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22 mars 2012

Amalgame

 

Pas d’amalgame entre l’islam et l’islam

 

 

Le nom latin amalgama est employé en 1250 par un dénommé Geberus dans le traité Alchimista arabo-latinus. Il est emprunté à l’arabe, où il est composé des mots amal, « travail, œuvre », al gamaa, « l’union charnelle », les alchimistes établissant (alchimie étant aussi emprunté à l’arabe) une analogie entre l’union charnelle et la combinaison entre le mercure et les métaux. Dans un autre traité d’alchimie, le mercure est assimilé à l’homme et l’argent à la femme. Littré est le premier à faire état de cette origine (in Dictionnaire de la Langue française, Supplément de 1877) : « Monsieur Devic (Dictionnaire étymologique), écrit-il, apporte ses conjectures sur ce mot, qui n’est pas encore éclairci. Il se demande si c’est l’arabe amal al-djam’a, « l’œuvre de la conjonction », ou une altération de al-modjam’a, l’acte de la consommation du mariage ». Amalgama nous est venu par les alchimistes, M. Devic n’en connaît pas d’exemple avant le XIIIe siècle ».

Le mot français amalgame est attesté en 1549 au sens proprement alchimique de ce mot, « alliage de mercure avec un métal ». Chez Bernard Palissy, il désigne le mélange de mercure (ou vif-argent) et d’or : « amalgame est appelé par les alchimistes l’or, quant il est dissout, et entremêlé avec le vif-argent ». Du français, le mot passe dans les langues européennes ; en anglais, amalgam ; en allemand, Amalgam (Mischung) ; en italien amalgama (miscuglio) ; en espagnol amalgama. Il est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la quatrième édition (1762) avec le seul sens des alchimistes : « terme de chimie, union d’un métal ou d’un demi métal avec le mercure ou le vif-argent ». Selon les Académiciens et Furetière (Dictionnaire universel, 1690), on « dit aussi amalgamation », mot qui, dans le Trésor de la Langue française, 1971-1994, est défini comme « l’action d’amalgamer et le résultat de cette action ».

Dans l’article consacré à amalgame dans L’Encyclopédie, il est exposé en quoi consiste la technique de l’amalgame en alchimie et dans la métallurgie naissante. En 1751, Lavoisier n’a pas commencé ses travaux et ce qui est nommé chimie est encore de l’alchimie, comme le dévoile cet extrait : « un des plus grands secrets de la chimie », c’est de trouver « une méthode d’anoblir les métaux ou de les retirer des métaux moins précieux. Cette manière philosophique de purifier les métaux peut s’appliquer à tous les métaux, excepté au fer ». Des orpailleurs aujourd’hui utilisent encore, à peu de choses près, la technique décrite dans cet extrait : « l’amalgame est un moyen dont on se sert dans plusieurs pays pour tirer l’or et l’argent de leurs mines. On broie ces mines avec du mercure qui se charge de ce qu’elles ont de fin, c’est-à-dire de ce qu’elles ont d’or ou d’argent, et qui ne se mêle point avec la terre, ni avec la pierre ; de sorte que le mercure étant retiré de la mine par son propre poids et par la lotion qu’on fait de ce mercure dans de l’eau, on retire par la cornue le mercure, qui laisse le métal qui était dans la mine ».

 

Le sens figuré « moderne » est attesté en 1431 : « mélange d’éléments hétérogènes », mais l’attestation reste isolée jusqu’à ce que Voltaire emploie amalgame dans ce sens figuré en 1744 : « le plaisant et le tendre sont difficiles à allier : cet amalgame est le grand œuvre » (grand œuvre, au masculin, est un terme d’alchimie). A partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le sens figuré apparaît dans les dictionnaires, près d’un siècle après que Voltaire en a fait usage : « amalgame se dit, figurément et familièrement, d’un mélange de personnes ou de choses qui ne sont pas ordinairement unies » (« cette société offre un étrange amalgame de tous les rangs et de toutes les opinions » et « son caractère est un singulier amalgame de bassesse et d’insolence »). Chez Littré, le sens figuré est glosé ainsi : « mélange de personnes ou de choses de nature, d’espèce différente » et illustré de ces exemples : « un amalgame d’hommes de tous les rangs » et « cet homme, étrange amalgame de défauts et de qualités ». Dans un sens figuré, il prend ou non une valeur péjorative, suivant qu’il s’applique à des personnes (« ensemble hétérogène » : « Quel bel amalgame que cette compagnie ! Des bas-bleus, des rapins, des croque-notes mêlés aux rédacteurs ordinaires et extraordinaires du Flambeau », 1842) ou à des choses : « mélange, alliance d’éléments hétérogènes et parfois contraires » et, en parlant de la création artistique, « mélange, combinaison ».

 

L’amalgame, dans le sens qu’il a pris dans la langue hyper ou ultra moderne – en un mot : dernier cri -, est, selon les académiciens (édition en cours du Dictionnaire de l’Académie française), un procédé rhétorique, supposé malhonnête, qui est « employé pour déconsidérer soit un adversaire en le mêlant indûment à un groupe honni, soit ses idées en les identifiant à une doctrine largement réprouvée ». La reductio ad Hitlerum (id est tout adversaire est Hitler ou même pire qu’Hitler, De Gaulle est fasciste, les CRS sont des SS, le retour dans leur pays de clandestins est une rafle de la Gestapo) est une des formes exacerbées et fort communes que prend l’amalgame dans la société de simulacre qu’est la société du spectacle et qu’on devrait nommer la société d’amalgame.

Il est un autre procédé rhétorique plus malhonnête encore, c’est l’imputation d’amalgame, laquelle consiste à accuser ses adversaires de recourir à tout moment à l’amalgame, pour éviter tout examen et couper court à tout débat. Tel est le cas de l’injonction mille fois ressassée par les calotins de l’islam et les musulmans en calotte qui disent : « pas d’amalgame entre les musulmans et les musulmans, entre le pareil et le pareil, entre le même et le même, entre l’islam et l’islam, entre les barbus et les barbus, entre les niqabs et les niqabs, entre les assassins d’enfants et les assassins d’enfants, qu’ils vivent outre Méditerranée ou qu’ils en viennent ». Que les musulmans imputent le crime d’amalgame à tout un chacun, même à ceux qui se contentent d’affirmer que le soleil brille, quand il brille (« pas d’amalgame entre le soleil et le soleil ») est dans l’ordre de leur monde : le mot est arabe, l’amalgame est leur être.

 

15 mars 2012

Sans distinction de race est désormais tabou

 

 

            La Constitution de la Ve République, approuvée par le peuple français en 1958, porte dans son article 2 ceci : « La France assure l’égalité devant la loi de tous les citoyens sans distinction d’origine, de race ou de religion ». C’est un des plus nobles principes politiques qui soient. Il émane du premier article de la Déclaration des Droits de l’Homme et du Citoyen de 1789 : « les hommes naissent et demeurent libres et égaux en droits ». Cet article 2 invalide les discriminations, le racisme, les inégalités en droits, les injustices, les atteintes à la liberté de conscience : il est l’essence de la France.

Certains voudraient le biffer. Le mot race leur déplaît, ce qui éventuellement se conçoit ; mais ce mot honni est complément de « sans distinction de ». La France ne distingue pas les citoyens en fonction de leur origine, de leur race ou de leur religion – ce que tant de pays font à l’envi et sans que les indignés de la race s’en indignent. La raison tient sans doute à ce que ces indignés et les politiciens qui renchérissent sur ces indignations aiment la distinction de race ou sont des distingués de race, fiers de la race à laquelle ils s’assignent eux-mêmes. L’homme est capable de tout, surtout du pire. Il est donc prêt à alléguer les plus nobles raisons pour atteindre ce pire.

 

Emprunté au latin, distinction est attesté au XIIe siècle. Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, il a deux sens. C’est une division ou une séparation ou une différence (« écrire sans distinction de chapitres », « faire distinction de l’ami et de l’ennemi », « on a tout passé au fil de l’épée, sans distinction d’âge ni de sexe ») ; c’est aussi une préférence, une prérogative, une singularité avantageuse, comme le montrent les exemples : « aimer les distinctions », « traiter quelqu’un avec distinction, « les distinctions plaisent à celui qui les reçoit et offensent les autres ». Au XIXe siècle, quand commence, dans la langue et partout ailleurs, la longue domination du social, substitut de la religion, distinction prend le sens de « manières élégantes dans le langage ou la tenue ». Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) relève ce nouveau sens social. C’est « ce qui, dans la tenue, a un caractère d’élégance, de noblesse et de bon ton ». Littré note que « ce sens paraît être récent, car on ne le trouve pas dans les auteurs anciens ». De fait, il est attesté pour la première fois en 1831 dans un roman de Balzac. Dans les huitième et neuvième éditions (1932 et en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, ces sens sont clairement exposés : « action de séparer nettement une chose d’une autre », « séparation des divers sens qu’une proposition peut recevoir », « action de mettre une différence entre des personnes ou des choses ou d’avoir égard à la différence qui est entre elles », « prérogative, honneur, marque de préférence, d’estime, d’égard », « bon ton, élégance, dignité des manières ».

            Or, depuis que Bourdieu a purifié la culture de France, pour que rien n’y pousse plus, le nom distinction est devenu un synonyme de culture. Plus exactement, Bourdieu réduit la culture à une marque de distinction, c’est-à-dire à des préjugés sociaux. Quand on consulte un dictionnaire, on comprend, à lire les sens déplaisants qui sont donnés à distinction, que ce mot ait désigné ce que les sociologues honnissent plus que tout, à savoir la culture des arts, des lettres et des sciences. Dans le Trésor de la Langue française (1971-94), ce nom a tout pour faire « gerber ». C’est la singularité qui place quelqu’un ou quelque chose à part ou au-dessus des autres. Certes ce sens est vieilli. Cela n’empêche pas qu’il soit illustré de l’exemple « la distinction de la naissance » : de cela, on est en droit d’inférer que la distinction appartiendrait en propre aux aristocrates. Un autre sens relevé, usuel celui-là, est « marque d’honneur qui distingue le mérite ou le rang d’une personne et la désigne à l’attention respectueuse d’autrui ». Les synonymes sont faveur, privilège, prérogative. L’exemple qui illustre ce sens atteste le caractère « antisocial » de la distinction. « La maréchale était la personne la plus infatuée de l’avantage d’une haute naissance et des distinctions attachées à son rang ». La distinction, ce sont aussi des « manières élégantes dans le langage, la tenue qui distinguent une personne des autres ». A l’aune de ces définitions et exemples, on peut évaluer l’ampleur du mépris que le démocrate Bourdieu portait à la culture, qu’il entend comme une somme de préjugés stupides propres à des aristocrates bornés et imbus de leur race. Bourdieu n’a pas exprimé ses thèses en 1450, quand existait une vraie noblesse, sotte et inculte, mais dans les années 1960-70 : près de deux siècles après que les nobles ont renoncé à leurs privilèges et sont devenus des citoyens comme les autres. Il a beau haïr la noblesse disparue, plus que Lénine, par exemple, ne la haïssait, il n’en a pas moins continué à manger avec une fourchette, dans sa propre assiette, comme les aristocrates l’ont appris aux Français, bourgeois et paysans, et non à se servir de nourriture à pleines mains directement dans un plat collectif. La haine de la noblesse ne suffit pas à faire un démocrate. S’il est une institution aristocratique, c’est le Collège de France. Or, Bourdieu a tant fait des mains et des dents qu’il a fini, à force de brigues, par se faire élire dans ce palais, d’où il a criblé de ses piques la malheureuse culture et tous ceux qui, démocrates et hommes du peuple, s’y adonnaient.

             

Dans le Dictionnaire de la Langue française que Littré a publié dans la seconde moitié du XIXe siècle, le nom race n’a pas de sens infâme. Alors racisme et raciste n’existaient pas. En se fondant sur l’usage des écrivains, du XVIIe au XIXe siècle, Littré donne à race le sens de « famille » et « d’espèce ». « La race, écrit-il, est la famille considérée dans la durée. De plus elle est la lignée purement naturelle et physique, tandis que la famille implique un rapport social et moral ». Le mot a un sens défavorable quand « il se dit (ce qui arrive quelquefois, précise-t-il) d’hommes se ressemblant ou par la profession ou par les habitudes ou par les inclinations : en ce sens il a quelque chose d’ironique ou même d’injurieux » dans « la race des poètes », « les philosophes, race crédule », « ô imitateurs, race servile ». A propos de race pris dans le sens « d’espèce », Littré précise : « Dans le langage de la zoologie, espèce est plus étendu que race. L’espèce galline en général, et, en particulier, la race galline qu’on élève en Normandie ou en Bresse ». Comme Littré tient à ce que les mots soient employés dans le sens que fixe la convention, il continue ainsi : « C’est une faute où l’on tombe souvent de dire la race bovine, ovine, porcine, chevaline, pour l’espèce. Il faut dire, en général, l’espèce bovine, et, particularisant, la race bovine de Durham, la race normande ; la race (de chevaux) percheronne, etc. » Terme de zoologie, la race est « la réunion d’individus appartenant à la même espèce, ayant une origine commune et des caractères semblables, transmissibles par voie de génération ». L’infamie apparaît quand race « se dit des hommes ». Littré cite des emplois qui ne sont pas périlleux en soi, mais qui peuvent le devenir, si l’idéologie s’en mêle : ainsi dans « les populations de race germanique », « la race caucasienne », « la race juive ».

Racisme et raciste sont donc, en français, des mots jeunes. Le premier est attesté pour la première fois en 1902, le second en 1892. Le racisme est une idée moderne qui est infâme par l’usage délirant qu’en a fait la science, non pas les sciences exactes, mais l’anthropologie. Ce mot formé de mots grecs signifie « science de l’homme » ou science « humaine » : humaine est employé par ironie, cette science méritant tous les qualificatifs possibles, dont inhumaine, mais pas celui dont elle s’affuble. C’est elle qui a fait de race une source d’opprobre. Fascinés par les sciences de la nature, les savants en sciences de l’homme ont transféré aux hommes ce que les zoologistes ont établi à propos des animaux. La race percheronne a des caractères physiques précis, visibles, tangibles, qui font que les percherons sont différents de chevaux d’autres races, les chevaux arabes, par exemple, plus petits, plus nerveux, plus rapides. Sur ce modèle, les hommes ont été répartis en races, en fonction de leur robe (la couleur de leur peau), de leurs cheveux, de leurs yeux, de la forme du crâne ou de l’angle sphénoïdal. Classer implique deux opérations : distinguer, ce qui en soi n’a rien d’infâme, et ordonner hiérarchiquement, ce qui l’est ou peut le devenir. On classe des élèves, en les répartissant en fonction de leur âge dans des niveaux différents, mais on peut aussi les échelonner dans une hiérarchie, du meilleur au moins bon, en fonction des notes, comme on le fait dans les concours - ce qui n’a rien d’infâme, mais peut le devenir, si le classement se fait en fonction de la « race » ou de l’origine. Ce n’est pas la comparaison en soi qui est dangereuse, mais les conclusions qu’on en tire. On compare deux devoirs d’arithmétique. L’un est farci d’erreurs, l’autre n’en contient aucune. Le premier est noté 1, le second 19. Nous, hommes, nous ne croyons pas que « tout se vaut » et nous savons que 2 + 2 = 5 ne valent pas 2 + 2 = 4. Ce qui est abject, c’est de tirer de ces résultats des conclusions, du type les arabes sont supérieurs en mathématiques aux juifs ou aux aryens ou aux « jaunes » ou inversement. Pourtant, c’est ce à quoi les spécialistes labellisés ont cru bon de conclure. Ce faisant, ils ont discrédité à jamais l’anthropologie, laquelle s’évertue à effacer cette tache originelle. Mais l’anthropologie n’est pas Omo ; elle ne sait pas laver blanc.

La suppression d’un ou de deux mots d’un article de la Constitution donnera bonne conscience à quelques politiciens honteux, dont la famille était Algérie française, d’extrême-droite et sans doute raciste ; mais elle ne changera rien ni à distinction, ni à race.

 

06 mars 2012

Versatile

 

 

 

En latin, versatilis signifie au sens propre « mobile, qui tourne aisément » et au sens figuré « flexible, qui se plie à tout ». Versatile, qui en est emprunté, est attesté au début du XIVe siècle et se dit d’une épée à deux tranchants, comme dans ces deux exemples dont l’orthographe a été « actualisée » : « une grande épée toute nue et bien émoulue à deux taillants, laquelle était aussi comme pointue et versatille, c’est-à-dire bien maniable » et « ce glaive est versatile, c’est-à-dire taillant des deux côtés ». A ce sens premier, s’en ajoute un second, toujours « au propre » : « qui tourne », comme dans cet exemple pris chez un auteur du XVIe siècle : « les cénacles étaient parés de tables liées faites d’ivoire, versatiles, c’est à noter qui se tournaient subtilement en la forme des mouvements des horloges ».

C’est Montaigne qui, le premier (Essais, III, 1590), emploie versatile dans un sens figuré : « l’esprit humain traite et soi et tout ce qu’il reçoit, tantôt avant, tantôt arrière, selon son être insatiable, vagabond et versatile » ; et c’est dans ce sens « figuré » que cet adjectif est enregistré dans les dictionnaires à compter de 1762 : « (quatrième, cinquième, sixième éditions du DAF) qui est sujet à tourner, à changer » (« il ne se dit guère qu’au moral, un esprit versatile ») ; « sujet à tourner, à changer » (Féraud, 1788 : « l’adjectif se prend en mauvaise part. Esprit souple est souvent un éloge ; esprit versatile est un blâme ») ; « (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) qui change » et « figuré, qui ne sait pas se fixer », comme dans ces deux extraits, de Voltaire (« Alcibiade était un simple citoyen, riche, ambitieux, vain, débauché, insolent, d'un caractère versatile ») et de Rousseau (« un tempérament versatile qu’un vent impétueux agite, mais qui rentre dans le calme à l’instant que le vent ne souffle plus »). Ce sens figuré est exposé dans le Trésor de la langue française (1971-94) en ces termes : « (en parlant d’une personne ou d’un groupe de personnes, de son caractère), qui change souvent et aisément de parti, d’opinion ; qui est sujet à de brusques revirements ». Les synonymes en sont capricieux, changeant, fantasque, inconstant, instable, lunatique, velléitaire, et les antonymes constant, égal, ferme, obstiné, résolu.

C’est l’adjectif qui, par son sens, convient le mieux pour qualifier l’opinion ou la presse ou les hommes politiques. Edgar Faure, à qui il était reproché d’être une girouette, avait l’habitude de répondre que ce n’était pas lui qui changeait (ou qui tournait), mais le vent.

 

En français, l’empan sémantique de versatile s’est resserré en quelques siècles et tout ce qui se rapporte dans le sens de l’adjectif à quelque chose de matériel ou de physique a disparu, la langue ne conservant que le sens figuré de « changeant ». Le mot ne se dit plus d’une épée, mais seulement d’un esprit, d’un tempérament, d’une personne ou de ses opinions… En anglais, il en est allé tout autrement. L’adjectif, emprunté au français et au latin, se dit d’une personne qui « a des talents variés », d’un esprit « souple », d’un outil (comme le couteau suisse) ou d’un appareil, même d’un avion,  « polyvalent » ou « à usages multiples ». L'anglais n’hésite pas à faire coexister les sens techniques et matériels, se rapportant à des choses, et les sens moraux, se rapportant aux êtres humains. Il semble que le français ait renoncé, en partie, à cela.   

 

 

01 mars 2012

Capitulation

 

 

Dans la langue latine en usage au Moyen Age, capitulatio, attesté au XVe siècle, a pour sens « convention ». C’est dans ce sens que capitulation est employé pour la première fois au XVIe siècle. Ainsi chez Pasquier : « il se ligua avec le roi Théodoric, à la charge que l’un et l’autre armeraient ; et que, venus au-dessus de leurs affaires, ils partageraient le gâteau ensemble. Suivant ceste capitulation, le roi Clovis... s’achemine le premier avec son armée »). Ce sens se maintient en français dans un emploi qui est relevé dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : « capitulation se dit aussi d’une convention en vertu de laquelle les sujets d’une puissance jouissent de certains privilèges dans les États d’une autre ». Cet exemple de l’édition de 1835, à savoir les droits et les devoirs des troupes suisses au service de France étaient réglés par des capitulations, illustre clairement ce sens. Ce n’est que, dans la huitième édition (1932-35), qu’il est fait explicitement référence à l’Empire ottoman : « il se dit surtout des actes par lesquels des garanties et des privilèges sont assurés aux résidents et commerçants étrangers dans l’Empire ottoman » (exemple : les capitulations ont soustrait les Français établis dans les Échelles du Levant à la juridiction territoriale). Ce sens est tenu pour « historique » ou désuet depuis la disparition de l’Empire ottoman en 1920 : il est vieilli, est-il précisé dans le Trésor de la langue française (1971-94).  

En 1636, capitulation prend le sens militaire qui est désormais le sien et que définissent Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « traité fait avec la garnison ou les bourgeois d’une place assiégée, par lequel ils se rendent moyennant certaines conditions et articles qu’on leur accorde », et les académiciens (DAF, 1694) : « traité de la reddition d’une place » (exemples : la capitulation d'une ville ; les articles de la capitulation ; une capitulation honorable, avantageuse ; faire sa capitulation ; tenir la capitulation »). Les académiciens, tenant à tort ce sens pour premier, ajoutent que capitulation « se dit quelquefois des autres traités » (exemple : il vaut mieux sortir de cette affaire-là par une capitulation), reprenant, mais en des termes moins clairs, la définition de Furetière : « on le dit aussi des procès ou des autres mauvaises affaires où on est engagé » (exemple : « vous avez bien fait de sortir de cet embarras par capitulation, ce chicaneur vous eût ruiné »). Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), un long article, détaillé et précis, énumère toutes les clauses possibles d’une capitulation, laquelle, « dans l’art militaire, est un traité des différentes conditions que ceux qui rendent une ville, obtiennent de ceux auxquels ils sont obligés de la céder » (battre ce qu’on appelle la chamade ; élever un ou plusieurs drapeaux blancs sur le rempart ; cesser de tirer ; faire sortir quelques officiers de marque de la ville, qui exposent les conditions sous lesquelles le gouverneur offre de rendre la ville ; etc.)

Les académiciens (1832-35, 1932-35) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) font de capitulation un « terme de guerre », alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) et les académiciens actuels (DAF, neuvième édition, en cours de publication) le présentent comme propre au « domaine militaire » : « convention établie entre nations belligérantes en vue de la reddition de la partie vaincue » (TLF) et « convention par laquelle une autorité militaire accepte la reddition d’une place, d’un poste, d’une armée et cesse le combat » et, « par extension, action de se rendre aux conditions imposées par l’autre partie » (DAF, neuvième édition).

Le 8 mai 1945, l’Allemagne n’a pas cessé les combats. Elle a signé une capitulation, et non pas un armistice, ce dernier étant une « trêve » ou une « suspension d’armes » ; elle a même signé une capitulation sans conditions, acceptant de fait « toutes les exigences des vainqueurs ». Dès 1941, les alliés ont décidé qu’ils ne referaient pas l’erreur de 1918 et que la guerre se terminerait quand l’Allemagne, les pays de l’Axe, le Japon auraient capitulé. Un abîme sépare l’armistice de la capitulation. Or, ce mot capitulation, soixante ans après les faits, est soigneusement évité dès qu’est célébré le 8 mai 1945 et il est remplacé par armistice (l’armistice du 8 mai 1945, entend-on dans les media) ou même par « fin des combats ». Cet évitement ne peut pas être le fait de l’ignorance. Certes, les calendriers portent « victoire de 1945 » et non pas « capitulation de l’Allemagne », mais les journalistes sont, pour la plupart d’entre eux, Bac + 5 ou + 8 et, à l’université, qui n’est pas partout le temple de l’ignorance, ils ont fait sciences po ou sciences éco ou histoire. Les services du protocole à l’Elysée invitent des personnalités à célébrer désormais l’armistice du 8 mai 1945. Il est impossible qu’ils ignorent que, le 8 mai 1945, l’Allemagne a capitulé sans conditions. De fait, le vieux mot capitulation, propre à la langue du droit et du droit militaire, est devenu tabou. Les raisons en sont claires. Un armistice est honorable, une capitulation, surtout quand elle est sans conditions, est humiliante. Un exemple de la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française le rappelle : la capitulation était un crime puni de mort quand le chef n'avait pas fait tout ce que lui prescrivaient le devoir et l'honneur. Même quand il est employé métaphoriquement, le mot est déprécié : « capitulation de conscience, accommodement honteux avec soi-même » (DAF, neuvième édition) et « par métaphore, généralement péjoratif, action d’abandonner, en tout ou en partie, une attitude, une opinion intransigeantes » (TLF). L’Allemagne, après avoir capitulé sans conditions, a abandonné toute ambition impériale. De ce pays fondateur de l’Union européenne, il devient désormais indécent, selon les bien pensants, de rappeler que, le 8 mai 1945, il a capitulé et que la paix a été établie sur les ruines de l’Europe allemande. La langue frelatée fait de la capitulation sans conditions une aimable cessation des hostilités.

 

28 février 2012

Le diable au cerveau

 

 

En 1685, quand Louis XIV a décidé par l’Edit de Fontainebleau de « révoquer », c’est-à-dire d’annuler, l’Edit de Nantes, près de deux cent mille artisans, paysans, marchands, médecins, petits industriels, dont le seul crime était de « protester » ou, comme on disait alors, d’être de la RPR ou Religion Prétendument Réformée, ont quitté la France et cherché un refuge sous des cieux moins hostiles. Pendant trois siècles, les écrivains, les penseurs, les hommes politiques de « gauche » ont jugé, à l’instar de Voltaire et à juste titre, que cette révocation avait été la pire des catastrophes que la France ait connues depuis qu’elle existe.

Or, pendant les vingt années que la gauche a exercé le pouvoir, près de deux millions de Français ont été contraints aussi de s’exiler, pour échapper au chômage ou parce que l’augmentation des prélèvements obligatoires, décidée après 1981, leur a fait comprendre que, comme aux protestants en 1685, leur présence n’était plus souhaitée en France et ils ont préféré exercer leurs talents sous des cieux plus cléments. Entre 1679 et 1685, l’Edit de Fontainebleau a été précédé de décisions économiques dont l’objectif, identique en cela à la politique annoncée par Hollande, était d’empêcher des catégories données de la population de travailler et de prospérer. Aujourd'hui, la religion n'est plus ce qu'elle était : dans ce rôle, l'économie l'a remplacée. Apparaît une réalité détestable mais éloquente, à savoir que la gauche a contraint à l’exil dix fois plus de Français que ne l’avaient fait les très honnis Mme de Maintenon, Louvois et Louis XIV. Ce qui aggrave la catastrophe, c’est que les émigrés actuels qui font profiter de leurs mérites ou de leurs capitaux la Grande Bretagne, les Etats-Unis, le Canada, la Suisse, la Belgique, l'Australie, etc. sont remplacés par des ayant droits analphabètes ou simplement cupides venus de tous les horizons du tiers monde. L’échange inégal, c’est la France qui, plus que tout autre pays au monde, en pâtit. Pour la première fois de notre histoire, des hommes politiques ont remplacé, subrepticement ou, pis, sans en prendre conscience, des générations de jeunes autochtones bien formés, instruits, dynamiques, désireux de produire des biens et des services ou de contribuer à la création de richesses, par des fantômes déboussolés dont l’instruction est proche de zéro et la volonté de s’agréger à une démocratie, solidaire et développée, encore plus faible.

Apparemment Hollande n’a rien compris à l’Histoire. Peut-être ne sait-il pas lire ou n’a-t-il lu dans sa vie que les Aventures de Bécassine ; ou bien, il a le diable, non pas au corps, mais à la cervelle et dans les pois chiches dont elle est composée. Ou bien il se prend pour Louvois et Mme de Maintenon. Il annonce que le fisc va piquer aux « riches » 75% de leur revenu. Un vrai racket. Voilà une bonne nouvelle qui va inciter les quelques riches qui n'ont pas fui la France à faire dare-dare leurs valises pour se réfugier en Suisse, en Belgique, à Londres, dans des pays qui ne sont pas gouvernés par des fous ou par des débiles. Dans deux ou trois ans, Hollande, s'il est élu, annoncera qu’il n’y a plus de riches en France, sauf lui et ses potes, et qu’il pourra donc révoquer la richesse, la prospérité, le bien être, la France aussi évidemment.

 

On objectera qu’un peuple n’a que ce qu’il mérite et que s’il aspire à l’esclavage, cela le regarde. En 1981, Mitterrand a accordé une cinquième semaine de congés payés (soit 40 h) et a fait réduire à 39 h la durée légale de la semaine de travail - soit, si l’on compte 47 semaines de travail dans l’année, 47 h de travail en moins. Si l’on ajoute le 8 mai, déclaré férié, cela a mis à la charge des entreprises, mais des seules entreprises française ou établies en France : 40 h + 47 h + 8 h = 95 h. Les résultats ne se sont pas fait attendre. Pour faire face à ces charges nouvelles, les entreprises ont ou bien fermé les usines en France et les ont reconstruites à l’étranger, ou bien acheté des machines et des robots pour remplacer les ouvriers. En l’espace de quinze ans, le nombre de chômeurs a triplé, malgré l’abaissement à 60 ans de l’âge de la retraite, le recours systématique aux départs en pré retraite, le recrutement massif de fonctionnaires en surnombre, les TUC et CES et autres faux emplois de « solidarité » larmoyante. Pendant la même période, on estime que quelque deux millions de jeunes Français ont dû s’exiler pour ne pas être condamnés à la mendicité.

En 1997, alors que les entreprises recommençaient à créer des emplois, Aubry, Jospin, DSK et leurs acolytes socialos gauchistes ont cru qu’ils devaient renouveler les expériences suicidaires de 1981 et se sont mis à favoriser à nouveau les salariés marocains, polonais, mexicains, etc. au détriment des salariés français. Sont-ils trop stupides pour tirer les leçons des débâcles du passé ou bien haïssent-ils les Français au point de leur préférer en toute circonstance les étrangers ? Les 35 heures, outre qu’elles ont coûté en année pleine près de cent milliards de francs au budget de l’Etat, qui alourdissent la dette, qu’un jour, il faudra que nos enfants paient, coûtent aux entreprises 4 heures pendant 47 semaines, soit 188 heures, par an et par salarié, soit le double des décisions de 1981. 188 h équivalent à cinq semaines de congé supplémentaires, qui s’ajoutent à celles qui existent déjà. Aubry, Jospin, DSK et leurs acolytes ont déclaré la guerre aux entreprises françaises, et aux seules entreprises françaises. S’ils avaient voulu qu’elles s’installent toutes à l’étranger, ils ne s’y seraient pas pris autrement. En attendant, les salariés français paient la facture. Elle est lourde et se présente sous la forme de plans de restructuration, de suppressions massives d’emplois, de fermetures d’usines, de transferts d’activités à l’étranger, de délocalisations à l’infini. Même les services sont touchés, même les activités d’ingénierie et de marketing.

Ce qui fait plaisir quand on écoute les socialistes, communistes, gauchistes, écologistes, etc. ce n’est pas qu’ils délirent, c’est qu’ils comptent. Entendons-nous : ils comptent, et très bien, sans jamais se tromper, sinon à leur avantage, leur propre argent, leurs propres biens, leurs propres sources de revenus, etc. Quand leur intérêt personnel est en jeu, ils comptent juste. Mitterrand n’a pas pris sa retraite à 60 ans ; il a continué à travailler jusqu’à près de 80 ans ; Mauroy a 82 ans, il est toujours en activité ; Rocard a plus de 80 ans, il est gâteux, mais il n’a pas pris sa retraite, etc. Si Aubry n’avait travaillé que 35 heures par semaine, elle n’aurait jamais intégré l’ENA, elle n’aurait jamais été députée, jamais été ministre, jamais été maire, jamais été premier secrétaire du PS. Mais, quand l’argent est public, les comptes justes se dissipent.

Avec Hollande et Aubry cachée dans la sacoche de sa bicyclette, la retraite à 35 heures est sans doute pour bientôt en même temps que cette nouvelle Révocation de l’Edit de Nantes qu’est la moderne Révocation des Riches.

 

23 février 2012

Traite

 

 

 

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1971-94) ont choisi d’étudier le mot traite dans trois entrées distinctes – autrement dit, de distinguer trois homonymes, le premier au sens de « commerce », le second au sens de « parcours effectué en une seule fois », le troisième au sens « d’action de traire les vaches ». Pourtant, ces trois noms féminins ont pour même « étymon » le participe passé, employé comme un nom, du verbe traire, ayant le sens de « tirer ». Aujourd’hui, ces traites semblent si éloignées les unes des autres que les liens qui pouvaient exister entre elles ont fini par s’effacer, mais pendant quatre siècles, la polysémie de traite (en fait, une véritable hétérogénéité sémantique) ne gênait en rien les lexicographes qui énuméraient dans le même article les sens de « commerce » (attesté au milieu du XIVe siècle), de « parcours effectué » (attesté à la fin du XIVe siècle) et « d’action de traire vaches, brebis, chèvres » (attesté dans la première moitié du XVIe siècle). 

