ont en commun ce que Saussure nomme valeur. Ce terme est entendu dans deux sens, lesquels correspondent aux 1° et 2° de la citation ci-dessus. Dans le premier sens, la monnaie et les mots valent pour quelque chose d’autre qu’eux-mêmes. Ils se substituent à un bien ou à une réalité du monde. Ils sont aliquid pro aliquo. De fait, leur valeur, c’est ce avec quoi ils sont échangés : un bien ou une idée. Dans le second sens, les mots et les billets sont unis, en tant qu’unités intégrées à un système, la monnaie et la langue, aux autres unités du système. Ainsi un mot  peut être comparé avec quelque chose de même nature : un autre mot". Entendue dans ce sens, la valeur englobe "les positions relatives d’une unité à l’intérieur du système linguistique" (Dictionnaire de Linguistique, Larousse, 1973). Elle est distincte du signifié (ou concept) et du référent (la chose du monde que le mot désigne). Pour Saussure, la monnaie est faite, comme la langue, ou inversement, de signes. En eux-mêmes, les billets et les pièces n’ont pas de valeur ; les billets ne valent pas plus que du papier imprimé et les pièces que le métal avec lequel elles ont été frappées. Ils tiennent lieu de ce contre quoi ils sont échangés : tant d’heures de travail ou tant de biens réels, le nom échange valant aussi bien pour les échanges de biens que pour les échanges verbaux. Avec des signes, les hommes se procurent les biens dont ils ont besoin pour vivre, sans être contraints de les produire eux-mêmes. De la même manière, grâce aux mots, ils échangent des idées ou des informations. Au XVIIIe siècle, le nom commerce s’appliquait à l’un et à l’autre de ces échanges : on commerçait, quand on vendait ou achetait quelque chose et quand on conversait avec des amis.

Or, il arrive souvent que la monnaie soit fausse. Elle est fausse quand elle est imprimée ou frappée illégalement par des faux-monnayeurs ou quand elle est mise en circulation par des Etats en faillite. Il existe donc deux sortes de fausse monnaie. La première gêne les échanges, mais ne les interrompt pas ; la seconde les rend quasiment impossibles. En effet, tant que les billets imprimés par des faux-monnayeurs ne sont pas repérés comme faux, ils n’entravent pas les échanges. Il en va autrement de la fausse monnaie qu’émettent des Etats en faillite. Le mauvais aloi est presque aussi ancien que le monde. Philippe le Bel était réputé faire frapper, pour que soient comblées ses caisses vides, des pièces dans lesquelles la proportion de métal précieux, or ou argent, était inférieure au titre légal. C’est ce qui se produit de nos jours quand un Etat émet des signes sans posséder les autres signes (devises ou or) qui en garantissent la valeur faciale. Il en est allé ainsi des assignats. Quand la planche à billets imprime à merci, les billets n’ont pas plus de valeur que le papier dont ils sont faits. Du temps de Sékou Touré, les Guinéens se défiaient des sylis que le tyran faisait émettre, parce qu’ils ne pouvaient rien échanger avec les rectangles de papier sur lesquels était imprimée une valeur faciale imaginaire. Il en est allé ainsi au Mali, quand le franc malien y avait cours.

Sans doute, le protestant austère Saussure, né à Genève, ville de banquiers, était trop honnête pour concevoir qu’un Etat puisse émettre de la monnaie sans valeur. S’il avait eu des sylis dans les poches, l’idée d’amplifier le parallèle de la monnaie et de la langue lui serait peut-être venue à l’esprit et il aurait étendu à la langue l’analogie de la fausse monnaie. L’auteur de ces lignes n’étant pas suisse, aucun scrupule ne l’empêche de construire, en prenant pour modèle le syli ou l’assignat, le concept de fausse monnaie dans la langue ou fausse monnaie verbale, que l’on nommera FMV, sur le modèle de la LTI, la Lingua Tertii Imperii des hitlériens, et de la TFT ou toufta, la novlangue soviétique.

Dans Le Manuel du Goulag (1997, Cherche-Midi), Jacques Rossi analyse de nombreux exemples de cette fausse monnaie verbale qui était en usage en URSS et dans les pays communistes. A l’entrée formulaire, il écrit ceci : "1. Formulaire rempli par l’administration à l’arrivée de chaque détenu dans un établissement pénitentiaire. 2. Dans l’argot des tchékistes, formulaire (...) remplace détenu dans les papiers administratifs adressés à des services autres que pénitentiaires. Un avis adressé à un capitaine de port (...) l’informant de l’arrivée de la péniche n°... "chargée de 986 formulaires" signifie l’arrivée d’autant de détenus. A Kolyma, l’inavouable détenu est remplacé par arbres. Un chef de chantier télégraphie à Magadane : Il nous faut d’urgence 350 arbres supplémentaires pour boucler le plan". Dans cet article, Rossi étend la remarque qu’il vient de faire sur les arbres de la Kolyma à d’autres langues que le russe ou à d’autres pays que l’URSS. "Ce genre de camouflage, écrit-il, n’est pas une nouveauté. Les négriers du XVIIIe s. employaient l’expression bois d’ébène pour parler des esclaves". Camouflage n’est pas arbitraire. Pour Rossi, une des fonctions de la TFT soviétique et communiste est de cacher les réalités, afin que nul en URSS ou ailleurs ne puisse en avoir connaissance. "Le capitaine (du bateau) et la population locale verront (...) les prisonniers, mais les historiens ne soupçonneront pas le véritable caractère de la cargaison". C’est le lien que la langue entretient avec les réalités que la fausse monnaie verbale perturbe ou qu’elle annule, comme la planche à billets abolit tout lien entre les signes monétaires et les éventuels biens à échanger. Autrement dit, dans l’un et l’autre cas, les échanges et la connaissance du réel sont au mieux troublés, au pis rendus impossibles. En France, la fausse monnaie verbale est faite de ces mêmes formulaires ou arbres ou bois d’ébène, qui servent à cacher les réalités ou à les déformer. Ce sont, pour ne citer que quelques exemples, incivilités, jeunes, violence scolaire, acteurs sociaux, sans papiers, stigmatisés, terrorisme, etc. Ils se comptent par milliers, comme dans la TFT. Pourtant, il subsiste entre ces fausses monnaies une différence, qui tient aux réactions suscitées. Alors que bois d’ébène déclenche l’indignation, incivilités, violence scolaire, stigmatisation, etc. sont reçus sans retenue et avec bienveillance. La digestion des vigilants n’est pas interrompue. La France s’enorgueillit d’être la patrie d’écrivains libres, tels Voltaire, Diderot, Bernanos, Bloy. Leur exemple invoqué, mais rarement suivi, n’empêche pas que la fausse monnaie y ait cours, au détriment de la sincérité des échanges ou de la vérité. Depuis Rivarol, les apologistes de la langue française font de la clarté la qualité inhérente de la langue française. La fausse monnaie verbale tue la clarté, en même temps que l’insolence, la désinvolture, le persiflage. En France, dans notre beau pays libre, démocratique, laïque, etc. comme dans l’ancienne URSS ou dans l’actuelle Corée du Nord ou dans feu le Reich qui aurait dû être éternel, des membres d’institutions en faillite mettent en circulation des mots dont la seule raison d’être est de cacher les réalités du monde, surtout celles qui sont désagréables.

Quand un Etat en faillite émet des signes sans valeur, l’économie meurt. On paie les factures et les traitements en monnaie de singe, advienne que pourra ! Le troc remplace les échanges par signes. De toute façon, la police et l’armée sont prêtes à réprimer toute forme de mécontentement. Les effets de la fausse monnaie verbale ne sont pas différents. Pendant près d’un siècle, les ressortissants d’URSS et des pays de l’Est ont subi un double fléau : un fléau économique, parce qu’ils ne pouvaient rien acheter avec leur monnaie de singe, et un fléau verbal, puisqu’ils étaient contraints d’user de mots mensongers, tels que démocratie, justice sociale, dictature du prolétariat, progrès, lutte antifasciste, etc. La Pologne méritait d’être désignée par tous les noms et qualificatifs imaginables, sauf les populaire, démocratique, république, dont elle s’affublait. Les quelques dissidents du communisme, Soljenitsyne, Koestler, Zinoviev, Rossi ont critiqué ces langues, de bois ou de béton armé, ou novlangue, comme les résistants au socialisme national l’ont fait du fameux Arbeit macht frei ou comme De Gaulle l’a fait du slogan frelaté de Vichy (parlant de Pétain) : Le travail ? Il n’a jamais rien fait de sa vie. La famille ? Il a toujours baisé la femme des autres. La patrie ? Il l’a trahie. De ce point de vue, la France ressemble à l’ancienne URSS, à Cuba, à la Corée du Nord, dans la mesure où les faux langagiers adhèrent aux idéologies qui ont ensanglanté ou qui ensanglantent encore ces pays et les ont conduits dans le double abîme de la misère et du mensonge institué. La mise en circulation de la fausse monnaie verbale révèle des réalités plus inquiétantes encore, relatives aux faussaires, à leur identité, aux lieux où ils sévissent. Ils sont chercheurs ou professeurs dans les institutions savantes de l’Etat, Universités, CNRS, Collège de France, EHESS, etc. où ils dispensent à des millions de jeunes gens une formation intellectuelle. Ces faussaires du verbe tiennent à la fois des faux-sauniers et des faux-monnayeurs. Faux-monnayeurs, ils fabriquent des cache-sexe, des euphémismes, des mots écran ; faux-sauniers, ils mettent en circulation des mots frelatés. Faux-monnayeurs ou faux-sauniers, ils sont tous marxistes léninistes maoïstes enragés. Ils se sont reconvertis dans la recherche en sciences sociales à l’université ou au CNRS ou dans la diffusion de ces recherches ou dans les maisons d’édition ou dans les pages "culture" des media. Ils se targuent de parler vrai, de tenir un discours qui ne soit pas du semblant, de dire ce qui est, ils ne fabriquent que de la fausse monnaie pour dissimuler la réalité ou pour la déformer.

 

 

06:30 Publié dans Signes | Lien permanent | Commentaires (6) | Tags : Langue française

16 mai 2006

Signes 9

 

 

 

 

La langue martyrisée par ceux qui l’enseignent

 

S’il est une discipline qu’on croyait préservée du lent et inexorable affaiblissement de la langue, c’est la grammaire, fût-elle baptisée moderne ou linguistique, et s’il est des professeurs d’université dont on pensait qu’ils étaient capables de rédiger une page dans une langue ferme, précise, sinon élégante, du moins sans fautes ou sans ces maladresses d’écriture qui fourmillent dans le charabia de nos contemporains cultivés, ce sont les grammairiens. Il faut "rayer cela de nos papiers". Même les grammairiens ont jeté leur froc aux orties, même la grammaire se dessale ! Comme ce texte traite de grammaire (et stylistique), je vous propose d’en faire une analyse grammaticale et stylistique.

Texte publié au Bulletin Officiel de l’Education nationale. Il est l’œuvre du jury de l’agrégation de lettres modernes.

 

"Aménagements de l’épreuve d’agrégation de lettres modernes (session de 2005)

L’épreuve écrite de français moderne (portant sur un texte postérieur à 1500) sera soumise à quelques aménagements à partir de la session de 2005 ; ils concerneront à la fois la répartition des points entre les différentes questions qui composent le sujet, et l’orientation de certaines questions.

