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19 mars 2009

Civière

 

 

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), la civière est décrite ainsi : « appareil à brancards servant à transporter des personnes dont l’état nécessite la position allongée, blessés, malades, morts », les rédacteurs de ce Trésor ayant sans doute voulu écrire « dont l’état nécessite qu’ils soient allongés ». C’est de cette manière que chacun de nous se représente une civière. Or, la fonction attribuée à la civière, à savoir transporter des blessés, des morts ou des malades, est relativement nouvelle. Dans les dictionnaires anciens, la civière était tout autre chose, non pas pour ce qui est de la forme, mais pour ce qui est de la fonction : « Espèce de brancard sur lequel on porte à bras de la pierre, du fumier et des fardeaux » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 ; Dictionnaire critique de la langue française de Féraud, 1788, qui ajoute : « Le peuple, en certaines provinces, dit une écivière au lieu de dire une civière ») ou « engin propre à transporter des fardeaux, qui a quatre bras et est porté par des hommes » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Dans les mêmes dictionnaires, un brancard est une « sorte de voiture dans laquelle on transporte un malade tout couché et qui est portée par deux chevaux ou mulets, l’un devant, l’autre derrière » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, Dictionnaire critique de la langue française, 1788, de Féraud). Ce n’est qu’à partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française que le brancard cesse d’être décrit comme une voiture portée par des chevaux ou des mulets : « Espèce de civière à bras et à pieds sur laquelle on transporte un malade couché, ou des meubles, des objets fragiles, etc. » ; et, dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77) : « Litière à bras sur laquelle on transporte un malade ou des objets fragiles ».

Quant à la civière, c’est dans le Trésor de la langue française (cf. ci-dessus) que la fonction qu’elle remplit aujourd’hui est incluse dans la définition même. Certes, Littré, pour illustrer le sens « engin propre à transporter des fardeaux, qui a quatre bras et est porté par des hommes », cite un extrait du cardinal de Retz, auteur du XVIIe siècle, qui atteste que l’on pouvait utiliser la civière, et même la civière à fumier, pour transporter, quand le besoin pressait et que l’on ne disposait de brancard, un blessé, et même un noble de haut lignage comme Retz : « Brissac me mit sur une civière à fumier et il me fit porter par deux paysans ». Certes, les académiciens, dès 1694, illustre le sens de civière (« brancard sur lequel on porte à bras de la pierre, du fumier et des fardeaux ») par cet homme était fort blessé, on le remporta sur une civière, qui atteste que la fonction de la civière, sans doute faite de planches, et non de toile, n’était pas aussi clairement définie que ne l’indiquent les définitions. Le fait est que les deux sens ou les deux fonctions de la civière (transporter des pierres ou du fumier et transporter des blessés) sont toujours décrites par les lexicographes actuels : « Cadre de bois muni de brancards, sur lequel on transporte des fardeaux » et « dispositif analogue pour évacuer un blessé, un malade » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication) ; « appareil couvert de toile et muni de quatre brancards, servant à transporter à bras d’hommes de grosses charges (fumier, grosses pierres, etc.) » et « en particulier, appareil à brancards servant à transporter des personnes dont l’état nécessite la position allongée, blessés, malades, morts » (Trésor de la langue française).

Quant à Diderot, dont on sait qu’il éprouvait un vif intérêt pour les techniques et même pour ce qu’il nomme économie rustique, il décrit, dans L’Encyclopédie (1751-64) la civière ainsi : « machine à porter des fardeaux. Imaginez deux forts morceaux de bois larges, droits, et équarris dans le milieu, recourbés un peu en S vers les extrémités, arrondis par les bouts, et assemblés par quatre, cinq, six, ou même davantage, bâtons ronds ou carrés, et reçus d’un bout dans des trous percés à égale distance à la partie équarrie et large d’un des forts morceaux de bois qu’on appelle un des bras, et de l’autre bout dans d’autres trous percés de la même manière à l’autre bras, en sorte que ces bâtons et les bras soient parallèles entre eux, et que les bras soient éloignés de manière qu’un homme puisse se placer entre eux, soit à un des bouts, soit à l’autre. On pose sur les bâtons 12, 34, 56 (voyez nos planches d’agriculture et de jardinage), les poids qu’on a à porter ; un ouvrier se met avec les bras a, A, sur la ligne a A ; un autre se met entre les bras b, B, sur la ligne b B ; ils prennent entre leurs mains les bras, l’un en a, A, et l’autre en b, B ; ils élèvent la civière, et ils portent le poids ; ou ils ont des bricoles ou bretelles, qu’ils passent sur leurs épaules ; ces bretelles ont des boucles en étriers à leurs extrémités ; ils passent les bras de la civière dans ces boucles et l’enlèvent avec leurs épaules, ce qui les soulage, quand les poids sont lourds. La civière est à l’usage des maçons, des jardiniers, etc. ». La description laborieuse et quelque peu poussive, incompréhensible sans les schémas qu’elle est censée expliquer, n’est pas digne du grand écrivain qu’est Diderot, mais elle témoigne de cette bonne volonté touchante (Diderot est un homme bon et éminemment moral, à n’en pas douter) qui le pousse à guinder la civière au niveau d’une œuvre rare.

Cette fonction explique aussi le proverbe, aujourd’hui désuet, cent ans bannière et cent ans civière, lequel marque, selon les académiciens (1694, 1762, 1798, 1832-35), « les révolutions et les changements de fortune qui arrivent dans les maisons ». Littré l’explique plus clairement que les académiciens : « il se dit pour exprimer que les plus illustres familles rentrent, à la longue, dans la foule vulgaire, en un mot que toutes les fortunes changent » ; en bref, après avoir eu leur bannière, les membres de cette famille transportent, comme leurs serfs l’ont fait jadis, leur fumier dans une civière.

 


18 mars 2009

Sédition

 

 

 

 

Emprunté du latin seditio, traduit dans le Dictionnaire latin français (Gaffiot, 1937) par « action d’aller à part, désunion, discorde ; (en politique et dans le domaine militaire), soulèvement, révolte, sédition », composé de sed- qui exprime la séparation et de -itio, action d’aller, le nom sédition est attesté au début du XIIIe siècle et il est enregistré dans tous les dictionnaires où il est défini à peu près toujours de la même manière : « soulèvement contre la puissance légitime » (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694). Le mot a ce seul sens qu’il a conservé du mot latin seditio, employé dans les domaines de la politique et de l’armée. Il est rare que des mots conservent le même sens, sans altération, pendant plus de vingt siècles. Certes, la définition varie légèrement d’une édition à l’autre, mais elle est presque toujours défavorable, comme si les lexicographes voulaient exprimer ainsi la répulsion que suscite en eux la sédition et qui perce dans les épithètes grande, furieuse, horrible qui qualifient ce mot dans les exemples des académiciens : « Emotion populaire, soulèvement contre la puissance légitime » (1694) ; « Emotion populaire, révolte, soulèvement contre la puissance légitime » (1762) ; « Emeute populaire, révolte, soulèvement contre la puissance établie » (1798) ; « Emeute populaire, révolte, soulèvement contre la puissance établie » (1832-35) ; « Trouble contre l’ordre public, contre l’autorité légale, qui est concerté, a des meneurs et n’est pas l’action d’un rassemblement fortuit » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; « Emeute populaire, révolte, soulèvement contre la puissance établie » (1932-35) ; « Soulèvement concerté contre l’autorité établie » (Trésor de la langue française, 1971-94).

En huit siècles, le mot ne s’est étendu à aucune autre réalité que celle qu’il désignait à l’origine ; de même, il n’a pas été affecté d’une restriction de sens. Littré est le seul qui tente de cerner le concept qui sous-tend le sens du mot. Ce qui définit la sédition, c’est qu’elle s’attaque à une autorité légale certes et surtout qu’elle est concertée. Ce n’est pas seulement une émeute populaire ; elle ne doit rien au hasard, elle n’est pas fortuite, elle résultat d’un plan ou d’un complot, comme l’a compris Bossuet, dans ce sermon : « Dans les séditions populaires, un homme qui saura ménager avec art les esprits de la populace irritée, lui fera aisément tourner sa fureur contre ceux auxquels on pensait le moins ». Littré prend soin aussi de distinguer l’émeute, qui « se forme dans la rue et commence par un rassemblement fortuit, sans chef, sans dessein préalable », de la sédition, qui « est concertée, obéit à un mot d'ordre, a des meneurs et qui est l’action non pas d’un rassemblement, mais d’un parti ». En revanche, les rédacteurs du Trésor de la langue française citent de nombreux synonymes de sédition, à savoir agitation, discorde, émeute, insurrection, mutinerie, pronunciamento, putsch, rébellion, résistance, révolte, lesquels, outre qu’ils sont très divers et ne sont synonymes en rien, ne font que mettre de la confusion là où Littré apportait un peu de clarté. Si résistance et agitation sont des synonymes de sédition au même titre que putsch, mutinerie ou pronunciamento, alors n’importe qui tiendra les combats de la résistance en juin et juillet 1944 pour de la sédition et les défilés dans les rues, le 19 mars 2009, pour de la sédition aussi. Les résistants et les acteurs sociaux n’apprécieront sans doute pas d’être mis sur le même plan que Pinochet, Franco ou les colonels grecs. Le Trésor de la langue française est, dit-on, la Tour Eiffel du progressisme idéologique. Les synonymes de sédition en apportent la preuve.

 


16 mars 2009

Commodité

 

 

Voilà un mot de l’ALF (ancienne langue française) dont les usagers de la NLF, de toute évidence, cherchent à se débarrasser ou qu’ils aimeraient faire disparaître dans les oubliettes de la langue. Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), la définition de commodité se décline en sept acceptions ou emplois différents ; Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en distingue encore six ; les académiciens (huitième et neuvième éditions, 1932-35 et aujourd’hui), deux seulement. De fait, l’histoire de ce mot pendant quatre siècles se résume à une longue contraction, les emplois se restreignant au fil des siècles.

Il est vrai que tous les sens de ce mot, emprunté du latin commoditas (« convenance, facilité, opportunité »), sont attestés avant la fin du XVIIe siècle : au singulier, en 1409 l’expression avoir commodité ; en 1553, le sens « occasion favorable pour faire quelque chose » ; en 1663 « service de voiture » (tenu pour vieux du XIXe siècle) ; au pluriel, au début du XVIe siècle, « richesses » ; en 1601 « aises » ; en 1659, dans la langue des Précieuses, les commodités de la conversation (« les fauteuils ») ; en 1673 chaise de commodité ; en 1677, « lieux d'aisances ». Plus aucun sens nouveau n’est attesté après 1677. Aussi l’article commodité de la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694) est-il presque complet : « chose commode ; état, situation commode, moyen commode » (un carrosse est une grande commodité, d'une grande commodité ; les lieux dégagé font toute la commodité d’une maison ; il y a bien des commodités dans cette maison-là ; les commodités de la vie coûtent ; prendre la commodité du messager, du coche, du bateau ; avez-vous une commodité pour aller là ?) ; « on dit d’un homme qui est extrêmement à son aise qu’il a toutes ses commodités » ; « on dit proverbialement on n’a pas toutes ses commodités en ce monde » ; « on dit encore d’un homme qui prend ses aises dés qu’il trouve l’occasion qu’il prend sa commodité où il la trouve » ; « on appelle chaise de commodité une grande chaise à bras, dont le dos est un peu renversé et qui est bien garnie de matelas, afin qu’on y puisse être plus à son aise » ; « il signifie aussi le temps propre, l’occasion » (prenez votre commodité ; faites cela à votre commodité) ; « il se prend aussi pour la proximité des lieux où l’on peut aller » (la commodité de l’eau, de la fontaine, du bois, de l’église, de la promenade) ; « on appelle les aisements (ou le privé ; latrina selon Nicot, 1606) les commodités d’une maison ».

D’une édition à l’autre de ce dictionnaire, jusqu’à la sixième édition (1832-35), la définition de commodité est toujours ample et elle ne varie guère, sinon en précision : « voiture établie pour aller d’un lieu en un autre ; prendre la commodité du messager, du coche, du bateau » ; « les aisances, les privés d’une maison » (1762, 1798, 1832-35) ; « il se dit aussi en général de tout moyen qui facilite quelque chose ; je me sers de la commodité que m’offre le départ de Monsieur un tel, pour..... » (1798, 1832-35). Chez Littré, l’article commodité garde de son ampleur : « qualité de ce qui est commode » (le voisinage du parc nous procure la commodité de la promenade) ; « au pluriel, aises, agréments » (les commodités de la vie) ; « fortune aisée » (vieux en ce sens) ; « facilité qu’offre le caractère » (la commodité de l’humeur) ; « temps opportun, occasion » ; « service de voitures ; occasion de message » ; « au pluriel, lieux d’aisances ». C’est dans les huitième et neuvième éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35, aujourd’hui) que les emplois se rétractent. Il n’y en a plus que deux, dont le second est jugé désuet : « tout ce qui facilite l’usage d’une chose et la rend utile et agréable ; ou cet usage même rendu utile et agréable » et « commodités, au pluriel, s’est dit des lieux d’aisances » (1932-35) ; « qualité de ce qui est commode, de ce qui rend la vie facile » ; « au pluriel, éléments de confort, de bien-être » (les commodités de la vie (vieilli), les agréments de la vie) et « spécialement, les commodités, les lieux d’aisances » (édition en cours de publication), sens que les académiciens actuels, contrairement à leurs prédécesseurs, non plus que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ne tiennent pas pour vieilli ou désuet. L’article commodité de ce dernier dictionnaire est un peu plus ample que celui de la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, mais cette ampleur restreinte est due en partie au relevé des sens vieillis, dont ceux-ci : « faculté, possibilité » (« il lui était impossible de vivre sans qu’elle lui donnât commodité de la voir », Nerval, 1854) ; « trop grande facilité » ; « richesses, biens, fortune ».

On aimerait que les écrivains et tous les Français que la modernité béate hérisse redonnent à ce vieux commodité un peu de son ancienne jeunesse et qu’ils le préfèrent, par exemple, à confort, à facilités ou à confort moderne.


08 mars 2009

Irréligion

 

 

En latin, irreligio a pour sens (in Dictionnaire latin français, Hachette, 1937) « irréligion » et « impiété ». Le nom français qui en est emprunté est attesté en 1527 dans le Panégyrique de La Tremoïlle : « nos églises et biens seront défendus... de toutes irréligions, sacrilèges... ». La définition des dictionnaires ne varie pas au cours des siècles : c’est « manque de religion » (Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762, 1798, 1832-35 ; Dictionnaire de la langue française de Littré, 1863-77 ; Trésor de la langue française, 1971-94 : « manque de religion, de conviction religieuse »). Seuls les académiciens, dans les huitième et neuvième éditions de leur Dictionnaire, s’écartent de cette définition, mais dans des limites étroites : « caractère de celui ou de ce qui est irréligieux » (1932-35) et « caractère de celui ou de ce qui est irréligieux ; le fait d’être irréligieux, l’état qui en résulte » (édition en cours de publication). Les lexicographes se contentent donc de paraphraser la morphologie de ce mot, qui est formé du préfixe de sens négatif in et du nom religion : c’est donc, mot à mot, un manque ou un défaut de religion.

Pour comprendre ce que désigne l’irréligion, il faut se reporter aux exemples qui illustrent les définitions : exemples artificiels, fabriqués par les lexicographes, ou extraits d’écrivains. C’est dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française ces trois exemples, qui se réduisent à deux ou à un seul dans les éditions suivantes : « En ce siècle-là, ce n’était que libertinage, qu’irréligion ; la débauche, les méchantes compagnies l’ont jeté dans l’irréligion ; ces personnes mangent de la viande pendant tout le carême sans nécessité, c’est une grande irréligion ». Chez les académiciens, l’irréligion n’est pas une affaire de foi ; elle a pour équivalent libertinage et elle se manifeste par la débauche ou le fait de ne pas faire maigre pendant le carême. Ce sont les (mauvaises) mœurs qui attestent l’irréligion : s’il en était ainsi aujourd’hui, en Occident, l’irréligion serait la religion de tout le monde. Mais à la différence des autres mots de la langue, ce mot reste d’un emploi très restreint pendant trois siècles.

Les écrivains, cités par Littré, ne rapportent pas aussi systématiquement que les académiciens l’irréligion aux mœurs. Pour le Grand Arnauld, « la négligence qu’on apporte à communier mène à l’impiété et à l’irréligion » ; selon Bossuet, « Dieu même n’a pas dédaigné de punir l’irréligion des peuples qui profanaient les temples qu’ils croyaient saints » ; Bourdaloue, « ces héros de l’ancien Testament se faisaient un mérite de pratiquer leur religion à la face même de l’irréligion » ; Massillon, « partout la piété des justes est blessée par les discours de l’irréligion ». A la fin du XVIIe siècle, l’irréligion indignait les académiciens ; il semble qu’elle laisse aujourd’hui les lexicographes indifférents, sauf, peut-être, dans cet exemple de la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, où il est fait allusion à la fonction sociale conservatrice de la religion : « entretenir l’esprit d’irréligion parmi les masses » (sous-entendu, au risque d’émanciper les masses). Les écrivains cités dans le Trésor de la langue française ont de l’irréligion une conception un peu moins morale que les académiciens. Ainsi Tocqueville s’en fait une conception sociale : « l’irréligion était répandue parmi les princes et les beaux esprits ; elle ne pénétrait guère encore dans le sein des classes moyennes et du peuple » (L’Ancien Régime et la Révolution, 1856), conscient sans doute que la religion est un pilier de l’ordre, lequel peut s’effriter ou d’effondrer s’il n’est plus soutenu par la religion ou si la religion n’est plus observée.

Il est vrai que le ciment social qu’offre la religion est remplacé aujourd’hui par un tout autre ciment, un vrai ciment colle, mi idéologique, mi nouvelle religion des droits de l’homme, et que l’irréligion consiste, non pas à manger de la viande pendant le carême, mais à rester indifférent aux grandes manifestations collectives de pseudo-solidarité avec les Palestiniens, les chômeurs, les SDF, les sans-papiers, les enseignants chercheurs en grève et en lutte, les ultra-marins de Guadeloupe, etc.


13 février 2009

Confession

 

En latin, confessio dont est emprunté confession, a pour sens « aveu ; action de convenir de » (Dictionnaire latin français, Gaffiot, 1937), tandis que, dans le latin de l’Eglise, le même mot a deux sens, comme en français : « aveu (de ses péchés à un prêtre » et « profession de foi ». Les deux sens du français apparaissent à deux moments distincts : « aveu de ses péchés » au Xe siècle (Oresme, XIVe siècle : « Si un prêtre sait par confession le crime d’un home, il ne peut tel homme punir ni excommunier » ; et, dans des contextes qui ne sont pas religieux : « aveu d’une faute » au XIIIe siècle) et « profession de foi » ou « déclaration de foi » dans la première fois du XVIe siècle, d’abord chez les protestants (Farel : « confession de foi laquelle tous bourgeois et habitants de Genève et sujets du pays doivent jurer de garder et tenir »).

Ces deux sens sont relevés dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française en 1694, 1762, 1798, 1832-35, 1932-35 : « Aveu que l’on fait de quelque chose (la confession d’un criminel) ou « déclaration que le pénitent fait de ses péchés, soit à Dieu, soit publiquement, soit devant le prêtre » et « Confession de foi, déclaration, exposition faite de bouche ou par écrit de la foi que l’on professe » (la confession de foi de telles églises ; la confession d'Augsbourg ; la confession des Eglises d’Occident), sans que ce mot, entendu dans ce sens, soit réservé aux protestants. A partir de la sixième édition (1832-35), les académiciens ajoutent l’emploi de ce mot au pluriel dans les titres d’œuvres littéraires : « Confessions, au pluriel, a été donné pour titre, par différents auteurs, à des mémoires où ils font l’aveu des erreurs de leur vie » (Les Confessions de Saint Augustin, de J. J. Rousseau), le titre de l’ouvrage de Saint Augustin ayant été même traduit par Les Aveux (P.O.L., 2008). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève les mêmes emplois que les académiciens : « déclaration que l’on fait de ses péchés au prêtre catholique » (« Billet de confession, attestation par laquelle un prêtre certifie avoir entendu quelqu’un en confession et certificat de croyance à la bulle Unigenitus, donné à un malade pour recevoir les sacrements, lors des querelles suscitées par cette bulle, au milieu du XVIIIe siècle ; confession auriculaire ou privée, confession qui se fait à l’oreille du prêtre, par opposition à la confession publique qui a été usitée dans la primitive Église ») ; « aveu, déclaration d’un fait » (« la confession du crime ») ; « Action de confesser Jésus-Christ, de faire profession publique de la foi chrétienne » (« Confession de foi, ou, simplement, confession, liste ou dénombrement et déclaration des articles de la foi de l’Église romaine et des autres églises chrétiennes »). Ni les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), ni les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire ne relèvent des significations nouvelles, sinon des extensions de sens : « famille religieuse » dans les diverses confessions chrétiennes (in Trésor de la langue française) et « religion que l’on professe et, par extension, Église à laquelle on appartient » (Dictionnaire de l’Académie française ; exemples : « les deux époux n’appartiennent pas à la même confession ; garantir la liberté de toutes les confessions ; toutes les confessions étaient représentées »).

Or, cette stabilité sémantique caractérisée par l’absence de tout changement de sens pendant quatre siècles, phénomène rare, cache mal de profonds changements dans la réalité. Combien de confessions l’Eglise catholique dénombre-t-elle chaque année ? Combien il y a un siècle ? Le mot est enregistré dans les dictionnaires avec force détails, alors que la chose semble s’être lentement évanouie de la réalité. Combien de Français seraient capables de donner le sens exact de cette phrase : « révéler un secret à quelqu’un sous le sceau de la confession » ? Ou même de cette expression proverbiale : « donner à quelqu’un le bon Dieu sans confession » ? Un mot peut être vivant alors que ce qu’il désigne est mort. Il en va de même de l’autre sens : profession de foi. Les éditions Gallimard ont publié en janvier un récit de Richard Millet, La Confession négative. Les rares journalistes qui l’ont lu et en ont rendu compte ont cru que, dans le titre, le mot confession signifiait « aveu » et que l’auteur se muait en pénitent avouant ses péchés. Il n’en est rien. Le mot confession n’a pas le sens « d’aveu », mais celui de « profession de foi », Richard Millet ou le narrateur de son récit professant sa foi dans la négativité, dans le refus du monde tel qu’il est représenté dans les media, dans le « non » à la bêtise et au mensonge. Bien entendu, suivant que l’on donne à confession la première ou la seconde signification, cette œuvre va être interprétée ou comme une repentance religieuse ou comme l’affirmation d’une conception libre et ambitieuse de la littérature.

 

 

11 février 2009

Brevet

 

 

 

Dérivé de l’adjectif et nom bref; brevet est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle au sens « d’écrit ». Au XIVe siècle, terme de droit, il désigne une « convention écrite » et à la fin du XVIIe siècle un « acte non scellé délivré au nom du roi ». Ces sens sont relevés dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), ainsi que dans les éditions suivantes publiées sous l’Ancien Régime : « Lettre courte en parchemin contenant quelque grâce, quelque privilège accordé par le Roi » (brevet de duc, de retenue, de conseiller d’Etat, d’affaire). Il est noté aussi l’emploi de brevet au sens de « billet, caractère ou paroles dont on se sert superstitieusement pour la guérison de plusieurs maladies », dont le synonyme est, selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), talisman, comme dans ces extraits de La Fontaine (« L’amoureuse Nérie Employa philtres et brevets »), de Corneille (« Et pour gagner Paris, il vendit par la plaine / Des brevets à chasser la fièvre et la migraine »), de Montaigne (« Montrant des brevets qu’il avait, attachés au col et au bras »), Littré précisant que brevet « est vieux en ce sens » et que « le talisman était ainsi appelé parce qu’il consistait en paroles écrites sur un bref ou brevet ». Les académiciens relèvent encore en 1694 le sens de « convention écrite », par exemple dans brevet d’apprentissage : « acte passé par-devant notaire, par lequel un apprenti et un maître s’engagent réciproquement, l’apprenti à apprendre un art ou métier, et le maître de le lui montrer pendant un certain temps, et à certaines conditions ».

Le brevet a un caractère royal ou étatique (le Roi étant alors l’Etat), ce que confirme la définition de la quatrième (1762) et de la cinquième (1798) éditions du Dictionnaire de l’Académie (« Sorte d’expédition non scellée, par laquelle le Roi accorde quelque grâce ou quelque titre de dignité ») ou l’article consacré à brevet dans L’Encyclopédie (1751-64) : « (Jurisprudence) acte expédié en parchemin par un secrétaire d’Etat, portant concession d’une grâce ou d’un don que le roi fait à quelqu’un, comme d’un bénéfice de nomination royale, d’une pension, d’un grade dans ses armées, ou autre chose semblable ». Le mot se dit aussi, ajoute l’auteur de l’article, « de plusieurs actes qui s’expédient par les commis des douanes ou les maitres et gardes et jurés des corps et communautés » ou du brevet de contrôle, « espèce de récépissé ou d’attestation que donnent les commis des bureaux des douanes, traites foraines, etc. à la sortie du royaume, à la place de l’acquit de paiement des droits que les conducteurs et voituriers leur remettent entre les mains ». En 1694, les académiciens définissent le brevet d’apprentissage comme un contrat d’apprentissage ; les encyclopédistes comme un diplôme : « acte qui se délivre à un apprenti après qu’il a servi le temps porté par les statuts de sa communauté, ou celui dont il est convenu par-devant notaires avec un maître, qui pourtant ne peut être moindre que celui qui est réglé par les statuts » et « on nomme aussi quelquefois brevet l’acte de réception à la maitrise; on dit plus proprement lettres de maîtrise ».

Le Roi étant devenu ce que l’on sait et l’Etat continuant sur son erre sans le roi ou avec un roi bourgeois, le sens royal de brevet devient caduc. Dans la sixième édition (1832-35), postrévolutionnaire, du Dictionnaire de l’Académie française et dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77), la définition est à l’imparfait : « (le mot) se disait proprement autrefois d’une sorte d’expédition non scellée par laquelle le roi accordait quelque grâce ou quelque titre de dignité (brevet d'une abbaye, de duc, de retenue, ducs à brevet, justaucorps à brevet) » et « autrefois acte non scellé qu’expédiait un secrétaire d’État et par lequel le roi accordait un don, une pension, un bénéfice, une grâce ou un titre de dignité » (Littré). Exit le roi, le gouvernement ou tout autre souverain le remplace : « Brevet se dit encore aujourd’hui de certains titres ou diplômes, délivrés au nom d’un gouvernement, d’un prince souverain, etc. » (brevet de pension, de colonel, de lieutenant, de capitaine, brevet d'invention : « que le gouvernement délivre à un inventeur, à l’auteur d’une nouvelle découverte, pour lui en assurer la propriété et l’exploitation exclusive, pendant un certain nombre d’années », attesté en 1791).

Dans le Dictionnaire de la langue française de Littré, commencent à apparaître les emplois scolaires ou pédagogiques, donc modernes, de ce mot. Ainsi un brevet de capacité est la « constatation d’une certaine aptitude chez un individu », le constat étant établi par des fonctionnaires. En revanche, au XXe siècle, ces emplois modernes s’étendent à d’innombrables réalités, l’Etat devenant la plus grande source de normes, règlements, diplômes, formations, etc. de l’histoire de l’humanité. Les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), le notent justement : un brevet est désormais le nom qui est donné « dans l’Université à certains diplômes de l’enseignement primaire et secondaire » (Brevet élémentaire, supérieur, de capacité). Le XXe siècle a inventé la culture, le génocide, les filières, l’information, mais aussi les brevets : « Documents attestant une qualification, une dignité, une spécialité, etc. ». Dans l’armée et l’éducation publique, c’est un « diplôme décerné à une personne par l’État ou ses représentants » (brevet d’officier, de capitaine, de commandeur de la Légion d'honneur) ou « qui atteste, après examen, des connaissances, généralement du niveau de technicien moyen ou supérieur, assorties d’une reconnaissance de qualification professionnelle » (brevet d’aptitude militaire, de chef de section ou de peloton, d'état-major, de langue étrangère, de spécialité, technique, d’enseignement commercial, élémentaire ou absolument le Brevet, d’études du premier cycle du second degré, professionnel, sportif populaire, supérieur, de technicien, d'apprentissage). L’industrie n’est pas en reste. Elle a ses brevets d’invention, d’addition, de perfectionnement, de fabrication, d'importation. Il faut croire que l’Etat est la garantie suprême en France, puisque brevet, mot qu’il a inventé et dont il a fait le succès, prend aussi le sens « d’assurance ou de garantie de qualité que l’on retire de la connaissance de quelqu’un et dont on lui reconnaît la légitime attribution », comme les brevets d’honnête homme, de vertu, de civisme, etc. (in Trésor de la langue française, 1971-94). L’article consacré à brevet dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, est moins ample que celui du Trésor de la langue française, mais il est plus éloquent, par la proximité entre le sens 1, propre à l’Ancien Régime (« acte non scellé par lequel le roi conférait une dignité, un bénéfice, un titre non transmissible »), et le sens 2, tout moderne : « diplôme sanctionnant des études ou attestant des aptitudes », dans laquelle se lit, comme à livre ouvert, l’homologie entre l’ancienne monarchie et l’Etat moderne, l’une et l’autre seule source du droit, de la garantie, de l’autorité, qui atteste la permanence en profondeur, en dépit des variations de surface, d’une vraie souveraineté. Bien entendu, il serait inutilement insolent d'insinuer que, peut-être, dans ces assurances, garanties, attestations, diplômes, etc. approuvés et visés par l'Etat, se cache le sens de talisman, que Littré tenait pour vieux en 1872 mais qui pourrait avoir contaminé tous les emplois modernes de brevet.