Attardons-nous sur l’emploi de traite au sens de commerce d'êtres humains. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), il n’est pas indiqué que des êtres humains puissent être achetés ou vendus : « il signifie transport de certaines marchandises, comme de blés, de vins, etc. d’une province en une autre » et « certain droit qu’on lève sur les marchandises qui entrent dans le Royaume ou qui en sortent » (« traites foraines, domaniales ; on paie la traite en Bretagne, en Dauphiné ; commis à la recette des traites »). C’est à partir de la quatrième édition (1762) qu’est cité l'exemple de la traite des nègres : « transport de certaines marchandises, comme de blés, de vins, etc. d’une province à une autre ou d’un État à un autre ». Les exemples sont « il s’est fait de grandes traites de vins ; on a permis la traite des blés ; la traite des nègres » (1762, 1798). Dans la sixième édition (1832-35), traite des nègres sort des exemples et entre dans la définition de traite : « traite se dit particulièrement, et plus ordinairement, du trafic que font des bâtiments de commerce sur les côtes d'Afrique, en échangeant leurs marchandises contre des dents d’éléphants, de la gomme, de la poudre d’or, etc., ou même contre des esclaves ». Les exemples sont « ce bâtiment fait la traite ; il va en traite, il est en traite ; la traite des nègres, ou absolument la traite, est abolie ». C’est le choix que fait Littré dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) : « en particulier, trafic que font les bâtiments de commerce sur les côtes d’Afrique ». Les exemples sont les mêmes que ceux des Académiciens : « ce bâtiment fait la traite ; il va en traite ; il est en traite ». Le mot « se disait autrefois de tout commerce d’échange qui se faisait avec des peuples sauvages ». Enfin, le sens de traite des nègres est exposé : « la traite des nègres, et, absolument, la traite, l’achat et la vente d’esclaves noirs ». Le même exemple que celui du DAF (1835) annonce que « la traite est abolie », ce qu’elle est effectivement depuis la fin du XVIIIe siècle, l’esclavage, en revanche, restant légal jusqu’en 1848.

            Dans la huitième édition (1932-35), les Académiciens se contentent de dépoussiérer la définition de 1832-35 : les dents d’éléphant, qui faisaient un peu ignare, sont remplacées par ivoire ; et enfin, les mots traite des nègres, traite des noirs et absolument la traite sont définis : c’est le « commerce des esclaves noirs », dont il est précisé ceci : « la traite des noirs est interdite ». Balzac (Eugénie Grandet) expose froidement la raison de ce commerce : « il s’aperçut que le meilleur moyen d’arriver à la fortune était, dans les régions intertropicales, aussi bien qu’en Europe, d’acheter et de vendre des hommes. Il vint donc sur les côtes d’Afrique et fit la traite des nègres, en joignant à son commerce d’hommes celui des marchandises les plus avantageuses à échanger sur les divers marchés où l’amenaient ses intérêts ». Balzac est peut-être cynique, mais il ne cache pas la réalité sous de spécieux fards. La traite est un commerce. Faire le commerce de personnes est ignoble ; mais il y a plus ignoble : réduire des personnes à l’esclavage. Les négriers ont acheté des esclaves pour les revendre cher ; ils ont perpétué les esclaves dans leur état d’esclave.

Les auteurs du Trésor de la Langue française font subir à ce mot des réductions inutiles et dommageables. Ainsi, la traite serait une réalité de la seule « histoire coloniale » : « trafic effectué du XVIe au XIXe siècle par certains navires de commerce, principalement sur les côtes d’Afrique, qui consistait à échanger des denrées contre des marchandises et des spécialités locales ». C’est réduire la traite dans le temps et dans l’espace. Or, elle a existé avant le XVIe siècle et elle perdure au XIXe siècle et au-delà ; et elle n’est pas propre aux colonies. La traite entre l’Afrique noire et l’Afrique du Nord ou la péninsule arabique a duré quatorze siècles et elle a été le fait de tribus arabes et musulmanes spécialisées dans les razzias humaines. Elles capturaient des hommes, des femmes, des enfants ; elles en faisaient des esclaves ; les mâles étaient châtrés, les enfants des filles engrossées étaient tués ou châtrés à leur tour, ce qui explique (mais ne justifie évidemment pas) qu’un propriétaire d’esclaves, Baudry des Lozières, qui a fui Saint-Domingue en 1793 quand l’esclavage y a été aboli pour se réfugier en Louisiane, légitime l’esclavage par des arguments humanitaires, du type les esclaves victimes de la traite transatlantique ont échappé à un sort plus cruel encore, celui que leur réservaient  les guerriers arabes et musulmans (1802, Voyage en Louisiane) : « la traite est favorable aux Africains ; elle les soustrait au plus pénible esclavage, à tout ce que la barbarie a de plus cruel parmi eux, et elle devient un des moyens de population pour un continent immense : ainsi, la politique, d’accord avec l’humanité, exige que l’esclavage y soit continué ». Cet extrait prouve que l’humanitairerie peut justifier n’importe quelle activité criminelle. La seconde réduction apparaît dans le texte même de la définition : la traite est définie comme un trafic, c’est-à-dire comme une activité illégale – ce qui est partiellement faux. Pendant deux siècles environ, la traite des Noirs entre l’Afrique et l’Amérique a été parfaitement légale ; quant à la traite qui prospérait entre Zanzibar et l’Arabie ou à travers le Sahara, elle était justifiée par le droit musulman et par la charia. Elle n’a été interdite qu’à une date récente ; parfois elle perdure.

Dans L’Encyclopédie de l’Alembert et Diderot (1751-69), un bel article, généreux et profond, est consacré à la traite : « c’est l’achat des nègres que font les Européens sur les côtes d’Afrique, pour employer ces malheureux dans leurs colonies en qualité d’esclaves : négoce qui viole la religion, la morale, les lois naturelles et tous les droits de la nature humaine (…) Si un commerce de ce genre peut être justifié par un principe de morale, il n’y a point de crime, quelque atroce qu’il soit, qu’on ne puisse légitimer. Les rois, les princes, les magistrats ne sont point les propriétaires de leurs sujets, ils ne sont donc pas en droit de disposer de leur liberté et de les vendre pour esclaves ». Ce texte serait parfait s’il n’était pas borgne ou hémiplégique : prolixe sur la traite transatlantique, mais silencieux sur les deux autres traites (de Zanzibar en Arabie et à travers le Sahara), qui ont fait plus de victimes que la traite transatlantique.

Ce que montre la consultation des dictionnaires, c’est l’habitude prise, depuis trois siècles, par les bien instruits de voiler les réalités qui pourraient ébrécher les statues qu’ils ont érigées à la gloire de la très parfaite civilisation arabo-islamique, laquelle, selon des politiciens de France, est supérieure à tout ce qui existe, a existé, existera sur terre.  

 

 

 

 

06 février 2012

Changement

 

 

Ce nom, dérivé du verbe changer, est attesté au début du XIIe siècle et en un peu plus de neuf siècles, rien en lui n’a changé, ni la forme, ni le sens. Aux premiers balbutiements de la langue française, c’était « l’action de changer » ou la « mutation » ; en 1694, pour les académiciens, c’était « la mutation », « le change d’une chose pour une autre » ; en 1762, 1798, 1835, « la mutation, la conversion, l’action de changer » ; en 1932-35, « l’action de changer ou le résultat de cette action » ; aujourd’hui (neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie Française, en cours de publication), c’est la même chose : « action de changer, résultat de cette action ». Rien ne change, rien n’a changé, rien ne changera à changement. Le mot est identique à lui-même, malgré les aléas, les vicissitudes, les bouleversements, les révolutions ; et il persévère dans son être. Il a été, il est et il sera, tel que l’humanité bien pensante ne le changera jamais. Même au CNRS, sur le trottoir d’en face, en face du Quai Conti, non pas du point de vue de l’emplacement (les lieux sont très éloignés l’un de l’autre), mais d’un point de vue « idéologique » et moral, le changement est « l’action », le « fait de changer » et le « résultat de cette action ». Le changement ne change pas en changeant de boutique et en passant de Tocqueville à Marx ou de Vaugelas à Rey, il reste ce qu’il est et a été.

Quelque chose – oh, pas grand-chose à peine plus gros qu’un ciron, dirait Pascal, mais c’est à ces minuscules ruisseaux que l’on peut juger des fleuves – a cependant changé : ce sont les compléments qui suivent habituellement le nom changement ; autrement dit, ce sur quoi porte l’action ou le fait de changer. Dans les siècles classiques, c’était, et ça l’est encore parfois aujourd’hui (il ne faut quand même exagérer l’amplitude de ces changements minuscules), la vie, la conduite, l’état, la condition, le théâtre, la scène, la saison… A ces changements, le XIXe siècle, quand commence la modernité, ajoute la décoration, les vues, le système et toutes les choses possibles et imaginables (costume, chemise, idées, parti, nom, prénom, etc.). Il est vrai que les académiciens indiquent dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) que « tout est sujet au changement », ce qu’ils résument par cet emploi, « aimer le changement », comme s’ils anticipaient de plus d’un siècle sur la grande loi qu’énonce le prince Salinas dans le Guépard, « tout changer pour que rien ne change ». S’il avait rédigé cette note, Proust aurait précisé ironiquement « Le Guépard est de Lampedusa » et reprécisé « Lampedusa n’est pas seulement une île dont les Tunisiens ont fait leur havre, c’est aussi un écrivain italien ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) dresse de ces changements, avant l’heure, presque anachroniquement pourrait-on dire, un inventaire à la Prévert : « (terme de chemin de fer) changement de voie » ; « (terme de manège) changement de main » ; « (terme de danse) changement de jambe » ; « (terme militaire) changement de direction » (inventaire que complètent les académiciens en 1932-35 par changement de vitesse dans les autos et les vélos et les auteurs du Trésor de la langue française, en 1971-94, par changement de fréquence, de sens, de projet, de voiture, de ton, etc.) ; et ces délicieuses expressions, dont l’une fut proverbiale, changement de temps : « entretien de sot, c’est-à-dire mettre la conversation sur le beau ou vilain temps est d’une personne qui ne sait que dire » et changement de propos réjouit l’homme : « il est bon de parler de choses diverses ».

Littré essaie même de rendre compte des emplois de trois noms concurrents : changement, mutation, variation, « qui s’appliquent à tout ce qui altère et modifie ». « Le premier et le second marquent le passage d’un état à un autre (…) ; le troisième marque le passage rapide par plusieurs états », écrit-il, et il poursuit : « quant à changement et à mutation, ils ne diffèrent que parce qu’ils ne sont pas du même style ; changement est du langage général ; mutation est d’un langage plus didactique. L’histoire nous fait assister aux changements des empires ; elle nous enseigne les lois des mutations que subissent progressivement les sociétés ».

Ce que les hommes politiques contemporains ont infligé à la France et veulent à nouveau lui infliger, comme si une première catastrophe n’avait pas suffi, c’est une mutation de société ou « de civilisation », comme l’a écrit récemment Dame Aubry fille Delors épouse Brochen, changement qu’elle ne s’est pourtant pas appliqué à elle-même, puisqu’elle se veut trine, reste trine ou se présente ainsi, comme l’est le Dieu des chrétiens. En 1981, c’était « changer la vie ». Dans les faits, ça a été « changer de vie » : les militants et les apparatchiks roulaient en Renault 4 L, ils se sont convertis à la R 30 ; ils habitaient des HLM de banlieue ou de province, ils se sont installés, noblesse oblige, dans les VIe et VIIe arrondissements de Paris – poussant le cynisme à faire du XVIe leur quartier ; ils avaient des livrets d’épargne étiques, ils ont des portefeuilles boursiers sans doute épais, mais gonflés à l’éthique…

En 1981, le changement était transitif ; trente ans plus tard, il est intransitif. Il avait un complément, il n’en a plus. Il devait s’appliquer à une réalité du monde – la « vie » -, il ne s’applique plus à rien. Il annonçait un avenir radieux, qui n’est pas survenu, il doit se produire « maintenant », c’est-à-dire jamais, puisque maintenant, à peine énoncé, bascule dans le passé. A peine a-t-on dit le mot qu’il réfère à quelque chose qui n’est plus. Le changement est à lui-même sa propre fin, l’alpha et l’oméga : c’est le changement pour le changement. Changement de quoi ? On ne doit rien en dire. L’essentiel est que tout change, sans doute pour que rien ne change et que les privilèges entassés sous Mitterrand soient conservés et même, pourquoi pas ?, étendus, amplifiés, accrus, consolidés sous Hollande, Aubry, Joly, Moscovici et tous les autres, dont chacun connaît les noms.

 

31 janvier 2012

Rébellion

 

 

La rébellion est devenue l’horizon indépassable de la modernité, avec l’anticonformisme, le multiculturel, la diversité, les variétés (rock and roll ou rap), la prosternation devant l’islam, les installations. Pourtant, le mot n’a rien de moderne. Emprunté au latin, il est attesté depuis le milieu du XIIIe siècle et en huit siècles, il n’a pas changé de sens : c’était l’action de se révolter contre une autorité, c’est toujours l’action de se révolter contre une autorité. Il y a donc beaucoup de conservatisme dans la rébellion. Se rebeller, c’est faire ce qui a été fait de tout temps ; c’est s’inscrire dans une longue tradition ; c’est ressasser et faire preuve de peu d’originalité ; c’est se condamner au formol ou à l’antimites. Dit en des termes modernes, c’est être « ringard ». Tout ce fatras de choses convenues qui font la rébellion devrait normalement inciter les esprits rebelles, si tant est qu’il y en eût et de véritables, à se rebeller contre la rébellion attendue et obligée. Or, rien ne se produit ; la rébellion n’est la cible d’aucun rebelle. Si tel est le cas, c’est que les rebelles déclarés sont de la basboussa luisante de miel et que la rébellion n’est qu’une posture de dominant.

Pourtant, quelque chose a changé en huit siècles : c’est ce contre quoi se dressent les rebelles. Dans les éditions anciennes (de 1694 à 1798) du Dictionnaire de l’Académie française, les cibles possibles sont au nombre de trois : le souverain (« révolte, soulèvement, résistance ouverte aux ordres de son souverain »), la justice (faire rébellion à justice : « empêcher par violence et par voie de fait l’exécution des ordres de la Justice »), la raison (« on dit figurément la rébellion des sens contre la raison pour exprimer le dérèglement des sens lorsqu’ils ne sont pas entièrement soumis à la raison »). Après 1798, le souverain ayant été coupé en deux, il n’est plus la cible des rebelles. Dans les dictionnaires, souverain est remplacé par autorité légitime (DAF, 1835, 1935).

Ce qui change aussi à compter du milieu du XIXe siècle, c’est l’extension des emplois de ce nom, indice d’un succès indéniable de ce qu’il désigne et qui devient une posture obligée, mais propre à des gens qui sont d’une condition sociale supérieure. Pour Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-1877), rébellion et révolte « ont pris une signification très voisine. La seule nuance qu’on y trouve, c’est que révolte est de tous les styles et que rébellion appartient surtout au style élevé ». La rébellion est à la révolte ce que les dominants sont aux dominés ; elle est la révolte des dominants, non pas contre-eux-mêmes, mais contre les dominés. Ce qui les distingue, c’est la distinction, entendue dans un sens bourdivin – nulle dans la révolte, omniprésente dans la rébellion, laquelle est de la révolte en bas de soie. D’après les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), la rébellion est « l’action de se révolter contre l’autorité de l’État, contre le pouvoir ou l’ordre établi ». Ils ne précisent pas que cette révolte émane des dominants eux-mêmes et des piliers de l’ordre établi, ce que Sartre le reconnaît lui-même dans Les Mots : « docile par condition, par goût, par coutume, je ne suis venu, plus tard, à la rébellion que pour avoir poussé la soumission à l’extrême ». Ce qui manque aux lexicographes modernes, c’est de garder les yeux grands ouverts quand ils regardent le monde.

 

28 janvier 2012

Investiture

 

 

            Décembre et janvier sont les mois au cours desquels sont décidées les investitures, lesquelles se résument pour les impétrants à une course aux places et sinécures, les plus avides étant les écolos et, chez les écolos, les femmes, et pour les sujets de France, qui n’en peuvent mais, l’obligation de subvenir aux caprices de luxe et autres de tous ces investis.

            Il suffit d’étudier le mot, son histoire, les sens qu’il a eus et qu’il a encore, pour comprendre ce qu’est réellement, et aussi symboliquement, le « champ » politique, le mot champ n’étant pas entendu dans le sens que la bourdieuserie y donne, mais dans le sens de champ clos ou de lieu d’affrontement – la lice où les féodaux s’affrontent pour avoir le droit sacré d'ouvrir en grand, et surtout de détourner, le robinet de l’argent public.

            Emprunté du latin médiéval, il est attesté à la fin du XVe siècle. La définition qu’en donne Furetière (1690, Dictionnaire universel) n’est pas très claire (« droit d’investir un fief »), mais les exemples qui l’illustrent sont lumineux : « Un tel prince donne l’investiture d’un tel duché » et « il a pris son investiture de l’Empereur ». En revanche, les définitions des différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française sont lumineuses. En 1694, c’est « l’acte par lequel on est investi d’un fief par le Seigneur dominant » ; en 1762 et 1798, « l’acte par lequel le Seigneur dominant investit d’un fief son vassal » ; en 1835, « l’acte par lequel on investit quelqu’un d’un fief ou d’une dignité ecclésiastique » (même définition chez Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; en 1932-35, c’est « l’acte par lequel on investit quelqu’un d’un titre ou d’une dignité ». Dans ces emplois, les compléments du nom investiture sont fief (électoral), bénéfice (toujours lié au fief), évêché (ce qui est destiné aux seuls hommes), dignité ecclésiastique.

Racontons avec les mots de l’ancienne France ce à quoi les sujets de France assistent bouche bée : le Seigneur (pardon la Seigneuresse) Aubry (« seigneur dominant », évidemment) a donné à son vassal Duflot le fief bobo (le boboland) du XVIIIe arrondissement.

 

Selon les auteurs très bien pensants du Trésor de la langue française (1971-94), les investitures (« mise en possession officielle d’un fief, d’un apanage, se déroulant le plus souvent par une cérémonie symbolique ») sont ou seraient propres à une histoire révolue ou au droit canon. Mais ces lexicographes s’abusent. Ils ne regardent pas le monde réel et ne le voient pas tel qu’il est, dans sa réalité atroce. « L’acte par lequel un parti politique ou un syndicat désigne un candidat à une fonction élective » (sens moderne d’investiture en politique selon les auteurs du TLF) est-il si différent en nature (il doit bien y avoir de minimes différences de degré) de « l’acte par lequel le Seigneur dominant investit d’un fief son vassal » ? Rien n’est moins sûr. Ces deux actes se répondent l’un l’autre. Ils sont l’un à l’autre les deux faces d’une même pièce de monnaie. Ce sont les seigneurs dominants eux-mêmes qui parlent d’investitures depuis un moins d’un siècle et s’ils le font, ils le font en toute connaissance de ce qu’ils sont, tenant les circonscriptions électorales pour des fiefs, qu’ils concèdent pendant une durée limitée à leurs vassaux les plus fidèles.

La seule différence entre la féodalité et la politique actuelle est dans la durée de jouissance des fiefs : à perpétuité au XVe siècle, pour cinq ans aujourd’hui. Un emploi est souvent cité, pour rappeler l’emploi d’investiture dans le sens de « cadeau d’un fief à un vassal par son suzerain », est caduc : c’est la querelle des investitures ou « conflit d’autorité qui opposa l’Église aux souverains temporels, notamment à l’empereur germanique, aux XI et XIIe siècles à propos de l’investiture des abbés et des évêques » (TLF). Mais cette querelle perdure entre Copé et Dati au sujet du fief juteux et très rentable du VIIe arrondissement ou entre Aubry et Lang au sujet d’un fief assez pauvre, mais sûr.

 

20 janvier 2012

Plagiaire

 

 

Se faire traiter de plagiaire, c’est pour un écrivain, bon ou mauvais peu importe, une infamie. Il en va différemment dans ce que l’on appelle la « culture » arabe, du moins si l’on en croit Abdelfattah Kilito, qui, dans L’Auteur et ses doubles : essai sur la culture arabe classique (Le Seuil, 2005), montre qu’il suffit de déclamer des vers, eussent-ils avoir été dits ou écrits par un autre, pour en être l’auteur présumé et reconnu. Il n’y a donc pas de plagiaire parmi les Arabes : bienheureux ces peuples qui jugent naturel de s’approprier des biens d’autrui et d’étendre la razzia aux œuvres de l’esprit.

En français, plagiaire, emprunté au latin, langue dans laquelle plagiarius désigne celui qui s’empare des esclaves d’autrui, est attesté au milieu du XVIe siècle, où il a le sens moderne et un sens qui s’est éteint au XVIIe siècle, celui de « voleur d’enfants », comme dans cet extrait de Du Bartas (« Ivrogne, plagiaire, infâme et parricide / Tu veux m’ôter mon fils, mais tu ne l’auras pas ») ou dans cet autre extrait d’un historien (« les plagiaires ou ceux qui dérobaient les enfants de libre condition leur présentaient de la fouace, de la dragée ou quelque autre friandise »). Il est vrai qu’un poème, roman, tragédie, oeuvre littéraire quelconque, est souvent assimilé par métaphore à un enfant : la femme enfante, l’homme crée, dit la doxa. Ce sens est encore exposé par quelques lexicographes du XVIIe siècle, mais il est rapporté à une période révolue de l’histoire, que ce soit Furetière (1690, Dictionnaire universel : ce mot chez les Romains signifiait celui qui achetait, vendait ou retenait un homme libre pour un esclave. On le nommait ainsi parce que, par la loi Flavia, ceux qui étaient convaincus de ce crime étaient condamnés au fouet ad plagas ») ou Thomas Corneille (Dictionnaire des arts et des sciences, 1694) qui reprend textuellement cette remarque de Furetière et, en conséquence, fait le « plagiaire ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rappelle aussi ce sens historique : « au sens propre, celui qui détourne les enfants d’autrui, qui débauche et vole les esclaves d’autrui », de même que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Histoire, à Rome, celui qui était accusé de détourner pour les vendre des esclaves appartenant à autrui, ou de vendre comme esclaves des personnes libres ».

Dans la langue classique, le mot et la personne que désigne le mot font l’objet de jugements hostiles, aussi bien de la part de Richelet (1680, « auteur qui s’attribue les ouvrages d’autrui », Dictionnaire français des mots et des choses) que de Furetière (1690, « épithète qu’on donne aux auteurs qui prennent effrontément les ouvrages d’autrui pour se les appliquer et s’en attribuer la gloire »). Dans son Dictionnaire universel, Furetière illustre les activités du plagiaire par quelques exemples : « Martial s’est servi du mot de plagiarius en latin et Molière de plagiaire en français, en parlant de ces larrons de pensées et de livres. Thomasius a fait un livre De Plagio litterario, dont il est parlé dans le Journal de Hollande (le pays, pas le candidat « à la magistrature suprême » évidemment) du mois de Juin 1684, où on voit la licence de s’emparer du bien d’autrui en fait d’ouvrages d’esprit ».

Le même mépris voué aux plagiaires imprègne la définition du Dictionnaire de l’Académie française, en 1879 : « qui s’approprie ce qu’il a pillé dans les ouvrages d’autrui » ; en 1694 : « qui fait un ouvrage de ce qu’il a pillé dans les ouvrages d’autrui ». Autrement dit, un plagiaire ne se contente pas de piller les ouvrages d’autrui, mais il se déclare l'auteur ou le propriétaire de ce qu’il a pillé. Dans les pays arabes, il fait la même chose, mais, à la différence de ce qui se passe partout ailleurs dans le monde, où les plagiaires sont condamnés ou couverts de honte, dans le monde arabe, les plagiaires paradent. C’est que la razzia est consubstantielle à cette aire de civilisation – comme son essence. Les Arabes qui sont essentialistes par essence étaient donc destinés à produire du pétrole.

 

17 janvier 2012

Canceller

 

Ce verbe, emprunté au latin et connu de tous ceux qui fréquentent les aéroports où s’affiche parfois le mot anglais cancelled (« annulé »), est attesté à la fin du XIIIe siècle et il est enregistré dans tous les dictionnaires des XIXe et XXe siècle, sauf dans la huitième et la neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35 et en cours de publication). Ce n’est donc pas un mot anglais, mais un motfrançais que les Anglais ont emprunté au français, grâce à quoi il a survécu, alors qu’en français, où il est resté vivant quelques siècles, il est sorti de l’usage : « les dictionnaires modernes donnent canceller comme un terme de jurisprudence vieilli », écrit Frédéric Godefroy dans son Dictionnaire de l’ancienne langue française… (10 tomes, 1881-1902), ouvrage dans lequel canceller est défini ainsi : « disposer en forme de treillis, barrer transversalement, croiser ; casser un acte en le barrant ou croisant à traits de plume, biffer, annuler ; par extension, annuler, détruire ». De très nombreux exemples illustrent ce sens que La Curne de Sainte-Palaye confirme : « barrer, annuler ; chanceler un acte était en ébranler la validité, le rendre caduc » ; de même Edmond Huguet (Dictionnaire de la langue française du XVIe siècle) : « rayer, raturer, annuler ». 

Le mot est dans les dictionnaires classiques, chez Furetière : « barrer une obligation, un acte, pour les rendre nuls, en passant la plume de haut en bas ou de travers sur les signatures, ce qui fait une espèce de châssis que les Latins nomment cancelli » (1690, Dictionnaire universel), chez Ménage : « canceller qui vient de l’italien cancellare, « effacer », pour dire, annuler un contrat, comme qui dirait y faire une grille d’encre ou passer des lignes en croix sur l’écriture » (Dictionnaire étymologique, 1694). Les académiciens (DAF, 1694) le définissent ainsi : « Annuler une écriture en la barrant ou croisant à traits de plume ou en passant le canif dedans » (1718, 1740, 1762, 1798, 1835, 1879) et ils ajoutent : « ce mot ne s’emploie qu’en pratique » (1694), « ce mot n’a d’usage qu’en style de palais » (1762), « terme de jurisprudence » (1798, 1835, 1879) « il est maintenant peu usité » (1835, 1879). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) précise : « terme de jurisprudence qui a vieilli ».

Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) consentent à l’enregistrer (verbe transitif, vieux, annuler un document, un écrit par des ratures en forme de croix ou par des lacérations »), sans doute parce qu’il est relevé dans les éditions du DAF publiées au XIXe siècle, de 1798 à 1879, et que le TLF est un dictionnaire de la langue française des XIXe et XXe siècles. Cela dit, rien n’empêche désormais, sauf peut-être le défaut d’indépendance d’esprit ou le manque d’insolence, les responsables de l’affichage dans les aéroports de France de signaler un vol annulé par le très français et très anciennement français « cancellé ».

10 janvier 2012

Spicilège

 

Le mot, attesté à la fin du XVIIe siècle dans le Journal des Savants, est emprunté au latin, spicilegium, terme agricole signifiant « action de glaner » (composé de spica « épi » et de legere « ramasser, recueillir »). Il entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 comme « terme didactique » ayant le sens de « recueil, collection de pièces, d’actes, etc. » (1798, 1835, 1879, 1932-35). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) y donne le sens latin de « recueil ou glane d’épis », précisant que c’est le « titre de quelques collections de pièces, d’actes et autres monuments qui n’avaient jamais été imprimés », comme le Spicilège de Dom Luc d’Achéry, bénédictin de la Congrégation de Saint-Maur. 

Selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), le mot est rare et il a pour synonyme anthologie. Un extrait de 1842 (« Ce spicilège raisonné de tout ce qu’on a pensé sur l’éducation comme but et sur les écoles normales comme moyen, fait par un homme compétent, éclairé par l'expérience et doué d’un esprit sage, est très utile ») illustre ce sens.

 

Le synonyme anthologie (en grec : « action de cueillir des fleurs » et « recueil de pièces de vers choisis ») est, comme spicilège, un mot d’agriculture ou de botanique. C’est au sens propre une « collection de fleurs choisies ». Il en va de même de florilège : en latin florilegus a pour sens « qui choisit les fleurs ».  

 

Voilà donc trois beaux mots français, poétiques et éloquents, auxquels on peut ajouter chrestomathie, et qui semblent avoir été bannis de l’univers du fric, de la culture et des médias. Les puissants et les dominants de la médiasphère y préfèrent en toute occasion best of, le mot disposant de plus de deux milliards de pages sur Google. Spicilège, combien de divisions ? Peu, trop peu. Il compte moins de 50000 pages. Tout est dit : best of se vend, spicilège rebute les chalands. Mais faut-il que la haine de soi qui anime les marchands soit forte pour qu’ils refusent de nommer florilège ou anthologie, ou même, par apocope, flori ou antho, ce qu’ils nomment best of ?

 

 

10 décembre 2011

Energie

 

 

            Tout journaleux, sciencieux de l’asocial, cultureux, politiqueux, etc. se croit obligé de célébrer sur tous les tons et dans tous les médias l’énergie qui pousserait les « jeunes » et les moins « jeunes » des banlieues (ou cités, quartiers, etc.) « sensibles », « en difficulté », « défavorisées », etc. à survivre ou à trouver des expédients innombrables pour s'enrichir le plus vite possible. Ces « jeunes » seraient des boules d’énergie, quoi qu’ils fassent, et même s’ils tiennent les murs : chercher du travail, remplir des dossiers, envoyer des CV, s’agiter dans les associations, dealer, voler, mentir, rapper, hurler, insulter, agresser les keufs et les non keufs, etc. Dans toutes ces actions, ils libèreraient le trop plein d’énergie qui est ou serait en eux. L’énergie serait la clé pour comprendre ce qui se passe dans les banlieues, quartiers, cités, etc. Qu'en est-il exactement ?

            C’est saint Jérôme (331-420), traducteur de la Bible, qui a emprunté au grec le mot energia au sens de « force en action » et l’a introduit dans le latin de la chrétienté. Il est le seul qui ait employé ce mot selon M. Gaffiot (in Dictionnaire latin français). En français, le mot est attesté pour la première fois au tout début du XVIe siècle dans le sens de « puissance d’action, d’efficacité, de pouvoir » - et au sujet de la parole. C’est le sens qu’il a dans le Dictionnaire universel (1690) de Furetière : « force d’un discours, d’une sentence, d’un mot », sens illustré de cet exemple : « toutes les paroles de l’Ecriture sainte sont d’une grande énergie ». Energie désigne la force contenue dans la parole du Christ ou dans celle des prophètes qui pousse les fidèles à agir, les met en mouvement, réveille leur foi : « efficace, vertu, force ; il se dit principalement du discours, de la parole » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762). Ce sens est illustré de ces phrases : « l’Ecriture sainte a une grande énergie », « il fit un discours plein d’énergie », « il y a dans les Prophètes des expressions d’une grande énergie ».

Dans L’Encyclopédie (1751-1765), l’Ecriture sainte, les paroles du Christ, les discours des prophètes ne sont plus cités comme sources ou comme réservoirs d’énergie. Le mot énergie est comparée à force « en tant que ces deux mots s’appliquent au discours ». Extrait du contexte religieux, le mot s’étend à tout discours public ou à toute forme d’expression. Selon Jean-François Féraud (in Dictionnaire critique de la Langue française, 1788), les mots « énergie et énergique sont fort à la mode ». Un siècle plus tard, Littré précise qu’énergie, « au sens de force d’âme, ne vint en usage que dans le cours du XVIIIe siècle », comme l’attestent ces réflexions de Mme du Deffant : « vous me demandez si je connais le mot énergie ? Assurément, je le connais, et je peux même fixer l'époque de sa naissance : c’est depuis qu’on a des convulsions en entendant la musique » et « je me souviens que l’abbé Barthélemy me tourna en ridicule une fois que, par hasard, je prononçai ce mot énergie ; eh bien ! qu’il sache qu’aujourd’hui il est devenu à la mode, et qu’on n’écrit plus rien qu’on ne le place ». Ce nouveau sens est enregistré dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) : « il se dit aussi de la conduite dans les choses publiques et privées ». Exemples : « une administration pleine d’énergie » et « il se comporte avec beaucoup d’énergie ». Sous la Révolution, le fleuve en crue de l’énergie sort du lit des discours ou des pensées pour inonder les plaines de l’action, du comportement, de la direction des affaires publiques, du gouvernement. Il a fallu dépenser de l’énergie pour couper autant d’innocents en deux.

C’est entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe siècle qu’énergie se rapporte à d’autres réalités que les phrases, les discours, les prophéties, comme l’attestent les articles du Dictionnaire de l’Académie française (sixième édition, 1832-35) et du Dictionnaire de la Langue française de Littré (1863-1877). Les académiciens relèvent comme premier sens non pas la force de la parole, mais la vertu d’un remède et la puissance agissante des passions. Le mot, écrivent-ils, « se dit particulièrement de la vigueur d’âme », comme dans « c’est un vieillard encore plein d’énergie » et « une âme, un caractère sans énergie ». Le sens des premiers dictionnaires n’est cité qu’en troisième position : « il s’applique, dans un sens analogue, au discours, à la parole , alors que le sens que la Révolution a sanctifié, à savoir « fermeté qu’on fait paraître dans les actes de la vie publique », est cité en dernier et illustré par les exemples « un ministre plein d’énergie », « il a déconcerté ce complot par l’énergie de ses mesures ». Energie avait un sens religieux, il a un sens social.