Le sujet se présentera comme suit :

- études de lexicologie : 4 pointsCette question pourra désormais se présenter sous différentes formes ; elle pourra, plus précisément : conserver sa forme actuelle, en proposant aux candidats quatre mots (avec un barème d’un point par mot) ; adopter une perspective synthétique, avec des consignes du type : étudiez, dans le texte, les mots composés ; combiner les deux possibilités précédentes : les candidats, dans ce cas, auront à étudier séparément deux mots (sur deux points) et à présenter une étude synthétique d’ampleur plus restreinte qu’avec les consignes précédemment citées.

- études de morphosyntaxe : 8 à 10 points. Cette rubrique, comportera, comme par le passé, deux questions : étude approfondie d’un ensemble de données livrées par le texte, à partir d’une catégorie ou d’une notion précisément définie. Cette étude, quand la consigne le précisera, pourra inclure une perspective d’histoire de la langue ; étude d’une séquence d’ampleur variable dans laquelle les candidats sont invités à faire toutes les remarques de morphosyntaxe qu’ils jugent nécessaires. 

- étude de style : 6 à 8 points Il ne sera plus demandé aux candidats de conduire une étude de style complète du texte proposé, mais de présenter, sous une forme rédigée, l’étude stylistique d’un phénomène précisément identifié par la consigne. La question de style pourra ainsi porter sur un aspect rhétorique ou discursif : étudiez les métaphores, l’énonciation, l’ironie, les discours rapportés, ou sur le traitement des genres : étudiez les ressorts du comique, l’expression du tragique, les aspects élégiaques, le fonctionnement dialogal, l’argumentation, la description. Elle pourra aussi porter, selon les spécificités du texte proposé, sur deux notions mises en perspective : narration et description, argumentation et énonciation, la prose poétique, comique et pathétique. Ainsi, la consigne portant sur le poème de Baudelaire proposé en 2003 aurait pu prendre l’une des formes suivantes : faîtes l’étude stylistique de la versification ou de l’énonciation ou étudiez le traitement de la poésie bucolique d’un point de vue stylistique. Dans tous les cas, le candidat devra prendre en compte les deux pôles de l’approche stylistique : analyse précise des formes concernées et interprétation des observations rendant compte d’une convergence des effets".

 

Erreurs de syntaxe

Dans "(la question) pourra conserver sa forme actuelle, en proposant aux candidats quatre mots", l’emploi du gérondif n’est pas conforme à la règle. Ce qu’enseignent les grammairiens, c’est que le "sujet" du verbe au gérondif doit être le même que celui du verbe conjugué et que la construction présente le procès du gérondif comme concomitant de celui du verbe conjugué. C’est peut-être la question qui "conserve", mais elle ne propose rien : c’est le jury ou le rédacteur des questions qui propose aux candidats d’étudier (verbe qui a été oublié) quatre mots. De plus, il n’existe pas en bonne logique de relation de simultanéité entre "conserver" et "proposer". Que peut signifier "conserver en proposant" ? Il aurait fallu écrire : "la question pourra être formulée comme elle l’est depuis quarante ans (environ) " et " on proposera aux candidats quatre mots à étudier". Dans "étude d’une séquence d’ampleur variable dans laquelle les candidats sont invités à faire toutes les remarques de morphosyntaxe qu’ils jugent nécessaires", les règles qui régissent l’emploi des pronoms relatifs ont été oubliées. Ceux-ci doivent se trouver immédiatement à la suite de leur antécédent. Le pronom relatif "laquelle" reprend "une séquence" (mot qui ne veut rien dire : il aurait mieux valu écrire "suite de mots" ou, plus simplement, "phrase") alors que, en bonne logique, il représente "étude". Les candidats ne sont pas invités à faire des remarques dans la séquence, mais dans l’étude.

Les erreurs de langue les plus communes viennent de mots qui sont employés dans un sens qu’ils n’ont pas. Il en est ainsi de "précédemment". "Les candidats auront à étudier séparément deux mots (sur deux points) et à présenter une étude synthétique d’ampleur plus restreinte qu’avec les consignes précédemment citées". Ces "consignes" n’ont pas été citées antérieurement : deux ou trois ans auparavant par exemple, ou plus, ou moins, mais dans deux ou trois lignes plus haut. Il aurait fallu écrire "citées ci-dessus". De même, dans "(elle pourra) combiner les deux possibilités précédentes", les deux possibilités citées n’ont pas été exprimées "antérieurement" (deux ou trois années auparavant), mais deux ou trois lignes plus haut. Il aurait fallu écrire : "les deux possibilités ( ?) exprimées ci-dessus". Le futur simple situe le procès du verbe dans un moment postérieur au moment de l’énonciation. Dans "l’épreuve écrite de français moderne (…) sera soumise à quelques aménagements à partir de la session de 2005", le futur "sera" est impropre, puisque la décision d’aménager l’épreuve a été prise avant que la notification officielle en ait été faite aux candidats. En revanche, ces aménagements seront effectifs en 2005, soit huit ou neuf mois après que la décision a été prise. Il aurait fallu écrire : "L’épreuve (…) est soumise à quelques aménagements qui seront effectifs à la session de 2005". De même, dans "ils concerneront à la fois la répartition des points entre les différentes questions qui composent le sujet, et l’orientation de certaines questions", le futur n’est pas approprié : il aurait fallu "ils (les aménagements) concernent". "Orientation" signifie, entre autres acceptions, "direction prise par une activité, une action" : une enquête policière par exemple. Entendu ainsi, ce nom est impropre dans l’emploi qui en est fait. Les "questions" ne sont pas une "activité", ni une "enquête policière". En fait, le jury a décidé de modifier l’intitulé de certaines questions. Il aurait fallu écrire "les aménagements sont relatifs à la formulation de certaines questions". A moins que, hypothèse possible, "orientation" ne soit entendu dans le sens de "tendance politique ou idéologique". Auquel cas, on aimerait savoir quelles "tendances" politiques ou idéologiques le jury exige des candidats. L’aménagement ne porte pas sur la répartition (comme cela est écrit) des points entre les questions, il porte sur le barème, c’est-à-dire sur la décision d’affecter (ou d’attribuer) x points à telle ou telle question, de 6 à 8 points à l’étude de style, alors que, jusqu’alors, cette question était notée sur 8 ou sur 10. Dans "le sujet se présentera comme suit : études de lexicologie : 4 points", le pluriel "études" est impropre. "Etude", quand il est employé au singulier, signifie "examen approfondi" ou "analyse". Faire une analyse lexicologique, c’est ce qui est demandé aux candidats. Au pluriel, "études" désigne un cursus, comme dans "suivre des études de lettres". Il aurait fallu écrire ou continuer à écrire "étude de lexicologie" ou "étude (et non "études") de morphosyntaxe". Dans le titre, le nom "aménagement" est employé de façon adéquate. Aménager un texte de loi, c’est l’adapter à une situation nouvelle. En revanche, le pluriel ne se justifie guère. Ce que ce texte expose, c’est un aménagement de l’épreuve. "Cette question (de lexicologie) pourra désormais se présenter sous différentes formes". La forme sous laquelle se présente cette question ne change pas : c’est toujours une question (étudiez tel ou tel mot) qui se présente sous une forme écrite. Ce qui change, c’est la formulation de la question, comme l’exprime clairement l’auteur du texte. L’adverbe "précisément" est employé trois fois dans le texte. Dans "étude (…) à partir d’une catégorie ou d’une notion précisément définie", "précisément" a le sens de "avec précision" : la "notion" est définie "de façon précise" (c’est le moins que les candidats soient en droit d’espérer). Cet emploi correspond exactement au sens de "précisément" en français. Mais dans "elle pourra, plus précisément, conserver sa forme actuelle, en proposant aux candidats quatre mots (avec un barème d’un point par mot)", "précisément" est un adverbe d’énonciation qui ne porte pas sur le procès du verbe "conserver", mais sur la manière d’énoncer ce qui est dit. Il aurait fallu écrire "pour dire les choses précisément, la question pourra conserver sa formulation actuelle" (en fait, la formulation habituelle). "Avec" dans "avec un barème d’un point par mot" ne peut pas exprimer l’accompagnement. Il aurait fallu mettre un point final à la phrase qui précède et écrire : "Le barème est d’un point par mot".

Les approximations sont aussi nombreuses que les impropriétés. Les grammairiens, qui ne prennent pas un mot pour un autre, parce que, selon eux, tous les mots ne se valent pas, tentent de fixer l’emploi des verbes et locutions verbales "concerner", "se rapporter à", "avoir trait à", "être relatif à"… Ils jugent pertinent de réserver "concerner" aux humains : "en ce qui concerne Flaubert, le président de la République, l’auteur de ces lignes" ou "les aménagements concernent les étudiants de lettres" et d’employer, à propos des choses, les autres verbes ou locutions verbales. Il aurait fallu écrire : "ils se rapportent ou ils sont relatifs à la répartition". "Perspective" est employé quatre fois dans ce texte et chaque fois, sans doute, de façon abusive. Dans "(la question de vocabulaire) pourra adopter une perspective synthétique, avec des consignes du type : étudiez, dans le texte, les mots composés", affirmer d’une question qu’elle "adopte une perspective" n’a pas de sens. La "perspective" (c’est-à-dire de "l’aspect sous lequel on envisage une question") relève de la décision du candidat. Quant à la synthèse, elle n’a rien à faire dans une analyse. Il n’est pas demandé aux candidats de réunir dans un tout cohérent des connaissances diverses, mais d’étudier un fait de langue – très exactement : de vocabulaire : les mots composés par exemple – qui est attesté dans plusieurs occurrences du texte. Dans "les candidats, dans ce cas, auront à étudier séparément deux mots et à présenter une étude synthétique (?) d’ampleur plus restreinte qu’avec les consignes précédemment citées", il aurait fallu écrire, pour éviter l’oxymore "ampleur restreinte", "de portée plus restreinte". Dans "elle pourra aussi porter, selon les spécificités du texte proposé, sur deux notions mises en perspective ", la perspective n’a pas sa place : ce texte ne traite pas de peinture, ni d’architecture. Il aurait fallu écrire "deux notions étudiées conjointement". On conçoit que les lecteurs exaspérés par tant de perspectives en viennent à regretter les bas-reliefs égyptiens qui en sont dénués, d’autant plus que les "notions" dont il est fait état dans ce texte officiel ne sont pas des notions : ni la narration, ni la description ne sont des "notions". L’énonciation est peut-être une notion, mais la prose, qu’elle soit " poétique, comique et pathétique " n’en est pas une.

Patauger dans la métaphore. Flaubert nous a bien amusés (nous : ceux qui l’ont lu attentivement) avec le char de l’Etat qui navigue sur un volcan. Les métaphores de ce texte l’auraient fait hurler de rire. La métaphore lexicalisée de "soumettre" dans "soumettre une épreuve à des aménagements", au sens de "aménager – c’est-à-dire adapter - une épreuve" détonne dans le commentaire des œuvres du patrimoine littéraire de la France. Qu’un didacticien en use est dans l’ordre des choses. Une consigne est une "instruction formelle" donnée aux militaires. Faire d’une "question de vocabulaire", du type "étudiez tel ou tel mot", une "consigne" est, à proprement parler, un abus de langage. Ce n’est pas parce que les didacticiens occupent une position dominante dans l’Educ Nat que les grammairiens doivent se plier à leurs usages. "Cette rubrique, comportera, comme par le passé, une étude approfondie d’un ensemble de données livrées par le texte à partir d’une catégorie ou d’une notion précisément définie". Que veut dire "le texte livre des données" ? C’est digne de Monsieur Homais. "Cette étude, quand la consigne le précisera, pourra inclure une perspective d’histoire de la langue" : les très haïssables consigne et perspective devraient être proscrits de quelque texte que ce soit. "Etude de style : 6 à 8 points. Il ne sera plus demandé (en réalité, il n’est plus demandé) aux candidats de conduire une étude de style complète du texte proposé, mais de présenter, sous une forme rédigée, l’étude stylistique d’un phénomène précisément identifié par la consigne". "Conduire une étude", qu’est-ce que ça veut dire ? Existe-t-il un "code" pour cela ? "La consigne identifie précisément le phénomène" résume la façon haïssable dont écrit désormais l’Université ou l’Université mâtinée de ministère. On croirait lire un cadavre exquis. Pourquoi pas "l’épreuve épuise l’approche" ? La question "portera sur le traitement des genres" : et pourquoi pas "la traite des genres" - sans doute la façon dont le texte s’écarte ou non des règles d’un genre ?