 

 


09 février 2009

Humour

 

 

Le mot humour est la forme qu’a prise en Angleterre le vieux mot humeur, emprunté assez tôt par les Anglais et réutilisé en français sous sa forme anglaise à partir de la fin du XVIIe siècle (1693, 1725, 1728 : « mots piquants à double entente que les Anglais appellent humours » ; 1745 : « De notre mot d’humeur, les Anglais ont fait celui d’humour »). Dans L’Encyclopédie (1751-65) de d’Alembert et Diderot, un article, assez pertinent, quand on le lit deux siècles et demi après qu’il a été rédigé, est consacré à l’humour. En voici un long extrait : « (Morale) les Anglais se servent de ce mot pour désigner une plaisanterie originale, peu commune et d’un tour singulier. Parmi les auteurs de cette nation, personne n’a eu de l'humour, ou de cette plaisanterie originale, à un plus haut point que Swift, qui, par le tour qu’il savait donner à ses plaisanteries, produisit quelquefois, parmi ses compatriotes, des effets qu’on n’aurait jamais pu attendre des ouvrages les plus sérieux et les mieux raisonnés. C’est ainsi qu’en conseillant aux Anglais de manger avec des choux-fleurs les petits enfants des Irlandais, il fit rentrer en lui-même le gouvernement anglais, prêt à leur ôter les dernières ressources de commerce qui leur restassent ; cette brochure a pour titre Proposition modeste pour faire fleurir le royaume d'Irlande, etc. Le voyage de Gulliver, du même auteur, est une satire remplie d’humour... ». L’Encyclopédie prend à rebrousse-poil les idées reçues et en refussant de tenir l’humour pour une forme d’esprit ou de plaisanterie qui serait spécifique de la « culture » de l’Angleterre ou qui définirait les mentalités anglaises : « Au reste, les Anglais ne sont point les seuls qui aient eu l'humour en partage. Swift a tiré de très grands secours des œuvres de Rabelais et de Cyrano de Bergerac. Les mémoires du chevalier de Grammont sont pleins d’humour et peuvent passer pour un chef-d'œuvre en ce genre ; et même en général cette sorte de plaisanterie paraît plus propre au génie léger et folâtre du Français qu’à la tournure d’esprit, sérieuse et raisonnée, des Anglais ». L’humour ne serait donc pas une marque déposée par les Anglais et les Français seraient encore plus justifiés que les Anglais à revendiquer la paternité de l’humour.

L’histoire de la langue donne raison aux auteurs de L’Encyclopédie. Humeur, d’où tout est parti, a les mêmes significations, dans la langue classique, qu’humour. Au XVIIe siècle, ce mot a pris le sens de « tempérament enjoué, gaîté, aptitude à voir ou à faire voir le comique des choses », sens dans lequel Corneille l’emploie dans la Suite du Menteur (1643) : « Cet homme a de l’humeur. - C’est un vieux domestique, qui, comme vous voyez, n’est pas mélancolique », et que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit ainsi : « Penchant à la plaisanterie, originalité facétieuse, à peu près dans le sens de l’anglais humour, qui est d’ailleurs un emprunt fait à la langue française », l’illustrant de ces extraits de Corneille (L’Illusion comique : « Où vous retirez-vous ? - Matamore : Le fat n'est pas vaillant ; Mais il a quelque humeur qui le rend insolent »), de Scarron (« De ce qu’elles ont moins, c’est dont plus je les loue : Aux sottes, de l’esprit ; aux vieilles, de l’humeur »), de Voltaire (« Les Anglais ont un terme pour signifier cette plaisanterie, ce vrai comique, cette gaieté, cette urbanité, ces saillies qui échappent à un homme sans qu’il s’en doute ; et ils rendent cette idée par le mot humeur, humour, qu’ils prononcent yumor »), Voltaire ajoutant ceci, qui abonde dans le sens de L’Encyclopédie : « ils croient qu’ils ont seuls cette humeur, que les autres nations n’ont point de terme pour exprimer ce caractère d’esprit ; cependant c’est un ancien mot de notre langue, employé en ce sens dans plusieurs comédies de Corneille ». Littré remarque que « humeur a vieilli en le sens d’humour ; cependant le voisinage du mot anglais humour lui a redonné faveur ; et déjà Diderot avait recommencé à l’employer : « Toute la scène du confessionnal voulait être mieux dessinée ; cela demandait plus d’humeur, plus de force » ; Sainte-Beuve aussi : « La gaieté, chez M. de Chateaubriand, n’a rien de naturel et de doux ; c’est une sorte d’humeur ou de fantaisie qui se joue sur un fond triste ».

Quoi qu’il en soit, les premiers lexicographes, qui enregistrent humour avec retard, Littré en 1872, les académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire, en 1935, tiennent l’humour pour spécifique de l’esprit anglais et contribuent ainsi à donner du crédit au mythe forgé par les Anglais eux-mêmes (cf. ci-dessus, Voltaire). Alors que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) insiste sur l’anglicité du mot (« iou-meur ; quelques-uns prononcent à la française : u-mour, mot anglais qui signifie gaieté d’imagination, veine comique ; humour est le français humeur, pris anciennement en ce sens et revenu aujourd’hui en usage »), mais sans en faire explicitement un invariant de la culture anglaise, les académiciens donnent dans le panneau de l’essentialisation culturelle (ou ethnique) : « (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35) Mot emprunté de l’anglais ; forme d’ironie à la fois plaisante et sérieuse, sentimentale et satirique, qui paraît appartenir particulièrement à l’esprit anglais » (exemples : l’inévitable humour britannique et des propos pleins d’humour) ». Ce travers est heureusement évité par les lexicographes actuels, qui s’en tiennent à une définition universelle : « Forme d’esprit railleuse qui attire l’attention, avec détachement, sur les aspects plaisants ou insolites de la réalité » (Trésor de la langue française, 1971-94) et « Forme originale d’esprit, à la fois plaisante et sérieuse, qui s’attache à souligner, avec détachement mais sans amertume, les aspects ridicules, absurdes ou insolites de la réalité » (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours de publication). Les exemples et les écrivains cités ne se rapportent pas à l’Angleterre ou à sa « culture », sauf l’inévitable humour britannique ou cet extrait de Hugo (Les Misérables : « Et les sarcasmes, les saillies, les quolibets, cette chose française qu’on appelle l’entrain, cette chose anglaise qu’on appelle l’humour, le bon et le mauvais goût, les bonnes et les mauvaises raisons, toutes les folles fusées du dialogue, montant à la fois et se croisant de tous les points de la salle, faisaient au-dessus des têtes une sorte de bombardement joyeux »). Des écrivains français tiennent l’humour pour un des fondements de leur art. Ainsi Jules Renard (Journal, 1910) : « Humour : pudeur, jeu d’esprit. C’est la propreté morale et quotidienne de l’esprit. Je me fais une haute idée morale et littéraire de l’humour (...). L’humour, c’est en somme la raison. L’homme régularisé. Aucune définition ne m’a suffi. D'ailleurs, il y a de tout dans l’humour ». Certes, comme le notent les rédacteurs du Trésor de la langue française, il existe un humour anglais, mais aussi un humour juif, un humour méridional, un humour paysan, un humour noir, qui tiennent autant de l’humeur française, telle qu’elle est définie par Littré, que de l’humour anglais et s’épanouissent en dehors des codes supposés premiers et purs de l’humour anglais ou britannique.


08 février 2009

Séide

 

 

Le premier lexicographe à enregistrer dans son dictionnaire le nom séide est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77). La définition est extrêmement défavorable, ce qui atteste l’horreur que les personnes désignées par ce nom peuvent susciter chez les Français : « Sectateur dévoué, fanatique, capable de commettre un crime par zèle religieux, etc. » Les académiciens qui font entrer ce mot dans la septième édition de leur Dictionnaire (1878) en proposent une définition tout aussi défavorable : « Sectaire fanatique, aveuglément dévoué à un chef politique ou religieux », notant que le mot s’étend hors de la religion et affecte aussi la politique (« chef politique », les séides d’un démagogue), ce dont on peut inférer la proximité de ces deux univers ou le remplacement du premier (la religion) par le second (la politique) comme seul horizon idéologique de la France du XXe siècle. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), même s’ils n’emploient pas pour définir séide des mots aussi méprisants que sectateur ou sectaire, y donnent un sens tout aussi péjoratif que celui des dictionnaires antérieurs : « Personne qui manifeste un dévouement aveugle et fanatique à l’égard d’un maître, d’un chef, d’un parti, d’une secte », confirmant l’extension de ce nom hors de la religion. Les synonymes en sont « fanatique, partisan, sectateur ». Il est précisé que ce mot est « généralement péjoratif, particulièrement en politique », comme le montre le dérivé séidisme, attesté pour la première fois en 1819 chez Stendhal et dont le sens est autant, sinon plus, dépréciatif que séide : « Attachement aveugle et fanatique à quelqu’un, à un parti, à une idéologie », comme dans cet extrait du Journal d’un poète de Vigny (1834) : « L’homme, créature inachevée, tient encore du singe et du chien. Imitation et servitude, séidisme dans les plus fiers ».

Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) notent cependant que, selon le grammairien Dupré (1972), séide « semble prendre en français actuel la valeur atténuée de complice, acolyte », comme si les sectateurs et sectaires qu’il désigne se faisaient plus rares dans la France moderne. Mais il est possible, sinon probable, que cet affaiblissement sémantique soit passager ou provisoire, car ce mot est arabe et islamique. Littré en indique l’origine : c’est le nom propre d’un personnage de la tragédie de Voltaire, Mahomet ou le fanatisme, injouable aujourd’hui et qui a même été interdite de représentation il y a une dizaine d’années dans la très tolérante Suisse. Ce Séide-là, écrit Littré, « est dévoué au prophète jusqu’au point de commettre un assassinat par son ordre ». Dans le Supplément de 1877, il précise que « séide ne vient pas de l’arabe seyid, « seigneur », qui a donné cid, mais de Zeid, nom d’un affranchi de Mahomet ». Le mot est donc devenu un nom commun par antonomase, phénomène qui est clairement expliqué dans la Trésor de la langue française (rubrique « étymologie et histoire » de l’article séide) : « Emploi comme nom commun de Séide, nom d’un personnage de la tragédie Mahomet, de Voltaire (1742), inspiré d’un personnage réel, Zayd ibn Harita, affranchi et fils adoptif de Mahomet (VIIe siècle). Dans la tragédie de Voltaire, ce personnage est un serviteur fanatique, aveuglément dévoué à son maître au point de commettre un crime ».


Il serait dommageable pour la juste compréhension du monde que le nom séide sorte de l’usage ou qu’il devienne un synonyme affaibli d’acolyte et qu’il cesse de désigner les fanatiques de l’islam qu’il désigne chez Voltaire. Il compte, avec matraque entre autres, parmi les joyaux que la langue de l’islam a déposés dans la langue française. Compte tenu de la faveur dans laquelle les membres des colonies islamiques établies en France tiennent leurs grands ancêtres, sectaires et fanatiques, criminels par zèle religieux, on aimerait espérer que séide et séidisme retrouvent de leur vigueur passée et désignent sans équivoque les personnes que ces deux mots désignaient naguère. Ne nous faisons pas trop d’illusions. Dans les associations subventionnées de France, il y assez d’inquisiteurs, de vigilants ou de commissaires idéologiques, des Goering et des Beria en herbe, même parmi les journalistes, les intellos et les hommes politiques, pour rendre caduc séide ou pour en interdire l’emploi au nom de la tolérance, de la laïcité, de la paix civile et de la bonne marche des affaires.

 

 

04 février 2009

Brodequin

 

 

 

 

 

Au début du XIVe siècle, est attesté le nom broissequin désignant une sorte d’étoffe (Froissart, XVe siècle : « Le roi Richard mort, il fut couché sur une litière, dedans un char couvert de brodequin tout noir ») ; et, à la fin du XVe siècle, brouzequin, désignant une chaussure ancienne couvrant le pied et une partie de la jambe (Marguerite de Navarre, XVIe siècle : « après qu’il eut fermé la porte et ôté sa robe et ses brodequins fourrés, s’en alla se mettre au lit »). Les deux mots sont sans doute un seul et même mot : on a nommé les chausses de la matière dont elles étaient faites, la forme brodequin étant due à l’analogie avec le verbe broder. Diverses hypothèses ont été avancées pour expliquer l’origine de ce mot (emprunt au néerlandais ou à l’espagnol ou à l’arabe), mais aucune n’est recevable.

Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694), le mot a deux acceptions : « espèce de chaussure qui couvre le pied et une partie de la jambe » et « espèce de question (id est de torture) qu’on donne aux criminels » (exemples : donner les brodequins à un criminel ; il a eu les brodequins), les académiciens ajoutant qu’en « ce sens il ne se dit qu’au pluriel », définition qui, dans la quatrième édition (1762) de ce même dictionnaire, est exprimée dans une description presque réaliste : « Brodequins au pluriel se dit d’une sorte de question qu’on donne avec des planches et des coins, dont on se sert pour serrer fortement les jambes d’un accusé ». La question (comprendre la torture) étant interdite, du moins dans les procédures judiciaires, après 1789, la définition du mot brodequins est exprimée au passé dans le Dictionnaire de l’Académie française (1832-35 et 1932-35 : « au pluriel, il s’est dit d’une sorte de question qui se donnait avec des planches et des coins dont on serrait fortement les jambes de l’accusé »), dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77 : « au pluriel, nom d’une espèce de torture, où l’on serrait les jambes du criminel entre des pièces de bois, avec des coins, sur lesquels on frappait pour augmenter le serrement ») et dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « Au pluriel, par métonymie et par ironie, dans l’ancien droit criminel, supplice des brodequins : question que l’on donnait en serrant fortement les jambes et les pieds de l’accusé entre des planches », supplice que Balzac décrit ainsi en 1850 : « Ensuite il y a les brodequins : chaque jambe est entre deux planches ; on approche la droite contre la gauche ; on serre avec des liens ; et dès qu’il n’y a plus de jeu, tu prends ton maillet, et, à tour de bras à hauteur des genoux et des chevilles, tu enfonces des coins, comme si tu fendais du bois, jusqu’à ce que les os en craquent ; à l’ordinaire c’est quatre, sinon l’on double la dose »).
En 1762, dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française, la chaussure nommée brodequin est décrite avec plus de précision : « sorte de chaussure antique qui couvre le pied et une partie de la jambe, et qui n’est en usage que dans de certaines grandes cérémonies » (Mettre les sandales et les brodequins à un évêque ; on chausse des brodequins aux rois à leur sacre), définition que reproduisent Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), les académiciens (1798, 1832-35), les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) faisant de brodequin un terme d’habillement dans l’Antiquité, qu’ils illustrent de cet extrait de Fromentin : « quand elles ne vont pas pieds nus, elles ont pour chaussure un brodequin ou bas de cuir lacé, piqué de soie de couleur, de maroquin rouge et tout à fait semblable au brodequin, moitié asiatique et moitié grec, que certains maîtres de la Renaissance donnent à leurs figures de femmes ».

Dans les éditions de 1762 et de 1798 de leur Dictionnaire, les académiciens affirment, à tort, de toute évidence, que le brodequin « est aussi une chaussure dont se servent les comédiens quand ils jouent des tragédies », erreur qui est rectifiée dans les éditions de 1832-35 et de 1932-35 (« Le brodequin était, chez les anciens, la chaussure ordinaire des acteurs, lorsqu’ils jouaient la comédie ; on représente Thalie chaussée de brodequins » et « il se dit quelquefois au figuré, pour opposer la comédie à la tragédie. Chausser le brodequin, composer une comédie ou de faire acteur dans la comédie. Quitter le brodequin pour prendre le cothurne, etc. ») ; dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77 : « chaussure à l’usage des acteurs qui jouaient la comédie » ; « figuré, la comédie », comme dans la Satire X de Boileau : « Mais quoi ! je chausse ici le cothurne tragique ; Reprenons au plus tôt le brodequin comique ») et dans le Trésor de la langue française (1971-94 : « Théâtre, chaussure des acteurs de comédie, par opposition à cothurne, symbole du genre tragique »).

L’existence de chaussures qui ne sont pas de cérémonie ou qui ne sont pas propres à l’Antiquité est signalée pour la première fois dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35 : « espèce de bottines, ouvertes et lacées par devant, en usage surtout pour les femmes et les enfants »), dans le Dictionnaire de la langue française de Littré (1863-77 : « bottines à l’usage des femmes et des enfants »). Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), la forme et la destination du brodequin changent : « chaussure de peau ou d’étoffe qui couvre le pied et le bas de la jambe et se lace sur le dessus du pied », tandis que le sens établi en 1832-35 et par Littré (« chaussure fine de peau ou d’étoffe parfois brodée, enveloppant le pied et la jambe portée le plus souvent par les femmes et les enfants ») est tenu pour vieux par les rédacteurs du Trésor de la langue française, le brodequin étant dans les années 1960-70, usuellement, une « grosse chaussure montante de marche, emboîtant la cheville, lacée sur le cou-de-pied et portée en particulier par les militaires » et, dans un emploi familier, « toute chaussure grossière », sens que confirme les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire : « forte chaussure montante, destinée à la marche, se laçant sur le cou-de-pied et la cheville » (exemples : les brodequins à clous d’un fantassin ; des brodequins de chasse).

 


 

 

29 janvier 2009

Oriflamme

 

 

Autant la formation d’oripeau est clairement expliquée, autant celle d’oriflamme est incertaine. La principale objection que l’on oppose à la formation par composition orie (« doré », du latin aureus) et flambe (« bannière ») est que l’oriflamme des rois de France était rouge, et non couleur or. A moins que le mot ne soit issu du latin laurea flammula, désignant un étendard lauré et donnant lorie flambe, puis orie flambe, comme dans la Chanson de Roland (XIe siècle) : « Geoffrey d’Anjou porte l’orie flambe ». Dans une Chronique de Saint-Denis, datant du XIVe siècle, il est écrit ceci qui explique ce qu’est l’oriflamme : « le service du fief est tel que le seigneur en doit porter en la bataille et es osts (et dans les armées) l’oriflamme saint Denis, toutes les fois que le roi ostoie (va en guerre) ; et le roi la doit venir quérir par grande dévotion et prendre congé aux martyrs, avant qu'il mange ; et quant il se part de l’église, il s’en doit aller tout droit là où il meut, sans tourner ni çà ni là pour autre besogne ». L’auteur d’un Blason des couleurs (XVe siècle) en précise la couleur : « la rouge couleur ou vermeille est de grand état et dignité, et bien nous le démontre l’oriflamme du ciel miraculeusement envoyée aux rois gaulois, qui était de cette couleur, afin de les animer à vertu et courage, magnanimité et prouesse ; cette oriflamme était en forme d’un étendard de soie rouge, bel et plaisant, et merveilleux à voir ».

Les auteurs de dictionnaires anciens reprennent en partie ces explications ; Nicot (Trésor de la langue française, 1606) : « oriflamme est la bannière tant renommée des Rois de France » ; les académiciens et Féraud (1788) : « étendard que les anciens Rois de France faisaient porter quand ils allaient à la guerre » (1762, 1798, 1832-35 le Roi alla prendre l’oriflamme à saint Denis) ; Littré (Dictionnaire de la langue française (1863-77) étant le premier qui précise la couleur de l’oriflamme des anciens rois : « petit étendard fait d’un tissu de soie de couleur rouge tirant probablement sur l’orangé, que nos anciens rois allaient recevoir des mains de l’abbé à Saint-Denis en partant pour la guerre ». De tous les auteurs classiques, Voltaire est sans doute le seul qui se soit gaussé dans L’Essai sur les Mœurs de l’origine miraculeuse de l’oriflamme royale : « le bouclier tombé du ciel dans l’ancienne Rome, l’oriflamme apportée à Saint-Denis par un ange, toutes ces imitations du Palladium de Troie, ne servent qu’à donner à la vérité l’air de la fable ». Habituellement, les académiciens répugnent à verser dans l’encyclopédisme. Dans la huitième édition (1932-35) de leur Dictionnaire, ils font une exception à ce principe et, dans l’entrée consacrée à oriflamme, ils décrivent plus la chose (qu’ils n’ont sans doute pas vue) qu’ils ne définissent le mot : « petit étendard dont la partie flottante était terminée en pointes, qui fut d’abord la bannière de l’abbaye de Saint- Denis et qui fut porté jusqu’au XVe siècle devant les rois de France quand ils allaient à la guerre » ; ils notent aussi que le mot désigne d’autres bannières que celle de l’abbaye de Saint-Denis : « il se dit encore de bannières analogues » (exemples : l’oriflamme de Jeanne d’Arc ; une église pavoisée d’oriflammes).

Dans la langue moderne, bien que le mot oriflamme désigne des réalités historiques, c’est-à-dire caduques ou disparues (« étendard de soie rouge orangé, à la partie flottante découpée en pointes, qui fut primitivement celui de l’abbaye de Saint-Denis et que les rois de France adoptèrent comme bannière royale du XII au XVe siècle », Trésor de la langue française, 1971-94), il sort de cet emploi étroit pour désigner de nouvelles réalités : l’étendard d’un souverain (de tout souverain) ; une bannière d’apparat ou d’ornement, souvent utilisée à l’occasion de fêtes ou de cérémonies ; le pavillon que l’on hisse avant le départ d’une course hippique et que l’on amène après son départ ; et au figuré, tout ce qui constitue un signe de ralliement, comme dans cet extrait éloquent de Romain Rolland, que l’on croirait d’hier : « les jeunes intellectuels, petits bourgeois orgueilleux, se faisaient royalistes, ou révolutionnaires, par amour-propre froissé et par haine de l’égalité démocratique ; et les théoriciens désintéressés, les philosophes de la violence, en bonnes girouettes se dressaient au-dessus d’eux, oriflammes de la tempête » (Jean-Christophe, 1911). A la différence des auteurs du Trésor de la langue française, les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, ne relèvent que deux sens : le sens historique (« petit étendard dont la partie flottante se terminait en pointes, qui appartenait à l’abbaye de Saint-Denis et fut porté jusqu’au XVe siècle devant les rois de France lorsqu’ils allaient à la guerre ») et le sens actuel : « bannière d’apparat, longue et effilée, qui sert d’ornement ». En bref, il ne reste plus rien de la mystique de l’oriflamme royale dans les bannières d’apparat qui sont nommées oriflammes et qui servent à la montre ou de pub.

 

 

25 janvier 2009

Locomotif, locomotive

 

 

Le nom locomotive a été d’abord un adjectif de genre féminin, attesté à la fin du XVIe siècle comme épithète, la faculté locomotive étant la « faculté de locomotion ». C’est un mot composé latin, en partie factice, formé par les érudits et humanistes de la renaissance, avec loco, ablatif de locus (« lieu ») et motivum, neutre de motivus « relatif au mouvement, mobile » (du verbe movere, « mouvoir »). En 1825, au moment où l’on construit les premiers chemins de fer, l’adjectif est attesté comme épithète de machine, pour désigner la « machine à vapeur montée sur roues traînant sur une ligne ferrée un convoi de voitures ».

Les académiciens enregistrent le mot dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, mais ils en ignorent l’emploi ferroviaire nouveau : « adjectif, qui a rapport à la locomotion », précisant qu’il « n’est guère usité que dans l’expression faculté locomotive ou faculté de changer de lieu par un acte de sa volonté », le confinant de fait au seul domaine de la physiologie. La France s’étant pourvue sous le Second Empire d’un réseau, presque complet, de voies ferrées, il était impossible à Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) d’ignorer le sens ferroviaire de locomotive, qu’il classe cependant en seconde position dans l’article qu’il consacre à locomotif : « qui a rapport à la locomotion ; Faculté locomotive » (la faculté locomotive est un des caractères qui s’offrent les premiers à l’esprit, lorsque l’on compare le règne végétal et le règne animal) » et « machine locomotive ou, substantivement, une locomotive, machine qui opère la traction des trains sur les chemins de fer ».

Un siècle plus tard, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) exposent, à l’article locomotif, ces deux emplois, celui de la physiologie (« qui opère la locomotion, qui a rapport à la locomotion », appareil locomotif), qui est mentionné comme vieux, bien que le mot ait été employé dans ce sens par Chateaubriand (« on a cru longtemps que les végétations n’avaient point la faculté locomotive, et l’on se trompait ») et Balzac (« les hommes condamnés à répéter le même mouvement par le travail auquel ils sont assujettis ont tous dans la démarche le principe locomotif fortement déterminé ; et il se trouve soit dans le thorax, soit dans les épaules »), et celui de la technique ferroviaire : « en parlant d’un engin, qui peut se déplacer d’un lieu à un autre ; chariot locomotif, machine locomotive ». Il est même attesté dans Sainte-Beuve le verbe hapax locomotiver, au sens de « faire changer de place » et le nom locomotivité, « vieilli et rare », est-il précisé dans ce même dictionnaire, au sens de « faculté de se déplacer propre aux êtres vivants » et dont le synonyme courant est locomotion.

La disparition des machines à vapeur et leur remplacement par des machines à traction électrique ont rendu caduc, du moins dans le vocabulaire des agents de la SNCF, le nom locomotive, auquel l’administration de cette entreprise préfère motrice. La langue semble ignorer cet oukase bureaucratique, ce en quoi elle a raison, et les auteurs de dictionnaires enregistrent cette répugnance. Selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), il existe ou a existé deux sortes de locomotive : une « machine fonctionnant le plus souvent à la vapeur, montée sur roues et destinée à la traction sur route ou sur voie ferrée » (« pour les transports à ciel ouvert, on peut utiliser des brouettes, des tombereaux ou des locomotives routières », De l’exploitation des mines, 1905) et « un véhicule doté d’un moteur, destiné à la traction d’un ensemble de voitures et de wagons sur voie ferrée » ; ainsi, dans cet extrait d’un ouvrage relatif au matériel des chemins de fer, publié en 1951 : « comme les locomotives à vapeur, les locomotives électriques prennent appui sur les rails par adhérence des roues motrices ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, du Dictionnaire de l’Académie française, ce que la SNCF nomme motrice est toujours nommé locomotive : « machine montée sur roues, actionnée par la vapeur, l’électricité ou d’autres sources d’énergie, qui sert à tirer ou à pousser wagons et voitures sur une voie ferrée » (locomotive à vapeur, locomotive électrique, à moteur Diesel).

En 1846, dans La Cousine Bette, Balzac est le premier à employer locomotive dans un sens figuré pour désigner une personne, ayant une forte personnalité et jouant un rôle de premier plan dans une activité quelconque : « elle sera l’une des souveraines occultes de Paris. C’est une fière locomotive qu’une pareille femme ! ». Ce sens métaphorique (« personne, entreprise qui en entraîne d’autres à sa suite ») est jugé familier par les académiciens, en dépit de son emploi par Balzac. Il est vrai que, quand Balzac métaphorisait, il ne faisait pas dans la dentelle.

 

 

13 janvier 2009

Gestion

 

 

En latin, le nom gestio est d’un emploi peu fréquent. Il s’en rencontre deux occurrences seulement et dans la même oeuvre : De Inventione de Cicéron (premier siècle avant notre ère). M. Gaffiot (Dictionnaire latin français, 1934) le traduit ainsi : « action de gérer, gestion, exécution ». Gestion, qui en est emprunté, est attesté, comme terme de droit, en 1481 dans une Ordonnance des rois de France et il est défini de la même manière pendant trois siècles : « administration ; rendre compte de sa gestion » (Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1762) ; « administration, action de gérer ; rendre compte de sa gestion » (Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788) ; « administration, rendre compte de sa gestion ; le temps de sa gestion ; durant sa gestion » (Dictionnaire de l’Académie française, 1798) ; « action de gérer, administration ; rendre compte de sa gestion ; le temps de sa gestion ; durant sa gestion ; avoir la gestion des biens d’une personne » (Ibid., 1832-35) ; « action, manière de gérer ; avoir la gestion des biens d’une personne » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; « action de gérer ; rendre compte de sa gestion ; durant sa gestion ; avoir la gestion des biens d’une personne » (Dictionnaire de l’Académie française, 1932-35).

L’article gestion de la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) tient en une ligne ; celui de la neuvième édition (en cours de publication depuis 1994) occupe presque une demi-page. Le sens n’a guère évolué : c’est « action de gérer ; résultat de cette action » et « par métonymie », c’est « la durée pendant laquelle une personne gère un établissement, une entreprise, etc. ». En revanche, ce qui a changé, c’est la multiplication des emplois et des exemples : « avoir en charge la gestion d’une entreprise, d’un fonds de commerce, d’un immeuble ; confier à quelqu’un la gestion de sa fortune, des biens d’un mineur, d’un portefeuille d’actions ; frais de gestion ; compte de gestion ; comité de gestion ; mauvaise, saine gestion ; un cours de gestion ». En droit pénal, la gestion de fait est le « maniement accidentel ou frauduleux des deniers publics par une personne n’ayant pas la qualité de comptable public ». Le mot s’étend à d’autres réalités sociales ou collectives : aux « affaires d’un pays, d’un État ».