Littré est le seul lexicographe qui rappelle en termes explicites qu’énergie n’a longtemps été qu’un « terme de théologie », signifiant « puissance de la Divinité », comme dans l’exemple « des hérétiques ont nié la Trinité en ne reconnaissant qu’une seule énergie dans le Père, le Verbe et le Saint-Esprit ». Il est aussi le premier à enregistrer dans le Supplément de 1877 l’emploi d’énergie en « physique mathématique », comme dans l’exemple « énergie dynamique, élément indestructible dans sa valeur numérique, mais capable de transmutations qui le font apparaître sous ses trois formes, travail, demi force et calorie ». Il semble que, dans ce sens nouveau, énergie soit un néologisme sémantique, à la manière de l’anglais energy, attesté dans ce sens depuis 1807.

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le nouvel ordre sémantique est avalisé. L’énergie, c’est d’abord la « force agissante » d’un muscle ou d’un remède ; puis la « vigueur d’âme et la fermeté dans l’action ». Ensuite « le mot s’applique, dans un sens analogue, au discours, à la parole » (« s’exprimer avec énergie, il y a dans les prophètes des expressions d'une grande énergie »). Enfin, quand il est un « terme de physique et de mécanique »,  « il se dit de la capacité de produire du travail, de la puissance emmagasinée » (« énergie électrique, mécanique », « le principe de la conservation de l’énergie est un principe de physique générale »). A partir de ces sens usuels, le mot devient une valeur politique : « ce culte du moi dont Barrès sut faire un système qui exalte l’énergie nationale » (1928, cité dans le Trésor de la langue française, 1971-94). Mussolini, Hitler, Lénine, Trotski, Staline, Mao, Pol Pot, Castro et tous les tyrans du XXe siècle ont canalisé à leur profit l’énergie de leurs partisans pour purifier le pays qu’ils dirigeaient ou, comme le dit explicitement Lénine, pour « éliminer les insectes nuisibles » de leurs terres.

L’énergie des banlieues a des références qui en disent long à la fois sur ce qui s’y passe et sur l’aveuglement des journaleux et autres médieux qui tiennent cette énergie pour l’alpha et l’oméga de la France en crise, ce qui la sauvera et la fera renaître. Les sauveurs ont des dégaines de bourreaux.

 

 

 

07 décembre 2011

Confrérie

 

 

            Les organisations politiques – surtout les Frères musulmans – sur lesquelles se portent partout dans les pays arabes les suffrages des musulmans sont dites, quand, dans les médias français, il est question d’elles, et cela se fait de plus en plus souvent, des « confréries ».

Ce mot est attesté depuis la fin du XIIe siècle sous la forme confrairie ou sous celle de confrérie. C’est une association de personnes qui se proposent « un but charitable ou de piété » : une « compagnie de personnes associées pour quelques exercices de piété » (Dictionnaire de l’Académie française, 1762, 1798, 1835) ou « association formée par des laïques en vue d’une œuvre de piété, de charité, de dévotion » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Les confréries n’ont pas d’autre but que religieux, que ce soit celle du Saint Sacrement, du Rosaire ou de saint Joseph – plus exactement de dévotion ou de piété collective. Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) décrit assez précisément ce qu’est une confrérie : « gens qui ont une dévotion à quelque saint, à quelque mystère ou à quelque autre chose que la religion révère, et qui moyennant quelque peu de chose qu’ils donnent se font écrire sur le registre où sont tous les noms des confrères. Ce registre se garde à la paroisse ou au lieu auquel on honore particulièrement le saint ou la chose sainte. Et à de certains jours de l’année les confrères vont visiter ce lieu ou cette paroisse et y faire leurs dévotions ».

Le mot a toujours ce même sens dans les dictionnaires actuels, que ce soit dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « association de laïques fondée sur des principes religieux dans un but charitable ou de piété ») ou dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication) : « association de laïcs unis par des liens de dévotion, de charité ».

Certes, dans la vieille langue française, le mot désignait aussi des associations professionnelles ou marchandes. Lacurne de Sainte-Palaye, dans le dictionnaire de l’ancien français qu’il a commencé à rédiger dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, note que confrérie a vu son sens se restreindre à compter de la fin du XVe siècle : « ce mot, dont nous avons presque restreint la signification aux associations de piété, était autrefois d’un usage bien plus étendu » ; il était en usage pour désigner l’association des chevaliers de l’ordre de la Jarretière ou encore la corporation des drapiers. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) rappelle ces anciens usages dont il ne dit pas qu’ils sont désuets : « dans tous les corps d’artisans il y a des maîtres de confrérie qui s’élisent, comme les jurés ».

Or, il a suffi que l’islam et les choses de l’islam, même les plus étrangères à la civilisation européenne, investissent l’espace public en France pour que les belles âmes, les mêmes que celles qui béaient à l’Allemagne nouvelle entre 1940 et 1945, changent le sens de confrérie et utilisent ce vieux et noble mot, propre à la religion catholique, pour désigner des réalités toutes contraires à cette religion et à la civilisation qu’elle a fondée, avalisant de fait la main mise de la politique islamique sur la religion des Arabes ou celle de la religion islamique sur la politique arabe. Le mot confrérie était un beau mot ; il n’est pas sûr qu’il garde sa noblesse après avoir été souillé au contact des Frères musulmans et autres organisations idéologico-politiques qui régissent désormais les pays du Sud de la Méditerranée et les colonies issues de ces pays et établies en France.   

 

03 décembre 2011

Bardache

 

            Le mot, aujourd’hui « vieilli » selon les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) et dont l’existence est inconnue de la plupart d’entre nous, sauf peut-être de ceux qui ont la Correspondance de Flaubert comme livre de chevet, est emprunté à l’italien, lequel l’aurait emprunté sans doute à l’arabe (ou au turc ?) bardaj, « jeune esclave ». Cette origine est dans le Dictionnaire de la langue française de Littré : « italien bardascia, « prostitué » ; lombard et piémontais, bardassa, « jeune garçon » ; on le tire de l’arabe bardaj, « esclave ». Elle est confirmée par les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94) et par les académiciens (DAF, neuvième édition : « XVIe siècle, bredaiche ; emprunté de l’italien bardassa, lui-même de l’arabe bardag, « jeune esclave » »). On peut faire confiance à ces étymologistes, bien que le mot bardaj soit ignoré des dictionnaires bilingues consultés.

            En français, il est attesté, tantôt sous la forme bredache, tantôt berdaiche, tantôt bardage, à la fin du XVe siècle et pendant deux siècles, il semble avait été fréquemment employé, comme le confirment les nombreux extraits qui illustrent le sens de bardache (« mignon », « giton », « celui que se prête à des actes contre nature », « sodomite ») dans les dictionnaires de l’ancienne langue française, ceux de Frédéric Godefroy ou d’Edmond Huguet. Ce sont, entre autres, des extraits d’Aubigné (« on l’eût habillé (Henri III), comme l’étaient ses bardaches » (de Henri III), de Jean de La Taille (« pour plaire a l’eunuque bredache »), Henri Estienne («ça a été une subtile invention de se faire permettre de mener des novices, pour sous ce titre avoir toujours ou un bardache ou une garce »), Bonnivard (« un jouvenceau qui se testonnait n’était que un bardaze »), Thévet (« si c’est un mâle, ils le font bardache, ce qui leur est fort détestable et abominable, seulement de le penser »), Bodin (« Quintus Flaminius sénateur romain fit tuer l’un de ses esclaves, sans autre cause que pour gratifier et complaire à son bardache, qui disait n’avoir jamais vu tuer d’homme »), Du Vair (« Clodius menait toujours avec lui une batelée de putains et de bardaches »), etc.

            Il semble que le mot ait été oublié dans les siècles classiques. Il n’est relevé que dans la cinquième édition du DAF, celle de la « Révolution », publiée en 1798 : « terme obscène, jeune homme dont les pédérastes abusent », et par Littré : « terme obscène signifiant mignon, giton ». Ce n’est pas le mot qui est jugé obscène (ce qui n’aurait aucun sens), mais la réalité qu’il désigne. Les auteurs du Trésor de la langue française en font un terme argotique : « jeune garçon dont les gens de mœurs levantines abusent ; synonymes mignon, giton et par extension, personnage d’allures efféminées ». Ils font suivre cette définition de la remarque suivant laquelle Flaubert a employé souvent ce nom (quatorze attestations dans la Correspondance) dans le sens de « mignon » ou de « giton », ou bien pour désigner un individu obséquieux, qui n’était pas nécessairement un inverti, ou bien encore pour désigner des amis, comme dans cet exemple de 1868 : « le philosophe Baudry a publié le premier volume de sa Linguistique, qui doit lui ouvrir les portes de l’Institut. Je dîne chez ce brave homme mardi prochain avec Littré, Renan et Maury. Quelle réunion de bardaches ! ». Les académiciens affinent la définition (DAF, neuvième édition, en cours de publication) : le bardache a perdu son « obscénité » et il n’est plus nécessairement un jeune homme, mais un « homosexuel passif ». Cet adjectif passif aurait mérité une définition ou une explication.

            Aujourd’hui, la vigilance idéologique étant ce qu’elle est, c’est-à-dire acrimonieuse, inquisitoriale, bornée à force de bêtise, ce serait sans doute tenu pour un « dérapage » (nauséabond) ou une « insolence » (inadmissible) que de redonner une nouvelle jeunesse à ce bardache désuet…  

 

 

 

18 novembre 2011

Respect

 

Dédié à l'instruction des crétins innombrables et puissants qui n'ont que le mot respect à la bouche. 

 

 

Il y a deux ans, sur une maison d’une petite ville paisible de province, un graffiti en anglais intimait aux passants « Respect the African Race ». Le crétin qui a maculé ce mur n’a aucune idée de ce qu’est l’Afrique : il n’y a pas, il n’y a jamais eu de « race africaine ». Ou bien, s’il est africain lui-même, il borne l’Afrique à la seule tribu de ses parents. Ce qui est vrai d’african race l’est aussi de respect : non pas les emplois du nom respect ou du verbe to respect en anglais, mais la signification de ce nom en français et l’utilisation abusive qui en est faite aujourd’hui par les jeunes de banlieue ou leurs représentants ou ceux qui se prétendent tels ou les hommes politiques qui croient leur complaire en répétant leurs mots fétiches et frelatés.

Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré donne à respect trois sens. Le premier est « considération, motif » ou « égard, relation, rapport ». Dans ce sens, respect est sorti de l’usage : Littré précise qu’il est « vieilli ». Le deuxième sens est celui qui est courant en français moderne. Littré le glose ainsi : « déférence que l’on a pour quelqu’un ou pour quelque chose ». Dans le troisième sens, respect est suivi de l’adjectif humain et l’expression ainsi formée signifie « crainte qu’on a du jugement et des discours des hommes, mauvaise honte ». Il semble que, dans ce sens, respect humain soit, comme dans le premier sens, désuet en français moderne. Ce n’est pas seulement le mot qui semble avoir disparu de l’usage actuel, c’est aussi le sentiment de « mauvaise honte » que le mot désigne. Il faut lire les romans publiés dans la première moitié du siècle dernier, ceux de Mauriac par exemple, pour rencontrer des personnages qui ressentent la « crainte qu’on a du jugement des hommes ».    

            Dans le Dictionnaire de l’Académie française, quatrième édition (1762), il est indiqué que respect « signifie plus ordinairement, la vénération, la déférence qu’on a pour quelqu’un, pour quelque chose, à cause de son excellence, de son caractère, de sa qualité ». L’important est à cause de : le respect se mérite. Les phrases qui illustrent ce sens sont « avoir du respect pour les choses sacrées, pour les choses de la Religion » ; « on doit porter honneur et respect à l’âge » ; « vous avez peu de respect pour le lieu où vous êtes » ; on appelle lieu de respect un lieu où l’on doit être dans le respect. Les Églises sont des lieux de respect. Le Palais du Roi est un lieu de respect ». Ce qui est digne d’être respecté, c’est le sacré ou ce qui est sacralisé : « les églises », « les choses de la religion », « le Palais du Roi », « les personnes âgées ».

De cela, il ne faut pas conclure que ce qui fait le génie de la France soit la « déférence » ou la « condescendance mêlée d’égards » ou la vénération pour les puissants. Pour beaucoup de grands écrivains qui font l’éloge de l’irrespect et en ont chanté les vertus, le respect est suspect. Ils ne respectent pas le respect avec la même ferveur que les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française. Pour s’en convaincre, il suffit de lire les philosophes du XVIIIe siècle, Montesquieu : « rien ne servit mieux Rome que le respect qu’elle imprima à la terre » ; Voltaire : « j’ai toujours pensé que le respect des Chinois pour leurs ancêtres, qui est chez eux une espèce de religion, était une paralysie qui les empêchait de marcher dans la carrière des sciences » ; « cette saine philosophie qui a fait tant de progrès depuis quarante ans, philosophie sublime et circonspecte, qui apprend à ne donner que des respects extérieurs à toute espèce de grandeurs et de puissances, et à réserver les respects véritables pour les talents et les services » ; Buffon : « un respect aveugle serait superstition ; la vraie religion suppose au contraire un respect éclairé » ; Duclos : « le respect n’est autre chose que l’aveu de la supériorité de quelqu’un ». Dans ces extraits, le respect est une « paralysie » (Voltaire), une « superstition » (Buffon), une « tyrannie » (Montesquieu), « l’aveu » d’une « supériorité » (Duclos). De toute évidence, ces écrivains préfèrent l’irrespect au respect. Ils expriment leur irrespect des « grandeurs » et des « puissances » (Voltaire). S’ils marquent de la déférence, c’est « pour les talents et les services » (Voltaire encore). Ce n’est pas la position sociale ou l’autorité qui impose le respect, mais les mérites.

Dans le Dictionnaire de la Langue française, Littré distingue, dans le mot respect, deux sens : « actif » et « passif ». Pris dans un sens « actif », le respect est le sentiment de déférence qui est ressenti par quelqu’un ; au sens « passif », c’est le respect ressenti « pour quelqu’un ou quelque chose ». Dans le graffiti « Respect the African Race », il est exigé, non pas que les Africains s’imposent à eux-mêmes le devoir de respecter les autres, la loi, la France, l’Afrique, les Français, leurs hôtes, les femmes, et je ne sais quoi d’autre, mais que les Français, puisque ce sont eux qui sont interpellés, éprouvent du respect pour les Africains (la race africaine), quoi que ceux-ci fassent ou aient fait, disent ou aient dit, quels que soient leurs mérites, uniquement parce qu’ils sont africains. S’ils avaient ressenti eux-mêmes le respect, le sens serait « actif ». Comme ils exigent des autres qu’ils le ressentent, le sens est « passif ». L’auteur de ce graffiti exige d’être respecté de celui dont il souille la maison. Il impose le respect à ceux dont il ne respecte même pas les biens. Le respect par la contrainte n’est qu’une imposture de tyran.

Ce que disent les philosophes du XVIIIe siècle, c’est que le respect, pour qu’il soit respectable, doit être actif : c’est un devoir que chacun s’impose à soi-même. Dans les autres cas, l’irrespect est préférable. Le respect au sens passif est une vénération que tel ou tel impose arbitrairement en faveur de quelqu’un ou de quelque chose : « sa » religion, « sa » race, « son » Dieu, « son » prophète, « son » chef, « sa » famille », non pas parce que ces choses ou ces personnes méritent d’être respectées, mais parce qu’elles appartiennent à celui qui ordonne. C’est le germe de la tyrannie.  C’est pour cette raison de fond que Fontenelle critique le respect : « La seconde chose qui favorise beaucoup les erreurs est le respect de l’antiquité ; nos pères l’ont cru ; prétendrions-nous être plus sages qu’eux ? ». On impose le respect par la force, la menace, le chantage, la crainte, etc., mais on prend soin de s’en exonérer.

 

 

15 novembre 2011

Partage et partageux

 

 

On ne compte plus les incitations au partage qu’assènent à chaque minute des responsables qui pensent bien, très ouverts et très compatissants, d’associations de tout type, religieuses ou humanitaires, généralement très bien dotées en argent public et qui pansent les maux d’autrui, par le partage justement – non pas de leur biens, à eux responsables, mais des biens des autres. Protestants, catholiques, athées, humanistes, humanitaristes, bienfaiteurs de l’humanité, philanthropes, tous invitent au partage, comme s'ils étaient les héritiers des partageux de jadis. Il n’y a que les musulmans qui ne partagent ce qu’ils ont acquis en France qu’avec les leurs restés au pays ou qu'ils font venir dans le patrie des droits en partage.

Cela méritait une étude de l’histoire de ce mot, attesté dans la langue française depuis le XIIIe siècle, mais jamais dans le sens qui y est donné depuis deux ou trois décennies.

Dans aucun dictionnaire des siècles classiques, le mot n’a le sens moralineux qui est le sien aujourd’hui. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à aujourd’hui, comme dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), le partage est la « division de quelque chose entre plusieurs personnes », ce quelque chose étant une succession, un butin, des meubles achetés en communs. C’est aussi la portion d’une chose partagée qui revient à tel ou tel ou encore le fait que dans une assemblée, les voix se sont réparties également ou inégalement entre plusieurs candidats à élire, plusieurs avis à donner, plusieurs décisions à prendre. Les académiciens précisent que, pris dans un sens figuré, c’est la « distribution des biens et des maux que la nature et la fortune semblent avoir faite à tous les hommes » (partage inégal ou égal des dons, des faveurs, des misères, des maladies, etc.).  

Même le Trésor de la langue française (1971-94), pourtant enclin à faire de la moraline moderne le nec plus ultra de la langue, ne relève que des emplois juridiques (« opération qui met fin à une indivision, en substituant aux droits indivis sur l’ensemble des biens une pluralité de droits privatifs sur des biens déterminés ») ou des emplois techniques en chimie (coefficient de partage), en droit civil (partage des voix), en droit public, en géographie (ligne de partage des eaux), en informatique (partage de/du temps, des fichiers), en mathématiques (partage d'une longueur, d'une surface en parties égales). Le seul emploi recensé qui puisse être qualifié de « politiquement correct » apparaît dans deux exemples partage avec les plus pauvres, inciter au partage. Même l’emploi jugé littéraire, « part qui revient à quelqu’un », « ce qui est attribué à quelqu’un par la nature, le hasard, le sort » et qui est toujours inégalitaire, ne donne lieu à aucune indignation convenue ou attendue.

C’est dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, que perce, mais timidement, la moraline moderne : « par extension, le fait de prendre part avec d’autres à quelque entreprise, d’exercer conjointement avec une ou plusieurs personnes un droit, une jouissance, etc. ». Ce sens est illustré des exemples devenus sacrés et donc intouchables du partage du travail (entre chômeurs), du partage des tâches dans les familles, du partage du pouvoir, ce qui n’est pas près d’arriver : qui a le pouvoir le garde, du partage des responsabilités, partage qui n’est jamais invoqué par les moralineux quand ils essaient de vous apitoyer sur le sort (enviable de plus d’un point de vue) des bien plus heureux ou des bien mieux lotis que vous. Au moins, dans les dictionnaires anciens, langue et morale sont nettement séparées et cela pour le bien de tous et de chacun.

 

11 novembre 2011

Raboter

         

 

  Il y a de moins en moins d’artisans menuisiers qui rabotent le bois à la main. La plupart des huisseries sont en aluminium ou dans des matériaux synthétiques imitant la couleur du bois ou encore dans des bois exotiques rabotés à la machine. C’est peut-être cette lente désuétude du verbe raboter entendu dans son sens « propre », celui qui est le sien depuis le tout début du XVe siècle, qui explique la floraison de ses emplois figurés. Jamais des gens qui ne savent rien faire de leurs dix doigts et ont en horreur le travail manuel n’ont autant raboté qu’en ce début du XXIe siècle ; mais au lieu de raboter les planches, ils rabotent les niches, non celles de leur chien, mais celles que le fisc aménage pour rentiers ou investisseurs avisés.

            Dans tous les dictionnaires anciens, jusqu’au milieu du XVIIIe siècle, c’est le seul sens propre qui prévaut : « Polir, rendre uni avec le rabot » (DAF, 1694), sens illustré de ces deux exemples : « du bois noueux et malaisé à raboter ; on n’a pas bien raboté cela ». Ce sens se maintient dans les éditions suivantes : « rendre uni et poli avec le rabot » (DAF, 1762, 1798) ; « dresser, aplanir, rendre uni avec le rabot » (DAF, 1835) ; « dresser, aplanir avec le rabot » (Littré, 1863-77) ; « terme d’arts, aplanir, rendre uni avec le rabot » (DAF, 1932-35). La définition du Trésor de la langue française (1971-94), plus ample, tient compte des progrès techniques intervenus depuis le début du XXe siècle. On peut raboter du métal et le rabotage peut se faire avec des machines : « aplanir, amincir ou moulurer une pièce de bois ou de métal en se servant d’un rabot ou d’une machine-outil (raboteuse pour le bois, étau-limeur pour le métal) ».

            Ce verbe commence à être employé dans un sens figuré, « métaphorique », au XVIIIe siècle, comme l’atteste le DAF en 1762 : « raboter se dit figurément et familièrement, en parlant des ouvrages d’esprit où il y a beaucoup à retrancher, à réformer » et « en parlant d’un homme qui n’est pas encore formé, façonné pour le monde, on dit aussi, que c’est un jeune homme où il y a bien encore à raboter » (Ibid. en 1798, 1835, chez Littré). Dans l’édition du DAF de 1935, l’exemple du jeune homme mal raboté ou à raboter est supprimé, et le premier sens métaphorique tombe peu à peu en désuétude. Les rédacteurs du TLF le tiennent pour vieux et littéraire : « (le complément d’objet désigne une œuvre littéraire) supprimer ce qui dans le style est inégal, rude ». Il est vrai que l’on voit mal un écrivain passer son style ou ses phrases dans ces énormes machines à raboter qu’utilisent les industriels du bois. S’il le faisait, il n’en resterait rien.

            Aucun de ces lexicographes ne relève les délicieuses métaphores des journalistes, énarques et gouvernants : raboter les niches fiscales, raboter les avantages ou les privilèges fiscaux, raboter les tranches, etc. Pourtant, se représenter le M. le Ministre des Finances et du Budget à son établi, le rabot (ancien) dans la main, et essayer de réduire l’épaisseur des avantages fiscaux est une scène désopilante – ce qui n’empêche en rien ministres, énarques, journalistes, etc. d’employer à satiété la métaphore. On est là au coeur de ce qu'il y a de risible dans la modernité. 

 

20 octobre 2011

Aliénation

 

 

En latin, alienatio, auquel est emprunté aliénation, est un terme de droit. Il a pour premier sens "transmission" d’un bien ou d’un propriété et pour second sens "éloignement" ou "désaffection" (au sens de rupture ou de séparation entre deux personnes). Il signifie aussi "folie". Longtemps, le mot français a conservé ces sens latins. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), il est relevé au sens de "transport de la propriété d'un fonds, ou de ce qui tient lieu de fonds" (on aliène un domaine ou une terre), au sens "d’éloignement que des personnes ont les unes pour les autres" (aliénation des volontés ou des esprits ou des coeurs) et enfin au sens de "folie" dans aliénation d’esprit. Les académiciens reprennent, dans les éditions suivantes, ces trois sens, notant cependant, en 1932 (huitième édition) qu’on "l’emploie surtout en termes de jurisprudence". Dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77), Littré expose ces trois sens : "vente d’une propriété", "aversion que des personnes ont les unes pour les autres" (aliénation des cœurs ou des esprits) et "folie" (aliénation mentale).

La neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication) rompt avec les éditions précédentes. Le sens juridique est relevé : "transfert à autrui d’un droit ou d’un bien, à titre gratuit ou onéreux", mais le sens "d’éloignement" a disparu. Quant au sens de "folie" ("altération des facultés mentales qui prive l’individu de la pleine conscience de ses actes et de leurs conséquences"), il est vieilli. Le principal changement tient à l’apparition d’un nouveau sens, social ou sociologique, imposé par les experts et spécialistes en sciences sociales. C’est, écrivent les académiciens, "le fait d’être ou de se sentir opprimé ou privé de son autonomie, de sa souveraineté, par les contraintes de la vie sociale" et "l’état de dépendance" qui en résulte. Du droit, le mot a basculé dans le social et, de la psychiatrie, il est passé à la sociologie. Il avait un sens juridique, il a aujourd’hui comme sens principal, ou jugé comme tel par les auteurs de dictionnaires, un sens social. Il n'est rien de tel qu'un mot aux origines noires (propriété bourgeoise et folie mentale) pour fabriquer à la chaîne des victimes imaginaires de la société mauvaise. Bien entendu, ce basculement est enregistré dans le Trésor de la Langue française, où l’article aliénation fait le plus de place possible à ce nouvel ordre social. Selon les experts en sciences sociales, l’aliénation est la "privation de libertés, de droits humains essentiels éprouvée par une personne ou un groupe social sous la pression de facteurs permanents (Hegel) ou historiques (Marx) qui l’asservissent à la nature ou à une classe dominante". L’aliénation est économique, politique, religieuse. "Pour Hegel, écrit un scoliaste, tout lien humain a son origine dans la dialectique du maître et de l'esclave, dans cette lutte pour la vie et la mort qui ne cessera jamais, tandis que pour Marx l’aliénation a sa source dans une exploitation de l’homme par l’homme, qui ne tient pas à l’essence même de l’humanité et qui donc peut prendre fin". Mon Dieu, où Hegel et Marx ont-ils observé tout cela ? En eux sans doute. Il semble qu’ils aient étendu leur propre aliénation (et d’abord d’esprit) à tous les hommes et qu’ils en aient fait la nouvelle nature de l’humanité. Si l’on se reporte aux choses réelles et aux lois qui régissent le monde, on est obligé de constater que l’extension de l’aliénation au social est une hypothèse assez juste, puisque les pays régis par le marxisme léninisme ont tous fini par ressembler ou finissent tous par ressembler (car il y en a encore, la Corée, Cuba, les départements de sciences sociales des universités d’Occident) à des asiles d’aliénés. L’aliénation économique serait même, si l’on en croit Marx, renforcée par la religieuse. C’est la totale. Les croyants en marxisme sont des aliénés – id est des fous à lier : on est heureux de l’apprendre, mais on s’en doutait un peu quand même.

Pour couronner le tout, les auteurs du Trésor de la Langue française citent pour illustrer le sens marxiste d’aliénation un long texte d’un dénommé Birou, tout confit en dévotion à Marx. Ce texte n’illustre pas un sens mais il propage des idées, comme si ce Trésor était une encyclopédie soviétique ou comme si l’objectif de ces lexicographes était d’apprendre à leurs lecteurs non pas le sens des mots, mais le catéchisme de la nouvelle religion. Voici ce joyau de la Bêtise : "Selon Marx, l’aliénation fondamentale réside dans les rapports de production : la division du travail et l’appropriation individuelle des moyens collectifs de production provoquent une situation infra-humaine où l’homme est exploité par l’homme. Le produit de l’activité humaine est séparé de son producteur et accaparé par une minorité : la substance humaine est absorbée par les choses produites, au lieu de revenir à l’homme. Des formes abstraites, l’argent, la marchandise, le capital s’érigent en idoles, deviennent étrangères à l’homme et l’écrasent de leur puissance absorbante. (...) L’aliénation politique est la projection de l’aliénation économique dans l’organisation de la société civile : l’État est l’instrument dont se sert la classe capitaliste pour assurer politiquement sa domination et son oppression sur la classe asservie. L’aliénation religieuse est le reflet imaginaire dans les cerveaux humains des forces extérieures (d’abord de la nature, puis de la société) qui écrasent les hommes. C’est parce que l’existence sociale de l’homme est une existence malade que la conscience humaine élabore des rêves compensatoires qui anesthésient ses souffrances : la religion est ainsi l’opium du peuple". Si les élucubrations du docteur Marx n’avaient pas causé 85 millions (ou plus) de morts, elles auraient de quoi faire rire les pensionnaires des asiles d’aliénés pendant trois millénaires.

Le cocasse de l’affaire reste la stupidité des auteurs du Trésor de la Langue française, quasiment tous docteurs en lexicographie, qui n’ont pas hésité à illustrer un sens minuscule, faux et délirant, non pas par une phrase d’écrivain, mais par des pensums ineptes pondus par de rances idéologues. Si tous les dictionnaires français sont faits suivant ces méthodes, il n’y a plus à s’étonner que la langue qu’ils sont censés défendre soit menacée.

 

 

 

16 octobre 2011

Essor

 

 

 

Ce nom, dérivé du verbe essorer, est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle pour désigner l’air libre (cf. Furetière, Dictionnaire universel, 1690 « Air découvert et libre qui cause de la sécheresse. Mettre du linge à l’essor ») ; puis il s’applique aux oiseaux : « Action de l’oiseau qui s’élève librement dans l’étendue de l’air ; il se dit particulièrement des oiseaux de proie, qui prennent l’essor, quand ils volent fort haut ». C’est la définition du Dictionnaire de l’Académie française de 1694, « vol qu’un oiseau de proie prend en montant fort haut en l’air et s’abandonnant au vent », à aujourd’hui, « élan, mouvement d’un oiseau qui part librement pour s’élever dans les airs » (DAF, neuvième édition).

Ce qui fait l’intérêt de ce mot, ce sont les emplois figurés, d’abord ceux de la langue classique : « il se dit figurément en choses spirituelles et morales, quand son génie prend l’essor, il fait la plus belle poésie du monde » (Furetière) ou : « il se dit figurément d’un jeune homme qui tout d’un coup se tire de la sujétion de ses parents pour être en liberté » et « on dit aussi figurément donner l'essor à son esprit, à sa plume, pour dire parler ou écrire avec quelque sorte d’élévation et de liberté » (DAF, 1694).

C’est à compter du début du XIXe siècle que la métaphore idéaliste de l’essor s’étend à des réalités matérielles, qui, grâce à cette onction, sont guindées au niveau des activités de l’esprit humain : « il se dit figurément de l’action de débuter en quelque chose avec énergie, avec hardiesse et liberté ; les arts, l'industrie, prirent bientôt leur essor » (DAF, 1835). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève aussi cet emploi : « développement qui a quelque chose de rapide comme le vol de l’oiseau ; essor des sciences, des arts, de l’industrie ». Avec la « révolution industrielle », la science économique se forge un vocabulaire valorisant, ce qu’elle fait en recourant cyniquement aux métaphores idéalistes. Dès lors, le succès du sens métaphorique d’essor est assuré, comme en témoigne l’entrée essor du Trésor de la langue française (1971-94) : « mouvement par lequel quelque chose se développe rapidement et progresse de façon soutenue ; l’essor démographique, économique, industriel, du commerce et des techniques, d’une ville, d’un pays », ou comme en témoignent ces citations, la première de J-B Say, le fondateur de la science économique moderne (« les entraves compriment l’essor de la production ; le défaut de sûreté la supprime tout à fait », Économie politique, 1832), la seconde d’un spécialiste de l’histoire économique (« l’essor du capitalisme libéral et l’énorme accroissement du volume du commerce international au XIXe siècle coïncident avec la stabilité de la monnaie », 1968). Cette trompeuse génération sémantique entre idéalisme et matérialisme est dévoilée par les auteurs du Trésor de la langue française qui exposent le sens d’essor dans la langue de l’économie après avoir exposé le premier sens qui se rapporte au développement personnel : « en parlant d’une chose ou d’une personne envisagée dans son développement, son évolution, de l’homme, de ses facultés, de ses idées, etc., fait de se donner libre cours, de commencer à donner sa mesure et de s’acheminer vers un épanouissement ». Il n’est pas certain que ces deux sens soient aussi étroitement liés que cela n’est dit, sauf à se référer à une conception toute matérielle du monde et de l’homme. Les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication), eux, prennent soin de distinguer le sens idéaliste (« figuré, favoriser l’essor d’un talent ; donner libre essor à son imagination, à sa fantaisie ») du sens étendu de l’économie : « par extension, progrès, développement, expansion, l’essor d’une entreprise, u ne industrie en plein essor, l’essor de la recherche médicale, l’essor démographique d’un pays).

 

12 octobre 2011

Emplettes

 

            Dans la NLF, ce mot au sens « d’achat de marchandises, d’objets d’usage courant et d’une valeur peu importante » est tenu pour vieilli dans le Trésor de la langue française (1971-94) et pour littéraire par les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication). On en comprend les raisons : c’est le nom anglais shopping, employé dans la locution franglaise « faire du shopping », et très en vogue dans les milieux bourgeois ou chez ceux qui succombent aux mirages de la consommation (ou de la consumation ?), qui, en concurrençant inutilement, pour les seules paillettes de la frime, emplettes, faire des emplettes, faire une emplette, a rendu caducs ces mots et expressions, lesquels vont finir dans les oubliettes de la langue. Il a existé le verbe empletter, dérivé d’emplette et employé naguère dans quelques régions de France, qui a suivi le nom emplettes dans la voie de l’opprobre et de l’oubli. Voilà qui est fort dommage ! Les Français retrouveraient un peu de dignité s’ils décidaient de renoncer à shopping et à faire du shopping pour renouer avec emplettes, faire des emplettes et même empletter.

