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02 octobre 2007

Ejaculation

 

 

 

 

 

Dérivé du verbe éjaculer, ce nom savant est attesté en français en 1552 dans le Quart Livre de Rabelais au sens de "action de lancer" et de "ce que l’on lance, projection". Les mots éjaculations éthérées désignent chez Rabelais, sans doute par plaisanterie, la pluie : "précipitation atmosphérique", disent les Académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire. En 1611, éjaculation est employé dans son sens physiologique.

Dans toutes les éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1762 à 1932-35, deux sens, non pas contraires ou opposés, mais référant à des réalités situées à l’opposé l’une de l’autre : l’âme et le corps, sont relevés dans le même article : "terme de physique (on dirait aujourd’hui de physiologie), émission de la semence avec une certaine force" et "prière fervente et qui part du sentiment" (1762 ; 1798 : "et qui part du cœur"). Dans la sixième édition (1832-35), la définition de ce terme de physiologie est "émission du sperme avec une certaine force" : "il se dit également, en histoire naturelle, de l’action par laquelle certains animaux font jaillir de leur corps une matière liquide", "il se dit quelquefois figurément, en langage mystique, d’une prière fervente, et qui part du cœur". Ce que notent les Académiciens, c’est que le sens mystique est rare : "il se dit quelquefois (…) d’une prière fervente". Dans la huitième édition, la mention quelquefois disparaît et le sens physiologique est exprimé de façon succincte : "terme de physiologie, action d’éjaculer" et "il se dit figurément, en langage mystique, d’une prière fervente, et qui part du cœur". Le verbe éjaculer (terme de physiologie et d’histoire naturelle), emprunté au latin ejaculari, lequel n’a pas nécessairement de sens physiologique (il signifie "lancer avec force, projeter"), n’est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française qu’à compter de la sixième édition (1832-35).

Littré décrit quatre emplois : celui de l’histoire naturelle ("action par laquelle certains animaux lancent une matière liquide") ; celui de la physiologie ("émission du sperme") ; celui de l’ancienne physique ("émission de la lumière", "éjaculation des corpuscules lumineux") ; enfin celui "de la vie dévote" : "nom donné à certaines prières courtes et ferventes, qui se prononcent à quelque occasion passagère, comme si elles se jetaient vers le ciel". L’article qui y est consacré dans le Trésor de la Langue française (1972-94) est à la fois plus complet et plus précis. L’éjaculation y est décrite sans circonvolutions : "action d’émettre par jet vif et généralement répété, un liquide sécrété par l’organisme" et "résultat de cette action" et "employé absolument, émission du sperme par la verge en érection". Suivi des adjectifs précoce ou prématurée, le nom désigne l’éjaculation "qui a lieu immédiatement après le début de l’érection ou après quelque va-et-vient copulatoire". La distinction entre le sens propre (nommé domaine concret) et le sens figuré est reprise. Entendu dans ce dernier sens, le nom est souvent employé au pluriel et il "désigne des paroles" : "dans le domaine religieux", ce sont des "prières courtes, émises à intervalles réguliers, avec force et un débit rapide", comme chez Taine ("les prédicateurs se relayent, décrivant l’agonie du pécheur, sa mort, (...) avec des cris et des éjaculations, (...) pendant qu’autour d’eux les auditeurs crient hosanna !", 1867) ou "des propos courts généralement insultants ou vulgaires", comme chez Gobineau ("les qualifications les plus relevées étaient trouvées facilement (...) chien, fils de chien (...) bandit, voleur, assassin, pillard, (...). Au milieu de telles éjaculations, une réserve de gamins, (...) chantaient à pleine voix", 1876). Le nom désigne aussi "une création intellectuelle, un sentiment, etc." : c’est une "production ou une manifestation spontanée et qui a généralement une certaine force, ou qui se manifeste violemment", comme chez Du Bos ("j’ai dicté tout ceci pour me soulager ; mais maintenant je voudrais que le "journal" lui-même eût davantage le caractère d’un travail sui generis et moins celui d’une simple éjaculation", 1926).

Dans la neuvième édition (en cours) du Dictionnaire de l’Académie française, les deux sens, mystique et physiologique, sont exposés, mais l’opposition latente entre ces deux sens est réduite en quelque sorte par la mention très vieilli qui précède le sens "prière courte et fervente, qui jaillit du cœur". Il est vrai aussi que la mystique et la dévotion sont deux "domaines" qui peu à peu s’effacent de la langue moderne, à mesure que la religion sur laquelle elles sont fondées et qui y donne sens disparaît en France.

 

 

 

29 septembre 2007

Ecrivain

 

 

 

 

 

Issu du latin populaire scribanem signifiant "greffier, scribe", écrivain est attesté dans la première moitié du XIIe siècle au sens de "copiste" et de "scribe" ; puis, plus d’un siècle plus tard, à la fin du XIIIe siècle, il désigne "celui qui compose des livres". Nicot en 1606 (Thresor de la langue française) le relève dans ces deux sens : "notarius, a manu servus, scriptor" (greffier, serf de la main, scribe) et "qui a composé de beaux livres". Il illustre le premier sens de cet exemple éloquent : "écrivains qui écrivaient les livres anciennement, au lieu desquels ont succédé les imprimeurs". Autrement dit, avant l’invention de l’imprimerie, c’est les écrivains – c’est-à-dire les copistes ou les scribes – qui fabriquaient les livres (manuscrits).

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), écrivain est relevé avec un sens différent de celui de copiste : le succès de l’imprimerie a amené les écrivains à se rabattre sur l’enseignement de la belle écriture. "Il montre à écrire", écrivent les Académiciens : c’est-à-dire il enseigne l’art d’écrire (à bien tracer, en ronde ou en bâtarde ou en coulée, de beaux caractères). Les exemples cités sont "maître écrivain"  (l’écrivain a un atelier où il forme des apprentis) et "écrivain juré" (il est membre d’une jurande, celle des écrivains, chargée d’organiser la profession et de défendre les privilèges dont elle jouit : elle seule peut enseigner l’art d’écrire). Ecrivain peut s’employer à propos de tout un chacun, à condition que ce tout un chacun sache écrire : "il se dit aussi de ceux qui écrivent bien ou mal". Dans l’exemple "c’est un bon, un méchant écrivain", écrivain désigne celui ou celle qui trace à la main, bien ou mal, ses lettres. Le second sens relevé est celui du français moderne : "écrivain se dit encore d’un auteur qui compose quelque livre"  (exemples : "c’est un fameux écrivain, tous les écrivains du dernier siècle"). Il est un autre emploi : "dans les vaisseaux, il y a un officier qu’on appelle l’écrivain, qui tient registre de ce qui est dans un vaisseau".

Dans les quatrième et cinquième éditions (1762, 1798) de ce Dictionnaire, la définition de 1694 est reproduite, quasiment telle quelle. Seul l’écrivain de marine a droit à une définition plus ample : "sur les vaisseaux et sur les galères, il y a un officier qu’on appelle l’écrivain, qui tient registre de ce qui est dans le vaisseau, et de tout ce qui s’y consomme, et qui a le titre d’Écrivain du Roi". Dans l’édition de 1798, il est fait allusion aux écrivains publics : "on appelle aussi écrivain celui qui écrit pour le public des lettres, des mémoires, des demandes, etc."

Féraud (Dictionaire critique de la langue française, 1788) ne relève que "celui qui montre à écrire", "celui qui écrit (trace ses lettres) bien ou mal" et "auteur". Il distingue les emplois d’écrivain et d’auteur : "le premier ne se dit que par rapport au style, le second a plus de rapport au fond de l’ouvrage qu’à la forme". A l’un la forme, à l’autre le fond. Ces deux phrases "Racine est un écrivain pur, élégant, correct ; Corneille est un excellent auteur" laissent entendre que le style ou la forme prime chez Racine, le fond chez Corneille. La remarque suppose, pour que la distinction soit faite, que des jugements littéraires soient portés sur les écrivains ou les auteurs avant qu’ils ne soient désignés par ces noms. Une autre remarque, de type syntaxique, est en revanche plus pertinente : "auteur peut se joindre, par la particule de, aux noms des ouvrages. Descartes et Newton (le fond chez eux prime sur la forme) sont deux auteurs célèbres. L’auteur de la Recherche de la Vérité est un écrivain du premier ordre".

 

C’est à partir de la sixième édition (1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française que les changements qui affectent les emplois d’écrivain sont notés. Les corporations ayant été supprimées lors de la Révolution (loi Le Chapelier), les écrivains ont dû fermer leurs ateliers. "Il y avait autrefois des écrivains jurés", écrivent les Académiciens, ajoutant "on l’emploie rarement en ce sens". De même, les écrivains du Roi ont disparu avec l’Ancien Régime : "il se disait autrefois, sur les vaisseaux de l’État, de l’agent comptable chargé de tenir les registres en ordre, de veiller aux consommations, et de les porter sur les livres". Les seuls écrivains de marine qui aient survécu sont rémunérés par les armateurs : "il se dit encore du commis embarqué sur les grands bâtiments de commerce par les armateurs pour y remplir des fonctions analogues (à celles des anciens écrivains du Roi)". Ainsi, "l’écrivain a qualité pour recevoir les testaments faits sur mer".

La première moitié du XIXe siècle aurait été, selon Pierre Bénichou, celle du "sacre de l’écrivain". L’article de la sixième édition atteste ce couronnement : "absolument, un écrivain : un auteur distingué par les qualités de son style" (exemples : "il faut de solides études pour former un écrivain, il aspire à devenir un écrivain, c’est un écrivain"). C’en est fini du copiste, du maître en ronde et en coulée, de l’écrivain juré, de la belle écriture : l’écrivain est au firmament. Le changement est confirmé dans la huitième édition (1932-35). Des anciens emplois d’écrivain au sens de copiste ou de scribe, il ne reste que l’écrivain public ; et encore, la profession, selon les Académiciens, appartient au passé : "écrivain public se disait de celui qui faisait métier d’écrire pour le public des lettres, des mémoires, des pétitions, etc."

Littré (Dictionnaire de la langue française, 1863-77) commence par exposer les sens communs d’écrivain ("celui qui écrit pour d’autres ; écrivain public ; expert écrivain, maître d’écriture assermenté près d’un tribunal ; terme de marine, anciennement, agent comptable chargé de tenir les registres en ordre, de veiller aux consommations et de les porter sur les livres ; aujourd’hui, titre donné à un employé non entretenu qui remplit quelques-unes des fonctions attribuées au commis de la marine ; écrivain apostolique, secrétaire de la chancellerie du pape), avant d’en venir au sens moderne : "homme qui compose des livres". Le mot s’emploie absolument pour désigner "un homme habile dans l’art d’écrire". Littré précise que le mot "se dit aussi des femmes ; Mme de Staël est un très bon écrivain". Il a raison pour ce qui est de la grammaire, mais tort quand il juge Mme de Staël "très bon écrivain". Les critères à partir desquels les emplois respectifs d’auteur et écrivain sont distingués, sont à peu près les mêmes que ceux de Féraud: à l’auteur, le fond ; à l’écrivain, la forme ou le style, comme si les écrivains n’avaient plus rien à dire de vrai ou de profond sur le monde et qu’ils fussent relégués, comme les écrivains d’Ancien Régime qui "montraient à écrire", dans la seule belle écriture : les beaux tracés aux uns, le beau style aux autres. "Auteur est plus général qu’écrivain ; il se dit de toute composition littéraire ou scientifique, en prose ou en vers : un poète en composant une tragédie, et un mathématicien en composant un traité de géométrie sont des auteurs. Mais écrivain ne se dit que de ceux qui ont écrit en prose des ouvrages de belles-lettres ou d’histoire ; ou du moins, si on le dit des autres, c’est qu’alors on a la pensée fixée sur leur style : Descartes est un auteur de livres de philosophie et de mathématiques, mais c’est aussi un écrivain. Racine est un grand écrivain, par la même raison, parce que son style est excellent, car eu égard à la forme du langage employé on dira toujours que c’est un grand poète".

 

Pour ce qui est de l’ordre dans lequel les sens sont exposés, les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) suivent Littré (le métier d’abord, l’art ensuite), tandis que les Académiciens, dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, restent fidèles à leurs prédécesseurs de 1932-35 (l’art d’abord, le métier ensuite). C’est "celui, celle dont le métier est d’écrire pour autrui" (Trésor de la Langue française) : "écrivain public, celui qui écrit des lettres, des pétitions, etc., pour le compte de ceux qui ne savent pas écrire". Balzac, en 1846, pensait que la profession était à l’agonie : "dans ces quartiers, où végètent l’indigence ignorante et la misère aux abois, fleurissent les derniers écrivains publics qui se voient dans Paris". L'écrivain est l'agent employé "pour tenir les écritures à bord d’un navire de commerce" ou "autrefois, le maître d’écritures assermenté". C'est enfin "celui, celle qui compose des ouvrages littéraires" et "en particulier, personne habile dans l’art d’écrire". Une citation de Valéry illustre le sacre de l’écrivain : " la France est le seul pays où le souci de la forme en soi (…) ait dominé et persisté jusqu’à notre époque. Un "écrivain", en France, est autre chose qu’un homme qui écrit et publie. Un auteur, même du plus grand talent, connût-il le plus grand succès, n’est pas nécessairement un "écrivain". Tout l’esprit, toute la culture possible, ne lui font pas un "style""  (Regards sur le monde actuel, 1931). L’écrivain étant sacré, Dieu est à son tour nommé écrivain : "tous les êtres créés prouvent par leur syntaxe l’existence d’un suprême écrivain qui nous parle par ces signes" (J. de Maistre, Soirées de Saint-Pétersbourg, 1821).

Les auteurs du Trésor précisent :  en règle générale, il n’y a pas de féminin à écrivain" : Colette ne se qualifiait pas d’écrivaine, mais d’écrivain. Il est vrai qu’elle savait écrire. "D’elle, de moi, qui donc est le meilleur écrivain ?" (Naissance du jour, 1928). Ecrivaine est pure idéologie. Renard, dans son Journal (1905), s’en moque : "les femmes cherchent un féminin à auteur : il y a bas-bleu. C’est joli, et ça dit tout. À moins qu’elles n’aiment mieux écrivaine". L’écrivain est distingué des autres auteurs : écrivard, "celui qui aime écrire, des lettres en particulier" ; écriveron, "celui qui compose des ouvrages littéraires" ("c’est en écrivant qu’on devient écriveron", Queneau, 1947) ; écriveur, euse, et écriveux, synonymes d’écrivard.

Les Académiciens (neuvième édition), qui ont sans doute, plus que les lexicographes du Trésor de la Langue française, la religion de l’écrivain, s’en tiennent aux emplois canoniques. C’est une "personne qui, par vocation, par profession, compose des ouvrages de littérature" ("en apposition, une femme écrivain ; employé seul : celui ou celle dont on estime les qualités d’écriture, dont l’œuvre paraît digne de considération ; ce n’est pas seulement un habile conteur, c’est un écrivain") et une "personne dont le métier est d’écrire pour le compte d’autrui" : "écrivain public, qui rédige des lettres, des requêtes, pour ceux qui ne savent pas écrire ou qui maîtrisent mal l'expression écrite ; écrivain apostolique, secrétaire à la chancellerie du pape ; officier ou marin chargé des écritures du bord".

 

 

08 septembre 2007

Ecrouir

 

 

 

 

Sans doute dérivé de l’adjectif crou, forme wallonne de cru, au sens de "brut, qui n’a pas subi de préparation", le verbe écrouir est attesté dans le Dictionnaire (paru en 1676) de Félibien, le grand spécialiste de l’art, et en 1704 dans le Dictionnaire dit de Trévoux. Furetière (Dictionnaire universel, 1690) ne relève pas ce verbe, mais le nom écrouissement qui en dérive et dont il dit que c’est un terme de "monnayeur" : "endurcissement qui arrive aux pièces monnayées par la forte compression qu’elles ont soufferte quand on les a marquées". Furetière ajoute que ce nom "se dit aussi chez les artisans de tous les métaux qui ont été fortement battus à froid".

Le verbe est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française, à compter de la quatrième édition (1762), et toujours avec le même sens : "terme d’art (comprendre technique), battre un métal à froid pour le rendre plus dense et pour lui donner du ressort" ; 1762, 1798, 1832-35 (dans cette édition, arts, de terme d’arts, est employé au pluriel, ce qui est plus conforme à la réalité), 1932-35 (à "battre un métal à froid" est ajouté "ou le faire passer à la filière"). Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) ne classe pas écrouir parmi les termes d’arts (arts, au XVIIIe siècle, prenant le sens de Beaux-arts) ; il le tient, à juste titre, pour un "terme de métallurgie". La définition qu’il en propose est à peu de choses près identique à celle des Académiciens. C’est "rendre un métal plus dense et lui donner du ressort, en le battant à froid ou en le faisant passer à travers les trous successifs de la filière". Il ajoute dans une remarque qui paraît fort arbitraire (il est le seul lexicographe à faire une telle que remarque) ceci : "comme l’écrouissage, en durcissant le métal, le rend aussi plus cassant, écrouir se prend le plus souvent en mauvaise part". Une autre remarque, d’ordre encyclopédique, dont il conviendrait de vérifier la justesse, et relative aux techniques de la métallurgie, complète la première remarque : "lorsqu’un métal a été écroui par une des opérations indiquées, on a soin de le chauffer pour faire disparaître l’écrouissage". Arouet le Jeune a vu et voit encore de nombreux paysans écrouir leur faux (en battre le fer à froid), mais aucun d’eux, ensuite, n’a jamais tenté de faire disparaître l’écrouissage en chauffant la lame. Laissons à Littré la responsabilité du savoir qu’il expose.

Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) font d’écrouir, comme Littré, un terme de métallurgie, qu’ils définissent à peu près de la même manière : "battre un métal à froid ou à une température inférieure à sa température de recuit, et éventuellement l’étirer ou le laminer, afin de le rendre plus dense, plus élastique et plus résistant". Pour illustrer ce sens, ils citent un extrait d’Anatole France (1908), relatif au travail des armuriers : "et sans égaler les armuriers de Milan, ils (les armuriers de Lorraine) étaient habiles à forger et à écrouir l’acier". Dans la neuvième édition (en cours de publication) de leur Dictionnaire, les Académiciens abandonnent l’ancienne définition d’écrouir ("battre un métal à froid" - définition proprement linguistique : le sens est celui de la formation de ce verbe à partir de cru, au sens de "brut, qui n’a pas subi de préparation") et ils optent, comme les auteurs du Trésor de la Langue française, pour un exposé qui tient, non plus d’un dictionnaire de mots, mais d’un dictionnaire de choses, c’est-à-dire d’une encyclopédie : "faire subir à un métal ou à un alliage, à température ambiante ou peu élevée, un traitement mécanique destiné à améliorer certaines de ses caractéristiques : dureté, résistance à la traction, etc."

Pendant des siècles, les paysans français (et européens) ont battu à froid, à petits coups de marteau, la lame de leur faux, après l’avoir posée sur une enclumette, pour en raviver le fil émoussé : ils l’ont donc écrouie. Or, aucun lexicographe n’illustre le sens du verbe écrouir par l’action de marteler la faux. Cette action, pourtant, est ou était commune, répandue, accessible à l’expérience de tous. Elle aurait pu faire comprendre immédiatement le sens d’écrouir et montrer que les paysans savaient maîtriser la métallurgie. Au bas du village d’Arouet, il y avait jadis, au bord d’un torrent, un atelier où une famille, ayant appris à travailler le fer, fabriquait des clous et des outils : ces paysans étaient aussi taillandiers. Il est vrai que les paysans, quand ils parlent de leur travail, n’emploient pas le verbe écrouir ; ils se contentent de dire battre (ou marteler) la faux. Il est vrai aussi, et on peut le regretter, qu'il n'est quasiment jamais fait référence aux paysans ou à leur travail dans les dictionnaires. Ils ne sont pas dignes d’illustrer l'emploi de tel ou tel mot. Ils ont contribué pourtant à faire, pendant des millénaires, la France.

 

 

14 juillet 2007

Tripot

 

 

 

 

Dérivé de l’ancien verbe triper ou treper (dont dérive trépigner), au sens de "sauter" et de "danser", tripot est attesté à la fin du XIIe siècle dans deux sens qui sont sortis plus tard de l'usage : "acte amoureux" et "action de tripoter ou d’intriguer". Le sens qui s’est maintenu jusqu’à aujourd’hui, avec quelques évolutions, apparaît au milieu du XVe siècle chez Villon (Grand Testament) : "s’il sut jouer en un tripot". Tripot désigne un "lieu entouré de murs, aménagé pour jouer au jeu de la paume" (cf. la note consacrée à "paume, jeu de la paume, jeu de paume") : c’était donc un terrain fermé ou un court couvert, comme on dit au tennis, où les jeunes gens d’alors jouaient à la courte paume.

C’est dans ce sens qu’il est relevé dans les éditions du Dictionnaire de l’Académie française publiées entre 1694 et 1832-35 : "jeu de paume, lieu pavé de pierre ou de carreau, et entouré de murailles, dans lequel l’on joue à la courte paume" (exemples : "tripot couvert, découvert, balle de tripot, le maître du tripot"). En 1762, les Académiciens notent que ce nom est concurrencé par jeu de paume : "en ce sens, on dit plus ordinairement jeu de paume" (1762, 1798) et en 1832-35 : "il est vieux ; on dit maintenant jeu de paume". Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), remarque que le mot, au sens de "jeu de paume"  ("tripot couvert ou découvert, le maître du tripot"), "est bas : on dit jeu de paume". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) fait une remarque identique : "terme vieilli ; on dit maintenant jeu de paume"  ("lieu pavé ou carrelé et entouré de murailles dans lequel on joue à la courte paume"). Deux vers du Virgile travesti de Scarron sont cités : "Là l’on bâtit une taverne, Et là l’on bâtit un tripot". Les auteurs du Trésor de la Langue française relèvent encore ce sens, qu’ils mentionnent comme vieux, "lieu couvert où se pratiquait le jeu de courte paume" (pour "jeu de la courte paume"), sans doute parce qu’ils en ont relevé une attestation chez Sainte-Beuve en 1828 : "nourri dans la pleine jovialité des mœurs bourgeoises, élevé, pour ainsi dire, dans le jeu de paume et le tripot de son père, qui aimait fort la table et le plaisir, (le poète) Mathurin Régnier prit de bonne heure les habitudes de débauche et de moquerie, de licence morale et satirique".

En 1670, Mme de Sévigné emploie l’expression dans son tripot au sens figuré de "dans son domaine, sur un sujet où il excelle" ("le Père Bourdaloue prêche divinement bien aux Tuileries ; nous nous trompions dans la pensée qu’il ne jouerait bien que dans son tripot ; il passe infiniment tout ce que nous avons ouï"), emploi que les auteurs de dictionnaires, jusqu’à Littré, relèvent tous : "on dit figurément qu’un homme est dans son tripot, pour dire qu’il est dans un lieu où il a de l’avantage pour la chose dont il s’agit, qu’il excelle dans les matières dont il est question" (Dictionnaire de l’Académie française, 1762 ; exemples : "quand il parle devant une telle compagnie, il est dans son tripot ; quand on le met sur ces questions-là, il est dans son tripot") et les Académiciens ajoutent : "on dit, à peu prés dans les mêmes sens, attaquer, gagner, battre un homme dans son tripot, le tirer de son tripot".

En 1726, est attesté chez Lesage (Le Diable boiteux : "deux jeunes cavaliers jouaient ensemble aux cartes dans ce tripot où vous voyez tant de lampes et de chandelles allumées") le sens moderne de "maison particulière dont les maîtres reçoivent des joueurs à des fins lucratives ; maison de jeu, cabaret où l’on joue" ; et en 1757 le sens péjoratif "assemblée, société, lieu où s’épanouissent les intrigues, les basses querelles, les tripotages" (Voltaire) et "endroit mal famé, mal fréquenté" (Diderot, Jacques le fataliste, 1784). De ces trois sens, les Académiciens ne relèvent en 1762 que le premier : "tripot se dit aussi d’une maison de jeu" ; de même, Féraud en 1788 (Dictionnaire critique de la Langue française) : "on appelle, par mépris, tripot une maison où l’on donne à jouer". Féraud, qui devait avoir un sens moral élevé, ne peut s’empêcher d’approuver cette dénomination méprisante : "la plupart méritent bien ce nom".

Dans la cinquième édition de leur Dictionnaire (1798), les Académiciens exposent les deux sens, objectif et péjoratif de tripot : "tripot se dit aussi d’une maison de jeu ; et par extension, d’une maison où s’assemble une mauvaise compagnie". Une maison de jeu étant un lieu supposé mal famé, tout lieu mal famé est nommé tripot. Ce sens péjoratif est exposé dans la sixième édition du Dictionnaire de l’Académie française : "maison de jeu, et, par extension, maison où s’assemble mauvaise compagnie"  (exemples, "il perdit tout son argent dans un tripot, un infâme tripot" et "familièrement, le tripot comique se dit quelquefois, par dénigrement, d’une assemblée de comédiens").

Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) relève ces sens péjoratifs : "par extension et par dénigrement, maison de jeu", "maison où s’assemble mauvaise compagnie", "par dénigrement ou par plaisanterie, assemblée des comédiens" (Voltaire, 1757 : "béni soit Dieu, qui vous donne la persévérance dans le goût des beaux-arts et surtout du tripot de la comédie !" ; 1768 : "il y a bien des tripots : celui de la Sorbonne, celui de la comédie et celui que vous avez quitté sont les trois plus pitoyables ; je quitterai bientôt le grand tripot de ce monde, et je n’y regretterai guère que vous"), et "intrigue, tripotage " ("n’y aurait-il pas un peu de tripot dans tout ceci ?"). Les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), rassemblent ces sens dans deux définitions : "maison de jeu mal famée" et "maison où s’assemble une mauvaise compagnie" ("un infâme tripot").

Tous ces sens sont dans le Trésor de la Langue française (1972-94) : "maison de jeu clandestine ayant mauvaise réputation", "pièce, local transformé temporairement en salle de jeux clandestine", "lieu de débauche, endroit mal famé", "endroit où s'effectuent des opérations louches, notamment des trafics financiers et boursiers", "ironique et vieilli, assemblée, milieu où se nouent des intrigues, des querelles, des tripotages divers". Les auteurs de ce dictionnaire relèvent aussi des sens qui ne sont relevés ni dans le Dictionnaire de l’Académie française, ni chez Littré, et qui pourtant sont mentionnés comme vieux : "action de tripoter" ("pelotage, tripotage"), "action de jouer, de fréquenter les maisons de jeu clandestines", "action de faire des opérations louches ou des manœuvres frauduleuses" ("magouille, trafic, tripatouillage, tripotage"). Pourtant, ces sens sont conformes à la formation de ce nom, dérivé d’un verbe et donc apte à exprimer le procès de ce verbe ("l'action de") et le lieu où se fait l’action (jouer à la paume, jouer aux cartes ou de l’argent, préparer de mauvais coups).

Un mystère demeure dans l’histoire de tripot : pourquoi ce nom qui désignait un jeu de paume a-t-il désigné au milieu du XVIIIe siècle une maison de jeu et un lieu mal famé ? Est-ce dû au jeu (jeu de la paume et jeu d’argent) ou au fait qu’à la paume, les spectateurs pariaient sur le résultat des parties et donc jouaient de l’argent ? Ou bien est-ce l’effet de la lente désaffection pour le jeu de la paume, ceux qui s’y adonnaient préférant les cartes ou le pharaon ?

 

 

01 juillet 2007

Bourgeois

 

Bourgeois

(dans l’ancienne langue française)

 

 

 

Dérivé du nom bourg, au sens de "ville" ou de "cité" (le bourg est distinct des grands domaines féodaux), le nom et adjectif bourgeois est un de ces mots sur lesquels la religion moderne, sociale et solidaire, a fait main basse et qu’elle a chargés de sens péjoratifs ou insultants.

Très longtemps, le mot, attesté au tout début du XIIe siècle, au moment où se développent les premières cités, au sens "d’habitant" d’un bourg affranchi de la tutelle féodale, donc en partie "libre" et qui acquiert peu à peu une petite autonomie (il est administré par ses habitants), a eu un sens objectif ou neutre, qui est exposé dans tous les dictionnaires : dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, 1762, 1798, 1832-35) : "citoyen, habitant d’une ville" ("bourgeois de Paris, bon bourgeois", 1694 ; "un riche bourgeois, une riche bourgeoise, un bon bourgeois, un bourgeois aisé et accommodé", 1762, 1798 ; "bourgeois de Paris, un riche bourgeois, un bon bourgeois, il épousa une riche bourgeoise", 1832-35) et "on dit absolument le bourgeois pour dire tout le corps des habitants d’une ville" ("le bourgeois s’est soulevé, le bourgeois a pris les armes") ; dans le Dictionnaire critique de la Langue française (Féraud, 1788 : "bourgeois vient de bourg ; mais il ne se dit pas seulement des habitants des bourgs, mais de ceux des villes et des villages aussi" ; Féraud précise que, "dans les villages, on appelle bourgeois ceux qui ne sont pas paysans ou artisans") ; dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré, 1863-77 : "citoyen, citoyenne d’une ville, jouissant des droits attachés à ce titre" ; "un bourgeois considéré, une riche bourgeoise").

C’est au XIXe siècle que ce sens commence à sortir de l’usage. Ainsi les Académiciens notent en 1832-35 que "bourgeois se disait autrefois, collectivement, de tout le corps des citoyens ou bourgeois d’une ville" : autrefois atteste que le sens de "citoyen" recule dans l’usage. D’ailleurs, ce sens collectif n’est plus relevé dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française et le sens de "citoyen" est précédé, dans cette même édition, de la mention anciennement : "anciennement, citoyen d’une ville", bien que les exemples cités soient identiques à ceux des éditions antérieures : "bourgeois de Paris, un riche bourgeois, un bon bourgeois ; il épousa une riche bourgeoise". Dans le Trésor de la Langue française (1972-94), la désuétude est confirmée ; bourgeois est renvoyé dans l’histoire ancienne de la France. Contrairement à ce que les Académiciens ont établi de 1694 à 1832-35, le sens serait propre au Moyen Age : "féodalité, au Moyen Age, libre habitant d’une ville, jouissant de certains privilèges". Il est illustré de ces exemples : "les bourgeois de Calais", célèbres dans l’histoire de la Guerre de Cent Ans, et de Guizot : "il n’y a guère, messieurs, que deux sources d’où puissent découler, dans la sphère politique, la grandeur de l’ambition et la fermeté de la pensée. Il faut avoir ou le sentiment d’une grande importance, d’un grand pouvoir exercé sur la destinée des autres, et dans un vaste horizon ; ou bien il faut porter en soi un sentiment énergique d’une complète indépendance individuelle, la certitude de sa propre liberté, la conscience d’une destinée étrangère à toute autre volonté que celle de l’homme lui-même. (...). Ni l’une ni l’autre de ces conditions ne s’est rencontrée dans la situation des bourgeois du moyen âge. Ils n’étaient, vous venez de le voir, importants que pour eux-mêmes ; ils n’exerçaient, hors de leur ville et sur l’Etat en général, aucune grande influence" (Histoire générale de la civilisation en Europe, 1828). Guizot est un bourgeois au sens moderne du mot qui juge avec condescendance les bourgeois du passé, ce qui révèle qu’une fracture s’est produite, entre la fin du XVIIIe siècle et le début du XIXe, dans la notion dont le mot bourgeois est porteur. L’affaiblissement du sens ancien de bourgeois est confirmé dans la suite de l’article du Trésor de la Langue française. Le sens ancien de "citoyen d’une ville" est relevé comme un idiotisme de la langue française parlée en Suisse ("helvétisme, personne qui possède le droit de cité communal") et comme un titre honorifique (exemples : "la ville de Vienne décernait à Beethoven le titre de bourgeois honoraire", Les Symphonies de Beethoven, 1921, et "les compagnons imprimeurs aimaient à se faire donner le titre de bourgeois de Paris, dont ils se distinguaient peu d’ailleurs en public par leur mise toujours soignée", Maîtres imprimeurs et ouvriers typographes, 1903). Dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, les Académiciens bornent la validité du sens ancien de bourgeois au Moyen Age, ce que ne faisaient pas leurs prédécesseurs des siècles classiques : "habitant d’un bourg, d’une ville, qui était affranchi de certaines servitudes et jouissait de certains privilèges" (exemples : "un bourgeois de Paris, les Bourgeois de Calais, groupe sculpté par Rodin, bourgeois du roi, soustrait à la juridiction de son seigneur et relevant directement du roi, franc-bourgeois") et ils en limitent l’emploi à la seule Suisse ("spécialement, aujourd’hui, se dit en Suisse d’une personne bénéficiant du droit de cité dans une commune, et se distinguant d’une personne simplement résidante"). Employé dans ce sens ancien, bourgeois se traduit en anglais par burgher ou "habitant d'un bourg".

 

 

 

20 juin 2007

Bravoure

 

Bravoure, braverie, bravade et autre bravitude  

 

 

 

En italien, bravura est attesté au sens de "bravade" et "arrogance" au XVe siècle ; puis au sens de "courage" et "audace" en 1541 ; ensuite au sens de "action de bravoure" (1543) ; enfin comme terme de musique dans aria di bravoura.

Il est passé en français en 1648 au sens de "vaillance" et de "courage"  (Scarron, Virgile travesti). C’est ainsi qu’il est défini dans le Dictionnaire de l’Académie française en 1694, 1762, 1798 : "valeur éclatante" (exemples : "je sais qu’il a de la bravoure, il a fait paraître sa bravoure en mille occasions"). Par métonymie, il désigne aussi les actions qui témoignent d’une valeur éclatante ("il raconte ses bravoures à tout moment, il fatigue tout le monde du récit de ses bravoures", 1694, 1762, 1798). Féraud, dans son Dictionnaire critique de la Langue française (1788), se contente de répéter la définition des Académiciens : "valeur éclatante" et "suivant l’Académie, on le dit quelquefois, au pluriel, des actions de la valeur", ajoutant que "cela ne peut être bon que dans le style critique ou comique", comme si, dans le récit des bravoures, s’exprimait l’arrogance bravache.