Le dernier paragraphe concentre en trois lignes tous les types de fautes relevées ci-dessus. "Dans tous les cas (il fallait écrire "en tout cas" ou "quelle que soit la question posée"), le candidat devra prendre en compte les deux pôles de l’approche (néologisme sémantique pour "démarche") stylistique : analyse précise des formes concernées (par quoi le sont-elles ? avec quoi sont-elles mises en relation) et interprétation des observations (pour faits observés ou analysés) rendant compte d’une convergence des effets". "Prendre en compte" n’est relevé ni dans le Trésor de la langue française ni par Littré dans son Dictionnaire de la langue française. "Tenir compte de" est attesté au sens de "prendre en considération", "se rendre compte de" et "rendre compte de" au sens de "s’apercevoir" et "expliquer". Sont attestés encore "prendre à son compte quelque chose" au sens de "s’attribuer la responsabilité de" et même "prendre compte de" au sens de "tenir compte de". Le sens de "prendre en compte les deux pôles de l’approche" est d’autant plus obscur que nul ne sait ce que sont dans la réalité les "deux pôles" d’une "approche" et si une "approche" est pourvue d’un pôle ou de deux pôles (comme la terre ou comme une borne électrique) ou de plus de deux pôles.

 

Pendant un siècle ou plus, les agrégés de grammaire, lettres, lettres modernes, les professeurs de classes préparatoires, etc. ont défendu et illustré la langue française, non pas par un souci élitiste de distinction sociale (comme disait l’imbécile Bourdieu), mais parce qu’ils savaient que le "haut langage" est une des formes dans lesquelles la culture se manifeste, même chez les peuples primitifs, et que les expériences humaines les plus émouvantes ou sont dites dans une belle langue ou ne sont rien. De fait, ils ont résisté à l’affadissement de la langue et de l’expression, ils ont refusé les facilités démagogiques de l’expression écrite, ils ont cultivé l’immémoriale filiation des langues pour que vivent dans l’esprit de ceux qu’ils formaient les grandes œuvres du patrimoine mondial de l’humanité. Pour eux, c’est une affaire de déontologie : commenter Montaigne, Corneille, Pascal, Racine, Hugo, Baudelaire, Mallarmé, Aragon, qui sont des maîtres ès lettres françaises, c’est aussi s’efforcer par la qualité de la langue que l’on parle ou que l’on écrit de s’approcher de la langue de ces maîtres. Leur être fidèle, c’est aussi les imiter dans leur art. La littérature fournit des modèles d’expression, une langue vivante, des modèles pour tous. Si le commentaire consiste à plaquer sur leurs œuvres du charabia, alors il n’a plus de validité. Il vaut mieux oublier nos grands écrivains plutôt que les martyriser. Qu’ils reposent en paix. Un jour, une nouvelle génération les ressuscitera.

 

 

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10 mai 2006

Signes 8

 

 

Paysage ferroviaire d’Irun à Vintimille

 

 

 

Vus d’un train, les paysages de France comptent parmi les plus divers qui soient au monde. En une centaine de kilomètres, peuvent se succéder cinq ou six paysages différents. Suivant la saison, le moment de la journée, le temps qu’il fait, ils changent sans cesse. Un rayon de lumière traverse-t-il le sous-bois, un paysage de forêts s’illumine ; le ciel s’assombrit-il, une brume légère s’élève-t-elle de la terre humide, les prairies deviennent le territoire de fées. Il est vrai que les cinéastes et les photographes ont formé l’œil des voyageurs. C’est devenu une séquence obligée ou attendue au cinéma ou à la télévision que de faire défiler sur l’écran de longs travellings de champs, de landes, de forêts, de prairies. Les belles images prises d’un train ont appris à regarder la beauté de ces paysages.

Ce qui est nommé ici paysage ferroviaire n’est pas l’espace ouvert et souvent enchanteur que l’on contemple d’un train, mais les abords de la voie ferrée. Pour voir ce paysage et prendre conscience à quel point il est dégradé, il faut oublier les images de cinéma ou de télévision, qui n’en montrent rien et qui, de ce point de vue, sont trompeuses, comme le sont les mots frelatés de NLF. Il faut fixer son regard sur la bande latérale de vingt à trente mètres qui fait l’emprise de la voie ferrée. Certes, les yeux se fatiguent à suivre ce qui défile vite et il est plus reposant de fixer l’horizon qui semble ne pas bouger, mais, comme ce paysage ferroviaire est quasiment immuable ou partout le même, on peut, de temps en temps, fermer les yeux, pour les reposer physiquement et ne plus les exposer à des horreurs.

D’Irun (frontière espagnole, Océan Atlantique) à Vintimille (frontière italienne, Mer Méditerranée), la ligne SNCF, puisque c’est d’elle qu’il est question ici, est empruntée par des trains rapides, elle dessert de grandes villes (Toulouse, Montpellier, Marseille, Toulon, Nice), de célèbres villégiatures (Biarritz, Saint Jean de Luz, Agde, Cannes) ou un lieu de pèlerinage connu dans le monde entier et qui attire chaque année des millions d'étrangers (Lourdes). Les paysages ferroviaires qu’elle donne à voir sont à des milliers de lieues en deçà de la bonne réputation des villes citées.

 

De Lourdes à Saint-Gaudens, la ligne traverse les forêts qui couvrent le plateau de Lannemezan. Sur les abords de la voie ferrée poussent des taillis denses, des ronciers épais, des herbes sauvages, qui ne sont jamais coupés, ni taillés, ni arrachés et qui colonisent jusqu’aux murs de soutènement moussus et gris. De part et d’autre, s’étendent des bois où la lumière ne pénètre plus, tant la végétation y est drue : les arbres sont couverts de plantes parasites jusqu’aux branches les plus élevées. Ceux que les vents violents de décembre 1999 ont abattus n’ont pas bougé de là où ils sont tombés. Personne ne les a dégagés ou débités en bûches. Ils pourrissent sur les talus ou dans les enchevêtrements de branches cassées. La nature est rendue à elle-même, les hommes qui auraient pu en entraver la progression désordonnée crèvent d’ennui dans des tours ou des barres d’immeubles. Les prés et les champs sont déserts. La campagne est vide. C’est le royaume de l’absence. Toute présence humaine semble s’être évanouie. Seules les vignes qui bordent la voie de Carcassonne à Sète sont entretenues, mais ce qui a été jadis un océan de ceps est grignoté par les friches (de plus en plus de vignes sont arrachées), lesquelles, à l’approche des villes, sont partagées en parcelles géométriques. A peine viabilisées, celles-ci se hérissent de maisons industrielles.

 

Le matériel ferroviaire semble frappé de la même malédiction. Comme les arbres abattus, il rouille lentement sur pied. Les gares autrefois desservies par les omnibus sont fermées. Sur les volets clos ont été clouées des planches qui empêchent que des intrus n'y pénètrent. Dans la campagne déserte, ce qui semble obséder la SNCF, c'est que ses gares désaffectées soient squattées. Par qui ? Des esprits ? Des zombies ? Des morts-vivants ? Les poteaux qui supportent les caténaires sont ou bien rouillés ou bien couverts de gribouillis puérils. Partout, les grillages, qui délimitent l’emprise et interdisent en théorie aux habitants de traverser les voies, sont de cette couleur indéfinie, marron foncé ou marron grisâtre, qui indique que la rouille les ronge depuis longtemps. Les coffrets de métal ou de béton qui protégent les mécanismes des signaux ou des aiguillages sont couverts de tags qui n'ont pas été effacés. Des détritus divers (papiers sales, poches en plastique, morceaux de bois, etc.) jonchent le ballast.

 

Les abords des villes et leur traversée ne sont qu'une succession de bâtiments désaffectés, de friches industrielles, de détritus, d'ateliers en ruines, de vitres cassées, d'amoncellements de tôles rouillées, etc. Quand ce ne sont pas des ruines, ce sont des parallélépipèdes de métal ou en parpaings bruts qui cachent des entrepôts. Il n'est pas de mur, quel qu'il soit, mur en parpaings, mur en plaques de béton, piles de pont, abri, qui ne soit pas couvert de tags. Même les vieux wagons au rebut le sont. Même les voitures des TER. Lang doit pavaner : le barbouillage est descendu jusque dans la voie ferrée. Même les parois de tunnels sont couvertes de peinture. D'Irun à Vintimille, cela fait plus de 1000 Km. Si l’on estime a vista de naz que 5 % du paysage ferroviaire sont couverts de peinture, de part et d'autre de la voie et sur deux mètres de haut, cela fait environ deux cent mille mètres carrés souillés. Combien de tonnes de peinture ont été répandues là ? A dix francs le mètre carré (estimation basse), on n’ose pas calculer les sommes colossales qui ont été englouties dans la barbouille. Qui a payé ? Je doute que les artistes aient acheté la peinture pour la jeter sur les murs. Les sponsors ? Lesquels ? FNAC ? Leclerc ? La fauche ? Les subventions versées par Lang et ses potes ? La plupart des tags, apparemment, sont des signatures ou des noms d’ailleurs illisibles, écrits dans le style des onomatopées de bandes dessinées. On conçoit que les barbouilleurs aient voulu prouver qu'ils savent écrire. Mais à qui ? Les admirateurs de ces tags voyagent en jet privé ou en classe affaires dans les avions de ligne. Seuls les pauvres prennent le train. C’est à eux que cette peinturlure est destinée. C’est eux, les pauvres, qui sont agressés et humiliés. Ils feignent de ne rien voir : ils baissent la tête, ils détournent le regard, ils rentrent en eux la rage que cette saleté leur inspire. Un jour, elle explosera.

 

Ces paysages ferroviaires sont, plus que la Tour Eiffel, l'Arc de Triomphe, l'Arche de la Défense, Versailles, l'image fidèle de la France réelle, la France d'aujourd'hui, la France moderne : un territoire à l’abandon. Ses habitants se soucient plus du lopin de terre de leur lotissement que de l'espace public en déshérence. Les paysages d'autoroutes sont soignés, entretenus, paysagers. Des entreprises privées les gèrent par délégation de service public, alors que le paysage ferroviaire est l’œuvre d’entreprises "nationales", SNCF ou Réseau Ferré de France, qui tiennent le bien public pour moins que rien. Les Français savent qu’ils n’ont rien à attendre de ces monstres. Ils tournent le dos à la voie, ils ne montrent que les arrières, les hangars, les cabanes, jamais les façades.

 

 

 

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04 mai 2006

Signes 7

 

 

Culture bourgeoise

 

 

 

Ce que Littré, au XIXe s, définissait, conformément au sens juste et ancien de ce mot, comme la culture, à savoir la seule culture des lettres, des sciences et des beaux-arts, est devenu dans le jargon marxiste et chez les sociologues inspirés par Bourdieu la culture bourgeoise. Elle est toujours de la culture, mais elle est disqualifiée, rabaissée, attachée à une seule classe sociale. C’est celle que les dominants, ayant leurs intérêts propres et défendant par cupidité leurs seuls biens, richesses, avoirs, terres, valeurs mobilières, auraient imposée par la contrainte ou la violence symbolique, aux pauvres, ouvriers, paysans, employés, afin que ceux-ci ne regimbent plus contre l’exploitation dont ils sont ou seraient les victimes et qui bénéficierait aux seuls exploiteurs.