            Emplette est attesté au début du XIIIe siècle sous la forme emploite et dans le sens d’usage ou d’emploi. Il est dans le Dictionnaire de l’Académie française depuis la première édition en 1694 et avec le sens « d’achat de marchandise ». C’est à compter de la sixième édition (1835) que les académiciens relèvent le sens figuré ou métonymique d’emplette, non plus l’action d’acheter, mais le résultat de cette action, à savoir « la chose achetée » ou la « marchandise ». Ces deux sens sont relevés par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « Aujourd’hui en un sens plus restreint, achat de marchandises, d’objets de peu de conséquence ou d’usage et de service ordinaire » et « l’objet acheté ».

            Ce dont ce mot a pâti sans doute, c’est la concurrence avec acquisition et achat. Dans son Dictionnaire critique de la langue française (1787-88), Féraud tente de les distinguer : « Emplette, acquisition, achat (synonymes) : ces trois mots ne sont synonymes que par l’idée générale qui leur est commune, mais ils n’ont pas le même emploi. On dit emplette, des petits meubles et des marchandises prises en détail ; acquisition, des meubles ; achat, de toute sorte de choses. Plusieurs confondent ces mots, surtout le premier avec le deuxième. Ils disent à un homme qui a acheté une terre : vous avez fait une bonne emplette ; et à celui qui a acheté une montre : vous avez fait une jolie acquisition. En transposant les mots, tout ira bien. L’Académie définit emplette « achat de marchandises ». Le dirait-elle des marchandises en gros ? Je ne le crois pas ». C’est à peu de chose près l’opinion qu’exprime Littré : « Achat est plus général qu’emplette ; il peut se dire non seulement des objets considérables, mais aussi des menus objets, au lieu que emplette ne peut se dire que de ceux-ci. J’ai fait l’achat ou l’emplette d’un chapeau ; mais j’ai fait l’achat et non l’emplette d’une maison, d’un domaine ». De fait, à force de désigner l’achat de petites choses, sans grande importance, le mot emplette a fini par devenir une de ces petites choses sans importance, franchissant ainsi le seuil d’où il a basculé dans l’oubli.

Pourtant, d’après les rédacteurs du Trésor de la langue française, tout n’est pas vieilli dans emplette. Certes au sens « d’achat de marchandises, d’objets d’usage courant et d’une valeur peu importante », le mot est en train de sortir de l’usage ; mais au sens métonymique « d’objet acheté », il n’a pas ou il n’aurait pas encore sombré dans l’oubli. C’est peut-être le moment de ressusciter emplette dans tous ses emplois et dans ses deux sens, propre et figuré.  

 

 

05 octobre 2011

Titulaire

 

 

Ce nom et adjectif, attesté au début du XVIe siècle et dérivé savant de titulus « titre », ne soulève aucune difficulté pour ce qui est de son sens. C’est « qui a le titre et le droit d’une dignité sans en avoir la possession ou sans en faire la fonction » et « celui qui est revêtu d’un titre, d’une charge, d’un office, qu’il en fasse ou non la fonction » (Dictionnaire de l’Académie française, toutes éditions, de 1694 à 1932-35). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) expose les deux mêmes sens : « qui a rapport à un titre, à une inscription » et « qui a le titre et le droit d’une dignité, d’une fonction, sans la possession et l’exercice ».

Ce qui est nouveau, moderne, inouï, c’est l’emploi de ce mot. Jusqu’au début du XIXe siècle, il est réservé à des dignitaires de l’Eglise ou à des princes : « les princes de cette maison ont été longtemps empereurs titulaires de Constantinople ; ce prélat est archevêque titulaire de Corinthe » sont les exemples avec lesquels les académiciens, de 1694 à 1935, illustrent le sens du mot. « Les princes de la maison de Savoie ont été longtemps rois titulaires de Jérusalem », écrit Littré. L’exemple cité dans le DAF en 1935 est encore plus éloquent : « archevêchés, évêchés titulaires, sièges épiscopaux qui existèrent jadis dans les pays conquis par l’Islam et dont on donne le titre à des prélats ; il s’oppose à archevêchés et évêchés résidentiels ».

Or, au début du XIXe siècle, quand commencent la grande assomption de l’Etat, des administrations, des bureaucraties, le mot, jusque-là réservé au (haut) clergé et à la noblesse princière, s’étend, naturellement pourrait-on dire, si la nature avait quelque cause à cela, aux fonctionnaires, et l’Eglise s’affaiblissant, aux seuls fonctionnaires, comme si ces derniers devaient suppléer le clergé agonisant. Les dictionnaires attestent ce changement dès 1835 (DAF, sixième, septième et huitième éditions) : « il se dit aussi de quiconque est revêtu d'un titre, soit qu’il en remplisse, soit qu’il n’en remplisse pas la fonction : professeur titulaire, les membres titulaires d’une société savante ; il s’emploie souvent comme substantif, dans le même sens : cette chaire d'anatomie a été supprimée depuis la mort du dernier titulaire ». Littré, quant à lui, sans doute conscient de cette proximité entre le clergé et la fonction publique, juxtapose les deux mots professeur et chanoine, qu’il sépare d’une virgule, pour illustrer les emplois modernes de titulaire. En 1835, les académiciens suggèrent même une analyse plus fine encore en écrivant, après avoir cité les professeurs titulaires, que ce mot « se disait de même autrefois en parlant de charges, d’offices, de bénéfices », comme si les fonctionnaires continuaient les anciens officiers et bénéficiers de l’Ancien Régime – ce qui n’est pas faux, d’un strict point de vue historique. L’Etat prétendant tout régir des existences humaines, le mot titulaire s’étend à tout individu qui possède un droit reconnu par l’Etat : « qui possède juridiquement un droit, qui a droit d’avoir, qui a titre à avoir quelque chose » : titulaire du baccalauréat, du permis de conduire, d’une rente, d’une médaille, du doctorat, etc.

Les deux mamelles de la France d’avant étaient le clergé et la noblesse ; celles de la France d’aujourd’hui sont l’Etat et le sport. L’Etat tient lieu du clergé et le sport est notre nouvelle noblesse – non pas de sang, ni de robe (sinon de maillot), mais d’argent. Comme il y avait des princes titulaires, il y a donc naturellement des titulaires dans toutes les équipes et dans tous les sports, chaque titulaire ayant son remplaçant, lequel peut devenir titulaire à la place du titulaire. Le titre, c’est peut-être ce qui exprime la permanence de la France par delà évolutions, changements, bouleversements, et autres phénomènes pompeusement nommés révolutions…  

 

 

 

02 octobre 2011

Variole

 

 

Ce nom, emprunté au latin variola ayant le sens de « maladie infectieuse », est attesté en 1811 pour désigner la « maladie infectieuse, contagieuse, caractérisée par une éruption de taches rouges devenant des pustules, qui, après guérison, laissent des cicatrices indélébiles ». Enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de la sixième édition (1835), il est pourvu de cette définition quelque peu sommaire, « nom que les médecins donnent à la petite vérole », laquelle, dans la huitième édition (1932-35), est plus consistante et moins fruste : « (terme de médecine) maladie générale, infectieuse et contagieuse, caractérisée par une éruption de boutons pustuleux, qui laissent ordinairement de petits creux dans la peau après la guérison ; on la nomme aussi petite vérole ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en avait donné une définition assez juste : « (terme de médecine) genre de maladie générale fébrile, avec éruption pustuleuse à la peau, qu’on n’a ordinairement qu’une fois, qui est quelquefois sporadique, et souvent épidémique ; elle est contagieuse et miasmatique ». Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) renchérissent en scientificité : « maladie infectieuse et épidémique, très contagieuse, due à un ultravirus, caractérisée par des symptômes généraux plus ou moins graves (malaise, fièvre, vomissements, douleurs), par une éruption de pustules formant des croûtes qui, en tombant, laissent des cicatrices déprimées, notamment sur le visage, et ayant à peu près disparu de nos jours grâce à la vaccination ».

Il n’y a rien à dire de ce mot, dont l’histoire est établie et dont le sens s’est affiné à mesure que la connaissance de la maladie progressait, si ce n’est son étymon, latin évidemment, à savoir l’adjectif varius, dont dérive variola : « du latin varius, « varié », à cause des taches et boutons que cette maladie produit sur la peau », écrit Littré. A l’entrée varius, les auteurs de dictionnaires latin-français (Lebaigue, Gaffiot) indiquent les traductions suivantes : « qui est de différentes couleurs, varié, tacheté, bigarré, moucheté », « varié, divers, différent », « mobile, changeant, inconstant, capricieux ». C’est donc d’un adjectif de couleur ou indiquant des couleurs diverses ou des variations d’une même couleur qu’a été dérivé le nom de cette maladie, en vertu d’une ressemblance entre les symptômes de la variole et cet effet esthétique que produit la variation de couleurs. Voilà une dénomination propre à l’Europe classique, celle qui s’attachait aux apparences des choses et à l’expérience sensible du monde.

26 septembre 2011

Hantise

 

 

Le mot est ancien. Dérivé du verbe hanter signifiant « fréquenter un lieu », il est attesté au début du XIIIe siècle au sens de « action de fréquenter un lieu » ou de celui de « compagnie, société, accointance » (« La hantise fait l’amour », Froissart ; « Messire Jacques de Harcourt, qui se tenait au Crotoy et faisait guerre aux Anglais, s’abstint fort d’avoir hantise de communication avec le duc de Bourgogne »). C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française, de la première édition (1694 : « fréquentation, commerce familier avec quelqu’un », « il se prend ordinairement en mauvaise part », ajoutent les académiciens) à la huitième édition (1932-35 : « fréquentation, commerce familier chez quelqu’un ; il ne se dit guère qu’en mauvaise part ; la  hantise d’un tel ne vaut rien », « il a vieilli » selon les académiciens). Les lexicographes actuels confirment la désuétude du mot, aussi bien les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94 : « vieilli, fréquentation, commerce familier chez quelqu’un, lieu que l’on hante ») que les académiciens dans l’édition en cours du DAF : « Très vieilli, action de hanter un lieu, des personnes ; fréquentation habituelle ; la hantise des courtisans ne lui a guère été profitable ».

C’est dans la seconde moitié du XIXe siècle que le mot a pris le sens figuré et psychologique moderne « d’obsession », sens attesté en 1860 chez Baudelaire, sinon le premier « moderne » du XIXe siècle, du moins celui qui a donné à moderne le sens qu’il a dans l’art et dans l’esthétique. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) n’était pas assez moderne pour relever ce nouveau sens. Il s’en tient donc à « action de hanter ; commerce familier ». En revanche, dans la huitième édition (1932-35) du DAF, ce sens moderne est glosé ainsi : « il se dit surtout aujourd’hui, au sens figuré, pour obsession, souvenir involontaire ou obstiné » et illustré de ces exemples : la hantise d’un souvenir, d’un air, d’une idée, d’un projet. Dans la neuvième édition, la définition est légèrement différente : ce n’est plus seulement un souvenir qui hante les esprits modernes, mais des idées, des craintes, des préoccupations, des fantasmes, en bref ce qui fait la vie de l’esprit : « préoccupation constante que l’on a d’une chose que l’on redoute (ce départ était chez elle une hantise ; la hantise de la guerre, de la maladie, de la mort, de l'échec), ce à quoi les académiciens ajoutent : « lorsque l’idée de crainte est moins nette, on dit plutôt obsession », faisant apparaître ce qui définit la modernité, non pas dans les réalités matérielles, techniques, tangibles, mais dans l’esprit même des hommes, à savoir des existences humaines qui se réduisent à des entrelacs de craintes, de peurs, d’échecs, de désirs non satisfaits, de mécontentements, d’obsessions. Et si l’homme moderne n’était fait que de hantises ou « d’idées, d’images, de mots qui occupent de façon obsédante » (TLF) son esprit ?

 

 

22 septembre 2011

Subalterne

 

 

Emprunté au latin, cet adjectif et nom est attesté dans la seconde moitié du XVe siècle. Le sens en est clair et les lexicographes n’ont aucune difficulté à le gloser, que ce soit l’adjectif : « subordonné, qui est sous un autre », en parlant de choses ou de personnes (Dictionnaire de l’Académie française, 1694 : il y a des arts et des sciences subalternes aux autres ; officiers subalternes dans la milice ou dans la justice), ou le nom : « on dit quelquefois absolument les subalternes, et alors on sous-entend le mot de juges ou d’officiers ». D’une édition à l’autre, la définition ne change guère. En 1762 et en 1798), c’est « qui est subordonné à quelqu’un, qui est sous quelqu’un, et c’est dans cette acception qu’on dit dans l’ordre de la justice juge subalterne, juridiction subalterne pour dire un juge, une juridiction qui est au-dessous d’une autre » ; « il se dit aussi en parlant des arts, des sciences et des professions qui dépendent de quelque autre art et de quelque autre science ». Chez Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), c’est « qui est dans un rang inférieur, dans une position subordonnée ; qui appartient à celui qui est dans un rang subordonné ; substantivement, personne placée en un rang subordonné ».

Certes, le mot est parfois employé avec des valeurs péjoratives ou condescendantes, ce que notent les académiciens de 1832 à 1935 (« figuré, c’est un esprit subalterne, se dit d’un homme dont l’esprit est médiocre, borné, incapable de grandes choses »), Littré (op. cit.) : « figuré, un esprit, un homme subalterne, un homme d’une capacité médiocre », ou les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « Péjoratif, qui est médiocre, inférieur ; esprit subalterne ». Ces derniers insistent dans la définition de l’adjectif ou du nom sur la position « inférieure » occupée dans une hiérarchie par celui ou celle qui est dit subalterne : « (en parlant d’une personne) de rang inférieur dans la hiérarchie ; qui se trouve dans une position subordonnée » ou « (en parlant d’une chose) : qui appartient à un rang inférieur ».

Autrement dit, ce mot est anodin. Il n’y a rien en lui qui soit une tache, une honte, une souillure, comme aiment à dire les chiens de garde de l’Empire du Bien. Or, c’est ce mot qui, employé comme nom, est devenu l’oriflamme des « penseurs » postcoloniaux (ou post-colonialistes : des colonialistes qui ont survécu à la fin des colonies), en particulier de l’inénarrable Gayatri Chakravorty Spivak, professeur de littérature comparée à l’Université de Columbia, traductrice de Derrida, dont elle répète les thèses, se contentant de les appliquer aux colonies disparues, ou plus exactement les utilisant pour faire, en Occident même, elle qui n’est pas occidentale, le procès de l’Occident. Imagine-t-on un Anglais, établi aux Indes et grassement rémunéré, faire le procès de l’Orient ou des Indes ou de la religion hindouiste ? Oui, peut-être il y a un siècle, mais cet Anglais, si jamais il a existé, serait tenu aujourd’hui pour raciste, impérialiste, négationniste. Mme Spivak, l’homologue de cet Anglais, elle, est tenue pour quelqu’un d’honorable ou de respectable et qui pense (faut-il écrire panse ou pense ?). Son livre manifeste, à dire vrai insipide, illisible, bavard, confus, a pour titre Les subalternes peuvent-elles parler ?, subalternes y étant entendu dans le sens péjoratif qui est parfois le sien. De fait, elle s’inclut, elle qui dirige the Institute for Comparative Literature and Society, dans le troupeau de ceux qui, tenus pour inférieurs, seraient condamnés au silence !!!!! Ce n’est pas du Foucault ou du Derrida au curry, mais du Delly à faire pleurer les chaumières. En français, Foucault et Derrida sont de la mode des années 1960, une mode morte, bréhaigne, archaïque. Imaginez ce que peut donner en français langue étrangère le mélange de féminisme et d’hindouisme, de relativisme et de haine absolue visant les gens parmi lesquels vivent les (post-)colonialistes. Non seulement Mme Spivak peut parler, mais elle parle d’abondance, non comme une subalterne qu’elle n’a jamais été, mais comme une supérieure qui se place tout au sommet de la hiérarchie des races.

   

04 juillet 2011

Procédure inquisitoire et inquisition

 

            Les démêlés de M. Strauss-Kahn avec la justice américaine, quelque cours qu’ils suivent, auront eu le mérite de montrer aux Français qu’il existe, en matière d’enquête criminelle, deux procédures distinctes : une procédure accusatoire et une procédure inquisitoire (« procédure criminelle où le juge, saisi par une plainte, une dénonciation ou la rumeur publique, prend l’initiative de la poursuite et, à la différence de la procédure accusatoire, dirige la marche du procès »). La première est en vigueur aux Etats-Unis et dans les pays dits « anglo-saxons » ; la seconde en France. Aux Etats-Unis, un procureur (« élu » au suffrage universel) et les services de police cherchent des preuves qui accusent tel ou tel criminel ; les avocats font l’inverse ; le juge (« élu » aussi) arbitre ; les jurés, lorsque le procès a lieu, tranchent seuls, sans l’assistance de magistrats professionnels. En France, c’est à un juge, dit « d’instruction », qu’il incombe de constituer un dossier en réunissant des preuves à charge ou à décharge – quitte à ce que la procédure, toujours secrète, s’étale sur plusieurs années. Les Français, peut-être pas tous les Français, du moins les seuls autorisés à parler, célèbrent l’indépendance du juge d’instruction. La procédure, dite inquisitoire et qui devrait être dite inquisitoriale, dont ils chantent les vertus, leur semble être la quintessence de la justice, alors qu’elle a pour origine l’inquisition honnie.

En latin, le nom inquisitio, sur lequel a été calqué le nom inquisition, est un terme de philosophie qui désigne la « faculté de rechercher ». Une phrase de Cicéron illustre ce sens : c’est hominis est propria inquisitio atque investigatio, que l’on peut traduire assez librement par « l’inquisition (la recherche) et l’enquête (ou l’investigation : la volonté de savoir) sont le propre de l’homme ». C’est aussi un terme de justice, dont le sens est « investigation » ou « enquête », comme dans les phrases « demander une enquête contre quelqu’un » et « obtenir pour un an les pouvoirs d’enquête ». Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1762), le premier sens d’inquisition est, comme en latin, « recherche » et « enquête », même si les académiciens ajoutent que ce mot « n’a guère d’usage en ce sens ». Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) relève inquisition avec ce même sens de « recherche » et « enquête » et il cite une phrase (extraite du Dictionnaire français des mots et des choses de Richelet, 1680), dans laquelle inquisition signifie enquête judiciaire : « (il faut) faire une inquisition sommaire du jour et du vrai temps de la mort d’une personne ». Une inquisition est donc une enquête : étant donné l’état de la justice dans la France médiévale où l’on pouvait être exécuté sans preuve et sans enquête, « idéal » que Mitterrand, garde des sceaux en 1956 et 1957, rêvait de réintroduire en France sous le nom de « flagrant crime », l’inquisition a été un progrès. Au moins, les apparences étaient sauves ; une enquête était ordonnée. C’est au début du XIXe siècle que les juges chargés d’instruire un procès (à charge ou à décharge) ont été nommés juges d’instruction, alors qu’ils sont chargés de l’inquisition, au sens propre de ce terme. Déjà sévissait le « politiquement correct ». L’inquisition ayant laissé des souvenirs horribles en Europe, il ne pouvait être question de ressusciter ce mot, même dans le sens précis « d’enquête » pour en affubler des juges : c’eût été leur ôter tout crédit et les désigner à la vindicte du public, avant même que leur enquête n’ait commencé. Il en va de même du journalisme d’investigation, dont Le Monde et Plenel se sont faits les spécialistes : ce n’est rien d’autre que de l’inquisition.  

            Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’inquisition est la « juridiction instituée par l’Église catholique au début du XIIIe siècle dans divers pays d’Europe pour lutter contre les hérésies et la sorcellerie avec l’appui du bras séculier et qui connut un développement tout particulier en Espagne ». Dans les exemples cités, une majuscule est mise à Inquisition : « cachots de l’Inquisition », « l’Espagne de Philippe II où l’Inquisition brûle, tenaille et roue ». Les auteurs du Dictionnaire de l’Académie française expliquent ce en quoi elle consistait : « tribunal établi en certains pays pour rechercher et pour punir ceux qui ont des sentiments contraires à la foi ». Ils ajoutent que ce tribunal est nommé Saint Office. C’est la définition de Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) : « juridiction ecclésiastique érigée par le Saint Siége en Italie, en Espagne, en Portugal, et plus tard aux Indes même, pour rechercher et extirper les hérétiques, les juifs et les infidèles ». L’Inquisition a suscité en France une vive répulsion. Elle est (DAF, 1762) un phénomène espagnol ou italien, qui a ou aurait épargné la France : « l’Inquisition est établie en Italie, en Espagne » et « il n’y a point heureusement d’Inquisition en France ».

Littré rappelle aussi qu’a existé dans la République de Venise une « inquisition de l’État », laïque, indépendante de l’Eglise, composée de trois magistrats dont l’identité était gardée secrète, et qui a fait arrêter par traîtrise Giordano Bruno (auteur prolifique de la Renaissance et ancien dominicain) et l’a condamné au bûcher. Elle disposait d’un pouvoir illimité de contrainte et pouvait persécuter en toute impunité les citoyens. Elle préfigure les commissaires politiques ou les polices de la pensée des Etats totalitaires du XXe siècle, ce qui montre que la réalité de l’inquisition, même si le nom est quasiment réservé au seul tribunal de l’Inquisition mis en place par l’Eglise, n’a pas disparu. Elle survit, tout autant redoutable, sous d’autres formes et sous d’autres noms. Inquisitio est un terme de philosophie, est-il précisé dans le Dictionnaire latin-français. Les dominicains qui ont formé et dirigé le Saint Office, étaient souvent de grands intellectuels, ayant suivi à l’Université les enseignements des maîtres, Albert le Grand ou Saint Thomas d’Aquin, pour ne citer que les plus connus ; les Etats modernes qui ont institué des polices de la pensée sont aussi totalitaires que la République de Venise. Ce qui sous-tend l’esprit d’inquisition et donne un sens véritable à inquisition, c’est l’arrogance intellectuelle, la prééminence donnée à l’idée, la volonté de soumettre la vie des hommes à une théorie qui leur est imposée d’en haut et sur laquelle ils n’ont pas de prise. En ce sens, l’inquisition est l’imposition, par la contrainte ou la terreur, d’une idée, d’une idéologie, d’une théorie, d’un corps de doctrine, d’un dogme.

De cela, on peut tirer une conclusion. La procédure inquisitoire « à la française » n’est pas aussi parfaite qu’on le dit : elle tient plus de l’inquisition que d’une procédure démocratique.

 

 

 

26 juin 2011

Conversion

 

 

En latin, conversio désignait un mouvement circulaire. Les conversiones astrorum étaient les « révolutions des astres », les Romains croyant au retour périodique de toute chose. Ce mot s’appliquait aussi comme en français aux opinions et aux croyances, si bien que, dans la langue de l’Eglise, conversio a pris le sens de « conversion » (religieuse) ou de « retour à la vraie foi ».            

En français, conversion, qui en est emprunté, est attesté à la fin du XIIe siècle au sens « d’action de se convertir à une religion ». Au début du XIIIe siècle, le premier sens latin de conversio est attesté en français : « action de tourner » (« ainsi sont les conversions et les mouvements du soleil ») ; et au XIVe siècle, celui de « changement d’une chose en une autre », qui est d’usage parmi les alchimistes. Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, c’est le dernier sens attesté, celui de l’alchimie, qui est relevé le premier : « transmutation, changement ». Il est suivi du sens religieux : « il se dit aussi en matière de religion, et de morale, et il signifie changement de croyance, de sentiments, et de mœurs de mal en bien ». Pour les académiciens, la conversion est positive (elle fait passer du mal au bien) et elle est totale : mystique ou anagogique et morale, elle affecte les façons de vivre. D’une édition à l’autre, l’article consacré à conversion s’enrichit de nouveaux sens. Dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), le mot « se dit aussi en parlant des rentes qui, étant à un certain denier, sont mises à un autre plus bas ou plus haut » ; « il se dit aussi d’un mouvement que l’on fait faire aux troupes » (« conversion à droite, à gauche, quart de conversion »). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ajoute à l’exposé sémantique relativement sommaire (« changement de croyance, de mœurs, de mal en bien ») la remarque judicieuse que voici : « dans tous les sens, conversion a un sens passif ; il se dit de celui qui est converti, et non pas de celui qui convertit : la conversion des infidèles, des hérétiques, des pécheurs ».

Dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, conversion s’enrichit d’un nouveau sens : « en logique, on appelle conversion le changement d’une proposition en sa converse » ; dans la sixième (1832-35), le mot s’applique à la monnaie (« la conversion des écus en pièces de cinq francs ») et à la jurisprudence (« la conversion d'un procès civil en procès criminel ») et il s’étend à la médecine : « conversion des maladies, le changement, la transformation d’une maladie en une autre ». Dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77) de Littré, le mot continue à s’appliquer à de nouvelles réalités : au sens « d’action de tourner », à la mécanique (« centre de conversion, point autour duquel un corps, quand il est sollicité au mouvement, tourne ou tend à tourner ») ; à la marine (« mouvement circulaire exécuté par un corps de bâtiments évoluant »), aux unités de mesure (« conversion des toises en mètres »), à la politique (« la conversion du gouvernement en despotisme »), à la logique (« changement qu’on opère dans les propositions, en faisant du sujet l’attribut et de l’attribut le sujet, et qui est soumis à certaines règles selon que les propositions sont universelles ou particulières, affirmatives ou négatives, si l’on veut que la proposition reste vraie après l’opération »), à l’arithmétique (« proportion par conversion, comparaison de l’antécédent avec la différence qui est entre l’antécédent et le conséquent, dans chaque rapport ; conversion d’un nombre, autre manière de l’exprimer »), à l’algèbre (« conversion des équations, expulsion des facteurs ou dénominateurs qui contiennent l’inconnue »), à l’astronomie (« conversion de degrés, action de convertir les degrés en temps et les temps en degrés »). Le sens religieux est exposé en dernier, après tous ces sens relatifs aux sciences ou à la société. Littré, qui était agnostique et anticlérical, ne tient pas la conversion en haute estime, comme l’atteste le relativisme qui imprègne la définition qu’il en propose : « action de tirer les âmes hors d’une religion qu’on croit fausse pour les faire entrer dans une religion qu’on croit vraie ». Les exemples cités sont tirés de l’histoire du christianisme : « Saint Paul fut l’instrument de la conversion des gentils ; la conversion de protestants au catholicisme, de catholiques au protestantisme » ou de l’islam : « la conversion au mahométisme de populations noires dans l’intérieur de l’Afrique ». Il rappelle que la Conversion de saint Paul est une « fête qui se célèbre le 25 janvier » et il signale que conversion a aussi un sens affaibli : « retour aux pratiques de la religion qu’on négligeait » ou étendu : « retour à une bonne conduite » ; ou même qu’il s’applique aux opinions : « changement d’avis sur quelque point important ».

            L’affaiblissement du sens religieux est patent dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, où la conversion n’est plus célébrée comme le changement du mal en bien : c’est « en termes de religion », « le changement de croyance ou quelquefois le retour aux pratiques religieuses » ou même, dans un sens plus large, « le retour à une bonne conduite » ; le sens religieux est à peine plus important que le sens sociale : « il s’emploie aussi par extension pour exprimer un changement d’opinions philosophiques ou politiques » (« conversion aux doctrines spiritualistes, aux idées d’un parti politique »). Il en est de même dans le Trésor de la langue française (1971-94), où les sens les plus courants relèvent de l’art militaire, de la marine, de la mécanique, du ski et des sports, de la métallurgie, de l’électricité (« transformation de l’énergie électrique reçue sous une certaine forme de courant en énergie fournie sous une autre forme de courant »), de l’électronique, de l’énergie nucléaire, (« conversion du plutonium 239 en uranium 238 »), des finances (conversion de titres, de rentes, de monnaie), de la jurisprudence et du droit (« conversion de saisie immobilière en vente volontaire »), de la chimie (« conversion du sucre en acide carbonique »), de la biologie, de la psychologie, de la sociologie, de l’histoire (« loi de conversion des changements quantitatifs en changements qualitatifs : thèse de la dialectique matérialiste qui envisage le devenir comme une conversion de la qualité ancienne en qualité nouvelle par suite de l’accumulation de changements quantitatifs »), de la psychanalyse (« mécanisme qui consiste en une transposition d’un conflit psychique et la tentative de le résoudre dans des symptômes somatiques moteurs (paralysies par exemple) ou sensitifs (anesthésies ou douleurs localisées), l’énergie libidinale attachée aux représentations refoulées étant convertie en énergie d’innervation somatique »). Le mot est d’usage aussi en théologie. La conversion eucharistique ou « consécration divine » de l’eucharistie : « opérée par les paroles mêmes du Christ », elle « change la nature » du pain et du vin et en fait « le sacrement du corps et du sang du sauveur ».

            Même le sens religieux attesté au XIIe siècle perd peu à peu de sa force (« retour à la pratique religieuse ») ou de son caractère religieux (« complète transformation spirituelle et morale ») pour désigner un simple changement d’avis ou d’opinion : « fait d’adopter des idées, des opinions, un système politique ou philosophique ; adhésion à ces nouvelles idées ». Les exemples cités illustrent clairement l’affaissement du sens religieux : « conversion au communisme, au fascisme, à la démocratie, à la révolution ». Ce peut être aussi le « fait d’adopter de nouvelles valeurs, morales, esthétiques, etc. ». La neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française confirme l’affaissement dans la langue moderne du sens historique et religieux de conversion. Quand tout fait l’objet d’une conversion (le plomb, la monnaie, les rentes, les avis, les opinions, etc.), c’est que la conversion ne signifie presque plus rien, même dans cet exemple inédit et jusque-là jamais cité dans les dictionnaires antérieurs : « sa conversion à l’islam est récente ». Après le communisme, le nazisme, le fascisme, le maoïsme, l’islam : la France subit tous les fléaux de l’humanité. Rien ne lui est épargné. Il faut peut-être qu’elle fasse l’expérience de tous les malheurs du monde ou bien pour qu’elle disparaisse (hypothèse probable) ou bien pour qu’elle redevienne elle-même (hypothèse improbable).

            Pierre Manent, dans un article publié dans le numéro spécial de Commentaire (printemps 2008, numéro du trentième anniversaire de la revue) et justement intitulé conversion, rétablit le sens vrai de ce mot : la conversion, qui est propre au christianisme et à la philosophie, consiste à se tourner vers la Vérité. C’est à la vérité que les hommes se convertissent ; c’est cette cible qui définit la conversion. Or, les modernes, du moins en Occident, sont convaincus que la Vérité a disparu ou qu’il n’y a plus de vérité nulle part ou que, tout se valant, vérité et erreur ou vérité et mensonge sont mis sur le même plan et à égalité. Il n’est rien qui les sépare, il n’est plus rien qui les distingue. D’ailleurs à quoi s’évertuer à le faire, puisque plus rien n’est vrai ? Dans ce cadre-là, le salmigondis sémantique dans lequel est noyé depuis deux siècles le nom conversion est à l’image du monde, tel que les modernes l’ont « construit » ou le construisent.

 

20 juin 2011

Irréligion

 

 

 

On pourrait croire que ce nom, attesté en 1527 et emprunté au latin, irreligio, « impiété », est sorti de l’usage moderne tant il est d’un emploi rare. Pourtant, ni les lexicographes du Trésor de la langue française (1971-94), ni les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication depuis 1994) ne le mentionnent comme vieux ou vieilli. Il est vrai que, ce mot étant le contraire de religion et les religions ayant disparu (sauf une évidemment qui veut s’imposer au monde entier), la règle est l’absence de religion ou irréligion (auquel cas on dit athéisme ou indifférence ou agnosticisme), de sorte que la religion a pris la place de l’ancienne impiété des Romains ou des Français des siècles antérieurs.

La définition des dictionnaires ne varie pas au cours des siècles : c’est « manque de religion » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35 ; Dictionnaire de la langue française de Littré, 1863-77 ; Trésor de la langue française, 1971-94 : « manque de religion, de conviction religieuse »). Seuls les académiciens, dans les huitième et neuvième éditions de leur Dictionnaire, s’écartent de cette définition, mais dans des limites étroites : « caractère de celui ou de ce qui est irréligieux » (1932-35) et « caractère de celui ou de ce qui est irréligieux ; le fait d’être irréligieux, l’état qui en résulte » (édition en cours de publication). Les lexicographes se contentent donc de paraphraser la morphologie de ce mot, qui est formé du  préfixe de sens négatif in et du nom religion : c’est donc, mot à mot, un manque ou un défaut de religion.

Pour comprendre ce que désigne l’irréligion, il faut se reporter aux exemples qui illustrent les définitions : exemples artificiels, fabriqués par les lexicographes, ou extraits d’écrivains. C’est dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française ces trois exemples, qui se réduisent à deux ou à un seul dans les éditions suivantes : « En ce siècle-là, ce n’était que libertinage, qu’irréligion ; la débauche, les méchantes compagnies l’ont jeté dans l’irréligion ; ces personnes mangent de la viande pendant tout le carême sans nécessité, c’est une grande irréligion ». Ce « siècle-là » est devenu le nôtre, comme si les académiciens avaient annoncé jadis la réalité d'aujourd’hui. Chez les académiciens, l’irréligion n’est pas une affaire de foi ; elle a pour équivalent libertinage et elle se manifeste par la débauche ou le fait de ne pas faire maigre pendant le carême. Ce sont les (mauvaises) mœurs qui attestent l’irréligion : aujourd’hui, en Occident, l’irréligion est la religion de tout le monde.