C’est dans la cinquième édition du Dictionnaire de l’Académie française (1798) que le sens de bravoure, terme de musique, est défini : "il se dit au sens de ce qui est d’une exécution difficile, air de bravoure". En 1832-35, est-ce le souvenir des guerres napoléoniennes ?, la "valeur éclatante" qui définissait jusque-là la bravoure devient du "courage guerrier", de la "vaillance", ainsi que dans le Dictionnaire de la Langue française (1863-77) de Littré : "courage à la guerre". Le bravache n’est pas loin du brave, surtout si ce dernier est volubile et hâbleur. Tartarin avance derrière Matamore. Au pluriel, précise Littré, bravoures est employé "ironiquement" au sens "d’actions de valeur" - en fait, de pures fanfaronnades. Le "courage à la guerre" est mal porté, en nos temps de pacifisme. Ces emplois ironiques sont relevés dans le Trésor de la Langue française (1972-94). "Par métonymie et par plaisanterie, en parlant d’une personne : le colonel Delmare, vieille bravoure en demi-solde" (1832). De la musique, bravoure s’étend à la littérature : "morceau de bravoure". C’est le "caractère d’une œuvre, d’un style particulièrement brillant". En littérature, comme en musique, le mot est souvent ironique : "air destiné seulement à mettre en valeur l’interprète" et "passage écrit ou parlé particulièrement brillant destiné à attirer l’attention ou à susciter l’enthousiasme".

 

Le Père jésuite Bouhours, dans ses Doutes sur la Langue française, pense que disculper et bravoure ont peut-être été introduits en français par Mazarin. Dans un ouvrage publié à Bruxelles en 1701, il est précisé que bravoure, "venu avec Mazarin", parut d’abord bizarre, et causa un grand désordre dans la république des lettres. On pourrait en dire de même de la bravitude, venue de Chine avec Mme Royal et dont le sens est hypothétique ou aléatoire, pour ne pas dire obscur.

Il a existé, dans la langue française, un nom braverie, dérivé du verbe braver, et non de l’adjectif brave. Ce nom est attesté en 1541 au sens de "bravade, défi" (exemples : "c’est une action plus de crainte que de braverie", Montaigne ; "refréner la braverie insolente de la jeunesse", Amyot) ; puis "ostentation" ; enfin "parure" ("ses habits, pompes et braveries"). Nicot (Trésor de la Langue française, 1606) le définit ainsi : "le même que bravade, et aussi pomposité d’habits". Dans le Dictionnaire de l’Académie française, il a le sens de "magnificence d’habits" (1694, 1762, 1798, 1832-35). "Les femmes aiment la braverie", disent les Académiciens, qui ajoutent : "il est bas" (1694) ; "il est du style familier" (1762), "il est du style familier, et il vieillit" (1798, 1832-35). Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) conseille aux étrangers de "ne pas confondre braverie avec bravoure et bravade" : "le premier se dit de la magnificence en habits, mais il est bas. Le second signifie une valeur éclatante. Le troisième, action par laquelle on brave, on traite quelqu’un avec mépris et avec hauteur". Il ajoute que "autrefois, on disait braverie pour bravoure, et Scudéry reproche à Corneille que, dans le Cid, il n’est pas, jusqu’aux femmes, qui ne se piquent de braverie". Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) y donne le sens de "toilette, beaux habits" et illustre ce sens par les extraits : "je tiens que la braverie, que l’ajustement est la chose qui réjouit le plus les filles" (Molière), "une infinité de présents, des pensions, des réparations de chemins, quinze ou vingt grandes tables, un jeu continuel, des bals éternels, des comédies trois fois la semaine, une grande braverie, voilà les États" (Mme de Sévigné), ajoutant "il vieillit". Littré précise que "l’on a dit aussi braveté dans le XVIe siècle".

Ce nom a tant vieilli qu’il n’est plus relevé dans les éditions modernes du Dictionnaire de l’Académie française (huitième et neuvième, en cours). Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-94) le mentionnent comme vieux au sens de "beauté des habits" et "d’élégance vestimentaire", mais ils jugent qu’au sens de "bravoure ostentatoire", il n’est pas sorti de l’usage, comme l’atteste cette citation de Toulet : "toute cette braverie n’était que surface".

La bravitude de Mme Royal est-elle de la braverie ou "élégance vestimentaire" ou de la braverie ou "bravoure ostentatoire" ? Va savoir, Charles.

 

 

 

02 juin 2007

Paume

 

Paume, jeu de la paume, longue paume, courte paume, jouer à la paume

 

 

 

C’est au milieu du XIVe siècle que le vieux mot paume attesté au XIe siècle et signifiant "creux de la main" ("le dedans de la main entre le poignet et les doigts", Dictionnaire de l’Académie française, 1694) a désigné, par métonymie, le jeu de la paume (1373, jouer à la paume). Quant à jeu de paume, au sens de "lieu où l’on joue à la paume", il est attesté au XVIe siècle. L’écrivain et historien de la seconde moitié du XIVe siècle, Jean Froissart, évoque ce jeu : "je vous chargeai que vous apportassiez des pelotes (id est des balles ou éteufs) de Paris pour nous ébattre moi et vous à la paume". Henri Estienne, ce philologue du XVIe siècle, tient le jeu de la paume pour une des passions françaises : "je donnerai le premier lieu au jeu de la paume, auquel on peut aussi dire la nation française être plus adonnée qu’aucune autre : témoin le grand nombre de tripots (id est de jeux ou de terrains) qui sont en cette ville de Paris".

La partie de l’article paume du Dictionnaire de l’Académie française (1694) qui traite du "creux de la main" est courte ; en revanche, celle qui traite du jeu de la paume est longue, précise, détaillée. Elle renferme un doux parfum de vieille France amuïe. Arouet le Jeune ne résiste pas au plaisir de la citer : "le jeu de la paume : sorte de jeu de deux ou de plusieurs personnes, qui poussent et se renvoient une balle avec une raquette ou avec un battoir. Originairement on ne se servait pour cela que de la paume de la main, et on y joue encore de la sorte en quelques endroits. Quand on dit simplement la paume, on entend la courte paume. Le jeu de paume est le lieu où l’on joue à la paume". Les exemples sont : "jeu de longue paume, jouer à la paume, c’est un grand joueur de paume, j’ay vu jouer de belles parties à la paume". Les Académiciens précisent que "paume se met quelquefois absolument pour le jeu de paume". Exemples : "la paume est un exercice trop violent pour un vieillard, il aime la paume". Ainsi, on apprend qu’un paumier est un "maître du jeu de paume", que le verbe empaumer a pour sens "recevoir un éteuf (nom de la balle au jeu de la paume) à plein dans le milieu de la paume de la main ou du battoir et le pousser fortement" et que, entendu dans un sens figuré, ce verbe signifie "se rendre maître de l’esprit d’une personne pour lui faire faire tout ce qu’on veut". Exemples : "c’est un homme dangereux, s’il empaume une fois ce jeune homme, il le ruinera", "ils l’ont empaumé, ils lui font croire tout ce qu’ils veulent", "il s’est laissé empaumer comme un sot". En français moderne, on dit paumé. Même Madame de Sévigné semble avoir joué à la paume : "je revenais le soir à Auray après une légère promenade, comme si je fusse revenue de jouer une partie de longue paume".

Dans la quatrième édition (1762), la différence entre les deux jeux (ou terrains) de longue paume et de courte paume est clairement expliquée : "on appelle jeu de longue paume un long espace de terrain ouvert de tous côtés et accommodé exprès pour y jouer à la longue paume" et "on appelle jeu de courte paume un carré long enfermé de murailles, ordinairement peintes en noir et pavé de pierre". Les exemples sont nombreux : "jeu de paume couvert, jeu de paume découvert, jeu de paume carré ou simplement un carré, jeu de paume à dedans ou, simplement, un dedans". Nos ancêtres nommaient jeu à la fois le jeu et ce que nous nommons terrain ou court ou trinquet : d’où la distinction entre le jeu de la paume (le jeu) et le jeu de paume (le terrain où se joue la paume). Selon Voltaire, Corneille, faute de théâtre, faisait représenter ses pièces dans "nos jeux de paume étroits".

 

Dans les éditions anciennes (1694, 1762, 1798, 1832-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article consacré au jeu de la paume est détaillé, précis, long, illustré. Alors, la paume, jeu aristocratique, attirait de nombreux curieux, dont beaucoup de dames, qui se tenaient dans la galerie et que les joueurs tentaient d’épater par leur façon de jouer ou d’être (d’où épater la galerie). Certains pariaient sur les résultats des parties. Les Révolutionnaires étaient des gens très sérieux pour qui le jeu était un péché mortel, surtout s’il était un sport ou un loisir aristocratique. En coupant en deux les ci-devant, ils ont tué la paume, laquelle a été ressuscitée en partie dans le tennis. Les joueurs de paume suspects, les jeux sont devenus des lieux de réunion. Il en est un qui est célèbre dans l’histoire de France : c’est celui de Versailles, où, explique Littré, "les députés du tiers état firent le serment de ne point se séparer sans avoir donné une constitution à la France. Cette séance s’appelle absolument le Serment du jeu de paume".

Dans le Dictionnaire de la Langue française (Littré, 1863-77), l’article paume est aussi complet que dans le Dictionnaire de l’Académie française. Il est vrai que ce dictionnaire fait un état de la langue française des XVIIe et XVIIIe siècles. La paume est une "sorte de jeu où l’on se renvoie une balle avec une raquette ou un battoir ; longue paume, celle à laquelle on joue dans un terrain qui n’est pas fermé de murailles et qui est disposé exprès ; courte paume, celle à laquelle on joue dans un carré long enfermé de murailles ordinairement peintes en noir, et pavé de dalles de pierre ; absolument, la paume, le jeu de la paume (exemple : j’ai perdu de l’argent à la paume) ; jeu de longue paume, le terrain où l’on joue à la longue paume ; jeu de paume, le lieu où l’on joue à la courte paume ; jeu de paume carré ; jeu de paume à dedans, jeu de paume qui a, à l’un des deux bouts, une petite galerie ouverte ; demi paume, raquette légère".

 

Dans la huitième édition (1932-35) du Dictionnaire de l’Académie française, l’article paume est plus court que dans les éditions précédentes. Il est vrai que les Académiciens ont conscience que ce jeu ne se pratique quasiment plus : "la paume était un jeu très en usage dans l’ancienne France", celle d’avant la Révolution. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), la définition de la paume est expédiée en quelques lignes : "jeu, sport qui consistait à se renvoyer une balle avec une batte ou une raquette de part et d'autre d'un filet et suivant des règles précises dans un lieu aménagé à cet effet ; longue paume (en plein air), courte paume (en lieu clos)". Les verbes des dictionnaires sont généralement au présent. Dans ce cas précis, les auteurs du Trésor de la Langue française emploient l’imparfait : ce jeu "consistait" à se renvoyer une balle… Le passé vaut avis nécrologique. Le jeu de la paume, longue ou courte, est quasiment mort. Qui le ressuscitera ?

 

Ce jeu a laissé dans la langue des vestiges, que personne ne sait interpréter. "Qui va à la chasse perd sa place" : la chasse est, au jeu de la paume, la zone du sol où l’éteuf a rebondi une deuxième fois, avant que le joueur ait pu la frapper de sa raquette. Le joueur fautif se tient à cet endroit (la chasse) et il perd sa place (son service). "Enfants de la balle" : les gens du cirque ont été nommés enfants de la balle, parce que, au XIXe siècle, le jeu de la paume étant tombé en désuétude, les cirques se sont installés dans les jeux de paume désertés par les joueurs. "Epater la galerie" : la galerie, dans le jeu de courte paume (le jeu est clos de murs), est le passage couvert, le long d’un des côtés du jeu, où se tenaient les curieux, dont les jeunes femmes, que les joueurs tentaient d’épater. "Rester sur le carreau" : c’est tomber à terre après avoir été frappé par l'éteuf (les balles étaient lourdes). "Paumé" ou empaumé (cf. ci-dessus).

 

 

 

01 juin 2007

Girouette

 

 

 

 

Voilà un vieux mot, attesté au XIIe siècle sous la forme de l’ancien normand wirewire, issu, semble-t-il, de l’ancienne langue nordique en usage en Normandie au moment où les Vikings s’y sont installés. La forme française gyrouette est attestée en 1501.

Ce mot, sous quelque forme qu’il apparaisse, ancien nordique, ancien normand, ancien français, désigne le même objet, à savoir : "ce qu’on met sur le haut d’une tour, d’une cheminée, etc. qui tourne à tout vent et sert à faire connaître d’où il vient" (Dictionnaire de l’Académie française, première édition, 1694). La girouette couronne aussi le mât d’un navire (le mot d’origine viking désigne, semble-t-il, un objet de navigateur) et elle a des formes variables : flèche empennée, banderole, coq, etc. comme le dit, plus clairement que les Académiciens, Furetière : "plaque de fer-blanc (…) mobile (…) qu’on met sur les tours et les pavillons pour connaître de quel côté le vent tourne" et "en termes de marine, pièce d’étoffe légère en guise de pavillon qu’on arbore sur le haut des mâts, particulièrement dans les petits bâtiments" (Dictionnaire universel, 1690).

Dans L’Encyclopédie (1751-65), l’objet nommé girouette (terme d’arts) est décrit ainsi : "plaque de fer-blanc qui est mobile sur une queue ou pivot, qu’on met sur les clochers, les pavillons, les tours et autres édifices, pour connaître de quel côté le vent souffle". L’objet est aussi en usage dans la marine : "petites pièces d’étoffe, soit toile ou étamine, qu’on met au haut des mâts des vaisseaux ; elles servent à marquer d’où vient le vent. Ordinairement les girouettes ont plus de battant que de guindant, c’est-à-dire qu’elles sont plus longues que larges, en prenant le guindant pour la largeur et le battant pour la longueur".

L’objet était familier à nos ancêtres, puisque, dès le XVIIe siècle, le sens de girouette a été déplacé aux personnes pour désigner quelqu’un "qui change souvent d’opinion". La métaphore a été rapidement lexicalisée. Elle est relevée comme un sens figuré de girouette dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première (1694) à la neuvième (en cours de publication) : "on dit figurément d’une personne inconstante dans ses sentiments que c’est une girouette, qu’elle tourne à tout vent comme une girouette" (1694) et : "figuré, personne qui, par intérêt ou par inconstance, change souvent d’avis, de sentiment, de parti" (neuvième édition), qu’illustrent les exemples "c’est une girouette, une vraie girouette", "tourner à tous les vents comme une girouette".

Les girouettes ont mauvaise réputation. La métaphore est presque toujours condescendante ou méprisante, ce qui apparaît dans la définition qu’en donne Furetière : "girouette se dit figurément en morale d’une personne qui a la tête légère, qui n’a point de fermeté ni de constance dans ses résolutions". Elle n'est pas seulement versatile, elle est aussi velléitaire.

 

Les écrivains des siècles classiques ont recouru à cette métaphore, alors que, encore vive ou vivante, elle pouvait exprimer une signification forte et frapper les lecteurs. A la différence de Furetière et de Saint-Simon ("un chancelier à qui les exils n’avaient laissé que la terreur et une flexibilité de girouette"), Voltaire aime les girouettes. C’est, il est vrai, un esprit paradoxal qui prend volontiers le contre-pied de tout ce qui est communément admis. Selon lui, la girouette est ce qui définit le mieux l’homme. Elle bouge sans cesse et tourne tantôt vite, tantôt lentement. De même, il est dans la nature de l’homme d’être en mouvement et de changer au gré de ses humeurs : "vous n’avez qu’à regarder une girouette ; elle tourne tantôt au doux souffle du zéphyr, tantôt au vent violent du nord : voilà l’homme". Il est dans la nature de l’homme d’être changeant et même inconstant, comme chez Marivaux (L’heureux stratagème) : "adieu donc, soubrette ennemie, adieu, mon petit cœur fantasque ; adieu, la plus aimable de toutes les girouettes". Il y a loin entre la girouette à la tête légère de Furetière et "la plus aimable de toutes les girouettes" de Marivaux. Voltaire se décrit lui-même plaisamment comme une girouette : "je suis assez semblable aux girouettes qui ne se fixent que quand elles sont rouillées" (1759). Il recourt même à la métaphore pour définir insolemment Dieu : "l’Être nécessairement éternel ne peut pas être une girouette". S’il l’était, il ne serait pas Dieu, justement.

Ce mot ne ressemble pas à l’objet qu’il désigne, il n’est pas une girouette ; en trois siècles, il ne change ni de sens, ni d’emploi. Féraud (Dictionnaire critique de la Langue française, 1788) et Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-77) répètent les Académiciens. Au XIXe siècle, les incessants changements de régime, puis la démocratie d’opinion, élargissent aux hommes politiques ou aux notables les emplois de la métaphore lexicalisée girouette, et accentuent sa valeur dépréciative, comme l’atteste l’article girouette du Trésor de la Langue française (1972-94). "Au figuré, personne versatile, qui change fréquemment d’opinion" : la définition est à peu près neutre, mais les girouettes sont jugées avec férocité. "Il est de plus en plus aigu dans ses changements de jugement : c’est une girouette qui n’est pas graissée" (Goncourt, 1863) ; "l’évêque est une girouette, qui tourne dès que le Faujas ou le Fenil souffle sur lui ; aujourd’hui l’un, demain l’autre" (Zola, 1874) ; "les théoriciens sont comme les météorologistes : ils disent, en termes scientifiques, le temps non pas qu’il fera, mais qu’il fait. Ils sont la girouette, qui marque d’où souffle le vent" (Rolland, 1911).