En bon jargon marxiste, la bourgeoisie étant la classe qui possède les moyens de production et d’échange, le vocable culture bourgeoise désigne donc, en toute bonne logique, les activités de ceux qui possèdent les moyens de production et d’échange des idées, des concepts, des images, des sons, des symboles, et qui en font un commerce rentable.

Qui est cette bourgeoisie ? Les rares professeurs qui enseignent encore, mais pour plus longtemps, le latin, le grec, la littérature de l’époque classique, la philosophie, en échange d’un salaire mensuel de mille fois inférieur aux gains hebdomadaires ou même journaliers d’un Debbouze ? Soyons sérieux. Ce sont de faux bourgeois ou de prétendus bourgeois. Ils ne possèdent pas de capital qu’ils feraient fructifier aux dépens de leurs élèves, quoi qu'en disent les crétins de la sociologie, et encore moins de capital culturel. Les bourgeois, les vrais, ceux qui font de la culture une activité économique, qui vendent les idées, les concepts, les symboles, les œuvres de l’esprit, sont Bouygues, Pinault, Suard, Tapie, Lagardère, Vernes, Rousselet, Séguéla, Bleustein-Blanchet, Badinter, Gallimard, la FNAC, Depardieu, TF1, Endémol, Arthur, les télés publiques, Canal +. Ils possèdent des entreprises de com, des chaînes télé, des agences de pub, des sociétés de prod. Ils produisent des films, ils éditent des journaux, ils publient des livres, ils mettent en vente des CD et des DVD, ils enregistrent de la musique rap ou du hip-hop. Ils accèdent sans difficulté aux media qu’ils contrôlent, ils sont quasiment les seuls à jouir de la liberté d’expression. Ce qu’ils diffusent sous le nom de culture rapporte gros : la pub, la com, la télé, les media, l’audiovisuel, le multi-media, le cinéma, les feuilletons, les événements medias, les variétés ; pas la littérature, la philosophie, le latin, le grec, qui ne rapportent rien. Publiez Racine, la vente des livres paiera à peine le prix du papier. Autant construire des châteaux en Espagne. En revanche, investissez votre capital dans une société de prod - feuilletons, docus, films pub -, il vous rapportera des milliards. Bouygues l’a compris ; Badinter aussi. La bourgeoisie sait d’expérience que les investissements dans le charbon ou l’acier ne rapportent rien, elle fait donc dans la culture, dont elle a changé la nature, transformant la vie de l’esprit, ce qu’a été naguère la culture, en manipulation de symboles, ce qu’est la culture bourgeoise. Elle a compris que ce qui fait la différence entre Racine et la com, c’est d’un côté l’effort désintéressé, de l’autre le fric facile à gagner.

Les marxistes au pouvoir, la culture, accusée sans raison d’être un complot occulte ourdi par de voraces bourgeois pour maintenir les dominés sous leur coupe, a été peu à peu chassée de l’école et reléguée dans les culs de basse-fosse d’un passé révolu. C’en est fini d’Homère, de Virgile, de Racine, de la belle langue, de la grammaire, du latin. La com, la pub, la BD, les media, l’audiovisuel, les parlers banlieue les ont remplacés. L’école résistait aux forces brutes du fric : c’était même sa raison d’être. Depuis 1981, les humanités éliminées, en se baptisant démocratique ou nouvelle ou socialiste, elle est devenue la forteresse de la vraie culture bourgeoise, la pire, celle qui n’a de culture que le nom, celle du fric et de l’Afrique, du Fritz et de la frime, du vide et de la poudre aux yeux, de l’image facile et du son bruyant, la culture à Nanard ou au papivore. La culture bourgeoise qui nourrit l’école, fait rêver la gôche, enrichit Canal +, émerveille les intellos, enchante les sociologues, légitime les docteurs ès sciences de l’éducation, est tout ce que l’on voudra, sauf de la culture : elle est cupide, elle abaisse, elle produit de la barbarie. Elle n’émancipe pas, elle asservit. Elle ne libère pas l’esprit, elle l’enchaîne. Les sociologues qui se prenaient pour Marx ont fait de la modeste culture des lettres, des sciences et des beaux-arts un épouvantail ; ils y ont mis à la place un monstre édenté, vorace et venimeux. C'est sans doute ce que les marxistes nomment eux-mêmes une ruse de l'histoire.  

 

 

 

 

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29 avril 2006

Signes 6

 

 

 

Eloge de la langue de bois ou, dit en langue de bois : encomiologie de la xyloglossie

 

 

 

Je ne laisserai à personne le soin de dire haut et fort que la plus belle langue qui soit au monde, la langue la plus séduisante qui ait jamais été, la langue la plus riche, la plus expressive, la plus poétique, la plus apte à exprimer les grandes idées de l’humanité, n’est pas le grec, ni l’hébreu, ni l’araméen. Ce n’est pas non plus le chinois, ni le latin, ni le bambara, ni le swahili, ni l’arabe, ni l’espéranto, ni la langue des signes, qui n’est pas parlée par les cygnes, ni la langue cryptée ou décryptée, ni la langue des fous, des abeilles ou des baleines. C’est la langue de bois.

La langue de bois embellit les messages divins et elle nourrit le prosélytisme des imbéciles. Elle est le moteur de toutes les grandes causes qui veulent faire, malgré les hommes, le bonheur de l’humanité. La langue de bois est aussi le médium de la vie savante. Elle pousse, elle fleurit, elle s’épanouit dans les universités, fleur sauvage qui, en été, illumine les champs de blé de nos campagnes ou ceux de nos peintres impressionnistes. Elle est le bleuet des congrès, le coquelicot des séminaires, le colchique des colloques. Elle orne les discours savants, elle éclaire des vives couleurs de ses bouquets l’austérité grise du verbe didactique, elle est la rosée qui brille en perles éclatantes sur l’herbe tendre du savoir. La langue de bois met une touche de délire frais dans la sombre forêt des problématiques, postulats et autres axiomatiques.

Qui dira les beautés de la langue de bois ? Quel Homère invoquera cette muse incomprise ? Qui enfin la mettra sur son piédestal où des millions d’hommes l’adoreront, au vu et au su de tous, plutôt que de la reléguer dans le confinement étroit des colloques ? Car, la langue de bois, - il faut le dire fermement, sans avoir peur des mots - est belle et utile, comme les profondes forêts qui couvrent les vieux massifs montagneux des Vosges, du Jura et des Alpes et qui offrent généreusement leurs arbres aux bûcherons et aux promeneurs leur ombrage et leurs jolies nymphettes. L’utilité de la langue de bois est immense, sans bornes, inépuisable, d’autant plus grande qu’elle est niée par les esprits frivoles. Qui clouera un jour au pilori les contempteurs de la langue de bois ? Les beaux esprits, les mondains, les esthètes ignorent la nature de la langue de bois. Ils croient qu’elle est une langue comme les autres qui servirait à communiquer ou transmettre des pensées ; mais ils ne savent pas ce dont elle faite, ni à quoi elle doit réellement servir. Car enfin, qu’est-ce que la langue de bois ? Ces trois mots, quand les pharisiens, les sicaires ou les béotiens les disent, ne sont jamais définis. On dit de la langue de bois qu’elle est la langue des autres ou la langue de l’idéologie totalitaire ou encore qu’elle se répand par psittacisme. Ces définitions sont ou bien incomplètes, ou bien inutilement polémiques, et en conséquence fausses. Elles sont les effets de la haine sordide, injuste et honteuse que les beaux esprits vouent à la langue de bois. Quel héros écrira une thèse savante qui énumèrera les facteurs qui sont à l’origine du mépris de la langue de bois ?

Il faut donc commencer par définir la langue de bois. La langue de bois - risquons un truisme peu élégant, mais révélateur et qui en dit plus que toute définition savante - est DE BOIS. D’un point de vue grammatical, qui, ici, n’est pas secondaire, la préposition de introduit un complément de nom, qui exprime la matière, ce dont est faite cette langue. Elle est DE BOIS. Si l’on se fonde sur cette définition, la seule qui ait une validité, parce qu’elle tient compte de la structure grammaticale, et qui dit de façon univoque l’essence de la langue de bois, la langue de bois a la consistance du bois. Elle est dure, solide, compacte comme le bois. Comme lui, elle a des nœuds et des veines. Elle en a toutes les qualités et quelques défauts, malheureusement. Elle est chaude, lisse au toucher, agréable à caresser, surtout quand elle est bien rabotée et poncée, ou travaillée, comme le bois. Voilà pourquoi elle est nommée d’un terme grec, donc savant, et mieux adapté à son objet : la xyloglossie. Ce baptême entraîne d’autres baptêmes. La xyloglossologie est la science qui étudie la xyloglossie ou langue de bois. Le savant qui étudie la xyloglossie est un xyloglossologue. La xyloglossologie étant une science, le xyloglossologue est un chercheur. L’étude qu’il fait de la langue de bois est scientifique parce qu’il s’évertue à répéter que la xyloglossie est de bois. Il s’abstient de juger la qualité de ce bois. Le contraire de scientifique est prescriptif. Le xyloglossologue ne cherche ni à interdire, ni à recommander l’usage de tel ou tel bois. Il se contente de constater que le bois est du bois. Quand la langue de bois s’embrase dans les concours de foules savantes, alors le xyloglossologue exulte ; il ne cherche pas à éteindre l’incendie qui se propage, comme le ferait un pompier. Il explique, il commente, il glose, il en rajoute, il invente de nouveaux mots de bois, il conceptualise à l’infini, il se fait sylviculteur, il plante de nouvelles espèces, il prépare une énième reforestation, il accroît le domaine de la xyloglossie.

 

 

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22 avril 2006

Signes 5

 

 

Eloge de la télé réalité

 

 

 

Les mots télé réalité ne traduisent pas les mots anglais TV reality. Ils en sont une simple adaptation. Si ces mots anglo-américains avaient été traduits, ils auraient abouti en français à "la réalité télévisée" ou à "la réalité à la télé", et non pas, comme on tente de nous le faire accroire, à "la télé est la réalité" ou à "la télé est la seule réalité qui soit". Bien sûr, le type d'émissions que désignent les mots télé réalité est anodin ou sans importance : ce n’est qu’un jeu. Certes, il rapporte à ceux qui l’organisent. Comme la fête foraine, les bals du samedi soir, les lotos des associations de quartier, l’art dans la rue, les installations, c’est fruste, bébête, simplet.

La télé, qu’elle soit privée ou publique, hertzienne ou non, fabrique des images comme Buitoni et Ravioli leurs pâtes : à la chaîne et tous pareils. Sur nos écrans, elle fait défiler un filament répétitif et sans surprise, comme un ADN, dont les hélices, qui ne sont pas des pierres précieuses, ont tout à voir avec les grains de chapelets, égrenés sous la forme d’images léchées, de cadrages soignés, de récits linéaires, etc. Ce n’est pas de l’académisme, ce n’est même pas de l’art pompier, c’est une fonction de x qui frôle le zéro.