Les écrivains, cités par Littré, ne rapportent pas aussi systématiquement que les académiciens l’irréligion aux mœurs. Pour le Grand Arnauld, « la négligence qu’on apporte à communier mène à l’impiété et à l’irréligion » ; selon Bossuet, « Dieu même n’a pas dédaigné de punir l’irréligion des peuples qui profanaient les temples qu’ils croyaient saints » ; Bourdaloue, « ces héros de l’ancien Testament se faisaient un mérite de pratiquer leur religion à la face même de l’irréligion » ; Massillon, « partout la piété des justes est blessée par les discours de l’irréligion ». A la fin du XVIIe siècle, l’irréligion indignait les académiciens ; il semble qu’elle laisse aujourd’hui les lexicographes indifférents, sauf, peut-être, dans cet exemple de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, où il est fait allusion à la fonction sociale conservatrice de la religion : « entretenir l’esprit d’irréligion parmi les masses » (sous-entendu, au risque d’émanciper les masses).

Il est vrai que le ciment social qu’offre la religion est remplacé aujourd’hui par un tout autre ciment, un vrai ciment-colle, une glu super adhérente, tout idéologique, et que l’irréligion consiste, non pas à manger de la viande pendant le carême, mais à rester indifférent aux grandes manifestations collectives de pseudo-solidarité larmoyante avec les précaires et les intermittents, le Hamas et le Hezbollah, les RSAistes, les SDF, les sans-papiers, les femmes voilées, les enseignants chercheurs en grève et en lutte, etc. manifestations qui émanent de la volonté d’aveugler les masses de peur qu’elles ne cherchent à s’émanciper.     

29 mai 2011

Innocence

 

 

 

            Chacun sait désormais ce qu’est l’innocence et ce que désigne le terme innocence quand il est employé dans un contexte judiciaire. Même ceux qui en ignoraient tout savent aujourd’hui à quoi s’en tenir grâce aux innombrables présumés innocents et présomptions d’innocence répétés partout à propos de MM. DSK et GT, bien que la répétition de ces innocents et innocences risque d’en user le sens.

            Il ne faudrait pas que ces affaires fassent oublier le premier et véritable sens d’innocence, qui, avant d’être un terme de palais et d’avocats bavards, est un terme de morale et même de métaphysique. En latin, innocentia, auquel est emprunté innocence, a pour sens « innocuité », « intégrité, honnêteté, vertu », « désintéressement ». C’est le fait d’avoir des « mœurs irréprochables ». Dans la langue française du XVIe siècle, innocence conserve ce sens : « qualité de celui qui ne fait pas le mal » (Edmond Huguet, Dictionnaire de la langue française au XVIe siècle). En français classique, il est glosé ainsi : (Richelet, 1680, Dictionnaire français des mots et des choses) : « pureté de mœurs, intégrité de vie » et illustré de l’exemple « innocence baptismale », désignant l’état de l’homme qui a été purifié de la faute originelle par le baptême. Alors les théologiens nommaient état d’innocence « l’état auquel le premier homme a été créé dans une connaissance parfaite et dans un amour actuel de Dieu sans concupiscence » (Richelet, 1680). Furetière (Dictionnaire universel, 1690) en fait un terme de théologie : « pureté de l’âme qui n’est point souillée de péchés », qu’il illustre de nombreux exemples qui dévoilent le fondement métaphysique de l’innocence et la conception de l’homme ou de la nature humaine qu’il charrie : « Adam fut créé en l’état d’innocence ; l’innocence baptismale nous remet dans la première pureté de l’homme ; un enfant est en l’état d’innocence jusqu’à ce qu’il ait atteint l’usage de raison ; les Païens avoient aussi leur âge d’innocence, qu’ils ont appelle l’âge d’or ; l’agneau est le symbole de l’innocence ». C’est aussi un terme de religion, à une époque où la religion fondait la morale : « état d’un homme de bien qui vit conformément à la vraie religion, qui ne fait tort à personne » (exemples : « cet homme vit dans une grande innocence de mœurs ; son innocence va jusqu’à la simplicité ; on a reconnu l’innocence de Susanne faussement accusée par des vieillards »). L’article se clôt sur le troisième et dernier sens, celui qui est en usage au palais et aujourd’hui dans les médias et en politique : « on dit aussi qu’un homme a fait voir son innocence, quand il a été déchargé d’un crime qu’on lui avait imposé, faute de preuve ou autrement ».

            Dans L’Encyclopédie (1751-72), Diderot rédige à la gloire de l'innocence un hymne lyrique, dont on ne sait s’il est ironique ou sérieux : « il n’y a que les âmes pures qui puissent bien entendre la valeur de ce mot. Si l’homme méchant concevait une fois les charmes qu’il exprime, dans le moment il deviendrait homme juste. L’innocence est l’assemblage de toutes les vertus, l’exclusion de tous les vices. Qui est-ce qui, parvenu à l’âge de quarante ans avec l’innocence qu’il apporta en naissant, n’aimerait pas mieux mourir que de l’altérer par la faute la plus légère ? Malheureux que nous sommes, il ne nous reste pas assez d’innocence pour en sentir le prix ! (…) O innocence, qu’êtes-vous devenue ? Qu’on m’enseigne l’endroit de la terre que vous habitez, afin que j’aille vous y chercher (…) Je n’attendrai point au dernier moment pour vous regretter ». C’est un extrait qu’il est déconseillé de lire aux défenseurs de M. Strauss-Kahn et à tous ceux qui sont persuadés qu’il est victime d’un complot fomenté par un Martien malicieux ; vous les déprimeriez ou bien ils penseraient que vous êtes un suppôt de Satan !  

            Quant aux académiciens, ils préfèrent prudemment écarter de la définition le sens métaphysique au profit du seul sens juridique : « état de celui qui est innocent et exempt de crime » (DAF, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798), même s’ils citent des exemples qui réfèrent à la métaphysique et à la religion : il a conservé son innocence baptismale ; dans la vie chrétienne, il n’y a que deux états : l’état d’innocence et l’état de pénitence ; Adam n’avait pas encore péché, il était dans l’état d’innocence. Le sens métaphysique est explicitement rétabli à partir de la sixième édition (1835) : « état de celui qui n’est point coupable » et « état, qualité de celui qui ne commet point le mal sciemment, qui est pur et candide », sens que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) glose ainsi : « état de pureté qui appartient à l’ignorance du mal » et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ainsi : « état de ce qui, par nature, ne fait pas de mal à autrui ; fait de ne pas être nuisible », mais qu’ils tiennent pour vieilli, littéraire, rare.

On ne sait si ce jugement lexicographique de désuétude est fondé et, s’il l’est, sur quoi il est fondé. En revanche, si ce terme n’était pas désuet et qu’il fût encore entendu comme il l’était dans la langue classique, plus aucun avocat, journaliste, homme politique, etc. n’oserait objecter, comme cela se fait à chaque seconde, la présomption d’innocence ou n’oserait défendre de présumés innocents.

 

 

 

 

14 mai 2011

Changer

 

 

 

            Voilà un des rares verbes qu’affectionnent les politiciens, ceux-ci préférant ordinairement les noms ou les adjectifs, qui n’engagent à rien, sinon à abuser les croyants, aux verbes, qui désignent des actions ou des actes, surtout quand ils sont employés à l’infinitif, forme verbale qui exprime une injonction. En 1981, c’était « changer la vie » ; en 2012, ce sera « changer de civilisation ». Bien entendu, personne ne se fait d’illusion sur les réalités que feront advenir ces verbes. En 1981, ce fut « changer de vie », et non pas « changer la vie ». Des petits bourgeois étriqués, habitués à compter, habillés de bric et de broc, économisant sur tout, même sur la nourriture, vivant en ladres, roulant en 2 CV ou en R 4, se sont retrouvés tout d’un coup (de baguette magique, évidemment, comme Cendrillon) sous les ors des palais, détenteurs des clefs des coffres-forts publics, passés de la R 4 à la R 25… En 2012, changer de civilisation donnera les mêmes résultats : la Porsche à la place de la R 25, les costumes happy few Cerruti ou Dior plutôt que les Brummel de 1981 et la barbarie mondialisée submergera la civilisation…

            Lire, dans les anciens dictionnaires, les articles consacrés à changer, c’est voir confirmé le caractère dérisoire et bouffon des injonctions de politiciens. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, changer, c’est « se défaire (d’une chose) pour en prendre une autre en la place » : changer sa vieille vaisselle pour de la neuve ; changer toute sa maison ; changer d’habit, de chemise, de logis, de résolution, d’avis, de place, de pays, de vie, de maître, de langage, de couleur, de visage. Dès 1694, l’exemple qui illustre ce sens est déjà changer de vie, ce qui montre que les injonctions politiques sont intemporelles et éternelles, mais changer de maître illustre bien ce que les politiciens tiennent pour du changement. Changer de civilisation n’est pas enregistré en 1694, pour la bonne raison que le mot civilisation n’existait pas alors. L’emploi le plus éloquent de changer est celui du proverbe : changer son cheval borgne contre un (cheval) aveugle, lequel a pour sens « changer une chose qui n’est pas bonne contre une plus mauvaise », c’est-à-dire tomber de Charybde en Scylla, expérience malheureuse qu’ont faite les Français en 1981, en passant de Giscard au pétainiste Mitterrand, et qu'ils feront peut-être en 2012 en passant d'un "néo-conservateur américain à passeport français" (dixit le Parti socialiste) à un milliardaire sans frontières à passeports multiples, mais toujours dans des palais luxueux, comme le suggèrent de plus en plus de journaleux.  

            Il est un emploi qui explique sans aucun doute le succès de l’injonction verbale changer dans le discours politicien. C’est celui qui est défini par « convertir, transmuer une chose en une autre » (DAF, de 1694 à 1935) et illustré par ces exemples : Dans le Sacrement de l’Eucharistie, le pain est changé au Corps de notre Seigneur ; aux noces de Cana Jésus-Christ changea l’eau en vin ; la femme de Lot fut changée en une statue de sel ; ce chimiste (comprendre alchimiste) se vante de pouvoir changer toutes sortes de métaux en or. On est là dans l’inconscient même des politiciens. Ils se prennent en même temps, quand ils répètent le verbe changer, pour le Christ ou pour les charlatans de l’alchimie. Pour l'un et pour l'autre, puisqu’ils sont les nouveaux croyants d’une religion sans transcendance (des Christ sans Dieu) et les desservants d’une liturgie occultiste et magique qui fait changer de vie et qui transforme la barbarie en horizon ultime de la civilisation.

 

12 mai 2011

Constitution

 

 

 

 

Emprunté du latin constitutio, traduit dans le Dictionnaire latin français (1934) par « état, situation » ou par « institution, décret » et dont le sens dans l’expression constitutio mundi en usage chez les chrétiens est « création du monde », constitution est attesté au XIIe siècle dans trois sens : « règlement, ordonnance » (1564, « ensemble des lois, institutions, transmises par la tradition » ; 1683, « texte qui détermine la forme de gouvernement d’un pays » - un des sens actuels) ; « action d'établir légalement » (1611, « constitution de rente ») et « action de créer; résultat de cette action » (1287, « constitution (création) du monde » ; 1546, « manière dont une chose est composée » ; « constitution du corps, de l’air »).

A l’exception du sens politique (1683, « texte qui détermine la forme de gouvernement d’un pays »), ces sens-là sont relevés dans les premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762) : « composition » (« la forme et la manière entrent en la constitution du corps naturel ») ; « établissement, création d’une rente, d’une pension » (« contrat de constitution ; les rentes mêmes s’appellent des constitutions ; il a pour cent mille livres de constitutions ») ; « ordonnance, loi, règlement » (« les constitutions des empereurs, canoniques, d’un ordre religieux ; cette république, cette cité était gouvernée par de bonnes constitutions ») ; « le tempérament et la complexion du corps humain » (« bonne, forte constitution ; il est de mauvaise constitution ») ; « on dit encore la constitution des parties du corps humain pour dire l’ordre et l’arrangement ; les philosophes appellent constitutions du monde l’ordre et la situation des parties du monde entre elles (« la constitution du monde selon Ptolémée ; la constitution du monde selon Copernic, etc. »). Il est à noter que le sens politique moderne est esquissé dans les exemples qui illustrent « ordonnance, loi, règlement », à savoir : « les constitutions des empereurs, canoniques, d’un ordre religieux ; cette république, cette cité était gouvernée par de bonnes constitutions » ; et qu’il est étroitement lié à la religion, constitution se disant aussi bien des règles d’un ordre religieux que des ordonnances signées d’un empereur. Dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les académiciens remarquent avec beaucoup de justesse qu’entendu « dans une acception plus étendue », constitution signifie « ordonnance, loi, règlement » et qu’il ne se « dit guère qu’en parlant de législation ancienne ou en matière ecclésiastique », comme dans ces emplois : « les constitutions des empereurs, les constitutions impériales, les constitutions canoniques, la constitution ou bulle Unigenitus, constitutions apostoliques, les constitutions d’un ordre religieux » ou dans cet texte qui a été nommé constitution civile du clergé et qui a organisé le clergé français, à la suite « d’un décret de l’assemblée constituante le 12 juillet 1790 ».

C’est dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française, édition dite « révolutionnaire », que le sens politique actuel est relevé, à propos des ordonnances, lois et règlements, dans l’emploi suivant : « on dit la Constitution d’un Etat pour dire la forme de son gouvernement et ses lois fondamentales », alors que l’exemple qui illustre ce sens, « la constitution de l’État monarchique exige que etc. », semble se rapporter à la première constitution, celle de 1791, alors que le régime politique était encore la monarchie, et qu’il semble tenir pour nulles les deux constitutions républicaines, votées en 1793 (An I) et 1795 (An III). 

            En 1832-35, dans la sixième édition, le sens politique est clairement défini, comme si les lexicographes étaient désormais habitués à cette chose singulière qu’est la constitution d’un Etat et qu’ils en eussent compris la signification : « constitution se dit figurément de la forme d’un gouvernement : la constitution de l'État monarchique exige que, etc. Il se dit également d’une charte ou loi fondamentale qui détermine la forme du gouvernement, et qui règle les droits politiques des citoyens : donner, établir une constitution, la France a eu successivement plusieurs constitutions, la constitution de telle époque, jurer le maintien de la constitution, violer la constitution, la constitution anglaise, la constitution américaine ; on dit quelquefois, au pluriel, les constitutions d’un État pour l’ensemble, le recueil de ses lois fondamentales ». Ces distinctions sont reprises par Littré dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77) : « terme de politique, la nature d’un gouvernement en tant que son pouvoir est réglé » (Fénelon : « le gouvernement monarchique et héréditaire est la constitution du royaume d’Angleterre » ; d’Alembert : « les Italiens sont un exemple de ce qu’un peuple peut devoir aux seuls bienfaits de la nature, comme les Anglais de ce qu’il peut devoir aux seuls bienfaits d’une bonne constitution ») et « loi fondamentale, soit ecclésiastique ou civile, soit générale ou particulière ; les constitutions des papes sont distinguées par un nom qui est le premier mot du texte ; les fondateurs des ordres religieux ont fait approuver par les papes les constitutions de leur ordre ; les constitutions des empereurs ; les constitutions canoniques », qu’illustre cet extrait éloquent de Fontenelle : « nous savons assez en France ce que c’est que les affaires de la constitution ; ne fussent-elles que théologiques, elles seraient déjà d’une extrême difficulté ».

Pourtant, même chez le positiviste et agnostique Littré, le sens religieux et le sens politique restent étroitement liés, puisque, selon lui, relèvent de la même « loi fondamentale, soit ecclésiastique ou civile, soit générale ou particulière » aussi bien les constitutions du pape ou celles des ordres religieux que « l’acte par lequel on règle les droits politiques d’une nation, la forme du gouvernement et l’organisation des pouvoirs publics », ce dernier emploi étant illustré de cet exemple, « l’ère des constitutions politiques s’ouvre en 1789 », lequel est à peu près vrai, s’il est appliqué à la France, ainsi que le remarque Littré dans le Supplément (1877 : « constitution s’est dit, pendant la révolution, à propos des débats sur la constitution, de gourdins », comme dans cet extrait du Père Duchêne : « on vend au Palais-Royal de petits gourdins, qu’on appelle des constitutions ; j’invite tous les patriotes à n’en pas faire usage »), mais faux, appliqué au reste du monde, la première constitution de l’histoire étant, jusqu’à plus ample informé, la constitution américaine, qui régit encore la vie publique aux Etats-Unis.

 

Dans la langue du XXe siècle, l’emploi de constitution s’étend, du moins si l’on se fonde sur le Trésor de la langue française (1971-94), à de nouvelles réalités, juridiques et sociales, et cela au détriment de la religion. Dans la langue du droit, c’est l’action d’établir légalement quelqu’un ou quelque chose par un acte authentique : constitution d’avoué, d’avocat, de procureur, de témoins, de partie civile, de dot, de rente, de pension et, par extension, c’est « l’action de former un tout » (constitution d’une bibliothèque, de stocks, d’une assemblée). Le mot passe de l’acte de former quelque chose à un tout : constitution d’un corps, d’un produit, du monde, des systèmes astronomiques, de l’atmosphère, de l’air. Le mot est en usage dans les sciences, vraies, fictives ou prétendues : biologie, pathologie, psychologie ; et surtout dans la société. Alors, une constitution est « l’ensemble des textes législatifs fondamentaux servant de code permanent pour la vie d’une société », aussi bien dans l’histoire de l’Eglise et le droit canon que dans certains ordres anciens, aussi bien dans le droit public ancien (constitutions impériales, des rois de France, féodale) que le droit public actuel : « loi fondamentale ou ensemble des principes et des lois fondamentales qui définissent les droits essentiels des citoyens d’un État, déterminent son mode de gouvernement et règlent les attributions et le fonctionnement des pouvoirs publics ». Les rédacteurs de ce Trésor précisent que, dans ce sens, « le mot comporte une majuscule ». Cette présentation a au moins le mérite de faire apparaître le lien étroit entre le sens ancien de constitution, comme terme religieux, et le sens moderne, comme terme de droit public. Ce lien, assez juste, est proche d’une greffe. Le sens politique est enté sur le sens religieux, comme si la politique moderne avait pris pour modèle la religion et ses voix au chapitre, ses institutions, ses constitutions. Les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, optent pour un classement plus simple : d’abord l’action de constituer (dans le droit et le droit pénal et toutes les sciences) ; ensuite « l’ensemble de textes ayant valeur de disposition générale », dans le droit ancien, le droit canon, l’histoire, le droit public, et la politique, où constitution est défini ainsi : « ensemble des lois fondamentales, écrites ou coutumières, qui déterminent la forme du gouvernement d’un pays et règlent les droits politiques des citoyens », sens qui a crû dans la langue et les dictionnaires depuis le début du XIXe siècle, au point d’y occuper plus de place que les autres sens et même d’en effacer quelques-uns, comme si le droit public, la politique, l’organisation de la société étaient devenus, après que toute transcendance eut été éliminée, le seul horizon de la France.

 

 

 

13 mars 2011

Raz de marée

 

 

            Tsunami est un emprunt au japonais, langue dans laquelle il signifie « vague d’océan ». Il est attesté d’abord en anglais à la fin du XIXe siècle et en français en 1927. Il n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ni par Littré (DLF, 1863-77). En revanche, une entrée y est consacrée dans le Trésor de la langue française (1971-94) comme terme propre aux « sciences de la terre », défini ainsi, en des termes encyclopédiques qui décrivent assez bien le phénomène, du moins tel que nous l’observons, quand il est filmé et montré sur les écrans de télévision ou de PC : « onde océanique solitaire, immense vague ayant pour origine un tremblement de terre, une éruption volcanique sous-marine ou la chute dans la mer de grands pans de falaises ou de glaciers, et provoquant de graves dégâts quand elle déferle sur une côte ». Le synonyme en est raz de marée, lequel a été écrit ras, sans doute à la suite de la confusion avec cet adjectif (table rase) et nom, qui est aussi adverbe (couper ras) et préposition (« au ras de »). Pour Littré, c’est un emprunt au bas breton raz, comme dans Pointe du Raz, au sens de « courant très violent, remous ». Pour les lexicographes du TLF, c’est un emprunt à l’ancienne langue de Scandinavie (« le vieux nordique »), ras, « courant », alors que le mot breton raz est emprunté au français. 

            Au sens de « courant violent », raz, écrit ras, est attesté à la fin du XIVe siècle. Frédéric Godefroy (Dictionnaire de l’ancienne langue française, fin du XIXe siècle) le définit ainsi : « courant violent dans un canal étroit qui fait communiquer deux mers », et il l’illustre de ces deux exemples éloquents : « ils connaissaient les entrées des havres étrangers, les raz, les détroits, les lieux qu'il fallait détourner » ; « de là je rencontrai les périlleux rochers, les ras et les détroits des Sirènes ». Ce sens est relevé par de nombreux auteurs de dictionnaires ou d’encyclopédies, les académiciens (DAF, 1835, 1879, 1932-35) : « nom donné à des courants marins violents qui se font sentir dans un détroit, dans un canal entre deux terres rapprochées » ; Barré (1842, Complément du DAF) : « Courant de mer très violent dans un passage étroit » ; Littré (DLF, 1863-77) : « nom donné à deux courants très violents dans un passage très étroit, l’un à la pointe du Raz, l’autre dans la Manche, entre le cap La Hague et l’île d’Aurigny, et dit Raz Blanchard, et, par extension, à tout courant rapide qui se fait sentir dans un canal, entre deux terres rapprochées, dans un détroit où se fait le déversement d’une mer dans une autre » ; Larousse (Grand Dictionnaire universel du XIXe siècle) ; les lexicographes du TLF (1971-94) : « courant marin très violent qui se manifeste dans un passage resserré » et « par métonymie, passage étroit où ces courants se font sentir ».

            C’est en 1835, dans la sixième édition du DAF, que le mot composé raz de marée, aujourd’hui de plus en plus souvent concurrencé par tsunami, est enregistré pour la première fois. De toute évidence, les académiciens n’ont jamais vu de raz de marée, mot qu’ils écrivent ras de marée, qu’ils confondent avec le phénomène marin assez commun du « courant violent », comme l’atteste la définition : « bouillonnement occasionné, en quelque endroit de la mer, par la rencontre de deux marées, de deux courants opposés ». Seul l’exemple les ras de marée sont quelquefois très dangereux est à peu près exact, c’est-à-dire conforme à la réalité du phénomène. Il faut attendre Littré pour que le raz de marée soit nettement distingué des courants violents : « raz de marée, soulèvement extraordinaire de la mer, dont la cause est encore inexpliquée, mais qu’on attribue à des volcans sous-marins ; il porte en un instant les vagues sur la terre, à la hauteur de plusieurs mètres, tellement que des villes entières en ont été submergées ». Un extrait de La Revue des Deux-Mondes illustre cette définition (1854) : « de vraies cataractes qui couvrent la plaine à une immense distance, en engloutissant les hommes et les animaux et en rasant au niveau du sol toutes les habitations, tous les travaux agricoles ; ces raz de marées ont paru tellement étonnants, qu’on les a souvent attribués au mouvement que les tremblements de terre impriment au fond de la mer ». Dés lors, les choses sont relativement claires dans l’esprit des auteurs de dictionnaires, qui distinguent avec soin les simples raz des raz de marée : « soulèvement extraordinaire de la mer, dont la cause n’est pas connue et qui porte subitement les vagues sur la terre à une hauteur de plusieurs mètres » (DAF, 1879, 1932-35), les raz étant le « nom donné à des courants marins violents qui se font sentir dans un détroit, dans un canal entre deux terres rapprochées » ; et « énorme vague isolée, généralement d’origine sismique, qui déferle violemment sur la côte » (TLF).

            Le fait est que les Européens, tout savants qu’ils aient été, ont mal compris les raz de marée et leurs causes, même Pierre Larousse, bien qu’il se fût entouré de nombreux savants pour rédiger son Grand Dictionnaire du XIXe siècle. Certes, il note que raz de marée est un terme impropre, « puisqu’il ne paraît avoir aucun rapport avec le mouvement du flux et du reflux » (la marée). Il les situe dans les « mers tropicales » - ce qui est inexact, puisque le dernier raz de marée s’est produit sur les côtes Nord Est du Japon qui n’ont rien de « tropical » ; il en attribue la cause à quelque « perturbation atmosphérique » ; et s’il en décrit assez justement les effets (une vague gigantesque qui détruit tout sur la côte), il en exagère la durée : une semaine, parfois davantage. Pierre Larousse, le positiviste arrogant et hautain, porte la science, la connaissance, les faits, le savoir en sautoir, en particulier dans la lutte qu’il mène contre le christianisme. Que dis-je, il est la science. Pourtant, sur un très grand nombre de questions, dont les raz de marée, sa science – toujours de seconde ou de tierce main – est bien inférieure à la connaissance que peut en avoir le téléspectateur lambda d’aujourd’hui.

07 mars 2011

Croisade

 

Le mot, comme le soulignent les historiens et les linguistes, est postérieur de deux ou trois siècles aux événements historiques qu’il désigne. La première croisade date de la fin du XIe siècle. Le mot, dérivé du verbe croiser, au sens de faire de signe de croix, est attesté en ancien provençal au XIIIe siècle et en français à peu près deux siècles plus tard, aux alentours des années 1470-75. Dans l’ancienne langue française, il y avait plusieurs noms pour désigner ce fait : croisement, crois, croiserie, croisée, croisière (« en ce temps fut ordonné de par notre Saint Père le pape une croisière sur les Pragois »), croiseresse et même passage et voyage, tandis que croisade signifiait aussi « disposition d’une chose en forme de croix », « action de tenir les bras en croix » ou désignait la constellation nommée aujourd’hui Croix du Sud.

            Dans les exemples cités dans les anciens dictionnaires, la croisade (ou croisement, crois, croisée, croisière, etc.) n’est pas une guerre, encore moins une guerre « sainte », mais un passage ou un long voyage, un pèlerinage aussi. Ménage, dans son Dictionnaire étymologique de la langue française (1650) explique ainsi le mot croisade : « parce que les chevaliers qui allaient en la Terre Sainte, pour symbole et marque de leur vœu, prenaient une croix sur eux qu’ils attachaient sur leurs épaules ; en la Croisade contre les Albigeois on l’appliqua sur la poitrine à la différence du voyage d’Outremer ». Ce sont les lexicographes modernes qui, oublieux de ce que furent les croisades, rejetées dans un passé révolu, ont insisté sur le caractère guerrier des croisades : « armée de chrétiens pour marcher contre les infidèles » (1680, Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses) ; « entreprise d’une guerre sainte contre les infidèles, contre les hérétiques » (Furetière, 1690, Dictionnaire universel, qui ajoute : « on y allait autrefois par dévotion et ceux qui avoient dessein d’y aller se distinguaient des autres en mettant des croix de différentes couleurs sur leurs habits suivant leur nation ; les Français la portaient rouge, les Anglais blanche, les Flamands verte, les Allemands noire, et les Italiens jaune ») ; « ligue sainte dans laquelle on prenait la marque de la croix sur ses habits pour aller faire la guerre aux infidèles ou aux hérétiques » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694 et éditions suivantes). Les croisades s’interrompent en 1292. Quatre siècles plus tard, le souvenir qui en est gardé est vague et imprécis ; les causes qui les ont suscitées sont oubliées ; et ces foules d’hommes et de femmes marchant vers Jérusalem deviennent incompréhensibles aux académiciens ou aux savants français, d’autant plus que le roi de France est l’un des principaux alliés des souverains ottomans qui ont fait main basse sur toute l’Asie mineure, sur l’Europe du Sud Est et sur l’ancienne Terre Sainte.  

            Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot, 1751-72), les causes des croisades sont clairement exposées : « Les pèlerins, témoins de la dure servitude sous laquelle gémissaient leurs frères d’Orient, ne manquaient pas d’en faire à leur retour de tristes peintures et de reprocher aux peuples d’Occident la lâcheté avec laquelle ils laissaient les lieux arrosés du sang de Jésus-Christ, en la puissance des ennemis de son culte et de son nom ». Mais la fureur antichrétienne des auteurs de cet ouvrage transforme le « droit d’ingérence » (dirait Kouchner) justifié par ces avanies meurtrières en pure folie guerrière : « On traita longtemps les déclamations de ces bonnes gens avec l’indifférence qu’elles méritaient et l’on était bien éloigné de croire qu’il viendrait jamais des temps de ténèbres assez profondes et d’un étourdissement assez grand dans les peuples et dans les souverains sur leurs vrais intérêts, pour entraîner une partie du monde dans une malheureuse petite contrée, afin d’en égorger les habitants et de s’emparer d’une pointe de rocher qui ne valait pas une goutte de sang, qu’ils pouvaient vénérer en esprit de loin comme de près, et dont la possession était si étrangère à l’honneur de la religion ». A la trappe les malheureux chrétiens d’Orient et oubliée la libre circulation des personnes.  Si les Américains avaient suivi en 1917 et en 1942 les conseils des encyclopédistes, nous ferions le salut nazi et nous parlerions boche.

            Les lexicographes modernes ont au moins le mérite de rappeler que les croisades n’ont pas été une simple folie collective, mais qu’elles ont eu des causes et des buts : ainsi Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « expédition contre les mahométans, entreprise par les chrétiens pour le recouvrement de la Palestine » ; le Trésor de la langue française (1971-94) : « expédition dont les participants portaient une croix d’étoffe cousue sur leur habit, entreprise au Moyen Âge par les chrétiens d’Europe pour délivrer la Terre Sainte de l’occupation musulmane » (le Moyen Age en question a duré deux siècles, de 1095 à 1292) ; le DAF (neuvième édition, en cours de publication) : « Au Moyen Âge, expédition faite par les chrétiens contre les musulmans pour libérer le tombeau du Christ à Jérusalem ».

 

16 février 2011

Juif

 

 

Ce mot, emprunté du latin (du latin au grec, du grec à l’hébreu), est attesté à la fin du Xe siècle sous diverses formes, entre autres, Judeu, Juef, Juiu. C’est donc l’un des plus anciens mots de la langue française. En hébreu, c’est le nom de la tribu de Juda et d’un des deux royaumes de l’antique Israël. Ce nom a été donné au peuple qui vivait dans le royaume de Juda, puis, comme la plupart des Hébreux qui revinrent de la captivité à Babylone étaient de la tribu de Juda et occupèrent le territoire de l’ancien royaume de Juda, le mot désigna les habitants des deux anciens royaumes et les membres de toutes les tribus d’Israël.

Les emplois dans l’ancienne langue française, du IX au XVIe siècle, font référence à la mort du Christ et à la responsabilité, avérée ou controuvée, des Juifs dans cette mort : « Ou le condamnèrent li jeu » (les juifs) ; « que giui (les juifs) ont crucifié » ; « En non (au nom de) notre Seigneur que li gyuf (les juifs) crucifièrent » ; « Quand les faux Judeu (juifs) menérent crucifier Dieu » ; « Des félons Judeus » (des juifs félons) ; « Souffrir mort et passion par les mains des juifs », etc. L’hostilité latente dans ces emplois résulte d’un événement historique et elle est d’ordre religieux. C’est sans doute pour cette raison que La Curne de Sainte-Palaye dans son Dictionnaire historique de l’ancien langage français (seconde moitié du XVIIIe siècle) relève à l’entrée juif le sens « mécréant ». Tous les emplois ne réfèrent pas nécessairement à la mort du Christ ; certains le font à la naissance du Christ dans une famille juive et au sein du peuple juif : « Or (que) chacun soit certain Que le grand Dieu hautain A fait cet enfant naître De son peuple juif » ; « En Bethleem il est prédit Qu’un fils est né de tel crédit Que sur les Juifs régnera ».