Le comble est atteint dans le Dictionnaire des Girouettes, publié au XIXe siècle et dans lequel sont recensées les personnalités connues pour leurs revirements. "Le moulinet tourne comme Monsieur Talleyrand. On pourrait mettre ce moulinet-là dans le Dictionnaire des girouettes" (Hugo, 1866). Le mépris pour les girouettes est si fort qu’il a donné naissance au verbe girouetter (exemple : "a-t-il ou n’a-t-il point changé d’avis? Moi, je ne peux pourtant pas attendre qu’il décède ou qu’il girouette, par un jour de bon vent, du côté où je suis", Huysmans, 1879) et au nom girouettisme ("avant et pendant l’émeute, il soutenait la dynastie de Juillet ; mais, dès que le procès politique arrivait, il tournait aux accusés. Ce girouettisme assez innocent se retrouvait dans ses opinions politiques", Balzac, 1850).

A force d’être utilisée, la métaphore lexicalisée perd de sa force, s’use et disparaît peu à peu de la langue actuelle. Il est vrai que l’objet est en voie de lente disparition aussi. Les architectes ne placent plus de girouettes sur le toit des immeubles qu’ils construisent ou des maisons de lotissements périurbains. La métaphore est remplacée par de nouvelles métaphores, vives elles, méprisantes, éloquentes et qui parlent au peuple, comme retourner sa veste ou aller à la soupe.

 

 

27 mai 2007

Algérien

 

 

 

 

 

Nom et adjectif, algérien est attesté en 1721 dans le Dictionnaire dit de Trévoux. Il a pour sens "qui est d’Alger", lequel est illustré par cet exemple : "les Algériens, ou les pirates algériens, n’ont osé attaquer les vaisseaux français depuis que le Roi a fait bombarder Alger". Aujourd’hui, ce sens est celui d’Algérois, les deux sens "qui est d’Alger" et "qui est d’Algérie" étant soigneusement distingués. En revanche, algérien, qu’il soit employé comme adjectif ou comme nom, n’est relevé dans aucune des éditions publiées du Dictionnaire de l’Académie française, de 1694 à 1932-35.

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-77), ignore le nom et ne recense que l’adjectif, auquel il ne donne pas de sens ethnique, à la différence des auteurs du Dictionnaire de Trévoux. C’est "qui a rapport à l’Algérie". Le rapport à l’Algérie alors était économique et financier, du moins si l’on en croit les exemples : "la Société générale algérienne, nom d’une société fondée en exécution d’une loi du 12 juillet 1865 et d’un décret du 18 septembre 1865", "les obligations algériennes, titres émis par cette société". Il est vrai que l’Algérie était habitée de Français, d’Européens et d’indigènes – non d’Algériens. De fait, le nom propre Algérien, désignant l’habitant de l’Algérie, n’a pas d’existence dans la langue. Ou Littré se borne à constater une réalité (l’entité Algérie n’a pas d’existence), ou il se plie à l’idéologie de l’époque : si le nom propre Algérien avait signifié "habitant de l’Algérie", c’eût été reconnaître que les premiers ou les plus anciens habitants d’Algérie (les indigènes, comme on disait alors) étaient les seuls qui aient une légitimité à le revendiquer comme leur.

La langue conserve les traces de l’histoire des hommes. L’Algérie étant indépendante, il existe donc des Algériens, qui peuvent ne pas être fiers de leur pays (on compatit à leurs malheurs) et de ce qui s’y passe de tragique ou de bouffon depuis quarante-cinq ans. Le Trésor de la Langue française (seize volumes publiés entre 1972 et 1994) a été conçu et rédigé après l’indépendance de l’Algérie : il y est tenu compte de la situation que cet événement a produite. Algérien, substantif, désigne "celui qui habite l’Algérie ou qui en est originaire" et, adjectif, il a pour sens "ce qui est relatif à l’Algérie ou à ses habitants". De Littré, n’est conservé qu’une partie de la définition de l’adjectif : "ce qui est relatif à l’Algérie".

 

Le nom algérien, qu’il soit masculin ou féminin, a pris au cours de la période française d’autres sens : c’est une "voiture publique de Paris, du genre de celles qu’on appelle omnibus" (1842), une préparation culinaire dite "à l’algérienne", une "étoffe à rayures de couleurs", "une écharpe faite de cette étoffe". Ces sens, c’est ce qui reste dans la langue des cent trente-deux ans de présence française outre Méditerranée. Au fil des décennies, ces sens s’éteignent, en même temps que les traces que la France a laissées là-bas. Ainsi, les auteurs de dictionnaires notent que algérienne, au sens relevé en 1842 de "voiture publique de Paris", était tombé en désuétude à la fin du XIXe siècle et remplacé par omnibus. Ce sens disparaît dans la neuvième édition (en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française, dans lequel les sens retenus sont "relatif à l’Algérie" pour ce qui est de l’adjectif (les Académiciens oublient "et à ses habitants") et, pour ce qui est du nom : "personne originaire d’Algérie ou qui a la nationalité de ce pays", "dialecte arabe parlé en Algérie" et (au féminin) "tissu à rayures multicolores". En réalité, le "dialecte" parlé en Algérie est une langue berbère fortement mâtinée d’arabe et de français ; et l’algérienne ou "tissu à rayures multicolores" a disparu des étals. Les sens divers se réduisent peu à peu à un seul sens : habitant de l’Algérie ou qui en est originaire. En perdant ses sens anciens, ce nom s’appauvrit. Souhaitons aux Algériens que le destin de ce nom ne soit pas à l’image de leur pays.

 

 

 

27 mars 2007

Contribuer

 

 

 

 

 

 

Ce qui caractérise l’emploi de ce verbe dans l’histoire de la langue, c’est une double réduction.

Les constructions syntaxiques ont été réduites à une seule. Au XVIIe siècle, contribuer était transitif direct : "ce village contribue une telle somme pour la réparation des grands chemins ; ce pays contribue une somme considérable à une telle place forte" (Dictionnaire de l’Académie française, 1694) et pouvait être suivi de la préposition à, comme aujourd’hui : "il n’a rien contribué à la fortune, à l’avancement d’un tel, tout ce qu’il y a contribué, c’est etc., on lui a rendu ce qu’il y avait contribué" (idem). Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1877), en fait la remarque : "les auteurs du siècle de Louis XIV emploient contribuer activement ; c’est la forme latine, et, comme on peut voir à l’historique, la forme ancienne". De nombreux extraits d’écrivains illustrent cette syntaxe : "il faut que les souverains aient le pouvoir d’obliger les citoyens de contribuer ce qui est nécessaire pour satisfaire aux besoins de la patrie" (Fénelon). Même la construction à deux compléments, l’un direct, l’autre indirect, "contribuer quelque chose à quelque chose", était courante alors : "trois arts qui semblaient devoir contribuer quelque chose à mon dessein" (Descartes) ; "si j’ai contribué quelque chose à l’agrément de votre style" (Madame de Sévigné) ; "si je pouvais contribuer quelque chose à soulager" (Bossuet) ; "et ce qu’il contribue à votre renommée" (Corneille) ; "je souhaiterais néanmoins d’y contribuer quelque chose" (Pascal). Littré ajoute : "cette construction est aujourd’hui peu usitée, sans être aucunement incorrecte". Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), les constructions citées sont toutes indirectes : "contribuer à quelque chose" et "contribuer à faire quelque chose". Dans une remarque, les auteurs de ce dictionnaire relèvent une seule attestation du participe passé, employé comme adjectif, contribué, lequel est un vestige de l’ancienne construction directe, au sens de "qui est payé par les contribuables" : "cet excédent de valeurs contribuées est d’autant plus considérable que le pays est plus mal administré" (J-B Say, Économie politique, 1832).

Le sens de ce verbe aussi s’est restreint en trois siècles. Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), distingue cinq sens ou emplois. Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) ne distinguent plus que deux sens ou emplois : "aider, participer (avec d’autres) à la réalisation d’un projet, d’une entreprise ; avoir une part, plus ou moins importante, dans la production d’un résultat, d’un état" et "payer sa part d’une dépense, d’une charge commune". Dans l’édition en cours du Dictionnaire de l’Académie française (neuvième édition), les Académiciens ne distinguent que deux emplois : "avec pour sujet un nom de personne, participer, collaborer à une œuvre commune" ; "avec pour sujet un nom de chose, concourir, avoir sa part à un certain résultat".

 

Ce verbe est emprunté au latin contribuere, "apporter sa part en commun" (in Dictionnaire latin français). Il est attesté en français à partir du XIVe siècle ; ainsi, chez Oresme : "si aucuns ont contribué pécuniairement pour mettre en marchandises, quant vient au distribuer, l’on en distribue à chacun selon la proportion des peccunes (de l'argent) qui furent contribuées". Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), relève cinq sens : "fournir sa part d’une imposition ou dépense commune" ; "aider de sa part, et autant qu’on peut, à l’action d’un autre, à la perfection d’un ouvrage", "se dit aussi pour des créanciers qui doivent porter une partie de la perte qu’il y a à souffrir dans une banqueroute", "se dit figurément en choses morales" ("ce ministre a beaucoup contribué à la fortune de ce prélat "), et enfin : "en termes de guerre, signifie payer à un prince ou à gouverneur ennemi des sommes auxquelles il lui plaît de taxer les villages voisins qui sont sous sa couleuvrine, pour les exempter d’être pillés ou brûlés". Dans le Dictionnaire de l’Académie française (1694, première édition ; 1762, quatrième édition ; 1798, cinquième édition ; sixième édition, 1832-35), ces cinq emplois ou sens sont réduits à trois : "aider en quelque façon que ce soit à l’exécution, au succès de quelque dessein, de quelque entreprise, y avoir part", "se dit encore pour payer extraordinairement quelque somme pour les nécessités publiques" et "se dit aussi, en parlant des sommes qu’on paye aux ennemis pour se garantir du pillage, et des autres exécutions militaires". Littré (in Dictionnaire de la Langue française, 1863-1877) relève ces mêmes sens : "payer sa part d’une dépense ou d’une charge commune" ; "avoir part à un certain résultat" ; "absolument, payer à l’ennemi une somme d’argent pour se garantir des exécutions militaires" et "faire contribuer, se dit par abus, des voleurs de grand chemin qui dévalisent les passants".

Dans les dictionnaires du XXe siècle, le sens militaire ou criminel de ce verbe, à savoir "payer à l’ennemi une somme d’argent pour se garantir des exécutions militaires" et "faire payer les voyageurs", n’est plus relevé. C'est dommage. Ce que montre ce verbe, c'est que l'action de contribuer peut être faite aussi bien par l'Etat que par une puissance étrangère armée ou des bandits de grand chemin. Cela ne signifie pas que ces trois "agents" se ressemblent ou soient identiques : l'Etat, même s'il est le seul détenteur de la violence légale, n'est pas une bande armée, ce n'est pas non plus une force étrangère. Mais il est troublant de constater une homologie entre ces préleveurs de contributions, légales ou non. Il semble cependant que ces violences aient disparu ou qu’elles aient pris d’autres formes, soit que le droit ait supprimé la force pure dans les relations entre les Etats ou entre l'Etat et les citoyens ou que la guerre se fasse avec d'autres armes, soit que les bandits de grand chemin aient été empêchés de nuire. Mais il n’est pas dit que ces emplois ne doivent pas un jour être exhumés pour décrire les réalités nouvelles de la France.

 

05 mars 2007

Agape

 

 

 

Dans la langue latine parlée par les premiers chrétiens, agape (génitif agapes) a pour sens (in Dictionnaire latin français de M. Gaffiot) : "amour, charité" et "agape, festin des premiers chrétiens". Il est emprunté au grec chrétien agapé "affection, amour divin" et "repas fraternel des premiers chrétiens".

Il est attesté en français au XVIe siècle, dans le contexte de l’histoire religieuse, au sens de "repas communautaire des premiers chrétiens". C’est dans ce seul sens qu’il est relevé dans le Dictionnaire de l’Académie française (éditions de 1694, 1762, 1798, 1832-35) : "nom de ces repas, que les premiers chrétiens faisaient dans les églises et qui ont été abolis à cause des abus qui s’y étaient glissés dans la suite du temps". Il n’est pas relevé dans la huitième édition (1932-35) de ce même Dictionnaire. Dans son Dictionnaire universel (1690), Furetière, de même, ne retient que ce seul sens : "terme d’histoire ecclésiastique, qui signifiait dans la primitive église grecque les festins que faisaient ensemble les premiers chrétiens dans les églises pour se lier davantage d’amitié", ajoutant : "on a été obligé de les retrancher (id est "supprimer") à cause des abus qui s’y commettaient". De même, Littré, dans son Dictionnaire de la langue française (1863-1877), ne relève que ce sens historique : "repas que les premiers chrétiens faisaient en commun", qu’il illustre de "vous voyez que la communion était générale, comme les repas nommés agapes" (Fénelon), "les bénéfices réguliers durent leur origine aux agapes" (Chateaubriand) et cet extrait, malveillant, de Voltaire "il faut, quand on fait le repas des agapes, envoyer les meilleurs plats à l’évêque".

Dans l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot (1751-1770), les réalités historiques désignées par le nom agape sont décrites avec précision : "on l’employait pour signifier ces repas de charité que faisaient entre eux les premiers chrétiens dans les églises, pour cimenter de plus en plus la concorde et l’union mutuelle des membres du même corps". Ce qui est exposé aussi, ce sont les raisons qui ont conduit les autorités religieuses à supprimer ces "repas de charité" : "dans les commencements, ces agapes se passaient sans désordre et sans scandale, au moins les en bannissait-on sévèrement, comme il paraît par ce que S. Paul en écrivit aux Corinthiens (cf. Epitres). Les Païens qui n’en connaissaient ni la police ni la fin, en prirent occasion de faire aux premiers fidèles les reproches les plus odieux. Quelque peu fondés qu’ils fussent, les pasteurs, pour en bannir toute ombre de licence, défendirent que le baiser de paix par où finissait cette assemblée se donnât entre les personnes de sexe différent, ni qu’on dressât des lits dans les églises pour y manger plus commodément". Puis, "divers autres abus engagèrent insensiblement à supprimer les agapes. Saint Ambroise et Saint Augustin y travaillèrent si efficacement que dans l’église de Milan l’usage en cessa entièrement, et que dans celle d’Afrique il ne subsista plus qu’en faveur des clercs et pour exercer l’hospitalité envers les étrangers, comme il paraît par le troisième concile de Carthage".

Le sens premier, grec et latin, d’agape, à savoir "amour divin", a été traduit en français par charité, ce qui explique que les sens de ce mot grec et latin aient été réduits au seul "repas".

 

C’est dans les dictionnaires modernes que le sens étendu d’agape, païen en quelque sorte, est relevé ; et c’est même dans ce seul sens païen ("par extension, familier : repas entre convives unis par des liens de parenté, d’amitié, ou par des intérêts communs" et "banquet somptueux", in Trésor de la Langue française, 1972-1994 ; et "familier, souvent au pluriel, repas de fête pris entre amis", in Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition, en cours) que ce mot est employé dans la langue française actuelle, le sens chrétien, le seul qui était relevé dans les anciens dictionnaires étant réservé à "l’histoire ecclésiastique" (Trésor de la Langue française) ou à la "religion chrétienne" (Dictionnaire de l’Académie française, neuvième édition). Dans ces deux dictionnaires, cet emploi moderne est illustré de nombreux exemples : "Madame de Coulanges nous offre un aperçu de ces fines agapes et de ces dégustations exquises" (Sainte-Beuve, 1859) ; "vous m’aviez promis de m’envoyer ce matin un mot de votre illustre plume pour me dire si le dîner de lundi aurait lieu. Daudet attend de moi une réponse depuis mercredi. Pouvez-vous venir après-demain à ces fraternelles agapes ? Et dois-je compter sur vous demain ?" (Flaubert) ; "presque tout le village était là, attiré par la cérémonie et par l’espoir du réveillon que, sous le nom d’agape exceptionnelle, Léopold promettait à ses fidèles depuis la première semaine de l’Avent. Dans les agapes ordinaires, chacun apportait sa part, la congrégation se bornant à offrir un gâteau bénit, dont chacun des assistants emportait un morceau pour sa famille" (Barrès, 1913) ; "je sais combien il est souvent difficile de trouver un parfait maître queux. Ce sont de véritables agapes auxquelles vous nous avez conviés là" (Proust, 1918) ; "à droite de la colonnade s’alignent les hôtels dont le plus connu est le Ship, où jadis le Cabinet, en des agapes printanières, venait manger un dîner de poisson, dont le plat de résistance était cette blanchaille nommée whitebait, frai de harengs pêché à marée haute" (Morand, Londres, 1933) ; "le docteur Charles Guebel (...) me faisait l’autre jour une relation enthousiaste des agapes qui, le 2 décembre dernier, marquèrent la réunion des États généraux de la gastronomie", in Combat, 1952) ; "au fond, la table éclate avec la brusquerie / De la clarté heurtant des blocs d’orfèvrerie ; / De beaux faisans tués par les traîtres faucons, / Des viandes froides, force aiguières et flacons, / Chargent la table où s'offre une opulente agape" (Hugo, 1859) ; " de joyeuses agapes réunissaient les anciens compagnons d’armes" (Académie, neuvième édition).