Au milieu de cet océan sirupeux, émerge un îlot escarpé et sauvage, qui est à la télé ce que Robinson Crusoë est au roman larmoyant du XVIIIe s. Cet îlot que les spectateurs découvrent avec le même ravissement que Robinson explorait son île est la télé réalité. Comparée au panthéon de conventions éculées qu’est la télé, la télé réalité est de l’art rebelle. Dans l’armée des images, elle est l’avant-garde, toujours devant, en avance d’un siècle ou deux. Elle ose. Et pourtant, on lui tourne le dos, on la méprise, on la toise de haut. Les bien pensants ont béé à En attendant Godot de Beckett. Au lieu de cracher sur la télé réalité, ils devraient s’en délecter, car Le Loft, La Ferme, La Première Compagnie, Le Bachelor, etc., pour ne citer que ces chefs d’œuvre, tiennent de Beckett ou de Duras ou du Théâtre du Soleil, pas de Simenon, encore moins de Feydeau, Labiche ni de "Au théâtre ce soir". Les avant-gardes des décennies 1960-70-80 brisaient les codes, non pas pour coder la brise, mais pour ouvrir de nouvelles voies à la Révolution, l’art était sorti des académies et des Beaux-arts pour saturer les rues. Or, ces mêmes avant-gardes sont incapables de reconnaître dans la télé réalité leur enfant qui, pourtant, leur ressemble en tout. Il ne se passe rien dans La Ferme, dans les Loft ou dans La PremièreCompagnie ? Mais croyez-vous qu’il se passe quoi que ce soit chez Beckett ? Les dialogues de Maxime et Massimo, d’Eve et d’Eva, de Pascal et de Pascaline, de Roucas et de Nathalie sont insignifiants ? Ecoutez Vladimir, Estragon, Clov ou Hamm : ce qu’ils se disent est le même bégaiement que les éructations de nos trayeurs de chèvres. Tityre et Mélibée parlaient en vers ; à La Ferme, on fait dans la pose silencieuse. C’est encore plus éloquent que la métaphysique de l’incommunicabilité. Et quand les femmes se crêpent le chignon, elles le font sur le même mode de la rancune amère que chez Duras. Les fermiers et les futurs fusiliers marins improvisent ? Que croyez-vous que Mme Mnouchkine, la papesse du théâtre engagé version LCR, ait exigé de ses comédiens ? Dans 1789 ou 1793, tout est improvisé, pour donner aux spectateurs l’illusion qu’ils assistent à l’histoire en train de se faire.

La télé réalité étend à la télé, art bourgeois s’il en est, l’écriture de la subversion qui faisait se pâmer les critiques et les artistes dits révolutionnaires dans les années 1960-1970. Si ceux-ci ne reconnaissent pas dans la télé réalité leur enfant, c’est sans doute qu’elle leur renvoie une image de ce qu’ils furent et dont ils ont honte.

 

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08 avril 2006

Signes 4

 

Comment le journal Le Monde manipule ses lecteurs

 

Le chef de la diplomatie palestinienne, qui est aussi un des responsables du Hamas ou branche palestinienne de l’organisation islamique des Frères musulmans, M. Zahar, aurait adressé le mardi 4 avril une lettre au secrétaire général de l’ONU, M. Annan. L’Agence France Presse en a obtenu une copie, qu’elle s’est empressée de diffuser à ses abonnés. Il n’y a rien d’anormal qu’un ministre des affaires étrangères ou qu’un individu faisant fonction de ministre écrive à l’Organisation des Nations Unies. M. Annan reçoit chaque jour des milliers de lettres, que le journal Le Monde ne publie pas ou dont il ne publie pas des extraits et dont il ne fait jamais état. D’ailleurs, Le Monde n’a pas l’habitude de publier les lettres du Hamas. De plus, une lettre n’est qu’une lettre : ce n’est ni une déclaration, ni l’affirmation d’un point de principe, ni le rappel d’une doctrine. Ce n’est en rien un fait qui mérite de devenir une nouvelle.

Cela n’a pas retenu le journal Le Monde, dans son édition datée du 5 avril 2006, de publier trois phrases extraites de cette lettre. Voici la première : "notre gouvernement, écrit M. Zahar, souhaite sérieusement travailler avec le Quartet pour un dialogue sérieux et constructif avec l’Autorité palestinienne et son nouveau gouvernement". Le "Quartet sur le Proche-Orient" est composé, précise Le Monde, des Etats-Unis, de la Russie, de l’ONU et de l’Union européenne. Dans la deuxième phrase, M. Zahar accuse Israël de refuser toutes les solutions préconisées par l’ONU depuis 1947, à savoir créer, dans l’ancien territoire ottoman sous mandat britannique, deux Etats. L’accusation est-elle nouvelle et fondée ? Israël refuse-t-il vraiment aux Palestiniens le droit d’avoir un Etat ? Cela n’est pas prouvé. Pourtant, M. Zahar est cité, comme si son accusation était vérité de Coran : "Les initiatives d’Israël dans les territoires occupés vont mettre fin à tous les espoirs de parvenir à un règlement final et pacifique sur la base d’une solution prévoyant deux Etats". Certes, les mots "deux Etats" sont dits, mais à la fin d’une phrase dans laquelle Israël est accusé de mettre fin à "tous les espoirs" de créer "deux Etats". Dans la troisième phrase, M. Zahar exprime un souhait. Or un souhait n’est qu’un souhait. S’il devait publier tous les souhaits exprimés par des Etats ou des gouvernements ou des organisations qui ambitionnent de gouverner un pays, Le Monde compterait chaque jour des centaines de pages. Le souhait est publié quand même : "Nous souhaitons, comme tous les Etats du monde, vivre en liberté et en sécurité, et que notre peuple puisse jouir de la paix et l’indépendance, côte à côte avec nos voisins dans ce lieu saint du monde". Les "voisins" en question ne sont pas désignés avec précision. Ils peuvent être la Jordanie ou l’Egypte. Nulle part, M. Zahar n’affirme que les Palestiniens souhaitent vivre paisiblement aux côtés des Israéliens.

Telle est la lettre, qui n’apporte rien de nouveau à ce que l’on sait du Hamas. Voici comment Le Monde l’interprète. La première interprétation, écrite en gros caractères, sert de titre à l’article : "Mahmoud Zahar reconnaît implicitement le droit d’existence d’Israël". Dans aucune des phrases de sa lettre, M. Zahar n’a reconnu Israël, ni implicitement, ni explicitement, encore moins le droit que ce pays aurait "à l’existence", comme si l’existence d’un pays ou d’un peuple n’était pas un fait et bien que, de tous les pays du monde, seul Israël doive se prévaloir à tout moment d'un droit à l’existence qui lui serait reconnu par ses voisins pour continuer à exister. Le Monde reconnaît d’ailleurs benoîtement qu’il a diffusé une interprétation mensongère : "Un responsable du ministère palestinien des affaires étrangères a, en revanche, démenti, dans une déclaration à l’AFP, que M. Zahar ait reconnu le droit d’Israël à l’existence". Non seulement le démenti est formel, mais il est parfaitement conforme au contenu de la lettre : "C’est exact, a dit ce responsable palestinien, M. Zahar a bien envoyé une lettre à M. Annan. Mais il n’a pas reconnu Israël et n’a fait aucune mention du droit d’Israël à l’existence, ni l’a suggéré". Cela n’a pas empêché des journalistes de diffuser à la radio la nouvelle manifestement fausse que Le Monde a publiée. La seconde interprétation sert d’introduction à l’article : "Le chef de la diplomatie palestinienne et un des chefs du Hamas, Mahmoud Zahar, a reconnu implicitement et pour la première fois le droit d’Israël à l’existence, dans une lettre adressée mardi 4 avril au secrétaire général de l’ONU, dont l’AFP a obtenu une copie". Or, de toute évidence, du moins pour ceux qui sont encore en mesure de lire une phrase écrite en français, dans aucune des phrases citées, M. Zahar n’a reconnu quoi que ce soit, ni l’existence d’Israël, ni le droit des Israéliens à vivre dans leur pays.

On a appris vendredi 7 avril, trois jours après que la lettre de M. Zahar a été envoyée à l’ONU et deux jours après que Le Monde en a fait état, que l’Union européenne s’apprêtait à suspendre les aides de plusieurs millions d’euros qu’elle prodigue à l’Etat palestinien en gestation, et cela, parce que le Hamas, qui exerce le pouvoir, refuse de reconnaître l’existence d’Israël et qu’il préconise comme seule solution la poursuite de la guerre, afin que toute la Palestine revienne à son seul légitime propriétaire : la oumma islamique. Autrement dit, Le Monde a pris parti. Si une fausse interprétation de la "lettre" a été diffusée, ce ne fut pas pour informer les lecteurs, mais seulement pour empêcher ou retarder la suspension de l’aide européenne attribuée à l’Etat palestinien. Le journal Le Monde vit d’aides publiques très importantes. A quoi sert-il de payer des impôts, si c’est pour financer la diffusion de fausses nouvelles ou pour s’ingérer de façon aussi partiale dans un conflit ? Faut-il que Le Monde méprise ses lecteurs pour fabriquer des faux, comme d’autres jadis en ont fabriqué à foison pour nuire aux Juifs ? Le mot quartet qu’emploie Le Monde a deux sens : c’est "l’ensemble de deux protons et de deux neutrons dans le noyau d’un atome" ou bien, en informatique, la "chaîne de quatre éléments binaires, équivalente à un demi octet". Le Monde aurait dû écrire quartette, conformément à l’usage (un quartette, par francisation de l’italien quartetto, est un "petit quatuor"), ou il aurait dû écrire quatuor, conformément au sens figuré de quatuor : "ensemble de quatre personnes, de quatre choses". Non seulement, Le Monde diffuse de fausses nouvelles, mais encore il les diffuse dans une langue "approchative" (cet adjectif ironique est mis pour "flottante"), les deux tares, désinformer et user de mots trompeurs, se mariant manifestement à merveille.

 

 

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03 avril 2006

Signes 3

 

 

 

 

Quatre jours dans une fac occupée

 

Comme la moitié ou plus de la moitié des universités de France, l’Université de *** a commencé à être occupée et bloquée le 6 mars. Les étudiants ont été interdits d’y accéder, mais aussi les membres du corps enseignant et les secrétaires. Le 27 mars, le blocus a été partiellement levé : les "personnels" IATOS et enseignants ont été autorisés à se rendre dans leurs bureaux pour y travailler.

 

 

Mardi 28 mars.

Il fait encore sombre quand j’arrive devant l’entrée. Les portes sont ou fermées à clef (je ne sais comment les occupants se sont procuré les clefs) ou barrées par des amas désordonnés de tables et de chaises. Dans le patio, s’entassent des cartons pleins ou vides, des sacs en plastique, des poubelles qui débordent, des caddies de supermarché, des caisses, des banderoles, des tables maculées, des bombes de peinture, des affiches déchirées. L’accès aux machines à café est obstrué par des tables sur lesquelles des grills et des plats pleins de graisse figée dégagent des odeurs rances. Le lieu abrité est à l’air libre. La fraîcheur de la nuit n’a pas dissipé les odeurs de mauvaise bouffe. Des individus mal réveillés (il est pourtant huit heures) montent la garde derrière la seule porte qu’ils daignent laisser entr’ouverte, dévisageant, comme s’ils étaient des vigiles ou des flics ou des indicateurs de bas étage, ceux qui osent entrer dans leur forteresse.