Cette hostilité religieuse ou théologique nourrit le long article que Thomas Corneille, en 1694, consacre à juif dans son Dictionnaires des arts et des sciences : « Peuple aveuglé, obstiné, qui se vante d’être la semence d’Abraham, et se glorifie du sceau de la circoncision qui lui a été donné, et qui ne voulant point reconnaître JESUS-CHRIST pour le Messie, l’attend toujours. Les Juifs sont dispersés à Rome, Venise, Worms, Mets, Francfort près du Main, Amsterdam, et en plusieurs places de Pologne, de Bohême etc. et ils y ont leurs synagogues, où ils ont accoutumé de prier ensemble, et d’entendre la lecture de la loi », etc. L’article du Dictionnaire universel (Furetière, 1690) est relativement neutre et plutôt objectif : « qui est de la nation de Judée en Syrie, ou descendu de ses anciens habitants, ou qui suit l’ancienne Loi de Moïse et ses cérémonies ». Il relève aussi de nombreux emplois qui ne réfèrent pas à la crucifixion, mais qui attestent une hostilité qui déborde du cadre strictement religieux : « de ce mot, écrit Furetière, sont venus plusieurs proverbes », qu’il cite et explique. Ce sont : « j’aimerais autant être entre les mains des Juifs, pour dire entre les mains de gens cruels, barbares, et impitoyables » : « c’est un homme riche comme un Juif, pour dire fort riche » ; « on appelle aussi un usurier, un marchand qui trompe ou qui rançonne, un Juif, parce que les Juifs sont de grands usuriers, fripiers et trompeurs » ; « on appelle aussi le Juif errant, un fantôme qu’on croit avoir vu, d’un Juif qui court le monde sans se reposer, en punition de ce que l’on dit qu’il empêcha JESUS-CHRIST de se reposer, lorsqu’il était fatigué de porter sa croix ; et par allusion on le dit des hommes qui sont toujours par voie et par chemin, qu’on ne trouve jamais chez eux ». Le choix des académiciens est de ne retenir que les emplois figurés du mot : « on ne met pas ici ce mot comme le nom d’une nation (le DAF n’est pas un dictionnaire de choses, mais de mots ; il exclut donc les noms propres) ; mais parce qu’il s’emploie figurément en quelques phrases de la langue. Ainsi on appelle Juif un homme qui prête à usure. On dit proverbialement qu’un homme est riche comme un Juif pour dire qu’il est fort riche. Et cela ne se dit guère que d’un gros marchand, d’un banquier, etc. On dit aussi proverbialement d’un homme qui va et vient sans cesse çà et la que c’est le Juif errant » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835). En 1694, un usurier prêtant à dix pour cent méritait le qualificatif de juif, même s’il ne l’était pas ; en 1762, les taux d’usure augmentant (« exorbitamment cher »), c’est à partir de 15% d’intérêt que se mérite le qualificatif de juif, de sorte que le mot « se dit dans le style familier de tous ceux qui montrent une grande avidité d’argent et d’ardeur pour en gagner » (1762, 1798) « et en général de quiconque cherche à gagner de l’argent par des moyens injustes et sordides » (1835).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ne fait pas les mêmes choix que les académiciens pour ce qui est du « nom de nations ». Il relève donc les deux sens objectifs de ce mot, le premier : « celui, celle qui appartient au peuple hébreu, au peuple qui habita jadis la Palestine » (la fondation d’Israël en 1948 a rendu caduc l’emploi du verbe « habita » au passé simple et il faudrait écrire aujourd’hui : « peuple qui habite la Palestine ») ; le second : « celui, celle qui professe la religion judaïque (avec un j minuscule) » (exemple de Littré : « un juif est un Français, un Allemand, un Anglais, etc. professant la religion juive » et du DAF, en 1932-35 : Les juifs de Pologne, d’Allemagne, de France ; une juive). Il semble aussi que l’hostilité qui vise les Juifs s’atténue. Littré relève l’emploi figuré « celui qui prête à usure ou qui vend exorbitamment cher, et, en général, quiconque cherche à gagner de l’argent avec âpreté » certes, mais c’est un emploi figuré qui se rapporte à n’importe quel individu, qu’il soit juif ou non ; et surtout il le relègue parmi les emplois familiers. C’est aussi le choix des académiciens en 1932-35 : « il se dit aussi, figurément et familièrement, de celui qui prête à usure et qui se conduit, en affaires, avec avidité et âpreté », l’individu en question pouvant être aryen, noir ou indien. Ce n’est donc une qualification raciale, encore moins raciste.

Les auteurs des grands dictionnaires actuels relèvent encore ces sens figurés et familiers, mais, de toute évidence, ces sens occupent une place restreinte dans les articles, que ce soit dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « Péjoratif, à cause des métiers d’argent interdits aux chrétiens et réservés aux juifs au Moyen Age, synonyme de avare, usurier ») et dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), où le sens figuré et familier est relégué, contre toute vérité, dans l’histoire - et une histoire révolue depuis des siècles : « Au Moyen Âge, nom donné aux prêteurs à usure, parce que seuls les Juifs étaient autorisés, avec les Lombards, à pratiquer ce métier ». Ce qui domine dans ces articles, c’est le sens objectif ou neutre : « (histoire ancienne), celui, celle qui vit dans le royaume biblique de Juda ou qui en est originaire » ; « celui, celle qui appartient au peuple issu d’Abraham et dont l’histoire est relatée dans la Bible » ; « celui, celle qui appartient aux descendants du peuple ci-dessus, qui se réclame de la tradition d’Abraham et de Moïse » (TLF) ; « Personne descendant de l’ancien peuple d’Israël ; personne qui professe le judaïsme (dans les emplois où ce deuxième sens est prédominant, on ne met pas la majuscule) » (DAF, neuvième édition).

 Quoi qu’il en soit, la consultation des dictionnaires fait apparaître qu’il existe dans la langue une hostilité évidente à l’encontre des Juifs, hostilité close aujourd’hui, mais que cette hostilité, qu’elle soit fondée sur des réalités ou des fantasmes, n’est pas de nature raciale, mais sociale, due au mépris (hypocrite ?) pour l’argent et la richesse, mépris qui prend pour cible aujourd’hui les bourgeois, les financiers, les capitalistes…

 

 

03 février 2011

Récidive

 

C’est en médecine et dans le domaine de la morale que ce mot, emprunté du latin médiéval recidiva (du verbe latin recidere « retomber »), est employé à compter du XVIe siècle : par exemple chez le chirurgien Paré (« autrement la plaie ne se pourrait jamais reprendre, mais récidiverait ») ou dans une chronique des Médicis (« plusieurs récidiveront au dit mal par deux et trois fois ») et dans une Ordonnance de 1517 : « s’ils étaient incorrigibles et obstinés et récidivaient ».

Dans le Dictionnaire de l’Académie française où il est enregistré dès 1694, c’est un terme de morale à fortes connotations religieuses (« rechute dans une faute ») et aussi, semble-t-il, de droit, ce qui apparaît surtout dans les exemples : On ne pardonne guère les récidives ; à la première récidive il sera puni (1694, 1718, 1740, 1762, 1798) ; La récidive entraîne une peine plus forte que celle à laquelle on a été condamné précédemment (1835, même définition, mêmes exemples). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier lexicographe, semble-t-il, qui le définisse comme un terme de médecine : « réapparition d’une maladie après le rétablissement complet de la santé, au bout d’un laps de temps indéfini qui quelquefois se compte par années » et comme terme de morale (faute) et de droit (délit et crime), les deux domaines étant étroitement mêlés : « action de retomber en la même faute, le même délit, le même crime », définition que l’on peut lire quelques années plus tard dans l’édition de 1879 du DAF et dans celle de 1932-35 : « il signifie, en termes de médecine, réapparition d’une maladie après une guérison en apparence complète, et au bout d’un laps de temps quelquefois fort long ».

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), les deux domaines sémantiques, celui de la morale et celui du droit, sont nettement distingués : « courant, fait de retomber dans la même faute, la même erreur » ; « par extension, fait de faire de nouveau ce qu’on a déjà fait » ; et « droit pénal, fait de commettre, après une condamnation définitive, une nouvelle infraction ; état d’un délinquant qui a commis une nouvelle infraction » ; « récidive criminelle qui consiste, pour un individu ayant encouru déjà une condamnation à une peine criminelle, à commettre une nouvelle infraction pour laquelle il encourt encore une peine criminelle ».

Les extraits cités dans le TLF pour illustrer le sens de récidive et surtout celui de récidivisme (« tendance à la récidive ») montrent que les policiers, les juristes, les magistrats, même les philosophes sont conscients du danger que font courir aux innocents les criminels pervers et les potentiels récidivistes : le récidivisme (...) pose le problème de la persistance dans l’adoption d’un comportement antisocial (...) et celui de l'inefficacité des mesures prises lors de la première infraction et les perversions rayonnent toujours autour de l'inadaptabilité sociale, greffée sur l’anarchie des instincts. L’irréductibilité des tendances perverses se traduit par le récidivisme incessant de la faute, l’incorrigibilité en apparence absolue. Le premier extrait date de 1970, le second de 1946. De ce point de vue, ils expriment un jugement qui est en germe dans le DAF, de 1694 à 1935 : on ne pardonne guère les récidives. Autrement dit, longtemps, personne ne s’est bercé d’illusions sur les récidivistes et certains criminels qui sont de potentiels récidivistes et jusqu’au milieu du XXe siècle, la récidive était impitoyablement sanctionnée et tout était fait pour qu’elle ne se produise pas, quitte à ôter la vie aux pervers. Tout a changé aujourd’hui. Depuis quand ? 1981 ? Qui est à l’origine de cette complaisance extrême vis-à-vis de la récidive et qui fait que les élus et les bien pensants ferment pieusement les yeux sur le phénomène ou qu’ils s’en accommodent sans état d’âme, du moins tant que ce ne sont leurs propres enfants qui en sont les victimes ? Foucault ? Les théoriciens de l’antipsychiatrie ? Les rédacteurs en 1980 du programme du Parti socialiste ? Les trotskistes et les maos ? Peu importe d’ailleurs. Longtemps les progressistes ont été prométhéens, hostiles à la prédestination, aux Dieux qui persécutent les hommes. Il semble qu’ils ne le soient plus et que leur complaisance vis-à-vis des délinquants et des criminels ait eu pour effet de réintroduire la hideuse tragédie, l’aveugle destin, la noire fatalité dans la vie des enfants, femmes, jeunes filles, vieillards, qui sont sacrifiés, comme chez les Incas, parce que, désormais, les récidivistes ont le champ libre ou sont assurés d’une quasi-impunité.

29 décembre 2010

Phimosis

 

 

C’est l’actualité - plus particulièrement les vicissitudes qui accablent la Sécurité sociale et la font se rapprocher chaque jour un peu plus de la faillite complète - qui a récemment offert à d’innombrables Français l’occasion de découvrir ce mot, lequel est pourtant relativement ancien (il est attesté en 1570) et enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française depuis la quatrième édition (1762). Phimosis, en grec (il s’écrit sans u grec), est le « rétrécissement du prépuce ». Ambroise Paré l’emploie en 1575, l’écrivant (à tort) avec un y, et le définit ainsi : « quand le gland est couvert du prépuce, et qu’on ne le peut retirer contremont et découvrir ». Thomas Corneille est le premier lexicographe à le relever (Dictionnaire des Arts et des Sciences, 1694) : « on le dit d’une maladie du prépuce quand il est si fort serré que l’on ne peut découvrir le gland sans faire une incision ». Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64), un assez long article est consacré à ce terme de « chirurgie » : « maladie de la verge, dans laquelle le prépuce est collé et fortement resserré sur le gland, de manière qu’on ne peut pas le tirer en arrière pour découvrir le gland ». Suit une longue description des deux espèces de phimosis, naturel et accidentel, et des opérations pour y remédier, dont celle-ci : « La perfection de l’opération du phimosis consiste à couper également la peau et la membrane interne du prépuce ».

La définition du Dictionnaire de l’Académie française est assez réaliste dans les éditions de 1762 et 1798 : « Maladie du prépuce, qui est si resserré qu’il ne peut se renverser pour découvrir le gland » ; puis, dans les éditions de 1835, 1879, 1932-35, elle se fait vague, presque pudique, réduite à « terme de médecine, maladie du prépuce », alors que dans la neuvième édition (en cours de publication), les académiciens reviennent à une définition moins allusive : « pathologie, étroitesse de l’orifice du prépuce, qui empêche de découvrir le gland », à la suite de Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Terme de chirurgie, étroitesse naturelle ou resserrement accidentel qui empêche le prépuce d’être retiré en arrière ») et du Trésor de la langue française (1971-94 : « Pathologie, étroitesse de l’orifice du prépuce empêchant de découvrir le gland »), dictionnaire dans lequel est relevée une autre forme de phimosis, la phimosis des paupières ou blépharo-phimosis : « étroitesse de la fente palpébrale, congénitale ou consécutive à des lésions traumatiques ou inflammatoires des paupières », que Furetière (Dictionnaire universel, 1690) définit ainsi : « quand les paupières tiennent tellement ensemble que l’œil ne se puisse ouvrir, on l’appelle phimosis, c’est-à-dire clôture des choses qui doivent être naturellement ouvertes ».

Un exemple cité dans le Trésor de la langue française explique le succès de ce terme de chirurgie. C’est : il convient d'intervenir chirurgicalement, en cas de phimosis serré, pour éviter l'étranglement éventuel du gland. Le phimosis donne lieu à une opération, qui coûte, selon les spécialistes, près de mille euros, mais qui est remboursée à 100% par la Sécurité sociale. Allah yebarek fih ! Soit, en français, qu’Allah la bénisse (sous-entendu, bien qu’elle soit une invention d’infidèles). La France est le pays où est enregistré le plus grand nombre de phimosis au monde - en chiffres absolus, plus que les Etats-Unis dont la population est cinq fois supérieure à celle de notre pays, plus que l’Inde (population vingt fois supérieure) et plus que le Chine (vingt-deux ou vingt-trois fois supérieure). Les Français seraient-ils les champions du monde des malformations génitales ? Que nenni. L’opération du phimosis, acte médical ou acte chirurgical, cache en réalité, grâce à des chirurgiens complices ou irresponsables, des actes religieux, à savoir des circoncisions. Les mahométans se font circoncire à l’hôpital gratos sous couvert de phimosis. Pourquoi se gêneraient-ils, puisque les infidèles paient ? Les employés de la Sécurité sociale sont alors subitement atteints de phimosis (provisoire) des paupières (ils ferment pieusement les yeux) pour imputer aux assurés sociaux et aux contribuables ces actes religieux. Quant aux politiciens, c’est à qui se coudra le plus hermétiquement les lèvres : phimosis volontaire ou infibulation ou omerta, comme on voudra les nommer. Tout le monde sait, personne ne dit rien. Un médecin de la 5, Michel Cymes, a révélé l’ampleur des dépenses occasionnées par cette complaisance religieuse. La France est laïque, on ne le répète pas assez : c’est là le hic.

 

05 décembre 2010

Maraude

 

 

 

Ce nom, déverbal du verbe marauder, dérivé de maraud, est différent de la forme féminine de cet adjectif et nom. Maraud, maraude, écrit Furetière (Dictionnaire universel, 1690), sont des « termes injurieux » qui se disent « des gueux, des coquins qui n’ont ni bien ni honneur, qui sont capables de faire toutes sortes de lâchetés ». Le nom féminin maraude, désignant l’action de marauder, comme drague de draguer, décharge de décharger, tchatche de tchatcher, frime de frimer, etc. est attesté en 1679 et il est enregistré par Furetière (op. cit.) : « On appelle à la guerre maraude la petite guerre qui se fait par des soldats qui se dérobent du camp, et qui vont sans ordre et sans chef piller le paysan », Furetière ajoutant, sans doute pour ne pas donner le sentiment qu’il approuve ces actes de « guerre » contre les populations civiles, que « l’on punit les soldats qui vont à la maraude ». Puisque il l'écrit, il faut le croire. Cette définition est reprise dans les diverses éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835 : « Terme de guerre, qui n’est guère en usage que dans cette phrase aller en maraude, ce qui se dit des soldats qui vont en parti sans la permission de leur commandant » (1694) et « Terme de guerre, vol commis par les gens de guerre dans les environs du camp ou en s’écartant de l’armée » (1798) ou « Terme de guerre, vol commis par des gens de guerre dans les environs du camp ou en s’écartant de l’armée » (1835, exemples : Il va en maraude, à la maraude ; la maraude est défendue »). Thomas Corneille, en 1694 (Dictionnaire des Arts et des Sciences) tient aussi maraude pour un « terme de guerre » qui se rapporte à des soldats : « On dit des soldats qu'ils vont à la maraude pour dire qu’ils se dérobent du camp, pour aller à la petite guerre, c’est-à-dire pour aller piller le paysan sans ordre et sans chef, ce qui ne se fait que par des misérables ». C’est dans L’Encyclopédie (1751-64, d’Alembert et Diderot éditeurs) que l’on peut lire la définition la plus complète de la maraude, ainsi que la condamnation la plus ferme de l’ancienne habitude prise par des armées de vivre sur le pays où elles cantonnent ou font étape : « (Art militaire – la précision est délicieuse) c’est à la guerre le pillage que les soldats qui sortent du camp sans ordre vont faire dans les villages des environs. La maraude est entièrement préjudiciable dans les armées, elle empêche les paysans des environs du camp d’apporter leurs denrées par la crainte d’être pillés en y allant ; elle fait aussi périr beaucoup de braves soldats qui sont assommés par les paysans. Lorsque les maraudeurs sont pris par le prévôt de l’armée, il les fait pendre sur le champ ». Les encyclopédistes, eux, savent comment s’y prendre pour empêcher la maraude : « On pourrait apporter quelque remède à la maraude, si on chargeait les colonels des désordres de leurs soldats et si on punissait l’officier particulier, quand on trouverait son soldat hors du camp. En établissant cette police, on ne serait pas longtemps à s’apercevoir du changement qu’un tel ordre apporterait dans une armée. Mais de faire pendre simplement un malheureux qui a été pris sur le fait, comme il est d’usage de le faire, c’est un faible remède. Le prévôt n’attrape ordinairement que les sots, cela ne va pas à la source du mal, et c’est ne rien faire d’important pour l’arrêter ».

Pour ce qui est de la France, les impôts grâce auxquels les armées peuvent se nourrir et s’habiller sans avoir besoin de piller les bourgs ou villages voisins ont rendu la maraude caduque, si bien que le terme s’est appliqué à des écoliers qui vont voler des pommes dans le verger des voisins : « il se dit, par extension, en parlant des écoliers qui vont à la picorée ». Ainsi les académiciens (huitième édition, 1932-35) mettent en parallèle les deux emplois : « Larcin commis par des soldats, de fruits, de légumes, de volailles, etc., dans les environs d’un campement ou en s’écartant de l’armée » et « Il se dit, par extension, en parlant de larcins analogues commis dans les jardins et les champs par d’autres personnes que des soldats » (cet écolier a été pris en maraude).

Pourtant, le plus étonnant dans l’extension de ce nom est celui qui s’observe dans la langue humanitaire de tous ceux qui viennent en aide ou cherchent à venir en aide, dès que les grands froids commencent, aux clochards et aux vagabonds – ces malheureux Français, dits SDF, que les innombrables préférences dont ils sont exclus ont jetés dans les rues des villes. Partir en maraude aujourd’hui, quand on milite à la Croix Rouge ou au Secours Catholique ou à l’Armée du Salut, ce n’est pas faire la petite guerre contre des civils, c’est, le soir venu et quand il fait – 5 degrés au-dessous de zéro, parcourir une ville pour venir en aide aux sans abri et leur proposer couvertures, soupe chaude et éventuellement un hébergement.

Ce sens, en fait, n’est que l’extension de l’extension d’un sens de maraude, lequel, à la fin du XIXe siècle, s’est dit des cochers : « Fiacre en maraude, fiacre qui cherche à charger un client en revenant d’une course pour éviter le contrôle de stationnement » et, plus tard, des taxis : « Taxi en maraude, taxi qui circule lentement à vide à la recherche d’un éventuel client » (in TLF, op. cit.). Les académiciens (neuvième édition, en cours de publication depuis 1994) citent ces emplois étendus : « Par analogie, être en maraude, rôder en quête d’un profit, d’une occasion favorable. Un fiacre, un taxi en maraude, qui, contrevenant au règlement, circule à vide à la recherche d’un client ». A la différence de ces cochers de fiacre ou de ces conducteurs de taxi, les humanitaires qui, par temps froid, partent en maraude, ne sont à la recherche d’aucun profit – sinon moral ou qui atténuerait leur mauvaise conscience. Ils font cela gratuitement. God bless them, diraient les Anglais.

 

14 novembre 2010

Vitriol

 

 

Il est emprunté dès la fin du XIe siècle, comme pétrole de petroleum (cf. la note « pétrole ») au latin vitriolum en usage dans les sciences du Moyen Age, vitriolum signifiant « huile de verre ». Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), en donne une définition assez claire : « Nom vulgaire de divers sels métalliques, qui ont aujourd'hui le nom chimique de sulfates », « particulièrement, le vitriol, le sulfate de cuivre, le vitriol ammoniacal, le sulfate d’ammoniaque, le vitriol blanc ou vitriol de Goulard ou vitriol de zinc, le sulfate de zinc, le vitriol bleu ou vitriol de Chypre ou vitriol de Vénus, le sulfate de cuivre, le vitriol calcaire, le sulfate de chaux, le vitriol de fer, de plomb, etc. sulfate de fer, de plomb, etc., le vitriol vert, vitriol martial, les sulfates de fer » et « l’huile de vitriol, l’acide sulfurique concentré », alors que les académiciens semblent n’avoir aucune idée de ce qu’étaient l’alchimie et la chimie, comme en témoignent les définitions de vitriol : « Espèce de minéral qui est acide » (1694) ou « sel austère et astringent, formé par l’union d’un métal et d'un acide qu’on nomme vitriolique » (1762, Féraud 1788, 1798 : le vitriol blanc est celui qui est fait avec du zinc ; le vitriol bleu est fait avec le cuivre et Le vitriol vert est celui où il entre du fer et que l’on nomme aussi vitriol martial, ou couperose »).

C’est le développement de la chimie, sous l’impulsion de Guyton de Morveau et de Lavoisier, cet homme des Lumières qui a été coupé en deux par les terroristes, qui a rendu caduques ces anciennes dénominations, comme le notent les académiciens (DAF, 1835) : « Nom donné, dans l’ancienne chimie (comprendre l’alchimie), aux sulfates ou sels composés d’oxydes métalliques et d’acide sulfurique ou vitriolique » (« On appelait vitriol blanc celui qui est fait avec du zinc (sulfate de zinc) ; vitriol bleu celui qui est fait avec du cuivre (sulfate de cuivre) ; vitriol vert, vitriol martial celui où il entre du fer et qu’on nomme aussi couperose (sulfate de fer) ; etc. ; huile de vitriol l’acide sulfurique concentré »). Les alchimistes usaient du syntagme « faire le vitriol » pour désigner le processus qui consiste ou consisterait « à séparer le pur et l’impur de la matière philosophale » (in Littré, op. cit.). La quasi-totalité de ces emplois pour désigner des sulfates sont tenus pour vieillis dans la langue française actuelle (cf. Trésor de la langue française, 1971-94, dictionnaire dans lequel sont établis, comme chez Littré, des équivalences entre les termes de l’ancienne chimie et ceux qui sont en usage aujourd’hui dans les sciences).

            Littré est le premier lexicographe qui ait noté l’emploi figuré de vitriol, commun dans la langue des critiques, que Littré ne glose pas mais qu’il illustre d’un extrait de Voltaire (in Candide) : « C’est du vitriol, c’est du feu qui coulent dans leurs veines », les académiciens l’ignorant ou ne jugeant pas opportun de le relever dans leur dictionnaire. En revanche, les auteurs du TLF (1971-94) l’enregistrent : « Par métaphore : « la calomnie est un acide qui défigure, c’est un vitriol de l’âme » (La Varende, 1955) et « Locution figurée au vitriol : « en parlant d’un écrit, d’un propos, d’un dessin, etc., caustique, virulent » (synonymes corrosif, mordant). Cette locution a sans doute perdu de sa force en même temps que s’effaçait l’ancienne chimie et que plus personne ne sait ce qu’est le vitriol. En revanche, si, dans « au vitriol », le nom était remplacé par acide sulfurique, peut-être la locution retrouverait de sa vigueur perdue, chacun connaissant par expérience la force du principe corrosif que renferme cet acide.

 

 

01 novembre 2010

Chronologie

 

 

            Dans la langue moderne, le nom chronologie, attesté à la fin du XVIe siècle et emprunté à la langue latine de ce même siècle, et l’adjectif chronologique ont un sens anodin. C’est la « date et la succession dans le temps des événements historiques » (Trésor de la langue française, 1971-94) ou encore « l’ensemble de faits historiques présentés dans l’ordre de leur succession » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication). Ce sens est en relation avec ce rien qu’est devenu à l’école, au collège, au lycée, l’enseignement de l’histoire ou ce qui en tient lieu et qui se caractérise désormais par le mépris des dates, l’ignorance volontaire dans laquelle sont maintenus les élèves de la succession des faits, la seule règle en vigueur étant l’anachronisme. Que Clovis ait vécu avant ou après Clemenceau, quelle importance, puisque ni l’un ni l’autre ne font l’objet du moindre enseignement ou de la moindre mention, ayant disparu de la mémoire collective au seul profit du Monomotapa, de Mahomet ou des empires islamiques successifs.

            Dans l’ancienne langue française, et jusqu’au milieu du XXe siècle, la chronologie était une science, une vraie science, une science dure et exacte, sans la maîtrise de laquelle il était impossible de faire de l’histoire ou de dire l’histoire : « Science qui a pour objet d’établir les dates des événements » (Scaliger, 1584, cité dans le Dictionnaire de l’ancienne langue française de Frédéric Godefroy, 1881-1902) ; « La science des temps, livre contenant la science des temps » (1680, Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses : « la chronologie est très nécessaire à un homme de lettres ») ; « Doctrine des temps, des époques et, entre autres, des supputations qui regardent le comput ecclésiastique » (1690, Furetière, Dictionnaire universel, « La chronologie a soin de marquer les jours et les années où les plus grands événements sont arrivés ») ; « Doctrine des temps » (DAF, 1694, 1718, 1740, 1762) ; « Science des temps, connaissance des époques » (DAF, 1835, 1879, 1932-35) ; « Connaissance de l’ordre des temps et des dates historiques » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). L’importance de la chronologie est ironiquement mise en valeur par Anatole France en 1918 : « La chronologie et la géographie, a-t-on dit, sont les deux yeux de l’histoire. Si la chose est vraie, tout porte à croire qu’en dépit des Bénédictins (...) qui ont inventé l’art de vérifier les dates, l’histoire est pour le moins borgne ». On n’a jamais aussi bien caractérisé l’enseignement actuel de l’histoire.

            Certes, les lexicographes de la seconde moitié du XXe siècle continuent à relever ce sens ancien et historique (« Science rattachée à l’histoire, qui a pour but la connaissance et l’ordonnance des dates des événements dans le déroulement de l’histoire de l’humanité », TLF, op. cit. ; « Science qui a pour objet la datation des évènements historiques », DAF, neuvième édition), mais il est de plus en plus souvent concurrencé par le sens moderne. Pour en saisir les enjeux, il faut se reporter au très long article que L’Encyclopédie (1751-64, d’Alembert et Diderot éditeurs) ont consacré à la chronologie, « science des temps passés, art de mesurer ces temps, de fixer des époques, etc. » : « Plus les temps sont reculés, plus la mesure en est incertaine : aussi est-ce principalement à la chronologie des premiers temps que les plus savants hommes se sont appliqués » : la création du monde, Adam et Eve, le Déluge, la naissance et la Passion du Christ, les conversions de dates exprimées dans un calendrier donné (lunaire, solaire, etc.) en dates exprimées dans un autre calendrier, etc. Autrement dit, il apert de cet effondrement de la chronologie la perte d’un immense savoir, dont les modernes s’éloignent à grande vitesse, n’attachant pas plus d’importance à Ramsès qu’au ciron de Pascal. Il est vrai aussi que les grandes chronologies sont aujourd’hui établies à partir des datations au carbone 14 ou en millions d’années à partir du paléomagnétisme, ce qui a eu pour conséquence d’effacer les grandes ères de jadis (primaire, secondaire, tertiaire, quaternaire) et de les reconfigurer en périodes de plusieurs millions d’années, nommées pliocène, miocène, oligocène, éocène, paléocène, crétacé, jurassique, trias, permien, carbonifère, dévonien, silurien, ordovicien, cambrien, etc. Les quelque mille ou mille cinq cents ans d’histoire de la France et de l’ancienne chronologie ne pèsent rien par rapport aux millions d’années du jurassique. Autant les jeter aux oubliettes.  

 

29 octobre 2010

Nègre, négresse

 

 

 

Ce mot, attesté au XVIe siècle, est emprunté à l’espagnol, langue dans laquelle negro désigne une personne de race noire, ce mot espagnol continuant le mot latin niger, « noir ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), soucieux de distinguer nègre de noir, explique ainsi l’origine de nègre : « Quand les Portugais découvrirent la côte occidentale de l’Afrique, ils donnèrent aux peuples noirs qui l’habitent le nom de negro qui signifie « noir ». De là vient notre mot nègre » et il ajoute : « L’usage a gardé quelque chose de cette origine. Tandis que noir se rapporte à la couleur, nègre se rapporte aussi au pays ; et l’on dit plutôt les nègres, en parlant des habitants de la côte occidentale d’Afrique que les noirs ». Cette distinction, qui n’est en rien infamante, est caduque en français moderne, pour des raisons qu’il convient d’exposer.

Nègre n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la quatrième édition en 1762, et uniquement parce que nègre est en usage dans des expressions figées ou en voie de figement : « Ce mot ne se met point ici (dans ce dictionnaire) comme un nom de nation, mais seulement parce qu’il entre dans cette façon de parler traiter quelqu’un comme un nègre pour dire traiter quelqu’un comme un esclave » (DAF, 1762). C’est Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) qui révèle l’ignominie attachée à ce mot : « On appelle mores les peuples de l’Afrique du côté de la Méditerranée et nègres, ceux qui sont du côté de l'Océan, et surtout, ceux qu’on transporte dans les colonies européennes et qui y servent comme esclaves » (exemples : « Il a dans son habitation deux cens nègres et cinquante négresses ; nègrerie, lieu où l’on enferme les nègres dont on fait commerce ; on dit (style familier) traiter quelqu’un comme un nègre pour le traiter fort mal, comme un esclave ». Les auteurs du Dictionnaire universel, dit de Trévoux, ont exprimé en 1704, sans doute parce que ce sont des Pères jésuites, une vaste confiance dans l’homme, en situant le statut infamant des nègres dans un passé révolu : « noir employé autrefois dans certains pays chauds comme esclave ». Quant aux académiciens, à partir de la cinquième édition (1798), ils reprennent la définition de Féraud : « (nègre, négresse) est le nom qu’on donne en général à tous les esclaves noirs employés aux travaux des colonies » (1798, 1835, Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Esclave noir »), tout en rappelant que nègre est aussi le nom donné aux habitants d’Afrique dont la peau est de couleur noire : « Nom qu’on donne en général à la race des noirs, et spécialement aux habitants de certaines contrées de l’Afrique » (DAF, 1835 : la traite des nègres est abolie) : « (ethnographie) il se dit des hommes à peau noire ; race nègre ou éthiopique, la troisième des trois races humaines de Link, et des cinq races de Blumenbach. La race nègre peuple non seulement presque toute l'Afrique, mais encore une grande partie de l'Océanie centrale » (Barré, 1842, Complément au DAF) ; « Nom qu’on donne en général aux habitants noirs de l’Afrique » (Littré, 1863-77).

L’esclavage ayant été aboli en 1848, quelques décennies après que la traite, c’est-à-dire le commerce d’esclaves, l’a été (cf. ci-dessus l’exemple du DAF en 1835), les académiciens en prennent acte dans la septième édition du DAF (1879), employant l’imparfait, comme les lexicographes de Trévoux en 1704 : « Il se disait, particulièrement, des esclaves noirs employés aux travaux des colonies » et, pour la première fois, est citée en exemple la comparaison dont a usé récemment M. Guerlain et qui a suscité dans les médias beaucoup d’émotion. Ce n’est pas « travailler comme un nègre », mais (« familièrement », précisent les académiciens) faire travailler quelqu'un comme un nègre, c’est-à-dire « exiger de lui un travail pénible, le faire travailler sans relâche », comme cela était exigé jadis des esclaves. Les professeurs de vertu auraient dû en fait reprocher à M. Guerlain, non pas d’avoir employé et commenté cette comparaison, mais de l’avoir cité imparfaitement. A ma connaissance, personne n’a jamais fait travailler M. Guerlain, ni qui que ce soit, comme un nègre. Si M. Guerlain a beaucoup travaillé, c’est de son propre chef et sans autre contrainte que sa propre volonté : c’est aussi ce que fait chaque jour Mme Pulvar, la journaliste quota indignée, que personne ne fait ni n’a jamais travailler comme une négresse.

Au XXe siècle, le sens ancien, « esclave noir employé dans les colonies », disparaît des dictionnaires, et à juste titre, puisque la réalité désignée a été abolie. Dans la huitième édition (1932-35) et dans la neuvième édition (en cours) du DAF, il n’est plus mentionné : « Homme ou femme de la race noire », « Traiter quelqu’un comme un nègre, le traiter avec beaucoup de dureté et de mépris », « travailler comme un nègre, travailler sans relâche ». Il est enregistré comme un sens historique, donc « clos », et particulier, dans le Trésor de la langue française (1971-94) « En particulier, par référence à la traite des Noirs et à leur situation d’esclaves dans le Nouveau Monde jusqu’au XIXe siècle, synonyme bois d'ébène : esclavage, traite des nègres ».

De ce fait, le sens et les connotations de ce mot changent du tout au tout. De péjoratives, elles deviennent mélioratives, en particulier dans le domaine des arts. Le premier de ces changements est signalé par les académiciens en 1932-35 : « ce mot est employé aussi comme adjectif, qui a alors pour féminin nègre : art nègre, danse nègre, musique nègre ». Ce fait d’importance est signalé dans une remarque du TLF (1971-94) : « Nègre, employé en parlant des personnes, a eu des connotations péjoratives et, à ce titre, il s’est trouvé concurrencé par noir qui est moins marqué. Actuellement nègre semble en voie de perdre ce caractère péjoratif, probablement en raison de la valorisation des cultures du monde noir (v. négritude) ». Dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, les académiciens prennent acte de ce changement : « Terme dont on usait autrefois pour désigner un homme noir, une femme noire (ce terme, souvent jugé dépréciatif, a été parfois revendiqué au XXe siècle par les Noirs pour affirmer leur identité) ».