Il est inutile de s’étendre sur la déchristianisation de la France. Le phénomène est avéré par d’innombrables faits. Il est dans l’ordre des choses que la langue elle aussi l’atteste et qu’il s’inscrive dans le sens des mots. Suivant l’Encyclopédie de d’Alembert et Diderot, les agapes auraient été interdites au Ve siècle à la demande de Saint Ambroise et de Saint Augustin, à cause des abus de nourriture auxquels elles auraient donné lieu. "Les Païens qui n’en connaissaient ni la police ni la fin, en prirent occasion de faire aux premiers fidèles les reproches les plus odieux", est-il écrit dans cet ouvrage (cf. ci-dessous). Le fait est que l’ancienne représentation que les païens se faisaient de ces repas mystiques a survécu à leur disparition et que le mot a même été ressuscité en quelque sorte dans la langue moderne par les auteurs des XIXe et XXe siècles pour désigner des banquets somptueux. Même les francs-maçons nomment agapes "le banquet qui suit les travaux des fêtes de l’ordre, dans les ateliers supérieurs" (in Trésor de la Langue française).


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01 mars 2007

Croquant

 

 

 

 

 

 

L’origine de croquant, quand ce nom désigne les paysans du Limousin et du Périgord qui se sont révoltés contre l’augmentation des taxes, redevances, impôts, etc. à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle, ressuscitant les sanglantes jacqueries du Moyen Age, et qui ont été, pour certains d’entre eux, massacrés par les armées du bon roi Henri IV, est controversée. Littré (in Dictionnaire de la Langue française, 1862-77) cite des écrivains contemporains de ces révoltes : d’Aubigné écrit que croquant vient du nom de la paroisse de Croc, en Limousin, où les révoltes auraient commencé ("la petite guerre des croquants, ainsi nommés, parce que la première bande qui prit les armes fut d’une paroisse nommée Croc de Limousin") ; de Thou, que les révoltés étaient nommés ainsi parce qu’ils détruisaient les biens d’autrui au "croc" et Cayet, parce qu’ils criaient "(sus) aux croquants" (ceux qui croquaient les pauvres gens, comme dans la chanson de Brassens) et que, par dérision, ils auraient été désignés de ce terme de mépris. Furetière, dans son Dictionnaire universel (1690), avalise l’explication de Thou : "gueux, misérable qui n’a aucuns biens, et qui, en temps de guerre, n’a pour armes qu’un croc. Les paysans qui se révoltent sont de pauvres croquants".

Le fait est que le mot est attesté en 1603 comme terme péjoratif pour désigner les paysans et en 1608 les paysans révoltés du Sud-Ouest contre le roi gascon Henri IV. Dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, de la première à la neuvième (1694 à aujourd’hui), ces deux sens sont relevés : "un homme de néant, un misérable" (1694 : le mot ne désigne pas nécessairement les paysans ; il est précisé que, dans ce sens, le mot est "bas") ; et "on a appelé Croquants certains paysans qui se révoltèrent en Guyenne sous Henri IV et sous Louis XIII". Croquant est à la fois un nom commun et un nom propre. Il en est ainsi dans les éditions de 1762, de 1798, de 1832-35, et dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré : "terme méprisant, un homme de rien, sans consistance, sans valeur" et "paysans qui se révoltèrent en Guyenne sous Henri IV".

Dans l’édition en cours de publication du Dictionnaire de l’Académie française, la définition est formulée différemment, avec des mots moins méprisants que homme de néant ou homme de rien. C’est, en histoire, le "sobriquet qui fut donné, à la fin du XVIe siècle et au début du XVIIe siècle, à des paysans français révoltés". Les Académiciens font, à juste titre sans doute, du nom propre le premier sens de croquant, lequel a pris, dans des emplois littéraires (sur le point de tomber en désuétude) et péjoratifs, le sens de "paysan" et, par extension, de "rustre". Ce choix se défend. C’est aussi celui du Trésor de la Langue française (1972-1994) : d’abord, en histoire, "paysan révolté en Limousin, en Périgord et en Quercy, à la fin du XVIe et au commencement du XVIIe siècle", illustré d’un extrait de Nerval : "les croquants, malheureux paysans français à qui les soldats du roi Henri faisaient la guerre pour n’avoir pu payer la taille" (Nerval a été un des prophètes de la nouvelle religion socialiste et occultiste, il a de la compassion pour ces paysans) ; ensuite, par extension et avec une connotation méprisante, est-il écrit dans le Trésor, "cul terreux" et "homme grossier, pauvre, méprisable" (rustre, péquenot).

Le sens historique de croquant est relevé dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française, sauf dans la huitième (1932-35), où la définition se réduit à quelques mots brefs : "paysan, dans la langue familière. Il a vieilli". Il semble que le souvenir des paysans limousins et gascons qui se sont révoltés contre Henri IV ou contre lesquels le bon roi Henri a mené une guerre cruelle se soit perdu ou atténué au XXe siècle, jusqu’à ce que l’ORTF ait décidé d’exhumer les Croquants. Cela s’est fait en 1969 grâce à un mélodrame larmoyant, Jacquou le Croquant, que Lorenzi, le bon soldat de ce communisme qui a exterminé sans vergogne des dizaines de millions de paysans en Russie, en Chine, au Cambodge, en Ethiopie, etc., a adapté d’un roman régional publié en 1897 (et oublié), dans lequel l’auteur, Eugène Le Roy, gloire du Périgord moderne qui a éclipsé les vrais écrivains Montaigne, Fénelon, La Boétie ou Brantôme, fonctionnaire des contributions et franc-maçon, a raconté des révoltes de Croquants. Dans le roman, elles ne se produisent pas aux XVIe et XVIIe siècles, comme dans la réalité, mais entre 1815 et 1830, où elles n’ont pas eu lieu. L’histoire est retouchée : ce n’est pas la première fois, ni la dernière. C’est même la règle dans cette discipline qui est désignée du même mot, histoire, que les fables racontées aux enfants le soir, pour qu’ils s’endorment, et dont il faut préciser qu’elles sont vraies, pour faire accroire qu'elles ne sont pas mensongères. Si Le Roy réécrit l’histoire, c'est pour accuser le clergé et la noblesse du XIXe siècle des exactions, tueries, exécutions sommaires, etc. ordonnées par le bon roi Henri IV, devenu une pieuse icône de la République. La manipulation est énorme, mais elle est efficace : les esprits les plus forts et même les mécréants la répètent comme versets de Coran. Entre 1792 et 1815, le clergé et la noblesse ont été épurés, raccourcis et dépouillés par la classe sociale cupide à laquelle Le Roy s’est agrégée dans les années 1880. Ils servent donc sans dommages de boucs émissaires ou de victimes expiatoires. Ainsi l’identité de ceux qui, nouveaux riches, notaires, notables, médecins, petits ou grands fonctionnaires, bourgeois ayant acheté à vil prix les "biens nationaux", exploitant férocement leurs métayers, est cachée. Jacquou était un croquant dans le sens péjoratif de ce nom : rustre, paysan, cul-terreux, péquenot, non dans le sens historique de "paysan révolté contre la taille" sous le règne de Henri IV. Ce téléfilm a eu un tel succès, surtout dans les cervelles gauchistes, qu’il a contribué à exhumer le sens historique de croquant; le mot a été transformé en une oriflamme, que les lutteurs de tout acabit agitent, même quand ils croquent voracement les champs de maïs des vrais paysans.

 

 

18 février 2007

Appointement

 

 

 

 

 

Dérivé du verbe appointer, le nom appointement est attesté à la fin du XIVe siècle au sens de "règlement" ou de "accommodement" (dans un différend) ; puis au sens de "jugement qui met fin à un procès". Ce mot a été emprunté par les Anglais, qui y donnent le sens de "rendez-vous" : de l’accommodement ou de ce qui est convenu à rendez-vous, l’évolution est assez logique. A la fin du XVIe siècle, ce nom prend le sens de "salaire" : "il fallut payer ces reîtres, qui montaient à plus de huit mille et force lansquenets, puis au prince Casimir il lui fallut donner pensions et appointements excessifs" (Brantôme). Ces deux sens sont relevés par Furetière (in Dictionnaire universel, 1690) : "terme de palais" et "gages, pensions qu’un grand seigneur donner pour retenir d’honnêtes gens à son service". Ce dictionnaire, universel (au sens où il contient "tous les mots français, tant vieux que modernes, et les termes de toutes les sciences et des arts"), est aussi un dictionnaire de choses. Il est l’esquisse d’une encyclopédie. Ainsi Furetière distingue les gages des appointements dans la société de son temps. "Les gages, écrit-il, sont certains et ordinaires, attribués aux officiers par édits et patentes, ils se paient par les trésoriers ordinaires, au lieu que les appointements sont des pensions ou des gratifications annuelles que le Roi accorde par brevets pour un temps incertain et se paient au Trésor royal". A l’opposé, précise Furetière, "dans les maisons ordinaires, comme le mot appointement est plus honnête, on le dit des hauts officiers, comme intendants et secrétaires ; et gages se dit des moindres domestiques". Voilà comment, dans un article de dictionnaire, grâce à un écrivain de talent, un pan méconnu de la société française de la fin du XVIIe siècle, à savoir les rapports entre employeurs et employés, est dévoilé.

Dans la première édition du Dictionnaire de l’Académie française (1694), appointement est relevé avec ces deux sens : "règlement en justice sur une affaire avant que de la juger au fond" et "entretènement (id est : entretien), pension, gages qu’on donne à un domestique, à un Officier, etc." A la différence de Furetière, les Académiciens ne traitent que des mots ; ils n’ont cure des choses désignées. Appointement est défini de la même manière dans la quatrième édition (1762) et dans la sixième édition (1835), encore que, dans cette dernière édition, les Académiciens aient conscience que la Révolution ait chamboulé la justice. Ainsi, appointement est un "terme de pratique ancienne". C’est la pratique qui est ancienne ou révolue, pas le mot. L’instruction par écrit ou le délibéré la remplace. Ce qui a changé aussi entre ces deux éditions, ce sont les mots qui désignent le paiement d’un employé. Les appointements ne sont plus des "gages" payés à un domestique, mais un "salaire annuel". Ce salaire n’est pas versé à une personne, mais "attaché à une place, à un emploi, etc." Littré, dans son Dictionnaire (1863-1877), enregistre ces bouleversements. Appointement, "terme de palais" désuet, est remplacé par délibéré ou instruction par écrit ; il ne désigne plus des gages, mais le "salaire annuel d’une place, d’une fonction, d’un grade".

Il est assez légitime de douter, au vu des résultats (têtes coupées, Empire militaire, restauration de l’Ancien Régime, etc.), que la Révolution ait vraiment changé quoi que ce soit, que ce soit la justice ou les rapports sociaux. En revanche, il y a une chose qui a changé entre 1789 et 1815 : la langue. Telle est la grande loi des révolutions modernes : l’ordre du monde ne change en rien, seuls les mots sont différents. Tout le monde est content : ceux qui ont des privilèges et les conservent (avec quelques aménagements : les biens mis à l’encan sont accaparés par les plus résolus) et ceux qui n’ont rien et dont la condition ne change pas, sauf dans les mots qui désignent leur état. En 1842, la Révolution est terminée depuis près de trente ans. Pourtant, un romancier dénommé Reybaud continue à distinguer appointements de gages suivant le statut social : gages pour les domestiques, appointements pour les employés, exactement comme Furetière le constatait dans son Dictionnaire universel en 1690 : "à peine avais-je distrait de cette somme quelques centaines de francs pour payer les appointements des employés et les gages des domestiques". Il est des écrivains rétifs aux oukases, qui restent fidèles aux usages anciens.

Au XXe siècle, rien ne change dans appointement, si ce n’est le nombre du mot et le domaine dans lequel il est en usage. Quand il signifie "salaire", "il s’emploie surtout au pluriel", écrivent les Académiciens dans leur Dictionnaire (huitième édition, 1935). En réalité, ce mot ne s’emploie plus qu’au pluriel. Les auteurs du Trésor de la Langue française et les Académiciens dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire notent que, le sens juridique ("terme de palais") tombé en désuétude à la fin du XVIIIe siècle, appointement s’écrit appointements dans la langue moderne. Ce qui a évolué encore, c’est le domaine dans lequel appointements s’emploie. En 1935 (Dictionnaire de l’Académie française), ce mot désigne "une rétribution fixe (comme cela est bien dit !) attachée à une place, à un emploi surtout public, et payée à des époques régulières" - assertion corrigée dans le Trésor de la Langue française (1972-1994). Les appointements ne sont pas attachés aux emplois publics (on dit, semble-t-il, traitements), mais aux emplois du secteur privé : c’est une "rémunération fixe et périodique (et non plus une rétribution) d’un employé" - en particulier, précisent les auteurs de ce dictionnaire, "du commerce" et "de l’industrie". Dans la neuvième édition (en cours) de leur Dictionnaire, les Académiciens se gardent de trancher entre "emploi public" et emploi dans le commerce, pour ce qui est d’appointements  : "au pluriel, écrivent-ils, rétribution fixe attachée à un emploi, à une fonction, et payée à date régulière". Comme cela se produit parfois, les exemples cités, ceux du Trésor de la Langue française par exemple, infirment les distinctions, laborieusement établies dans la définition. "Avec sa dot, ses appointements de chef de bureau au ministère de la police, les donations de sa mère, Lussinge réunit vingt-deux ou vingt-trois mille livres de rente vers 1828", écrit Stendhal en 1832. L’emploi de "chef de bureau au ministère de la police" est un emploi public, pour lequel celui qui l’exerce perçoit des appointements, et non un emploi du commerce ou de l’industrie.

 

 

 


 

 

14 février 2007

Errements

 

 

 

 

"Ce mot ne doit pas être employé dans le sens d’erreurs", écrivent les Académiciens dans la neuvième édition, en cours de publication, de leur Dictionnaire. Il semble qu’ils aient raison. En effet, le nom errements, qui n’est employé qu’au pluriel, est dérivé du verbe errer, au sens de "voyager", mais aussi de "se conduire" et "agir", qui continue le verbe latin errare "errer, aller çà et là, marcher à l’aventure", "faire fausse route" et, au sens figuré, "se tromper". Errements est attesté dans la seconde moitié du XIIe siècle au sens de "conduite" et de "comportement habituel".

Les Académiciens dans les six premières éditions de leur Dictionnaire (de 1694 à 1835) en font un synonyme du nom erres, entendu dans le sens de "voies", et ils ajoutent que ce sens est toujours "figuré" : "erres, il n’a d’usage que figurément et en parlant d’affaires", exemple : "reprendre les derniers errements d’une affaire" (1694) ; "erres, voies, il n’est d’usage qu’au figuré et en parlant d’affaires", comme dans "reprendre, suivre les derniers, les anciens errements d’une affaire" (1762, les Académiciens ajoutent : "on le dit plus ordinairement qu’erres") ; et à erres : "en parlant d’affaires : reprendre, suivre les premières erres, les dernières erres, recommencer à travailler sur une affaire, et la reprendre où elle avait été laissée. Voyez errements" (1835).

Furetière (Dictionnaire universel, 1690) relève ce "terme de palais" avec un sens légèrement différent : "dernière procédure d’un procès, dernier état d’une affaire". Les Académiciens se contentent d’erres, voies, affaires, sans que les affaires, erres, voies en question soient saisies dans le dernier état de leur déroulement. Furetière a peut-être été abusé par le fait que ce nom est souvent précédé de dernier : "les héritiers d’un tel ont repris son procès pour y procéder suivant les derniers errements", "il a donné copie de l’appointement en droit (ou "règlement"), comme étant le dernier errement" (ou le dernier état de l’affaire). Furetière précise "qu’il est moins en usage au singulier qu’au pluriel".

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), ne précise pas que c’est un "terme de palais", mais un "procédé habituel, en parlant d’affaires". La phrase "suivre les derniers, les anciens errements" est glosée ainsi : "suivre les vieux errements, faire une chose comme on la faisait autrefois". Les Académiciens (huitième édition, 1935) illustrent le sens d’errements ("manière dont une affaire est conduite") d’une phrase éloquente qui avait un sens dans la IIIe République (1871-1940) : "reprendre, suivre les errements d’un parti". Ils ajoutent que "ce mot, employé le plus souvent dans un sens péjoratif, n’implique pourtant pas forcément une idée de blâme". L’article de la neuvième édition est plus long et plus complet. Les Académiciens relèvent un sens inédit, qu’ils ont ignoré dans les éditions antérieures de leur Dictionnaire et qu’ils mentionnent comme littéraire : "le fait d’aller à l’aventure", comme dans l’exemple "les errements d’un vagabond". Le sens courant ("manière d’agir, démarches habituelles") est précédé de la mention souvent péjoratif et il est illustré par des exemples plus clairs que dans les éditions antérieures : "suivre les errements de quelqu’un", "revenir aux errements d’autrefois", au sens de "agir comme on le faisait autrefois", et péjoratif, "retomber dans les errements du passé, dans une routine".