Gestion a beau être emprunté du latin et avoir conservé pendant plus de vingt siècles le même sens, il est un terme moderne. Littré (1863-77) en expédie la définition en une courte phrase ; un siècle plus tard, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ont besoin d’une colonne grand format pour en décrire les trois acceptions : « action de gérer les affaires d’autrui et, par extension, ses propres affaires ; manière dont on les gère » ; « dans une administration ou une entreprise, action de diriger un service ou d’assurer une fonction effective » ; « (comptabilité et finances publiques), ensemble des opérations comptables effectuées soit pendant l’année budgétaire, soit pendant la durée de fonction du comptable ». En un siècle, les emplois se sont aussi diversifiés : « gestion d’une fortune, d’un immeuble, d’un patrimoine ; de portefeuille ; automatisée ; gestion d’affaires ; durée d’une gestion ; gestion commerciale, financière ; comité de gestion ; gestion d’une entreprise ; gestion du personnel ; compte de gestion ». La modernité étant faite de l’accumulation d’énormes machines bureaucratiques, il était urgent qu’elle accouchât d’une multitude de gestions ou qu’elle mît de la gestion partout ou qu’elle fît de la gestion le sommet de l’expertise.

12 janvier 2009

Intermission

 

Emprunté du latin intermissio, nom qui est traduit dans le Dictionnaire latin français de M. Gaffiot par « discontinuité, interruption, suspension, relâche », intermission est attesté dans la seconde moitié du XIVe siècle au sens « d’interruption » (sans intermission « sans interruption ») et il est relevé par Richelet dans son Dictionnaire (1680) comme terme de médecine (intermission de fièvre).

Les académiciens, de 1694 à 1878, le définissent par les deux mêmes synonymes : « interruption, discontinuation » et en illustrent le sens des mêmes exemples, tirés de la médecine (La fièvre lui a duré trente heures sans intermission, il y a eu quelque légère intermission à son mal) ou de la vie quotidienne (il travaille sans intermission). A la différence des académiciens, Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) délimite les emplois d’intermission, d’intermittence et d’intermittent, qui « expriment tous trois, interruption, discontinuation : mais le premier est du langage commun (il travaille sans intermission ; la fièvre lui a duré trois jours sans intermission) et les deux autres ne se disent que du pouls et de la fièvre (pouls intermittent, fièvre intermittente, l’intermittence du pouls, de la fièvre) ». Or, en dix ans, si l’on compare le dictionnaire de Féraud, publié en 1788, à la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française, publiée en 1798, la situation a changé. L’exemple du langage commun, « il travaille sans intermission », n’est plus cité par les académiciens et dans la sixième édition de leur Dictionnaire, en 1832-35, ceux-ci précisent qu’on emploie ce mot « surtout en termes de médecine » : du « langage commun », il a basculé dans une langue de spécialité, celle de la médecine. Dans la huitième édition (1932-35), son emploi est jugé encore plus restreint : « terme didactique ; synonyme d’intermittence, il est moins employé que celui-ci ». Autrement dit, en un peu plus d’un siècle, l’état de choses décrit par Féraud a été complètement inversé : intermittence et intermission se sont échangé leur emploi.

Littré, pour sa part, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), ne note rien de ce que les académiciens ont remarqué. Il distingue deux emplois : celui du langage commun (« action de mettre un intervalle, une discontinuation ») et celui de la médecine (« intervalle qui sépare les accès d’une affection intermittente »). Il est vrai que les écrivains ont employé intermission sans interruption jusqu’au XIXe siècle : Littré cite des extraits de Calvin, d’Aubigné (« la succession personnelle de tous les papes jusqu’à ce temps sans intermission quelconque »), Balzac (Jean-François Guez de Balzac), de Fénelon, de Chateaubriand (« la tristesse est le relâchement de la douleur, sorte d’intermission de la fièvre de l’âme qui conduit à la guérison ou à la mort »). Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) suivent la leçon des académiciens. Ils tiennent intermission au sens « d’action de s’interrompre ou d’interrompre une chose commencée » et de « résultat de cette action » pour vieux et peu usité, bien qu’au XXe siècle, un écrivain (Arnoux) l’ait employé en 1919 : « sonne sans délai et sans intermission », et ils relèguent le mot dans la langue de la médecine (« intervalle entre deux accès de certaines affections et en particulier entre deux accès de fièvre »), ayant pour synonymes courants intermittence, relâche, répit, alors que les académiciens, dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, en réduisent encore plus le domaine d’emploi : c’est, en médecine, le synonyme vieilli d’intermittence.

Voilà comment en un siècle les lexicographes ont constaté la mort lente d’un vieux mot.

 

 

05 janvier 2009

Cessation

 

 

Emprunté du latin cessatio, enregistré dans le Dictionnaire latin français (Hachette, 1934) avec quatre acceptions (« lenteur, retard » ; « repos, arrêt de l’activité » ; « arrêt, cessation », chez Aulu-Gelle, IIe siècle de notre ère, cessation pugnae, « arrêt du combat » ; et même « jachère, repos donnée à la terre », chez Columelle, agronome), ce nom est attesté au XIVe siècle chez Oresme au sens « d’arrêt », dans « la rémission ou cessation de tel mouvement », et il est défini avec les mêmes termes dans les six premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694-1835) et par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : « intermission, discontinuation », intermission, sorti de l’usage actuel, signifiant « interruption, discontinuation ». Il est aussi illustré des mêmes exemples : cessation d'armes, d'hostilités, de poursuites, de commerce, de travail. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) opte pour une définition plus claire : « action de cesser; cessation d'hostilités, de poursuites, de commerce, etc. » et il cite un des emplois actuels : « cessation de paiements, faillite », comme les académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35 : « action de cesser quelque chose ») et dans la neuvième édition en cours de publication : « action de mettre un terme à quelque chose ; le fait de prendre fin » (cessation des hostilités, d'une douleur, de poursuites, de commerce, de paiements, du travail). En fait, le sens de cessation et ses emplois sont restés stables en plus de trois siècles, pratiquement sans évolution, comme l’atteste l’article qui y est consacré dans le Trésor de la langue française (1971-94) : « fait de prendre fin ou de mettre provisoirement ou définitivement fin à quelque chose » (synonymes, arrêt, interruption, suspension).

A propos de la guerre entre Israël et Gaza, de nombreux pays ont demandé ou exigé une « cessation » ou un « arrêt » des combats » ou « des hostilités ». A aucun moment, le mot armistice n’a été employé, bien qu’il signifie aussi « arrêt des combats » (« suspension totale ou partielle des hostilités entre deux armées, en particulier pour permettre au pays qui en fait la demande d’étudier les conditions de fin de guerre de l’adversaire », in Trésor de la langue française). A juste titre d’ailleurs, ce qui, dans la réalité des choses, et non plus dans la langue, distingue l’armistice d’une cessation des hostilités dans la réalité des choses, c’est que l’armistice est demandé par l’un des belligérants, ce qui n’a fait ni le Hamas, ni Israël, alors que la cessation des combats est exigée des puissances étrangères au conflit en cours.

 

 

31 décembre 2008

Zizanie

 

 

Le 30 décembre, un journaliste du Figaro a annoncé sans rire à la une du site de ce journal que « le verglas sème la zizanie sur les routes de France ». Il voulait sans doute dire que le verglas causait de la pagaille ou du désordre (accidents, embouteillages, routes bloquées), il a dit sans le savoir ou sans en avoir conscience que le verglas semait la division, la désunion, la mésintelligence, la discorde sur les routes – à moins qu’il n’ait voulu dire, sans doute en usant surréalistement d'une image surréaliste, que le verglas semait des graines d’ivraie ou des mauvaises herbes sur la macadam, mais sans le geste auguste du semeur hugolien.

Emprunté du latin chrétien zizania, lui-même emprunté du mot grec signifiant « ivraie, mauvaise herbe », lequel serait emprunté au syriaque, forme écrite de l’araméen et langue qui survit comme langue liturgique des chrétiens d’Orient, surtout des melkites (d’où son emploi dans l’Evangile de Matthieu : cf. la parabole de l’ivraie), le mot est attesté à la fin du XIIIe siècle au sens de « mauvaise herbe, ivraie », puis à la fin du XIVe siècle, dans l’expression semer la zizanie, au sens d’être cause de discorde, la zizanie étant, dans la langue chrétienne, un symbole de jalousie, de discorde, d’hérésie.

Les auteurs de dictionnaires relèvent les deux sens, tout en précisant que le premier sens « ivraie, mauvaise herbe » est sorti de l’usage et que zizanie n’a plus d’emploi que figuré : « Ivraie, mauvaise graine qui vient parmi le bon grain » (Dictionnaire de l’Académie française, toutes les éditions publiées de 1694 à 1932-35). Dans toutes les éditions, il est précisé que ce mot « n’est point en usage au propre ; mais au figuré il signifie la division », comme dans l’exemple : « nous étions bien unis, mais un tel a semé la zizanie parmi nous ». Ce qui est étonnant, c’est que les académiciens, qui n’ont pour objectif que d’enregistrer l’usage, ont répété pendant trois siècles la même définition « ivraie, mauvaise herbe », tout en ayant conscience qu’elle était désuète (« il n'est plus en usage au propre. Il s’emploie figurément et signifie désunion, mésintelligence »; 1932-35 : « on a semé la zizanie parmi eux ; on a mis la zizanie entre eux »). En théorie, s’ils avaient suivi les principes qui donnent sens à leur entreprise, ils auraient dû se contenter de la définition suivante : « désunion, mésintelligence ». On peut supposer que c’est la connaissance du texte des Evangiles qui les a retenus d’écarter le sens « ivraie, mauvaise herbe », sans lequel la métaphore semer la zizanie ne peut pas être expliquée. Il est regrettable que ce juste et bel accroc au principe premier soit limité à ce seul mot et que les académiciens n’aient pas eu le souci de vivifier dans les définitions de tous les mots l’horizon quelque peu fruste de l’usage par l’histoire de la langue ou par l’histoire des sens.

Les autres lexicographes, pour la plupart d’entre eux, marchent, pour ce qui est de la définition de zizanie, sur les brisées des académiciens, aussi bien Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788 : « ivraie ; il n’est plus d’usage qu’au figuré, semer la zizanie : la division ») que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77 : « ivraie, mauvaise graine qui vient parmi le bon grain ; inusité au propre ; figuré, désunion, mésintelligence »), ce dernier illustrant le sens figuré d’extraits éloquents : « ce parti croît...., désole le champ du père de famille en y semant la zizanie » (Bourdaloue) ; « Hélas ! Faut-il.... que, dès la naissance de l’Évangile, cette triste zizanie se soit glissée parmi ses plus saints ouvriers ? » (Massillon) ; « Le diable sème des zizanies pour corrompre la semence de la vie éternelle » (Calvin).

De tous les lexicographes, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) sont les seuls à ne pas juger que le sens propre de zizanie soit désuet ou inusité. En tout cas, ils ne le mentionnent pas comme vieilli : « par référence à Matthieu, 13, 25, mauvaise herbe, ivraie », l’illustrant même d’un extrait du Journal d’Amiel (1866) : « c’est la providence qui peut songer à tous les êtres à la fois. Quant à l’individu, elle le laisse semer le blé ou l’ivraie, et ne fait pas mûrir le froment sur l’herbe de zizanie ». Quant au sens figuré, « mésentente ; cause de discorde, de désunion », il est relevé comme littéraire, mention qui paraît quelque peu surréaliste au vu du succès planétaire de l’album d’Astérix, La Zizanie, lu par plusieurs millions de lecteurs, enfants et adultes, qui ne tiennent pas pour littéraire ce mot de leur univers verbal.

 

 

28 décembre 2008

Egayoir

 

 

Ce mot n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de l’Académie française, non plus que dans le Trésor de la langue française (1971-94). Le seul grand lexicographe qui le définisse est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1872-77) : « Nom, en Lorraine, de cette sorte de mare que l’on creuse pour y baigner les chevaux ». Selon Littré, le nom, formé à l’aide du suffixe – oir comme lavoir, abreuvoir, etc. qui désigne, entre autres réalités, un lieu où se fait une action, est dérivé, non pas du verbe égayer, mais du verbe aiguayer, lequel figure dans le Dictionnaire de l’Académie française depuis la cinquième édition (1798) et que Littré définit ainsi : « Baigner, rafraîchir, laver ». Cette définition est illustrée de ces exemples : « aiguayer un cheval, c’est le faire entrer dans la rivière jusqu’au ventre, et l’y promener pour le laver et le rafraîchir ; aiguayer du linge, c’est le laver et le remuer quelque temps dans l’eau avant de le tordre ».

Le fait que le nom égayoir soit en usage dans une seule région de France, la Lorraine, explique sans doute qu’il soit ignoré des grands dictionnaires de la langue française. Les auteurs de ces dictionnaires ont assurément tort. L’emploi restreint à une seule région (rien n’interdit qu’il soit étendu à toute la France) n’affecte en rien sa nature éminemment française, aussi bien par sa dérivation (suffixe – oir) que par le verbe aiguayer dont il est dérivé et dans lequel chacun reconnait le vieux mot aigue et sa matrice latine, aqua.

On apprend aussi, en consultant le « net », que de nombreuses communes de Lorraine restaurent leur égayoir, souvent bétonné ou laissé à l’abandon, qu’elles tiennent, à juste titre, pour un élément important de leur histoire et de leur patrimoine.

 

 

 

 

26 décembre 2008

Berne, berner

 

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), berne est défini ainsi : « espèce de jeu, où, soit par divertissement, soit par malice, on met quelqu’un dans une couverture pour le faire sauter en l’air » et le verbe berner a pour sens, au propre : « faire sauter quelqu’un en l’air avec une couverture, par jeu, ou par dérision », et au figuré : « traiter quelqu’un de ridicule, le railler avec mépris ».

Selon les étymologistes, le nom serait emprunté à l’espagnol bernia « manteau de femme », issu de Hibernia, nom latin de l’Irlande, ou d’origine arabe. Il est attesté en 1532 sous la forme bergne désignant une « sorte de manteau de femme » et en 1534 dans Rabelais sous la forme berne. Mais, dans le sens de « couverture sur laquelle on fait sauter quelqu’un pour se moquer de lui », attesté en 1646, il serait dérivé du verbe berner, attesté en 1486 au sens de « moquer » et dont l’étymologie fait l’objet d’innombrables débats, qu’il n’y a pas lieu ici d’exposer.

Quoi qu’il en soit, le nom berne est défini, de la première à la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, par Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) de la même manière : « espèce de jeu, où quatre personnes, tenant les quatre bouts d’une couverture, mettent quelqu’un au milieu, et le font sauter en l’air » (1762), à la différence près qu’à compter de la huitième édition le verbe de la définition est à l’imparfait et que ce sens est tenu pour vieux dans la neuvième édition : « couverture tenue aux quatre coins, dans laquelle on faisait sauter quelqu’un en l’air, en guise de plaisanterie ou de brimade ».

C’est dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35) qu’est relevé pour la première fois le terme de marine (« pavillon en berne, pavillon hissé à la place ordinaire, mais roulé, et non déployé, soit en signe de deuil, soit comme signal de détresse »), que les académiciens tiennent pour le même mot que berne, « espère de jeu ». C’est aussi ce que pense Littré : « tour que l’on joue à quelqu’un en le faisant sauter en l’air sur une couverture ; terme de marine, pavillon en berne, pavillon hissé, mais roulé sur lui-même », le « pavillon hissé en berne étant un signal de deuil ou d’une détresse qui appelle un prompt secours ». Or, ce berne est tout autre que le premier. Attesté en 1676, il n’est pas emprunté à l’espagnol, mais au néerlandais berm, au sens de «bord», « parce que le pavillon glisse le long du mât » ou « parce que le pavillon, roulé sur lui-même, prend l’aspect d’un bord, d’un ourlet ».

C’est pourquoi les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) distinguent deux homonymes : le terme de marine, pavillon en berne, dont le sens a évolué, « deuil, signal de détresse, appel de l’équipage à bord, demande d’un pilote à l’entrée d’un port » ou par extension drapeau en berne (drapeau roulé sur lui-même, en signe de deuil) et le terme qui désigne une pièce d’étoffe ou un grand manteau sans manches ou la « brimade consistant à mettre quelqu’un dans une couverture et à le faire sauter en l’air ». Cette distinction est reprise dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française (en cours de publication), alors que le verbe berner n’a pas changé de sens en plus de trois siècles. C’est aujourd’hui comme en 1694 : « (vieilli) soumettre à la brimade de la berne » et « tromper, duper en ridiculisant » et « spécialement, en racontant des balivernes ».

 

24 décembre 2008

Saynète

 

 

Ce mot est attesté dans l’orthographe saïnete dans la seconde moitié du XVIIIe siècle au sens de « petite pièce comique » qui se joue en Espagne et en 1823 puis 1855, dans la forme saynète au sens étendu de « petite pièce comique très courte », sans que cette pièce ait la moindre relation avec l’Espagne. L’origine de ce mot, diminutif du nom espagnol sain qui signifie « graisse », n’a rien en commun avec le nom scène, bien qu’il soit propre aux arts de la scène et du théâtre. Il a d’abord désigné en Espagne au XIVe siècle un morceau de nourriture, puis une bouchée agréable au goût, une chose plaisante et, enfin, au début du XVIIe siècle, une « pièce bouffonne en un acte qu’on donnait avant le deuxième acte d’une comédie ».

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) l’enregistre dans le sens espagnol du XVIIe siècle : « petite pièce bouffonne du théâtre espagnol », comme l’atteste cet extrait de Reybaud (Jérôme Paturot, 1842) : « il ne s’agissait plus que de consolider ma position dans le romantisme par des fantaisies castillanes, telles que saynètes et romans de cape et d’épée ». Dans la septième édition (1878) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens, espagnol et français, sont définis : « petite pièce bouffonne du théâtre espagnol » et « dans le théâtre français, il désigne une pièce légère en un acte, à peu de personnages ». Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) reprennent cette distinction, renvoyant le sens espagnol à l’histoire de la littérature (« petite comédie bouffonne du théâtre espagnol qui était interprétée pendant l’entracte d’une pièce plus importante ») et mentionnant le sens français comme vieilli : « petite pièce comique ne comprenant généralement qu’une scène et un nombre restreint de personnages ». Le mot a pour synonyme sketch, mot anglais qui, lui, est bien vivant dans la langue française et qui pourrait être avantageusement remplacé par saynète, à condition de sortir ce dernier mot de la désuétude où il est tombé.

 

 

20 décembre 2008

Diatribe

 

 

 

 

Emprunté latin diatriba, attesté dans Aulu-Gelle, grammairien du deuxième siècle de notre ère, au sens de « discussion, entretien » et aussi « d’académie, école, secte », lequel est aussi emprunté du grec diatribe, « passe-temps, conversation », « leçon, étude », et en particulier « entretien philosophique », ce nom est enregistré dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française en 1762, les académiciens se contentant de renvoyer leurs lecteurs à dissertation (« discours où l’on examine soigneusement quelque matière, quelque question, quelque ouvrage d’esprit, etc. »), les deux mots ayant le même sens depuis 1638: « étude, dissertation critique ».

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) est le premier à noter que diatribe « est à la mode et se prend en mauvaise part », Voltaire l’ayant employé en 1764 dans le sens de « discours injurieux » : « l’Anti-Caton de César était un libelle ; mais César fit plus de mal à Caton par la bataille de Pharsale et par celle de Thapsa que par ses diatribes ». A partir de la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798), le sens de « dissertation » est complété par un autre sens : « il s’emploie principalement dans le genre polémique et désigne quelquefois une critique amère et violente », exprimé ainsi dans la sixième édition : « dissertation critique ; on le dit aussi de tout discours, de tout écrit violent et injurieux », si bien que le sens premier de « dissertation », apparu en 1638, finit par sortir de l’usage, comme le note Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : « dissertation critique : sens ancien et à peu près tombé en désuétude », le seul sens en usage étant le sens étendu : « écrit, discours violent et injurieux ; critique amère », comme dans cet extrait de Hugo : « Si, quand la diatribe autour d’un nom s’élance, // Vous voyez une femme écouter en silence, // Et douter.... », comme si, dans la modernité triomphante, l’examen critique d’une thèse ou d’un ouvrage ne pouvait que se muer en injures ou autres attaques violentes, et cela au moment même où, à la vieille transcendance, se substitue un nouvel horizon : celui de l'immanence absolue, dont les piliers sont le social, l'économie, les psys de tout type et la politique, laquelle transforme toute critique en éructations injurieuses.

Les rédacteurs du Trésor de la langue française se fondent, comme ils le font souvent, sur des connaissances encyclopédiques pour établir le premier sens ou le sens historiquement premier de diatribe. C’était dans la rhétorique ancienne, celle de la Grèce antique, un « genre littéraire consacré à la prédication morale, pratiqué d’abord par les philosophes de l’école cynique, se caractérisant par des dialogues avec un interlocuteur fictif, l’emploi des procédés de la rhétorique et le mélange du sérieux et du plaisant ». Ce genre est devenu dans la langue française classique une « dissertation critique sur un ouvrage, un point de doctrine », sens qui est jugé vieilli par les auteurs de ce dictionnaire et auquel s’est substitué depuis deux siècles environ le sens de « discours ou d’écrit dans lequel on attaque, sur un ton violent et souvent injurieux, quelqu’un ou quelque chose », et dont les synonymes sont pamphlet, libelle. Les académiciens, dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, reprennent cette même distinction entre la diatribe propre à l’antiquité grecque (« dissertation critique pratiquée comme exercice dans les écoles de rhéteurs ») et la diatribe actuelle : « critique amère et violente » et « par métonymie », « discours, écrit violent ou injurieux ».

13 décembre 2008

Clôturer et clore

 

Dérivé de clôture, clôturer est attesté pour la première fois dans le Dictionnaire critique de la langue française de Féraud (1787-88) au sens de « mettre fin à ». De ce verbe, Féraud précise : « il ne se dit qu'en parlant d’un compte, d’un inventaire, et il n’est d’usage qu’au Palais » (comprendre : c’est un terme de justice) et il ajoute que « l’Académie ne le met pas », ce dont il faut comprendre qu’il n’est pas enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française et qu’il ne l’est qu’à compter de la neuvième édition en cours de publication. En 1795, clôturer est attesté dans le sens « entourer d’une clôture », de sorte que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit les deux sens « arrêter un compte, un inventaire, un registre » et, dans le Supplément de 1877, « fermer d’une clôture ».

Littré est le premier à signaler l’extension de ce terme de justice (« il n’est d’usage qu’au palais ») à la politique : « dans le style parlementaire, clôturer les débats : en prononcer la clôture », emploi que les académiciens ont rejeté à plusieurs reprises, non sans raison, évidemment. Dans leur Dictionnaire (neuvième édition, en cours), clôturer est suivi du seul sens : « enclore, entourer d’une clôture », l’emploi dans la justice et la comptabilité (« clôturer un compte, un inventaire ») n’étant même pas relevé. Il est précisé que « ce verbe n’a pas d’emploi figuré » et que, « dans le sens de « terminer », on ne doit pas employer clôturer mais clore ou des périphrases telles que mettre fin à, mettre un terme à », comme dans ces exemples « clore un débat, une séance, un congrès ». On comprend la position des académiciens. A partir du moment où ils excluent de la définition de clôturer le sens le plus ancien, « mettre fin à », dans clôturer un compte ou un inventaire et qu’ils bornent le sens de ce verbe à « entourer d’une clôture », il est logique qu’ils rejettent l’emploi de clôturer dans clôturer les débats au sens de « mettre fin à ». De fait, cet emploi a suscité de nombreux débats, comme l’atteste l’article clôturer du Trésor de la langue française (1971-94), dans lequel est relevé le sens figuré « mettre un terme à », dans les emplois suivants : « Clôturer un inventaire, une série, un débat, une fête, une journée, une saison ». Alors que les académiciens rejettent clore dans clôturer un débat, une séance, un congrès (communiqué publié en 1964), des grammairiens constatent que l’usage en est fort répandu et que « clôturer un débat, ce n’est pas le clore, mais en prononcer la clôture ». Dupré (1972) juge que « clôturer une activité sociale, c’est y mettre fin d’une façon théorique » et que « cette fin juridique ou théorique peut très bien ne pas coïncider avec la fin réelle des débats, de la session, de la fête, de la saison, etc. ».

Le fait est que clore au sens de « terminer » est attesté à la forme pronominale en 1405 (se clore, « se terminer », en parlant de comptes ») et que clore dans clore un débat, une séance, un colloque, etc. est plus ancien que clôturer. Dans les plus anciennes éditions du Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1832-35, 1878, 1932-35), est exposé ce sens-là : « achever et terminer », comme dans les exemples : clore une affaire, un traité, un inventaire, un état, un testament, un marché, un rôle, un compte, un Concile, une assemblée, le pas dans les joutes et tournois. Dans la sixième édition (1832-35), les académiciens précisent que clore « signifie particulièrement déclarer terminé », comme dans les exemples « clore une discussion dans une assemblée délibérante, clore la session des chambres », sens que Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève aussi : « déclarer terminé » (exemple : « clore une discussion dans une assemblée ») et que les académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire exposent ainsi : « au figuré, arrêter, terminer » (clore un débat, une négociation, un inventaire, un compte, un marché, un procès-verbal, un rôle, un dossier, une enquête) et « spécialement, marquer la fin de, déclarer terminé : clore la session parlementaire, les débats de la Chambre ; clore la séance, la déclarer levée ».

Littré note dans une remarque que « des grammairiens se sont plaints qu’on laissât sans raison tomber en désuétude plusieurs formes du verbe clore. Pourquoi en effet ne dirait-on pas : nous closons, vous closez ; l’imparfait, je closais ; le prétérit défini, je closis, et l’imparfait du subjonctif, je closisse ? Ces formes n’ont rien de rude ni d’étrange, et il serait bon que l’usage ne les abandonnât pas ». Il semble que l’usage les ait abandonnées et que de nombreuses formes fassent défaut à ce verbe, comme le notent d’ailleurs les académiciens dès 1694. Il ne faudrait pas que cette défectivité morphologique s’étende aux emplois et que, dans ses emplois les plus anciens, ce verbe soit concurrencé par un verbe plus récent, sous le prétexte que le nouveau venu ou le tard venu clôturer est plus facile à conjuguer que clore.

 

 

15 novembre 2008

Saboter

 

 

 

Ce verbe, dérivé de sabot, est attesté en 1564 au sens de « jouer au sabot », une sorte de toupie (« sabot signifie encore un certain jouet d’enfants, que l’on fait pirouetter avec un fouet, avec une lanière », Dictionnaire de l’Académie française, 1694), sens dans lequel sabot est attesté dès le XIVe siècle, ne désignant une chaussure paysanne fait d’une pièce de bois évidée que deux siècles plus tard, en 1512) ; et en 1690, dans le Dictionnaire universel de Furetière, au sens de « faire du bruit avec ses sabots ». Longtemps, les académiciens n’ont relevé, de 1694 à 1832-35, dans les six premières éditions de leur Dictionnaire, que le premier de ces deux sens : « Jouer au sabot, faire aller un sabot » (exemple : « des enfants qui sabotaient dans une salle »), tandis que saboteur « ne se dit que d’un enfant qui sabote » (« un petit saboteur »).

Alors que saboter, dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1835), n’a qu’un sens (« jouer du sabot »), il en a cinq dans le Dictionnaire de la langue française que Littré a publié quelque quarante ans plus tard (1863-77) : « familièrement, faire du bruit avec ses sabots » (attesté en 1690) ; « fouler les draps avec des sabots » (attesté en 1832) ; « terme de construction, saboter un pieu, placer un sabot à son extrémité » (attesté en 1842) ; « populairement, faire vite et mal, saboter de l’ouvrage » (attesté en 1808, puis en 1842, dans un emploi transitif), « jouer au sabot » (le sens le plus ancien). Après la publication du Dictionnaire de la langue française de Littré, deux nouveaux sens sont attestés : en 1875, un sens ferroviaire (« pratiquer le sabotage des traverses de chemin de fer ») et en 1897, puis en 1907 : « agir de façon à provoquer l’échec d’une entreprise, d’un processus » et « détruire, détériorer volontairement un outillage industriel, commercial, etc. ».

Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le ménage est fait ; deux sens seulement sont relevés, « bâcler » (« mal faire exprès l’ouvrage dont on est chargé ») et « détériorer » (« arrêter, troubler le fonctionnement d’un mécanisme, soit en détériorant une pièce, soit par une fausse manœuvre intentionnelle »). Les sens ancien (« jouer à la toupie ») ou techniques (« fouler les draps » et le sens ferroviaire) ou paysan (« faire du bruit avec des sabots ») sont écartés de ce mot qui est, par ailleurs, jugé « familier ». Heureusement, les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) les rétablissent dans la définition de saboter : il est vrai que l’intention de ces nombreux rédacteurs est d’établir un thesaurus et de dresser l’inventaire le plus exhaustif possible des mots et de leur sens, même si ceux-ci sont « vieillis », comme « faire du bruit avec des sabots » (qui porte encore des sabots ?) ou « jouer du sabot » (encore faudrait-il qu’il y ait encore des toupies qui soient nommées sabots) ou ont été oubliés par les lexicographes du passé : ainsi « faire des sabots », id est des chaussures en bois (in Larousse encyclopédique). Les sens principaux apparaissent dans des emplois transitifs : « faire vite et mal un travail, une tâche » (bâcler (familier), gâter, gâcher ; saboter la besogne, la tâche) ; « détériorer, détruire de manière clandestine le plus souvent, du matériel, de l’outillage, des installations civiles ou militaires » (il est souvent question d’actions de sabotage et de saboteurs dans L’Espoir de Malraux et dans tous les récits de résistance) ; et, par analogie, « compromettre, désorganiser volontairement un projet, une entreprise », comme dans cet extrait éloquent du Traité de sociologie (1968) : « les membres des milices fascistes (...) apprennent à porter l’uniforme, à saluer, à défiler, à manier des armes, à se battre : on leur apprend comment saboter une réunion ou lutter contre des saboteurs adverses ».

Le paradoxe de l’affaire est que ce verbe saboter est en usage aussi dans les chemins de fer : « pratiquer le sabotage des traverses de chemin de fer » et qui consiste, semble-t-il, pour que le rail soit bien posé, à « saboter (est-ce raboter ?) la traverse à l’emplacement du patin » et qu’il désigne aussi, dans la mythologie des chemins de fer, l’action inverse : détériorer les traverses et les rails, de façon à faire dérailler les trains, tant et si bien qu’un saboteur, qui a cessé d’être un enfant qui joue à la toupie, est à la fois un « ouvrier qui effectue le sabotage des traverses de chemin de fer » (il n’enlève du bois de la traverse que ce qui est nécessaire) et « une personne qui pratique le sabotage » ou « l’auteur d’un sabotage », comme chez Camus (« tout contre-révolutionnaire pris les armes à la main, tout saboteur sera immédiatement fusillé », 1936) et que, parallèlement à saboter ou à saboteur, sabotage désigne les deux mêmes actions contraires ou inverses, positive (saboter, c’est construire) et négative (c’est aussi détruire), comme si toute positivité renfermait en elle sa propre négativité. Si Hegel avait su le français et qu'il eût connu ces sens contraires de saboter, sabotage et saboteur, sa dialectique aurait peut-être pris une autre direction : il l'aurait sans doute sabotée.

 

 

11 novembre 2008

Commémoration

 

 

 

En latin classique, commemoratio a pour sens « action de rappeler, de mentionner » et « évocation ». Dans le latin de l’Eglise, il a pris un sens religieux, sens qu’il a conservé dans le mot français commémoration emprunté du latin au XIIIe siècle (XVIe siècle, Calvin : « vous ferez ceci en commémoration de moi », et Marguerite de Navarre : « la passion de notre Seigneur, dont la commémoration se faisait en ces jours-là »), avant qu’à la fin du XVIe siècle, il ne s’étende à d’autres réalités que religieuses, comme l’atteste la définition du Dictionnaire de l’Académie française, première édition (1694) : « ce qui se fait, ce qui se dit pour célébrer, pour renouveler la mémoire de quelqu’un, de quelque chose » (sens général) et « il n’est guère en usage que dans les choses saintes », comme dans ces deux exemples : « en commémoration de la mort de notre Seigneur » et « l’Eglise fait aujourd’hui la commémoration d’un tel Saint ».

Le sens de ce nom évolue dans la même direction que de nombreux autres mots propres à la religion : propagande, militant, création, animation, manifestation, révélation, etc., la direction en question étant l’effacement, plus ou moins lent, partiel ou total, du sens religieux, phénomène qui est sensible dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) : « signifie la même chose que commémoraison et il s’emploie particulièrement en parlant du jour des Morts » (exemple : « la commémoration des morts »). Dans la langue des XVIe et XVIIe siècle, ce qui faisait l’objet de la commémoration, c’était « notre Seigneur » ; dans celle de la seconde moitié du XVIIIe siècle, ce sont les morts. Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) tente de distinguer les emplois respectifs de commémoraison et de commémoration : « ces deux mots ont la même origine et le même sens ; ils signifient mémoire, mais ils n’ont pas le même emploi. Le premier se dit de la mémoire qu’on fait d’un saint dans l’office divin et à la messe, le jour qu’on fait l’office en entier d’un autre saint. Cette commémoraison consiste à réciter une antienne, un verset et une oraison en l’honneur de ce saint dans l’office, et à dire l’oraison seulement à la messe... Commémoration ne se dit au propre que du jour des Morts ». La synonymie avec commémoraison, qui est une adaptation française de commemoratio (oratio étant traduit par oraison) et qui est enregistré dans cette même quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française terme dont on se sert en matière ecclésiastique, en parlant de la mémoire que l’Eglise fait d’un saint ou d’une sainte, le jour qu’on célèbre une autre fête » ; exemples : « l’Église fait commémoraison d’un tel saint ; la commémoraison des morts »), a sans doute favorisé le partage des tâches : à commémoraison (aujourd’hui désuet) la liturgie, à commémoration tout ce qui est cérémonie, qu’elle soit civile ou religieuse. De fait, ce dernier mot est employé « dans le style familier et en plaisantant », par exemple dans une phrase comme « nous avons fait commémoration de vous », « pour dire nous avons fait mention de vous » (1762, 1798, 1832-35 : « faire commémoration de quelqu’un, en faire mention »). C’est ainsi que dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), il est noté l’emploi, civil ou religieux, qui est fait de ce mot : « cérémonie établie pour rappeler le souvenir de quelque événement important » (« on a chanté un Te Deum en commémoration de cette victoire ») et cet emploi est cité d’abord, suivi par l’emploi spécifiquement religieux : « la commémoration des morts, la fête que l’Église célèbre le jour des Morts ; il se dit aussi de la mention que le prêtre fait des trépassés à l’endroit de la messe appelé Mémento »).

Littré, qui était positiviste et agnostique ou même athée, minimise dans son Dictionnaire de la langue française, 1863-77, le sens religieux, qu’il glose ainsi : « cérémonie établie pour rappeler le souvenir d’un événement » et qu’il illustre de trois extraits, dont deux font référence au sens chrétien, de Bossuet : « la communion est une douce commémoration du sacrifice de la croix » et de Pascal : « encore que ce sacrifice soit une commémoration de celui de la croix ». L’important, selon lui, est le second sens, tout laïque : « en général, souvenir » (« je garde chèrement ce portrait en commémoration de notre ancienne amitié »). A l’opposé, les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35), qui observent généralement les leçons de Littré, refusent de le suivre dans la négation du sens religieux, qu’ils rétablissent : « terme de liturgie, cérémonie du souvenir établie par l’Église » et il se dit aussi de la mention que le prêtre fait des trépassés, à l’endroit du canon de la messe appelé Mémento des morts ».

Les modernes sortent la commémoration de la liturgie et des églises et en font une affaire principalement civile : « cérémonie en souvenir d’une personne ou d’un événement, religieuse ou non » (Trésor de la langue française, 1971-94). Les objets nouveaux de la commémoration sont une « victoire », une « bataille », le centième anniversaire de la mort d’un écrivain, etc. Les objets anciens de commémoration ne sont pas totalement effacés : les morts, la Passion, l’Annonciation. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, il est pris acte – définitivement, semble-t-il – de la suprématie du sens social sur le sens religieux. L’article commence par le sens profane, laïque, civile : « action de commémorer ; cérémonie ayant pour objet de célébrer l’anniversaire d’un évènement » (la commémoration de l’armistice de 1918 est marquée chaque année par une revue militaire » ; « en commémoration de, en souvenir de, en mémoire de » ; « en commémoration de la libération de Paris en 1944 »), tandis que le sens de la liturgie catholique est exposé en second, comme s’il était devenu un appendice ou une extension du premier sens : « la commémoration de tous les fidèles défunts, fête que l’Église célèbre le 2 novembre, le lendemain de la Toussaint » et « spécialement, mention que le prêtre fait des morts à l’endroit du canon de la messe appelé Mémento des morts », tandis que commémoraison, encore défini dans ce dictionnaire, est propre à la seule liturgie catholique : « simple mention que l’Église fait d’un saint le jour de sa fête, lors d’une célébration plus importante » et par extension commémoraison des fidèles défunts ».

Cette origine religieuse de la commémoration se perpétue en partie lors des commémorations officielles du 11 novembre ou du 8 mai, quand un office religieux précède la cérémonie civile et l’hommage rendu aux morts.

10 novembre 2008

Scabreux

 

 

Emprunté de l’adjectif latin scabrosus (« sale », in Dictionnaire latin français, 1934), dérivé de l’adjectif scaber, dont le sens est « rude (au toucher), raboteux, âpre, inégal » et « couvert de crasse, sale, malpropre, galeux », cet adjectif est attesté au tout début du XVIe siècle. Il signifie alors « dont la surface est inégale, rude, raboteuse » (en parlant d’une voie) et au figuré « qui présente des dangers, des risques » ou « dur, grossier » (en parlant du langage ou du style). Ces sens sont relevés par les auteurs de dictionnaires : « rude, raboteux » (« un chemin scabreux », « une montagne qui est scabreuse à monter et à descendre », Dictionnaire de l’Académie française, 1694, 1762) et « on s’en sert plus ordinairement au figuré ; et il signifie dangereux, périlleux, difficile » (« dessein scabreux, entreprise, affaire scabreuses », ibid. et Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788, qui note que le mot « est plus usité au figuré qu’au propre »).

Le premier sens (« raboteux, rude ») est mentionné comme vieilli dans le Trésor de la langue française (1971-94). Le sens figuré qui, dans ce dictionnaire est jugé « courant », n’est pas le sens apparu au XVIe siècle, à savoir « dangereux, périlleux, difficile », mais celui qui est attesté en 1718 : « scabreux se dit aussi lorsqu’on dit quelque chose d’un peu libre » - sens que relèvent les académiciens à partir de la cinquième édition de leur Dictionnaire (1798) : « on dit d’un conte qui est difficile à raconter décemment qu’il est bien scabreux » ; « je ne sais comment je pourrai vous faire ce conte, il est bien scabreux, il est difficile à raconter décemment » (sixième édition, 1832-35) ; « difficile à dire ou à traiter décemment ; ce conte est bien scabreux » (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ; « une histoire scabreuse, une histoire qu'il est difficile de raconter décemment » (huitième édition, 1932-35), et que les rédacteurs du Trésor de la langue française définissent plus explicitement ainsi : « qui risque d’offenser la pudeur, de choquer », les synonymes proposés étant « choquant, déplacé, inconvenant, indécent, licencieux, osé ». Ce dictionnaire a été publié entre 1971 et 1994. Il date, pour ce qui est du volume S, d’à peine vingt ans. La définition qu’on y lit pourrait laisser penser qu’il est beaucoup plus ancien, tant les histoires qui pourraient être qualifiées de scabreuses sont étalées partout aujourd’hui sans retenue et sans que quiconque se sente offensé, au point que le scabreux semble être devenu la norme. On a les normes qu’on peut.

 

28 octobre 2008

Dédicace

 

 

Emprunté du latin dedicatio dont le sens est « consécration d’un temple » et « inauguration d’un théâtre », puis qui s’est étendu dans la langue latine en usage dans l’Eglise catholique aux réalités de la nouvelle religion (« consécration d’une église » et « fête de la dédicace d’une église »), le mot dédicace est attesté à la fin du XIIe siècle sous la forme dicaze au sens de « consécration d’une église ou d’un oratoire », puis, à la fin du XIIIe siècle, sous la forme dedicasse pour désigner la fête annuelle commémorant la consécration d’une église. Ce n’est qu’au XVIIe siècle que le mot s’est étendu aux réalités littéraires. En 1613, il signifie «hommage qu’un auteur fait de son œuvre à une personne ».

Les auteurs de dictionnaires relèvent les deux sens, religieux et profane : « Consécration d’une église ou d’une chapelle » ; « il se prend aussi pour le jour anniversaire de la dédicace » : « il se dit aussi de l’adresse d’un livre qu’on fait à quelqu’un par une épitre à la tête de l’ouvrage » (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694). D’une édition à l’autre de ce dictionnaire, la définition ne change guère, sinon dans des détails de l’expression (« fête annuelle qui se fait en mémoire de la consécration d’une église » et « adresse d’un livre qu’on fait à quelqu’un par une épître ou par une inscription à la tête de l’ouvrage », 1762), ou bien par des ajouts : « on dit aussi la dédicace d’une statue » (1798, cinquième édition). Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) laisse entendre que l’emploi étendu de dédicace divisait les grammairiens du XVIIIe siècle : « plusieurs (sans doute les « puristes » d’alors) pensent que dédicace ne se dit point des livres, et qu’on ne le dit que des thèses et actes publics », alors que « l’Académie le dit des uns et des autres ».

Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1832-35), il est tenu compte de l’emploi, proprement historique, de dédicace dans des ouvrages traitant de la civilisation de l’antiquité ou des religions païennes : « consécration d’un temple, d’une église, d’une chapelle », comme l’atteste l’exemple « tel empereur fit la dédicace de ce temple ». Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend, en le systématisant, ce point de vue, puisqu’il cite d’abord le sens « historique » (« consécration du temple de Jérusalem chez les Juifs »), lequel n’est pas le premier sens attesté en français, mais le sens qui réfère aux réalités les plus anciennes, et cela dans chez des écrivains du XVIIe siècle (Bossuet : « il célébra la dédicace du temple avec piété ») ou du début du XIXe siècle (Saci : « voici donc tout ce qui fut offert par les princes d’Israël à la dédicace de l’autel, au jour qu’il fut consacré : douze plats d’argent ; douze vases d’argent et douze petits vases d’or »). De fait, ce qui prime dans cet article et dans l’ordre dans lequel sont exposés les sens, ce n’est pas la langue, mais les réalités du monde et l’histoire. Littré ne cite qu’ensuite les sens chrétien et profane : « consécration d’une église ou d’une chapelle, qu’on dédie à quelque saint, c’est-à-dire qu’on met particulièrement sous sa protection » ; « fête qui se célèbre tous les ans le même jour en mémoire de la consécration d’une église et qui est marquée par des cierges mis sur tous les piliers » ; « hommage qu’on fait d’un livre à quelqu’un par une épître imprimée en tête de l’ouvrage ». Dans la langue moderne, l’extension se fait au détriment du sens religieux et au profit des sens profanes : « on le dit de même pour la consécration d’un monument à un personnage » ; « il se dit, par extension, de l’inscription qui rappelle cette consécration » ; « épître ou inscription à la tête d’un ouvrage imprimé, par laquelle on le place sous le patronage de quelqu’un » ; « par extension, il se dit des quelques mots ou des quelques lignes écrites par un auteur sur la première page de son livre pour en faire hommage à quelqu’un ».

Les rédacteurs du Trésor de la langue française (1971-94) adoptent l’ordre chronologique du Littré : les sens se suivent les uns dans l’article en fonction de l’ancienneté des choses qu’ils désignent ou qu’ils signifient : d’abord l’antiquité païenne ou juive, puis la religion chrétienne, ensuite la religion civile (« consécration d’un édifice quelconque à un personnage ») et enfin les œuvres imprimées (« fait de dédier une œuvre à une personne (généralement très connue) par un hommage imprimé en tête de l’ouvrage », « hommage manuscrit et non public d’un livre », « hommage manuscrit sur une photographie, un disque, etc. », « texte de la dédicace ; son contenu ». Les exemples qui illustrent dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française sont un condensé éloquent de l’évolution de dédicace : des emplois de plus en plus souvent profanes et de moins en moins prestigieux : la fête de la dédicace d’une église, la dédicace du château de Versailles à toutes les gloires de la France, une dédicace au roi, collectionner les dédicaces (id est « formule manuscrite qu’un auteur appose en hommage à quelqu’un sur la première page d’un livre, sur une photographie, un disque, etc. »). Les consciencieux du social qui mettent de la politique partout concluraient sans doute  de cette note que la langue s'est démocratisée en deux siècles.

 

20 octobre 2008

Ritournelle

 

 

 

 

Emprunté de l’italien ritornello, terme de musique, qui désigne la répétition d’un motif (ou son retour incessant), ce nom est attesté dans son sens propre chez Molière (Le Bourgeois gentilhomme, II, 1 : « il vous faudra trois voix, un dessus, une haute-contre et une basse, qui seront accompagnées d’une basse de viole, d’un théorbe et d’un clavecin pour les basses continues, avec deux dessus de violon pour les ritournelles ») et, quelques années plus tard, dans son sens figuré et ironique (« ce que l’on répète continuellement ») chez Mme de Sévigné (« conservez-vous, ma chère bonne, c’est ma ritournelle continuelle »). Dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1762 (de la première à la quatrième), seul le sens propre est défini : « petite symphonie qui a rapport avec un chant qui la précède et qui quelquefois la suit » (1694) et « petite symphonie qui précède un chant et qui quelquefois le suit » (1762, 1798, Féraud, Dictionnaire critique de la langue française, 1788), ces définitions étant illustrées du même exemple : « cette ritournelle ne convient pas au chant ». Dans la cinquième édition (1798), le sens figuré est défini pour la première fois : « il se dit familièrement, par extension, et dans un sens ironique pour le retour fréquent des mêmes choses, des mêmes idées dans le discours ». L’exemple qui l’illustre est : « il a parlé longtemps pour dire toujours la même chose ; ce n’était qu’une ritournelle ». Les académiciens dans la sixième édition (1832-35) reproduisent ce sens figuré tel quel, après avoir légèrement modifié le sens propre. La ritournelle n’est plus une (petite) symphonie, mais « un petit morceau de musique instrumentale », lequel « précède » toujours « un chant » et « quelquefois le suit ». A partir du XIXe siècle, les deux sens de ritournelle sont bien établis. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et les académiciens (huitième édition, 1932-35) les reprennent, sans ajouter quoi que ce soit de nouveau aux définitions de 1798 et de 1832-35 ; il en est de même dans le Trésor de la langue française (1971-94), dont les rédacteurs notent cependant que, désignant une réalité de la musique, ritournelle se dit aussi « d’un petit air » qui sert « de refrain à une chanson » et « d’un chant ou d’une chanson à refrain, facile et monotone » (les synonymes en sont pont-neuf (vieilli), rengaine, scie).

Jean-Marie Gustave Le Clézio, à qui a été attribué le prix Nobel de littérature, connaissait-il les deux sens du mot ritournelle, quand il a écrit Ritournelle de la faim ? Ce serait lui faire injure que de répondre négativement ou ce serait lui imputer le crime de cynisme (un comble pour un écrivain si vertueux qu’il en paraît vertuiste) que de penser qu’il a employé dans le titre le nom ritournelle dans le sens de « ce qui est répété trop souvent, à satiété » (Trésor de la langue française) ou, comme l’écrivent les académiciens en 1798 : « il se dit familièrement, par extension, et dans un sens ironique pour le retour fréquent des mêmes choses, des mêmes idées dans le discours ». Un écrivain couronné du prix Nobel ne répète pas les mêmes choses pour ne rien dire. Ou bien, c’est à désespérer de l’Académie royale de Suède et de ses sommités qui décernent chaque année ce prix.

28 août 2008

Irréfragable

 

 

 

 

Emprunté de l’adjectif latin irrefragabilis « irréfutable », dérivé du latin refragari « voter contre, s’opposer à », irréfragable est attesté en 1470. Il est enregistré dans le Dictionnaire universel (1690) de Furetière : « certain, assuré, qu’on ne peut reprocher » et illustré de ces deux exemples : « il y a un témoignage irréfragable de cette vérité dans un auteur contemporain » et « l’expérience est une preuve irréfragable qui vaut mieux que tout raisonnement ». Il est relevé aussi dans le Dictionnaire de l’Académie française, dès la première édition, celle de 1694. Dans la quatrième édition (1762), les académiciens précisent que cet adjectif, qui signifie « ce qu’on ne peut contredire, qu’on ne peut récuser », « n’est en usage que dans l’Ecole ». Dans les exemples cités, moins philosophiques que ceux de Furetière, il qualifie les noms docteur, autorité, témoignage.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) distingue les emplois, suivant que l’adjectif qualifie les personnes (« qu’on ne peut contredire ») ou qu’il se dit aussi des choses : « autorité, témoignage irréfragable ». Pour illustrer le premier emploi, il cite un extrait, sans doute ironique, de l’Essai sur les mœurs de Voltaire : « les docteurs qui résolvaient ces questions scolastiques s’appelaient le grand, le subtil, l’irréfragable ».

Peu à peu, d’un dictionnaire à l’autre, les emplois relatifs aux personnes s’effacent. Les académiciens, dans la huitième édition (1932-35) et dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, le relèvent comme un « terme didactique » (en 1932-35), mais ils ne mentionnent que les emplois relatifs aux choses : « qu’on ne peut contredire, qu’on ne peut récuser ; une autorité, un témoignage irréfragable ». Le docteur irréfragable a donc disparu, ayant sans doute sombré dans le même abîme de discrédit ou d’indifférence que la scolastique et la théologie. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) signalent cet emploi, précisant qu’il est vieilli et l’illustrant de deux extraits datés l’un de 1813, l’autre de 1842. Le seul emploi courant se rapporte aux choses ou aux faits : « qu’on ne peut contredire, réfuter ». Les synonymes en sont incontestable, indéniable, irrécusable et les mots que l’adjectif qualifie sont affirmation, évidence, autorité, preuve, opinion.

Il y a deux ou trois siècles, des hommes pouvaient être qualifiés d’irréfragables. Il semble que ce ne soit plus possible, sauf ironiquement. Seuls les faits continuent à l’être – du moins pour ce qui est de la France ou de la théologie. Voilà un indice qui témoigne de l’affaissement de l’autorité ou de l’argument d’autorité, lié à la fonction ou au statut. La liberté d’examen s’est étendue ; seuls les faits, qui ont été établis et avérés, sont irréfragables. Telle est la version heureuse et confiante de l’Histoire : si tous les gars du monde, etc. Mais cette vision est démentie par les réalités, qui elles sont irréfragables. Au XXe siècle, alors que l’adjectif irréfragable cesse de s’appliquer aux personnes, se multiplient les despotes et tyrans qu’il est impossible, sauf à vouloir se suicider, de contredire. Ces irréfragables ne sont pas théologiens, mais docteurs en marxisme léninisme. Ils ont pour nom Lénine, Staline, Mao, Pol Pot, Castro, usw. Il suffisait de dire un mot qui aurait réfuté ces docteurs en tout, et l’imprudent était exécuté d’une balle dans la tête. Les réalités tragiques parfois démentent la langue heureuse.

 

 

 

11 juillet 2008

Forge

 

 

        Issu du latin fabrica « atelier, forge », le nom forge est attesté au milieu du XIIe siècle au sens « d’atelier où l’on travaille les métaux ». A la fin du XVIIIe siècle, quand apparaissent les premiers embryons d’une sidérurgie industrielle, il désigne, non plus un atelier, mais une usine où la fonte (de fer) est transformée en acier. Dans le Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la sixième édition (1694, 1762, 1798, 1832-35), le sens exposé est le sens qui est historiquement le premier : « atelier où l’on travaille les métaux » - l’atelier « où l’on fond le fer quand il est tiré de la mine et où on le met en barre » (exemples : « forge de fer, faire aller une forge, entretenir une forge, le fourneau d’une forge, les soufflets d’une forge, les forges sont d’une grande dépense, les amas d’une forge » ; ou bien « la boutique d’un maréchal », que l’on nomme aujourd’hui maréchal-ferrant (exemples : « mener un cheval à la forge, un cheval qui revient de la forge ; et, on dit la forge d’un maréchal, d’un serrurier, d’un armurier, etc. pour marquer l’endroit où ces sortes d’artisans travaillent en fer, chacun selon son métier » - 1694 – ou « pour marquer le fourneau où ces sortes d’artisans chauffent leur fer et l’enclume où ils le battent » - 1762, etc.), sens que Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) résume ainsi : « forge se dit du lieu où l’on forge le fer et de la boutique d’un maréchal, d’un serrurier, d’un armurier ». Dans la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, le maréchal est un maréchal ferrant.

        Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) est le premier à citer les emplois figurés de forge : « cet ouvrage sort de la forge ou est encore tout chaud de la forge : il a été achevé tout récemment, il sort des mains de l’auteur » ; et dans le Supplément de 1877 : « figuré, création, fabrique », comme dans ces extraits de Malherbe (« cet argument n’est pas avoué des stoïques, il est de la forge des péripatétiques » : « que sont-ce ces contrats, ces papiers de compte, sinon des maux volontaires partis de notre forge ? » ou de Bayle : « il n’y a point de meilleure forge de nouveaux mots que la comédie ». Littré est aussi le premier lexicographe à définir le sens « d’usine dans laquelle la fonte de fer est transformée en métal », l’illustrant d’un extrait de Buffon, qui possédait les forges de Montbard : « toute forge qui ne produirait pas trois cents milliers de fer par an ne vaudrait pas la peine d’être établie ni maintenue ». Il est le premier à citer la fameuse expression maître de forge. Il tente aussi de distinguer les emplois de haut fourneau de ceux de forge : « le haut fourneau est l’usine où le minerai est réduit en fonte ; la forge est l’usine où la fonte est transformée en fer », illustrée par cet extrait : « si dans une même usine on réduit le minerai en fonte, et celle-ci en métal, cette usine prend le nom de forge, quoique sa partie appelée forge soit exclusivement réservée à forger la fonte, c’est-à-dire à la battre avec un marteau pour la transformer en métal ».   Ce sens moderne est amplement défini dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française : « forge s’emploie souvent au pluriel pour désigner les établissements industriels, les usines où l’on transforme la fonte en fer » et « par extension, il se dit d’un haut fourneau où le minerai est réduit en fonte ». Sont cités les deux exemples célèbres de l’histoire sociale de la France, jusqu’en 1950 : « un maître de forges », « le Comité des Forges de France ».

            Attesté pour la première fois en 1770, ce sens moderne est mentionné dans le Trésor de la langue française (1971-94) comme vieilli : le mot forge désigne un « établissement se consacrant à la fabrication du fer à partir du minerai ou de la fonte » ou une « entreprise industrielle de fabrication d’acier ». La révolution industrielle, qui, à partir du fer et du charbon, a chamboulé la France traditionnelle et y a forgé, du moins en Lorraine, dans le Nord, en Saône et Loire et dans les Cévennes, cet aspect industrieux, aujourd’hui à l’agonie ou disparu, a duré moins de deux siècles. Au bout de deux siècles, ce qui semblait moderne est désuet, le mot et la chose, au point de sortir de l’histoire de France (et d’Angleterre) pour ne plus exister qu’en Chine, en Inde, au Brésil. Voilà qui, plus que tout discours, en dit long sur les vanités modernes. Ce que Maupassant écrit en 1887 : « et près de là les grandes forges soufflent leur haleine ronflante, pareille à des mugissements de lion apocalyptique ; les hautes cheminées jettent au vent leurs panaches de flammes, et l’on entend des bruits de métal qui roule, de métal qui sonne, de marteaux énormes qui retombent », tout cela est mort à jamais et n’est pas près de renaître en France. Ces vieux textes font prendre conscience que tout un monde a disparu. Il est vrai aussi que les forges de maréchal ferrant ont fermé, depuis près d’un demi-siècle, de quasiment tous les villages de France.

            Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens continuent à relever ces sens, bien qu’ils soient sortis de l’usage : « anciennement, précisent-ils, usine de traitement du minerai de fer ou de la fonte ; maître de forges, propriétaire d’une telle entreprise, qui en assurait personnellement la direction et en recueillait les bénéfices ; le Comité des forges, organisme regroupant naguère les principaux maîtres de forges ». Les adverbes anciennement et naguère, l’emploi de l’imparfait, tout cela atteste dans les définitions la fin d’un monde, qui, en fin de compte, ne subsiste que dans quelques noms propres, comme les académiciens le remarquent : « le mot forges, au pluriel, figure encore dans la raison sociale de certaines entreprises sidérurgiques : les Forges et Aciéries du Nord et de l’Est ; les Forges et Chantiers de la Méditerranée ». En revanche, ces mots survivent en partie dans la mythologie syndicale : s’ils disparaissaient, ils risqueraient de faire disparaître aussi la raison d’être des syndicats.

 

 

07 juillet 2008

Pédérastie

 

 

 

Emprunté du grec, ce nom est attesté en 1580 dans un ouvrage de Jean Bodin sur les démons. Il est enregistré dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), dans un sens d’homosexualité, ce dernier mot n’ayant été formé qu’à la fin du XIXe siècle. C’est « la passion, l’amour honteux entre des hommes ». Cette même définition morale est reproduite dans la cinquième édition (1798). Dans les éditions suivantes, celles de 1832-35, de 1878, de 1932-35, la condamnation morale est encore plus nette : l’amour entre des hommes n’est plus une « honte », c’est un « vice contre nature ». Ce n’est plus une définition, c’est l’expression de l’horreur, justifiée ou non, que cet acte inspire aux lexicographes. Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-77), reprend à son compte, bien qu’il fût positiviste, la définition des académiciens : « vice contre nature », écrit-il, sans l’illustrer d’exemple, se contentant de signaler que le mot vient du grec, pédéraste. Ce qui étrange dans ce vice contre nature, c’est l’invocation de la nature, sorte de paravent à la morale toute sociale qui tient les relations homosexuelles pour une honte ou un vice.