Les lexicographes décrivent des usages, mais l’expérience que nous faisons du monde montre que ces usages tardent à s’implanter dans les consciences. Les mots nègre et même négresse ont beau être brandis comme des oriflammes de fierté raciale ou ethnique par les noirs eux-mêmes (Mme Pulvar a tutoyé fièrement et avec beaucoup de mépris M. Guerlain, un vieil homme, qu’elle ne connaît pas : « la négresse, elle t’emmerde »), ils demeurent des terrains minés et de vrais pièges : attention, ne pas s’en approcher, du moins quand on est blanc, ces deux mots étant réservés aux seuls noirs.

27 octobre 2010

Hottentot

 

 

Terme de géographe, attesté en 1685, hottentot est le nom que les Hollandais ont donné à un peuple de l’Afrique du Sud, parce que, quand les gens ainsi nommés dansaient et chantaient, les Hollandais n’entendaient que la syllabe hot, hot, hot. Les académiciens (neuvième édition, en cours depuis 1994) sont plus précis pour ce qui est de l’étymologie : « Mot néerlandais signifiant proprement « bégayeur », la langue hottentote contenant beaucoup de sons à clics ».

Le mot n’est pas enregistré par les académiciens avant la neuvième édition, en cours de publication. En 1842, Barré dans le Complément au DAF, y consacre un article assez long et presque complet. C’est un peuple (« nom d’un peuple de l’Afrique méridionale », réparti en tribus, les Namaquas, les Coranas, les Damaras, les Bosjemans et les Griquas, « que les missionnaires sont parvenus à civiliser et qui ont quelques villes »), un pays (« pays des Hottentots, contrée qui s’étend depuis la Cimbébasie et le pays des Betjouanas jusqu’à la colonie du Cap », dont une partie « appartient à la colonie du cap de Bonne-Espérance et le reste est indépendant »), et une langue : « (linguistique) langue parlée par les Hottentots et qui est remarquable par une grande quantité d’articulations (id est de consonnes) ayant à peu près la valeur de notre T ». Littré, dans le Dictionnaire de la langue française (1863-77), ne répète de ce savoir que ce qui se rapporte à la langue : « Langue des Hottentots, remarquable par une grande quantité d’articulations singulières plus ou moins voisines de notre T ».

Les auteurs de dictionnaires modernes reprennent pour l’essentiel ce que Barré a établi, mais en des termes moins grossiers et plus conformes aux savoirs « modernes » : « Qui est relatif ou qui est propre à un peuple pasteur et nomade de l’Afrique du Sud Ouest » (Trésor de la langue française, 1971-94) et « Adjectif relatif à une population de pasteurs nomades de l’Afrique du Sud Ouest », « Substantif, un Hottentot, une Hottentote ; le hottentot, langue à clics parlée par les Hottentots » (DAF, neuvième édition, en cours), tandis que les auteurs du TLF reproduisent une définition à peu près rigoureuse de la langue hottentote : « Langue du groupe Khoisan, parlée par les Hottentots, caractérisée par la présence de clics ».

 

Il n’y a rien dans ce mot ou dans son histoire et rien dans la langue qui mérite le pilori, le lynchage ou le bûcher. Tout juste un peu de pittoresque, en tout cas pas de mépris. Si le mot charrie autant de connotations défavorables, du moins dans les limites étroites des organisations prétendument antiracistes, c’est à cause de la science – la science pure et dure, celle des spécialistes de paléontologie du début du XIXe siècle – et de l’utilisation qu’elle a faite de la Vénus hottentote : « Femme supposée hottentote, fortement stéatopyge, et dont le moulage et le squelette sont conservés au musée de l’Homme » (TLF, ils ont été rapatriés en Afrique du Sud en 2002), qui est le temple de l’antiracisme scientifique, les savants du célèbre Muséum d’histoire naturelle de Paris tenant, en 1816 et 1817, cette femme aux fesses rebondies qui venait de décéder pour le chaînon manquant entre les animaux et les hommes et « le représentant d’une race aux traits archaïques qui sont comparés fréquemment à ceux des singes » (Histoire des sciences, 1957). Entre le TLF et la neuvième édition du DAF (en cours), trente ans environ se sont écoulés. Cela se sent dans les articles consacrés à Vénus hottentote. Dans le DAF, c’est un terme d’ethnologie qui non seulement est vieilli, mais qui en plus est erroné : « Nom donné, à tort, à un type de femme stéatopyge, qui se rencontre chez les Bochimans et non chez les Hottentots » et « par extension, figurine préhistorique dont l’aspect rappelle ce type de femme ».

En réalité, ce sont les progressistes qui ont fabriqué ce mythe : Cuvier et Saint-Hilaire, mais aussi Hugo, ce prince de la bonne conscience, qui écrit dans Les Misérables : « Paris est bon enfant. Il accepte royalement tout ; il n’est pas difficile en fait de Vénus ; sa callipyge est hottentote » ; et surtout les encyclopédistes, d’Alembert, Diderot, Jaucourt, etc. Voici ce qui est écrit dans L’Encyclopédie (1751-64) au sujet des Hottentots : « Peuple dans la Cafrerie, près du cap de Bonne Espérance. Ils sont fort connus parce qu’ils touchent l’habitation des Hollandais (en réalité, c’est l’inverse qui est vrai) et parce que tous les voyageurs en ont parlé (…) Les Hottentots ne sont pas des nègres (…), ce sont des cafres, qui ne seraient que basanés, s’ils ne se noircissaient pas la peau avec de la graisse et du suif, qu’ils mêlent pour se barbouiller. Ils sont couleur d’olive et jamais noirs, quelque peine qu’ils se donnent pour le devenir ; leurs cheveux collés ensemble par leur affreuse malpropreté ressemblent à la toison d’un mouton noir remplie de crotte. Ces peuples sont errants, indépendants et jaloux de leur liberté (…) ; leur langage est étrange, ils gloussent comme des coqs d’Inde »…

Ce sont les encyclopédistes qui diffusent les premiers, en se fondant sur les récits de voyageurs, le mythe d’un appareil génital monstrueux des femmes hottentotes : « les femmes ont la plupart une espèce d’excroissance, ou de peau dure qui leur croît au-dessus de l’os pubis, et qui descend jusqu’au milieu des cuisses en forme de tablier ». Des voyageurs « disent que les femmes naturelles du Cap sont sujettes à cette monstrueuse difformité, qu’elles découvrent à ceux qui ont assez de curiosité ou d’intrépidité pour demander à la voir ou à la toucher. Les hommes de leur côté, sont tous, à ce qu’assurent les mêmes voyageurs, à demi eunuques, non qu’ils naissent tels, mais parce qu’on leur ôte un testicule ordinairement à l’âge de huit ans et quelquefois plus tard (…) ».

L’article s’achève sur l’origine du nom hottentot, qui « a été donné par les Européens à ces peuples sauvages, parce que c’est un mot qu’ils se répètent sans cesse les uns aux autres lorsqu’ils dansent ».

On peut donc être savant, éclairé et même illuminé, favorable au progrès en tout et partout et répéter sur ce qui n’est pas soi des âneries qui auraient fait rougir de honte les théologiens catholiques, dont chacun sait qu’ils vivent dans les ténèbres éternelles, s’ils les avaient dites. Apparemment, quand on est éclairé, on peut tout dire et même dire n’importe quoi sans que les donneurs de leçon y trouvent à redire.

 

Le cocasse est que cette affaire hottentote est relancée par un filmeur, arabe et musulman, fier de son arabité et encore plus fier de son islamité, fier de ce qu’il est pour toujours, fier de ses racines, fier de son identité millénaire, fier de ses ancêtres, et qui a trouvé dans cette affaire assez minable l’occasion, la énième ou la ixième, d’accuser la France et les Français de racisme, parce que les encyclopédistes, Cuvier, Saint-Hilaire et l’écrivain Hugo, etc. qui ont donné leur nom à l’innombrables rues de France, ont médit des Hottentots ou tenu celle qu’ils nommaient la Vénus hottentote pour le chaînon manquant entre les grands singes et les hommes. L’antienne est connue ; c’est le même petit air de serinette dont l’antiracisme officiel et subventionné nous accable les oreilles depuis trente ou quarante ans. Le filmeur est arabe et musulman. Plutôt que de chanter la chanson éculée de « l’Autre raciste », il devrait gratter un tout petit peu sa culture, l’histoire des siens, la généalogie de son islam. Il montrerait alors, non pas une, mais des millions de Vénus hottentotes, qui n’étaient pas exhibées dans des amphithéâtres d’université et des musées, mais réduites à l’esclavage, tenues pour du bétail, condamnées au travail forcé, martyrisées, sans parler des délires haineux et prétendument scientifiques (la science de l’islam, bien entendu) que les arabes et les musulmans tiennent depuis quatorze siècles sur les noirs, les jaunes, les sauvages, les idolâtres, les païens, etc. Ou même, ces nombreuses jeunes femmes indigènes de France qui sont autant de Vénus hottentotes pour les coreligionnaires du filmeur. Mais pour montrer cela, il faut un peu de courage et c’est ce qui manque le plus quand on est confit en dévotion islamique.  

 

 

12 octobre 2010

Anecdote

 

 

            Emprunté à un mot grec ayant le sens de « non publié », « inédit », et attesté dans la seconde moitié du XVIIe siècle comme adjectif d’abord, puis comme nom, le mot anecdote ne désigne pas aux XVIIe et XVIIIe siècles des récits d’événements insignifiants ou secondaires, mais des faits tenus secrets ou cachés par le pouvoir politique – alors despotique.

Furetière (Dictionnaire universel, 1690), qui l’emploie au pluriel, le définit ainsi : « Terme dont se servent quelques historiens pour intituler les histoires qu’ils font des affaires secrètes et cachées des princes, c’est-à-dire des mémoires qui n’ont point paru au jour et qui n’y devraient point paraître. Ils ont imité en cela Procope, historien qui a ainsi intitulé un livre qu’il a fait contre Justinien et sa femme Théodora ». Une anecdote, c’est une affaire qui touche le pouvoir et que le pouvoir a décidé de garder secrète. Elle est donc inédite et la publier ou en faire état témoigne d’un vrai courage. A compter de 1718 (deuxième édition), le mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française, à peu près dans le sens qu’y donne Furetière : « Particularité secrète d’histoire, qui avait été omise ou supprimée par les historiens précédents ». C’est ainsi qu’il est défini dans L’Encyclopédie (1751-64, d’Alembert et Diderot) : « (Histoire ancienne et moderne) nom que les Grecs donnaient aux choses qu’on faisait connaître pour la première fois au public… Ce mot est en usage dans la littérature pour signifier des histoires secrètes de faits qui se sont passés dans l’intérieur du cabinet ou des cours des princes et dans les mystères de leur politique ». Pourtant, à la différence des autres lexicographes, les encyclopédistes émettent des doutes sur l’intérêt de ces anecdotes : « Outre ces histoires secrètes prétendues vraies, la plupart du temps fausses ou du moins suspectes, les critiques donnent le nom d’anecdotes à tout écrit de quelque genre qu’il soit, qui n’a pas encore été publié » ; en somme les manuscrits sont des anecdotes au sens étymologique du mot.

            La suspicion qui touche, dans la vision progressiste du monde, ces histoires secrètes rejaillit sur le sens du mot anecdote, lequel, dans la seconde moitié du XVIIIe siècle, commence à prendre le sens qu’il a dans la langue actuelle et que les académiciens relèvent à compter de la sixième édition de leur dictionnaire (1835) : « Il se dit en général du récit, ordinairement court, de quelque trait ou fait particulier, plus ou moins remarquable » (recueil d’anecdotes), tandis que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en expédie la définition ainsi : « particularité historique » (« il sait beaucoup d’anecdotes »), ce à quoi les académiciens ajoutent en 1932-35 : « Il se dit aussi du récit d’un petit fait curieux ». La déchéance sémantique d’anecdote est confirmée par les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) qui distinguent deux sens dans l’article consacré à ce mot : « petit fait historique survenu à un moment précis de l’existence d’un être, en marge des événements dominants et pour cette raison souvent peu connu » et « par extension, petite aventure vécue qu’on raconte en en soulignant le pittoresque ou le piquant » ou « péjorativement, relation qui se contente du détail des circonstances, sans dégager la portée de ce qui est relaté »…

Les histoires secrètes et cachées des princes et de leur règne se sont transformées en moins de deux siècles en petits faits ou en petites aventures ou en récit insignifiant. Ce qui avait du sens n’en a plus.

 

 

 

01 octobre 2010

Pétrole

 

Le mot est emprunté au latin petroleum en usage au Moyen Age et il est attesté dans la seconde moitié du XIIIe siècle. Il est défini conformément à sa composition en latin, de petra, « roche, rocher », et oleum, « huile » (mot à mot, huile de pierre) dans un texte du XIVe siècle : « une huile que l’on fait de pierre » et chez Palissy (XVIe siècle) : « l’huile de pétrole, qui sort des rochers ». Il est en concurrence avec bitume, emprunté au latin bitumen et attesté au XIIe siècle au sens de « combustible liquide », et avec naphte, emprunté au latin naphta (lui-même emprunté au grec et ce dernier à l’araméen) et attesté au début du XIIIe siècle au sens « sorte de bitume liquide ».

Pétrole entre dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1762 (quatrième édition) : « bitume liquide et noir qui se trouve dans le sein de la terre » (huile de pétrole ; même définition en 1798 et en 1835), alors que, dans les deux éditions précédentes (1718 et 1740), le mot est cité dans un exemple à l’entrée huile : « On appelle huile de pétrole une sorte d'huile qui coule naturellement de certaines pierres dans le Levant » (comprendre le Proche-Orient). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en donne une définition tout aussi sommaire, mais en indiquant des provenances différentes : non plus le Levant, mais l’empire des Birmans (en Asie du Sud Est) et aux Etats-Unis, en Pennsylvanie, où les premiers forages ont été effectués dans les années 1840-50 : « huile minérale fournie par des sources naturelles qui se trouvent surtout dans l’empire des Birmans et en Pennsylvanie ; c’est une sorte de bitume moins liquide que le naphte, et plus que le malthe » (« substance molle et glutineuse en été, se durcissant par le froid, d’une odeur de goudron, qu’on trouve en France (à Orthez, etc.), à Neufchâtel en Suisse, en Bavière, en Transylvanie, etc. dite aussi bitume glutineux, poix minérale, goudron minéral, pissasphalte » : « la malthe est moins liquide que le pétrole »). L’exemple qui illustre le sens de pétrole indique les lieux où se trouvent d’importants gisements : « En Perse, depuis Mossoul jusqu’à Bagdad, le peuple ne s’éclaire qu’avec du pétrole extrait de Kirkuk ».

Pour nous, le pétrole est une matière première et une source d’énergie dont la principale utilisation est l’automobile. En 1932-35, dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française, l’utilisation du pétrole est limitée au chauffage et à l’éclairage : « Huile minérale servant à l’éclairage et au chauffage » (exemples : le pétrole est un mélange de carbures d’hydrogène naturels, s’enflammant à des températures variées ; puits de pétrole ; une nappe de pétrole).

En revanche, les auteurs des dictionnaires actuels prennent acte des changements intervenus au cours du XXe siècle. Dans le Trésor de la langue française (1971-94), c’est une « huile minérale naturelle combustible, d’une odeur caractéristique, d’une densité variant de 0,8 à 0,95, formée d’hydrocarbures et utilisée surtout comme source d’énergie » (pétrole brut, gazéifié ; gisement, mine, nappe, puits, sources de pétrole ; cracking, distillation, exploitation, extraction, importation, industrie, production du pétrole ; pays producteur de pétrole ; dérivé du pétrole; baril, tonneau de pétrole) ; et « par métonymie », c’est « le produit de distillation de cette huile » (fourneau, lampe, réchaud à pétrole ; chauffage, éclairage au pétrole ; pétrole lampant). Dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication), les académiciens ont apparemment mis à jour leurs connaissances fragiles de 1932-35 : « Huile minérale d’origine naturelle, issue de l’accumulation et de la transformation de matière organique, et qui est composée d’un mélange complexe d’hydrocarbures » (le pétrole est utilisé principalement comme source d’énergie ; le kérosène, les essences, le gazole, les paraffines sont des produits obtenus par distillation des pétroles).

Ce que montre la consultation des dictionnaires, c’est que les Français (et même tous les hommes) s’en sont passés sans difficulté pendant des millénaires. Il reste que les recettes de l’Etat sont, pour une large partie d’entre elles, fournies par les taxes sur les carburants (TIPP, TVA et autres) et que se passer de pétrole condamnerait l’Etat et les collectivités locales à la faillite totale. Longtemps encore, le pétrole va rester une arme brandie contre les malheureux peuples d’Europe ; et les Etats ne sont pas près de neutraliser cette menace.

 

06 septembre 2010

Dégoiser

 

 

            Dérivé de gosier, ce verbe est attesté au XIIIe siècle au sens de « chanter » en parlant des seuls oiseaux. Au XIVe siècle, il s’étend aux humains et prend son sens moderne : « parler, dire, débiter rapidement », sens qui élimine peu à peu le sens propre, comme le remarquent Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses) : « ce mot se dit proprement des oiseaux, mais il ne se dit guère au propre (…) Dans le burlesque, (il) signifie chanter », et les académiciens : 1694, 1762 « Il ne se dit proprement que du chant des oiseaux, mais en ce sens il n’est plus guère en usage. Dans le figuré il signifie parler plus qu’il ne faut » (cette femme aime à dégoiser ; c’est un homme qui dégoise fort ; on lui a fait dégoiser tout ce qu’il savait) ; 1762, « il est familier ; on le dit dans le même sens d’un prisonnier dont on tire des vérités qu’il aurait de l’intérêt à cacher ; en ce sens il est neutre » (ce prisonnier a dégoisé ; on l’a fait dégoiser) ; « il est populaire : on dit encore cette femme aime à dégoiser pour dire qu’elle aime trop à parler ». Pour Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), le verbe est sorti de l’usage, quand il signifie « chanter » en parlant des oiseaux : « Il s’est dit autrefois des oiseaux au propre : chanter », et il n’est plus en usage qu’au figuré, en parlant des humains, ce que confirment les académiciens en 1835 : « Il signifiait autrefois, en parlant des oiseaux, chanter, gazouiller. Il signifie figurément parler plus qu’il ne faut, et avec volubilité... Dans ce sens et dans les suivants, il est très familier ».

A l’opposé, Littré (Dictionnaire de la langue française (1872-77) ne relève pas le sens de « chanter, gazouiller, en parlant des oiseaux » comme désuet, citant Du Bellay : « Quand tout bois reverdit, et parmi les bocages / Les oiseaux bien chantants dégoisent leurs ramages ».

            A compter de 1932-35, ce sens propre aux oiseaux disparait des huitième et neuvième éditions du DAF, lequel ne retient que le sens figuré et familier : « Débiter plus de paroles qu'il ne faut et avec volubilité » (1932-35) et neuvième édition, en cours de publication : « Populaire et péjoratif, proférer avec abondance et volubilité des propos généralement peu pertinents ou peu agréables ; absolument, parler à tort et à travers », alors que les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) relèvent le sens de « chanter » comme vieux, même s’ils n’illustrent cet emploi d’aucun exemple pris chez des écrivains des XIXe et XXe siècles.

Le dégoisement quand il est le fait d'oiseaux est source de beauté ou de plaisir; quand il vient des humains, il suscite désagrément ou dégoût. La parole est sans doute le propre de l'homme, mais souvent les hommes bavards feraient mieux de se taire pour ne pas trop dégoiser. 

 

 

 

23 août 2010

Ramadan

 

 

 

Ce mot, qui, en arabe, désigne le neuvième mois de l’année lunaire, est attesté au milieu du XVe siècle. L’islam est apparu au début du VIIe siècle. Pendant sept cents ans, ramadan n’a eu aucune existence en français. Ce bon temps semble être révolu depuis trente ans ou plus. Il ne se passe de jour désormais sans que les gens des médias, les journaleux, les bien pensants nous entretiennent de ce « mois de jeûne » ou de ce « saint mois pour les musulmans » ou de son début ou de sa fin ou de ses nuits ou du « ramdam » qu’il occasionne.

Pendant quelques siècles, les Français ont adopté des orthographes diverses : ramazan, comme les Turcs ou comme les académiciens de 1762 à 1879, rhamadan, ramadhân, comme l’écrivent les intégristes de la translittération savantasse sous le prétexte qu’en arabe, l’avant-dernière consonne du mot est un « d emphatique » et la dernière voyelle un a long, ou, plus simplement, en enlevant l’accent circonflexe du dernier a, ramadhan, comme cet auteur du XVIe siècle : « Après que le mort sera levé de genoux, les anges noirs viendront à lui demander... s’il a jeûné au mois de ramadhan ou ramadzan » (cité par Huguet, Dictionnaire de la langue française du XVIe siècle).

Pourtant ce n’est pas l’orthographe qui fait problème, c’est le sens, non pas ce mois lunaire qui est en soi bien banal, mais les obligations auxquelles les musulmans sont soumis ou se soumettent pendant vingt-neuf jours. Le voyageur et écrivain Thévet (XVIe siècle), auteur d’une Cosmographie, en fait un équivalent du carême chrétien : « C’est en carême que les Turcs appellent ramadan ». L’équivalence est reprise par Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : « Terme de Relations ; c’est ainsi qu’on appelle le carême des mahométans » et par tous les lexicographes : les académiciens (1762, 1798 : « Mois que les Turcs consacrent à un jeûne, qui est une espèce de carême » ; 1879, 1932-35 : « Neuvième mois de l’année arabe que les mahométans consacrent à un jeûne très rigoureux ») et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « Neuvième mois de l’année arabe, que les musulmans consacrent au jeûne »).

Rien ne justifie cette équivalence : le carême est une « période de quarante-six jours située entre le mardi gras et le jour de Pâques, pendant laquelle les catholiques sont invités par leur Église à faire certains jours jeûne et abstinence et à se livrer à la prière et aux pratiques pénitentielles » (in Trésor de la langue française, 1971-94); le ramadan dure vingt-neuf jours. Pendant les quarante-six jours de carême, les fidèles sont incités à ne pas faire ripaille ou à s’abstenir de viandes grasses ou de nourritures lourdes. Pendant le mois de ramadan, les musulmans mangent et boivent plus de raison, mais la nuit seulement. Le carême est une période de jeûne ou d’abstinence ; le ramadan est l’exact contraire : c’est grande bouffe à volonté. On ne mange pas, on bâfre. Il ne faut pas croire que les lexicographes des siècles classiques manifestent la moindre complaisance vis-à-vis de l’islam. Au contraire. Ainsi Furetière, après avoir posé l’équivalence, manifestement fausse, entre le carême et le ramadan, écrit ceci : « En récompense (les mahométans) font bonne chère la nuit, et dépensent plus en ce mois qu’en six autres ». Cette « bonne chère » (en novlangue NLF « grande bouffe ») de la nuit récompense les contraintes de la journée : « (les mahométans) jeûnent tout le jour avec tant de superstition, qu’ils n’oseraient laver leur bouche, non pas même avaler leur salive. Les hommes peuvent se baigner, pourvu qu’ils ne mettent point la tête dans l’eau, de peur qu’il n’y entre quelque goutte par la bouche ou par les oreilles ; mais les femmes ne le peuvent pas, de peur de prendre l’eau par en bas ». De tous les hommes, on pourrait dire qu’ils font leur ramadan la nuit pendant toute l’année. Ces observations assez justes sont d’ailleurs reprises dans le Dictionnaire de Trévoux (1704-1772).

L’article le plus complet sur le ramadan est celui de Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences). A ce qu’écrit Furetière, il ajoute des informations sur l’origine de ce « jeûne » diurne (« Ils appellent (ce jeûne) ramadan, du nom du mois où il tombe, et disent que ce fut pendant ce mois que l’Alcoran descendit du Ciel »), sur la façon de décider quand le nouveau mois commence ( « Quand la Lune de Chaaban qui est leur huitième mois…, est passée, ils regardent le soir s’ils découvriront la lune nouvelle. Il y a des gens qui se tiennent pour cela aux montagnes et autres lieux élevés, et aussitôt que quelqu’un l’a aperçue, il vient le dire à la ville. Si c’est un homme de foi, on le récompense, et le ramadan est ordonné partout à cri public, outre qu’un coup de canon qu’on tire le soir l’annonce »), sur la fête organisée alors (« Alors on entoure tous les minarets de lampes, qui représentent diverses figures et qui sont si industrieusement accommodées que le vent ne peut les éteindre… On allume ces lampes toutes les nuits que dure le Ramadan, et ceux qui l’observent peuvent boire et manger toutes les viandes qui leur sont permises dans les autres temps jusqu’à ce qu’ils puissent distinguer le filet blanc et le filet noir par la lumière de l’aurore… »), sur les divergences entre le calendrier lunaire et le calendrier solaire (« Leur mois de ramadan n’est pas toujours dans une même saison. Cela vient de ce que l’année des Arabes, dont tous les mahométans se servent, est composée de douze Lunes, six de vingt-neuf jours, et six de trente, ce qui fait trois cents cinquante quatre jours, et comme il reste tous les ans huit heures et quelques minutes sur ces douze Lunes, cela les oblige d’intercaler onze jours sur trente années, ce qu’ils observent afin que le premier jour de leurs mois soit toujours le premier de chaque lune… »), sur les risques encourus par ceux qui ne jeûnent pas la journée (« Ce carême est commandé fort étroitement aux mahométans, et ceux qui ne le font point pendant le mois ordonné, soit par voyage, maladie, ou quelque autre occasion qui ne leur permet pas de jeûner, sont obligés de le faire le plutôt qu’ils peuvent. C’est la même chose que s’ils l’avaient fait dans le temps prescrit, pourvu qu’ils jeûnent pendant trente jours. Ils ont dans le ramadan de plus étroites défenses de boire du vin que pendant le reste de l’année, et si l’on trouvait pour lors un homme ivre, on le condamnerait à la bastonnade ou aux galères. On leur verse quelquefois du plomb fondu dans le gosier pour les en punir, mais cela est rare »), etc.

Dans L’Encyclopédie (d’Alembert et Diderot éditeurs, 1751-64), le ramadan est présenté comme un moment de la religion des Turcs, et non des mahométans ou des Arabes. Ce sur quoi insiste le Chevalier de Jaucourt, auteur de l’article, c’est l’abondance des ripailles et le feu d’artifice d’hypocrisie auquel ce (prétendu) « jeûne » convie les musulmans et leurs thuriféraires : « En récompense, tant que la nuit dure, ils peuvent manger et boire, sans distinction de viande ni de boisson, si l’on en excepte le vin ; car ce serait un grand crime d’en goûter… » En revanche, « l’eau-de-vie n’est pas épargnée la nuit pendant ce temps de pénitence, encore moins le sorbet et le café », et comble de la tartufferie : « Il y en a même qui, sous prétexte de pénitence, se nourrissent alors plus délicieusement que tout le reste de l’année. L’amour propre, qui est ingénieux par tout, leur inspire de faire meilleure chère dans les temps destinés à la mortification : les confitures consolent l’estomac des dévots, quoiqu’elles ne soient ordinairement qu’au miel et au résiné ». Jaucourt pose une question dont la seule formulation ferait s’étrangler de rage aujourd’hui journaleux, consciencieux du social, petits et gros, médieux, cultureux, politiqueux, tous plus censureux les uns que les autres : « Où est donc l’esprit de mortification qui doit purifier l’âme des musulmans ? » La réponse est dans la conclusion : « Ceux qui aiment la vie déréglée, souhaiteraient que ce temps de pénitence durât la moitié de l’année »…

 

 

 

05 juillet 2010

Munition

 

Emprunté au latin munitio, lequel signifie « travail de terrassement, fortification, rempart » et, dans le latin du Moyen Age, « provisions de bouche », munition est attesté dans la première moitié du XIVe siècle au sens de « fortification, ouvrage de défense », comme dans ces exemples : « Chastel si est munition / Pour ce qu’on ait deffension » (il y a des fortifications au château pour qu’il soit défendu) ; « Ils dressent de grandes munitions, qui circuissent (entourent) et contiennent grand espace de lieu » ; « La cause pourquoi ceste ville apparaît si grande, c’est qu’elle n’est point limitée par aucune forte muraille, fossé, rempart ou autre espèce de munition ».

Au XVIe siècle, de nouveaux sens apparaissent, qui, peu à peu, éliminent le premier sens emprunté au latin : c’est « provisions de bouche » (munition de gueule, de pain, de jambon de Bayonne, vin de munition, pain de munition) et « projectiles, poudre, cartouches » (« un chevalier gascon résolu et déterminé.... prit un tison de feu, et soudain descend en bas dans la chambre de la munition, et mit le feu dans les poudres, si bien qu’en se perdant, il perdit, et la galère, et tout ce qui était dedans »). Ces deux sens sont exposés par Richelet (1680, Dictionnaire français des mots et des choses : « On appelle munitions en terme de guerre la poudre, le plomb, les boulets, les fourrages, le bois, le blé, le vin, le pain et la chair »), alors que Furetière (1690, Dictionnaire universel) ne relève que le sens de « provisions de bouche » qu’il place dans un contexte de guerre : « Provisions qu’on met dans une place, pour se défendre, ou dans des vaisseaux pour courir les mers ; ou qui suivent un camp pour le faire subsister ». Les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1718, 1762, 1798, 1832-35) éludent la difficulté en usant de termes généraux qui peuvent désigner les provisions et les munitions, au sens moderne de ce terme : « Provision des choses nécessaires dans une armée, ou dans une place de guerre ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue les deux emplois : « Au pluriel, chose dont on munit ; munitions de guerre et de bouche ; munitions de gueule, provisions pour faire bonne chère » et « spécialement, poudres et projectiles » ou « au singulier, pain de munition, pain que l’on distribue aux soldats pour leur nourriture ».

Au XXe siècle, le sens de « provisions de bouche » sort de l’usage. Entendu ainsi, munitions est remplacé par provisions, ce qu’établit le Trésor de la langue française (1971-94) : « vieilli, approvisionnement en vivres et en armes d’une place forte, d’une armée » et « provisions ». Le sens usuel est celui qui est apparu le dernier dans l’histoire de la langue : « explosifs et projectiles, en particulier ceux qui sont nécessaires au chargement des armes à feu », alors que, à ce sens, les académiciens (DAF, neuvième édition, en cours de publication) ajoutent un emploi « figuré et plaisant », dans ces deux exemples : « cet orateur est à court de munitions, d’arguments, d’idées ; ce journaliste n’a pas tout dit, il conserve des munitions, il garde en réserve d’autres révélations ». Il est vrai que l’éventualité d’une guerre ayant disparu de l’horizon français, les anciens termes de guerre, et munition en est un, devenus sans emploi, ou d’emploi rare, s’étendent à la politique et au journalisme, qui sont, dans la France pacifiste actuelle, un ersatz de guerre ou une guerre continuée par d’autres moyens : les mots et les phrases.

06 juin 2010

hôte, hôtesse, hospitalité

 

 

En latin, hospes (génitif hospitis, accusatif hospitem, avec un i bref), a deux sens, qu'on pourrait dire « opposés » ou « contraires » et qui, en fait, sont « réciproques » : le mot désigne celui qui reçoit l'hospitalité et celui qui la donne. L'hospitalité est une obligation, comme celle du don dans la théorie du grand ethnologue français Marcel Mauss : la recevoir et la rendre aussi. Tout don oblige à un contre-don. On est hôte parce qu'on sait qu'en retour, et dans d'autres circonstances, on sera l'hôte de son hôte.

Le nom français hôte qui continue hos(pi)te(m) est attesté au XIIe siècle dans les deux sens réciproques du latin : « celui qui donne l'hospitalité » (au début du XIIe siècle) et « celui qui reçoit l'hospitalité » (1165). L'hospitalité peut se faire gratuitement et, dans ce cas, ce qui est implicite est qu'elle sera rendue ; ou bien elle peut être payante, dans une auberge par exemple, avec de l'argent en contrepartie. Le mot entre dans le Dictionnaire de l'Académie française dès la première édition en 1694 sous la forme hoste (1694 et 1718) et avec les deux sens latins, comme un don ou comme un service rendu : « Celui ou celle (hôtesse) qui reçoit et loge dans sa maison ses amis, les étrangers, les passants, etc. soit gratuitement, soit pour de l'argent » et « Hoste se dit aussi de celui qui est reçu et logé dans la maison d'un autre, soit gratuitement, soit en payant ».

 

Très étrangement, en 1762 et en 1798 (quatrième et cinquième éditions), ainsi que dans le Dictionnaire critique de la langue française (Féraud, 1788, lequel sur ce point n'est pas très « critique »), le sens de « don gratuit » disparaît du DAF, non pas qu'il soit sorti de l'usage, mais parce que, semble-t-il, du moins aux yeux des académiciens, le service est devenu plus commun que le don : « Celui ou celle qui tient cabaret et qui donne à manger et à loger pour de l'argent » et « Hôte est un terme réciproque, qui se dit aussi de ceux qui viennent manger dans un cabaret ou loger dans une hôtellerie ou maison garnie ; il se dit pareillement, tant de celui qui loue à quelqu'un une portion de sa maison que de celui qui la tient à loyer ».