Ce que montre le Trésor de la Langue française, c’est que errements a plus de sens que le seul sens figuré de "voies" ou "erres", comme cela a été dit, pendant trois siècles ou plus, dans le Dictionnaire de l’Académie française. Les auteurs de ce Trésor jugent même qu’il existe en français deux homonymes, distingués en errements 1 et 2. Le premier est jugé littéraire et vieux : il a pour sens "manière d’agir, de se comporter", sens historique attesté en 1167. Contrairement à ce que disent les Académiciens, qui le réservaient aux affaires, le mot se dit aussi de personnes, comme chez Balzac (1841, "vous y suivrez, jeune homme, les errements de monsieur le Premier") ou Stendhal (1823, "M. David apprit à la peinture à déserter les traces des Lebrun et des Mignard, et à oser montrer Brutus et les Horaces. En continuant à suivre les errements du siècle de Louis XIV, nous n’eussions été, à tout jamais, que de pâles imitateurs"). Dans le second article, errements a deux sens : "action d’aller çà et là sans but précis" ou action d’errer, et, péjorativement, "habitude néfaste, manière d’agir blâmable", comme dans les exemples "persévérer dans ses errements", "ces déplorables errements de l’esprit de parti" (Sand, 1855), "ne pas retomber dans les vieux errements". Ce sens péjoratif, attesté dans les Mémoires du duc de Saint-Simon, subit, selon les auteurs du Trésor, l’influence sémantique du nom erreur : il y a dans le sens même d'errements quelque chose qui relève de l'erreur,  de sorte que l'injonction des Académiciens à ne pas confondre "errements" et "erreurs" est, en partie, sans véritable objet.   

Il n’y a pas d’errements que d’affaires, il y en a aussi de dictionnaires, qui apparaissent dans les articles consacrés à d’errements : relevé des emplois restreint au seul sens de "voies" et spécifique aux affaires ; appréciation inexacte de la valeur péjorative d’un des sens (habitudes ou, plus exactement, "mauvaises habitudes") ; oubli d’un des sens : "action d’errer". Les dictionnaires ne sont pas des textes religieux : les suivre aveuglément, ce serait s’abuser.

 

 

11 février 2007

Pactole

 

 

 

 

 

Pactole est un nom propre et un nom commun : plus exactement le nom propre d’une rivière de Lydie, province de l’Asie mineure des anciens auteurs grecs ou latins (en Turquie, aujourd’hui) - un hydronyme, disent les savants -, qui a été employé comme un nom commun et qui est en usage en français moderne comme nom commun. L’emploi d’un nom propre comme nom commun (calepin, poubelle, bic, etc.) est nommé antonomase.

Boileau, dans les Satires, emploie Pactole comme le nom propre d’un cours d’eau ou, plus exactement, d’un cours d’or : "Mais l’honneur en effet qu’il faut que l’on admire, / Quel est-il, Valincour ? pourras-tu me le dire ? / L’ambitieux souvent le met à tout brûler, / L’avare à voir chez lui le Pactole rouler". C’est le poète Delille qui, en 1800, le premier, a fait de ce nom propre un nom commun et cela par métaphore. Dans le Pactole, petit affluent de l’Hermos, coulaient, dans les légendes que racontaient les auteurs de l’Antiquité, des paillettes d’or. Le phénomène en soi n’a rien d’anormal. Aujourd’hui encore, des chercheurs d’or, en Ariège ou dans le Massif central, passent au crible les sables et les graviers de torrents ou de rivières où il leur arrive de trouver quelques paillettes dont le vente rémunère, mal à vrai dire, le travail accompli. Mais dans le Pactole des légendes, l’or coulait en abondance. Aussi suffisait-il de se baisser pour être riche. De ce fait, pactole a pris le sens de trésor ou de source inépuisable de richesses.

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872) relève le sens propre ("petite rivière de Lydie qui charriait de l’or") et l’antonomase ou, comme écrit Littré, le "sens figuré" : "source de richesse". Il cite aussi des exemples illustrant ces sens : hydronyme ("un petit filet du Pactole suffit à notre ambition", Marmontel) et antonomase ("les hautes classes de la société, où le Pactole roule ses flots", Brillat-Savarin).

Alors que les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1935) font encore référence au nom propre ("source de grandes richesses, par allusion à une rivière de Lydie qui roulait des paillettes d’or"), les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) ne le mentionnent plus, sinon dans la rubrique "histoire et étymologie", se contentant d’énoncer le sens du nom commun : "source abondante de richesse et de profits". Et pourtant, le sens de pactole dans les exemples cités et écrit à deux reprises avec un P majuscule, ne peut pas être compris sans la référence au cours d’eau qui charrie de l’or : "comme il nageait en plein dans un Pactole imaginaire, un bruit de clef tournant dans la serrure vint interrompre l’héritier présomptueux au moment le plus reluisant de son rêve doré" (Murger, 1851) ; "le docteur Knock est un chimérique et, de plus, un cyclothymique. Il est le jouet d’impressions extrêmes. Tantôt le poste ne valait pas deux sous. Maintenant, c’est un Pactole" (Romains, 1923) ; "les marchands de la ville sainte rivalisaient d’ardeur, afin de pouvoir planter boutique le plus près possible du pactole" (1961). De même, les deux hapax dérivés de pactole, pactolien et pactoliser, pour être compris, doivent être référés au cours d’or : "Si d’amour sec et d’onde pure / L’amour, dit-on, ne vit pas bien, / Notre tirelire murmure / Le bruit du flot pactolien" (Murger, 1861) et "ils voudraient tous pactoliser avec le démon" (Aymé, 1957).

Il semble que les dictionnaires actuels se soient mis au diapason du monde moderne, dont une des règles tacites est tabula rasa : "du passé, faisons table rase", comme dit un hymne sanguinaire. Le présent efface le passé, la modernité met l’Antiquité au rebut, la Turquie extirpe toute trace de la vieille Asie mineure, les mythes mensongers de l’idéologie occultent les légendes antiques, le social achève la littérature, etc. Dans cet ordre nouveau, les légendes de l’Antiquité et l’Antiquité elle-même sont chassées de la mémoire collective, qu’elles encombrent, et n’existent plus que pour quelques érudits.

 

 

29 janvier 2007

Spécieux

 

 

 

 

 

 

En latin, l’adjectif speciosus a pour sens "de bel aspect" ou "d’extérieur brillant" et, par métaphore, il prend le sens de "qui n’a qu’une apparence de vérité" - vu que tout ce qui brille n’est pas d’or ou que les apparences sont trompeuses.

En français, spécieux est attesté à la fin du XIVe siècle au sens de "qui a une belle apparence". En 1601, il prend, quand il qualifie le nom prétexte, le sens de "qui paraît être juste" et en 1692, il est employé comme nom pour désigner  "ce qui a une apparence de vérité et de justice". En 1762 et en 1935, les Académiciens ne relèvent que le sens moderne : "qui a apparence de vérité et de justice", dans "prétexte spécieux, raisons spécieuses, ce qu’il dit est fort spécieux". Même l’arithmétique pouvait être spécieuse, quand elle a pour objet "le calcul des quantités représentées par des lettres". "On la nomme plus ordinairement algèbre", écrivent les Académiciens. Pourtant, spécieux est encore employé à la fin du XVIIIe siècle par Chénier dans le sens classique de "qui a une belle apparence".

Littré et les auteurs du Trésor de la Langue française sont plus précis et plus complets que les Académiciens : ils relèvent le sens classique de spécieux. "Dans le sens latin, qui est le sens propre", écrit Littré, spécieux signifie "qui a une belle apparence", comme dans ces extraits de Massillon : "le citoyen, qui, sous des dehors encore spécieux, cache une profonde misère" et "tous nos projets les plus spécieux, que l’imagination n’enfante et n’embellit que pour endormir nos peines, les réveillent et les aigrissent". Selon Littré, si l’algèbre était nommée arithmétique spécieuse, c’est que, se servant de lettres et non de chiffres, elle était plus belle que l’arithmétique. Ce sens ("qui a une belle apparence", "qui est plein d’attrait") est mentionné vieilli dans le Trésor de la Langue française. Balzac emploie spécieux comme synonyme de séduisant dans César Birotteau (1837) : "l’huile de Macassar se défendra ! Elle est spécieuse, elle a un nom séduisant".

La relation entre le sens classique et le sens moderne est bien mise en lumière dans le Trésor de la Langue française. Quand spécieux se rapporte à une construction de l’esprit, il signifie "qui séduit" ou "qui fait illusion" par de belles apparences et, plus précisément, "qui est destiné à tromper, à induire en erreur" et "qui repose sur un mensonge". Ce que l’esprit invente n’a pas besoin d’être beau ou brillant pour emporter l’adhésion de tous, il suffit que ce soit logique ou rigoureux, le bel aspect ne servant qu’à masquer le faux ou l’erreur, comme le montrent tous les cinq ans les campagnes électorales ou tous les jours la publicité. Le sens moderne de spécieux est éclairé par les synonymes : captieux, fallacieux, faux, mensonger, trompeur.

 

 

25 janvier 2007

Dévoration

 

 

Ce nom n’est enregistré dans aucune des éditions du Dictionnaire de la Langue française (1694-1935). Littré le relève dans le Supplément (1877) de son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872) au seul sens de “action de dévorer” et il l’illustre d’une phrase dans laquelle dévoration est employé dans un sens figuré : “c’est, permettez-moi cette expression un peu vulgaire mais énergique, cette dévoration du capital qui se manifeste de tous côtés” (Enquête sur la Banque, 1867). Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), la définition “action de dévorer” est précédée de la mention “rare”. Deux exemples l’illustrent : “qu’importent ces dévorations d’insectes ?” (Paul Valéry, 1898) et, métaphoriquement, “la dévoration de la mystique royaliste par la politique royaliste” (Charles Péguy, 1910). Les auteurs du Trésor notent que ce nom est en concurrence avec dévorement (“loi du dévorement des créatures”, Goncourt, 1859, et “une impression qui le protégeât contre les dévorements de sa pensée” (Bloy, 1886).     

Emprunté au bas latin devoratio “action de dévorer” (une seule occurrence dans le Dictionnaire Latin Français de Félix Gaffiot chez Tertullien, père de l’Eglise, IIIe siècle), du verbe devorare, “avaler”, “engloutir des aliments”, il est attesté en français en 1393 dans “vexation et dévoration des oiseaux”, au sens de “action de dévorer”.     

Il est un écrivain contemporain, Richard Millet, qui a sorti ce nom de l’oubli et l’a employé au pluriel dans le titre, assez énigmatique, de son dernier roman Dévorations (2006, Gallimard). Pour en comprendre le sens, il faut étudier les différents sens du verbe dévorer. Dans la neuvième édition du Dictionnaire de l’Académie française, en cours de publication, ce verbe a cinq sens : “manger en déchirant avec les dents” (comme les bêtes sauvages) ; “manger avidement, avaler goulûment”, “dévorer des yeux une personne, une chose, la contempler avec insistance, avec convoitise”, “dévorer les paroles de quelqu'un, les écouter avec un intérêt passionné”, “lire un livre avec avidité et promptitude”, “consumer, épuiser entièrement” (par les flammes ou la fièvre), “être dévoré d’ambition” et, dans ce sens classique, “en parlant de ce que l’on veut cacher ou que l’on est contraint de cacher” : “dévorer ses chagrins, ne pas les laisser paraître”, “dévorer ses larmes, retenir ses larmes quand elles sont près de s'échapper”, “dévorer un affront, une injure, cacher le ressentiment qu’on en éprouve”. Les dévorations, dans ce roman, sont diverses : celles des convives du restaurant Chastaing, celles d’Estelle et d’autres qui dévorent le maître d’école, ancien romancier, celles du romancier qui dévore ses chagrins et ses humiliations.

 

 

14 janvier 2007

Pressis

 

 

 

 

Voilà un très vieux mot qui a pour sens "jus de viande pressé". Il est sorti de l’usage et a disparu des dictionnaires modernes : le Trésor de la Langue française (1972-1994) n’y consacre aucun article ; il n’est pas relevé non plus dans l’article consacré au verbe presser, dont il dérive, bien que les auteurs de ce Trésor relèvent le mot pressement, au sens de "action de presser" (on dit de nos jours pression) et qui est encore plus désuet que pressis, et bien que, aussi, le sens de "serrer, comprimer des fruits de manière à extraire le liquide qu’ils contiennent" soit attesté au tout début du XIIIe siècle. Certes, le pressis n’est pas le jus obtenu par la pression de fruits (olives, par exemple), mais par la pression de viande. Les Académiciens dans la huitième édition de leur Dictionnaire (1932-35), la seule qui ait été publiée au XXe siècle, l’ignorent aussi.

Littré, dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872), y consacre un article court, mais clair. C’est le "jus qu’on fait sortir de la viande en la pressant". Ambroise Paré, médecin et auteur du XVIe siècle, l’emploie dans ce sens : "on donnera à l’accouchée un pressis de chapon". Une phrase tirée d’un roman de Lesage illustre ce sens : "d’accord, mais, entre nous, ils les vendent et les font passer pour des sucs et des pressis de viandes exquises". Littré note que ce mot désigne aussi le "suc exprimé de quelques herbes" et qu’il est employé dans un sens figuré : "le bel honneur au roi d’avoir à son service le pressis, l’élixir de toute la malice". Comme si la métaphore risquait de ne pas être entendue, au mot pressis, est juxtaposé un autre mot, élixir, qui l’éclaire.

En revanche, pressis est relevé dans les différentes éditions (de la première à la sixième) du Dictionnaire de l’Académie française, publiées entre 1694 et 1834. Ainsi dans la première et la sixième éditions, il est défini comme "le jus que l’on fait sortir de la viande en la pressant" et que l’on peut mélanger à du lait, du sucre et des amandes. Il semble que ce fût aussi un remède, comme celui que prescrit Ambroise Paré aux femmes en couches : "les malades ont besoin de bons pressis pour se remettre". Les Académiciens notent aussi l’emploi de pressis dans le sens de "consommé fort succulent" dont la vertu est de redonner des forces aux personnes affaiblies ou malades.

Il semble qu’il soit impossible de restaurer l’emploi de ce mot dans la langue moderne, et cela, bien que la chose qu’il désigne soit toujours courante : le jus de viande (surtout de poule) est toujours consommé. L’industrie alimentaire en fabrique, sous la forme de cubes solides qui se dissolvent dans l’eau bouillante et qui sont utilisés pour parfumer les bouillons. Ce sont les fameux bouillons Kub.

 

 

 

 

05 janvier 2007

Moyenner

 

 

 

 

 

Ce verbe français et de formation française (dérivé du nom moyen) n’est plus en usage que sous la forme moyennant, préposition ayant pour sens "en contrepartie de" ou "au prix de". Pourtant, il est relevé dans toutes les éditions du Dictionnaire de l’Académie française (de 1694 à aujourd’hui) et dans tous les dictionnaires de langue. Il est attesté pour la première fois à la fin du XIIe siècle dans le sens, disparu en français moderne, de "atteindre le milieu de" (moyenner sa vie, ses jours) et à la fin du XIVe siècle dans un autre sens disparu "diviser en deux". Le sens qui s’est maintenu en français apparaît au début du XIIIe siècle : c’est "se procurer ou procurer quelque chose" grâce à la médiation de quelqu’un.

Dans les différentes éditions du Dictionnaire de l’Académie française, ce sens est exposé, parfois dans les mêmes termes : "procurer quelque chose par son entremise" (1762, les exemples cités sont "moyenner un accommodement", "moyenner une entrevue, une réconciliation entre deux personnes", "moyenner un accord entre les Princes") ; "procurer quelque chose par son entremise" (1932-1935, les exemples cités sont "moyenner un accommodement, une entrevue, une réconciliation entre deux personnes") ; "ménager, procurer par son entremise" (en cours de publication : "moyenner un accommodement"). D’une édition à l’autre, les exemples se font moins nombreux et plus courts – indice certain d’une désuétude croissante. En 1762, les Académiciens précisent que moyenner "vieillit" ; en 1932-35, qu’il "est vieux" ; dans l’édition en cours de publication, ils se contentent de la mention vieilli.

Les auteurs du Trésor de la Langue française confirment la mention vieilli. La définition qu’ils donnent est plus explicite et plus complète. Moyenner, selon eux, c’est "mener des tractations pour un arrangement entre deux parties". Le synonyme en est arranger. Le sens est illustré par les exemples suivants : "ils avaient admis dans la société deux éléments inconciliables, entre lesquels ils ne pouvaient que moyenner des arrangements, et jamais les amener à une union intime" (Destutt de Tracy, 1807) ; "on a essayé l’autre jour de moyenner une réconciliation entre Walewski et Morny" (Mérimée, 1862) ; "le roi, qui depuis cinq ou six mois devenait chaque jour plus ennemi des résolutions décisives, avait envoyé son fils chez le ministre des finances afin de moyenner un raccommodement avec le vieux maréchal" (Stendhal, 1835). Est relevé aussi, en remarque, le nom moyenneur, mentionné comme vieux et dont le sens serait "personne qui s’entremet, qui mène une tractation". Sainte-Beuve l’emploie : "la méthode de cet artificieux Bouillon, c’est de se rendre nécessaire de tous côtés, de nouer avec tous, puis de retenir tous les fils dans sa main, et de rester, en fin de compte, le maître et le moyenneur des situations" (1856).