A l’intérieur, les murs en béton, les cloisons de plâtre ou les parements en frisette sont couverts d’inscriptions à la peinture ou à la craie. Le CPE est l’objet de l’ire collective. A ces initiales sont attribuées des significations diverses, telles que "concessions" au "patronat" "extrême". Sur un mur, il est écrit fièrement "je me révolte, donc nous sommes". Le sentiment d’être viendrait, non pas de la pensée, mais de la révolte. Cette métaphysique n’a rien d’original. Ce n’est que la répétition mécanique du vieux slogan gauchiste et sartrien : "on a toujours raison de se révolter". C’est la seule inscription politique : le reste, ce sont des insultes (Villepin, fils 2 tapin), des vers de mirliton qui parlent du premier ministre de la République et dont les mots à la rime sont "recule", "encule", "éjacule", des injonctions sexuelles "Sarko, on te baise, bâtard (écrit battard), viens nous sucer la bite" ou des slogans de haine "Sarko Facho" ou mensongers "Sarko = assassin", "assassin", parce qu’un "syndicaliste" ivre des PTT aurait été tabassé par des manifestants ou des casseurs. Voilà ce qui souille une institution consacrée au savoir. Il n’est pas de mot d’ordre humoristique, sauf peut-être "Villepin, ton CPE va durer un an : en 2007, votez". Il n’y a pas une seule esquisse d’analyse qui atteste que les occupants aient lu le texte de loi incriminé. En revanche, ils ont joué : le sol, fait de faux marbre, bien entretenu habituellement et généralement luisant, est maculé. Des traces grises, indélébiles, le rayent dans tous les sens : sur une table, sont posés les rollers qui ont abrasé les carreaux. Trois escogriffes maladroits jouent au football dans un passage vitré. Ils jonglent avec un ballon, singeant ce qu’ils ont vu dans les pubs télé. Ils ne disent rien, mais ils se croient obligés de prouver qu’ils maîtrisent quelque chose : non pas par la parole, mais avec les pieds.

Alors que les étudiants de cette Université sont à plus de 90% des filles, les occupants sont à plus de 90% des mâles : personne ne s’interroge sur cette inversion sexuelle. Cela signifierait-il que les occupants ne sont pas étudiants ? Je n’en reconnais aucun : cheveux longs, dreadlocks, chignon au sommet du crâne, barbe de trois jours ou plus, battle-dress, pantalons larges dont l’entrejambe descend aux genoux : tous "caucasiens", du moins en apparence, pas de noirs, pas d’arabes, pas d’asiatiques. Une chaîne crache des décibels à fond la caisse, c’est percussions and co. A part ces bruits assourdissants, pas de musique. Trois filles, grasses, lourdes et habillées serré, préparent le café du matin et débarrassent les tables des reliefs de repas. L’occupation exige un peu d’agrément, elles jouent le rôle immémorial de la souillon. Une affiche enjoint "Plus d’alcool ici", ce qui suppose que les occupants ont quelque chose en commun avec le "syndicaliste Cyril" de Sud PTT : ce n’est pas le syndicat, mais la dive bouteille. Il est interdit de fumer dans les salles et couloirs : qu’à cela ne tienne, un hall est transformé en "zone fumeurs".

 

Mercredi 29 mars.

L’Université du Temps Libre ou du troisième âge est fermée. Les mille retraités qui acquittent des droits d’inscription élevés sont privés de cours de musique, de chinois, d’histoire de l’art, etc. Pourquoi refuser à des innocents ce qu’ils aiment ? Pis, l’accès à l’Institut des Etudiants étrangers est interdit : les quelque trois cents étudiants américains ou asiatiques n’égaient plus les couloirs de leurs gazouillis. En quoi sont-ils mêlés au CPE ? Pour calmer leur fureur (ils paient cher), des cours, semble-t-il, ont lieu dans un bâtiment administratif annexe que les étudiants n’occupent pas.

Au téléphone, une étudiante témoigne de ce qui s’est passé. Au moment où les événements ont commencé, les profs ont pris parti pour le blocage, oublieux que la loi sur l’égalité des chances avait été votée par les représentants élus du peuple. Veulent-ils la peau du gouvernement ou du régime, à moins qu’ils n’espèrent que la gauche, revenue au pouvoir, les rémunèrera en promotions à la pelle ou à la carte (sur présentation de la carte du Parti ou du Syndicat) ou fera tomber sur eux une pluie de postes bidon ? Sans leur aval et sans le soutien tacite de l’administration, l’Université n’aurait pas été bloquée. L’électricité n’a pas été coupée, bien que l’usage qui en est fait ne soit pas conforme à la vocation de l’institution. Dans les rues, des affiches "sensibilisent" les citoyens au manque d’eau dont souffrent les Africains. Les occupants ont l’eau à tous les robinets à profusion et gratuite. Les malheurs des pauvres sont le cadet de leurs soucis. Une collecte est même organisée par les profs et les IATOS pour les approvisionner en bouffe.

Les profs, les responsables, tous les adultes, même les secrétaires, étant favorables à l’occupation, les étudiants, qui ne sont pas stupides, ont compris qu’ils s’exposaient à des rétorsions s’ils manifestaient la moindre mauvaise humeur contre le blocage. La menace a beau avoir été dite à mots couverts, elle est imprimée dans les esprits. Donnant donnant : si vous tolérez que votre université soit occupée, vous n’en subirez pas les conséquences. On s’arrangera pour que les peaux d’âne soient délivrées. Les cours destinés à ceux qui préparent les concours de recrutement du CAPES ou de l’agrégation ont lieu chez les ennemis de l’IUFM. Nos chers profs sont si progressistes qu’ils s’abaissent jusqu’à pactiser avec ceux d’en face ou d’à côté qui font table rase de tout ce qui ressemble à du savoir ou à de la culture.

Le soir, le blocage a été suspendu pour qu’ait lieu un "débat public" sur les "révoltes de banlieue", origine, malaise social et perspectives. Le titre seul indique les thèses, allant toutes dans le même sens, qui vont y être défendues : c’est ultra gauche toute. Les intervenants, profs de troisième rang ou éducateurs socioculturels, forment l’avant-garde du corps enseignant et fonctionnaire. Les partis, PS, PC, LCR, Verts, les ont sommés de réciter le catéchisme sociologique. Ils se soumettent aux diktats.

Les événements de mai 1968 m’ont laissé indifférent, j’avais 21 ans, j’étais salarié Educ Nat. A posteriori, ils me semblent avoir été plus cultivés que ceux de 2006. En 1968, les étudiants citaient des écrivains, des penseurs, des artistes. Ils avaient des références, alors "maudites" ou discréditées ou méconnues : Marcuse, Marx, Mao, Lafargue (le droit à la paresse), Breton, les situationnistes, Sartre, Foucault, Rimbaud, etc. Dans l’Université où je suis allé, je n’ai pas lu un seul nom de philosophe ou d’artiste ou d’écrivain cité. Les références sont "encule" ou "suce", comme dans les films X. Je n’ai vu de journaux traîner sur les tables que ce jour-là, le lendemain de la procession dans les rues de la ville : la feuille de chou locale a été achetée, sans doute pour que les occupants vérifient qu’ils étaient sur les photos publiées. Sur un banc, traîne L’Humanité, le seul journal sans lecteurs publié avec de l’argent public.

Cela fait plus de seize ans que l’Education nationale crève sous le joug de la loi Jospin (du 14 juillet 1989) : jamais le caractère nocif d’une loi n’aura été démontré aussi clairement par les résultats absurdes auxquels elle a abouti. Ecoutant les discours de soutien qu’adressent MM Royal, Lang, Mélenchon, etc. aux étudiants en grève, je me demande ce que ces hommes politiques entendent faire dans un futur proche avec les slogans que leur fournissent les occupants  ?

Parmi les occupants, je ne reconnais aucun de mes étudiants ni même aucun étudiant : ils sont trop âgés pour cela et ce sont presque tous des mâles. Trois fredonnent l’internationale. C’est leur haïli haïlo haïla. Les entendant, je prie pour les cent millions d’innocents qui ont été assassinés au nom de "Du passé faisons table rase".


30 mars.

Comme tous les membres de cette Université, je suis le destinataire, sans l’avoir demandé, d’une lettre ouverte adressée à un "cher" collègue gras, chevelu, massif, mélange de barbouze Algérie française, de patron de bistrot à pastis, de Che Guevara et dont les livres de chevet sont les discours interminables du camarade Castro. Au cours d’une AG, agitée semble-t-il, ce Kapo PC et syndicat a qualifié de "résistants" les étudiants qui occupent l’Université et de "collabos" ceux qui exigent qu’elle soit libérée de toute occupation, alors que, deux ou trois jours auparavant, il avait exigé que le blocus soit levé, uniquement pour qu’ait lieu une rencontre agit-prop avec des guévaristes boliviens. Les occupants aux ordres ont libéré un amphithéâtre. L’auteur de cette "lettre ouverte" a eu le malheur de citer la fameuse lettre que Jules Ferry a adressée aux instituteurs en 1882 ou en 1883 pour leur rappeler l’impératif laïque de la liberté de conscience. Immédiatement, trois collègues, encore plus furibards, lui rétorquent, dans une nouvelle lettre ouverte, que toute référence à Jules Ferry est nulle et non avenue, vu que ce dernier, colonialiste notoire, a éclairé les "races inférieures" aux lumières d’une civilisation thanatogène.

Connaissant chacun des détours du sérail, je ne m’inquiète pas de la tenue du colloque pour lequel je suis venu, pour développer un point de vue dissident : les organisateurs soutenant la "grève", l’accès de la salle où doit avoir lieu le colloque ne sera pas interdit.

Dans l’après-midi, le patio est occupé par une dizaine de "jeunes" des "cités" proches. Ils ont entre vingt-cinq et trente ans. Ils jouent au football. C’est une contenance qu’ils se donnent, peut-être pour endormir la méfiance. Je me demande ce qui les attire dans ces lieux : la drague (ils doivent être déçus : il n’y a que des mâles et trois souillons), la fauche, une éventuelle razzia, car il y a beaucoup d’ordinateurs en libre accès. Ou bien viennent-ils prendre langue avec les occupants pour former dans la ville un front islamo-gauchiste ?

 

31 mars.

Les occupants de ces quatre petits matins ne sont guère plus de dix : dans la journée, ils sont plus nombreux, peut-être trente ou quarante. De toute évidence, ils sont trop incultes pour inventer quoi que ce soit. Ils rejouent d’autres événements. Ce n’est pas Mai 68, trop joyeux ou trop cultivé, ce n’est pas la Commune de Paris, ni la prise du Palais d’Eté : savent-ils ce que ce c’est ? A quelle matrice se réfèrent-ils ? Quel imaginaire les pousse-t-il à agir ? L’Université de *** n’est plus le campus verdoyant, ombragé, pimpant, propre, clair qu’elle est à chaque printemps. C’est un camp retranché. Elle tient d’une forteresse : les ouvertures (il y en a d’innombrables) sont hermétiquement closes. Un seul passage est libre. A tout moment, la herse peut être abaissée. Ce qui est rejoué, c’est le pont-levis sous d’autres formes. La technique rudimentaire est à la portée des occupants. Ils ont dû voir ça dans les séries télé. De toute évidence, ils se sont barricadés sans raison, puisque personne n’assiège leur fortin. L’institution publique et consacrée au savoir a été privatisée. La vieille obsession prêtée aux libéraux se réalise. Non seulement elle est privée de ce qui fait sa raison d’être, la connaissance, la culture, la liberté de l’esprit, mais elle est devenue un domaine protégé par des chiens de garde. Il y a quinze siècles, Geneviève refusait de donner les clefs de sa ville aux occupants. En 2006, ce sont les profs et l’administration qui leur donnent les clefs, l’eau, la bouffe, les salles. La vieille loi de la mafia est devenue la réalité : "ce qui est à toi est à moi, et ce qui est à tous me revient de droit". Jamais des occupants n’ont aussi judicieusement mérité le nom qu’ils se donnent. Pendant quatre jours, j’ai été en "zone occupée".