C’est dans la seconde moitié du XXe siècle seulement que le mot est défini « correctement ». Dans le Trésor de la langue française (1971-94), c’est « l’attirance amoureuse et sexuelle d'un homme pour les jeunes garçons, enfants ou adolescents (avec ou sans rapports homosexuels correspondants) » ; par extension, le mot désigne l’homosexualité masculine. Les synonymes en sont homosexualité, inversion sexuelle (masculine), péché contre nature, vice contre nature (vieux), sodomie, sodomisation, uranisme. Les exemples cités sont de deux sortes : ou bien des condamnations, dont celle de Proudhon, un des premiers socialistes français : « l’amour pour l’amour conduit à la pédérastie, à l’onanisme et à la prostitution » (1846), ou bien relativistes ou paradoxales, comme celle de Gide (1936) : « je soutiens qu’un hétérosexuel coureur et débauché peut amener plus de trouble dans les ménages que ne ferait un pédéraste. Herbart fait judicieusement observer que les époques où la pédérastie a été le plus admise ne semblent nullement avoir été des époques de dénatalité ».

Les auteurs de ce Trésor de la langue française précisent, dans un souci encyclopédique sans doute, que « les correspondants féminins (homosexualité féminine) sont lesbianisme, saphisme, tribadisme (vieux) ». Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens se contentent de définir le mot sans porter de jugement sur la chose : « attirance éprouvée par un homme pour les jeunes garçons » ; le mot « désigne aussi le commerce charnel d’un homme et d’un jeune garçon ». Ils se démarquent des auteurs du Trésor de la langue française en qualifiant d’abusive l’extension de ce mot pour désigner l’homosexualité masculine – ce en quoi ils ont raison, d’un point de vue lexicographique, puisque le nom homosexualité a été formé justement pour distinguer ce qu’il désigne de ce que désigne la pédérastie.

 

 

02 juin 2008

Blaser, blasé

 

 

 

Le verbe blaser est, selon Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), "d’origine douteuse". Les spécialistes avancent plusieurs hypothèses : picard ? wallon ? néerlandais ? provençal ? francique ? Le fait est qu’il est attesté chez Mathurin Régnier, poète du début du XVIIe siècle (c’est ce qu’affirment les auteurs du Dictionnaire universel, dit de Trévoux, édition de 1743) et qu’il est enregistré dans la troisième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1740) au sens "d'user ou de s’user à force de boire des liqueurs fortes". Les exemples qui illustrent cette définition dans la quatrième édition de 1762 sont éloquents : "Il a tant bu d’eau-de-vie qu’il s’est blasé", "les excès l’ont blasé".

Les académiciens signalent que le verbe s’emploie aussi au figuré, mais sans en expliciter le sens : "il est blasé sur les plaisirs, sur les spectacles" et que le participe passé s’emploie aussi comme épithète d’un nom : "c’est un homme blasé". Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) propose une définition plus ample : "user, brûler en parlant du vin, des liqueurs, relativement à l’estomac ; les liqueurs, les excès l’ont blasé ; il s’est blasé à force de boire de l’eau-de-vie" et, dans un sens figuré : "être blasé sur, être devenu sans goût relativement à… ; il est blasé sur les plaisirs, sur les spectacles ; le lecteur, dégoûté du solide, et blasé sur le bon sens ; la nation rassasiée de chefs d’œuvre, blasée sur les beautés vraies et solides, fut aisément séduite par des écrivains ambitieux, qui désespérant d’égaler leurs prédécesseurs en marchant sur leurs traces, abusèrent de leurs talents pour corrompre l’art".

Le sens figuré est enfin clairement exposé dans la cinquième édition (1798) du Dictionnaire de l’Académie française : "Emousser les sens, affaiblir le goût de certaines choses ; la satiété blase le goût, les excès l’ont blasé ; il s’emploie avec le pronom personnel ; il s’est blasé sur les plaisirs, sur les spectacles, sur tout". L’emploi du participe comme adjectif est signalé : "c’est un homme blasé ; il a le goût, le palais blasé".

D’une édition à l’autre, le sens propre s’atténue, alors que les académiciens s’étendent de plus en plus longuement sur le sens figuré : "Il se dit figurément de ce qui rend, à la longue, incapable d’émotions, de sentiments, soit au physique, soit au moral ; l’excès de tous les plaisirs l’a blasé ; il ne rougit plus de rien, l’habitude de la honte l’a blasé ; la mauvaise vie qu’il a menée l’a blasé sur tout, l’a tout à fait blasé" (sixième édition, 1832-35 : "il s’emploie aussi avec le pronom personnel"). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) ôte de la définition du sens propre toute référence à l’alcool : c’est "émousser les sens par des excès de jouissances" et il s’étend davantage sur le sens figuré : "Au moral, rendre à la longue le cœur insensible à ce qui devrait le toucher" ("celui-ci est blasé par l’excès des plaisirs, celui-là par l’habitude de la honte"). Au XXe siècle, l’extension du sens figuré se poursuit. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), est relevé pour la première fois l’emploi de blasé comme nom : "substantivement, c’est un blasé, une blasée". Dans le Trésor de la langue française (1971-94), le sens propre, "émousser le sens du goût par excès de mets ou de boisson", est mentionné comme vieux : il semble qu’il soit sorti de l’usage, puisqu’il n’est illustré d’aucun exemple. Seul le sens figuré, "rendre, par une pratique abusive, insensible, indifférent aux émotions vives, aux plaisirs", est illustré d’exemples ; de Sartre : "une bonne pendaison, cela distrait, en province, et cela blase un peu les gens sur la mort" (1943) ; de Mme de Staël : "Il y a même des personnes vraiment sensibles que l’exagération doucereuse affadit sur leurs propres impressions, et qu’on blase sur le sentiment comme on pourrait les blaser sur la religion, par les sermons ennuyeux et les pratiques superstitieuses" (1810). L’emploi le plus répandu est celui de l’adjectif blasé, aussi bien dans le sens propre ("émoussé par l’excès des plaisirs ou de ce qui les procure", comme chez Balzac : "je ne sais rien de plus flatteur pour une femme que de réveiller un palais blasé", 1837) que dans le sens figuré : "qui est dégoûté, revenu de tout ; qui conçoit une indifférence totale vis à vis de ce qui doit émouvoir, convaincre", aussi bien comme épithète que comme nom : "un blasé, jouer au blasé, faire le blasé".

Les emplois de l’adjectif sont si communs que les académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication depuis 1994, de leur Dictionnaire, distinguent deux entrées : blasé, participe passé de blaser et adjectif ; et le verbe blaser ; à la différence des auteurs du Trésor de la langue française, ils se contentent de mentionner comme classique le sens propre du verbe et celui de l’adjectif, les illustrant d’un exemple ("avoir le palais blasé" ; "l’usage des liqueurs fortes lui a blasé le palais ; ces raffinements de gourmandise ont fini par le blaser"), plutôt que de les renvoyer à un état de langue révolu, ce en quoi on ne peut que leur donner raison. Une langue est comme un mille-feuilles. Elle est faite de couches et de strates superposées, qui nourrissent le sens ; en bref, une langue, c’est la langue et toute son histoire.

 

 

12 mai 2008

Controverse

 

 

 

 

Dans la première édition (1694) du Dictionnaire de l’Académie française, le nom controverse (du latin controversia, "mouvement opposé", "controverse", "litige"), attesté depuis le XIIIe siècle et employé à partir de 1636 à propos de questions religieuses, est défini ainsi : "débat, contestation". Il s’emploie, selon les académiciens, dans le cadre de la rhétorique antique ("les anciens rhéteurs proposaient des sujets de controverse ; les controverses de Sénèque") et surtout à propos des conflits théologiques surgis en Europe après la Réforme : "il signifie plus ordinairement la dispute qui se fait sur les points de la foi, entre les catholiques et les hérétiques, principalement les calvinistes". On croit que les auteurs de dictionnaires sont impartiaux et objectifs ou que le sens des mots est un domaine préservé de tout parti pris idéologique. Bien entendu, il n’en est rien. Les dictionnaires sont des champs de bataille : la guerre y fait rage, tout mot est une arme, tout sens un guet-apens. Pourtant, les académiciens ont un mérite : ils expriment ouvertement leurs convictions, ils n’usent pas de biais pour les dissimuler, ils affichent publiquement leurs préférences. Tout cela est plus loyal que les simulacres. En 1694, neuf ans seulement après la Révocation de l’Edit de Nantes, ils ne pouvaient pas se révolter contre l’Etat ; ils tiennent donc, comme presque tout le monde alors, la Réforme protestante pour une hérésie.

Les académiciens distinguent deux sortes de controverse : la rhétorique et la religieuse. Dans L’Encyclopédie (1751-65), Diderot, qui a rédigé l’article controverse, tranche : c’est une "dispute par écrit ou de vive voix sur des matières de religion". Ce qui la définit et la distingue de la dispute, c’est le contenu : la religion. Diderot en profite pour abonder (en partie ironiquement) dans le sens de ses "adversaires", les auteurs du Dictionnaire universel, dit de Trévoux, qui a été réédité plusieurs fois entre 1704 et 1771 : "on lit, écrit-il, dans le Dictionnaire de Trévoux qu’on ne doit point craindre de troubler la paix du christianisme par ces disputes, et que rien n’est plus capable de ramener dans la bonne voie ceux qui s’en sont malheureusement égarés : deux vérités dont nous croyons devoir faire honneur à cet ouvrage". Diderot pense au contraire que les controverses ont pour effet d’éloigner les esprits du christianisme. Il couronne cet éloge ambigu de ceci : "ajoutons que pour que la controverse puisse produire les bons effets qu’on s’en promet, il faut qu’elle soit libre de part et d’autre" (ce qu’elle n’était pas totalement au XVIIIe siècle).

Contrairement à Diderot, les académiciens continuent de distinguer deux types de controverse : "débat, dispute, contestation sur des questions où il s’agit d’opinions qui peuvent être soutenues de part et d’autre ; les anciens rhéteurs proposaient des sujets de controverse" et "dispute qui se fait sur des points de foi entre les catholiques et les hérétiques ; étudier les matières de controverse, prêcher la controverse pour dire éclaircir dans la chaire les points de doctrine qui sont en contestation entre les catholiques et les hérétiques" (1762, 1798, Dictionnaire critique de la langue française de Féraud, 1788).

Ce n’est qu’à partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française que le nom hérétiques désignant les protestants, les calvinistes, les luthériens, les anglicans, disparaît de la définition de controverse (en 1787, la liberté de culte a été rétablie) et qu’il est remplacé par le terme plus vague et plus restreint de sectes dissidentes, sans que soit précisé qui il désigne : "il se dit particulièrement de la dispute qui a pour objet des points de foi entre les catholiques et les sectes dissidentes" ; "prêcher la controverse : éclaircir, dans la chaire, les points de doctrine qui sont en contestation entre les catholiques et les sectes dissidentes".

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) résout la difficulté suscitée par la distinction de deux types de controverse, en faisant de la seconde une espèce de la première ou en hiérarchisant les sens, en général et particulier ou en large et étroit : "dispute en règle sur une question, une opinion religieuse ou philosophique" et "en un sens plus étroit, dispute qui se fait entre les catholiques et les protestants sur des points de foi". Ce qui faisait la définition de controverse selon Diderot au XVIIIe siècle n’est plus, un siècle plus tard, chez Littré, qu’un appendice. Il y a dans cette évolution le signe d’une déprise ou d’un éloignement : les points de doctrine, les questions de dogmes, les querelles théologiques ne concernent plus que quelques spécialistes ; les Français s’en désintéressent.

Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens continuent à être distingués : "débat sur une question, sur une opinion, etc." et "il se dit particulièrement de la dispute qui a pour objet des points de foi". Par rapport aux éditions antérieures, le premier sens n’est plus renvoyé à l’Antiquité, mais il appartient au monde moderne ; et le second sens ne réfère plus aux querelles théologiques entre catholiques et hérétiques. Ce qui apparaît nettement dans l’évolution de ce mot, c’est l’inéluctable affaiblissement du sens religieux, lequel est compensé, comme dans les phénomènes de vases communicants, par la généralisation sociale de controverse. Ce n’est plus un exercice imposé par les rhéteurs grecs ou romains, les sophistes ou Quintilien, mais une forme de la vie en société. Les auteurs du Trésor de la langue française remplacent, pour définir ce qu’est une controverse, le terme dispute par discussion, qui fait social : "discussion argumentée, contestation sur une opinion, un problème, un phénomène ou un fait ; par métonymie, ensemble des éléments divergents ou contradictoires du débat". Le sens classique n’est plus qu’un sens particulier, limité à la théologie, c’est-à-dire à presque rien : ce n’est même plus une dispute, mais un "débat sur les points litigieux de la doctrine". Dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire, les académiciens suivent le grand courant qui éloigne la langue de ses anciennes rives religieuses. Ils définissent ainsi controverse : "débat argumenté et suivi (et non plus dispute) sur un fait, une opinion, une question ; une controverse politique, économique, scientifique ; cette œuvre a suscité de vives controverses". Ce sont les réalités de la société qui nourrissent la controverse. Le sens de "dispute" est réservé à la "théologie" : "dispute ayant pour objet une question de foi ; traiter un point de controverse". Le vieil exemple prêcher la controverse n’est plus cité ; il ne reste des anciens dictionnaires qu’étudier la controverse, expression reproduite sans être définie – signe qu’un monde ancien peu à peu s’abîme dans les profondeurs de l’oubli.

 

 

 

25 avril 2008

Philologie

 

 

 

 

Le nom philologie, emprunté du latin philologia, "amour des belles lettres", lui-même emprunté du grec, "goût pour la littérature ou l’érudition", est attesté en 1486 au sens "d’amour des belles lettres et études des sciences libérales". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le définit ainsi : "espèce de science composée de grammaire, de rhétorique, de poétique, d’antiquités (id est "archéologie"), d’histoire, et généralement de la critique et de l’interprétation de tous les auteurs ; en un mot, une littérature universelle qui s’étend sur toutes sortes de sciences et d’auteurs ; elle faisait anciennement la principale et la plus belle partie de la grammaire". La définition est belle, mais elle ne limite pas le domaine de la philologie. Il est vrai qu’au XVIIe siècle, la connaissance était encore étroite. Un homme seul pouvait faire de la philologie, ainsi définie. Aujourd’hui, ce serait de l’arrogance ou de la naïveté que de vouloir s’adonner à une "littérature universelle qui s’étend sur toutes sortes de sciences et d’auteurs". S’il avait vécu au XVIIe siècle, Arouet le Jeune aurait volontiers embrassé la philologie, telle que la définit Furetière, d’autant plus que l’exemple cité par ce lexicographe philosophe lui agrée parfaitement : "Eratosthène, bibliothécaire d’Alexandrie, a été le premier qui a porté le beau nom de philologue, suivant Suétone, et de critique, selon Clément d’Alexandrie".

Les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65) restent fidèles à Furetière, dont ils reprennent l’essentiel de la définition, tout en exprimant leurs doutes sur la profondeur des connaissances traitées par une "science" aussi étendue : "espèce de science composée de grammaire, de poétique, d’antiquités, d’histoire, de philosophie, quelquefois même de mathématiques, de médecine, de jurisprudence, sans traiter aucune de ces matières à fond, ni séparément, mais les effleurant toutes ou en partie". En fait, l’auteur de l’article hésite entre deux extrêmes : la polymathie ("une espèce de littérature universelle, qui traite de toutes les sciences, de leur origine, de leur progrès, des auteurs qui les ont cultivées") et la grammaire : "elle n’est autre chose que ce que nous appelons en France les belles-lettres et ce qu’on nomme dans les universités les humanités ou humaniores littera", la ramenant à une partie de la grammaire : "elle faisait autrefois la principale et la plus belle partie de la grammaire". Les encyclopédistes ont conscience, et à juste titre, que la connaissance exige d’être divisée en de multiples champs, relativement restreints, et que le temps de Pic de la Mirandole, où un homme seul pouvait saisir tous les savoirs en un seul et même élan, non seulement est clos, mais encore qu’il n’était que pure illusion.

Les académiciens enregistrent philologie dans la troisième édition (1740) de leur Dictionnaire : "terme didactique, érudition qui embrasse diverses parties des belles-lettres et principalement la critique". Ils n’en font pas une polymathie, la restreignant aux belles-lettres et à la critique. Les autres auteurs de dictionnaires suivent cette leçon ; Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) : "érudition qui embrasse diverses parties des belles-lettres, particulièrement la critique" ; les académiciens ("érudition qui embrasse diverses parties des belles-lettres, et principalement la critique", 1762, 1798 ; "science qui embrasse diverses parties des belles-lettres, et qui en traite principalement sous le rapport de l’érudition, de la critique et de la grammaire", 1832-35).

C’est au début du XIXe siècle qu’est attesté le sens moderne : "étude, science des langues". Peu à peu, la science se fragmente et diverses disciplines philologiques se mettent en place : en 1818, la philologie du moyen âge et la philologie classique ; en 1840, philologie comparée. Ce nouveau sens est enregistré par Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) : "étude et connaissance d’une langue en tant qu’elle est l’instrument ou le moyen d’une littérature", qui l’ajoute au sens ancien, sur la nature duquel Littré hésite : polymathie, comme Furetière, ou érudition, comme les académiciens : "sorte de savoir général qui regarde les belles-lettres, les langues, la critique, etc.", citant, pour illustrer ce sens un extrait de Rollin, qui reprend la conception de Furetière : "on entend par philologie une espèce de science composée de grammaire, de rhétorique, de poétique, d’antiquités, d’histoire, de philosophie, et quelquefois même de mathématiques, de médecine et de jurisprudence".

 

La gloire de la nouvelle philologie, comme "science des langues", a été de courte durée. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le mot, "terme didactique", désigne la "science qui, dans son ancienne extension, embrassait toutes les parties des belles-lettres". Les académiciens ajoutent : "cette science encyclopédique ayant vieilli, on tend à substituer à ce terme, dans l’étude des langues, les mots : linguistique, grammaire, critique des textes, grammaire comparée".

La consultation du Trésor de la langue française (1971-94) confirme la régression de la philologie, que les auteurs de ce dictionnaire semblent reléguer dans le siècle précédent : "surtout au XIXe siècle", écrivent-ils, c’est "l’étude, tant en ce qui concerne le contenu que l’expression, de documents, surtout écrits, utilisant telle ou telle langue". Saussure, dans le Cours de linguistique générale (1916), rappelle l’extension ancienne de la discipline, telle que la définissaient les académiciens du XVIIIe siècle ou même, mais dans une moindre mesure, comme une polymathie littéraire : "la langue n’est pas l’unique objet de la philologie, qui veut avant tout fixer, interpréter, commenter les textes ; cette première étude l’amène à s’occuper aussi de l’histoire littéraire, des mœurs, des institutions, etc. ; partout elle use de sa méthode propre, qui est la critique". Ernest Renan a peut-être été le dernier représentant de cette philologie-là. Dans L’Avenir de la science (1890), il écrit : "la philologie, en effet, semble au premier coup d’œil ne présenter qu’un ensemble d’études sans aucune unité scientifique. Tout ce qui sert à la restauration ou à l’illustration du passé a droit d’y trouver place. Entendue dans son sens étymologique, elle ne comprendrait que la grammaire, l’exégèse et la critique des textes ; les travaux d’érudition, d’archéologie, de critique esthétique en seraient distraits. Une telle exclusion serait pourtant peu naturelle". Hélas, non seulement ces "travaux" ont été exclus de la philologie, mais la philologie elle-même a été exclue (ou quasiment exclue) des disciplines universitaires, au nom de la spécialisation, de la science, de la recherche pointue, etc.

L’ambiguïté sémantique du mot et la situation confuse et de plus en plus marginale de la discipline qu’il désigne sont résumées un peu cavalièrement dans cet extrait : "comme le mot grammaire, le mot philologie est souvent employé de façon complexe et ambiguë en français" (1973) : on ne saurait faire plus sobre en matière d’éloge funèbre.

 

 

16 mars 2008

Dévisager

 

 

 

Dans les Essais (fin du XVIe siècle), Montaigne écrit : "j’eus la fièvre quarte, quatre ou cinq mois, qui m’avait tout dévisagé". La fièvre ne l’a pas longuement regardé, mais elle l’a défiguré. Attesté en 1538 et de formation française (il est dérivé du nom visage auquel ont été ajoutés le préfixe dé(s), qui désigne une action négative, et la désinence verbale – er), le verbe dévisager est défini de la même manière dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1878 : "défigurer, gâter le visage" (1694), "défigurer, gâter le visage en égratignant" (1762), "défigurer, déchirer le visage" (1798, 1832-35), et ce sens unique est illustré des mêmes exemples, dans lesquels celui ou celle qui défigure est un chat ou une femme : "ce chat est enragé, il vous dévisagera", "quand cette femme-là est en furie, elle dévisagerait un homme". Dans la sixième édition (1832-35), il est noté en outre que ce verbe "s’emploie aussi avec le pronom personnel, surtout comme verbe réciproque" ; auquel cas, dans les exemples, les auteurs et les victimes des coups de griffe sont des femmes : "si on ne les eût retenues, ces deux femmes se seraient dévisagées".

Le premier à relever le sens moderne est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui précise cependant que ce sens n’appartient pas au registre standard : "populairement, dévisager quelqu’un, faire effort pour reconnaître les traits de quelqu’un". L’exemple cité ne laisse pas de doute sur le sens nouveau : "il était à me dévisager, j’étais pourtant bien sûr de ne le pas connaître". Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le sens moderne n’est plus mentionné comme populaire et le sens ancien ou historique de "défigurer le visage" n’est même plus exposé, indice qui atteste sans aucun doute que le changement de sens est devenu effectif dans la langue : "regarder quelqu’un avec une attention curieuse et impertinente" ("avez-vous fini de me dévisager ?" ; "ils restèrent longtemps à se dévisager") et "se dévisager signifie quelquefois chercher à se reconnaître mutuellement" ("ils se dévisagèrent longtemps sans pouvoir se reconnaître").

 

Les auteurs du Trésor de la langue française ont si une vive conscience de l’hétérogénéité des deux sens qu’ils distinguent, à tort de toute évidence, deux homonymes. Dans le premier, jugé vieux, "le préfixe - exprime une idée d’altération" et le verbe a pour sens "défigurer, déchirer le visage" ou "meurtrir le visage, le détériorer". Dans le second, qualifié d’usuel, "le préfixe - exprime une idée d’aboutissement ou d’insistance" : c’est "regarder avec insistance" ("dévisager les passants, longuement, en silence"), sans nuance péjorative (avec curiosité, avec sympathie) ou avec une nuance péjorative (effrontément, avec impertinence). Le verbe s’applique surtout aux personnes, mais aussi aux choses, qui, pourtant, n’ont pas de visage : il signifie alors "regarder attentivement" ("dévisager les rideaux, la campagne, le réveille-matin").

Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les académiciens restent fidèles aux choix de leurs prédécesseurs : ils ne relèvent pas les sens ou les emplois sortis de l’usage. Pour eux, dévisager n’a qu’un seul sens : c’est "regarder quelqu’un en plein visage avec attention, avec insistance". Les exemples qui l’illustrent sont : "on dévisageait curieusement le nouveau venu, il se sentait dévisagé de manière indiscrète, impertinente, ils se dévisagèrent". L’étonnant est la rapidité (moins d’un demi siècle) avec laquelle le sens ancien de dévisager, sens premier, historique et longtemps le seul, a disparu du Dictionnaire de l’Académie française et a été remplacé par un sens que Littré jugeait populaire. L’usage qui est l’horizon des académiciens est souvent cruel : en sortir, c’est mourir.

 

 

29 janvier 2008

Antiquaire

 

 

En latin, un antiquarius est un "copiste". Le nom désigne aussi chez Tacite un "partisan de l’antiquité". Antiquaire, qui en est emprunté, est attesté une seule fois au XIIe siècle dans le sens latin de "copiste, glossateur" ; à partir de la fin du XVIe siècle, il est d’un usage assez courant pour désigner celui qui "s’applique à l’étude des œuvres de l’Antiquité", comme dans cet exemple : "c’est l’opinion des meilleurs antiquaires que le Querolus de Plaute et plusieurs autres comédies sont péries par l’injure du temps".

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées de 1694 (première édition) à 1878 (septième édition), il est relevé avec un autre sens. C’est un "savant dans la connaissance des antiques (ou des vestiges) et qui en est curieux" (1694 : "il est devenu antiquaire, c’est un grand antiquaire") ; "celui qui est savant dans la connaissance des monuments antiques, comme statues, médailles, etc."  (1762, 1798, 1832-35 : "tous les antiquaires conviennent que cette médaille est fausse"). Dans la sixième édition (1832-35), les académiciens notent un changement important de désignation : "on substitue ordinairement aujourd’hui le nom d’archéologue à celui d’antiquaire". Le nom archéologue présente deux avantages sur antiquaire : formé de deux éléments grecs, il fait plus savant qu’antiquaire, qui n’est que latin, et il est récent, étant attesté pour la première fois en 1812.

En quelques siècles, le nom a désigné des personnes ayant des activités différentes, comme le constatent les auteurs de L’Encyclopédie (1751-65). Ils complètent la définition ("personne qui s’occupe de la recherche et de l’étude des monuments de l’antiquité, comme les anciennes médailles, les livres, les statues, les sculptures, les inscriptions, en un mot ce qui peut lui donner des lumières à ce sujet") par cette remarque : "autrefois il y avait différentes autres espèces d’antiquaires : les libraires ou les copistes, c’est-à-dire eux qui transcrivaient en caractères beaux et lisibles ce qui avait auparavant été seulement écrit en notes, s’appelaient antiquaires. Ils furent aussi dénommés calligraphes". Même les guides étaient nommés antiquaires : "dans les principales villes de la Grèce et de l’Italie, il y avait d’autres personnes distinguées que l’on appelait antiquaires, et dont la fonction était de montrer les antiquités de la ville aux étrangers, de leur expliquer les inscriptions anciennes, et de les assister de tout leur pouvoir dans ce genre d’érudition".

Quant à Jean-François Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), il réserve le nom antiquaire aux "savants curieux en médailles, bustes, statues, inscriptions, manuscrits, antiques" et il critique l’usage que Ménage, ce savant du XVIIe siècle, fait du nom antiquaire, y donnant le sens que le mot avait au XVIe siècle : "celui qui s’applique à l’étude des œuvres de l’antiquité". Ainsi, "Ménage applique ce mot à gens attachés aux anciennes méthodes dans les belles-lettres", comme dans cet exemple : "le cardinal du Perron, Bertaut, Desportes et Malherbe ont été les premiers qui ont ordinairement observé de ne point mettre en vers des mots, finissant par une voyelle masculine, devant des mots qui commencent par une voyelle (ce qu’on appelle des hiatus), ce qui fait une des grandes beautés de notre poésie. Je sais que cette règle n’est pas approuvée par quelques antiquaires". La sentence de Féraud est tranchée : "le mot est impropre" et il ajoute : "certainement les vrais antiquaires de ce temps-là se mettaient fort peu en peine des innovations bonnes ou mauvaises qu’on faisait en poésie" (et pour cause : ils n’étudiaient que les monuments, les statues ou les médailles). Féraud épingle un autre emploi d’antiquaire, qu’il a lu dans une histoire de l’Angleterre au sens de "savants appliqués aux recherches des lois, usages et coutumes antiques" et qui transpose selon lui le mot anglais antiquary, comme dans cet exemple : "quelques antiquaires ont pensé que ces compensations (en argent) n’avoient lieu que pour le meurtre volontaire". La conclusion de Féraud est nette : "c’est évidemment un anglicisme, une traduction trop littérale du mot anglais antiquary, employé par M. Hume".

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) réussit à unir le sens de "philologue" et celui "d’archéologue" ou la définition d’antiquaire en usage au XVIe siècle (et l’emploi qu’en fait Ménage) et la définition classique ("celui qui est savant dans la connaissance des monuments antiques, comme statues, médailles, etc."). L'antiquaire étudie aussi les textes anciens : c’est "celui qui s’applique à l’étude de l’antiquité, en expliquant les anciennes médailles, les inscriptions, l’usage et la forme des vases et des instruments antiques, en restituant les vieux manuscrits, et cherchant d’autres lumières qui puissent jeter du jour sur l’histoire et les usages des anciens temps". L’antiquaire est donc philologue, épigraphiste et archéologue. Dans la langue du Moyen Age, en paléographie, c’était aussi "un copiste qui écrivait en lettres capitales antiques".

 

C’est à la fin du XIXe siècle, en 1890, qu’antiquaire est attesté dans le sens moderne de "marchand d’objets anciens", sous l’influence de l’allemand Antiquar, "marchand d’antiquités, bouquiniste". C’est ce seul sens qui est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (huitième édition, 1932-35) : "celui, celle qui recherche pour les vendre des objets anciens". L’exemple qui l’illustre est éloquent : "le nombre des magasins d’antiquaires croît chaque jour". C’est donc au début du XXe siècle que les bourgeois français se sont pris de passion pour les objets anciens – sans doute pour donner à leur lignée une ancienneté dont elle était dépourvue. Les académiciens ajoutent : "antiquaire désignait autrefois celui qui s’adonnait à l’étude des objets antiques : on dit ordinairement aujourd’hui archéologue".

Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) mentionnent comme vieilli le sens qu’a eu antiquaire pendant au moins trois siècles : "savant qui se livre à l’étude des monuments, des objets d’art ainsi que des inscriptions et des manuscrits antiques" (à la fois archéologue, épigraphiste et philologue), tandis que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication) le jugent très vieilli au sens de "personne qui étudie les objets, les œuvres d’art et les civilisations antiques" ("la Société des antiquaires de France"), précisant : "on dit aujourd’hui archéologue".

En un siècle et demi, les humanités ont évolué. Elles étaient affaire de curiosité, de culture, d'honnêteté; elles deviennent de la science ou elles croient être des sciences. De fait, les noms qui désignent les savants se font grecs, comme les entomologistes, les physiciens, les chmistes, les  mathématiciens, etc. Ils ne sont plus antiquaires, mais archéologues, épigraphistes, philologues.

 

27 janvier 2008

Drogman

 

 

 

 

Ce mot est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française depuis 1762 (quatrième édition) et dans d’autres dictionnaires (Féraud, Littré, Trésor de la langue française, etc.). La forme la plus courante est drogman ; mais le mot apparaît sous d’autres formes : dragoman ou même drogoman. Le mot est ancien. Il est attesté au début du XIIIe siècle sous la forme drogeman, puis droguement, au sens "d’interprète". Ainsi chez Villehardouin : "l’empereur entra en une chambre, et n’i mena fors (sauf) l’impératrice, sa femme, et son drughemant et son chancelier, et les quatre messagers", et Joinville : "il y avait des gens là qui savaient le sarrazinois et le français, que l’on appelle drugemens qui enromançaient (mettaient en langue romane) le sarrazinois au comte Perron". Le mot existe en ancien provençal (drogoman) et en italien (dragomanno). Il est emprunté du grec de Byzance, lui-même emprunté de l’arabe d’Égypte. Il a la même origine que truchement.

Il est relevé dans ce sens dans le Dictionnaire de l’Académie française : "c’est le nom qu’on donne aux interprètes et aux truchements dans les échelles du Levant" (1762, 1798, 1832-35, 1932-35, neuvième édition), dans le Dictionnaire critique de la langue française (1788, Féraud : "nom qu’on donne aux interprètes et aux truchements, dans les échelles du Levant et qui parait souvent dans les relations de ce pays"), chez Littré (1863-77 : "interprète dans les échelles du Levant" ; Chateaubriand, Itinéraire de Paris à Jérusalem, "je me rendis chez le drogman de Son Excellence"), dans le Trésor de la langue française (1971-94 : "dans l’Empire ottoman, interprète en fonction dans les ambassades et consulats européens"). D’un dictionnaire à l’autre, la définition s’affine. Féraud (1788) critique les auteurs du Dictionnaire de Trévoux qui relèvent "dragoman, qui est aujourd’hui un barbarisme" (pour ce lexicographe, est barbare ce qui est du passé). Les académiciens, en 1798, notent que "quelques-uns écrivent drogueman" ; en 1832-35, ils ajoutent ces exemples : "les drogmans d’un ambassadeur ; premier drogman ; les drogmans de la Porte", qui circonscrivent l’emploi de ce mot dans les relations internationales, en particulier avec l’empire ottoman, comme l’affirment, un siècle et demi plus tard, les auteurs du Trésor de la langue française. Littré (1863-77) rappelle que "Voltaire a dit drogoman (c’est la forme provençale ou italienne) : c’est quelquefois un drogoman, c’est-à-dire un interprète du divan qui obtient cette place". Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), l’allusion à la Porte disparaît ("les drogmans d’un ambassadeur, premier drogman"), l’empire ottoman ayant été démantelé quelques années auparavant (en 1920). Peu à peu le mot sort de l’usage. Vieilli ou histoire, précisent les auteurs du Trésor de la langue française. "Anciennement, dans l’Empire ottoman et les pays du Levant, employé chargé de diverses tâches, et, principalement, de la fonction d’interprète; voir aussi truchement", écrivent les académiciens dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire.

 

 

 

26 janvier 2008

Truchement

 

Truchement ou trucheman

 

 

 

Emprunté du nom arabe tarjoman, qui signifie "interprète, traducteur", le nom truchement a eu longtemps une orthographe flottante : il est écrit trucheman dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française en 1694 ; truchement en 1718 et 1740, trucheman ou truchement en 1762, 1798, 1835, 1878 et chez Littré, la syllabe finale man, conforme à l’étymologie, étant devenue ment par confusion avec le suffixe – ment.

Au XIIe siècle, il est attesté au sens "d’interprète" dans La Prise d’Orange : "drugement sommes d’Afrique et d’outre mer" (cf. Montaigne : "je parlai à l’un des Indiens d’Amérique fort longtemps ; mais j’avais un truchement qui me suivait si mal.... que je n’en pus tirer guère de plaisir"). Au XVe siècle, Charles d’Orléans l’emploie au sens de "personne qui parle à la place d’une autre, porte-parole, représentant" : "Et qui n’a pas langage en lui / Pour parler selon son désir / Un truchement lui faut quérir". Au milieu du XVIe siècle, il s’enrichit d’une nouveau sens : "ce qui exprime, fait comprendre, connaître" : "il n’est point de meilleur truchement des lois que la coutume" et "la parole [...], c’est le truchement de notre âme" (1580, Montaigne).

 

Nicot, dans son Trésor de la langue française (1606), y consacre un article relativement long, dans lequel il définit moins le sens du mot qu’il ne décrit la fonction : "c’est un qui interprète les langages inconnus respectivement de deux ou plusieurs personnes de diverse langue conférant ensemble". Il ajoute : "selon ce, on dit qu’un prince et un ambassadeur ont parlé par trucheman, c’est-à-dire, par interposition d’un qui exposait tant leur langage inconnu à celui à qui ils parlaient que le parler à eux inconnu de celui qui leur faisait réponse". Comme le mot n’est pas latin, Nicot s’attarde sur son origine : "il vient du mot chaldéen targeman, qui signifie "expositeur", lequel vient de targum, mot chaldéen aussi, qui signifie exposition d’une langue en autre" (autrement dit : traduction). "Et à présent encore, argue-t-il, au pays de Syrie et adjacents, le mot drogoman (autre forme de trucheman) est en usage, qui est fait dudit Chaldée". Il faut comprendre par langue chaldéenne ce que l’on nomme l’araméen. Nicot refuse aux arabes la paternité de ce mot : "les arabes, écrit-il, l’usurpent de même, ce qui a fait dire à Antoine Nebrisse que c’est un mot arabique".

 

Les académiciens relèvent, dès la première édition (1694) de leur Dictionnaire, les deux sens les plus anciens de truchement, "interprète" et "porte-parole" : "interprète, celui qui explique à deux personnes qui parlent des langues différentes, ce qu’ils se disent l’un à l’autre" (exemple : "c’est le trucheman des ambassadeurs français qui vont en ce pays-là ; s’expliquer par un trucheman ; il n’a pas besoin de trucheman, il sait la langue du pays" et "il se dit figurément d’une personne qui parle en la place d’un autre, qui explique les intentions d’un autre" (exemples : "cet homme-là bégaie si fort qu’il aurait besoin de trucheman ; il parle d’une manière assez intelligible, il ne lui faut point de trucheman", 1694, 1718, 1740, 1762, 1798, 1835).

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) relève les trois sens apparus du XIIe au XVIe siècle : "celui qui explique à des personnes qui parlent des langues différentes ce qu’elles se disent l’une à l’autre" ; "une personne qui parle à la place d’une autre, qui exprime les intentions d’une autre" ; "ce qui fait comprendre", comme chez La Fontaine ("ses regards, truchements de l’ardeur qui la touche") ou chez Molière ("ce langage, il est vrai, peut être obscur parfois, s’il n’a pour truchement l’écriture ou la voix"), comme les académiciens (Dictionnaire de l’Académie française, huitième édition, 1932-35) : "interprète, celui qui explique à deux personnes qui parlent deux langues différentes ce qu’elles se disent l’une à l’autre" ; "personne qui parle à la place d’une autre, qui explique les intentions d’une autre" ; "il se dit aussi figurément de ce qui fait comprendre ce que l’on n’exprime pas par des paroles" (exemple : "les yeux sont les truchements du cœur").

La locution "par le truchement de", attestée à compter de 1896, est relevée dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "par le truchement de quelqu'un, de quelque chose ; par l’intermédiaire, l’entremise de quelqu’un ; au moyen de quelque chose". La définition est suivie de la remarque : "d’après Hanse (1987), si le sens premier de "interprète", de "personne qui sert d’intermédiaire" a vieilli et que le mot s’emploie surtout dans par le truchement de, "par l’intermédiaire de", il faut cependant éviter de dire : par le truchement d’un interprète, car une certaine conscience subsiste du sens premier".

 

 

15 janvier 2008

Dogme

 

 

 

 

En latin, dogma est un mot de la philosophie attesté chez Cicéron (Gaffiot, Dictionnaire latin français, 1934) au sens de "théorie, opinion, croyance". Dans la langue latine de la chrétienté, ce mot signifie "croyance", mais il ne désigne plus que la croyance orthodoxe ou catholique, la seule qui soit vraie (ou jugée telle).

Le mot français, emprunté de ce mot latin, lui-même emprunté du grec, est enregistré dans tous les dictionnaires, à compter du Dictionnaire universel de Furetière (1690). La définition qui en est donnée à la fin du XVIIe siècle serait tenue aujourd’hui pour caduque et même injurieuse, parce que ce mot désigne aussi bien ce qu’enseignait la religion que ce qu’enseignaient la philosophie et les sciences. Autrement dit, la science et la philosophie étaient placées sur le même plan que la foi ou la religion, ou inversement le religion était tenue pour une science. Les modernes s’indigneraient à coup sûr, s’ils entendaient un habile leur démontrer que leur science n’est pas différente de la religion.

Quoi qu’il en soit, c’est bien ainsi que Furetière définit le nom dogme : "maxime, axiome ou principe, ou propositions en quoi consistent les sciences", définition qui est reprise dans la première édition du Dictionnaire de la l’Académie française (1694) : "maxime de religion ou de science". Certes Furetière précise que dogme "se dit particulièrement des points de religion" (exemples : "les dogmes de la foi ; ce dogme a été condamné dans un tel concile ; les dogmes des stoïciens étaient la plupart des paradoxes") et les académiciens illustrent la définition d’exemples relatifs à la religion : "les dogmes de la foi, de la religion, de la philosophie", "ces décrets sont reçus quant au dogme, et non pas quant à la discipline". Il n’en reste pas moins vrai que, chez les classiques (et cela va durer longtemps), la vérité s’exprime comme un dogme ou devient un dogme, dès qu’elle est une vérité.

Au cours du XVIIIe siècle, le nom dogme perd de son extension ; autrement dit, les réalités auxquelles il réfère sont de plus en plus limitées et le nom est exclu des sciences. Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), il n’y a plus de dogme dans la science. Le nom, propre à la grammaire et à la théologie, est défini ainsi : "maxime, sentiment, proposition ou principe établi en matière de religion ou de philosophie". Les exemples sont pris dans le christianisme et chez les stoïciens : "ainsi nous disons les dogmes de la foi : tel dogme a été condamné par tel concile ; l’Eglise ne peut pas faire de nouveaux dogmes, elle décide ceux qui sont révélés ; ce qui est dogme dans une communion paraît erreur ou impiété dans une autre ; ainsi la consubstantialité du verbe et la présence réelle de Jésus-Christ dans l’eucharistie, qui sont des dogmes pour les catholiques, révoltent étrangement, quoique sans raison, les ariens et les sacramentaires ; les dogmes des stoïciens étaient pour la plupart des paradoxes ; les dogmes spéculatifs qui n’obligent les hommes à rien, et ne les gênent en aucune manière, leur paraissent quelquefois plus essentiels à la religion que les vertus qu’elle les oblige à pratiquer ; ils se persuadent même souvent qu’il leur est permis de soutenir et de défendre les dogmes aux dépens des vertus".

Dans la quatrième édition (1762) de leur Dictionnaire, les académiciens abandonnent la définition générale de la première édition ("maxime de religion ou de science") et optent pour une définition restrictive ("point de doctrine") limitée à ce qui est objet d’enseignement : "point de doctrine, enseignement reçu et servant de règle", précisant avec prudence que le mot "se dit principalement en matière de religion"  (exemples : "les dogmes de la religion ; les dogmes de la Foi sont immuables, mais la discipline peut recevoir des changements") et qu’il se dit aussi en philosophie : "les dogmes de la philosophie" sont "les vérités que la philosophie enseigne".

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) reproduit la définition du Dictionnaire de Trévoux (plusieurs éditions entre 1704 et 1771) : "maxime, axiome, principe" et celle des académiciens (quatrième édition, 1762) : "point de doctrine, enseignement reçu et servant de règle" (citée ci-dessus) et il tranche nettement en faveur des académiciens : "l’Académie définit bien ce mot ; la définition de Trévoux ne vaut rien", affirme-t-il, oubliant que celui-ci a reproduit la définition de la celle-là (première édition, 1694). justifiant ainsi son arrêt : "il y a beaucoup d’axiomes, de maximes, de principes qui ne sont pas des dogmes". Le domaine de validité de ce nom est la religion : "il se dit principalement de la religion, et par extension de la philosophie"  (exemples : "les dogmes de la Foi, les dogmes de la Philosophie, les vérités qu’elle enseigne"), annonçant une évolution sémantique inquiétante, qui se vérifie au XXe siècle : "on dit aussi quelquefois les dogmes de la politique" (exemple : "le dogme politique des Gaules (a été) la pleine et entière souveraineté du Prince").

Dans les dictionnaires du XIXe siècle, le nom dogme est confiné dans la religion, débordant parfois dans la philosophie : "point de doctrine, proposition ou principe établi, ou regardé comme une vérité incontestable ; il se dit surtout en matière de religion et de philosophie" (Dictionnaire de l’Académie française, 1832-35) ; "terme de théologie et de philosophie, point de doctrine établi comme fondamental, incontesté, certain" (Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77). Au XXe siècle, alors que la philosophie se substitue presque complètement à la théologie et que la nouvelle religion sociale et scientiste efface peu à peu les derniers vestiges de l’ancienne religion, la restriction de dogme se poursuit. Le mot est exclu de la philosophie dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) : "point de doctrine, proposition ou principe établi ou regardé comme une vérité incontestable ; il se dit surtout en matière de religion" (exemples : "les dogmes de la religion, des dogmes religieux ; par extension des dogmes politiques, littéraires, etc.").

Les auteurs des dictionnaires modernes, aussi bien ceux du Trésor de la langue française (1971-94) que les académiciens (neuvième édition, en cours de publication), s’efforcent de distinguer nettement le sens de dogme dans la religion catholique des emplois de ce même mot dans d’autres domaines, telle la philosophie. En religion, c’est un "point de doctrine contenu dans la révélation divine, proposé dans et par l’Église, soit par l’enseignement du magistère ordinaire et universel (dogme de foi), soit par le magistère extraordinaire (dogme de foi définie) et auquel les membres de l’Église sont tenus d’adhérer" (exemples : "dogme de la Communion des Saints, de l’enfer, de l’Eucharistie ; dogme de l’immortalité, de la présence réelle, de la Providence, de la Rédemption, du péché originel, de la Trinité, de l’Immaculée Conception, de l'infaillibilité pontificale"). L’emploi de dogme dans la philosophie et l’idéologie est circonscrit à des écoles philosophiques singulières, ce qui est une manière de relativiser la valeur supposée universelle du dogme : "thèse admise dans une école philosophique particulière" (les dogmes stoïciens, platoniciens). L’article de la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie est moins long que celui du Trésor de la langue française, mais il distingue aussi les deux domaines d’emploi : "religion catholique, vérité tirée de la révélation et proposée par l’Église à la foi des fidèles" et "dans une morale, une philosophie, une théorie, point de doctrine établi ou regardé comme une vérité incontestable".

 

L’évolution de la pensée en Europe, du XVIIe au XXe siècle, se résume dans le mot dogme à une rapide séparation de la religion et de la science, puis à une lente distinction de la religion et de la philosophie. Tout était ramené à la religion ; plus rien ne l’est, du moins dans les pays catholiques ou anciennement catholiques. C’est ce que montre l’histoire du nom dogme. Pourtant, il n’est pas sûr que cette façon heureuse de raconter l’histoire des idées, dont les auteurs de dictionnaires se font les hérauts, soit pertinente ou qu’elle ne cache pas des phénomènes autrement plus inquiétants : non pas la séparation de la science et de la philosophie d’avec la religion, mais l’absorption de la science et de la philosophie par la nouvelle religion tout idéologique, qui cache les dogmes de son idéologie sous le social qu’elle exhibe.

 

07 janvier 2008

Arraisonner





Attesté au début du XIIe siècle au sens "d’interpeller", "adresser la parole à quelqu’un" ("moult fièrement Carlun en araisunet" : soit, en français actuel, il interpelle Charles très fièrement), arraisonner est un des plus anciens mots de notre langue. A la fin du XIVe siècle, il prend le sens de "chercher à amener (quelqu’un) à un avis", "à le convaincre"  ("ils entrèrent en sa maison et lui arraisonnèrent et remontrèrent comment la bonne ville de Gand était en grand nécessité d’avoir un souverain capitaine"), et à la fin du XVIe siècle, dans le droit maritime, au sens de "reconnaître l’état, la situation d’un navire" ("fut envoyée après une barque, qui l’a arraisonnée").

Pourtant, il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’en 1798 (cinquième édition) et dans un seul sens : "chercher à amener quelqu’un à un avis, en lui en donnant les raisons" (exemple : "on l’a arraisonné à ce sujet et il s’est rendu"). De même en 1832-35 (sixième édition). Les académiciens précisent qu’il "est familier et de peu d’usage" et qu’on "l’emploie aussi avec le pronom personnel dans le même sens" : "s’arraisonner avec quelqu’un", c’est "entrer en explication avec lui, chercher à lui faire entendre raison". L’article arraisonner de la huitième édition (1932-35) est plus complet : "chercher à amener quelqu’un à un avis, à une opinion, en lui donnant des raisons pour le déterminer", ce à quoi les académiciens ajoutent que, entendu dans ce sens,"il est vieux" ; et "en termes de marine, il s’emploie spécialement avec le sens de reconnaître le chargement, la destination, l’état sanitaire, etc., d’un navire qui aborde".
Un demi-siècle plus tôt, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) avait exposé ces deux sens : "chercher à persuader par des raisons" (Saint-Simon : "tandis que j’arraisonnais M. le duc d’Orléans, le roi consultait et sa famille et son conseil"), précisant "vieux en ce sens", et «"en termes de marine et de police sanitaire, s’informer d’où vient un vaisseau et où il va". Dans ce dictionnaire, sont énumérés dans la partie historique, du XIe au XVIe siècle, les divers emplois d’arraisonner, dont voici quelques exemples : "moult durement fut d’eux arraisonné" ; "Charlon [il] appelle, prit l’en à arraisnier" ; (XIIIe siècle) "li rois puis l’arraisonne mout débonnairement" ; (XVe siècle) "si avisa temps et lieu au plus bref qu’il put arraisonner les Genevois de cette chose" ; (XVIe siècle) "il était singulièrement aimé et bien voulu de la commune, pour une gracieuse façon qu’il avait de saluer, caresser et arraisonner privément et familièrement tout le monde". Compte tenu de l’ancienneté de ce verbe, il est incompréhensible qu’il ait été relevé dans les dictionnaires aussi tardivement. Peut-être les académiciens l’ont perçu comme familier.

Quoi qu’il en soit, les erreurs ou les malentendus se perpétuent dans les dictionnaires de la seconde moitié du XXe siècle. Littré juge vieux arraisonner au sens de "chercher à persuader par des raisons" ; de même les académiciens en 1932-35. En revanche, les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) ne font précéder la définition d’aucune mention de ce type. C’est "s’adresser à quelqu’un et essayer de le convaincre" et "raisonner quelqu’un, chercher à le convaincre de se faire une raison ". La Varende et Balzac l’emploient dans ce sens. En droit, c’est "proposer ses raisons, haranguer, parler, accuser, citer en justice" et dans la langue de la marine, arraisonner un navire, c’est "questionner le capitaine à l’arrivée du navire à un port ou procéder à une visite du bâtiment pour vérifier sa nationalité, sa provenance, sa destination, son chargement et particulièrement, en temps de paix, le nombre de passagers et l’état sanitaire du bord ; en temps de guerre, même opération au large par un navire de guerre" ; et "par analogie et familièrement, arraisonner une personne", c’est "l’arrêter pour la questionner".
A l’opposé, les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, mentionnent comme très vieilli le sens "chercher à persuader quelqu’un d’adopter un avis, une opinion", tandis qu’ils précisent que l’arraisonnement d’un navire peut se faire "en mer ou à l’entrée d’un port" et que la procédure peut s’appliquer à un aéronef.


Il est un emploi nouveau de ce verbe et du nom qui en est dérivé dans les œuvres en français du philosophe Heidegger, où ces mots traduisent l’allemand Gestell : littéralement "sommation". Arraisonner la nature, un fleuve, une plaine, c’est les soumettre par la technique (barrages, exploitation de ressources, agriculture industrielle) à la raison (calculante) et faire de la soumission aux désirs humains la raison d’être de la nature. Ce concept rend assez bien compte des transformations dont pâtit la nature quand elle se plie aux seules raisons et objectifs rationnels de l’homme.

06 janvier 2008

Bercail

 

 

 

 

Le nom bercail est attesté en 1379 au sens de "bétail" et en 1609 dans le sens de "bergerie". Furetière (Dictionnaire universel, 1690) le qualifie de "vieux", de même que les académiciens dans la première édition de leur Dictionnaire (1694) : "bergerie, le lieu où l’on enferme le troupeau. Il est vieux". Dans les quatrième, cinquième, sixième éditions (1762, 1798, 1832-35), la mention vieux disparaît. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) définit le mot ("étable où on loge les moutons"), sans préciser s’il est ou non hors d’usage. Dans les huitième et neuvième éditions (1932-35, en cours de publication), les académiciens jugent que le mot est sorti de l’usage au sens de "bergerie" : "synonyme ancien de bergerie. Voyez ce mot".

Il ne semble pas que les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) partagent ce point de vue. Pour eux, le sens qualifié de vieux est celui de "troupeau de brebis, de moutons" ; en revanche au sens, non pas de "bergerie", mais "d’enceinte couverte où est enfermé un troupeau de brebis ou de moutons", bercail ne serait pas désuet. "Il s’emploie surtout quand on considère ce lieu comme le point vers lequel il faut conduire les moutons, l’enceinte où ils doivent entrer pour reposer tranquilles ; bergerie s’emploie plutôt quand on les considère dans leur repos même ou pendant tout le temps qu’ils sont à couvert" (Dictionnaire Larousse du XIXe siècle, Nouveau Larousse illustré, in Trésor de la langue française). En somme, la bergerie est un bâtiment, le bercail un enclos.

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) le définit comme une bergerie, ajoutant : "il ne se dit guère au propre, mais il est beau au figuré" ("ramener un hérétique, une brebis égarée au bercail de l’Église"). Dans tous les dictionnaires, ce sens religieux est exposé : "on dit ramener une brebis égarée dans le bercail, pour dire remettre un hérétique dans la créance de l’Eglise" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) ; "on dit figurément ramener au bercail une brebis égarée pour dire ramener un Hérétique dans le giron de l’Église" (quatrième et cinquième éditions, 1762, 1798) ; "figuré, ramener au bercail une brebis égarée, ramener un hérétique dans le sein de l’Église ; ramener à des sentiments de piété, à une conduite pieuse, une personne qui s’en était écartée" (sixième édition, 1832-35) ; "figuré, ramener au bercail une brebis égarée, ramener un hérétique dans le sein de l’Église ; ramener à des sentiments de piété, à une conduite pieuse une personne qui s’en était écartée" (huitième édition, 1932-35). C’est dans le Trésor de la langue française (1971-94) que le sens religieux de bercail est exposé le plus clairement : "au figuré, religion (par allusion à la parabole du Bon Pasteur), sein de l’Église où les fidèles trouvent sûreté et paix, hors duquel ils sont égarés". Exemples : "demeurer au ou dans le bercail ; déserter le bercail ; rentrer, retour, revenir au bercail ; ramener au bercail une brebis égarée, retirer un hérétique de ses erreurs, un chrétien de ses désordres, les ramener à la pratique de la vraie religion, à une conduite pieuse dont ils s’étaient écartés", comme dans cet extrait de Chateaubriand : "Dieu ne défend pas les routes fleuries, quand elles servent à revenir à lui, et ce n’est pas toujours par les sentiers rudes et sublimes de la montagne, que la brebis égarée retourne au bercail" (Génie du Christianisme, 1803).

Le phénomène, constaté dans l’évolution sémantique d’un grand nombre de mots de la théologie, tels militant, manifestation, révélation, création, organiser, animation, etc. qui ont perdu leur sens religieux ou dont le sens religieux s’est affaibli, et qui ne sont plus employés que dans un sens social ou politique ou culturel ou socioculturel, affecte aussi bercail. Sur le sens religieux, qui ne disparaît pas tout à fait, se greffe un sens social, que les académiciens sont les premiers à noter dans la sixième édition de leur Dictionnaire : "on dit dans un sens analogue revenir, rentrer au bercail", le bercail en question n’étant pas l’Eglise, mais la famille ou le groupe naturel (1832-35, 1932-35). Littré est plus radical que les académiciens : il ne relève même pas le sens religieux ou, plus exactement, il l’inclut dans le seul sens moral et social : "figuré, ramener au bercail une brebis égarée, retirer quelqu’un de ses erreurs ou de ses désordres. Rentrer au bercail, revenir au bien" (Dictionnaire de la langue française, 1863-77).

Les auteurs du Trésor de la langue française notent que, de la religion, le sens figuré s’étend à la politique, comme dans cet extrait de Chateaubriand ("journaux censurés, feuilles indépendantes, tout est devenu ministériel : la brebis égarée retourne au bercail"), et à la société ("par extension, familier, entourage matériel et moral d’une personne : famille, foyer, maison, pays natal"), comme dans cet extrait de Beauvoir : "je ne sais quelles péripéties ramenaient au bercail une créature meurtrie que son époux accueillait avec bonté " (1958). Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, bercail n’a plus d’emploi que figuré. De la religion ("ramener au bercail une brebis égarée, ramener à la religion une personne qui s’en était écartée"), il s’étend par analogie à la famille : "le sein de la famille, la maison paternelle, s’échapper du bercail, le retour au bercail".

 

 

 

04 janvier 2008

Pica

 

 

Ce nom, de genre masculin, est attesté en 1575 chez Ambroise Paré, chirurgien célèbre : "aucunes ont appétit dépravé avec nausée, dit, des (par les) anciens, pica, faisant qu’elles dédaignent les bonnes viandes, et quelquefois appètent choses contre nature". Dans L’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-65), un long article est consacré au pica : "médecine pratique, ce mot désigne une maladie dont le caractère distinctif est un dégoût extrême pour les bons aliments, et un appétit violent pour des choses absurdes, nuisibles, nullement alimenteuses". Pica est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française, de 1762 (quatrième édition) à 1878 (septième édition), comme terme médical : "appétit dépravé, qui fait désirer et manger des choses, telles que de la chaux, du plâtre, du charbon, etc." (1762, 1798, 1832-35, 1878), les académiciens ajoutant que "les femmes grosses et les filles attaquées des pâles couleurs y sont sujettes" ; mais il disparaît de la huitième édition (1932-35). Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) le relève comme un "terme de médecine" : "perversion du goût caractérisée par de l’éloignement pour les aliments ordinaires et par le désir de manger des substances non nutritives, telles que craie, terre, charbon". L’article pica du Trésor de la langue française est bref et succinct – à l’image sans doute de l’emploi rare de ce mot. "Pathologie : perversion de l’appétit caractérisée par une tendance à manger des substances impropres à la nutrition". Un extrait de 1828 illustre ce sens : "il y a une maladie qui afflige particulièrement les femmes enceintes : c’est le pica ; lorsqu’elles en sont affectées, (...) il n’est pas rare de les voir manger les substances les plus dégoûtantes ou les plus insipides".

 

Ce qui suscite l’intérêt des lexicographes, c’est l’étymologie de ce mot qui sonne assez étrangement, à dire vrai, en français. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) en expose l’origine : "mot de la basse latinité, qui dérive de pica, "pie", cet oiseau mangeant toute sorte de choses ; c’est ainsi que le grec signifie à la fois le geai, la pie et le pica". Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94) indiquent la même étymologie : le mot pica a pris le sens de "dépravation de l’appétit" "par allusion à la voracité de la pie".