Le seul auteur de dictionnaire qui ne fasse pas précéder la définition de moyenner ("procurer par entremise, par secours") de la mention vieux ou vieilli est Littré (Dictionnaire de la Langue française, 1863-1872). En revanche, à la différence des Académiciens, il cite l’expression dont il précise qu’elle se dit populairement : "il n’y a pas moyen de moyenner", au sens de "la chose est impossible", et qui est attestée en français dès 1640. Les auteurs du Trésor de la Langue française la relèvent aussi et la font précéder de la mention familier : "il n’y a pas moyen de moyenner", au sens de "il est impossible d’arriver à un résultat".

Ce verbe et le dérivé moyenneur pourraient être rétablis dans l’usage contemporain. Les occasions de les employer ne manquent pas, surtout dans le social, où tout se négocie, où médiation, transaction, accommodement sont la règle et où la bonne gouvernance fait du compromis un idéal. Leur ancienneté et le sens précis qu’ils ont toujours eu les rend préférables, du point de vue verbal, à médiateur, jouer (faire le) au médiateur, médiation, série à laquelle il manque un verbe qui serait le pendant de moyenner (médiatiser ?). A la différence de médiateur, moyenner n’a rien de christique : il n’a donc pas sa place dans la langue moderne, ne pouvant pas nimber d’une auréole mystique, même amuïe, le social.

 

 

 

30 décembre 2006

Requérir

 

 

 

Requérir, requis, pré-requis

 

 

 

Ce verbe est attesté dès la fin du Xe siècle. C’est donc un très ancien mot de la langue française, qui était en usage au commencement même de la langue, un mot des origines en quelque sorte, mais qui a mal vieilli ou mal supporté les aléas ou les avanies de l’histoire. Aux origines, nos ancêtres ne disaient pas requérir, mais requerre, conformément aux lois phonétiques qui ont déformé ce mot issu d’un verbe du latin populaire requaerere, dont la forme résulte d’une altération du verbe classique requirere, et dont le sens est "chercher", "réclamer". Au XIIe siècle, requerre a été refait en requérir par analogie avec quérir.

Les Académiciens, dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), y donnent trois sens : un sens juridique ou de palais, un sens administratif et un sens général. Terme de jurisprudence, il signifie "demander quelque chose en justice". Comme terme d’administration de l’Eglise, dans requérir un bénéfice, il signifie demander à jouir d’un bénéfice vacant "sur lequel on a droit en vertu de ses grades ou d’un indult ou du serment de fidélité". Dans la langue commune, requérir signifie "demander" ou "exiger", comme dans les exemples "cela requiert célérité, diligence, cela requiert votre présence" ou "la nécessité requérait que "

La description qu’en fait Littré un siècle plus tard dans son Dictionnaire de la Langue française est un peu plus complète. Il distingue cinq sens : "quérir une seconde fois", "prier (quelqu'un) de quelque chose", "réclamer" (requérir la force publique), "demander en justice" (requérir l’application de la loi, le procureur a requis …), "demander ou exiger" (le sujet du verbe est un nom de chose). Les auteurs du Trésor de la langue française (1972-1994) qualifient beaucoup d’emplois de requérir de vieux, vieillis ou littéraires : ainsi (envoyer) requérir quelqu’un au sens de "chercher" ou requérir quelqu’un au sens de "solliciter quelqu’un", de "prier quelqu’un (de quelque chose)", de "demander respectueusement (quelque chose) à quelqu’un". Requérir n’est pas désuet dans la langue du droit : c’est "réclamer par voie de réquisition au nom de la loi" ou (à propos du ministère public : l’accusation ou le procureur) "demander oralement ou par écrit" l’application de la loi ou une peine de prison. Dans un sens général, ce verbe est encore employé dans le sens de "demander quelque chose dont on a besoin" ou de "nécessiter" ou "réclamer en vertu d’une nécessité pratique ou logique". Autrement dit, au fil des siècles, l'emploi de ce verbe s’est raréfié, soit parce qu’il s’est spécialisé dans le droit, soit parce que l’emploi qui en a été fait s’est limité à quelques contextes.

La raison en est double. Quérir, dont il est proche, est quasiment sorti de l’usage, entre autres raisons, parce qu’il est difficile à conjuguer. Comme quérir, requérir traîne comme un boulet sa propre conjugaison, que les Académiciens, dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), jugent urgent de rappeler : "je requiers, tu requiers, il requiert, nous requérons, vous requérez, ils requièrent ; je requérais ; je requis ; j’ai requis ; je requerrai ; requiers, requérez ; que je requière ; que je requisse ; je requerrais, etc."

On aimerait choyer ce verbe, le protéger, y donner de nouveaux emplois, afin qu’il ne disparaisse pas. C’est un vestige de l’ancienne langue française des origines, comme, dans certaines villes anciennes de Normandie ou d’Alsace, les maisons à colombage. Or, les emplois encore vivants sont le participe passé requis, employé comme adjectif, ce qu’ont noté les Académiciens dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762) : "on dit "il a l’âge requis, il a les qualités requises pour posséder cette charge", pour dire l’âge convenable, les qualités nécessaires". Ressuscité sous la forme requis ou pré-requis, cet adjectif est employé comme un nom dans le charabia des pédagogues et autres spécialistes de didactique - directe, de biais ou transversale ou autre : peu importe. Les pré-requis ou les requis sont le savoir ou le savoir-faire préalable dont la maîtrise est exigée (requise en quelque sorte) pour accéder à un niveau supérieur de connaissances. Parler ainsi, c’est faire couler de belles perles d’encre sur le papier, certes, mais c’est couler définitivement ce mot et le rendre inutile ou ridicule. Si les didactateurs, didactitichiens, pédagogoloques avaient voulu donner le coup de grâce à requis, ils ne s’y seraient sans doute pas pris autrement. Ce sur quoi ils font main basse meurt peu à peu, mots et choses.

 

 

 

 

 

12 décembre 2006

Occire

 

 

 

Tuer et occire

 

 

 

Dans la quatrième édition (1762) du Dictionnaire de l’Académie française, le verbe tuer est relevé, entre autres sens, avec celui de "éteindre" (le feu, la bougie, la chandelle), désuet et cela dès le XVIIIe siècle, mais que l’on entendait dans les campagnes de France ("ce sens, écrivent les auteurs du Trésor de la Langue française, 1972-1994, a été conservé en français classique, de même que dans certains parlers de la Bretagne à la Savoie") : usage que les Académiciens ont, semble-t-il, remarqué et qu’ils qualifient de populaire : "en parlant de feu, de bougie, de chandelle, etc. il se dit populairement pour éteindre". Les exemples qui l’illustrent sont : "tuez ce feu", "il faut tuer ces chandelles". Le sens "éteindre" est aussi relevé par Littré dans son Dictionnaire de la Langue française (1863-1872) et les exemples qui l’illustrent sont "tuer le feu, la chandelle" et ces vers de Malherbe : "On doute pour quelle raison / Les destins si hors de saison / De ce monde l’ont appelée ; / Mais leur prétexte le plus beau, / C’est que la terre était brûlée, / S’ils n’eussent tué ce flambeau". Les alchimistes l’employaient aussi dans tuer l’eau philosophale, au sens de "la fixer en continuant toujours le feu". Ainsi, disaient-ils dans leur jargon, qui est devenu totalement incompréhensible, "l’un tue l’autre, le fixe et le volatil se détruisent l’un l’autre" ( ?).

Le verbe tuer continue le verbe latin tutare, employé à la place du classique tutari, "protéger de" et qui est devenu synonyme de exstinguere, "éteindre" et "tuer". Il est suivi de compléments tels que famem (la faim) et sitim (la soif) au sens de "éteindre ou étancher la faim, la soif". Tuer est attesté en français au milieu du XIIe siècle dans son sens moderne, à savoir "ôter la vie" en usant de moyens violents et, à propos d’animaux de boucherie, dans le sens, aujourd’hui désuet, de " égorger " ou "assommer". A la fin du XVIIe siècle, il s’emploie à propos de plantes qui périssent à cause du froid. Il est aussi attesté dès le XIIIe siècle dans la construction pronominale se tuer, entendue dans le sens figuré de "compromettre sa santé", puis de "se donner beaucoup de peine pour". Se tuer prend le sens de  se donner la mort" au milieu du XVIe siècle. Le sens d’éteindre est attesté en 1468 "éteindre (un feu)" et le sens figuré de "ennuyer" en parlant d’un récit ou d’une histoire apparaît en 1549.

Le verbe tuer a fini par remplacer le verbe occire (issu du latin occidere "tuer", "faire périr") qui était d’usage courant dans la vieille langue française. Si occire a fini par s’éteindre ou se tuer, comme le feu, c’est qu’il est devenu impossible de le conjuguer. Essayez de le faire. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), occire est mentionné comme littéraire ou propre au style archaïsant : "à onze ans, vous occîtes de votre main l’assassin de votre père" (George Sand, 1857) ; "et quand il les eut tous occis, d’autres chevreuils se présentèrent, d’autres daims, d’autres blaireaux" (Flaubert, 1877) ; "c’est absolument comme s’il accusait les professeurs qui vantent la bataille de Poitiers et Charles Martel écrasant les Sarrasins de vouloir occire nos mahométans d’Algérie" (Barrès, 1902) : il semble que le politiquement correct contamainait déjà la langue. Occire s’est maintenu dans le style burlesque ou par plaisanterie : "nous étions dans le vrai en nous disant qu’Éverard n’eût pas voulu occire seulement une mouche pour réaliser son utopie" (Sand, 1855 – qui écrit cela, alors que, guérie, semble-t-il, de ses délires occultistes, elle avait cessé de se prendre pour la nouvelle Eve chargée de régénérer le monde) ; "tant qu’à faire de les occire, j’aimais mieux m’en charger moi-même !" (Céline, 1936). Dans la langue moderne, occire n’est employé qu’à l’infinitif ou au participe passé, formes qui ne se conjuguent pas.

Les modernes sont cruels avec les anciens mots dont l’emploi est devenu délicat : ils ne les mettent pas au rebut, ils les rabaissent, ils en font des mots bas ou plaisants, tout juste bons à se moquer d’autrui ou à faire sentir à autrui par un ton burlesque leur supériorité de modernes.

 

 

 

05 décembre 2006

Avent

 

 

 

 

 

Voilà un mot propre à la religion du Christ que la sociologie n’a pas récupéré, mais qui tend à devenir désuet, comme tous les mots (et les choses) de la théologie, au point que le sens peu à peu se perd. En latin, adventus a pour sens propre "acte d’arriver ou fait d’arriver", comme dans "à l’arrivée de César en Gaule" ou dans Gallicus adventus, "l’arrivée (en fait l’invasion) des Gaulois" à Rome. Ce mot a été employé, dès le IIe et IIIe siècle, dans la langue latine en usage parmi les premiers chrétiens pour désigner la venue du Christ sur terre et, aux IVe et Ve siècles, la période de l’année liturgique qui précède Noël.

C’est dans ce dernier sens que avent est attesté, sous la forme advent, au tout début du XIIe siècle : "les quatre semaines qui précèdent Noël, pendant lesquelles l’Église catholique se prépare à cette fête". Par extension, ce nom désigne au XVIIe siècle les "sermons des dimanches de l’Avent".

Les dictionnaires qui relèvent tous avent y donnent ces sens, qui ne changent pas au cours des siècles. Dans le Dictionnaire de l’Académie française (quatrième édition, 1762), c’est "le temps destiné par l’Église pour se préparer à la fête de Noël". Parmi les exemples qui illustre cet emploi, celui-ci : "on dit prêcher l’avent, jeûner l’avent pour dire "pendant l’avent" ; et on dit au pluriel les avents de Noël, c’est aux avents qu’on a coutume de planter". Pour Littré (1863-1872), c’est le "temps pendant lequel on se prépare, dans l’Église catholique, à célébrer la fête de Noël". Littré rejette le pluriel. Il écrit : "ne dites pas : c’est aux avents que j’irai me confesser ; mais dites : c’est à l’avent. Les avents se disent de plusieurs avents, comme les étés, les hivers. Les avents pour l’avent, c’est un provincialisme, comme on le voit par le picard". En revanche, les Académiciens, dans la huitième édition de leur Dictionnaire en 1932-35 et dans la neuvième édition en cours de publication, reprennent la définition et les exemples de l’édition de 1762. La seule nouveauté est que, dans la neuvième édition, la durée du temps de l’avent est précisée : c’est quatre semaines, et que l’emploi d’avent au pluriel est mentionné vieilli, alors qu’il ne l’était pas dans la huitième édition.

De tous les dictionnaires consultés, le Trésor de la Langue française (1972-1994) est le seul où soit relevé un emploi non religieux, mais philosophique, du nom avent, et conforme au sens que ce nom avait en latin. Certes, il est précédé de trois mentions : vieilli, rare, littéraire. Il a pour synonymes avènement et venue, comme dans cette phrase de Jankélévitch qui illustre ce sens : "la liberté n’est pas quelque chose-qui-est. La liberté n’est rien. La liberté n’est pas, mais elle sera ; elle n’"existe" pas, mais devient. La liberté est chose à venir, futurum, c’est-à-dire non-chose, perpétuellement en instance et puissance d’avènement si l’aventure est d’affronter cet avènement ou avent de la chose-qui-advient mais qui sera toujours un pas-encore" (Le Je-ne-sais-quoi et le presque-rien, 1957).

En revanche, le sens religieux est clairement exposé et il est illustré d’une longue phrase extraite de L’Oblat, roman de Huysmans, qui expose clairement la signification spirituelle de l’avent : "pour nous, le jour de l’an liturgique, qui est le premier dimanche de l’Avent, fut un sujet de peines. L’Avent, symbole d’Israël, qui appelait, en se macérant et en jeûnant sous la cendre, l’arrivée du Messie est, en effet, un temps de pénitence et de deuil. Plus de Gloria, plus d’orgue aux féries, plus d’ite missa est, plus de Te Deum, à l’office de nuit ; nous avons adopté comme marque de tristesse le violet (...). La liturgie de cette époque est splendide. Aux détresses des âmes qui pleurent leurs péchés, se mêlent les clameurs enflammées et les hourras des Prophètes annonçant que le pardon est proche ; les messes des Quatre-Temps, les grandes antiennes des O, l’hymne des Vêpres, le Rorate coeli du salut, le répons de Matines du premier dimanche peuvent être considérés parmi les plus précieux bijoux du Trésor des offices ; (...) l’Avent se réfère non seulement à la Nativité du Christ, mais aussi à son dernier Avènement, c’est-à-dire à cette fin du monde où il viendra, selon le Credo, juger les vivants et les morts. Il sied, par conséquent, de ne point oublier ce point de vue et d’enter sur la joie rassurante du Nouveau-Né, la crainte salutaire du Juge. L’Avent est donc à la fois le Passé et le Futur ; et il est aussi, dans une certaine mesure, le Présent ; car cette saison liturgique est la seule qui doive subsister, immuable, en nous, les autres disparaissant avec le cycle qui tourne ; (...) nous devons toujours vivre en un éternel Avent, car, en attendant la suprême débâcle du Monde, il aura son accomplissement en chacun de nous, avec la mort".

Voilà une longue citation qui a le mérite de rappeler ce que fut l’avent (et ce qu’il est encore parfois) pour des milliards de chrétiens.

 

 

 

21 novembre 2006

Populo

 

 

 

 

 

Ce nom est attesté à la fin du XVe s. Dérivé, comme poupée ou poupon, du latin populaire puppa, il a le sens, désuet aujourd’hui, de "petit enfant". De 1694 à 1835, il est enregistré dans les six premières éditions du Dictionnaire de l’Académie française au sens de "petit enfant gras et potelé". En 1762, l’article populo est rédigé ainsi : "terme populaire, qui se dit d’un petit enfant gras et potelé". L’exemple qui l’illustre est "voilà un joli petit populo". Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), populo est mentionné comme vieux et il est défini ainsi : "petit enfant". Deux citations illustrent ce sens : "ces pertes-là (des enfants qui meurent) se réparent, et tant qu’il y aura sur la terre des hussards de mon calibre, et de jolies cocottes, un populo de plus ou de moins ne sera pas une affaire" (1809) et "je suis marié, j’ai trois populos" (Berlioz, 1859).

C’est ce sens qui est donné à populo dans le Dictionnaire de la Langue française de Littré (seconde moitié du XIXe s). Populo est relevé comme un terme familier dont le sens est "petit enfant gras et potelé". Les exemples sont "un joli petit populo", "une bande de petits populos", l’expression "elle a fait un populo", dont Littré précise qu’elle "se dit d’une fille qui a fait une faute". Très étrangement, Littré est le seul qui enregistre le sens "ancien nom d’une liqueur de table", l’illustrant d’une citation de Patin, auteur du XVIIe s : "du vin d’Espagne, du rossolis et du populo".