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27 mars 2006

Signes 2

 

Inversion raciste

 

 

Le Beauf n’est pas le Français type. C’est le Français au superlatif, qui rassemble en lui toutes les vertus françaises, ce qui fait l’essence de la France et définit la francité ou l’être français. De fait, le Beauf est devenu par synecdoque de la partie pour le tout le peuple de France : plus franchouillard que français et raciste, parce qu’il est français. Le Beauf aime l’ordre, les CRS, les SS évidemment, et aussi la police, quand elle fait son travail, c’est-à-dire quand elle cogne sur les manifestants chevelus ou frisés. Il approuve la répression et il déteste les syndicats. Il défend les petits commerçants et il réprouve les défilés dans les rues. Il soutient les nazis et il condamne les gauchistes autant que les Anglais et les arabes. Travail, famille, patrie est sa devise : le travail, bien qu’il ne fasse rien, la famille, bien qu’il reluque la femme des autres, la patrie, qu’il aurait trahie s’il avait vécu entre 1940 et 1944. Il hait les immigrés, mais il regrette le temps béni des colonies, où il aurait fait suer le burnous, manié la chicote, pressuré le chapeau conique, trafiqué le bois d’ébène. Quand il chasse, il tire les oisillons tombés du nid et même les badauds qu’il croise dans la forêt. Ses autres loisirs sont le camping en août dans un terrain surpeuplé des bords de la Méditerranée. Tantôt, il est patron de bistrot, tantôt garagiste (il arnaque les clients), tantôt contremaître dans une usine automobile (où il fait claquer sa schlague sur l’échine des travailleurs immigrés) ou chef d’équipe dans un atelier textile (où il passe la main au cul des ouvrières).

Le Beauf boit du pastis, Pernod ou Ricard, ou du gros rouge qui tache. Bien entendu, comme il est le peuple de France, il rote, il éructe, il pète, il crache, il est sale, il profère des insultes, il raconte des blagues grasses, il fait des jeux de mots stupides, qui ne font rire personne. Et surtout, il est raciste. Non pas dans ses actes, sauf quand il expulse de son bar les immigrés, ces nouveaux saints qui se chargent des sales boulots qu’il était appelé à effectuer, vu son niveau primaire, si l’on n’était pas allé chercher au Maghreb et en Afrique une main d’œuvre corvéable à merci. Il est raciste en paroles. Son inventeur lui prête les propos racistes les plus échevelés, les plus bêtes, les plus orduriers, les plus dégoûtants, que les socialistes nationaux allemands n’auraient même pas osé tenir en public. Il hait les arabes, les noirs, les juifs, les jeunes aux cheveux longs, les filles qu’il ne baisera pas et qu’il agonit de "toutes des salopes". Il est nourri de cette haine virulente et visqueuse de vampire vautré dans la veule violence verbale.

Le trotskisme est un récit, le Beauf est une image. L’un existe par le verbe, l’autre doit son existence à des traits de crayon. Le premier s’énonce sur le mode de l’emphase glorieuse, le second se dessine en traits informes. Le trotskisme est une hagiographie, le Beauf est une image du Diable, de Satan, d’Iblis, de l’Ange déchu et de tout ce qu’on voudra d’autre. Il est l’icône du Mal, le Mal incarné, le Mal par excellence, le Mal sui generis, le Mal en personne. Au fil des siècles, l’iconographie maligne a évolué. On a eu les monstres, mi hommes mi bêtes, sculptés dans les chapiteaux des églises romanes. On a eu le diable velu, cornu et fourchu. On a eu le parpaillot. On a eu le croquant révolté, le plouc, le péquenot, le cul terreux, le paysan sale et ignare. On a eu la Gueuse et Marianne. On a eu le juif aux doigts crochus. Désormais on a le Beauf. Vous êtes une belle âme, vous croyez donc dans la société sans beaufs, vous rêvez de faire de la France une entité multiculturelle et pluriethnique qui serait le village mondial en miniature. Vouez aux gémonies ceux qui ressemblent au Beauf ou ont un petit quelque chose de commun avec lui, montrez-les du doigt, stigmatisez-les, marquez-les au fer rouge de la haine, exterminez-les.

Il n’existe pas de beauf dans la vie réelle. Par vie réelle, il faut entendre la vie extérieure à la fiction des bandes dessinées, des discours ordinaires, de la littérature des sociologues. Un individu singulier nommé Napoléon Bonaparte a existé. Il n’existe nulle part d’individu singulier qui rassemble en lui les traits, physiques et moraux, du Beauf. Or, s’il n’existe nulle part un beauf (je témoigne que je n’en ai jamais rencontré un seul), "le" Beauf existe bel et bien dans la fiction, où il est facile de donner une existence imaginaire à des ombres. Le Beauf est, comme Tartufe, Don Juan, Harpagon, Monsieur Jourdain, un type plus qu’un individu singulier, qui incarne le Français par excellence, id est celui qui est naturellement raciste.

 

Longtemps, il a été entendu qu’un individu était raciste, quand il était convaincu d’être d’une race, d’une religion, d’une ethnie, d’une nation supérieures, s’autorisant de cette supériorité fantasmée pour maltraiter ou tuer ceux qui étaient censés ne pas être de la même race supérieure que lui. Le Beauf inverse le racisme. Avec le Beauf, le raciste n’est plus celui qui est convaincu de sa supériorité, mais celui qui est assigné à une race inférieure. Ce n’est pas le surhomme hautain, arrogant et haineux : c’est le stigmatisé. L’invention du racisme est une inversion. L’invention consiste d’abord à retourner une notion, comme un politicien retourne sa veste, ou à la renverser, comme si on forçait les hommes à marcher sur la tête. Elle n’est en rien étrangère à notre époque de subversion généralisée, qui s’évertue depuis un demi siècle à affecter le signe - à ce qui était +. Le négatif de jadis est le positif d’aujourd’hui. Après l’anti-art et l’anti-littérature, l’anti-racisme : le racisme est renversé, mis sens dessus dessous, culbuté, chamboulé, cul par-dessus tête.

Tout fait du Beauf un individu d’une sale race. Il n’est pas raciste, c’est-à-dire d’une race supérieure, comme l’était le soldat allemand de la propagande nazie, grand, blond, élancé, souple, fort. Il est petit et presque aussi épais que haut. S’il ne l’était pas, il n’aurait pas survécu à l’évolution pour instruire les hommes : il faut que chacun le voie comme le spécimen d’une espèce tératologique appelée à s’éteindre. Il est gras, il a les tissus adipeux et le ventre proéminent. Ses yeux globuleux saillent sous des sourcils épais. Il a un gros nez épaté, le front bas et étroit, pas de cou, un double menton, la nuque large. Il est moustachu et ses cheveux bruns et rêches sont coupés court. Le Beauf est très laid. Il n’est pas laid par hasard. Sa laideur fait signe. Elle souligne de gros traits majuscules la bassesse d’une âme. Si les inventeurs du Beauf avaient été des poètes, ils auraient fait de la laideur l’antithèse de la grandeur d’âme. Chez Quasimodo, la générosité efface la laideur. Dans le conte de Mme de Beaumont et dans le film que Cocteau Jean en a tiré, la Bête cache sous une apparence effrayante une âme pure. Cocteau nous invite à regarder la réalité avec notre cœur, c’est un poète. Les inventeurs du Beauf n’ont pas ces talents. Ils ne laissent rien à deviner et assènent tout ce qu’il ont à dire sur le mode de la redondance. Radicaux, ils ne se contentent pas d’un trait de crayon pour dire ce qu’il croient devoir enseigner, il leur en faut six, sept, dix, vingt. Au cas où les lecteurs n’auraient pas compris, ils en remettent une couche. Si le Beauf est laid, c’est parce qu’il a l’âme vile et basse. Plus cette vérité est répétée, plus elle convainc. Quand un trotskiste exprime une idée, il la martèle vingt ou trente fois. Hitler faisait ainsi. Le front étroit, le double menton, la nuque large et grasse signalent que le Beauf, même s’il joue, ou parce qu’il joue, à la pétanque, ne pense pas. Penser fait horreur à ce primaire, dans tous les sens de cet adjectif. Il est impulsif et instinctif comme le sont ou sont censés l’être les animaux. Sous-homme, il fait honte aux véritables hommes dans lesquels s’inclut l’inventeur du Beauf. Bien entendu, comme il ne pense pas, la raison le fuit. On ne peut pas le raisonner, et encore moins débattre avec lui. On lui cogne dessus. Il communique par cris et borborygmes. Mal dégrossi, il parle le langage des singes : il n’est pas allé à l’école au-delà de treize ans. Il n’a même pas obtenu le certificat de fin d’études primaires.

 

L’invention raciste n’est pas seulement un discours de haine qui rabaisse les petits, les pauvres, les ploucs, les illettrés : bref les inférieurs de " sale race ", qui ne méritent plus d’être invités au grand banquet convivial et sans frontière de l’universel humain. Elle est une inversion. En accablant les gens de peu, les antiracistes acclimatent, en les naturalisant, les stigmatisations haineuses qu’ils prétendent contenir et combattre. Ils renversent donc les fondements de la morale commune et publique en accusant sans preuve des innocents. Pis encore, ils discréditent l’ordre anthropologique le moins inhumain qui soit. Beau-frère est un terme de parenté. Un beau-frère est le frère de ma femme ou le mari de ma sœur. Lévi-Strauss, dans Les Structures élémentaires de la parenté, Emmanuel Todd, dans La Diversité du monde, montrent que la famille forme un embryon de société. En France et en Europe, la règle est l’exogamie, ce qui veut dire ceci : un homme va chercher une épouse hors de sa famille. Les mariages consanguins sont évités, la prohibition de l’inceste est étendue aux mariages entre cousins. Le beau-frère est un étranger, au sens où il n’est pas de la famille ou du clan, que l’on accueille dans sa famille comme un frère. Avec l’exogamie, la civilisation prime sur la nature, sur le sang ou sur ce que d’autres nomment la race.

Le racisme dont le Beauf est accusé exprime un vrai racisme, un racisme primaire, qui nourrit l’inventeur du Beauf, les journaux qui publient ses "méfaits", les lecteurs qui s’en délectent. Le Beauf a pour antithèse le grand Duduche, qui est grand, fin, élancé, filiforme, blond. Il a des cheveux longs, comme il se doit. Il porte de fines lunettes d’intello. Le Beauf est un primaire. Son antithèse se prépare à entrer à l’université, où il sera Bac + 4, cadre dans la culture, la com, la pub, l’enseignement ou le socioculturel. Le Beauf a une apparence méditerranéenne (brun, il a les poils rêches), mais il est trop gros pour être arabe (l’arabe, comme chacun sait, est svelte) et il n’a pas les cheveux frisés, mais courts et raides, le front bas et étroit, la panse pleine.

Duduche vs Beauf, c’est l’opposition convenue entre le nordique, le germain, le scandinave d’une part (Duduche) et d’autre part le méditerranéen (le Beauf), entre l’aristocratie de la race et la décadence populaire. Les collabos jubilaient en juillet 1940 en comparant les soldats de la Wehrmacht - grands, sveltes, blonds, élancés, disciplinés, en pleine santé - aux trouffions français - petits, mal faits, gras du bide, râleurs - des armées françaises en déroute. Duduche défilait avec les vainqueurs, le Beauf courbait l’échine avec les humiliés. Le Beauf n’est pas différent du juif aux mains crochus, au nez busqué, au regard cupide, que montrait une partie de la presse du début du XXe siècle. Il conforte les racistes (les vrais) dans leurs certitudes. Il est une image pieuse qui incite à la piété raciste, la pire, l’impensée, la viscérale, la tripale - celui qui fait de la France et des Français la cible de la haine commune.