 

On sait que l’Encyclopédie (1751-65) est le chef d’œuvre des Lumières : ce dictionnaire est ou serait un condensé de l’esprit nouveau ou de la raison en acte. Or, l’article pica, long et détaillé, semble démentir cette belle affirmation. Ainsi l’auteur se perd en conjectures pour ce qui est l’origine de ce mot : "les étymologistes prétendent qu’on a donné ce nom, qui dans le sens naturel signifie pie, parce que, comme cet oiseau est fort varié dans ses paroles et son plumage, de même l’appétit dépravé de cette espèce de maladie s’étend à plusieurs différentes choses, et se diversifie à l’infini". Cette explication ne convainc pas l’auteur, qui en avance une autre, plus poétique peut-être, mais affreusement misogyne : "n’aurait-on pas pu trouver un rapport plus sensible et plus frappant entre cet oiseau remarquable par son babil et les personnes du sexe, qui sont les sujets ordinaires de cette maladie ? Est-ce un pareil rapport qui aurait autorisé cette dénomination ?" Autrement dit, si cette maladie qui touche les femmes a été nommée pie, c’est parce que les femmes et les pies jacassent les unes et les autres pareillement ! Les Lumières seraient-elles éteintes, à peine allumées ?   

Ce qui ne laisse pas d’étonner, c’est à la fois la longueur de cet article et la description très détaillée qui est faite de ce trouble de l’appétit, comme si son auteur éprouvait une jouissance secrète à énumérer les monstruosités qu’il observe ou que des médecins ont observées. La compassion est un sentiment qui lui est étranger ; la discrétion aussi. Il est légitime que les symptômes du pica soient décrits dans ce Dictionnaire des arts et des techniques qui a aussi pour objet la médecine. Il est étonnant que la description s’étende sur plusieurs pages et fourmille de mille détails : "l’objet de l’appétit des personnes attaquées du pica est extrêmement varié ; il n’y a rien de si absurde qu’on ne les ait vu quelquefois désirer avec passion. La craie, la chaux, le mortier, le plâtre, la poussière, les cendres, le charbon, la boue, le dessous des souliers, le cuir pourri, les excréments même, le poivre, le sel, la cannelle, le vinaigre, la poix, le coton, etc. et autres choses semblables, sont souvent recherchées par ces malades avec le dernier empressement". L’auteur décrit plus les patientes atteintes de ce mal que le mal lui-même : "les jeunes filles auxquelles cette maladie est familière commencent souvent d’assez bonne heure à s’y adonner, l’exemple, les invitations de leurs amies, quelquefois l’envie de devenir pâles, un dérangement d’estomac, peut-être aussi d’esprit, sont les premières causes de cette passion ; dès lors l’appétit ordinaire cesse, les aliments qu’elles aimaient autrefois leur paraissent insipides, mauvais ; elles deviennent tristes, rêveuses, mélancoliques, fuient la compagnie, se dérobent aux yeux de tout le monde pour aller en cachette satisfaire leur appétit dépravé ; elles mangent les choses les plus absurdes, les plus sales, les plus dégoûtantes avec un plaisir infini, les choses absolument insipides flattent délicieusement leur goût ; ce plaisir est bientôt une passion violente, une fureur qu’elles sont forcées de satisfaire, malgré tout ce que la raison peut leur inspirer pour les en détourner ; la privation de l’objet qu’elles appètent si vivement les jette dans un chagrin cuisant, dans une noire mélancolie et quelquefois même les rend malades ; si au contraire elles la satisfont librement, leur estomac se dérange de plus en plus, toutes ses fonctions se font mal et difficilement ; il survient des anxiétés, des nausées, des rots, des gonflements, douleurs, pesanteurs, ardeurs d’estomac, vomissement, constipation ; la langueur s’empare de leurs membres, les roses disparaissent de dessus leur visage, la pâle blancheur du lis ou une pâleur jaunâtre prend leur place, leurs yeux perdent leur vivacité et leur éclat et leur tête penchée languissamment et sans force, ne se soutient qu’avec peine sur le sol ; fatiguées au moindre mouvement qu’elles font, elles sentent un malaise ; lorsqu’elles sont obligées de faire quelque pas, et surtout si elles montent, alors elles sont essoufflées, ont de la peine à respirer, et éprouvent des palpitations violentes : on dit alors qu’elles ont les pâles couleurs. Cette maladie ne tarde pas à déranger l’excrétion menstruelle, si son dérangement n’a pas précédé et produit le pica, comme il arrive souvent, à moins qu’il ne survienne avant l’éruption des règles".

Dans cette description, les personnes atteintes de pica perdent leur humanité et sont réduites à des animaux. On sait, par ailleurs, que c’est par l’animalisation (serpents, vipères lubriques, rats, cafards, etc.) que s’exprime la haine vouée à autrui et qu’a été justifiée l’extermination des races ou des classes, qualifiées, comme si elles étaient des animaux, de nuisibles. Il est étrange que les Lumières ou les prétendues Lumières (de la raison) se ramènent, dans cet article, à une malsaine jubilation devant le malheur d'autrui. Les Lumières seraient-elles le fait, comme on peut le penser, d’illuminés, non pas de la raison, mais de la déraison ?

 

02 janvier 2008

Sicaire

 

 

 

 

Emprunté du latin sicarius "assassin", dérivé de sica "poignard", le nom sicaire est attesté au XIV siècle dans le même sens que l’étymon latin. Il n’est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la cinquième édition (1798), au sens "d’assassin" (1798), "d’assassin gagé" (1832-35, 1932-35 et Littré, Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et de "tueur à gages" (Trésor de la langue française, 1971-94). Les exemples cités par les académiciens sont "il fut tué par des sicaires que son ennemi avait envoyés à sa poursuite" (1832-35) ; par Littré, des extraits d’écrivains, dont Voltaire (in Rome sauvée, III 4 : "Armez tout, affranchis, esclaves et sicaires") ; par les auteurs du Trésor de la langue française : "vieux ou littéraire, soudoyer des sicaires" ; "je suis proscrit, traqué par les sicaires de la réaction ; me refuserez-vous un asile ?"  (Sandeau, le fils de George, 1851).

 

Les auteurs de dictionnaires, pour la plupart d’entre eux, occultent la désignation historique de sicaire ou son rapport à une religion et à une civilisation anciennes, sauf les académiciens, dans la seule cinquième édition (1798) de leur Dictionnaire et les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94). Les premiers, en 1798, précisent, après avoir défini un sicaire comme un assassin, que ce mot "se dit surtout de ces Juifs qui durant le siége de Jérusalem, tuaient ceux qui n’étaient pas de leur parti". La référence historique n’est pas très précise. Elle est plus complète dans le Trésor de la langue française : "histoire, dans l’antiquité hébraïque, nationaliste zélote qui pratiquait le terrorisme" ; ce sens est illustré par un extrait de la Vie de Jésus (Renan, 1863) : "les " zélotes" ou "sicaires", assassins pieux, qui s’imposaient pour tâche de tuer quiconque manquait devant eux à la Loi, commençaient à paraître". Ces zélotes formaient un des courants du judaïsme il y a vingt siècles, les trois autres étant les pharisiens, les saducéens et les esséniens ; ils étaient partisans de lutter jusqu’à la mort contre les occupants romains, qui les ont exterminés lors de la prise de la citadelle de Massada.

 

Le nom sicaire s’emploie aussi dans un autre contexte religieux, celui de la secte chiite des ismaéliens ou ismaélites, ces musulmans qui usaient du meurtre en Asie mineure pour imposer leur foi et qui étaient nommés assassins ou "gardiens de la Loi". La désignation de sicaire, propre aux zélotes, est parfois étendue pour désigner ces assassins, comme cela est attesté aussi bien en ancien français que dans la langue moderne. Dans une chronique du XIVe siècle, il est écrit : "(il) fut occis à deux couteaux de deux sicaires que l’on appelle harquassis", c’est-à-dire les assassins. Silvestre de Sacy, qui a imposé l’étymologie fantaisiste d’assassin comme "fumeur de haschich", y fait allusion : "les sicaires ou assassins du chef des Ismaélites" ; autrement dit, les tueurs qui sont au service du Vieux de la Montagne. Un historien des Croisades, René Grousset, assimile aussi les sicaires aux assassins (1939) : "le 28 avril 1192 (...), dans les ruelles étroites du vieux Tyr, il fut rejoint par deux sicaires (...). Ils lui tendirent un placet qu’il accueillit sans méfiance. Tandis qu’il le lisait, l’un d’eux lui plongea un poignard dans le flanc".

 

Ce mot et ses emplois auraient dû faire l’objet, même dans les dictionnaires de langue, d’une rapide et nécessaire mise au point historique, ne serait-ce que pour montrer qu’il plonge ses racines dans le passé religieux de la Méditerranée (les zélotes, les assassins), qui n’est pas tout à fait mort, puisqu’il survit, parfois sous des formes atroces, dans le présent, et pour ne pas le réduire à quelques emplois, au sens "d’assassin gagé", vaguement archaïques (tueur à gages est plus clair) et sans doute emphatiques, de la mauvaise littérature (cf. plus haut M. Sandeau). 

 

 

 

 

31 décembre 2007

Guignol

 

 

 

 

C’est un mot emprunté au dialecte de la ville de Lyon et qui signifie, au sens littéral de ce terme, "celui qui guigne, qui cligne de l’œil". Laurent Mourguet, le canut au chômage et bateleur, a donné, en 1808 semble-t-il, ce nom à la marionnette qu’il venait de fabriquer, parce qu’elle guignait, id est jetait des regards furtifs de tous côtés. Le nom est attesté en français en 1847 comme nom propre désignant une "marionnette sans fils, animée par les doigts de l’opérateur" ; en 1856, par antonomase (un nom propre employé comme nom commun), il désigne un "personnage involontairement comique ou ridicule, cabotin" ; enfin en 1866, c’est un "théâtre de marionnettes où l’on joue des pièces où Guignol est le héros" et ce sont "ces pièces elles-mêmes".

 

Le premier lexicographe qui l’ait enregistré est Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77), qui en fait un nom commun : "sorte de polichinelle ; le théâtre de guignol" (le nom guignol est écrit sans majuscule à l'initiale). Les académiciens y donnent dans la huitième édition (1935) de leur Dictionnaire un sens tout différent : "petit théâtre de marionnettes" (exemples : "le Guignol des Champs-Élysées, tenir un guignol dans un jardin public"). Ils ajoutent que, "en termes de théâtre, le guignol est une logette posée sur la coulisse ou sur la scène et où le directeur et les acteurs peuvent se tenir". Il semble que les auteurs de dictionnaires ne conviennent pas du sens de guignol, lequel oscille de "sorte de polichinelle" à "petit théâtre de marionnettes". Il faut attendre la seconde moitié du XXe siècle pour lire une définition complète. C’est dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "par allusion à Guignol, héros d’un théâtre de marionnettes, marionnette à gaine, manœuvrée par un opérateur invisible, qui joue un rôle dans des scènettes comiques à l’usage des enfants" ; "locution figurée et populaire, faire le guignol : agir déraisonnablement, faire des pitreries, des frasques" ; "par analogie, personne qui, par ses gestes ou son comportement est falote ou ridicule" ; "en argot, gendarme" ; "par métonymie et par allusion au théâtre de Guignol, théâtre de marionnettes" ; "en argot, tribunal" ; "terme de théâtre, logette posée sur la coulisse ou sur la scène et où le directeur et les acteurs peuvent se tenir" ; "spectacle qui se joue sur la scène d’un théâtre de marionnettes" et "genre qui est propre à ce spectacle" ; "par analogie, ce qui manque de sérieux". Littré relevait un seul sens en 1872 ; un siècle plus tard, il y en a dix dans le Trésor de la langue française. De plus, de guignol, ont été dérivés le nom guignolerie ("œuvre qui s’apparente à une scène de guignol"), l’adjectif guignolesque ("digne d’une farce de guignol") et le verbe guignoliser ("faire le guignol"). Ce à quoi les académiciens ajoutent dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire le nom grand-guignol au sens de "spectacle multipliant les effets d’épouvante" et la locution c’est du grand-guignol, laquelle "se dit figurément de ce qui est d’une outrance ridicule". L’article de ce dernier dictionnaire est moins détaillé que celui du Trésor de la langue française. Il n’y est pas relevé les sens argotiques, mais trois sens : "marionnette à gaine", "théâtre de marionnettes où l’on joue le répertoire de Guignol et, par métonymie, le spectacle lui-même" ; "anciennement, sorte de guérite mobile placée à la rampe de la scène d’un théâtre, d’où le directeur et l’auteur pouvaient diriger les répétitions à l’abri des courants d’air".

Guignol, le personnage et la marionnette, appartient au patrimoine de la ville de Lyon. Son créateur, canut que la Révolution a condamné au chômage, en a fait un ouvrier vif et impertinent, capable de mettre les rieurs de son côté quand il se querelle avec les nantis, les propriétaires et les autorités. Ce qui caractérise l’évolution du personnage créé à Lyon, c’est son affadissement. En s’établissant à Paris, il s’est spécialisé dans le théâtre pour enfants, aménagé dans les jardins publics, comme le notent les académiciens en 1932-35 : "petit théâtre de marionnettes" (exemples, "le Guignol des Champs-Élysées, tenir un guignol dans un jardin public").

En quittant les jardins publics pour les studios de télévision, Guignol a connu un nouvel avatar. Deux cents ans plus tard, il est retourné contre ce canut au chômage qui l’a inventé et contre les ouvriers qui riaient de son impertinence. De travailleur menacé par le chômage qu’il était à Lyon, il est devenu un milliardaire du show-biz. Il se gaussait des puissants ; désormais, c’est un nanti en tout qui se gausse des pauvres, des ploucs, des beaufs, des travailleurs. Il est devenu la posture parisienne obligée du bobo sûr de lui et dominateur, fier de sa race et de sa culture, arrogant et plein de morgue, qui crache sur les pauvres, sur l’Etat et sur les élus de la République.

 

 

26 décembre 2007

Hostie

 

 

 

 

En latin, le nom hostia a deux sens. A l’époque dite classique, il signifie "victime, victime expiatoire" ; à l’époque chrétienne, "offrande de son corps (martyre) ; victime eucharistique, hostie". Ces deux sens apparaissent en ancien français : au XIIIe siècle, hostie est attesté au sens chrétien que ce mot a dans la liturgie ; au XIVe siècle, au sens païen ou archaïque de "victime offerte aux dieux".

C’est ainsi qu’hostie est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française (première édition, 1694) : "victime que l’on offrait, immolait à Dieu" (exemples : "hostie de paix, des pacifiques, vivante, immaculée, immoler des hosties à Dieu"). Il est précisé qu’en "ce sens, il n’est usité que pour les sacrifices du vieux Testament". Le sens chrétien est présenté comme le seul sens en usage dans la langue du XVIIe siècle : "aujourd’hui, il signifie ce pain fort mince, cuit entre deux fers dont on se sert à dire la Messe, soit qu’il soit consacré ou qu’il ne le soit pas encore". Les exemples ("le prêtre prit autant d’hosties qu’il y avait de communiants et les consacra ; on le communia avec une hostie ; notre Seigneur Jésus-Christ est réellement dans l’hostie, quand le Prêtre a prononcé les paroles sacramentales ; la substance de l’hostie se change au corps de Jésus-Christ"), surtout les deux derniers, attestent que les académiciens étaient soucieux de rappeler le sens théologique de l’hostie (par elle se fait la transsubstantiation) dans le sacrifice qu’est devenue la messe après les conciles de Trente (1545-1563).

Dans les éditions suivantes du Dictionnaire de l’Académie française, de 1718, deuxième édition, à 1935, huitième édition, ces deux sens sont exposés, et dans l’ordre historique en quelque sorte : d’abord l’hostie ("toute victime que les anciens Hébreux offraient ou immolaient à Dieu", 1762), puis l’hostie dans la liturgie ("sorte de pain très mince et sans levain, que le prêtre offre et consacre à la messe", 1762). Même Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) et Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) suivent cet ordre. Littré est plus complet et plus précis que les académiciens. Il distingue, pour ce qui est du sens antique, l’hostie hébraïque ("toute victime que les anciens Hébreux offraient et immolaient à Dieu") de l’hostie romaine ou païenne ("terme d’antiquité romaine, victime en général", victime ayant le sens d’animal que l’on sacrifie : cf. note du 17 décembre). Il note aussi que ce mot s’emploie dans le sens figuré de "victime", mais seulement "dans la poésie et le style élevé", comme dans ces vers de Corneille : "En est-ce fait, Julie, et que m’apportez-vous ? Est-ce la mort d’un frère ou celle d’un époux ? Le funeste succès de leurs armes impies De tous les combattants a-t-il fait des hosties ?" (Horace, III 2) ; "Père barbare, achève, achève ton ouvrage : Cette seconde hostie est digne de ta rage ; Joins ta fille à ton gendre" (Polyeucte, V 5). Voltaire, dont on sait qu’il admirait Corneille, regrette que le mot hostie ne se dise plus au sens de "victime" : "c’est dommage ; il ne reste plus que le mot de victime". Il ajoute : "plus on a de termes pour exprimer la même chose, plus la poésie est variée". Voltaire n’était pas (et c’est un euphémisme) un grand poète : sa remarque est digne du mauvais poète qu’il était. Littré note aussi que, dans ce sens figuré, hostie est en usage dans la langue de la "dévotion" pour désigner une "personne qui consacre à Dieu tout ce qu’elle est", comme chez les orateurs sacrés des XVIIe et XVIIIe siècles : Bossuet ("convertissez-vous de bonne heure ; que la pensée en vienne de Dieu et non de la fièvre, de la raison et non du trouble, du choix et non de la force et de la contrainte ; si votre corps est une hostie, consacrez à Dieu une hostie vivante") ; Fléchier ("Hostie vivante de Jésus-Christ, elle avait dressé de ses propres mains le bûcher où elle devait consommer son sacrifice") ; Bourdaloue ("c’est le religieux qui, lui-même et en personne, dans la profession des vœux, tient la place d’hostie et de victime" ; "les vrais fidèles qui, dans les hauts rangs où Dieu les a fait monter, ne se sont jamais regardés que comme des hosties vivantes, pour alléger tout, pour porter tout, pour se dévouer à tout") ; Massillon ("acceptez, ô mon Dieu, le sacrifice que je vous fais aujourd’hui de moi-même ; ne regardez pas les imperfections de l’hostie qui s’offre"). Enfin, Littré, bien qu’il fût incroyant et sourdement hostile au catholicisme, expose objectivement le sens chrétien ou liturgique d’hostie : "le pain sans levain que le prêtre offre et consacre à la messe, et dans lequel Jésus-Christ s’offre comme victime", faisant même référence au sacrifice et à la transsubstantiation ("la substance de l’hostie se change au corps de Jésus-Christ").

 

Il semble qu’au XXe siècle, peu à peu, les divers sens d’hostie s’étiolent, comme si la chose que le mot désigne perdait de son importance ou devenait un signe vide de sens. Ce lent affaiblissement se lit dans les articles de dictionnaire. C’est d’abord le sens antique qui est touché. Dans la huitième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les académiciens ne l’exposent qu’en seconde position et dans une courte phrase à l’imparfait : "il se disait, chez les anciens Hébreux, des victimes offertes et immolées à Dieu" (exemple : "hostie vivante"), alors que le sens liturgique est défini d’abord. L’ordre des sens est renversé, ce qui cache en partie le sens théologique de l’hostie, ainsi que la lecture symbolique ou "allégorique" que le christianisme fait du judaïsme dans l’exégèse,. L’hostie n’est plus qu’un "pain très mince et sans levain que le prêtre offre et consacre à la messe". Certes, les exemples restituent le sens véritable de l’hostie : "Notre Seigneur Jésus-Christ est réellement dans l’hostie quand le prêtre a prononcé les paroles sacramentales" et "la substance de l’hostie se change au corps de Jésus-Christ".

Dans le Trésor de la langue française (1971-94), l’ordre historique des sens est rétabli certes, mais les définitions sont expédiées en quelques groupes de mots et exprimées sommairement, comme si, pour les auteurs de ce Trésor, le sens religieux véritable était secondaire et insignifiant. Ainsi le sens antique sur lequel s’attardent longtemps les académiciens du XVIIe au XIXe siècle et même Littré est résumé ainsi : "dans l’Antiquité, victime immolée" et illustré de "hostie vivante (Académie)". Que les rites d’immolation soient propres au monothéisme juif ou qu’ils soient ceux du paganisme romain, auquel cas les hosties n’ont pas le même sens, ils sont confondus dans un même fragment : "dans l’Antiquité, victime immolée". Même le sens chrétien, qui est borné dans le domaine étroit de la "liturgie catholique", est expédié en quelques mots techniques : "petite rondelle mince de pain azyme que le prêtre consacre pendant la messe". Le sens théologique est à peine évoqué, sinon indirectement par une référence au Dictionnaire de l’Académie française : "Notre Seigneur Jésus-Christ est réellement dans l’hostie quand le prêtre a prononcé les paroles sacramentales (Académie)". Deux extraits illustrent ce sens : l’un, descriptif et presque insignifiant de Chateaubriand : "le prêtre ouvrit le calice ; il prit entre ses deux doigts une hostie blanche comme la neige" (Génie du christianisme, 1803) ; l’autre, de Martin du Gard, détaché, froid, sourdement hostile au catholicisme : "à huit ans, on le mène à la grand-messe, au salut, parmi les grandes personnes qui se prosternent ; on lui montre, au milieu des fleurs et des lumières, dans un nuage d’encens et de musique, un bel ostensoir doré : c’est toujours le même bon Dieu, qui est là, dans cette hostie blanche" (Les Thibault, 1929). Il a été montré dans des notes antérieures et à plusieurs reprises que les lexicographes du Trésor de la langue française se montraient intarissables ou complaisants ou enthousiastes, quand ils exposaient le sens de concepts marxistes, tels aliénation ou nationalisme. Les concepts de la théologie, qui nourrissent depuis des siècles la langue française, n’ont droit qu’à des reliefs de commentaires, comme s’ils n’avaient plus de sens, non pas dans la langue, mais dans l’esprit de ceux qui la décrivent.

Même le sens dit littéraire d’hostie est expédié en un fragment de phrase, à savoir "victime expiatoire", et illustré de deux extraits antithétiques d’écrivains ; Barrès : "je vois à travers les siècles toutes les hosties de l’humanité, toutes les nobles Iphigénie, toutes celles, tous ceux qui se dévouent, toutes les victimes immolées" (La grande pitié des églises de France, 1914) et Proudhon, adepte de la posture pacifiste : "à peine la Révolution s’est nommée que la guerre reprend son essor. Jamais le monde n’avait assisté à de pareilles funérailles. En moins de vingt-cinq ans, dix millions d’hosties humaines sont immolées dans ces luttes de géants" (La guerre et la paix, 1861).

 

Les mentalités sont peut-être en train de changer. Dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, l’ordre historique des sens, bouleversé dans la huitième édition, est rétabli : le sens antique est exposé d’abord ; ensuite le sens propre à la liturgie catholique. A la différence des auteurs du Trésor de la langue française, les académiciens s’efforcent de distinguer, fût-ce très brièvement, l’hostie des Hébreux et l’hostie païenne : "victime offerte en sacrifice aux dieux ou, chez les Hébreux, à l’Éternel". Le sens figuré et littéraire ("classique", est-il écrit) est exposé : "victime expiatoire, s’offrir en hostie" ; de même que, bien que ce soit entre les lignes, suggéré plutôt qu’explicite, le sens théologique du sacrifice du Christ : "la divine hostie, l’hostie du salut, Jésus-Christ". Pour définir le sens d’hostie dans la liturgie, les académiciens renoncent au mot technique et très terre à terre de rondelle (de pain), dont il est fait usage dans le Trésor de la langue française : "pain très mince et sans levain que le prêtre consacre dans la célébration de l’eucharistie pour être distribué aux fidèles". Certes, il n’est pas fait référence à la transsubstantiation, qui donne son sens véritable à l’hostie, même pas dans les exemples ("l’élévation de l’hostie, recevoir la sainte hostie"), mais les mots célébration de l’eucharistie sont censés en tenir lieu.

 

 

24 décembre 2007

Bouc émissaire

 

 

 

 

Le premier auteur de dictionnaire à avoir enregistré bouc émissaire est Furetière (Dictionnaire universel, 1690) : "en terme de l’Ecriture, on appelle bouc émissaire un bouc qui était envoyé dans le désert. On présentait deux boucs devant l’autel, sur lesquels on jetait le sort ; l’un était destiné au sacrifice : l’autre était abandonné dans la solitude". Dans le Dictionnaire de l’Académie française (première et quatrième éditions 1694 et 1762), la définition est moins longue, moins circonstanciée, mais plus éclairante, pour ce qui est du sens symbolique : "en terme de l’Ecriture, c’était le bouc tiré au sort et que l’on envoyait au désert comme reprouvé" (1694) et "parmi les anciens Juifs, on appelait bouc émissaire celui des deux boucs sur lequel le sort tombait pour être envoyé au désert, après avoir été chargé des iniquités du peuple" (1762). La réalité désignée par ces mots appartient ou appartiendrait au passé archaïque de l’humanité, comme l’atteste l’emploi de l’imparfait dans les deux dictionnaires. Il est assez étonnant de constater que les écrivains chrétiens des XVIIe et XVIIIe siècles jugeaient suranné ce qui est au fondement de leur religion, alors que nos contemporains, qui ne croient ni à Dieu ni à diable, emploient à tout va bouc émissaire, dont ils font une réalité de leur temps.

A partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, bouc émissaire n’est plus relégué dans le seul monde juif ancien : il commence à intégrer le présent de la France, du moins dans les dictionnaires. Les académiciens distinguent deux sens ; le premier est archaïque, le second figuré : "Parmi les anciens Juifs, on appelait bouc émissaire celui des deux boucs sur lequel le sort tombait pour être envoyé au désert, après avoir été chargé des iniquités du peuple" et "cette expression s’emploie figurément et familièrement, en parlant d’un homme sur lequel on fait retomber les torts des autres" ("ils l’ont pris pour leur bouc émissaire"). Dans la huitième édition (1932-35), le sens moderne est à nouveau défini ainsi : "un homme sur lequel on fait retomber les torts des autres". Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) reprend cette définition : "dans le Lévitique, bouc que l’on chassait dans le désert, après l’avoir chargé des malédictions que l’on voulait détourner de dessus le peuple" ; "figurément, homme sur lequel on fait retomber les torts des autres" ; "terme de l’Écriture, réprouvé". Ce dernier sens se rapporte au seul nom bouc, mais les extraits qui l’illustrent sont éloquents, de Massillon : "pour faire le terrible discernement des boucs et des brebis" ; de Bossuet : "voilà l’agneau devenu tout à coup ce bouc d’abomination". Ce dernier a compris que Jésus de Nazareth a été désigné comme un bouc émissaire, et non seulement chassé de sa communauté, mais aussi sacrifié comme victime expiatoire.

L’intérêt du Trésor de la langue française (1971-94) est souvent dans les extraits d’écrivains. Ainsi Claudel cité (en 1938) explique pourquoi le bouc est devenu un animal sacré : "le bouc dans la Bible, pour des raisons nombreuses et manifestes, puanteur, lubricité, surabondance et rudesse de ses poils qui sont le caractère de la bestialité, cornes qui s’élèvent au-dessus de la tête et se recourbent sur elles-mêmes, violence, fantaisie, instinct sauvage et indomptable, est le symbole de la nature pécheresse". Le sens de la "locution figurée" bouc émissaire est clairement défini : "par référence au rite par lequel, selon la Bible (Lévitique, XVI), chaque année la Communauté d’Israël faisait disparaître toutes les impuretés en les transférant symboliquement sur un bouc, ensuite lâché dans le désert" (émissaire, du latin emittere "envoyer"), c’est la "personne sur laquelle on fait retomber les fautes des autres", comme dans cet exemple de Clemenceau (1899) : "Tel est le rôle historique de l’affaire Dreyfus. Sur ce bouc émissaire du judaïsme, tous les crimes anciens se trouvent représentativement accumulés". Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article des sixième et huitième éditions est repris. Il est indiqué que bouc émissaire vient de "l’Ecriture sainte". "Dans l’Ancien Testament, bouc que l’on chassait dans le désert, après l’avoir chargé de tous les péchés d’Israël" ; "figuré et familièrement, personne que l’on tient indûment pour responsable de toutes les fautes, de tous les maux".

C’est dans l’œuvre de René Girard (cf. Les origines de la culture, Grasset, 2004) que l’on peut lire les commentaires les plus réalistes (et les plus justes) sur le sens de bouc émissaire et sur ce que signifie d’un point de vue anthropologique et religieux le fait de faire porter sur une personne innocente la responsabilité des conflits violents qui déchirent un groupe humain.

 

 

 

19 décembre 2007

Perversion

 

 

 

 

Emprunté au latin perversio, dérivé de pervertere ("mettre sens dessus dessous, renverser de fond en comble") et qui a pris dans la langue des chrétiens le sens de "dépravation" et de "désordre", le nom perversion est attesté en 1444 au sens de "changement de bien en mal" et de "corruption". Les académiciens ne l’enregistrent dans leur Dictionnaire qu’à compter de la quatrième édition (1762), dans laquelle, conformément au latin chrétien, le mot a un sens religieux : "changement de bien en mal en matière de religion et de morale" ("le luxe conduit à la perversion des mœurs", 1762, 1798 : l’exemple de l’édition de 1832-35 est "la soif des richesses cause la perversion des mœurs "). Ce que suppose le mot, c’est qu’il a existé ou qu’il existe un état de la morale ou de la religion qui peut être jugé sinon parfait, du moins conforme au bien et que cet état, fragile, se dégrade : c’est la perversion.