 

A partir de 1866, il est attesté un second emploi de populo qui n’a rien en commun avec le premier : c’est, dans l’argot des bourgeois, le mot condescendant qui désigne le peuple. Il est dérivé de l’adjectif populaire, le suffixe – aire étant remplacé par – o. Ce mécanisme de formation est commun : socialo, aristo, apéro, facho, métallo, etc. Dans le Trésor de la Langue française (1972-1994), ce mot, mentionné comme populaire ou familier, est relevé avec deux sens, l’un péjoratif (il a pour sens "peuple" et c’est un synonyme de populace), l’autre neutre : il signifie "foule", "multitude". Le premier sens est illustré par des phrases qui, généralement, ont un lien avec la politique : "flatter le populo", "il faisait l’admiration du populo avec ses larges épaules", "mais dites-moi donc à quoi il peut servir not’ député, un gros salaud qui est déjà millionnaire et qui se tape la tête avec l’argent du Populo", "les jeunes socialistes qu’il pouvait y avoir à Doncières quand j’y étais, mais que je ne connaissais pas parce qu’ils ne fréquentaient pas le milieu de Saint-Loup, purent se rendre compte que les officiers de ce milieu n’étaient nullement des "aristos" dans l’acception hautainement fière et bassement jouisseuse que le "populo", les officiers sortis du rang, les francs-maçons donnaient à ce surnom" (Proust, 1922). Les phrases qui illustrent le sens neutre de "multitude" sont certes familières, mais elles ne sont pas méprisantes : "il y a du populo", "c’est plein de populo", "des marchands des quatre saisons et autres glapissent et chantonnent, tout un populo s’écoule : mitrons, trottins et le reste" (Verlaine 1896), "le populo s’ameutait et loin de se fondre le nombre des bagarreurs grossissait à vue d’œil dans les deux camps" (Cendrars, 1948).

 

 

 

15 novembre 2006

Cesse

 

 

 

 

 

Le nom féminin cesse, déverbal de cesser, est un vieux mot français qui est attesté dès le XIIe siècle au sens de " fin " dans ne prendre cesse (ne pas prendre fin) et, en 1450, dans sans nulle cesse au sens de " sans arrêt ". La concurrence de fin (de finir) a restreint l’emploi de ce nom à quelques locutions figées : sans cesse ou n’avoir pas de cesse que

Les anciens dictionnaires notent ces emplois restreints. Les Académiciens, dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), remarquent que l’article " ne se met jamais devant cesse " (la cesse ne se dit plus et ne s’est peut-être jamais dit, puisque, dans l’ancienne langue française, les articles n’étaient pas obligatoires) et que le nom " n’a d’usage qu’en cette seule phrase (ils veulent dire en cette seule locution adverbiale) sans cesse ". Sans cesse signifie " toujours ", " continuellement ", " sans fin " comme dans " parler sans cesse " ou " travailler sans cesse ". Ils notent aussi l’emploi de la locution familière " n’avoir point de cesse " pour dire " ne cesser point ".

Dans le Dictionnaire de la Langue française (seconde moitié du XIXe s.), Littré donne à cesse le sens de " fin ", " relâche ". Il note aussi que ce mot " tombe peu à peu hors de l’usage " et qu’il " n’est plus guère usité que dans les locutions " n’avoir pas de cesse " et " sans cesse ", comme dans " parler, travailler sans cesse " (ce sont les exemples cités par les Académiciens). Pour illustrer " n’avoir pas de cesse ", il cite les exemples " il n’a ni repos ni cesse ", " sa haine contre vous n’aurait jamais de cesse " (Tristan) et " O cruauté du sort qui n’a jamais de cesse ! " (Racan) ou des exemples extraits d’auteurs du XVIe s. : " Or sus, esprit, temps est (il est temps) que (tu) donnes cesse à ta douleur et fâcheuse tristesse " (Marot), " je ne l’ay plus, par mort il a pris cesse " (Marot) et " ce pendant ma détresse ne prendra fin ne cesse que par vous, sa maîtresse " (Saint-Gelais).

Dans les huitième et neuvième éditions de leur Dictionnaire (1932-35 et en cours de publication), les Académiciens reprennent la définition qui apparaît dans la quatrième édition de 1762 : " le fait de cesser " ; le mot " s’emploie toujours sans article et seulement dans les expressions " sans cesse " et n’avoir point de cesse " (1932-35) et " le fait de cesser ", " seulement dans quelques locutions " n’avoir point de cesse que ", " n’avoir ni repos ni cesse " (ni repos ni répit), comme dans " travailler sans repos ni cesse ", " sans cesse, sans arrêt, sans relâche ", " il parle sans cesse ", " il pleut sans cesse depuis trois jours ".
Les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) reprennent ces définitions. Ils notent que cesse " s’emploie sans article " et qu’il signifie " fait de cesser ", " répit ", " arrêt ". Comme Littré, mais à la différence des Académiciens, ils citent des écrivains modernes qui emploient ce nom : Arnoux (" nous n’avons pas une minute de cesse ", 1946) et Giono (1929 : " A force vint l’aube, puis, dix heures du matin qui était notre heure de cesse, et on s’arrêta pour aller dormir ".

 

Ce qui est source de difficulté, c’est l’expression " n’avoir point (ou pas) de cesse ". Les Académiciens en 1762, 1932 et aujourd’hui encore font de cette expression un synonyme de " ne pas (ou point) cesser ", ce qui est inexact ou source d’ambiguïté, comme le montrent les exemples qui illustrent ce sens. En 1762 et 1932 : " il n’aura point de cesse que vous ne lui ayez donné ce qu’il demande " ; dans la neuvième édition (en cours de publication) : " il n’aura point de cesse qu’il n’ait obtenu cette place ". L’expression n’est pas à proprement parler " n’avoir pas de cesse ", mais " n’avoir pas de cesse que … ne ", comme le montrent, à juste titre, les auteurs du Trésor de la langue française : " n’avoir (pas ou point) de cesse que + subj. + (ne) ", expression dont ils définissent le sens ainsi : " ne pas avoir de repos avant que ". Les exemples cités dans tous les dictionnaires, aussi bien ceux de l’Académie que celui de Littré ou le Trésor de la Langue française, confirment la justesse de cette analyse. Ainsi de Sainte-Beuve (1842 ) : " il n’eut point de cesse qu’il ne l’eût institué " (il n’eut point de repos ou de répit avant qu’il ne l’eût institué ou il s’arrêta quand il l’eut institué) ; de La Fontaine : " Le démon n’a point de cesse qu’il n’ait mis le fil sous la presse " (il ne s’arrête pas avant d’avoir mis le fil sous la presse) ; dans le Dictionnaire de l’Académie française : " il n’aura point de cesse que vous ne lui ayez donné ce qu’il demande " (il cessera de vous importuner quand il aura obtenu ce qu’il demande). Ce sens a été clairement établi par les Académiciens dans la neuvième édition de leur Dictionnaire : " n’avoir point de cesse que " signifie " ne pas cesser " (ce qui est inexact) et " ne pas trouver le repos avant que " (ce qui est juste), comme l’illustre la phrase " il n’aura point de cesse qu’il n’ait obtenu cette place ". C’est dans ce sens que Proust emploie cette expression dans La Prisonnière (1922) : " Nous n’avons de cesse que nous puissions expérimenter si la fière jeune fille au bord de la mer, si la vendeuse à cheval sur le qu’en-dira-t-on, si la distraite marchande de fruits ne sont pas susceptibles, à la suite de manèges adroits de notre part, de laisser fléchir leur attitude rectiligne …". Il existe une variante de cette expression, que citent les auteurs du Trésor de la Langue française. C’est " ne (pas) connaître de cesse que + (ne) ", comme dans l’exemple de Verlaine : " mais l’État voyait cela d’un mauvais œil et ne connut de cesse qu’il n’eût tiré d’où ? un affreux bonhomme… " (1896).

Ce que l’on observe aujourd’hui, c’est l’emploi assez fréquent l’expression " n’avoir de cesse de ", comme dans les exemples " il n’a de cesse de critiquer ", " il n’a de cesse de protester ". Il est clair que dans ces exemples, l’expression a pour sens " ne pas cesser de ". Autrement dit, elle a un sens opposé à celui de " n’avoir de cesse que … ne ". C’est la construction " n’avoir de cesse de " qui est fautive. Elle est consécutive à la contamination de l’expression relevée dans tous les dictionnaires par la construction du verbe cesser ou ne pas cesser de faire quelque chose. Le sens de " il n’a de cesse de protester " n’est pas " il ne cesse pas de protester ", mais " il continuera de protester tant qu’il n’aura pas obtenu satisfaction " ou " il ne s’arrêtera pas avant qu’il n’ait obtenu réparation ".

 

 

05 novembre 2006

Détonner

 

 

Détoner et détonner

 

 

 

Ces deux verbes homonymes se prononcent de la même manière. Ils se distinguent par l’orthographe.

Détoner a pour sens, selon les auteurs du Trésor de la Langue française (1972-1994) "émettre en un temps très bref un bruit plus ou moins violent qui rappelle celui du tonnerre", comme l’attestent les exemples "faire détoner un explosif", "faire détoner de la poudre", "les vins activés (dont les vins de Champagne) détonent, éclaboussent, puis meurent" et "ces chimistes considéraient comme un jeu puéril de faire détoner la nitroglycérine au moyen d’une amorce de fulminate de mercure" (Anatole France, 1908) ou, par métaphore, "se produire très brusquement", comme dans cet extrait de Duhamel : "soudain, de vieilles chicanes détonaient comme des bombes" (1933).

Détonner signifie "sortir de la bonne intonation et par conséquent chanter faux", comme dans la phrase de Maupassant "les voix fausses et pointues des femmes faisaient détonner les voix grasses des hommes" (1883) et, au figuré (par métaphore), "ne pas être en harmonie avec quelque chose ou quelqu’un", comme chez Huysmans : "vous avez toujours des comparaisons qui rappellent la caserne et des expressions qui n’ont rien de monastique, fit le père zélateur à ce frère dont l’allure de faubourien de Paris détonnait un peu dans le groupe" (1903).

Si ces deux verbes s’écrivent différemment, ce n’est pas seulement parce qu’ils n’ont pas le même sens, mais parce qu’ils ne sont pas formés de la même manière. Détoner (avec un seul n) est un emprunt. En latin, detonare signifie à la fois "tonner fortement" et "cesser de tonner" : il a donc deux sens sinon contraires, du moins opposés – ce qui est très rare dans quelque langue que ce soit et qui constitue, de fait, une espèce d’anomalie linguistique. En revanche, le verbe détonner est de formation française : au nom ton, ont été ajoutés à la fois le préfixe dé – et la désinence verbale – er. C’est pour marquer cette différence de formation que l’orthographe les distingue.

Dans l’histoire de la langue, cette distinction n’a pas toujours été observée. Ainsi, les Académiciens, que l’on pourrait croire respectueux de la norme, relèvent dans la quatrième édition de leur Dictionnaire (1762), le seul verbe détoner, auquel ils donnent, non pas le sens de "émettre un bruit plus ou moins violent", mais celui de "sortir du ton qu’on doit garder pour bien chanter", comme l’attestent les exemples "il n’est pas maître de sa voix, il détone à tout moment", "il a l’oreille juste, il sent bien quand on détone", "il ne s’accorde pas avec les autres, il détone", et aussi, dans un sens figuré, à propos d’un ouvrage d’esprit, "s’écarter du ton juste ou du ton général", comme l’atteste l’exemple "il y a (dans cette œuvre) des choses qui détonent" (il y a des choses qui ne sont pas dans le goût général de l’ouvrage).

Cette "erreur" est corrigée dans les huitième et neuvième éditions (1932-1935 et en cours de publication) du Dictionnaire de l’Académie française. Détoner est défini ainsi dans les deux éditions : "s’enflammer subitement avec bruit", "faire explosion" (1932-35) et ce sens est illustré par les exemples suivants : "faire détoner de la poudre", "faire détoner des explosifs" et "la nitroglycérine détone au choc". Quant au verbe détonner, il est défini dans ces deux mêmes éditions ainsi : "sortir du ton qu’on doit garder pour chanter juste" (exemple : "il n’a pas l'oreille juste, il détonne à tout moment") et, au figuré, "ne pas s’accorder avec ce qui est autour de soi, avec l’ensemble dont on fait partie" ou "produire un contraste désagréable", comme dans les exemples : "cet individu détonne dans un tel milieu", "sa tenue, ses propos détonnaient dans cette assemblée", "ces deux couleurs détonnent", "il y a dans ce livre des passages qui détonnent". Dans la neuvième édition de leur Dictionnaire, les Académiciens rappellent que ces deux verbes sont formés différemment : le premier est un emprunt au latin, le second est dérivé du nom ton.

Dans son Dictionnaire de la langue française (seconde moitié du XIXe siècle), Littré distingue nettement les deux verbes. Détoner, c’est "faire un bruit explosif" ; détonner, c’est "sortir du ton", "chanter faux" et "être ou faire disparate, en parlant des choses" ("il y a dans ce livre des pages qui détonnent"), alors que, dans la langue actuelle, détonner s’emploie aussi à propos des personnes ou de leur comportement. Littré est aussi le seul à distinguer détonation de détonnation (forme que les autres dictionnaires ignorent). La détonation est un "bruit plus ou moins violent qui se fait entendre, soit dans de rapides combinaisons ou décompositions chimiques, soit quand un corps change brusquement d’état ou de volume" ; la détonnation (est-ce un hapax ?) est "l’action de sortir du ton".

Pourtant, en dépit des efforts faits pour distinguer ces deux verbes, la controverse n’a jamais cessé aux XIXe et XXe siècle. On comprend pourquoi. L’orthographe sépare détoner de tonnerre auquel il est sémantiquement apparenté et détonner du nom intonation, alors que ces deux mots sont formés à partir du même nom ton. Napoléon Landais, dans son Dictionnaire général et grammatical des dictionnaires français (1834) écrit détonner au sens de "faire entendre un bruit très fort" par analogie avec tonner et il écrit détoner au sens de "sorti du ton" avec un seul n. Dans l’article détonation de son Dictionnaire, Littré aurait aimé "que détonation (explosion) s’écrivît détonnation, par analogie au radical tonnerre, et que détonner (sortir du ton) s’écrivît détoner, par analogie à intonation", comme l’ont écrit longtemps les Académiciens. Le débat porte sur une question de fond et que l’on peut résumer ainsi : sur quoi se fonder pour établir la bonne orthographe ou l’orthographe, sinon juste, du moins la moins décevante ? Les mots de sens proche auquel un mot peut être associé ou l’étymologie et la formation ? Si l’on fait prévaloir l’association entre détoner et tonnerre, il faut écrire détonner et détonnation avec deux n. Si l’on tient pour plus solide la formation, il faut écrire détoner et détonation avec un seul n, en dépit de tonnerre. Littré choisit l’étymologie : "le verbe latin detonare n’a qu’une n, écrit-il, de sorte que l’étymologie demande qu’on n’en mette qu’une ; et que, pour détonner, il est ordinaire que, dans ces cas, une consonne finale se double". Littré aurait dû écrire pour être plus clair : "dans le cas où un verbe est formé à partir d’un nom qui ne termine par on, comme sonner à partir de son".

La solution ne satisfait pas Littré : il subsiste entre détonner et intonation "une anomalie". Littré suggère que l’Académie adopte, pour fixer l’orthographe de ces verbes ou de ces noms dérivés de mots terminés, par exemple, par on (l’hésitation continue aujourd’hui : fonctionnaliste doit-il s’écrire avec un seul n ou deux n ?), le principe énoncé par deux grands grammairiens du XVIIIe s, Du Marsais et Duclos, et qui consiste en ceci : "on ne double pas les lettres qui ne se prononcent pas quand l’étymologie ne les exige pas". Il suggère donc, pour rapprocher détonner d’intonation, que l’on écrive détoner, avec un seul n, aussi bien pour chanter faux que pour émettre un bruit très fort. Littré est progressiste, il juge donc l’Académie conservatrice. Pourtant, il suggère aux Académiciens de suivre le principe le plus conservateur qui soit : "ils n’auraient d’ailleurs en bien des cas qu’à suivre l’orthographe du moyen âge, qui ne doublait pas les lettres".

La controverse continue au XXe siècle. Dupré, auteur en 1972 d’un excellent ouvrage sur les "difficultés de la langue français", juge absurde d’écrire avec deux n les termes de musique détonner, entonner et leurs dérivés, alors que intonation, tonal, tonalité ne prennent qu’un seul n. Il propose d’intervertir l’orthographe de ces deux verbes : détonner avec deux n réfèrerait à un phénomène naturel, comme le nom tonnerre, et détoner pour désignerait une explosion provoquée artificiellement. Le vers de Verlaine "sur le bois jaunissant où la bise détone" justifie ces débats. Est-ce que la bise émet un bruit d’explosion ? Ou chante-t-elle faux ?