En revanche, le don est heureusement rétabli dans la sixième édition (1835) et dans les éditions ultérieures (1879, 1932-35, neuvième édition en cours de publication), les académiciens redonnant à l'hospitalité son sens gratuit : « Hôte se dit aussi de toute personne qui donne l'hospitalité, qui héberge, qui traite quelqu'un sans rétribution et par humanité, par amitié, par bienveillance ; et aussi de celui qui est reçu, traité de cette manière ». Il en va de même dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), où ce sens est exposé en premier : « Celui, celle qui reçoit et traite quelqu'un sans rétribution, qui lui donne l'hospitalité, par humanité, par amitié, par bienveillance », tandis que les sens qui étaient tenus dans le DAF au XVIIIe siècle pour les seuls sens d'hôte sont glosés à la fin de l'article : « Celui, celle qui tient une auberge, une hôtellerie » ; « Celui qui vient manger ou loger dans une hôtellerie, une auberge » ; « Celui qui donne à loyer une portion de sa maison ».

Les lexicographes actuels suivent cette leçon : « Personne qui reçoit (quelqu'un) dans sa demeure ou invite au restaurant, qui offre l'hospitalité » et « Personne qui est accueillie (chez quelqu'un), qui reçoit l'hospitalité » (Trésor de la langue française, 1971-94) ; « Personne qui accueille quelqu'un sous son toit, qui offre l'hospitalité » et « Dans la forme masculine seulement, personne à qui l'on offre l'hospitalité » (DAF, neuvième édition), mais aucun ne s'interroge sur la raison pour laquelle ce mot a, comme le disent les académiciens (neuvième édition) à tort, semble-t-il, « deux sens opposés : celui qui accueille et celui qui est accueilli ». L'expression juste serait « deux sens réciproques », car c'est bien de réciprocité qu'il s'agit, comme en rend compte lumineusement la théorie du don et du contre-don de Marcel Mauss. L'hospitalité oblige les bénéficiaires à en faire bénéficier leurs généreux hôtes.

 

Pourtant, dans la réalité du monde, réalité fort cruelle hélas, la réciprocité n'est presque jamais la règle. La France accueille généreusement sur son sol et en son sein des millions d'Algériens, de Marocains, d'Ivoiriens, de Turcs, etc. mais sans réciprocité. Dans ces pays d'où viennent ses hôtes, la France est personna non grata : les Français y sont menacés, parfois simplement égorgés, leurs biens mis sous séquestre ou détruits dans de honteux pogroms. La France donne l'hospitalité à près de 70000 Ivoiriens, alors que sont établis en Côte d'Ivoire moins de 10000 Français, et lorsque ces Français, au début du troisième millénaire, ont été victimes de ratonnades et leurs biens pillés au cours de pogroms meurtriers, il ne s'est pas trouvé un seul Ivoirien généreusement accueilli en France pour protester contre ces actes de barbarie. La réciprocité, comme l'ont montré les égorgements de Français en Algérie dans les années 1990, est à sens unique. Le don n'est jamais suivi du moindre contre-don. De fait, l'hospitalité à sens unique n'est plus de l'hospitalité, mais de l'aveuglement de gogos.

Un fait de langue, en apparence insignifiant, exprime cela. Alors que le nom masculin hôte a les deux sens réciproques, son équivalent féminin, hôtesse, n'a d'emploi qu'actif : c'est celle qui donne l'hospitalité. L'hôtesse ne reçoit jamais l'hospitalité. Ainsi, la France (il en va de même des Français) est hôtesse, jamais hôte. Elle a une hospitalité amputée - un don sans contrepartie, de la générosité payée d'ingratitude, de ressentiment, de haine, de pillages.

 

 

 

04 juin 2010

Classique

 

Le peuple romain était divisé en cinq classes et les citoyens de la « première classe » étaient dits classici : « classiques ». Cet adjectif et nom, emprunté du latin, est attesté en 1548 comme adjectif au sens latin de « qui est dans les meilleurs ».

L'adjectif latin est dérivé d'un nom qui désigne une réalité sociale ; en français, les lexicographes le font dériver du nom classe ayant le sens de « lieu, dans un collège, où, à une certaine heure, se trouve un régent qui enseigne des écoliers durant un certain temps prescrit » (Richelet, 1680, Dictionnaire français des mots et des choses). L'article que l'admirable latiniste qu'était Du Marsais consacre à classique dans L'Encyclopédie (1751-64) est ample : « (Grammaire) ce mot ne se dit que des auteurs que l'on explique dans les collèges ; les mots et les façons de parler de ces auteurs servent de modèle aux jeunes gens (...) Tels sont Térence, César, Cornélius Nepos, Cicéron, Salluste, Virgile, Horace, Phèdre, Tite - Live, Ovide, Valère Maxime, Velleius Paterculus, Quinte-Curce, Juvénal, Martial et Frontin, auxquels on ajoute Corneille Tacite, qui vivait dans le second siècle, aussi bien que Pline le jeune, Florus, Suétone et Justin ».

Du Marsais rappelle que « l'adjectif classicus n'a pas la même acception qu'en Français », que « les classici cives étaient les citoyens de la première classe », que, le roi Servius ayant « partagé tous les citoyens romains en cinq classes », « ceux qui avaient mille deux cent cinquante livres de revenu, au moins, ou qui en avoient davantage (...) étaient appelés classiques ». Voilà pourquoi, explique-t-il, les « autores classici d'Aulu-Gelle ne veut pas dire les auteurs classiques, dans le sens que nous donnons parmi nous à ce mot » (c'est-à-dire expliqués dans les classe), « mais les auteurs du premier ordre, tels que Cicéron, Virgile, Horace, etc. ».

Autrement dit, le mot classique oscille entre deux pôles sémantiques : un pôle peu reluisant et guère élogieux, « auteurs de collège », et, à l'opposé, un pôle prestigieux et valorisant, « auteurs de premier ordre ». Les anciens lexicographes hésitent entre les deux pôles. Pour Richelet (op. cit.), est classique « l'auteur qu'on enseigne dans les classes », définition qu'il corrige en quelque sorte par « l'auteur qui est dans le rang des plus considérables, qui mérite le plus d'être pris pour modèle ». Richelet (op. cit.) illustre ce sens de l'exemple « Cicéron, Térence, Horace et Virgile sont des auteurs classiques latins ». Furetière renvoie classique aux collèges : « (Cet adjectif) ne se dit guère que des auteurs qu'on lit dans les classes, dans les écoles, ou qui y ont grande autorité » (Dictionnaire universel, 1690 : « Saint Thomas, le Maître des Sentences, sont des auteurs classiques qu'on cite dans les écoles de théologie ; Aristote en philosophie, Cicéron et Virgile dans les humanités, sont des Auteurs classiques »). Dans les autres exemples, Furetière penche pour un sens plus prestigieux : « Aulu-Gelle dans ses Nuits Attiques met au rang des auteurs classiques ou choisis Cicéron, César, Salluste, Virgile, Horace, etc. » et l'emploi de ce mot est restreint « aux auteurs qui ont vécu du temps de la République et sur la fin d'Auguste où régnait la bonne latinité, qui a commencé à se corrompre du temps des Antonins ». Les académiciens optent pour le prestige au détriment des collèges : « Cet adjectif) n'est en usage qu'en cette phrase auteur classique, c'est-à-dire un auteur ancien fort approuvé, et qui fait autorité dans la matière qu'il traite » (Aristote, Platon, Tite-Live, etc. sont auteurs classiques). « Ancien », « approuvé », « faisant autorité », c'est mieux que « destiné aux collégiens », surtout quand on sait quels sont aujourd'hui les auteurs de collégiens.

Dans les éditions ultérieures (1798 et suivantes), les académiciens, à la suite de Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « On appelle auteurs classiques les auteurs anciens, généralement approuvés, et qui font autorité dans une certaine matière, comme Homère, Démosthène, Platon, Aristote, Virgile, Cicéron, Tite-Live, etc. » et « l'abbé Desfontaines donne à ce mot un autre sens, qui n'est pas autorisé par l'usage : des vers classiques, c'est-à-dire des vers de collège, qui doivent mourir dans les lieux où ils sont faits »), notent les deux sens de classique : « Auteur approuvé et qui fait autorité dans une certaine matière » et « (Il) se dit aussi quelquefois de ce qui a rapport aux classes des collèges » (devoir classique, exercice classique, 1798), et dans la sixième édition (1835) : « Il se dit des auteurs du premier rang, qui sont devenus modèles dans une langue quelconque » et « Il se dit quelquefois de ce qui a rapport aux classes des collèges » (devoir classique, exercice classique, études classiques, livres classiques).

 

C'est dans L'Encyclopédie (1751-64) qu'est noté pour la première fois dans un dictionnaire et par Du Marsais l'emploi moderne de classique : « On peut dans ce dernier sens (id est « de premier ordre ») donner le nom d'auteurs classiques français aux bons auteurs du siècle de Louis XIV ;  mais on doit plus particulièrement appliquer le nom de classiques aux auteurs qui ont écrit tout à la fois élégamment et correctement, tels que Boileau, Racine, etc. » Il semble qu'il ait pris conscience que la langue qu'il parle et écrit n'est plus tout à fait la même que celle de ces auteurs. C'est pourquoi il souhaite disposer d'une édition critique : « Il serait à souhaiter, comme le remarque M. de Voltaire, que l'Académie française donnât une édition correcte des auteurs classiques avec des remarques de grammaire ».

Ce sens entre dans la sixième édition du DAF (1835) : « Platon, Aristote, Homère, Démosthène, Cicéron, Virgile, Tite-Live, etc., sont des auteurs classiques ; les auteurs, les écrivains classiques français, anglais, etc. On l'emploie aussi substantivement : les classiques français, anglais, etc. Recueil des classiques. Boileau est un de nos premiers classiques ». On peut donc considérer qu'à partir du XIXe siècle, les auteurs des XVIIe et XVIIIe siècles sont tenus pour des classiques, ou bien parce qu'ils sont des auteurs de « premier ordre », ou bien parce qu'ils font l'objet d'un enseignement dans les collèges et lycées, ce qui est aussi un bel enterrement, ou bien encore parce qu'ils ne correspondent plus à l'esthétique nouvelle, dite romantique, comme l'expose Mme de Staël en 1810 dans De l'Allemagne (tome II : « de la poésie classique et de la poésie romantique »). C'est d'ailleurs ce sur quoi insistent en 1835 les académiciens, qui sur ce point font preuve de lucidité : « Classique se dit aussi, par opposition à romantique, des écrivains qui suivent les règles de composition et de style établies par les auteurs classiques ; il se dit également des ouvrages de ces écrivains. Auteur, écrivain, poète classique, poésie classique, poème classique, le genre classique ou, simplement, le classique, le genre des écrivains classiques ; on dit aussi, substantivement, les classiques et les romantiques, les partisans du genre classique et ceux du genre romantique ».

A partir du début du XIXe siècle, l'enjeu change. Il ne porte plus sur la distinction entre « auteur pour collégien » et « auteur de premier ordre », mais sur le contenu et les formes mêmes de la littérature, de la poésie, du théâtre, de l'art, et aussi sur les valeurs morales de la tradition et de la nouveauté. L'article classique du DAF, de la première à la quatrième et même à la cinquième édition, tient en deux lignes et ne traite que de l'emploi de cet adjectif comme épithète d'auteur ; à partir de 1835, il compte sept ou huit acceptions et emplois, comme adjectif et comme nom, et il traite de grands conflits esthétiques et moraux. Habituellement, les articles du Dictionnaire de l'Académie française (1835, 1879) sont plus courts, plus succincts, moins développés que ceux du Dictionnaire de la langue française (Littré, 1863-77). Or, ce n'est pas le cas de classique. L'article qu'y consacre Littré est moins précis, comme si le romantisme avait moins ébranlé le positiviste Littré que les académiciens : « 1. Qui est à l'usage des classes. Qui appartient aux classes. 2. Auteur, poète, ouvrage classique, celui qui est regardé comme un modèle. 3. Qui appartient à l'antiquité grecque ou latine. 4. Classique, par opposition à romantique, qui est conforme ou qui se conforme aux règles de composition et de style établies soit par les auteurs de l'antiquité grecque et latine, soit par les auteurs classiques du XVIIe siècle ». A la suite de Du Marsais, Littré revient sur les deux pôles sémantiques de classique : « Les grammairiens anciens appelaient écrivains ou poètes classiques ceux qu'ils mettaient dans la première classe ; les modernes ont donné le même nom à ceux qu'on étudie dans les classes ; d'où la série des sens : qui est donné comme modèle et qui, à ce titre, appartient à l'antiquité, et enfin qui est opposé à romantique ».

Les innombrables enjeux dont classique est porteur expliquent sans doute l'extension presque à l'infini des emplois de ce mot, que relèvent les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) : « (Appliqué à un enseignement), qui comporte l'étude des langues grecques et latines (ou l'une de ces deux langues) » ; « (par opposition à baroque), qui s'inspire de l'antiquité par les thèmes développés, la pureté de la langue et le respect de certaines règles établies » ; « (Souvent opposé à romantique), fidèle à la tradition de l'antiquité ou des écrivains qui s'en réclament » ; « (Appliqué à tout écrivain consacré), qui est digne d'accéder, par la qualité littéraire de ses écrits, au patrimoine culturel de son pays » ; « Groupe d'économistes anglais et français que l'on considère comme les fondateurs de l'économie politique » ; « (Appliqué à un monument), qui s'inspire des édifices de l'antiquité et plus spécialement de la Grèce » ; « Danse classique, ensemble de pas et de mouvements servant de base à la danse enseignée dans les écoles de danse » ; « Musique classique, qui est conforme aux principes enseignés dans les écoles de musique » ; « Beauté classique, qui est conforme aux canons de la beauté antique » ; « (Appliqué à une personne), qui ne s'écarte pas du bon usage, des règles établies » ; etc. Ou encore, ces emplois étendus que relèvent les académiciens dans la neuvième édition du DAF (en cours de publication) : « Dans un emploi plus général, conforme aux méthodes habituelles, aux comportements usuels » (un procédé, un remède classique, moyens classiques, vêtement de coupe classique, armes classiques, une classique, course cycliste qui se dispute traditionnellement chaque année) et « Figuré et familier, une erreur, une faute classique, très répandue ».

Si l'on se rappelle un instant que la matrice de classique est classe, division de collège ou division de la société, cette prolifération sémantique s'explique aisément par la nature même de la modernité en France, celle qui commence justement, en même temps que cette prolifération, à la fin du XVIIIe siècle : à la fois sociale ou social-occultiste ou militante et enseignante. Dans ce cadre-là, classique qui touche aux deux môles de la modernité, que ce soit pour y adhérer (les collèges généralisés) ou pour s'y opposer (« de premier ordre »), devient un des concepts les plus riches de sens de la modernité, fût-ce comme repoussoir.

 

 

25 mai 2010

Sérail

 

Le mot est emprunté de l'italien saraio, puis serraglio par paronymie avec serraglio « fermeture » (cf. en ancien français, serrail, « verrou »), lequel est emprunté du turc seraj (en persan saraj). Sérail, écrit serrail, au sens de « palais d'un sultan », est attesté au début du XVe siècle. L'orthographe avec deux r se maintient jusqu'en 1762 : dans la quatrième édition de leur Dictionnaire, les académiciens décident de supprimer un r et d'ajouter un accent aigu sur le e, effaçant de fait l'homonymie avec le vieux mot serrail (serrail d'un huis, « verrou » ; serrail de tonneau, « bonde » ; et même « partie de la basse-cour des maisons royales où on enferme les lions, les ours ou autres bêtes farouches », selon Furetière, Dictionnaire universel, 1690).

Les sens de sérail sont établis dans les plus anciens dictionnaires et restent stables pendant quatre siècles : « Lieu à Constantinople où le grand Seigneur tient ses femmes » ; « Lieu où il y a plusieurs courtisanes, où il y a plusieurs filles de mauvaise vie » ; « Toutes les femmes du grand Seigneur » (Richelet, Dictionnaire français des mots et des choses, 1680). Pour Furetière (op. cit., 1690), c'est un « terme de relations » (c'est-à-dire de récit de voyages) qui désignent le « palais d'un prince, d'un grand seigneur en Orient » : « On le dit par excellence du palais où habite le Grand Seigneur à Constantinople, où il tient sa cour, où logent ses concubines » ; c'est aussi « le lieu où on loge les anciennes maîtresses du Grand Seigneur ». Le mot s'étend à des réalités qui ne sont pas exotiques : « il se dit aussi par comparaison des lieux de débauche, des maisons où quelques grands seigneurs retirent des femmes pour se divertir ». La définition, assez complète, de la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l'Académie française est répétée dans les éditions suivantes, jusqu'en 1932-35 : « Nom particulièrement affecté aux palais qu'habitent les empereurs des Turcs ; il se dit plus communément, mais improprement, du palais, ou de la partie du palais du Grand Seigneur où les femmes sont renfermées, dont le véritable nom est le harem ; et en ce sens on dit aussi des grands du pays, et de plusieurs autres princes mahométans, qu'ils ont des sérails ; sérail se dit encore de toutes les femmes qui sont dans le sérail et de leur suite ; il se dit abusivement d'une maison où quelqu'un tient des femmes de plaisir ». Dans la huitième édition (1932-35) de ce même dictionnaire, les deux derniers sens disparaissent, comme si l'exotisme de ce mot et des choses qu'il désigne n'excitait plus les imaginations : « Nom d'un palais en Turquie » ; « il s'est dit improprement de la partie du palais où les femmes sont enfermées et dont le véritable nom est harem ». En 1932, l'Empire ottoman n'existe plus et l'exotisme souvent menaçant dont il était le signe s'est affadi, comme le confirme l'emploi du passé composé (« il s'est dit improprement »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) prennent acte de ces changements, sérail désignant des réalités englouties : « (Dans l'ancien empire ottoman) Palais du sultan et de quelques hauts dignitaires », et qui survit en français au figuré grâce au vers de Racine : « Nourri dans le sérail, j'en connais les détours », qui signifie par allusion littéraire « que l'on connaît fort bien les milieux dans lesquels on a été élevé ou instruit et que l'on est à même d'en connaître les manières et les intrigues », de sorte que le mot a pris le sens de « milieu restreint, entourage immédiat d'une personne ».

Celui qui, de tous les anciens lexicographes, comprend le mieux que le sérail est d'abord le lieu où s'exerce un pouvoir politique tyrannique est Thomas Corneille (1694, Dictionnaire des arts et des sciences) : (à Constantinople), c'est un vaste enclos qui vient aboutir à la pointe de terre où l'ancienne Byzance fut bâtie sur le Bosphore de Thrace, et à la jonction de la mer Egée et du Pont Euxin. Cet enclos fait un triangle, dont l'un des côtés est appuyé de la terre et touche la ville. La mer et une rivière qui s'y jette battent les deux autres... De hautes et fortes murailles ferment ce palais. Des tours carrées, qui sont dans une assez grande distance les unes des autres, les flanquent du côté de la mer ; et du côté de la ville, il y a des tours rondes qui sont plus voisines, depuis la grande porte du sérail qui regarde sainte Sophie, jusques à la mer où l'on passe pour aller à Galata. C'est dans ces tours que l'on tient la nuit des Azamoglans, afin d'empêcher qu'on n'approche du sérail ni par terre ni par mer... »

Les autres lexicographes se laissent prendre au pittoresque du sérail où sont enfermées les concubines du Sultan. Thomas Corneille, lui, n'est pas dupe : « Proche de ce lieu est une grande fenêtre, d'où l'on jette dans la mer pendant la nuit ceux qu'on a étranglés dans le sérail, et l'on tire autant de coups de canon qu'on y en jette. Les deux premières cours du sérail sont tout ce que les étrangers en peuvent voir. Au bout de la seconde est la salle où se tient le Divan, et l'on n'y remarque pas de grandes beautés, non plus qu'en la salle d'audience. Il y a quantité de marbre et de porphyre dans tous les appartements, mais ce sont des appartements confus qui n'ont rien de régulier. La plupart des chambres reçoivent fort peu de jour, et n'ont pour tout ornement que d'assez riches tapis qui en couvrent le plancher, et des carreaux de brocard d'or et d'argent, dont une broderie de perles en relève quelques-uns ». Alors que les écrivains ont été fascinés ou indignés par l'exotisme des mœurs du sérail (entendu au sens de harem : « On dit que le roi de Maroc a, dans son sérail, des femmes blanches, des femmes noires, des femmes jaunes », Montesquieu ; « La raison, l'humanité, la justice réclament contre ces sérails odieux où l'on sacrifie à la passion brutale ou dédaigneuse d'un seul homme la liberté et le cœur de plusieurs femmes », Buffon ; « Les grands mettent dans leur sérail une femme, comme nous mettons un oiseau rare dans une volière », Caylus), Thomas Corneille décrit la fonction politique du sérail, mélange de secret, de tyrannie, d'arbitraire, de terreur, de crimes, que dissimule l'exotisme de pacotille.

 

 

 

15 mai 2010

Mahométisme

 

 

 

Sans commentaire

 

 

Thomas Corneille, article « mahométisme », Dictionnaire des Arts et des Sciences, 1694

 

 

Religion venue de Mahomet, qui naquit à la Mecque, Ville de l'Arabie heureuse l'an 591 sous le règne de l'Empereur Maurice. Il avait une vivacité d'esprit merveilleuse, qui lui ayant fait apprendre le vieil et le nouveau Testament, lui donna lieu d'imaginer une Religion dont il dressa des Mémoires, qu'il divisa en cent vingt-quatre chapitres remplis de fables, de calomnies, et d'un pur mélange de folie et d'impiétés sans aucun ordre. Ce Livre promet à celui qui le lira mille fois, une Femme dans le Paradis, laquelle aura les sourcils aussi larges que l'arc en Ciel. Mahomet fut secondé dans ce travail par un Moine Italien, nommé Sergius, qui n'ayant pu obtenir à Constantinople la dignité à laquelle il aspirait, apostasia, et se retira prés de Mahomet, avec un nommé Jean, qui était d'Antioche et Nestorien, comme Sergius était Arrien ; de sorte que la principale fin de cette Loi fut de renverser la Divinité de JESUS-CHRIST, que combattaient les Juifs et les Arriens. Mahomet trouva tant de crédulité parmi les Peuples, qu'il vint à bout de leur faire croire, que Dieu l'avait choisi pour son Prophète, et que l'Ange Gabriel lui révélait de sa part ce qu'il devait enseigner aux hommes. Il attira contre lui les plus puissants de la Mecque, où il avait dit qu'il fallait abolir les sacrifices et abattre les idoles; et comme il fut obligé de fuir à Médine, pour éviter l'orage qui le menaçait, ce qui arriva un Vendredi, c'est de cette fuite que les Mahométans commencent à compter leurs années, l'appelant Hégire en leur langage. Cela les engage à avoir la même vénération pour le Vendredi, que les Chrétiens ont pour le Dimanche. Ce faux Prophète mourut en la soixante-troisième année de son âge, ordonnant par son testament que Mortis Ali lui succèderait. On enterra son corps dans une Mosquée, qui se voit encore dans la Ville de Médine, appelée depuis Medina Talnaby, c'est à dire Cité des Prophètes. Il n'est point vrai que son corps soit suspendu en l'air dans un coffre de fer par la vertu de deux pierres d'aimant, comme le vulgaire a voulu le croire. Quinze ans après qu'il fut mort, Odoman ou Osman compila ensemble tous les Mémoires qu'il avait écrits de sa Religion, et qui lui furent donnés par sa principale femme, appelée Aïcha. Il en fit un Livre qu'ils nommèrent Alcoran, qui en Arabe signifie, Recueil de préceptes. Osman étant mort lui-même, plusieurs travaillèrent à expliquer cette nouvelle doctrine, de sorte qu'il se trouva plus de trois cens Alcorans, et un nombre infini de différents Commentaires, ce qui mit de la confusion parmi ceux qui étaient de cette secte. Un Prince Arabe voulant y remédier fit une Assemblée générale, où tous les Docteurs de leur Loi firent choix de six d'entre eux, pour examiner ces divers Mémoires, et en recueillir tout ce qui pouvait donner de l'éclaircissement à l'Alcoran qu'Osman avait composé. On brûla tous les autres Livres et Commentaires, avec une défense très rigoureuse de se servir que de ceux que ces six Docteurs auraient composés. La contrariété qui se trouva dans ces Livres, donna lieu ensuite à quatre diverses sectes, qui ne diffèrent qu'en cérémonies. Ils ne laissent pas de se tenir pour Hérétiques les uns les autres et de se haïr plus qu'ils ne font les Chrétiens. La première de ces quatre Religions est celle des Mores et des Arabes, qui sont les plus superstitieux et les plus zélés. La seconde est celle des Persans qui sont les plus raisonnables. La troisième, celle des Turcs qui ont pris la plus libre, et la quatrième celle des Tartares. Ces derniers sont les plus simples et les plus grossiers de tous. Les Arabes suivent les traditions d'Abuleker; les Persans celles d'Ali; les Turcs, les traditions d'Omar, et les Tartares, celles d'Osman. La créance générale de ces différentes Nations est que Dieu, depuis le commencement du monde, a envoyé sur la terre six-vingt mille Prophètes, qui ont tous annoncé sa parole, et en différents endroits et en divers temps, entre lesquels il y en a eu trois que Dieu a chéris particulièrement. Moïse est le premier, qui apporta une Loi sévère que le temps anéantit; ce qui obligea Dieu, qui voulait sauver les hommes, d'envoyer JESUS-CHRIST, appelé par eux Issa. Ils disent qu'il le fit naître de son souffle et d'une Vierge, afin que cette voie extraordinaire de venir au monde, l'empêchât d'être méprisé, comme l'avait été Moïse; à quoi ils ajoutent, qu'il trouva les hommes si fort endurcis, que non seulement il y en eut peu qui crurent en lui, mais que sa parole fut aussitôt falsifiée par ses principaux Ministres, et que ce qui irrita Dieu davantage, ce fut que ceux de Jérusalem le traitèrent avec de grandes indignités jusqu'à vouloir le faire mourir, ce qu'ils eussent fait sans un fantôme que Dieu mit en sa place, et qu'ils attachèrent à une Croix, persuadés qu'ils y attachaient JESUS-CHRIST. Ils prétendent que pour dernier Prophète Dieu a envoyé Mahomet, qui d'une main a apporté une Loi pleine de liberté, et de l'autre une épée pour exterminer tous ceux qui ne voudront pas la recevoir. L'entrée de cette Religion est de se faire circoncire, ce qui n'est pas d'une nécessité si absolue qu'ils ne puissent être sauvés sans cela. Ils sont obligés à observer particulièrement cinq commandements, dont le premier est de ne reconnaître qu'un Dieu et Mahomet son Prophète, et cela fait qu'ils accoutument leurs enfants à dire sans cesse, La hilla heilla alla. Mehemut resul alla. Ils croient ces paroles si agréables à Dieu qu'ils sont persuadés qu'en les prononçant à l'article de la mort, on est sauvé, quelques crimes énormes que l'on ait commis. Le second commandement est de faire leurs prières cinq fois chaque jour; la première au lever du Soleil, la seconde, à midi; la troisième, à trois heures; la quatrième, au Soleil couchant; et la cinquième, à trois heures de nuit. Les plus zélés les font tout au moins trois fois dans la Mosquée, mais la plupart prient dans leurs maisons à la réserve du Vendredi qu'ils sont obligés d'aller à midi dans la Mosquée. Ceux qui se trouvent dans cette heure là à la campagne mettent leur mouchoir à terre devant eux, et se tournent vers le midi, à cause de Medina où est la sépulture de Mahomet. Ils ne souffrent point les femmes dans leurs Mosquées, croyant qu'il n'y a pour elles ni enfer ni paradis, ce qui rend leurs prières inutiles. Ils doivent jeûner un Carême chaque année, et c'est leur troisième commandement. Ce Carême qu'ils appellent Ramadan est une Lune entière, qui change tous les ans; de sorte que si elle vient une année au mois de Mai, elle sera au mois d'Avril l'année suivante, à cause que ne faisant leurs années que de douze Lunes, elles sont plus courtes de douze jours que les Solaires. Ils ont grand soin de saluer la nouvelle Lune, et portent la figure de son Croissant, comme nous portons celle de la Croix. Leur quatrième commandement est l'aumône. Ils sont si exacts à l'observer que l'on ne voit point de pauvres en Turquie demander leurs nécessités publiquement. C'est par un effet de cette charité Mahométane que les Voyageurs, au défaut des hostelleries, trouvent des bâtiments magnifiques, où l'on est reçu de quelque Religion qu'on soit, sans qu'il en coûte aucune chose. Ceux qui ne sont pas assez riches pour fonder ces sortes de bâtiments, font des fontaines sur les grands chemins, où ils laissent un homme pour verser à boire à tous les passants. Ils donnent aussi à de pauvres gens qui se veulent bien charger de ce soin, de quoi nourrir les chiens et les chats, et même il y en a qui vont au marché pour acheter des oiseaux, auxquels ils rendent la liberté. Par le cinquième commandement, ils sont obligés d'aller une fois en leur vie visiter le sépulcre de Mahomet. Plusieurs ne laissent pas de se contenter d'y envoyer quelqu'un en leur place. Le chemin est long et fâcheux pour ceux de la Grèce, et très dangereux à cause des voleurs d'Arabie, des montagnes de sable où plusieurs sont engloutis, et du manque d'eau dans ces déserts. Ils commencent leur voyage du Caire trois semaines après Pâques. La première station qu'ils font est à une journée de la Mecque, bourg situé sur une montagne, où ils croient que Mahomet vit l'Ange la première fois. Ils y passent la nuit en prières, et arrivent le jour suivant à la Mecque, où l'on a bâti une Mosquée toute revêtue par dedans de pierreries, et de lingots d'or qui ont été envoyés par les Princes de cette créance, et particulièrement par les Rois Indiens. Le Prince Arabe qui en est Seigneur, et Tributaire du grand Turc, est obligé de venir avec cinq cens chevaux au devant des Caravanes. Quand les Pèlerins sont arrivés à la Mecque, la Maison d'Abraham, qu'ils disent avoir été miraculeusement bâtie, reçoit un toit neuf et une porte neuve. Ils vont sept fois autour de cette Maison d'Abraham, et alors ils baisent une pierre noire, qu'ils croient être tombée là du Ciel. Au commencement elle était blanche, mais la quantité des baisers des pêcheurs lui a fait acquérir cette noirceur. Après avoir séjourné cinq jours à la Mecque, ils vont à la montagne de rémission qui est à quinze lieues de là, et y ayant entendu une prédication et présenté des offrandes, ils croient y laisser tous leurs péchés, ce qui fait qu'ils ne tournent pas le dos à la montagne en s'en retournant, afin d'empêcher que leurs péchés ne les suivent. Pour en être entièrement délivrés, ils courent en chemin jusqu'à la sueur, sur une certaine montagne, qu'ils nomment Montagne de santé, et vont ensuite à Médine, petite ville habitée par des Santons et des Dervis Turcs, et éloignée de huit journées de la Mecque. Au milieu de la Ville est la Mosquée, dans laquelle est le tombeau de Mahomet qui est de marbre et par terre, entouré de grands balustres d'argent, et orné de trois cents lampes qui ne s'éteignent jamais. Le Grand Seigneur envoie tous les ans un pavillon de velours vert en broderie, du prix de vingt mille écus. On le met autour de ce tombeau, et les Pèlerins lorsqu'ils arrivent, coupent le vieux pavillon par pièces, et en prennent chacun un petit morceau qu'ils gardent comme une sainte relique. On voit quantité d'argenterie et de pierreries dans cette Mosquée, et le tombeau en est tout couvert. Il est défendu aux Chrétiens sur peine de la vie, d'approcher de trois journées de Médine. Mahomet promet le Paradis à ceux qui observeront ces commandements, et ils y doivent trouver des tapis de tables de soie, des rivières agréables, des arbres fruitiers, de belles femmes, de la musique, bonne chère, du vin exquis, et une grande quantité d'assiettes d'or et d'argent avec des pierres précieuses, au lieu que l'Enfer est préparé à ceux qui négligeront d'obéir à cette Loi, et qu'ils y mangeront et boiront du feu, et seront liés de chaines, et tourmentés par des eaux bouillantes. Outre ces commandements, qui sont les fondements de la Religion Mahométane, il leur est encore défendu de boire du vin et de manger du pourceau, et de la chair des bêtes étouffées dans leur sang. Ils confessent un seul Dieu qui a tout créé de rien, et disent que JESUS-CHRIST est vrai Prophète, conçu de sa parole, né de la bien heureuse Vierge Marie, non Dieu, ni Fils de Dieu, mais homme suprême et saint, qui fut dérobé à la vue des assistants par une nuée qui l'enleva au Ciel, tandis que les Juifs crucifièrent un autre en sa place, ce qui fait qu'ils se moquent de la Croix. Ils tiennent qu'il est encore vivant dans le Ciel, d'où il descendra en terre pour détruire les méchancetés de l'Antéchrist, et règnera quarante années à Damas; que pendant ce temps il n'y aura qu'une seule foi, un pasteur, une confession, et grande tranquillité; qu'après cela il n'y aura point d'autre règne, mais que ce sera la fin des siècles.