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) laïcise, pourrait-on dire, le mot. Il ne fait plus référence à la religion, bien qu’il suppose l’existence d’un bien antérieur : la perversion est un "changement de bien en mal" (exemple : "la perversion des mœurs"). Le mot est aussi employé en médecine pour désigner un "trouble" ou un "dérangement" (exemple : "il y a perversion de l’appétit dans le pica, de la vue dans la diplopie").

 

Terme de morale et de religion, le mot bascule dans la science, la médecine, le social. Dans la huitième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35) est notée l’extension de perversion à d’autres réalités que les mœurs : le goût littéraire peut être perverti. Les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), en distinguant deux sens ("action de faire changer en mal" et "action de détourner quelque chose de sa vraie nature, de la normalité"), insistent sur l’extension du second sens à d’innombrables réalités : la physiologie, le goût, les institutions, l’intelligence, le jugement, les sens, les sensations, la sensibilité, comme cela est attesté chez les écrivains ("la perversion de la charité et de la bonne volonté", Sainte-Beuve ; "la perversion d’une certaine finesse d’interprétation", Proust ; "la perversion des principes démocratiques", Vedel ; "la perversion de la notion même de salaire", Perroux).

Ce terme de morale et de religion se médicalise aussi : le changement de bien en mal devient une pathologie, dont se mêlent médecins, psychiatres, psychologues, psys et socs. C’est la "déviation des instincts conduisant à des comportements immoraux et antisociaux" ; elle est mentale et psychologique ; elle affecte des fonctions affectives, intellectuelles, morales et même le sexe. La perversion sexuelle est un "comportement qui s’écarte de la normalité". Elle "peut porter sur le choix du partenaire sexuel (homosexualité, pédérastie, gérontophilie, zoophilie) (...), sur les conditions extérieures pour arriver à l'orgasme (voyeurisme, exhibitionnisme, sadisme, masochisme)" (1975).

Dans l’ancienne France, la perversion découverte était l’occasion de se repentir ; aujourd’hui, elle fait la fortune des psys et creuse le déficit des comptes sociaux de la nation. Ce changement (de bien en mal ?) est nommé modernité.

 

17 décembre 2007

Discrétion

 

 

 

Emprunté du bas latin discretio ("division, séparation" et "action de discerner, raison, prudence"), le nom discrétion est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle au sens de "discernement, sagesse" (XIIIe siècle : "ceux qui sont fous de nature, si fous qu’ils n’ont en eux nulle discrétion, par quoi il se puissent ni sachent maintenir, ne doivent pas tenir terre"). Les emplois les plus anciens sont "à la discrétion de quelqu’un" (milieu du XVe siècle : au sens de "à la libre appréciation de quelqu’un") ; "vivre à discrétion" (1536, "vivre sans payer", Rabelais, "l’empereur leur a annoncé qu’il n’entend point que ses gens vivent à discrétion, c’est-à-dire sans payer ; mais à discrétion du pape, qui est ce qui grève le plus le pape") ; "à discrétion" ("à volonté").

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ces sens-là sont exposés : "judicieuse retenue, circonspection dans les actions et dans les paroles" (1694, 1762, 1798) ; "réserve, retenue, circonspection dans les actions et dans les paroles" (1832-35, 1932-35) ; "réserve, retenue dans les rapports avec autrui" (neuvième édition, en cours de publication). La discrétion est une vertu sociale positive, qui est louée dans les définitions et dans les exemples cités, de la première édition (1694 : "agir, parler avec discrétion, il a beaucoup de discrétion, il n’a point de discrétion") à la neuvième édition (en cours de publication : "agir avec discrétion, user d'une permission avec discrétion, se retirer, se détourner par discrétion, avoir beaucoup de discrétion, un homme d’une rare discrétion, un zèle sans discrétion et, par extension, s’habiller, se maquiller avec discrétion").

Le sens de "discernement, sagesse" est exposé dans la première édition (1694 : "on dit d’un homme qui est dans l’âge où l’on commence ordinairement à discerner le bien d’avec le mal qu’il est en âge de discrétion"), mais il n’apparaît plus dans les éditions suivantes, sauf dans la neuvième édition (en cours), où il est mentionné comme vieilli ou littéraire : "faculté de discerner, de décider", ne survivant que dans la locution à la discrétion de ("laisser, remettre une affaire à la discrétion de quelqu’un, s’en remettre à la discrétion d’un homme avisé"). En revanche, Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) et les auteurs du Trésor de la langue française (1863-77) citent ce sens en premier ; Littré ("qualité par laquelle on discerne, on juge ; l’âge de discrétion, l’âge de raison", qu’il illustre de cet exemple de Voltaire, "un innocent qui n’a pas encore l’âge de discrétion") ; le Trésor de la Langue française ("la discrétion implique la faculté de discerner, le pouvoir de décider ; vieux : discernement, pouvoir de décider").

 

Jamais les auteurs de ces dictionnaires ne remarquent que ce nom a deux sens qui peuvent être jugés contraires ou incompatibles ou mutuellement exclusifs et qui sont situés à l’opposé l’un de l’autre sur une palette sémantique. Ce sont "discernement, sagesse, circonspection, retenue" d’une part et, d’autre part, le sens de "vivre à discrétion", comme dans l’exemples cité par les académiciens : "on dit que les soldats vivent à discrétion, quand ils vivent comme il leur plaît chez leurs hôtes et sans autre règle que leur volonté" (1694, 1762, 1798) et "vivre à discrétion quelque part se dit des soldats qui ont été envoyés dans un village, dans une ville, pour se faire traiter à leur gré par les habitants" (1932-35) ou "à discrétion, locution adverbiale : autant que l’on veut, avec toute l’abondance désirable" (1932-35 : "pour le pain, vous en aurez à discrétion, on leur donna du vin à discrétion, vivre à discrétion quelque part"). Le sens de cette locution est exposé sans détours dans le Trésor de la langue française (1971-94) : "vivre à discrétion, vivre sur l’habitant en le rançonnant selon son gré" et illustré par cette phrase de Mérimée : "en paix ou en guerre, une troupe armée vivait toujours à discrétion partout où elle se trouvait" (Chronique du règne de Charles IX, 1829). Un même nom peut donc signifier une chose et son contraire ou son quasi contraire, signifier "retenue" et "absence de retenue". Cela arrive parfois en français. Il est vrai que le second sens n’apparaît que dans le groupe prépositionnel à discrétion ("vivre à discrétion, se servir à discrétion"). On a vu un phénomène semblable à propos de ressentiment, qui a signifié à la fois "gratitude" et "rancœur". Littré distingue le sens de discrétion de celui de réserve : "dans discrétion, il y a, étymologiquement, discerner ; la discrétion est donc une réserve qui discerne, qui est éclairée ; au lieu que réserve n’implique que le sentiment qui fait qu’on ne s’avance pas et qu’on a de la retenue ; l’idée de discernement n’y est pas incluse".

Ce qui caractérise discrétion dans la langue moderne, c’est l’élargissement de ses emplois à tout ce qui est social et l’affaiblissement du sens très positif et élogieux, mélange de discernement, de politesse et de réserve (judicieuse retenue, circonspection dans les actes et les paroles) qu’il avait dans la langue classique. C’est, dans le Trésor de la langue française (1971-94), en parlant de personnes ou de leur comportement, la "qualité d’une personne qui apprécie justement les actes ou les paroles qui peuvent choquer, gêner ou peiner". La définition est ambiguë : il ne semble pas qu’elle ait été relue. Que signifie "apprécier justement" ? Est-ce donner du prix à ce qui peut gêner ou avoir conscience de ce qui peut gêner et être en mesure ainsi de ne pas choquer, gêner ou peiner autrui. Certes, les synonymes "délicatesse, réserve, tact" lèvent l'ambiguïté et éliminent la première interprétation. "Les Anglais sont les hommes du monde qui ont le plus de discrétion et de ménagement dans tout ce qui tient aux affections véritables", écrit Mme de Staël (1807), égrenant les perles du chapelet des lieux communs. Le nom se dit aussi de choses ; auquel cas, il suppose un "jugement de valeur esthétique, moral, etc., en fonction des conditions sociales ou des convenances". C’est le "caractère de ce qui n’attire pas l’attention, ne se fait pas remarquer, est de bon ton" ("s’habiller avec discrétion"), comme aussi une couleur, un décor. Il est des vertus qui sont conservées dans la discrétion : ainsi la "qualité consistant à garder les secrets" ("discrétion professionnelle"), qui déplaît vertement aux professionnels des media, dont la transparence est le seul absolu et qui sont près d’éventer tous les secrets, même ceux de l’Etat.

A la différence des auteurs du Trésor de la langue française, les académiciens, dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, semblent tenir la discrétion pour une vertu sociale, qu’ils célèbrent discrètement, cela va de soi : "réserve, retenue dans les rapports avec autrui, un homme d’une rare discrétion, un homme d’une discrétion éprouvée". Dans Etc. aussi (Renaud Camus, P.O.L., 1998), la discrétion fait l’objet d’un éloge raisonné et intempestif, en ces temps de modernité indiscrète et exhibitionniste : "La discrétion serait la vertu centrale. Mais il ne s’agit pas du tout de la discrétion qui a partie liée avec la méfiance et le secret, "valeurs" éminemment méprisées, elles, au contraire. Il s’agit de la discrétion dans le comportement et l’attitude, dans l’usage, la pratique et l’imposition de soi-même".

 

12 décembre 2007

Obscène

 

 

 

 

Dans L’Obscénité démocratique (Flammarion, 2007), Régis Debray expose l’étymologie de l’adjectif latin obscenus, duquel obscène a été emprunté : "ob-scenus : ce qui reste d’un homme quand il ne se met plus en scène (ob : à la place, en échange de). Quand s’exhibe ce que l’on doit cacher ou éviter". Pour Debray, la démocratie n’est pas obscène en soi, mais elle le devient quand elle refuse le spectacle, quand elle rejette le décorum, quand elle abandonne les rituels, quand elle renonce au cérémonial, ce qui est le cas aujourd’hui en France.

De tous les auteurs de dictionnaires, les seuls qui fassent une allusion rapide à ce sens latin sont les académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire : "emprunté du latin obscenus, proprement de mauvais augure, sinistre, puis compris comme qui ne doit pas être montré sur scène". En fait, ob a pour premier sens "devant" : est dit obscenus, ce qui est non pas sur la scène, bien en vue, face au peuple, mais devant la scène, à l’abri des regards. Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) rapporte une étymologie inexacte : "obscenus est écrit aussi obscaenus. Le sens primitif est "de mauvais augure" ; et, comme on trouve le verbe obscaevare (de ob et scaevus, "gauche") qui signifie "donner un mauvais présage" (Plaute), on peut croire qu’obscaenus est pour ob-scaevinus".

En français, obscène n’a plus de lien avec le spectacle, la scène, le théâtre ; il n’a qu’un sens moral et social, celui "d’indécent, sale, dégoûtant, immonde". Le mot est attesté en 1534 et il s’applique à des paroles ou à des livres. En 1694, il se dit aussi, selon les académiciens, d’une personne : "déshonnête, sale, qui blesse la pudeur". Exemples : "paroles obscènes, mot obscène, ce poète est obscène, chanson obscène, il y a quelque chose d’obscène dans ce tableau, cela laisse des idées obscènes" (Dictionnaire de l’Académie française, première et quatrième éditions, 1694, 1762). Si l’on en croit Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788), cet adjectif et le nom obscénité qui en est dérivé auraient fait au XVIIIe siècle l’objet de débats : "M. Andry (id est Nicolas Andry de Boisregard, 1658-1742, professeur de médecine et homme de lettres, inventeur du mot orthopédie) dit que ces mots ne sont pas généralement reçus dans la langue, quoiqu’ils expriment quelque chose qu’impur, impudique, sale n’expriment pas assez bien". La position de Féraud, un demi-siècle plus tard, est nette : "ces mots sont approuvés par l’Académie et ils sont aujourd’hui généralement reçus". L’usage est le seul arbitre en matière de langue.

D’une édition à l’autre, les académiciens reproduisent la même définition : "qui blesse la pudeur" (1798, 1832-35), ajoutant même à cette définition la relative qui révolte la pudeur (1932-35) et, à la suite de Littré ("qui blesse ouvertement la pudeur"), l’adverbe ouvertement (1932-35 et édition en cours) pour signifier l’horreur que l’obscénité suscite : "qui blesse ouvertement, qui révolte la pudeur". Les philosophes, étant volontiers relativistes, ne s’en indignent pas, à la différence des auteurs de dictionnaires. Montaigne (Essais, I) semble en faire une "superstition de paroles" : "ils se torchaient le cul (il faut laisser aux femmes cette vaine superstition des paroles) avec une éponge ; voilà pourquoi spongia est un mot obscène en latin" (ce que Gaffiot, dans son Dictionnaire latin français, ne confirme pas). Pour Voltaire, l’obscénité est le prétexte dont abusent les pouvoirs pour se débarrasser des gêneurs : "Octave Auguste prit le prétexte du livre innocent de l’Art d’aimer, livre très décemment écrit et dans lequel il n’y a pas un mot obscène, pour envoyer un chevalier romain (id est le poète Ovide) sur la mer Noire". Pour Rousseau, ce n’est pas la nudité qui est obscène, mais la nudité mêlée aux vêtements, l’état de nature étant dépourvu d’obscénité : "ne sait-on pas que les statues et les tableaux n’offensent les yeux que quand un mélange de vêtements rend les nudités obscènes ?" Ce relativisme est un invariant des discours de ceux qui se piquent de philosopher aujourd’hui : "l’impôt moral décidé par la société sur toutes les transgressions frappe encore plus aujourd’hui la passion que le sexe. Tout le monde comprendra que X... ait "d’énormes problèmes" avec sa sexualité ; mais personne ne s’intéressera à ceux que Y... peut avoir avec sa sentimentalité : l’amour est obscène en ceci précisément qu’il met le sentimental à la place du sexuel" (Barthes, Fragments d’un discours amoureux, 1977).

 

Dans les dictionnaires actuels, le mot est pourvu de deux sens, mais, sur ce point, les auteurs de dictionnaires divergent. Dans le Trésor de la langue française, le premier sens se rapporte à la sexualité ; le second à la morale sociale ; dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, le premier est propre ; le second figuré. Est obscène, selon les auteurs du Trésor de la langue française (1971-94), "ce qui offense ouvertement la pudeur dans le domaine de la sexualité". Les synonymes en sont cochon, dégoûtant, dégueulasse, graveleux, sale. Ce sont des chansons, couplets, dessins, films, graffitis, gravures, idées, images, livres, plaisanteries, photographies qui peuvent être dits obscènes ; des propositions et des personnes aussi. Il est précisé, toujours dans ce dictionnaire, que, "dans la langue contemporaine, on emploie plus volontiers pornographique en parlant d’un écrit, d’une photographie, d’un film". Le second sens tient de la morale sociale : "qui offense le bon goût, qui est choquant par son caractère inconvenant, son manque de pudeur, sa trivialité, sa crudité". Les synonymes sont cru, immoral, impudique, indécent, licencieux, ordurier, trivial. Un extrait de Hugo, le seul cité qui se rapporte au théâtre ou à la scène, illustre cet emploi : "Le Cid est obscène et blesse les canons" (Marion Delorme, 1831). On ne voudrait pas offenser ouvertement Monsieur Hugo, mais objectivement, il doit avoir une vue diablement perçante pour affirmer que Le Cid a pu apparaître obscène à qui que ce soit, même en 1636 ! Les académiciens distinguent un sens propre ("qui blesse ouvertement la pudeur", sans préciser s’il s’agit ou non de sexualité) d’un sens figuré : "qui offense ostensiblement le sens esthétique ou moral". Les exemples cités "tenir des propos obscènes, déplacés, de mauvais goût" n’ont rien en commun avec les canons offensés de M. Hugo.

Le sens théâtral premier d'obscène est absent des dictionnaires : plus exactement, il n'a jamais été relevé. Est-ce à dire qu'il est imaginaire ? Ou bien, les sujets parlants tiennent la société pour un théâtre.   

 

 

04 décembre 2007

Filer un mauvais coton

 

 

 

 

 

L’expression est relevée et définie à compter de la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762), non pas sous la forme moderne filer un mauvais coton, mais jeter un mauvais coton, et avec un sens qui est différent du sens moderne : "on dit qu’une étoffe jette son coton, du coton, pour dire qu’elle jette une espèce de bourre, de duvet, qui ressemble à du coton" et, par analogie, on dit "proverbialement d’un homme dont la réputation ou les affaires sont ruinées qu’il jette un vilain coton ; et ironiquement, il jette-là un beau coton". Selon les Académiciens (même explication en 1798, dans la cinquième édition de leur Dictionnaire), l’expression figée jeter un vilain coton, qui se dit d’une personne dont les affaires ne sont pas florissantes, vient d’une métaphore ou de l’extension métaphorique d’un verbe s’appliquant à une étoffe qui se gâte et qui, en se gâtant, révèle qu’elle est de mauvaise qualité.

Féraud (Dictionnaire critique de la langue française, 1788) reprend cette explication : on dit qu’une "étoffe jette son coton ou du coton quand elle jette une espèce de bourre ou de duvet" et "en style proverbial, on dit d’un homme dont la réputation et les affaires sont ruinées qu’il jette un vilain coton, et ironiquement, un beau coton".

 

Dans la sixième édition (1832-35) de leur Dictionnaire, les Académiciens affirment que jeter un vilain coton se dit aussi des personnes gravement malades et pour qui, semble-t-il, la médecine ne peut plus rien. Alors, l’adjectif mauvais remplace vilain : "cette étoffe jette son coton, du coton se dit d’une étoffe qui se couvre d’une espèce de bourre, de duvet, semblable à du coton. Figuré et familier, cet homme jette un vilain coton, il perd son crédit, sa réputation. On dit ironiquement, dans le même sens, il jette là un beau coton. On dit aussi d’un homme atteint d’une maladie qui le fait dépérir : il jette un mauvais coton".

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) relève l’expression aussi avec, pour la première fois, le verbe filer, toujours à la suite de l’étoffe qui jette un vilain coton : "cet homme jette un vilain coton, il file un mauvais coton ; sa santé, son crédit, sa réputation est fortement compromise". Dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1932-35), le verbe de l’expression n’est plus jeter, mais filer, verbe désignant une activité textile et qui semble mieux approprié dans ce contexte que jeter : "cette étoffe jette son coton, du coton se dit d’une étoffe qui se couvre d’une espèce de bourre, de duvet, semblable à du coton ; figuré et familier, filer un mauvais coton se dit de quelqu’un dont la santé décline au point de donner les plus graves inquiétudes, et aussi de quelqu’un qui est sur une pente dangereuse où il risque de perdre sa fortune son crédit, sa réputation, sa probité . Mais cette substitution de filer à jeter atteste surtout que l’origine métaphorique de l’expression est perdue et que, peu à peu, en s’éloignant de son sens propre, elle est en train de se figer.

La preuve est fournie par le Trésor de la Langue française, dans lequel le rapport entre l’étoffe qui jette son coton et l’expression figurée jeter ou filer un vilain coton, rapport qui explique le sens figuré, s’est dissipé. L’expression filer un mauvais coton est classée dans le sens II B : "fil de couture obtenu à partir du coton". Ainsi, "la locution figuré et familière filer un mauvais coton signifie avoir ou donner des inquiétudes". Pour en interpréter le sens ignoré ou oublié, les auteurs du Trésor de la Langue française ont rapporté filer un mauvais coton à fil de coton : ainsi classée, la locution est incompréhensible ; même le sens ("avoir des inquiétudes") est très cavalièrement exposé, puisque filer un mauvais coton ne signifie pas "s’inquiéter", quoi qu’en disent ces savants en lexicographie. Dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, les académiciens se contentent de classer dans une partie à part les expressions contenant coton : "4. Expressions figurés et familières : élever un enfant dans du coton, l’élever trop mollement, en le protégeant trop des difficultés ; avoir du coton dans les oreilles, être sourd ou s’obstiner à ne pas entendre ; avoir les jambes en coton, avoir de la peine à marcher, à rester debout, se sentir très faible ; naviguer dans le coton, dans un brouillard épais ; filer un mauvais coton, se trouver dans un état de santé inquiétant ou, par analogie, dans une situation difficile , sans chercher à en rendre compte".

 

23 octobre 2007

Métastase

 

 

 

 

En grec ancien, métastase est un terme de rhétorique que l’on traduit par "déplacement" ou par "changement". En français, c'est aussi, outre l’emploi en médecine, une figure de rhétorique "qui consiste à rejeter sur le compte d’autrui les choses que l’orateur est forcé d’avouer" : en gros, elle correspond à des phrases aussi banales que "ce n’est pas moi qui ai commis tel ou tel acte délictueux, c’est lui". En français, métastase est d’abord attesté en 1586, comme terme de médecine, dans un traité sur la peste et la coqueluche. C’est dans ce sens qu’il est enregistré dans le Dictionnaire de l’Académie française à compter de 1762 : "terme de médecine, changement d’une maladie en une autre ; c’est une espèce de crise". En 1798 et en 1832-35, la définition est moins vague : "transport d’une maladie, qui se fait d’une partie du corps dans une autre ; la métastase est quelquefois une crise". En 1932-35, les Académiciens renoncent à définir métastase, qui disparaît de leur Dictionnaire. Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77), qui était médecin et croyait dans les pouvoirs de sa science, ne définit pas métastase plus clairement que les Académiciens : "changement dans le siége ou dans la forme d’une maladie". Dans la citation qui illustre la définition, la métastase a beau être mortelle, il n’est pas précisé en quoi elle consiste : "l’opération fut faite trop tard ; il se fit une métastase sur toutes les grandes articulations et sur la plupart des viscères du bas-ventre, laquelle enleva le malade en très peu de temps".

C’est dans le Trésor de la Langue française (1972-94) que métastase est défini clairement, sans doute parce que, dans la seconde moitié du XXe siècle, les médecins ont compris, pour l’avoir observée et étudiée, la prolifération des cellules cancéreuses aux dépens des cellules saines. Le sens ancien du mot (vieilli, est-il indiqué), celui des différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française et de Littré, est exposé ("changement dans le siège ou la forme d’une maladie") et illustré de cet extrait d’un ouvrage de médecine publié en 1800 : "la maladie se termine plus promptement par une crise, qui se fait tantôt par les selles, plus souvent par une métastase de l’humeur, qui se porte sur quelque partie". Le sens actuel est défini : "le plus souvent au pluriel ; foyer secondaire d’une affection disséminé par voie lymphatique ou sanguine à partir d’un foyer primitif " (métastases cancéreuses, infectieuses, à distance), mais un peu moins clairement que dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française : "tumeur maligne de formation secondaire dont le développement est dû à la migration par le sang et la lymphe de cellules venant de la tumeur cancéreuse primitive". Ces deux définitions ont pour mérite, outre leur clarté, de référer, par les mots disséminé ou migration au sens de "déplacement" qu’a le terme grec métastase dans la rhétorique : la prolifération des tumeurs est un déplacement.

 

 

07 octobre 2007

Spécieux

 

 

 

 

En latin, l’adjectif speciosus a pour sens "de bel aspect" ou "d’extérieur brillant" et, par métaphore, il prend le sens de "qui n’a qu’une apparence de vérité" - vu que tout ce qui brille n’est pas d’or ou que les apparences sont trompeuses.

En français, spécieux est attesté à la fin du XIVe siècle au sens de "qui a une belle apparence". En 1601, il prend quand il qualifie le nom prétexte le sens de "qui paraît être juste" et en 1692, il est employé comme nom avec le sens de "ce qui a une apparence de vérité et de justice". De 1762 à 1935, les Académiciens ne relèvent que le sens moderne "qui a une apparence de vérité et de justice" : "prétexte spécieux, raisons spécieuses, ce qu’il dit est fort spécieux". Même l’arithmétique pouvait être spécieuse, quand elle a pour objet "le calcul des quantités représentées par des lettres". "On la nomme plus ordinairement algèbre", écrivent les Académiciens. Pourtant, spécieux est encore employé à la fin du XVIIIe siècle par Chénier dans le sens classique de "qui a une belle apparence".

Littré et les auteurs du Trésor de la Langue française sont plus précis et plus complets que les Académiciens : ils relèvent le sens classique de spécieux. "Dans le sens latin, qui est le sens propre", écrit Littré, spécieux signifie "qui a une belle apparence", comme dans ces extraits de Massillon : "le citoyen, qui, sous des dehors encore spécieux, cache une profonde misère" et "tous nos projets les plus spécieux, que l’imagination n’enfante et n’embellit que pour endormir nos peines, les réveillent et les aigrissent". Selon Littré, si l’algèbre était nommée arithmétique spécieuse, c’est que, se servant de lettres et non de chiffres, elle était plus belle que l’arithmétique. Ce sens ("qui a une belle apparence", "qui est plein d’attrait") est mentionné comme vieilli dans le Trésor de la Langue française. Balzac emploie spécieux dans son sens latin (César Birotteau, 1837) : "l’huile de Macassar se défendra ! Elle est spécieuse, elle a un nom séduisant".

La relation entre le sens classique et le sens moderne est mise en lumière dans le Trésor de la Langue française. Quand spécieux se rapporte à une idée, une thèse, une construction de l’esprit, un système, etc. – tout ce dont les Modernes sont friands -, il signifie "qui séduit" ou "qui fait illusion". La thèse ou la construction de l’esprit a une belle apparence que les simples tiennent pour la vérité. Les hommes, au fil des siècles, ont accumulé une longue expérience du monde, que la langue a fini par exprimer. Ils savent qu’il n’y a pas de leurre plus efficace pour abuser autrui que ce qui luit. Le bel aspect, l’extérieur brillant, l’apparence flatteuse, la parole d’or sont souvent mensongers. Ils cachent un piège, ils trompent, ils induisent en erreur. C’est aussi ce que montre spécieux, en prenant le sens de captieux, fallacieux, faux, mensonger, trompeur.

 

 

06 octobre 2007

Archipel

 

 

Emprunté à l’italien arcipelago, lui-même emprunté au grec byzantin arkhipelagos, "mer principale", altération de Aigaion pelagos, "mer Égée"  (par croisement de aigaion avec l’élément archi), Archipel est attesté comme nom propre au XIVe siècle sous les formes Archepelague, Archepielago, Arcipielago, Archipielago, pour désigner la mer Egée. C’est au tout début du XVIe siècle que, par antonomase, ce nom propre est employé comme un nom commun au sens "d’étendue de mer parsemée de groupes d’îles" (comme la mer Egée). Nicot (Thresor de la langue française, 1606) ne relève que le nom propre : "Archipel ou Archipelago, Mare aegaeum". Il est relevé dans la quatrième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1762) sous la forme archipel, bien que "quelques-uns disent Archipelage ou Archipelague". Les Académiciens le définissent comme un nom commun ("étendue de mer, entrecoupée de plusieurs îles ; l’archipel du Mexique") et comme nom propre : "on appelle particulièrement Archipel ce que les Anciens appelaient la Mer Égée". Féraud (Dictionaire critique de la langue française, 1788) reproche aux Académiciens de ne pas blâmer "ceux qui disent Archipélage ou Archipélague". Pour Féraud, c’est un "latinisme" à proscrire. Les définitions qu’il en donne sont les mêmes que celles des Académiciens : "étendue de mer, entrecoupée de plusieurs îles" et "Archipel tout court, c’est celui du Levant, que les Anciens nommaient la Mer Egée".

Dans toutes les éditions ultérieures (1798, 1832-35, 1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, comme chez Littré (1863-77) et dans le Trésor de la Langue française (1972-94), les deux emplois de nom commun et de nom propre sont relevés et définis : "Mer Égée des Anciens, parsemée d’un grand nombre d’îles, mer de l’Archipel, les îles de l’Archipel" ; "par extension, ensemble d’îles disposées en groupe"  ("archipel dangereux, récif d’un archipel, former un archipel"). Quant aux Académiciens, dans la neuvième édition en cours de publication de leur Dictionnaire, ils ne citent que l’emploi de nom commun : "ensemble d’îles formant une unité géographique ; l’archipel des Philippines, des Açores" et ne mentionnent plus la Mer Egée.

Hugo, qui était atteint de métaphorite aiguë et qui voyait des analogies partout, en tout et avec tout et le contraire de tout, a employé archipel dans un nouveau sens, tout poétique, pour désigner un "groupement irrégulier de choses (concrètes ou abstraites) identiques ou semblables" : "J’aime les soirs sereins et beaux, j’aime les soirs, (…) / Soit que la brume au loin s’allonge en bancs de feu ; / Soit que mille rayons brisent dans un ciel bleu / A des archipels de nuages" (Les Feuilles d’automne, 1831) ; ou encore : "Le doute, hélas ! Sur cette mer / Apparaît l’archipel ténébreux des doctrines" (Religions et religion, 1880). Chez d’autres écrivains, les bouquins ou Paris forment des archipels. Le Trésor de la Langue française a commencé à être rédigé à la fin des années 1960 et au début des années 1970. L’emploi figuré d’archipel chez Soljenitsyne n’est pas relevé. Les camps de concentration, de travail forcé et de la mort – connus sous le nom administratif de Goulag - qui parsèment l’immense URSS sont comparés aux îles qui forment un archipel. Dans le cas de l’URSS, c’est le pays lui-même qui était un vaste camp de concentration; la continuité n’était jamais brisée à la différence des ensembles d’îles. Le Goulag était partout.