Que ce soit le peuple actuel (Dupont La Joie, M. Rodriguez, Glandu, Gérard ou Papy Mougeot) ou ses ancêtres, proches ou lointains, les Français sont réduits à un tas informe de franchouillards avinés et bestiaux. La France a toujours été raciste, comme si le racisme était un gène et qu’il se transmettait de père en fils ou de mère en fille. Les vices les plus haïssables, fascisme, xénophobie, délation, veulerie, en sont les effets. Fascistes et racistes en même temps, ça fait beaucoup, mais notre époque consomme sans frein. Le caddie de la haine est plein à ras bord. Les Français ne sont plus hommes comme le sont les Turcs ou les Chinois, ce sont des bêtes assignées à résidence raciste, tous, sans en excepter un seul, depuis la nuit des temps. Si, par hasard, quelques ancêtres n’ont pas failli, Jeanne d’Arc, Louis IX, Gambetta, on les oublie, on les efface de la mémoire, on les jette dans les mêmes poubelles que ceux qui ont failli ou sont accusés d’avoir failli. Clémenceau est un tueur, Ferry un affameur, De Gaulle un monarchiste raciste. L’histoire est révisée, la chronologie abolie, ce qui rend possible la transformation de nos ancêtres en beaufs puants. Le péché originel, auquel même les théologiens ne croient plus, est sauvé ou ressuscité pour être plaqué sur la seule France. Le racisme est son péché originel. Il fait son essence - ce qu’elle est.

Pourquoi le présent et le passé, les hommes et les choses, tout est-il noir ? Grâce à la légende noire, les Lang, Nouvel Obs, Monde, Libération, Jospin, les sociologues, Wieviorka, Sollers, BHL, les Beria de gauche, Catherine M, Mme Angot, Bourdieu, les petits Pol Pot de la Sorbonne, etc. peuvent afficher leur supériorité sur les générations laborieuses, modestes, humbles qui ont fait la France. Leur supériorité est absolue, elle ne saurait être relative. Le progressisme a changé de nature. Du social, il a basculé dans la métaphysique. Aux Beaufs, ces antiracistes par Vertu assignent la place inférieure des primitifs, non pas pour les punir, mais pour se pavaner et avoir la latitude de se dire, sans remords et en toute bonne conscience, supérieurs. Le racisme fictif ouvre la voie à la supériorité imaginaire des accusateurs. Entre eux et le peuple se creuse un abîme. Plus le peuple est veule, bas, stupide, ignoble, immonde, laid et tout ce qu’on voudra d’autre, plus, en comparaison, ils paraissent hauts, beaux, courageux, intelligents, lucides, vertueux, vigilants. Ils ne rabaissent que pour mieux se guinder. Ils n’avilissent que pour rehausser le piédestal où ils ont grimpé. Ils sont d’un sang autre. Peu importe que leurs parents aient préféré en 1940 la servitude à la guerre et, par pacifisme, abandonné la France à Hitler. Ils n’accusent que pour se grimer de résistance a posteriori. A la France, beaucoup d’entre eux ne doivent rien. Leurs ancêtres, qui ne sont pas, ô privilège, des Beaufs, sont enterrés ailleurs.

Puisque nous vivons dans une ère que la romancière Nathalie Sarraute nomme ère du soupçon (vivement qu’elle finisse), que, dans cette ère, tout est suspect, surtout la morale, les grands sentiments, les beaux principes, les discours brillants, le savoir, les institutions, de quelque nature qu’elles soient, que tout ce que nous faisons ou accomplissons est au mieux une pose, au pis une posture, c’est-à-dire une imposture, que la vertu ne serait que le masque du vice, soupçonnons Wieviorka, auteur de l’ouvrage La France raciste, paru au début des années 1990. Au nom qu’il porte, il est raisonnable d’inférer que ses ancêtres viennent d’Europe de l’Est et qu’ils ont émigré pour échapper à la misère ou à la mort. Depuis des siècles, les persécutés trouve un refuge en France. Bien entendu, personne, et surtout pas l’auteur de ces lignes, ne conteste à Wieviorka le droit d’être français, personne ne lui reproche ni son nom, ni ses ancêtres, ni ses origines. Si le racisme lui avait fait horreur, ce qui est légitime, il aurait accusé d’abord de racisme ses ancêtres et écrit un livre sur la Pologne raciste ou sur le racisme viscéral des Ruthènes ou de tout autre peuple oriental. Il est plus facile, quand on est sans scrupule, d’invectiver contre un pays dans la terre duquel ne reposent pas ses propres ancêtres, de cracher sur les ancêtres d’autrui, d’attribuer le vice infamant de raciste à des étrangers à soi ou aux siens, à ces millions d’hommes, de femmes, d’enfants, de vieillards enterrés dans la terre de France que d’accuser le pays de ses ancêtres ou ses propres ancêtres : ça ne provoque pas de cas de conscience, on reste pur, blanc, innocent, ça donne bella figura.

Ce qui est insupportable dans l’invention du racisme, ce pour quoi l’accusation est plus criminelle que le crime dénoncé, ce n’est pas que la France et les Français soient accusés de racisme (après tout, pourquoi pas ?), c’est que la France soit le seul pays à être ainsi accusé et les Français les seuls hommes à qui est fait porter le crime originel de racisme, c’est que soient stigmatisés la nation et le peuple qui accueillent sans contrepartie et depuis des siècles des persécutés et, plus que tout, qu’ils le soient par des gens venus d’ailleurs et qui y ont trouvé refuge, liberté, confort, et que ces mêmes accusateurs s’interdisent très pieusement, par tartuferie, veulerie et sans doute par racisme primaire et viscéral, d’accuser – fût-ce dans un timide murmure - leurs propres ancêtres. Les Européens qui se sont égaillés à partir de 1492 dans la plupart des pays du monde, où certains ont commis des crimes épouvantables, n’ont pas stigmatisé les pays qu’ils ont colonisés ou les peuples qu’ils ont soumis, comme le font les petits marquis de l’antiracisme patenté et de subvention. Eux au moins, ils n’étaient pas tartufes. Il faut leur reconnaître cette vertu, fût-elle la seule dont ils aient fait montre.

 

 

 

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09 mars 2006

Signes 1

 

Arabe jusque dans les dessins

 

L’administration française fait diffuser dans les mairies une fiche de format 13 x 18, imprimée recto verso sur du papier glacé et en couleurs. La fiche a pour titre (en arabe) "dans nos maisons anciennes". Il est conseillé aux mères de famille ceci : si tes enfants ont porté à la bouche de la peinture écaillée, va vite chez le médecin, ou : si ta maison a plus de 50 ans, informes-en ton médecin. Le but est de prévenir les familles étrangères des périls que courent les enfants s’ils ingèrent des éclats de peinture ancienne contenant du plomb. En soi, l’information est fondée : il est de la responsabilité de l’Etat d’enrayer le développement du saturnisme.

Oublions la dimension symbolique (ou politique) de cette affaire : depuis 1992, la République a pour langue officielle le français (article 2 de la Constitution). Les lois Bas Lauriol de 1975 et Toubon de 1994 rendent obligatoire l’usage du français dans les entreprises publiques et privées, dans les activités économiques, la publicité, les modes d’emploi, etc. Depuis l’An II de la République (1794), une loi, qui n’a jamais été abrogée, fait obligation aux fonctionnaires et aux officiers ministériels de ne pas utiliser d’autre langue que le français dans les actes publics ou sous seing privé. La sanction prévue en cas d’infraction est la destitution et l’emprisonnement. Il est clair que, si l’on envisage cette affaire de ce seul point de vue, la loi est violée et que l’arabe jouit d’un privilège exorbitant et que rien ne justifie : que je sache, cette langue n’est supérieure en rien aux autres langues en usage en France ou dans le monde. Efforçons-nous pourtant de ne prendre en considération que l’efficacité pratique.

Le texte est illustré de cinq dessins sommaires et de la photo d’un village ancien, dont on devine, aux enduits clairs des façades et aux tuiles romaines des toits, qu’il se trouve en Provence. Or, les cloisons et les murs intérieurs, dans les vieilles maisons de Provence, ne sont pas peints, mais couverts d’un enduit chaulé qui ne contient pas de plomb. De fait, le document est trompeur.

Sachant que 1° les populations étrangères touchées par le saturnisme sont pour la plupart d’entre elles originaires d’Afrique noire et ne parlent pas l’arabe, 2° 70 % ou plus des soi-disant Arabes installés en France sont kabyles ou berbères et ne lisent pas l’arabe, 3° les primo-arrivantes venant de pays arabes, à la suite du regroupement familial) sont, pour une bonne partie d’entre elles, analphabètes, les messages contre le saturnisme, qu’ils soient écrits en arabe, en turc, en mongol, seront, pour la plupart des étrangers auxquels ils sont destinés, du chinois. D’un seul point de vue pratique, si ces documents avaient été écrits en français, ils auraient été, sans aucun doute, compris par un plus grand nombre d’étrangers.

Il n’y a pas que le texte qui soit arabe, il y a aussi les dessins.

Le graphisme, fruste et sommaire, des cinq dessins est celui des affiches ou des dépliants que les administrations des pays arabes diffusent dans les centres de santé, les écoles, les services publics pour prévenir les populations des dangers des poux, de la tuberculose, des baignades dans les eaux croupies. Même en utilisant l’arabe, les graphistes et les rédacteurs de ces fiches auraient pu adopter la mise en pages et le graphisme courants en France. S’ils ne l’ont pas fait, c’est par idéologie : ce sont des instruits, fiers de ce qu’ils sont ou croient être de toute éternité, arborant leur identité comme un maréchal soviétique ses décorations, qui ont conçu et réalisé ce dépliant, qui n’est pas anodin, ne serait-ce que parce qu’il n’est pas unique (il en existe d’autres, diffusés dans les bureaux de l’ANPE en particulier). C’est leur arab pride. Ils ont trouvé un filon : c’est la communication ethnique, et ethnique jusque dans les formes. Ils en ont l’exclusivité : ça rapporte. Ainsi, toute concurrence est éliminée Ils s’assurent un marché, des emplois, des revenus à vie. Il est évident que, s'adressant à des femmes, ils sont imprégnés des habitudes paternalistes et machistes des pouvoirs arabes. Jamais un Français de souche ne s’abaisserait à parler à des femmes avec tant de morgue et ne s'humilierait à imiter avec tant de servilité le graphisme infantile ou puéril (en un mot, nul) en usage dans les pays arabes.

Dans cette affaire, ce qui laisse pantois, c’est la décision de l’administration française. User d’une langue qui est sans doute plus étrangère aux populations visées que le français a amoindri l’efficacité de la campagne de prévention contre les dangers du plomb. Si elle avait voulu saborder la lutte contre le saturnisme, l’administration ne s’y serait pas prise différemment, sauf à rédiger ses conseils en quechua ou en swahili. Autrement dit, ce qui sous-tend sa décision, ce n’est pas le pragmatisme, mais la reconnaissance de communautés autonomes qui échappent à la loi commune. Ou l’administration encourage sciemment la communication ethnique : auquel cas, elle viole les lois qu’elle est censée appliquer ; ou bien elle cède à des groupes de pression et au chantage qu’ils imposent (accusations délirantes de racisme et éloge du multiculturel) : auquel cas, elle est indigne. Dans les deux cas, elle capitule.

 

 

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